HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

LIVRE CINQUIÈME. — LES RÉFORMES

 

CHAPITRE XVIII. — SÉLIM III. INSUCCÈS DES RÉFORMES (1789-1809).

 

 

Sélim III. Traité de Yassy (1792). — Kutchuk-Husséïn-Pacha : tentatives de réorganisation de l'armée. — Expédition française en Égypte : guerre entre la Porte et la France (1798-1801). — Réformes : insurrection des janissaires. — Ambassade de Sebastiani. Tentatives des Anglais sur Constantinople et sur l'Égypte (1807). — Déposition de Selim. Kabaktchi-Oglou. Baraïktar-Pacha. Mort de Sélim. — Mahmoud II (1808). Administration de Baraïcktar (1808-1809).

 

Selim III. Traité de Passy (1792).

Sélim arrivait au pouvoir avec l'idée arrêtée de tirer l'empire de son abaissement et de le relever de ses ruines, en se mettant résolument à la hauteur des progrès accomplis par la civilisation moderne. Il entreprit de faire sortir la Turquie de son isolement stérile et de la faire participer à toutes les innovations heureuses, à toutes les améliorations réalisées en Europe. Tâche ardue et périlleuse à laquelle il ne faillit point, mais qui lui coûta le trône et la vie.

Ses premiers actes furent des actes de clémence et de générosité : les prisonniers furent élargis. Pour délivrer les débiteurs insolvables il donna 30 pour 100 aux créanciers, aux frais du domaine impérial. Enfin il s'attacha à faire régner l'équité dans la justice.

L'horizon politique était des plus sombres, aussi l'avènement d'un prince, jeune, actif, au caractère noble et généreux fut-il salué par les acclamations du peuple tout entier. Cependant la victoire paraissait avoir délaissé pour toujours l'étendard du prophète : le kapoudan-pacha, Hassan, qui depuis la destruction de la flotte commandait l'avant-garde, était battu à Focksany (21 juillet 1789) ; deux mois plus tard, l'armée ottomane était détruite dans la bataille de Martinestji, sur le Rymnik. Ce dernier échec amena la destitution du -grand-vézir qui reçut l'ordre de remettre le sceau à Hassan-Pacha.

La Valachie, la Moldavie, la Serbie étaient au pouvoir de l'ennemi ; Ismaïl, le dernier boulevard de l'empire sur le Danube, et qui seul empêchait la marche des Russes sur les Balkhans, était assiégé ; le Trésor était épuisé ; les cadres de l'armée vides ; un événement imprévu modifia tout à coup la situation : le 20 février 1790, Joseph II mourait subitement. Son successeur, Léopold, grand-duc de Toscane, abandonna la politique suivie par son frère : il tourna toute son attention vers la France, qui apprêtait déjà l'échafaud de Louis XVI et signa, en toute hâte, avec la Porte étonnée, le traité de Sistowa (4 août 1790). L'Autriche rendait toutes ses conquêtes, sauf le vieux Orsova et le territoire limité par l'Unna ; elle gardait également Choczim, jusqu'à la conclusion de la paix entre la Russie et la Turquie. La défection des Autrichiens n'arrêta pas cependant les progrès des Russes. Souwarow n'hésita pas à donner l'assaut à Ismaïl, défendu par une garnison de 40.000 hommes. Après une lutte acharnée de douze heures, où il fallut faire le siège de chaque rue, de chaque maison, la ville tomba en son pouvoir. Tout fut massacré, sans distinction d'âge ou de sexe : le carnage dura trois jours (2 décembre 1790). A cette nouvelle, une émeute éclata à Stamboul, il fallait une victime à l'hydre populaire : elle demanda la tête du vézir et le sultan dut céder aux mutins. Hassan-Pacha finit par le cordon une vie illustrée sur les champs de bataille. Né en Perse, il avait été enlevé dès son enfance et vendu comme esclave à Rodosto. Parvenu k l'adolescence, il s'évada, se réfugia à Alger où sa brillante valeur l'éleva bientôt aux plus hauts grades. Ses richesses ne tardèrent pas à le rendre suspect, il dut s'enfuir en Espagne et de là à Naples. Sur la recommandation du comte de Rudolf, ambassadeur de Naples, le grand-vézir, Raghyb-Pacha, l'appela à Constantinople et lui confia le commandement d'un vaisseau. Cette confiance fut justifiée car il fut le seul qui fit son devoir à Tchesmé.

Il eut fallu d'autres mesures pour arrêter l'ennemi ; le sérasker Yousouf-Pacha venait d'éprouver une défaite complète à Matchin (juillet 1791), quand l'intervention de la Prusse et de l'Angleterre amena la paix. Le traité d'Yassy (9 janvier 1792) assura à la Russie la Crimée, la presqu’ile de Taman, une partie du Kouban et de la Bessarabie, la ville d'Oczakow, les pays enclavés entre le Bug et le Dniester qui devint la frontière des deux empires.

 

Kutchuk-Husséïn-Pacha : tentatives de réorganisation de l'armée.

La signature de la paix amena un remaniement dans le Divan ; le grand-vézir fut destitué et la place de kapoudan-Pacha donnée à un jeune favori, Kutchuk-Husséïn-Pacha, beau-frère de Sélim. C'est un des hommes les plus distingués qu'ait produits la Turquie : les rapports d'Aubert du Bayet et du colonel Juchereau de Saint-Denys témoignent hautement de ses rares capacités. Il mourut en 1803 : l'opinion unanime des contemporains est que, s'il avait vécu, la révolution qui précipita Sélim du trône eût misérablement avorté.

Le nouveau ministre ne tarda pas à révéler de grands talents. La mer Égée fut débarrassée des pirates qui l'infestaient, notamment du fameux Lambro-Cazzioni, forban qui élevait dans la Méditerranée une nouvelle puissance de flibustiers. Les places fortes des frontières furent réparées et mises sur le pied de guerre ; des ingénieurs furent appelés de Suède et de France ; des vaisseaux construits sur les modèles des chantiers de Toulon ; l'école de marine et l'école d'artillerie, fondées par le baron de Tott, reçurent une nouvelle impulsion et furent mises sous la direction d'officiers supérieurs français. Le traité de l'attaque et de la défense des places de Vauban, déjà traduit en turc par un prince de Valachie, fut imprimé, ainsi que plusieurs autres ouvrages sur l'art militaire et les mathématiques. Une bibliothèque de quatre cents volumes, choisis parmi les meilleurs auteurs militaires français et contenant en outre l'encyclopédie, fut établie à l'école d'artillerie pour les professeurs et les élèves. La langue française fut enseignée, innovation dont la hardiesse parut excessive.

Les Lewends (infanterie de marine), les kaliourdjis (matelots), les Aïlakdjis (gabiers), une fois la campagne navale terminée[1], étaient, par leurs excès, le fléau de la capitale. La main de fer du Kapoudan-Pacha comprima tous les désordres ; une croisière permanente fut établie dans les mers de Syrie et de l'Archipel. Les belles forêts du Taurus furent mises en coupe réglée et les riches mines de cuivre du Tokat exploitées régulièrement.

MM. Roy, Brun, Benoit, ingénieurs français, donnèrent aux vaisseaux turcs la coupe, les proportions et le gréement adoptés par la marine française.

La fonderie de Top-Hané coula des pièces de 12, de 8 et de 4 d'après le système Gribeauval adopté en France. On abandonna, dans la fonte des canons de bronze, l'usage des noyaux, et Yes pièces coulées entières, furent forées par des alézoirs verticaux et horizontaux. Les obusiers furent construits sur le modèle de ceux des Russes ; les bombardiers du baron de Tott furent portés de six cents à trois mille. L'ambassadeur de la République française, le général Aubert du Bayet avait amené avec lui des ingénieurs, des officiers, des instructeurs de toutes armes, des soldats, des ouvriers d'artillerie, enfin, jusqu'à des pièces de canon, montées sur leurs affûts et attelées. Avec ces éléments, on forma un corps de 800 canonniers ; un corps de cavalerie fut organisé, armé et exercé à l'européenne. On composa, avec des renégats étrangers, un bataillon d'infanterie, qui devint le noyau des nizam-djedid (1706). Tous ces corps furent placés sous le commandement d'un officier anglais renégat, Inglis-Mustapha (Campbell).

La Russie surveillait d'un œil jaloux cette renaissance de l'empire ottoman ; elle épiait l'occasion de dénoncer le traité d'Yassy. Le sultan que la révolte du pacha de Widdin mettait dans le plus grand embarras, ne crut pas acheter la paix trop cher au prix de 250.000 piastres (1797). Passwan-Oglou, pacha de Widdin, s'était déclaré indépendant et se taillait un royaume sur les bords du Danube. En vain Kutchuk-Hussein marcha contre le rebelle ; après une lutte acharnée mêlée de revers et de succès négatifs, la Porte céda au pacha la souveraineté absolue de Widdin, pour le reste de sa vie (1796-1803).

 

Expédition française en Égypte : guerre entre la Porte et la France (1798-1801).

La nouvelle du débarquement de Bonaparte en Egypte vint encore compliquer la situation.

Les défaites des Turcs, les désordres croissants de leur administration, les aspirations à l'indépendance de la Grèce et de la Serbie, les révoltes incessantes des pachas, tout portait l'Europe à croire à la fin prochaine de la domination ottomane. Le Directoire jugea qu'il devait non-seulement prendre sa part dans le démembrement de l'empire, mais se la faire à l'avance, tout seul et sans la participation de l'Europe : l'expédition d'Egypte fut résolue. Ce fut une grande faute. Cependant l'expédition avait de nombreuses chances de succès. Il était facile de faire entendre à la Porte que la France n'avait d'autre but que de châtier les Mamelucks, de rétablir son commerce et de chercher un passage dans les Indes ; enfin avec de l'argent, on aurait obtenu une cession complète. Mais sur ces entrefaites, Aubert du Bayet mourut et l'ambassade resta gérée par un simple chargé d'affaires.

Les divisions intestines des mamelucks devaient paralyser leur résistance. Les populations chrétiennes auraient fourni de nombreux auxiliaires ; l'émir Beschir qui commandait aux Maronites et aux Druses pouvait réunir 740.000 hommes en Syrie, et l'Egypte comptait plus d'un demi-million de chrétiens. Mais il eut fallu arborer la croix, sans laquelle aucune expédition ne peut réussir en Orient, et la République française avait proscrit Dieu ! Les soldats de Bonaparte respectèrent les mosquées mieux que les monastères ; à Jaffa, ils massacrèrent les chrétiens comme les musulmans, aussi les chrétiens de Syrie restèrent-ils immobiles.

L'Angleterre ne laissa pas échapper cette occasion de rompre l'antique alliance de la Porte avec la France. Les explications assez embarrassées du chargé d'affaires, Ruffin ne purent convaincre le Divan : la guerre fut déclarée à la France (1er septembre 1798). Ruffin fut conduit aux Sept-Tours, tous les français établis à Constantinople, jetés en prison, Spencer Smith, au mépris de toute dignité, s'empara du palais de l'ambassade de France et le pilla entièrement ; tous nos comptoirs en Grèce, en Syrie, en Asie, furent ruinés, pendant qu'à Smyrne et qu'à I3eyrouth, les marchands français étaient arrêtés par les Anglais.

Ali-Pacha s'empara de Butrinto et de Preveza cédées à la France par le traité de Campo-Formio, pendant qu'une flotte russe partie de Sébastopol venait bloquer les îles Ioniennes. Une triple alliance réunissait la Turquie, l'Angleterre et la Russie. Le grand-vézir concentra, sous les ordres des pachas de Syrie et d'Anatolie, deux armées destinées à chasser les Français de l'Egypte. Les mamelucks avaient été écrasés dans les batailles des Pyramides et d'Embabeh, le Caire et toute la Haute-Egypte étaient tombés au pouvoir des vainqueurs. Mais la destruction de la flotte française à Aboukir par les Anglais enlevait à Bonaparte toute possibilité de recevoir des renforts : il était prisonnier dans sa conquête. Mustapha-Pacha débarqua 18.000 hommes à Aboukir pour prendre Bonaparte à revers, mais la rapidité du jeune général déjoua les plans du sérasker. Sans leur laisser le temps de se retrancher, Bonaparte fond sur les Ottomans et les taille en pièces (1799). Poursuivant ses succès, il envahit la Syrie, et malgré la peste qui décime son armée, met le siège devant Saint-Jean d'Acre. La ville prise, rien n'arrêtait plus la marche conquérante du nouvel Alexandre : Acre défendu par l'émigré Philippeaux, secouru par Sydney Smith arrêta la fortune de Bonaparte qui dut battre en retraite. Malgré ses victoires, l'armée française était dans une position des plus critiques : les Anglais, maîtres de la mer, interceptaient toutes les communications ; le grand-vézir approchait à la tête d'une armée considérable ; les troupes françaises, réduites de plus de la moitié par les combats et les maladies étaient en outre découragées par l'abandon de leur chef. Bonaparte avait remis le commandement à Kléber et était parti secrètement pour la France, où, l'appelait le pressentiment de sa haute destinée. Kléber entama avec les Anglais des négociations pour l'évacuation de l'Egypte, mais Sydney Smith exigea que l'armée française se rendit à discrétion. Kléber, indigné, déchira le traité et dans une magnifique proclamation « Soldats, s'écria-t-il, on ne répond à de pareilles insolences que par des victoires. » Il marcha à la rencontre du grand-vézir avec 6.000 hommes et anéantit l'armée turque près des ruines d'Héliopolis (1800). Mais le poignard d'un assassin délivra la Porte de ce redoutable adversaire ; Menou, qui lui succéda, se fit battre à Canope par les Anglais et évacua l'Egypte (1801 sept.). Un mois plus tard, Ali-Essa'ad-Effendi signait à Paris les préliminaires de la paix.

 

Réformes : insurrection des janissaires.

Le sultan avait hâte de terminer cette guerre ; la situation intérieure de l'empire réclamait impérieusement toute, son attention. A Belgrade, les Janissaires protestaient contre les innovations du sultan par une révolte déclarée : ils avaient massacré le pacha et s'étaient emparés de la citadelle. La Bulgarie, la Thrace et la Macédoine étaient au pouvoir de bandes de brigands, semblables aux grandes compagnies du moyen âge. Les Anglais prolongeaient leur séjour à Alexandrie d'une façon inquiétante ; enfin les Wahabites étendaient leur domination en Arabie et menaçaient d'en expulser les Ottomans.

Les Anglais remirent, cependant, Alexandrie à Korchid-Pacha. Kutchuk-Husséïn et Ali-Pacha purgèrent la Thrace et la Macédoine des Khirsdalis. Défaits en plusieurs rencontres, traqués comme des bêtes féroces, ils se réfugièrent auprès de Passwan-Oglou qui leur donna asile et les couvrit de sa protection. Ces difficultés étaient à peine surmontées que d'autres surgissaient plus menaçantes.

Les Serbes, à la voix de Kara-Georges, venaient de se soulever et revendiquaient, les armes à la main, leur liberté tombée dans la plaine de Kossovo.

Ali-Tebeleni, pacha de Janina, se déclarait indépendant en Épire ; Ismaïl-Pacha bravait, dans Acre, l'autorité du sultan ; enfin les Wahabites entraient à Médine et à La Mecque.

Une révolte occasionnée par les réformes de Selim vint encore ajouter à ses embarras. Les ulémas avaient vu d'un mauvais œil les innovations introduites sous' l'impulsion du général Aubert du Bayet. Après sa mort, ils réussirent à faire dissoudre les nouveaux corps et à faire renvoyer les instructeurs. Le Kapoudan-Pacha, bravant le courroux des fanatiques, prit à sa solde les soldats congédiés ; et, lorsque Saint-Jean d'Acre repoussa Bonaparte, les nizamdjedid de Kutchuk-Husséïn s'y couvrirent de gloire. Sur les conseils du Kapoudan-Pacha et du mufti Vely-Zadé, son compagnon d'enfance, Selim mit à profit l'absence des principaux officiers des Janissaires, alors en Syrie avec le grand-vézir, pour porter les premiers coups à l'odjak. Un iradé impérial sépara le corps des canonniers de celui des Janissaires et institua, sur de nouvelles bases, les marins, les bombardiers et les ingénieurs militaires. Deux escadrons de cavalerie et deux régiments d'infanterie à l'européenne, furent créés à Constantinople même ; à chaque régiment fut adjointe une batterie d'artillerie. Une dernière mesure fit éclater la révolte.

Le gouvernement rassemblait à Andrinople une armée destinée à opérer contre les Serbes. Une partie des troupes devait être fournie par les nizam-djedid (nouvelle ordonnance). Kadi-Pacha[2], gouverneur de Karamanie reçut l'ordre d'encadrer dans ces régiments tous les jeunes gens au-dessous de 25 ans, et de se rendre à Andrinople. Mais le sultan commit la faute de retenir, à leur passage à Constantinople, les troupes de Kadi-pacha pendant trois mois. Ce furent trois mois perdus, uniquement pour le plaisir de faire parader les nouveaux bataillons. Les Janissaires, revenus de leur première stupeur, profitèrent de ce répit pour organiser la résistance, et quand les 16.000 hommes de Kadi-Pacha arrivèrent enfin à Andrinople, ils trouvèrent les portes fermées et l'armée en pleine révolte.

Repoussé par les rebelles retranchés à Baba-Eski, Kadi-Pacha battit en retraite sur Stamboul ; mais les Janissaires l'avaient devancé et occupaient Tchorlou. Une attaque contre cette place échoua et le pacha se replia sur Silistrie. L'insurrection était victorieuse ; Kutchuk-Husséïn que la mort avait fauché, n'était plus là : le sultan céda. L'agha des Janissaires reçut le sceau ; les ministres furent exilés, mesure qu'ils avaient été les premiers à conseiller ; les nizams retournèrent en Asie (1806).

 

Ambassade de Sebastiani. Tentatives des Anglais sur Constantinople et sur l'Égypte (1807).

Au milieu de ces troubles, arrivait à Constantinople le général Sébastiani, envoyé par Napoléon Ier pour entraîner la Porte dans la guerre contre la Russie. Il réussit à faire destituer les voïvodes de Valachie et de Moldavie, les princes Ypsilanti et Morousi, créatures du czar. L'empereur Alexandre répondit en faisant occuper les deux principautés par le général Michelson. La guerre était déclarée.

L'Angleterre fit une tentative hardie pour arracher le Divan à l'alliance française : une escadre, commandée par lord Duckworth menaça les Dardanelles et l'ambassadeur anglais, sir Arbuthnot, remit au grand-vézir l'ultimatum suivant :

1° Alliance de la Porte avec la Russie et l'Angleterre.

2° Remise immédiate à l'Angleterre de la flotte ottomane, des forts et des batteries des Dardanelles.

3° Cession de la Moldavie et de la Valachie à la Russie.

4° Expulsion du général Sébastiani et déclaration de guerre à la France.

Malgré les avertissements de l'ambassadeur français, qui prévint le Divan que les forts et les batteries des Dardanelles étaient dans un tel état de délabrement qu'ils ne pourraient arrêter l'ennemi, on ne prit aucune précaution contre une attaque. Le colonel Juchereau de St-Denys, chef du génie militaire de l'empire ottoman, adressa au sultan un rapport sur l'état des Dardanelles et sur la défense de Constantinople. Le rapport démontrait qu'une flotte dirigée par un marin entreprenant et hardi, passerait sans beaucoup de danger, à l'aide d'un vent favorable, le canal des Dardanelles, à cause de la promptitude du passage et de l'insuffisance notoire des forts.

Il proposait la construction de batteries, fermées à la gorge, sur la pointe de Nagara, sur l'espace compris entre cette pointe et les châteaux de Kélidik-Bazar et de Sultanié Kalessi. Derrière la pointe de Nagara, sous la protection de batteries de terre, une flotte de douze vaisseaux de ligne prendrait position, sur deux rangs, en échiquier. Le coude formé au cap de Nagara et les bas-fonds qui en sont le prolongement devaient forcer les vaisseaux anglais déjà maltraités par le feu des forts à n'aborder que successivement la flotte ottomane.

Le sultan donna l'ordre d'exécuter sans retard le projet du chef du génie militaire, mais le grand-vézir par haine des européens, le Kapoudan-Pacha par lâcheté et par mollesse restèrent inactifs, tout en abusant Sélim par des rapports erronés.

Le 20 février (1807), l'amiral anglais, profitant du vent du Sud, franchissait le détroit, en dépit de quelques coups de canon : le Kapoudan-Pacha, indigne successeur de Kutchuk-Husséïn, donna l'exemple de la fuite ; il ne resta dans les batteries que les officiers français désignés pour les commander. L'escadre ottomane ancrée devant Gallipoli fut détruite sans opposer de résistance, à l'exception de deux frégates, aux ; ordres de Seïd-Ali et d'Ibrahim-Agha, qui firent une belle défense.

La terreur et la confusion régnaient au sérail qui retentissait des lamentations des femmes, des gémissements des eunuques, des cris des esclaves : les ministres affolés ne virent de salut que dans une prompte soumission aux exigences de l'ennemi. L'ambassadeur français fut invité à s'éloigner. Sébastiani reçut le messager au milieu de ses officiers et de ses secrétaires, et répondit avec hauteur qu'il ne sortirait de Constantinople que par la violence.

En même temps il essayait de réveiller l'orgueil et la confiance des membres du Divan, des ulémas et des soldats. Malgré la fierté de son langage, croyant à un échec complet, il avait tout préparé pour son départ et détruit les papiers importants.

Mais la population était loin de souscrire à la lâcheté des ministres : les topdjis couraient aux batteries, les Janissaires s'armaient en toute hâte ; les vieillards, les enfants s'empressaient aux travaux de défense. Profitant de l'enthousiasme de la population, Sébastiani gagne à sa cause le réis-effendi qui décide le grand-vézir à conduire l'ambassadeur chez le sultan. Sélim, qui n'avait cédé qu'à contre-cœur, ordonne l'achèvement des batteries commencées ; Sébastiani offre au sultan les services de deux cents Français, il désigne lui-même l'emplacement des batteries et ses aides de camp en surveillent la construction et l'établissement.

Les secrétaires d'ambassade Lablanche et de Latour-Maubourg, les capitaines de Lascours, Boutin, Leclerc, Coutaillout, Desacres de Fleuranges et Gérard, sous la direction du colonel Juchereau de Saint-Denys impriment aux travaux une impulsion qui tient du prodige.

Le marquis d'Alménara, ambassadeur d'Espagne, qui, avec Ali-Effendi, ministre de la marine, n'avait cessé de combattre auprès du Divan l'influence anglaise, se tint nuit et jour dans les batteries avec ses secrétaires d'ambassade et organisa une compagnie de canonniers pris parmi les marins espagnols, présents à Constantinople.

Le sultan inspectait sans relâche les travaux de défense, prodiguait les exhortations, les encouragements et donnait lui-même l'exemple du travail.

Sir Arbuthnot, malade avait laissé à l'amiral Duckworth le soin de conduire les négociations : au lieu d'attaquer de suite, ce dernier perdit un temps précieux en pourparlers. Pendant qu'il se laissait amuser, les fortifications s'élevaient à vue d'œil à Constantinople : au bout de cinq jours, la ville était armée de neuf cents pièces de canon et dix vaisseaux de guerre étaient embossés à l'entrée du Bosphore. L'occasion était manquée : l'amiral Duckworth n'osa tenter l'attaque, et, craignant de se voir fermer les Dardanelles, battit en retraite. En repassant le détroit il perdit deux corvettes et six cents hommes.

Le cabinet de Saint-James essaya de venger cet échec en s'emparant de l'Égypte. La retraite de l'armée française avait laissé le pays au pouvoir des Turcs et des mamelucks ; la Porte voulut achever l'œuvre commencée par Bonaparte et entreprit d'abattre les Mamelucks. Sur son ordre, Khosrew-Pacha interdit la vente des esclaves circassiens et géorgiens qui recrutaient ce corps redoutable. Mais les mamelucks, sous la conduite des beys Bardissy et Mohammed l'Elfy battirent le pacha à. Sarè-Chesmé. Khosrew imputa sa défaite à l'inaction d'un chef albanais et donna l'ordre de le faire périr : ce chef était Méhémet-Ali. Prévenu à temps, il passa à la solde de Bardissy et lui ouvrit les portes du Caire ; Khosrew, bloqué dans Damiette dut capituler (1803). Les discordes perpétuelles et la tyrannie des beys mamelucks fournirent à Méhémet-Ali le moyen d'augmenter ses troupes et de s'attirer l'affection des populations. Les cruautés de Bardissy soulevèrent, contre lui, tout le monde, et Khosrew, délivré, reprit le pouvoir : mais les chefs albanais refusèrent de le reconnaître et l'embarquèrent de force, pour Constantinople. Le nouveau pacha, Khorchid-Pacha, essaya de se débarrasser de Méhémet--Ali ; le peuple qui le considérait comme son protecteur, courut aux armes, déposa Khorchid et le nomma à sa place. La Porte fut obligée de sanctionner cette usurpation, s'estimant encore heureuse que le puissant feudataire voulut bien lui payer un tribut annuel de 7 millions (1805).

Les mamelucks appelèrent les Anglais à leur aide contre Méhémet et les Turcs : Alexandrie tomba au pouvoir du général Fraser (1807) ; mais il ne disposait que de cinq mille hommes, il ne put tenir contre les forces supérieures de Méhémet-Ali : il fut forcé de s'enfermer dans Alexandrie et la famine le contraignait bientôt à se rendre (septembre 1807).

Cette double agression décida le sultan à déclarer la guerre à la Grande-Bretagne ; mais il importait à la politique anglaise de ne pas rompre complètement avec la Porte ; les vaisseaux britanniques s'éloignèrent des côtes de Syrie et de l'Archipel. Instruit de leur départ, Seïd-Ali, nommé Kapoudan-Pacha, attaqua avec 18 navires, la flotte de l'amiral Siniawin qui bloquait l'entrée des Dardanelles. La bataille fut opiniâtre et se termina par la défaite de Seïd-Ali qui en rejeta la responsabilité sur le vice-amiral et le fit décapiter. Le but poursuivi n'en fut pas moins atteint : l'escadre russe avait tellement souffert qu'elle dût se retirer à Corfou pour réparer ses avaries.

 

Déposition de Selim. — Kabaktchi-Oglou. — Baraïktar-Pacha. — Mort de Sélim.

Sur ces entrefaites, le mufti Vely-Zadé vint à mourir et fut remplacé par le Kazi-Asker de Roumélie qui, pour gagner la faveur du souverain, s'était, jusqu'alors, montré zélé partisan des réformes. Le grand-vézir était à l'armée ainsi que les ministres ; il ne restait dans la capitale que le kaïmakan (substitut) du grand-vézir et les ministres vekils (suppléants). Le nouveau Scheïkh-ul-Islam mit à profit cette situation pour ourdir, de complicité avec le kaïmakan, Mustapha-Pacha, les ulémas et les Janissaires, un vaste complot contre le sultan. La crainte d'un soulèvement des Janissaires avait empêché Selim d'envoyer les nizams sur le Danube ; une partie fut commise à la garde des forts et des batteries du Bosphore et le gros du corps demeura en Asie.

On adjoignit aux premiers deux mille soldats yamaks tabialis (servants de batteries) qui occupèrent les mêmes casernements et reçurent la même solde ; on espérait ainsi amener, peu à peu, la fusion des deux corps. Les menées perfides du kaïmakan firent tourner à mal cette mesure : il fit répandre le bruit, parmi les yamaks, que le sultan voulait les encadrer de force dans les nizams, et, quand il crut les esprits assez excités, il envoya un des siens, Mahmoud-Effendi, porter aux yamaks l'ordre de revêtir l'uniforme des nizams. Une révolte éclata aussitôt, qui coûta la vie au messager que les nizams essayèrent en vain de défendre. Les yamaks beaucoup plus nombreux chassent leurs rivaux, après une lutte sanglante, des châteaux du Bosphore et marchent sur Constantinople, sous la conduite d'un certain Kabaktchi-Oglou.

Le Divan trompé par les faux rapports du kaïmakan n'avait pris aucune précaution ; de plus Mustapha avait eu soin de consigner les nizams dans leurs anciennes casernes. Kabaktchi-Oglou, renforcé de 800 Janissaires, de 200 kalioundjis et du corps des topdjis occupe l'Et-Meïdani, et, dans une harangue à la populace, déclare qu'il revendique la destruction des nizams et le châtiment des ministres qui ont osé violer les antiques règlements du vénérable Scheïkh Becktach. Le Defterdar, le Zarabkhanè-émini sont immédiatement massacrés ; les listes de proscription dressées par le kaïmakan sont lues à la foule qui se charge avec allégresse du rôle de bourreau : bientôt, dix-sept têtes des plus hauts personnages de l'empire sont rangées sur une ligne parallèle à celles des kazans des Janissaires. En tête de cette liste figurait le Bostandji-Bachi, mais il occupait le sérail à la tête des icht-oglans, des bostandjis et des baltadjis[3] en armes. Les clameurs de la foule furieuse intimidaient les ministres qui pressaient le sultan de livrer la victime que réclamaient les séditieux. Selim n'avait pas eu assez d'énergie pour combattre la révolte, il n'avait pas su se mettre à la tête des nizams, mais il refusa noblement de souscrire à la lâcheté qu'on lui proposait. Le Bostandji-Bachi, voyant que son maître ne savait pas agir, espéra le sauver en se sacrifiant lui-même : il réclama l'honneur d'être abandonné aux yamaks. Après un long combat, vaincu par l'insistance de son fidèle serviteur, le sultan, donnant un libre cours à ses larmes, s'écria : « Puisque tu veux que ce douloureux sacrifice s'accomplisse, meurs, ô mon fils, et que la bénédiction d'Allah t'accompagne ! »

Les massacres duraient depuis deux jours ; tous les partisans importants des réformes étaient morts ou s'étaient enfuis : enhardis par l'inaction du gouvernement, enivrés de leur succès, les rebelles résolurent de déposer Selim. Kabaktchi-Oglou posa au mufti cette question insidieuse : « Un padischâh qui, par sa conduite et ses règlements, attaque les principes religieux du Koran, mérite-t-il de rester sur le trône ? »

Le mufti prévenu d'avance répondit : « Olmaz (cela ne se peut), ajoutant hypocritement, mais Dieu sait ce qui est le mieux ». S'appuyant sur ce fetwa ambigu, Kabaktchi décréta la déchéance du sultan et proclama empereur Mustapha, le fils d'Abd-ul-Hamid Ier. Restait à signifier à Selim sa déposition ; le mufti se chargea de cette mission. Au drame succédait la comédie : Mustapha avait, on ne peut mieux rempli son rôle de traître et de bourreau : le Scheïkh-ul-Islam ne devait pas déployer moins d'habileté dans celui de fourbe et d'hypocrite.

Feignant la plus profonde tristesse, le visage couvert du masque d'une insultante commisération, il annonça à son maître la fatale nouvelle. Il lui peignit vivement la puissance et la force des mutins, l'engagea à se soumettre à la volonté de Dieu et termina en disant que toute résistance ne servirait qu'à faire massacrer inutilement les fidèles de Sa Hautesse. Selim écouta patiemment ce discours, et, sans répondre, se rendit de lui-même dans le kafess. Il charma les loisirs de sa captivité en faisant l'éducation politique de son cousin Mahmoud que l'avenir réservait pour être son vengeur (juillet 1808).

La terreur régnait dans la ville : chacun redoutait les excès de la soldatesque ; on s'attendait à un pillage général. Kabakchi-Oglou maintint cependant l'ordre : ses yamaks, gorgés d'or, retournèrent au Bosphore dont leur chef obtint le commandement ; les Janissaires, satisfaits du licenciement des nizams, rentrèrent dans leurs casernes. Rien ne resta debout des institutions de Selim si ce n’est les taxes établies pour l'entretien des nizam-djedid, car il est presque sans exemple qu'un impôt une fois établi soit supprimé. La nouvelle de la déposition du sultan fut accueillie, à l'armée du Danube, par les cris de joie des Janissaires qui assassinèrent leur agha et remplacèrent le grand-vézir par Tchélébi-Mustapha. Ces changements intempestifs dans le commandement ne pouvaient que nuire aux opérations militaires.

Le mufti et le kaïmakan gouvernaient sous le nom de Mustapha IV, tout le pouvoir était concentré dans leurs mains ; mais la mésintelligence ne tarda pas à éclater entre les deux complices et Kabaktchi-Oglou en profita pour élever sa fortune sur la ruine de leurs espérances. Il embrassa d'abord le parti du mufti et l'aida à faire exiler Mustapha, à qui succéda Taïar-Pacha. Celui-ci voulut faire acte d'indépendance, il fut aussitôt destitué et se réfugia auprès du pacha de Routschouk, Mustapha-Baraïcktar, partisan déclaré de Selim à qui il devait ses dignités et ses honneurs. Baraïcktar méditait la restauration du prince déchu, l'arrivée de Taïar-Pacha le décida à agir. Il envoya au camp du grand-vézir son confident, Beiji-Effendi, ennemi acharné des ulémas et des Janissaires, avec mission de sonder les ministres.

L'émissaire de Baraïcktar persuada au grand-vézir que le pacha de Routschouk en voulait seulement au mufti et à Kabaktchi-Oglou ; quant au Kapoudan-pacha, Seïd-Ali, il s'engagea complètement dans la conspiration. Mustapha-Tchélébi, croyant travailler seulement à la ruine de rivaux qui annihilaient toute son autorité, laissa Baraïcktar marcher sur Andrinople à la tête de 16.000 hommes d'élite. Les ministres s'étaient laissés prendre à l'assurance que leur donna le Kapoudan-pacha, que Baraïcktar regagnerait son pachalik aussitôt après la destruction des Yamaks. Hadji-Ali, muni du firman du grand-vézir condamnant Kabaktchi à mort, se chargea d'enlever, à la tête de 100 cavaliers, le chef des Yamaks dans son château de Fanaraki.

Surpris au milieu de la nuit, dans son harem, le redoutable Kabaktchi-Oglou est poignardé sans avoir pu opposer de résistance. Hadji-Ali, le firman à la main, court aux Yamaks, leur apprend la mort de leur chef, la marche du de pacha Routschouk et les somme de le reconnaître pour leur commandant. Consternés, les Yamaks allaient obéir quand les larmes et les prières des femmes et des enfants de Kabaktchi-Oglou changèrent leurs dispositions. Hadji-Ali, retranché dans la tour du fanal y soutint un siège de trois jours et parvint à faire une trouée et à rallier Baraïcktar.

Dans l'espoir de désarmer les rebelles, Mustapha IV licencia les Yamaks, destitua le mufti et prononça la confiscation des biens des ministres vekils.

Baraïcktar campait aux portes de Stamboul, il feignit d'être satisfait et annonça son départ de la capitale. Tout semblait fini, le Sultan reprenait le cours interrompu de 'ses plaisirs, quand le complot éclata. Le 28 juillet, Mustapha allait passer la journée dans le kiosque de Gueuk-Soui, aussitôt Baraïcktar fait arrêter le grand-vézir et donne l'ordre aux troupes de conduire au sérail le Sandjak-chérif (étendard sacré)[4]. Les Janissaires de garde à la porte extérieure n'opposent aucune résistance, mais le Bostandji-Bachi refuse d'ouvrir les portes intérieures. Les conjurés se préparaient à les enfoncer quand parut Sultan-Mustapha. L'imprudence des conjurés qui avaient négligé de cerner le sérail avait permis à Mustapha, prévenu par la sultane Validé, de rentrer dans le palais. Il fit dire à Baraïcktar que Selim allait lui être rendu.

Aussitôt le Kyslar-Agha reçoit l'ordre de poignarder l'ex-sultan : quoique sans armes, Selim, doué d'une force athlétique, terrassa plusieurs des assassins, mais la lutte était trop inégale : il ne tarda pas à tomber, frappé au cœur. Mustapha contempla un instant le cadavre de son cousin, puis il dit froidement :

« Remettez Sultan-Selim au pacha de Routschouk puisqu'il le demande. »

Les portes s'ouvrent, Baraïcktar se précipite pour saluer son souverain, il ne trouve qu'un cadavre sanglant. A ce triste spectacle, le farouche guerrier s'abîme dans sa douleur, mais Seïd-Ali s'écrie : « Est-ce au pacha de Routschouk de pleurer comme une femme ? Vengeons Sultan Selim ! Punissons ses assassins ! Surtout sauvons Sultan Mahmoud qu'un nouveau crime peut nous ravir. » Baraïcktar retrouve toute son énergie, Sultan-Mustapha est arrêté, emprisonné, et son frère, Mahmoud, proclamé padischâh (28 janvier 1808).

 

Mahmoud II (1808). Administration de Baraïcktar (1808-1809).

Baraïcktar, nommé grand-vézir, fit de sanglantes funérailles à Selim III : ses meurtriers, les favoris de Mustapha, tous les chefs des Yamaks qu'on put saisir périrent dans les tourments. A peine maître du pouvoir, Baraïcktar se débarrassa de tous ses rivaux. Taïar-Pacha fut décapité, Seïd-Ali envoyé en exil dans une île de l'Archipel et sa place donnée à Ramiz-Pacha.

Beiji-Effendi entra au ministère qui ne- compta que des membres dévoués au grand-vézir. Stimulé par Ramiz-Pacha et Beïji-Effendi, tous deux élèves de l'école d'artillerie, il reprit la tâche redoutable d'extirper les abus enracinés dans le corps des Janissaires. Pour atteindre ce but, il appela à un Divan solennel tous les pachas et les principaux aïans. Les deux tiers des dignitaires convoqués s'y rendirent : le grand-vézir exposa la nécessité de réformer, sans le détruire, le corps des Janissaires devenu si indiscipliné et si ignorant de l'art de la guerre. Il proposa diverses mesures propres à régénérer cette milice, appuya sur l'urgence qu'il y avait à former une armée régulière qui fût au niveau des troupes européennes.

« Personne n'a plus de vénération que moi pour le glorieux corps des Janissaires auquel j'ai l'honneur d'appartenir. Il serait invincible à présent comme il l'était autrefois, si des abus pernicieux ne s'y étaient glissés et n'avaient altéré les admirables institutions d'Hadji-Becktach. Les emplois au lieu d'être donnés au courage et au mérite sont vendus au plus offrant, les casernes ne servent qu'à ceux qui n'ont ni feu, ni lieu, ni profession et qui redoutent le travail et la peine. Les plus grands désordres, les vices les plus honteux règnent dans les odas. Les exercices prescrits par les ordonnances du grand Suleyman sont oubliés. Les Janissaires employés aux gardes et aux patrouilles rançonnent nos rayas au lieu de s'occuper à la sécurité publique. Qu'en résulte-t-il ? une ignorance crasse dans l'art militaire, une indiscipline complète et la presque inutilité d'un corps qui a été, pendant tant de siècles, la gloire de l'empire et qui a fait trembler l'univers... Les principaux magistrats du corps respectable des ulémas font salarier leurs domestiques par la caisse des Janissaires, et, par suite de transactions honteuses, on voit souvent plusieurs soldes de vétérance et des pensions secrètes accumulées sur la tête d'un homme qui n'a jamais fait le service dans le corps ou porté les armes pour la défense de la religion et du souverain.

« Un agiotage honteux, favorisé par les chefs du corps, et dont les principaux instruments sont des Juifs, les plus vils de nos rayas, enlève souvent par des dépenses usuraires, au soldat zélé et exact à ses devoirs, la solde que le gouvernement lui accorde pour récompenser ses peines et assurer son existence.

« Le sultan, notre redoutable maître qui travaille à rendre à cet empire sa gloire et sa puissance, sent qu'il est indispensable de revenir aux anciennes institutions militaires et me charge de vous faire connaître ses intentions. »

En conséquence, le vézir proposait :

1° De détruire la vénalité des grades d'officiers des Janissaires ;

2° D'obliger tous les Janissaires non mariés à habiter la caserne ;

3° De ne payer de solde qu'aux Janissaires casernés et faisant un service actif ;

4° De défendre, sous les peines les plus sévères, la vente anticipée de la solde, sur des certificats signés du commandant de l'oda.

50 De réviser la liste générale des pensions accordées sur la caisse des Janissaires ;

6° D'obliger les Janissaires à exécuter les exercices prescrits par Suleyman et de rétablir une discipline sévère ;

7° D'ordonner l'adoption immédiate dans toutes les troupes ottomanes des armes perfectionnées et de la tactique savante des infidèles, mesure sanctionnée par les fetwas des muftis.

« Cependant l'abolition subite de ces abus et le rétablissement immédiat de l'ancienne discipline pouvant entraîner de graves inconvénients, Sa Hautesse est décidée à choisir parmi les Janissaires valides et parmi les jeunes musulmans inscrits sur les registres des odas des recrues volontaires pour former des compagnies agrégées aux seymens. Celles-ci seront armées de manière à combattre les infidèles avec avantage, auront une discipline conforme à celle des anciens Janissaires et recevront dans leurs exercices, leur ordre de bataille et leur campement, les modifications que les progrès des européens, dans l'art de la guerre, rendent indispensables. »

A l'unanimité, l'assemblée approuva ces idées : tous les membres donnèrent leur adhésion par écrit ; Kadi-Pacha, ancien chef des nizams, offrit son concours : le mufti accorda, sans difficulté, le fetwa qui légitimait les réformes ; tout marchait au gré des désirs de Baraïcktar. Le succès le grisa : son orgueil mécontenta ses partisans ; il irrita l'armée en donnant pour chefs aux Seymens réguliers les anciens officiers des nizams ; il s'attira la haine des ulémas en annonçant hautement l'intention de séculariser les biens des mosquées et en ne dissimulant pas le mépris profond qu'il ressentait pour leur caste ; enfin le sultan voyait avec jalousie les talents et craignait l'ambition de son tout-puissant vézir.

L'orage s'amoncelait : Baraïcktar n'avait pour soutien que les 16.000 hommes qu'il avait amenés de Routschouk - et les 3.000 hommes de Kadi-Pacha ; il commit la faute de se priver de ses fidèles soldats, en envoyant 12.000 hommes contre l'aïan de Philippopolis, Mollah-Agha, qui s'était révolté et ne garda auprès de lui que 7.000 hommes, disséminés dans la capitale.

En vain ses amis lui signalaient-ils le danger, en vain lui conseillaient-ils de se rendre avec le Sultan à Andrinople ; il ne prit aucune précaution et continua de mépriser ses adversaires. Le 14 novembre, 3e jour avant la fin du Ramazan, la mine fit explosion ; les soldats de Baraïcktar, attaqués à l'improviste, se débandèrent après une courte résistance. Six mille Janissaires marchent sur le sérail pour délivrer Mustapha et lui rendre la couronne ; le grand Vézir à la tête des Seymens réguliers leur barre le passage ; accablé sous le nombre il se retranche dans une des tours fortifiées du palais. Bravant jusqu'au bout ses ennemis, il leur fait jeter le cadavre du sultan Mustapha. La fureur des Janissaires redouble : l'incendie leur ouvre un passage jusqu'au terrible pacha qui, plutôt que de tomber en leurs mains, met le feu à un magasin de poudres et s'ensevelit avec les assaillants sous les débris de la tour[5].

Pendant que le vézir succombait ainsi en héros, Ramizpacha ordonnait à deux vaisseaux de ligne de s'embosser en face du quartier des Janissaires et d'ouvrir le feu ; lui-même, à la tête des marins et des topdjhis, marchait au secours du grand Vézir, En même temps, Kadi-pacha accourait au sérail avec 3.000 hommes pour protéger le Sultan. Après une journée de lutte, les Janissaires cédaient du terrain ; Ramiz pacha était d'avis d'offrir une amnistie aux rebelles, s'ils posaient les armes, mais Kadi-pacha ne voulait pas abandonner l'occasion qui lui était offerte de se venger des Janissaires ; il fit décider une sortie générale.

Quatre mille hommes, précédés de quatre pièces de canon attaquèrent les révoltés, les refoulèrent sur tous les points et arrivèrent au palais du grand Vézir. Ignorant son sort et ne pouvant pénétrer dans l'habitation en proie aux flammes, Kadi-pacha marcha sur le palais de l'agha des Janissaires, massacrant tout sur son passage. Les Janissaires eurent alors recours à l'incendie : le feu éclate de tous les côtés à la fois ; les Seymens périssent, les armes à la main, dans leurs casernes embrasées et Kadi-pacha se voit contraint de reculer devant les flammes. L'incendie, dont personne ne s'occupait, prenait cependant des proportions gigantesques : la ville toute entière, construite en bois, était menacée d'une destruction totale. L'imminence du sinistre suspendit la fureur des combattants et l'on travailla à mettre un terme au progrès du, terrible élément, il était trop tard ; l'œuvre de destruction était déjà à moitié accomplie. En déblayant le palais du grand-vézir, on retrouva son corps qui fut empalé et exposé pendant trois jours aux insultes de la populace.

Resté seul vivant de la famille d'Osman, Mahmoud II n'avait rien à craindre des révoltés : il était sacré pour eux. Il n'y avait, pensa-t-il, qu'un moyen d'apaiser la révolte et d'empêcher la ruine de Constantinople, c'était de donner satisfaction aux demandes populaires. Ramiz-pacha Kadi-pacha, Beïji-Effendi qui avaient toujours espéré en Baraïcktar pour sauver la situation, convaincus de sa mort, et se voyant sur le point d'être abandonnés par le Sultan, se réfugièrent à Routschouk. Là, ils essayèrent d'organiser la résistance : ce fut en vain. Ramiz-pacha, né en Crimée, se réfugia à Pétersbourg ; Kadi-pacha et Beïji-Effendi tentèrent de passer en Asie pour soulever la Karamanie, mais atteints en route par leurs ennemis, ils furent massacrés. Ce nouvel essai de réformes avait encore coûté la vie à ses auteurs.

Elève de Selim, Mahmoud partageait les idées de ce dernier, mais instruit par les catastrophes où avaient succombé les précédents réformateurs, il dissimula jusqu'au jour où il se sentit assez fort pour briser toutes les résistances.

 

 

 



[1] Les marins étaient engagés, au mois de mars, pour une campagne qui commence à la Saint-Georges et finit à la Saint-Dimitri (V. S.)

[2] Abd-Er-Rhaman-Kadi-Pacha avait d'abord été juge. Poussé par une irrésistible vocation, il abandonna la magistrature pour la vie des camps et gagna bientôt, par son courage et ses talents militaires, le grade de pacha.

[3] Les Baltadjis formaient un corps de 400 hommes armés de la hache (balta). Ils étaient affectés spécialement au service direct du sultan et des princes du sang. Les zulufli baltadjis portaient le même uniforme que les baltadjis ; ils étaient ainsi appelés à cause des deux tresses de laine qui s'échappent de leur bonnet. La garde du sultan comprenait encore les apekis, armés de sabres et de lances, les solacks dont l'arme principale était l'arc.

[4] Cet étendard accompagne toujours le sultan ou le grand-vézir, en temps de guerre.

[5] Il existe une autre version sur la mort de Baraïcktar, d'après laquelle le pacha, perdant la tête, se serait réfugié avec sa favorite et ses trésors dans une tour en pierre à l'abri du feu. Caché dans un souterrain, il aurait été asphyxié par la fumée. — Voyez Juchereau de Saint-Denis, Révolutions de Constantinople. — Nous avons suivi la version qui nous a paru la plus conforme au caractère du pacha de Routschouk.