Affaire de M. de la
Haye. Mort de Kupruli-Mohammed (1661). — Kupruli-Ahmed : bataille de
Saint-Gothard. Paix de Vasvar (1664). Démêlés entre la Porte et la France :
prise de Candie (1669) ; ambassade du marquis de Nointel. — Guerre de
Pologne. Mort de Kupruli-Ahmed (1676). — Guerre de Hongrie : siège de Vienne.
Ligue de la Sainte-Alliance. Dépositions de Mohammed IV. — Suleman II
(1687-1691) et Ahmed II (1691-1695) : administration de Kupruli-Mustapha
(1688-1691). — Mustapha II (1695) : traité de Carlovitz (1699).
Administration de Kupruli-Husséïn (1697-1702).
Affaire de M. de la Haye. Mort de Kupruli-Mohammed (1661).
Lors de
l'élévation de Kupruli-Mohammed à la première dignité de l'empire, M. de la
Haye, croyant que ce ministre durerait aussi peu que ses prédécesseurs, ne se
pressa point de lui offrir les présents d'usage. Ce ne fut que lorsqu'il vit
le grand-vézir bien affermi que l'ambassadeur répara son omission. Mais
Kupruli avait été profondément blessé et jura de se venger. « Le
vézir ne fut pas longtemps à chercher l'occasion de faire éclater son
ressentiment. Il s'en présenta bientôt une, telle qu'il la pouvait souhaiter,
pour un si mauvais dessein. C'était le temps de la guerre de Candie ; la
France avait assisté secrètement les Vénitiens, et l'on tient que M. de la
Haye eut ordre d'avoir un commerce secret avec les Vénitiens et de leur faire
savoir les desseins des Turcs. « Il
arriva l'an 1659 qu'un Français qui se faisait appeler Vertamont, qui avait
un emploi assez honorable, en Candie, dans les troupes vénitiennes, chargé
d'un gros paquet de lettres pour l'ambassadeur de France, se présenta au
Kaïmakan à Constantinople, lui dit qu'il avait quitté le camp des chrétiens
parce qu'il voulait abjurer leur religion et embrasser le mahométisme ; qu'au
reste, il avait un paquet de lettres de grande importance à mettre entre les
mains du grand-vézir.... Ce perfide déserteur découvrit au grand-vézir le
commerce de l'ambassadeur et lui dit que le paquet de lettres qu'il lui
remettait le lui ferait connaître clairement.... Monsieur de la Haye, qui
avait su le dessein de Vertamont, et ce qu'il allait faire à la cour, ne
douta point que le paquet intercepté ne fît une grosse affaire.... Il était
au lit, travaillé de la pierre, tellement qu'il ne put se rendre à Andrinople
quand il en reçut l'ordre. Il fit dire au Kaïmakan qu'il enverrait son fils à
sa place. Tout ce que le grand-vézir avait trouvé dans le paquet du capitaine
général des Vénitiens était écrit en chiffres ; on avait en vain appelé les
renégats et les interprètes qui étaient à la cour ottomane, aucun n'avait été
capable de rien déchiffrer. Cela irritait toujours de plus en plus le
grand-vézir. M. de la Haye, le fils, le trouva dans cette méchante humeur,
quand il arriva à Andrinople, et, lui ayant répondu avec un peu plus de
fermeté que la circonstance ne le requérait, Kupruli, que la passion
emportait, le fit outrager en sa présence et le fit emprisonner en une tour,
en disant : « qu'il ne fallait pas endurer dans le député d'un ambassadeur,
quoique son fils, ce qu'il faudrait endurer dans l'ambassadeur même[1]. » L'ambassadeur
de France, surmontant la douleur de la maladie, se rendit aussitôt à
Andrinople pour essayer d'obtenir la liberté de son fils. « Un
mois avant son départ, il avait fait un coup hardi, qui mérite qu'on le
raconte. Peu avant la venue de Vertamont à Constantinople, il arriva un
Français nommé Quiclet, avec sa femme et un autre Français nommé Paulet. Ce
Quiclet, était grand déchiffreur, homme de lettres, mais de peu de jugement.
Il était gueux autant presque qu'on peut le dire. On dit qu'ayant appris la
récompense que le grand-vézir promettait à qui déchiffrerait les lettres du
capitaine général, la femme de ce misérable alla dire aux gens de M. de la
Haye : « Son Excellence refuse de prêter l'argent à mon mari, mais s'il veut,
il peut en avoir du grand-vézir autant qu'il voudra. » M. de la Haye, qui
savait la grande envie qu'avait Kupruli d'apprendre ce que contenaient les
lettres interceptées, qui appréhendait qu'il n'y eût des choses qui le
perdissent et tous les Français du Levant, et qui savait la pauvreté du
déchiffreur français, l'envoya quérir, le mena sur une terrasse du palais qui
regarde le jardin, et après lui avoir fait faire quelques tours,
l'entretenait de discours qu'on n'a point sus, il fit signe à des gens
apostés qui lui firent sauter la terrasse ; d'autres gens postés aussi à
l'endroit où il tomba, voyant qu'il n'était point mort de sa chute,
l'achevèrent et l'ensevelirent secrètement[2] ». Le
grand-vézir demanda en vain à l'ambassadeur l'explication des lettres et
partit pour la Transylvanie, laissant en prison le jeune homme qui ne fut
rendu à. la, liberté qu'à son retour (1660). Mazarin, désireux d'éviter une rupture, envoya à
Constantinople M. de Blondel, maréchal de camp, avec une lettre du roi qui
demandait des excuses et la destitution du grand-vézir. Kupruli reçut le
négociateur avec hauteur et ne lui permit pas de voir Sa Hautesse. Mazarin
jugeait impolitique une guerre avec la Turquie ; il se contenta de secourir
ses ennemis : quatre mille Français furent envoyés à Candie ; le sénat fut
autorisé à recruter des volontaires en France, et les impériaux reçurent des
subsides. Tout
pliait devant le terrible ministre ; ceux qui avaient osé essayer de ruiner
son crédit avaient succombé dans la lutte ; vainqueur impitoyable, le vézir
ne pardonnait jamais. Malgré
son grand âge, et quoique ressentant les premières atteintes du mal qui
devait causer sa mort, il redoublait d'activité et d'énergie. Une prise
d'armes d'Abaza-Pacha, en Asie Mineure, et une révolte de l'Egypte, furent
noyées dans le sang de leurs chefs. Avant d'expirer il conseilla au sultan de
se méfier de l'influence des femmes, de ne point s'enfermer dans le sérail,
d'entretenir toujours les troupes en haleine et de ne point choisir un
ministre trop riche. Sur la prière de Mohammed de désigner celui qu'il
croyait le plus apte à recueillir sa succession : « Je ne connais
personne, répondit le moribond, qui soit plus capable que mon fils Ahmed ».
Le Richelieu de la Turquie n'avait pas menti ; son fils Kupruli-AhmedPacha en
héritant de ses fonctions et de son autorité hérita également de ses talents (1661). Kupruli-Ahmed. Bataille de Saint-Gothard. Paix de Vasvar (1664).
Repoussant
les ouvertures pacifiques des Vénitiens et de l'empereur, Kupruli-Ahmed passa
le Danube à Gran, battant le comte de Forgaes, et
vint mettre le siège devant Neuhœsel (17 août 1663) : six semaines après, cette
place, le boulevard de la Hongrie, considérée jusqu'alors comme imprenable,
capitulait. La Hongrie, la Moravie, la Silésie, impitoyablement ravagées,
voyaient quatre-vingt mille de leurs habitants emmenés prisonniers. L'empereur
Léopold était réduit à ses seules forces ; le pape Alexandre VII, tout dévoué
à la maison d'Autriche, conçut le projet d'une ligue des princes chrétiens
contre les Turcs. Louis XIV, qui n'avait pas pardonné l'insulte faite à son
ambassadeur, offrit trente mille hommes de ses alliés d'Allemagne. Mais
l'empereur prit ombrage de ce déploiement de forces, et, par ses conseils, le
pape déclina l'offre. Cependant Kupruli-Ahmed avançait toujours ; le pape et
l'empereur demandèrent de nouveau des secours à la France. Enfin après des
négociations assez épineuses, Louis XIV consentit à envoyer six mille
Français et vingt-quatre mille hommes de la ligue du Rhin commandés par le
comte de Coligny. A cette armée se joignit toute la jeune noblesse de France,
qui se disputa l'honneur de servir comme volontaire, et forma un corps
d'élite, sous les ordres du duc de la Feuillade. Le
comte de Strozzi avait obtenu quelques légers succès, mais il fut tué dans
une escarmouche sur les bords de la Muhr, et le célèbre Montecuculli prit le
commandement en chef. Kupruli,
après avoir pris Serinwar et Petit-Kormorn, essaya de passer le Raab de vive force, mais il
fut repoussé par Montecuculli et Coligny après un combat acharné ; une
nouvelle tentative échoua également. Enfin, le 31 juillet 1664, le grand-vézir
se décida à traverser le fleuve en vue des Autrichiens et à risquer une
bataille générale. L'armée ottomane, campée près de l'abbaye de
Saint-Gothard, attaqua avec impétuosité : le Raab fut franchi à gué et le
centre de l'armée chrétienne enfoncé ; Coligny rétablit la bataille et la
valeur de ses troupes décida la victoire[3]. On dit
que, lorsque Kupruli vit déboucher les gentilshommes français, couverts de
rubans et de soie, avec leurs perruques blondes, il s'écria : « Quelles sont
ces jeunes filles ! » Il fut vite détrompé ; en un instant, les Janissaires
furent culbutés par la furia francese. Ceux
qui échappèrent à la mêlée répétèrent longtemps dans leurs exercices
guerriers les cris de Allons ! allons ! tue ! tue ! poussés par ces
jeunes filles que les historiens ottomans appellent des hommes de fer. Dix
jours après la bataille de Saint-Gothard, Kupruli-Ahmed signait avec
l'Autriche le traité de Vasvar (1664). La
Transylvanie devait être évacuée par les deux partis ; Apafy
était reconnu prince de ce pays, sous la 'suzeraineté de la Porte. Des sept
comitats hongrois, entre la Transylvanie et la Theiss, trois devaient
appartenir à l'empereur ; les quatre autres, enlevés à Rakoczy, restaient
ottomans ainsi que Novigrad et Neuhœsel. Démêlés entre la Porte et la France : prise de Candie (1669)
; ambassade du marquis de Nointel.
La paix
était signée entre l'Autriche et la Turquie, mais les escadres françaises
continuaient, dans la Méditerranée, la guerre contre le croissant ; Beaufort,
Duquesne, d'Estrées, Tourville, faisaient la chasse aux barbaresques. Enfin,
l'expédition de Gigéri, où Louis XIV voulait fonder un établissement
militaire, excita au plus haut point la colère de la Porte. « Les
Turcs crièrent à la vengeance ; ils disaient hautement qu'il fallait
exterminer tous les Francs qui étaient dans l'empire. Les Anglais, Hollandais
et autres Francs qui sont dans les Échelles, se séparèrent de nous et
affectèrent de dire qu'ils n'étaient pas Français et qu'ils n'avaient aucune
part à la prise de Gigéri. On nous avertissait de toutes parts que nous
étions dans un danger suprême, et qu'il y avait apparence que les Turcs nous
feraient éprouver la fureur des Vêpres siciliennes[4]. » Colbert,
héritier des idées de Mazarin, essaya une dernière tentative de conciliation
: M. de la Haye fils fut envoyé en mission à Constantinople. Le choix était
malheureux, vu la haine personnelle qui existait entre le gentilhomme
français et le grand-vézir (1666). L'insolence brutale de Kupruli et la hauteur de M. de la
Haye-Vautelet se trouvèrent aux prises. Outré par une dernière insulte,
celui-ci jeta les capitulations aux pieds du vézir et sortit, déclarant qu'il
quittait la capitale ; mais il fut arrêté à la porte et emprisonné dans un
appartement du grand-vézir. Le
sultan ordonna à Kupruli de faire mettre l'ambassadeur en liberté, de se
réconcilier avec lui, et de lui rendre tous les honneurs accoutumés. La Haye
se prêta à tous les accommodements ; Kupruli l'accabla de prévenances, de
politesses et de présents, mais la haine n'en subsista pas moins vive et le
vézir et l'ambassadeur continuèrent à se nuire sourdement. Kupruli refusa de
renouveler les capitulations et d'accorder le libre commerce pour les
Français avec les Indes, par la mer Rouge et l'Égypte ; il donna aux Génois,
ennemis de la France, des capitulations distinctes, pareilles à celles des
Anglais. La cour de France, irritée, se vengea en secourant les Vénitiens. Libre
du côté de la Hongrie, Kupruli-Ahmed avait résolu de frapper un coup décisif
et d'en finir avec Candie. Il prit
lui-même la direction des opérations, et, le 28 mai 1667, ouvrit de nouveau
la tranchée sous les murs de Candie. Les assiégés, commandés par Morosini et
le marquis du Puy-Montbrun de Saint-André, soutinrent l'attaque avec une
incroyable opiniâtreté ; à mesure que les remparts sautaient, de nouvelles
fortifications sortaient de terre, « on eût dit que la ville ne faisait
que resserrer son cc enceinte devant les assiégeants. » L'année
suivante, les galères de Malte débarquèrent douze cents gentilshommes des
meilleures familles de France, conduits par le duc de la Feuillade. Malgré
l'avis de Morosini, ils voulurent tenter de suite une attaque : aidés
seulement des chevaliers de Malte, ils sortirent, le fouet à la main,
précédés de six moines, portant le crucifix. Les
Ottomans furent d'abord enfoncés et perdirent douze cents hommes, mais ils se
rallièrent bientôt, enveloppèrent la petite troupe et la forcèrent à
rétrograder, abandonnant une centaine de morts. Dégoûtés par cet insuccès,
les Français se rembarquèrent (1668). Par
représailles la Porte accabla les marchands français du Levant d'avanies :
Louis XIV, lassé, envoya quatre vaisseaux, commandés par d'Almeiras, avec
ordre de ramener La Haye et tous les Français qui voudraient le suivre ; en
même temps il prépara un secours pour délivrer Candie, douze bataillons
d'infanterie, trois cents chevaux, un détachement de la maison du roi, deux
cents gentilshommes volontaires, en tout, six mille hommes, qu'un historien
turc appelle : « six mille pourceaux, ayant de mauvais desseins. » Le duc de
Navailles commandait le corps expéditionnaire qu'escortaient quinze vaisseaux
de guerre sous les ordres du duc de Beaufort (janvier 1669). Navailles
voulut agir seul et refusa de prendre les avis de Morosini ; la
mésintelligence des chefs paralysa les opérations, et Navailles, mécontent,
se rembarqua avec sa petite armée (21 août). L'exil fut la juste récompense de sa
conduite. La garnison de Candie, réduite à quatre mille hommes, se décida
alors à capituler. La paix fut signée le 6 septembre 1669 ; la république
céda la Crète au sultan, sauf les trois ports de Corabusa,
Suda et Spina-Longa. «
L'histoire ne présente pas une place forte dont la conquête ait coûté autant
d'argent, d'efforts et de temps, que celle de Candie. On avait combattu
vingt-cinq ans pour sa possession, et, durant ce temps, elle avait soutenu
trois sièges dont le dernier s'était prolongé trois années entières. Les
Turcs avaient donné cinquante-six assauts et poussé quarante-cinq attaques
souterraines ; les assiégés mirent le feu à onze cent soixante-douze mines,
les Turcs en firent sauter trois fois autant. La perte des Vénitiens fut de
cinquante mille hommes ; celle des Turcs de plus de cent mille...[5] » Cependant
M. de la Haye n'était pas parti : pour se maintenir dans sa place, il trompa
son gouvernement, en assurant qu'il était traité avec tous les égards dus à
sa qualité. Ses intrigues aboutirent à faire envoyer à Paris un muteferrika (officier des gardes), porteur d'une lettre du
sultan. La lettre ne contenait que des paroles vagues et mensongères ; et
Louis XIV exigeait une réparation. Le roi de France, dans tout l'éclat de la
jeunesse et de la puissance, penchait à suivre les conseils de son entourage,
qui l'excitait à déclarer la guerre à la Porte, mais Colbert l'emporta encore
: La Haye-Vautelet fut remplacé par le marquis de Nointel, conseiller au
parlement de Paris (1670), qui arriva à Constantinople, accompagné d'une escadre de
guerre. Le commandant, le marquis d'Apremont, pénétra dans le port en ordre
de bataille, et sans saluer le sérail ; cette conduite était motivée par le
refus du Kapoudan-Pacha de rendre le salut royal. Un combat était imminent,
quand la Sultane-Validé, ayant demandé à M. d'Apremont de la saluer quand
elle se rendrait à Scutari, le galant amiral s'empressa d'accéder à son désir
: les vaisseaux français se pavoisèrent aussitôt et saluèrent la sultane de
toutes leurs pièces. Cette entrée arrogante ne disposa pas le divan à écouter
favorablement les demandes du marquis de Nointel. Les
instructions de l'ambassadeur portaient le renouvellement des capitulations
avec les changements suivants : 1° Le
droit de douane réduit de cinq à trois du cent. 2° Le
roi de France était reconnu protecteur unique des catholiques d'Orient. 3° Les
marchandises françaises venant des Indes avaient le libre passage par la mer
Rouge et l'Égypte. Le
vézir répondit par un refus méprisant, disant que les traités que concluait
le grand seigneur étaient des grâces qu'il accordait et que l'ambassadeur pouvait
quitter la Turquie, s'il n'était pas satisfait. Le
ressentiment de Louis XIV, trop longtemps contenu, éclata. « Pour
ne rien entreprendre légèrement dans une affaire de cette importance, on
ordonna à M. d'Oppède, premier président d'Aix, d'assembler à Marseille tous
les négociants du Levant et les autres gens éclairés dans les affaires de
Turquie et de prendre leur sentiment, sur ce que beaucoup de gens faisaient
entendre au conseil : que la France pouvait se passer du négoce du Levant, au
moins durant plusieurs années, et qu'elle pouvait aisément faire par mer tant
de mal aux Turcs, que le grand-seigneur, pour l'arrêter, serait contraint
d'accorder au roi tout ce que sa Majesté demanderait. L'avis de l'assemblée
fut que ces propositions étaient vraies, et que, si le roi envoyait seulement
dix vaisseaux dans la mer de Grèce et particulièrement aux Dardanelles, la
famine serait dans peu à Constantinople[6]. » Un
armement considérable fut préparé à Toulon ; une flotte de cinquante
vaisseaux devait escorter une armée de débarquement de trente mille hommes.
La guerre de Hollande détourna le coup qui menaçait l'empire ottoman et les
négociations recommencèrent confuses, difficiles et embrouillées à dessein
par le drogman de la Porte, le Grec Panajotti, vendu à l'Angleterre et à
l'Autriche. La nouvelle de la conquête de la Hollande triompha du mauvais
vouloir du Divan : les capitulations furent immédiatement établies et signées
sur les mémoires mêmes de Nointel (1673). La France obtenait satisfaction
principalement sur la question des Lieux-Saints. Les
relations devinrent alors plus amicales, mais sans reprendre leur ancien
caractère d'intimité, et Louis XIV ne cessa, tout le temps de son règne, de
nourrir des projets de conquête sur la Turquie. Il existe à la Bibliothèque
nationale, à Paris, un manuscrit portant ce titre : Estat
des places du Levant dont les plans ont été pris par ordre du roi, à la
faveur de la visite des Échelles, dans les années 1685, 1686, 1687, avec les
projets pour y faire descente et s'en rendre maître. Les principaux
chapitres traitent « des forces nécessaires pour brûler Constantinople. » «
Des moyens de retirer d'abord l'ambassadeur et les autres Français. Du
mauvais état de l'empire ottoman. — État des dépenses nécessaires... » Guerre de Pologne. Mort de Kupruli-Ahmed (1676).
Grâce
aux talents et aux lumières de Kupruli-Ahmed, l'empire ottoman était remonté
au faîte de la puissance. La soumission volontaire des Cosaques vint encore
reculer les frontières de la Monarchie. Les Cosaques formaient trois groupes
distincts : les Cosaques du Don ou de Tcherkask, leur capitale ; les
Zaporogues, « colonne errante de guerriers qui ne souffraient point de femmes
parmi eux et vivaient du butin qu'ils faisaient sur l'ennemi » ; enfin les
Cosaques Berabach, du nom d'un de leurs chefs, les
Cosaques Sari-Kamisch, à cause des marais entre le
Don et le Dniester, et les Potkal, du nom d'un îlot
voisin. Le siège de Candie durait encore quand Darozensko,
hetman des Cosaques, vint offrir à Mohammed IV la suzeraineté de l'Ukraine. « A
cette nouvelle, les peuples voisins conçurent de grandes inquiétudes... Les
Cosaques habitent un pays marécageux et coupé de défilés. Les Polonais et les
Moscovites, ayant jusqu'alors vécu en bonne intelligence avec eux, en avaient
tiré de grands services, non seulement à cause de leur situation, qui rendait
leur province une barrière impénétrable, mais encore parce que, aimant le
brigandage, ils couraient les frontières des Ottomans[7]... » Aussi
les Polonais envahirent l'Ukraine ; Dorozensko appela les Osmanlys à son aide
; la guerre fut déclarée à la Pologne, et le 18 août 1672, l'armée ottomane
commandée par le sultan arriva devant Kaminiec. Au
bout de dix jours, la place fut enlevée d'assaut, et Lemberg capitula peu
après. Le roi de Pologne, consterné, demanda la paix et signa le honteux
traité de Busacs (18 septembre 1672) : il cédait la Podolie aux
Ottomans, laissant l'Ukraine aux Cosaques, et s'engageait à payer un tribut
annuel de vingt-deux mille ducats. La nation refusa de ratifier le traité :
le grand chancelier écrivit à Kupruli « que le roi de Pologne s'était soumis
aux conditions de paix, sans le consentement de la république, elle les
déclarait nulles et ne voulait rien payer, résolue de souffrir mille morts
plutôt que l'infamie attachée au nom de tributaire. » Le
général de la république, Sobieski, reprit Lemberg, battit les Tartares à Caluz, leur fit trente mille prisonniers et détruisit une
armée ottomane à Choczim (1673). La mort du roi Michel rappela le vainqueur à Varsovie où la
diète lui donna la couronne, en récompense de ses exploits. Malgré la
jalousie de la noblesse polonaise, qui, dans la crainte de se donner un
maître, marchandait au nouveau roi les subsides d'hommes et d'argent,
Sobieski poursuivit ses succès : Adil Ghéraï, khan des Tartares, fut battu,
le sérasker Chichman-Pacha essuya une défaite com
piète devant Lemberg et échoua au siège de Trembowla,
défendue par le brave Chrazanowski (1674). Malgré ses victoires, la
position du roi de Pologne était critique, réduit à ses troupes
particulières, la diète ayant refusé d'ordonner les levées, il courait le
risque d'être écrasé sous le nombre. L'intervention
du khan de Crimée amena la conclusion de la paix après la bataille indécise
de Zurawna (1676). Kraminieck, la Podolie
et l'Ukraine, sauf quelques villes, restaient aux Ottomans. Quelques jours
après, Kupruli-Ahmed mourait, à peine âgé de 41 ans, après un vézirat de
quinze ans (30 octobre).
« Il ne se montra pas altéré de sang comme son père, combattit toujours
l'oppression et l'injustice et s'éleva si fort au-dessus de la corruption, de
la cupidité et de toutes vues personnelles que les présents, loin de le
disposer en faveur d'une demande, l'engageaient à la repousser[8]. » Au
grand homme qui avait étendu et pacifié l'empire succéda un ministre
incapable, Kara-Mustapha, gendre du vieux Kupruli et beau-frère d'Ahmed. L'avènement
de cet indigne héritier des Kupruli marqua le commencement de la décadence.
Pour se procurer l'argent nécessaire à ses folles prodigalités, il vendit aux
ambassadeurs le renouvellement des capitulations et les audiences du sultan ;
il mit à l'encan les gouvernements, les dignités, la justice. Aussi mauvais
général que mauvais administrateur, il causa par son impéritie la ruine des
armées ottomanes. Dorozensko,
mécontent de la Porte, s'était mis sous la protection de la Russie (février 1677) ; Mohammed IV tira alors de
prison Georges Kiemienlniski, fils d'un ancien hetman, et lui donna
l'investiture à la place de Dorozensko. Les Cosaques refusèrent de
reconnaître le nouveau prince, et avec l'aide des Russes taillèrent en pièces
les troupes du sérasker à Cohryn (1677), Kara-Mustapha prit le commandement et envahit
l'Ukraine, à la tête d'une armée formidable : ses succès se bornèrent à la
prise de Cohryn. La guerre traîna en longueur jusqu'en 1679, généralement peu
heureuse pour les Ottomans ; enfin, par la médiation du khan des Tartares, la
paix fut signée à Radzin (1681) sur le pied du statu quo. La
Porte avait besoin de toutes ses ressources pour faire face aux événements
qui se produisaient en Hongrie. Guerre de Hongrie ; siège de Vienne. Ligue de la Sainte-Alliance.
Déposition de Mohammed IV.
Depuis
1665 la domination autrichienne était devenue odieuse aux Hongrois. Le
fanatisme religieux de Léopold qui avait envoyé à la mort nombre de
personnages de haute naissance, soupçonnés de pencher pour le protestantisme
; les violences et les dilapidations des généraux et des administrateurs
allemands qui traitaient la Hongrie en pays conquis, amenèrent une révolte
générale. Le fils d'une des victimes de l'empereur, le comte Emeric Tekeli,
s'échappa de prison et donna le signal de l'insurrection (1676). Sa devise : Pro Deo et patria, devint celle des Hongrois qui battirent
partout les Autrichiens. L'empereur comprit alors la nécessité des réformes,
et la diète d'Oldenbourg donna satisfaction aux plaintes de la Hongrie (1681). Cette adroite politique
détacha la plupart des magnats du parti de Tekeli, qui implora alors les
secours du sultan, offrant en échange de reconnaître la suzeraineté de la
Porte. La trêve conclue en 1665 entre l'Autriche et la Turquie n'était pas
expirée, mais, sans s'arrêter à cette considération, le Divan donna l'ordre
au pacha de Bude de marcher au secours de Tekeli, et Kara-Mustapha envahit la
Hongrie à la tête de cent cinquante mille hommes (1683). Grisé
par de rapides et faciles succès, le grand-vézir, malgré les avis de Tekeli,
du pacha de Bude et de ses principaux officiers, résolut de mettre le siège
devant Vienne. Stharemberg, chargé de la défense de la ville, n'avait que dix
mille hommes de garnison. Pour compléter la défense, on forma cinq corps de
bourgeois qui se partagèrent le service de la place. Au signal d'alarme donné
par la grosse cloche de Saint-Stephane, les
bourgeois devaient se réunir près du Hofburg (palais de
l'empereur) ; les
étudiants dans la place de Freyung ; les marchands
et les employés sur le marché neuf. Pendant soixante jours, quarante mines et
dix contre-mines firent explosion ; les Turcs livrèrent dix-huit assauts et
les assiégés firent vingt-quatre sorties. La
plupart des ouvrages avancés étaient tombés au pouvoir des assaillants ; les
remparts croulaient de tous côtés ; Stharemberg écrivait au duc de Lorraine :
« Il n'y a pas un moment à perdre, monseigneur, pas un moment ! » Si
Kara-Mustapha eut ordonné une attaque générale, il est probable qu'elle eût
réussi, mais l'avarice l'empêcha de profiter de l'ardeur de ses troupes.
Convaincu que Vienne renfermait d'immenses trésors, il ne put se résoudre à
les abandonner au pillage et se refusa obstinément à donner le signal de
l'assaut. L'inaction du grand-vézir donna le temps à Sobieski d'accourir. Léopold,
aux abois, avait sollicité les secours de l'Europe ; le pape faisait appel à
la piété du roi de France. C'était en vain : Louis XIV intriguait par toute
l'Europe pour que l'empereur restât isolé. Il essaya de détourner Sobieski de
secourir les Autrichiens, lui remontrant que ses vrais ennemis étaient
l'Autriche, le Brandebourg et Sa Majesté russique ;
il lui rappela que la maison d'Autriche, sauvée par les Français à la
bataille de Saint-Gothard, leur avait témoigné sa reconnaissance en laissant
mourir de faim les vainqueurs[9]. Tout fut inutile : la haine
des infidèles l'emporta. Après
avoir opéré sa jonction avec le duc de Lorraine, les électeurs de Saxe et de
Bavière, Sobieski marcha aux Ottomans. Le 12 septembre 1683, les escadrons
polonais gravirent les pentes du Calemberg où s'étaient retranchés les
Osmanlys. La valeur impétueuse du roi de Pologne décida la victoire : à sept
heures du soir, Vienne était complètement délivrée. Le butin fut immense
trois cents pièces d'artillerie, cinq mille tentes, les caisses militaires et
la chancellerie, tous les drapeaux, excepté le Sandjak-Chérif, tombèrent au
pouvoir des vainqueurs. Dix mille Turcs couvraient le champ de bataille.
Kara-Mustapha, dont l'ambition avait rêvé l'empire d'Allemagne et le titre de
sultan[10], Kara-Mustapha, réveillé de son
rêve orgueilleux, rallia les débris de son armée sur la Raab et se replia sur
Bude. Il traversa le Danube à Parkany, après un
combat sanglant, où les Polonais lui tuèrent huit mille hommes et prirent
douze cents prisonniers. Gran ouvrit ses portes à Sobieski à la première
sommation. Exaspéré de ses revers, le grand-vézir se vengea de son incapacité
sur les officiers, croyant étouffer dans le sang les voix accusatrices de
cette armée qu'il avait conduite à la boucherie et à la défaite. Il ne put
échapper à son sort : ses ennemis à Constantinople obtinrent l'arrêt fatal,
et Mohammed IV envoya le grand chambellan à Belgrade, avec ordre de lui
rapporter la tête de l'incapable général. A
Kara-Mustapha succéda le Kaïmakan Ibrahim-Pacha, qui, malgré sa répugnance,
reçut le sceau. Jamais situation n'avait été plus critique une ligue, dite de
la Sainte-Alliance, venait de se former contre les Ottomans ; elle comprenait
l'Autriche ; la Pologne, sourde à la voix de la France ; les Vénitiens, qui
brûlaient de venger la perte de Candie : les chevaliers de Malte et le pape
toujours en guerre avec la Porte ; enfin les Russes que Léopold avait
sollicités « de s'ouvrir la mer Noire et de marcher sur Byzance, la
Grèce et l'Asie les attendant. » A tous ces ennemis la Porte ne pouvait
opposer que des armées battues et démoralisées ; ses finances étaient
épuisées ; elle ne pouvait plus compter sur l'alliance de la France,
exaspérée par de nouvelles insultes. Le
pavillon français, grâce aux victoires de Duquesne et de Tourville, régnait
en maître dans la Méditerranée ; seuls les barbaresques osaient le braver et
ne cessaient leurs éternelles déprédations. Alors
commença contre eux une guerre d'extermination, et les escadres françaises ne
furent occupées qu'à les traquer en tous lieux. Duquesne, pourchassant huit
vaisseaux de Tripoli, les suivit jusque dans le port de Chio ; le commandant
turc lui ordonna de s'éloigner et sur son refus fit ouvrir le feu contre la
flotte française. Duquesne riposta en bombardant le château qu'il détruisit
et en brûlant deux mosquées ; il ne cessa le feu que sur les supplications
des habitants. Le Kapoudan-Pacha accourut avec quarante-deux vaisseaux ;
Duquesne lui signifia que, s'il n'obligeait les Tripolitains à se soumettre,
et à rendre leurs esclaves français, il brûlait les huit vaisseaux de
Tripoli, Chio, et la flotte ottomane. La
fureur régnait à Stamboul, l'ambassadeur de France, le marquis de
Guelleragues, menacé de mort, fut retenu prisonnier dans les appartements du
grand-vézir. Duquesne arriva devant les Dardanelles avec dix vaisseaux et
envoya dire au Divan que, si l'on faisait violence à l'ambassadeur et si les
questions pendantes n'étaient pas réglées à l'entière satisfaction de la
France, il irait chercher M. de Guelleragues jusque dans Constantinople. Le
vézir proposa à l'ambassadeur d'arranger l'affaire en faisant en son nom
personnel un présent au sultan ; M. de Guelleragues y consentit, et, en
échange de 15.000 livres, obtint tout les firmans qu'il demanda, soit pour les marchands, soit
pour les missionnaires (1681). Louis
XIV cependant tirait une vengeance éclatante des Algériens ; Alger, bombardée
pendant deux mois par Duquesne, fut presque entièrement détruite : les
barbaresques n'obtinrent la paix qu'en rendant tous leurs esclaves et en
payant 1.200.000 piastres pour les frais de la guerre (1684). Tripoli eut le sort d'Alger ;
Duquesne y jeta cinq mille bombes (1685) ; Tunis effrayée se soumit ; Château-Renaud bloqua
les ports du Maroc, détruisit sa marine ; enfin Gênes qui fournissait des
navires et des munitions aux Algériens fut impitoyablement bombardée. La
Porte chercha alors à se rapprocher de la France ; M. de Guelleragues fut
accablé d'honneurs et de prévenances ; toutes ses demandes furent accordées
sans discussion ; mais l'orgueil du Divan l'empêcha de demander l'alliance du
prince qui venait de brûler des villes musulmanes. Il se contenta de réclamer
sa médiation. Cependant
les désastres se succédaient rapidement. Le duc de Lorraine envahissait la
Hongrie, Sobieski menaçait la Moldavie et les Vénitiens tentaient la conquête
de la Morée. Du côté
de la Pologne, les hostilités furent poussées avec peu de vigueur, grâce aux
suggestions de la France. Les
Vénitiens, au contraire, faisaient des progrès rapides ; Sainte-Maure et Preveza tombèrent en leur pouvoir et Morosini s'empara de
Coron après avoir battu Khalil et Mustapha-Pacha. Avec l'aide de Maïnotes, il
prit Zernata, Calamata, Passava,
et fit une descente en Albanie (1685). L'année suivante, renforcé par
Kœnigsmark, il soumit successivement Navarin, Modon, Nauplie de Romanie,
Arkadi, Patras, Lépante, Corinthe, Athènes ; les lions de marbre qui
semblaient garder l'entrée du Pirée furent envoyés à Venise. Le
buste de Morosini fut placé dans la grande salle du palais des doges, avec
cette inscription : Le sénat à Morosini le Péloponésiaque
de son vivant (1686). Les
Autrichiens n'étaient pas moins heureux : le duc de Lorraine prenait
Wissegrad, Vaczen, après une brillante victoire
sous les murs de cette place ; entrait dans Pesth, battait les Turcs à
Saint-André et investissait Bude. La
résistance héroïque du gouverneur, Ibrahim-Pacha, força les impériaux à. la
retraite. En même temps les généraux Leslie et Tautmandorff
refoulaient les pachas de Bosnie et de Gradiska et s'emparaient de Verovitz et quelques autres places fortes en Croatie (1684). La
campagne de 1685 fut encore plus funeste aux Ottomans. Le duc de Lorraine
débloqua Gran et enleva d'assaut Neuhœsel ; le comte de Herbestein
dévasta le territoire de Licea, la Corbavie, et la
vallée d'Udwina, pendant que Leslie incendiait
Ezsek et que le général Schulz forçait Tékéli à évacuer Eperies,
Ungwar et Crasmahorka. Le
grand-vézir, pour éluder la responsabilité des revers, prit le parti de les
imputer à ses lieutenants : Tékéli fut enfermé aux Sept-Tours ; le commandant
de Neuhœsel, Chéïtan-Ibrahim-Pacha, fut décapité. Mais Suleyman-Pacha,
sérasker de l'armée de Pologne, prévint les coups d'Ibrahim en le faisant
destituer et exiler à Rhodes. Suleyman, nommé grand-vézir, ne réalisa point
les espérances de ses compatriotes : il avait de l'activité, du courage, mais
non les talents nécessaires pour lutter contre un adversaire tel que le duc
de Lorraine, à l'école duquel tous les gentilshommes d'Europe tenaient à
honneur d'apprendre l'art de la guerre. Après
avoir rendu Tékéli à la liberté, Suleyman marcha au secours de Bude, assiégée
par les quatre-vingt-dix mille hommes du duc de Lorraine. Le siège avait
commencé le 18 juin 1686 ; le gouverneur Abdi-Pacha refusa de se rendre et
fit bravement son devoir : deux assauts furent repoussés ; mais dans une
troisième attaque, les impériaux pénétrèrent dans la ville qu'ils mirent à
feu et à sang (2 septembre).
Le brave gouverneur ottoman se fit tuer sur la brèche avec quatre mille des
siens. La capitale de la Hongrie avait appartenu aux Turcs, pendant
quarante-cinq ans ; ils la regardaient comme le rempart de l'islamisme, le
pivot de la guerre sainte, la clef de l'empire ottoman. Suleyman
n'avait pu sauver Bude, il voulut venger la chute de cette place par un
triomphe éclatant ; à la tête de soixante mille hommes et de soixante-dix
pièces de canon, il marcha contre les chrétiens et leur livra bataille dans
la plaine de Mohacz, lieu célèbre par le désastre des Hongrois, cent soixante
ans auparavant. Cette
fois les Ottomans succombèrent ; cette défaite leur coûta vingt mille hommes,
tous les bagages et l'artillerie (1er août 1687). La Transylvanie se soumit aux
vainqueurs et les Turcs découragés abandonnèrent Essek,
Valpo, quatorze châteaux forts de la Slavonie, et plusieurs places dans la
Croatie et la Hongrie inférieure. Ces
nombreux revers excitèrent au plus haut point le mécontentement de l'armée :
les Sipahis et les Janissaires se mutinèrent contre le grand-vézir qui
s'enfuit à Belgrade. Mais
les officiers adressèrent au sultan une requête solennelle contre
Suleyman-Pacha ; le sultan, effrayé, leur envoya la tête de son ministre.
Cette concession ne put arrêter la marche progressive de la révolte :
abandonnant le théâtre de la guerre, les rebelles marchèrent sur
Constantinople. Le Kaïmakan, Kupruli-Mustapha, sacrifia le padischah pour
sauver l'empire : il fit signifier par les ulémas au sultan qu'if avait cessé de régner. « Que la volonté d'Allah soit
faite ! » s'écria Mohammed IV. Il fut enfermé dans le sérail et son
frère Suleyman II le remplaça sur le trône (8 novembre 1687). Suleyman II (1687-1691) et Ahmed II (1691-1693)
: administration de Kupruli-Mustapha (1688-1691).
Suleyman
II, qui avait passé quarante-six ans de sa vie, enfermé dans le sérail, tout
entier à l'étude des lois et de la religion ; reçut avec terreur la nouvelle
de son élévation au trône : il fallut lui faire violence pour le déterminer à
accepter. Une distribution d'argent fut faite aux troupes révoltées, deux
chefs des mutins furent pourvus des gouvernements de Roumélie et de Djedda.
Ces mesures pusillanimes curent les résultats qu'on pouvait en attendre : le
Sipahis et les Janissaires massacrèrent leur aga et assiégèrent, dans son
palais, le grand-vézir, Siawouch-Pacha, qu'ils
avaient élu quelques mois auparavant. Le grand-vézir périt les armes à la
main, et les forcenés, pénétrant, dans son harem, mutilèrent sa femme et sa
sœur qu'ils promenèrent par les rues, pendant que les autres femmes étaient
grossièrement outragées. Ce spectacle immonde révolta le peuple ; les ulémas
déployèrent l'étendard du prophète, appelant tous les bons musulmans à courir
sus aux soldats. Effrayés, ceux-ci se soumirent et le supplice de quelques
chefs acheva de ramener l'ordre. Les
Autrichiens profitaient de ces troubles pour étendre le rayon de leurs
conquêtes : Caraffa soumettait Erlau, Lippa, Munkars
; en même temps, Morosini prenait Thèbes et Cornavo,
chassait les garnisons ottomanes des places de la Dalmatie (1687). L'année suivante, Semendria, Columbaez, Stulhweissembourg,
Belgrade, surnommée par les musulmans le boulevard de la guerre sainte,
tombaient au pouvoir du margrave Louis de Bade (1688). La
Porte accablée de ces revers successifs demanda la paix : les vainqueurs
posaient des conditions inadmissibles. Pourtant les Turcs auraient fait la
paix même à ce prix, quand la diversion de la France força l'empereur à
rappeler sur le Rhin la majeure partie de ses troupes (1689). Les hostilités
continuèrent, mais les affaires étaient gérées par un ministre incapable, le
grand-vézir Mustapha de Rodosto. Battus à Kortanitza en Croatie, à Baloudjina
en Serbie, à Nissa, les Ottomans perdirent Widdin, Nissa ; la Serbie
s'insurgea et les Autrichiens menacèrent Uskup.
« Encore une campagne, disait un Kupruli, et l'ennemi campera sous les
murs de Constantinople. » L'empire touchait à sa ruine ; un divan solennel
tenu à Andrinople en confia le salut à un troisième Kupruli. Kupruli-Zadé-Mustapha
se montra digne de son père et de son frère Ahmed. Il entreprit une réforme
générale et l'exécuta, en peu de temps, sans employer les moyens violents que
le vieux Kupruli avait crus nécessaires à la consolidation de l'édifice
politique. Imbu de l'axiome que l'argent est le nerf de la guerre, il remplit
les caisses du Trésor, en faisant rendre gorge à tous les voleurs qui, sous
ses prédécesseurs, avaient pressuré le peuple. L'assiette de l'impôt fut
établie sur de nouvelles bases, le Kharadj partagé en trois classes
distribuées selon la fortune. « Il
fit rentrer au Trésor les fondations ou dépôts d'argent que la dévotion avait
léguées anciennement aux mosquées. Le mufti traita de sacrilège cette
usurpation : il répondit que les richesses destinées à des usages religieux
devaient être employées à des guerres de religion ; que c'était leur
véritable application et que l'intérêt des musulmans demandait de s'en servir
pour l'entretien de ceux qui défendaient les édifices sacrés, plutôt qu'à
nourrir des ennemis et des voleurs[11]. » Quand
il eut pourvu par ces mesures à la solde et à l'entretien des troupes, il
leur adressa un firman dans lequel, faisant appel aux sentiments religieux
des musulmans, il leur rappelait que Dieu ordonne de combattre jusqu'à la
mort les infidèles ; déclarant qu'il ne voulait que des braves résolus à
sacrifier leur vie, il laissait toute liberté aux tièdes et aux poltrons de quitter
l'armée, sans qu'il fût exercé de poursuites contre eux. Ce langage énergique
eut un plein succès et le vézir fut bientôt à la tête de forces nombreuses
animées du plus grand enthousiasme. En même temps il s'appliquait à gagner
par la douceur, les chrétiens de l'empire. Traitant tous les sujets du sultan
« avec impartialité et sans égard à la différence des religions[12] », il défendit toute violence
contre les chrétiens, ordonna que les troupes payassent tout ce qu'elles
prendraient, argent comptant, et punit de mort tout soldat qui déroberait
même un œuf à un paysan[13]. Il autorisa les chrétiens de
Constantinople à rebâtir leurs vieilles églises et, rompant avec la tradition
surannée qui exigeait qu'elles fussent reconstruites avec les mêmes pierres,
les mêmes bois que l'ancien bâtiment : « Ce sont des fous qui ont
inventé cette formule, s'écriait-il, et plus fous encore sont ceux qui la
suivent ! » Il posa
en principe la liberté du commerce et la suppression des mesures prohibitives
: « Le Koran ne contient rien là-dessus, disait-il, la vente et l'achat
doivent être laissés à la libre volonté des deux parties. » Réforme qui
profita surtout aux chrétiens et aux Juifs, les Ottomans dédaignant le
commerce. La justice n'avait pas un besoin moins urgent de réformes : la
vénalité s'étant emparée de tous les magistrats, le faux témoignage était
devenu une profession s'étalant au grand jour. Sans se laisser arrêter ni par
des considérations de personne, ni par les cabales, Kupruli révoqua
impitoyablement tous les juges suspects et bientôt il put dire avec orgueil :
« Voyez ce que produit la tolérance ! J'ai augmenté la puissance du padischah
et j'ai fait bénir son gouvernement par des gens qui le haïssaient. » Cette
politique de sagesse et d'humanité conserva la Morée à l'empire. En effet,
las du joug des Vénitiens qui voulaient, maladroitement, leur imposer le rite
de l'Église latine, les Grecs du Péloponnèse et de l'Attique, séduits par la
douceur du grand-vézir, abandonnèrent le parti des Vénitiens, et les Maïnotes
se soumirent d'eux-mêmes à la Porte. L'ordre
et la discipline régnaient dans l'empire et dans l'armée, Kupruli marcha
alors à l'ennemi. Tandis que le khan de Crimée, Sélim-Ghéraï, étouffait
l'insurrection de Serbie et battait un corps d'armée allemand à Kossovo, que
Tékéli écrasait l'armée du général Hausler, à Iernescht,
le faisait prisonnier et se proclamait prince de Transylvanie, lui-même
battit Seckendof à Dragoman, reprit Nissa, Widdin,
Semendria, Belgrade (1690). Pendant
que la victoire revenait sous les drapeaux ottomans, Chypre et l'Egypte
s'insurgeaient. Les révoltes furent promptement comprimées. A Chypre,
Freng-Mohammed-Paeha fit graver sur une pierre du marché de Nicosie
l'inscription suivante : « Si les troupes se révoltent de nouveau, je jure
d'envoyer à Constantinople cinquante mille ducats, provenant de
confiscations, et trente têtes de rebelles. » Quelques
mois après, Suleyman II mourait laissant le sceptre à son frère Ahmet II (23 juin 1691). Kupruli
conserva sous ce prince l'influence toute-puissante qu'il avait acquise
pendant le dernier règne ; on assure même que le sultan prononça un jour les
paroles suivantes : « J'abandonne entièrement à Kupruli le soin de gouverner
l'État, de crainte que mon intervention ne gâte le bien que sa sagesse doit
opérer. » Malheureusement l'empire ne devait pas tarder à perdre le plus
grand ministre qu'il ait possédé. Le 18 août 1691, Kupruli-Mustapha
rencontra, près de Salankenem, l'armée impériale
commandée par le margrave Louis de Bade : en chargeant, à la tête des Silihdars, le cimeterre au poing, il tomba frappé d'une balle à la tempe, entraînant dans la tombe la
fortune de l'empire. Les Turcs laissèrent vingt-huit mille hommes sur le
champ de bataille et abandonnèrent aux vainqueurs cent cinquante pièces de
canon. Administrateur habile et intègre, général actif et audacieux, âme
honnête et cœur droit, incapable de mentir à sa conscience comme au devoir,
cet homme d'Etat emporta les regrets des musulmans et des chrétiens, et le
peuple garda dans sa mémoire le souvenir de Kupruli le Vertueux. Mustapha II (1695) : traité de Carlovitz (1699).
Administration de Kupruli-Husséïn (1697-1702).
Pendant
les quatre années suivantes (1691-1695) les opérations militaires languirent et
n'offrirent de fait saillant qu'une tentative inutile des Ottomans sur Peterwardein. L'avènement
au trône de Mustapha II, fils de Mohammed IV, imprima une impulsion plus
énergique aux affaires de l'empire. Dans un hatti-chérif, rendu trois jours
après son élévation au trône, le sultan, blâmant la conduite des derniers
padischahs, qui, esclaves des voluptés, abandonnaient les rênes de l'État à
leurs ministres, annonça l'intention de prendre lui-même le commandement de
l'armée. Aux objections de ses ministres, qu'il ne devait pas exposer sa
personne sacrée, il ne répondit que ces mots : « Je persiste à marcher. » Le
nouveau règne s'ouvrit par des succès ; Mezzomorto, ancien pirate de Tunis,
battit deux fois la flotte vénitienne dans le canal de Chio et reconquit
cette ile ; le khan des Tartares envahit la Pologne et ne s'arrêta que devant
la vigoureuse résistance de Lemberg ; les Russes durent lever le siège
d'Azof, après avoir perdu trente mille hommes (oct. 1695) ; enfin le Sultan
pénétrait et Hongrie, et emportait d'assaut Lippa. Le général Veterani essaya
avec six mille hommes d'arrêter les Osmanlys à Lugos ; cerné par des forces
supérieures, il fut écrasé, non sans avoir fait éprouver des pertes cruelles
à l'ennemi qui laissa quinze mille morts sur le terrain ; Veterani,
blessé et fait prisonnier, eut la tête tranchée (22 septembre
1695). A ces
succès dont on avait perdu l'habitude, l'ardeur des Ottomans se réveilla :
des dons volontaires pourvurent à' la solde de l'armée ; de riches
particuliers équipèrent des corps de volontaires. La victoire d'Olasch remportée par le Sultan sur l'électeur de Saxe
vint encore accroître l'enthousiasme (1696) et fit passer inaperçue de la foule la prise
d'Azof par le tzar Pierre Pr. Mais le
sort des armées allait bientôt cesser d'être favorable aux Osmanlys : le
célèbre prince Eugène de Savoie venait de prendre le commandement de l'armée
impériale. Après des marches et des contre-marches savantes, il surprit
l'armée ottomane, au passage de la Theiss, près de Zenta : vingt mille hommes
périrent sous le feu des Autrichiens ; dix mille se noyèrent dans le fleuve ;
le grand-vézir fut tué, le sultan s'enfuit et la Bosnie fut envahie (1697). L'empire était de nouveau en
péril, ce fut encore un Kupruli qui fut pour la quatrième fois appelé à le
restaurer. Kupruli-Husséïn, neveu du vieux Kupruli, reçut le sceau et
l'étendard. Le Trésor était vide, Kupruli remédia à cette pénurie par
d'habiles expédients : il improvisa en quelque sorte une armée, qui, confiée
à Daltaban-Pacha, arrêta la marche triomphante des impériaux et les força à
repasser la Save. Louis XIV venait de signer le traité de Ryswyck ; il avait
offert à la Porte de la faire comprendre dans les négociations : le Divan
refusa, mais accepta la médiation de l'ambassadeur anglais. L'ambassadeur de
France, marquis de Fériol, essaya en vain de lutter
contre l'or de Guillaume d'Orange et de démontrer aux Turcs la faute qu'ils
commettaient en signant la paix. Il promit, au nom de son maitre qui se
préparait à recommencer la guerre, que la France ne poserait les armes que
lorsque la Turquie aurait recouvré la Hongrie et toutes les provinces
perdues. Tout fut inutile. « Le
Divan finit par l'inviter de ne pas se donner de mouvements inutiles ; qu'on
voulait la paix ; que la paix serait faite[14]. » Elle ne tarda pas à être
signée à Carlowitz (26 janvier 1699). L'Autriche
et la Porte convinrent d'une trêve de vingt-cinq ans. La Turquie céda à
Léopold la Hongrie et la Transylvanie ; elle ne conserva que le territoire
entre la Theiss et le Maros. Dans la Syrmie, une ligne conventionnelle, tirée
du confluent de la Theiss et du Danube jusqu'à l'embouchure de la Bosna dans
la Save ; à partir de ce point, le cours de la Save, puis celui de l'Unna,
formèrent les frontières des deux empires. La Pologne recouvra Kaminiec, la Podolie, l'Ukraine. La Russie garda Azov.
Venise reçut la Morée jusqu'à l'Hexamilon et
presque toute.la Dalmatie, etc. Tous les tributs payés précédemment par les
puissances chrétiennes furent abolis. Ce fut
le premier démembrement de l'empire ottoman ; il commença l'existence
européenne des Russes en leur donnant une entrée sur les mers méridionales.
« La paix de Carlowitz contint les Turcs, du côté de la Pologne et de la
Hongrie, dans les limites du Dniester, de la Save, de l'Unna. Ce traité
proclama hautement la décadence de l'empire ottoman, qui, suspendue quelque
temps par le bras de fer de Murad IV et les remèdes sanglants du vieux
Kupruli, ne put être arrêtée ensuite par la sagesse politique des vézirs de
la famille de ce dernier, ni dérobée aux regards du monde par les nuées de
soldats indisciplinés que lançait la Porte dans sa détresse[15]. » La
désorganisation était dans toutes les branches de l'administration ; la
révolte éclatait sur toutes les frontières de Perse, en Crimée, en Afrique,
en Égypte, en Arabie. Les rebelles vigoureusement traqués durent se soumettre
et Kupruli-Husséïn put se livrer aux projets de réforme qu'il méditait.
Marchant sur les traces de Kupruli lé Vertueux, il accorda aux habitants de
la Bosnie et du Banat l'exemption de la capitation pour l'année courante ; il
fit remise, aux raïas de Roumélie, d'un million et demi de contributions
arriérées ; en Syrie, il les affranchit du droit de pâturage pour les
troupeaux. Il fit adresser, par le mufti, à tous les magistrats de l'empire,
une instruction détaillée, prescrivant la connaissance parfaite du Koran, du
dogme et des formules de la prière, et ordonnant un contrôle sévère pour les
directeurs des écoles. En même temps qu'il soulageait les chrétiens et
s'efforçait de rappeler les musulmans à l'étude et à l'observance de la
religion, le grand-vézir rétablissait l'ordre dans l'administration, la
discipline dans l'armée, l'économie dans les finances, codifiait la
législation maritime et donnait un large développement aux travaux d'utilité
publique. Mosquées, écoles, marchés, casernes, s'élevèrent de tous côtés ;
Belgrade, Temeswar, Nissa, virent leurs fortifications réparées et
augmentées, et furent approvisionnées de munitions de toutes sortes. La mort
du Kapoudan-Pacha Mezzomorto priva Kupruli-Husséïn d'un de ses plus fidèles
auxiliaires et laissa le champ libre aux menées hostiles du mufti. Ce dernier
groupa autour de lui tous ceux qui jusqu'alors avaient vécu des abus et qui
ne pouvaient pardonner au grand-vézir ses vertus et ses talents. Sous les
intrigues de cette coterie tombèrent successivement les plus dévoués
serviteurs de Kupruli, le Kaïmakan et le Tchaouch-Bachi
Mustapha-Aga. Enfin le supplice de Zybbeli-Zadé-Ali-Bey, neveu du ministre, accusé d'aimer une sultane, fit présager au vézir le sort qui l'attendait. Accablé de chagrin, atteint d'une maladie incurable, il renvoya au sultan le sceau de l'empire (septembre 1702) et mourut dix-sept jours après. |
[1]
Chardin, Journal des voyages du chevalier Chardin.
[2]
Chardin, Journal des voyages du chevalier Chardin.
[3]
Le comte de Coligny était mal en cour : aussi tous les
flatteurs et les courtisans exaltèrent-ils le favori La Feuillade aux dépens du
frondeur. La Feuillade vola la gloire de Coligny ; ce n'est que de nos jours
que l'histoire a rendu justice au petit-fils de l'amiral.
Voyez Rousset, Histoire de Louvois, tome Ier.
[4]
Chevalier d'Arvieux, Mémoires.
[5]
Hammer.
[6]
Chardin.
[7]
Cantemir, Histoire de l'agrandissement et de la décadence de la Turquie.
[8]
Hammer.
[9]
Rousset, Histoire de Louvois.
[10]
Cantemir.
[11]
Cantemir, Histoire de l'agrandissement el de la décadence de l'Empire
ottoman.
[12]
Cantemir, Histoire de l'agrandissement el de la décadence de l'Empire
ottoman.
[13]
Cantemir, Histoire de l'agrandissement el de la décadence de l'Empire
ottoman.
[14]
Cantemir.
[15]
Hammer.