HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

LIVRE CINQUIÈME. — LES RÉFORMES

 

CHAPITRE XIX. — MAHMOUD II (1809-1820).

 

 

Traité de Buckharest (1812). — Situation de l'empire : Méhémet-Ali et les Wahabites. — Insurrection de la Serbie : Kara-Georges. — Milosch : assassinat de Kara-Georges. — Ali-Pacha : les Souliotes. — Révolte d'Ali (1820).

 

Traité de Buckharest (1812).

Cette longue crise intérieure avait profondément ébranlé l'empire ; il aspirait au repos. La paix fut conclue avec le gouvernement britannique (6 janvier 1809), mais les négociations entamées avec la Russie échouèrent complètement. Zia-Yousouf-Pacha, le vaincu d'Héliopolis, succéda à Baraïcktar : il était impossible de faire un plus mauvais choix. Le prince Bagration battit les Osmanlys à Ibraïla, franchit le Danube et les écrasa devant Silistrie ; Makof et Platow prirent Ismaïl, Mangalia et Karama pendant qu'Essen s'emparait d'Ibraïla. La levée du siège de Silistrie par les Russes fut une mince compensation à tant d'échecs successifs. La campagne de 1810 ne fut pas plus heureuse : le grand-vézir, qui n'osait sortir de ses retranchements de Schoumla, laissa Kamensky enlever Silistrie, Routschouk, Nicopolis et Bazardjik. Ahmed-Pacha le remplaça et marcha à l'ennemi avec soixante mille hommes et soixante-dix-huit canons. Inférieur en forces, le généralissime russe Kutuzow se replia sur Routschouk et attendit l'armée turque à Kadikeuy : après une lutte sanglante, les trente mille hommes de Kutuzow rejetèrent les Turcs en désordre. Malgré ce succès, Kutuzow évacua Routschouk, après en avoir fait sauter les fortifications et mis le feu à la ville (5 juillet 1811). Les Ottomans franchirent le fleuve à sa suite, mais, par une marche savante, les Russes, faisant un brusque retour offensif, tombèrent sur le flanc de l'armée ennemie, la culbutèrent dans le fleuve et reprirent les places évacuées. Des renforts arrivaient au général russe et allaient lui permettre de terminer la campagne par un coup décisif, quand la guerre éclata entre la Russie et la France. Le cabinet de Saint-Pétersbourg s'empressa d'offrir la paix à la Porte et de signer le traité de Buckharest (28 mai 1812). Le Pruth devenait la frontière des deux empires ; le czar abandonnait à la vengeance des Turcs la Moldavie, la Valachie et la Serbie, il ne gardait que les bouches du Danube et une portion de la Bessarabie. En vain le général Andréossy essaya de démontrer au Divan l'énormité de la faute qu'il commettait, il ne put lutter contre l'or anglais. La nouvelle de la victoire de Borodino fit repentir le sultan de sa précipitation, sans le décider à reprendre les armes : il était tout entier sous l'influence anglaise. Il se contenta de destituer le grand-vézir et les plénipotentiaires qui avaient signé le traité (août 1812). Le traité de Buckharest a été aussi funeste à la Turquie que le traité de Falksen : par deux fois, l'inintelligence des ministres ottomans a sauvé la Russie.

 

Situation de l'empire : Méhémet-Ali et les Wahabites.

A la faveur de l'anarchie intérieure et de la guerre étrangère, plus de la moitié des provinces s'étaient soustraites à l'obéissance du grand-seigneur ; aussitôt libre du côté de la Russie, Mahmoud s'occupa activement de reconstituer l'intégrité de l'empire.

Les Tchiapan-Oglou dominaient dans le nord de l'Asie Mineure, les Kara-Osman-Oglou étaient pour ainsi dire souverains des riches territoires qui avoisinent Smyrne. Quoique composées de plus de cent branches collatérales, ces familles restaient riches et puissantes par leur réunion volontaire et compacte sous un chef de leur sang : les beys de Serès dans la Macédoine, l'aïan de Philippopoli dans la Thrace, entretenaient de véritables armées et la Porte devait compter avec eux.

L'Arabie était au pouvoir des Wahabites ; l'Égypte obéissait à Méhémet-Ali ; la Serbie était en pleine révolte ; Ali, pacha de Janina, régnait en Épire et en Thessalie ; Molla-Agha, avait succédé à Passwan-Oglou dans la principauté de Widin. Celui-ci éprouva le premier les armes impériales : il fut battu et obligé de faire sa soumission. Ramiz-Pacha crut pouvoir rentrer en Turquie après la conclusion du traité de paix. Vendu par l'hospodar Karadja et surpris à Buckharest par une troupe de cavaliers aux ordres d'un aide de camp du grand-vézir, l'ancien kapoudan-pacha succomba après une lutte désespérée : il expiait ainsi son ambition et ses talents. Enfin le Sultan se servit de Méhémet-Ali pour abattre les Wahabites.

Vers 1746 était apparue dans l'Yémen une secte, faible et méprisée à sa naissance, mais qui devait être un jour la terreur de l'empire ottoman ; c'étaient les Wahabites, fanatiques austères et ambitieux qui prétendaient ramener le Koran à sa pureté primitive. Un scheïkh, nommé Muhammed[1], entreprit de refaire en Orient un deïsme pratique et rationnel ; le Calvin de l'islamisme dépouillait le prophète du culte que la vénération des fidèles lui rendait ; « les Turcs ont fait un Dieu de leur prophète, disait-il, et prient sur son tombeau comme des idolâtres. Maudits soient ceux qui donnent au créateur un égal ! que le sabre les extermine. » On voit par ces paroles que le réformateur était loin d'être mu par des idées de tolérance. La nouvelle doctrine se propagea rapidement dans les trois Arabies ; l'émir Ibn-Se'oud l'embrassa a cent mille missionnaires armés menacèrent de changer la face des choses en Orient. ll détruisit les garnisons turques, s'empara de Médine et de la Mecque qu'il livra au pillage, enlevant les richesses que pendant dix siècles la piété des fidèles y avait entassées. Les caravanes étaient attaquées et massacrées sans pitié ; le pèlerinage de la Mecque ne pouvait plus s'accomplir ; le tombeau du prophète était profané. Hors d'état d'agir, Mahmoud chargea le pacha d'Égypte d'exterminer les Wahabites et de délivrer les villes saintes. Méhémet-Ali accepta avec empressement une mission qui devait le poser comme le protecteur de la religion ; mais auparavant, il voulut asseoir solidement son autorité en Égypte. La force avait échoué contre les mamelucks ; il eut recours à la trahison : par ses présents, ses caresses, ses flatteries, ses protestations d'amitié et ses serments, il endormit leurs défiances. A l'occasion du départ de son fils Toçoum-Pacha, qui devait commander l'expédition d'Arabie, il convia tous les beys à des fêtes magnifiques. A peine les beys mamelucks eurent-ils pénétré dans la cour intérieure du palais, qu'une fusillade terrible les accueillit à bout portant : ils périrent tous dans cet infâme guet-apens, sans même avoir pu vendre leur vie. Le même jour, dans toutes les provinces, eut lieu un massacre général des mamelucks. Leur domination était anéantie pour jamais ; leurs cadavres servaient de marchepied à l'ambitieux albanais (1811).

Maitre absolu de l'Égypte il dirigea une armée contre les Wahabites. Ibn-Se'oud battit Toçoum-Pacha dans les défilés de Djedidé ; mais débordé par des forces supérieures il ne put empêcher la chute de Bahr-Djedidé et de Médine (1813). Deux mois après, le fils de l'émir évacuait la Mecque. La lutte continua, sans désavantage pour les Wahabites, jusqu'à la mort d'Ibn-Se'oud (1815) ; son fils traita alors avec Toçoum-Pacha. Les exigences de Méhémet-Ali, qui prétendait que l'émir se constituât prisonnier, rallumèrent la guerre. Ibrahim-Pacha, second fils de Méhémet-Ali, éprouva d'abord plusieurs échecs, mais des renforts considérables lui permirent de reprendre l'offensive ; et, l'émir, abandonné par une, partie des tribus arabes achetées à prix d'or, fut contraint de capituler dans Derr-iié, sa capitale, après un siège de sept mois (1818). Sa tête roula 'sous le sabre du bourreau à Constantinople ; les Wahabites étaient vaincus mais non détruits ; douze ans ne s'étaient pas écoulés, qu'ils avaient repris Médine et enlevaient aux portes de la Mecque les caravanes et interdisaient de nouveau l'accès de la Caaba aux fidèles. Les expéditions faites dans l'Yémen, sous le règne d'Abd-ul-Aziz, n'ont pas eu des résultats plus efficaces. Le wahabisme est plus florissant que jamais ; les garnisons turques sont en quelque sorte prisonnières dans la Mecque et dans Médine ; le danger pour l'empire ottoman croit tous les jours, car les Wahabites travaillent activement à réunir toutes les tribus arabes dans une union commune, pour chasser les Osmanlys.

Méhémet-Ali tourna alors tous ses soins vers l'administration intérieure de l'Égypte. Il fit creuser le canal d'Alexandrie au Caire ; 'forma une armée dressée à l'européenne, dont l'organisation fut confiée à des officiers français, notamment au colonel Seves ; il créa une marine de guerre, établit des arsenaux, des fonderies. Le sort des fellahs fut amélioré ; les exactions et les violences châtiées avec la dernière rigueur ; des écoles s'ouvrirent et les pachas et les beys reçurent l'ordre d'envoyer leurs fils en Europe, pour y faire leurs études.

Pendant ce temps, ses fils soumettaient les pays voisins de l'Égypte, l'oasis de Syouah, le Kordofan, le Darfour, etc. Sauf le tribut qu'il payait, Méhémet-Ali était un véritable souverain.

 

Insurrection de la Serbie : Kara-Georges.

Pendant que l'Égypte se détachait de l'empire, la Serbie arrachait à la Porte la reconnaissance de son autonomie.

Après la conquête ottomane, la Serbie avait été partagée en fiefs distribués aux sipahis. Cependant le paysan serbe n'était point attaché à la glèbe ; le sol lui appartenait ; il était seulement astreint à payer une redevance au feudataire. Il nommait lui-même ses kmet (maires) : c'était à eux qu'incombaient le soin de répartir l'impôt et la tâche de maintenir l'ordre. Mais les vexations des pachas et la tyrannie des feudataires rendaient ces garanties illusoires et le paysan serbe était traité comme une bête de somme. Un raya ne pouvait entrer à cheval dans une ville ; s'il rencontrait, sur la route, un musulman, il devait mettre pied à terre et se prosterner ; l'acte de porter une arme quelconque était puni de la peine de mort. Le voisinage de la Hongrie, les excitations de leurs compatriotes qui, pour fuir le joug des Turcs avaient été lui demander un asile et une patrie, avaient maintenu, chez le peuple serbe, l'amour de la liberté et le sentiment de la nationalité. Les mécontents s'étaient jetés dans les montagnes et les poésies populaires entouraient d'une auréole glorieuse les exploits des keïducks. Dans la guerre de 1787, les Serbes servirent en foule dans les armées autrichiennes et y acquirent des connaissances militaires qu'ils ne devaient pas tarder à déployer aux yeux des Ottomans déconcertés.

Le pacha de Belgrade, Ebnet-Bekri essaya de ramener les Serbes par la douceur : il eut recours à des mesures équitables et pleines d'humanité. Une amnistie fut proclamée en faveur de ceux qui avaient pris parti pour l'Autriche ; les Janissaires furent contenus d'une main ferme et les excès réprimés. Les rayas reconnaissants acclamèrent le pacha et le péril parut conjuré. Les Janissaires appelèrent alors Passwan-Oglou : le pacha de Widdin, qui venait de recueillir les débris des Krisdalis chassés de Thrace et de Macédoine, envahit la Serbie et marcha sur Belgrade. Ebnet-Bekri chercha un abri chez les Serbes qui répondirent avec enthousiasme à son appel ; mais les Janissaires se révoltèrent ouvertement, assassinèrent le pacha, dépossédèrent les sipahis. La tyrannie la plus atroce pesa alors sur la population : une députation se rendit à Constantinople et tint ce langage au sultan :

« Es-tu encore notre czar ? viens nous délivrer ! si tu ne le veux pas, dis-nous-le pour que nous nous sauvions dans les montagnes et les forêts ou que nous finissions notre vie dans les fleuves ! »

Aux ordres du padischâh de mettre un terme à leurs cruautés, les Janissaires répondirent par le massacre de tous les rayas que leur naissance, leur position, leur courage ou leurs richesses désignaient comme les chefs possibles d'un mouvement national. Cette sanglante précaution produisit un effet opposé à celui qu'en attendaient les auteurs : le désespoir rendit des forces aux rayas ; un soulèvement universel éclata et en peu de jours les Janissaires furent réduits à s'enfermer dans les villes et les places fortes. Un ancien heiduck, qui avait commandé un corps franc contre les Turcs, en 1787, Georges Petrovitch, surnommé Kara (le noir), fut élu chef suprême des insurgés. Il refusa d'abord, alléguant son caractère violent qui le portait à châtier sans pitié ; les knez répondirent que dans les circonstances actuelles, la sévérité était une qualité indispensable. Il objecta son ignorance de l'art de gouverner les hommes ; les knez lui promirent leurs conseils.

Les faits suivants donneront au lecteur une idée suffisante du caractère du futur libérateur de la Serbie.

Il fuyait sa patrie pour se joindre aux Autrichiens ; il attendait, sur les bords de la Save, les bateaux hongrois qui devaient le transporter avec ses compagnons de l'autre côté, lorsque son père ne put se résoudre à quitter le sol qui l'avait vu naître. Il conjura son fils de renoncer à son dessein et lui parla de se soumettre ; voyant que ses prières étaient inutiles le vieillard eut recours aux menaces : il déclara sa ferme résolution de dénoncer Georges et tous les siens. Kara-Georges essaya de faire revenir son père sur sa décision ; il embrassa ses genoux au nom de la patrie ; tout fut inutile. Alors, se relevant, le pistolet au poing. « Misérable vieillard, s'écria-t-il, mieux vaut pour toi mourir que trahir ta patrie et les tiens. » En même temps il fait feu et son père tombe mort à ses pieds.

Un dernier trait achèvera de peindre ce terrible justicier.

Un paysan venait de perdre son père ; le prêtre grec, avide comme tout le clergé orthodoxe, refusait de célébrer les funérailles, à moins d'une somme de cinquante piastres. Toutes les ressources de l'orphelin ne pouvaient arriver au chiffre fixé ; le cadavre de son père allait donc rester exposé aux injures de l'air et aux outrages des fauves et des oiseaux de proie. Désespéré, il va trouver Kara-Georges qui lui donne, avec les cinquante piastres, l'ordre de creuser deux fosses. La cérémonie funèbre commençait à peine que Kara-Georges, accompagné de quelques soldats portant un cercueil, arrivait au cimetière. Quand le corps du paysan eût été rendu à la terre, Kara-Georges demande brusquement au pope combien il a d'enfants. Le ciel m'en a accordé cinq, répond le prêtre. « Eh bien ! réplique son interlocuteur d'une voix tonnante, il se peut, si tu ne laisses point de fortune, qu'ils se trouvent un jour acculés dans la même impasse que ce jeune homme ; aussi je veux pourvoir, moi-même, aux frais de ta sépulture. » A un geste du kniaz les soldats saisissent le pope, et, malgré ses pleurs et sa résistance le couchent sanglant dans le second cercueil.

Sous un chef aussi énergique, l'insurrection gagne rapidement du terrain : Schabatz et Semendria tombent en son pouvoir et Kara-Georges vient mettre le siège devant Belgrade où il est rejoint par le pacha de Bosnie que le sultan envoyait contre les Janissaires. La ville se rend et Bekir-Pacha invite les Serbes à déposer les armes et à retourner à leurs travaux. Instruits par l'expérience, les Serbes refusent, et implorent alors la protection de la Russie (1804) qui appuya leurs réclamations à Constantinople. Le Divan fit jeter en prison les envoyés et donna l'ordre au pacha de Nissa de ramener la Serbie à l'obéissance.  Hafiz fut battu et une proclamation datée de Semendria appela aux armes la population tout entière. Bekir, pacha de Bosnie, et Ibrahim, pacha de Scutari, ne furent pas plus heureux. Pendant que Pierre Dobrynias arrêtait Ibrahim à Deligrad, Kara-Georges, avec 7.000 fantassins et 2.000 cavaliers, culbute Hadji-Bey à Petzka et écrase les Bosniaques à Schabatz (8 août 1806). La convention de Smaderewo, conclue entre Ibrahim et Kara-Georges, accorda aux Serbes l'autonomie ; les sipahis devaient recevoir une indemnité de 600.000 florins et les garnisons turques occuper les principales forteresses. Le Sultan refusa de ratifier le traité ; la guerre recommença alors avec fureur.

Belgrade succombe et le pacha, Soliman, abandonné à ses propres forces, rend la citadelle à condition de se retirer avec armes et bagages, La capitulation est consentie, mais aussitôt violée. A quelques lieues de la ville, Soliman est attaqué et massacré avec tous les siens par l'escorte même, chargée de veiller à sa sûreté. Les Serbes, devenus les plus forts, vengent par d'horribles massacres quatre siècles d'oppression et de misères. La Serbie n'avait échappé au joug musulman que pour tomber dans l'anarchie : les chefs militaires se disputaient le pouvoir, les armes à la main. Cependant les insurgés prenaient l'offensive : Milan Obrenovitch et Dobrynias marchèrent sur Nissa pendant que Kara-Georges envahissait la Bosnie et assiégeait Novi-Bazar (1809). La défaite de Milan et de Dobrynias, Nissa, forcèrent Kara-Georges à évacuer la Bosnie ; Kurchid-Pacha s'avançait à la tête de 30.000 hommes, Kara-Georges court à sa rencontre et 3.000 Serbes dispersent l'armée ottomane, dans les plaines de Wawarin ; les Bosniaques écrasés à Losnitza repassent la Drina, en désordre.

Ces triomphes avaient donné à Kara-Georges la prédominance sur tous les voïvodes. Dobrynias et Milenko, qui ne voulurent pas la subir, partirent pour l'exil. La Porte offrit alors de le reconnaître pour hospodar sous la garantie de la Russie à condition de rendre Belgrade aux Turcs et de livrer les armes. Kara-Georges, qui avait en vain sollicité la protection de Napoléon Ier, s'était complètement rejeté du côté de la Russie : il refusa les propositions du Divan et les envoya au czar. Le traité de Buckharest le récompensa de sa bonne foi : l'empereur Alexandre abandonnait la Serbie à la vengeance de la Porte. Toutes les forces de la Turquie fondirent alors sur ce malheureux pays. Veliko, assiégé dans Negotin, meurt en héros, mais son trépas décourage ses troupes qui se débandent ; Mladen et Sima, battus par Kourchid-Pacha, ne peuvent empêcher la chute de Schabatz et de Belgrade ; Kara-Georges, abandonné par plusieurs voïvodes jaloux de son autorité, est entraîné dans la déroute générale : il désespère du salut de la patrie, et s'enfuit en Hongrie.

 

Milosch : assassinat de Kara-Georges.

Tous les anciens fonctionnaires turcs reprirent leurs places ; les sipahis rentrèrent en possession de leurs timars ; le pays fut livré aux pillages et aux exactions des bandes albanaises ; toute velléité de résistance noyée dans le sang. A Kladowo, toute la population fut empalée ; à Belgrade, trois cents têtes tombèrent sous le sabre du bourreau. Ces mesures sanguinaires portèrent leurs fruits ; l'indignation et le désespoir réveillèrent le patriotisme et l'énergie des rayas : une nouvelle prise d'armes eut lieu.

Milosch Obrenovitch[2], seul de tous les chefs, n'avait pas quitté la Serbie ; hors d'état de résister, il avait fait sa soumission ; en récompense, Soliman l'avait nommé knez de Rudnik. Mais sa soumission n'était qu'apparente : il épiait le moment favorable pour jeter le masque et satisfaire son ambition. Le jour des rameaux de 1825, il déploie l'étendard dans le cimetière de Takovo, et proclame l'indépendance de la Serbie. La défaite d'un corps albanais à Maïdan amène un soulèvement général ; les Turcs, surpris par l'impétuosité de l'attaque, sont refoulés de tous côtés. Le kehaya du pacha est battu et tué sur les bords de la Morawa ; un autre de ses lieutenants est écrasé à Sienitza ; et Adem-Pacha se voit bloqué dans Novi-Bazar. Mais Kourchid-Pacha se préparait à envahir la Serbie à l'ouest pendant que Maraschli-Pacha pénétrerait par la vallée de la Morava ; profitant de la jalousie et de la haine réciproques des deux généraux ottomans, Milosch entama des négociations qui finirent par aboutir. Amnistie générale, levée des impôts par les habitants ; création d'une assemblée de douze knez, élus par la population et chargés de la répartition de l'impôt ; autonomie civile, religieuse et judiciaire ; droit pour les Serbes de d'ester armés et, d'élire un chef qui aurait sur eux le pouvoir civil et militaire, telles furent les clauses de ce pacte. Maraschli-Pacha, nommé au pachalik de Belgrade, eut ordre de traiter les Serbes comme ses enfants. Après avoir triomphé des opposants, par le meurtre ou l'exil, Milosch, élu kniaz (prince) établit un gouvernement despotique et tint en quelque sorte le pacha prisonnier dans la citadelle de Belgrade. L'assassinat de Kara-Georges le délivra du seul compétiteur qui pût lui inspirer des craintes sérieuses et lui permit de régner en autocrate. Kara-Georges, parfaitement accueilli par le czar qui lui avait donné le grade de général et la croix de Sainte-Anne, avait bientôt senti l'inaction lui peser. Il accepta avec empressement les ouvertures des chefs de l'Hétairie et se dirigea secrètement sur la Serbie. On espérait qu'à sa voix les Serbes reprendraient les armes ; ce devait être le signal d'une insurrection générale des Grecs et des Roumains. Kara-Georges en Serbie, c'en était fait de la puissance de Milosch ; le kniaz n'hésita pas : à peine celui-là avait-il mis le pied à Semendria qu'il tombait sous les coups des sicaires de son rival. Milosch n'eut pas honte de se déshonorer en envoyant à Constantinople, comme un gage éclatant de sa fidélité, la tête du héros de l'indépendance nationale. Le vainqueur de Sienitza faisait hommage au sultan de la tête du vainqueur de Schabatz, de Wawarin et de Losnitza ! Cette tête sanglante fut exposée sur les murs du sérail avec cette inscription : « Ceci est la tête du brigand Kara-Georges » (1817).

 

Ali-Pacha : les Souliotes.

Absorbé par les affaires intérieures de l'empire, Mahmoud dut assister en simple spectateur au remaniement de la carte de l'Europe qui suivit la chute de Napoléon. Lord Exmouth, pour tirer vengeance des insultes faites à des pêcheurs anglais, bombarda Alger et détruisit toute sa marine, sans que le sultan intervint. Le dey fut trop heureux de sauver son trône en souscrivant à toutes les conditions des vainqueurs (août 1816). Le sultan ne protesta pas davantage contre l'occupation des îles ioniennes par les Anglais et feignit de se contenter de la cession de Parga, qu'au mépris de ses serments, l'Angleterre vendit à Ali-Pacha.

Cependant, sans se laisser arrêter par les difficultés de toute sorte, Mahmoud poursuivait la tâche ardue d'abattre la féodalité turque, qui, à l'inverse de la féodalité européenne du moyen âge, était née de la défaite. Le plus redoutable de ces sujets qui s'étaient taillé des principautés dans l'empire, Ali-Pacha, tyran de l'Epire, lui jeta le gant. Dans ce duel, le pacha succomba, mais son agonie devait ébranler le trône jusque dans ses fondements ; c'est, en effet, à l'instigation du terrible rebelle que commença la lutte sanglante qui devait aboutir à la reconstitution de la nationalité hellénique.

Ali était né à Tebelen, dans la haute Albanie. Son père Vely-Bey était un des brigands les plus renommés de la montagne ; sa mère Khameco, après la mort de son mari, continua le même métier, mais un jour elle tomba entre les mains des habitants de Kardiki, qu'elle avait maintes et maintes fois dévalisés. Elle subit ainsi que sa fille les derniers outrages et fit jurer à son fils, encore enfant, de tirer vengeance de cet affront. Il ne devait pas manquer à sa parole. A dix-huit ans, il était chef d'une bande nombreuse de brigands et son nom répandait déjà la terreur. A la suite de la révolte des Grecs, en 1770, un grand nombre de beys s'étaient rendus indépendants ; à l'abri de leurs châteaux perchés au sommet des rochers, ils narguaient le padischâh. Ali se mit au service de la Porte, lui envoya la tête de trois pachas de Delvino, dont l'un était son beau-père et un autre son beau-frère ; nommé en récompense Dervend-Pacha (pacha des routes), il fut autorisé à lever un corps de 4.000 hommes et chargé de donner la chasse aux bandits. Tous les beys rebelles éprouvèrent successivement la vigueur, de son bras et avec le produit de ses rapines, il acheta du ministère le pachalik de Janine (1788).

Devenu tout puissant, il remplit la promesse solennelle faite à sa mère. Kardiki fut rasée ; la population entièrement exterminée ; tous ceux qui étaient accusés d'avoir pris part aux outrages dont Khameco avait été victime, furent tenaillés, embrochés vifs et rôtis à petit feu.

Souple, adroit, insinuant, faisant parade de son dévouement à la Porte envers qui il acquittait exactement ses redevances, sceptique au dernier point, il adorait Allah avec les derviches et brûlait l'encens avec les popes, devant la statue de la Vierge. Il ne laissait jamais échapper aucune occasion d'augmenter son autorité. En 1792, quand la France fut devenue maîtresse des possessions vénitiennes, il entama des négociations secrètes avec la République. Aussitôt que la guerre eût éclaté entre la Porte et la France, il s'empara de Butrinto, écrasa à Nicopolis, avec 20.000 hommes, un corps de 200 Français, et livra Preveza au pillage. En même temps, il assurait César Berthier, gouverneur général des îles ioniennes, qu'il n'avait agi ainsi que pour empêcher ces villes de tomber au pouvoir des Anglais.

Promu pacha à trois queues, il reçut la mission (1802) de réduire les Souliotes, Albanais chrétiens qui depuis un siècle et demi avaient su garder leur fière indépendance. Ce n'était pas la première fois qu'Ali se mesurait avec ces redoutables adversaires : ils lui avaient fait éprouver plus d'un échec. Mais ces montagnards, pillards comme tous les skipetars, ne respectaient personne dans leurs déprédations ; ils eurent l'imprudence de se brouiller avec les armatolis chrétiens ; Paléopoulo, chef de ces derniers ramena ses valeureuses bandes dans le parti d'Ali, sur la promesse du pacha de ne faire aucune distinction entre musulmans et chrétiens, s'il parvenait à se rendre indépendant.

En 1792, le pacha de Janina, à la tête de quinze mille hommes, avait essayé de forcer les défilés de Sainte-Vénérande ; il avait essuyé un désastre complet, et sans les armatolis chrétiens, il eut perdu la vie ou la liberté. Suppléant à la force par l'intrigue et la corruption, il sema la division parmi les chefs souliotes, toujours ennemis les uns des autres et « plus attachés à l'argent qu'à la gloire. » Un détachement considérable de ces montagnards commandés par Tzavellas entra même à sa solde et fut chargé d'opérer contre Argyro-Castron.

Ils ne connaissaient pas encore Ali : à la première halte, Tzavellas et les siens, entourés, désarmés, furent conduits prisonniers à Janina. Espérant décider les Souliotes à la soumission, le pacha rendit la liberté à Tzavellas ; la vie de son fils Photos et de ses compagnons, lui répondait, croyait-il, du héros albanais. Arrivé dans ses montagnes, Tzavellas écrivit à Ali-Pacha.

« Ali de Tébélen, je me félicite d'avoir trompé un imposteur. Je suis prêt avec tous mes compatriotes à défendre ma patrie contre un brigand tel que toi. Mon fils peut périr, mais je saurai le venger ; d'ailleurs ne l'égorgerais-tu pas, ce fils, si tu devenais maître de nos montagnes. Consomme ton crime, perfide, je suis impatient de me venger. »

Ali n'osa commettre le crime dont son ennemi le défiait, et après trois années de luttes où Tzavellas et sa femme Moscho déployèrent la plus brillante valeur, le pacha, désespérant de réussir, relâcha sa proie.

La mort de Tzavellas et la défection de Christo Botzaris, furieux de l'élection de son cousin Georges, relevèrent les espérances d'Ali, mais Photos Tzavellas et surtout un moine, nommé Samuel, repoussèrent toutes ses attaques.

Muni du firman du Divan, le pacha de Janina leva une nombreuse armée et cerna les montagnes de Souli.

Photos, invité à se rendre à une conférence pour conclure et signer un traité définitif, fut traîtreusement arrêté et jeté dans un cachot de l'île du lac ; en même temps, l'appât de l'or engageait plusieurs chefs à trahir leur patrie. Polios-Gousis que sa lâcheté dans un combat avait fait noter d'infamie vendit au fils d'Ali, Vely-Pacha, les tasses des montagnes : l'ennemi était au cœur de la Silleïde. Animés par les exhortations et l'exemple de l'intrépide Samuel, les Souliotes ne désespérèrent pas ; chaque roche fut arrosée du sang musulman et la forteresse de Sain te-Vénérande défia tous les efforts du croissant. Mais bientôt la famine vint exercer ses ravages' parmi les Souliotes et l'hiver rendit leur position intenable, en les empêchant de se ravitailler et de s'approvisionner.

Photos, tiré de sa prison, vint porter à son peuple les propositions d'Ali : les Souliotes devaient abandonner leurs montagnes pour aller s'établir en Épire, dans des terres cultivables qui leur seraient gratuitement concédées, ou pour se rendre dans les îles Ioniennes.

L'indomptable Samuel refusa et un combat, où les musulmans perdirent sept cents morts, leur apprit que leurs adversaires étaient toujours à craindre.

Cependant les vivres et l'eau manquaient complètement ; la détresse fut portée à un tel point que la foule en vint à. réclamer impérieusement une capitulation.

La convention conclue entre Photos et Vely-Pacha stipulait les conditions suivantes :

1° Les Souliotes avaient la liberté de se retirer avec armes et bagages, où bon leur semblerait.

2° Vely-Pacha s'engageait à leur fournir, gratuitement, tous les moyens de transport nécessaires.

3° Tous les prisonniers souliotes étaient mis en liberté.

4° Ceux qui désireraient se fixer en Albanie devaient recevoir, gratis, et en toute propriété, des terres et des villages (25 décembre 1803).

Le groupe le plus nombreux des Souliotes se dirigea sur Parga conduit par Photos Tzavellas. Caïdéo, sa sœur, la carabine à la main, se tenait au milieu des femmes et des enfants. Les prêtres revêtus de leurs insignes, et portant la croix, précédaient la ; colonne.

Une deuxième colonne sous les ordres de Georges Botzaris et de Koutzonicas-Palaska se rendit au monastère de Zalongas, dans les montagnes, à sept lieues de l'Achéron. D'autres prirent la route de l'Étolie, pour se joindre aux armatolis. Samuel, à la tête de quelques braves, repoussa. la capitulation et continua à défendre Sainte-Vénérande.

Ils se sacrifiait pour donner le temps aux fugitifs de gagner leurs nouveaux abris. Mais débordé de tous côtés, écrasé sous le nombre, il couronna une vie de dévouement et d'abnégation par l'héroïsme de sa mort. Il se fit sauter avec la forteresse qu'il avait juré de ne jamais rendre à l'ennemi.

Dans sa colère, Ali, au mépris de la foi jurée, donna l'ordre de poursuivre les Souliotes et de les exterminer jusqu'au dernier. Atteint par les musulmans au moment où il touchait aux frontières de Parga, Photos, avec un corps d'élite, se forma en carré et protégeant la marche des femmes et des enfants, il repoussa toutes les attaques et sauva le peuple qu'il conduisait vers une terre hospitalière.

Furieux d'avoir manqué leur proie, les Turcs se dirigèrent à marche forcée sur la colonne de Georges Botzaris. Après une défense désespérée une partie des Souliotes parvint à se jeter dans les forêts d'où ils purent gagner Parga. Leurs femmes réfugiées sur les rochers qui surplombent les gouffres de l'Achéron, assistaient à la lutte ; quand elles virent les Souliotes écrasés sous le nombre, elles se prirent par la main et commencèrent une ronde funèbre en entonnant le chant de guerre de la tribu. Chaque fois que la ronde passait auprès du bord du précipice, une femme se détachait et se lançait dans l'abîme. La ronde continuait rétrécissant de plus en plus ses anneaux et accélérant sa cadence, jusqu'à ce que le sacrifice fut entièrement consommé !

Les Souliotes de Christo et de Nothi Botzaris qui essayaient d'opérer leur jonction avec Paléopoulo, redevenu l'ennemi d'Ali, périrent presque tous au passage de l'Achéloüs ; Christo Botzaris, seul avec une vingtaine de ses compagnons, se fraya un passage sanglant au milieu des Turcs. Admis dans la suite avec son frère au service de la France, il ne démentit pas la vaillance dont il avait toujours fait preuve ; son fils Marco Botzaris devait venger un jour le massacre de sa. nation.

 

Révolte d'Ali (1820).

La longue résistance et l'héroïsme des Souliotes mirent le comble à la gloire de leur vainqueur. La Porté lui décerna le titre de Romili valici, qui lui donnait le commandement des armées en l'absence du grand-Vézir. A la tête de quatre-vingt mille hommes, il battit les Krisdalis et les chassa de la Macédoine. Une insurrection de la Thessalie, fomentée par le capitaine armatoli, Euthyme-Blacharas fut étouffée.

Cependant la Porte commençait à trouver qu'Ali devenait trop puissant ; elle lui enleva la charge de Romili valici pour la donner à Khourchid-pacha, ami de Kutchuk-Husséïn, homme intègre, probe et valeureux : Ali dissimula, licencia son armée et revint en Épire. La mort de tous les chefs influents lui ayant assuré la domination exclusive du pays, il se crut alors assez fort pour braver ouvertement le Sultan : un des favoris du pacha de Janina, tombé en disgrâce auprès de son maître, fut le principal artisan de sa ruine. Poursuivi par les émissaires d'Ali, Ismaïl-Pacho-bey s'était réfugié à Constantinople, et, soutenu par tous les ennemis d'Ali de Tébélen, il avait obtenu une audience de Mahmoud qui le prit sous sa protection et le nomma Kapidji-Bachi.

Halet--Effendi, favori du padischâh, jusqu'alors pensionné par Ali, se tourna contre lui dès qu'il cessa de le payer et s'unit à Pacho-Bey pour le renverser. La destitution de son fils Vely-Pacha, gouverneur de la Thessalie, décida Ali à se débarrasser de son ennemi : il donna l'ordre d'assassiner Pacho-Bey, en plein jour, dans la mosquée de Sainte-Sophie, au moment où le sultan faisait ses dévotions.

C'en était trop : mis au ban de l'empire, il fut sommé de comparaître, en personne, devant le tribunal du padischâh, et cela dans un délai de quarante-quatre jours.

Ali répondit en prenant les armes ; aussitôt toutes les forces de l'empire se préparèrent à marcher sur Janina. Le tyran de l'Épire songea alors à se créer des auxiliaires parmi les populations dont il avait été le bourreau ; il essaya d'intéresser tes Grecs à sa cause : ses agents parcoururent la Morée, l'Attique, la Béotie, la Valachie, la Moldavie et firent entendre le mot magique de Liberté aux malheureux rayas.

Les armatolis et les montagnards du Pinde s'empressèrent de répondre à son appel. Odysseus, fils d'un des compagnons de Lambroni, le plus brillant palikare de l'Épire, Tachos, chef des bandes chrétiennes de l'Achéloüs ; les deux frères Hyscos, commandant des palikares de l'Étolie, accoururent sous ses drapeaux. La proclamation suivante, adressée aux chrétiens fut répandue à profusion (24 mai 1820).

« Moi, Ali de Tébélen, Chrétiens, mes frères, je vous salue. Je vous fais savoir qu'ayant besoin de soldats vous ayez à me faire le plaisir d'en rassembler. En conséquence je vous fais la remise des redevances que vous payez à ma maison. Expédiez vos contingents à Janina, afin que je les emploie où besoin sera ; comptez-moi au nombre des vôtres. »

Mais les chrétiens se défiaient de celui qui les avait tant persécutés : le chef des Mirdites, Lecchi, au nom des Albanais catholiques, refusa de faire cause commune avec le proscrit. Les Grecs attendirent.

L'armée chargée de réduire le pacha rebelle avait été confiée à Ismaïl-Pacho-bey : Odysseus, battu à Arta, évacua la ville et se replia sur Janina ; Ali, défait au défilé de Crio-Néro, en Thessalie, se voit trahi par ses meilleurs lieutenants Omer-Vrione et Tahir-Abbas qui passent à l'ennemi avec quinze mille hommes, et s'enferme dans Janina. En même temps, ses trois fils faisaient défection et livraient au Kapoudan les places qu'ils avaient mission de défendre. Ils avaient cru par leur lâcheté sauver leur vie et leurs trésors ; ils comptaient sur la clémence du sultan : ils ne savaient pas que l'échafaud les attendait. A la nouvelle de cette infamie, Ali s'écria que depuis longtemps il était convaincu que ses fils étaient indignes de leur père :

« A compter de ce jour, dit-il, en s'adressant aux chefs de la garnison, je n'ai plus d'autres héritiers que les défenseurs de ma cause. »

L'enceinte de Janina avait été évacuée et Ali avait concentré toutes ses ressources dans le château du Lac ; ses trésors étaient enterrés dans le magasin aux poudres ; il était résolu à se faire sauter avec ses richesses. Le blocus avait commencé, mais la résistance des assiégés croissait de jour en jour : une sortie heureuse chassa les Turcs de Janina ; livra leur camp et leur artillerie aux rebelles. Ismaïl, irrité de sa défaite, s'en prit aux auxiliaires chrétiens qui, insultés et menacés, abandonnèrent le siège et se retirèrent dans leurs montagnes.

Ne ménageant plus rien, Ali appela les Grecs et même les Souliotes à sa défense et, pour exciter ces derniers à prendre les armes, fit courir une lettre, vraie ou fausse, d'Halet-Effendi, favori du sultan, lettre qui révélait le projet d'un massacre général des chrétiens. Rentrés en Albanie, lors de la mise au ban de l'empire de leur persécuteur, les Souliotes avaient offert leurs services au sérasker ; séduits par la promesse de la restitution de leurs territoires, de leurs forteresses et de leurs châteaux, ils avaient apporté un précieux concours aux opérations des troupes ottomanes : la capitulation de Vely-Pacha, à Parga, leur était due en grande partie. Mais quand ils réclamèrent le prix de leurs services, le sérasker les accueillit avec mépris et colère : furieux, ils prêtèrent l'oreille aux propositions d'Ali, toujours à l'affût de ce qui pouvait semer la désunion parmi ses ennemis. Ali leur promit une partie de ses trésors, un agrandissement territorial, et consentit à leur donner des otages pris dans sa famille ; malgré tout ils hésitaient encore à se fier à sa parole. La dernière manœuvre du pacha de Janina les jeta dans la révolte six mille Souliotes marchèrent à son secours ; et, sous le commandement de Marco Botzaris, cette héroïque peuplade devint le noyau d'une ligue formidable contre les Turcs.

 

 

 



[1] Ses disciples prirent le nom de Wahabites en l'honneur du père du réformateur Abd-ul-Wahab.

[2] Milosch s'appelait Theodorevitch. Sa mère s'était mariée deux fois ; son premier mari s'appelait Obren ; elle en eut un fils nommé Milan. Devenue veuve elle épousa un des porchers de son premier mari : de cette union naquit Milosch. Milan, par générosité, autorisa son frère utérin à porter le nom d'Obrenovitch, et après sa mort, les troupes qu'il commandait passèrent sous les ordres de Milosch.