Guerre avec Venise. La
Hongrie sous la domination ottomane. — Alliance de la France et de la Porte :
Rinçon. Paulin de la Garde ; d'Aramont. — Martinuzzi, siège d'Erlau. —
Alliance de la France et de la Porte : traité de 1553. — Mort de Mustapha
(1553). Révolte et mort de Bayezid. — Siège de Malte (1565) et de Szigeth.
Mort de Suleyman (1566). — Les lettres et les arts. — Institutions de
Suleyman. — Causes secrètes de décadence.
Guerre avec Venise. La Hongrie sous la domination ottomane.
Depuis
trente-cinq ans la paix existait entre la Porte et Venise ; sous
Ibrahim-Pacha, né sujet de la sérénissime République, les relations avaient
pris un caractère d'intimité ; le nouveau grand-vézir suivit la marche
imprimée par son prédécesseur aux affaires de l'empire ; de plus, François et
Suleyman, voulant comprendre les Vénitiens dans leur alliance, leur
envoyèrent à ce sujet une ambassade. La
république répondit par une déclaration de neutralité ; mais les intrigues de
Doria qui travaillait à la jeter dans l'alliance austro-espagnole, celles de
Barberousse qui ne cherchait que l'occasion de ramasser du butin, changèrent
cette neutralité en hostilité déclarée. La
flotte ottomane, forte de cent voiles, ravageait les côtes de la Pouille et
enlevait dix mille captifs, quand elle fut rappelée pour assiéger Corfou (septembre
1537). Après
huit jours de siège et quatre assauts infructueux livrés au fort San-Angelo,
le sultan, rebuté par la résistance de la place, renonça à l'emporter. Il se
vengea en s'emparant de Paxo et en incendiant Butrinto. Pendant que le
grand-vézir, assiégeait sans succès, pendant cinq mois, Nauplie de Romanie (1538), le Kapoudan-Pacha soumettait
les îles de l'Archipel, ravageait Candie et battait Doria à Preveza (septembre
1538). L'année
suivante, cent mille hommes étaient concentrés en Albanie pour fondre sur
l'Italie ; Barberousse, avec soixante-dix galères, débarquait près d'Otrante
: toutes ces forces attendaient les opérations du roi de France qui devait
envahir le Piémont et envoyer ses galères sur les côtes de la Pouille. Mais
l'Europe entière jetait l'anathème au roi très chrétien ; il n'osa passer
outre : il attendit, pour l'envahir, que les Turcs eussent évacué l'Italie ;
puis signa brusquement avec Charles-Quint la trêve de Nice (1538). Quoique mécontent, Suleyman ne
rompit pas l'alliance, il confirma même le hatti-chérif de 1536. La
lutte continua avec Venise et la maison d'Autriche, sur terre et sur mer. Du
côté des Vénitiens les succès se balancèrent : les Ottomans perdirent
Ostrovitch, Obrovatz, Scardona en Dalmatie, pendant que la flotte chrétienne
enlevait Castel-Novo. Mais
l'année suivante (1539),
Barberousse reprenait cette place. Venise sollicita la paix : outre toutes
les îles de l'Archipel, elle cédait Nauplie de Romanie et de Malvoisie ;
Urana et Wadin, en Dalmatie, et payait une indemnité de guerre de trois cent
mille ducats. La
peste vint faire diversion à la joie de ces triomphes (juillet 1539) ; entre autres victimes, elle
enleva le grand vézir Ayas-Pacha. Albanais d'origine[1], remarquable par la droiture et
la loyauté de son caractère, Ayas-Pacha n'avait qu'un défaut, si trop grande
passion pour les plaisirs. Le second vézir Lufti-Pacha lui succéda ;
« distingué par sa science, qualité fort rare chez un Albanais », beau-frère
du sultan, le nouveau ministre ne resta que deux ans au pouvoir. Ce fut sa
parenté avec le sultan qui causa sa chute. « Un
jour il avait ordonné qu'une mahométane surprise au milieu de ses débauches
fût mutilée à coups de rasoir... La barbarie de cet ordre révolta tous les
esprits. Lufti-Pacha était marié à une sultane, sœur de son maître. La
princesse indignée lui fit les reproches les plus vifs et les plus amers...
l'accabla d'injures, le traita d'impudent, de barbare, de tyran. Transporté
de colère, le ministre met la main sur une masse d'armes et se précipite sur
elle. Aux cris de la sultane, les filles esclaves et les eunuques préposés à
la garde volent à son secours... «
Suleyman blâma hautement la conduite de Lufti, ordonna sa séparation de la
sultane, le dépouilla de sa dignité et l'envoya en exil à Démotica[2]. » Le grand-vézir charma ses
loisirs en écrivant une histoire ottomane. En
Hongrie, les opérations avaient commencé dès 1537. Le général autrichien
Katzianer abandonna lâchement son armée ; mais le comte Louis de Lodron
soutint l'honneur des armes impériales, en se faisant tuer à la tête d'une
poignée de braves à Ezsek. Katzianer, jeté en prison, parvint à s'échapper,
chercha à se vendre au pacha de Bosnie, et périt égorgé au milieu d'un
festin, par ordre du comte Zriny de Szigeth, qu'il essayait d'entraîner dans
sa trahison. Raresch,
voïvode de Moldavie, se préparait à la révolte, à l'instigation de Ferdinand
; mais les Ottomans prirent les devants et Rabesch fut contraint de se
réfugier en Transylvanie. Son
frère Etienne fut mis à sa place et dut, entre autres conditions
d'investiture, apporter lui-même tous les deux ans à sa Hautesse le tribut de
la province (1538). Szapolya,
fatigué de cette lutte qu'il soutenait depuis douze ans contre Ferdinand,
était entré en accommodement avec son rival : par un traité secret, conclu à
Grossvardein, ils se partagèrent le pays. Szapolya mourut peu de temps après (1540), laissant un fils âgé de quinze
jours ; aussitôt les troupes autrichiennes assiègent dans Bude la veuve de
Szapolya, Isabelle, et s'emparent de Pesth, Vaczen, Wissegrad,
Stuhlweissembourg. A l'appel de la reine Isabelle, les armées ottomanes
s'ébranlent ; devant elles les impériaux se replient, évacuent Pesth et
lèvent le siège de Bude. Le 29 août (1541), le jeune Szapolya, à peine âgé d'un an, fut
présenté au sultan : profitant du désordre occasionné par cette cérémonie,
les janissaires s'introduisent dans la ville et, le lendemain, Bude était
devenue une ville musulmane, siège d'un pachalik. Pour excuser la violation
de ses serments, le sultan fit remettre à la veuve de Szapolya un diplôme
écrit en lettres d'or et d'azur, dans lequel il jurait, par le prophète, de
ne garder Bude que pendant la minorité du jeune roi, et de le mettre, dès
qu'il serait en âge, en possession du trône. Le lendemain arrivèrent deux
ambassadeurs autrichiens, le comte Nicolas de Salm et Sigismond de Herbestein
offrant un tribut annuel de cent mille florins en échange de la cession de la
Hongrie. Le sultan refusa de traiter sur ces bases : Ferdinand devait
restituer Stuhlweissembourg, Wissegrad, Gran et payer le tribut pour le
reste. Ces conditions étaient inacceptables : la lutte continua. Alliance de la France et de la Porte : Rinçon ; Paulin de la Garde ;
d'Aramont.
Rinçon,
resté à Constantinople on ne sait trop à quel titre, n'avait pas peu
contribué au maintien des bonnes relations entre la France et la Turquie ; il
s'était efforcé d'amoindrir dans l'esprit du sultan l'importance de la trêve
de Nice, et n'avait cessé de signaler au connétable de Montmorency et au roi
lui-même le danger de la paix intempestive conclue avec Charles-Quint.
François Ier, jouant maladroitement à la chevalerie vis-à-vis de son
adversaire, se laissa persuader d'écrire à Suleyman d'accorder une trêve à
l'empereur d'Allemagne (1539). Rinçon, qui possédait la confiance du sultan, répara
heureusement les fautes du roi et Suleyman répondit à François : «
Charles, roi d'Espagne, désire et recherche par votre médiation une trêve
auprès de ma Sublime-Porte.... Si le roi d'Espagne veut obtenir une trêve, et
que ce soit votre désir qu'il l'obtienne, je veux qu'il commence par mettre
en vos mains toutes les terres, provinces et forteresses qu'il vous a
enlevées. Lorsqu'il aura rempli cette condition, vous en donnerez avis à ma
Sublime-Porte et je ferai ce qu'il vous plaira. » François
ne tarda pas à reconnaître avec dépit qu'il avait été dupé par Charles-Quint
; la guerre recommença, et le sultan fut, de nouveau, l'objet des pressantes
sollicitations du roi de France. Celui-ci, poussé à bout, s'était résolu à
écraser son rival sous le poids des forces turques, dût la chrétienté être
livrée en pâture aux ravages des musulmans. Rinçon, qui avait apporté la
lettre du sultan, retourna à Constantinople chargé de demander que toute la
flotte ottomane fût mise directement aux ordres du roi et que les hostilités
recommençassent en Hongrie. Charles-Quint,
dans l'espoir de rompre l'alliance, en soulevant l'Europe contre elle, fit
assassiner Rinçon pour avoir les preuves de la trahison de son ennemi envers
la cause chrétienne. Ce fut un crime inutile : du Bellay, gouverneur français
du Piémont, avait gardé les instructions de Rinçon par devers lui. François
dénonça hautement cet attentat au droit des gens dans une lettre adressée à
la diète de Nuremberg et accusa l'empereur d'avoir fait fabriquer de faux
documents pour essayer d'excuser le crime qu'il avait ordonné. Cependant un
soldat de fortune, le capitaine Paulin, baron de la Garde et général des
galères, avait remplacé Rinçon et était venu à Bude apprendre au sultan
l'assassinat de Rinçon. La fureur de Suleyman fut telle qu'il voulait faire
immédiatement empaler les ambassadeurs autrichiens : il ne fallut rien moins,
pour les sauver, que l'intervention de l'envoyé français. L'inconstance
du roi de France avait donné à réfléchir au sultan, il était peu disposé à
accéder aux demandes de son allié. Paulin le suivit à Belgrade et fit plaider
sa cause par le vézir favori, Rustem-Pacha, par l'aga des janissaires, et
surtout par Barberousse. La destruction de la flotte espagnole devant Alger
avait porté le Kapoudan-Pacha au faîte de la gloire et de la renommée ; son
influence était prépondérante dans le conseil. Depuis longtemps il était
partisan de la France, et dans une campagne maritime il voyait une occasion
de cueillir de nouveaux lauriers et de ramasser un riche butin. Il faisait si
peu mystère de ses sympathies qu'il passait publiquement pour le chef du
parti français dans le Divan. Le grand-vézir demandait à l'ambassadeur de
Ferdinand des renseignements sur le traité conclu entre le roi de France et
le roi des Romains : « Interroge le grand amiral, » répondit l'envoyé en montrant
Barberousse. « Est-ce que je représente le roi de France ? » répondit
celui-ci en riant. Grâce à
ces puissants appuis, Paulin vit enfin sa négociation couronnée de succès (1541). Toutefois les promesses du
sultan ne se réalisèrent qu'en 1543, et Suleyman en annonça la nouvelle à son
allié par la lettre suivante : «
Gloire des princes de la religion de Jésus, tu sauras que sur la prière de
ton ministre Paulin, je lui ai accordé ma redoutable flotte équipée de tout
ce qui est nécessaire. J'ai ordonné à Khaïr-Eddin, mon Kapoudan-Pacha,
d'écouter tes intentions et de former ses entreprises à la ruine de ses
ennemis. Tu feras en sorte qu'après les avoir heureusement exécutées, mon
armée soit de retour avant la mauvaise saison. Prends garde que ton ennemi cc
ne te trompe, il ne se réduira jamais à faire la paix avec toi que lorsqu'il
reconnaîtra que tu es déterminé à lui faire continuellement la guerre. Que
Dieu bénisse ceux qui estiment mon amitié et sont protégés par mes armes
victorieuses ! » La
flotte ottomane, sous les ordres de Barberousse, forte de cent dix voiles et
portant quatorze mille hommes, opéra sa jonction avec l'escadre du comte
d'Enghien, composée de quarante galères montées par sept mille hommes. La
prise de Nice fut le seul résultat de cet immense armement ; la
mésintelligence éclata entre les alliés qui se séparèrent (1543). L'indignation de l'Europe
força, une seconde fois, François à signer la paix (1544). Deux ans après mourait
Barberousse. Pendant cette stérile campagne maritime, Suleyman envahissait la
Hongrie : Valpo, Siklos, Gran, Stuhlweissembourg, Wissegrad, Neograd, Wilika,
tombaient en son pouvoir (1543-1544). Mais la défaite du palatin Zriny à
Souska était compensée par la défaite et la mort d'Hussein-Pacha à Sella. Ferdinand
et Charles-Quint avaient besoin de la paix : de nouvelles négociations
s'ouvrirent qui se prolongèrent jusqu'en 1547. L'ambassadeur
de France, Gabriel d'Aramont, mit tout en œuvre pour les faire échouer ; il
annonçait au Divan que son maitre allait reprendre les armes ; il insistait
sur les embarras où la révolte des princes luthériens d'Allemagne avait
plongé l'empereur et sollicitait une nouvelle alliance effective. Suleyman
était disposé à souscrire aux projets du roi de France, il lui écrivit au
commencement de mai 1547 : « Nous
vous faisons savoir qu'à l'arrivée de votre ambassadeur, la saison était trop
avancée pour entreprendre une expédition et le temps trop court pour mettre
en mouvement notre très grande armée impériale contre l'ennemi... Néanmoins,
nous avons expédié une très forte armée sous le commandement de vaillants
capitaines dans une province appelée Zagrabie (Croatie), qui est une possession de
l'infortuné Ferdinand, et nous espérons que beaucoup de places et de villes y
seront conquises, au plus grand détriment de nos ennemis. Nous avions
également expédié au beïlerbey de Bude beaucoup de nos braves et célèbres
seigneurs et généraux, avec un grand nombre de nos esclaves sipahis et
janissaires, en lui ordonnant de réunir l'armée, de marcher contre les pays
les plus voisins de l'ennemi. Nous avons, en outre, et en tenant compte de la
saison, expédié une partie de notre flotte impériale qui, avec l'aide du Très
Haut, causera, nous l'espérons, de très grands dommages à nos ennemis.
Conformément à notre loyauté et à notre dignité impériale, nous ne cesserons
de chercher à ruiner et à anéantir les ennemis de toutes parts. « Quant
à la fidélité et à l'amitié qui règnent entre nous, nous les conserverons
sans y faillir, avec la même constance qu'au temps passé. » Quand
cette lettre arriva à la cour de France, le roi était mort depuis le 31 mars.
Cet événement rompit les pourparlers et hâta la conclusion du traité entre
l'Autriche et la Porte ; le 15 juin fut signée une trêve de cinq ans,
moyennant un tribut annuel de cinquante mille ducats que Ferdinand dut payer
pour la portion de la Hongrie qui lui appartenait encore. Martinuzzi, siège d'Erlau.
Libre
du côté de l'Europe, Suleyman tourna ses regards vers l'Asie. Les princes
musulmans de l'Inde sollicitaient ses secours contre les Portugais ; mais en
même temps arrivait à Constantinople le fils rebelle du schah de Perse,
Elkacib-Mirza, qui venait implorer la protection de la Porte. La guerre
contre la Perse fut aussitôt résolue, grâce à l'influence de Khouresm-Sultane,
qui espérait qu'en l'absence du sultan, son fils Sélim gouvernerait, et qui
voulait donner à son gendre, Rustem-Pacha, l'occasion de déployer ses talents
militaires (1548).
Le Kurdistan persan fut rapidement conquis, Van capitula, et le sultan entra
pour la seconde fois en vainqueur à Tebriz. Elkacib-Mirza s'avança jusqu'à
Ispahan ; mais, battu et pris par son frère Zohrab, il fut jeté en prison par
ordre du schah. La conquête d'une partie de la Géorgie termina la campagne (1549) ; les événements de Hongrie
allaient rappeler le sultan en Europe. Szapolya,
à son lit de mort, avait recommandé à la reine Isabelle le moine Georges
Martinuzzi. Intrigant et ambitieux, le conseiller d'Isabelle ne tarda pas à
nouer des relations secrètes avec Ferdinand. Il décida la reine à céder à son
compétiteur la Transylvanie et le banat de Temeswar, pendant qu'il trompait
Suleyman par de faux rapports. Les armées allemandes étaient en marche, une
insurrection nationale s'organisait, tandis que le sultan était plongé dans
une sécurité funeste. Un message d'Isabelle, trop tard éclairée, vint lui
apprendre la vérité ; aussitôt quatre-vingt mille hommes passent le Danube.
Mais la Transylvanie s'insurge aux prédications passionnées de Martinuzzi, à
qui la protection de Ferdinand avait fait obtenir du pape le chapeau de
cardinal (1549). Lippa
est emporté d'assaut, et le moine-cardinal monte le premier sur la brèche, le
crucifix au poing. Mais Martinuzzi visait plus haut : il voulait se faire
prince de Transylvanie et espérait y parvenir en dupant, tour à tour,
Ferdinand, Suleyman et Isabelle. Pour prévenir l'effet de ses intrigues,
Ferdinand le fit assassiner[3] (18 décembre 1551). L'année
suivante, le comte Castaldo surprit Szeggedin ; le Sandjak-Bey,
Michalogli-Khyzir-Bey, réfugié dans la citadelle, demanda des secours au
gouverneur de Bude, par le moyen de pigeons voyageurs. Ahmed-Pacha accourt,
et les vainqueurs, surpris à leur tour, sont taillés en pièces. Pour preuve
de sa victoire, il envoya à Constantinople cinq mille nez. A la suite de
cette victoire, Temeswar et tout le banat rentrent sous la domination
ottomane. Erasme
Teufel, baron de Gundendorf, est battu et pris avec quatre mille hommes à
Fulek, et Szolnok capitule, grâce à la lâcheté du gouverneur, Laurent Myari.
Pour terminer la campagne par un coup d'éclat, les généraux ottomans viennent
mettre le siège devant Erlau ; mais la ville, défendue par Etienne Doba et
Étienne Mertzkey, partagea, avec Vienne et Malte, la gloire d'avoir arrêté la
marche triomphale du croissant. Les
femmes combattirent sur la brèche, rivalisant d'intrépidité avec les plus
braves soldats ; sommé de se rendre, Dabo de Rouscka ne répondit qu'en
faisant placer sur les remparts, en vue de l'ennemi, un cercueil entre deux
lances, pour annoncer qu'il mourrait avant de se rendre. Après cinq mois de
siège et plusieurs assauts meurtriers, les assiégeants se retirèrent (1552). Alliance de la France et de la Porte : traité de 1553.
Cependant
Henri II continuait avec autant d'énergie que de persévérance la politique de
son père, basée sur l'alliance réciproque de la Porte et de la France : il ne
négligeait rien pour entretenir les bonnes relations entre les deux pays.
L'ambassadeur de France, d'Aramont, accompagna le sultan dans sa campagne de
Perse et le décida à reprendre Mehdidjé, dont Charles-Quint avait fait la
conquête en 1550. Les opérations de la flotte ottomane se bornèrent en 1551 à
la prise de Tripoli, tombée aux mains des chevaliers de Malte. L'influence de
d'Aramont était telle qu'il obtint la mise en liberté de tous les chevaliers
français, et fit destituer le vice-roi d'Alger, dont la place fut donnée à
Salah-Réis, « personnage d'autre sens et conduite que n'était le roi
d'Alger et qui a toujours montré affection au service du roi et désir de s'y
employer[4] ». En février 1553, par
l'entremise de Ferdinand Sanseverino, prince de Salerne, il arrêta les bases
d'une alliance offensive par mer entre le roi et le sultan, contre Charles V. En
échange du secours fourni par la flotte ottomane de 1551 à 1553, Henri II
s'engageait à payer trois cent mille pièces d'or et à laisser ses galères
avec la flotte turque « comme censées engagées en nantissement de la somme
précitée, jusqu'à ce que cette dernière soit payée à l'amiral de Suleyman. » (Article Ier.) Cette
stipulation exécutée, Suleyman fournirait soixante galères à trois rangs et
vingt-cinq bâtiments corsaires, dans l'espace de quatre mois successifs. (Article 2.) Si le
roi de France voulait employer la flotte hors de la mer de Toscane, il devait
payer au sultan cent cinquante mille pièces d'or. (Article 3.) Tous
les bâtiments ennemis capturés par la flotte ottomane appartiendront au
sultan. (Article
4.) En
vertu du traité de 1535, entre François Ier et Suleyman, toutes les places
conquises seront remises au roi de France, mais les habitants et leurs biens
deviendront la propriété des Turcs. (Article 5.) Môme
clause que la précédente si la flotte ottomane opère dans la mer de Toscane,
sauf qu'elle servira le roi de France sans solde. (Article 6.) L'amiral
ottoman est autorisé à saccager tous les pays appartenant à Charles V
d'Autriche et à enlever autant d'esclaves qu'il lui plaira. (Article 7.) En cas
où le sultan obtiendrait la possession d'une des quatre villes de la Pouille,
avec son château, selon la promesse du prince de Salerne, Ferdinand
Sanseverino, le sultan restituerait à Henri II les trois cent mille pièces
d'or stipulées à l'article Ier (Article 8.) Le
sultan livrera trente galères et leurs rameurs sans aucune rançon, ainsi que
les canons, les provisions et tout le matériel et payera au prince de
Salerne, proscrit dans sa patrie, dix mille pièces d'or. (Article 9.) La
flotte ottomane, sous les ordres de Torghoud, rallia la flotte française du
baron de la Garde. Après avoir ravagé la Calabre et la Sicile, les deux
amiraux débarquèrent en Corse et vinrent mettre le siège devant Bastia,
possession des Génois, alliés de Charles V. Presque toutes les villes de la
côte tombèrent au pouvoir des alliés ; mais des dissensions violentes ne
tardèrent pas à éclater, causées par les articles 5, 6 et 7 du traité. Les
Turcs en réclamaient la stricte application ; les Français, au contraire,
exigeaient qu'on respectât la religion, les habitants, les propriétés. Les
deux flottes se séparèrent et la Corse fut évacuée. Torghoud
fut sévèrement réprimandé par le sultan, et en 1555 l'envoyé de France,
Codignac, obtenait que le Kapoudan-Pacha Piale prît la mer avec soixante-dix
galères pour se joindre à celles du roi. Quelques mois plus tard, Henri If
s'adressait directement à Suleyman pour obtenir que la flotte ottomane fît
une campagne d'hiver contre les possessions espagnoles. Le
manque d'entente entre le Kapoudan-Pacha et le baron de Saint-Blancart, les
coups de vent et les tempêtes rendirent stérile ce déploiement de forces. Les
Turcs n'étaient pas des alliés toujours dociles ; au lieu de combiner leurs
opérations avec les amiraux français, ils ne songeaient souvent qu'à piller
et à remplir leurs vaisseaux des dépouilles de tous les endroits où ils
touchaient. Henri II ne pouvait retenir son mécontentement ; il mandait à son
ambassadeur à Constantinople que d'après la conduite des capitaines turcs : « L'on
estime maintenant, par toute la chrétienté, que l'amitié et l'intelligence
d'entre le Grand Seigneur et nos principaux ennemis est plus grande qu'elle
ne fut jamais entre nous deux, et qu'au lieu de m'avoir été envoyé par le
Grand Seigneur sa dite armée pour favoriser mes affaires, ç'a été, tout au
contraire, pour les défavoriser... Mais je n'en veux ni dois imputer la faute
qu'à ses ministres, qui ont toujours préféré leurs intérêts particuliers à
l'honneur et grandeur de leur maître[5]. » La paix
de Cateau-Cambrésis, signée entre Henri II et Philippe II, changea le
caractère de 1 alliance franco-turque. D'active et militante, elle devint en
quelque sorte platonique et les rois de France tournèrent tous leurs soins
vers les intérêts du commerce et la protection des catholiques d'Orient. En
effet, l'alliance était moins utile aux deux partis. La France l'avait faite
pour résister à la maison d'Autriche et l'abattre ; son but était en partie
atteint. La Turquie l'avait faite pour envahir plus facilement la chrétienté
et nulle part elle n'avait réussi ; la Hongrie, l'Italie, l'Espagne lui
avaient opposé des barrières qu'elle n'avait pu franchir. Du reste les idées
politiques de Suleyman disparurent pour ainsi dire avec lui ; ses successeurs
plongés dans l'apathie et la mollesse se soucièrent peu de ce qui se passait
dans les pays étrangers. Quant aux fils de Henri II, ils suivirent la
politique de leur père et de leur aïeul ; mais les guerres de religion qui
remplirent leurs règnes ne leur laissèrent pas le loisir de conserver à
l'alliance son caractère primitif. Mort de Mustapha. Révolte et mort de Bayezid.
La
guerre s'était rallumée en Asie : Schah-Thamasp battait Iskender-Pacha et
s'emparait d'Ardjich et d'Akhlat. Affaibli par l'âge et les fatigues de onze
campagnes, le sultan confia la direction des opérations au grand-vézir,
Rustem-Pacha. La
protection de Khouresm-Sultane avait poussé Rustem au pinacle ; il dut payer
son élévation par une infamie. D'une avidité et d'une avarice insatiables, il
ne considérait comme utile que ce qui rapportait de l'argent. Sombre et
sévère, rude de manières et de langage, il passait pour n'avoir jamais ri ;
chaque mot qu'il prononçait était un ordre. Pour
donner le trône au fils de la favorite, il fallait supprimer ses frères aînés
: Rustem-Pacha se chargea de la besogne. Un message du grand -vézir prévient
le sultan que le prince Mustapha tient des propos séditieux et cherche à
séduire les janissaires. La valeur et la générosité du jeune prince le
faisaient adorer des soldats, tandis que la protection qu'il accordait aux
lettres l'avait rendu cher aux savants et aux poètes. Prévenu déjà par les
insinuations calculées et perfides de sa femme, le sultan croit aveuglément
le rapport mensonger de son favori : il se hâte de passer en Asie et va
prendre le commandement de l'armée. Le 21 septembre 1553, le prince Mustapha
se rend au camp : accueilli avec de grands honneurs, il est conduit, en
grande pompe, à l'audience du sultan. Mais en entrant sous la tente
impériale, il est reçu par sept muets, armés du lacet fatal ; le malheureux
expire en appelant en vain son père, qui, caché derrière une tapisserie,
assistait, impassible, à cette horrible scène. Le fils de Mustapha, resté à
Brousse, est poignardé dans les bras de sa mère. Le
jeune prince fut pleuré dans tout l'empire ; bon, juste, protecteur éclairé
des sciences et de la poésie, il avait conquis l'affection du peuple, des
soldats et des savants. Sous le pseudonyme de Moukhlessi, il a lui-même
composé quelques ghazèles, un commentaire sur les traditions de Boukharie,
une exégèse du Koran et des ouvrages grammaticaux. Yahja déplora la fin
tragique du jeune prince dans une élégie qui devint bientôt célèbre et dont
les vers furent dans toutes les bouches. Dans l'emportement de sa douleur, il
s'écriait : « Rustem nous a fait le chagrin de voir encore Suleyman assis sur
le trône ; le chéïtan (diable) doit-il encore vivre longtemps ! » La mort
de Sultan-Djihanghir est la preuve la meilleure de l'amour qu'avait su
inspirer Mustapha. Tendrement attaché à son frère, Djihanghir ne put résister
à l'accablement que lui causa son trépas : il tomba dans une profonde
mélancolie, et, malgré tous les secours, ne tarda pas à rejoindre dans la
tombe celui dont la vie était indispensable à son existence. D'après une
autre version, Djihanghir se serait poignardé en présence de son père, après
lui avoir énergiquement reproché le meurtre de son frère[6]. Les
soldats indignés se soulevèrent, et les janissaires exigèrent la destitution
du grand-vézir. Après
cette tragédie sanglante, l'armée se mit en marche : les opérations se
bornèrent à des ravages dans le Chirvan et la paix fut signée le 29 mai (1555). Khouresm-Sultane poursuivait
ses menées ténébreuses ; elle arracha au vieux souverain l'ordre de faire
mourir Ahmed-Pacha, qui avait remplacé son gendre, dans le poste de
grand-vézir, et Rustem reprit le sceau. Quelque temps après, cette femme, le
mauvais génie de Suleyman, le véritable meurtrier du prince Mustapha, des
vézirs Ibrahim et Ahmed, descendait dans la tombe. Après
le siège d'Erlau, un armistice de six mois avait été signé entre les Ottomans
et les Hongrois ; mal observé de part et d'autre, il ne tarda pas à être
rompu et les hostilités reprirent avec fureur, grâce à l'animosité haineuse
des deux peuples. Khadim-Ali-Pacha
entra dans Szigeth, mais ne put réduire la citadelle ; contraint d'abandonner
la ville, il rencontra sur les bords de la Rinya l'armée du palatin Thomas
Nadasdy, qui lui fit éprouver une défaite complète. Pendant que les Hongrois
s'emparent de Babocza et de Korothna, les Turcs ravagent tout le pays situé
entre la Kulpa et l'Una, surprennent Tata et s'emparent de Szikszo, malgré
une défaite essuyée à Kafa (1558). Les négociations n'avaient pas cessé, pendant toute cette
lutte, mais les efforts de Busbée, 'ambassadeur de Ferdinand, n'aboutirent
qu'à une nouvelle trêve de six mois qui fut due, surtout, aux embarras
suscités au sultan par la révolte de son fils Bayezid. Cette
révolte fut le résultat d'une trame odieuse ourdie entre Sélim et
Lala-Mustapha, précepteur de Bayezid. Créature d'Ahmed-Pacha, Lala-Mustapha
s'était attiré la haine de Rustem, qui, pour le perdre, le nomma gouverneur
de la maison de Sélim. Jusqu'alors dévoué à. Bayezid, Mustapha n'hésita pas à
trahir son ancien maître pour assurer sa fortune future ; il résolut de se
servir de ses relations avec lui pour le perdre. Il représenta à Sélim que
Rustem, depuis la mort de Khouresm-Sultane, ne manquait aucune occasion de le
desservir dans l'esprit de son père, le grand-vézir voulant assurer le trône
à Bayezid, seul capable, prétendait-il, de gouverner l'empire Sélim lui donna
carte blanche pour agir. Aussitôt, Mustapha écrit à Bayezid pour l'exciter à
la révolte ; sur ses conseils, le prince envoya à son frère aîné un jupon, un
bonnet et une quenouille. Sélim remit le tout à Suleyman, qui adressa de
sévères remontrances à Bayezid. Mustapha fit tuer les messagers et brûler les
lettres, tandis que Sélim portait cette nouvelle au sultan et chargeait son
frère de cet attentat. Irrité du mépris de ses ordres, Suleyman donna l'ordre
à Bayezid de quitter son gouvernement de Karamanie. Le prince refusa et leva
une armée de vingt mille hommes. Complètement battu à Koniéh, il sa réfugia à
Amassia, avec son fils Orkhan (30 mai 1559). De là, il envoya à son père
une lettre touchante, implorant grâce pour lui et ses quatre fils, au nom de
son repentir sincère. Mais ses messagers tombèrent entre les mains des agents
secrets de Lala-Mustapha, et ne reparurent plus[7]. Ne recevant pas de réponse,
Bayezid se dirigea vers la frontière de Perse, avec douze mille hommes, pour
y chercher un asile. Le beïlerbey d'Erzeroum, Ayas-Pacha, qui osa donner une
marque de sympathie au fugitif, paya de sa tête sa noble action. Le
schah de Perse accueillit magnifiquement le prince ottoman et le combla de
protestations d'amitié. Sous prétexte de lui épargner la charge de leur
entretien, ses troupes furent disséminées, de telle façon que Bayezid fût à
la discrétion complète de son hôte. Schah-Tahmasp n'eut plus dès lors qu'une
pensée, battre monnaie avec celui qui s'était confié à sa foi et tirer le
meilleur profit possible de cette infamie. « La
correspondance de Suleyman et de Sélim avec Tahmasp nous montre les premiers
acharnés à la mort d'un fils et d'un frère, et le second vendant bassement la
vie de son hôte. Les annales de la Porte ottomane ne fournissent aucun autre
exemple d'un échange de messagers et de dépêches aussi fréquents, et
l'histoire des autres nations ne nous présente nulle part des négociations
aussi formellement et solennellement conduites pour obtenir la violation des
droits de l'hospitalité et l'assassinat d'un parent[8]. » A la
trahison, Tahmasp joignit l'hypocrisie ; il avait juré à Bayezid de ne pas le
livrer à son père : il tint parole ; il le livra aux sicaires de son frère ;
Bayezid périt avec ses quatre fils (28 novembre 1561). L'indignation
publique vengea la morale et l'honneur foulés aux pieds : « Le peuple, dit
Petchevi, proférait mille injures contre les ambassadeurs et mille
imprécations contre le schah. » Mais les criminels ont la conscience large.
Qu'était-ce que la vie d'un homme ? surtout quand sa mort rapportait quatre
cent mille pièces d'or. Quatre cent mille pièces d'or, ce n'était pas trop
pour la mort d'un fils : Suleyman et Sélim payèrent, et la Perse et la
Turquie fraternisèrent, Un cinquième fils de Bayezid, âgé seulement de trois
ans, fut étranglé à Brousse par ordre de son grand-père. Rustem -Pacha était
mort sans avoir pu sauver Bayezid ; son successeur, Ali-Pacha, affable,
généreux, populaire, traita avec bonté les envoyés autrichiens et signa, au
mois de juin 1562, une paix de huit années sur le pied du statu quo. Mais
toutes ces trêves et tous ces traités étaient illusoires : la guerre ne
cessait jamais sur les frontières, et les bords du Danube et de la Drave
étaient le théâtre de combats continuels et acharnés. Un aventurier, nommé
Jean Basilicas, soutenu en secret par Ferdinand, parvint à s'emparer de la
Moldavie et acheta, à prix d'or, l'investiture de la Porte (1563). Une révolte des boyards mit
fin à son règne éphémère et rappela l'ancien voïvode, Alexandre. Siège de malte (1565) et de Szigeth
(1566). Mort de Suleyman (1566).
La paix
avec la Hongrie, toute précaire qu'elle était, permit au sultan d'imprimer
une impulsion plus vive aux opérations navales. Le Kapoudan-Pacha, Piale ;
Salih-Bey, beylerbey d'Alger ; et Dragut, beylerbey de Tripoli, tenaient en
échec les forces maritimes de l'Espagne. Pour dominer sans conteste dans la
Méditerranée, la conquête de Malte fut résolue. Le 11 avril 1565, le
Kapoudan-Pacha mit à la voile avec cent quatre-vingts navires, et le 20 mai
suivant, vingt mille hommes débarquèrent dans l'île et ouvrirent le feu
contre le fort Saint-Elme. Dès le premier jour, Dragut ordonna un assaut où
il fut tué par un boulet. Après un mois de luttes meurtrières, le fort
Saint-Elme tomba au pouvoir des assaillants. Le sérasker Mustapha-Pacha, à la
vue des pertes énormes dont il avait payé une conquête si peu importante, ne
put s'empêcher de dire : « Si
le fils nous a coûté si cher, par quel sacrifice faudra-t-il acheter le
père ! » Pour intimider la garnison, il fit écarteler les
prisonniers et clouer leurs membres sur des planches en croix, qui furent
lancées au pied des murailles. Le grand-maître, Pierre de Lavalette, répondit
par le massacre des prisonniers ottomans et chargea ses canons de leurs têtes
qu'il renvoya ainsi aux assiégeants. Sommé de se rendre, l'intrépide
chevalier répondit à l'envoyé du pacha, en lui montrant les fossés : « Ceci
est le seul terrain que je puisse céder à ton maître pour qu'il vienne le
remplir de cadavres de Janissaires. » Le 11 septembre, après avoir perdu
vingt mille hommes, le Kapoudan-Pacha se rembarqua. La guerre avait déjà
recommencé avec la Hongrie. Ferdinand était mort (1564) et son fils Maximilien ne
demandait pas mieux que de renouveler la trêve ; mais Étienne Szapolya
envahit subitement le territoire autrichien et surprit Szathmar. Maximilien
répondit en enlevant Tokaï. Pendant cette double infraction à la trêve, le
grand-vézir Ali-Pacha mourut (1565). Son successeur Mohammed-Sokkolovitch, slave de Bosnie, ne
respirait que la guerre : aussitôt les hostilités s'ouvrirent. La Croatie et
la Transylvanie furent envahies, mais le gouverneur de Bude, Arslan-Bey,
pressé de combattre, éprouva un désastre devant Palota où il fut battu par le
comte Eck de Salm (1566). Le 29
juin, Suleyman reçut à Schabatz, en audience solennelle, le jeune Étienne
Szapolya, l'accueillit avec affection, lui rendit le territoire entre la
Theiss et la frontière de Transylvanie, lui promettant de ne pas quitter la
Hongrie avant de lui en avoir assuré la possession. L'armée
se dirigeait sur Erlau, quand la nouvelle de la mort de Muhammed-Bey,
sandjak-bey de Tirhala, battu et tué par le comte Nicolas Zriny, palatin de
Szigeth, modifia le plan de campagne et poussa le sultan à mettre le siège
devant Szigeth. Décidé à combattre jusqu'à la mort, le comte Zriny mit dans
sa défense une pompe digne de la magnificence et du faste que déployait
Suleyman dans ses expéditions. « Trois cents chambellans (kapidjibachis) à cheval précédaient l'élite de
l'armée, c'est-à-dire douze mille Janissaires, armés de sabres et de lances,
portant sur leur dos une longue arquebuse ; trois queues de cheval flottaient
en avant des bannières rouges des Janissaires. Enfin sept étendards rayés
d'or et sept queues de cheval annonçaient l'approche de la majesté du
Padischah. Cent trompettes ayant leurs instruments retenus à leur cou par une
chaîne d'or et cent tambours faisaient retentir l'air de sons guerriers.
Venaient ensuite quatre cents archers ou gardes du corps (solaks) dont les chefs marchaient
immédiatement à côté de l'étrier du sultan ; ils étaient coiffés de bonnets
de feutre surmontés de plumes de héron, avaient la taille prise dans des
ceintures de soie et portaient des carquois richement travaillés et incrustés
d'or. En dehors du cercle que les solaks formaient autour du sultan, cent
cinquante tschaouchs, conduits par le tschaouch-bachi ou grand maréchal,
faisaient résonner leurs longues cannes d'argent auxquelles étaient
suspendues de petites chaînes de même métal, et ils mêlaient à ce cliquetis
les cris redoublés : Qu'il vive longtemps ! Dans l'intérieur des rangs
des solaks étaient les soixante-dix peïks (gardes du
corps armés de lances)
portant des casques et des lances d'or et vêtus des plus riches étoffes ; au
milieu d'eux le sultan montait un cheval superbe, et Sa Majesté, pour nous
servir de l'expression de l'historien ottoman, se trouvait voilée sous les
plumes flottantes des solaks comme le soleil qui darde ses rayons à
travers de légers nuages[9]. » Les
remparts de Szigeth furent couverts de draperies rouges et la tour principale
revêtue de plaques d'étain brillantes comme de l'argent ; les canons de la
forteresse saluèrent le sultan, à. son arrivée. Au bout de quatorze jours,
les ouvrages avancés étaient tombés ; les assiégés, abandonnant la ville
après l'avoir incendiée, se retranchèrent dans la citadelle et opposèrent une
résistance opiniâtre. Après quatre mois de siège, les Ottomans n'avaient pas
fait de progrès sensibles et, le 5 septembre, Suleyman, depuis longtemps
malade, mourait, se plaignant de n'entendre pas résonner le gros tambour de
la victoire. Pour éviter le découragement qui s'emparerait de l'armée, si
elle apprenait la mort de son glorieux empereur, Mohammed Sokkolovitch cacha
avec soin la catastrophe et de prétendues lettres du sultan furent lues aux
soldats pour enflammer leur courage. Enfin, le 8 septembre, il ne restait
plus aux assiégés que la grosse tour dont ils avaient fait le magasin à
poudre ; tout espoir de salut était perdu : Zriny revêtit alors un vêtement
de soie, prit sur lui les clefs de la forteresse et cent ducats : « Tant que
ce bras pourra frapper, dit-il, nul ne m'arrachera ces clefs ni cet or. » Il
s'arma du plus ancien des quatre sabres d'honneur qu'il avait gagnés,
ajoutant : « C'est avec cette arme que j'ai acquis mes premiers honneurs et
ma première gloire ; c'est avec elle que je veux paraître devant le trône de
l'Éternel pour y entendre mon jugement. » Après
une courte harangue aux six cents braves qui lui restent, il donne l'ordre
d'ouvrir la porte ; au moment où les Janissaires s'avancent, un énorme canon
leur envoie une décharge de mitraille, à bout portant. Au milieu de la fumée,
le palatin, précédé de son porte-bannière et suivi d'un écuyer, s'élance au
plus épais des rangs ennemis malgré des prodiges de valeur, il est pris
vivant et décapité sur la bouche d'un canon. Ivres de fureur, les Janissaires
se précipitent dans la citadelle, massacrant tout, déchiquetant les femmes et
les enfants ; tout à coup la tour minée saute avec un fracas épouvantable,
engloutissant trois mille Ottomans sous ses décombres. Pendant
trois semaines encore la mort du sultan fut cachée et le vézir dirigea les
affaires jusqu'au moment où l'héritier du trône eût eu le temps d'arriver de
Kutahié à Constantinople. Suleyman est sans contredit le souverain le plus
remarquable qu'ait produit la race d'Osman ; s'il se laissa dominer par sa
femme favorite Roxelane, s'il sacrifia à cet amour aveugle le plus ferme
soutien de son empire, le grand-vézir Ibrahim, et jusqu'à ses propres fils,
s'il montra « tantôt une indulgence qui dégénérait en faiblesse, tantôt une
sévérité qui s'exagérait jusqu'à la cruauté[10] », ces fautes ne sauraient
faire oublier ses qualités hors ligne, qui font du siècle de ce prince le
grand siècle de l'empire ottoman, « son esprit élevé et entreprenant, son
courage héroïque, sa stricte observance des lois de l'islamisme qu'il sut
unir à tant de tolérance, son esprit d'ordre et d'économie qui s'alliait à
tant de magnificence et de grandeur, son amour éclairé des sciences et la
protection qu'il accordait libéralement aux savants[11]. » Les lettres et les arts.
Par
l'éclat incomparable qu'il jeta dans les arts et dans la littérature comme
dans la guerre, le règne du grand empereur ne peut se comparer qu'au règne de
Louis XIV ; il a de plus cet avantage d'avoir fini comme il avait commencé,
dans toute l'ivresse du triomphe. Jamais la Turquie n'a produit à la fois
tant d'hommes distingués : les grands-vézirs Ibrahim, Rustem et Sokkoli ; les
amiraux Khaïr-Eddin-Barberousse, Torghoud, Dragut et Piale ; les séraskers
Ferhad, Arslan, Haniza, Mikalogli ; les secrétaires d'État Djelal-Zade et
Muhammed-Egri-Abdi ; les jurisconsultes Ebou-Sououd et Kemal-Pacha-Zadé ; le
grand philologue Sourouri et le mollah Ibrahim de Haleb, rehaussèrent par
leurs talents la gloire de leur maître. Les
lettres ne fournissent pas un moins nombreux contingent de célébrités.
Abdul-Baki (immortel),
le plus grand poète lyrique de l'empire ottoman est placé sur le même rang
que Motenebbi et Hafiz dans la langue persane et arabe. Suleyman l'honora
comme le plus bel ornement de son règne si riche en grands hommes, et, poète
lui-même, lui adressa une pièce de vers où d l'appelait le premier poète des
Osmanlys et lui prédisait, avec jus ; tosse, la durée de sa gloire.
Yahya-Bey, l'apologiste du malheureux Mustapha, qui, dans sa jeunesse, avait
été enlevé pour faire partie des Janissaires, composa des poèmes romantiques
et un livre de morale. Suleyman
ne lui garda pas rancune et, après la mort de Rustem, lui donna, à titre de
pension, un fief du revenu de vingt-sept mille aspres. Kihali (le riche en
imagination) mérita
son surnom par la richesse de ses images et la couleur brillante de ses
descriptions. Fouzouli, qui chanta l'opium et les boissons enivrantes ;
Rewani, le premier poète didactique ottoman ; Samiï, aussi bon poète que bon
prosateur, occupent la première place parmi les cent écrivains remarquables
que signalent les biographes, et qui chantèrent les exploits du
Grand-Seigneur. Sous son règne s'élevèrent les mosquées de Suleymanié, le
chef-d'œuvre de l'architecture turque ; de Sélimiyé, construite sur le
tombeau de Sélim Ier ; celles des princes Mahommed et Djihanghir, à
Galata ; de la sultane Khassaki, sur le marché aux femmes. Un aqueduc fut
construit pour amener l'eau dans la ville et alimenter quarante fontaines ;
l'aqueduc de Justinien fut réparé et embelli ; un pont en pierre construit à
Tschekmedjé. « Une description détaillée de tous les édifices bâtis par le
prince ottoman fournirait matière à un ouvrage aussi étendu que celui de
Procope, qui a décrit en six chapitres les monuments élevés par Justinien ;
comme Procope, l'auteur de cet ouvrage pourrait s'épuiser en louanges à
l'aspect des mosquées de la capitale et des provinces, des aqueducs, des
ponts, des fortifications et des nombreuses fondations pieuses dont Suleyman
dota l'empire[12]. » Outre la gloire militaire
attestée par ses conquêtes et ses victoires, Suleyman mérite au plus haut
degré celle de législateur : c'est surtout à ce point de vue qu'il est
célèbre chez les Ottomans, qui ne le désignent que sous le nom de
Suleyman-el-Kanouni, le législateur. Institutions de Suleyman.
Examinons
rapidement par quelles institutions Suleyman compléta l'œuvre de Mohammed II. Le
corps sacré des ulémas fut l'objet de sa plus vive sollicitude ; leurs
privilèges furent augmentés et leurs attributions étendues. La
juridiction des trois régences d'Afrique fut dévolue au Sadr-Roum qui la
conserva jusqu'au règne de Mahmoud Ier, où pour des raisons politiques et
religieuses le prince rendit aux régences, sur leur réclamation, cette
prérogative. Le Sadr-Roum exerça également la même autorité sur tous les
kadis de la Crimée, droit qui fut même confirmé après la conquête de la
Crimée, par les Russes, dans la convention d'Aïnaly-Cavak (1779). Mais l'innovation la plus
importante fut l'extension du pouvoir du Scheïkh-ul-Islam. Depuis
Mohammed II l'habileté et les talents des différents muftis avaient maintenu
les droits de cette place et l'avaient chaque jour relevée par de nouvelles
prérogatives ; Tschimy-Zade-Mohammed-Effendi acheva de faire de cette dignité
l'égale du grand-Vézirat. Suleyman lui accorda une juridiction absolue sur
tout le corps des ulémas, et le Scheïkh-ul-Islam, jusqu'alors obligé de céder
le pas aux Kazi-Askers et au Khodja, devint le chef absolu de la hiérarchie
des ulémas. Quoique le premier de tous les ministres de la religion il
n'exerce de fonctions sacerdotales qu'à l'égard de la personne du sultan.
C'est lui qui ; assisté du grand-vézir et du Nakib-ul-Eschraf, procède à
l'avènement d'un nouveau souverain dans la cérémonie du sabre ; c'est lui
qui, à la mort du souverain, fait les fonctions d'Imâm, dans la prière
funèbre. Chef de
la magistrature, le grand mufti n'a pas de tribunal, et quand il examine une
cause, il ne prononce pas à titre de juge, mais d'arbitre suprême. « Les
lois sont à proprement parler la seule partie du Scheïkh-ul-Islam. Il en est
le premier oracle. Comme elles sont théocratiques et qu'elles embrassent la
religion et la doctrine, le gouvernement civil, politique et militaire, on
peut juger de son influence sur l'administration générale de l'empire. » « Le
Scheïkh-ul-Islam et le grand-vézir sont les deux premiers personnages de
l'empire, comme étant les vicaires et les représentants du souverain, l'un
pour le temporel, l'autre pour le spirituel[13]. » Le Scheïkh-ul-Islam a quatre
sous-ordres principaux : le Scheïkh-ul-Islam Siehayassy, le Telkhissidji, le
Mektoubdji et le Fetwa-Enimy. Le
premier est le bras droit du mufti pour la partie politique et économique ; à
ses soins est confiée l'administration des biens vakoufs. Le
second est son agent auprès du gouvernement, son appellation vient des
mémoires (Telkiss) qu'il présente au nom de son
maître. Le Mektoubdji dirige la chancellerie ; c'est à lui qu'incombe la
fonction d'expédier les brevets, les diplômes, et tous les mandements qui
doivent émaner du chef suprême de la loi. Le
Fetwa-Enimy veille à ce que les fetwas soient rédigés dans la forme légale et
dans les termes voulus. Jusqu'au règne de Suleyman, les muftis délivraient
les fetwas de leurs propres mains ; à partir de cette époque, ils se
reposèrent de ce soin sur le Fetwa-Enimy. Le gouvernement seul a droit de le
consulter sur tout ce qui concerne l'administration ; « s'agit-il de la paix,
de la guerre, d'un nouveau règlement politique, d'une loi militaire, de la
punition d'un ministre ou d'un officier public, etc., le Ministère consulte
le mufti et demande son fetwa. Mais bien souvent, avant d'en venir à cette formalité,
il discute l'affaire, non seulement avec lui, mais avec les principaux
ulémas. Il ne suffit pas de s'assurer de la légitimité d'une entreprise, de
la trouver conforme à l'esprit de la loi, il faut encore avoir le vœu de ce
corps, mais surtout celui de son chef, sur la nécessité, l'utilité ou les
avantages que l'on peut s'en promettre[14]. » Rien
n'oblige, du reste, le Sultan à se munir d'un de ces fetwas pour ce qui
concernel'administration publique ; mais la faiblesse des uns, la religion
des autres, ou une adroite politique, les porte presque toujours à faire
cette démarche. Quelques princes d'un grand caractère, tels que Murad IV et
Mahmoud II, méprisant ces considérations, négligèrent ces formalités, et
dédaignèrent les conseils et les lumières des gens de loi et de leur chef. Suleyman
exempta les ulémas de toute taxe et de toute imposition publique, et leur
accorda le privilège de ne pas être soumis à la loi arbitraire de la
confiscation. Les peines infamantes ne purent les atteindre ; la prison et
l'exil furent généralement les seules punitions auxquelles ils fussent soumis
; si la peine de mort était prononcée contre l'un d'eux, le condamné devait
être pilé dans un mortier. « On ne sent pas trop le plaisir qu'il y a d'être
traité d'une façon aussi distinguée, mais on s'aperçoit aisément que les
exemples d'un supplice aussi horrible doivent avoir été d'autant plus rares
que les gens de loi avaient plus d'intérêt à ne pas les laisser se multiplier[15]. » L'argent
est le nerf de la guerre : aussi Suleyman accorda-t-il une attention toute
spéciale à la question financière. Rustem
fut le premier grand-vézir qui soumit les gouverneurs à des taxes
proportionnées aux revenus de leurs provinces, et qui éleva à trois mille la
somme de cinq cents ducats fixée par Mahmoud II, pour l'élection du
patriarche grec. D'après
la loi de l'islam, le sol appartient à Dieu et par suite au sultan, son
mandataire ; cependant les terres sont partagées en trois catégories : 1° les
terres conquises par l'épée, qui ne payent que la dîme ; 2° les terres
laissées aux vaincus, aux rajas, soumises à la dîme et au kharadj ; 3° les
terres données par le souverain, à titre de récompense militaire,
c'est-à-dire les timars et les ziamets. L'Égypte
avait une organisation spéciale : au lieu de timars et de ziamets, c'étaient
des fermes concédées, à titre viager, transmises héréditairement, à condition
d'une investiture nouvelle donnée au nouveau propriétaire. Les fermiers (moultezim) levaient sur les fellahs la
dîme et l'impôt, dont ils versaient une partie au Trésor : cette contribution
pécuniaire remplaçait le service militaire dont ils étaient exempts. C'était
le mécanisme qui fonctionnait sous les mamelucks ; Sélim l'avait laissé
subsister. Les moultezims, d'après ce système, avaient intérêt à pressurer
leurs paysans ; mais l'oppression amena la résistance, et l'emploi de la
force devint si nécessaire et indispensable, que les chefs militaires purent
seuls tenir les fermages. L'hérédité s'établit alors peu à peu, et en 1798
elle était complète. Le
kanouni-raya énumère les redevances du sujet envers son feudataire : impôt
foncier ; taxe des célibataires ; droit de fiançailles ; droit sur les
moutons et sur les pâturages ; droit d'hivernage, droits sur les abeilles,
les moulins ; sur le tabac, les épices et les esclaves. L'impôt est divisé en
deux catégories : l'impôt légal, déterminé par la loi fondamentale de
l'islamisme, le Koran ; l'impôt arbitraire, institué par ordonnance
administrative (kanoum).
L'impôt qui n'est réglé ni par le Koran ni par le kanoum s'appelle anani
(exaction). L'impôt légal comprend : la
capitation, la dîme, l'impôt foncier et l'impôt sur les produits ; leur nom
générique est kharadj. L'impôt arbitraire comprend les taxes, les amendes,
les douanes, et les droits proprement dits. Les taxes se divisent en taxes
sur les personnes et taxes sur les choses ; à la première catégorie
appartiennent les taxes des célibataires, des fiançailles, du mariage ; à la
seconde, les droits de justice et les épices. Les droits de douane se divisent
en droits d'exportation, d'importation, de transit, de péage. Les droits
proprement dits sont ceux d'emmagasinage, de balance, de timbre. Enfin sous
la rubrique d'innovations, le gouvernement se gardait le droit d'émettre tel
impôt qu'il lui plairait. La dîme
et le kharadj furent régularisés et les impôts arbitraires sur les mariages,
les marchandises, les changes, etc., réglementés. Les
propriétaires des timars et des ziamets, tout en ne payant aucune redevance
au trésor, levaient sur leurs paysans des fermages, un impôt territorial et
une dîme qui excédait la plupart du temps le dixième des produits. Suleyman
abaissa et régularisa les taxes levées par les possesseurs de fiefs sur les
malheureux raïas et s'attacha à conserver à ces fiefs leur nature précaire et
révocable au gré du souverain. Les
gouverneurs de provinces perdirent le droit de donner l'investiture des
grands fiefs : à la Porte seule était réservé le droit de concéder les
ziamets. Pour posséder un timar, il fallut être fils de timariot. Si le
possesseur d'un ziamet de vingt mille à cinquante mille aspres laissait
plusieurs enfants, ceux-ci ne pouvaient recevoir d'abord qu'un timar. La
valeur était fixée comme il suit quatre à six mille aspres pour deux fils
dont le père était mort en campagne ; sinon, cinq mille aspres pour deux
fils, et quatre mille pour un seul. Si les fils possédaient déjà des timars,
ils n'avaient droit qu'à une part proportionnelle. L'impôt
foncier était d'un ducat, environ, par maison, et l'impôt extraordinaire
pouvait être évalué à la même somme. Tout sujet turc ne payait qu'un aspre,
pour deux moutons, et trois à cinq aspres, pour le commissaire. Les revenus
ordinaires de l'État montaient, d'après l'estimation des ambassadeurs de
Venise, au chiffre de neuf millions vingt mille ducats. Ils se
décomposaient ainsi : Capitation,
un ducat par tête, et un aspre et demi par pièce de bétail, 1.500.000 ducats
; taxes pour les patentes, privilèges, brevets, 100.000 ; fortunes saisies
par le fisc, par suite de déshérence, 300.000 ; revenus de l'Egypte et de
l'Arabie, 1.800.000, la moitié de cette somme restait dans ces provinces pour
couvrir les frais d'administration et d'occupation ; revenus de la
Mésopotamie, 200.000 ducats, dont 50.000 restaient dans le pays. Les mines
rapportaient 1.500.000 ducats ; la dîme sur le blé, 800.000 ; les tributs de
la Moldavie, 16.000 ; de la Valachie, 12.000 ; de la Transylvanie, 12.000 ;
de Raguse, 10.000 ; de Chypre, 8.000[16]. Les
dépenses relatives à l'entretien de l'armée s'élevaient à près de 6 millions
de ducats. Les troupes comprenaient : 20.000 janissaires, 4.000 cavaliers
réguliers, sipahis, silihdan, ouloufedji et ghourebas, 10.000 adjemoghlam,
60.000 mosselin ; en tout 86.000 hommes, sans compter les akindschis
(cavalerie
irrégulière), les azabs
(infanterie
irrégulière) et les
martoloses, sorte de soldats confinaires. Enfin la flotte comprenait
300 galères. A ces
sources régulières du Trésor il faut ajouter le domaine du sultan, dont les
revenus atteignaient le chiffre colossal de plus de 5 millions de ducats. Ces
ressources cependant étaient déjà insuffisantes ; Rustem-Pacha remplit les
caisses de l'État en vendant les charges. Suleyman laissa faire, bornant tous
ses soins à ce que les charges militaires restassent en dehors de ce trafic. Le code
pénal comprend cinq parties : 1° des Délits contre les mœurs ; 2° Des
violences et injures ; 3° Des vols et du brigandage ; 4° De la police des
villes ; 5° De la réglementation des métiers. La
sanction la plus ordinaire est l'amende ; les peines corporelles, la
mutilation, la mort, ne sont édictées que bien rarement. Une attention toute
particulière est accordée à la police des marchés et à tout ce qui touche au
bien-être de la population. Causes secrètes de décadence.
Malgré
l'éclat incomparable de ce règne, malgré les droits de Suleyman aux titres de
législateur et de grand, on doit dire qu'il introduisit dans l'empire des
germes de décadence, germes qui devaient se développer rapidement sous ses
successeurs incapables. Khotschibeg,
contemporain de Murad IV, à qui son ouvrage sur la décadence de l'empire
ottoman a fait décerner le surnom de Montesquieu turc, signale plusieurs
causes de dissolution dues à Suleyman. Sur la
fin de ses jours le sultan, empruntant les mœurs des despotes efféminés de
l'Asie, avait cessé de paraître au Divan. Dans le but d'entourer d'un
prestige sacré la personne du souverain, il s'était rendu invisible. Cette
coutume ne contribua pas peu à développer chez ses successeurs la mollesse et
la paresse. L'élévation des favoris aux plus hauts postes de l'Etat fut un
exemple dangereux qui devait faire donner à l'intrigue les places jusqu'alors
réservées au talent et à l'expérience. L'influence du harem sur les affaires
publiques, en paraissant affermir Rustem, affaiblit en réalité son autorité,
et ce ne furent plus seulement les femmes, mais encore les eunuques qui
eurent part au gouvernement. Sous
l'influence de Rustem-Pacha, la vénalité et la corruption s'introduisirent
dans les fonctions administratives. « Il
vendit les emplois de gouverneur à des prix fixés, déterminés, et afferma,
moyennant des sommes considérables, les biens de l'Etat à des Juifs et à des
gens sans considération, qui, pour refaire leur fortune, y commirent toutes
sortes de dégâts[17]. » Les grands vézirs imitèrent
la prodigalité fastueuse du sultan et le luxe envahit soudainement la société
ottomane. Le
traitement du grand-vézir, qui n'était que de 10.000 aspres par mois, fut
porté à 25.000 en faveur d'Ibrahim-Pacha. L'usage du vin, si sévèrement
interdit par le prophète, commença à devenir public, au grand scandale des
mahométans zélés. Prince tolérant et éclairé, Suleyman fermait les yeux ; les
poètes s'enhardirent jusqu'à railler les interdictions de la loi : Mafiz
chanta le vin. Dans une de ses plus belles ghazeles, il osa s'écrier, sans
respect pour la parole du prophète : « Le vin, cette mère de tous les vices,
nous est plus doux que le baiser d'une jeune fille. » Le
mufti Émir-Saoud refusa de le faire poursuivre, disant qu'il ne fallait pas
le juger avec trop de sévérité. Mais les idées de tolérance disparurent avec
le grand homme et le peu qui avait été fait ne servit qu'à altérer les
institutions nationales. A ce prince conquérant doit remonter aussi la
responsabilité de la décadence de l'armée. La
principale force des armées ottomanes consistait dans les janissaires. Ce
corps d'élite avait le droit de n'entrer en campagne que lorsque le sultan
commandait les troupes : aussi voit-on toujours les sultans conduire en
personne les opérations importantes. En enlevant aux janissaires cette
prérogative, Suleyman dispensa ses successeurs de l'obligation de prendre le
commandement des armées, et favorisa ainsi leur penchant à l'inertie. Les
premiers padischahs étaient toujours sous la tente ; les successeurs de
Suleyman ne quittèrent plus leur sérail. Les
janissaires, en outre, ne se recrutèrent plus exclusivement par l'enlèvement
des enfants chrétiens, mais par des aventuriers de toute sorte que leurs
privilèges attirèrent. On leur permit de se marier : leurs fils furent admis dans les rangs, ils exercèrent des métiers et devinrent sédentaires dans leurs garnisons : ce ne furent plus des soldats, mais des citoyens ordinaires, et cette troupe, autrefois la première de l'empire, ne fut plus qu'une garde nationale. Tant que vécut Suleyman, tant que le grand-vézir Sokkoli maintint, après lui, sa tradition, toutes ces causes d'affaiblissement restèrent à l'état latent ; mais plus leur éclosion fut retardée, plus leur action désorganisatrice fut rapide, quand elles se produisirent au grand jour. |
[1]
Ses frères étaient aumôniers catholiques à Valona.
[2]
D'Ohsson.
[3]
Sur le rôle de Martinuzzi, voyez Pfister, Histoire d'Allemagne.
[4]
Lettre de d'Aramont à Henri II.
[5]
Lettre de Henri II au sieur de La Vigne, 24 août 1558.
[6]
Cette opinion, fondée sur les rapports de l'ambassadeur d'Autriche, et adoptée
par les historiens européens, est combattue par Hammer. Les historiens ottomans
sont unanimes à dire que le prince mourut de maladie. Si le contraire eut été
vrai, les écrivains qui protestèrent avec tant de hardiesse contre le crime de
Rustem n'auraient pas manqué de raconter ce suicide.
[7]
Petchevi.
[8]
Hammer.
[9]
Hammer.
[10]
Hammer.
[11]
Hammer.
[12]
Hammer.
[13]
D'Ohsson.
[14]
D'Ohsson.
[15]
Baron de Tott. — D'Ohsson conteste la véracité de cette tradition répandue dans
le peuple musulman et dit qu'on ne trouve dans les annales de l'Empire aucun
exemple de ce supplice. Sous Murad IV, le mufti Akhy-Zadé Husséin-Effendi fut
étranglé au château des Sept-Tours ; sous Muhammed IV, l'Istambol Radissy fut
décapité devant le sérail, et le mufti Mess'oud Etiendi, déposé et relégué à
Brousse, y périt étranglé.
[16]
Le bayle Navagero omet de dire la provenance des trois autres millions.
[17]
Hammer.