I. Après
la dispersion de l'Assemblée constituante, M. et madame Roland, leur mission
terminée, quittèrent Paris. Cette femme, qui sortait toute brûlante du foyer
des factions et des affaires, revint prendre à La Platière les soins
de son ménage rustique et vendanger ses vignes ; mais elle avait goûté
l'enivrement de la Révolution. Le mouvement auquel elle avait participé un
moment l'entraînait encore à distance : elle était restée en commerce de
lettres avec Robespierre et Buzot ; correspondance politique et sèche avec
Robespierre, pathétique et tendre avec Buzot. Son esprit, son âme, son cœur,
tout la rappelait. Il y eut entre elle et son mari une délibération en
apparence impartiale pour décider s'ils s'enseveliraient à la campagne ou
s'ils retourneraient à Paris. Mais l'ambition de l'un et l'âme de l'autre
avaient prononcé à leur insu et avant eux. Le plus fertile prétexte suffit à
leur impatience. Au mois de décembre, ils étaient de nouveau installés à
Paris. C'était
l'heure de l'avènement de leurs amis. Péthion venait d'être nommé à la mairie
et se créait une république dans la commune ; Robespierre, exclu de
l'Assemblée législative par la loi qui interdisait la réélection des membres
de l'Assemblée constituante, s'élevait une tribune aux Jacobins ; Brissot
entrait à la place de Buzot dans la nouvelle assemblée, et sa renommée de
publiciste et d'homme d'État ralliait autour de ses doctrines les jeunes
Girondins. Ceux-ci arrivaient de leur département avec l'ardeur de leur âge
et l'impulsion d'un second flot révolutionnaire. Ils se jetèrent, en
arrivant, dans les cadres que Robespierre, Buzot, Laclos, Danton et Brissot
avaient préparés. Roland,
ami de tous ces hommes, mais sur le second plan et caché dans leur ombre,
avait une de ces réputations sourdes, d'autant plus puissante sur l'opinion
qu'elle éclatait moins au dehors ; on en parlait comme d'une vertu antique,
enveloppée dans la simplicité d'un homme des champs ; c'était le Sieyès du
parti. Sous son silence on présumait la pensée ; dans le mystère on
pressentait l'oracle. L'éclat et le génie de sa jeune femme attiraient les
yeux sur lui ; sa médiocrité même, seule puissance qui ait la vertu de
neutraliser l'envie, le servait. Comme personne ne le craignait, tout le
monde le mettait en avant : Péthion, pour le couvrir ; Robespierre, pour le
miner ; Brissot, pour mettre sa mauvaise renommée à l'abri d'une probité
proverbiale ; Buzot, Vergniaud, Louvet, Gensonné et les Girondins, par
respect pour sa science et par entraînement vers madame Roland ; la cour
même, par confiance dans son honnêteté et par mépris pour son influence. Cet
homme marchait au pouvoir sans se donner de mouvement, porté par la faveur
d'un parti, par le prestige de l'inconnu sur l'opinion, par le dédain de ses
ennemis et par le génie de sa femme. II. Le roi
avait espéré quelque temps que la colère de la Révolution s'adoucirait par
son triomphe. Ces actes violents, ces oscillations orageuses entre
l'insolence et le repentir, qui avaient signalé l'avènement de cette
assemblée, l'avaient douloureusement détrompé. Son ministère étonné tremblait
déjà devant tant d'audace et confessait dans le conseil son insuffisance. Le
roi tenait à conserver des hommes qui lui avaient donné tous des preuves de
dévouement à sa personne. Quelques-uns même, confidents et complices,
servaient le roi et la reine, soit dans leurs rapports avec l'émigration,
soit dans leurs intrigues à l'intérieur. M. de
Montmorin, homme capable mais inégal aux difficultés du temps, s'était
retiré. Les deux hommes principaux du ministère étaient M. de Lessart, aux
affaires étrangères ; M. Bertrand de Molleville, à la marine. M. de Lessart,
placé par sa position entre l'émigration armée, l'Assemblée impatiente,
l'Europe indécise et le roi complice, ne pouvait manquer de succomber sous
ses bonnes intentions. Son plan était d'éviter la guerre à son pays par des
temporisations et des négociations ; de suspendre les démonstrations hostiles
des puissances ; de montrer à l'Assemblée intimidée le roi comme le seul
arbitre et le seul négociateur de la paix entre son peuple et l'étranger ; il
espérait ajourner ainsi les derniers chocs entre l'Assemblée et le trône, et
rétablir l'autorité régulière du roi en maintenant la paix. Les dispositions
personnelles de l'empereur Léopold l'aidaient dans cette pensée ; il n'avait
contre lui que la fatalité qui pousse les choses et les hommes au dénouement.
Les Girondins et Brissot surtout l'assiégeaient de leurs accusations ;
c'était l'homme qui pouvait le plus retarder leur triomphe. En le sacrifiant,
ils sacrifiaient tout un système ; leur presse et leurs discours le
désignaient à la fureur du peuple ; les partisans de la guerre l'avaient
marqué pour victime. Il ne trahissait point ; mais, pour eux, négocier
c'était trahir. Le roi, qui le savait irréprochable et qui s'associait à ses
plans, refusait de le sacrifier à ses ennemis et amassait ainsi plus de
ressentiments contre le ministre. Quant à
M. de Molleville, c'était un ennemi secret de la constitution. Il conseillait
au roi l'hypocrisie, s'enveloppant de la lettre pour tuer l'esprit de la loi,
marchant par des souterrains à une catastrophe violente, de laquelle la cause
monarchique devait, selon lui, sortir victorieuse ; croyant à la puissance de
l'intrigue plus qu'à la puissance de l'opinion, cherchant partout des
traîtres à la cause populaire, soldant des espions, marchandant toutes les
consciences, ne croyant à l'incorruptibilité de personne, entretenant des
intelligences secrètes avec les démagogues les plus forcenés, faisant faire à
prix d'argent les motions les plus incendiaires, afin de dépopulariser la
Révolution par ses excès, et remplissant les tribunes de l'Assemblée de ses
agents pour couvrir de leurs huées ou de leurs applaudissements les discours
des orateurs, et simuler dans les tribunes un faux peuple et une fausse
opinion : homme de petits moyens dans les grandes choses, comptant qu'on peut
tromper une nation comme on trompe un homme. Le roi, à qui il était dévoué,
l'aimait comme le dépositaire de ses peines, le confident de ses rapports
avec l'étranger, et l'intermédiaire habile de ses négociations avec les
partis. M. de Molleville se soutenait ainsi en équilibre sur la faveur intime
du roi et sur ses intrigues avec les révolutionnaires. Il parlait bien la
langue de la constitution ; il avait le secret de beaucoup de consciences
vendues. C'est
entre ces deux hommes que le roi, pour complaire à l'opinion, appela M. de
Narbonne au ministère de la guerre. Madame de Staël et le parti
constitutionnel se rapprochèrent des Girondins, pour l'y soutenir. Condorcet
fut l'intermédiaire entre ces deux partis. Madame de Condorcet, femme d'une
éclatante beauté, se joignit à madame de Staël dans sa faveur enthousiaste
pour le jeune ministre. L'une lui prêta l'éclat de son génie, l'autre
l'influence de ses charmes. Ces deux femmes semblèrent confondre leurs
sentiments dans un dévouement commun à l'homme de leurs préférences. Leur
rivalité s'immola à son ambition. III. Le
point de contact du parti girondin avec le parti constitutionnel, dans ce
rapprochement dont l'élévation de M. de Narbonne fut le gage, était la
passion de ces deux partis pour la guerre. Le parti constitutionnel la
voulait pour faire diversion à l'anarchie intérieure et jeter au dehors les
ferments d'agitation qui menaçaient le trône. Le parti girondin la voulait
pour précipiter les esprits aux extrémités. Il espérait que les dangers de la
patrie lui donneraient la force de secouer le trône et d'enfanter le régime
républicain. C'est
sous ces auspices que M. de Narbonne entra aux affaires. Lui aussi, il
voulait la guerre, non pour renverser le trône à l'ombre duquel il était né,
mais pour remuer et éblouir la nation, pour tenter la fortune par un coup
désespéré, et pour remettre à la tête du peuple sous les armes la haute
aristocratie militaire du pays, La Fayette, Biron, Rochambeau, les Lameth,
Dillon, Custines et lui-même. Si la victoire passait sous les drapeaux de la
France, l'armée victorieuse, sous des chefs constitutionnels, dominerait les
Jacobins, raffermirait la monarchie réformée et soutiendrait l'établissement
des deux chambres. Si la France était destinée à des revers, le trône et
l'aristocratie succomberaient sans doute, mais autant valait périr noblement
dans une lutte nationale de la France contre ses ennemis que de trembler
toujours et de périr enfin dans une émeute sous les piques des Jacobins.
C'était de la politique chevaleresque et aventureuse, qui plaisait aux jeunes
gens par l'héroïsme et aux femmes par le prestige. On y sentait la sève du
courage, français. M. de Narbonne la personnifiait dans le conseil. Ses
collègues, M. de Lessart et M. Bertrand de Molleville, voyaient en lui le
renversement de tous leurs plans. Le roi, comme toujours, flottait indécis : un
pas en avant, un pas en arrière ; surpris dans l'hésitation par l'événement,
situation la plus faible pour résister à un choc ou pour imprimer soi-même
une impulsion. Outre
ces conseillers officiels, les constituants hors de fonctions, les Lameth,
Duport, Barnave surtout, étaient consultés par le roi. Barnave était resté à
Paris quelques mois après la dissolution de l'Assemblée constituante. Il
rachetait par un dévouement sincère à la monarchie les coups qu'il lui avait
portés. Son esprit avait mesuré la pente rapide où l'amour de la faveur
publique l'avait entraîné. Gomme Mirabeau, il avait voulu s'arrêter trop
tard. Resté désormais sur le bord des événements, il était assiégé de
terreurs et de remords. Si son cœur intrépide ne tremblait pas pour lui-même,
l'attendrissement qu'il éprouvait pour la reine et pour la famille royale le
portait à donner au roi de ces conseils qui n'ont qu'un tort : celui de ne
pouvoir plus être suivis. Ces
conciliabules, qui se tenaient chez Adrien Duport, l'ami de Barnave et
l'oracle de ce parti, ne servaient qu'à embarrasser l'esprit du roi d'un
élément d'hésitation de plus. La Fayette et ses amis y joignaient alors leurs
avis impérieux. Maître de l'opinion publique la veille, La Fayette ne pouvait
se persuader qu'il était dépassé. La garde nationale, qui lui restait
attachée, croyait encore à sa toute-puissance. Tous ces partis et tous ces
hommes prêtaient à M. de Narbonne un appui secret. Courtisan aux yeux de la
cour, aristocrate aux yeux de la noblesse, militaire aux yeux de l'armée,
populaire aux yeux du peuple, séduisant aux yeux des femmes, c'était le
ministre de l'espérance publique. Les Girondins seuls avaient une
arrière-pensée dans leur apparente faveur pour lui. Ils le grandissaient à
condition de le précipiter. M. de Narbonne n'était pour eux que la main qui
préparait leur avènement. IV. A peine
entré au conseil, ce jeune ministre porta dans la discussion des affaires et
dans les rapports du ministère avec l'Assemblée l'activité, la franchise et
la grâce de son caractère. Il tenta hardiment le système de la confiance
envers l'Assemblée. Il la surprit par son abandon. Ces hommes soupçonneux et
austères, qui n'avaient vu jusque-là que des pièges dans les paroles d'un
ministre, s'abandonnèrent à l'entraînement de ses discours. Il leur parla,
non plus le langage officiel et froid du diplomate, mais le langage ouvert et
cordial du patriote. Il apporta le portefeuille sur la tribune, il affronta
généreusement la responsabilité, il professa les dogmes les plus chers au
peuple avec une sincérité qui confondit le soupçon. Il se livra tout entier.
L'élan de son âme en imprima aux hommes les-moins séductibles. La nation
jouissait de voir son costume, ses principes et ses passions si bien portés
par un aristocrate. L'ardeur de son patriotisme ne laissa pas ralentir ce
mouvement qui confondait en lui le roi et le peuple. Il fit des prodiges
d'activité dans sa courte administration. Il parcourut et arma les places
fortes, créa des armées, harangua les troupes, suspendit l'émigration de la
noblesse au nom du péril commun, nomma les généraux, appela La Fayette,
Rochambeau, Luckner. Un élan de patriotisme dont il était l'âme saisit la
France. En faisant du trône le centre national de cette défense du
territoire, il fit aimer un moment le roi lui-même. Les partis se
réconcilièrent dans l'enthousiasme de la patrie. Son éloquence sentait le
camp. Elle était rapide, brillante, sonore comme le mouvement des armes.
L'effusion du cœur en était le caractère. Il ouvrait son âme aux regards de
ses adversaires. Cette confiance touchait. Le
premier jour de son avènement au ministère, au lieu d'annoncer, comme les
autres ministres, sa nomination par une lettre au président, il alla lui-même
à l'Assemblée, demanda la parole. « Je viens vous offrir, dit-il, un profond
respect pour le pouvoir populaire dont vous êtes revêtus, un ferme
attachement pour la constitution que je jure, un amour courageux pour la
liberté et l'égalité ; oui, pour l'égalité, qui ne trouve pies d'adversaire,
mais qui ne doit pas avoir, pour cela, des défenseurs moins dévoués. » Deux
jours après, il conquit l'Assemblée en parlant sur la responsabilité des
ministres. « J'accepte, s'écria-t-il, la définition qu'on vient de faire
de la situation des ministres en disant que la responsabilité c'est la mort.
Ne nous épargnez aucune menace et aucun péril. Surchargez-nous d'entraves
personnelles ; mais donnez-nous les moyens de faire marcher la constitution.
Quant à moi, je saisis cette occasion de conjurer les membres de cette
assemblée de m'informer de tout ce qu'ils croiront utile au bien public dans
mon administration. Nos intérêts, nos ennemis sont les mêmes. Ce n'est pas
seulement la lettre de la constitution qu'on doit exécuter, c'est son esprit.
Ce n'est pas s'acquitter qu'il faut, c'est réussir ! ... Vous verrez que le
ministre est convaincu qu'il n'y a point de salut pour la liberté si le bien
ne s'opère avec vous et par vous. Cessez donc un moment de vous défier de
nous. Vous nous condamnerez après si nous l'avons mérité ; mais avant, vous
nous donnerez avec confiance les moyens de vous servir. » De
telles paroles allaient au cœur des hommes les plus prévenus. On en votait
l'impression et l'envoi aux départements. Pour cimenter cette réconciliation
du roi et de la nation, M. de Narbonne se rendit dans les comités de
l'Assemblée, y communiqua ses plans, y discuta ses mesures, y rallia d'avance
les esprits à ses résolutions. C'était l'esprit de la constitution que ce
gouvernement en commun. Les autres ministres y voyaient une humiliation du
pouvoir exécutif et une abdication de la royauté. M. de Narbonne y voyait le
seul moyen de reconquérir l'esprit de la nation au roi. L'opinion avait
détrôné la royauté ; c'était à l'opinion seule qu'il fallait demander de la
raffermir. Il se faisait le ministre de l'opinion. Au
moment où l'empereur fit communiquer au roi un message menaçant pour la
sécurité des frontières, et où le roi en personne communiqua à l'Assemblée
ses dispositions énergiques, M. de Narbonne, rentrant, après la sortie du
roi, dans l'Assemblée, monta à la tribune. « Je vais partir, disait-il,
pour visiter nos frontières, non que je croie fondées les défiances du soldat
contre les officiers, mais j'espère les dissiper en parlant aux uns et aux
autres de la patrie et du roi. Je dirai aux officiers que d'anciens préjugés,
qu'un amour trop peu raisonné pour le roi ont pu quelque temps excuser leur
conduite, mais que le mot de trahison n'est d'aucune langue chez les nations
qui connaissent l'honneur ! Je dirai aux soldats : Vos officiers, qui restent
à la tête de l'armée, sont liés à la Révolution par le serment et par
l'honneur. Le salut de l'État dépend de la discipline de son armée. Je
remettrai mon portefeuille entre les mains du ministre des affaires
étrangères ; et telle est ma confiance, telle doit être celle de la nation
dans son patriotisme, que je me rends responsable de tous les ordres qu'il
donnera en mon nom. » M. de Narbonne se montra, dans ces paroles, aussi
habile que magnanime. Il se sentait assez de crédit dans la nation pour en
couvrir l'impopularité de son collègue, M. de Lessart, déjà dénoncé par les
Girondins, et il se mettait ainsi entre les Girondins et leur victime.
L'Assemblée était entraînée. Il obtint vingt millions pour préparatifs et le
grade de maréchal de France pour le vieux Luckner. La presse et les clubs
eux-mêmes applaudirent. L'élan général vers la guerre emportait tout, même
les ressentiments. Un seul
homme aux Jacobins résistait à cet entraînement : cet homme, c'était
Robespierre. Jusque-là, Robespierre n'avait été qu'un discuteur d'idées, un
agitateur subalterne, infatigable et intrépide, mais éclipsé par les grands
noms. De ce jour, il devint un homme d'Etat. Il sentit sa force intérieure ;
il appuya cette force sur un principe ; il osa combattre seul avec la vérité.
Il se dévoua sans regarder au nombre de ses adversaires, et il doubla sa
force en l'exerçant. La
question de la paix ou de la guerre s'agitait dans les cabinets des princes
menacés par la Révolution, dans les conseils de Louis XVI, dans les
conciliabules des partis, dans l'Assemblée, dans les Jacobins et clans les
journaux. Le moment était décisif. Il était évident que les négociations
entre l'empereur Léopold et la France au sujet des rassemblements d'émigrés
dans les États dépendants de l'empire touchaient à leur crise, et qu'avant
peu de jours, ou l'empereur donnerait satisfaction à la France en dissipant
ces rassemblements, ou la France lui déclarerait la guerre, et, par cette
déclaration, amasserait sur elle les hostilités de tous ses ennemis à la
fois. C'était le défi jeté par la France. Nous
avons vu qu'il y avait accord pour la guerre entre les hommes d'État et les
révolutionnaires, les constitutionnels et les Girondins, les aristocrates et
les Jacobins. La guerre était, pour tous, un appel au destin. La France
impatiente voulait qu'il se prononçât par la victoire ou par la défaite. La
victoire lui semblait la seule issue à ses difficultés intérieures : la
défaite même ne l'effrayait pas. Elle croyait en elle et elle bravait la
mort. Robespierre pensa autrement, et c'est pour cela qu'il fut Robespierre. Il
comprit deux choses : la première, c'est que la guerre était un crime gratuit
contre le peuple ; la seconde, c'est que la guerre même heureuse perdrait la
démocratie. Robespierre considérait la Révolution comme l'application
rigoureuse des principes de la philosophie aux sociétés. Élève convaincu et
passionné de Jean-Jacques Rousseau, le Contrat social était son Évangile ; la
guerre faite avec le sang des peuples était, aux yeux de cette philosophie,
ce qu'elle sera toujours aux yeux des sages, le meurtre en masse pour
l'ambition de quelques-uns, glorieuse seulement quand elle est défensive.
Robespierre ne croyait pas la France placée dans des conditions de nécessité
et de salut suprême qui l'autorisassent à ouvrir cette veine de l'humanité
d'où couleraient des fleuves de sang. Convaincu de la toute-puissance des
idées nouvelles dont il nourrissait la foi et le fanatisme dans son âme
fermée à l'intrigue, il ne craignait pas que quelques princes discrédités,
fugitifs, et quelques milliers d'aristocrates émigrés vinssent imposer des
lois à une nation dont le premier soupir de liberté avait soulevé le poids du
trône, de la noblesse et du clergé. Il ne pensait pas non plus que les
puissances de l'Europe désunies et hésitantes, aussi longtemps que nous ne
les attaquerions pas, osassent déclarer la guerre à une nation qui proclamait
la paix. Dans le cas où les cabinets européens eussent été assez pervers et
assez insensés pour tenter cette croisade contre la raison humaine,
Robespierre croyait fermement à leur défaite ; car il croyait qu'il y avait
une force invincible dans la justice d'une cause, que le droit doublait
l'énergie d'un peuple, que le désespoir même valait des armées, et que Dieu
et les hommes étaient pour le peuple. Il
pensait de plus que, s'il était du devoir de la France de propager chez les
autres peuples les lumières et les bienfaits de la raison et de la liberté,
le rayonnement naturel et pacifique de la Révolution française sur le monde
serait un moyen de propagation plus infaillible que nos armes ; que la
Révolution devait être une doctrine, et non une monarchie universelle
réalisée par l'épée ; qu'il ne fallait pas coaliser le patriotisme des
nations contre ses dogmes. Leur empire était dans les âmes. La force des
idées révolutionnaires, à ses yeux, c'était leur lumière. Mais il
comprit plus : il comprit que la guerre offensive perdrait inévitablement la
Révolution et anéantirait cette république prématurée dont lui parlaient les
Girondins, mais que lui-même il ne se définissait pas encore. Si la guerre
est malheureuse, pensait-il, l'Europe étouffera sans peine, sous les pas de
ses armées, les premiers germes de ce gouvernement nouveau, qui aura bien
quelques martyrs pour le confesser, mais qui n'aura pas de sol pour renaître.
Si elle est heureuse, l'esprit militaire, toujours complice de l'esprit
d'aristocratie ; l'honneur, cette religion qui attache le soldat au trône ;
la discipline, ce despotisme de la gloire, prendront la place des mâles
vertus auxquelles l'exercice de la constitution aurait accoutumé le peuple ;
ce peuple pardonnera tout, même la servitude, à ceux qui l'auront sauvé. La
reconnaissance d'une nation pour les chefs qui ont conduit ses enfants à la
victoire est un piège où les peuples se prendront toujours. Ils iront
eux-mêmes au-devant du joug. Les vertus civiles pâliront devant l'éclat des
exploits militaires. Ou l'armée reviendra entourer l'ancienne royauté de sa
force, et la France aura un Monk ; ou l'armée couronnera le plus heureux des
généraux, et la liberté aura un Cromwell. Dans les deux hypothèses, la
Révolution échappe au peuple et tombe à la merci d'un soldat. La sauver de la
guerre, c'est donc la sauver d'un piège. Ces réflexions le décidèrent. Il n'y
avait pas encore de violence dans ses pensées. Il voyait loin et il voyait
juste. Ce fut
là l'origine de sa rupture avec les Girondins. Leur justice à eux c'était la
politique. La guerre leur paraissait politique. Juste ou non, ils la
voulaient comme un instrument de ruine pour le trône, de grandeur pour eux.
On voit si dans cette grande querelle les premiers torts furent du côté du
démocrate ou du côté des ambitieux. Ce combat acharné, qui devait finir par
la mort des deux partis, s'ouvrit le 12 décembre à une séance du soir des
Jacobins. V. « J'ai
médité six mois et même depuis le premier jour de la Révolution, dit Brissot,
l'âme de la Gironde, le parti que je vais soutenir. C'est par la force du
raisonnement et des faits que je suis arrivé à cette conviction qu'un peuple
qui a conquis la liberté après dix siècles d'esclavage a besoin de la guerre.
Il faut la guerre pour consolider la liberté, et pour purger la constitution
des restes du despotisme ; il faut la guerre pour faire disparaître d'au
milieu de nous les hommes qui pourraient la corrompre. Vous avez la force de
châtier les rebelles, d'intimider le monde ; prenez-en l'audace. Les émigrés
persistent dans leur rébellion, les souverains étrangers persistent à les
soutenir Peut-on balancer à les attaquer ? Notre honneur, notre crédit public,
la nécessité de moraliser et d'affermir notre révolution, tout nous en fait
une loi. La France serait déshonorée si elle souffrait l'insolente révolte de
quelques factieux et des outrages qu'un despote ne souffrirait pas impunément
quinze jours. Que voulez-vous qu'on pense de nous ? Non, il faut nous venger
ou nous résoudre à être l'opprobre des nations ! Il faut nous venger en
détruisant ces hordes de brigands ou consentir à voir perpétuer les factions,
les conjurations, les incendies et devenir plus audacieuse que jamais
l'insolence de nos aristocrates ! Ils croient à l'armée de Coblentz. C'est de
là que vient leur confiance. Voulez-vous détruire d'un seul coup
l'aristocratie, détruisez Coblentz. Le chef de la nation sera obligé de
régner par la constitution avec nous et par nous ! » Ces
paroles prononcées par l'homme d'État de la Gironde répondaient à toutes les
fibres et retentissaient du fond du club des Jacobins jusqu'aux extrémités du
pays. Les applaudissements frénétiques des tribunes n'étaient que le
contre-coup de l'impatience universelle du dénouement dans tous les partis.
Il fallait une âme de bronze à Robespierre pour affronter ses amis, ses
ennemis et le sentiment national. Cette lutte d'une idée contre toutes les
passions dura des semaines entières sans le lasser. Les grandes convictions
sont infatigables. Robespierre balança seul pendant un mois toute la France.
Ses ennemis mêmes parlaient avec respect de sa résistance. Si on n'avait pas
le courage de le suivre, on aurait eu honte de ne pas l'estimer. Son
éloquence, d'abord sèche, verbeuse et dialecticienne, s'éleva et s'éclaircit.
Les journaux reproduisaient ses discours. « Toi, peuple, qui n'as pas les
moyens de te procurer les discours de Robespierre, je te les promets tout
entiers, disait l'Orateur du peuple, journal des Jacobins. Garde bien
précieusement les feuilles qui vont suivre. Elles contiendront ces discours.
Ce sont des chefs-d'œuvre d'éloquence qui doivent rester dans toutes les
familles, pour apprendre à ceux qui naîtront après nous que Robespierre a
existé pour la félicité publique et pour le salut de la liberté. » Après
avoir épuisé tous les arguments que la philosophie, la politique et le
patriotisme pouvaient fournir contre une guerre offensive commencée sous
l'inspiration des Girondins, fomentée sourdement par les ministres et
conduite par des généraux de l'aristocratie suspecte au peuple, il monta une
dernière fois à la tribune contre Brissot, la nuit du 13 janvier, et résuma
dans une péroraison aussi habile que pathétique sa conviction désespérée. VI. « Eh
! bien, je suis vaincu ; je passe à vous, s'écria-t-il d'une voix brisée, et
moi aussi je demande la guerre : que dis-je ! je la demande plus terrible et
plus irréconciliable que vous ; je ne la demande ni comme un acte de sagesse,
ni comme un acte de raison, ni comme un acte politique, mais comme la
ressource du désespoir. Je la demande à une condition, qui sans doute est
convenue entre nous, car je ne pense pas que les avocats de la guerre aient
voulu nous tromper, je la demande à mort, je la demande héroïque, je la
demande telle enfin que le génie de la liberté la déclarerait lui-même à tous
les despotismes, telle que le peuple de la Révolution la ferait lui-même,
sous ses propres chefs, et non telle que de lâches intrigants la désirent
peut-être, et telle que des ministres et des généraux ambitieux et suspects,
quoique patriotes, nous la conduiraient. « Eh
! bien, Français ! hommes du 14 juillet, qui sûtes conquérir la liberté sans
guide et sans maître, venez donc ! formons cette armée qui doit, selon vous,
conquérir l'univers. Mais où est le général qui, imperturbable défenseur des
droits du peuple, ennemi-né des tyrans, ne respire jamais l'air empoisonné
des cours et dont la vertu est attestée par la haine et par la disgrâce de la
cour, ce général dont les mains pures de notre sang sont dignes de porter
devant nous le drapeau de la liberté ? Où est-il, ce nouveau Caton, ce
troisième Brutus, ce héros encore inconnu ? Qu'il ose se reconnaître à ces
traits et qu'il vienne ! nous allons le mettre à notre tête... Mais où est-il
? Où sont-ils ces soldats du 14 juillet qui déposèrent devant le peuple les
armes que leur avait confiées le despotisme ? Soldats de Château-Vieux, où
êtes-vous ? Venez guider nos efforts. Mais on arracherait plutôt sa proie à
la mort que ses victimes au despotisme. Citoyens qui avez pris la Bastille,
venez ! la liberté vous appelle et vous doit l'honneur du premier rang !...
Mais ils ne répondent plus. La misère, l'ingratitude et la haine des
aristocrates les a dispersés ! Et vous, citoyens immolés au Champ-de-Mars
dans l'acte même d'une fédération patriotique, vous ne serez pas non plus
avec nous ! Ah ! qu'avaient fait ces femmes, ces enfants massacrés ! Dieu !
que de victimes ! et toujours dans le peuple ! toujours parmi les patriotes !
quand les conspirateurs puissants respirent et triomphent ! Venez au moins,
vous, gardes nationales, qui vous êtes plus spécialement dévouées à la
défense de nos frontières, dans cette guerre dont une cour perfide nous
menace ! Venez ! Mais quoi ! vous n'êtes pas encore armées ? Quoi ! depuis
deux ans vous demandez des armes et vous n'en avez pas ? que dis-je ! on vous
a refusé des habits et condamnées à errer de départements en départements,
objet des mépris des ministres et de la risée des patriciens qui vous passent
en revue pour jouir de votre détresse ! N'importe. Venez, nous combattrons
tout nus comme les Américains. « Mais
attendrons-nous, pour renverser les trônes, les ordres du bureau de la guerre
? Attendrons-nous le signal de la cour ? Serons-nous commandés par ces mêmes
patriciens, ces éternels favoris du despotisme, dans cette guerre contre les
aristocrates et les rois ! Non. Marchons tout seuls. Guidons-nous nous-mêmes.
Mais quoi ! voilà les orateurs de la guerre qui m'arrêtent ; voilà monsieur
Brissot qui me dit qu'il faut que monsieur le comte de Narbonne conduise
toute cette affaire, qu'il faut marcher sous les ordres de monsieur le
marquis de La Fayette ; que c'est au pouvoir exécutif seul qu'il appartient
de mener la nation à la victoire et à la liberté ! Ah ! citoyens, ce mot a
rompu tout le charme ! Adieu la victoire et l'indépendance des peuples ! Si
les sceptres de l'Europe sont jamais brisés, ce ne sera point par de telles
mains ! L'Espagne restera quelque temps encore l'esclave abrutie de la
superstition et du royalisme, Léopold continuera d'être le tyran de
l'Allemagne et de l'Italie, et nous ne verrons pas de sitôt les Caton et les
Cicéron remplacer au conclave le pape et les cardinaux. Je le dis avec
franchise, la guerre telle que je la comprends, la guerre telle que je viens
de vous la proposer est impraticable. Et si c'est la guerre de la cour, des
ministres, des patriciens soi-disant patriotes et des intrigants qu'il faut
accepter, ah ! loin de croire à l'affranchissement du monde, je ne crois plus
même à votre propre liberté ! Tout ce que nous avons à faire de plus sage,
c'est de la défendre contre la perfidie des ennemis intérieurs qui vous
bercent de ces héroïques illusions. « Je
me résume donc froidement et tristement. J'ai prouvé que la liberté n'avait
pas de plus mortelle ennemie que la guerre ; j'ai prouvé que la guerre,
conseillée par des hommes suspects, n'était, entre les mains du pouvoir
exécutif, qu'un moyen d'anéantir la constitution, que le dénouement d'une
trame ourdie contre la Révolution. Favoriser ces plans de guerre, sous
quelque prétexte que ce soit, c'est donc s'associer aux trahisons contre la
Révolution. Tout le patriotisme du monde, tous les lieux-communs prétendus
politiques ne changent rien à la nature des choses. Prêcher comme monsieur
Brissot et ses amis la confiance dans le pouvoir exécutif, appeler la faveur
publique sur les généraux, c'est donc désarmer la Révolution de sa dernière
sûreté, la vigilance et l'énergie de la nation. Dans l'horrible situation où
nous ont conduits le despotisme, la légèreté, l'intrigue, la trahison,
l'aveuglement général, je ne prends conseil que de mon cœur et de ma
conscience ; je n'ai d'égards que pour la vérité, de condescendance que pour
ma patrie. Je sais que des patriotes blâment la franchise avec laquelle je
présente le tableau décourageant de notre situation. Je ne me dissimule pas
ma faute. La vérité n'est-elle pas déjà assez coupable d'être la vérité ? Ah
! pourvu que le sommeil soit doux, qu'importe qu'on se réveille au bruit des
chaînes de son pays et dans le calme de la servitude ! Ne troublons donc plus
la quiétude de ces heureux patriotes. Non, mais qu'ils sachent que sans
vertige et sans peur nous pouvons mesurer toute la profondeur de l'abîme.
Arborons la devise du palatin de Posnanie : Je préfère les orages de la
liberté à la sécurité de l'esclavage. Si le moment de l'émancipation n'était
pas encore arrivé, nous aurions la patience de l'attendre. Si cette génération
n'était destinée qu'à s'agiter dans la fange des vices où le despotisme l'a
plongée ; si le théâtre de notre révolution ne devait présenter aux yeux de
l'univers que la lutte de la perfidie avec la faiblesse, de l'égoïsme avec
l'ambition, la génération naissante commencera à purifier cette terre
souillée de vices. Elle apportera, non la paix du despotisme ni les stériles
agitations de l'intrigue, mais le feu et le glaive pour incendier les trônes
et exterminer les oppresseurs. Postérité plus heureuse, tu ne nous es pas
étrangère ! C'est pour toi que nous affrontons ces orages et les pièges de la
tyrannie ! Découragés souvent par les obstacles qui nous environnent, nous
sentons le besoin de nous élancer vers toi ! C'est toi qui achèveras notre
ouvrage, garde seulement dans ta mémoire les noms des martyrs de la liberté !
» On sentait dans ces accents le retentissement de l'âme de Rousseau. VII. Louvet,
un des amis de Brissot, en sentit la puissance et monta à la tribune pour
supplier l'homme qui arrêtait seul la Gironde : « Robespierre, lui
dit-il en l'apostrophant directement, Robespierre, vous tenez seul l'opinion
publique en suspens. Cet excès de gloire vous était réservé sans doute. Vos
discours appartiennent à la postérité. La postérité viendra entre vous et
moi. Mais enfin vous attirez sur vous la plus grande responsabilité en
persistant dans votre opinion. Vous êtes comptable à vos contemporains et
même aux générations futures. Oui, la postérité viendra se mettre entre vous
et moi, quelque indigne que j'en sois. Elle dira : Un homme a paru, dans
l'Assemblée constituante, inaccessible à toutes les passions, un des plus
fidèles défenseurs du peuple. Il fallait estimer et chérir ses vertus,
admirer son courage ; il était adoré du peuple, qu'il avait constamment
servi, et, ce qui est mieux encore, il en était digne. Un précipice s'ouvrit.
Distrait par trop de soins, cet homme crut voir le péril où il n'était pas et
ne le vit pas où il était. Un homme obscur était là uniquement occupé du
moment présent ; éclairé par d'autres citoyens, il découvrit le danger, ne
put se résoudre à garder le silence., il alla à Robespierre, il voulut le lui
faire toucher du doigt. Robespierre détourna les yeux et retira sa main ;
l'inconnu persiste et sauve son pays... » Robespierre sourit à ces paroles avec le dédain de l'incrédulité. Les gestes suppliants de Louvet et les adjurations des tribunes le laissèrent impassible à la séance du lendemain. Brissot reprit la question de la guerre. « Je supplie monsieur Robespierre, dit-il en finissant, de terminer une lutte si scandaleuse, qui ne donne l'avantage qu'aux ennemis du bien public. — Ma surprise a été extrême, s'écria Robespierre, de voir, ce matin, dans le journal rédigé par monsieur Brissot, une lettre dans laquelle se trouve l'éloge le plus pompeux de monsieur de La Fayette. — Je déclare, répondit Brissot, que je n'ai eu aucune connaissance de la lettre insérée dans le Patriote Français. — Tant mieux, reprit Robespierre, je suis charmé de voir que monsieur Brissot ne soit pas complice de semblables apologies. » Les paroles s'envenimaient comme les cœurs. La haine grondait sous les paroles. Le vieux Dusaulx s'élança entre les adversaires. Il fit un appel touchant à la concorde des patriotes et les conjura de s'embrasser. Ils s'embrassèrent. « Je viens de remplir un devoir de fraternité et de satisfaire mon cœur, s'écria alors Robespierre. Il me reste encore une dette plus sacrée à payer à la patrie. Toute affection personnelle doit céder ici à l'intérêt sacré de la liberté et de l'humanité. Je pourrai facilement les concilier ici avec les égards que j'ai promis à tous ceux qui les servent. J'ai embrassé monsieur Brissot, mais je persiste à le combattre ; que notre paix ne repose que sur la base du patriotisme et de la vertu. » Robespierre, par son isolement même, prouvait sa force et en conquérait davantage sur les esprits indécis. Les journaux commençaient à s'ébranler en sa faveur. Marat flétrissait Brissot de ses invectives. Camille Desmoulins, dans des affiches improvisées, dévoila la honteuse association de Brissot à Londres avec Morande, ce libelliste déshonoré. Danton, lui-même, cet adorateur du succès, craignant de se tromper de fortune, hésitait entre les Girondins et Robespierre. Il se tut longtemps ; à la fin il prononça un discours plein de mots sonores, mais où l'on sentait sous l'emphase des paroles le balbutiement des convictions et l'embarras de l'esprit. |