I. — VÉNERIE. EN langage de Chasse, la Vénerie est,
à proprement parler, l'art de forcer, de tuer ou de prendre un animal
désigné, parmi un grand nombre d'animaux de la même espèce. La création de
cette science demandait beaucoup de réflexion, de jugement, de tact et
d'expérience : il s'agissait, par exemple, au milieu d'une forêt, de compter,
sans les voir, tous les cerfs qui s'y trouvaient. Il fallait, par
l'inspection des empreintes que leurs pieds laissent à terre, par le
déchirement des branches d'arbre, par les fumées plus ou moins grosses, plus
ou moins dures, plus ou moins colorées, juger l'âge des animaux, leur sexe,
leur taille, la hauteur de leur bois ; quel était le plus vieux, le plus
gras, enfin signaler positivement celui que l'on voulait chasser. Une fois le
choix fait et l'animal t lancé, il fallait le suivre toujours, sans prendre
le change, en se servant des remarques faites avant d'attaquer. Il fallait
reconnaître, l à chaque occasion, sur le sol, les mêmes empreintes, et ne pas
les confondre avec celles qu'aurait laissées une autre bête de même espèce et
de même âge ; car les animaux, effrayés par les cris incessants d'une meute, fatigués
d'une fuite de plus en plus nécessaire et devenant bientôt impossible, ont
l'instinct de se faire remplacer par un autre animal frais et dispos, qui, si
le veneur ne savait pas démêler la ruse, rendrait la chasse interminable. L'origine
de la Vénerie remonte à Childebert II peut-être, la connaissait-on auparavant
; mais aucun document écrit-ne nous en fournit la preuve. Cependant on chassa
longtemps encore au hasard, en attaquant la première bête que l'on
rencontrait. Les chasses de Charlemagne étaient presque toujours d'énormes
boucheries. Les chasseurs poussaient le gibier dans une enceinte formée de
toiles ou de filets, et là, avec des flèches, des javelots ou des lances, on
tuait les bêtes par milliers : c'était le braconnage sur une grande échelle. (Versus de Carolomaguo et Leonis papœ ad
eumdem adventu. Recueil des Historiens des Gaules, t. V,
p. 388.) Quoique
toujours en guerre, Charlemagne ne manquait jamais l'occasion de chasser ; il
se reposait, en courant à travers les forêts. Accoustumeement
chevauchoit ou chaçoit en boiz selon la coustume françoise, car à paines
est-il nascion qui autant en sçache, disent les Chroniques de Saint-Denis. Le
lendemain d'une bataille, il poursuivait le buffle ou le sanglier, pour se
tenir en haleine. En
formant ses équipages de Chasse, Charlemagne avait imité le faste des
empereurs d'Orient : non-seulement il traînait à sa suite une armée de
veneurs, mais encore l'impératrice et les princesses avaient un grand nombre
de jeunes filles et de dames pour les accompagner à la, Chasse, soit que
Charlemagne fût avec elles, soit que la guerre l'eût porté vers des, régions
lointaines. Berthe, Gisala, Rhodaïd, Théodrada, Hildrud, filles de
l'empereur, entourées d'une cour élégante et nombreuse, le front ceint d'un
diadème d'or, montées sur de superbes coursiers, chassaient les plus féroces
animaux et rivalisaient d'adresse et de courage. (Recueil des
Hist. des Gaules, t. V, p. 389.) Pour
Charlemagne et ses successeurs, la Chasse était l'auxiliaire obligé de la
politique. Quand il tenait sa cour plénière, on accourait de tous les points
de l'empire, et c'était autant pour tuer des loups et des buffles que pour
s'occuper des Saxons ou des Espagnols. La Chasse alors était mise au rang des
choses les plus importantes. Les historiens racontent une partie de chasse
comme une bataille : ils n'oublient aucun détail ; ils donnent les dates de
l'une et de l'autre. (Imperator, post actum Carisiacci conventum, autumnalemque
venationem ex more completam, Aquas reversus est. EGINARD.) Ainsi Louis-le-Débonnaire chassa trois fois dans les Vosges : en
821, 825 et 831 ; chaque fois, les Chroniques de Saint-Denis ajoutent au
récit des événements historiques : Et li
emperes s'en alla chacier en la forêt de Vouge. Philippe
Mouskes, évêque de Tournai, qui a mis en
rimes toute l'histoire et la lignée des roys de France, dit qu'Aix-la-Chapelle doit
son origine à une aventure de Chasse. Charlemagne, courant après un cerf à
travers les bois, traverse un ruisseau ; son cheval n'a pas plutôt mis le
pied dans l'eau, qu'il le retire. L'empereur, s'apercevant que l'animal
boîte, descend et lui tâte la sole, qu'il trouve chaude ; il met sa main dans
l'eau, qui est brûlante : là, il fit élever une chapelle ronde, ayant la
forme d'un pied de cheval On bâtit ensuite la ville, et aujourd'hui encore la
source est sous une rotonde qui rappelle cette ancienne histoire. Le plus
ancien traité de Vénerie écrit en français est le Dict de la chace doit
cerf ; poème de cinq cent dix-huit vers, qui remonte à la fin du treizième
siècle ; — il fait partie d'un recueil de poésies françaises, conservé à la
Bibliothèque Nationale sous le n° 7615. Ce poème ne traite que de la Chasse
du cerf ; mais, en 1328, l'auteur inconnu du Livre du Roy Modus
écrivit les règles de la Vénerie pour toutes les bêtes, depuis le cerf
jusqu'au lièvre. Son livre est le point de départ de la science. Certes, les
chasseurs s'honoreront toujours de compter, en tête des écrivains
cynégétiques, Xénophon, général, philosophe, historien ; mais son
traité de Chasse, quoique rempli d'excellentes observations sur le lièvre, et
de bons conseils relativement aux chiens, ne parle que de pièges, de filets
pour prendre les bêtes. Arrien, Oppien, chez les Grecs ; Gratius Faliscus,
Némésianus, chez les Romains, écrivirent aussi des traités de Chasse, qui
n'ont aucun rapport avec l'art de prendre, de forcer, de tuer un cerf, un
sanglier, désigné au milieu de vingt autres. Cependant un passage d'Arrien
(chap. xv) ferait croire qu'à cette époque, dans les Gaules, on connaissait
les principes de la Vénerie. Après l'auteur du Roy Modus, vinrent Gace de la
Vigne, Gaston Phœbus, et Hardouin, seigneur de Fontaine-Guérin : ils
écrivirent, le premier en 1359, le second en 1387, le troisième en 1394. Vers
1340, Alphonse XI, roi de Castille et de L vainqueur des Maures à la bataille
del Salado, faisait écrire en espagnol un livre de Chasse : Libro de
Monteria ; plus tard, Argote de Molina commenta, augmenta cet ouvrage, et
le publia en 1582 à Séville. Mais le traité anonyme que le roi Alphonse XI
avait fait rédiger pour son usage, n'eut jamais l'autorité ni la vogue de
celui que Gaston III, dit Phœbus, comte de Foix, dicta lui-même à ses
compagnons de Chasse. Si dans tous les pays la grande Chasse à courre porte
le nom de Chasse française, l'honneur en est dû aux
auteurs cynégétiques français. Presque tous les termes de Vénerie, qu'on
emploie encore de nos jours, se trouvent dans leurs ouvrages : ils les ont
créés, consacrés, et la mode, qui change si souvent pour toutes choses, ne
leur a point fait sentir son influence. On
rencontre, par-ci, par-là, dans le Roy Modus, des phrases charmantes par leur
simplicité : Mute de chiens est, quand il y a
douze chiens courans et un limier, et si moins en y a, elle n'est pas dicte
mute, et si plus eu y a, mieulx vault, car tant plus de chiens y a et
meilleure est la chace et la noise qu'ils font. Il y a des pages dignes de notre La Fontaine.
L'apologue de la Loutre et du Renard est un chef-d'œuvre de style, de
naturel, de naïveté, par la leçon qu'il donne et par la manière agréable dont
elle est présentée. Plus loin, le roi Modus demande à un pauvre homme qui
désirait savoir l'art de prendre les taissons (blaireaux) : Est-ce que ces animaux t'ont fait du mal ? — Non, sire ; mais je n'eus oncques des souliers qui tant me
duraissent comme ceux que j'ai eus qui estoient de cuir de taissons. — Eh bien ! répond Modus, je te dirai
comment tu prendras tous les taissons de ton pays. Le roi
Modus et Gaston Phœbus n'ont pas seulement écrit sur la Vénerie, mais encore
ils ont décrit tous les pièges, toutes les manières de chasser de leur
époque. La vache artificielle, dont on se sert encore de nos jours pour
approcher les canards, est décrite dans l'ouvrage de Gaston, avec cette seule
différence que c'est un cheval artificiel ; mais l'usage est le même. Les
miniatures du manuscrit de Gaston Phœbus nous représentent des chasseurs
tirant des flèches sur les ours, les sangliers, les cerfs, les chevreuils,
etc. ; quand il s'agit du lièvre, la flèche n'a plus de fer : elle se termine
par une espèce de masse, probablement en fer ou en plomb, qui devait assommer
le lièvre et non le percer. Dans une miniature, le chasseur est représenté,
l'arbalète à la main, monté sur un char entouré de branches d'arbres : tout
cela s'avance comme un buisson ambulant vers le gibier, qui ne s'en inquiète
point. Gaston
Phœbus, comte de Foix, était un des plus braves chevaliers de son temps ;
dans son livre, il dit avoir eu trois grandes passions : l'amour, la guerre
et la Chasse ; il avoue avec modestie, que d'autres ont eu plus de succès que
lui auprès des dames, que d'autres ont été meilleurs chevaliers : Pour ce, seroit-ce grand niceté si je en parloye, mès de
Chasse je ne doubte que je n'aye nul maistre, quoique ce soit ventance. Gaston Phœbus avait seize
cents chiens. Froissart raconte qu'il lui en amena quatre d'Angleterre ; il
nous a conservé leurs noms : Tristan, Hector, Brun et Rolland. Tous
les auteurs cynégétiques du XIVe siècle, en vantant la Chasse comme leur
passion favorite, font toujours ressortir son côté moral, c'est-à-dire qu'en
chassant on évite le péché d'oyseuse (oisiveté), car qui fuyt les sept péchiez mortels, selon nostre foy, dit Gaston Phœbus, il devroit estre sauvé ; donc bon veneur sera sauvé. Les
chasseurs grecs et romains reconnaissaient Diane ou Phœbé pour leur divinité
protectrice. Les Gaulois donnèrent aussi plusieurs noms à la Lune, et ils
l'invoquaient toujours, qu'ils allassent à la guerre ou à la Chasse : au
passage d'une rivière, ils priaient Nehalennia de leur être propice ; dans
l'obscurité des bois, ils s'adressaient à Ardhuina. L'étymologie de ce nom est inconnue,
mais il servit probablement à nommer la forêt d'Ardenne, la plus grande qui
fût en Europe, et par conséquent celle qui renfermait le plus de gibier. La
déesse de la Chasse était quelquefois représentée par une statue de femme,
mais plus souvent encore par un étrange amalgame de parties d'animaux
sauvages qui formaient un monstrueux hiéroglyphe appelé cernunnos, parce qu'il y avait toujours des cornes. Le cernunnos avait parfois un corps d'homme avec une tête de cerf ; il en
existe un semblable sur une des faces d'un autel antique, découvert dans des
fouilles sur l'emplacement même de Notre-Dame à Paris. Les chasseurs
suspendaient à cette espèce d'idole les pieds, les peaux, les cornes des
bêtes qu'ils avaient tuées, dans l'espérance d'obtenir sa protection. Saint
Germain, évêque d'Auxerre et chasseur intrépide, avait près de sa demeure un
arbre qu'il chargeait de toutes les dépouilles des animaux tués de sa main.
Le poète Héric, précepteur du roi Charles-le-Chauve, qui vivait au neuvième
siècle, nous apprend que cet arbre était un poirier. Au reste, les Romains
connaissaient aussi le cernunnos. Ovide le désigne par ces mots
: Volivi cornua cervi. Dans quelques pays, le cernunnos était collectif, il servait pour tout le village : on
choisissait le plus bel arbre pour recevoir les trophées des guerriers et des
chasseurs ; il était chargé d'armes enlevées à l'ennemi et de dépouilles
d'animaux conquises à la Chasse. Sous cet arbre sacré, on tenait conseil, on
jugeait les procès, on délibérait sur les affaires publiques. Aujourd'hui
encore, dans beaucoup de villages, l'orme, qui remplace le cernunnos, est debout près de l'église, et sous son ombrage on danse les
jours de fête. Après
l'établissement de la religion chrétienne dans les Gaules, les idoles furent
détruites, mais les chasseurs n'en continuèrent pas moins à clouer à leur
porte les têtes de cerfs, les pieds de sangliers et de loups, les bêtes puantes,
les oiseaux de proie, etc. Ils n'invoquèrent plus Diane, avant de partir pour
la Chasse ; ils s'adressèrent les uns à saint Germain d'Auxerre, les autres à
saint Martin : ce qui dura jusqu'à l'époque où la France reconnut saint Denis
pour son protecteur. Les chasseurs alors voulurent un saint pour eux seuls ;
et, comme saint Hubert, évêque de Liège au huitième siècle, avait été un
chasseur illustre, et que sa conversion était venue à la suite de la
rencontre qu'il fit d'un cerf miraculeux portant l'image du Christ entre ses
deux cornes, ils adoptèrent pour patron saint Hubert, qu'ils ont conservé
jusqu'à nos jours. La fête
de ce saint, que l'on célèbre le 3 novembre, se célébrait aussi en avril, en
mai, en septembre et en novembre, parce qu'il était mort en mai, que sa
conversion avait eu lieu en avril, et que la translation de son corps fut
faite d'abord en septembre et plus tard en novembre. A toutes ces fêtes de
saint Hubert, les chasseurs accouraient de fort loin. Cependant les plus
brillantes étaient celles du printemps et de l'automne, car elles
concordaient avec les grandes assemblées de la nation. Dans
ces réunions solennelles et à moitié politiques, les nobles hommes portaient
la cotte d'armes armoriée. L'usage des habits blasonnés devint si général au
quatorzième siècle, que les dames elles-mêmes suivaient la chasse, vêtues de
robes mi-parties, c'est-à-dire de deux couleurs, et parsemées de lions, de
serpents, de têtes d'animaux. Les rois et les reines étaient couverts de
Heurs de lis d'or. Les chiens eux-mêmes portaient des colliers aux armes de
leur maître, pour qu'on prit les reconnaître lorsqu'ils s'égaraient dans les
bois. La
Chasse et même les animaux qu'on chassait furent tellement en honneur au
Moyen Age, qu'une infinité de nobles familles allemandes, ainsi qu'une grande
quantité de villes, ont pris leur nom d'un ours, d'un loup, d'un cerf, d'un
lièvre, d'un chien, parce que probablement ces bêtes ont fourni jadis des
épisodes intéressants à l'origine de ces villes et de ces familles. Berne et
Uri viennent d'un ours et d'un buffle ; les Hischleben, les Wolfenbutel, les
Hasenfratz, les Hundsleben et mille autres noms offrent des étymologies
analogues. Les chasseurs formaient des confréries qui avaient leur rang
marqué dans les cérémonies publiques, et surtout dans les processions. La
chasse était d'ailleurs une espèce de franc-maçonnerie, avec ses initiations
mystérieuses et sa langue à part. Les chasseurs initiés avaient leurs
couleurs et des nombres symboliques, trois et sept. Pour se faire reconnaître partout et pour être bien accueillis
de leurs confrères, ils avaient leurs signes, leurs demandes et réponses,
connus des seuls adeptes. En
1445, Gérard, duc de Clèves et burgrave de Ravensberg, créa l'ordre des
chevaliers de Saint-Hubert. Les gentilshommes seuls pouvaient y être reçus ;
la décoration de l'ordre se composait d'une chaîne composée de cors de
chasse, à laquelle était suspendue l'image de saint Hubert adorant le
crucifix posé sur la tête d'un cerf. Les chevaliers de Saint-Hubert guérissaient
la rage ; et, de nos jours encore, le 3 novembre, les chasseurs du pays font
dire une messe à l'église de Saint-Hubert, et-ils y assistent avec leurs
chiens, pour les préserver de cette affreuse maladie. Au Moyen
Âge, les chasseurs, pour réussir dans leurs entreprises, faisaient
quelquefois pacte avec Satan : ils livraient leur âme en échange d'une
flèche, d'une balle enchantée, dont les coups étaient certains. Les vieilles
légendes sont remplies de semblables histoires. Dans ce temps de crédulité
naïve, il était naturel d'orner de merveilleux récits les anecdotes qui
avaient rapport à la passion favorite du plus grand nombre. Un cerf chassé
par Dagobert s'étant réfugié près du tombeau de saint Denis, la meute, saisie
de respect, s'arrêta tout court, et le cerf fut sauvé. Tantôt, c'est un
lièvre qui, après avoir épuisé toutes ses ruses pour échapper aux chiens, se
jette dans les bras d'un saint homme qui lui sauve la vie. Ailleurs, on voit
un ours aux abois grimper sur un arbre où un ermite avait accroché ses
habits, et trouver son salut sous le froc du pieux solitaire. Après, viennent
les chasses fantastiques, des chevaliers ayant chassé toute leur vie chassent
encore après leur mort ; et puis, le fantôme de feu qui arrêta Charles IX
chassant dans la forêt de Lions, près Rouen ; et puis, la rencontre de Henri
IV avec le grand-veneur à Fontainebleau. 'On croyait généralement à
l'existence des loups-garous : hommes, ils chassaient pendant le jour ;
loups, ils chassaient pendant la nuit. En 1251, 1573 et 1578, les parlements
de Besançon, de Dôle et de Paris, en ont fait brûler plusieurs. A cette
époque, les chasses les plus dangereuses étaient préférées, précisément parce
qu'elles étaient dangereuses. Charlemagne joignait au plus grand courage une
force de corps prodigieuse. Un ours était devenu la terreur des Vosges :
plusieurs chasseurs, ayant voulu venger la mort de quelques habitants, furent
eux-mêmes ses victimes. Charlemagne accourt avec ses veneurs et ses meutes.
On lance l'ours, qui tue plusieurs chiens. Charles est le premier à l'attaque
; bientôt il se trouve seul, au sommet d'un rocher. L'ours arrive et s'élance
contre le roi : ils se prennent corps à corps, et la lutte finit par la mort
de l'ours, que Charles précipite au fond du ravin où étaient restés ses
compagnons émerveillés. C'est alors que retentirent pour la première fois les
cris de : Vive Charles le Grand ! Les chasseurs, armés d'une cuirasse, bardés
de fer, attaquaient l'ours à pied, et lorsque l'animal les étreignait de ses
énormes griffes, ils lui plongeaient un large coutelas dans le cœur. Godefroy
de Bouillon fut, dit-on, le héros d'une chasse de cette espèce. (Voyez le Miroir
de Lorraine dans la Philomèle séraphique. Tournay, Adrien Quinqué,
1632, in-12.) Charlemagne
était très-jaloux de son droit de Chasse, et il aimait à manger du gibier. Accoustuméement, disent les Chroniques de Saint-Denis, estoit chacun jour servis de quatre paires de inés, tant
seulement, sans le rost dont li veneour le servoient, et de celui mangeoit-il
plus voluntiers que de nul autre. Les moines de Saint-Denis et de Saint-Thin lui demandèrent la
permission de faire tuer quelques cerfs dans leurs forêts ; il la leur refusa
pendant plusieurs années, et si plus tard il l'accorda, ce ne fut qu'aux
prières très-pressantes des abbés, la chair de ces animaux devant servir à la
nourriture des frères infirmes, et les peaux, à couvrir des missels ou à
faire des ceintures et des gants pour les moines. Louis
IX fut non-seulement un brave guerrier, un roi juste, un homme pieux, mais
encore un chasseur intrépide. C'est à lui que l'on doit la race des chiens
gris. Voici ce qu'en dit Charles IX, dans sa Chasse royale : Le roy saint Louis, estant allé à la conqueste de la
Terre-Sainte, fut fait prisonnier ; et comme, entre autres bonnes choses, il
aimoit beaucoup la Chasse, estant sur le point de sa liberté, ayant sçu qu'il y avoit une race de
chiens en Tartarie qui estoient fort exçellents pour la Chasse du cerf, il
fit tant, qu'à son retour il en amena une meute en France. Ceste race de
chiens sont ceux qu'on appelle gris, la vieille et ancienne race de
cette couronne, et, dit-on, que la rage ne les accueille jamais. Saint Louis ne se contentait
pas de chasser le cerf : il chassait aussi le lion. Laissons parler son
historien Joinville. Aussitost qu'il eut la
connoissance du pays de Césarée, le roy se mit, luy et sesrgens, chasser aux
lions, en sorte qu'ils en prindrent plusieurs ; mais ils se. mettoient en grand
danger, et péril de leurs corps ; et la façon de les prendre estoit telle :
ils alloient à la Chasse, montés sur chevaux qui estoient autant bien courans
come il estoit possible ; et quand ils avoient trouvé aucun lion, ils le
frappoient d'un coup de traict d'arbaleste ou d'arc, et le lion, se sentant
blessé, couroit sus au premier qu'il voyoit, et celuy se mettoit à fuyr tant
qu'il pquvpit, et eji fuiant, il laissoit choir quelque couverture ou pièce
de vieux drap, et Je lion qui la rencontroit la prenoit et deschiroit,
pensant que ce fust celui qui l'avoit frappé ; çt.ainsi que le lion s'amusoit
à desrompre la pièce de drap, les autres s'approchpientetiluitiroient coups
de traits, et le lion, derechef, alloit après cehiy qui l'avoit frappé,
lequel laissoit choir une autre pièce de drap pour amuser le lion ; et ainsi faisoient-ils
plusieurs fois, jusqu'à force de coups ils avoient tué le lion. Les
premières permissions de Chasse ont été accordées aux bourgeois, sous le
règne de saint Louis, à la condition de donner au seigneur, sur les terres
duquel se faisait la Chasse, un cuissot de la bête prise. C'est de là que
vient la coutume, religieusement observée encore de nos jours par les
gardes-chasses, de présenter le pied de la bête à la personne qui dirige la
Chasse ou à celle qui doit en avoir les honneurs. Charles
VI aimait sans doute beaucoup le gibier, car il prélevait un droit sur toutes
les bêtes qu'on tuait dans son voisinage. Nous
nous réservons la tête et les pieds (ungulas) des sangliers,
dit son ordonnance de 1397, l'échiné des ours, les pieds (plantas)
des cerfs et l'épaule des biches. Louis
XI, toujours occupé de guerres, d'intrigues, de politique, de ruses, fut le
plus déterminé chasseur de son époque, J'ai
esté, dit-il dans
une lettre à M. de Bressuire, j'ai esté
averti de Normandie, que l'armée des Anglois est rompue pour ceste année ; je
m'en retourne prendre et tuer des sangliers, afin que je n'en perde la
saison, en attendant l'autre pour prendre et tuer des Anglois. (TRISTAN L'ERMITE DE SOLIERS, Cabinet du
roi Louis XI.) Pour
toute chose, Louis XI était avare ; quand il s'agissait de la Chasse, il
était prodigue. Il entretenait des légions de chiens, d'oiseaux, de veneurs
et de fauconniers ; il était si jaloux du droit de Chasse, qu'il l'avait
défendue, même aux gentilshommes, sous peine de la corde. Sous son règne, dit
Mézeray, c'estoit un bien plus grand crime
d'avoir tué un cerf qu'un homme, de quoi ils faisoient d'estranges contes. Lorsqu'il devint vieux,
malade, infirme, il voulait que ses ennemis le crussent encore jeune et
dispos. Il faisait acheter des chevaux vigoureux et fringants dans les
royaumes voisins ; il envoyait des messagers en Espagne et en Bretagne pour
chercher des chiens ; on annonçait en grande pompe que c'était pour le roi :
le prix augmentait nécessairement et on le doublait encore. On lui amenait
des chevaux napolitains, des faucons de Tartarie, des léopards d'Afrique, des
élans et des rennes de Norvège. De chacune de
ces bestes, dit
Commines, donna aux marchands quatre mille
cinq cents florins d'Allemagne. Les
individus, les corporations, les rois, qui voulaient plaire à Louis XI, lui
faisaient présent d'un chien, d'un faucon, d'un veneur habile, d'un bon
fauconnier ou d'un cheval. Le roy
d'Angleterre, dit
Commines, envoya des trompes de chasse et des
bouteilles de cuyr, à l'encontre des belles pièces d'or, couppe d'or,
vaisselle, pierreries et autres belles besongnes que le roi et autres
seigneurs avoient données à Warwick, à son partement de Rouen. Louis
XI défendit la Chasse à tous : seigneurs, nobles, paysans furent mis sur la même
ligne. Pour assurer l'exécution de ses ordres, il fit faire des visites
domiciliaires dans les châteaux, comme dans les chaumières ; tout ce qui
ressemblait à un filet, à un piège, a une arme de Chasse, fut saisi et brûlé.
L'héritier du trône, son fils même, n'avait pas la permission de chasser ;
retenu dans le château d'Amboise, on voulait qu'il fût aussi ignorant
qu'ignoré. Un jour, le dauphin pria tant son gouverneur Dubouchage, que
celui-ci consentit à faire une promenade dans les bois. Le roi le sut, et
Dubouchage eut grand'peine à garder sa tête sur ses épaules. Du
moment que Charles VIII fut monté sur le trône, il se dédommagea des
privations qu'il avait subies : il chassa tous les jours. Il permit aux
nobles de chasser ; on n'entendit plus que les cris des chiens et les
hennissements des chevaux. La cour avait été triste, ombrageuse, sous Louis
XI ; elle devint gaie, folâtre, enfantine, sous un roi de treize ans. Les
veneurs de Louis XI ne faisaient leur office qu'en tremblant, car le vieux
roi ne plaisantait guère ; Charles VIII rendit la gaieté à tout le monde, la
Chasse redevint un plaisir. Les
rois ayant tous la passion de la Chasse, il était naturel que les courtisans
et les valets cherchassent tous les moyens de la satisfaire. Chacun inventait
des méthodes ; on allait chez les peuples voisins : on leur empruntait des
pièges, des armes, des ruses ; on introduisait, en France, des animaux,
inconnus auparavant, pour les multiplier et les chasser ensuite. Le renne fut
apporté de la Norvège ; le faisan, de la Tartarie ; le léopard lui-même fut
amené en France et dressé à prendre le gibier pour le compte de l'homme. Les
chasseurs, à cheval, avaient derrière eux une caisse placée en façon de
portemanteau ; sur cette caisse était placé le léopard. Ces chasseurs
couraient la plaine et les bois, précédés de quelques chiens pour faire lever
le gibier. Du moment que la bête partait, le léopard bondissait après elle,
et en trois sauts elle était prise. Les chasseurs mettaient alors pied à
terre : ils présentaient au léopard un morceau de chair fraîche dans une
sébile pleine de sang, et l'animal leur abandonnait sa proie. Écoutons
le moine de Saint-Denis, auteur de la Vie de Charles VI, écrite en
latin : Galéas, duc de Milan, passionné pour
la Chasse et voulant s'y divertir avec plus noble équipage qu'aucun autre
prince, ne se contentoit pas de-belles meutes de chiens, en divers bourgs et
villages, où ils étoient tous nourris aux dépens des paysans : il vouloit
avoir des léopards et autres bêtes étrangères, pour les exercer contre celles
des champs et des forêts. Mathieu
de Couci, dans sa Chronique du règne de Charles VII, parle aussi de la
chasse que Galéas fit faire aux environs de Milan pour amuser le duc de
Clèves et autres ambassadeurs du duc de Bourgogne. Ils allèrent, dit-il, à l'esbàt des champs,
où ils trouvèrent de petits chiens courants, chassant aux lièvres, et sitost
qu'il s'en levoit un, il y avoit trois ou quatre léopards à cheval
derrière-des hommes, qui sailloient et prenoient les lièvres à la course. Cette
singulière façon de chasser ne s'établit en France que longtemps après. Louis
XI voulut l'essayer, car il fit venir des léopards de l'Afrique ; mais
Charles VIII et Louis XII, qui sans doute avaient connu ce genre de Chasse
pendant leur séjour en Lombardie, en donnèrent les premiers le spectacle à
leur cour. Il est certain que Louis XII avait des léopards dans ses équipages
de Vénerie. (Lettres de Louis XII, publ. par J. Godefroy. Bruxelles,
1712, t. II, p. 42.) Jodelle,
qui vivait sous Henri II et Charles IX, a fait une ode sur la Chasse où l'on
trouve ces quatre vers relatifs aux léopards : Parler
aussi du lièvre on peut, Qu'à
force on prend de telle sorte : Rare,
quand le léopard veut, En quatre ou en-cinq sauts l'emporte. L'auteur
du Roman de Gérard, écrit en langue romane, dit que Charlemagne, étant
ailé vers le château de Roussillon pour s'en emparer, fit amener ses chiens,
ses lévriers et son équipage, dans lequel on voyait des ours et des lions (ores e leos). Ces lions et ces ours étaient probablement
des léopards. Louis XI, Charles VIII, Louis XII, chassaient avec
des-léopards. On les renfermait dans un fossé du château d'Amboise, lequel
existe encore près de la Porte des Lions. Il est très-probable que cette
porte fut 'ainsi nommée, parce que le peuple, ainsi que l'auteur du Roman de
Gérard, confondit les léopards avec des lions. Louis
XII aimait autant la Chasse que ses prédécesseurs ; mais cette passion ne lui
fit point faire de folles dépenses, à l'instar de Louis XI. Non-seulement il
permit aux gentilshommes de chasser sur leurs terres, mais étendit ce droit à
ses nouveaux sujets d'Italie, qui n'avaient point joui de ce privilège avant
sa conquête du duché de Milan. Son historien, Jean de Saint-Gelais, dit : il mit l’Église en liberté et franchise ; si feit-il
pareillement les nobles, en leur-donnant-faculté de vivre comme l'on fait en
France, sçavoir est d'avoir chiens et oiseaux et d'aller à la Chasse, comme
bon leur sembleroit, en leurs possessions et domaines, ce qu'ils n'avoient
accoustumé de faire, mais avoient seulement permission de voler les cailles
et perdrix aux esperviers, en payant une grande somme de deniers. Si
Louis XII aimait la Chasse, il ne voulait pas, comme Louis XI, que ses
plaisirs fussent à charge au peuple. Sa condition, ajoute Saint-Gelais, est telle en temps de paix, quand il a pourvu à ce qui est
nécessaire, d'aimer la Chasse et la volerie ; et, pour vray, c'est un desduit
qui est bienséant à tous princes et grands seigneurs, car par là s'en
esviteoisiveté, la plus dangereuse de tous les vices ; et nul si grand
maistre que luy ne pratiqua le métier si avant qu'il a fait, ne n'y eut
oncques tant de plaisir à moins de frais ; car j'ai vu, du temps du feu roi
Louis XI, que c'estoit merveilleuse chose de la despense qui se faisoit pour
sa Vénerie et Fauconnerie, et le roy a d'aussy bons chiens et veneurs pour
prendre le cerf à force, que eust oncques prince, et si ne lui couste point à
moitié tant qu'il faisoit aux autres, et en cela, comme aux autres choses, se
peut connoistre son sens et sa prudence. François
Ier, pendant son séjour en Italie, fut ébloui du faste que les princes de ce
pays étalaient dans leurs équipages de Chasse. Il les imita, il les surpassa,
à force de multiplier les impôts ; il parvint même à l'emporter sur
Charles-Quint, enrichi des trésors du Nouveau-Monde : ce qui lui mérita le
titre de père des veneurs. Son seul (t équipage des toiles) était composé
d'un commandant, d'un lieutenant, de douze veneurs à cheval, de six valets de
limiers, de six valets de chiens, chargés de soigner soixante chiens
courants, et de cent Archers à pied portant de grandes vouges (espèce d'épieux), uniquement employés à dresser les toiles. Quand le roi allait
à.la guerre, ces cent archers étaient chargés des tentes et faisaient le
service des gardes du corps. Cinquante chariots à six chevaux portaient les
toiles ou les tentes, à la guerre ou à la Chasse. Les meilleurs capitaines de
ce temps-là étaient aussi de bons chasseurs ; lorsque le chevalier Bayard fut
prisonnier de l'empereur, il obtint la permission de chasser à trois lieues
hors de la ville qu'on lui avait donnée pour prison : ce fut en chassant
qu'il se consola de ne pas se battre. François
Ier, galant chevalier, voulut que les dames l'accompagnassent dans les bois.
Voici ce que dit Brantôme, à ce sujet, en parlant de Catherine de Médicis,
alors dauphine : Elle aymoit la Chasse bien
fort ; sur quoy j'ay ouy faire le conte à une grande dame de la cour d'alors,
que le roy François, ayant choisi et fait une troupe, qui s'appeloit la
petite bande des dames de la cour, des plus belles, gentilles et plus de ses
favorisées, souvent se dérobant de sa cour, s'en partoit et s'en alloit en
autres maisons courir le cerf et passer son temps, et y demeuroit-il ainsi
quelquefois retiré huit jours, dix jours, quelquefois plus, quelquefois
moins, ainsi qu'il luy plaisoit et l'humeur l'en prenoit ; nostre royne, qui
estoit pour lors Madame la dauphine, voyant telles parties se faire sans
elle, que Mesdames ses belles-sœurs en estoient, et elle demeuroit au logis,
elle fit prière au roy de la mener toujours quant et luy, et luy fit cet
honneur de permettre qu'elle ne bougeât jamais d'avec luy. Catherine de Médicis devint
donc chasseresse intrépide : Elle étoit fort
bien à cheval et hardie, et s'y tenoit de fort bonne grâce, ayant esté la
première qui avoit mis la jambe sur l'arçon, d'autant que la grâce y estoit
la plus belle et apparoissante que sur la planchette. Guillaume
Budé, qu'Érasme appelait le prodige de la France, fit à cette époque un
traité de la Chasse du cerf, dédié aux enfants de François Ier, Henri
d'Orléans (Henri II, père de Charles IX) et Charles d'Angoulême. Ce traité, qui forme le
second livre de sa Philologie, est écrit en latin, d'un style diffus et
lourd. On n'y remarque qu'un seul fait curieux, l'histoire d'un cerf qui,
chassé par Louis XII à Fontainebleau, pour dépister les chiens, grimpa sur un
bœuf. Cette ruse mit en désarroi meute, piqueurs et chasseurs ; arrivés à
l'endroit où le cerf avait pris son-étrange monture, les chiens, fermes sur
la voie, ne voulaient plus aller en avant ni retourner en arrière : Il semblait, dit Budé, qu'il avait eu des
ailes pour s'envoler ou que la terre s'était ouverte et refermée sur lui pour
le soustraire à la poursuite des chasseurs. Le goût
de la Chasse était si répandu alors, qu'on est étonné aujourd'hui de
rencontrer des livres de piété, remplis de termes, d'images, de métaphores
empruntés à la Vénerie. Ainsi dans la Forest de conscience contenant la
Chasse des princes, ouvrage moral et mystique, composé en vers et en
prose au commencement du seizième siècle, les vices et les péchés capitaux
sont le gibier que l'auteur fait chasser ; les chiens, les cors, les armes,
les gardes sont : crainte de Dieu,
confession, pénitence, foi, espérance, charité, etc. Voici quelques vers de ce
livre rare et singulier : Plaines equivocques sur la
Chasse, par dictions et par silabes. Je t'ai
requis pour tes fourets : Jette
rects quis, porte fou retz, Tends-les
à fin contre le monstre Tant
faict, affin qu'on te le monstre Pris
et enserré par ta Chasse : Prise
en sera pourtant Chasse. Sathan
à ton nom deschasser S'attent
: hastons-nous de chasser Sa
lute, pour à loz entendre : Salut t'en pourras lors attendre, etc. Charles
IX, auteur de la Chasse royale, excellent livre fort rare aujourd'hui, fit
translater en français, par Louis Le Roy, le second livre de la Philologia
de Budé ; il avait même chargé ce savant de traduire la Chasse royale
en latin, pour que l'Europe entière pût la lire. Charles IX était grand
chasseur ; on cite de lui un exploit qui n'a jamais été imité par personne :
tout seul, à cheval, sans chiens, il força un cerf. Baïf chanta ce haut fait
de Vénerie dans un poème, bizarre comme tout ce qu'il écrivait : . .
. . . . . . . . Sans levriers, sans clabauts, Avez
forcé le cerf, et par monts et par vaux, Maumené
de vous seul, montrant que la vitesse Sauve
peu le couart quand le guerrier le presse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . Que
ne suis-je Conon, maistre en la cognoissance Des
astres du haut ciel ! Là-haut, vostre semblance En
veneur estoilé, la trompe sous le bras, L'épieu
dedans le poing, vostre cheval plus bas D'estoyles
flamboyroit : Orion, qui menace La tempeste et l'esclair, vous quitteroit la place. La Chasse
royale est un livre curieux, intéressant ; il contient d'excellentes
notions sur l'instinct, les habitudes, les ruses du cerf ; il est plein
d'érudition. Charles IX cite Aristote, Pline, Oppien, Gaston Phœbus. Dans le
chapitre II, Du Rut des cerfs, on trouve une description charmante, où les
combats de ces animaux sont assimilés aux anciens tournois. Charles IX avait
à sa cour le sieur de Clamorgan, qui, pendant quarante-cinq ans, avait servi
dans la marine, et qui, après avoir combattu les ennemis de la France,
faisait la Chasse aux loups. Le roi lui demanda un jour, à Saint-Germain,
comment il s'y prenait pour tuer ces animaux ; Clamorgan se mit aussitôt à
l'ouvrage, et écrivit sa Chasse au loup. Par
cette chasse,
dit-il, on délivre le pais de telles bestes
mauvaises et pernicieuses, qui, entre autres incommodités, ravissent aux rois
les faons et bestes fauves, biches et cerfs, les petits cochons sous la laye,
les chevreux, et aux povres gens leurs vaches, moutons et menu bestail, et,
qui plus est, les jeunes enfans, voire bien souvent les grans. Du Fouilloux écrivit sa Vénerie
à la même époque. Le roi Charles IX en accepta la dédicace. Sous un roi
chasseur et écrivain cynégétique, on devait faire beaucoup de livres de
Chasse, et l'on en a fait beaucoup qui sont encore fort estimés aujourd'hui. Après
Charles IX, il faut passer à Henri IV ; car Henri III n'aimait pas la Chasse
: il trouvait cet exercice trop pénible ou trop dangereux. On ne lit, dans
les chroniques de son règne, qu'un seul récit de Chasse aux lions, aux ours,
aux taureaux ; mais c'était plutôt une boucherie qu'une Chasse. Le vingt-uniesme janvier 1583, le roy, après avoir fait
ses pasques et ses prières et dévotions au couvent des Bons-Hommes de Nigeon (à Chaillot) ausquels il donna cent escus, s'en revint au Louvre, où
arrivé il fit tirer à coups d'arquebusades les lions, ours, taureaux et
autres semblables, qu'il souloit nourrir pour combattre avec les dogues, et
ce, à l'occasion d'un songe qui lui estoit advenu, par lequel luy sembla que
les lions, dogues et ours le mangeoient et dévoroient. (P. DE L'ESTOILE, Journal de Henri III,
t. I, p. 55.) Henri
IV était grand chasseur, d'un courage à toute épreuve ; il faisait la guerre
aux ours dans les Pyrénées. Les chasses les plus dangereuses étaient celles
qui lui plaisaient davantage. Il aimoit, dit Sully dans ses Mémoires,
toutes sortes de chasses et de voleiies, et
surtout les plus pénibles et hasardeuses, comme ours, loups, sangliers :
il chassoit aussi les cerfs, chevreuils, renards, fouines et lièvres ; vols
pour héron, oiseaux de rivière, milans, hibous, corneilles, perdrix, à la
terrasse, aux chiens couchants, et aux canards avec les barbets. Il racontait lui-même à Sully,
qu'étant prisonnier en 1584, et ne sachant à quoi s'occuper, il s'amusait
dans sa chambre à faire voler des cailles. Un jour, il engagea les dames de
la cour à venir voir chasser l'ours ; heureusement elles ne cédèrent point
aux désirs du roi de Navarre, car il y eut, ce jour-là, des épisodes bien
dramatiques. Deux ours tuèrent deux chevaux et forcèrent dix Suisses
et dix arquebusiers, dont quelques-uns furent étranglés. Un ours percé de
plusieurs balles, et emportant six ou sept tronçons de piques brisées dans
son corps, embrassa huit hommes qu'il trouva sur le sommet d'un rocher, et se
précipita dans l'abîme avec eux où tous furent mis en pièces. Les
lettres de Henri IV sont des monuments qui attestent son ardeur pour la
Chasse. Tout en parlant d'affaires à ses ministres ou d'amour à ses
maîtresses, il ne manque jamais l'occasion de citer le cerf qu'il a couru la
veille. Mon cher cœur, j'ai pris le cerf en
une heure avec tout le plaisir du monde. — Je pris hier
deux cerfs ; je vis jouer des comédiens où je m'endormis. — J'ai pris aujourd'hui deux cerfs, et je vous aime bien. L'auteur
de l'Histoire des amours de Henri IV dit que jamais on ne lançoit un cerf, sans que le prince n'ôtât
son chapeau, ne fit le signe de la croix, et puis piquoit son cheval et
suivoit le cerf. Il
ne laissait jamais échapper une occasion de chasser ; tout en battant ses
ennemis, s'il savait un cerf dans les environs, il prenait son temps pour
courre l'un, après avoir défait les autres. Sully
raconte que le roi chassa, le lendemain de la bataille d'Yvry. Sully blessé
se faisait transporter sur un brancard à son château de Rosny ; il vit la
campagne couverte de chiens et de chevaux : c'était l'équipage du roi. Henri
IV se délassait, en chassant, des fatigues d'un combat où il avait fait des
prodiges de valeur. Bientôt Sully le rencontra lui-même, qui sortait de Rosny
: J'ai dîné chez vous, mon cher Sully, et je
vais couchera Mantes ; chemin faisant, je chasserai. Henri IV chassait en pleine
guerre au milieu des ennemis. (Voyez le Journal de P. de L'Estoile,
octobre 1594.)
Louis XIII n'eut qu'un seul point de ressemblance avec son père, ce fut
l'amour de la Chasse. Les
conciles d'Épernon, en 507 ; de Mâcon, en 585 ; d'Agde, en 606 ; de Tours.,
en 803, etc., défendirent aux prêtres de chasser. Un synode provincial d'Auch
défend aux archidiacres, lorsqu'ils visiteront leur diocèse, d'avoir plus de
cinq chevaux et cinq valets, et surtout de conduire avec eux des chiens et
des faucons. Mais les vieux chroniqueurs assurent qu'en sortant des séances
où ces interdictions étaient lancées, les cardinaux et les évêques montaient
à cheval pour courre le cerf ou pour chasser au faucon. Des meutes de chiens
suivaient les prélats jusqu'auprès de l'autel et faisaient retentir l'air de
leurs glatissements. Toutefois, ces prélats ne se permettaient jamais de
chasser le dimanche. Plusieurs
papes, Pie II, Jules II, Léon X, ont été grands chasseurs. Pie II (Æneas Silvius) a écrit un ouvrage sur la
Chasse. Le cardinal Adrien Castellesi a fait un poème cynégétique où l'on
trouve l'assemblage des plus bizarres idées qui jamais aient germé dans le
cerveau d'un homme : Diane conduit la Chasse ; le cerf et le sanglier sont
manqués ; mais un Sicambre apporte la poudre à canon et fait tuer une si
grande quantité de gibier, que la déesse craint la destruction de l'espèce ;
Diane fait servir un grand repas, et au dessert elle improvise un sermon sur
l'idolâtrie, la morale chrétienne et la divinité de Jésus-Christ. Les
ecclésiastiques étaient aussi jaloux de leur droit de Chasse, que les hauts
barons. L'abbé Suger, pour ne pas laisser prescrire les droits de son abbaye,
que les nobles voisins envahissaient de jour en jour, fit une grande partie
de Chasse dans la forêt d'Iveline. Il invita le comte d'Évreux, Amauri de
Montfort, Simon de Neaufle, Evrard de Villepreux. Il passa huit jours sous la
tente, on tua une grande quantité de gibier, et Suger envoya partout des
présents de venaison. Le pape
Clément V, dans ses fameuses constitutions appelées Clémentines,
défend la Chasse aux ecclésiastiques. Cependant il la permet, dans le cas où
les lapins et bêtes fauves seraient en trop grande quantité : Quo casu, dit l'ordonnance, hoc eis
permittitur.
D'après ce texte, on chassait toujours dans certains couvents ; le gibier se
nommait quo casu ; les moines chasseurs
s'appelaient quo casu. Pour que le gibier fût
toujours trop abondant et afin de se trouver dans le quo casu, certains moines faisaient des prières pro pullis et nidis. Brantôme
dit que François Ier fit son Concordat avec Léon X, afin de pouvoir
récompenser les services de sa noblesse en lui donnant les biens de l'Eglise.
Il n'aimait pas à laisser tant de jouissances à des moines clostraux, gens inutiles qui ne servoient à rien
qu'à boire et à manger, taverner, jouer, ou à faire des cordes d'arbaleste,
des poches de furets, à prendre des connils (lapins), à siffler des linottes ; voilà leurs exercices, encore
étoient-ce les plus innocents. La
Chasse vint souvent en aide à la politique ; elle causa souvent de grands
crimes Mérovée, fuyant la colère de Chilpéric et de Frédégonde, se réfugia
dans l'église de Saint-Martin de Tours. Le traître Boson, gagné par la reine,
l'attira hors de cet asile sacré en l'engageant à venir chasser. Mérovée
sortit de l'église et fut assassiné. Ce même Chilpéric fut encore assassiné
par ordre de Frédégonde, à l'occasion d'une partie de Chasse. Louis, comte de
Flandres, était pour ainsi dire prisonnier de ses sujets, qui voulaient le
forcer à épouser la fille d'Edouard III, roi d'Angleterre. Il retardait
toujours l'exécution de la promesse qu'il avait faite ; enfin arriva le
moment où il fallait conclure. La veille de la cérémonie, il eut la liberté
de chasser au faucon. Un héron se lève, le prince lâche son faucon et le suit
à cheval en criant ; il court, il galope, comme emporté par l'ardeur de la Chasse,
et gagne ainsi les terres de France. Le roi de Navarre était allié des
Anglais ; mais, lorsqu'en 1370, ils furent battus par Du Guesclin, il vit
qu'il y aurait plus d'avantage pour lui à se tourner du côté de Charles V :
ne voulant pas avoir l'air de violer là foi jurée à Edouard III, il se fit
enlever dans une partie de Chasse et il sauva ainsi son honneur et ses
intérêts. Ce fut également à la faveur d'une partie de Chasse, qu'Henri IV
quitta Paris pour se rendre à Senlis, où ses amis vinrent le joindre. Autrefois
la Chasse était toujours pour quelque chose dans les cérémonies publiques. En
1389, lorsque Isabeau de Bavière fit son entrée à Paris, on vit des
magnificences jusqu'alors inconnues. Dieu le Père, le Fils et le
Saint-Esprit, tous les anges du paradis étaient représentés dans les rues,
tapissées de draps de soie. Au plain d'un
châtel, charpenté de bois et de guerites, contenant grand espace, dit Froissart, avoit une garenne et grand foison de ramée, et dedans
grand foison de lièvres, de connils et d'oisillons, qui voloient hors et y
revoloient à sauf garant, pour la doute du peuple qu'ils véoient. Et de ce
bois et ramée, du coté où les dames vinrent, issit un grand blanc cerf ;
d'autre part issirent hors du bois et de la ramée un lion et un aigle faits
très-proprement, et approchoient fierement ce cerf. Lors issirent hors du
bois et de la ramée jeunes pucelles environ douze, très-richement parées en
chapelets d'or, tenant espées toutes nues en leurs mains, et se mirent entre
le cerf et l'aigle et le lion, et montrèrent qu'à l'espée vouloient garder le
cerf. En
1461, lorsque Louis XI fit son entrée à Paris par la porte Saint-Denis, on
lui donna le spectacle d'une Chasse à la biche, donna le spectacle d'une
Chasse à la biche, près de la fontaine Saint-Innocent. On y fit moult grant bruit de chiens et de trompes de
Chasse, dit la Chronique
scandaleuse ; la reine reçut en present
un beau cerf fait de confiture, qui avoit les armes d'icelle noble royne
pendues au col. Le 17
février 1453, dans un festin splendide que donna Philippe, duc de Bourgogne
et de Brabant, on vit des choses merveilleuses. Un pâté, gigantesque comme le
cheval de Troie, renfermait vingt-huit personnages, qui tour à tour en
sortirent pour réjouir la noble compagnie par leurs chants et leurs danses. Et après, au pasté, fut fait une Chasse qui glatissoit en
manière de petits chiens, et à la fin en manière de levriers, ethouoient
valets de chiens et braconniers qui sonnoient de trompe en iceluy pasté, comme
s'ils eussent esté dans une forest (MATTHIEU DE COUCY, Hist. de Charles VII.) Voici
encore un divertissement bien singulier que le comte d'Eu, père de Catherine
de Clèves, épouse du duc de Guise assassiné à Blois, voulut se donner en
relevant d'une maladie. En effet, les distractions contribuent au
rétablissement de la santé. On forma une enceinte avec des planches, on fit
un amphithéâtre pour les dames ; et trois sangliers de trois ans furent
lâchés dans le cirque. Vinrent ensuite les chasseurs qui devaient les
combattre ; ils étaient montés sur des chevaux vigoureux, mais à selles dessanglées
; ils étaient armés d'une lance mornée, c'est-à-dire dont le fer était
émoussé et qu'on appelait alors arme courtoise. L'un d'eux attaquait le
sanglier et lui portait quelques coups de lance ; le sanglier fondait sur le
chasseur, qui l'évitait en tournant son cheval. Si dans ce mouvement la selle
chavirait, le cavalier tombait par terre ; avant que le sanglier arrivât sur
lui, les autres chasseurs arrêtaient l'animal à coups de lance et donnaient
au cavalier désarçonné le temps de remonter à cheval. Cela durait jusqu'au
moment où les sangliers, fatigués, haletants, ne pouvaient plus se défendre ;
alors on lâchait des chiens, qui achevaient la fête. Le roi
d'Espagne Philippe III donna un spectacle semblable à sa cour ; il combattit
un énorme sanglier, à cheval : sa lance était terminée par deux branches de
fer recourbées en dehors, de sorte qu'elle formait une pince dont il pouvait
saisir le boutoir du sanglier sans cependant le blesser. Dans cette Chasse,
on ne pouvait tuer l'animal, qu'en le harcelant, ce qui demandait beaucoup
d'adresse, de courage et de sang-froid. La
Chasse du cerf blanc était bien autre chose encore ; les vieux romanciers en
parlent comme d'une fête solennelle qui coûtait toujours la vie aux plus
braves chevaliers. Cette Chasse du cerf blanc devait être bien ancienne,
puisque au temps du roi Artus la coutume en était déjà perdue. Ce roi voulut
la faire revivre. Celui qui tuait le cerf blanc avait le droit de donner un
baiser à la plus belle. Ce baiser était l'origine de bien des rivalités, de
bien des querelles ; de sorte que la Chasse du cerf blanc avait toujours un
triste lendemain ; on en cite une où treize chevaliers perdirent la vie, et
cependant les romanciers assurent que les dames préféraient cette Chasse à
toutes les autres. II. — FAUCONNERIE. Fauconnerie,
c'était non-seulement l'art de chasser avec le faucon, mais encore l'art de
dresser les oiseaux de proie pour la Chasse. Cet art, cette science remonte à
la plus haute antiquité. Les
poètes racontent qu'Hiérax, roi des Mariandyniens, ayant porté secours aux
Troyens, punis par Neptune parce qu'ils négligeaient son culte, ce dieu se
mit en grande colère, souleva la plus effroyable tempête et brisa tous les
vaisseaux d'Hiérax. Le navire royal résistait encore, lorsque des milliers
d'oiseaux vinrent fondre sur l'équipage ; leurs cris et leurs ailes
empêchaient de voir et d'entendre ; on en tuait dix, il en revenait cent. A
la fin, le pauvre roi fut renversé dans la mer où il allait périr. Jupiter
eut pitié de lui, et le changea en épervier. De là vient la haine de cet
oiseau contre les autres oiseaux ; et, comme Hiérax, pendant sa vie, aimait à
secourir ses semblables, il s'en souvient encore et se plaît à favoriser les
plaisirs des hommes. Voilà l'origine de la Fauconnerie, qui serait ainsi
antérieure au siège de Troie. Les
Troyens chassaient au faucon ; Ulysse eut, dans sa part de butin, quelques
oiseaux dressés qui firent l'admiration des Grecs. Aristote parle d'une Chasse
à l'oiseau connue des Thraces et ignorée des Grecs. ; le savant Cornelius
Agrippa, dans son traité De incertitudine Scientiarum, dit qu'Ulysse
apprit des Troyens l'art de chasser au faucon et l'enseigna aux Grecs pour
les consoler des pertes qu'ils avaient éprouvées au siège de Troie. Au reste,
dès le temps de Moïse, les Hébreux connaissaient la Fauconnerie, comme le
prouve ce passage du Lévitique : Si
quis venatione vel aucupio avem aul ferarn ceperit, etc. Quoi
qu'il en soit, la Fauconnerie fit les délices des grands seigneurs du Moyen
Âge et de la Renaissance. Les prélats eux-mêmes se délassaient de leurs
graves occupations, en chassant au faucon ; mais, comme ils ne voulaient pas
se donner la peine de dresser les oiseaux, certaines redevances leur accordaient
des faucons apprivoisés et exercés à la Chasse. La terre de Maintenon devait
tous les ans à l'évêque de Chartres un
espervier armé et prenant proye, c'est-à-dire dressé à la Chasse, garni de jets, de sonnettes,
de chaperon, et propre à prendre les perdrix et les cailles. Cependant les
conciles défendaient toute espèce de Chasse aux ecclésiastiques. Cela
n'empêchait point le pape Léon X de chasser au faucon, dans les environs de
Viterbe, toutes les fois que le temps le lui permettait. Non-seulement les
prélats chassaient au faucon, mais encore plusieurs d'entre eux ont enseigné
l'art de chasser ainsi. Gace de la Vigne (le manuscrit de la Bibliothèque
Nationale, n°7627, le nomme de la Vingne), premier chapelain du roi Jean,
dans son Roumant des desduits de la Chasse, cite Denis-le-Grand, évêque de
Senlis, et Philippe de Victri, évêque de Meaux, comme auteurs de traités sur
la Fauconnerie. La
Fauconnerie était tellement en honneur autrefois, qu'un gentilhomme et même
une dame châtelaine ne paraissaient pas en public sans avoir le faucon sur le
poing. Beaucoup d'évêques et d'abbés les imitaient : tous entraient dans les
églises avec leurs oiseaux, qu'ils déposaient, pendant l'office divin, sur
les marches de l’autel, et souvent sur l'autel ! Les prélats les mettaient du
côté de l'Évangile, s'attribuant ainsi la place d'honneur ; les seigneurs
laïques les plaçaient à droite, du côté de l'Épître. Dans les cérémonies
publiques, dans les réceptions solennelles, les nobles hommes portaient un
faucon sur le poing droit, comme ils portaient une épée sur la cuisse gauche.
Sous le règne de Henri II, lorsque le connétable de Montmorency fut envoyé eh
Angleterre pour ratifier le traité qui nous rendait Boulogne, pris par les
Anglais sous François Ier, il mena avec luy six
vingts gentilshommes de la première qualité du royaume, qui, pour rendre son
entrée dans Londres plus pompeuse, portoient un faucon sur le poing. L'épée
et l'oiseau de proie étaient les marques distinctives inséparables des
gentilshommes. Par les Capitulaires de nos rois, il leur était défendu de
s'en dessaisir et même de les donner pour prix de leur rançon, s'ils étaient
faits prisonniers. Dès le onzième siècle, les châtelaines ne sortaient plus
de leurs châteaux sans avoir le faucon sur le poing. Les gens de guerre
portaient leur faucon, même dans les batailles. Le moine Abbon, en parlant du
siège de Paris par les Normands, sous le roi Eude, dit que les chevaliers
chargés de défendre une des portes de la ville, voyant leur résistance
inutile, donnèrent la liberté à leurs faucons, pour que ces nobles oiseaux ne
tombassent pas au pouvoir des ennemis. Ce ne devait pas être un petit
embarras, que cette quantité de faucons dans une armée. Pendant le combat,
les chevaliers faisaient tenir les oiseaux par leurs écuyers, et les
reprenaient ensuite. L'Histoire du chevalier Bayards par le Loyal Serviteur,
raconte que, la garnison de Legnago ayant été totalement défaite dans une
sortie qu'elle fit sur les Vénitiens, ceux-ci se présentèrent aux portes de
la ville avec trois faucons qui faisaient partie du butin. Les seigneurs
séculiers qui étaient en même temps abbés laïques, faisaient un singulier
mélange de l'habit militaire avec le costume ecclésiastique, et portaient
toujours l'oiseau sur le poing. On voyait encore, au siècle dernier, sur la
porte du Grand-Conseil, rue Saint-Honoré, un tableau représentant Claude de
Beauvoir, seigneur de Chastelux, chanoine-né de l'église d'Auxerre, avec le
surplis sur la cuirasse, l'épée au côté, botté, éperonné, coiffé d'un chapeau
à plumet, l'aumusse sur le bras, l'oiseau sur le poing. La
passion qu'on avait autrefois pour la Fauconnerie était si grande, qu'on
classa parmi les oiseaux nobles tous ceux qui pouvaient servir à la Chasse ;
les autres étaient reconnus ignobles ; le vautour, l'aigle lui-même, furent
rangés dans cette dernière catégorie. De Thou dit pourtant qu'on dressait le
plus petit des aigles, appelé Valeria, et qu'il attaquait le lièvre, le
renard et le blaireau. D'Arcussia dit aussi que les aigles dressés font merveille
dans les pays de montagnes ; mais en plaine
ils ne peuvent aisément tenir sur aile et ne sont bons à aucun vol. Les savants, les naturalistes du
Moyen Âge, pour se conformer aux mœurs de l'époque, n'hésitèrent pas
néanmoins à détrôner l'aigle et à lui donner, dans leurs livres, une place
au-dessous du hobereau. Ce fut plus tard qu'on
appliqua aux petits gentilshommes campagnards le surnom de hobereau, parce que, n'étant pas assez riches pour avoir des faucons, ils
chassaient les perdrix et les cailles avec le hobereau, qui est le plus petit
des oiseaux de proie. Tout le monde cependant -ne reconnaissait pas la
déchéance de l'aigle ; ainsi, on lit, dans un Roman de faulconnerie
écrit sous le règne de Philippe-le-Long, un trait assez singulier, qu'on peut
attribuer à Louis IX. Ce roi étant à la Chasse du vol, un faucon attaqua un
aigle et le tua. Les courtisans louèrent beaucoup la hardiesse et la vigueur
du faucon ; mais le roi ordonna qu'on le mit à mort, parce qu'il avait eu
l'insolence d'attaquer le roi des oiseaux. Les
rois de l'Europe déployaient alors un grand luxe de Fauconnerie, mais ce
n'était rien auprès des magnificences de la Fauconnerie orientale. Le comte
de Nevers, fils du duc de Bourgogne Philippe-le-Hardi, ayant été fait
prisonnier à la bataille de Nicopolis, fut présenté au sultan des Turcs
Bajazet, qui lui montra ses équipages de Chasse, où l'on comptait sept mille
fauconniers et autant de veneurs. Le duc de Bourgogne, apprenant cela,
rassembla douze faucons blancs, oiseaux fort rares, et en fit hommage à
Bajazet, qui lui rendit son fils en échange. Les
princes voulaient imiter les rois ; les gentilshommes, les princes. Bien des
gens devenaient fauconniers, non pour leur passe-temps, mais par ambition ;
le désir de se faire bons courtisans ruinait leur fortune. C'est ce que Jean
de Saint-Gelais (Chroniques du règne de Louis XII) reprochait aux gentilshommes de
son temps, qui, avec mille livres de rente et
moins voulaient faire comme le roi, et avoir vol pour héron, pour milan et
toute autre volerie,
tandis qu'ils auraient dû se contenter de quelques oiseaux pour rivière et pour les champs, c'est-à-dire d'un ou de deux
faucons pour chasser les canards et les perdrix, sans dépenses et sans
attirail. Autrefois,
tous les gentilshommes, riches ou pauvres, chassaient au faucon ; ceux même
pour qui la Chasse n'était point un plaisir, avaient des oiseaux pour
entretenir noblesse. C'était un droit qu'ils ne voulaient pas plus laisser
tomber en désuétude., que le droit de Chasse ; aussi, les vieux historiens
racontent que la noblesse française fut soumise à de rudes épreuves, lorsque,
après la captivité du roi Jean, elle vit les Anglais vainqueurs chasser
partout à discrétion. Édouard III, qui traversait la France avec son armée, avoit bien pour lui, dit Froissart, trente
fauconniers à cheval, chargés d'oiseaux, et bien soixante couples de forts
chiens et autant de lévriers, dont il alloit chacun jour ou en chasse ou en
rivière, ainsi qu'il lui plaisoit : et y avoit plusieurs des seigneurs et des
riches hommes qui avoient leurs chiens et leurs oiseaux comme le roi. C'était
un noble et royal plaisir que de faire attaquer le héron, le canard, la
perdrix, et même le milan, dans les nues, par un oiseau de proie apprivoisé
et obéissant ; mais aussi quelles dépenses excessives causait ce plaisir !
Combien de fauconniers, de chiens, de chevaux, de faucons ! Il fallait être
bien riche pour avoir une Fauconnerie propre à fournir tous les vols. On
appelait vol du lièvre, vol du héron, vol du milan, etc., l'équipage de
faucons, de chiens et d'hommes, spécialement destiné à chasser le lièvre, le
héron, le milan, etc. Le
commerce des faucons était énorme au Moyen Âge ; on les apportait de la
Suède, de la Norvège, de l'Islande, de l'île de Chypre, de la Turquie, de l'Espagne,
de Tunis et de Maroc. Les faucons de la Turquie étaient fort renommés pour la
Chasse du héron ; aussi, l'arrivée d'un marchand de faucons turcs
devenait-elle une chose importante, et l'on s'en occupait longtemps à
l'avance. Louis XI fit dresser des embuscades et veiller nuit et jour sur
tous les chemins, pour enlever des faucons que le duc de Bretagne devait
recevoir de la Turquie. La manœuvre réussit dans les environs de Tours, et
les oiseaux furent apportés au roi. Par
Notre-Dame-de-Cléry !
dit Louis XI, comment vont faire le duc
François et ses Bretons ? ils seront bien marrys du bon tour que je leur joue. Un
faucon bien dressé obéissait au sifflet, à la voix, au geste du fauconnier.
Que de soins, que de patience il fallait pour obtenir ce résultat !
L'éducation du faucon niais était plus facile que celle du
faucon hagard : le premier pris dans le nid,
le second dans les airs. On avait trouvé des méthodes fort ingénieuses pour
le dompter et le rendre docile : en lui ôtant momentanément la vue, en le
privant de sommeil, en le caressant, en lui donnant une nourriture choisie,
et surtout en ayant une patience continuelle, on parvenait à dresser un
faucon sauvage comme un animal domestique. Aldrovande assure que dans presque
tous les nids de Suçons il y a trois petits : deux femelles et un mâle ; ce
mâle, étant le tiers de la couvée, s'appelle, par cette raison, tiercelet. Tous les oiseaux de proie qui servaient à la Chasse, prenaient
le nom de faucon ; tels que le gerfaut, le
sacre, le lanier, l'émerillon, le hobereau, etc. Le mâle, chez les oiseaux de
proie, étant d'un tiers plus petit que la femelle, se nommait tiercelet. On désignait ainsi généralement, dans la Fauconnerie, les
oiseaux mâles, quoique le tiercelet fût, à proprement parler, l'autour mâle.
Le laneret, le sacret, l'émouchet étaient les mâles du lanier, du sacre et de
l'épervier. L'oiseau de proie mâle chassait la perdrix et la caille, tandis
que la femelle était lancée contre le lièvre, le héron, le milan ou la grue.
On appelait faucon anténaire celui qui, n'ayant pas encore
mué, portait ses plumes de l'année précédente (ante annum). Les faucons pris en juin ou
juillet étaient des faucons gentils, parce qu'ils se dressaient
facilement. Ceux pris à la fin de l'année étaient des faucons pèlerins ; et puis, venaient l'alphanet, le barbarot, le tunisien, qui étaient apportés de
l'Afrique. L'autour, l'épervier, le gerfaut et l'émerillon étaient nommés
oiseaux de poing, parce qu'ils revenaient sur le poing quand on les
rappelait. Le faucon, le sacre, le lanier, le hobereau, étaient des oiseaux de leurre, parce qu'il fallait leur montrer le leurre pour
les faire revenir. Le leurre
était un simulacre d'oiseau, en drap rouge, pour qu'il fût vu de loin,
rembourré, pour que le faucon pût s'y poser facilement, garni d'ailes de
perdrix, de canard ou de héron, suivant la circonstance. Pour la chasse du
lièvre, le leurre était couvert d'une peau de cet animal. Le fauconnier
faisait tourner comme une fronde, en sifflant, ce leurre attaché à une
laisse. Le faucon, habitué à trouver de la chair de volaille sur ce leurre,
accourait pour recevoir sa récompense. Le plus
beau présent que l'on pût faire alors à une dame, au roi, au grand seigneur
dont on espérait une faveur quelconque, c'était un faucon bien dressé. Tous
les ans, l'abbé de Saint-Hubert envoyait six chiens courants et six faucons
au roi de France pour le remercier de sa protection pour l'abbaye. Nos rois
recevaient des faucons, de plusieurs souverains, soit à titre d'hommage
féodal, soit comme acte de courtoisie ou d'amitié. Chaque année, le roi de
Danemark en envoyait, au mois d'avril ; le grand-maître de Malte, au mois de
mai. C'était alors une grande affaire à la cour, que la réception solennelle
de ces faucons en audience publique ; l'essai qu'on en faisait plus tard dans
la plaine ou sur les étangs, défrayait l'entretien des courtisans pendant six
mois. Un
faucon bien dressé était toujours un oiseau rare et se payait fort cher ;
sous le règne de Jacques Ier, sir Thomas Morton en acheta un mille livres
sterling. Gace de la Vigne, racontant les exploits de deux faucons que Du
Guesclin avait donnés à Charles VI, dit qu'ils abattirent une grue, assez
forte pour soutenir à terre un vigoureux combat contre deux lévriers ;
cependant ils finirent par la prendre. Le comte de Tancarville s'écria plein
d'enthousiasme : En nom Dieu ! ne donnerois
mie le plaisir que j'ay, pour mille petits florins ! Dans
une partie de Chasse que Louis XII offrit à l'archiduc Maximilien, Marie de
Bourgogne, épouse de ce prince, tomba de cheval et mourut. Le roi fit présent
de ses meilleurs faucons à l'archiduc pour le consoler. Les chroniqueurs
disent que perdrix et hérons, canards et
cailles, pris tout en chevauchant vers ses États, lui tollirent son chagrin. Le
faucon était regardé comme l'oiseau noble par excellence, à tel point qu'on
ne se servait jamais, pour un faucon, des ustensiles qui avaient déjà servi
pour un autre. Voici ce que dit Le Roy Modus : Qui a nouvel faulcon, il doit avoir nouvel arroy, come un
gant bel et blanc, et de cuir de cerf mol et pasteux, et laisse de bon cuir,
laquelle doit estre attachée au gant ; et doit estre pendue une brochette à
une cordelette, de laquelle on doit manier et replanier le faulcon. Car il ne fallait pas toucher
le faucon avec les mains ; on le caressait doucement avec une baguette, en
lui parlant, en le sifflant pour qu'il reconnût la voix de son maître ; avec
cette baguette, qui servait aussi à la correction de l'oiseau, on l'empêchait
de dormir, ou bien on le maniait et replaniait. Le gant que mettaient les
dames et les rois pour porter le faucon, était toujours richement orné.
Charles VI, envoyant à Bajazet des faucons et des autours, lui envoya aussi
des gants brodés de perles et de pierreries, qui firent l'admiration de la
cour de Constantinople. Les
jambes du faucon étaient garnies de jets (courroies), avec lesquels on l'attachait
sur le perchoir ; il portait deux sonnelles (grelots), pour qu'on pût l'entendre
lorsqu'on ne le voyait pas. La ville de Milan était renommée par toute l'Europe,
pour la fabrication de ces grelots. Les deux sonnettes d'un oiseau ne
devaient pas être à l'unisson, mais différer entre elles d'un demi-ton pour
qu'elles eussent une harmonie dridriltante. Au bout du jet était un petit
anneau de cuivre appelé vervelle, sur lequel on gravait le nom du
propriétaire de l'oiseau. Dans la Fauconnerie royale, sur toutes les
vervelles on lisait d'un côté : Je suis au
roy ; sur
l'autre face, était écrit le nom du grand-fauconnier. Les sonnettes portaient
des armoiries. Le chaperon de cuir que l'on mettait sur la tête du faucon,
pour l'empêcher de voir lorsqu'il ne chassait pas, était surmonté d'un riche
panache, fait avec des plumes d'oiseaux rares. Les faucons des princes se
reconnaissaient toujours aux ornements qui recouvraient le chaperon : il
était brodé en or, quelquefois en perles, et le panache était en plumes
d'oiseau de paradis. Dans un compte des menus plaisirs du roi Charles VIII,
année 1491, on lit : Item une grande perche
pour mectre les oyseaulx en ladicte chambre du roy, deux solz. Item à Jehan
Blanchard, faiseur de chaperons pour les oyseaulx dudict seigneur, vu livres
X solz pour V douzaines de chaperons. A Philippe Lecoutelier, faiseur de
sonnettes à oyseaulx, pour chascune douzaine de sonnettes, XXXV solz. La pénalité la plus terrible
menaçait les voleurs de faucons. Le faucon volé devait manger six onces de
chair sur la poitrine du voleur, à moins que celui-ci ne préférât payer au
propriétaire de l'oiseau six solz d'indemnité et deux solz d’amende pour le roi. Quand
le faucon était accoutumé à vivre avec l'homme, les chevaux et les chiens,
sans s'effaroucher, on le mettait à la filière, c'est-à-dire qu'on
l'attachait à une ficelle qui lui permettait de voler à petite distance, et
on le rappelait sur le leurre, où il trouvait bonne pitance, accompagnée de
caresses et d'encouragements. On lui lâchait une perdrix blessée, pour qu'il
pût la saisir tout près du fauconnier. Une fois formé à ces exercices, on lui
ôtait la filière et on le lançait libre dans l'air, en ayant toutefois le
soin de lui donner à poursuivre des cailles ou des perdrix auxquelles on
avait arraché quelques plumes des ailes pour rendre leur vol plus lent et
moins long. S'il s'agissait de dresser le faucon à voler le lièvre, on se
servait d'un lièvre empaillé traîné par une ficelle. Le faucon, habitué à ne
manger que sur un leurre de lièvre, fondait sur le mannequin, le déchirait
avec son bec, et trouvait dans l'intérieur un poulet vivant, dont on lui
abandonnait la tête et le foie. La tête du perdreau, du canard, etc., était
toujours le partage du faucon ; de là vient l'usage, qui se conserve encore,
de servir ces oiseaux sans tête sur nos tables. Après l'épreuve du lièvre
empaillé, on lançait le faucon sur un lièvre vivant dont une des pattes
antérieures était cassée, ce qui rendait sa course moins vive. Voulait-on
dresser le faucon à l'attaque du milan, on commençait par accoutumer deux
faucons à vivre ensemble en bons frères ; car si, dans les airs, ils
s'étaient cherché querelle, la Chasse aurait manqué. On se procurait d'abord
une poule, de la couleur du milan, et on la leur livrait. Plus tard, on leur
présentait un véritable milan attaché à la filière, ayant le bec et les
ongles rognés pour qu'il ne pût blesser les apprentis faucons. Du moment que
les faucons avaient lié leur proie, on la leur ôtait en leur donnant à manger
sur le leurre la chair d'un poulet. On faisait de même pour dresser le faucon
à chasser le héron et la grue. Il fallait avoir ces oiseaux vivants,
amoindrir leur vol et leur ôter les moyens de se défendre, afin que les
faucons s'exerçassent à les poursuivre et à les attaquer dans l'air. Il
fallait donc une basse-cour immense, pour nourrir une Fauconnerie ; il
fallait, pour l'entretenir et pour en faire usage, des fauconniers de tous
grades, des chevaux, des chiens, des perdreaux vivants, des hérons vivants,
des milans vivants, etc., etc. On avait des faucons dressés uniquement pour
la Chasse du héron, d'autres pour la Chasse de la perdrix, du canard, etc. Il
fallait éviter le change en Fauconnerie, comme en Vénerie : on disait qu'un
oiseau prenait le change, lorsque, lancé sur un gibier quelconque, il le
négligeait pour prendre des alouettes, des pigeons et d'autres oiseaux qu'on
dédaignait de chasser. Ce
devait être un curieux spectacle que de voir des faucons lancés contre un
milan l'attaquer à la fois et le forcer à faire la virevolte, c'est-à-dire à
descendre du haut des airs avec la rapidité d'un boulet de canon. C'est là ce
que décrit Claude Gauchet, aumônier de Charles IX, dans son poème du Plaisir
des champs : Or
on void à la fin des célestes planchers Tomber
de la hauteur de quatre grands clochers Le
milan esperdu, qui d'une œsle pesante Assailli
des oiseaux faict en bas sa descente. Lors
les oiseaux veinceurs, et non faillis de cœur, Le
chocquent tour à tour de si grande vigueur Que
les griffes en hault est contrainct de descendre Afin
des assaillants qu'il puisse se defendre. Mais
des coups qu'il reçoit au rencontre impiteux, Qui
le font geindre et pleindre, enfin de l'un d'iceux En
reçoit un si grand, là où ses larges œsles Se
joignent çà et là sur ses larges œsselles, Qu'il
ne peut faire tant que par si grand effort, Crevé dedans le corps, il ne tombe mi-mort. Guillaume
Crétin, chanoine de la chapelle de Vincennes, sous Louis XII, avait dit
aussi, en parlant du plaisir qu'on éprouvait à voir un héron précipité du
haut des nues par la vigoureuse attaque de faucons : Qui
auroit lors la mort entre les dens, Il revievroit d'avoir tel passe-temps. Il
arrivait souvent qu'un faucon, après une lutte contre le milan, la grue ou le
héron, eût quelques plumes tordues et cassées : on avait trouvé moyen de les
redresser ou de les remplacer. Quand une plume était tordue, on la trempait
dans l'eau chaude, ou bien on la plaçait dans un tronc de chou, fendu en
long, que l'on chauffait graduellement. Quand la plume était cassée, on la
coupait en biseau et l'on juxtaposait une autre plume d'un oiseau de même
âge, également taillée en biseau ; on attachait ensemble les deux plumes avec
une aiguille de fer trempée dans du vinaigre pour amener la rouille, et
l'oiseau ne s'apercevait pas de là métamorphose. Quelquefois on changeait
ainsi tout le pennage de l'oiseau. Un faucon maigre et fluet, avec de trop
grandes ailes, ne pouvait lutter contre le vent, comme un navire qui
porterait trop de voiles : on lui rognait les ailes dans une proportion qui
fût en harmonie avec le poids de son corps ; si, au contraire, il était gros
et gras avec des ailes courtes, on les allongeait au moyen de nouvelles
plumes. On conservait soigneusement, pour s'en servir au besoin, les plumes
des faucons morts ; tout cela était étiqueté, selon l'âge, le sexe et
l'espèce de l'oiseau, avec le numéro d'ordre que chaque plume avait dans
l'aile ou dans la queue. On raccommodait aussi les jambes et les ailes
cassées ; car les fauconniers étaient bons chirurgiens ; ils avaient trouvé
remède à tout, excepté lorsque l'aile était cassée à l'articulation. Un
fauconnier, pour être expert en son art, devait savoir bien des choses ;
mais, l'emploi de fauconnier se transmettant de père en fils, le fils
profitait des leçons de son père en y ajoutant les fruits de sa propre
expérience. La Fauconnerie fut surtout en grand honneur au quatorzième siècle
; le nombre des nobles chassant au faucon était alors si considérable, que
dans les salles des hôtelleries, sous le manteau de la haute cheminée, il y
avait des perchoirs recouverts de peaux pour y mettre les oiseaux pendant le
dîner des chasseurs. Les
chiens jouaient un grand rôle dans la Chasse au faucon ; il fallait des chiens
de plaine, pour faire lever la perdrix ; des chiens barbets ou autres, pour
nager dans les marais, rivières, étangs, et en faire partir les canards et
les hérons ; des lévriers, pour saisir la grue, le héron, le milan, lorsque
les faucons les avaient forcés de descendre à terre. Tous
ces chiens étaient dressés à chasser au milieu des chevaux, et surtout à ne
jamais faire de mal aux faucons. Dans son ode sur la Chasse, Jodelle parle de
la bonne intelligence qui régnait entre chiens et faucons : Je
diroy qu'en ce vol il faut Des
levriers pour le héron prendre, Et
qu'à l'heure qu'il chet d'en haut, Les
oiseaux que l'on a pu rendre Si
sages, crainte aucune n'ont Des
chiens : et ces chiens qui se dressent Ainsi
si bien, jamais ne blessent Ces oiseaux qui communs leur sont. Ainsi
que la Vénerie, la Fauconnerie avait sa langue à part ; il fallait la
connaître, dès qu'on se mêlait de Chasse à l'oiseau, sous peine de passer
pour un roturier ignorant. Voici ce que dit le jésuite Claude Binet, dans l'Advis
au lecteur qui précède sa Fauconnerie françoise : C'est un plaisir de roi que la volerie, et c'est un parler
royal que de savoir parler du vol des oiseaux. Tout le monde en parle, et peu
de gens en parlent bien ou font pitié à ceux qui les escoutent. Tantost
cestuy-ci dit la main de l'oyseau, au lieu de dire la serre, tantost la serre
au lieu de la griffe, tantost la griffe au lieu de l'ongle et du crochet ;
bref, ils pensent que tous les termes servent à tous les oyseaux, ce qui est
une vraye ignorance. Ce petit essay que je vous donne vous fera parler avec
honneur et sans rougir en bonne compagnie. Vous sçaurez ce que c'est que
voler à tire d'aisle, à reprises, au fil du vent, nageant entre deux airs, en
ballant la nüe, par glissades, en bricoles, en rodant, à droit fil, à plomb,
à vol perdu, vol de guerre et de combat, vol déplaisir, fendre le ciel,
fondre à bas, à l'essor, balancer son vol, et cent autres façons de dire. Une Chasse,
qui était une science, un art, qui avait une langue technique, devait avoir
des écoles et des professeurs. La meilleure école était la Fauconnerie du
roi. Le grand-fauconnier, dit le maréchal de Fleuranges,
dont l'état est de quatre mille florins, a
sous lui cinquante gentilshommes, qui ont d'état cinq ou six cents livres, et
cinquante fauconniers-aides à deux cents livres d'état ; c'est lui qui nomme
à ces divers emplois. Enfin, son équipage monte à trois cents oiseaux ; il
est maître d'aller chasser où bon lui semble, dans toute l'étendue du royaume
; il lève un tribut sur tous les oiseleurs, qui ne peuvent, sans sa
permission, vendre un seul oiseau dans aucune ville, ni à la cour, et cela
sous peine de voir leurs marchandises confisquées. Dans les Chasses royales,
quand le faucon prenait un oiseau, le chef de la Fauconnerie en présentait la
tête au chef du vol, qui la présentait au grand-fauconnier, qui la présentait
au roi. L'origine de la charge de fauconnier du roi remonte à l'année 1250 ;
Jean de Beaune l'exerça jusqu'en 1258. Eustache de Jaucourt fut le premier
grand-fauconnier en 1406 ; Louis-César Leblanc de la Baume, duc de la
Vallière, était le vingt-quatrième en 1760. Le grand-fauconnier commandait à
tous les vols, dans les cérémonies publiques,
il portait un oiseau sur le poing, comme emblème de sa charge. Gace de la
Vigne dit que le grand-fauconnier jetait son oiseau le premier, et que le roi
donnait ensuite l'essor au sien. Nous
avons dit qu'un faucon bien dressé était un beau présent à faire ; le présent
était bien plus magnifique, quand on ajoutait au faucon le fauconnier
lui-même. Un homme habile dans l'art de dresser les faucons jouissait partout
d'une grande estime ; on le vendait à un prix excessif, s'il était serf ; on
le donnait, on le prêtait, comme un objet d'une rare valeur. Le sire de Coucy
fit présent de Jacques de Guny, le plus fameux fauconnier de l'époque, à
Édouard III, roi d'Angleterre. Voici la description du costume de ce
fauconnier, telle que nous l'ont transmise les chroniques : Il avoit dessus le chief un bonnet bleu, moult orné de
filest noir ; en la main senextre tenoit une image d'oiseau moult bien faite,
qui est le leurre, et en la main dextre, couverte de ung gand grix bordé de
noir, tenoit le bout de corde dit la créance, qui luy aidoit à empescher
l'envollement de ung moult vif esmerillon enchaperonné, posé sur iceluy gand
grix. Son abit estoit moult esclatant, traversé par des bandes violettes, blanches
et verdes de dextre à senextre, et luy alloit cettuy abit jusques à son col,
où estoit attaché par maints boutons en or massif et moult richement
travaillés. Lès mances estoient bleues et les chausses rouges, ce qui estoit
moult plaisant à veoir ; et avoit bon air cettuy Jaque, quand alloit à la
Chasse par plaine et valée, en compaignie de son seigneur et de sa dame, qui
tous deux le prisoient pour son savoir et expertise en la noble science de
Fauconnerie. Ce
n'était pas seulement pour se procurer du gibier que les grands seigneurs
d'autrefois entretenaient une Fauconnerie, d'autant mieux que les Chasses les
plus agréables étaient celles du héron, du milan, qui, une fois pris, ne
servaient à rien, sinon à faire des leurres ; c'était surtout pour se donner
un plaisir noble et vraiment royal. Du temps d'Henri IV et de Louis XIII, on
connaissait la poudre à canon depuis plus de deux siècles, ce qui n'empêchait
pas de chasser au faucon. Le petit plomb fut inventé sous Louis XIV ; mais ce
n'est pas le petit plomb qui tua la Fauconnerie ; le grand roi n'aimait que
la Chasse du cerf, dès lors tout le monde ne dut aimer que la Chasse du cerf.
Et puis, comme Louis XIV attirait à sa cour toute la noblesse provinciale, la
vie de château fut abandonnée ; on voulut briller à Versailles, et, les
dépenses augmentant d'un côté, il fallut les diminuer d'un autre : voilà
comment on en vint à négliger d'abord et à supprimer bientôt la Fauconnerie. On doit
toutefois s'étonner que les dames n'aient pas réclamé en faveur de la Chasse
au faucon ; en chassant ainsi, elles avaient un rôle actif dans le drame,
dont toutes les péripéties n'exigeaient que des mouvements faciles, gracieux,
sans danger. Elles concouraient toutes au dénouement de ce drame cynégétique
; sachant lancer l'oiseau, le rappelant ou l'encourageant par leurs cris,
familières avec lui pour l'avoir constamment porté sur le poing, et souvent
pour l'avoir dressé elles-mêmes, le succès de la Chasse leur revenait de
droit. Elles y faisaient d'ailleurs briller leur grâce et leur adresse ;
galopant dans la plaine au milieu des chevaliers, suivies de leurs pages et
de leurs valets, avec une troupe de chevaux et de chiens. Rabelais nous les
représente ainsi dans son Gargantua : Si
c'estoit pour voler, les dames montées sur belles haquenées, avec leur
palefroy guerrier, sus le poing mignonnement engantelé portoient chacune un
espervier, ou un laneret, ou un esmerillon ; les hommes portoient les autres
oiseaux. On ne
saurait parler de la Fauconnerie avec trop d'enthousiasme ; voyez le pompeux
éloge qu'en fait Charles d'Arcussia dans un traité qui résume tous les autres
et qui est l'un des derniers publiés sur ce sujet, si cher à la noblesse
française : C'est sans raison qu'on trouve
estrange que les chasseurs affectionnent tant leurs oyseaux, et que les
fauconniers comparent cet amour à celuy que les pères portent à leurs enfans.
Je l'estime plus grand encore, puisqu'il est particulier à l'homme, dont on
ne doit s'esbahir si notre roy (Louis XIII) les aime tant, les ayant Sa Majesté comme anges
domestiques : car, si les anges de Dieu chassent les esprits malins, infects
et puants, comme l'ange Raphaël qui lia le diable Asmodée, les oyseaux de Sa
Majesté lient, chassent et mettent à bas les oyseaux charogniers,
hiéroglyphes des démons. Les anges ont tousjours les aisles à demy ouvertes
au throsne de l'Éternel, où ils chantent incessamment ses louanges avec leur
douce melodie ; ne voit-on pas dans la chambre du roy un nombre infiny
d'oyseaux : les uns qui gazouillent tousjours, les autres sur le poing des
fauconniers attend ans d'estre employez, et tousjours sur leurs pieds sans se
coucher, pour estre plus prompts pour attaquer tel gibier qu'il plaira à leur
maistre ; il se voit beaucoup de conformité et de convenances en cecy, qui
seroient de long récit, à quoy je m'arreste, et j'estime que tout ainsi que
la qualité d'ange est pardessus celle de l'homme, que de mesme la qualité des
oyseaux est relevée pardessus tous les autres animaux. Cette comparaison
des oiseaux avec les anges fit qu'un bouffon de cour, Langely sans doute,
proposa de dire Angelerie au lieu de Fauconnerie. Sous
Louis XIII, la passion de la Fauconnerie dominait toutes les autres chez les
nobles ; car le roi aimait par-dessus tout la Chasse au faucon. Les beaux
esprits d'alors trouvèrent que ces mots : LOVYS TREIZIESME, ROY DE FRANCE ET
DE NAVARRE,
formaient l'anagramme exacte de : ROY TRÈS-RARE, ESTIMÉ DIEU DE
LA FAUCONNERIE.
Là-dessus, on faisait mille commentaires sur les décrets de la Providence,
qui avaient prédestiné cet heureux monarque à voler le corbeau, c'est-à-dire
à faire prendre un corbeau par ses faucons. Louis XIII fut le premier, en
effet, qui s'avisa de ce genre de Chasse, ce qui fait dire au sieur
d'Arcussia : Si notre roy est si porté
d'inclination à la Fauconnerie, il tient cela pour estre descendu des
Troyens, qui en furent les premiers inventeurs. On peut
juger par là que, si l'auteur était bon fauconnier, il était aussi excellent
courtisan. A cette époque, toutes les idées se tournèrent vers la Fauconnerie
; les livres qui traitent de cette Chasse donnent non-seulement des recettes
pour guérir les oiseaux de leurs maladies ordinaires, mais encore pour les
empêcher d'être tourmentés par les esprits malins. D'Arcussia prescrit la
manière de bénir l'eau avec laquelle on aspergeait les faucons avant d'aller
à la Chasse ; il dit quelles prières on doit réciter pour que les oiseaux
reviennent au perchoir et pour qu'ils ne soient pas tués par des aigles.
Voici cette singulière oraison ou adjuration aux aigles : Adjuro vos, aquilarum genus, per Deum verum, per Deum
vivum, per Deum sanclum, per beatarn Virginem Mariant, per novem ordines
angelorum, per sanclospropheias, per duodecim aposlolos, per sanclas virgines
et viduas, in quarum honorem et virtutem vobis prœcipio, ut fugiatur exeatis
et recedatis, et avibus nostris ne noceatis, in nomine Palris et Filii et
Spiritus Sancli. Amen. Tallemant
des Réaux, dans ses Mémoires, raconte qu'un sieur de la Brizardière, sorcier
de son temps, avait une singulière méthode pour faire retrouver les faucons
perdus : il battait de verges le propriétaire de l'oiseau jusqu'au moment où
le sang coulait, et avec ce sang il faisait un charme que l'on réputait
infaillible. La
Fauconnerie étant la passion favorite des rois, des dames, des princes et des
grands seigneurs, on cherchait à leur plaire en inventant des
perfectionnements nouveaux pour ce genre de Chasse. Bien des gens ont fait
fortune alors pour avoir su dresser des faucons. Combien d'illustres familles
ont eu pour souche un fauconnier ! Des souverains eux-mêmes ont écrit de
savants traités sur la Chasse au faucon. L'empereur Henri VI, surnommé
l'Oiseleur, fut le premier fauconnier de son temps. Lorsque, en 1190, son
père, Frédéric Barberousse, mourut, les princes allèrent chercher Henri pour
le proclamer empereur d'Allemagne ; ils le trouvèrent entouré de chevaux, de
chiens et de faucons, prêt à partir pour la Chasse avec ses enfants. La journée est belle, leur dit-il : permettez
que nous renvoyions à demain les affaires sérieuses. Son fils, l'empereur Frédéric
II, qui avait profité des leçons paternelles, fit un fort beau traité sur l'art
de chasser avec les oiseaux. Cet ouvrage, De arte venandi cum avibus,
fut continué par son fils Mainfroy, roi de Sicile. La Bibliothèque Mazarine
possède un magnifique manuscrit du livre de Mainfroy, où l'on trouve
d'excellentes observations d'histoire naturelle, qui ont été copiées depuis
par divers écrivains modernes. Frédéric II, né en Italie, a écrit en latin
macaronique, c'est-à-dire mêlé d'italien et de français ; il intitule
quelques-uns de ses chapitres : Aves de rivera ; Ubi habundant plus
aves de passagio ; De mutatione plumagii ; De manieribus
volatuum, etc., etc. On
parlait Fauconnerie à la cour, à la ville, à la campagne ; c'était la grande
affaire, le plaisir par excellence. On chassait au faucon dans les plaines,
dans les marais ; Louis XIII chassait même dans son jardin des Tuileries :
avec des pies-grièches, il prenait des fauvettes et des roitelets, en allant
entendre la messe à l'église du couvent des Feuillants. La
Fauconnerie, dit le Passe-Temps des
oiseaux, a
fourni, comme la Vénerie, des épisodes intéressants aux cérémonies publiques
et aux fêtes de cour du Moyen Âge ; elle figure, comme spectacle d'apparat,
dans les entrées des rois, des reines et des princes. Au festin donné à
Lille, en 1453, par le duc de Bourgogne, il y eut un singulier intermède,
qu'on nommait alors entre-mets. A l'un des bouts de la salle, en haut partit un héron, lequel, quand il
fut apperceu, fut rescrié de plusieurs voix, à guise de fauconniers et de
gens de déduit en criant : A l'aguel ! à l'aguel ! et tantost partit d'un
autre coin un faucon qni vint touppier et prendre son vent pour monter le
héron. D'un autre coin partit un autre faucon, lequel venoit de si grande
roideur, qu'il férit le héron si rudement qu'il l'abattit au milieu de la
salle, et, après la criée faite, fut apporté audit duc et présenté à sa table. (MATHIEU DE COUCY, Chronique du règne de Charles VII.) Pendant
le jour, on s'occupait de Fauconnerie ; pendant la nuit, on en rêvait.
Charles VI, étant à Senlis en 1382, et se préparant à rétablir le comte de
Flandres, son vassal, dans ses États, eut un songe bizarre que Froissait
raconte en détail. Dans ce songe, le roi croyait être à Arras avec la fleur
de ses chevaliers. Le comte de Flandres arriva et lui offrit un faucon
pèlerin, moult gent et moult bel, en lui disant : Monseigneur, je vous donne en bonne estrainne ce faucon
pour le meilleur que je visse oncques, le mieux volant, le mieux et le plus
gentiment chassant et le mieux abattant oiseaux. Charles veut l'essayer ; il monte à cheval,
ainsi que le connétable de Clisson, et rencontre une grande quantité de
hérons. Adonc disoit le roi : Connetable,
jetez l'oisel, si verrons comment il chassera et volera ? Et le
connetable le jetoit, et le faucon montoit si haut, que à peine le
pouvoient-ils choisir en l'air, et prenoit son chemin sur Flandres. Adonc
disoit le roi : — Connetable, chevauchons après mon oisel, je ne le vueil
perdre. Mais, en
poursuivant les oiseaux de rivière, le roi et le connétable arrivent sur des
terrains fangeux qui les obligent à descendre de cheval ; ils marchent, ils
suivent leur faucon, et de vastes landes, des bois pleins d'épines se
présentent devant eux ; ne pouvant franchir ces obstacles, ils rappellent le faucon.
Celui-ci ne les écoute pas et chasse tout ce qui se trouve dans l'air, et sembloit au roi que son faucon y faisoit foison
d'appertises : — Je perdrai mon faucon,
disoit-il, dont j'aurai grand ennui. Le roi se désespérait, lorsqu'il vit auprès de
lui un cerf à douze ailes qui semblait l'inviter à monter sur son dos.
Charles accepte hardiment cette nouvelle monture, et le voilà dans les airs
galopant après son faucon. Il le trouva qui
abattoit oiseaux à si grand plenté que il étoit tout émerveillé comment il
pouvoit ce faire.
Il le rattrape et revient près du connétable, qui fut enchanté de revoir son
roi. Et là recordoit le roi au connetable
comment le cerf l'avoit doucement porté Ni oncques, fit le roi, je ne
chevauchai plus aise. Froissart,
qui se complaît dans ce récit de Fauconnerie (t. II, ch. 164), le termine en ces termes : Tant plaisoit au roi la figure de ce cerf, que à peine en
imaginations il n'en pouvoit yssir ; et ce fut une des incidences premières,
quand il descendit en Flandres à combattre les Flamands, pourquoi le plus il
enchargea le cerf-volant à porter en sa devise. Effectivement, depuis cette époque, Charles VI
donna pour support à ses armes deux cerfs ailés. Le roi
Modus, Gace de la Vigne, Gaston Phœbus, ont écrit sur la Fauconnerie aussi
bien que sur la Vénerie ; car il existait, de tous temps, une grande rivalité
entre les veneurs et les fauconniers. Les
veneurs et les fauconniers,
dit le maréchal de Fleuranges dans ses Mémoires, ont entre eux un usage fort singulier. Lorsque la
Sainte-Croix de Mai (Invention de la Sainte-Croix, 3 mai), qui est le temps de mettre les oiseaux en mue, est
arrivée, les veneurs, tous vêtus de vert, avec leurs trompes et armés de gaules
vertes, viennent mettre les fauconniers hors de la cour ; car c'est la saison
de courre le cerf. Mais quand se vient la Sainte-Croix d'hiver (Exaltation de
la Sainte-Croix, 14 septembre), le
grand-fauconnier vient à son tour chasser les veneurs, qui doivent alors
mettre les chiens au chenil, car les cerfs ne valent plus rien. Dans
tous les ouvrages de Fauconnerie du quatorzième siècle, on trouve des
discussions interminables entre deux interlocuteurs qui vantent, chacun à son
tour, l'excellence d'un des deux genres de Chasse. Dans le Roy Modus, ce sont
deux dames qui plaident, l'une pour les chiens, l'autre pour les oiseaux ;
elles débitent un millier de vers sur ce sujet, que l'auteur a jugé trop
élevé pour le traiter en simple prose, comme le reste de son livre. Après
avoir longuement énuméré les plaisirs de la Vénerie et de la Fauconnerie, les
parties contestantes, ne pouvant se mettre d'accord, conviennent de s'en
rapporter au jugement du comte de Tancarville, illustre veneur et fauconnier
contemporain. Celui-ci donne la palme aux veneurs, par cette singulière
raison que les fauconniers ne jouissent que par la vue, et que les veneurs
ont à la fois le plaisir des yeux et celui des oreilles. . .
. . . Le déduit qui est veu Est
plus plaisant à regarder, Que
celuy qui vient d'escouter. L'autre
dit, qui parle des chiens, Qu'oyr
et veoir fait plus de biens Que
veoir ne fait simplement : Pour
luy donne mon jugement, Et
par arrest luy est rendu : Si prye à tous qu'il soit tenu. Mais,
dans Gace de la Vigne, la plaidoirie est beaucoup plus longue : elle ne
contient pas moins de dix mille vers. Chacun des deux rivaux veut que son art
soit seul nommé déduit, c'est-à-dire plaisir par excellence. Le Roi (on ne le nomme
pas) qui doit juger
la chose, ordonne qu'à l'avenir on dira déduit de chiens et déduit d'oiseaux,
sans attribuer la supériorité ni à la Vénerie ni à la Fauconnerie. Voici le
jugement prononcé par Raison au nom du Roi : Si
vous dit : Le Roy et sa court, Veuees
et considérées Les
raisons dessus proposées Qu'oyseaux
sont plus nobles que chiens ; Secondement
sans celer riens Que
déduit de chiens ensement (ensemble), Se
dit le Roy en jugement, Est
meilleur que déduit d'oyseaulx. Quant
est du tiers débat enireeaujx. Le
Roy vous defend plainement Qu'aucun
de vous n'ayt hardement De
soy faire déduit nommer Simplement
sans soy surnommer, Mais
déduit d'oyseaulx et de chiens : Soit
à Paris ou à Amiens Ou
en quelque lieu que seront, Leur surnom tous deux porteront. Cependant
Guillaume Crétin, poète de cour, qui, sous Louis XII et François Ier,
jouissait d'une grande renommée, et qui a fait aussi un poème sur la même
matière, intitulé : Débat entre deux dames sur le passe-temps des chiens
et oyseaux, met la Fauconnerie au-dessus de la Vénerie. C'est encore le
comte de Tancarville qui prononce le jugement, formulé à peu près de même que
dans le Livre du Roy Modus. Malgré
ce jugement, on doit reconnaître que la Fauconnerie était un art plus
ingénieux, plus difficile, plus extraordinaire que la Vénerie ; car on dresse
un chien avec moins de peine qu'un faucon : les chiens de chasse, nés de
chiens domestiques et déjà dressés, ont reçu en naissant, pour ainsi dire,
une espèce d'éducation naturelle ; l'expérience a même démontré qu'un chien
issu d'un père et d'un grand-père bons chasseurs est déjà dressé d'instinct
pour la Chasse. Il n'en était pas ainsi du faucon ; on avait toujours affaire
à un oiseau sauvage, dont les parents avaient été sauvages. Cet oiseau,
naguère libre dans l'immensité, et retenu tout à coup sur le poing du
chasseur, devait aspirer sans cesse à retourner à son état naturel ; le
fauconnier, par ses soins et surtout par une patience inouïe, parvenait
pourtant à le faire obéir au moindre cri, au moindre signe, à le faire
revenir du haut des airs à volonté, et quelquefois à lui faire rapporter le
gibier qu'il avait pris, ce qui ne semble pas moins étrange que d'apprivoiser
un tigre ou un lion. Oui, le
faucon rapportait quelquefois le gibier vivant, comme l'eût fait un chien.
Voici ce que raconte Gace de la Vigne. Un chevalier avait un faucon qu'il
aimait beaucoup. L'oiseau, en liberté dans la maison, se perchait sur un
meuble et y restait toute la journée. Le
chevalier à fame avoit Une
dame que moult amoit ; Car
elle estoit et bonne et belle (C'est
grant trésor de l'avoir telle) : Laquelle
avoit un estournel Qui
parloit si bien et si bel, Car
très grant merveille avoyent. Ceux qui si bien parler l'oyoient. Un
jour, l’étourneau sort de sa cage ; le faucon fond sur lui et l'enlève dans
les airs ; la dame crie, se désole ; le chevalier met son gant et le montre
au faucon, qui vient s'y poser, en rapportant dans son bec le pauvre
étourneau : il n'était point blessé, Mais
j'ay depuis oy raconter Qu'il fust bien un mois sans parler, Si l'on
en croit Gace de la Vigne, qui cite ses autorités comme moi les miennes : Ce
qu'ay dit preuve par un home Qui
m'a juré ly sains de Romme Qui
fust present et vit le faict Quand
chiez le chevalier fut faict. Pierre
d'Orgemont a nom, Qui
est uns homs de grant renom : Si
l'a faict le roy président A
Paris en son parlement, Et
depuis par sa suffisance Il a faict chancelier de France. III. — OISELLERIE. Bannir
ou détruire les ennemis les plus dangereux de la culture des champs, protéger
contre leurs attaques les moissons et les fruits de la terre, telle fut
l'origine de l'Oisellerie, qui ne devint un art qu'en se montrant comme une
nécessité. Dès lors on inventa les pièges, les filets, la glu ; on fit des
observations, et l'on reconnut que la chouette attirait près d'elle tous les
oiseaux ; on se saisit d'une chouette, on l'entoura de gluaux et de brais,
sur lesquels les oiseaux vinrent se poser : les uns furent atteints par la
glu, qui leur ôtait la faculté de voler ; les autres eurent les pattes
serrées et restèrent prisonniers. Les cris de ceux-ci firent venir ceux-là,
et il y eut une quantité de victimes qui, si petites qu'elles fussent, n'en
excitèrent pas moins la joie du vainqueur ; car le plaisir de la Chasse ne se
mesure pas à la grosseur du gibier, mais aux peines qu'on se donne, à
l'adresse qu'on déploie, pour le prendre. On peut donc dire que Part de
l'Oisellerie est aussi ancien que celui de la Vénerie. Oppien écrivit
un poème grec sur la Chasse aux oiseaux, qui, malheureusement, n'est point
venu jusqu'à nous. Le sophiste Eutechnius nous a laissé une paraphrase en
prose d'un autre poème, intitulé Ixeutica, que beaucoup de gens ont pris
pour celui d'Oppien ; mais, à la fin de sa paraphrase, Eutechnius déclare
lui-même qu'il n'a fait que reproduire les Ixeutiques de Dionysius ; or, ce
Dionysius est probablement ce Dionysius de Samos qui, selon Eusthate, avait
écrit un poème sur l'Oisellerie. L'ouvrage d'Eutechnius, lequel a été traduit
du grec en latin par Érasme Vinding, d'après un manuscrit du Vatican, et
publié à Copenhague, en 1702, traite : 1° des oiseaux de proie ; 2° des
oiseaux amphibies ; 3° des différentes manières de prendre les oiseaux. Le Livre
du Roy Modus est le premier ouvrage didactique que le Moyen Âge ait
consacré à l'Oisellerie. Le roi Modus nous apprend que la Chasse aux oiseaux
s'appelait, au quatorzième siècle, le desduit
des pauvres. Car, combien qu'ils (les oiseaux) soient ottriez pour les poures qui ne puent avoir chiens
et faulcons pour chacier et voler, sont ilz tels que tous se y puent esbatre
et prendre grand plaisir et grand delict ; et les poures qui de ce se vivent,
y prennent aussi grant plaisance, et pour ce qu'ilz y prennent leur vie, en
eulx délictant, sont-ilz appelés les desduits aux poures. On trouve dans ce livre
précieux, dont le rédacteur ne s'est pas fait connaître, la manière de
s'emparer des oiseaux de proie qui servaient à la Fauconnerie ; on y
trouve-la description des filets à nappes ; celle de la Chasse au miroir et à
la chouette ; celle de la pipée, des pièges, des trébuchets, etc. ; car on
savait tout cela au Moyen Age. A cette époque, où l'on faisait partout grand
usage de faucons, il fallait bien avoir des moyens de les prendre vivants. Le
roi Modus indique donc le lacet et les filets de plusieurs sortes, au milieu
desquels on plaçait d'autres oiseaux ou une chouette pour affiner les
faucons. C'était surtout en Turquie qu'on les prenait ainsi par centaines ;
les marchands les répandaient de là dans toute l'Europe. Voici ce que raconte
le célèbre voyageur Pierre Belon : Nous
étions à la bouche du Pont-Euxin, celle part où commence le destroit de
Propontide, estant montez dessus la plus haulte montaigne qui est là, où trouvasmes
un oyseleur qui prenoit des esperviers, de belle manière ; et pour autant que
c'estoit vers la fin d'avril, lorsque tous oyseaux sont empeschez à faire
leurs nids, il nous sembloit estrange voir tant de milans et d'esperviers
venir de la part de devers le costé dextre de la mer Majeure. L'oyseleur les
prenoit avec grande industrie et n'en falloit pas un ; il en prenoit une
douzeine par heure. Il estoit caché derrière un buisson, et au devant duquel
avoit fait une aire unie et quarrée, qui avoit environ deux pas en diamètre,
distante environ à deux ou trois pas du buisson. Il y avoit six bastons
fichez autour de l'aire, qui estoient de la grosseur du poulce et de la
hauteur d'un homme, trois de chaque costé, à la summité desquels y avoit en
chascun une coche entaillée du costé de la place, tenant un rets de fil verd
fort délié qui estoit attaché aux coches des bastons tenduz à la haulteur
d'un homme : et au milieu de la place il y avoit un piquet de la haulteur
d'un coulde : au leste duquel il avoit une cordelette attachée qui respondoit
à l'homme caché derrière le buisson. Aussi avoit plusieurs petits oiseaux
attachez à la cordelette, qui paissoyent le grain dedens l'ayre, lesquels
l'oyseleur faisoit voler lorsqu'il avoit avisé l'espervier de loing venant du
costé de la mer. Et l'espervier ayant si bonne veue, dès ce qu'il les voyoit
d'une demi-lieue, lors prenoit son vol à aelles déployées et venoit si
roidement donner dedens le filé, pensant prendre les petits oyseaux, qu'il
demouroit encré céans ensevely dedens les rets. Alors l'oyseleur le prenoit
et lin fichoit les aelles jusqu'au ply dedens un linge, qui estoit là tout
prest expressemenl cousu, duquel il lui lioit le bas des aelles, avec les
cuisses et la queue : et l'ayant cillé, laissoit l'espervier contre terre,
qui ne pouvoit ne se remuer ne se debattre. Nul ne sauroit penser de quelle
part venoyent tant d'esperviers ; car, estant arrestez deux heures, il en
prit plus de trente. Tellement qu'en un jour un homme seulet en prenoit bien
près d'une centene. Les milans et esperviers venoyent à la file, qu'on
advisoit d'aussi loing que la veue pouvoit s'estendre. Il y
avait deux étranges manières de prendre le faisan et la bécasse, au
quatorzième siècle. On chassait les faisans, au miroir. Le miroir était
attaché à une ficelle ; le faisan, se voyant dans le miroir, croit voir un de
ses semblables : il veut l'attaquer, heurte le miroir, fait tomber la cage et
se trouve pris. Faisans sont de telle nature,
que le male ne puet soffrir en sa compaignie nul autre faisant male, ains
s'entrechacentet queurent sus li ung à l'autre. On
chassait les widecos ou bécasses, à la folelouere. L'oiseleur devait avoir un habit couleur feuille-morte, le
visage couvert d'un masque de même couleur, avec deux trous à la place des
yeux. Dès qu'il voyait une bécasse, il se mettait à genoux en appuyant ses
bras sur deux bâtons, pour conserver une immobilité parfaite. Lorsque la
bécasse ne le regardait pas, il marchait lentement sur les genoux pour
s'approcher. Il avait en main deux petites baguettes dont l'extrémité était
garnie de drap rouge ; quand la bécasse s'arrêtait, il frappait légèrement
ses baguettes l'une contre l'autre : ce bruit amusait la bécasse ou lui
donnait des distractions. Le chasseur s'approchait davantage, et finissait
par lui passer au cou un lacet qu'il tenait au bout d'un bâton. Et sachiez que widecos sont les plus sos oyseaulx du monde... S'ils se prennent à ce
piège-là, ceci devient incontestable. Et, comme il faut toujours que notre
auteur fasse du mysticisme, il ajoute : Auquel
oysel moult de gens de ce monde ressemblent, qui sont si sos qu'ils s'amusent
aux délices terriennes et ne leur souvient de Dieu ne des biens celestiens,
et dont le diable, qui l'en dechace, leur met le laz au col et les tire à soy.
Si puis dire qu'ilz sont prins à la foletouere, ainsi comme le widecoq. Depuis
le Roy Modus, on ne possède pas d'autre ouvrage sur l'Oisellerie jusqu'au
poème d'Angelio de Barga, écrit vers le milieu du seizième siècle. C'est un
poème latin qui se recommande par une grande élégance de style. L'auteur
enseigne l'art de faire des filets et des pièges de toute espèce, la manière
de préparer la glu, etc. Les bibliographes disent que ce poème était en
quatre chants, et qu'Angelio n'en a publié que le premier. Le succès de ses Cynégétiques,
imprimées longtemps auparavant, aurait dû lui donner plus de courage. On
remarque, dans l'Ixeuticon d'Angelio, des descriptions charmantes,
entre autres celle de la Chasse à l'étourneau. Il faut avoir en cage deux
étourneaux ; lorsqu'on voit passer une grande volée de ces oiseaux, on lâche
les étourneaux prisonniers, en leur attachant aux pattes une longue ficelle
enduite de glu. Ils vont se mêler aussitôt avec joie parmi les voyageurs :
tous ceux qu'ils approchent s'engluent et tombent avec eux. Angelio
enseigne encore une manière de prendre les canards qui, si elle était
pratiquée généralement, anéantirait bientôt l'espèce. On couvre de filets en
tonnelle une petite rivière qui se jette dans un lac ; on fait entourer les
canards qui sont dans le lac, par un grand nombre de barques, et on les
pousse de loin vers la rivière, où ils s'engagent peu à peu en remontant le
cours de l'eau ; mais un filet leur ferme le passage, et ils sont tous pris.
Cette Chasse se pratique ainsi en Écosse et en Angleterre, dans les marais du
Lincolnshire. A propos de canards, il existait autrefois un singulier
proverbe : Tant que nous aurons du bois
pourri, nous aurons des canards. C'est qu'on croyait alors que le vieux bois, pourri dans la
mer, engendrait une coquille (concha analifera), et que de cette coquille naissait un canard.
Cette coquille s'appelait aussi sapiwtte, parce qu'on la trouvait attachée
aux troncs de sapin que charrie la mer du Nord. Tout le monde, au Moyen Âge,
ajoutait foi à ces contes, Aldrovande lui-même, qui est encore une autorité
en histoire naturelle, dit que ce fait est tellement affirmé par les savants
illustres de son temps, qu'il préfère se tromper avec tous plutôt que d'avoir
seul raison contre tous. De là à faire pousser les canards sur les arbres,
comme des champignons, il n'y avait pas loin, et l'on y arriva bientôt.
Sébastien Munster, dans sa Cosmographie universelle. dit qu'il y a en
Écosse des arbres dont les fruits tombent dans l'eau quand ils sont mûrs, et
se changent en oiseaux vivants qu'on appelle anser arboreus. Oderic, dans son Voyage en Tartarie, dit
la même chose : Poma violacea et rolunda
ad instar cucurbitœ, à quibus maluris exil avis. Barthélemi de Chasseneux (Chassaneus), Antoine de Torquemada,. Olaus
Magnus, Jacobus Aconensis, Jules Scaliger, Fulgose, Maggioli, Gessner et cent
autres parlent tous de ce prodige, comme d'une chose hors de doute et de
contestation. L'un soutenait que les canards sortaient d'une huître ;
l'autre, qu'ils poussaient sur les arbres ; d'autres enfin, qu'ils
s'engendraient naturellement sur la quille des vaisseaux, sur les débris de
vieux mâts, où ils tenaient par le bec jusqu'au moment de prendre leur volée
; mais aucun n'eût osé dire qu'ils naissaient comme les autres oiseaux, et
qu'ils se multipliaient par la ponte et la couvée. Ainsi,
le canard et la macreuse, issus d'un arbre, d'une huître ou d'une planche
pourrie, n'étaient pas de la viande, et voilà pourquoi, dans les couvents les
plus austères, où, durant le carême, on défendait le lait, le beurre, le
fromage, et même les œufs, il était permis de manger des macreuses. On en
était encore là vers la fin du dix-septième siècle, et ce qui le prouve,
c'est qu'un savant docteur de la faculté de Montpellier, André de Graindorge,
crut devoir réfuter sérieusement ce préjugé populaire, dans son singulier Traité
de l’origine des macreuses. Au
commencement de ce siècle, qui respecta l'Oisellerie en anéantissant la
Fauconnerie, Raimondi écrivit un livre sur toutes les Chasses possibles et
même impossibles ; car il débute, dans la partie consacrée à la Chasse aux
oiseaux, par enseigner la manière de prendre le phénix !!! L’Uccelliera
(l'Oisellerie) d'Olina parut à la même époque
; elle contient de bonnes leçons et d'excellentes observations sur l'histoire
naturelle des oiseaux. Olina donne des recettes plus ou moins pratiques pour
avoir, en tout temps, des volières garnies d'oiseaux chanteurs, et pour
nourrir les rossignols, les fauvettes et tous les oiseaux vermivores. Si
Raimondi nous apprend à chasser le phénix, le jésuite Claude Binet nous donne
la description de cet oiseau rare : Il a un
pennache royal d'aigrettes impériales, d'une touffe de plumes et d'une creste
si esclatante, qu'il semble qu'il porte ou le croissant d'argent ou une estoille
dorée sur la teste. La chemise et le duvet est d'un changeant surdoré qui
monstre toutes les couleurs du monde ; les grosses plumes sont d'incarnat et
d'azur d'or, d'argent de flamme. Le col est un carquan de toutes pierreries, et
non un arc en ciel, mais un arc de phénix, etc., etc. On dirait vraiment, lorsqu'on lit
cette description, que l'auteur de l'Essai des merveilles de la nature
avait un phénix en cage. Ce fut
Marcus-Lælius Strabon, chevalier romain, natif de Brindes, qui, selon Pline,
inventa les volières ; c'est lui, qui, le premier, trouva le moyen
d'engraisser certains oiseaux, pour satisfaire son penchant à la gastronomie.
A son exemple, les empereurs romains faisaient grand cas des petits oiseaux ;
on les engraissait par milliers dans des volières où le jour n'arrivait
qu'obliquement, pour ne pas leur donner de distractions. C'étaient surtout
les grives qu'on soumettait à ces raffinements de gourmandise. Avec du
millet, des baies de lentisque, de myrte et de lierre, que l'on réduisait en
farine, on faisait une pâte que les oiseaux aimaient beaucoup. Quinze jours
de ce régime suffisaient pour leur donner une chair grasse et parfumée qui
faisait de la grive le plus friand morceau. Voilà pourquoi Martial dit que la
grive est le meilleur des oiseaux, comme le lièvre est le meilleur des
quadrupèdes ; car, à cette époque, on engraissait aussi les lièvres dans des
parcs, en leur bouchant les oreilles pour que la peur ne les tint pas
constamment éveillés. Nous
devons encore aux Romains l'art d'engraisser les ortolans. On les confondait
d'abord avec les autres oiseaux que l'on tuait aussitôt après les avoir pris
; mais Lucullus ordonna des expériences sur le gibier vivant qu'apportaient
les oiseleurs, et bientôt on s'aperçut que l'ortolan mis en volière se
chargeait tellement de graisse, qu'il doublait de grosseur en un mois, et
devenait alors le mets par excellence. L'empereur
Henri VI fut surnommé l'Oiseleur, non-seulement parce qu'il
aimait beaucoup la Chasse au faucon, mais encore parce qu'il était bon
oiseleur. Les vieilles chroniques l'appellent tour à tour auceps et finkler, c'est-à-dire preneur de
pinsons. Cet amour de la Chasse aux oiseaux, laquelle n'était nullement
l'image de la guerre, n'empêcha point cet empereur de mener à bien les affaires
de l'empire, en guerroyant tout comme un autre, et souvent mieux que beaucoup
d'autres. Parmi
les rois de France, on ne citerait guère que Louis XI qui, grand amateur de
la Vénerie et de la Fauconnerie, l'ait été en même temps de l'Oisellerie.
Voici un passage de la Chronique scandaleuse qui prouve du moins qu'il aimait
les oiseaux : Ce jour furent prinses pour le
roy, et par vertu de sa commission adressant à ung jeune fils de Paris nommé
Henry perdriel, en ladite ville de Paris, toutes les pies, jays, chouettes,
estans en cages ou aultrement, et estans privées, pour toutes les porter
devers le roy ; et estoit escript, enregistré le lieu où avoient esté prins
lesdits oiseaulx : et aussi tout ce qu'ils sçavoient dire, comme larron,
paillarl, fils de putain ; va dehorsy va ; Perre/le, donne-moi à boire, et
plusieurs autres beaux mots que iceux oiseaulx sçavoient bien diré et que on
leur avoit apprins. Et depuis, encores par autre commission du roy adressant
à Merlin de Cordebœuf, fut venu querir et prendre audit lieu de Paris tous
les cerfs, biches et grues qu'on y peust trouver, et tout fait mener à
Amboise. Que Louis
XI fît prendre les geais et les pies pour entendre les beaux mots qu'ils
savaient dire, c'est possible ; mais on lui porta aussi des chouettes ; or,
cet oiseau ne dit rien et ne peut être utile que pour attirer d'autres
oiseaux dans les pièges du chasseur. Il est donc permis de soutenir que Louis
XI, veneur et fauconnier, mérite encore le titre d'oiseleur. L'Oisellerie
fut soumise autrefois à des règlements ; elle eut ses privilèges, ses
communautés. Les oiseliers ou oiseleurs avaient le droit de vendre leurs
oiseaux à Paris, sur le Pont-au-Change, chargé alors de deux rangs de maisons
qu'occupaient les orfèvres et les changeurs. Ils pouvaient accrocher leurs
cages contre les boutiques, sans la permission des locataires. Ce privilège
leur fut accordé par Charles VI, en 1402, et par Henri III, en 1575, en considération de ce qu'ils sont tenus bailler et délivrer
quatre cents oiseaux, quand nous et nos successeurs rois sommes sacrés, et
pareillement quand notre amée et très chere compagne la reine vient et entre
nouvellement en notre ville de Paris. Plusieurs fois, les changeurs et les orfèvres
réclamèrent contre ce privilège, ils voulaient, avec raison, être maîtres des
boutiques dont ils payaient le loyer. Mais plusieurs arrêts du parlement
maintinrent les oiseleurs dans leur ancien droit, attendu que jamais les inthimez ne se sont plaints ne fait
instance aux supplians, et qui ont leurs maisons accoutumez à cette charge de
les laisser mettre et attacher leurs cages contre les ouvroirs et maisons ;
que l'on n'y mette des oyseaux tant seulement, et non point des chiens,
chats, lappins, serbotines ou autres denrées et marchandises ; avec
deffenses, aux jours de processions générales ou autres actes publics,
auxdits oyseleurs de vendre, afficher ou empêcher le passage : il n'y a pas
grand mal de les laisser continuer ; car de les renvoyer à la Vallée de
Misère, lieu descouvert et où ils n'ont moyen de se sauver de l'injure du
temps, ce ne seroit raison. Les
habitants du Pont-au-Change voulurent obtenir par force la justice que le
parlement leur refusait. Iceux orphevres et
changeurs, dit
l'arrêt du 8 juin 1577, au contemptet mespris
de l'authorité de ladite cour, en blasphemant Dieu, proférant paroles
injurieuses contre l'honneur d'icelle, auroient jetté par terre lesdites
cages et oyseaux, icelles foulées et attripées au pied, battu et excedé
lesdits supplians,
etc. Un sieur Pierre Filacier, maistre orphevre, était le chef de la coalition
; il paya pour tout le monde : le parlement le condamna en vingt escus envers les demandeurs et dix escus envers
le roy, et à tenir prison jusques à plain payement, et outre ès despens tels
que de raison. Un
règlement de la Table de Marbre, tribunal de la maréchaussée de France, qui
avait son siège dans la grand'salle du Palais, défend de chasser aux menus oyseaux de chant et de plaisir dans les domaines du roi, sans
une permission expresse de Sa Majesté. Dans tous les cas, on ne pouvait
chasser depuis le 15 mars jusqu'au 15 août ; car, à cette époque, les oiseaux
pondent et couvent c'eût été détruire la Chasse, que de détruire les couvées.
L'article 111 du règlement permet de vendre les oiseaux, à la Vallée de
Misère de Paris, les jours de fête, excepté les jours de jubilé et de
procession générale. Cet usage s'est conservé jusqu'à nos jours, quoique le
marché aux oiseaux ait été transporté de la Vallée de Misère ou quai de la
Mégisserie sur l'emplacement de l'ancienne foire Saint-Germain. Les
oiseleurs de la ville étaient autorisés à suspendre leurs cages aux murs ;
les autres oiseleurs devaient les tenir à la main, pour que le public pût
reconnaître les premiers, qui vendaient plus cher que ces derniers. Les
marchands forains, qui apportaient au marché des serins de Canarie, devaient
d'abord les exposer en vente, depuis dix heures jusqu'à midi, sur la pierre de marbre, en la court du Palais, à jours
d'entrée du parlement,
pour que les maîtres et gouverneurs de la volière du roi, et, après lui, les
présidents et conseillers, pussent faire leur choix. Dans le but d'empêcher
les oiseleurs de vendre des femelles, qui ne chantent pas, en place des
mâles, qui chantent, il leur était ordonné de mettre les femelles en cages basses et muettes, et non en cages hautes et
chanteresses.
Toutes les cages devaient porter un écriteau indiquant le sexe des oiseaux.
Il y avait des inspecteurs jurés qui décidaient de la question entre les
acheteurs et les vendeurs. Il était défendu aux oiseleurs et aux bourgeois de
Paris d'aller sur les routes, au-devant des marchands qui apportaient des
oiseaux en ville ; il était seulement permis d'aller dans les ports de mer
pour y acheter les perroquets, serins, etc., à l'arrivée des navires. La
communauté des oiseleurs était obligée de mettre en liberté une certaine
quantité d'oiseaux les jours de procession du saint sacrement et les jours où
les rois ou reines faisaient leur entrée solennelle à Paris, comme si les
oiseaux du ciel fussent invités à partager l'allégresse publique. N'avait
pas le droit qui voulait de chasser aux oiseaux ou de les vendre ; il fallait
être reçu maître oiseleur ; les contrevenants étaient condamnés à 100 livres
d'amende. Bien plus : les oiseleurs, ayant le privilège de vendre les
oiseaux, prétendaient au droit exclusif de les faire multiplier en captivité.
Les bourgeois de Paris réclamèrent contre cette énorme prétention ; ils
disaient dans leur requête : Ce seroit un
plaisir pour nous et pour nos femmes et filles d'élever des serins à qui nous
apprendrions mille gentillesses et joyeusetez, tandis que ceux achetez au
Pont-aux-Changeurs sont difficiles à instruire, estant trop vieux. Ces plaintes, si justes
d'ailleurs, furent gracieusement accueillies par les maréchaux de France : une
sentence de la Table de Marbre permit aux bourgeois de faire couver des
serins de Canarie, mais sans pouvoir toutefois les vendre ni faire
concurrence aux oiseleurs. ELZÉAR BLAZE, Auteur de la Chasse au
chien d'arrêt, etc. |