Antagonisme de
l'Orient et de l'Occident. — L'Arabie avant Mahomet ; les précurseurs de
Mahomet. — Le Koran et le dogme islamique. — Les grands Imams. Les Ehadiss. —
La prédestination. — Condition sociale de la femme. — Influence du Koran.
Antagonisme de l'Orient et de l'Occident.
La
grande commotion qui précipita le monde barbare sur le monde civilisé et mit
fin à la domination romaine, n'avait pas troublé le repos des Arabes. Le flot
de l'invasion hunnique avait passé à côté d'eux sans les emporter dans son
remous. Ils avaient assisté, en spectateurs indifférents, à la ruine de
l'empire d'Occident et au démembrement de l'empire d'Orient, sans chercher à
prendre leur part de la curée. Cantonnées dans la vaste péninsule que
baignent la mer Rouge, l'océan Indien et le golfe Persique, errant à travers
ses déserts et ses plaines, sans aucun lien social, politique ou religieux,
leurs peuplades consumaient leurs forces dans des discussions stériles et
sanglantes, dans des luttes de ville à ville, de tribu à tribu, de famille à
famille. Elles semblaient condamnées pour jamais à l'immobilité, quand parut
un de ces hommes de génie qui surgissent, à de longs intervalles, pour
changer la face du monde. Législateur, guerrier et prophète, Mahomet allait,
de cet amas confus de coutumes sans nombre, dégager un état social complet ;
de ces tribus nomades, sans lien ni cohésion, faire un peuple qui
s'élancerait à la conquête de l'univers ; de ce chaos de superstitions
grossières et de croyances diverses, tirer une religion nouvelle dont les
fidèles devaient, pendant plusieurs siècles, faire trembler l'Occident. L'Orient
et l'Occident forment deux mondes à part : populations, mœurs, habitudes,
croyances ; tout les sépare. La rivalité, l'antagonisme et la guerre ont été
toujours leur modus vivendi. Sans remonter aux temps préhistoriques, sans
s'arrêter aux fables de l'âge héroïque, on les voit se manifester
principalement par les guerres médiques. Les victoires de Marathon et de
Salamine repoussent victorieusement l'invasion des Perses chez lesquels les
Grecs portent à leur tour la guerre. Les conquêtes d'Alexandre et la
domination romaine furent la contre-partie des tentatives de Darius et de
Xercès et assurèrent le triomphe de la civilisation européenne et occidentale
sur la barbarie orientale des despotes asiatiques. La mesure maladroite et
impolitique qui dicta le partage de l'empire romain en empire d'Occident et en
empire d'Orient, ranima les haines assoupies et engendra de nouveaux
conflits. La
lutte éclata de suite, pacifique d'abord, se bornant au domaine de la pensée
: la question religieuse fut le champ clos où les intelligences se
mesurèrent. Le christianisme se sépara en deux Eglises rivales : celle
d'Orient, façonnée à l'image des sophistes et des rhéteurs, ne tarda pas à
subir l'influence dissolvante des mœurs corrompues de la Grèce. De son sein
sortirent une foule de sectes dissidentes qui, ramassant des armes démodées
dans l'arsenal abandonné des ancienne écoles philosophiques, s'unirent dans
une hérésie commune : la négation de la divinité de Jésus-Christ. Ariens,
Nestoriens, Manichéens, Eutychéens, en proclamant que le Christ n'était qu'un
homme, ravalaient le christianisme au niveau d'une fable, et, par cela même,
admettaient qu'un législateur plus habile pourrait concevoir, un jour, une
religion plus parfaite. L'islamisme parut, et la lutte reprit son caractère
guerrier et sauvage : l'Orient se rua de nouveau sur l'Occident. Le
dévergondage de l'esprit subtil et disputeur des Grecs avait porté ses fruits
: l'islamisme trouva un terrain tout préparé. Les arguties théologiques des
Grecs avaient tout sapé sans rien édifier, et leur foi était devenue une
superstition grossière dans son raffinement ; l'Église d'Orient ne devait pas
davantage combattre pour sa croyance, 'et quand l'islamisme triomphant se
substitua aux Césars de Byzance, elle ne sut que s'aplatir devant le
vainqueur : les patriarches briguèrent le triste honneur d'être les premiers
esclaves des sultans. Dans leur haine insensée contre l'Occident, les Grecs
servirent avec ardeur leurs maîtres, et les secondèrent activement quand ils
tentèrent la conquête de l'Europe. L'Arable avant Mahomet ; le précurseur de Mahomet.
Les
géographes anciens avaient divisé l'Arabie en trois parties, du nord au midi
; l'Arabie déserte, l'Arabie Pétrée (Hedjaz) ; l'Arabie Heureuse (Yémen). Actuellement, les Arabes
appellent Nedjed les contrées montagneuses, et Tehama les pays qui bordent la
mer. Ils divisent la presqu'île en quatorze districts : 1° le désert
d'Israël, où se trouve le Sinaï, qui la sépare de l'Afrique ; 2° le grand
désert arabe qui la sépare de la Syrie ; 3° le Hedjaz (avant-mur), qui forme le rempart des
provinces de Nedjed et de Tehama, où sont les villes saintes ; le Hadjr, sur
la mer Rouge ; le Bahrein sur le golfe Persique ; 6° Ariz, entre les
deux derniers districts, le pays des Wahabites ; 7° l'Yémen, dont la fertilité
est proverbiale. Au sud-est, entre le golfe Persique et l'océan Indien
s'étendent les trois districts ; 8° d'Omman, le plus fertile, mais aussi le
plus malsain de toute la péninsule ; 9° d'Akkhaf et 10° de Schahar
entièrement stériles. Au
sud-ouest, entre la mer Rouge et l'océan Indien, s'étend l'Arabie Heureuse
proprement dite, avec Sanaa pour capitale, qui renferme les quatre districts
; 11° de Nedjed, 12° Tehama, 13° Harramont et 14° Yémen. Les
Arabes faisaient remonter leur origine à Ismaël, et leur langue, par ses
rapports avec l'hébreu, attestait l'origine commune des deux peuples ;
cependant il parait avéré qu'avant l'invasion qui amena les Ismaélites du
nord, le midi de l'Arabie avait ses habitants autochtones qui gardèrent
longtemps leur personnalité. Après avoir joué un moment un rôle assez
important, pendant la durée éphémère du royaume de Palmyre, les Arabes
étaient rentrés dans l'obscurité d'où les avaient tirés les talents et le
courage d'Odenath et de Zénobie. Au
septième siècle, l'Arabie était dans le plus triste état ; partout l'absence
de gouvernement, partout l'anarchie la plus complète ; la seule loi qui fût
en vigueur et qui fût respectée, c'était la loi du plus fort. Vouées à
l'idolâtrie, ces peuplades n'avaient de Dieu qu'une idée vague et presque
sans consistance, et cette idolâtrie était même descendue jusqu'au plus
abject fétichisme. La théogonie arabe comprenait entre autres divinités
principales : Assaf, dont le temple s'élevait sur le mont Safa ; Naïlé, sur
le mont Marwé, près de la Mecque[1] ; Déké, adoré par les Bèni-Koléïb,
à Doumetob-Djendel ; Siwas, par les Bèni-Houdéïl ; Nessoul, par les
Bèni-Elkilon ; Yagouk, par les Bèni-Hamadou ; Lât, dont le culte dominait
dans le Hedjaz, où les Bèni-Takif lui avaient dressé des autels, à Taff ;
Ozza, la déesse des Koréïchites ; Ghaïri, le dieu des Bèni-Komane ; Hobal,
celui des Bèni-Aouf ; Kholaçat, adoré par les Bèni-Katham et les
Bèni-Badjila, dont le temple, appelé la Caaba de l'Yémen, était à Tebala. Cependant,
grâce aux relations continues des Arabes avec les Israélites, le judaïsme
avait fait d'assez nombreux prosélytes dans les parties septentrionales de la
presqu'île, et, dans le troisième siècle, le plus illustre des rois de
l'Yémen avait, avec ses sujets, embrassé la foi juive. Le
christianisme avait progressé davantage, sans s'étendre non plus très loin.
Dès le second siècle, saint Barthélemy l'avait prêché dans l'Yémen ; en 343,
l'empereur Constance H avait envoyé une ambassade aux princes himyarites pour
solliciter leur alliance contre la Perse. Dans cette ambassade figuraient un
évêque et des moines qui obtinrent la permission de bâtir trois églises,
l'une à Zhafar, résidence du souverain, l'autre à Aden, entrepôt du commerce
des Indes, la troisième sur le littoral du golfe Persique. Des relations
suivies s'établirent entre Constantinople et les chrétiens de l'Yémen ; aussi
quand Dhou-Movar, sectateur zélé de la religion de Juda, saccagea Nadjrân,
les habitants recoururent à la protection de l'empereur Justin Ier. A
l'instigation du monarque byzantin, le roi d'Abyssinie, Caleb, se chargea de
tirer vengeance de l'affront fait à la croix : l'Yémen fut conquis et
converti au christianisme (530). Le royaume himyarite, un instant détruit, se reconstitua, grâce
à l'appui de la Perse, et sous sa domination le paganisme, le judaïsme et le
christianisme jouirent de la même tolérance jusqu'à ce qu'ils vinssent
sombrer dans l'islamisme. L'insuccès
du judaïsme et, du christianisme attestaient « l'incapacité des races
qu'ils essayaient de convertir à des dogmes et à des mœurs qui n'étaient pas
faits pour elles[2] » ; l'idolâtrie restait
toujours la religion dominante et la défaite du vice-roi abyssin de l'Yémen,
sous les murs de la Mecque, l'année même de la naissance de Mahomet (570), vint encore augmenter son
prestige et accroître ses forces. Mais, malgré son triomphe, le paganisme
était blessé mortellement : le besoin d'une rénovation morale s'imposait de
plus en plus aux esprits lassés, et avides d'un guide et d'un soutien. Déjà à
l'époque de Mahomet, quelques tentatives, moins heureuses que la sienne,
avaient devancé sa réforme religieuse. Depuis
Ismaël, la croyance à un Dieu unique avait toujours conservé quelques adeptes
; cette minorité pressentait le besoin d'une religion nouvelle, et, ne la
trouvant pas, elle inclinait soit au judaïsme, soit au christianisme.
Ibn-Ishâc rapporte une anecdote qui montre bien quelles étaient les
aspirations de ces intelligences d'élite. Les
Koréïchites sacrifiaient à une de leurs idoles ; seuls, quatre hommes se
tenaient à l'écart : Varaka, neveu de la première femme du prophète ; Othman,
son cousin ; Obéïdallah, cousin germain de Mahomet ; et Zéïd, fils
d'Amr. Ils échangèrent leurs pensées et d'un commun accord résolurent de
parcourir les pays étrangers à la recherche de la vraie religion. Ces
quatre personnages ont sans doute exercé une influence réelle sur Mahomet,
avec qui ils entretenaient des relations suivies. Ce qu'il y a de plus
remarquable, c'est que trois d'entre eux se firent chrétiens : Varaka, le
plus savant des Arabes de son temps (il savait lire et écrire en caractères
hébraïques), se convertit le premier et traduisit, en arabe, une partie des
évangiles. Obéïdallah fut un des premiers disciples de Mahomet quand le
prophète commença sa prédication ; persécuté par les Koréïchites, il s'enfuit
en Abyssinie, où il abandonna l'islam pour le christianisme. Mahomet épousa
sa veuve, fille du puissant Abou-Soffian. Othman, après avoir visité
plusieurs pays, arriva à Constantinople où il reçut le baptême. Quant à Zéïd,
tout en vénérant le judaïsme et le christianisme, il n'opta ni pour l'un ni
pour l'autre : il s'était fait une religion personnelle : « Allah !
disait-il, si je savais quelle est la forme d'adoration qui te plaît le
mieux, je la pratiquerais ; mais je ne la connais pas. » Il revenait de Syrie
â la Mecque pour entendre Mahomet, quand il fut assassiné sur la frontière du
Hedjaz, par une troupe de Bédouins. Poète, à la façon dont le fut plus tard
Mahomet, il chanta le Dieu unique, le Dieu de miséricorde qui pardonne au pécheur,
qui récompense les bons et punit les méchants ; ses accents ont coins
d'énergie et d'éclat que ceux de Mahomet, mais les idées sont les mêmes,
quant au fond : c'est l'unité de Dieu ; seulement Zéïd ne parle qu'en son nom
et ne se croit pas une mission divine. Mahomet
allait réaliser le rêve, vainement caressé par d'autres, de substituer le
monothéisme à l'idolâtrie, de former une nation de ces hordes vagabondes,
d'être en un mot leur apôtre, leur législateur et leur chef. Le Koran et le dogme islamique.
Triomphant
des difficultés immenses qui surgissaient sous ses pas, Mahomet assura par
une adresse pénétrante, une persévérance patiente et une réflexion
divinatrice, le succès de la religion qu'il venait annoncer aux tribus de
l'Arabie. Il comprit qu'il ne réussirait pas à réformer toutes leurs
croyances, à changer toutes leurs habitudes, à renouveler complètement leur
morale et leurs principes consacrés par eux-mêmes ; mais il jugea qu'en
rectifiant et en épurant tout, il obtiendrait des résultats conformes à ses
vues. Ainsi du foyer du paganisme il fit le centre religieux du monothéisme,
et du temple de l'idole, la basiligue métropolitaine de la nouvelle doctrine. Cette
religion, conçue d'abord uniquement en vue de l'Arabie, fut un bienfait
immense pour elle, ainsi que pour les nations barbares qui l'embrassèrent. « Nous
étions si misérables, disait un député arabe au roi de Perse, Yesderdjerd,
qu'on voyait parmi nous des hommes se nourrir d'insectes et de serpents,
quelques-uns faire mourir leurs filles pour ne pas partager leurs aliments
avec elles. Plongés dans les ténèbres de la superstition et de l'idolâtrie,
sans loi et sans frein, toujours ennemis des uns et des autres, nous n'étions
occupés qu'à nous piller et à nous détruire mutuellement... Mais Dieu a
suscité au milieu de nous un homme, le plus distingué des Arabes par la
noblesse de sa naissance, par ses vertus, par son génie, et l'a choisi pour
être son envoyé et son prophète. Par l'organe de cet homme, Dieu nous dit :
Je suis le Dieu unique, éternel créateur de l'univers. Ma bonté vous envoie
un guide pour vous diriger ; la voie qu'il vous montre vous sauvera des
peines que je garde dans une autre vie aux impies et aux criminels et vous
guidera près de moi, au séjour de félicité. « Nous
avons cru à la mission du prophète... il a éclairé nos esprits, il a éteint
nos- haines et nous a groupés en une société fraternelle, régie par des lois
émanées de la sagesse divine[3]. » Tout
est contenu dans le Koran : c'est la source de tout droit, le principe de
tout devoir, c'est la base et l'assise de la société musulmane. « Le Koran
est pour les musulmans à peu près ce que la Bible était pour les Hébreux,
beaucoup plus que ce que l'Évangile est pour les chrétiens ; il embrasse
toutes les relations de la vie politique, civile et religieuse, et réglemente
depuis la conscience des individus jusqu'aux détails du ménage[4]. » Le
dogme de l'islamisme est de la plus grande simplicité, il se réduit à l'idée
de l'unité de Dieu. « Ne
dites pas qu'il y ait une trinité en Dieu, il est un. Loin qu'il ait un fils,
il gouverne seul le ciel et la terre. Ceux qui soutiennent la trinité de Dieu
blasphèment ; il n'y a qu'un seul Dieu ; s'ils ne changent de croyance, un
supplice douloureux sera le prix de leur impiété. Dieu n'a point de fils ; il
ne partage point l'empire avec un autre Dieu. Dieu est un, il est éternel ;
il n'a point enfanté et n'a point été enfanté. Il n'a point d'égal[5]. » A
l'unité de Dieu, Mahomet ajoute l'immortalité de l'âme et la vie future, où
le bien est récompensé et le vice châtié. «
Certainement les pervers descendront, environnés de leurs crimes, dans les
flammes éternelles. Au contraire, les croyants qui auront fait le bien
habiteront éternellement le paradis. » — « Annonce à ceux qui croient et qui
font le bien qu'ils habiteront des jardins où coulent des fleuves. Lorsqu'ils
goûteront des fruits qui y croissent, ils diront : Voilà les fruits dont nous
nous sommes nourris sur terre. Mais les fruits n'en auront que l'apparence.
Là, les croyants trouveront des femmes purifiées. Ce séjour sera leur demeure
éternelle[6]. » Le
paradis de Mahomet est d'une conception toute charnelle et matérialiste ;
sans doute les hommes auxquels il s'adressait auraient été incapables de
s'élever à une idée abstraite ou de comprendre une félicité toute morale et
toute spirituelle. « Les
hôtes du paradis boiront à longs traits, dans la coupe du bonheur. Couchés
sur des lits de soie, ils reposeront près de leurs épouses, sous des ombrages
délicieux. Ils y trouveront tous les fruits. Tous leurs désirs seront
comblés. » — « Les vrais serviteurs de Dieu auront une nourriture
choisie, des fruits exquis, et ils seront servis avec honneur. Les jardins
des délices seront leur asile... Près d'eux seront des vierges, aux regards
modestes, aux grands yeux noirs et dont le teint aura la couleur des œufs de
l'autruche[7]. » Il
serait faux, cependant, de croire que Mahomet borne la récompense des élus à
ces seules délices sensuelles ; il en est une plus belle et plus grande qu'il
proclame la félicité suprême. « Le
plus favorisé de Dieu sera celui qui le verra soir et matin : c'est une
félicité qui surpasse tous les plaisirs des sens, comme l'océan l'emporte sur
une goutte de rosée[8]. » Le
culte est aussi simple que le dogme ; pas de mystère, pas d'autels, pas de
rites, pas même de prêtre. « Pas
de sacerdoce en islam, » dit formellement le Koran. Les pratiques religieuses
se réduisent à la prière, à l'aumône, au jeûne et aux ablutions ; encore ces
dernières ne sont-elles que des soins de propreté auxquels le prophète a jugé
utile de donner une consécration religieuse. La circoncision, empruntée aux
Juifs ; le jeûne du Ramazan, copié sur le carême des chrétiens ; l'abstinence
des boissons fermentées, surtout du vin, et la prohibition de la viande de
porc complètent l'ensemble des pratiques extérieures qu'impose le Koran. Mais la
religion ne consiste pas seulement dans les signes extérieurs. « Faites la
prière, donnez l'aumône : le bien que vous ferez, vous le trouverez auprès de
Dieu, parce qu'il voit vos actions. Il ne suffit pas, pour être juste, de
tourner son visage vers l'orient ou l'occident ; il faut en outre croire en
Dieu, au dernier jour, aux anges, au Livre, aux prophètes. Il faut, pour
l'amour de Dieu, secourir ses proches, les orphelins, les pauvres et les
voyageurs ; racheter les captifs ; observer les prières ; ne pas manquer à sa
parole ; supporter patiemment l'adversité et les maux de la guerre. Tels sont
les devoirs des vrais croyants[9]. » « La
prière, disait le khalife Omar, nous mène à moitié chemin vers Dieu ; le
jeûne nous conduit à la porte de son palais, et les aumônes nous y font
entrer. » L'aumône
est obligatoire, et elle doit consister dans les choses les meilleures que
l'on possède. Celle qui s'exerce en secret a beaucoup plus de mérite que
celle qui se produit au grand jour. « Il
n'y a ni princes ni mendiants dans l'islamisme, disait le premier khalife, il
n'y a que des musulmans. » Ce
sentiment démocratique, si l'on peut s'exprimer ainsi, emprunté aux mœurs des
nomades de l'Arabie, excluait la noblesse, les castes ; partant point de
privilèges, point de distinctions. Sans
vouloir discuter si Joseph de Maistre a eu raison de reprendre l'opinion d'un
chroniqueur du moyen âge et de considérer l'islamisme comme une secte
chrétienne, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur les opinions
accréditées dans le monde musulman touchant Jésus-Christ : car elles donnent
la clef des explosions de fanatisme qui ensanglantent parfois certaines
parties de l'empire ottoman. «
Jésus, dit Ahmed Effendi[10], fils de Marie, est né à
Bethléem (Beyth-ul-lahhn) qui veut dire maison des viandes ou marché du bétail. Marie,
fille d'Amram et d'Anne, descendait, comme Zacharie et Jean-Baptiste, de la
tribu de Juda (Yehhoud)
par Salomon. Jésus-Christ, ce grand prophète, naquit d'une vierge par le
souffle de l'archange Gabriel, le 25 décembre 5584, sous le règne d'Hérode,
et l'an 42 d'Auguste, le premier des Césars. Il eut sa mission divine à l'âge
de 30 ans, après son baptême dans les eaux du Jourdain (Erderin) par saint Jean-Baptiste. Il
appelle les peuples à la pénitence. Dieu lui donne la vertu d'opérer les plus
grands miracles ; il guérit les lépreux, donne la vue aux aveugles,
ressuscite les morts, marche sur les eaux de la mer ; sa puissance va jusqu'à
animer un oiseau Khafasch, fait de plâtre et de terre. Pressé par la faim,
lui et ses disciples, il reçoit du ciel au milieu de ses angoisses et de ses
ferventes prières une table couverte d'une nappe et garnie d'un poisson rôti,
de cinq pains, de sel, de vinaigre, d'olives, de dattes, de grenades et de
toutes sortes d'herbes fraîches. Ils en mangent tous, et cette manne céleste
se présente dans le même état pendant quarante nuits consécutives... Qualifié
du nom saint et glorieux de Rouhh' Allah (l'esprit de Dieu), il reçoit du ciel le saint
livre des Évangiles... Trahi par Judas, et près de succomber sous la fureur
de ses ennemis, il est enlevé au ciel, et cet apôtre infidèle, transfiguré en
la personne de son maitre, est pris pour le Messie et essuie le supplice de
la croix destiné à cet homme surnaturel, à ce grand saint, à ce glorieux
prophète... Plusieurs imams croient cependant à la mort réelle de
Jésus-Christ, à sa résurrection, à son ascension. » Un fait
curieux et digne de remarque, c'est que les docteurs mahométans ont toujours
admis le dogme de l'immaculée conception. Vers la fin du monde, l'Antéchrist
viendra pour séduire les hommes, mais Jésus-Christ descendra à la mosquée de
Bèni-Ummiy6, à Damas ; à sa vue, l'Antéchrist tombera mort ! Jésus-Christ,
vicaire de Mahomet, invitera tous les peuples à la vraie foi ; ils devront
opter entre l'islam et la mort. La foi régnera alors dans toute sa pureté,
pendant quarante ans ; puis les hommes retomberont dans l'impiété jusqu'à ce
que retentisse la trompette de l'ange Issrafil, qui fera périr le genre
humain. Nous
n'entreprendrons pas ici de comparer l'Évangile et le Koran[11] ; cependant on peut dire que,
sur presque toutes les questions de morale, le mahométisme est d'accord avec
le christianisme. Mais son Dieu n'est pas celui de l'Évangile : c'est celui
de la Bible, le Jéhovah qui ordonne l'extermination de peuples entiers,
depuis le vieillard jusqu'à l'enfant à la mamelle, et leur anéantissement,
depuis la ruine de leurs villes jusqu'à la destruction de leurs animaux domestiques.
Aussi à côté du pardon des injures, de l'amour des uns pour les autres ; à
côté de l'anathème lancé à la colère, à l'orgueil, à l'hypocrisie, Mahomet
admet la vengeance, la peine du talion. Il formule la loi de Lynch : œil
pour œil, dent pour dent, sang pour sang. Mais ce
qui caractérise surtout la religion de l'islam, ce qui creuse un abîme entre
les peuples chrétiens et les peuples musulmans, ce qui a maintenu ces
derniers dans l'immobilité, c'est la confusion de la loi civile et religieuse
; ce sont la prédestination et la fatalité, la polygamie et l'avilissement de
la femme. Mahomet
ne s'était pas donné pour un novateur, mais pour un continuateur ; ce n'était
pas une nouvelle religion qu'il venait annoncer au monde. Sa mission, mission
confiée par Dieu, était d'arracher les hommes à l'erreur et de les ramener à
l'observation du vrai culte, dégagé de toutes superstitions. Il n'était qu'un
prophète, mais le dernier et le plus saint de tous. Il clôt en sa personne la
prophétie et c'est lui qui proclame le dernier mot de la Divinité. Le Koran
est une œuvre inspirée de Dieu, parfaite, immuable, et les règles qu'il
prescrit sont autant de barrières infranchissables, qu'on ne peut méconnaître
sans tomber dans l'impiété et le sacrilège. Code civil et politique autant
que religieux, il force les constitutions, les lois, les coutumes à rester
stationnaires. « Toute loi nouvelle, dit le prophète, est une innovation ;
toute innovation est un égarement ; tout égarement mène au feu éternel. » — «
Ne séparant pas Dieu de César, Mahomet ne voulut pas de souveraineté
temporelle qui eût pu abuser de sa force à l'encontre du Livre ; il ne voulut
pas davantage de souveraineté spirituelle qui eût pu interpréter et
développer le Koran. Il renfermait tout, avait tout prévu ; il contenait le
dogme et l'Eglise, la loi et l'ordonnance ; il était souverain[12]... » Pour
prévenir les dissidences religieuses, le réformateur paralysait et étouffait
les aspirations vers un avenir meilleur : le Livre répondait à tout ; on
n'avait besoin de s'occuper de rien. Mais la nature humaine ne saurait être
violentée : elle est double, en ce sens que le sentiment de la morale sociale
et le besoin de l'ordre la ramènent vers les intérêts matériels et donnent
naissance à la législation. Du
reste le Koran annoncé à Mahomet, par fragments, et dans un espace de
vingt-trois ans, est souvent en désaccord avec lui-même ; « c'est presque
tout entier une discussion polémiste, un criticisme éclectique, plutôt qu'un
dogmatisme hardiment affirmatif[13]. » Les quatre grands imans. — Les Ehadiss.
Le
prophète mort, la souveraineté spirituelle et temporelle resta vacante : il
n'avait rien décidé à ce sujet. Il fallut bientôt chercher dans le Koran des
explications pour les faits et les événements nouveaux qui se révélaient dans
la vie publique et politique, ou se produisaient dans le domaine religieux ou
civil. Les
imams torturèrent le texte du Koran, pour y trouver des motifs d'application
pratique ; et vers la fin du deuxième siècle de l'hégire, les travaux des
quatre grands imams, Abou-Hanifah, Mâlek, Châfeï et Ahmed, fils de Hanbal,
formulèrent nettement et fixèrent le dogme de l'islamisme. Ce furent les
fondateurs des quatre rites orthodoxes qui ont survécu à tous les autres dans
le mahométisme. Abou-Hanifah-Nomân-Ibn-Thâbet,
surnommé le grand imam, mort à Bagdad en 769 (150 de l'hégire), est le père du rite hanïâte,
le plus répandu et le plus ordinairement suivi. Né en 699 (80), sous le khalife Abd'ul-Melek,
il étudia sous les disciples du prophète qui vivaient encore, et fut à même
de parler fréquemment avec Aïsché. Partisan
zélé de la maison d'Ali, il périt empoisonné par ordre du khalife Abd'ullah
II, dont il avait censuré la conduite. Les habitants de Mossoul s'étaient
révoltés ; Abd'ullah assemble les ulémas et les consulte sur la résolution
qu'il avait de les faire périr et de confisquer leurs biens : peine à
laquelle ils s'étaient soumis par serment en cas de révolte. Tous les ulémas
approuvèrent, sauf l'imam Hanifâh, qui s'éleva contre cet engagement, en proclamant
que nul homme ne peut disposer à son gré d'une existence qui appartient à
Dieu seul. Ech-Chaféï,
né à Ghaza, l'année même de la mort d'Abou-Hanifâh, installa le rite chaféite
en Égypte, où il domine encore. La doctrine de Malek est consignée dans le Mowatta,
et le rite malékite fait autorité en Algérie, dans le Maroc et chez tous les
musulmans de l'Afrique jusqu'au Soudan. Enfin le rite hanbalite ne compte,
que peu d'adhérents, dans l'Irak persan. Au
quatrième siècle de l'hégire (Xe siècle), les deux docteurs Abou-Mansour-Matouridy et
surtout Abou-Hassan-el-Esch'ary s'efforcèrent de concilier les divergences
dogmatiques des quatre grands imams ; et, au commencement du septième siècle
de l'hégire, Omar-Nefissy, se guidant sur leurs travaux, publia un catéchisme,
comprenant tous les articles du dogme. Son abrégé eut différents
commentateurs, dont le plus accrédité est Sad'ed-din Teftazany, mort à
Boukhara, 1405. L'immensité
des livres canoniques enfantés par les docteurs de l'islam décida
Mollah-Khosrew, sous Mahommed II (1470), à en faire un code général. Cependant, comme
plusieurs points offraient quelque obscurité, Scheïkh-Ibrahim-Haleby fit,
sous Suleyman Ier, un autre code, quintessence des œuvres de tous les imams.
C'est le Multeka-ul-uhhhur (confluent des mers), divisé en cinquante-sept livres. Dans
cette œuvre d'institution et de fixation des dogmes islamiques, Abou-Hanifâh
occupe le premier rang. Pour
apprécier la mesure de son influence, il faut se rappeler celle de saint Paul
et de saint Augustin dans le christianisme. « Il ne
faut pas abandonner le sens propre et littéral de ce qui est écrit dans le
Koran et la Sunnah pour un sens figuré de l'esprit et de la contemplation. »
— « Les docteurs Moudjlehed ne sont pas infaillibles. » Cependant
le Koran ne contient pas seul la doctrine musulmane ; à côté de lui, sont des
livres presque aussi révérés et qui en sont le commentaire et la glose : Les
Ehadiss-Nebewiyé. Le
Hadiss comprend : 1° Les lois orales du prophète, d'une notoriété
publique et universelle, Mutewatiré. 2° Les lois orales, de notoriété publique, Hadiss-meschhouré. 3° Les lois orales privées, Khaberwahhid. 4° Les lois orales, de faible tradition, Hadiss-mursell. Toutes
les lois orales s'appellent Ehadiss-nebwiyé, les préceptes du
prophète, et Ehadiss-scherifé, les saints commandements. Elles furent
rassemblées par les principaux disciples ; les recueils les plus estimés sont
ceux de Boukhary, Sunenn'y-Eby-Davoud, Termidy, Nisayi,
Hn-Madjeth'-ul-Cazwiny, et Saleh- Musslim ; on les appelle Kuttub
sitté-y-moeutébéré, les livres révérés. Celui de Boukhary y tient le
premier rang. Le Idjhma-y-ummeth
contient les explications des opinions des apôtres, des disciples et surtout
des quatre premiers khalifes. Elles sont unanimement acceptées et œcuméniques. Le Kiyass
ou Makoul contient les décisions canoniques des imams des premiers
siècles. Le
Koran et les Hadiss s'appelle Kat'iyé parce qu'ils servent de base à la
doctrine musulmane, les deux autres s'appellent idjhtihhadiyé (livres
secondaires), car
ils servent de commentaires aux premiers. Ainsi
le dogme refuse l'infaillibilité aux explicateurs des livres sacrés ;
cependant, les khalifes, accablés par les affaires temporelles, chargèrent
des fonctions religieuses et judiciaires les savants ou lettrés : les ulémas.
Devenu tout-puissant sous le sultan Suleyman, ce corps eut tout intérêt à
laisser la loi civile confondue avec la loi religieuse ; c'est de là qu'est
toujours partie la résistance la plus obstinée aux progrès et aux réformes.
C'est encore parmi les ulémas que se recrutent les Ottomans pour qui les
réformes des derniers sultans sont lettre morte ; et qui, en voulant arrêter
la marche de leur pays vers le progrès, risquent de le précipiter dans
l'abîme. La prédestination.
La
prédestination est écrite dans le nom même de la religion de Mahomet, islam,
abandon à Dieu. « L'élu
comme le réprouvé sont destinés l'un au bonheur et l'autre au malheur
éternel, avant même d'être sortis du sein de leurs mères. » — « L'homme ne
meurt que par la volonté de Dieu, d'après le livre qui fixe le terme de sa
vie[14]. » Ce
dogme devait inspirer aux mahométans l'esprit aveugle de la conquête, le
mépris de la mort et le fanatisme ; mais en niant le libre arbitre il tuait
l'initiative privée et gouvernementale. «
Chaque nation a son temps, dit le Koran ; quand le terme fixé est arrivé, les
hommes ne sauraient ni l'avancer ni le reculer. » En échange de la
résignation, quelles calamités ces paroles ne devaient-elles pas engendrer :
l'apathie politique, la routine, l'immobilité et la stagnation de l'esprit
humain ! Cependant
on trouve, soit dans le Koran, soit dans les Hadiss, quelques passages
où la volonté et la liberté humaines soit affirmées de la façon la plus
nette. « Le
bien vient de Dieu, dit le Koran, et le mal de toi. » « Ôprophète,
disaient les disciples à Mahomet, puisque Dieu a marqué nos places à
l'avenir, nous pouvons avoir confiance et négliger nos devoirs. » — « Non,
dit-il, parce que les gens heureux font de bonnes œuvres et les malheureux de
mauvaises. » Omar
marchait contre la Syrie, l'an 8 de l'hégire, quand il apprit que la peste
exerçait ses ravages dans ce pays : il s'arrêta et, remettant l'expédition à
l'année suivante, reprit le chemin de Médine. Cette conduite fut vivement
critiquée : on reprocha au khalife de fuir les décrets immuables du destin,
et Ebu-Oeubeydé, un de ses plus intimes confidents, lui marquant sa surprise
d'un procédé si contraire au principe de la prédestination : « Vous
vous trompez, lui dit Omar ; vous ignorez donc les paroles de notre saint
prophète qui, interrogé sur ce point, déclara que celui qui est déjà au feu
devait se résigner à Dieu, mais que celui qui était hors du feu ne devait pas
s'y exposer. » Les
anciens imams, interprétant ces versets, déclarèrent à plusieurs reprises que
la prédestination ne vise que la vie future et que l'homme a son libre
arbitre. Des peines furent même prononcées contre ceux qui nieraient le libre
arbitre. « Si un musulman nie l'existence du libre arbitre dans l'homme,
en donnant Dieu le créateur lui-même pour l'auteur de toutes les actions de
la créature, à quoi la loi sacrée le condamnerait-elle ? A renouveler sa
profession de foi et la cérémonie de son mariage, et s'il ne revient pas de
son erreur, s'il y persiste, il est digne de la mort[15]. » Mais le
fatalisme est instinctif chez les peuples orientaux : il convient à leur
climat, à leurs mœurs, à leurs habitudes contemplatives. Cependant, à vrai
dire, il ne fait point partie intégrante du dogme islamique ; le cercle
étroit et restreint où le Koran enferme la société musulmane peut être élargi
et même brisé — les nombreux fetwas des muftis en témoignent. Condition sociale de la femme.
Il est
une autre cause qui s'est opposée aux progrès des nations mahométanes, en
arrêtant le développement de leurs sociétés : c'est la polygamie ; c'est
l'infériorité de la femme, à. tous les points de vue. La
polygamie existait avant Mahomet ; il la trouva établie et la conserva, en la
réglementant. Tout en proclamant la supériorité de la monogamie, il permet de
prendre quatre femmes légitimes et autant d'illégitimes, ou esclaves, qu'on
peut en nourrir. Aucune
différence n'existe entre les enfants de l'épouse et ceux de la concubine.
Réformer les croyances n'est rien si l'on ne réforme pas en même temps les
mœurs ; Mahomet n'améliora la condition de la femme qu'au point de vue des
intérêts matériels ; sur tous les autres points, il la condamne, pour jamais,
à. l'incapacité, à la servitude morale et intellectuelle. Il abolit la
coutume barbare d'enterrer vives les filles qui venaient de naître, dont le
père ne voulait pas avoir l'embarras ou dont il méprisait le sexe ; il
défendit les mariages par compensation[16] et les mariages temporaires,
limités d'avance à une durée de quelques mois, de quelques jours, ou même de
quelques heures. Jusqu'alors
dénuée de tout droit à l'héritage de ses parents, la femme acquit l'hérédité
; sa part fut moitié de celle d'un héritier mâle. Considérée avant lui comme
partie intégrante de la succession de son mari, la veuve fut assurée, pendant
une année entière, aux frais de la succession ; et en outre de son mahr
ou sodak (don nuptial)
elle reçut un douaire. Toutes
ces améliorations furent de grands bienfaits ; mais, au lieu d'aller jusqu'au
bout, Mahomet s'arrêta à moitié chemin dans la voie des réformes : la femme,
avant lui, était traitée comme un animal ; il en fit un instrument de plaisir
et la réduisit au rôle de meuble de harem. « Aux
yeux de l'islamisme la femme est l'inférieure de l'homme, et, par conséquent,
doit lui être soumise et doit être éloignée de toutes les fonctions qui
veillent aux intérêts et aux affaires de la société[17]. » « Elle
ne réussira pas, la nation qui mettra une femme à la tête de ses affaires, »
dit le Koran. « Garde-toi de prendre conseil des femmes, » s'écrie le khalife
Aly. Le
célèbre imam Abou-Hanifâh avait, il est vrai, au deuxième siècle de l'hégire,
établi que la femme pouvait licitement devenir Kadi, pour toutes les causes
où le témoignage féminin est recevable, c'est-à-dire hors les cas entraînant
l'application de peines afflictives et les cas de blessure. Au
temps de la gentilité arabe, au milieu de l'existence nomade et aventureuse
de la vie du désert, la femme appartenait au mari autant que le mari à la
femme ; elle possédait une influence sociale que lui enleva le réformateur.
La femme avait le droit de répudier son mari : l'islamisme l'en priva et la
laissa à la discrétion de son maître. La femme peut, il est vrai, proposer le
divorce à son mari, moyennant une compensation ; mais le mari conserve le droit
d'acceptation ou de refus. Parfois
achetée, renfermée dans le harem, toujours couverte de voiles quand elle
sort, sans instruction aucune[18], sans éducation, répudiable au
gré du mari, désœuvrée, passant ses journées dans l'inaction ou les
occupations les plus frivoles, la femme est devenue un être purement passif
qui ne compte pour rien dans la vie de la société. L'antiquité avait
considéré la femme comme un être d'une nature inférieure à l'homme ; partant
de ce principe, elle avait consacré sa dépendance absolue, tout en lui
accordant, selon le génie et le tempérament des peuples différents, une place
plus ou moins large dans l'organisme public. La société romaine, si fortement
constituée, n'avait pas commis la faute d'annihiler la femme : le pater-familias
a, il est vrai, le droit de vie et de mort sur l'épouse, mais ce n'est pas
comme mari, c'est comme chef de la famille ; le même droit, il le possède sur
ses fils, même revêtus des plus hautes dignités de la république, sur ses
esclaves, sur tout ce qui compose la gens. La famille est un gouvernement
dont le pater-familias est l'autocrate : il juge, condamne et exécute
sans appel. Les
droits civils de la femme sont sauvegardés vis-à-vis du mari, et si elle est
exclue des fonctions politiques, elle ne l'est pas de la vie publique : la
religion les accueille, et les prêtresses de Vesta jouissent du plus beau
privilège de la toute-puissance, du droit de grâce. Mais son influence est
surtout intérieure : c'est elle qui élève les enfants, veille à leur première
éducation, leur inculque l'amour de la patrie et de la vertu, les prépare à
être des hommes et des citoyens ; enfin c'est elle qui est la gardienne et la
dépositaire des vertus domestiques. Domi mansit et lanam fecit, tel
est le plus bel éloge que les écrivains romains décernent à ces matrones dont
on peut voir le type achevé dans la mère des Gracques. Le
christianisme posa, le premier, comme base de la société l'indépendance de la
femme et la plaça sur un pied d'égalité complète avec l'homme. L'invasion
barbare qui amena les Germains dans le monde romain et détruisit l'empire
d'Occident, consacra le triomphe de l'émancipa- tion de la femme. Chez les
Germains comme chez les Gaulois, les femmes jouissaient, en effet, des mêmes
droits et prérogatives que les hommes ; elles assistaient aux conseils où se
débattaient les intérêts de la tribu et prenaient part aux délibérations. La
voix des druidesses n'était pas moins écoutée que celle des druides ; souvent
elle était plus puissante : on les consultait avant chaque expédition
guerrière, et, plus d'une fois, les prédications passionnées des Vellédas
enthousiastes avaient fait courir aux armes les farouches guerriers
d'outre-Rhin. Sous la
double influence du catholicisme et des mœurs des conquérants, l'égalité de la
femme et de l'homme devint une loi fondamentale. Mais de la théorie à la mise
en pratique il y eut un abîme. A cette époque de barbarie celui-là seul qui
avait la lance au poing et la cuirasse au dos, qui pouvait en appeler de son
droit à son épée, celui-là seul était respecté. La femme, faible, inhabile
aux armes, devait naturellement être soumise aux vexations et à la tyrannie
de l'homme, qui ne reconnaissait que la loi du plus fort. La chronique de
Garin le Loherain nous montre comment la femme était traitée à l'époque de
Charlemagne. Dans une discussion avec sa sœur, le héros se jette sur elle, la
saisit aux cheveux, la rosse d'importance et lui casse trois dents d'un coup
de son gantelet de fer, non sans recevoir, il est vrai, force horions, pour
sa part. Ce furent la féodalité et la chevalerie qui mirent la femme sur un
piédestal et frappèrent d'anathème le chevalier félon et discourtois qui
osait s'attaquer à elle. « Dieu, les dames, le roi, » telle fut la
devise de tous les batailleurs d'Occident, et troubadours et trouvères firent
bientôt passer Dieu à la seconde place. Les poètes ne chantèrent que pour
mériter les suffrages de la beauté et ambitionnèrent, comme le plus beau
titre de gloire, d'être couronnés de ses mains, dans les cours d'amour ; rois,
grands seigneurs, chevaliers, n'eurent qu'un but : férir de grands coups
d'épée en l'honneur de la dame de leurs pensées ; tous plièrent le genou
devant la femme. Les Arabes, peuple éminemment guerrier et poète, avide
d'émotions, passionné pour l'éloquence, amateur de la forme, épris du beau et
du merveilleux, les Arabes laissés à leurs propres inspirations eussent vu se
produire chez eux le même mouvement qui s'était déclaré chez les peuples
néo-latins. La façon barbare dont la femme était traitée chez eux ne
s'inspirait pas d'un principe, elle ne prenait pas sa source dans le mépris
qu'ils faisaient d'un être inférieur, mais tenait uniquement à l'état de
grossièreté et de barbarie de l'époque. On n'a
qu'à jeter un coup d'œil sur l'Espagne, au temps de la domination arabe, pour
se convaincre que le génie de ce peuple était complètement opposé à cet
anéantissement de la femme. Est-il besoin de rappeler l'histoire de cette
reine de Grenade, accusée d'adultère par le Chef des Zegris et condamnée à
être brûlée vive ? A cette époque, Espagnols et Arabes rivalisaient de
chevalerie et de prouesses guerrières et galantes. Les messagers de la reine
allèrent par toute l'Espagne, appelant les vrais chevaliers à défendre son
innocence. De Castille, de Léon, d'Aragon, accoururent les plus renommés
parmi les chevaliers chrétiens, se déclarant les champions de la reine, et
réclamant l'honneur de prouver sa vertu, les armes à la main. Le combat eut
lieu à Grenade, devant toute la cour, entre l'accusateur et le Castillan,
chevalier de la reine. Le Zegris succomba : Dieu avait parlé, et du bûcher la
reine remonta sur son trône, aux acclamations des Arabes. A
l'heure actuelle, les mœurs des Bédouins diffèrent sensiblement de celles des
Ottomans : les femmes ne sont pas voilées ; elles sont libres, elles prennent
part aux affaires, et, dans la bataille, c'est à la plus belle d'entre elles
qu'est assigné le poste le plus dangereux. « On
choisit la plus belle parmi les filles des Bédouins ; on la place dans un
handag richement orné, que porte une grande chamelle blanche. Le choix de la
fille qui doit occuper ce poste honorable, mais périlleux, est fort
important, car le succès de la bataille dépend presque toujours d'elle.
Placée en face de l'ennemi, entourée de l'élite des guerriers, elle doit les
exciter au combat ; l'action principale se passe toujours autour d'elle, et
des prodiges de valeur la défendent. Tout serait perdu si le haflé tombait au
pouvoir de l'ennemi : aussi, pour éviter ce malheur, la moitié de l'armée
doit toujours l'environner. Les guerriers se succèdent sur ce point où le
combat est le plus vif, et chacun vient demander de l'enthousiasme à ses
regards[19]. » C'est
un poète arabe qui s'écriait : « Boire
le vin et voir le visage des femmes, pour le Turc, c'est pécher deux fois ;
pour l'Arabe, c'est jouir deux fois, c'est bénir Dieu de deux manières. » Quand
la domination de l'islam échappa aux Arabes, pour passer à une race dure,
positive, à l'esprit jaloux et soupçonneux ; quand leur sceptre tomba aux
mains d'un peuple qui, avec l'ardeur des nouveaux prosélytes, outrait tous
les principes de la religion ; quand les Turcs ottomans firent de l'islamisme
une religion fermée, si on peut s'exprimer ainsi, l'avilissement irrémédiable
de la femme en fut la première conséquence. Cet état d'abjection où elle est
dans l'Orient musulman, tient autant au, caractère des Ottomans qu'aux
prescriptions du Boran. Influence du Koran.
Les
Arabes affirment, avec raison, que le Boran est, sous le rapport du style,
l'œuvre la plus belle qui ait existé. « La
beauté de la forme, de l'avis unanime de tout le monde, égale la majesté du
sujet, et la perfection du langage n'y a jamais laissé l'expression
au-dessous de ce qu'elle devait rendre. Mahomet s'est défendu de jamais cc
écrire en vers... mais la fougue de la pensée, la vivacité des images,
l'énergie des mots, la nouveauté des croyances suppléaient au reste dans
cette prose irrésistible, et les cœurs étaient entraînés avant même que les
esprits ne fussent convaincus... Il ne faut pas perdre de vue cette
considération, si on veut comprendre l'influence inouïe qu'a exercée le
Koran. On a cru d'autant plus aisément qu'il était la parole de Dieu que
jamais homme, parmi les Arabes, n'avait fait entendre de tels accents[20]. » « Mahomet
a banni pour toujours quelques-uns des plus noirs éléments de la
superstition, qui depuis des siècles couvraient la péninsule. L'idolâtrie a
disparu devant le cri de guerre de l'islam ; la doctrine de l'unité et des
perfections infinies de Dieu, et d'une Providence spéciale qui s'étend à
tout, devint un principe vivant dans le cœur des sectateurs de Mahomet, aussi
bien que dans le sien propre. Une résignation et une soumission absolue à la
volonté divine furent exigées comme la première condition de la religion. Les
vertus sociales ne manquèrent pas non plus : un amour de frère fut inspiré
dans le cercle de la foi ; les orphelins furent protégés ; les esclaves
traités avec douceur ; les boissons enivrantes défendues ; et le mahométisme
peut se vanter d'une tempérance inconnue dans toute autre croyance[21]. Mais ces bienfaits ont été
achetés chèrement. Trois conséquences radicalement mauvaises sont sorties de
cette foi, dans tous les temps et tous les pays : c'est d'abord la polygamie,
le divorce et l'esclavage, maintenus et perpétués, sapant la moralité
publique, empoisonnant la vie domestique et désorganisant la société. Toute
liberté religieuse est repoussée ou détruite. Le glaive est le châtiment
inévitable de tout ce qui nie l'islam[22]. » Mais il
serait injuste d'oublier ce que la civilisation doit au Koran et au génie
arabe : « C'est lui, qui, à un certain moment, a tenu le sceptre que le monde
ancien laissait échapper, avant que le monde nouveau ne sût le ressaisir[23]. » L'astronomie,
la médecine, les mathématiques ont progressé dans les mains des Arabes :
Euclide et Archimède, Ptolémée, Hippocrate et Galien ont été laissés bien
loin en arrière. Une
architecture merveilleuse, le seul art dans lequel les Arabes aient excellé,
est sortie du Koran, comme l'architecture gothique est sortie de l'Évangile.
En défendant la représentation de Dieu ou de l'homme sous aucune forme, la
religion proscrivait la peinture et la sculpture. C'est ce qui a produit dans
l'architecture cette ornementation spéciale où le génie arabe n'a jamais été
dépassé. Mais le tort des arabesques est leur manque de vie, et l'élégance de
la forme ne peut racheter l'inertie et la froideur auxquelles elles sont
vouées. Continuant
l'œuvre intellectuelle des Grecs et des Romains, il conserva précieusement et
enrichit le dépôt des lettres, des sciences et des arts. Au
onzième siècle, quand les rudes chevaliers d'Occident se glorifiaient de ne
savoir ni lire ni écrire, les musulmans d'Espagne avaient, à Cordoue, une
bibliothèque de soixante mille manuscrits. Au douzième siècle, soixante-dix
bibliothèques étaient fréquentées par le public, quand en France, en
Allemagne, en Italie, un livre était une rareté. C'est sur les bords du Guadalquivir et dans les universités de Cordoue, Tolède, Valence, que l'Europe curieuse de s'instruire est venue chercher la lumière. |
[1]
Assaf et Naïlé étaient deux pierres tombées du ciel, d'après la tradition, et
qu'un Koréïchite fit transporter en face de la Caaba sur l'emplacement du puits
Zemzem.
[2]
Barthélemy Saint-Hilaire, Mahomet.
[3]
Tabari.
[4]
Lavallée, Histoire de Turquie.
[5]
Koran.
[6]
Koran.
[7]
Koran.
[8]
Koran.
[9]
Koran.
[10]
Histoire générale de l'Orient.
[11]
Voyez à ce sujet Bayle, Dictionnaire philosophique, article Mahomet.
[12]
Pierron, De l'islamisme.
[13]
Pierron, De l'islamisme.
[14]
Koran.
[15]
Fetwa du mufti Hehhdje-Abd-ullah Effendi.
[16]
C'étaient des unions consenties par deux individus, qui se donnaient
réciproquement leur sœur ou leur fille, en échange d'un payement d'objets de
valeur égale.
[17]
Pierron, De l'islamisme.
[18]
A Alger, l'initiative privée avait fondé une école pour les jeunes filles
musulmanes ; sur les réclamations instantes des chefs arabes les plus
influents, le gouvernement français avait consenti, en 1865, à la faire fermer
!
[19]
Lamartine, Voyage en Orient.
[20]
Barthélemy Saint-Hilaire, Mahomet.
[21]
Les lignes suivantes d'un fetwa du mufti Behhdje Abd'-ullah Effendi montreront
quelle pénalité rigoureuse était la sanction de l'interdiction de boire du vin.
« Si un musulman venait à boire du vin, à quoi serait-il condamné ? — A un
jeûne de soixante-et-un jours consécutifs, à trente-neuf coups de bâton et à
une réprimande sévère de la part du magistrat. — Et s'il commettait cette
prévarication publiquement, à quoi la loi le condamnerait-elle ? — A mort. »
[22]
W. Mair, Vie de Mahomet.
[23]
Barthélemy Saint-Hilaire, Mahomet.