La quadruple alliance
et Méhémet-Ali. — Question du Liban. — L'Angleterre au Liban : massacres de
1845. — Le Tanzimat. Convention de Balta-Liman (1849). — Question des Lieux
Saints — Guerre avec la Russie : opérations sur le Danube. — Campagne de
Crimée. Traité de Paris (1856). — Hatti-Humayoun de 1856. — Massacres des
chrétiens A Djedda, au Liban et en Syrie : héroïsme de l'émir Abd-el-Kader.
Intervention de la France. — Mort d'Abd'ul Medjid : son caractère.
La quadruple alliance et Méhémet-Ali.
Le fils
aîné de Mahmoud, Abd'ul Medjid, lui succéda. Son premier acte fut de confier
le sceau à Khosrew-Pacha et d'imprimer une nouvelle impulsion aux opérations
militaires. Mais la Porte n'avait pas d'armée à opposer à Ibrahim, et la
défection du kapoudan-pacha Ahmed qui, en haine du grand-vézir, passa avec
toute la flotte à l'ennemi, lui porta le dernier coup. Le Divan allait se
plier aux exigences de Méhémet-Ali, quand les puissances européennes
intervinrent et invitèrent le sultan à ne rien décider sans leur concours (28 juillet
1839). La question
d'Orient était officiellement posée ; un moment, on put croire qu'elle
allait entraîner une conflagration universelle. L'Angleterre, la Russie,
l'Autriche et la Prusse, signèrent avec la Porte (15 juillet
1840) un traité par
lequel le vice-roi conservait la possession héréditaire de l'Égypte et la
possession viagère d'Acre, à condition d'évacuer, dans un délai de dix jours,
l'Arabie, la Syrie, Candie, etc. En cas de refus, Méhémet-Ali était dépouillé
de tous ses États, et les quatre puissances, faisant l'office de gendarmes,
se chargeaient de l'exécution de la sentence de déchéance. En France,
l'opinion publique prit fait et cause pour L'Égypte ; le ministère Thiers fit
de grands préparatifs militaires sur le Rhin et sur la Méditerranée : il
était décidé à la guerre. Mais le gouvernement de Louis-Philippe avait
inauguré en France la théorie de l'alliance anglaise, il ne voyait que par
les yeux de la vieille Angleterre, il oubliait que les alliés de la
Grande-Bretagne ont toujours été ses dupes. En outre, bien qu'elle fût née au
bruit de la fusillade des trois glorieuses, la monarchie de Juillet
répugnait à toute démonstration belliqueuse qui eut pu compromettre la
prospérité des intérêts matériels. Devant la volonté expresse du roi de
rester inactif, le ministère Thiers donna sa démission, et la France
abandonna Méhémet-Ali, qui pensait pouvoir, à bon droit, compter sur son
appui. Le
vice-roi essaya, malgré tout, de faire tête à la coalition, mais la
disproportion des forces était trop écrasante. Une escadre anglaise bombarda
Beyrouth, brûla la flotte égyptienne, débarqua un corps d'armée de 9.000
hommes qui, aidé des Maronites, chassa Ibrahim-Pacha du Liban. Latakieh,
Tortose, Tripoli, Saïda, Tyr, tombèrent successivement au pouvoir des alliés
; Acre opposa une vive résistance : la ville est écrasée de bombes, l'arsenal
fait explosion et Acre, aux trois quarts détruit, capitule. C'était la base
d'opérations d'Ibrahim ; là étaient concentrés tous ses magasins de vivres et
de munitions ; la perte de cette place le forçait à la retraite. En même
temps, l'amiral Napier se présentait devant Alexandrie et arrachait à Méhémet-Ali
un traité qui ne lui laissait que l'Égypte (27 novembre 1840). La Porte voulut pousser
jusqu'au bout la victoire de ses alliés ; elle nomma à la place du vice-roi,
un autre pacha et proscrivit le vaincu. Mais l'Angleterre la contraignit à.
ratifier la convention conclue par sir Napier (2 juin 1841). Enfin le traité du 15 juillet
1841, révisant les traités d'Andrinople et d'Unkiar-Skelessi, ferma les
détroits aux bâtiments de guerre de toutes les nations. Question du Liban.
L'évacuation
de la Syrie par les troupes d'Ibrahim avait livré la province à l'anarchie et
au désordre. N'étant plus contenus par l'impitoyable justice 'd'Ibrahim, les
musulmans coururent sus aux chrétiens qui avaient à expier la prédominance
que leur avait accordée le fils du vice-roi. Lors de
l'extinction de la famille de Maan, au commencement du dix-huitième siècle,
le sceptre du Liban était passé dans la famille de Chehab. L'émir Chehab,
descendant du prophète, époux de la fille du dernier émir de la famille de
Maan, avait été reconnu prince du Liban par tous les chefs de la montagne et
le pacha de Saint-Jean-d'Acre. Ce fut sous la famille de Chehab que se
constitua la féodalité au Liban ; pour récompenser les principaux-chefs qui
l'aidèrent dans ses guerres, l'émir leur donna, à titre de gouvernement,
divers districts du Liban. A côté de la famille musulmane de Chehab
grandissait la famille Druse des Djomblatt, qui comptait plusieurs pachas
parmi ses ancêtres et avait dû, par cela même, faire profession publique
d'islamisme, les mahométans seuls pouvaient alors parvenir à ce haut grade.
La mort du chef de cette famille, Scheïkh-Béchir-Djomblatt, étranglé à
Saint-Jean-d'Acre par ordre d'Abd'ullah-Pacha affermit irrévocablement
l'autorité de l'émir Beschir-Chehab. Quand Méhémet-Ali s'empara de la Syrie,
l'émir Beschir embrassa son parti, mais Ibrahim s'aliéna les montagnards en
voulant les astreindre à livrer leurs armes. Les Anglais intriguèrent auprès
des Maronites pour les exciter à se soulever contre les Égyptiens et
répandirent parmi eux le bruit qu'Ibrahim allait établir de force la
conscription militaire. Un émissaire du Cabinet de Saint-James, M Wood, fut
l'âme de ces menées ; il promit, au nom de son gouvernement, la
reconnaissance solennelle et la confirmation de tous les privilèges du Liban,
en récompense de la coopération des montagnards. Le 29 mai, l'établissement
d'un cordon sanitaire autour de Beyrouth ; nécessité par la peste de Damas,
fit croire aux montagnards à des mesures coercitives pour les punir de leur
opposition au désarmement. Une insurrection éclata et en peu de jours
Beyrouth, Tripoli, Saïda, furent bloquées par les Maronites. Bien que battus
par Osman-Pacha, les montagnards, en harcelant les Égyptiens, en enlevant
leurs convois, en permettant aux anglo-autrichiens de débarquer
tranquillement, en leur laissant le libre passage des défilés de la montagne,
eurent la plus grande part à la ruine des espérances de Méhémet-Ali. En vain
la France s'efforça d'éclairer les Maronites sur leurs véritables intérêts ;
en vain l'émir Beschir adressa à son peuple la proclamation suivante : «
L'arrivée des Anglais dans la rade de Beyrouth n'a d'autre but que de vous
séduire en vous induisant dans une fatale erreur. « En
conséquence, quiconque recevra des écrits révolutionnaires de leur part devra
les remettre à mes fils, les émirs ; en cas contraire, il sera puni de mort. «
Quiconque recevra des armes, des munitions ou des provisions sans
l'autorisation de mon gouvernement, sera puni de mort. «
Quiconque fera bon accueil aux espions qui viendraient exciter à la révolte
sera également puni de mort. » Rien
n'y fit : les Maronites persistèrent dans leur aveuglement et l'émir Beschir,
traîtreusement emmené en captivité par les Anglais et vendu par eux aux
Turcs, alla mourir prisonnier à Kadikeuy. A
l'émir succéda son neveu, l'émir Beschir-el-Kassem, que la Porte avait
investi du pouvoir le 3 septembre 1840. Prince faible et incapable, le nouvel
émir n'était pas à la hauteur de la situation ; les Anglais qui n'avaient
qu'un but, ruiner l'influence française en Syrie, s'attachaient à fomenter
dans le Liban des troubles qui leur permissent d'y prendre pied. Ils
exploitèrent les différences de races, les divergences de religion ; ils
excitèrent les Druses contre les Maronites, les musulmans contre les
chrétiens, et firent naître dans la montagne, jusqu'alors unie, l'antagonisme
des races et les haines religieuses. Les Maronites, catholiques et attachés à
la France par des liens séculaires parurent aux Anglais trop difficiles à
être gagnés ; leur perte fut résolue. Les Druses, qui affectaient toutes les
religions et qui au fond n'en avaient probablement aucune, devinrent les
auxiliaires et les instruments des intrigues britanniques. Les Maronites,
cependant, avaient combattu contre Ibrahim pendant que les Druses lui
restaient fidèles ; ils avaient la parole de l'Angleterre, qui s'était
engagée d'honneur envers eux, mais des considérations de ce genre n'ont
jamais eu qu'une médiocre valeur aux yeux des politiciens anglais. Les
excitations des agents anglais ne tardèrent pas à porter leurs fruits : une
insurrection druse renversa l'émir. Dirigés surtout par
Scheïkh-Hamoud-Abou-Naked, les Druses incendièrent les villages de Balaadda
et de Haddet en vue même de Beyrouth et attaquèrent Deir-El-Kamar ; mais
après un combat de quatre jours dans les rues de la ville, ils durent se
retirer précipitamment (octobre 1841). M. Wood, celui dont les promesses avaient procuré
aux Anglo-Turcs l'appui des Maronites prenant ouvertement parti pour les
Druses, osait écrire au général turc : « L'opiniâtreté avec laquelle les
chrétiens tâcheront de maintenir leur position et leur ascendant dans le mont
Liban, prolongera cette guerre civile, ce qui fournira l'occasion aux ennemis
des intérêts de la Sublime-Porte de détruire à jamais l'autorité turque dans
ces provinces. » Sélim-Pacha
envoyait à Deir-El-Kamar deux officiers qui, insultés, maltraités par les
Druses, étaient amenés à présider eux-mêmes au désarmement illégal et à la
reddition de la ville. Malgré leur présence, la ville était pillée et l'émir
maltraité et dépouillé de ses armes. Nedjib-Pacha, gouverneur de Damas
approvisionnait les Druses et leur fournissait en abondance toutes les
munitions dont ils avaient besoin. Des troupes irrégulières expédiées de
Damas, campaient dans la montagne et y commettaient les plus grands excès.
Dans les derniers jours d'octobre 1841, Scheïkh-Chebli-El-Hanan, chef des
milices irrégulières de Nedjib-Pacha, à la tête des Druses du Haouran, se
présentait au village maronite d'Hassébéyah, au nom de Sélim-Pacha, opérait
le désarmement des habitants et les faisait massacrer ensuite. Le viol, le
pillage, l'incendie, attestèrent la rage des Druses : des femmes enceintes
furent éventrées, des enfants écartelés. La Porte, saisissant l'occasion,
destitua brusquement l'émir Beschir, envoya dans le Liban le sérasker
Mustapha-Pacha à la tête d'un corps de troupes et plaça à Deir-El-Kamar un
gouverneur ottoman, Orner-Pacha, dont l'administration juste et ferme fut
accueillie avec joie par les chrétiens. Les puissances signataires du traité
de 1840, protestèrent contre l'établissement du gouvernement direct des Turcs
dans le Liban, et la France demanda le rétablissement de la famille de
Chehab. La Porte était disposée à céder sur le premier point. « Quant à
Orner-Pacha, on ne tient guère à sa personne, » écrivait le ministre des
affaires étrangères, Sarim-Effendi ; quant au second, elle proposa aux
ambassadeurs l'envoi d'un commissaire adjoint à Mustapha, chargé de faire une
enquête sur la situation du Liban, Vely-Pacha Zadé Sélim-Bey, un des petits
fils d'Ali de Tébélen, échappé au massacre de sa famille (17 mars 1842). Pendant toute sa mission,
Sélim-Bey ne bougea pas de Beyrouth et refusa de recevoir, sans le
consentement préalable de Mustapha-Pacha, les pétitions qui lui furent
présentées en faveur de la famille de Chehab. Il adressa à son gouvernement
des rapports où il représentait la population comme répugnant profondément au
retour de la famille de Chehab et briguant la faveur d'être gouvernée par un
pacha. Il fabriqua de faux cachets et les apposa au bas de prétendues
pétitions d'habitants de la montagne. Le 15 septembre, la Porte proposa aux
puissances la destitution d'Omer-Pacha, le seul Turc qui, avec Essad-Pacha,
ait laissé des regrets au Liban, et la nomination de kaïmakans musulmans pour
les Druses et les chrétiens. Le Divan ne déviait pas une minute de la ligne
de conduite qu'il s'était tracée : mettre le Liban sous l'obédience directe
de la Porte. Après neuf mois de négociations ardues et épineuses,
l'institution de deux kaïmakans, un Druse, un chrétien, fut adoptée à titre
provisoire. La diplomatie se flattait d'avoir remporté une victoire, mais la
Porte ne s'y trompa pas, et Selim-Effendi, dans un mémorandum remis aux
ambassadeurs, n'hésita pas à déclarer cette mesure mauvaise et Rifaat-Pacha
la qualifiait de guerre civile organisée. La Porte fidèle à ses plans,
détacha du Liban le district de Djebaïl et l'incorpora au pachalik de
Tripoli. Les Maronites protestèrent contre cette décision, violation formelle
de leurs privilèges et des promesses faites par la Turquie et les coalisés de
1840 et contraire à l'arrangement de 1842. L'archevêque maronite Murad, dans
un mémoire adressé aux représentants des cinq puissances à Constantinople, s’écriait
: « Ainsi
tout un pays exclusivement chrétien, qui s'étend aux plus hautes cimes du
Liban, avec la vallée sainte, berceau des chrétiens maronites, de ces
chrétiens qui seuls ont résisté avec succès en Syrie, dès les premiers temps
de l'islamisme, au torrent de l'invasion musulmane, Cana-bine, la résidence
vénérée de leur patriarche, les villages d'Édir et de Behéirra ombragés par
les cèdres où jamais les Turcs n'avaient pu parvenir et d'où en dernier lieu
encore les troupes albanaises de Mustapha-Pacha avaient été victorieusement
repoussées ; en un mot tous les lieux les plus chers et les plus vénérés des
chrétiens libanais devraient subir le gouvernement direct d'un pacha turc. Si
jamais cette nouvelle usurpation, aussi exorbitante qu'essentiellement
contraire à l'engagement conclu dernièrement entre la Porte et les puissances
médiatrices dans l'affaire libanaise, pouvait être tolérée par elles, il ne
resterait plus aux chrétiens du Liban qu'à choisir entre un effort désespéré
pour défendre le berceau sacré de leur nation, se mettant en lutte ouverte
avec les autorités de la Porte ou bien émigrer de leur chère patrie qu'ils
avaient su défendre en de meilleurs temps. » Ce pays
de Djebaïl, composé de sept districts était une des possessions de la famille
de Chehab ; c'était une des raisons qui avaient décidé le gouvernement
ottoman à l'annexer au pachalik de Tripoli. On affaiblissait ainsi l'élément
chrétien dans la montagne et on diminuait le nombre de ceux qui élevaient la
voix en faveur des Chehab. Le gouvernement
de la Syrie avait été confié à un vieillard doué d'une haute raison, d'une
grande tolérance, animé d'un profond esprit de douceur et d'équité,
Essad-Pacha. Dès les premiers jours, il se heurta à une inextricable
difficulté, l'organisation des districts mixtes. Deux systèmes étaient en
présence, à Stamboul : celui d'une ligne géographique séparant les
territoires druse et maronite ; celui de sous-kaïmakans druse et maronite
résidant, le premier dans le territoire soumis à l'émir chrétien, le second
dans le territoire soumis au chef druse. Dans le premier système, on laissait
des districts de chrétiens tout entiers sous la juridiction des Druses,
tandis que mille Druses à peine se trouvaient enclavés dans celle des
Maronites. On livrait les Maronites à leurs adversaires, les victimes étaient
sous la dépendance des bourreaux. C'était le système du consul général
d'Angleterre en Syrie, c'était celui que défendait l'ambassadeur
d'Angleterre. Le second plaçait à côté de l'émir une autorité subalterne rivale
et assez peu compatible avec l'organisation féodale des Druses. C'était le
plan du consul de France à Beyrouth, le seul qui permit de sauvegarder les
intérêts des Maronites et empêchât de sacrifier indignement une majorité
honnête et laborieuse, à une minorité féroce, pillarde et indisciplinée.
Essad-Pacha déclara nettement à la Porte qu'il ne pouvait exécuter les ordres
qu'il avait reçus sans recourir à la force des armes, il concluait en
proposant la restauration de l'émir Beschir. A la lecture du rapport
d'Essad-Pacha, la Porte décida l'envoi d'un nouveau commissaire, Halil-Pacha,
favori et gendre du sultan, grand amiral de l'empire. Elle voulait savoir,
disait-elle à l'ambassadeur de France, si la présence d'un des grands
officiers de l'empire ne faciliterait pas, par son seul effet moral, la tâche
qu'Essad-Pacha avait reconnue impossible, et si les lumières de Halil-Pacha
ne feraient pas disparaître les obstacles. La Porte se déclarait prête à
consentir au retour au gouvernement unique de la montagne, confié aux mains
d'un prince de la famille de Chehab, si l'examen des faits amenait
Halil-Pacha à partager les idées d'Essaad-Pacha. Le premier acte de
Halil-Pacha, à son débarquement, fut une proclamation où il déclarait que
la restauration de la famille de Cheltab était impossible et qu'il n'y
aurait aucun pardon pour ceux qui oseraient élever la voix en faveur de
l'émir Beschir et des Chehab. Il combattit vigoureusement l'opinion
d'Essad-Pacha et déclara nettement qu’il n'y avait qu'un gouverneur turc,
relevant du muchir de Saïda qui put faire régner l'ordre au Liban (juillet 1844). L'Angleterre au Liban : massacres de 1845.
L'Angleterre
n'avait jamais pu voir sans jalousie la prépondérance politique et
commerciale que la France exerçait en Syrie ; elle cherchait toutes les
occasions de la détruire et d'élever son influence sur les ruines de
l'influence française. La restauration de la famille de Chehab eut porté un
coup mortel à ses espérances, aussi ne négligea-t-elle rien pour combattre
Essad-Pacha et faire triompher auprès du Divan, déjà trop disposé à les
accueillir, les idées de Halil-Pacha. Le catholicisme assurait à la France
les sympathies de la population chrétienne du Liban. Avant tout il fallait
détruire le catholicisme en Syrie. L'Angleterre commença une énergique
propagande protestante, mais les missionnaires anglicans, calvinistes,
piétistes, méthodistes, échouèrent complètement auprès des Maronites
invinciblement attachés à leur foi. Les Druses, sans religion positive,
toujours prêts à pratiquer extérieurement tous les rites et à professer
toutes les croyances, offraient des esprits plus faciles à convertir en
apparence. Dès les premiers jours ils avaient offert leurs services à la
Grande-Bretagne qui les prit sous sa protection et les couvrit de son égide :
l'établissement de la domination druse dans le Liban devait, pensait-elle,
lui donner la prééminence en Syrie. La lutte contre l'influence française et
le catholicisme réunit l'Angleterre épiscopalienne, la Prusse luthérienne,
l'Amérique calviniste et la Russie schismatique, guidées, les unes, par la
passion religieuse, les autres par la haine politique. Le consul général
britannique en Syrie était alors le colonel Rose, depuis chargé d'affaires à
Constantinople en 1853, commissaire de la reine auprès de l'armée française
en Crimée, pair d'Angleterre sous le nom de lord Strathnairn et commandant
général des troupes anglaises en Irlande. Il manifesta hautement sa
préférence pour les Druses, se fit leur avocat, appuya leurs prétentions, produisit
leurs réclamations, pallia leurs torts, excusa leurs crimes, calomnia leurs
adversaires. Quand le consul de France lui rappelait que c'était en faveur
des Maronites qu'avait lieu l'intervention européenne : « Vous pouvez,
disait-il, tenir un pareil langage, mais je ne saurais m'y associer. » Quand
la Porte ordonna que les chrétiens des districts mixtes seraient soumis aux
Druses, le colonel Rose pressa Essad-Pacha d'employer la force pour imposer
ce décret ; il alla même jusqu'à menacer le vézir. Ce fut lui qui émit le
projet de transplanter en masse les Maronites des districts mixtes et parvint
à le faire adopter en principe par la conférence des ambassadeurs. Mesure
tellement odieuse et révoltante que la Porte refusa d'y adhérer ! « Il
a tout fait auprès du pacha pour nous contraindre à nous soumettre,
écrivaient à lord Aberdeen, les députés du Liban (3 avril 1844), et il a dit qu'il ne cesserait
d'employer tous les moyens pour nous obliger à subir ce joug. Il a parlé
ainsi : « Puisque vous êtes ruinés et massacrés vous devez vous soumettre aux
Druses. » Cependant
la diplomatie française, grâce à l'énergie du chargé d'affaires à
Constantinople, M. His de Butenval, avait obtenu de la Porte la mise en
pratique des idées du consul de France à Beyrouth, M. Poujade. Dans les
villages mixtes furent installés deux vekils (sous-gouverneur), l'un pour les chrétiens,
l'autre pour les Druses, relevant, les uns du kaïmakan chrétien, les autres
du kaïmakan druse (sept. 1844). L'ambassade d'Angleterre essaya par tous les
moyens d'empêcher la Porte de souscrire à cet arrangement équitable : elle ne
put y parvenir, mais sir Strafford fit insérer, après coup, dans des ordres
émanés du Divan, que les vekils chrétiens relèveraient du kaïmakan druse. Les
Maronites refusèrent d'obéir : plutôt que d'être soumis aux Druses, ils
préféraient relever du muchir de Saïda. Le kapoudan-pacha, entièrement
circonvenu par le colonel Rose, voulait faire marcher les troupes contre les
Maronites ; Essad-Pacha, dont la mésintelligence avec Halil-Pacha croissait
de jour en jour, refusa péremptoirement. « Le
grand amiral ignore la nature des choses et du pays, dit-il au consul de
France, j'ai eu beaucoup de peine à lui résister et à l'empêcher de faire des
actes qui auraient amené dans la montagne une conflagration que, seul, j'ai
pu conjurer jusqu'à présent. » Le rappel d'Essad-Pacha et son remplacement
par Mohammed-Vedgi-Pacha (mars 1845), laissèrent le kapoudan-pacha et le colonel Rose
libres de toute entrave. Le
projet de soumettre les vekils chrétiens au pacha de Saïda, ne pouvait
qu'être accepté par la Porte ; les Druses se voyaient arracher leur proie ;
l'influence anglaise avait le dessous ; le protestantisme allait, par cet
insuccès, perdre le fruit des soi-disant conversions opérées parmi les
Druses. Ceux-ci, excités par le colonel Rose, sûrs de l'appui du
kapoudan-pacha et de la complaisance des autorités ottomanes, préludaient par
des menaces et des assassinats isolés aux massacres qui allaient rendre
l'année 1845 si tristement célèbre. Halil-Pacha, tout en protestant de son
désir de maintenir l'ordre et de son impartialité, massait les troupes
ottomanes dans les villages chrétiens, faisait désarmer les Maronites quand
l'occasion se présentait et autorisait la rentrée des scheïkhs exilés à la
suite des massacres de 1841. Le 30 avril, les Druses couraient sus aux
chrétiens dans tout le Liban, et les massacres commencèrent. Bien
qu'inférieurs en nombre, mais organisés féodalement et militairement,
commandés par des chefs braves et habitués aux armes, secourus par les
troupes turques lorsqu'ils étaient les plus faibles, les Druses écrasèrent
les Maronites, malgré leur résistance désespérée. Le commandant des troupes
turques, Daoud-Pacha, prit ouvertement parti pour les Druses ; il appartenait
à ce parti fanatique pour qui le meurtre d'un chrétien est une œuvre pie et
un moyen assuré, de gagner le ciel. Scheïkh Seyd Djomblatt, que les Anglais
voulaient faire nommer kaïmakan druse, annonça à tous les scheïkhs qu'ils
pouvaient compter sur la complicité du général ottoman. « Chers
frères, illustres scheïkhs et notables de Harroub, vous n'ignorez pas que la
nation des infidèles chrétiens s'est levée contre les musulmans qui
reconnaissent un Dieu unique. La Sublime-Porte nous a accordé la faveur de
tomber sur eux et d'effacer leurs traces ; et Son Excellence, notre maître,
l'illustre Daoud-Pacha, nous a autorisés et nous a aidés à leur faire la
guerre avec les troupes impériales. Venez attaquer Dublie ; les soldats qui
s'y trouvaient en sont sortis, par ordre de S. E. Mustapha-Bey ; faites donc
une guerre de religion et ne craignez rien, car nous et la Porte nous ne
faisons qu'une seule main. » Le 5
mai, Hamoud-Abou-Naked, le même qui avait pillé Deir-El-Kamar en 1841, et
Scheïkh-Hattar, entraient à Abbey, occupé par les troupes ottomanes. Des
ordres sévères avaient été donnés pour qu'on respectât les propriétés et la
vie des missionnaires protestants américains et anglais qui habitaient le
village ; seul le couvent français des capucins n'était protégé par aucune
force. Les Druses envahirent le couvent, et pendant que les troupes turques
assistaient à cette scène l'arme au pied, massacrèrent le supérieur, le père
Charles de Lorette, ainsi que deux prêtres maronites, mirent le feu à
l'église et brûlèrent les cadavres des victimes. Les chrétiens réfugiés dans
le palais de l'émir Essad-Chehab, forte et massive construction, se battirent
en désespérés ; les missionnaires américains, tranquilles spectateurs du
meurtre des prêtres catholiques, intervinrent alors auprès de Mustapha-Bey et
firent accorder une capitulation aux débris de la population d'Abbey. Pour
bien apprécier le rôle joué pendant toute cette période par les
propagandistes protestants, il suffit de citer quelques paroles échappées au
consul des Etats-Unis. La veille de l'assassinat du père Charles, ce
diplomate disait, à Beyrouth, dans un salon : Nos
missionnaires n'ont rien à craindre puisque ce sont les Druses qui mettent le
feu aux villages chrétiens[1]. Cette phrase sinistre n'a pas
besoin de commentaires, mais quelle lumière ne jette-t-elle pas sur les
agissements de la philanthropique Angleterre et de la libérale Amérique. Ce qui
avait donné à Abou-Naked la hardiesse d'égorger des Français et d'incendier
des établissements où flottait le drapeau tricolore, c'était la certitude de
l'impunité et l'assurance qu'il avait reçue de la connivence des autorités
ottomanes. C'était le scheïkh Seyd-Djomblatt qui lui avait tracé sa marche
d'opérations ; la lettre suivante, Alise par le consul de France sous les
yeux de Vedgi-Pacha et reconnue par lui comme émanant bien du prince de
Moktara, en fait foi. «
Illustre frère, père de Kassem, vénérable scheïkh Hamoud, vous avez sans
doute appris ce que la nation des infidèles chrétiens a fait chez nous dans
le Chouf ; si la Porte et ses troupes ne nous avaient pas secourus,
ils nous auraient dispersés. Maintenant nous avons été autorisés, ainsi que
les autres rassemblements des Druses, par S. E. l'illustre Daoud-Pacha à
tomber sur la nation chrétienne et à l'anéantir. Conformément à cette
autorisation, il est de votre devoir de vous lever, sur-le-champ, avec vos
hommes, de tomber sur les chrétiens du Chabbar et de Dublie, de brûler leurs
maisons, et de faire en un mot contre eux ce que vous avez fait la
première fois. Ne craignez rien, les troupes mêmes qui sont à Abbey ont
l'ordre de vous aider ; c'est donc le moment de profiter de l'occasion
pour anéantir cette nation perverse. » Malgré
les plaidoyers des agents anglais en faveur des Druses, malgré le colonel Rose,
malgré le secrétaire oriental de l'ambassade anglaise, M. Alison qui vantait
la tolérance religieuse des Druses, les ambassadeurs, à Constantinople,
firent d'énergiques remontrances à la Porte. On leur donna un semblant de
satisfaction par la feinte destitution de Halil-Pacha qui passa du ministère
de la marine au ministère du commerce, et le ministère des affaires
étrangères annonça pompeusement qu'il allait lui-même, sur les lieux, donner
satisfaction aux demandes de l'Europe. Le
consul de France à Beyrouth avait déployé, pour protéger les Maronites, une
énergie et une activité non moins grandes que celles que le colonel Rose
dépensait pour les persécuter ; mais M. Poujade était, à chaque instant,
arrêté par les ordres du ministère Guizot, dont la timidité n'osait envisager
l'effrayante perspective d'un désaccord avec l'Angleterre, tandis que son
collègue avait carte blanche pour agir et était toujours sûr d'être soutenu
par sir Strafford. Abou-Naked, l'assassin du père Charles de Lorette, avait
cependant sur les instances de M. Poujade, fini par être arrêté, après avoir
promené la dévastation dans le Liban. Les prêtres égorgés, les enfants
écorchés, les femmes violées, traînées nues à la queue des chevaux, toutes
les atrocités imaginables avaient marqué le passage de ce bandit.
Chékib-Effendi, le ministre des affaires étrangères, le déféra à un tribunal
musulman, pour être jugé sans passion, avec impartialité, suivant la loi
musulmane et après la déposition des témoins. Déclaré innocent, il sortit
triomphalement de Beyrouth, entouré d'une brillante cavalcade de cavaliers
druses armés jusqu'aux dents, et escorté de Chékib-Effendi qui l'accompagna
jusqu’à Deir-El-Kamar. Pour bien prouver aux Maronites qu'ils n'avaient rien
à attendre de la France, pour leur démontrer qu'elle était impuissante à leur
faire rendre justice, les autorités ottomanes allèrent plus loin ; elles
s'attaquèrent directement au consulat de France. Chékib-Effendi,
débarqué à Beyrouth, le 14 septembre, eut le lendemain une entrevue avec les
consuls et leur demanda de faire retirer, dans un délai qu'il fixerait, tous
les nationaux qu'ils avaient dans la montagne. Adhérer aux injonctions du
commissaire de la Porte c'était livrer à la merci des troupes ottomanes tous
les couvents occupés par des religieux, sous la protection de la France, les
églises, les écoles, les bibliothèques ; c'était la ruine certaine des
couvents de femmes, des établissements religieux, maronites et melkites, qui
couvrent le Liban. Chékib-Effendi déclara qu'il ne pouvait protéger la vie de
ceux qui n'obtempéraient pas à ses injonctions. Ordre fut donné de désarmer
la montagne ; les troupes de Namyck-Pacha, commandant l'armée d'Arabistan,
étaient venues renforcer celles de Daoud-Pacha, mais c'était uniquement aux
Maronites qu'on s'attachait à enlever les armes. La plupart du temps les
armes enlevées aux chrétiens étaient données aux Druses. Les troupes
ottomanes ne respectaient rien, elles s'installaient dans les couvents,
pillaient les églises, les profanaient ; le couvent des jésuites à Gazir
était saccagé par les soldats d'Ibrahim-Pacha, enfin Halil-Medaouar,
interprète arabe du consulat de France, envoyé pour s'opposer aux massacres
dont les chrétiens étaient menacés, était arrêté, à Souk, à cinq heures de
Beyrouth, et jeté en prison. M. Poujade réclama énergiquement auprès du
muchir ; pour toute réponse on administra la bastonnade au drogman du
consulat. M.
Poujade « heureusement n'avait pas d'instructions ; » il ne prit conseil que
de l'honneur et de la dignité du nom français ; il donna l'ordre à la frégate
la Belle-Poule, alors en rade à Beyrouth, de débarquer et de délivrer,
par la force, le prisonnier. Le commandant d'Ornano s'apprêta à bombarder
Beyrouth ; les chaloupes furent mises à la
mer, et une compagnie de débarquement prit position sur le rivage pendant que
la frégate s'apprêtait à la soutenir de son feu. Ibrahim-Pacha effrayé, céda
et remit Halil-Medaouar aux mains de l'officier français. Le
scandaleux acquittement du scheïkh Hamoud-AbouNaked avait eu le don de lasser
la patience de l'ambassadeur de France. Le 16 octobre 1845 il adressa à
Ali-Effendi un ultimatum ainsi conçu : 1°
Réintégration immédiate des sujets français dans leurs établissements avec
dommages-intérêts pour ceux qui ont été contraints de les quitter par suite
du refus de protection. 2°
Appel à Constantinople de Scheïkh-Hamoud, pour qu'il y soit statué sur sa
conduite. 3°
Recherche de ses complices. 4°
Payement des indemnités dues pour les couvents d'Abbey. Ali-Effendi
essaya d'user de moyens dilatoires ; M. de Bourqueney exigea une réponse
catégorique ; le 18 la Porte acceptait intégralement l'ultimatum de la France
; Scheïkh-Hamoud était exilé comme réparation politique, et l'officier qui
commandait Abbey traduit devant un conseil de guerre. Depuis
cinq ans l'anarchie désolait le Liban ; la Porte ne pouvant établir une
autorité directe, finit par s'occuper sérieusement de l'organisation de la
montagne. Le principe de la séparation des deux races sous deux chefs
distincts prévalut ; l'institution des vekils subsista dans les districts
mixtes ; deux conseils siégèrent auprès du kaïmakan druse et du kaïmakan
chrétien, présidés, le premier par l'émir druse, le second par l'émir
chrétien. Chaque Divan eut dix membres, cinq juges et cinq conseillers dont
deux Druses, deux Maronites, deux melkites, deux Grecs, deux musulmans. Les
deux conseils répartissaient les impôts dont la perception et le recouvrement
étaient confiés aux kaïmakans, aux mokatadjis, aux vekils. Dans chaque
conseil les juges prononçaient dans les questions judiciaires ; toutefois, le
kaïmakan, sur l'appel de la partie condamnée, était tenu de faire réviser le
procès. Si dans les questions d'impôts, le conseiller et le juge d'une secte
se refusaient à signer le rôle d'impôt, en prétextant qu'il était
préjudiciable aux intérêts de ceux qu'ils représentent, l'affaire était
déférée au muchir qui statuerait en dernier ressort. Toute sentence devait
être, au préalable, revêtue de la signature du kaïmakan. Les appointements
des membres des conseils étaient fixés à 1.500 francs par an, ceux du
substitut du kaïmakan à 1.800 francs, ceux du kaïmakan à 48.000 francs.
Lorsque les deux divans possédaient l'appui de la Porte, ils annihilaient le
pouvoir des kaïmakans qui n'étaient' alors que les premiers commis des
medjliss. Les chrétiens étant en majorité dans le divan, six contre quatre,
avaient un organe légal pour faire entendre leurs plaintes en cas de lésion
de leurs intérêts. C'était l'établissement du régime municipal qui ne pouvait
qu'amoindrir, le pouvoir féodal de l'émir et des mokatadjis druses. Les
Druses n'acceptèrent pas sans murmurer cette organisation qui leur arrachait
leur proie ; le Liban continua à s'agiter sourdement jusqu'au jour où une
immense tuerie des chrétiens dût, cette fois, amener l'intervention armée de
la France. Le Tanzimat. Convention de Balta-Liman (1849).
Les
réformes se poursuivaient activement, malgré l'opposition du parti
rétrograde. Dès son avènement, Abd-ul-Medjid avait montré qu'il entendait
marcher résolument sur les traces de son père. Le 3 novembre 1839, en
présence de tous les hauts dignitaires de l'empira, de tous les représentants
des puissances, le ministre des affaires étrangères donna lecture du célèbre
hatti-chérif de Gulkhané. Cet acte portait principalement : 1° sur les
garanties qui sauvegardaient la vie, la fortune et l'honneur des citoyens de
l'empire ; 2° sur un mode régulier de l'assiette et de la perception de
l'impôt ; 3° sur le fonctionnement assuré du recrutement militaire et sur la
durée du service. La suppression des monopoles ; la répartition de l'impôt
proportionnellement à la fortune de chacun ; la fixation à quatre ou cinq ans
de la durée du service militaire ; la promesse d'établir un contrôle pour les
dépenses de la guerre et de la marine ; la publicité des débats, dans toutes
les causes ; l'égalité de tous devant la loi[2] ; liberté des transactions
immobilières[3] ; abolition de la confiscation
et retour aux héritiers légaux des biens des criminels. Tel est le programme
des réformes que se proposait d'accomplir le nouveau sultan. Elles reçurent
le nom de Tanzimat (pluriel du mot arabe Tanzim, ordre, organisation) ;
poursuivies pendant le règne d'Abd'ul Medjid et de ses successeurs, elles
furent en partie réalisées, et restèrent en partie lettre morte. Les vieux
Turcs, changeant de tactique, au lieu de combattre les projets
gouvernementaux par l'insurrection, se bornèrent à leur opposer la force
d'inertie ; ils ont aussi jusqu'à ce jour paralysé les meilleures intentions
et rendu stériles les meilleures mesures de la Porte. Voici
ce qu'écrivaient, en 1867, les consuls anglais de Kustendjé et de Salonique : «
Quelles que soient les intentions du gouvernement, ses mesures sont éludées
et privées de toute signification par la mauvaise volonté des autorités
locales. «
Devant un tribunal, si un Turc se porte partie plaignante ou défendante, le
témoignage d'un chrétien, fut-il en état de produire cinquante témoins
chrétiens, n'est pas admis ; il est obligé d'acheter le témoignage de deux
musulmans[4]... « Si
le plaignant veut en appeler aux tribunaux supérieurs, on lui oppose des
obstacles, des délais de toute nature, et d'ordinaire il retire sa plainte,
après avoir encouru des dépenses considérables, outre les vexations et les
tracas de tout genre auxquels il s'est exposé[5]. « Le
principal grief des chrétiens, c'est-à-dire la non-admission de leurs
témoignages devant les tribunaux civils, n'a été écarté qu'en apparence, car,
dans les cours mixtes établies depuis, la proportion entre chrétiens et musulmans
est telle que les décisions de ces tribunaux ne dépendent que des Turcs... « Quant
aux contributions, n'étant pas lourdes, elles n'auraient pas été oppressives,
si elles étaient impartialement et équitablement réparties ; mais
malheureusement tout le poids retombe exclusivement sur les classes pauvres
et plus particulièrement sur les agriculteurs chrétiens[6]. » Si les
chrétiens continuaient à subir toutes les avanies, toutes les humiliations de
l'hilotisme, les musulmans n'étaient pas moins en butte aux violences de la
tyrannie. «
L'Europe s'imagine que les chrétiens seuls sont soumis, en Turquie, à
l'arbitraire, aux souffrances, aux avilissements de toute nature, qui
naissent de l'oppression ; il n'en est rien Les musulmans, précisément parce
que nulle puissance étrangère ne s'intéresse à eux, sont peut-être plus
indignement spoliés, plus courbés sous le joug que ceux qui méconnaissent le
prophète... « Vos
sujets de tout culte sont divisés en deux classes ceux qui oppriment sans
frein, et ceux qui sont opprimés sans pitié. Les premiers trouvent, dans le
pouvoir illimité que vous exercez et qu'ils s'arrogent, une tentation à tous
les vices ; mais les seconds se dégradent eux-mêmes au contact pernicieux de
leurs maîtres. Obligés sans cesse de se soumettre à des caprices odieux, ne
pouvant même faire parvenir jusqu'au pied de Votre trône leurs plaintes
légitimes, car leurs tyrans verraient, dans cet appel respectueux, à votre
pouvoir, la pire des séditions, ils contractent l'habitude d'une incroyable
lâcheté morale. » Quel
est l'auteur d'une peinture si sombre ? un homme dont personne ne pourra
récuser l'autorité ni la compétence, Mustapha-Fazil-Pacha[7] ! Tel est
le système dont le maintien est désiré par les adversaires des réformes ;
voilà pour quelle cause ils combattent, sous le couvert du zèle religieux. Et
ils se disent animés de patriotisme ! La loi
du recrutement militaire (1844) amena, en Albanie, une révolte aussitôt réprimée par
Reschid-Pacha. La
création de l'université ottomane ; l'institution d'un conseil supérieur de
l'instruction : la division de l'enseignement en enseignement primaire, en
partie existant, et en enseignement secondaire, tout à créer, jettent les
bases de l'organisation de l'instruction publique (1845). L'année suivante sont établis
les tribunaux de commerce mixtes, composés mi-partie de musulmans, mi-partie
de chrétiens (1846).
Enfin, une ordonnance du 15 juin 1850 porte « que l'impôt personnel sera
perçu dans les provinces par les primats des quatre nations ; ils procéderont
d'après l'état et la fortune de chaque sujet et consigneront l'impôt perçu au
patriarcat ou dans les mains du khakham bachi d'où il sera versé au
trésor impérial. » On a
vu, par les citations ci-dessus, comment les fonctionnaires de la Porte ont
exécuté ses ordres. L'opposition, écrasée dans la rue, s'est retranchée dans
la bureaucratie ; là elle défie les ministres et les grands-vézirs. Le pays
attend le grand homme qui nettoiera ces écuries d'Augias. Le
contre-coup des événements de 1848, en France, s'était fait sentir dans toute
l'Europe ; partout les peuples opprimés se levaient pour la revendication de
leur nationalité et de leur liberté ; partout les trônes chancelaient sous
les coups de la révolution. La Valachie et la Moldavie ne restèrent pas en
arrière, : à la nouvelle de l'insurrection de Vienne, tout le pays prit les
armes. Le prince Bibesco s'enfuit, et un gouvernement provisoire s'installa,
qui appela aux armes la Bukovine, la Transylvanie, la Bessarabie, et rêva la
formation d'un empire roumain. Orner-Pacha envahit les principautés ;
aussitôt les Russes entrèrent en Moldavie (20 juin 1848). Le gouvernement provisoire
prit la fuite et 60.000 Russes occupèrent la Valachie. Au moment où les
relations menaçaient de se rompre entre le sultan et le czar, intervint la
convention de Balta-Liman. La Porte recouvrait le droit de nommer les
hospodars ; un corps d'occupation mixte devait tenir en bride les deux
principautés (1849). Question des Lieux Saints.
La
Turquie était tout entière à sa réorganisation intérieure, quand se ralluma
la vieille querelle des Lieux saints, querelle qui devait amener la guerre de
Grimée. La possession des Lieux saints[8] avait été de tous temps une
pomme de discorde entre les Latins, les Grecs et les Arméniens. D'après
les usages de Terre-Sainte, la possession exclusive d'une église par une
communauté chrétienne, n'interdit pas aux autres d'y officier : les
possesseurs seuls ont le droit de garder les clefs, de réparer et
d'entretenir l'édifice, d'allumer les lampes, enfin de balayer (ce qui, aux
yeux des musulmans, est le signe le plus remarquable du droit de possession).
De tout temps, la garde des Lieux saints avait appartenu aux religieux
catholiques, sous la protection de la France. Le firman de 1561 s'exprime
ainsi : « Les
clefs des portes de la grotte où est né Jésus, sont a dans la main des Francs
et ce, tant avant que depuis la prise de cette ville par le sultan Selim Ier
jusqu'à la présente date, sans avoir passé par d'autres mains que les
leurs... On n'a point connaissance qu'ils aient cessé de posséder lesdites
clefs ni que personne les leur ait contestées et les en ait dépossédés. Ils
en sont en possession constante et non interrompue depuis les temps les plus
reculés jusqu'au jour de la date du présent acte. » Un
firman d'Osman II (1620) porte : « Les
religieux francs, anciens possesseurs exclusifs de la grande église de
Bethléem et de l'église du tombeau de la Vierge, ont volontairement
accordé aux autres communions chrétiennes des sanctuaires dans l'église
supérieure. Mais la partie inférieure, l'endroit où est né Jésus-Christ, que
le salut soit sur lui, est le sanctuaire des religieux francs ; aucune autre
nation n'y peut prétendre et il est défendu à chacune d'elles d'usurper
désormais ledit lieu ». Le firman fait ensuite défense expresse à tout autre
que les religieux francs d'y célébrer la messe. Le
firman de 1633 n'est pas moins précis : il constate d'après des documents
anciens et authentiques, que les religieux francs sont en possession des
Lieux saints depuis la conquête de Jérusalem par le khalife Omar, que cette
possession a toujours été effective ; il ordonne : « que les Francs
aient, comme par le passé la possession et la jouissance de la grotte située
à Bethléem, dont les Grecs se sont emparés par fraude et en produisant de
faux titres en un mot, de tous les lieux dont ils ont eu jusqu'à présent la
possession incontestée et que ni les Grecs, ni les Arméniens, ni aucune autre
nation chrétienne ne les trouble et les inquiète que dans l’exercice du
culte, le préfet des religieux francs ait, comme par le passé, la
préséance de tous les religieux des autres nations. » Cependant,
l'année suivante les Grecs, profitant des démêlés de la Porte avec la France,
crurent le moment venu de déposséder les religieux francs. Le divan fut
acheté et leur donna gain de cause. Cette usurpation dura jusqu'en 1673,
époque où fut reconnu à la France le droit formel et exclusif de protection
des Lieux saints. Les Grecs ne se tinrent pas pour battus, ils mirent en jeu
tous les ressorts de l'intrigue, dans laquelle ils étaient, depuis longtemps,
passés maîtres. Les drogmans de la Porte, tous de religion et de race
grecques, ne se faisaient aucun scrupule de travestir les rapports transmis
au Divan et d'altérer impudemment la vérité ; ils avaient du reste, pour les
seconder, tous les ennemis de la France. Dignes
précurseurs de Basile, les Grecs usèrent habilement de la calomnie ; ils ne
cessèrent de représenter les religieux francs comme les espions de la France
et les instigateurs d'une nouvelle croisade. Ils employaient, en même temps,
des moyens plus efficaces et encore plus indignes de gens qui se prétendaient
chrétiens : ils s'engagèrent à payer, en outre de l'impôt, des redevances
annuelles, au profit des mosquées. C'est ainsi qu'en 1676, ils obtinrent de
Mahmoud Ier les clefs, les tapis et les lampes du sanctuaire de Jérusalem :
ils les avaient payés mille piastres de rente pour la mosquée de
Sultan-Ahmed. Suleyman II restitua aux religieux francs tout ce dont ils
avaient été dépouillés (1690). Les Grecs, sans se décourager, continuèrent sourdement leurs
menées, et, en 1757, grâce à un odieux guet-apens, leurs bassesses, leurs
perfidies et leurs trahisons furent enfin couronnées de succès. « Des
pèlerins grecs ayant pillé le couvent catholique de Jaffa, cette escarmouche
amena une attaque générale. En effet, peu de jours après, à Jérusalem, les
schismatiques assaillirent les religieux et les catholiques enfermés dans
l'église du Saint-Sépulcre, brisèrent leurs lampes, dispersèrent leurs ornements
; puis, armés de procès-verbaux achetés à grands frais, ils se déclarèrent
insultés eux-mêmes et se plaignirent au Divan de la prétendue irruption des
Latins. Enfin trouvant le grand-vézir favorable à leurs vœux, ils levèrent le
masque et présentèrent une requête tendant à déposséder entièrement les
prêtres francs des Lieux saints Le grand-vézir fit paraître un hatti-chérif
qui porta la première et la plus vive atteinte à nos privilèges. Cette
ordonnance chassait les Latins de l'église de la Vierge et de la grande
église de Bethléem, et mettait sous la protection des Grecs le Saint-Sépulcre
et plusieurs autres sanctuaires. Les protestations des ambassadeurs français
contre cette spoliation, fréquemment renouvelées dans la suite, furent
toujours sans succès[9] ». Les usurpations
marchèrent alors rapidement surtout pendant la Révolution française : en
1808, grâce à l'appui incessant et infatigable que leur prêtait la Russie,
les Grecs s'étaient emparés de tous les Lieux saints. Cet état de choses dura
pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, mais au mois de mai 1851,
la France, invoquant les capitulations de 1740, réclama de la Porte la
formation d'une commission mixte pour procéder à l'examen des titres des
Latins et des Grecs. Le cabinet des Tuileries revendiquait : le monument du
Saint-Sépulcre, dans l'église du même nom, à Jérusalem ; la grande coupole
bâtie au-dessus du Saint-Sépulcre ; la pierre de l'Onction ; les tombeaux des
rois francs ; les sept arceaux de la Vierge ; l'église de Gethsémani et le
tombeau de la Vierge ; l'église supérieure de Bethléem, avec toutes ses
dépendances ; la possession mixte de l'autel du Calvaire. La
Russie opposa son veto aux demandes de la France. Sous cette pression, la
commission des Lieux saints, tout en reconnaissant la justesse des
réclamations françaises, proposa le maintien du statu quo, hors l'admission
des Latins dans le sanctuaire de la Vierge et celle des Grecs dans le
sanctuaire de l'Ascension. Les
Grecs triomphaient ; leur insolence ne connut plus de bornes. Confiants dans
la protection de la Russie, regardant le czar comme l'arbitre de l'Europe,
persuadés de son omnipotence, ils en vinrent à ce degré de folie vaniteuse de
prendre leurs rêves insensés pour des réalités : ils songèrent sérieusement à
reconstituer le Bas-Empire. Le czar croyait le moment venu de s'assurer
l'héritage de l'homme malade : l'Autriche, sauvée par la main puissante de
Nicolas, était sous sa dépendance ; l'Allemagne et la Prusse se remettaient à
peine de la secousse révolutionnaire de 1848 ; la France était paralysée par
des discordes intérieures. L'occasion était favorable, aussi entretint-on les
espérances des Grecs et excita-t-on leur outrecuidance. Bientôt la Russie,
levant le masque, formula nettement ses prétentions. Le 5 mai 1853, le prince
Mentschikoff, arguant d'une interprétation forcée du traité de Kaïnardji,
exigea des garanties solides et invariables dans l'intérêt de l'église
orthodoxe. Ces garanties, c'était en réalité le protectorat de tous les
sujets ottomans de religion grecque. La
Porte, mise en demeure de répondre dans un délai de cinq jours, se déclara
prête à donner satisfaction pour les demandes relatives aux pèlerins et aux
sujets russes ; « quant aux immunités de l'église grecque, elle prouvait
par sa sollicitude constante envers ses sujets chrétiens son intention de ne
jamais porter atteinte à ces privilèges. Souscrire à l'engagement exigé par
la Russie, ce serait annuler son indépendance. » Le 18,
les relations diplomatiques étaient rompues et le 21, le comte de Nesselrode
annonçait à la Porte que les armées russes allaient occuper les principautés
jusqu'au jour où elle adhérerait à l'ultimatum du prince Mentschikoff. Deux
mois après, les Russes entraient en Moldavie et en Valachie. Guerre avec la Russie : opérations sur le Danube.
A cette
injuste agression, la nation ottomane s'émut : le corps des ulémas somma le
sultan de déclarer la guerre ou d'abdiquer. Un grand conseil national,
composé de toutes les notabilités civiles et militaires, laïques et religieuses,
se réunit au sérail, et, sur son avis, la guerre fut décidée (4 octobre). Les
hostilités commencèrent immédiatement. L'objectif de l'armée moscovite était
Widdin ; la prise de cette ville lui permettait de gagner la route de Nissa à
Sophia, de tourner les Balkhans, d'insurger les provinces grecques de
l'empire et de donner la main au royaume hellénique. Le sérasker, Omer-Pacha,
avait deviné ce plan : il passa le Danube, occupa-Kalafat, en face de Widdin,
et, par une fausse démonstration, attira l'ennemi sur Oltenitza. Après une
sanglante bataille de trois jours, Omer-Pacha instruit de l'achèvement des
fortifications de Kalafat, évacue Oltenitza et se retire sur la rive droite
du Danube (2 novembre).
Widdin pouvait désormais braver les Russes. Mais en
Asie, les Turcs étaient battus à Orbelian et rejetés derrière l'Arpatschaï,
pendant que leur principal corps d'armée essuyait une défaite complète à
Akhalzick (14 novembre).
Quelques jours après, l'amiral Nachimof surprenait la flotte ottomane
mouillée devant Sinope et l'incendiait (30 novembre) : douze vaisseaux brûlés, 4.000
hommes tués ou noyés, la ville détruite, tels étaient les résultats de cette
victoire. Le
sultan invoqua alors l'aide de l'Angleterre et de la France dont les flottes
se tenaient en observation dans la baie de Besika. Les deux puissances
occidentales offrirent leur médiation : la Russie refusa tout accommodement ;
et à Constantinople, les ulémas essayèrent de soulever le peuple pour
protester contre les négociations. Le 27 février 1854, l'Angleterre et la
France adressent un ultimatum au cabinet de Saint-Pétersbourg, le sommant
d'évacuer les principautés et posant le casus belli en prévision d'un
refus. En même temps elles signent avec la Turquie un traité d'alliance
offensive et défensive, par lequel elles garantissent l'indépendance de
l'empire ottoman et les droits du sultan. La Porte, en retour, s'engageait à
accomplir les réformes suivantes : Égalité
devant la loi et admissibilité à tous emplois de tous les sujets ottomans,
sans distinction de religion ; droit de témoigner en justice accordé aux
chrétiens ; établissements de tribunaux mixtes dans tout l'empire ; abolition
du kharadj (12 mars 1854). L'Angleterre,
l'ancienne alliée de la Russie et de l'Autriche dans toutes leurs guerres
contre la Turquie, et cela en haine de la France, l'Angleterre prenait de
concert avec la France la défense de l'empire ottoman. C'est que la
Grande-Bretagne n'a jamais fait de politique de principes, elle ne fait que
de la politique d'intérêts. Les opérations
militaires avaient repris sur le Danube et donnaient lieu à des combats
sanglants, la plupart du temps indécis ; elles ne pouvaient avoir aucune
influence sur le sort de la campagne. Selim-Pacha, vainqueur à Litate,
refoule l'ennemi sur Radowa (12 janvier 1854), mais il est bientôt à son tour obligé de
rétrograder et investi dans Kalafat (28 janvier). Les Russes, prenant
l'offensive, passent le Danube sur trois points, Galatz, Ibraïla, Ismaïl,
s'emparent de la Dobroudja, battent l'armée ottomane, mettent le siège devant
Silistrie, et abandonnant leur plan primitif, concentrent toutes leurs forces
devant cette dernière ville. Le siège fut poussé avec vigueur ; dans le
courant de mai, six assauts consécutifs furent livrés. Malgré l'héroïsme de
ses défenseurs, la ville était aux abois, quand la marche des troupes
anglo-françaises et l'attitude malveillante de l'Autriche décidèrent les
assaillants à se retirer (28 juin). Défaits à Kavakal et à Giurgewo, les Russes
évacuent les principautés que les troupes autrichiennes occupent aussitôt, de
l'aveu de la Porte (20 septembre). La
Russie avait entrepris la guerre sainte pour l'exaltation de la religion
orthodoxe, elle avait tiré l'épée pour donner Constantinople aux Grecs :
c'était, du moins ce que répétaient ses agents, ce que croyait la population
grecque de l'empire ottoman. Des prophéties annonçaient que l'année verrait
finir la domination musulmane et que le patriarche officierait de nouveau
dans Sainte-Sophie rendue à la croix. Les Grecs ont toujours nourri ces
illusions, ils s'en repaissent encore. Après la guerre de 1877, lorsque
l'armée russe campait aux portes de Stamboul, ils annonçaient hautement que
le czar allait leur faire donner Sainte-Sophie ; c'était, disaient-ils, une
condition sine qua non de la paix : ils se voyaient déjà maîtres de la
ville. Quand la Russie les abandonna comme des instruments usés, ils ont
renié la sainte Russie, et les libérateurs d'hier sont devenus d'affreux
oppresseurs. Ils se sont tournés vers l'Occident, cet Occident qu'ils
détestent et maudissent tout en l'implorant ; ils ont essayé, en exploitant
les souvenirs de l'antiquité, d'intéresser à leur cause ces peuples latins
qu'ils ont tant insultés et calomniés[10]. Les
provinces grecques, cependant, étaient dans la plus grande fermentation :
l'Épire, l'Étolie, l'Acarnanie, s'insurgent ; Larisse tombe au pouvoir des
rebelles et la Thessalie participe au mouvement. En même temps, le cabinet
d'Athènes faisait de grands préparatifs militaires et encourageait la
formation de bandes de volontaires qui, sous le commandement d'officiers de
l'armée régulière, allaient rejoindre les insurgés. Les réclamations de la
Porte appuyées par la France et l'Angleterre, restèrent sans résultat. Un
corps d'armée français occupe alors Athènes et le Pirée, et les puissances
déclarent la Grèce en état de blocus. Devant cette démonstration, le
ministère hellénique s'engage à faire respecter la neutralité. En même temps,
les insurgés de l'Acarnanie commandés par Tzavellas étaient battus à Arta et
ceux de la Thessalie, commandés par Grivas, écrasés à Mezzovo. Campagne de Crimée. Traité de Paris (1856).
L'armée
anglo-française était arrivée à Gallipoli et à Constantinople : après
plusieurs discussions assez vives sur la direction à imprimer aux opérations
militaires, on se décida à débarquer en Crimée et à investir Sébastopol.
Après un siège d'un an, pendant lequel les Russes sont successivement battus
à l'Alma, à Balaklava, à Inkerman, à Traktir par les alliés, à Eupatoria par
Orner-Pacha, la tour Malakoff, clef des positions ennemies est enlevée
d'assaut par les Français, à la suite d'une lutte terrible qui leur coûte
10.000 hommes (8 sept. 1855).
Les flottes alliées bombardent tous les parts russes du littoral de la mer
Noire, tandis que dans la Baltique elles s'emparent de Bomarsund. La prise de
Kars (28
nov. 1855) est la
seule compensation de tant de revers. Accablée par ses défaites, la Russie
entame des négociations pour traiter de la paix. Au congrès de Vienne (1er février
1856), les
plénipotentiaires de l'Autriche, de la France, de la Grande-Bretagne, de la
Turquie et de la Russie, signent les préliminaires de la paix. La conférence
de Paris (25
février) aboutit au
traité de Paris (30 mars)
conclu entre la France, l'Angleterre, la Sardaigne[11] et la Porte d'une part, et la
Russie, d'autre part. La Prusse et l'Autriche y adhèrent comme puissances
garantes. Ce
traité reconnaissait solennellement l'indépendance et consacrait l'intégrité
de l'empire ottoman ; il interdisait à n'importe quelle puissance d'intervenir
dans les affaires intérieures de la Turquie. L'article
10 maintenait la fermeture des détroits aux vaisseaux de guerre de tous les
pays. Les
articles 11 et 12 ouvraient la mer Noire à la marine marchande de l'Occident. Les
articles 13 et 14 enlevaient à la Russie et à la Porte le droit d'élever des
arsenaux militaires sur le littoral du Pont-Euxin. Par les
articles 20 et 21, la Russie cédait à la Moldavie une portion de la
Bessarabie et les bouches, du Danube, lesquelles étaient placées sous la surveillance
d'une commission européenne. Enfin
le protectorat de la Russie sur la Serbie, la Valachie et la Moldavie était
aboli. Les principautés conservaient tous leurs privilèges, sous la
suzeraineté de la Porte, et étaient placées sous la protection de l'Europe ;
elles jouissaient d'une administration indépendante et nationale, de la
liberté de culte, de législation, de commerce et de navigation. Quelques
jours auparavant avait paru un hatti-humayoun (18 février 1856) qui confirmait les promesses du
hatti-chérif de Gulkhanè, proclamait la liberté des cultes, reconnaissait
l'égalité civile de tous les sujets de l'empire, établissait une nouvelle
assiette de l'impôt et admettait les non-musulmans au service militaire. Hatti-Humayoun de 1856.
Étaient
abrogées : la loi qui condamnait à. mort tout chrétien qui, après avoir
embrassé l'islamisme, retournait à sa foi première ; la loi qui, en cas de
mariage-mixte, exigeait que les enfants fussent élevés dans la religion
musulmane. L'article
8 formulait le principe de l'admissibilité des chrétiens à tous les emplois
et l'article 6 défendait « toute qualification blessante ou injurieuse
pour une classe quelconque des sujets de l'empire. » Le hatti-chérif de
Gulkhanè avait eu beau vouloir abolir l'ancienne distinction entre musulmans
et rayas, elle n'en subsistait pas moins à l'égard de ces derniers, il
n'était pas d'appellation injurieuse ou grossière qu'on n'employât. On lit
dans un rapport de Pertew-Effendi à Mahmoud II, en date de 1828 : « Comme les
règlements du porc qu'on appelle le pape... Par l'effet de ces mille ruses et
calomnies qui sont d'accord avec la nature perverse de cette troupe de
cochons[12]... » Voici
la teneur d'un teskéré d'inhumation délivré en 1855 à un prêtre arménien par
le kadi de Mârdin : «
Permis au prêtre de Marie d'enterrer l'impure et puante carcasse du nommé
Saïdah damné ce jour même[13]. » Signé,
Saïd-Méhémed-Faizi. Les
rayas avaient été jusqu'alors exclus de l'armée ; l'impôt du kharadj
remplaçait pour eux l'impôt du sang. La population ottomane, sur qui pesaient
presque entièrement les charges militaires, s'épuisait et s'appauvrissait
journellement par suite des guerres continuelles où elle jetait en holocauste
les meilleurs de ses enfants. L'admission des chrétiens dans l'armée remédiait
à cette situation inquiétante pour l'avenir ; c'était en outre le meilleur
moyen pour arriver à l'unité de l'empire et préparer, peut-être, la fusion
des races. Faire de la Turquie un régiment, inspirer à tous ses habitants
l'amour et le respect du drapeau, c'était fonder la patrie ottomane. Le
projet du gouvernement était juste et logique ; on n'y donna point de suite.
Musulmans et chrétiens s'unirent dans une opposition commune. Les premiers ne
pouvaient tolérer que ces rayas, leurs esclaves d'hier, portant encore au
front les stigmates honteux de la servitude, eussent le droit de porter des
armes, devinssent non seulement leurs égaux, mais encore leurs chefs.
Plusieurs même, parmi les partisans les plus chauds des réformes, voyaient
celle-ci non sans inquiétude et effroi ; qui les assurait de la fidélité de
ces rayas si longtemps opprimés, si longtemps abreuvés de dégoûts et de
vexations ? N'était-il pas à craindre que ces chrétiens ne tournassent un
jour contre l'empire les armes qu'il leur aurait mises à la main,
l'instruction et la science militaires qu'il leur aurait données ? Les
chrétiens, eux, réclamaient une loi réglant l'avancement dans l'armée et des
garanties pour que la différence de religion n'eût aucune influence dans les
promotions ; enfin ils voulaient pouvoir parvenir aux grades les plus élevés,
même celui de muchir (maréchal). Le gouvernement battit en retraite devant cette
résistance ; le système du remplacement fut admis à titre provisoire : il
fonctionne encore. A l'ancien kharadj fut substituée une taxe d'exonération Bedel-i-askeriyeh. Pourquoi
la Porte ne tenterait-elle pas l'expérience de former des régiments
exclusivement composés de chrétiens. Les musulmans qui répugnent à obéir à
des chrétiens seraient affranchis de cette nécessité, et les chrétiens
n'auraient plus l'appréhension de se voir sacrifiés aux musulmans dans la
répartition des grades. La Porte n'a aucun motif plausible de douter de la
fidélité de ces régiments chrétiens, n'est-ce pas parmi eux que le
grand-vézir Ibrahim avait trouvé ses soldats les plus dévoués ? L'exemple des
régiments arabes, au service de la France, n'est-il pas fait pour prouver à
la Porte que les différences de religion s'effacent sous le drapeau ? Dans
toutes les insurrections de l'Algérie, tentées au nom d'Allah et du prophète,
jamais les régiments de turcos et de spahis n'ont tourné ; ils se sont
toujours battus contre leurs coreligionnaires, fidèles aux devoirs
militaires. Le
règne d'Abd'ul Medjid se poursuivit au milieu de ces utiles travaux :
création du ministère de la justice et du ministère de l'instruction publique
(1858), appendice au code de commerce,
code de procédure commerciale. Les
dernières années furent attristées par des événements malheureux qui
compromirent un instant les relations de l'empire avec l'Europe et faillirent
amener une rupture entre la Turquie et les puissances occidentales.
Massacres des chrétiens à Djedda, au Liban et en Syrie : héroïsme de
l'émir Abd-el-Kader. Intervention de la France.
« Il y
a deux partis en Turquie, disait M. Guizot à la tribune en 1845 ; il y a un
parti intelligent, modéré, qui croit, que pour raffermir l'empire ottoman,
pour y remettre un peu d'ordre et de force gouvernementale, il faut y
introduire de grandes réformes. Mais à côté il y a un parti fanatique, le
vieux parti turc, toujours porté à pratiquer l'ancienne politique, la
politique violente, sanguinaire, astucieuse de l'empire ottoman. La lutte
entre ces deux partis se reproduit dans toutes les provinces de la Turquie
comme à Constantinople, et elle se reproduit encore plus vivement et plus
déplorablement dans les provinces qu'à Constantinople. » La
situation n'avait pas changé ; le parti rétrograde cherchait par tous les
moyens à faire avorter misérablement l'œuvre de régénération entreprise par
Mahmoud. Ses excitations à toutes les passions haineuses de la foule
ignorante, ses appels réitérés au fanatisme ne furent que trop couronnés de
succès, et les massacres de Djedda et de Damas vinrent jeter à l'Europe un
sanglant défi. La
guerre de Crimée avait excité au dernier point la haine des musulmans contre
les Européens. Ils s'étaient aperçus facilement que les peuples n'avaient pas
ratifié l'alliance des gouvernements. Tout en combattant les Russes, tout en
réprimant les prises d'armes des chrétiens de l'empire, tout en imposant à la
Grèce une inaction forcée, les alliés ne cachaient pas leurs sympathies pour
les adversaires de celui qu'ils venaient défendre. « Le passage des
libérateurs ne laissa qu'une haine sourde contre l'Européen et le chrétien
Les musulmans avaient été profondément blessés de la supériorité écrasante de
la civilisation et de la puissance des Européens. «
Pendant la guerre, les populations chrétiennes de la Turquie d'Europe et du
littoral de l'Asie Mineure avaient fait des vœux ouvertement pour le triomphe
des Russes, et avaient même tenté un soulèvement. « La
France et l'Angleterre avaient été obligées pour contenir la Grèce, d'envoyer
des troupes ; malgré tous ces faits, la sympathie de l'Europe était : restée
du côté des chrétiens, jugés sévèrement, surveillés avec fermeté, mais
inspirant plus d'intérêt que leurs maîtres musulmans qui combattaient à côté
des alliés, et pour la même cause. « Au
congrès de Paris, malgré les ménagements que l'on eût pour la Porte ottomane,
l'Europe ne dissimula pas l'intérêt qu'elle portait aux chrétiens. Toutes ces
causes portèrent chez les musulmans la haine des chrétiens, européens ou
rayas, à un haut degré d'intensité, et cette haine se répandit dans tout le
monde musulman ; l'insurrection et les cruautés exercées dans l'Inde, bien
que préparées depuis longtemps, éclatèrent à la suite de la guerre d'Orient ;
les massacres de Djedda suivirent de près et partout, dans les pays où domine
l'islam, on voyait se préparer des Vêpres siciliennes[14]. » Le 15
juillet 1858, à Djedda, une foule furieuse conduite par des hadjïs (pèlerins), excitée par les derviches, se
ruait sur les chrétiens : le consul de France, le vice-consul d'Angleterre
étaient assassinés en essayant de protéger leurs nationaux ; le sang coulait
à flots à. Djedda, sous les yeux du muchir ottoman qui restait avec les
troupes, impassible spectateur de la boucherie. La
vengeance suivit de près l'offense : le 25, une escadre anglo-française
bombardait Djedda et le 4 août les deux commandants faisaient pendre dix des
principaux meurtriers. Il eut fallu un châtiment exemplaire, tel que
l'anéantissement de Djedda ; la mort de quelques obscurs scélérats n'intimida
pas les fanatiques ; leur audace s'accrut de leur haine ; les scènes de Djedda
se renouvelèrent, en Syrie, mais dans des proportions gigantesques. Les
Druses n'avaient jamais considéré comme définitif le règlement de la question
du Liban en 1845. Ils avaient toujours espéré que les chrétiens des districts
mixtes leur seraient livrés, pour être taillables et corvéables à merci.
Comptant sur la haine des musulmans pour les chrétiens, ils ne cessaient de
vexer les Maronites, assurés qu'ils étaient de l'appui des fonctionnaires de
la Porte. Kurchid-Pacha,
gouverneur général de Beyrouth et Ahmed-Pacha, muchir de l'armée d'Arabistan,
appartenaient tous deux à ce vieux parti turc décrit par M. Guizot. Au lieu
de réprimer les excès des Druses, ils les encouragèrent et les poussèrent à
l'égorgement d'un peuple entier. Les Druses n'avaient pas besoin de ces
excitations : l'extermination des Maronites comblait leurs vœux les plus
chers, elle satisfaisait leur soif de sang, leur amour du pillage et de
l'orgie. Au mois
de mai 1860 les troubles commencèrent et en peu de temps le Liban et
l'Anti-Liban furent noyés dans le sang. Dans les districts d'Hasbeyha et de
Rascheyha, gouvernés par des princes de la famille de Chehab, restés fidèles
à l'islamisme ; à Zahlé, ville florissante, entièrement peuplée de chrétiens,
les égorgeurs druses ne s'arrêtèrent que lorsqu'il n'y eût plus personne à
tuer, que lorsqu'il n'y eût plus rien à piller. Scheïkh Abou-Hamoud-Nak ed,
l'assassin de 1841 et de 1845, le protégé de Chékib-Effendi ;
Scheïkh-Seyd-Djomblatt, l'ami des Anglais ; les scheïkhs de la famille Assad s'abattirent
sur Deir-El-Kamar comme une nuée de vautours. Les horreurs de tout genre,
qu'ils commirent dépassent l'imagination humaine ; les chrétiens cependant
s'étaient rachetés par une rançon et s'étaient confiés à l'autorité militaire
turque : elle les livra sans défense aux bourreaux. La fièvre de meurtre est
contagieuse ; les musulmans, les Bédouins vinrent prendre part à la curée et
Damas, la ville la plus fanatique de l'empire, tint à honneur de ne pas
rester en arrière. « Là,
ni les religieux européens, ni les officiers consulaires ne furent épargnés ;
les consulats d'Angleterre et de Prusse furent seuls respectés. Le fer
moissonna les hommes, les femmes et les enfants ; le feu détruisit les
maisons que les égorgeurs, aidés des troupes ottomanes, avaient d'abord
pillées et saccagées[15]. » Il ne
serait pas resté, dans Damas, un seul chrétien vivant sans l'émir
Abd-El-Kader. Le
héros arabe, qui, pendant seize ans, avait fait en Algérie une si rude guerre
aux Français, vivait retiré à Damas. Aux premières lueurs des incendies, aux
premiers cris des victimes, il n'hésita pas à se placer entre les chrétiens
et les massacreurs. A, la tête d'une petite troupe, il arracha les victimes
des mains de la populace, ouvrit son palais aux chrétiens qui vinrent s'y
réfugier par milliers, entoura d'un cordon de ses cavaliers arabes le
quartier où les débris de la population chrétienne se pressaient affolés et
risqua plus d'une fois sa vie, lui musulman, lui descendant du prophète lui,
l'ancien ennemi de la France, pour repousser les bandes féroces qui
déshonoraient l'islamisme et la Turquie. Il fit plus : il dépensa l'argent à
pleines mains, pour vêtir les malheureux qu'il avait arrachés à la mort, il
conduisit lui-même les convois de chrétiens qu'il dirigeait sur Beyrouth,
pour les mettre en lieu sûr. La grandeur d'âme, la noblesse de son caractère,
son dévouement héroïque ne se démentirent pas un instant ; cette page de sa
vie est toute une épopée, devant laquelle pâlit plus d'une gloire bruyante du
siècle. Aux
récits de cette épouvantable tragédie, l'Europe entière s'émut, l'opinion
publique exerça sur le% gouvernements une irrésistible pression qui ne
laissait à la diplomatie aucun faux-fuyant. L'accord fut unanime pour
stigmatiser ces boucheries, qui reportaient au temps des Djenghis-Khan et des
Timour ; lord Palmerston lui-même dénonça à la tribune la partialité des
autorités ottomanes et le Times flétrit leur conduite. Il se trouva
cependant quelques hommes pour chercher à excuser les Druses. Un M. Hervey,
propriétaire du Yacht Claymore allait jusqu'à rougir d'avoir sauvé des
victimes. « Ils (les Druses), écrivait-il, ont pour nous les
plus grands égards et les plus grands respects. Craignant que le rôle que
j'ai joué ici ne leur inspirât des sentiments hostiles aux Anglais et
n'affectât la sécurité future des voyageurs, dans le Liban, j'écrirai, à mon
ami Seyd-Bey-Djomblatt de Moktara, prince des Druses, pour lui dire que je
n'ai fait que protéger des femmes et des enfants. » La
Porte fut consternée de cette explosion de fanatisme qui pouvait mettre son
existence en jeu. Le sultan adressa aux valis des provinces d'Asie des
instructions de la plus grande lucidité et de la plus grande énergie ;
Ahmed-Pacha, amené à Constantinople, fut dégradé et renvoyé en Syrie pour y
passer en jugement ; Kurchid-Pacha fut jeté en prison ; et Fuad-Pacha envoyé
en Syrie avec pleins pouvoirs pour châtier les coupables. Mais pour rétablir
l'ordre et faire cesser les massacres il fallait une force militaire capable
de réduire les assassins qui continuaient leur œuvre de sang ; on ne pouvait
compter sur les troupes ottomanes complices des massacres. Une convention
entre la Porte et la France, approuvée par les puissances signataires du
traité de Paris, décida l'envoi en Syrie d'un corps d'armée français. Dès son
arrivée en Syrie, Fuad-Pacha montra qu'il comprenait sa mission autrement que
Chekib-Effendi ne l'avait fait en 1845. Sans se laisser arrêter par les
considérations de rang et de nom, sans craindre de soulever contre lui des
rancunes et des haines, sans faire attention aux malédictions lancées contre
lui par les musulmans fanatiques, il fit bonne et prompte justice. Le
maréchal Ahmed-Pacha, convaincu d'avoir organisé le massacre, fut fusillé ;
cent quatre-vingt-cinq musulmans appartenant à toutes les classes de la
société, reconnus coupables d'être les instigateurs de la tuerie, subirent la
peine capitale. Mort d'Abd'ul Medjid : son caractère.
Les
graves préoccupations causées par la question du Liban, les échecs essuyés
par les troupes impériales au Monténégro,
la situation embarrassée du trésor, la découverte d'une conspiration tramée
dans le sérail abrégèrent les jours du sultan. Le 25
juin 1861, Abd'ul Medjid expirait, laissant le trône à son frère Abd'ul-Aziz. Le fils
de Mahmoud n'avait pas menti à son origine ; il avait été le digne héritier
des grandes idées de son père ; il avait vaillamment marché en avant. Prince
humain, éclairé et tolérant, rempli de sollicitude pour l'amélioration du
sort de ses sujets et l'accroissement de leur bien-être, convaincu de
l'utilité et de la nécessité des réformes qui devaient faire entrer l'empire
dans le courant européen, animé d'un vif sentiment de modération, d'équité et
de justice, il manquait de la force nécessaire pour imposer ses volontés et briser
les résistances intéressées. Ses prodigalités ont obéré le trésor de l'État
et commencé les embarras financiers contre lesquels la Turquie se débat en
vain aujourd'hui[16]. C'est néanmoins un des meilleurs souverains dont puisse s'enorgueillir la nation ottomane. Abd'ul Medjid a emporté dans la tombe les regrets de son peuple et l'estime de l'Europe. |
[1]
Poujade, consul de France à Beyrouth, La Syrie et le Liban.
[2]
« Tant qu'un jugement régulier ne sera point intervenu, personne ne pourra
secrètement ou publiquement faire périr une autre personne par le poison ou
tout autre moyen. »
Le sultan n'en a pas moins le droit d'exiler sans
jugement qui bon lui semble.
[3]
Ce n'est cependant qu'à partir de 1871 que les étrangers ont pu acquérir des
biens-fonds en Turquie.
[4]
Sur ce sujet de l'achat de témoins musulmans par un chrétien, achat
obligatoire, voyez les Mémoires du baron de Tott.
[5]
Rapport de M. Stankey, vice-consul à Kustendjé, adressé à l'ambassadeur anglais
à Constantinople.
[6]
Rapport de M. Wilkinson, consul à Salonique, adressé à lord Stanley, chef du Foreing-office.
[7]
Rapport adressé à Sa Hautesse Abd'ul-Azis.
[8]
La possession des Lieux saints n'impliquait que le droit d'usufruit et non
celui de propriété, la loi musulmane s'opposant à ce que les ghiaours possèdent
dans le pays des fidèles.
[9]
Comte de Marcellus, Souvenirs de Grèce.
[10]
Nous n'exagérons rien : en 1870, à la nouvelle des revers de la France, une
incroyable explosion de joie s'est fait jour parmi la population byzantine de
Constantinople ; fonctionnaires de la Porte, journalistes, particuliers, tous
ont entonné un dithyrambe en l'honneur de la Prusse. Ils ont tous triomphé de
l'humiliation des armes françaises ; tous ont essayé de donner le coup de pied
de l'âne au lion blessé.
Les Hellènes montrèrent seuls quelque reconnaissance
des services que la France leur avait autrefois rendus. Bravant les ordres de
son gouvernement, M. Gennadios, professeur à l'Université d'Athènes et
rédacteur en chef de l'Etoile, forma une petite légion de volontaires qui prit
part aux opérations de l'armée de l'Est.
[11]
Grâce à l'habileté du comte de Cavour, la Sardaigne était entrée dans la
Triple-Alliance, et un corps de 15.000 Piémontais, sous les ordres du général
A. de La Marmora, était venu renforcer les troupes anglo-françaises. Les
Piémontais prirent une part glorieuse à la bataille de Traktir.
[12]
Ubicini, Lettres sur la Turquie.
[13]
Docteur Sandwith, Siège de Kars.
[14]
Poujade, La Syrie et le Liban.
[15]
Poujade, La Syrie et le Liban.
[16]
Lors du mariage de sa fille avec Ali-Galib, on dépensa pour le trousseau de la
mariée 180 millions de piastres (plus de 40 millions de francs).