LA VRAIE MATA-HARI, COURTISANE ET ESPIONNE

TROISIÈME PARTIE

 

XXXIV. — Un ami espagnol de Mata Hari.

 

 

Don Emilio Junoy est un des défenseurs — sans toge — les plus fidèles de la mémoire de Mata Hari.

Catalan de naissance, il a pris une part active à la vie politique de l'Espagne pendant la guerre il fut sénateur.

Bien que la Catalogne prétende ne pas être vraiment espagnole, il est bien du pays qui vit naître, il y a trois siècles, du cerveau de Cervantès, el Ingenioso Hidalgo, grand pourfendeur de moulins à vent et protecteur de filles d'auberge.

Don Emilio en a l'âme chevaleresque, les illusions, la naïveté et l'emballement facile.

Il est toujours sûr de l'innocence de Mata Hari, il est convaincu qu'elle n'a été qu'une victime des haines de la guerre.

Il l'a connue intimement, il a été son ami le plus dévoué.

C'est à Madrid, en 1915, qu'il fit sa connaissance.

A l'hôtel Ritz, où elle était descendue et où il logeait également, elle avait attiré son attention par ses allures de grande clame et par le fait qu'elle était toujours seule.

Mais comme il supposait que, malgré sa réserve apparente, elle possédait un, cœur, il cherchait à en être l'élu de passage. Il manœuvra tant qu'un beau jour il devint son voisin de table et put entamer la conversation.

Vernit, vidit, vicit.

Don Emilio, probablement par son charme catalan et la séduction de ses paroles, vint bien vite à bout de la retenue de la belle inconnue, qui avait également intrigué Cambo, Dato et Romanones, amis personnels du sénateur.

Il réussit à s'attacher le cœur timide de Mata Hari, qui dans la suite lui montra une fidélité à toute épreuve.

Dans la capitale espagnole elle menait une vie austère elle se tenait loin de toute relation amicale en dehors de son ami Emilio. Douée d'une grande force morale, elle résistait à toutes les tentations et méprisait les occasions les plus alléchantes.

Dato et Romanones avaient exprimé plus d'une fois le désir d'être présentés à Mata Hari, mais elle faisait fi de l'amitié des deux ex-présidents du Conseil c'est à Don Emilio seul qu'elle réservait ses sourires et sa conversation exquise et aristocratique.

Un jour d'abandon, elle lui raconta sa vie, avec toute la sincérité dont elle était capable.

Hollandaise d'origine, elle était née à Java et elle avait épousé le marquis[1] hollandais Mac Leod, mais les mauvais traitements de ce gentilhomme l'avaient obligée à divorcer. Redevenue libre, elle avait parcouru le monde avec les danses qu'elle avait apprises à Java et qu'elle avait fait admirer pour la première fois en Espagne en 1905.

Elle était revenue à Madrid pour y fuir les horreurs de la guerre. En France elle avait laissé un fiancénovio —, capitaine au Grand Quartier général, avec qui elle correspondait.

Elle avait l'intention de retourner à Paris, pour vendre la maison qu'elle y possédait et passer quelques semaines avec son fiancé. Mais il fallait d'abord que celui-ci obtînt un congé et quand il aurait réussi à l'obtenir, il la préviendrait. Il lui fallait donc attendre des nouvelles à Madrid.

Mais Don Emilio, remarquant l'inquiétude et l'agitation de son amie, voulait la décider à quitter avec lui Madrid pour Barcelone. Là elle trouverait la tranquillité et le repos moral qui lui manquaient. Elle pourrait y louer une villa non loin de la mer.

La brise marine et l'air pur des altitudes lui feraient bientôt recouvrer la santé et l'optimisme.

Elle se laissa persuader et promit d'accompagner son ami à Barcelone. Mais le jour où il voulut l'emmener, elle objecta qu'elle attendait un télégramme de Paris, qu'il lui était impossible de partir sans savoir ce que lui dirait son fiancé.

A deux heures de l'après-midi elle reçut en effet la dépêche annoncée, signée du nom de son fiancé et lui enjoignant de partir sans délai pour la capitale.

Don Emilio partit donc seul pour Barcelone, tandis que Mata Hari de son côté prenait le chemin de Paris.

Il ne devait jamais la revoir. Quand elle était arrivée à la frontière elle avait été arrêtée par la police française, sous l'inculpation d'espionnage. On lui avait lait un procès infamant et quelques mois plus tard elle était tombée sous les balles du peloton d'exécution.

***

L'accusation d'espionnage qui avait motivé son arrestation était l'œuvre infernale d'un officier français et d'une artiste catalane, qui tous les deux avaient à venger des amours contrariées.

L'officier était attaché au ministère des Affaires étrangères ; en mission en Espagne, il avait vu Mata Hari et avait reçu le coup de foudre.

Mais la vertueuse artiste ne voulait pas trahir son fiancé — excepté avec le brave Junoy ! — et avait repoussé les avances du bouillant amoureux, qui avait résolu de venger cet échec.

L'artiste n'était autre que la fameuse Raquel Meller, alors femme légitime de Gomez Carrillo, lequel, de son côté, avait également cherché à obtenir les faveurs de Mata Hari. Sans plus de succès d'ailleurs que son rival militaire.

Mais Mme Gomez Carrillo croyait qu'il existait réellement une intrigue galante entre la danseuse et son mari.

Et, de concert, l'officier français et l'artiste catalane avaient préparé la perte de la délicieuse amie du sénateur, sans qu'on ait jamais su comment ils s'étaient connus et concertés pour exercer leur commune et terrible vengeance.

Ils avaient averti la police française, dénonçant Mata Hari comme espionne et lui avaient envoyé un faux télégramme pour l'attirer en France.

Don Emilio ne devait jamais plus recevoir de nouvelles de son amie. Il demeure persuadé qu'elle lui a écrit de sa prison, mais que sûrement la censure française a intercepté les lettres éplorées de sa Maya chérie.

Le pauvre sénateur, apprenant que Margarita était tombée dans le piège que la police française lui avait tendu, à l'instigation du méchant officier et de la vindicative Catalane, résolut de la sauver coûte que coûte. N'entendant que son courage, il eut l'idée de voler à Paris, d'aller trouver le rapporteur du 3e Conseil de guerre pour démontrer l'innocence de l'inculpée. Mais il se ravisa il resta à Madrid ou à Barcelone, ne démontra rien et attendit, dans l'inaction, la mise en jugement et la condamnation.

Il ne songea nullement à se faire citer comme témoin à décharge. Il envoya simplement, avant l'exécution de la condamnée, un télégramme héroïque — l'honorable Junoy l'a affirmé sinon on pourrait ne pas le croire — à son vieil ami Georges Clemenceau. Le télégramme portait :

Au nom et en souvenir de notre ami Salmeron qui aimait mieux abandonner la présidence de la République que de signer un arrêt de mort, je vous prie de gracier Mata Hari, femme et artiste sublime.

 

Clemenceau, qui a dû se faire une pinte de bon sang en constatant que son confrère et ami espagnol l'avait élevé, Raymond Poincaré regnante, à la dignité de président de la République française, répondit laconiquement :

Un ami de Salmeron ne doit pas demander la vie d'une traîtresse à la patrie française.

 

La réponse brutale du Tigre arracha des larmes — algunas lagrimas — à l'excellent Junoy.

***

Depuis la mort tragique et imméritée de sa bonne amie, femme et artiste medium, l'ex-sénateur attend, mélancolique et patient, mais le cœur ferme et sa foi en l'innocence de l'espionne non ébranlée, la révision du procès inique. Un jour viendra, pense-t-il, où Dieu fera justice et où la vérité éclatera.

Il a daigné donner quelques arguments qui plaident en faveur de sa thèse de l'innocence :

A Madrid, Mata Hari avait refusé d'accepter l'amitié de Romanones et de Dato. Si elle avait été espionne, elle se serait empressée d'accepter l'amitié de ces deux ex-présidents du Conseil, dont elle aurait pu tirer profit.

Le 3e Conseil de guerre a accusé Mata Hari de relations suspectes avec le préfet de police berlinois, parce qu'elle avait déjeuné avec celui-ci le jour de la déclaration de guerre.

Mais Mata Hari lui avait dit elle-même — et on sait comme tout mensonge répugnait à cette femme sublime, même quand sa vie était en jeu — qu'elle avait déjeuné avec le préfet de police afin de lui demander la permission de danser dans les cafés-concerts de la ville. Et ce n'était que pour aller demander cette permission, qu'elle avait quitté définitivement la belle villa de Neuilly-Saint-James. Elle savait, en effet, que Berlin menait la danse !

Puis le sagace ex-sénateur est d'avis que, si son amie avait été espionne, elle se serait entendue avec le ministre des Affaires étrangères (!) et non avec le chef de la police locale.

Et voilà !

***

La méchante Raquel Meller, — nous raconte encore Don Emilio Junoy — qui avait contribué à livrer une innocente au supplice, fut tourmentée pendant plusieurs années par le remords, si bien qu'elle finit par faire un pèlerinage à Rome pour demander au Saint-Père le pardon de ses péchés.

Mais elle ne voulut naturellement pas reconnaître le véritable motif de l'audience qu'elle avait demandée au Pape. Dans une lettre, adressée à un journal de Barcelone, elle explique :

He ido a Roma con el irresistible desea de ver a Su Santidad Pio XI. Pero la que tenia que pedirle no tiene absolutanzente rada de suplica. No puedo ni debo decir sino una coca, y es que he recibido la bendicion del Padre Santo ; lo demas sole concierne a mi conciencia...

Mi visita al Vaticano es muy sencilla mi entrevista con et Padre Santo solo ha tenido relacion con los sentimentos de caracter privado. Ante toclo soy muy catolica y creyente...

Traduction : Je suis allée à Rome, poussée par l'irrésistible désir de voir Sa Sainteté Pie XI. Mais ce que j'avais à lui demander n'a absolument rien à voir avec une supplique. Je ne peux ni ne dois dire qu'une seule chose, c'est que j'ai reçu la bénédiction du Saint-Père. Le reste n'appartient qu'à ma conscience...

Ma visite au Vatican est fort banale mon entrevue avec le Pape s'est rapportée uniquement à des sentiments d'ordre privé. Car avant tout je suis bonne catholique et croyante...[2]

***

Le plaidoyer de l'ex-sénateur espagnol nécessite une petite rectification, puisqu'il a négligé ou ignoré quelques menus faits

1° Mata Hari, en 1915 et 1916, était constamment et étroitement surveillée par la police française, d'abord par la Sûreté Générale, et ensuite par la Préfecture. Les autorités étaient clone au courant de tous ses faits et gestes.     

2° Le séjour qu'elle fit en Espagne peu avant son arrestation date de novembre 1916, et non pas de 1915, puisqu'elle rentra à Paris au début de janvier 1917.

3° A Madrid même la mission française, en rapports avec le Bureau de contre-espionnage français, ne la perdait pas de vue. Elle y connaissait bien d'autres hommes que Junoy, — espagnols, français et allemands.

4° Mata Hari quitta Madrid avec un passeport valable, passa sans encombre la frontière et rentra à Paris, libre, au début de janvier 1917.

5° Elle fut arrêtée à Paris le 13 février 1917 — et non pas à la frontière.

6° Elle n'a jamais vendu aucune maison à Paris, ni ailleurs, vu qu'elle n'en a jamais possédé. En juillet 1914, peu de semaines avant la guerre, elle donna congé de sa villa de Neuilly — Saint-James — qu'elle avait en location et se rendit à Berlin, non pour danser — l'Allemagne du début de la guerre se passait sans peine de danseuses habillées ou nues ! —, mais pour se concerter avec ses patrons, chefs de l'espionnage allemand.

7° En octobre 1914 elle loua une maison à La Haye (Hollande) pour trois ans. Elle n'est donc pas venue en Espagne en 1915 pour fuir les horreurs de la guerre. Elle aurait pu rester tranquillement dans sa maison de Hollande, pays aussi neutre que l'Espagne.

8° Lors de la condamnation de Mata Hari — 25 juillet 1917 — Clemenceau était, simple sénateur ; il ne devint président du Conseil que le 16 novembre 1917, un mois après l'exécution de l'espionne.

9° Même s'il avait été président du Conseil avant cette exécution, il n'aurait pu gracier la condamnée, le droit de grâce étant la prérogative du président de la République seul et non pas d'un chef de gouvernement.

 

 

 



[1] Don Emilio ignore naturellement que le titre nobiliaire de marquis a toujours été inconnu en Hollande.

[2] J. M. Perez Ayala, journaliste espagnol, a, le premier, reçu les précieuses confidences de l'honorable Junoy et les a publiées dans un article de la défunte Espagne (numéro du 23 nov. 1925, d'ailleurs introuvable). La nouvelle édition de : El misterio de la Vida... de Gomez Carrillo a reproduit cette interview dans une note, pp. 11-29.