HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

LIVRE QUATRIÈME. — LA DÉCADENCE

 

CHAPITRE XIV. — L'ANARCHIE (1614-1669).

 

 

Dernières années d'Ahmed Ier. Mustapha Ier, (1617) : sa déposition (1618). — Osman II (1618-1622). — Mustapha Ier (1622-1623). Murad IV (1613). Anarchie et désorganisation. — Murad IV reconstitue l'empire : son caractère (1632-1640). — Ibrahim Ier : expédition de Candie. Déposition d'Ibrahim (1648). Mohammed IV : séditions militaires. — Kupruli-Mohammed grand-vézir (1656) : relations de la Porte avec la France.

 

Dernières années d'Ahmed Ier. Mustapha Ier (1617) : sa déposition (1618).

La paix dei Sitvatorok venait d'être signée quand Bocskaï mourut : les Transylvains refusèrent de rentrer sous la domination de l'empereur, et la Porte, prétendant que Bocskaï n'avait aucun droit de disposer du pays, donna successivement l'investiture à Sigismond Ragotzki, à Gabriel Batory et à Betlen Gabor, l'ennemi le plus implacable de la maison d'Autriche. Aux représentations des ambassadeurs autrichiens, le grand-vizir répondit que la trêve n'était pas valable, car elle n'avait pas été ratifiée par le mufti.

Betlen-Gabor s'était engagé à mettre obstacle à toute acquisition que les princes de Moldavie et de Valachie tenteraient de faire sur son territoire, et, en cas de révolte des voïvodes contre la Porte, il avait promis de leur refuser asile et de les livrer.

« La Turquie avait compris que tant que les princes moldo-valaques seraient attachés à la Hongrie ou à la Transylvanie par des intérêts de propriété ou par l'espoir d'y retrouver un refuge, ils tiendraient toujours pour ces « deux pays et par conséquent pour la chrétienté. Cet article du firman d'investiture donné à Betlen sépara les Moldo-Valaques du reste des chrétiens et les soumit irrévocablement à l'autorité turque[1]. »

La Moldavie prit les armes, chassa le voïvode Thomza, nommé par la Porte, et le fils du dernier prince, Gabriel Mogila, battit les Turcs ; mais Iskender-Pacha arriva avec des renforts et rétablit le protégé ottoman (1616).

La paix était signée avec l'Autriche, mais la guerre continuait sans trêve ni relâche avec l'Espagne. Une escadre des chevaliers de Malte pillait Corinthe et enlevait cinq cents captifs. L'amiral florentin, Inghirami, opérait une descente à Cos, surprenait le château et faisait douze cents prisonniers. Peu de temps après, il capturait dix navires ottomans à Aga-Lemano, pendant que don Ottavio d'Aragon, à la tête d'une escadre napolitaine, battait le Kapoudan-Pacha près du cap Corvo, et lui prenait sept vaisseaux (1611-1614). Profitant de la concentration des flottes ottomanes dans l'Archipel, les cosaques surprirent Sinope et la dévastèrent complètement. Nosouh-Pacha voulut cacher au Sultan ce dernier désastre ; mais le mufti en instruisit le souverain que cette dissimulation irrita au plus haut point. Tous les ennemis du grand-vézir saisirent cette occasion pour le perdre et réussirent à persuader au sultan que son ministre aspirait à la couronne.

Adoré des soldats et du peuple pour son courage, son éloquence, sa générosité ; fiancé à une fille d'Ahmed, Nosouh-Pacha n'avait pu contenir son ambition ni réprimer la fougue de son Caractère. Pour couper court aux menées du mufti et des Kyzlar-Aga, il résolut leur mort. A cette nouvelle, le sultan se livra à la plus violente colère ; loin de chercher à l'apaiser, le grand-vézir lui dit : « Ou ce que j'ai décidé s'exécutera et Votre Hautesse se rendra à mes avis, ou je donnerai ma démission : un autre de vos esclaves prendra le sceau et moi je m'empoisonnerai. » « Traître, s'écria le Sultan, c'est toi qui as empoisonné Murad-Pacha[2]. » Le vendredi suivant (14 octobre 1614), le conak de Nosouh-Pacha fut investi par un peloton de janissaires et cent bostandjis : le grand-vézir n'opposa pas de résistance et fut étranglé par le bostandji-bachi.

Les capitulations avec la France avaient été, en 1604, à la demande de l'ambassadeur Savary de Brèves, confirmées et augmentées. Les pirateries des Barbaresques furent sévèrement réprimées par la Porte ; le vice-roi de Tunis fut destitué, celui d'Alger étranglé. La Pologne renouvela (1609) les capitulations conclues sous Mohammed III ; elle s'engageait à empêcher les irruptions des Cosaques en Moldavie ; la Porte, de son côté, s'obligeait à préserver la Pologne des ravages des Tartares ; le fisc n'avait aucun droit sur la succession des Polonais morts en Turquie et réciproquement. En 1612, les provinces unies des Pays-Bas obtinrent un traité analogue à ceux de la France et de l'Angleterre, mais uniquement borné au commerce. Les Hollandais en profitèrent pour introduire en Turquie l'usage du tabac : le mufti s'opposa à cette innovation et rendit un fetwa rigoureux proscrivant l'usage du tabac : cet acte souleva tout le monde. On soutint que le tabac ne pouvait souiller le corps où il ne séjournait pas et que Mahomet ne l'ayant pas défendu, ce n'était pas au mufti à se montrer plus sévère que le prophète. Ces raisons furent appuyées d'une émeute formidable où les troupes et les officiers du sérail firent cause commune avec les séditieux ; le mufti fut obligé de révoquer son ordonnance[3].

Ahmed, le seul d'entre tous les fils d'Osman qui posséda le trône avant d'avoir possédé l'étendard, monté sur le trône à quinze ans, ne devint homme que sur la fin de son règne. Il se montra juste, bon, actif, et conçut de nobles projets ; mais l'influence néfaste du harem rendit nulles toutes ces bonnes dispositions. Continuellement dominé par ses femmes, inhabile à choisir les hommes, il laissa tomber toute l'autorité aux mains des êtres du sérail et surtout du chef des eunuques noirs.

A la mort d'Ahmed (1617), son fils Osman n'avait que treize ans. Cette considération porta le sultan à modifier la loi en usage et à désigner pour son successeur son frère Mustapha qui, ayant échappé deux fois à la sentence de mort prononcée contre lui, était sans doute protégé de Dieu. C'est à partir de cette époque que l'ordre de succession fut changé et le droit de primogéniture aboli. Prisonnier depuis quatorze ans dans le harem, Mustapha Ier était complètement abruti ; mais les ulémas, dans l'espoir de gouverner en son nom, donnèrent son imbécillité pour de la sainteté.

Les premiers actes du nouveau règne faillirent amener la guerre entre la Porte et la France. Un gentilhomme polonais, prisonnier aux Sept-Tours, s'était évadé par le secours du secrétaire de l'ambassadeur français, Achille de Harlay, baron de Sancy ; le vézir accusa toute l'ambassade française d'avoir favorisé la fuite du captif. L'ambassadeur fut arrêté, emprisonné ; son drogman et son secrétaire mis à la question, et lui-même n'échappa qu'avec peine à la torture ; il n'obtint sa délivrance, au bout de quatre mois, qu'au prix de quinze mille piastres. Aussitôt la cour de France rappela son ambassadeur et envoya un gentilhomme, M. de Nons, demander réparation avec menace de guerre. Mais, quand il arriva, le sultan était déposé et le vézir étranglé. Une intrigue conduite par le mufti, le Kyzlar-Aga et le kaïmakan, l'avait renversé et remplacé par son neveu Osman II (1618) : il n'avait régné que trois mois.

 

Osman II (1618-1628).

Le nouveau sultan s'empressa de donner satisfaction au roi de France, Husséïn-Tchaouch apporta à Louis XIII une lettre d'excuses, signée du grand seigneur, du vézir et du Kapoudan-Pacha. Sancy, comblé de largesses, fut chargé d'offrir des présents au roi.

Betlen Gabor, prince de Transylvanie, ennemi de Gratiani, duc de Naxos, récemment nommé prince de Moldavie, avait obtenu sa déchéance au profit du voïvode de Valachie, Alexandre Cherban : Gratiani appela à son secours les Polonais. Le sultan méditait la conquête de la Pologne ; il voulait ajouter ce royaume à ses États et s'en faire un rempart contre les invasions de la Russie dont il devinait et redoutait l'ambition ; il profita de l'ingérence des Polonais dans les affaires de la Moldavie pour leur déclarer la guerre. Avant d'entrer en campagne, il fit étrangler son frère. Le mufti Ess'ad-Effendi avait refusé le fetwa ; un caziasker plus complaisant consentit à charger sa conscience de ce crime. Toutefois ce n'était pas par vertu que le mufti avait agi : il se vengeait seulement de son souverain. En effet, peu de temps après son avènement, Osman avait dépouillé le schéïkh-ul-islam de toutes les prérogatives de sa charge, en le réduisant à la fonction primitive des muftis, celle de délivrer des fetwas. Il avait donné à son khodja, Orner-Effendi, la présidence du corps entier des ulémas, la nomination aux offices de magistrats et la préséance sur les caziaskers et le mufti. Cette innovation qui avait scandalisé la nation entière ne contribua pas peu à la catastrophe qui abrégea, d'une façon si tragique, le règne d'Osman II.

Se voyant livré aux bourreaux, le prince Mohammed prononça contre son frère une malédiction qui ne tarda pas à s'accomplir : « Osman, je prie Allah de trancher tes jours et de renverser ton empire ! Puisses-tu perdre la vie de la même manière que tu me l'arraches à moi-même ! » Les opérations furent d'abord poussées rapidement et les Ottomans pénétrèrent jusqu'aux bords du Dniester ; là, ils trouvèrent l'armée polonaise commandée par le palatin de Wilna, menant avec lui le prince héritier, Wladislas, âgé de treize ans.

Pour suppléer à son infériorité numérique, le général polonais se retrancha dans une forte position, près de Choczim, et attendit l'attaque de l'ennemi. Cinq fois les Ottomans s'élancèrent à l'assaut des redoutes, cinq fois ils furent écrasés sous un feu terrible et durent se replier après des pertes énormes. L'armée, découragée par ce revers, demandait à grands cris la retraite ; de leur côté les Polonais, qui venaient de perdre leur chef et qui commençaient à manquer de vivres, firent des propositions d'accommodement ; après une courte négociation, la paix fut signée (6 octobre 1626).

L'indiscipline des janissaires avait, en grande partie, forcé le sultan à cesser la guerre ; il songea à détruire ce corps insubordonné et ordonna des levées en Asie. Une révolte éclata aussitôt : les janissaires forcent le sérail, enlèvent du harem l'imbécile Mustapha et le proclament padischah.

Arrêté dans sa fuite, l'infortuné Osman est conduit à la caserne des janissaires et abreuvé d'outrages pendant tout le trajet. En vain il essaya d'attendrir ses bourreaux : « Que voulez-vous faire de votre padischah ? disait-il aux janissaires, vous causerez la ruine de l'empire et la vôtre. Pardonnez-moi, si je vous ai offensé sans le savoir. Hier j'étais padischah, aujourd'hui je suis nu ! Que je vous serve d'exemple ; vous aussi vous éprouverez les vicissitudes de ce monde ! » Supplications inutiles ! Daoud-Pacha, nommé grand-vézir par les chefs de la révolte, donna l'ordre d'assassiner le malheureux prince. Osman terrassa le djebedji-bachi, et, ouvrant la fenêtre, s'adressa aux troupes rassemblées sur la place :

« Mes agas des sipahis, et vous les plus anciens des janissaires, mes pères, par imprudence de jeune homme, j'ai prêté l'oreille à de mauvais conseils ; pourquoi m'humilier ainsi ? Ne voulez-vous donc plus de moi ? — Nous ne voulons ni de toi ni de ton sang ! » répondirent les soldats. Le prince dépossédé fut conduit alors aux Sept-Tours où Daoud-Pacha, son kjahya Omer-Pacha, le lieutenant de police Kalender-Oghni et le djebedji-bachi ne craignirent pas de troquer leurs hautes fonctions contre la charge infamante de bourreaux. Une lutte terrible s'engagea alors entre le souverain et les quatre assassins ; Osman, dans toute la vigueur de l'âge, et dont le désespoir doublait la force, résista longtemps : il fallut le frapper par derrière pour l'abattre.

Ce fut le premier régicide dont se souilla la nation ottomane (20 mai 1622).

 

Mustapha Ier (1622). Murad IV (1623). Anarchie et désorganisation.

Mustapha était à peine remonté sur le trône que les soldats regrettaient son neveu. Deux jours après l'avènement du nouveau sultan, les sipahis entourèrent Daoud-Pacha, lui criant : « Pourquoi as-tu tué sultan Osman que nous t'avions confié ?

— Je l'ai tué, répondit le grand-vézir, sur les ordres du maître du monde, sultan Mustapha. »

Vingt jours plus tard, Daoud-Pacha était destitué sur les injonctions des troupes. Jouet de la soldatesque, Mustapha, dont la démence avait atteint les dernières limites, n'était qu'un fantôme d'empereur, obéissant aux moindres caprices de la foule. Pendant les quinze mois que dura son règne, les troupes firent et défirent successivement six grands-vézirs, dont plusieurs achetèrent cette dignité à prix d'argent. Pendant que les sipahis et les janissaires terrorisaient la capitale et mettaient les dignités et les charges les plus importantes à l'encan, les provinces se soulevaient. Le pacha de Tripoli de Syrie avait chassé les janissaires de son gouvernement et s'était déclaré indépendant. Le gouverneur d'Erzeroum, Abaza-Pacha, avait pris les armes et s'annonçait comme le vengeur d'Osman ; ralliant les anciens débris Odes troupes de Djan-Poulad et de Kalender-Oglou, il marcha sur Angora et Sivas, confisquant les propriétés des janissaires et livrant aux plus cruels supplices tous ceux qui tombaient entre ses mains. Le gouverneur de Sivas et le sandjak-bey de Kara-Schehir firent cause commune avec lui ; Brousse se rendit après trois mois de siège ; seule, la citadelle résista.

L'anarchie allait toujours croissant à Constantinople : les ulémas essayèrent une contre-révolution, pour abattre les troupes ; mais ils furent écrasés par les janissaires. Enfin, repus de pillages, rassasiés de crimes, las de désordres, les soldats nommèrent un grand-vézir, Remankech-Ali-Pacha, qui proposa de déposer Mustapha et de lui donner, pour successeur, Murad, frère cadet d'Osman. Les janissaires applaudirent et Murad IV fut proclamé.

Murad n'avait que douze ans ; sa jeunesse semblait assurer l'impunité aux usurpations et aux insolences de la soldatesque : en effet, durant les dix premières années de son règne, les sipahis et les janissaires opprimèrent l'empire, sous son nom. Pendant ce temps, la Perse étendait ses conquêtes.

Le soubachi (lieutenant de police) de Bagdad, Bekir-Agha, avait supplanté, battu et tué le beylerbey, et s'était arrogé cette dignité. Vaincu par Hafiz-Pacha et assiégé dans Bagdad, Bekir appela à son aide Schah-Abbas, offrant de lui livrer la ville. Le shah de Perse saisit avec empressement cette occasion et envoya Sefi-Kouli-Khan pour recevoir les clefs de la ville. Bekir traitait en même temps avec le général ottoman, qui, pour empêcher Bagdad de tomber aux mains des Persans, confirma le rebelle dans le gouvernement qu'il avait usurpé. Bientôt Schah-Abbas parut devant la ville ; après trois mois de siège, elle succomba, grâce à la trahison du fils de Bekir, qui livra son père, à condition d'avoir le gouvernement de Bagdad. Les sunnites furent livrés à d'effroyables tortures. Nouri-Effendi, juge de Bagdad, Omer-Effendi, prédicateur de. la grande mosquée, furent pendus ; Békir-Pacha, torturé pendant sept jours, fut abandonné sur le fleuve, dans une barque enduite de goudron enflammé ; son fils, qui, le verre en main, avait assisté à l'agonie de son père, fut décapité par ordre du vainqueur indigné de sa conduite dénaturée (novembre 1623).

Le grand-vézir voulut cacher au jeune prince la perte de Bagdad ; les intrigues du mufti Ess-ad-Effendi et du Kyslar-Aga causèrent sa chute en le faisant passer pour traître : Kemankech-Ali-Pacha fut décapité et sa place donnée au Tcherkess Muhammed qui reçut en même temps le commandement de l'armée d'opération contre Abaza. Ce chef rebelle poursuivait sur les Janissaires la vengeance du meurtre d'Osman : les officiers avaient été pendus à Sivas, les épaules percées de mèches allumées ; les soldats massacrés par les seymens et les lewends. Battu à Kaisarieh par Hafiz-Pacha, à la suite de la défection des Turcomans, Abaza se retira dans Erzeroum (26 mai 1624).

Dans l'impossibilité de l'y forcer, Hafiz-pacha le confirma dans son gouvernement sous la seule condition qu'il laisserait un corps de [Janissaires tenir garnison dans la place.

Nommé grand-vézir, à la mort de Muhamed, en récompense de ses succès (1624), Hafiz-Pacha se dirigea sur Bagdad et investit la place au commencement de l'automne (1626). La résistance opiniâtre des assiégés rebuta les Ottomans et une sédition des Janissaires força le grand-vézir à lever le siège et à se replier sur Mossoul. De Mossoul à Diarbekir ce fut une lutte incessante de toutes les heures, de toutes les minutes, et l'armée ottomane, décimée par les combats et la misère, ne dut son salut qu'à l'énergie, au courage et aux talents de son chef. Une seconde révolte des Janissaires amena la destitution d'Hafiz-Pacha ; le sceau de l'empire fut donné à Khalil-pacha. Le premier acte du nouveau grand-vézir fut d'ordonner à Abaza-Pacha de venir le rejoindre à son camp ; mais ce dernier, ayant intercepté la correspondance du ministre, apprit que sa tête était menacée : sans hésiter il attaqua les Janissaires, pris à l'improviste, les massacra entièrement et leva de nouveau l'étendard de la révolte. Husséïn-Pacha est battu et tué dans les défilés d'Erzeroum, et Khalil-Pacha, après avoir inutilement assiégé Erzeroum pendant deux mois, est forcé de lever le siège (novembre 1627). Son successeur, Khosrew-Pacha, fut plus heureux et reçut la soumission du fameux rebelle à qui le sultan donna le gouvernement de Bosnie (1628).

Pendant que la guerre civile désolait l'empire, les insurrections militaires se multipliaient à Constantinople et chaque fois il fallait jeter en pâture, aux mutins, la tête de quelques-uns des serviteurs les plus dévoués de la couronne. La mort de Schah-Abbas, le plus grand prince de la dynastie persane des Sefis, ainsi que la jeunesse et l'inexpérience de son successeur, San-Mirza, semblaient promettre de faciles triomphes aux Osmanlys. Khosrew-Pacha, prit la direction des opérations, et, malgré l'inondation de la Mésopotamie causée par le débordement du Tigre et de l'Euphrate, malgré les murmures de ses troupes, malgré des fatigues sans nombre, il arrivait le 16 juin 1630 devant Ecbatane, actuellement Hamâdan. Trois victoires successives ouvrirent le chemin de Bagdad et les travaux d'approche commencèrent au mois de Septembre 1630.

Le gouverneur, Sefi-Kouli-Khan, opposa la résistance la plus acharnée ; l'insuccès d'un assaut général décida le grand-vézir à battre en retraite sur Mossoul (14 novembre 1630). L'année suivante, il voulait renouveler sa tentative, mais une révolte de ses troupes le contraignit à demeurer dans l'inaction et à prendre ses quartiers d'hiver à Alep.

Cependant l'ex-grand-vézir Hafiz-Pacha, que le sultan n'avait sacrifié qu'avec peine, était replacé par la faveur du souverain dans le poste dont il était digne par ses talents.

Lorsque l'armée connut la déposition de Khosrew-Pacha, elle s'insurgea, poussée en dessous main par le ministre destitué, et demanda impérieusement le rétablissement de son général dans la première charge de l'empire. Espérant apaiser les soldats, le sultan leur permit de rentrer dans leurs foyers ; mais cette mesure ne fit que rendre la rébellion plus forte et plus audacieuse. Les troupes arrivèrent à Constantinople le 6 février 1632 où leur venue fut le signal d'une formidable insurrection. Le sérail fut envahi par une foule tumultueuse qui réclamait à grands cris la tête de Hafiz-Pacha ; les scènes déplorables de la déposition d'Osman allaient se renouveler ; le sultan fit alors ouvrir la porte des appartements intérieurs et, ayant fait approcher deux Janissaires et deux Sipahis, il s'efforça de les dissuader de leurs projets criminels. Tout fut inutile : Hafiz-Pacha, se sacrifiant pour le salut de son maître, se livra lui-même à ses bourreaux. Le noble vieillard succomba sous le poignard des assassins, mais non sans avoir' chèrement vendu sa vie. Le grand-seigneur, oppressé de douleur et de rage, se retira s'écriant : « Infâmes assassins qui ne craignez ni Allah ! ni son prophète, si le ciel le permet, vous éprouverez un jour une terrible vengeance » (6 février 1632).

Khosrew-Pacha fut la première victime dévouée aux mânes d'Hafiz : un firman du sultan le condamna à être étranglé. Un mois après, une nouvelle, révolte, fomentée par Redjeb-Pacha, coûta la vie à l'aga des Janissaires, au defterdar et à un autre favori du sultan ; les rebelles avaient même proclamé la déchéance de Murad. C'est alors que dans l'imminence du danger éclata l'énergie du jeune prince : Redjeb-Pacha fut exécuté par son ordre, et sous ses yeux ; son cadavre jeté par les eunuques blancs aux factieux. Privée de son chef, l'émeute se dispersa (18 mai 1632).

 

Murad IV reconstitue l'empire (1632-1640). Son caractère.

A partir de ce moment commence le véritable règne de Murad IV. « Mon padischah, avait dit au sultan le Kazi-Asker d'Anatolie, le seul remède contre les abus, c'est le sabre. » Il se souvint de ce conseil et le mit en pratique. Les Janissaires et les Sipahis prêtèrent serment de fidélité ; la survivance des Sipahis aux places d'administrateurs, d'inspecteurs, de collecteurs et de scribes, fut supprimée ; Ahmed-Agha, général des Seymens et des Sipahis, ayant refusé de livrer les fauteurs de la dernière révolte, fut décapité sur-le-champ avec quatre des principaux chefs présumés. Ces mesures énergiques portèrent leurs fruits : la rébellion courba la tête ; elle était domptée. Le sultan ne cessa de frapper tous ceux qu'il soupçonnait d'avoir pris part aux révoltes, et bientôt la terreur régna parmi les milices. Sa sévère et impitoyable justice n'épargnait personne : le kadi de Nicomédie fut pendu à cause du mauvais état des routes des environs de Nicée. Le mufti voulut intervenir et représenter au sultan combien il était impolitique de s'attirer la haine des ulémas ; il paya de sa tête ses représentations audacieuses (1633).

Dans les provinces, la même énergie et la même sévérité montrèrent aux rebelles que le moment du désordre était passé.

Depuis trente ans, les Druses du Liban sous l'Émir Fakhr-Uddin-Ben-Mâan s'étaient rendus indépendants. Soupçonné de professer en secret le christianisme, ayant adopté ouvertement les coutumes européennes, le prince Druse avait conclu des traités avec plusieurs puissances européennes, il avait même fait un voyage à Florence dans le but de resserrer personnellement ses alliances politiques. Le gouverneur de Damas reçut l'ordre de soumettre le Liban. La lutte fut d'abord favorable aux Druses, mais bientôt Fakhr-Uddin, battu à Safed, dut demander un asile aux cavernes de Chouf dans le Liban. Fait prisonnier, il fut conduit avec ses deux fils à Constantinople, où le sultan le reçut assez bien. Mais quelques mois plus tard, à la nouvelle que Melhem, son petit-fils, avait mis en déroute l'armée du pacha de Damas et pillé Tyr, Beyrouth et Saint-Jean-d'Acre, le prince Druse fut décapité et son fils aîné étranglé (1635).

La postérité de Fakhr-Uddin continua de régner au Liban pendant un siècle encore. Ce ne fut qu'après la mort du dernier descendant du célèbre émir que le sceptre du Liban passa dans la famille de Cheab, originaire de La Mecque, dont le représentant le plus illustre a été l'émir Beschir.

La fin de l'anarchie militaire ramena la victoire sous les drapeaux ottomans. Murad se mit lui-même à la tête de l'armée et dirigea en personne la guerre contre la Perse. De Scutari à Erivan sa marche fut marquée par une suite non interrompue de supplices qui semèrent partout l'épouvante. Après huit jours de tranchée, Erivan ouvrit ses portes : le gouverneur Emirgoun-Khan avait vendu la forteresse confiée à son honneur (août 1635). Après la conquête d'Erivan, Murad envoya à Constantinople deux tchaouchs avec la mission ostensible de faire illuminer la ville, mais avec l'ordre secret de mettre à mort ses deux frères Bayezid[4] et Suleyman. Poursuivant sa marche victorieuse, l'armée turque passa l'Araxe, enleva Tebriz, qui fut livré aux flammes (septembre 1635). Le sultan retourna alors à Constantinople se reposer des fatigues de la campagne ; aussitôt les Persans reprennent l'offensive : Erivan capitule et Rustem-Khan écrase les Osmanlys dans la plaine de Mihreban (1636). Pour réparer ces échecs et, frapper un coup décisif, Murad résolut d'attaquer Bagdad ; le 15 novembre 1638, le siège commença. Revêtu d'un costume de simple soldat, travaillant à la tranchée, le sultan excita le plus grand enthousiasme parmi ses troupes. Les travaux furent vigoureusement poussés et le 211 décembre la brèche était praticable. Le grand-vézir, Taïar-Muhammed-Pacha, eut la tête traversée d'une balle, en montant le premier à l'assaut ; le Kapoudan-Pacha le remplaça dans le commandement : après une lutte acharnée de quarante-huit heures, la ville fut emportée. Bagdad fut de nouveau réuni à l'empire ottoman pour n'en être plus séparé. Le 19 septembre 1639, la paix fut signée entre les deux belligérants : la Perse céda Bagdad et recouvra Erivan. Cette guerre rapporta beaucoup de gloire au sultan, mais peu de profit à l'empire.

« Les frontières de Perse sont, pour le grand-seigneur, ce qu'est la Flandre au roi d'Espagne, ou l'île de Candie aux Vénitiens. La dépense y est énorme et les revenus sont peu de chose ; et il est arrivé aux Turcs, dans cette circonstance, ce qu'ils n'avaient jamais éprouvé dans aucune autre conquête, l'impossibilité d'établir des timariots et des vassaux dont ils pussent tirer des troupes pour garder le pays et une milice pour recruter les armées impériales[5]. »

Murad était dans toute la vigueur de l'âge et son règne promettait d'être aussi glorieux que celui de Suleyman quand la Parque trancha le fil de ses jours. Depuis la dernière campagne, il souffrait d'une sciatique ; sur l'ordre des médecins, il avait dû renoncer aux plaisirs de la table. Dès qu'il se crut hors de danger, il célébra son rétablissement par une orgie nocturne : « Après avoir été séparé pendant quelque temps de la fille de la vigne, dit un historien turc, après avoir renoncé pendant plusieurs mois à se mirer dans le cristal de la coupe du matin qui, depuis tant d'années, avait brillé sur la couche du plaisir ; au premier jour du baïram, le maître du monde consentit à voir étinceler de nouveau cette liqueur matinale dans la coupe enchanteresse et il recommença à baiser les lèvres de rubis du cristal où écumait la boisson rosée[6]. » Les suites de cette débauche ne furent pas longues à se faire sentir : les jours du sultan étaient comptés ; jusqu'à la mort, son énergie et sa férocité ne se démentirent pas ; il menaça les médecins du dernier supplice, s'ils ne le guérissaient pas, et, déjà à l'agonie, il ordonna le supplice de son frère Ibrahim. La sultane Validé empêcha l'exécution, tout en annonçant au terrible moribond que ses ordres étaient exécutés. Enfin, le 9 février 1640, Murad expira à l'âge de vingt-neuf ans.

Murad avait rendu à l'empire ottoman sa force et son premier éclat ; il avait supprimé un grand nombre d'abus, accru les revenus de l'État et régénéré l'armée. Son extrême sévérité dompta les milices rebelles et sauva l'empire ; elle retint les grands dans le devoir et empêcha leurs exactions et leurs déprédati9ns ; mais cette sévérité ne fut plus bientôt que la frénésie du sang.

Lorsqu'il sortait, pendant le jour, les Janissaires écartaient le peuple à coups de pierres et de bâtons ; dans la nuit, il quittait parfois son palais et courant dans les rues, le cimeterre au poing, il tuait tout ce qu'il rencontrait. Le meurtre pour cet homme n'était pas un moyen, mais un plaisir : la vue du sang lui procurait la même ivresse que l'absorption du vin : sa soif du sang n'avait d'égale que celle de l'or. « Alors chacun chercha à paraître pauvre. On évita d'avoir en sa possession des meubles d'or et d'argent, de porter des vêtements précieux ; on cacha son argent ; on craignit d'exciter les deux passions du grand-seigneur, celle de l'or et du sang. Il gouverna ainsi son empire : il remplit sans doute ses trésors ; il mit sa vie en sûreté et mourut tranquillement dans son lit ; mais la terreur qui lui avait procuré cette sécurité paralysa en même temps les forces de l'empire : le glaive qui lui procura les richesses le priva des hommes qui avaient été la terreur de la chrétienté[7]. » Du reste le mot suivant donne une idée suffisante du caractère de ce prince implacable : « la vengeance ne vieillit pas, quoiqu'elle puisse blanchir. »

 

Ibrahim Ier : expédition de Candie.

Murad ne laissait pas d'enfant, son frère Ibrahim, le dernier rejeton de la race d'Osman, monta sur le trône. A l'exemple de son frère, il ménagea l'Autriche et enjoignit même au prince de Transylvanie, Rakoczy, de cesser les hostilités contre l'empereur et de rompre l'alliance qu'il avait conclue avec Torstenson.

Vers la fin du règne de Murad, les cosaques s'étaient emparés d'Azof ; un des premiers soins d'Ibrahim Ier fut d'envoyer une armée reconquérir cette place forte : écrasés sous le nombre, les Cosaques évacuèrent la ville après l'avoir incendiée. Les Ottomans durent la rebâtir entièrement (1642).

Les suites d'une intrigue de sérail attirèrent les armes ottomanes sur la république de Venise. Le Kyslar-Aga, Sambulla, avait dans son harem une jeune et belle esclave ; elle devint enceinte et fut choisie pour être la nourrice du prince Muhammed, fils d'Ibrahim. Le sultan épris de l'esclave en vint à préférer l'enfant de cette femme à son fils légitime ; à la suite d'une scène orageuse, occasionnée par la jalousie de la sultane Kliasseki, dans laquelle Ibrahim, emporté par la colère, faillit tuer son fils, le Kyslar-Aga, craignant la vengeance de la sultane, quitta Constantinople sous prétexte de faire le pèlerinage de La Mecque, emmenant avec lui l'esclave et l'enfant. L'escadre de Sambulla, attaquée par les chevaliers.de Malte, fut dispersée.

Le Kyslar-Aga périt les armes à la main et le vaisseau qu'il montait tomba au pouvoir du vainqueur. Croyant s'être emparé de l'héritier présomptif du trône, les chevaliers traitèrent l'enfant avec les plus grands égards lorsqu'ils reconnurent leur erreur ; ils le firent élever, dans la religion chrétienne et le vouèrent à la carrière monacale. Padre Ottomano fut toujours considéré en Europe comme un fils de sultan. Après leur victoire, les chevaliers de Malte relâchèrent avec leurs prises, à Candie, où le commandant Vénitien eût l'imprudence de les recevoir. A cette nouvelle, Ibrahim, transporté de rage, ne se connut plus : ordre fut donné de procéder à l'extermination de tous les chrétiens de l'empire.

L'opposition courageuse du mufti empêcha l'exécution de cet ordre ; le sultan voulut alors faire égorger tous les Européens établis dans ses États, puis, sur les représentations de ses ministres, seulement les prêtres catholiques. Ce fut avec la plus grande peine que les conseillers du souverain firent révoquer ces mesures. Les ambassadeurs chrétiens furent emprisonnés dans leurs maisons et le sultan leur déclara qu'il les rendait responsables de l'outrage qu'il avait reçu. Les ambassadeurs de Venise, d'Angleterre, de Hollande, représentèrent au sultan quo l'ordre de Malte ne comprenait dans ses rangs aucun de leurs compatriotes et ne se composait, pour ainsi-dire, que de Français.

Au moment où la fureur d'Ibrahim allait se tourner contre la France, le grand-vézir suggéra à son maître la pensée de conquérir Candie, la dernière possession grecque des Vénitiens.

Le 24 juin 1645, une flotte de trois cent quarante-huit voiles débarquait cinquante mille hommes devant la Canée, sans déclaration de guerre.

La ville fut prise presque sans coup férir[8]. La flotte vénitienne, arrivée trop tard pour sauver la Canée, se vengea en incendiant Patras, Coron, Modon, d'où elle enleva cinq mille captifs. Ces ravages faillirent de nouveau amener un massacre général des chrétiens de l'empire, qui durent encore une fois leur salut à l'énergie et au courage du mufti Abou-Saïd, dont le sultan n'osa braver l'anathème. Malgré la mésintelligence qui régnait entre les généraux ottomans, Kissano, Apricorno et Rethymo, tombèrent en leur pouvoir (1646).

Les Turcs attaquèrent alors Candie, la capitale de l'île, mais ils échouèrent (1647).

 

Déposition d'Ibrahim (1619). Mohammed IV : séditions militaires.

A son goût pour la débauche Ibrahim joignait celui d'une prodigalité insensée : les sultanes favorites dévoraient les revenus de l'État ; elles disposaient à leur gré de toutes les charges. Au moindre obstacle opposé à ses caprices, même les plus futiles, le sultan entrait en frénésie : les ordres les plus sanguinaires se succédaient alors sans interruption et les têtes tombaient sans discontinuer. Ce luxe effréné, ces caprices ruineux ou tyranniques excitèrent un mécontentement universel ; l'esprit de révolte, comprimé sous le règne précédent, se réveilla d'autant plus terrible que le pouvoir était plus avili. Un dernier acte de barbarie combla la mesure et fit déborder l'indignation populaire.

Le sultan célébrait les noces du fils du grand-vézir avec une de ses filles ; il résolut de profiter de cette circonstance pour se défaire des principaux officiers des Janissaires (6 août 1648).

Prévenus à temps, ceux-ci se sont réfugiés dans la mosquée Orta-Djami et appellent aux armes les Janissaires et les Sipahis. Les Ulémas se réunissent aux révoltés : la déposition d'Ibrahim est résolue, et son fils Muhammed IV proclamé sultan (8 août).

Dix jours s'étaient à peine écoulés depuis cette révolution, que les Sipahis murmurèrent d'être gouvernés par un enfant et demandèrent que son père remontât sur le trône. Ce fut l'arrêt de mort du souverain dépossédé le mufti et les autres dignitaires qui avaient renversé Ibrahim résolurent de se débarrasser de cette épée de Damoclès suspendue sur leurs têtes : ils se rendirent au sérail avec le bourreau Kara-Ali (18 août 1648). A leur aspect, Ibrahim se leva avec effroi et s'écria : « N'y aura-t-il parmi ceux qui ont mangé mon pain personne qui ait pitié de moi et me vienne en aide ?... Grâce ! grâce ! Abdurrahim, ajouta-t-il se tournant vers le mufti, Youssouf-Pacha m'avait conseillé de te faire périr. Je t'ai épargné et tu veux me tuer ! Lis l'Écriture sainte, le Koran, la parole de Dieu, et tu verras qu'elle condamne les cruels et les injustes. »

Ces supplications furent interrompues par les bourreaux qui jetèrent le cordon autour du cou du malheureux prince et l'étranglèrent. Le petit Mohammed IV, âgé de sept ans, n'avait plus à craindre de compétiteur. L'anarchie, que la main de fer de Murad avait étouffée, régna de nouveau. Les Janissaires réprimèrent une insurrection des Icht-Oghlans et des Sipahis, mais ils firent payer, chère-muni, au jeune sultan, leur insolente protection. Leur insubordination força le sérasker, Husséïn-Pacha, à lever le siège de Candie, et leur désertion devant l'ennemi causa la défaite de la flotte ottomane près de l'ancienne Phocée (1649). Le grand-vézir, Soufi-Muhammed, porta la peine de leur lâcheté ; il fut destitué, remplacé par l'aga des Janissaires, puis étranglé.

En même temps l'Asie-Mineure était en proie à la guerre civile : Katirdji-Oglou avait ressuscité la révolte. Le gouverneur de l'Anatolie, Ahmed-Pacha, fut battu et tué par les rebelles qui marchèrent sur Constantinople. Le grand-vézir, Kara-Murad, essaya en vain de les arrêter : il éprouva, une défaite complète sous les murs de Nicée. Mais la discorde se mit entre les deux principaux chefs des rebelles Katirdji-Oglou et Gurdj'i-Nebi. Ce dernier se sépara de Katirdji et opéra pour son propre compte : il fut écrasé par Ishak, bey de Kyr-Chéri, qui envoya au sultan la tête du chef insurgé.

Katirdji-Oglou plus heureux força le Divan à lui accorder une amnistie (1649) et se fit donner le gouvernement de la Karamanie.

En 1651, les Janissaires révoltés obtinrent la déposition et l'exil du mufti Behaiï, coupable aux yeux des fervents sunnites d'avoir autorisé l'usage du tabac et du café ; les corps de métiers, insurgés, font destituer le grand-vézir. Une nouvelle sédition des Janissaires, fomentée par l'aïeule de Mohammed IV, Keucem-Validé, qui espérait, par ce moyen, ruiner l'influence de la jeune Sultane-Validé, échoua : la vieille princesse fut tuée par les partisans de sa rivale.

De 1651 à 1666 les grands-vézirs se succèdent les uns aux autres avec une rapidité inouïe, élevés par des intrigues de harem, renversés par les caprices de la soldatesque. En 1656, les Janissaires et les Sipahis, irrités des retards apportés au payement de la solde, se soulèvent et exigent impérieusement la mort des membres du Divan. Les seigneurs de l'hippodrome affichent leur liste de proscription, le sultan est forcé d'obéir. Heureusement pour l'empire ottoman, l'Autriche, épuisée par la guerre de trente ans, ne songeait point à reconquérir la Hongrie ; il n'avait à lutter que contre les Vénitiens. Cependant la guerre était loin de prendre une tournure favorable aux Osmanlys ; l'amiral Mocenigo détruisait la flotte turque, devant le détroit des Dardanelles, s'emparant de Ténédos, de Samothrace, de Lemnos, bloquait l'Hellespont et affamait Constantinople. Telle était la situation quand Kupruli-Mohammed-Pacha reçut le sceau de l'empire.

 

Kupruli-Mohammed grand-vézir (1656) : relations de la Porte avec la France.

Le nouveau ministre ne consentit à prendre la direction des affaires qu'à la condition expresse de gouverner sans contrôle : la Sultane-Validé le lui promit formellement.

Le premier acte du grand-vézir fut un acte de justice et d'humanité ; il fit révoquer l'arrêt de mort, porté contre son prédécesseur et lui assigna le revenu du gouvernement de Kanischa. Sous cette administration énergique ; l'ordre et la discipline se rétablirent : une émeute de soldats fut comprimée par les supplices ; quatre mille cadavres furent jetés à la mer. L'armée comprit que le temps de l'obéissance passive était venu. En même temps le patriarche grec, convaincu de trahison, était pendu : Kupruli était décidé à n'épargner aucun coupable, si haut placé qu'il fût. Les opérations militaires contre les Vénitiens furent reprises avec vigueur. Les Ottomans perdirent une bataille navale aux Dardanelles, mais cette victoire coûta la vie au meilleur général de Venise, le brave Mocenigo (1657). Six semaines après (31 août), Kupruli reprenait Ténédos et Lemnos. Sur ces entrefaites, des ambassadeurs de Charles-Gustave, roi de Suède, vinrent proposer à la Porte une alliance offensive et défensive contre la Pologne. Kupruli refusa et fit emprisonner aux Sept-Tours les envoyés du prince de Transylvanie, Rakoczy, qui s'était ligué avec les Suédois et les Cosaques contre la Pologne. Rakoczy, malgré l'aide des voïvodes de Moldavie et de Valachie, fut battu par les Polonais ; la Porte le destitua, ainsi que le voïvode de Valachie, Constantin Pr, qui alla mourir en Pologne. Le fils d'un serrurier, le Grec Mihne, le remplaça.

« Ainsi s'éteignit la famille des Bassaraba qui a donné à la Valachie, outre plusieurs princes d'un talent secondaire, quatre grands voïvodes : Marcea le Grand, l'instituteur de l'armée ; Rodolphe le Grand, le réformateur du clergé ; Michel le Brave, le héros et le conquérant ; Mathieu Ier, le législateur de la Valachie[9]. »

Rakoczy répondit à l'iradé qui le destituait en prenant les armes et remporta une victoire à Lippa (1658). Battu par Kupruli, il sollicita le prince de Valachie de s'unir à lui. Mihne était tout disposé à le seconder, mais il fut dénoncé aux Turcs par les boyards. Pour prouver sa fidélité il fut contraint de suivre le grand-vézir en Transylvanie. Rakoczy, écrasé sous le nombre, fut remplacé par Achatius Barcsay sous la condition de payer un tribut de quarante mille ducats. Cependant Mihne, dont les projets secrets avaient été dévoilés aux Ottomans, se sentant perdu, jeta le masque et commença ouvertement les hostilités. Après un massacre de boyards dévoués à la Porte, il s'empara de Tergowitz, de Giurgevo et de Braï]a : tous les musulmans furent égorgés et leurs biens confisqués. Appelant à lui Rakoczy, il marcha contre Ghika, voïvode de Moldavie, et le battit près de Yassy ; mais là s'arrêtèrent ses succès. Kupruli envahit la Valachie pendant que les Târtares entraient en Moldavie. Rakoczy et Mihne perdirent une sanglante bataille, sur les bords du Boghni, et Ghika devint voïvode de Valachie (1659).

« Les Valaques s'étaient accoutumés à recevoir sans murmures les princes que le premier batelier turc monté au rang de grand-vézir se plaisait à leur envoyer. Ils baisaient le joug qui les opprimait... La nation était tombée en décadence : elle avait perdu sa nationalité et par conséquent son indépendance ![10] »

Cependant les incursions des Tartares sur le territoire autrichien avaient amené des représailles de la part du comte de Souches ; le pacha de Bude attaqua Gross-Wardein dont il s'empara par trahison (1660).

La guerre continuait avec Venise, elle commençait avec l'Autriche, peu s'en fallut qu'elle n'éclatât encore avec la France.

L'alliance conclue entre la Turquie et la France, sous le règne de Suleyman, n'avait cessé d'être en vigueur ; sous Mohammed III et Ahmed, l'influence française devint même prédominante au divan, grâce aux talents et aux lumières de l'ambassadeur Savary de Brèves. En 1604, à sa demande, les capitulations avaient été renouvelées.

A l'exception des Anglais et des Vénitiens, toutes les nations, pour trafiquer en Turquie, sont obligées d'emprunter la bannière et la protection de la France (Art. 2, 4, 5).

Les monnaies françaises sont admises à circuler librement dans l'empire (Art. 7).

Les Français naviguant sur des vaisseaux ennemis de la Porte ne peuvent être faits prisonniers (Art. 8 et 9) ; ils sont exempts de tout impôt, dans toute l'étendue des possessions du grand-seigneur (Art. 13, 14, 15, 16).

Les corsaires de Barbarie ont défense expresse de faire la course contre les bâtiments français, sous menace aux vice-rois d'être destitués, sur la' simple plainte de la France... De plus le sultan s'engage à laisser le gouvernement français libre de tirer telle vengeance qu'il lui plaira, si les barbaresques continuent leurs pirateries (Art. 17).

Le privilège exclusif de la pêche du corail sur la côte de la Barbarie est concédé aux Français (Art. 18).

Les articles 19, 20, 21, 22, 23 et 24, confirment le droit absolu de justice des ambassadeurs et consuls français sur leurs nationaux. Le crédit de Savary de Brèves devint tel qu'un historien turc s'écrie : « Peu s'en fallut que dans la maison de l'Islam un véritable enthousiasme se fût déclaré pour la France, par les intrigues de son maudit ambassadeur[11]. »

Sous les successeurs de Savary de Brèves, les relations changèrent peu à peu de caractère et devinrent moins cordiales ; à des insultes de la part des Turcs répondirent des hostilités non déguisées de la part de la France ; enfin les choses en arrivèrent au point de faire craindre une rupture déclarée et la guerre ouverte. Sous Murad IV, l'influence française déclina sensiblement : Venise partagea avec la France le protectorat des églises de Galata, et l'Angleterre et la Hollande obtinrent du sultan l'expulsion des jésuites de Constantinople (1628). Les extravagances de l'ambassadeur Henri de Gournay, comte de Marcheville[12], n'étaient-pas faites pour regagner le terrain perdu : les églises de Galata furent fermées, les Francs désarmés, et des taxes arbitraires imposées sur les marchandises européennes.

Enfin les Grecs, mettant à Profit les mauvaises dispositions de la Porte, usurpèrent la garde des Lieux saints, attribuée de temps immémorial aux franciscains, sous la protection de la France. Leur or fit trouver leurs raisons excellentes.

« Cette usurpation (1634) des Grecs porta une grave atteinte à l'influence française en Orient.... Ces églises, ces sanctuaires, ces lieux consacrés par la vie et la mort du Christ, n'étaient pas protégés par les rois de France uniquement par zèle religieux, mais par considération politique ; à mesure que l'un d'eux était enlevé à leur garde, le, nom français perdait quelque chose de son éclat en Orient, et le jour où le drapeau de la France cessera de flotter au sommet du dernier dôme catholique, l'influence française aura disparu dans le Levant[13]. »

Malgré les ordres de la Porte, les barbaresques devenus presque indépendants continuaient à infester la Méditerranée et à dévaster les côtes de Provence. Richelieu, absorbé dans sa lutte contre la maison d'Autriche, ne put donner au commerce français la protection qu'il réclamait. L'opinion publique s'indignait en France, au récit de ces ravages et de ces barbaries ; elle applaudissait aux expéditions projetées contre les Ottomans et demandait la guerre sainte.

Le fameux père Joseph, l'éminence grise, rédigea un projet de croisade, qu'il envoya à toutes les cours de l'Europe ; Savary de Brèves lui-même publia, en 1620, un écrit intitulé : Discours abrégé des moyens assurés d'anéantir et ruiner la monarchie des princes ottomans. La duplicité du gouvernement français poussa le vindicatif Kupruli à des violences qui furent sur le point d'amener un conflit, et qui, pendant trente ans, tinrent les deux pays en hostilité.

 

 

 



[1] Kogolnitcheano, Histoire de la Moldavie et de la Valachie.

[2] Nosouh-Pacha avait essayé de renverser Murad-Pacha ; l'implacable vieillard l'avait épargné à cause de ses talents. — Murad-Pacha mourut de vieillesse et de fatigue ; c'est l'avis unanime des historiens ottomans.

[3] Les poètes orientaux appellent le tabac, le café, l'opium et le vin, les quatre éléments du monde de la jouissance, les quatre coussins du sopha du plaisir ; pour les ulémas, au contraire, ce sont les quatre colonnes de la tente de la volupté et les quatre ministres du diable.

[4] C'est cet événement qui a fourni à Racine le sujet de sa tragédie de Bajazet.

[5] Relation vénitienne citée par Ranke.

[6] Voici à la suite de quelle aventure Murad s'adonna à la boisson. Il avait proscrit le vin, sous les peines les plus sévères ; dans une de ses courses nocturnes, il rencontra un ivrogne qui lui ordonna de lui céder le pas. Etonné de cette audace, le sultan se nomma : « Et moi, répliqua hardiment l'ivrogne, « je suis Bikri-Mustapha et je t'achète Constantinople, si tu veux la vendre. — Où trouveras-tu assez d'or pour la payer ? répondit Murad. — Ne t'inquiète pas de cela, je ferai plus encore, j'achèterai aussi le fils de l'esclave. » Bikri fut conduit au sérail et, lorsqu'il eut cuvé son vin, comparut devant le sultan qui lui rappela sa promesse. Tirant alors un flacon de vin de sa poche : « Ô padischah ! s'écria-t-il, voilà le trésor qui fait du mendiant un conquérant et du dernier fakir un Alexandre à deux cornes. » Murad se laissa aller à expérimenter cette liqueur merveilleuse ; il prit bientôt tant de goût au vin qu'il s'enivra presque tous les jours. Bikri, nommé conseiller privé, devint le compagnon d'orgie et de débauches de son maitre.

[7] Relation italienne citée par Ranke.

[8] Youssouf-Pacha, qui commandait l'armée turque, périt, par ordre du sultan, pour avoir osé contredire son maitre et lui avoir répondu que Sa Hautesse n'entendait rien aux opérations maritimes.

[9] Kogolnitcheano, Histoire de la Moldavie et de la Valachie.

[10] Kogolnitcheano, Histoire de la Moldavie et de la Valachie.

[11] Selaniki.

[12] Il refusa de se découvrir devant le sultan, chargea l'épée au poing, dans la rue, les janissaires qui ne lui ouvraient point passage.

[13] Lavallée.