HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

LIVRE PREMIER. — L'ISLAMISME ET LES TURCS

 

CHAPITRE III. — L'ARABIE ET LE KORAN.

 

 

Antagonisme de l'Orient et de l'Occident. — L'Arabie avant Mahomet ; les précurseurs de Mahomet. — Le Koran et le dogme islamique. — Les grands Imams. Les Ehadiss. — La prédestination. — Condition sociale de la femme. — Influence du Koran.

 

Antagonisme de l'Orient et de l'Occident.

La grande commotion qui précipita le monde barbare sur le monde civilisé et mit fin à la domination romaine, n'avait pas troublé le repos des Arabes. Le flot de l'invasion hunnique avait passé à côté d'eux sans les emporter dans son remous. Ils avaient assisté, en spectateurs indifférents, à la ruine de l'empire d'Occident et au démembrement de l'empire d'Orient, sans chercher à prendre leur part de la curée. Cantonnées dans la vaste péninsule que baignent la mer Rouge, l'océan Indien et le golfe Persique, errant à travers ses déserts et ses plaines, sans aucun lien social, politique ou religieux, leurs peuplades consumaient leurs forces dans des discussions stériles et sanglantes, dans des luttes de ville à ville, de tribu à tribu, de famille à famille. Elles semblaient condamnées pour jamais à l'immobilité, quand parut un de ces hommes de génie qui surgissent, à de longs intervalles, pour changer la face du monde. Législateur, guerrier et prophète, Mahomet allait, de cet amas confus de coutumes sans nombre, dégager un état social complet ; de ces tribus nomades, sans lien ni cohésion, faire un peuple qui s'élancerait à la conquête de l'univers ; de ce chaos de superstitions grossières et de croyances diverses, tirer une religion nouvelle dont les fidèles devaient, pendant plusieurs siècles, faire trembler l'Occident.

L'Orient et l'Occident forment deux mondes à part : populations, mœurs, habitudes, croyances ; tout les sépare. La rivalité, l'antagonisme et la guerre ont été toujours leur modus vivendi. Sans remonter aux temps préhistoriques, sans s'arrêter aux fables de l'âge héroïque, on les voit se manifester principalement par les guerres médiques. Les victoires de Marathon et de Salamine repoussent victorieusement l'invasion des Perses chez lesquels les Grecs portent à leur tour la guerre. Les conquêtes d'Alexandre et la domination romaine furent la contre-partie des tentatives de Darius et de Xercès et assurèrent le triomphe de la civilisation européenne et occidentale sur la barbarie orientale des despotes asiatiques. La mesure maladroite et impolitique qui dicta le partage de l'empire romain en empire d'Occident et en empire d'Orient, ranima les haines assoupies et engendra de nouveaux conflits.

La lutte éclata de suite, pacifique d'abord, se bornant au domaine de la pensée : la question religieuse fut le champ clos où les intelligences se mesurèrent. Le christianisme se sépara en deux Eglises rivales : celle d'Orient, façonnée à l'image des sophistes et des rhéteurs, ne tarda pas à subir l'influence dissolvante des mœurs corrompues de la Grèce. De son sein sortirent une foule de sectes dissidentes qui, ramassant des armes démodées dans l'arsenal abandonné des ancienne écoles philosophiques, s'unirent dans une hérésie commune : la négation de la divinité de Jésus-Christ. Ariens, Nestoriens, Manichéens, Eutychéens, en proclamant que le Christ n'était qu'un homme, ravalaient le christianisme au niveau d'une fable, et, par cela même, admettaient qu'un législateur plus habile pourrait concevoir, un jour, une religion plus parfaite. L'islamisme parut, et la lutte reprit son caractère guerrier et sauvage : l'Orient se rua de nouveau sur l'Occident. Le dévergondage de l'esprit subtil et disputeur des Grecs avait porté ses fruits : l'islamisme trouva un terrain tout préparé. Les arguties théologiques des Grecs avaient tout sapé sans rien édifier, et leur foi était devenue une superstition grossière dans son raffinement ; l'Église d'Orient ne devait pas davantage combattre pour sa croyance, 'et quand l'islamisme triomphant se substitua aux Césars de Byzance, elle ne sut que s'aplatir devant le vainqueur : les patriarches briguèrent le triste honneur d'être les premiers esclaves des sultans. Dans leur haine insensée contre l'Occident, les Grecs servirent avec ardeur leurs maîtres, et les secondèrent activement quand ils tentèrent la conquête de l'Europe.

 

L'Arable avant Mahomet ; le précurseur de Mahomet.

Les géographes anciens avaient divisé l'Arabie en trois parties, du nord au midi ; l'Arabie déserte, l'Arabie Pétrée (Hedjaz) ; l'Arabie Heureuse (Yémen). Actuellement, les Arabes appellent Nedjed les contrées montagneuses, et Tehama les pays qui bordent la mer. Ils divisent la presqu'île en quatorze districts : 1° le désert d'Israël, où se trouve le Sinaï, qui la sépare de l'Afrique ; 2° le grand désert arabe qui la sépare de la Syrie ; 3° le Hedjaz (avant-mur), qui forme le rempart des provinces de Nedjed et de Tehama, où sont les villes saintes ; le Hadjr, sur la mer Rouge ; le Bahrein sur le golfe Persique ; 6° Ariz, entre les deux derniers districts, le pays des Wahabites ; 7° l'Yémen, dont la fertilité est proverbiale. Au sud-est, entre le golfe Persique et l'océan Indien s'étendent les trois districts ; 8° d'Omman, le plus fertile, mais aussi le plus malsain de toute la péninsule ; 9° d'Akkhaf et 10° de Schahar entièrement stériles.

Au sud-ouest, entre la mer Rouge et l'océan Indien, s'étend l'Arabie Heureuse proprement dite, avec Sanaa pour capitale, qui renferme les quatre districts ; 11° de Nedjed, 12° Tehama, 13° Harramont et 14° Yémen.

Les Arabes faisaient remonter leur origine à Ismaël, et leur langue, par ses rapports avec l'hébreu, attestait l'origine commune des deux peuples ; cependant il parait avéré qu'avant l'invasion qui amena les Ismaélites du nord, le midi de l'Arabie avait ses habitants autochtones qui gardèrent longtemps leur personnalité. Après avoir joué un moment un rôle assez important, pendant la durée éphémère du royaume de Palmyre, les Arabes étaient rentrés dans l'obscurité d'où les avaient tirés les talents et le courage d'Odenath et de Zénobie.

Au septième siècle, l'Arabie était dans le plus triste état ; partout l'absence de gouvernement, partout l'anarchie la plus complète ; la seule loi qui fût en vigueur et qui fût respectée, c'était la loi du plus fort. Vouées à l'idolâtrie, ces peuplades n'avaient de Dieu qu'une idée vague et presque sans consistance, et cette idolâtrie était même descendue jusqu'au plus abject fétichisme. La théogonie arabe comprenait entre autres divinités principales : Assaf, dont le temple s'élevait sur le mont Safa ; Naïlé, sur le mont Marwé, près de la Mecque[1] ; Déké, adoré par les Bèni-Koléïb, à Doumetob-Djendel ; Siwas, par les Bèni-Houdéïl ; Nessoul, par les Bèni-Elkilon ; Yagouk, par les Bèni-Hamadou ; Lât, dont le culte dominait dans le Hedjaz, où les Bèni-Takif lui avaient dressé des autels, à Taff ; Ozza, la déesse des Koréïchites ; Ghaïri, le dieu des Bèni-Komane ; Hobal, celui des Bèni-Aouf ; Kholaçat, adoré par les Bèni-Katham et les Bèni-Badjila, dont le temple, appelé la Caaba de l'Yémen, était à Tebala.

Cependant, grâce aux relations continues des Arabes avec les Israélites, le judaïsme avait fait d'assez nombreux prosélytes dans les parties septentrionales de la presqu'île, et, dans le troisième siècle, le plus illustre des rois de l'Yémen avait, avec ses sujets, embrassé la foi juive.

Le christianisme avait progressé davantage, sans s'étendre non plus très loin. Dès le second siècle, saint Barthélemy l'avait prêché dans l'Yémen ; en 343, l'empereur Constance H avait envoyé une ambassade aux princes himyarites pour solliciter leur alliance contre la Perse. Dans cette ambassade figuraient un évêque et des moines qui obtinrent la permission de bâtir trois églises, l'une à Zhafar, résidence du souverain, l'autre à Aden, entrepôt du commerce des Indes, la troisième sur le littoral du golfe Persique. Des relations suivies s'établirent entre Constantinople et les chrétiens de l'Yémen ; aussi quand Dhou-Movar, sectateur zélé de la religion de Juda, saccagea Nadjrân, les habitants recoururent à la protection de l'empereur Justin Ier.

A l'instigation du monarque byzantin, le roi d'Abyssinie, Caleb, se chargea de tirer vengeance de l'affront fait à la croix : l'Yémen fut conquis et converti au christianisme (530). Le royaume himyarite, un instant détruit, se reconstitua, grâce à l'appui de la Perse, et sous sa domination le paganisme, le judaïsme et le christianisme jouirent de la même tolérance jusqu'à ce qu'ils vinssent sombrer dans l'islamisme.

L'insuccès du judaïsme et, du christianisme attestaient « l'incapacité des races qu'ils essayaient de convertir à des dogmes et à des mœurs qui n'étaient pas faits pour elles[2] » ; l'idolâtrie restait toujours la religion dominante et la défaite du vice-roi abyssin de l'Yémen, sous les murs de la Mecque, l'année même de la naissance de Mahomet (570), vint encore augmenter son prestige et accroître ses forces. Mais, malgré son triomphe, le paganisme était blessé mortellement : le besoin d'une rénovation morale s'imposait de plus en plus aux esprits lassés, et avides d'un guide et d'un soutien. Déjà à l'époque de Mahomet, quelques tentatives, moins heureuses que la sienne, avaient devancé sa réforme religieuse.

Depuis Ismaël, la croyance à un Dieu unique avait toujours conservé quelques adeptes ; cette minorité pressentait le besoin d'une religion nouvelle, et, ne la trouvant pas, elle inclinait soit au judaïsme, soit au christianisme. Ibn-Ishâc rapporte une anecdote qui montre bien quelles étaient les aspirations de ces intelligences d'élite.

Les Koréïchites sacrifiaient à une de leurs idoles ; seuls, quatre hommes se tenaient à l'écart : Varaka, neveu de la première femme du prophète ; Othman, son cousin ; Obéïdallah, cousin germain de Mahomet ; et Zéïd, fils d'Amr. Ils échangèrent leurs pensées et d'un commun accord résolurent de parcourir les pays étrangers à la recherche de la vraie religion.

Ces quatre personnages ont sans doute exercé une influence réelle sur Mahomet, avec qui ils entretenaient des relations suivies. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que trois d'entre eux se firent chrétiens : Varaka, le plus savant des Arabes de son temps (il savait lire et écrire en caractères hébraïques), se convertit le premier et traduisit, en arabe, une partie des évangiles. Obéïdallah fut un des premiers disciples de Mahomet quand le prophète commença sa prédication ; persécuté par les Koréïchites, il s'enfuit en Abyssinie, où il abandonna l'islam pour le christianisme. Mahomet épousa sa veuve, fille du puissant Abou-Soffian. Othman, après avoir visité plusieurs pays, arriva à Constantinople où il reçut le baptême. Quant à Zéïd, tout en vénérant le judaïsme et le christianisme, il n'opta ni pour l'un ni pour l'autre : il s'était fait une religion personnelle : « Allah ! disait-il, si je savais quelle est la forme d'adoration qui te plaît le mieux, je la pratiquerais ; mais je ne la connais pas. » Il revenait de Syrie â la Mecque pour entendre Mahomet, quand il fut assassiné sur la frontière du Hedjaz, par une troupe de Bédouins. Poète, à la façon dont le fut plus tard Mahomet, il chanta le Dieu unique, le Dieu de miséricorde qui pardonne au pécheur, qui récompense les bons et punit les méchants ; ses accents ont coins d'énergie et d'éclat que ceux de Mahomet, mais les idées sont les mêmes, quant au fond : c'est l'unité de Dieu ; seulement Zéïd ne parle qu'en son nom et ne se croit pas une mission divine.

Mahomet allait réaliser le rêve, vainement caressé par d'autres, de substituer le monothéisme à l'idolâtrie, de former une nation de ces hordes vagabondes, d'être en un mot leur apôtre, leur législateur et leur chef.

 

Le Koran et le dogme islamique.

Triomphant des difficultés immenses qui surgissaient sous ses pas, Mahomet assura par une adresse pénétrante, une persévérance patiente et une réflexion divinatrice, le succès de la religion qu'il venait annoncer aux tribus de l'Arabie. Il comprit qu'il ne réussirait pas à réformer toutes leurs croyances, à changer toutes leurs habitudes, à renouveler complètement leur morale et leurs principes consacrés par eux-mêmes ; mais il jugea qu'en rectifiant et en épurant tout, il obtiendrait des résultats conformes à ses vues. Ainsi du foyer du paganisme il fit le centre religieux du monothéisme, et du temple de l'idole, la basiligue métropolitaine de la nouvelle doctrine.

Cette religion, conçue d'abord uniquement en vue de l'Arabie, fut un bienfait immense pour elle, ainsi que pour les nations barbares qui l'embrassèrent.

« Nous étions si misérables, disait un député arabe au roi de Perse, Yesderdjerd, qu'on voyait parmi nous des hommes se nourrir d'insectes et de serpents, quelques-uns faire mourir leurs filles pour ne pas partager leurs aliments avec elles. Plongés dans les ténèbres de la superstition et de l'idolâtrie, sans loi et sans frein, toujours ennemis des uns et des autres, nous n'étions occupés qu'à nous piller et à nous détruire mutuellement... Mais Dieu a suscité au milieu de nous un homme, le plus distingué des Arabes par la noblesse de sa naissance, par ses vertus, par son génie, et l'a choisi pour être son envoyé et son prophète. Par l'organe de cet homme, Dieu nous dit : Je suis le Dieu unique, éternel créateur de l'univers. Ma bonté vous envoie un guide pour vous diriger ; la voie qu'il vous montre vous sauvera des peines que je garde dans une autre vie aux impies et aux criminels et vous guidera près de moi, au séjour de félicité.

« Nous avons cru à la mission du prophète... il a éclairé nos esprits, il a éteint nos- haines et nous a groupés en une société fraternelle, régie par des lois émanées de la sagesse divine[3]. »

Tout est contenu dans le Koran : c'est la source de tout droit, le principe de tout devoir, c'est la base et l'assise de la société musulmane. « Le Koran est pour les musulmans à peu près ce que la Bible était pour les Hébreux, beaucoup plus que ce que l'Évangile est pour les chrétiens ; il embrasse toutes les relations de la vie politique, civile et religieuse, et réglemente depuis la conscience des individus jusqu'aux détails du ménage[4]. »

Le dogme de l'islamisme est de la plus grande simplicité, il se réduit à l'idée de l'unité de Dieu.

« Ne dites pas qu'il y ait une trinité en Dieu, il est un. Loin qu'il ait un fils, il gouverne seul le ciel et la terre. Ceux qui soutiennent la trinité de Dieu blasphèment ; il n'y a qu'un seul Dieu ; s'ils ne changent de croyance, un supplice douloureux sera le prix de leur impiété. Dieu n'a point de fils ; il ne partage point l'empire avec un autre Dieu. Dieu est un, il est éternel ; il n'a point enfanté et n'a point été enfanté. Il n'a point d'égal[5]. »

A l'unité de Dieu, Mahomet ajoute l'immortalité de l'âme et la vie future, où le bien est récompensé et le vice châtié.

« Certainement les pervers descendront, environnés de leurs crimes, dans les flammes éternelles. Au contraire, les croyants qui auront fait le bien habiteront éternellement le paradis. » — « Annonce à ceux qui croient et qui font le bien qu'ils habiteront des jardins où coulent des fleuves. Lorsqu'ils goûteront des fruits qui y croissent, ils diront : Voilà les fruits dont nous nous sommes nourris sur terre. Mais les fruits n'en auront que l'apparence. Là, les croyants trouveront des femmes purifiées. Ce séjour sera leur demeure éternelle[6]. »

Le paradis de Mahomet est d'une conception toute charnelle et matérialiste ; sans doute les hommes auxquels il s'adressait auraient été incapables de s'élever à une idée abstraite ou de comprendre une félicité toute morale et toute spirituelle.

« Les hôtes du paradis boiront à longs traits, dans la coupe du bonheur. Couchés sur des lits de soie, ils reposeront près de leurs épouses, sous des ombrages délicieux. Ils y trouveront tous les fruits. Tous leurs désirs seront comblés. » — « Les vrais serviteurs de Dieu auront une nourriture choisie, des fruits exquis, et ils seront servis avec honneur. Les jardins des délices seront leur asile... Près d'eux seront des vierges, aux regards modestes, aux grands yeux noirs et dont le teint aura la couleur des œufs de l'autruche[7]. »

Il serait faux, cependant, de croire que Mahomet borne la récompense des élus à ces seules délices sensuelles ; il en est une plus belle et plus grande qu'il proclame la félicité suprême.

« Le plus favorisé de Dieu sera celui qui le verra soir et matin : c'est une félicité qui surpasse tous les plaisirs des sens, comme l'océan l'emporte sur une goutte de rosée[8]. »

Le culte est aussi simple que le dogme ; pas de mystère, pas d'autels, pas de rites, pas même de prêtre.

« Pas de sacerdoce en islam, » dit formellement le Koran. Les pratiques religieuses se réduisent à la prière, à l'aumône, au jeûne et aux ablutions ; encore ces dernières ne sont-elles que des soins de propreté auxquels le prophète a jugé utile de donner une consécration religieuse. La circoncision, empruntée aux Juifs ; le jeûne du Ramazan, copié sur le carême des chrétiens ; l'abstinence des boissons fermentées, surtout du vin, et la prohibition de la viande de porc complètent l'ensemble des pratiques extérieures qu'impose le Koran.

Mais la religion ne consiste pas seulement dans les signes extérieurs. « Faites la prière, donnez l'aumône : le bien que vous ferez, vous le trouverez auprès de Dieu, parce qu'il voit vos actions. Il ne suffit pas, pour être juste, de tourner son visage vers l'orient ou l'occident ; il faut en outre croire en Dieu, au dernier jour, aux anges, au Livre, aux prophètes. Il faut, pour l'amour de Dieu, secourir ses proches, les orphelins, les pauvres et les voyageurs ; racheter les captifs ; observer les prières ; ne pas manquer à sa parole ; supporter patiemment l'adversité et les maux de la guerre. Tels sont les devoirs des vrais croyants[9]. »

« La prière, disait le khalife Omar, nous mène à moitié chemin vers Dieu ; le jeûne nous conduit à la porte de son palais, et les aumônes nous y font entrer. »

L'aumône est obligatoire, et elle doit consister dans les choses les meilleures que l'on possède. Celle qui s'exerce en secret a beaucoup plus de mérite que celle qui se produit au grand jour.

« Il n'y a ni princes ni mendiants dans l'islamisme, disait le premier khalife, il n'y a que des musulmans. »

Ce sentiment démocratique, si l'on peut s'exprimer ainsi, emprunté aux mœurs des nomades de l'Arabie, excluait la noblesse, les castes ; partant point de privilèges, point de distinctions.

Sans vouloir discuter si Joseph de Maistre a eu raison de reprendre l'opinion d'un chroniqueur du moyen âge et de considérer l'islamisme comme une secte chrétienne, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur les opinions accréditées dans le monde musulman touchant Jésus-Christ : car elles donnent la clef des explosions de fanatisme qui ensanglantent parfois certaines parties de l'empire ottoman.

« Jésus, dit Ahmed Effendi[10], fils de Marie, est né à Bethléem (Beyth-ul-lahhn) qui veut dire maison des viandes ou marché du bétail. Marie, fille d'Amram et d'Anne, descendait, comme Zacharie et Jean-Baptiste, de la tribu de Juda (Yehhoud) par Salomon. Jésus-Christ, ce grand prophète, naquit d'une vierge par le souffle de l'archange Gabriel, le 25 décembre 5584, sous le règne d'Hérode, et l'an 42 d'Auguste, le premier des Césars. Il eut sa mission divine à l'âge de 30 ans, après son baptême dans les eaux du Jourdain (Erderin) par saint Jean-Baptiste. Il appelle les peuples à la pénitence. Dieu lui donne la vertu d'opérer les plus grands miracles ; il guérit les lépreux, donne la vue aux aveugles, ressuscite les morts, marche sur les eaux de la mer ; sa puissance va jusqu'à animer un oiseau Khafasch, fait de plâtre et de terre. Pressé par la faim, lui et ses disciples, il reçoit du ciel au milieu de ses angoisses et de ses ferventes prières une table couverte d'une nappe et garnie d'un poisson rôti, de cinq pains, de sel, de vinaigre, d'olives, de dattes, de grenades et de toutes sortes d'herbes fraîches. Ils en mangent tous, et cette manne céleste se présente dans le même état pendant quarante nuits consécutives... Qualifié du nom saint et glorieux de Rouhh' Allah (l'esprit de Dieu), il reçoit du ciel le saint livre des Évangiles... Trahi par Judas, et près de succomber sous la fureur de ses ennemis, il est enlevé au ciel, et cet apôtre infidèle, transfiguré en la personne de son maitre, est pris pour le Messie et essuie le supplice de la croix destiné à cet homme surnaturel, à ce grand saint, à ce glorieux prophète... Plusieurs imams croient cependant à la mort réelle de Jésus-Christ, à sa résurrection, à son ascension. »

Un fait curieux et digne de remarque, c'est que les docteurs mahométans ont toujours admis le dogme de l'immaculée conception. Vers la fin du monde, l'Antéchrist viendra pour séduire les hommes, mais Jésus-Christ descendra à la mosquée de Bèni-Ummiy6, à Damas ; à sa vue, l'Antéchrist tombera mort ! Jésus-Christ, vicaire de Mahomet, invitera tous les peuples à la vraie foi ; ils devront opter entre l'islam et la mort. La foi régnera alors dans toute sa pureté, pendant quarante ans ; puis les hommes retomberont dans l'impiété jusqu'à ce que retentisse la trompette de l'ange Issrafil, qui fera périr le genre humain.

Nous n'entreprendrons pas ici de comparer l'Évangile et le Koran[11] ; cependant on peut dire que, sur presque toutes les questions de morale, le mahométisme est d'accord avec le christianisme. Mais son Dieu n'est pas celui de l'Évangile : c'est celui de la Bible, le Jéhovah qui ordonne l'extermination de peuples entiers, depuis le vieillard jusqu'à l'enfant à la mamelle, et leur anéantissement, depuis la ruine de leurs villes jusqu'à la destruction de leurs animaux domestiques. Aussi à côté du pardon des injures, de l'amour des uns pour les autres ; à côté de l'anathème lancé à la colère, à l'orgueil, à l'hypocrisie, Mahomet admet la vengeance, la peine du talion. Il formule la loi de Lynch : œil pour œil, dent pour dent, sang pour sang.

Mais ce qui caractérise surtout la religion de l'islam, ce qui creuse un abîme entre les peuples chrétiens et les peuples musulmans, ce qui a maintenu ces derniers dans l'immobilité, c'est la confusion de la loi civile et religieuse ; ce sont la prédestination et la fatalité, la polygamie et l'avilissement de la femme.

Mahomet ne s'était pas donné pour un novateur, mais pour un continuateur ; ce n'était pas une nouvelle religion qu'il venait annoncer au monde. Sa mission, mission confiée par Dieu, était d'arracher les hommes à l'erreur et de les ramener à l'observation du vrai culte, dégagé de toutes superstitions. Il n'était qu'un prophète, mais le dernier et le plus saint de tous. Il clôt en sa personne la prophétie et c'est lui qui proclame le dernier mot de la Divinité. Le Koran est une œuvre inspirée de Dieu, parfaite, immuable, et les règles qu'il prescrit sont autant de barrières infranchissables, qu'on ne peut méconnaître sans tomber dans l'impiété et le sacrilège. Code civil et politique autant que religieux, il force les constitutions, les lois, les coutumes à rester stationnaires. « Toute loi nouvelle, dit le prophète, est une innovation ; toute innovation est un égarement ; tout égarement mène au feu éternel. » — « Ne séparant pas Dieu de César, Mahomet ne voulut pas de souveraineté temporelle qui eût pu abuser de sa force à l'encontre du Livre ; il ne voulut pas davantage de souveraineté spirituelle qui eût pu interpréter et développer le Koran. Il renfermait tout, avait tout prévu ; il contenait le dogme et l'Eglise, la loi et l'ordonnance ; il était souverain[12]... »

Pour prévenir les dissidences religieuses, le réformateur paralysait et étouffait les aspirations vers un avenir meilleur : le Livre répondait à tout ; on n'avait besoin de s'occuper de rien. Mais la nature humaine ne saurait être violentée : elle est double, en ce sens que le sentiment de la morale sociale et le besoin de l'ordre la ramènent vers les intérêts matériels et donnent naissance à la législation.

Du reste le Koran annoncé à Mahomet, par fragments, et dans un espace de vingt-trois ans, est souvent en désaccord avec lui-même ; « c'est presque tout entier une discussion polémiste, un criticisme éclectique, plutôt qu'un dogmatisme hardiment affirmatif[13]. »

 

Les quatre grands imans. — Les Ehadiss.

Le prophète mort, la souveraineté spirituelle et temporelle resta vacante : il n'avait rien décidé à ce sujet. Il fallut bientôt chercher dans le Koran des explications pour les faits et les événements nouveaux qui se révélaient dans la vie publique et politique, ou se produisaient dans le domaine religieux ou civil.

Les imams torturèrent le texte du Koran, pour y trouver des motifs d'application pratique ; et vers la fin du deuxième siècle de l'hégire, les travaux des quatre grands imams, Abou-Hanifah, Mâlek, Châfeï et Ahmed, fils de Hanbal, formulèrent nettement et fixèrent le dogme de l'islamisme. Ce furent les fondateurs des quatre rites orthodoxes qui ont survécu à tous les autres dans le mahométisme.

Abou-Hanifah-Nomân-Ibn-Thâbet, surnommé le grand imam, mort à Bagdad en 769 (150 de l'hégire), est le père du rite hanïâte, le plus répandu et le plus ordinairement suivi. Né en 699 (80), sous le khalife Abd'ul-Melek, il étudia sous les disciples du prophète qui vivaient encore, et fut à même de parler fréquemment avec Aïsché.

Partisan zélé de la maison d'Ali, il périt empoisonné par ordre du khalife Abd'ullah II, dont il avait censuré la conduite. Les habitants de Mossoul s'étaient révoltés ; Abd'ullah assemble les ulémas et les consulte sur la résolution qu'il avait de les faire périr et de confisquer leurs biens : peine à laquelle ils s'étaient soumis par serment en cas de révolte. Tous les ulémas approuvèrent, sauf l'imam Hanifâh, qui s'éleva contre cet engagement, en proclamant que nul homme ne peut disposer à son gré d'une existence qui appartient à Dieu seul.

Ech-Chaféï, né à Ghaza, l'année même de la mort d'Abou-Hanifâh, installa le rite chaféite en Égypte, où il domine encore. La doctrine de Malek est consignée dans le Mowatta, et le rite malékite fait autorité en Algérie, dans le Maroc et chez tous les musulmans de l'Afrique jusqu'au Soudan. Enfin le rite hanbalite ne compte, que peu d'adhérents, dans l'Irak persan.

Au quatrième siècle de l'hégire (Xe siècle), les deux docteurs Abou-Mansour-Matouridy et surtout Abou-Hassan-el-Esch'ary s'efforcèrent de concilier les divergences dogmatiques des quatre grands imams ; et, au commencement du septième siècle de l'hégire, Omar-Nefissy, se guidant sur leurs travaux, publia un catéchisme, comprenant tous les articles du dogme. Son abrégé eut différents commentateurs, dont le plus accrédité est Sad'ed-din Teftazany, mort à Boukhara, 1405.

L'immensité des livres canoniques enfantés par les docteurs de l'islam décida Mollah-Khosrew, sous Mahommed II (1470), à en faire un code général. Cependant, comme plusieurs points offraient quelque obscurité, Scheïkh-Ibrahim-Haleby fit, sous Suleyman Ier, un autre code, quintessence des œuvres de tous les imams. C'est le Multeka-ul-uhhhur (confluent des mers), divisé en cinquante-sept livres.

Dans cette œuvre d'institution et de fixation des dogmes islamiques, Abou-Hanifâh occupe le premier rang.

Pour apprécier la mesure de son influence, il faut se rappeler celle de saint Paul et de saint Augustin dans le christianisme.

« Il ne faut pas abandonner le sens propre et littéral de ce qui est écrit dans le Koran et la Sunnah pour un sens figuré de l'esprit et de la contemplation. » — « Les docteurs Moudjlehed ne sont pas infaillibles. »

Cependant le Koran ne contient pas seul la doctrine musulmane ; à côté de lui, sont des livres presque aussi révérés et qui en sont le commentaire et la glose :

Les Ehadiss-Nebewiyé.

Le Hadiss comprend :

1° Les lois orales du prophète, d'une notoriété publique et universelle, Mutewatiré.

2° Les lois orales, de notoriété publique, Hadiss-meschhouré.

3° Les lois orales privées, Khaberwahhid.

4° Les lois orales, de faible tradition, Hadiss-mursell.

Toutes les lois orales s'appellent Ehadiss-nebwiyé, les préceptes du prophète, et Ehadiss-scherifé, les saints commandements. Elles furent rassemblées par les principaux disciples ; les recueils les plus estimés sont ceux de Boukhary, Sunenn'y-Eby-Davoud, Termidy, Nisayi, Hn-Madjeth'-ul-Cazwiny, et Saleh- Musslim ; on les appelle Kuttub sitté-y-moeutébéré, les livres révérés. Celui de Boukhary y tient le premier rang.

Le Idjhma-y-ummeth contient les explications des opinions des apôtres, des disciples et surtout des quatre premiers khalifes. Elles sont unanimement acceptées et œcuméniques.

Le Kiyass ou Makoul contient les décisions canoniques des imams des premiers siècles.

Le Koran et les Hadiss s'appelle Kat'iyé parce qu'ils servent de base à la doctrine musulmane, les deux autres s'appellent idjhtihhadiyé (livres secondaires), car ils servent de commentaires aux premiers.

Ainsi le dogme refuse l'infaillibilité aux explicateurs des livres sacrés ; cependant, les khalifes, accablés par les affaires temporelles, chargèrent des fonctions religieuses et judiciaires les savants ou lettrés : les ulémas. Devenu tout-puissant sous le sultan Suleyman, ce corps eut tout intérêt à laisser la loi civile confondue avec la loi religieuse ; c'est de là qu'est toujours partie la résistance la plus obstinée aux progrès et aux réformes. C'est encore parmi les ulémas que se recrutent les Ottomans pour qui les réformes des derniers sultans sont lettre morte ; et qui, en voulant arrêter la marche de leur pays vers le progrès, risquent de le précipiter dans l'abîme.

 

La prédestination.

La prédestination est écrite dans le nom même de la religion de Mahomet, islam, abandon à Dieu.

« L'élu comme le réprouvé sont destinés l'un au bonheur et l'autre au malheur éternel, avant même d'être sortis du sein de leurs mères. » — « L'homme ne meurt que par la volonté de Dieu, d'après le livre qui fixe le terme de sa vie[14]. »

Ce dogme devait inspirer aux mahométans l'esprit aveugle de la conquête, le mépris de la mort et le fanatisme ; mais en niant le libre arbitre il tuait l'initiative privée et gouvernementale.

« Chaque nation a son temps, dit le Koran ; quand le terme fixé est arrivé, les hommes ne sauraient ni l'avancer ni le reculer. » En échange de la résignation, quelles calamités ces paroles ne devaient-elles pas engendrer : l'apathie politique, la routine, l'immobilité et la stagnation de l'esprit humain !

Cependant on trouve, soit dans le Koran, soit dans les Hadiss, quelques passages où la volonté et la liberté humaines soit affirmées de la façon la plus nette.

« Le bien vient de Dieu, dit le Koran, et le mal de toi. »

« Ôprophète, disaient les disciples à Mahomet, puisque Dieu a marqué nos places à l'avenir, nous pouvons avoir confiance et négliger nos devoirs. » — « Non, dit-il, parce que les gens heureux font de bonnes œuvres et les malheureux de mauvaises. »

Omar marchait contre la Syrie, l'an 8 de l'hégire, quand il apprit que la peste exerçait ses ravages dans ce pays : il s'arrêta et, remettant l'expédition à l'année suivante, reprit le chemin de Médine. Cette conduite fut vivement critiquée : on reprocha au khalife de fuir les décrets immuables du destin, et Ebu-Oeubeydé, un de ses plus intimes confidents, lui marquant sa surprise d'un procédé si contraire au principe de la prédestination :

« Vous vous trompez, lui dit Omar ; vous ignorez donc les paroles de notre saint prophète qui, interrogé sur ce point, déclara que celui qui est déjà au feu devait se résigner à Dieu, mais que celui qui était hors du feu ne devait pas s'y exposer. »

Les anciens imams, interprétant ces versets, déclarèrent à plusieurs reprises que la prédestination ne vise que la vie future et que l'homme a son libre arbitre. Des peines furent même prononcées contre ceux qui nieraient le libre arbitre. « Si un musulman nie l'existence du libre arbitre dans l'homme, en donnant Dieu le créateur lui-même pour l'auteur de toutes les actions de la créature, à quoi la loi sacrée le condamnerait-elle ? A renouveler sa profession de foi et la cérémonie de son mariage, et s'il ne revient pas de son erreur, s'il y persiste, il est digne de la mort[15]. »

Mais le fatalisme est instinctif chez les peuples orientaux : il convient à leur climat, à leurs mœurs, à leurs habitudes contemplatives. Cependant, à vrai dire, il ne fait point partie intégrante du dogme islamique ; le cercle étroit et restreint où le Koran enferme la société musulmane peut être élargi et même brisé — les nombreux fetwas des muftis en témoignent.

 

Condition sociale de la femme.

Il est une autre cause qui s'est opposée aux progrès des nations mahométanes, en arrêtant le développement de leurs sociétés : c'est la polygamie ; c'est l'infériorité de la femme, à. tous les points de vue.

La polygamie existait avant Mahomet ; il la trouva établie et la conserva, en la réglementant. Tout en proclamant la supériorité de la monogamie, il permet de prendre quatre femmes légitimes et autant d'illégitimes, ou esclaves, qu'on peut en nourrir.

Aucune différence n'existe entre les enfants de l'épouse et ceux de la concubine. Réformer les croyances n'est rien si l'on ne réforme pas en même temps les mœurs ; Mahomet n'améliora la condition de la femme qu'au point de vue des intérêts matériels ; sur tous les autres points, il la condamne, pour jamais, à. l'incapacité, à la servitude morale et intellectuelle. Il abolit la coutume barbare d'enterrer vives les filles qui venaient de naître, dont le père ne voulait pas avoir l'embarras ou dont il méprisait le sexe ; il défendit les mariages par compensation[16] et les mariages temporaires, limités d'avance à une durée de quelques mois, de quelques jours, ou même de quelques heures.

Jusqu'alors dénuée de tout droit à l'héritage de ses parents, la femme acquit l'hérédité ; sa part fut moitié de celle d'un héritier mâle. Considérée avant lui comme partie intégrante de la succession de son mari, la veuve fut assurée, pendant une année entière, aux frais de la succession ; et en outre de son mahr ou sodak (don nuptial) elle reçut un douaire.

Toutes ces améliorations furent de grands bienfaits ; mais, au lieu d'aller jusqu'au bout, Mahomet s'arrêta à moitié chemin dans la voie des réformes : la femme, avant lui, était traitée comme un animal ; il en fit un instrument de plaisir et la réduisit au rôle de meuble de harem.

« Aux yeux de l'islamisme la femme est l'inférieure de l'homme, et, par conséquent, doit lui être soumise et doit être éloignée de toutes les fonctions qui veillent aux intérêts et aux affaires de la société[17]. »

« Elle ne réussira pas, la nation qui mettra une femme à la tête de ses affaires, » dit le Koran. « Garde-toi de prendre conseil des femmes, » s'écrie le khalife Aly.

Le célèbre imam Abou-Hanifâh avait, il est vrai, au deuxième siècle de l'hégire, établi que la femme pouvait licitement devenir Kadi, pour toutes les causes où le témoignage féminin est recevable, c'est-à-dire hors les cas entraînant l'application de peines afflictives et les cas de blessure.

Au temps de la gentilité arabe, au milieu de l'existence nomade et aventureuse de la vie du désert, la femme appartenait au mari autant que le mari à la femme ; elle possédait une influence sociale que lui enleva le réformateur. La femme avait le droit de répudier son mari : l'islamisme l'en priva et la laissa à la discrétion de son maître. La femme peut, il est vrai, proposer le divorce à son mari, moyennant une compensation ; mais le mari conserve le droit d'acceptation ou de refus.

Parfois achetée, renfermée dans le harem, toujours couverte de voiles quand elle sort, sans instruction aucune[18], sans éducation, répudiable au gré du mari, désœuvrée, passant ses journées dans l'inaction ou les occupations les plus frivoles, la femme est devenue un être purement passif qui ne compte pour rien dans la vie de la société. L'antiquité avait considéré la femme comme un être d'une nature inférieure à l'homme ; partant de ce principe, elle avait consacré sa dépendance absolue, tout en lui accordant, selon le génie et le tempérament des peuples différents, une place plus ou moins large dans l'organisme public. La société romaine, si fortement constituée, n'avait pas commis la faute d'annihiler la femme : le pater-familias a, il est vrai, le droit de vie et de mort sur l'épouse, mais ce n'est pas comme mari, c'est comme chef de la famille ; le même droit, il le possède sur ses fils, même revêtus des plus hautes dignités de la république, sur ses esclaves, sur tout ce qui compose la gens. La famille est un gouvernement dont le pater-familias est l'autocrate : il juge, condamne et exécute sans appel.

Les droits civils de la femme sont sauvegardés vis-à-vis du mari, et si elle est exclue des fonctions politiques, elle ne l'est pas de la vie publique : la religion les accueille, et les prêtresses de Vesta jouissent du plus beau privilège de la toute-puissance, du droit de grâce. Mais son influence est surtout intérieure : c'est elle qui élève les enfants, veille à leur première éducation, leur inculque l'amour de la patrie et de la vertu, les prépare à être des hommes et des citoyens ; enfin c'est elle qui est la gardienne et la dépositaire des vertus domestiques. Domi mansit et lanam fecit, tel est le plus bel éloge que les écrivains romains décernent à ces matrones dont on peut voir le type achevé dans la mère des Gracques.

Le christianisme posa, le premier, comme base de la société l'indépendance de la femme et la plaça sur un pied d'égalité complète avec l'homme. L'invasion barbare qui amena les Germains dans le monde romain et détruisit l'empire d'Occident, consacra le triomphe de l'émancipa- tion de la femme. Chez les Germains comme chez les Gaulois, les femmes jouissaient, en effet, des mêmes droits et prérogatives que les hommes ; elles assistaient aux conseils où se débattaient les intérêts de la tribu et prenaient part aux délibérations. La voix des druidesses n'était pas moins écoutée que celle des druides ; souvent elle était plus puissante : on les consultait avant chaque expédition guerrière, et, plus d'une fois, les prédications passionnées des Vellédas enthousiastes avaient fait courir aux armes les farouches guerriers d'outre-Rhin.

Sous la double influence du catholicisme et des mœurs des conquérants, l'égalité de la femme et de l'homme devint une loi fondamentale. Mais de la théorie à la mise en pratique il y eut un abîme. A cette époque de barbarie celui-là seul qui avait la lance au poing et la cuirasse au dos, qui pouvait en appeler de son droit à son épée, celui-là seul était respecté. La femme, faible, inhabile aux armes, devait naturellement être soumise aux vexations et à la tyrannie de l'homme, qui ne reconnaissait que la loi du plus fort. La chronique de Garin le Loherain nous montre comment la femme était traitée à l'époque de Charlemagne. Dans une discussion avec sa sœur, le héros se jette sur elle, la saisit aux cheveux, la rosse d'importance et lui casse trois dents d'un coup de son gantelet de fer, non sans recevoir, il est vrai, force horions, pour sa part. Ce furent la féodalité et la chevalerie qui mirent la femme sur un piédestal et frappèrent d'anathème le chevalier félon et discourtois qui osait s'attaquer à elle. « Dieu, les dames, le roi, » telle fut la devise de tous les batailleurs d'Occident, et troubadours et trouvères firent bientôt passer Dieu à la seconde place. Les poètes ne chantèrent que pour mériter les suffrages de la beauté et ambitionnèrent, comme le plus beau titre de gloire, d'être couronnés de ses mains, dans les cours d'amour ; rois, grands seigneurs, chevaliers, n'eurent qu'un but : férir de grands coups d'épée en l'honneur de la dame de leurs pensées ; tous plièrent le genou devant la femme. Les Arabes, peuple éminemment guerrier et poète, avide d'émotions, passionné pour l'éloquence, amateur de la forme, épris du beau et du merveilleux, les Arabes laissés à leurs propres inspirations eussent vu se produire chez eux le même mouvement qui s'était déclaré chez les peuples néo-latins. La façon barbare dont la femme était traitée chez eux ne s'inspirait pas d'un principe, elle ne prenait pas sa source dans le mépris qu'ils faisaient d'un être inférieur, mais tenait uniquement à l'état de grossièreté et de barbarie de l'époque.

On n'a qu'à jeter un coup d'œil sur l'Espagne, au temps de la domination arabe, pour se convaincre que le génie de ce peuple était complètement opposé à cet anéantissement de la femme. Est-il besoin de rappeler l'histoire de cette reine de Grenade, accusée d'adultère par le Chef des Zegris et condamnée à être brûlée vive ? A cette époque, Espagnols et Arabes rivalisaient de chevalerie et de prouesses guerrières et galantes. Les messagers de la reine allèrent par toute l'Espagne, appelant les vrais chevaliers à défendre son innocence. De Castille, de Léon, d'Aragon, accoururent les plus renommés parmi les chevaliers chrétiens, se déclarant les champions de la reine, et réclamant l'honneur de prouver sa vertu, les armes à la main. Le combat eut lieu à Grenade, devant toute la cour, entre l'accusateur et le Castillan, chevalier de la reine. Le Zegris succomba : Dieu avait parlé, et du bûcher la reine remonta sur son trône, aux acclamations des Arabes.

A l'heure actuelle, les mœurs des Bédouins diffèrent sensiblement de celles des Ottomans : les femmes ne sont pas voilées ; elles sont libres, elles prennent part aux affaires, et, dans la bataille, c'est à la plus belle d'entre elles qu'est assigné le poste le plus dangereux.

« On choisit la plus belle parmi les filles des Bédouins ; on la place dans un handag richement orné, que porte une grande chamelle blanche. Le choix de la fille qui doit occuper ce poste honorable, mais périlleux, est fort important, car le succès de la bataille dépend presque toujours d'elle. Placée en face de l'ennemi, entourée de l'élite des guerriers, elle doit les exciter au combat ; l'action principale se passe toujours autour d'elle, et des prodiges de valeur la défendent. Tout serait perdu si le haflé tombait au pouvoir de l'ennemi : aussi, pour éviter ce malheur, la moitié de l'armée doit toujours l'environner. Les guerriers se succèdent sur ce point où le combat est le plus vif, et chacun vient demander de l'enthousiasme à ses regards[19]. »

C'est un poète arabe qui s'écriait :

« Boire le vin et voir le visage des femmes, pour le Turc, c'est pécher deux fois ; pour l'Arabe, c'est jouir deux fois, c'est bénir Dieu de deux manières. »

Quand la domination de l'islam échappa aux Arabes, pour passer à une race dure, positive, à l'esprit jaloux et soupçonneux ; quand leur sceptre tomba aux mains d'un peuple qui, avec l'ardeur des nouveaux prosélytes, outrait tous les principes de la religion ; quand les Turcs ottomans firent de l'islamisme une religion fermée, si on peut s'exprimer ainsi, l'avilissement irrémédiable de la femme en fut la première conséquence. Cet état d'abjection où elle est dans l'Orient musulman, tient autant au, caractère des Ottomans qu'aux prescriptions du Boran.

 

Influence du Koran.

Les Arabes affirment, avec raison, que le Boran est, sous le rapport du style, l'œuvre la plus belle qui ait existé.

« La beauté de la forme, de l'avis unanime de tout le monde, égale la majesté du sujet, et la perfection du langage n'y a jamais laissé l'expression au-dessous de ce qu'elle devait rendre. Mahomet s'est défendu de jamais cc écrire en vers... mais la fougue de la pensée, la vivacité des images, l'énergie des mots, la nouveauté des croyances suppléaient au reste dans cette prose irrésistible, et les cœurs étaient entraînés avant même que les esprits ne fussent convaincus... Il ne faut pas perdre de vue cette considération, si on veut comprendre l'influence inouïe qu'a exercée le Koran. On a cru d'autant plus aisément qu'il était la parole de Dieu que jamais homme, parmi les Arabes, n'avait fait entendre de tels accents[20]. »

« Mahomet a banni pour toujours quelques-uns des plus noirs éléments de la superstition, qui depuis des siècles couvraient la péninsule. L'idolâtrie a disparu devant le cri de guerre de l'islam ; la doctrine de l'unité et des perfections infinies de Dieu, et d'une Providence spéciale qui s'étend à tout, devint un principe vivant dans le cœur des sectateurs de Mahomet, aussi bien que dans le sien propre. Une résignation et une soumission absolue à la volonté divine furent exigées comme la première condition de la religion. Les vertus sociales ne manquèrent pas non plus : un amour de frère fut inspiré dans le cercle de la foi ; les orphelins furent protégés ; les esclaves traités avec douceur ; les boissons enivrantes défendues ; et le mahométisme peut se vanter d'une tempérance inconnue dans toute autre croyance[21]. Mais ces bienfaits ont été achetés chèrement. Trois conséquences radicalement mauvaises sont sorties de cette foi, dans tous les temps et tous les pays : c'est d'abord la polygamie, le divorce et l'esclavage, maintenus et perpétués, sapant la moralité publique, empoisonnant la vie domestique et désorganisant la société. Toute liberté religieuse est repoussée ou détruite. Le glaive est le châtiment inévitable de tout ce qui nie l'islam[22]. »

Mais il serait injuste d'oublier ce que la civilisation doit au Koran et au génie arabe : « C'est lui, qui, à un certain moment, a tenu le sceptre que le monde ancien laissait échapper, avant que le monde nouveau ne sût le ressaisir[23]. »

L'astronomie, la médecine, les mathématiques ont progressé dans les mains des Arabes : Euclide et Archimède, Ptolémée, Hippocrate et Galien ont été laissés bien loin en arrière.

Une architecture merveilleuse, le seul art dans lequel les Arabes aient excellé, est sortie du Koran, comme l'architecture gothique est sortie de l'Évangile. En défendant la représentation de Dieu ou de l'homme sous aucune forme, la religion proscrivait la peinture et la sculpture. C'est ce qui a produit dans l'architecture cette ornementation spéciale où le génie arabe n'a jamais été dépassé. Mais le tort des arabesques est leur manque de vie, et l'élégance de la forme ne peut racheter l'inertie et la froideur auxquelles elles sont vouées.

Continuant l'œuvre intellectuelle des Grecs et des Romains, il conserva précieusement et enrichit le dépôt des lettres, des sciences et des arts.

Au onzième siècle, quand les rudes chevaliers d'Occident se glorifiaient de ne savoir ni lire ni écrire, les musulmans d'Espagne avaient, à Cordoue, une bibliothèque de soixante mille manuscrits. Au douzième siècle, soixante-dix bibliothèques étaient fréquentées par le public, quand en France, en Allemagne, en Italie, un livre était une rareté.

C'est sur les bords du Guadalquivir et dans les universités de Cordoue, Tolède, Valence, que l'Europe curieuse de s'instruire est venue chercher la lumière.

 

 

 



[1] Assaf et Naïlé étaient deux pierres tombées du ciel, d'après la tradition, et qu'un Koréïchite fit transporter en face de la Caaba sur l'emplacement du puits Zemzem.

[2] Barthélemy Saint-Hilaire, Mahomet.

[3] Tabari.

[4] Lavallée, Histoire de Turquie.

[5] Koran.

[6] Koran.

[7] Koran.

[8] Koran.

[9] Koran.

[10] Histoire générale de l'Orient.

[11] Voyez à ce sujet Bayle, Dictionnaire philosophique, article Mahomet.

[12] Pierron, De l'islamisme.

[13] Pierron, De l'islamisme.

[14] Koran.

[15] Fetwa du mufti Hehhdje-Abd-ullah Effendi.

[16] C'étaient des unions consenties par deux individus, qui se donnaient réciproquement leur sœur ou leur fille, en échange d'un payement d'objets de valeur égale.

[17] Pierron, De l'islamisme.

[18] A Alger, l'initiative privée avait fondé une école pour les jeunes filles musulmanes ; sur les réclamations instantes des chefs arabes les plus influents, le gouvernement français avait consenti, en 1865, à la faire fermer !

[19] Lamartine, Voyage en Orient.

[20] Barthélemy Saint-Hilaire, Mahomet.

[21] Les lignes suivantes d'un fetwa du mufti Behhdje Abd'-ullah Effendi montreront quelle pénalité rigoureuse était la sanction de l'interdiction de boire du vin. « Si un musulman venait à boire du vin, à quoi serait-il condamné ? — A un jeûne de soixante-et-un jours consécutifs, à trente-neuf coups de bâton et à une réprimande sévère de la part du magistrat. — Et s'il commettait cette prévarication publiquement, à quoi la loi le condamnerait-elle ? — A mort. »

[22] W. Mair, Vie de Mahomet.

[23] Barthélemy Saint-Hilaire, Mahomet.