DE LA MILICE ROMAINE

 

QUATRIÈME PARTIE. — ADMINISTRATION DE L'ARMÉE

CHAPITRE VI. — DE LA PAYE.

 

 

Établissement de la solde pour les fantassins et pour les cavaliers. — Évaluation de la paye aux différentes époques. — Caisse militaire d'Auguste ; comptabilité de l'armée : écrivains comptables attachés aux légions.

 

Rome naissante et pauvre, incapable de nourrir et d'habiller ses soldats, pouvait encore bien moins les solder ; pendant trois siècles et demi la victoire leur tint lieu de paye : vicisse stipendium erat. Les armées d'ailleurs ne faisant la guerre que dans le voisinage de la ville, et les guerres n'étant pas de longue durée, les citoyens à leur retour cultivaient leurs champs et trouvaient dans cette culture de quoi s'entretenir eux et leur famille pendant toute l'année.

Ce ne fut qu'en l'an trois cent quarante-neuf, dans une guerre contre les Volsques, que le sénat, autant pour se concilier le peuple que pour récompenser la belle conduite de l'armée, décréta qu'une paye serait désormais fournie aux soldats[1]. Cette nouvelle institution procura l'avantage très-important de pouvoir continuer les opérations militaires sans interruption, et Rome dès lors put entreprendre et poursuivre des conquêtes sérieuses, tandis qu'auparavant, l'hiver interrompant toujours les travaux de la guerre, il fallait recommencer chaque année ce qui avait été fait l'année précédente.

Ainsi la solde avait été établie pour permettre aux soldats de rester à l'armée et pour fournir aux frais de leur subsistance ; on ne crut donc pas devoir l'accorder aux cavaliers qui, choisis parmi les jeunes gens les plus riches, n'en avaient nul besoin : on se contenta de leur fournir les chevaux. Mais cette distinction ne dura pas longtemps ; trois ans plus tard, pendant une guerre contre les Véïens, l'État, cessant de fournir les chevaux, établit pour la cavalerie comme pour l'infanterie une paye régulière. Et même, comme les cavaliers avaient rang d'officiers et devaient être accompagnés de deux esclaves entretenus à leurs frais, leur solde fut trois fois plus élevée que celle des fantassins : on ne supprima cette triple solde que lorsque la cavalerie fut fournie par les auxiliaires[2].

Les fantassins recevaient trois as par jour, et les cavaliers neuf as. Il fallait alors 10 as pour un denier, de sorte que le fantassin touchait 9 deniers par mois, et le cavalier 27.

Cent quatre-vingt-sept ans après, en l'an 536, il y eut une altération des monnaies, l'as fut réduit de deux onces à une once de cuivre, et le denier, en restant au même poids, fut élevé relativement à l'as ; il fut statué, dit Pline[3], qu'il vaudrait seize as : placuitque denarium XVI assibus permutari. Si l'on n'avait fait en faveur du soldat une exception à la loi commune, sa paye se serait évidemment trouvée réduite : car les trois as ne correspondaient plus, selon les calculs de Letronne[4], qu'aux 3/16 ou au cinquième environ du denier, tandis qu'auparavant ils en étaient à peu près le tiers. Au lieu de recevoir 9 deniers par mois, il n'en aurait reçu que 5 5/8. Or Annibal était aux portes de Rome, et ce n'était pas le moment de mécontenter les légionnaires en diminuant leur solde. Il fut donc arrêté, pour obvier à cet inconvénient, que le denier continuerait à leur être donné sur le même pied qu'auparavant et qu'on ne le leur compterait que pour dix as : in militari tamen stipendio denarius pro decem assibus semper datus. Ils conservèrent ainsi la même paye, puisqu'elle fut, comme par le passé, les 3/10 du denier par jour, et de 9 deniers par mois. Mais, comme les 9 deniers représentaient 144 as réduits, il est évident que cette paye, tout en restant les 3/10 du denier, fut élevée à 5 des nouveaux as, puisque 5 as (en négligeant la fraction 1/25) sont les 3/10 de 16 as.

Ainsi donc, à partir de l'an 536, par suite de la révolution qui s'opéra dans les monnaies romaines, les soldats eurent une solde journalière de cinq as au lieu de trois : mais il n'y avait que la valeur nominale qui fût augmentée, la valeur réelle était la même.

Ce ne fut qu'en l'an sept cent trois qu'eut lieu la première augmentation véritable de la paye militaire. J. César, pour récompenser ses troupes du dévouement qu'elles lui avaient témoigné à lui-même dans toutes ses guerres, doubla leur solde : legionibus stipendium, dit Suétone[5], in perpetuum duplicavit. Les soldats reçurent donc dix as par jour à partir de cette époque, et il en fut ainsi jusqu'au règne de Domitien : c'est du moins ce nombre que nous indiquent généralement les historiens. Nous lisons, par exemple, dans Tacite[6] que Percennius, pour exciter au désordre et à la rébellion les légions de Pannonie, se plaint que la vie d'un soldat ne soit estimée que dix as : denis in diem assibus animam et corpus æstimari.

Quoiqu'elle fût restée nominalement la même entre César et Domitien, nous devons toutefois remarquer que, par l'effet de l'affaiblissement des monnaies, la paye se trouva peu à peu diminuée de environ. Si nous suivons les calculs de Letronne, nous voyons en effet que dix as valaient, sous Jules César, 51 c., sous Auguste 496 c., sous Tibère 487 c., sous Caligula 491 c., sous Claude 483 c., sous Néron 459 c., sous Galba 445 c., sous Othon 438 c., sous Vitellius, Vespasien et Titus 44 c. Lorsque Domitien ajouta à cette solde le surcroît de ¼, il ne la porta donc réellement qu'à 1/9 environ plus haut qu'elle n'était sous J. César : elle valut sous son règne 576 c., et si nous considérons que les progrès du luxe avaient chi faire renchérir le prix de toutes choses, nous ne trouverons rien que de très-naturel à cette augmentation. Mais Caracalla, pour s'attacher les soldats, leur donna une paye beaucoup plus élevée, et Macrin écrivait au sénat que le surcroît de dépense était de sept mille myriades de drachmes.

La solde des officiers était régulièrement plus forte, et croissait avec le grade : crescentibus stipendiis, dit Végèce, cum majore gradu[7]. Les centurions recevaient le double des soldats, les tribuns le double des centurions, et ainsi de suite jusqu'au grade supérieur. Certains soldats bénéficiaires recevaient aussi une paye double comme s'ils avaient été centurions[8].

La solde des soldats était prise, dans l'origine, sur un tribut imposé au peuple et que le sénat, malgré l'opposition des tribuns, avait établi en même temps que la paye elle-même. Ce tribut variait chaque année, d'après le nombre de troupes nécessaire à la défense de l'État : Quantum augebatur militum numerus, tanto majore pecunia in stipendium opus erat eaque tributo conferebatur[9]. Mais, après la conquête de la Macédoine, la République fut assez riche pour n'avoir plus recours à ce moyen : le tribut fut aboli et le trésor public entretint les armées : des officiers supérieurs, préposés à la garde de ce trésor, furent chargés de verser entre les mains des questeurs les fonds qui leur étaient nécessaires et de vérifier ensuite le compte de leur gestion. On les appela tribuni terarii ; Varron les définit ainsi : Quibus attributa erat pecunia ut militi redderetur, tribuni terarii dicti ; nam id quod attributum erat æs militare dicebatur[10].

Le trésor public, malheureusement, n'était pas inépuisable : les guerres civiles le ruinèrent facilement, et si César, après avoir contribué pour sa part à le vider complètement, ne s'était pas chargé de le remplir de toutes les dépouilles enlevées aux peuples vaincus, le rétablissement du tribut annuel serait devenu nécessaire. Après sa mort, Antoine le mit à sec de nouveau, et Auguste, devenu maître absolu de l'Empire, dut imaginer quelque nouveau moyen d'amasser de l'argent pour ses légions. Après avoir consulté pour la forme tous les sénateurs, il établit lui-même des impôts sur toutes choses : il préleva un vingtième sur les héritages et les legs faits en mourant, un cinquantième sur la vente des esclaves, un centième sur les autres ventes, et créa une caisse militaire, æraium militare, pour l'existence de laquelle il ne dut avoir aucune crainte avec de telles ressources.

Six officiers supérieurs furent chargés de l'administration de cette caisse et eurent affaire directement aux questeurs ; ils leur envoyèrent, tous les quatre mois, la solde des soldats. La paye, qui autrefois n'avait été distribuée qu'une ou deux fois au plus par année, se fit alors par distributions trimestrielles. Il y eut dans chaque légion un certain nombre d'employés, dépendant du questeur, et tenant tous les comptes de l'armée.

Cette comptabilité demandait une certaine habileté, et l'on choisissait, pour remplir ces fonctions, des hommes lettrés, litterati milites[11], familiers avec les notes et l'art de compter et de calculer. Ils devaient savoir combien il y avait d'hommes dans chaque corps, combien il fallait payer à chaque homme, et quelle retenue il fallait faire sur la paye de chacun d'eux : car nous avons vu, dans les chapitres précédents, que le soldat ne touchait pas sa solde intégralement, on lui en retenait une partie pour les fournitures faites par l'État. De plus, les légionnaires recevaient quelquefois des dons de leurs généraux ; après une victoire ils avaient une part du butin, et ils étaient tenus de verser la moitié de ces dons, donativum, dans un petit trésor que les signifères gardaient avec les aigles : ces dépôts formaient une masse qu'on devait leur rendre à la fin de leur service[12]. Les officiers comptables, librarii, prenaient note de tout cela et étaient responsables devant le questeur des erreurs commises.

Il y avait parmi eux différents degrés les uns étaient chargés des comptes généraux de la légion et prenaient le titre de librarii legionis[13], les autres n'avaient à s'occuper que des hommes d'un corps particulier, et se nommaient librarii manipulares[14] : tous ensemble, ils formaient une corporation semblable à celle des signiferes, dont nous avons parlé dans la première partie de notre travail, ayant ses règlements spéciaux, ses privilèges, son bureau particulier, schola, où se traitaient les affaires communes.

Cette organisation de la comptabilité militaire ne put arrêter les abus qui commençaient à s'introduire dans les comptes de l'armée. Déjà, sous César, des officiers avaient détourné à leur profit des sommes destinées au payement des troupes. Deux officiers, qu'il honorait d'une confiance particulière, l'avaient trompé longtemps en retenant pour la paye plus que l'argent nécessaire aux soldats inscrits sur les rôles : accusés et convaincus de vol, dit l'auteur des Commentaires, ils passèrent dans le camp de Pompée pour y cacher leur déshonneur[15]. Grâce aux livres des écrivains comptables, Ces détournements d'argent devinrent moins faciles. Les officiers imaginèrent alors d'autres expédients pour s'enrichir aux dépens du soldat. Les tribuns et les centurions se mirent à vendre les congés, les dispenses, les exemptions de travaux : tous ces avantages, accordés autrefois comme récompenses, furent mis aux enchères et livrés au plus offrant. Cette vente frauduleuse, faite timidement dans l'origine, affichée dans la suite de la façon la plus scandaleuse, leur procura des émoluments considérables : et, lorsque Juvénal veut parler des sommes prodigieuses qu'un jeune débauché livre à des courtisanes, il compare cet amas d'argent à celui que se procure #n tribun dans une légion :

. . . . . . . . Quantum in legione tribuni

Accipiunt, donat Calvinæ vel Catienæ[16].

En vain quelques bons empereurs, jaloux de rétablir l'ordre et la discipline, s'efforcèrent de détruire ces abus : sous des princes faibles et corrompus, les abus reparaissaient ; la corruption faisait toujours de nouveaux progrès. Il eût fallu, pour y remédier, rendre à des âmes dégradées par la servitude et par tous les vices qu'elle trahie à sa suite les vertus des anciens Romains, et ces princes n'en avaient ni la volonté ni la puissance.

 

 

 



[1] Tite-Live, IV, 59, 60 ; V, 10.

[2] Tite-Live, VII, 41.

[3] Pline, XXXIII, 3.

[4] Considérations générales sur les monnaies grecques et romaines.

[5] César, 28.

[6] Tacite, Ann., I, 17.

[7] Végèce, II, 21.

[8] Nous devons dire ici que, quoique chez les Romains les fils de famille ne pussent rien avoir à eux (tout ce qu'ils acquéraient devenant la propriété du paterfamilias, qui les avait in potestate), il commença à être établi, à l'époque où les constitutions impériales prodiguèrent des faveurs aux soldats, sous Auguste, sous Néron, sous Trajan, que les fils de famille pourraient disposer, soit entre vifs, soit par testa eut, de tout ce qu'ils auraient acquis à l'occasion de leur service militaire ; ce fut ce qu'on nomma pécule des camps, castrense peculium, et cette règle passa en axiome : Filii familias in castrensi peculio vice patrum familiarum funguntur (Digeste, 14, 6), c'est cette institution du pécule castrans qui porta le premier coup au droit de propriété du père de famille (Digeste, 49, 17). On institua bientôt d'autres pécules, nommés pécules quasi-castran, adventices, profectices ; le fils de famille eut une personnalité propre, qui alla toujours s'agrandissant à mesure que les vieilles institutions disparurent (Just., Inst., L II, tit. IX).

[9] Tite-Live, V, 10.

[10] Varron, L. L., IV.

[11] Végèce, II, 19.

[12] Végèce, II, 20.

[13] Gruter, p. 563.

[14] Reines., p. 527.

[15] César, Bel. civ., III, 59.

[16] Juvénal, Sat., III.