HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

LIVRE SIXIÈME. — LA TURQUIE CONTEMPORAINE

 

CHAPITRE XXII. — ABD'UL MEDJID (1859-1861).

 

 

La quadruple alliance et Méhémet-Ali. — Question du Liban. — L'Angleterre au Liban : massacres de 1845. — Le Tanzimat. Convention de Balta-Liman (1849). — Question des Lieux Saints — Guerre avec la Russie : opérations sur le Danube. — Campagne de Crimée. Traité de Paris (1856). — Hatti-Humayoun de 1856. — Massacres des chrétiens A Djedda, au Liban et en Syrie : héroïsme de l'émir Abd-el-Kader. Intervention de la France. — Mort d'Abd'ul Medjid : son caractère.

 

La quadruple alliance et Méhémet-Ali.

Le fils aîné de Mahmoud, Abd'ul Medjid, lui succéda. Son premier acte fut de confier le sceau à Khosrew-Pacha et d'imprimer une nouvelle impulsion aux opérations militaires. Mais la Porte n'avait pas d'armée à opposer à Ibrahim, et la défection du kapoudan-pacha Ahmed qui, en haine du grand-vézir, passa avec toute la flotte à l'ennemi, lui porta le dernier coup. Le Divan allait se plier aux exigences de Méhémet-Ali, quand les puissances européennes intervinrent et invitèrent le sultan à ne rien décider sans leur concours (28 juillet 1839).

La question d'Orient était officiellement posée ; un moment, on put croire qu'elle allait entraîner une conflagration universelle. L'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, signèrent avec la Porte (15 juillet 1840) un traité par lequel le vice-roi conservait la possession héréditaire de l'Égypte et la possession viagère d'Acre, à condition d'évacuer, dans un délai de dix jours, l'Arabie, la Syrie, Candie, etc. En cas de refus, Méhémet-Ali était dépouillé de tous ses États, et les quatre puissances, faisant l'office de gendarmes, se chargeaient de l'exécution de la sentence de déchéance. En France, l'opinion publique prit fait et cause pour L'Égypte ; le ministère Thiers fit de grands préparatifs militaires sur le Rhin et sur la Méditerranée : il était décidé à la guerre. Mais le gouvernement de Louis-Philippe avait inauguré en France la théorie de l'alliance anglaise, il ne voyait que par les yeux de la vieille Angleterre, il oubliait que les alliés de la Grande-Bretagne ont toujours été ses dupes. En outre, bien qu'elle fût née au bruit de la fusillade des trois glorieuses, la monarchie de Juillet répugnait à toute démonstration belliqueuse qui eut pu compromettre la prospérité des intérêts matériels. Devant la volonté expresse du roi de rester inactif, le ministère Thiers donna sa démission, et la France abandonna Méhémet-Ali, qui pensait pouvoir, à bon droit, compter sur son appui.

Le vice-roi essaya, malgré tout, de faire tête à la coalition, mais la disproportion des forces était trop écrasante. Une escadre anglaise bombarda Beyrouth, brûla la flotte égyptienne, débarqua un corps d'armée de 9.000 hommes qui, aidé des Maronites, chassa Ibrahim-Pacha du Liban. Latakieh, Tortose, Tripoli, Saïda, Tyr, tombèrent successivement au pouvoir des alliés ; Acre opposa une vive résistance : la ville est écrasée de bombes, l'arsenal fait explosion et Acre, aux trois quarts détruit, capitule. C'était la base d'opérations d'Ibrahim ; là étaient concentrés tous ses magasins de vivres et de munitions ; la perte de cette place le forçait à la retraite. En même temps, l'amiral Napier se présentait devant Alexandrie et arrachait à Méhémet-Ali un traité qui ne lui laissait que l'Égypte (27 novembre 1840). La Porte voulut pousser jusqu'au bout la victoire de ses alliés ; elle nomma à la place du vice-roi, un autre pacha et proscrivit le vaincu. Mais l'Angleterre la contraignit à. ratifier la convention conclue par sir Napier (2 juin 1841). Enfin le traité du 15 juillet 1841, révisant les traités d'Andrinople et d'Unkiar-Skelessi, ferma les détroits aux bâtiments de guerre de toutes les nations.

 

Question du Liban.

L'évacuation de la Syrie par les troupes d'Ibrahim avait livré la province à l'anarchie et au désordre. N'étant plus contenus par l'impitoyable justice 'd'Ibrahim, les musulmans coururent sus aux chrétiens qui avaient à expier la prédominance que leur avait accordée le fils du vice-roi.

Lors de l'extinction de la famille de Maan, au commencement du dix-huitième siècle, le sceptre du Liban était passé dans la famille de Chehab. L'émir Chehab, descendant du prophète, époux de la fille du dernier émir de la famille de Maan, avait été reconnu prince du Liban par tous les chefs de la montagne et le pacha de Saint-Jean-d'Acre. Ce fut sous la famille de Chehab que se constitua la féodalité au Liban ; pour récompenser les principaux-chefs qui l'aidèrent dans ses guerres, l'émir leur donna, à titre de gouvernement, divers districts du Liban. A côté de la famille musulmane de Chehab grandissait la famille Druse des Djomblatt, qui comptait plusieurs pachas parmi ses ancêtres et avait dû, par cela même, faire profession publique d'islamisme, les mahométans seuls pouvaient alors parvenir à ce haut grade. La mort du chef de cette famille, Scheïkh-Béchir-Djomblatt, étranglé à Saint-Jean-d'Acre par ordre d'Abd'ullah-Pacha affermit irrévocablement l'autorité de l'émir Beschir-Chehab. Quand Méhémet-Ali s'empara de la Syrie, l'émir Beschir embrassa son parti, mais Ibrahim s'aliéna les montagnards en voulant les astreindre à livrer leurs armes. Les Anglais intriguèrent auprès des Maronites pour les exciter à se soulever contre les Égyptiens et répandirent parmi eux le bruit qu'Ibrahim allait établir de force la conscription militaire. Un émissaire du Cabinet de Saint-James, M Wood, fut l'âme de ces menées ; il promit, au nom de son gouvernement, la reconnaissance solennelle et la confirmation de tous les privilèges du Liban, en récompense de la coopération des montagnards. Le 29 mai, l'établissement d'un cordon sanitaire autour de Beyrouth ; nécessité par la peste de Damas, fit croire aux montagnards à des mesures coercitives pour les punir de leur opposition au désarmement. Une insurrection éclata et en peu de jours Beyrouth, Tripoli, Saïda, furent bloquées par les Maronites. Bien que battus par Osman-Pacha, les montagnards, en harcelant les Égyptiens, en enlevant leurs convois, en permettant aux anglo-autrichiens de débarquer tranquillement, en leur laissant le libre passage des défilés de la montagne, eurent la plus grande part à la ruine des espérances de Méhémet-Ali. En vain la France s'efforça d'éclairer les Maronites sur leurs véritables intérêts ; en vain l'émir Beschir adressa à son peuple la proclamation suivante :

« L'arrivée des Anglais dans la rade de Beyrouth n'a d'autre but que de vous séduire en vous induisant dans une fatale erreur.

« En conséquence, quiconque recevra des écrits révolutionnaires de leur part devra les remettre à mes fils, les émirs ; en cas contraire, il sera puni de mort.

« Quiconque recevra des armes, des munitions ou des provisions sans l'autorisation de mon gouvernement, sera puni de mort.

« Quiconque fera bon accueil aux espions qui viendraient exciter à la révolte sera également puni de mort. »

Rien n'y fit : les Maronites persistèrent dans leur aveuglement et l'émir Beschir, traîtreusement emmené en captivité par les Anglais et vendu par eux aux Turcs, alla mourir prisonnier à Kadikeuy.

A l'émir succéda son neveu, l'émir Beschir-el-Kassem, que la Porte avait investi du pouvoir le 3 septembre 1840. Prince faible et incapable, le nouvel émir n'était pas à la hauteur de la situation ; les Anglais qui n'avaient qu'un but, ruiner l'influence française en Syrie, s'attachaient à fomenter dans le Liban des troubles qui leur permissent d'y prendre pied. Ils exploitèrent les différences de races, les divergences de religion ; ils excitèrent les Druses contre les Maronites, les musulmans contre les chrétiens, et firent naître dans la montagne, jusqu'alors unie, l'antagonisme des races et les haines religieuses. Les Maronites, catholiques et attachés à la France par des liens séculaires parurent aux Anglais trop difficiles à être gagnés ; leur perte fut résolue. Les Druses, qui affectaient toutes les religions et qui au fond n'en avaient probablement aucune, devinrent les auxiliaires et les instruments des intrigues britanniques. Les Maronites, cependant, avaient combattu contre Ibrahim pendant que les Druses lui restaient fidèles ; ils avaient la parole de l'Angleterre, qui s'était engagée d'honneur envers eux, mais des considérations de ce genre n'ont jamais eu qu'une médiocre valeur aux yeux des politiciens anglais.

Les excitations des agents anglais ne tardèrent pas à porter leurs fruits : une insurrection druse renversa l'émir. Dirigés surtout par Scheïkh-Hamoud-Abou-Naked, les Druses incendièrent les villages de Balaadda et de Haddet en vue même de Beyrouth et attaquèrent Deir-El-Kamar ; mais après un combat de quatre jours dans les rues de la ville, ils durent se retirer précipitamment (octobre 1841). M. Wood, celui dont les promesses avaient procuré aux Anglo-Turcs l'appui des Maronites prenant ouvertement parti pour les Druses, osait écrire au général turc : « L'opiniâtreté avec laquelle les chrétiens tâcheront de maintenir leur position et leur ascendant dans le mont Liban, prolongera cette guerre civile, ce qui fournira l'occasion aux ennemis des intérêts de la Sublime-Porte de détruire à jamais l'autorité turque dans ces provinces. »

Sélim-Pacha envoyait à Deir-El-Kamar deux officiers qui, insultés, maltraités par les Druses, étaient amenés à présider eux-mêmes au désarmement illégal et à la reddition de la ville. Malgré leur présence, la ville était pillée et l'émir maltraité et dépouillé de ses armes. Nedjib-Pacha, gouverneur de Damas approvisionnait les Druses et leur fournissait en abondance toutes les munitions dont ils avaient besoin. Des troupes irrégulières expédiées de Damas, campaient dans la montagne et y commettaient les plus grands excès. Dans les derniers jours d'octobre 1841, Scheïkh-Chebli-El-Hanan, chef des milices irrégulières de Nedjib-Pacha, à la tête des Druses du Haouran, se présentait au village maronite d'Hassébéyah, au nom de Sélim-Pacha, opérait le désarmement des habitants et les faisait massacrer ensuite. Le viol, le pillage, l'incendie, attestèrent la rage des Druses : des femmes enceintes furent éventrées, des enfants écartelés. La Porte, saisissant l'occasion, destitua brusquement l'émir Beschir, envoya dans le Liban le sérasker Mustapha-Pacha à la tête d'un corps de troupes et plaça à Deir-El-Kamar un gouverneur ottoman, Orner-Pacha, dont l'administration juste et ferme fut accueillie avec joie par les chrétiens. Les puissances signataires du traité de 1840, protestèrent contre l'établissement du gouvernement direct des Turcs dans le Liban, et la France demanda le rétablissement de la famille de Chehab. La Porte était disposée à céder sur le premier point. « Quant à Orner-Pacha, on ne tient guère à sa personne, » écrivait le ministre des affaires étrangères, Sarim-Effendi ; quant au second, elle proposa aux ambassadeurs l'envoi d'un commissaire adjoint à Mustapha, chargé de faire une enquête sur la situation du Liban, Vely-Pacha Zadé Sélim-Bey, un des petits fils d'Ali de Tébélen, échappé au massacre de sa famille (17 mars 1842). Pendant toute sa mission, Sélim-Bey ne bougea pas de Beyrouth et refusa de recevoir, sans le consentement préalable de Mustapha-Pacha, les pétitions qui lui furent présentées en faveur de la famille de Chehab. Il adressa à son gouvernement des rapports où il représentait la population comme répugnant profondément au retour de la famille de Chehab et briguant la faveur d'être gouvernée par un pacha. Il fabriqua de faux cachets et les apposa au bas de prétendues pétitions d'habitants de la montagne. Le 15 septembre, la Porte proposa aux puissances la destitution d'Omer-Pacha, le seul Turc qui, avec Essad-Pacha, ait laissé des regrets au Liban, et la nomination de kaïmakans musulmans pour les Druses et les chrétiens. Le Divan ne déviait pas une minute de la ligne de conduite qu'il s'était tracée : mettre le Liban sous l'obédience directe de la Porte. Après neuf mois de négociations ardues et épineuses, l'institution de deux kaïmakans, un Druse, un chrétien, fut adoptée à titre provisoire. La diplomatie se flattait d'avoir remporté une victoire, mais la Porte ne s'y trompa pas, et Selim-Effendi, dans un mémorandum remis aux ambassadeurs, n'hésita pas à déclarer cette mesure mauvaise et Rifaat-Pacha la qualifiait de guerre civile organisée. La Porte fidèle à ses plans, détacha du Liban le district de Djebaïl et l'incorpora au pachalik de Tripoli. Les Maronites protestèrent contre cette décision, violation formelle de leurs privilèges et des promesses faites par la Turquie et les coalisés de 1840 et contraire à l'arrangement de 1842. L'archevêque maronite Murad, dans un mémoire adressé aux représentants des cinq puissances à Constantinople, s’écriait :

« Ainsi tout un pays exclusivement chrétien, qui s'étend aux plus hautes cimes du Liban, avec la vallée sainte, berceau des chrétiens maronites, de ces chrétiens qui seuls ont résisté avec succès en Syrie, dès les premiers temps de l'islamisme, au torrent de l'invasion musulmane, Cana-bine, la résidence vénérée de leur patriarche, les villages d'Édir et de Behéirra ombragés par les cèdres où jamais les Turcs n'avaient pu parvenir et d'où en dernier lieu encore les troupes albanaises de Mustapha-Pacha avaient été victorieusement repoussées ; en un mot tous les lieux les plus chers et les plus vénérés des chrétiens libanais devraient subir le gouvernement direct d'un pacha turc. Si jamais cette nouvelle usurpation, aussi exorbitante qu'essentiellement contraire à l'engagement conclu dernièrement entre la Porte et les puissances médiatrices dans l'affaire libanaise, pouvait être tolérée par elles, il ne resterait plus aux chrétiens du Liban qu'à choisir entre un effort désespéré pour défendre le berceau sacré de leur nation, se mettant en lutte ouverte avec les autorités de la Porte ou bien émigrer de leur chère patrie qu'ils avaient su défendre en de meilleurs temps. »

Ce pays de Djebaïl, composé de sept districts était une des possessions de la famille de Chehab ; c'était une des raisons qui avaient décidé le gouvernement ottoman à l'annexer au pachalik de Tripoli. On affaiblissait ainsi l'élément chrétien dans la montagne et on diminuait le nombre de ceux qui élevaient la voix en faveur des Chehab.

Le gouvernement de la Syrie avait été confié à un vieillard doué d'une haute raison, d'une grande tolérance, animé d'un profond esprit de douceur et d'équité, Essad-Pacha. Dès les premiers jours, il se heurta à une inextricable difficulté, l'organisation des districts mixtes. Deux systèmes étaient en présence, à Stamboul : celui d'une ligne géographique séparant les territoires druse et maronite ; celui de sous-kaïmakans druse et maronite résidant, le premier dans le territoire soumis à l'émir chrétien, le second dans le territoire soumis au chef druse. Dans le premier système, on laissait des districts de chrétiens tout entiers sous la juridiction des Druses, tandis que mille Druses à peine se trouvaient enclavés dans celle des Maronites. On livrait les Maronites à leurs adversaires, les victimes étaient sous la dépendance des bourreaux. C'était le système du consul général d'Angleterre en Syrie, c'était celui que défendait l'ambassadeur d'Angleterre. Le second plaçait à côté de l'émir une autorité subalterne rivale et assez peu compatible avec l'organisation féodale des Druses. C'était le plan du consul de France à Beyrouth, le seul qui permit de sauvegarder les intérêts des Maronites et empêchât de sacrifier indignement une majorité honnête et laborieuse, à une minorité féroce, pillarde et indisciplinée. Essad-Pacha déclara nettement à la Porte qu'il ne pouvait exécuter les ordres qu'il avait reçus sans recourir à la force des armes, il concluait en proposant la restauration de l'émir Beschir. A la lecture du rapport d'Essad-Pacha, la Porte décida l'envoi d'un nouveau commissaire, Halil-Pacha, favori et gendre du sultan, grand amiral de l'empire. Elle voulait savoir, disait-elle à l'ambassadeur de France, si la présence d'un des grands officiers de l'empire ne faciliterait pas, par son seul effet moral, la tâche qu'Essad-Pacha avait reconnue impossible, et si les lumières de Halil-Pacha ne feraient pas disparaître les obstacles. La Porte se déclarait prête à consentir au retour au gouvernement unique de la montagne, confié aux mains d'un prince de la famille de Chehab, si l'examen des faits amenait Halil-Pacha à partager les idées d'Essaad-Pacha. Le premier acte de Halil-Pacha, à son débarquement, fut une proclamation où il déclarait que la restauration de la famille de Cheltab était impossible et qu'il n'y aurait aucun pardon pour ceux qui oseraient élever la voix en faveur de l'émir Beschir et des Chehab. Il combattit vigoureusement l'opinion d'Essad-Pacha et déclara nettement qu’il n'y avait qu'un gouverneur turc, relevant du muchir de Saïda qui put faire régner l'ordre au Liban (juillet 1844).

 

L'Angleterre au Liban : massacres de 1845.

L'Angleterre n'avait jamais pu voir sans jalousie la prépondérance politique et commerciale que la France exerçait en Syrie ; elle cherchait toutes les occasions de la détruire et d'élever son influence sur les ruines de l'influence française. La restauration de la famille de Chehab eut porté un coup mortel à ses espérances, aussi ne négligea-t-elle rien pour combattre Essad-Pacha et faire triompher auprès du Divan, déjà trop disposé à les accueillir, les idées de Halil-Pacha. Le catholicisme assurait à la France les sympathies de la population chrétienne du Liban. Avant tout il fallait détruire le catholicisme en Syrie. L'Angleterre commença une énergique propagande protestante, mais les missionnaires anglicans, calvinistes, piétistes, méthodistes, échouèrent complètement auprès des Maronites invinciblement attachés à leur foi. Les Druses, sans religion positive, toujours prêts à pratiquer extérieurement tous les rites et à professer toutes les croyances, offraient des esprits plus faciles à convertir en apparence. Dès les premiers jours ils avaient offert leurs services à la Grande-Bretagne qui les prit sous sa protection et les couvrit de son égide : l'établissement de la domination druse dans le Liban devait, pensait-elle, lui donner la prééminence en Syrie. La lutte contre l'influence française et le catholicisme réunit l'Angleterre épiscopalienne, la Prusse luthérienne, l'Amérique calviniste et la Russie schismatique, guidées, les unes, par la passion religieuse, les autres par la haine politique. Le consul général britannique en Syrie était alors le colonel Rose, depuis chargé d'affaires à Constantinople en 1853, commissaire de la reine auprès de l'armée française en Crimée, pair d'Angleterre sous le nom de lord Strathnairn et commandant général des troupes anglaises en Irlande. Il manifesta hautement sa préférence pour les Druses, se fit leur avocat, appuya leurs prétentions, produisit leurs réclamations, pallia leurs torts, excusa leurs crimes, calomnia leurs adversaires. Quand le consul de France lui rappelait que c'était en faveur des Maronites qu'avait lieu l'intervention européenne : « Vous pouvez, disait-il, tenir un pareil langage, mais je ne saurais m'y associer. »

Quand la Porte ordonna que les chrétiens des districts mixtes seraient soumis aux Druses, le colonel Rose pressa Essad-Pacha d'employer la force pour imposer ce décret ; il alla même jusqu'à menacer le vézir. Ce fut lui qui émit le projet de transplanter en masse les Maronites des districts mixtes et parvint à le faire adopter en principe par la conférence des ambassadeurs. Mesure tellement odieuse et révoltante que la Porte refusa d'y adhérer !

« Il a tout fait auprès du pacha pour nous contraindre à nous soumettre, écrivaient à lord Aberdeen, les députés du Liban (3 avril 1844), et il a dit qu'il ne cesserait d'employer tous les moyens pour nous obliger à subir ce joug. Il a parlé ainsi : « Puisque vous êtes ruinés et massacrés vous devez vous soumettre aux Druses. »

Cependant la diplomatie française, grâce à l'énergie du chargé d'affaires à Constantinople, M. His de Butenval, avait obtenu de la Porte la mise en pratique des idées du consul de France à Beyrouth, M. Poujade. Dans les villages mixtes furent installés deux vekils (sous-gouverneur), l'un pour les chrétiens, l'autre pour les Druses, relevant, les uns du kaïmakan chrétien, les autres du kaïmakan druse (sept. 1844). L'ambassade d'Angleterre essaya par tous les moyens d'empêcher la Porte de souscrire à cet arrangement équitable : elle ne put y parvenir, mais sir Strafford fit insérer, après coup, dans des ordres émanés du Divan, que les vekils chrétiens relèveraient du kaïmakan druse. Les Maronites refusèrent d'obéir : plutôt que d'être soumis aux Druses, ils préféraient relever du muchir de Saïda. Le kapoudan-pacha, entièrement circonvenu par le colonel Rose, voulait faire marcher les troupes contre les Maronites ; Essad-Pacha, dont la mésintelligence avec Halil-Pacha croissait de jour en jour, refusa péremptoirement.

« Le grand amiral ignore la nature des choses et du pays, dit-il au consul de France, j'ai eu beaucoup de peine à lui résister et à l'empêcher de faire des actes qui auraient amené dans la montagne une conflagration que, seul, j'ai pu conjurer jusqu'à présent. » Le rappel d'Essad-Pacha et son remplacement par Mohammed-Vedgi-Pacha (mars 1845), laissèrent le kapoudan-pacha et le colonel Rose libres de toute entrave.

Le projet de soumettre les vekils chrétiens au pacha de Saïda, ne pouvait qu'être accepté par la Porte ; les Druses se voyaient arracher leur proie ; l'influence anglaise avait le dessous ; le protestantisme allait, par cet insuccès, perdre le fruit des soi-disant conversions opérées parmi les Druses. Ceux-ci, excités par le colonel Rose, sûrs de l'appui du kapoudan-pacha et de la complaisance des autorités ottomanes, préludaient par des menaces et des assassinats isolés aux massacres qui allaient rendre l'année 1845 si tristement célèbre. Halil-Pacha, tout en protestant de son désir de maintenir l'ordre et de son impartialité, massait les troupes ottomanes dans les villages chrétiens, faisait désarmer les Maronites quand l'occasion se présentait et autorisait la rentrée des scheïkhs exilés à la suite des massacres de 1841. Le 30 avril, les Druses couraient sus aux chrétiens dans tout le Liban, et les massacres commencèrent. Bien qu'inférieurs en nombre, mais organisés féodalement et militairement, commandés par des chefs braves et habitués aux armes, secourus par les troupes turques lorsqu'ils étaient les plus faibles, les Druses écrasèrent les Maronites, malgré leur résistance désespérée. Le commandant des troupes turques, Daoud-Pacha, prit ouvertement parti pour les Druses ; il appartenait à ce parti fanatique pour qui le meurtre d'un chrétien est une œuvre pie et un moyen assuré, de gagner le ciel. Scheïkh Seyd Djomblatt, que les Anglais voulaient faire nommer kaïmakan druse, annonça à tous les scheïkhs qu'ils pouvaient compter sur la complicité du général ottoman.

« Chers frères, illustres scheïkhs et notables de Harroub, vous n'ignorez pas que la nation des infidèles chrétiens s'est levée contre les musulmans qui reconnaissent un Dieu unique. La Sublime-Porte nous a accordé la faveur de tomber sur eux et d'effacer leurs traces ; et Son Excellence, notre maître, l'illustre Daoud-Pacha, nous a autorisés et nous a aidés à leur faire la guerre avec les troupes impériales. Venez attaquer Dublie ; les soldats qui s'y trouvaient en sont sortis, par ordre de S. E. Mustapha-Bey ; faites donc une guerre de religion et ne craignez rien, car nous et la Porte nous ne faisons qu'une seule main. »

Le 5 mai, Hamoud-Abou-Naked, le même qui avait pillé Deir-El-Kamar en 1841, et Scheïkh-Hattar, entraient à Abbey, occupé par les troupes ottomanes. Des ordres sévères avaient été donnés pour qu'on respectât les propriétés et la vie des missionnaires protestants américains et anglais qui habitaient le village ; seul le couvent français des capucins n'était protégé par aucune force. Les Druses envahirent le couvent, et pendant que les troupes turques assistaient à cette scène l'arme au pied, massacrèrent le supérieur, le père Charles de Lorette, ainsi que deux prêtres maronites, mirent le feu à l'église et brûlèrent les cadavres des victimes. Les chrétiens réfugiés dans le palais de l'émir Essad-Chehab, forte et massive construction, se battirent en désespérés ; les missionnaires américains, tranquilles spectateurs du meurtre des prêtres catholiques, intervinrent alors auprès de Mustapha-Bey et firent accorder une capitulation aux débris de la population d'Abbey. Pour bien apprécier le rôle joué pendant toute cette période par les propagandistes protestants, il suffit de citer quelques paroles échappées au consul des Etats-Unis. La veille de l'assassinat du père Charles, ce diplomate disait, à Beyrouth, dans un salon :

Nos missionnaires n'ont rien à craindre puisque ce sont les Druses qui mettent le feu aux villages chrétiens[1]. Cette phrase sinistre n'a pas besoin de commentaires, mais quelle lumière ne jette-t-elle pas sur les agissements de la philanthropique Angleterre et de la libérale Amérique.

Ce qui avait donné à Abou-Naked la hardiesse d'égorger des Français et d'incendier des établissements où flottait le drapeau tricolore, c'était la certitude de l'impunité et l'assurance qu'il avait reçue de la connivence des autorités ottomanes. C'était le scheïkh Seyd-Djomblatt qui lui avait tracé sa marche d'opérations ; la lettre suivante, Alise par le consul de France sous les yeux de Vedgi-Pacha et reconnue par lui comme émanant bien du prince de Moktara, en fait foi.

« Illustre frère, père de Kassem, vénérable scheïkh Hamoud, vous avez sans doute appris ce que la nation des infidèles chrétiens a fait chez nous dans le Chouf ; si la Porte et ses troupes ne nous avaient pas secourus, ils nous auraient dispersés. Maintenant nous avons été autorisés, ainsi que les autres rassemblements des Druses, par S. E. l'illustre Daoud-Pacha à tomber sur la nation chrétienne et à l'anéantir. Conformément à cette autorisation, il est de votre devoir de vous lever, sur-le-champ, avec vos hommes, de tomber sur les chrétiens du Chabbar et de Dublie, de brûler leurs maisons, et de faire en un mot contre eux ce que vous avez fait la première fois. Ne craignez rien, les troupes mêmes qui sont à Abbey ont l'ordre de vous aider ; c'est donc le moment de profiter de l'occasion pour anéantir cette nation perverse. »

Malgré les plaidoyers des agents anglais en faveur des Druses, malgré le colonel Rose, malgré le secrétaire oriental de l'ambassade anglaise, M. Alison qui vantait la tolérance religieuse des Druses, les ambassadeurs, à Constantinople, firent d'énergiques remontrances à la Porte. On leur donna un semblant de satisfaction par la feinte destitution de Halil-Pacha qui passa du ministère de la marine au ministère du commerce, et le ministère des affaires étrangères annonça pompeusement qu'il allait lui-même, sur les lieux, donner satisfaction aux demandes de l'Europe.

Le consul de France à Beyrouth avait déployé, pour protéger les Maronites, une énergie et une activité non moins grandes que celles que le colonel Rose dépensait pour les persécuter ; mais M. Poujade était, à chaque instant, arrêté par les ordres du ministère Guizot, dont la timidité n'osait envisager l'effrayante perspective d'un désaccord avec l'Angleterre, tandis que son collègue avait carte blanche pour agir et était toujours sûr d'être soutenu par sir Strafford. Abou-Naked, l'assassin du père Charles de Lorette, avait cependant sur les instances de M. Poujade, fini par être arrêté, après avoir promené la dévastation dans le Liban. Les prêtres égorgés, les enfants écorchés, les femmes violées, traînées nues à la queue des chevaux, toutes les atrocités imaginables avaient marqué le passage de ce bandit. Chékib-Effendi, le ministre des affaires étrangères, le déféra à un tribunal musulman, pour être jugé sans passion, avec impartialité, suivant la loi musulmane et après la déposition des témoins. Déclaré innocent, il sortit triomphalement de Beyrouth, entouré d'une brillante cavalcade de cavaliers druses armés jusqu'aux dents, et escorté de Chékib-Effendi qui l'accompagna jusqu’à Deir-El-Kamar. Pour bien prouver aux Maronites qu'ils n'avaient rien à attendre de la France, pour leur démontrer qu'elle était impuissante à leur faire rendre justice, les autorités ottomanes allèrent plus loin ; elles s'attaquèrent directement au consulat de France.

Chékib-Effendi, débarqué à Beyrouth, le 14 septembre, eut le lendemain une entrevue avec les consuls et leur demanda de faire retirer, dans un délai qu'il fixerait, tous les nationaux qu'ils avaient dans la montagne. Adhérer aux injonctions du commissaire de la Porte c'était livrer à la merci des troupes ottomanes tous les couvents occupés par des religieux, sous la protection de la France, les églises, les écoles, les bibliothèques ; c'était la ruine certaine des couvents de femmes, des établissements religieux, maronites et melkites, qui couvrent le Liban. Chékib-Effendi déclara qu'il ne pouvait protéger la vie de ceux qui n'obtempéraient pas à ses injonctions. Ordre fut donné de désarmer la montagne ; les troupes de Namyck-Pacha, commandant l'armée d'Arabistan, étaient venues renforcer celles de Daoud-Pacha, mais c'était uniquement aux Maronites qu'on s'attachait à enlever les armes. La plupart du temps les armes enlevées aux chrétiens étaient données aux Druses. Les troupes ottomanes ne respectaient rien, elles s'installaient dans les couvents, pillaient les églises, les profanaient ; le couvent des jésuites à Gazir était saccagé par les soldats d'Ibrahim-Pacha, enfin Halil-Medaouar, interprète arabe du consulat de France, envoyé pour s'opposer aux massacres dont les chrétiens étaient menacés, était arrêté, à Souk, à cinq heures de Beyrouth, et jeté en prison. M. Poujade réclama énergiquement auprès du muchir ; pour toute réponse on administra la bastonnade au drogman du consulat.

M. Poujade « heureusement n'avait pas d'instructions ; » il ne prit conseil que de l'honneur et de la dignité du nom français ; il donna l'ordre à la frégate la Belle-Poule, alors en rade à Beyrouth, de débarquer et de délivrer, par la force, le prisonnier. Le commandant d'Ornano s'apprêta à bombarder Beyrouth ; les chaloupes furent mises

à la mer, et une compagnie de débarquement prit position sur le rivage pendant que la frégate s'apprêtait à la soutenir de son feu. Ibrahim-Pacha effrayé, céda et remit Halil-Medaouar aux mains de l'officier français.

Le scandaleux acquittement du scheïkh Hamoud-AbouNaked avait eu le don de lasser la patience de l'ambassadeur de France. Le 16 octobre 1845 il adressa à Ali-Effendi un ultimatum ainsi conçu :

1° Réintégration immédiate des sujets français dans leurs établissements avec dommages-intérêts pour ceux qui ont été contraints de les quitter par suite du refus de protection.

2° Appel à Constantinople de Scheïkh-Hamoud, pour qu'il y soit statué sur sa conduite.

3° Recherche de ses complices.

4° Payement des indemnités dues pour les couvents d'Abbey.

Ali-Effendi essaya d'user de moyens dilatoires ; M. de Bourqueney exigea une réponse catégorique ; le 18 la Porte acceptait intégralement l'ultimatum de la France ; Scheïkh-Hamoud était exilé comme réparation politique, et l'officier qui commandait Abbey traduit devant un conseil de guerre.

Depuis cinq ans l'anarchie désolait le Liban ; la Porte ne pouvant établir une autorité directe, finit par s'occuper sérieusement de l'organisation de la montagne. Le principe de la séparation des deux races sous deux chefs distincts prévalut ; l'institution des vekils subsista dans les districts mixtes ; deux conseils siégèrent auprès du kaïmakan druse et du kaïmakan chrétien, présidés, le premier par l'émir druse, le second par l'émir chrétien. Chaque Divan eut dix membres, cinq juges et cinq conseillers dont deux Druses, deux Maronites, deux melkites, deux Grecs, deux musulmans. Les deux conseils répartissaient les impôts dont la perception et le recouvrement étaient confiés aux kaïmakans, aux mokatadjis, aux vekils. Dans chaque conseil les juges prononçaient dans les questions judiciaires ; toutefois, le kaïmakan, sur l'appel de la partie condamnée, était tenu de faire réviser le procès. Si dans les questions d'impôts, le conseiller et le juge d'une secte se refusaient à signer le rôle d'impôt, en prétextant qu'il était préjudiciable aux intérêts de ceux qu'ils représentent, l'affaire était déférée au muchir qui statuerait en dernier ressort. Toute sentence devait être, au préalable, revêtue de la signature du kaïmakan. Les appointements des membres des conseils étaient fixés à 1.500 francs par an, ceux du substitut du kaïmakan à 1.800 francs, ceux du kaïmakan à 48.000 francs. Lorsque les deux divans possédaient l'appui de la Porte, ils annihilaient le pouvoir des kaïmakans qui n'étaient' alors que les premiers commis des medjliss. Les chrétiens étant en majorité dans le divan, six contre quatre, avaient un organe légal pour faire entendre leurs plaintes en cas de lésion de leurs intérêts. C'était l'établissement du régime municipal qui ne pouvait qu'amoindrir, le pouvoir féodal de l'émir et des mokatadjis druses. Les Druses n'acceptèrent pas sans murmurer cette organisation qui leur arrachait leur proie ; le Liban continua à s'agiter sourdement jusqu'au jour où une immense tuerie des chrétiens dût, cette fois, amener l'intervention armée de la France.

 

Le Tanzimat. Convention de Balta-Liman (1849).

Les réformes se poursuivaient activement, malgré l'opposition du parti rétrograde. Dès son avènement, Abd-ul-Medjid avait montré qu'il entendait marcher résolument sur les traces de son père. Le 3 novembre 1839, en présence de tous les hauts dignitaires de l'empira, de tous les représentants des puissances, le ministre des affaires étrangères donna lecture du célèbre hatti-chérif de Gulkhané. Cet acte portait principalement : 1° sur les garanties qui sauvegardaient la vie, la fortune et l'honneur des citoyens de l'empire ; 2° sur un mode régulier de l'assiette et de la perception de l'impôt ; 3° sur le fonctionnement assuré du recrutement militaire et sur la durée du service. La suppression des monopoles ; la répartition de l'impôt proportionnellement à la fortune de chacun ; la fixation à quatre ou cinq ans de la durée du service militaire ; la promesse d'établir un contrôle pour les dépenses de la guerre et de la marine ; la publicité des débats, dans toutes les causes ; l'égalité de tous devant la loi[2] ; liberté des transactions immobilières[3] ; abolition de la confiscation et retour aux héritiers légaux des biens des criminels. Tel est le programme des réformes que se proposait d'accomplir le nouveau sultan. Elles reçurent le nom de Tanzimat (pluriel du mot arabe Tanzim, ordre, organisation) ; poursuivies pendant le règne d'Abd'ul Medjid et de ses successeurs, elles furent en partie réalisées, et restèrent en partie lettre morte. Les vieux Turcs, changeant de tactique, au lieu de combattre les projets gouvernementaux par l'insurrection, se bornèrent à leur opposer la force d'inertie ; ils ont aussi jusqu'à ce jour paralysé les meilleures intentions et rendu stériles les meilleures mesures de la Porte.

Voici ce qu'écrivaient, en 1867, les consuls anglais de Kustendjé et de Salonique :

« Quelles que soient les intentions du gouvernement, ses mesures sont éludées et privées de toute signification par la mauvaise volonté des autorités locales.

« Devant un tribunal, si un Turc se porte partie plaignante ou défendante, le témoignage d'un chrétien, fut-il en état de produire cinquante témoins chrétiens, n'est pas admis ; il est obligé d'acheter le témoignage de deux musulmans[4]...

« Si le plaignant veut en appeler aux tribunaux supérieurs, on lui oppose des obstacles, des délais de toute nature, et d'ordinaire il retire sa plainte, après avoir encouru des dépenses considérables, outre les vexations et les tracas de tout genre auxquels il s'est exposé[5].

« Le principal grief des chrétiens, c'est-à-dire la non-admission de leurs témoignages devant les tribunaux civils, n'a été écarté qu'en apparence, car, dans les cours mixtes établies depuis, la proportion entre chrétiens et musulmans est telle que les décisions de ces tribunaux ne dépendent que des Turcs...

« Quant aux contributions, n'étant pas lourdes, elles n'auraient pas été oppressives, si elles étaient impartialement et équitablement réparties ; mais malheureusement tout le poids retombe exclusivement sur les classes pauvres et plus particulièrement sur les agriculteurs chrétiens[6]. »

Si les chrétiens continuaient à subir toutes les avanies, toutes les humiliations de l'hilotisme, les musulmans n'étaient pas moins en butte aux violences de la tyrannie.

« L'Europe s'imagine que les chrétiens seuls sont soumis, en Turquie, à l'arbitraire, aux souffrances, aux avilissements de toute nature, qui naissent de l'oppression ; il n'en est rien Les musulmans, précisément parce que nulle puissance étrangère ne s'intéresse à eux, sont peut-être plus indignement spoliés, plus courbés sous le joug que ceux qui méconnaissent le prophète...

« Vos sujets de tout culte sont divisés en deux classes ceux qui oppriment sans frein, et ceux qui sont opprimés sans pitié. Les premiers trouvent, dans le pouvoir illimité que vous exercez et qu'ils s'arrogent, une tentation à tous les vices ; mais les seconds se dégradent eux-mêmes au contact pernicieux de leurs maîtres. Obligés sans cesse de se soumettre à des caprices odieux, ne pouvant même faire parvenir jusqu'au pied de Votre trône leurs plaintes légitimes, car leurs tyrans verraient, dans cet appel respectueux, à votre pouvoir, la pire des séditions, ils contractent l'habitude d'une incroyable lâcheté morale. »

Quel est l'auteur d'une peinture si sombre ? un homme dont personne ne pourra récuser l'autorité ni la compétence, Mustapha-Fazil-Pacha[7] !

Tel est le système dont le maintien est désiré par les adversaires des réformes ; voilà pour quelle cause ils combattent, sous le couvert du zèle religieux. Et ils se disent animés de patriotisme !

La loi du recrutement militaire (1844) amena, en Albanie, une révolte aussitôt réprimée par Reschid-Pacha.

La création de l'université ottomane ; l'institution d'un conseil supérieur de l'instruction : la division de l'enseignement en enseignement primaire, en partie existant, et en enseignement secondaire, tout à créer, jettent les bases de l'organisation de l'instruction publique (1845). L'année suivante sont établis les tribunaux de commerce mixtes, composés mi-partie de musulmans, mi-partie de chrétiens (1846). Enfin, une ordonnance du 15 juin 1850 porte « que l'impôt personnel sera perçu dans les provinces par les primats des quatre nations ; ils procéderont d'après l'état et la fortune de chaque sujet et consigneront l'impôt perçu au patriarcat ou dans les mains du khakham bachi d'où il sera versé au trésor impérial. »

On a vu, par les citations ci-dessus, comment les fonctionnaires de la Porte ont exécuté ses ordres. L'opposition, écrasée dans la rue, s'est retranchée dans la bureaucratie ; là elle défie les ministres et les grands-vézirs. Le pays attend le grand homme qui nettoiera ces écuries d'Augias.

Le contre-coup des événements de 1848, en France, s'était fait sentir dans toute l'Europe ; partout les peuples opprimés se levaient pour la revendication de leur nationalité et de leur liberté ; partout les trônes chancelaient sous les coups de la révolution. La Valachie et la Moldavie ne restèrent pas en arrière, : à la nouvelle de l'insurrection de Vienne, tout le pays prit les armes. Le prince Bibesco s'enfuit, et un gouvernement provisoire s'installa, qui appela aux armes la Bukovine, la Transylvanie, la Bessarabie, et rêva la formation d'un empire roumain. Orner-Pacha envahit les principautés ; aussitôt les Russes entrèrent en Moldavie (20 juin 1848). Le gouvernement provisoire prit la fuite et 60.000 Russes occupèrent la Valachie. Au moment où les relations menaçaient de se rompre entre le sultan et le czar, intervint la convention de Balta-Liman. La Porte recouvrait le droit de nommer les hospodars ; un corps d'occupation mixte devait tenir en bride les deux principautés (1849).

 

Question des Lieux Saints.

La Turquie était tout entière à sa réorganisation intérieure, quand se ralluma la vieille querelle des Lieux saints, querelle qui devait amener la guerre de Grimée. La possession des Lieux saints[8] avait été de tous temps une pomme de discorde entre les Latins, les Grecs et les Arméniens.

D'après les usages de Terre-Sainte, la possession exclusive d'une église par une communauté chrétienne, n'interdit pas aux autres d'y officier : les possesseurs seuls ont le droit de garder les clefs, de réparer et d'entretenir l'édifice, d'allumer les lampes, enfin de balayer (ce qui, aux yeux des musulmans, est le signe le plus remarquable du droit de possession). De tout temps, la garde des Lieux saints avait appartenu aux religieux catholiques, sous la protection de la France. Le firman de 1561 s'exprime ainsi :

« Les clefs des portes de la grotte où est né Jésus, sont a dans la main des Francs et ce, tant avant que depuis la prise de cette ville par le sultan Selim Ier jusqu'à la présente date, sans avoir passé par d'autres mains que les leurs... On n'a point connaissance qu'ils aient cessé de posséder lesdites clefs ni que personne les leur ait contestées et les en ait dépossédés. Ils en sont en possession constante et non interrompue depuis les temps les plus reculés jusqu'au jour de la date du présent acte. »

Un firman d'Osman II (1620) porte :

« Les religieux francs, anciens possesseurs exclusifs de la grande église de Bethléem et de l'église du tombeau de la Vierge, ont volontairement accordé aux autres communions chrétiennes des sanctuaires dans l'église supérieure. Mais la partie inférieure, l'endroit où est né Jésus-Christ, que le salut soit sur lui, est le sanctuaire des religieux francs ; aucune autre nation n'y peut prétendre et il est défendu à chacune d'elles d'usurper désormais ledit lieu ». Le firman fait ensuite défense expresse à tout autre que les religieux francs d'y célébrer la messe.

Le firman de 1633 n'est pas moins précis : il constate d'après des documents anciens et authentiques, que les religieux francs sont en possession des Lieux saints depuis la conquête de Jérusalem par le khalife Omar, que cette possession a toujours été effective ; il ordonne : « que les Francs aient, comme par le passé la possession et la jouissance de la grotte située à Bethléem, dont les Grecs se sont emparés par fraude et en produisant de faux titres en un mot, de tous les lieux dont ils ont eu jusqu'à présent la possession incontestée et que ni les Grecs, ni les Arméniens, ni aucune autre nation chrétienne ne les trouble et les inquiète que dans l’exercice du culte, le préfet des religieux francs ait, comme par le passé, la préséance de tous les religieux des autres nations. »

Cependant, l'année suivante les Grecs, profitant des démêlés de la Porte avec la France, crurent le moment venu de déposséder les religieux francs. Le divan fut acheté et leur donna gain de cause. Cette usurpation dura jusqu'en 1673, époque où fut reconnu à la France le droit formel et exclusif de protection des Lieux saints. Les Grecs ne se tinrent pas pour battus, ils mirent en jeu tous les ressorts de l'intrigue, dans laquelle ils étaient, depuis longtemps, passés maîtres. Les drogmans de la Porte, tous de religion et de race grecques, ne se faisaient aucun scrupule de travestir les rapports transmis au Divan et d'altérer impudemment la vérité ; ils avaient du reste, pour les seconder, tous les ennemis de la France.

Dignes précurseurs de Basile, les Grecs usèrent habilement de la calomnie ; ils ne cessèrent de représenter les religieux francs comme les espions de la France et les instigateurs d'une nouvelle croisade. Ils employaient, en même temps, des moyens plus efficaces et encore plus indignes de gens qui se prétendaient chrétiens : ils s'engagèrent à payer, en outre de l'impôt, des redevances annuelles, au profit des mosquées. C'est ainsi qu'en 1676, ils obtinrent de Mahmoud Ier les clefs, les tapis et les lampes du sanctuaire de Jérusalem : ils les avaient payés mille piastres de rente pour la mosquée de Sultan-Ahmed. Suleyman II restitua aux religieux francs tout ce dont ils avaient été dépouillés (1690). Les Grecs, sans se décourager, continuèrent sourdement leurs menées, et, en 1757, grâce à un odieux guet-apens, leurs bassesses, leurs perfidies et leurs trahisons furent enfin couronnées de succès.

« Des pèlerins grecs ayant pillé le couvent catholique de Jaffa, cette escarmouche amena une attaque générale. En effet, peu de jours après, à Jérusalem, les schismatiques assaillirent les religieux et les catholiques enfermés dans l'église du Saint-Sépulcre, brisèrent leurs lampes, dispersèrent leurs ornements ; puis, armés de procès-verbaux achetés à grands frais, ils se déclarèrent insultés eux-mêmes et se plaignirent au Divan de la prétendue irruption des Latins. Enfin trouvant le grand-vézir favorable à leurs vœux, ils levèrent le masque et présentèrent une requête tendant à déposséder entièrement les prêtres francs des Lieux saints Le grand-vézir fit paraître un hatti-chérif qui porta la première et la plus vive atteinte à nos privilèges. Cette ordonnance chassait les Latins de l'église de la Vierge et de la grande église de Bethléem, et mettait sous la protection des Grecs le Saint-Sépulcre et plusieurs autres sanctuaires. Les protestations des ambassadeurs français contre cette spoliation, fréquemment renouvelées dans la suite, furent toujours sans succès[9] ». Les usurpations marchèrent alors rapidement surtout pendant la Révolution française : en 1808, grâce à l'appui incessant et infatigable que leur prêtait la Russie, les Grecs s'étaient emparés de tous les Lieux saints. Cet état de choses dura pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, mais au mois de mai 1851, la France, invoquant les capitulations de 1740, réclama de la Porte la formation d'une commission mixte pour procéder à l'examen des titres des Latins et des Grecs. Le cabinet des Tuileries revendiquait : le monument du Saint-Sépulcre, dans l'église du même nom, à Jérusalem ; la grande coupole bâtie au-dessus du Saint-Sépulcre ; la pierre de l'Onction ; les tombeaux des rois francs ; les sept arceaux de la Vierge ; l'église de Gethsémani et le tombeau de la Vierge ; l'église supérieure de Bethléem, avec toutes ses dépendances ; la possession mixte de l'autel du Calvaire.

La Russie opposa son veto aux demandes de la France. Sous cette pression, la commission des Lieux saints, tout en reconnaissant la justesse des réclamations françaises, proposa le maintien du statu quo, hors l'admission des Latins dans le sanctuaire de la Vierge et celle des Grecs dans le sanctuaire de l'Ascension.

Les Grecs triomphaient ; leur insolence ne connut plus de bornes. Confiants dans la protection de la Russie, regardant le czar comme l'arbitre de l'Europe, persuadés de son omnipotence, ils en vinrent à ce degré de folie vaniteuse de prendre leurs rêves insensés pour des réalités : ils songèrent sérieusement à reconstituer le Bas-Empire. Le czar croyait le moment venu de s'assurer l'héritage de l'homme malade : l'Autriche, sauvée par la main puissante de Nicolas, était sous sa dépendance ; l'Allemagne et la Prusse se remettaient à peine de la secousse révolutionnaire de 1848 ; la France était paralysée par des discordes intérieures. L'occasion était favorable, aussi entretint-on les espérances des Grecs et excita-t-on leur outrecuidance. Bientôt la Russie, levant le masque, formula nettement ses prétentions. Le 5 mai 1853, le prince Mentschikoff, arguant d'une interprétation forcée du traité de Kaïnardji, exigea des garanties solides et invariables dans l'intérêt de l'église orthodoxe. Ces garanties, c'était en réalité le protectorat de tous les sujets ottomans de religion grecque.

La Porte, mise en demeure de répondre dans un délai de cinq jours, se déclara prête à donner satisfaction pour les demandes relatives aux pèlerins et aux sujets russes ; « quant aux immunités de l'église grecque, elle prouvait par sa sollicitude constante envers ses sujets chrétiens son intention de ne jamais porter atteinte à ces privilèges. Souscrire à l'engagement exigé par la Russie, ce serait annuler son indépendance. »

Le 18, les relations diplomatiques étaient rompues et le 21, le comte de Nesselrode annonçait à la Porte que les armées russes allaient occuper les principautés jusqu'au jour où elle adhérerait à l'ultimatum du prince Mentschikoff. Deux mois après, les Russes entraient en Moldavie et en Valachie.

 

Guerre avec la Russie : opérations sur le Danube.

A cette injuste agression, la nation ottomane s'émut : le corps des ulémas somma le sultan de déclarer la guerre ou d'abdiquer. Un grand conseil national, composé de toutes les notabilités civiles et militaires, laïques et religieuses, se réunit au sérail, et, sur son avis, la guerre fut décidée (4 octobre).

Les hostilités commencèrent immédiatement. L'objectif de l'armée moscovite était Widdin ; la prise de cette ville lui permettait de gagner la route de Nissa à Sophia, de tourner les Balkhans, d'insurger les provinces grecques de l'empire et de donner la main au royaume hellénique. Le sérasker, Omer-Pacha, avait deviné ce plan : il passa le Danube, occupa-Kalafat, en face de Widdin, et, par une fausse démonstration, attira l'ennemi sur Oltenitza. Après une sanglante bataille de trois jours, Omer-Pacha instruit de l'achèvement des fortifications de Kalafat, évacue Oltenitza et se retire sur la rive droite du Danube (2 novembre). Widdin pouvait désormais braver les Russes.

Mais en Asie, les Turcs étaient battus à Orbelian et rejetés derrière l'Arpatschaï, pendant que leur principal corps d'armée essuyait une défaite complète à Akhalzick (14 novembre). Quelques jours après, l'amiral Nachimof surprenait la flotte ottomane mouillée devant Sinope et l'incendiait (30 novembre) : douze vaisseaux brûlés, 4.000 hommes tués ou noyés, la ville détruite, tels étaient les résultats de cette victoire.

Le sultan invoqua alors l'aide de l'Angleterre et de la France dont les flottes se tenaient en observation dans la baie de Besika. Les deux puissances occidentales offrirent leur médiation : la Russie refusa tout accommodement ; et à Constantinople, les ulémas essayèrent de soulever le peuple pour protester contre les négociations. Le 27 février 1854, l'Angleterre et la France adressent un ultimatum au cabinet de Saint-Pétersbourg, le sommant d'évacuer les principautés et posant le casus belli en prévision d'un refus. En même temps elles signent avec la Turquie un traité d'alliance offensive et défensive, par lequel elles garantissent l'indépendance de l'empire ottoman et les droits du sultan. La Porte, en retour, s'engageait à accomplir les réformes suivantes :

Égalité devant la loi et admissibilité à tous emplois de tous les sujets ottomans, sans distinction de religion ; droit de témoigner en justice accordé aux chrétiens ; établissements de tribunaux mixtes dans tout l'empire ; abolition du kharadj (12 mars 1854).

L'Angleterre, l'ancienne alliée de la Russie et de l'Autriche dans toutes leurs guerres contre la Turquie, et cela en haine de la France, l'Angleterre prenait de concert avec la France la défense de l'empire ottoman. C'est que la Grande-Bretagne n'a jamais fait de politique de principes, elle ne fait que de la politique d'intérêts.

Les opérations militaires avaient repris sur le Danube et donnaient lieu à des combats sanglants, la plupart du temps indécis ; elles ne pouvaient avoir aucune influence sur le sort de la campagne. Selim-Pacha, vainqueur à Litate, refoule l'ennemi sur Radowa (12 janvier 1854), mais il est bientôt à son tour obligé de rétrograder et investi dans Kalafat (28 janvier). Les Russes, prenant l'offensive, passent le Danube sur trois points, Galatz, Ibraïla, Ismaïl, s'emparent de la Dobroudja, battent l'armée ottomane, mettent le siège devant Silistrie, et abandonnant leur plan primitif, concentrent toutes leurs forces devant cette dernière ville. Le siège fut poussé avec vigueur ; dans le courant de mai, six assauts consécutifs furent livrés. Malgré l'héroïsme de ses défenseurs, la ville était aux abois, quand la marche des troupes anglo-françaises et l'attitude malveillante de l'Autriche décidèrent les assaillants à se retirer (28 juin). Défaits à Kavakal et à Giurgewo, les Russes évacuent les principautés que les troupes autrichiennes occupent aussitôt, de l'aveu de la Porte (20 septembre).

La Russie avait entrepris la guerre sainte pour l'exaltation de la religion orthodoxe, elle avait tiré l'épée pour donner Constantinople aux Grecs : c'était, du moins ce que répétaient ses agents, ce que croyait la population grecque de l'empire ottoman. Des prophéties annonçaient que l'année verrait finir la domination musulmane et que le patriarche officierait de nouveau dans Sainte-Sophie rendue à la croix. Les Grecs ont toujours nourri ces illusions, ils s'en repaissent encore. Après la guerre de 1877, lorsque l'armée russe campait aux portes de Stamboul, ils annonçaient hautement que le czar allait leur faire donner Sainte-Sophie ; c'était, disaient-ils, une condition sine qua non de la paix : ils se voyaient déjà maîtres de la ville. Quand la Russie les abandonna comme des instruments usés, ils ont renié la sainte Russie, et les libérateurs d'hier sont devenus d'affreux oppresseurs. Ils se sont tournés vers l'Occident, cet Occident qu'ils détestent et maudissent tout en l'implorant ; ils ont essayé, en exploitant les souvenirs de l'antiquité, d'intéresser à leur cause ces peuples latins qu'ils ont tant insultés et calomniés[10].

Les provinces grecques, cependant, étaient dans la plus grande fermentation : l'Épire, l'Étolie, l'Acarnanie, s'insurgent ; Larisse tombe au pouvoir des rebelles et la Thessalie participe au mouvement. En même temps, le cabinet d'Athènes faisait de grands préparatifs militaires et encourageait la formation de bandes de volontaires qui, sous le commandement d'officiers de l'armée régulière, allaient rejoindre les insurgés. Les réclamations de la Porte appuyées par la France et l'Angleterre, restèrent sans résultat. Un corps d'armée français occupe alors Athènes et le Pirée, et les puissances déclarent la Grèce en état de blocus. Devant cette démonstration, le ministère hellénique s'engage à faire respecter la neutralité. En même temps, les insurgés de l'Acarnanie commandés par Tzavellas étaient battus à Arta et ceux de la Thessalie, commandés par Grivas, écrasés à Mezzovo.

 

Campagne de Crimée. Traité de Paris (1856).

L'armée anglo-française était arrivée à Gallipoli et à Constantinople : après plusieurs discussions assez vives sur la direction à imprimer aux opérations militaires, on se décida à débarquer en Crimée et à investir Sébastopol. Après un siège d'un an, pendant lequel les Russes sont successivement battus à l'Alma, à Balaklava, à Inkerman, à Traktir par les alliés, à Eupatoria par Orner-Pacha, la tour Malakoff, clef des positions ennemies est enlevée d'assaut par les Français, à la suite d'une lutte terrible qui leur coûte 10.000 hommes (8 sept. 1855). Les flottes alliées bombardent tous les parts russes du littoral de la mer Noire, tandis que dans la Baltique elles s'emparent de Bomarsund. La prise de Kars (28 nov. 1855) est la seule compensation de tant de revers. Accablée par ses défaites, la Russie entame des négociations pour traiter de la paix. Au congrès de Vienne (1er février 1856), les plénipotentiaires de l'Autriche, de la France, de la Grande-Bretagne, de la Turquie et de la Russie, signent les préliminaires de la paix. La conférence de Paris (25 février) aboutit au traité de Paris (30 mars) conclu entre la France, l'Angleterre, la Sardaigne[11] et la Porte d'une part, et la Russie, d'autre part. La Prusse et l'Autriche y adhèrent comme puissances garantes.

Ce traité reconnaissait solennellement l'indépendance et consacrait l'intégrité de l'empire ottoman ; il interdisait à n'importe quelle puissance d'intervenir dans les affaires intérieures de la Turquie.

L'article 10 maintenait la fermeture des détroits aux vaisseaux de guerre de tous les pays.

Les articles 11 et 12 ouvraient la mer Noire à la marine marchande de l'Occident.

Les articles 13 et 14 enlevaient à la Russie et à la Porte le droit d'élever des arsenaux militaires sur le littoral du Pont-Euxin.

Par les articles 20 et 21, la Russie cédait à la Moldavie une portion de la Bessarabie et les bouches, du Danube, lesquelles étaient placées sous la surveillance d'une commission européenne.

Enfin le protectorat de la Russie sur la Serbie, la Valachie et la Moldavie était aboli. Les principautés conservaient tous leurs privilèges, sous la suzeraineté de la Porte, et étaient placées sous la protection de l'Europe ; elles jouissaient d'une administration indépendante et nationale, de la liberté de culte, de législation, de commerce et de navigation.

Quelques jours auparavant avait paru un hatti-humayoun (18 février 1856) qui confirmait les promesses du hatti-chérif de Gulkhanè, proclamait la liberté des cultes, reconnaissait l'égalité civile de tous les sujets de l'empire, établissait une nouvelle assiette de l'impôt et admettait les non-musulmans au service militaire.

 

Hatti-Humayoun de 1856.

Étaient abrogées : la loi qui condamnait à. mort tout chrétien qui, après avoir embrassé l'islamisme, retournait à sa foi première ; la loi qui, en cas de mariage-mixte, exigeait que les enfants fussent élevés dans la religion musulmane.

L'article 8 formulait le principe de l'admissibilité des chrétiens à tous les emplois et l'article 6 défendait « toute qualification blessante ou injurieuse pour une classe quelconque des sujets de l'empire. » Le hatti-chérif de Gulkhanè avait eu beau vouloir abolir l'ancienne distinction entre musulmans et rayas, elle n'en subsistait pas moins à l'égard de ces derniers, il n'était pas d'appellation injurieuse ou grossière qu'on n'employât. On lit dans un rapport de Pertew-Effendi à Mahmoud II, en date de 1828 : « Comme les règlements du porc qu'on appelle le pape... Par l'effet de ces mille ruses et calomnies qui sont d'accord avec la nature perverse de cette troupe de cochons[12]... »

Voici la teneur d'un teskéré d'inhumation délivré en 1855 à un prêtre arménien par le kadi de Mârdin :

« Permis au prêtre de Marie d'enterrer l'impure et puante carcasse du nommé Saïdah damné ce jour même[13]. » Signé, Saïd-Méhémed-Faizi.

Les rayas avaient été jusqu'alors exclus de l'armée ; l'impôt du kharadj remplaçait pour eux l'impôt du sang. La population ottomane, sur qui pesaient presque entièrement les charges militaires, s'épuisait et s'appauvrissait journellement par suite des guerres continuelles où elle jetait en holocauste les meilleurs de ses enfants. L'admission des chrétiens dans l'armée remédiait à cette situation inquiétante pour l'avenir ; c'était en outre le meilleur moyen pour arriver à l'unité de l'empire et préparer, peut-être, la fusion des races. Faire de la Turquie un régiment, inspirer à tous ses habitants l'amour et le respect du drapeau, c'était fonder la patrie ottomane. Le projet du gouvernement était juste et logique ; on n'y donna point de suite. Musulmans et chrétiens s'unirent dans une opposition commune. Les premiers ne pouvaient tolérer que ces rayas, leurs esclaves d'hier, portant encore au front les stigmates honteux de la servitude, eussent le droit de porter des armes, devinssent non seulement leurs égaux, mais encore leurs chefs. Plusieurs même, parmi les partisans les plus chauds des réformes, voyaient celle-ci non sans inquiétude et effroi ; qui les assurait de la fidélité de ces rayas si longtemps opprimés, si longtemps abreuvés de dégoûts et de vexations ? N'était-il pas à craindre que ces chrétiens ne tournassent un jour contre l'empire les armes qu'il leur aurait mises à la main, l'instruction et la science militaires qu'il leur aurait données ? Les chrétiens, eux, réclamaient une loi réglant l'avancement dans l'armée et des garanties pour que la différence de religion n'eût aucune influence dans les promotions ; enfin ils voulaient pouvoir parvenir aux grades les plus élevés, même celui de muchir (maréchal). Le gouvernement battit en retraite devant cette résistance ; le système du remplacement fut admis à titre provisoire : il fonctionne encore. A l'ancien kharadj fut substituée une taxe d'exonération Bedel-i-askeriyeh.

Pourquoi la Porte ne tenterait-elle pas l'expérience de former des régiments exclusivement composés de chrétiens. Les musulmans qui répugnent à obéir à des chrétiens seraient affranchis de cette nécessité, et les chrétiens n'auraient plus l'appréhension de se voir sacrifiés aux musulmans dans la répartition des grades. La Porte n'a aucun motif plausible de douter de la fidélité de ces régiments chrétiens, n'est-ce pas parmi eux que le grand-vézir Ibrahim avait trouvé ses soldats les plus dévoués ? L'exemple des régiments arabes, au service de la France, n'est-il pas fait pour prouver à la Porte que les différences de religion s'effacent sous le drapeau ? Dans toutes les insurrections de l'Algérie, tentées au nom d'Allah et du prophète, jamais les régiments de turcos et de spahis n'ont tourné ; ils se sont toujours battus contre leurs coreligionnaires, fidèles aux devoirs militaires.

Le règne d'Abd'ul Medjid se poursuivit au milieu de ces utiles travaux : création du ministère de la justice et du ministère de l'instruction publique (1858), appendice au code de commerce, code de procédure commerciale.

Les dernières années furent attristées par des événements malheureux qui compromirent un instant les relations de l'empire avec l'Europe et faillirent amener une rupture entre la Turquie et les puissances occidentales.

 

Massacres des chrétiens à Djedda, au Liban et en Syrie : héroïsme de l'émir Abd-el-Kader. Intervention de la France.

« Il y a deux partis en Turquie, disait M. Guizot à la tribune en 1845 ; il y a un parti intelligent, modéré, qui croit, que pour raffermir l'empire ottoman, pour y remettre un peu d'ordre et de force gouvernementale, il faut y introduire de grandes réformes. Mais à côté il y a un parti fanatique, le vieux parti turc, toujours porté à pratiquer l'ancienne politique, la politique violente, sanguinaire, astucieuse de l'empire ottoman. La lutte entre ces deux partis se reproduit dans toutes les provinces de la Turquie comme à Constantinople, et elle se reproduit encore plus vivement et plus déplorablement dans les provinces qu'à Constantinople. »

La situation n'avait pas changé ; le parti rétrograde cherchait par tous les moyens à faire avorter misérablement l'œuvre de régénération entreprise par Mahmoud. Ses excitations à toutes les passions haineuses de la foule ignorante, ses appels réitérés au fanatisme ne furent que trop couronnés de succès, et les massacres de Djedda et de Damas vinrent jeter à l'Europe un sanglant défi.

La guerre de Crimée avait excité au dernier point la haine des musulmans contre les Européens. Ils s'étaient aperçus facilement que les peuples n'avaient pas ratifié l'alliance des gouvernements. Tout en combattant les Russes, tout en réprimant les prises d'armes des chrétiens de l'empire, tout en imposant à la Grèce une inaction forcée, les alliés ne cachaient pas leurs sympathies pour les adversaires de celui qu'ils venaient défendre. « Le passage des libérateurs ne laissa qu'une haine sourde contre l'Européen et le chrétien Les musulmans avaient été profondément blessés de la supériorité écrasante de la civilisation et de la puissance des Européens.

« Pendant la guerre, les populations chrétiennes de la Turquie d'Europe et du littoral de l'Asie Mineure avaient fait des vœux ouvertement pour le triomphe des Russes, et avaient même tenté un soulèvement.

« La France et l'Angleterre avaient été obligées pour contenir la Grèce, d'envoyer des troupes ; malgré tous ces faits, la sympathie de l'Europe était : restée du côté des chrétiens, jugés sévèrement, surveillés avec fermeté, mais inspirant plus d'intérêt que leurs maîtres musulmans qui combattaient à côté des alliés, et pour la même cause.

« Au congrès de Paris, malgré les ménagements que l'on eût pour la Porte ottomane, l'Europe ne dissimula pas l'intérêt qu'elle portait aux chrétiens. Toutes ces causes portèrent chez les musulmans la haine des chrétiens, européens ou rayas, à un haut degré d'intensité, et cette haine se répandit dans tout le monde musulman ; l'insurrection et les cruautés exercées dans l'Inde, bien que préparées depuis longtemps, éclatèrent à la suite de la guerre d'Orient ; les massacres de Djedda suivirent de près et partout, dans les pays où domine l'islam, on voyait se préparer des Vêpres siciliennes[14]. »

Le 15 juillet 1858, à Djedda, une foule furieuse conduite par des hadjïs (pèlerins), excitée par les derviches, se ruait sur les chrétiens : le consul de France, le vice-consul d'Angleterre étaient assassinés en essayant de protéger leurs nationaux ; le sang coulait à flots à. Djedda, sous les yeux du muchir ottoman qui restait avec les troupes, impassible spectateur de la boucherie.

La vengeance suivit de près l'offense : le 25, une escadre anglo-française bombardait Djedda et le 4 août les deux commandants faisaient pendre dix des principaux meurtriers. Il eut fallu un châtiment exemplaire, tel que l'anéantissement de Djedda ; la mort de quelques obscurs scélérats n'intimida pas les fanatiques ; leur audace s'accrut de leur haine ; les scènes de Djedda se renouvelèrent, en Syrie, mais dans des proportions gigantesques.

Les Druses n'avaient jamais considéré comme définitif le règlement de la question du Liban en 1845. Ils avaient toujours espéré que les chrétiens des districts mixtes leur seraient livrés, pour être taillables et corvéables à merci. Comptant sur la haine des musulmans pour les chrétiens, ils ne cessaient de vexer les Maronites, assurés qu'ils étaient de l'appui des fonctionnaires de la Porte.

Kurchid-Pacha, gouverneur général de Beyrouth et Ahmed-Pacha, muchir de l'armée d'Arabistan, appartenaient tous deux à ce vieux parti turc décrit par M. Guizot. Au lieu de réprimer les excès des Druses, ils les encouragèrent et les poussèrent à l'égorgement d'un peuple entier. Les Druses n'avaient pas besoin de ces excitations : l'extermination des Maronites comblait leurs vœux les plus chers, elle satisfaisait leur soif de sang, leur amour du pillage et de l'orgie.

Au mois de mai 1860 les troubles commencèrent et en peu de temps le Liban et l'Anti-Liban furent noyés dans le sang. Dans les districts d'Hasbeyha et de Rascheyha, gouvernés par des princes de la famille de Chehab, restés fidèles à l'islamisme ; à Zahlé, ville florissante, entièrement peuplée de chrétiens, les égorgeurs druses ne s'arrêtèrent que lorsqu'il n'y eût plus personne à tuer, que lorsqu'il n'y eût plus rien à piller. Scheïkh Abou-Hamoud-Nak ed, l'assassin de 1841 et de 1845, le protégé de Chékib-Effendi ; Scheïkh-Seyd-Djomblatt, l'ami des Anglais ; les scheïkhs de la famille Assad s'abattirent sur Deir-El-Kamar comme une nuée de vautours. Les horreurs de tout genre, qu'ils commirent dépassent l'imagination humaine ; les chrétiens cependant s'étaient rachetés par une rançon et s'étaient confiés à l'autorité militaire turque : elle les livra sans défense aux bourreaux. La fièvre de meurtre est contagieuse ; les musulmans, les Bédouins vinrent prendre part à la curée et Damas, la ville la plus fanatique de l'empire, tint à honneur de ne pas rester en arrière.

« Là, ni les religieux européens, ni les officiers consulaires ne furent épargnés ; les consulats d'Angleterre et de Prusse furent seuls respectés. Le fer moissonna les hommes, les femmes et les enfants ; le feu détruisit les maisons que les égorgeurs, aidés des troupes ottomanes, avaient d'abord pillées et saccagées[15]. »

Il ne serait pas resté, dans Damas, un seul chrétien vivant sans l'émir Abd-El-Kader.

Le héros arabe, qui, pendant seize ans, avait fait en Algérie une si rude guerre aux Français, vivait retiré à Damas. Aux premières lueurs des incendies, aux premiers cris des victimes, il n'hésita pas à se placer entre les chrétiens et les massacreurs. A, la tête d'une petite troupe, il arracha les victimes des mains de la populace, ouvrit son palais aux chrétiens qui vinrent s'y réfugier par milliers, entoura d'un cordon de ses cavaliers arabes le quartier où les débris de la population chrétienne se pressaient affolés et risqua plus d'une fois sa vie, lui musulman, lui descendant du prophète lui, l'ancien ennemi de la France, pour repousser les bandes féroces qui déshonoraient l'islamisme et la Turquie. Il fit plus : il dépensa l'argent à pleines mains, pour vêtir les malheureux qu'il avait arrachés à la mort, il conduisit lui-même les convois de chrétiens qu'il dirigeait sur Beyrouth, pour les mettre en lieu sûr. La grandeur d'âme, la noblesse de son caractère, son dévouement héroïque ne se démentirent pas un instant ; cette page de sa vie est toute une épopée, devant laquelle pâlit plus d'une gloire bruyante du siècle.

Aux récits de cette épouvantable tragédie, l'Europe entière s'émut, l'opinion publique exerça sur le% gouvernements une irrésistible pression qui ne laissait à la diplomatie aucun faux-fuyant. L'accord fut unanime pour stigmatiser ces boucheries, qui reportaient au temps des Djenghis-Khan et des Timour ; lord Palmerston lui-même dénonça à la tribune la partialité des autorités ottomanes et le Times flétrit leur conduite. Il se trouva cependant quelques hommes pour chercher à excuser les Druses. Un M. Hervey, propriétaire du Yacht Claymore allait jusqu'à rougir d'avoir sauvé des victimes.

« Ils (les Druses), écrivait-il, ont pour nous les plus grands égards et les plus grands respects. Craignant que le rôle que j'ai joué ici ne leur inspirât des sentiments hostiles aux Anglais et n'affectât la sécurité future des voyageurs, dans le Liban, j'écrirai, à mon ami Seyd-Bey-Djomblatt de Moktara, prince des Druses, pour lui dire que je n'ai fait que protéger des femmes et des enfants. »

La Porte fut consternée de cette explosion de fanatisme qui pouvait mettre son existence en jeu. Le sultan adressa aux valis des provinces d'Asie des instructions de la plus grande lucidité et de la plus grande énergie ; Ahmed-Pacha, amené à Constantinople, fut dégradé et renvoyé en Syrie pour y passer en jugement ; Kurchid-Pacha fut jeté en prison ; et Fuad-Pacha envoyé en Syrie avec pleins pouvoirs pour châtier les coupables. Mais pour rétablir l'ordre et faire cesser les massacres il fallait une force militaire capable de réduire les assassins qui continuaient leur œuvre de sang ; on ne pouvait compter sur les troupes ottomanes complices des massacres. Une convention entre la Porte et la France, approuvée par les puissances signataires du traité de Paris, décida l'envoi en Syrie d'un corps d'armée français.

Dès son arrivée en Syrie, Fuad-Pacha montra qu'il comprenait sa mission autrement que Chekib-Effendi ne l'avait fait en 1845. Sans se laisser arrêter par les considérations de rang et de nom, sans craindre de soulever contre lui des rancunes et des haines, sans faire attention aux malédictions lancées contre lui par les musulmans fanatiques, il fit bonne et prompte justice. Le maréchal Ahmed-Pacha, convaincu d'avoir organisé le massacre, fut fusillé ; cent quatre-vingt-cinq musulmans appartenant à toutes les classes de la société, reconnus coupables d'être les instigateurs de la tuerie, subirent la peine capitale.

 

Mort d'Abd'ul Medjid : son caractère.

Les graves préoccupations causées par la question du Liban, les échecs essuyés par les troupes impériales au

Monténégro, la situation embarrassée du trésor, la découverte d'une conspiration tramée dans le sérail abrégèrent les jours du sultan.

Le 25 juin 1861, Abd'ul Medjid expirait, laissant le trône à son frère Abd'ul-Aziz.

Le fils de Mahmoud n'avait pas menti à son origine ; il avait été le digne héritier des grandes idées de son père ; il avait vaillamment marché en avant. Prince humain, éclairé et tolérant, rempli de sollicitude pour l'amélioration du sort de ses sujets et l'accroissement de leur bien-être, convaincu de l'utilité et de la nécessité des réformes qui devaient faire entrer l'empire dans le courant européen, animé d'un vif sentiment de modération, d'équité et de justice, il manquait de la force nécessaire pour imposer ses volontés et briser les résistances intéressées. Ses prodigalités ont obéré le trésor de l'État et commencé les embarras financiers contre lesquels la Turquie se débat en vain aujourd'hui[16].

C'est néanmoins un des meilleurs souverains dont puisse s'enorgueillir la nation ottomane. Abd'ul Medjid a emporté dans la tombe les regrets de son peuple et l'estime de l'Europe.

 

 

 



[1] Poujade, consul de France à Beyrouth, La Syrie et le Liban.

[2] « Tant qu'un jugement régulier ne sera point intervenu, personne ne pourra secrètement ou publiquement faire périr une autre personne par le poison ou tout autre moyen. »

Le sultan n'en a pas moins le droit d'exiler sans jugement qui bon lui semble.

[3] Ce n'est cependant qu'à partir de 1871 que les étrangers ont pu acquérir des biens-fonds en Turquie.

[4] Sur ce sujet de l'achat de témoins musulmans par un chrétien, achat obligatoire, voyez les Mémoires du baron de Tott.

[5] Rapport de M. Stankey, vice-consul à Kustendjé, adressé à l'ambassadeur anglais à Constantinople.

[6] Rapport de M. Wilkinson, consul à Salonique, adressé à lord Stanley, chef du Foreing-office.

[7] Rapport adressé à Sa Hautesse Abd'ul-Azis.

[8] La possession des Lieux saints n'impliquait que le droit d'usufruit et non celui de propriété, la loi musulmane s'opposant à ce que les ghiaours possèdent dans le pays des fidèles.

[9] Comte de Marcellus, Souvenirs de Grèce.

[10] Nous n'exagérons rien : en 1870, à la nouvelle des revers de la France, une incroyable explosion de joie s'est fait jour parmi la population byzantine de Constantinople ; fonctionnaires de la Porte, journalistes, particuliers, tous ont entonné un dithyrambe en l'honneur de la Prusse. Ils ont tous triomphé de l'humiliation des armes françaises ; tous ont essayé de donner le coup de pied de l'âne au lion blessé.

Les Hellènes montrèrent seuls quelque reconnaissance des services que la France leur avait autrefois rendus. Bravant les ordres de son gouvernement, M. Gennadios, professeur à l'Université d'Athènes et rédacteur en chef de l'Etoile, forma une petite légion de volontaires qui prit part aux opérations de l'armée de l'Est.

[11] Grâce à l'habileté du comte de Cavour, la Sardaigne était entrée dans la Triple-Alliance, et un corps de 15.000 Piémontais, sous les ordres du général A. de La Marmora, était venu renforcer les troupes anglo-françaises. Les Piémontais prirent une part glorieuse à la bataille de Traktir.

[12] Ubicini, Lettres sur la Turquie.

[13] Docteur Sandwith, Siège de Kars.

[14] Poujade, La Syrie et le Liban.

[15] Poujade, La Syrie et le Liban.

[16] Lors du mariage de sa fille avec Ali-Galib, on dépensa pour le trousseau de la mariée 180 millions de piastres (plus de 40 millions de francs).