LA MODERNITÉ DES PROPHÈTES

 

ERNEST HAVET

PARIS — 1891

 

 

AVERTISSEMENT

M. Ernest Havet, membre de l’Institut, professeur honoraire au Collège de France, directeur d’études à l’École des hautes études (section des sciences religieuses), est mort à Paris le 21 décembre 1889, à l’âge de soixante-seize ans.

Il se proposait de réimprimer cette étude, donnée d’abord à la Revue des Deux Mondes. Il avait écrit, en vue de cette seconde publication, l’Avant-propos, qui parait ici pour la première fois. Le manuscrit préparé et remis par lui à l’éditeur a servi à l’impression de ce volume. On s’est borné à y ajouter une table des passages bibliques cités dans l’ouvrage.

 

AVANT-PROPOS

L’étude qu’on va lire a été écrite en 1888, mais elle n’a paru (dans la Revue des Deux Mondes) qu’en août 1889. On verra que j’y parle comme n’ayant trouvé, depuis douze ans, absolument aucune espèce d’adhésion à la thèse que j’ai soutenue dès 1877 sur la Modernité des prophètes. Cela était vrai quand j’ai écrit, mais non plus quand j’ai imprimé ; car à la fin précisément de 1888, M. Charles Bellangé avait fait paraître son livre intitulé : le Judaïsme et l’histoire du peuple juif[1], livre à la fois très savant et très original, et, dans sa Préface, il prenait parti pour mes idées et pour moi avec une complaisance et une décision dont je lui suis reconnaissant. J’aurais pu rappeler ce témoignage par une note ajoutée dans la Revue : je ne l’ai pas fait, pensant que l’isolement où j’étais demeuré jusque-là devait être l’explication et l’excuse de l’obstination que j’ai mise à reprendre ma thèse et à appeler encore une fois sur ce sujet l’attention du public.

Je ne puis m’empêcher de croire que mes conclusions finiront par être adoptées, et j’espère qu’on voudra bien reconnaître alors que je suis le premier, à ma connaissance du moins, qui les ait introduites, qui ait démenti une tradition fabuleuse, et fait descendre les livres prophétiques à une époque où ils s’expliquent tout naturellement, tandis qu’ils demeurent inexplicables dans la haute antiquité où on les avait placés.

Le mot de modernité n’est pas dans le Dictionnaire de l’Académie ; j’ai cru en avoir besoin, et d’autres déjà l’avaient employé.

 

Isaïe Jérémie ÉzéchielOsée Joël Amos AbdiasJonasMichéeNahumHabacucSophonieAggée et ZacharieMalachieSecond IsaïeDaniel

Les Juifs, à l’époque où le christianisme a commencé de se répandre, se faisaient, sur la date de leurs livres saints, d’étranges illusions, et leur attribuaient une antiquité absolument invraisemblable, comme on le voit également par saint Paul ou par Josèphe. Ils croyaient le Pentateuque écrit par Moïse 1600 ans avant notre ère. Ils attribuaient les Psaumes à leur roi David, les Proverbes et les autres livres gnomiques à Salomon, etc. Les chrétiens, en acceptant les livres des Juifs, ont accepté aussi ces idées, et elles se sont perpétuées dans l’Église catholique, qui n’admettait guère la critique. C’est ainsi que Pascal et Bossuet appellent hardiment le Pentateuque le plus ancien livre du monde.

Et c’est ainsi que dans le Dictionnaire de l’Académie, édition de 1835, au mot ORIGINAL, on lisait encore cette phrase : Le texte original de la Bible, le texte hébreu qui représente le manuscrit de Moïse[2]. Enfin, tout récemment encore (1888), M. Wallon écrivait dans le Journal des Savants, en parlant des Juifs : Leurs livres, à eux, dépassaient de beaucoup en antiquité ceux des Grecs.

Dans les pays protestants, la critique avait pu s’introduire. Spinoza avait ouvert la voie ; d’autres y ont marché plus ou moins librement, et ont étudié la Bible comme on doit étudier tous les livres. La tradition en a été infirmée, et en grande partie abandonnée. Pour reconnaître à quel point on en est arrivé aujourd’hui, il suffit de consulter la Bible de M. Édouard Reuss, dont M. Renan écrivait, dans un Rapport à la Société asiatique (1877), qu’elle présente à peu près les derniers résultats de la critique et de l’exégèse. On y voit quelles libertés la science maintenant peut prendre avec la tradition. Spinoza avait attribué à Esdras, d’après un témoignage de Tertullien[3], la composition du Pentateuque ; M. Reuss en fait descendre un siècle plus bas la rédaction définitive[4]. Et pour ce qui est des Psaumes, il ne craint pas de reporter ces prétendus chants de David jusqu’à l’époque des Asmonées, c’est-à-dire jusqu’à la fin du IIe siècle avant notre ère, et il croit pouvoir ajouter qu’on en trouverait difficilement dans le nombre qui pussent contredire cette hypothèse.

Mais par une exception bien faite pour étonner, cette hardiesse, qui dérange si résolument, sur tant de points si importants, les idées longtemps reçues, s’arrête devant les Prophètes. La tradition qui les fait remonter jusqu’au VIIIe siècle avant notre ère, ou tout au moins au VIIe ou au VIe a été acceptée de tous. Ni M. Reuss, ni personne, à ma connaissance, ne s’est écarté là-dessus de la tradition ; et Isaïe, par exemple, continue d’être regardé par tout le monde comme un contemporain de Salmanasar.

Cependant un critique français, en 1877, conçut à ce sujet un doute. Ce critique n’était pas un hébraïsant, mais il avait lu attentivement les Prophètes, en s’aidant de toutes les ressources que les hébraïsants fournissent pour cette étude aux profanes. Et ces ressources sont considérables, car les textes bibliques sont d’abord peu volumineux, et ces textes étant sacrés, il ne S’y trouve pas une phrase, il faut même dire pas un mot, qui n’ait été commenté de manière à en permettre à tout lecteur intelligent l’interprétation parfaite. Cette lecture l’amena à reconnaître que la tradition n’était qu’une erreur, et que les livres prophétiques, loin d’avoir la haute antiquité qu’on leur attribuait, n’avaient été écrits qu’à la fin du IIe siècle avant notre ère. C’est ce qu’il exposa d’abord dans la Revue politique et littéraire, puis dans le Christianisme et ses origines, tome III, année 1878.

Cette nouveauté n’eut aucun succès, ni au moment même, ni depuis. Les hébraïsants qui en ont parlé l’ont rejetée, sans daigner même la discuter, comme une fantaisie qui ne pouvait être prise au sérieux ; ceux-là seulement l’ont ménagée qui n’en ont rien dit. Parmi ceux qui l’on écartée, il y a tel juge dont le jugement est d’un grand poids, soit à cause de sa science, soit quand je considère la hardiesse et la largeur de sa pensée. Mais je viens de donner à l’étude de cette question une année entière, pendant laquelle j’en ai fait le sujet d’un cours public, et cette étude a produit en moi une telle conviction, qu’il m’est devenu impossible de me rendre même aux autorités les plus hautes. Je me propose donc aujourd’hui de reprendre la question, en développant et en complétant les arguments produits jusqu’alors, pour établir que les écrits qui portent les noms d’Isaïe, de Jérémie, d’Ézéchiel et de ceux qu’on appelle les Douze, se sont produits, non au VIIIe, au VIIe et au vie siècle avant notre ère, à l’occasion des catastrophes qui ont détruit les royaumes d’Israël et de Juda, mais à la fin seulement du IIe siècle, à la suite de la lutte que Juda eut à soutenir dans ce siècle contre les rois grecs de Syrie, et qui aboutit à son affranchissement sous la conduite des Asmonées[5].

Mais quand je parle d’idées nouvelles, je ne veux nullement dire qu’il fût nouveau de reconnaître, dans, les écrits des Prophètes, des événements de l’époque des Asmonées. Dans le cas où on ne s’en serait pas aperçu jusqu’à notre temps, je me défierais fort d’une pareille idée. Si les traces des événements du IIe siècle sont visibles dans les livres des Prophètes, tant de savants commentateurs, qui étudiaient ces livres depuis trois siècles, ne pouvaient ne pas reconnaître ces traces, et ils les ont reconnues en effet. Seulement, ils n’ont pas tiré la conclusion, qui semble pourtant inévitable, que ces livres sont donc postérieurs aux événements qui s’y laissent voir. C’est que ces exégètes, et ceux pour qui ils écrivaient, vivaient sous l’empire de la croyance générale au surnaturel. Ils admettaient qu’il y avait eu de véritables prophètes, et de véritables prophéties où l’avenir était prédit. Dès lors il pouvait l’être tout aussi bien à courte ou à longue distance. Et il n’y avait pas d’impossibilité à ce qu’un voyant du VIIIe siècle eût annoncé un événement qui ne devait s’accomplir qu’au IIe. C’est ainsi que raisonnait déjà Josèphe à propos du temple d’Onias. Il voit que ce temple, élevé en Égypte au dieu des Juifs vers 150 avant notre ère, est clairement désigné dans un passage du livre qui porte le nom d’Isaïe. Au lieu d’en conclure que ce livre, ou tout au moins ce passage, n’a été écrit qu’après l’année 150, il assure qu’IsÉe a prophétisé, six cents ans à l’avance, ce qu’Onias a accompli. De même, quand le savant hollandais Vitringa, à la fin du XVIIe siècle, reconnaissait dans les chapitres XXVII et suivants d’Isaïe la description d’un événement qui s’est passé sous l’Asmonée Simon, on n’en concluait rien contre l’authenticité du livre.

Vers la fin du XVIIIe siècle, le point de vue changea ; on ne crut plus volontiers aux prophéties, du moins dans l’Allemagne protestante, et le rationalisme prévalut dans la critique. Mais comme en même temps on n’a pas voulu abandonner l’idée qu’on s’était faite de l’antiquité des Prophètes, il a fallu renoncer à reconnaître dans leurs livres des événements des temps modernes. C’est ainsi qu’Ernest Rosenmüller, par exemple, s’y refuse absolument, et, sauf de très rares exceptions, deux seulement dans Isaïe, il ne daigne pas même nous avertir que d’autres avant lui les y avaient reconnus[6].

Mais un commentateur de ceux qu’on appelle les Petits prophètes, P. Ackermann, de Vienne, dont la foi catholique ne marchande pas avec le surnaturel, n’a pas hésité, vers la même date, à reproduire les idées des exégètes d’autrefois. Il y a dans son livre plus de vingt passages qu’il applique, d’après eux, à l’époque des Asmonées, sans parler de ceux pour lesquels il descend jusqu’au temps des Romains.

Il n’est donc nullement nouveau de signaler dans les Prophètes l’impression d’événements d’une date récente, mais il faut comprendre quelles conséquences on en doit tirer, et ne pas s’obstiner à faire remonter les livres prophétiques à une date séparée de ces événements par plusieurs siècles.

 

— I —

J’entre maintenant dans le détail des prophéties ; mais si je veux obtenir qu’on reconnaisse dans les livres prophétiques l’histoire du IIe siècle avant notre ère, il faut d’abord que je remette cette histoire sous les yeux de mes lecteurs ; car elle est, en général, sinon précisément trop peu connue, du moins trop peu présente à la plupart des esprits.

Je rappelle d’abord qu’à la suite de la ruine des deux royaumes d’Israël et de Juda, détruits l’un à la fin du VIIIe, l’autre au début du VIe siècle, les dix tribus disparaissent, pour ainsi dire, de l’histoire, et l’histoire même de Juda présente une vaste lacune[7]. On sait que, soixante-dix ans après la destruction de Jérusalem et de Juda par les Babyloniens, ceux de Juda, déportés en Babylonie, obtinrent de Cyrus, qui avait anéanti l’empire de Babylone, la permission de rentrer dans leur pays et d’y repeupler Jérusalem. Mais depuis cette date jusqu’à celle de la mort d’Alexandre, leurs annales sont vides, ou du moins nous n’y trouvons que la réédification de leur Temple, qu’ils ne purent rebâtir qu’un siècle après leur retour. Ils n’ont rien écrit, puisque Josèphe n’en dit rien, de ce qui s’est passé chez eux pendant plus de deux cents ans ; et les Grecs, qui ne les connaissaient pas, ne pouvaient en parler non plus. Mais la conquête d’Alexandre les ayant soumis à la domination macédonienne, ils se trouvèrent enveloppés dans le monde grec. Ils ont alors une histoire, mais bien incomplète encore, puisque les historiens qui avaient écrit sur les successeurs d’Alexandre sont presque entièrement perdus. Ils furent d’abord soumis aux rois d’Égypte ; le premier Ptolémée, à qui ils avaient essayé de résister, prit Jérusalem et transporta en Égypte une multitude de prisonniers qui y formèrent une colonie israélite. Ils devinrent ensuite les sujets des rois de Syrie. Placés dans ce milieu hellénique, ils s’hellénisent insensiblement. Leurs maîtres les subjuguent, non pas seulement par l’ascendant qu’exerce toujours la puissance, mais par la séduction des mœurs et des idées grecques. Leurs grands prêtres, c’est-à-dire leurs princes, prennent des noms grecs et se font les courtisans des rois syriens. Beaucoup les imitent, et le peuple se partage en deux moitiés, dont l’une semble prête à passer à d’autres croyances et à d’autres dieux. Mais il y avait dans la fidélité d’Israël à ses traditions, à sa Loi et au culte de son Jéhova, une force qu’ils ne connaissaient pas eux-mêmes. Elle éclata tout à coup sous le règne d’Antiochus l’Épiphane. On ne sait pas sous quelle forme elle se manifesta d’abord, mais il faut qu’elle ait déjà paru redoutable, puisqu’elle exaspéra Antiochus. Une première fois, étant entré dans Jérusalem, il s’était fait livrer par un grand prêtre, sa créature, — Onias de son nom hébreu, mais qui se faisait appeler Ménélas, — les trésors sacrés du Temple ; mais deux ans après il fit surprendre la ville par une armée qui tua beaucoup de monde, mit le feu en divers endroits, et même aux portiques du Temple, et emmena des hommes et des femmes en captivité. On occupa, au-dessus de la colline de Sion, où était le Temple, une acropole ou acra fortifiée où fut établie une garnison d’hellénisants pour tenir en respect les Israélites. Beaucoup de ceux-ci abandonnèrent Jérusalem, qui se remplit d’infidèles. Comme ces infidèles étaient étrangers, ou affiliés aux étrangers, Israël étant le seul peuple qui adorât Jéhova, les fidèles les appelaient les Nations, désignation qui prenait ainsi un sens théologique. Je marque ce sens en employant une majuscule[8].

Le livre grec qui a pour titre Premier livre des Maccabées[9], qui est la plus ancienne source que nous puissions consulter, raconte que Jérusalem devint alors toute grecque, au dehors du moins ; que le Temple fut profané et qu’on y plaça une idole ; que beaucoup violèrent le sabbat et firent des sacrifices aux dieux des Nations ; que les fêtes de Jéhova furent abolies ; qu’on brûla les livres de la Loi, qu’on interdit la circoncision, qu’on s’efforça enfin d’exterminer la religion nationale. Mais à Modin, à quelques lieues de Jérusalem, un prêtre, nommé Mathathias, voyant un homme de Juda qui sacrifiait à une idole, se jeta sur cet homme et le tua, et avec lui l’envoyé du roi qui présidait au sacrifice. Il avait cinq fils déjà hommes. Il gagna les montagnes avec eux, suivi d’une troupe qui fut bientôt considérable. Ainsi commença une insurrection qui devait aboutir à l’affranchissement d’Israël. Mathathias mourut au début même de la lutte ; mais Judas, l’un de ses fils, en fut le chef ; il remporta une suite de victoires qui le firent surnommer Maccabée, c’est-à-dire, à ce qu’il paraît, le Marteau. Il reprit possession de Jérusalem, à l’exception de l’acra. Et il tint si bien en respect la garnison même de l’acra, qu’il put restaurer, dans le Temple purifié, le culte de Jéhova. En même temps son frère Simon battait aussi en Galilée une invasion des Philistins, c’est-à-dire des peuples de Tyr et des environs.

Le surnom de Maccabée n’a jamais appartenu qu’au seul Judas ; c’est donc improprement qu’on dit les livres des Maccabées. Le nom de cette famille était les Asmonées ou Asamonées, nom pris de la montagne d’Asmon ou Asamon, en Galilée, dont ils étaient sans doute originaires[10].

Ainsi Antiochus l’Épiphane était vaincu ; quand il mourut, les Syriens firent un nouvel effort : ils assiégèrent Jérusalem et l’affamèrent. Les divisions intestines de la Syrie vinrent en aide à Israël ; occupés ailleurs, les ennemis levèrent le siège, mais ils démolirent en partant les murs de Jérusalem. Ils emmenèrent prisonnier, et bientôt ils mirent à mort le grand prêtre, cet Onias, de son nom grec Ménélas, qui régnait depuis dix ans. Ces malheureux grands prêtres, créatures des rois de Syrie, étaient dans la position la plus fausse, et ne pouvaient jamais contenter ni leurs maîtres ni leur peuple. Ménélas fut remplacé par un Iacim, Alcime de son nom grec, qui n’était pas de race sacerdotale. Celui-ci mourut de maladie au bout de quelques années, et les Syriens ne le remplacèrent pas ; la grande prêtrise demeura vacante.

Cependant il restait un Onias, neveu de Ménélas, qui, à la mort de son oncle, ne pouvant supporter la déchéance de sa famille, se retira en Égypte. Il y fut bien accueilli, — les rois d’Égypte favorisant naturellement les Israélites contre les rois de Syrie, — et un peu plus tard, en l’an 150 avant notre ère, il obtint de Ptolémée Philométor l’autorisation d’élever en Égypte un temple au dieu d’Israël. Ce temple subsista jusqu’à la ruine du Temple de Jérusalem.

La lutte continua en Juda sous Alcime, mais dans une bataille Judas fut tué. Le Premier livre des Maccabées pousse ici un cri de détresse (IX, 20) : Et ils prirent le deuil pendant plusieurs jours, et ils dirent : Comment est-il tombé, le fort qui sauvait Israël ?[11] La situation des Fidèles parut quelque temps désespérée. Ils se rallièrent pourtant, dans le nord du pays, sous le commandement de Jonathan, frère de Judas. Il réussit à se maintenir et à se faire respecter des Syriens, avec qui il conclut une espèce de trêve. La situation changea tout à coup, en 153, deux rois se disputant la Syrie. Jonathan et son armée s’étaient déjà assez fait compter pour que chacun des prétendants voulût les avoir avec soi. Celui qui triompha s’attacha Jonathan en le faisant grand prêtre à Jérusalem, qui était depuis sept ans sans grand prêtre. Et le Syrien ayant épousé la fille du roi d’Égypte pour s’assurer son alliance, Jonathan est invité aux fêtes du mariage et y figure entre les deux rois.

Cependant, à cette révolution de la Syrie, une autre succède, puis une autre encore, et à chacune Jonathan gagne quelque chose. Mais à la fin il s8 laisse surprendre par une démarche de fausse amitié, et il est assassiné par les Syriens.

La situation de Juda n’en est nullement affaiblie. Simon, qui succède à son frère, trouve à son tour un roi de Syrie pour le reconnaître comme grand prêtre et comme allié. Et il est si fort, ou plutôt la royauté syrienne est si faible, que les Syriens renoncent à l’impôt de la couronne, qu’on leur payait jusqu’alors, et qui était le dernier vestige de leur souveraineté. Et ceux de Juda ne datèrent plus les actes publics que par le nom de Simon, prêtre et ethnarque. On n’a son titre qu’en grec (I Macc., XV, 1). Cela eut lieu l’an 142 avant notre ère, vingt-cinq ans après la révolte de Mathathias.

Dès l’année suivante, Simon à son tour assiégea l’acra et la réduisit. Il ne se contenta pas d’en raser les murailles ; il voulut détruire et raser la hauteur même sur laquelle les Syriens avaient bâti leur place forte. Josèphe dit que le peuple s’y employa avec acharnement pendant trois années, le travail ne s’interrompant ni jour ni nuit, jusqu’à ce qu’enfin la hauteur fût absolument nivelée. Et une fête annuelle fut établie en commémoration de la ruine de l’acra.

Simon à son tour osa sortir de ses limites, il prit plusieurs villes de l’a côte, entre autres Joppé, la moderne Jaffa, dont il fit le port du pays. Le Premier livre des Maccabées célèbre son règne comme un âge d’or (chap. XIV). Ce règne fut court. Simon mourut assassiné l’an 135, et l’assassin, qui était son gendre, tua avec lui deux de ses fils. Le troisième échappa et succéda à son père. Il s’appelait Jean de son nom hébreu, et prit plus tard le nom grec d’Hyrcan[12]. Il fut grand prêtre ou prince pendant tout près de trente ans, et son règne fut glorieux. Il prit Sichem et détruisit le temple samaritain du mont Garizim, élevé au temps d’Alexandre. Il prit aussi et ruina Samarie, l’antique rivale de Jérusalem. Enfin il soumit l’Idumée et força les Iduméens à se faire circoncire. Les fils d’Ésaü furent désormais les sujets des fils de Jacob et confondus parmi eux.

Voilà les événements qui remplirent la seconde moitié du IIe siècle (Hyrcan est mort l’an 107), et voilà aussi, selon moi, les événements qui ont inspiré les livres mis sous le nom des prophètes, et dont l’impression s’y fait sentir constamment. Mais il est temps de les aborder.

 

Le premier s’ouvre par celui qui porte le nom d’Isaïe. Mais la critique, depuis qu’il y a une critique en ces matières, a aisément reconnu que la dernière moitié du livre (chap. XL-LXVI) compose véritablement un livre à part, qui ne fait pas suite à ce qui précède, et qui est d’une autre main et d’une autre date. On distingue donc un Premier Isaïe[13] et un Second Isaïe. C’est du Premier Isaïe seulement que je vais parler.

Isaïe est le nom d’un prophète du VIIIe siècle avant notre ère. Il figure dans le livre II des Rois (chap. XIX et XX), sous le règne d’Ézéchias. Et le livre prophétique qui porte ce nom se donne, dans un court préambule, comme contenant en effet les prophéties qu’Isaïe a fait entendre sous le règne des rois de Juda Osias, Jonathan, Achaz et Ézéchias, c’est-à-dire pendant à peu près toute la durée du vine siècle.

Il faut dire tout de suite que ce témoignage, par lui-même, n’a aucune valeur : J’ai rappelé déjà que les Psaumes ont été longtemps attribués à David, et un très grand nombre de psaumes portent en effet des préambules qui, non seulement les donnent comme étant de ce roi, c’est-à-dire du XIe siècle avant notre ère, mais encore les rapportent à telle ou telle circonstance particulière de la vie de ce roi, et cela avec un tel mépris de toute vraisemblance, qu’il a été impossible d’accepter ces indications, et qu’on a fait descendre ces écrits jusqu’au temps des Asmonées.

Ainsi, je n’ai à tenir aucun compte ni du préambule d’Isaïe, ni en général de ceux des livres prophétiques, et je dois considérer ces livres comme des écrits sur lesquels on ne possède aucun renseignement antérieur, et dont on ne peut préjuger la date que seulement par ce qu’ils contiennent. J’aborde maintenant directement Isaïe.

 

Dès le début du chapitre premier, le prophète, ou plutôt le poète, nous peint le pays comme désolé, ses villes en feu, ses champs ravagés, Sion dans la détresse, pareille à la cabane du gardien dans un vignoble. Elle n’a conservé des siens qu’un faible reste, sans lesquels elle serait comme Sodome et Gomorrhe. On ne trouve dans l’histoire de Jérusalem rien de semblable jusqu’à la destruction de la ville et du royaume de Juda par Nabuchodonosor. Faudra-t-il descendre jusque-là ? Mais si on le fait, le livre ne sera plus d’Isaïe. Car le principe rationaliste, qui s’impose maintenant à toute critique, et qui exclut tout surnaturel, ne permet pas de croire qu’un prophète ait annoncé cette catastrophe à deux cents ans de distance. D’ailleurs ces tableaux, qui sont trop forts pour les temps antérieurs, seraient trop faibles, au contraire, pour peindre la ruine dernière, et ne sauraient la représenter. On ne trouvera pas d’époque à laquelle ils s’appliquent mieux que celle de la guerre contre les rois de Syrie, où Jérusalem a passé par de si longues et de si cruelles épreuves sans disparaître absolument. Et c’est aussi à cette époque que se rapportent le mieux les plaintes du prophète et les reproches que le dieu adresse à son peuple. Au VIe siècle, Jérusalem succombait sous l’invasion brutale des barbares du dehors. Ce n’était pas le moment de déclamer, comme dans ces premiers chapitres, contre les fautes des peuples et les torts de leurs gouvernants, ou le luxe de leurs grandes dames (chap. III). Au ne siècle, l’étranger avait pour complices ceux de Juda même, leurs nobles, leurs prêtres, infidèles à leur dieu, et tout pénétrés des mœurs des Nations. Ils croyaient avoir assez fait pour Jéhova quand ils avaient célébré ses fêtes et offert des sacrifices. Et c’est alors que le poète entendait la voix de Jéhova : Qu’ai-je à faire de tous vos sacrifices ? Je suis rassasié des holocaustes de moutons, de la chair des veaux gras... Je ne vous écoute pas, car vos mains sont pleines de sang. Lavez-vous, purifiez-vous, ôtez de devant mes yeux la méchanceté de vos actions ; cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien, recherchez la justice, redressez le prévaricateur, faites droit à l’orphelin, défendez la veuve. — Cette guerre est en même temps une révolution intérieure. Les purs, les assid (c’est le mot hébreu, grécisé dans le livre des Maccabées, II, 42, etc.) y luttent contre les mauvais, qui vont être vaincus et rejetés ; de là les derniers versets du chapitre, qui saluent, en ayant l’air seulement de l’annoncer, cette révolution accomplie.

Le second chapitre célèbre la victoire, toujours sous forme de prophétie. Il décrit la grandeur à laquelle s’élèvent Juda et son dieu. La hauteur de Sion dépasse toutes les hauteurs. Les étrangers eux-mêmes viennent adorer dans son Temple et apprennent à respecter Jéhova et sa loi. La paix règne dans le pays, qui n’a plus d’ennemis. Devant Jéhova, les autres dieux, les images d’or et d’argent disparaissent, rentrent sous terre ou se cachent au fond des cavernes. Les commentateurs attachés à la tradition cherchent en vain dans les temps antiques où placer cette transformation. Il n’y a dans l’histoire qu’une seule époque où on ait vu tout cela. C’est celle où, à la fin de la guerre contre les rois de Syrie, le peuple de Jéhova a proclamé son indépendance et repoussé l’idolâtrie pour jamais.

Ici recommencent les plaintes et la peinture de tout ce que Jérusalem a souffert Car un livre prophétique ne forme pas un tissu bien serré. Il se compose d’effusions poétiques détachées, qui probablement se sont produites à part les unes des autres, et ont été rassemblées ensuite. Tous ces morceaux ont leur intérêt et leur beauté, mais je ne dois m’arrêter qu’aux endroits qui me fourniront plus particulièrement des observations pour le sujet qui m’occupe.

C’est au chapitre V, verset 26, que sont décrits pour la première fois l’invasion des Syriens et l’aspect de leurs formidables armées. Ces images, sans doute, conviendraient aussi aux Babyloniens de la fin du VIIe siècle ; mais on en a déjà vu assez pour comprendre qu’on n’a pas besoin d’aller chercher si loin les ennemis que le poète a sous les yeux.

En fait, rien absolument jusqu’ici n’invite le lecteur à se croire ni au vine ni au vie siècle, et le chapitre II, au contraire, s’y oppose expressément, puisqu’il est rempli de tableaux d’une prospérité et d’une grandeur qu’on ne peut placer à ces époques.

Mais voici qu’au chapitre VII on trouve un récit qui forcerait en apparence à se reporter en effet au vue siècle. On y voit le royaume de Juda, sous Achaz, père d’Ézéchias, menacé par Rasin, roi d’Aram, et Phacée, roi d’Israël : c’est un événement raconté, à cette date, dans le second livre des Rois (XVI, 5). Ce n’est pourtant qu’une apparence, et ce que dit le prophète en cet endroit n’est plus du tout ce dont parle le livre des Rois. Dans celui-ci, Achaz menacé se met sous la protection de l’Assyrien Theglat-Phalasar, qui envahit à la fois le pays de Damas et celui d’Israël, et fait mourir le roi Rasin, tandis que Juda, qui a acheté le salut par sa sujétion, n’a rien à souffrir. Dans le prophète, au contraire, il est bien dit que les deux pays ennemis de Juda sont dévastés (VII, 16), sans que rien indique qui est-ce qui les envahit ; mais immédiatement Juda est accablé à son tour par une invasion terrible, qui amène des calamités telles qu’on n’en avait jamais vu depuis que les dix tribus se sont séparées de Juda (VII, 17). Or il n’y a rien, mais rien absolument qui ressemble à cela dans l’histoire du VIIIe siècle. Il a été impossible aux commentateurs de trouver à ce passage une explication satisfaisante. Mais déjà on était averti, par les premiers chapitres du livre, qu’on n’est plus au temps de Theglat-Phalasar.

Il est clair, à la lecture du chapitre VII, qu’Aram et Israël tiennent ici très peu de place, et que ce n’est pas ce qui préoccupe l’écrivain. Ce qui le touche, c’est un autre ennemi, un ennemi formidable, tout près d’écraser Juda ; c’est aussi la délivrance, qui est l’œuvre de Jéhova, et avec la délivrance, la prospérité et la grandeur. C’est là ce qui remplit six chapitres entiers, et c’est là l’histoire du IIe siècle.

L’armée formidable qui fond sur Juda du bout de la terre (V, 26), c’est l’armée des Syriens. Le roi d’Assur (VII, 17-18 et VIII, 7), c’est le roi de Syrie, qui se trouve très bien désigné par cette appellation antique, puisqu’il est en effet l’héritier des Assyriens. Le pays de Juda est dévasté et dépeuplé ; mais Jéhova vient au secours de son peuple. Après la détresse, le salut ; après les ténèbres, la lumière (VIII, 22). Elle vient de la Galilée des Nations, d’un pays jusque-là sans gloire, dit le prophète (IX, 1), et les commentateurs ne se rendent pas compte non plus de ce passage ; mais il s’explique quand on lit que le jeune Simon, frère de Judas le Maccabée, inaugura, pour ainsi dire, l’affranchissement de son pays par les victoires qu’il remporta en Galilée au début même de la guerre (Josèphe, Antiq., 12, 8, 2). Puis le poète nous conduit tout de suite au principat de Simon, sous qui Juda devient libre, et à celui de son fils Hyrcan (chap. IX à XII).

Mes lecteurs ont peut-être oublié Rasin, roi d’Aram, et Phacée, roi d’Israël. Il faut y revenir ; mais qu’ont-ils à faire dans cette prophétie ? Je ne puis le dire avec certitude, parce qu’à cette date du IIe siècle, on connaît trop mal l’histoire des rapports de Juda avec les petits peuples voisins. On sait seulement, en général, qu’ils étaient toujours en querelle ou en guerre les uns avec les autres. Aram, c’est Damas (VII, 8), et Israël s’appelle autrement, Ephraïm ou Samarie (VII, 9). On peut donc conjecturer qu’un peu avant l’invasion d’Antiochus, Damas et Samarie venaient de se liguer contre Jérusalem, mais qu’elles tombèrent elles-mêmes immédiatement sous la domination des Syriens, qui les pillèrent (VIII, 4). Et cette conjecture est confirmée par ce que Josèphe nous apprend, à cette date, de la situation difficile et de l’attitude des Samaritains (Antiq., 12, 5, 5). Si Damas et Samarie sont représentées par les noms antiques de Rasin et de Phacée, comme la Syrie est représentée par celui d’Assur, ce procédé de transposition, comme je l’appellerais volontiers, se présentait naturellement à l’esprit d’écrivains qui, au lieu de parler pour leur propre compte, avaient imaginé de faire parler à leur place les vieux prophètes d’autrefois, soit pour inspirer plus de respect, soit simplement pour être plus libres.

Mais le tableau de Juda libre et florissant mérite que l’on s’y arrête. Tu fais de ton peuple un grand peuple, tu lui prodigues la joie, une joie comme au jour de la moisson, comme au partage du butin. Car le joug qu’on lui avait donné à porter, et le bâton qui frappait son épaule, sont brisés (IX, 2-4). Et plus loin : Malheur à Assur ! (X, 5). Il s’est flatté en vain de triompher. Ayant subjugué tant de peuples, dont les dieux sont plus grands, à ses yeux, que ceux de Jérusalem, il ne doutait pas que celui-ci ne fût vaincu à son tour. Mais c’est lui qui est vaincu lui-même, et, au moment où il croit déjà tenir sa proie, c’est lui qui est frappé par le Fort (X, 32-34).

Cependant le poète chante le chef que Jéhova donne à son peuple : Un jeune chef est avec nous, un héritier nous a été donné : le commandement est sur son épaule ; on le nomme l’étonnant, le sage, le divin, le père à toujours, le prince de la paix. Par lui s’agrandit l’empire, et la paix réside à jamais sur le trône de David et sur son royaume. Il est étayé sur le droit et la justice, et cela à jamais. Voilà ce qu’a fait l’amour de Jéhova Sabaoth (IX, 6).

Des paroles comme celles-là ne peuvent laisser aucun doute. Il est clair qu’on n’est plus au temps de Rasin et de Phacée, mais au glorieux principat de Simon. Et les mêmes effusions reviennent presque tout de suite (XI, 1) :

Mais voici qu’il sort un rameau de la souche de Jessé, et un rejeton a poussé de ses racines. L’esprit de Jéhova repose sur lui, l’esprit de sagesse et d’intelligente, l’esprit de conseil et de force... Il juge les faibles avec justice ; il prononce avec équité pour les humbles. Il frappe le pays de la verge de sa parole, et du souffle de ses lèvres il tue le méchant. La justice est l’armure de ses reins ; la fidélité, la ceinture de ses flancs. Alors le loup habite avec la brebis, la panthère se couche près du chevreau, le jeune taureau, le lionceau, le gras bélier paissent ensemble, et un petit enfant les conduit... Le nourrisson joue près du trou de la vipère ; dans le repaire du basilic l’enfant à peine sevré met la main. On ne fait plus de mal, il n’y a plus d’injustice sur la montagne de ma sainteté (c’est donc Jéhova qui parle) ; car le pays est rempli de la connaissance de Jéhova, comme le fond de la mer est recouvert par les eaux. Et ce morceau se termine (chap. XII) par un véritable chant de triomphe.

On a remarqué depuis longtemps que ces images de ce qu’on nomme un âge d’or rappellent un passage de Théocrite dans sa pièce 24, sur l’enfance d’Héraclès, au vers 84. Tirésias annonce qu’Héraclès doit un jour purger la terre de toutes les bêtes malfaisantes : Un temps viendra où le loup aux dents tranchantes verra le faon dans sa couche, et ne voudra pas lui faire de mal. Mais il est curieux de reconnaître que les versets hébraïques, au lieu d’être antérieurs à ces vers de plus de quatre cents ans, sont au contraire beaucoup plus modernes.

Ce tableau, à la poésie près, est d’ailleurs précisément celui que nous fait du règne, ou si on veut du principat de Simon, le Premier livre des Maccabées. Tout nous ramène donc à la grande époque de ce Simon, qui gouverna le premier Juda libre.

Mais pourquoi est-il dit que ce libérateur sort de la souche de Jessé, le père de David ? Cela signifie simplement que c’est un homme de Juda, et non plus un étranger. Quand le prince de Juda est un homme de Juda, il est l’héritier de David, le fils de David ; c’est, pour ainsi dire, David lui-même dont le règne continue, comme on verra qu’il est dit dans Jérémie.

Les commentateurs, qui n’imaginaient pas de descendre jusqu’aux temps de Simon ou de son fils, ne savaient à quoi rapporter ces peintures. M. Reuss, de même que Rosenmüller, a pour seule ressource d’imaginer que ces morceaux, étant en dehors de l’histoire, prophétisent le personnage surnaturel qu’on a appelé l’Oint, en hébreu le Messie, expression qui ne se trouve d’ailleurs ni dans Isaïe, ni dans aucun des prophètes de cette époque.

Les contemporains de Simon comprenaient sans difficulté que c’était lui qui était célébré dans ces passages ; mais quand on fut à une certaine distance de cette résurrection de Juda ; quand on eut oublié, avec les dures épreuves de ces vingt-cinq ans, l’émotion de la délivrance ; quand on eut d’autres soucis et d’autres désirs, on n’attacha plus le même sens aux mêmes paroles. Le passé était passé ; désirs et espérances s’envolaient naturellement vers l’avenir ; et, après les tristesses des derniers règnes des Asmonées, après surtout qu’on eut commencé à sentir le poids de la domination romaine, quand on relisait les promesses d’Isaïe, on se figurait que ce libérateur si magnifiquement annoncé ne pouvait être que celui qui viendrait un jour, et comme on ne pouvait plus guère l’attendre du cours naturel des choses, on l’attendit d’un miracle et on le fit descendre du ciel. Voilà comment s’est formée l’idée du Messie.

Aux chapitres XIII et XIV, il n’est plus question de Juda, mais de Babylone, prise et ruinée par les Mèdes (XIII, 17). Comme il était impossible de placer cet événement avant le temps de Cyrus, les critiques modernes ont bien été obligés de reconnaître que ces deux chapitres ne peuvent être de l’Isaïe du VIIIe siècle. M. Édouard Reuss est même allé dans cette voie jusqu’à se résoudre à les ôter de la place où on les lit dans le texte hébreu et à les renvoyer à un autre volume. Mais si on prend une telle liberté avec un livre prophétique, qui empêche d’en prendre beaucoup d’autres, et, si on les fait descendre de deux siècles, pourquoi, pas de six ?

Et ici en particulier, je ne crois pas en effet qu’il soit question de la victoire de Cyrus. Nous étions tout à l’heure au IIe siècle ; je crois que nous y sommes encore, et qu’il s’agit de l’invasion des Parthes en Syrie, qui eut lieu précisément à cette époque, et où leur roi Mithridate prit Babylone[14]. Le roi de Syrie était Démétrius Nicator, qui mourut une quinzaine d’années après, chassé de son trône par une révolte et assassiné à Tyr, où il avait cherché un refuge. De sorte que le descendant d’Antiochus le Grand n’eut pas même la sépulture d’un roi (XIV, 19). C’est à lui, je n’en doute pas, que s’adressent les magnifiques invectives dont Isaïe salue la ruine de Babylone et la mort misérable de l’ennemi héréditaire.

Je ne m’arrêterai pas aux prophéties qui suivent contre les divers peuples voisins : les Philistins, Moab, Damas (chap. XIV-XVII). J’ai déjà dit que l’histoire de ces peuples nous est trop peu connue pour que ces chapitres puissent être consultés utilement sur la question qui m’occupe.

Mais les chapitres XVIII-XX sont remplis par une prophétie sur l’Égypte qui doit attirer toute l’attention des critiques. Le prophète annonce que l’Égypte va être désolée à la fois par la guerre civile d’abord, puis par la guerre étrangère. Elle va tomber sous la domination d’un roi victorieux, qui lui fera durement sentir sa puissance. Quel est ce roi ? C’est Nabuchodonosor, si on en croit les livres qui portent les noms de Jérémie et d’Ézéchiel[15]. Mais outre que, là encore, nous serions loin du temps d’Isaïe, Nabuchodonosor n’a jamais conquis l’Égypte, et non seulement il échoua en essayant de l’envahir, mais ce furent ses possessions à lui-même qui furent envahies et enlevées par les Égyptiens[16]. Le passage d’Isaïe ne se rapporte donc pas au temps de Nabuchodonosor.

Mais transportons-nous au milieu du ne siècle, et nous y trouvons l’Égypte, d’abord déchirée et affaiblie par des dissensions intestines sous Ptolémée Épiphane, puis, sous Ptolémée Philométor, envahie par Antiochus l’Épiphane, qui en fut quelque temps le maître, et qui enfin ne lâcha prise que sur l’injonction des Romains. Cela se passait immédiatement avant les violences d’Antiochus contre Israël.

Voilà le fait principal, mais les détails achèvent de nous éclairer. Le prophète nous dit qu’en ce temps-là les Égyptiens apportent des offrandes à Jéhova Sabaoth (XVIII, 7). Et plus loin (XIX, 16), après avoir déclaré que c’est Jéhova qui frappe l’Égypte, il ajoute que le nom de Juda est désormais en vénération chez les Égyptiens ; puis il continue : En ce temps-là il y aura cinq villes dans le pays d’Égypte, qui parleront la langue de Chanaan, et qui jureront par Jéhova Sabaoth ; l’une d’elles sera appelée Ville du Soleil[17]. Il n’y a pas, dans tout Isaïe, un verset aussi décisif que celui-là, au point de vue de la question qui m’occupe.

Josèphe y a reconnu sans hésiter la mention du temple élevé par Onias, précisément au milieu du IIe siècle, et précisément dans le nome d’Héliopolis. Il nous assure que le prophète a prédit cet établissement six cents ans à l’avance (Antiq., 43, 3, 1). Cette explication ne pouvant être la nôtre, il ne nous reste qu’à admettre que cela a été écrit après qu’Onias a eu élevé ce, temple. Et, c’est en effet ce que Ferd. Hitzig, dans son commentaire sur Isaïe, avait admis. M. Reuss, n’ose conclure.

Mais poursuivons : En ce temps-là Jéhova a un autel au milieu de la terre d’Égypte, et une pierre est dressée à Jéhova sur sa frontière[18]. C’est un signe et un témoignage pour Jéhova Sabaoth dans le pays d’Égypte, parce qu’ils ont crié à Jéhova à cause de leurs oppresseurs, et il leur envoie un sauveur, un messager qui les délivre. Hitzig a encore reconnu ici des faits qui remontent au règne d’Antiochus le Grand et de Ptolémée Épiphane, au début du IIe siècle. Les Égyptiens avaient été les premiers maîtres de Jérusalem. Ptolémée, voulant la reconquérir sur les Syriens, y envoya une grande armée, sous le commandement de Scopas, et la reprit en effet ; Scopas établit une garnison dans la citadelle de Jérusalem. Mais Antiochus, ayant battu Scopas, reprit à son tour Jérusalem et tout le pays. Josèphe (Antiq., 12, 3, 3) nous représente Juda comme se donnant au roi de Syrie, et l’accueillant en effet en libérateur. C’est ainsi que le prophète a pu imaginer que c’était Jéhova qui, sous Antiochus l’Épiphane, avait vengé son peuple de l’Égypte, et qu’il a pu croire que la faveur que les Ptolémées, à partir de cette époque, ont montrée aux Juifs d’Égypte et à leur dieu, faveur qui s’explique suffisamment par la rivalité des rois d’Égypte et des rois de Syrie, leur était venue de la pensée que Jéhova était un dieu à ménager.

Mais cette faveur et cette vénération pour Jéhova étaient arrivées au plus haut point au moment précisément où, l’an 150, Ptolémée Philométor permettait à Onias d’élever son temple.

Écoutons encore le prophète : Et Jéhova se fait connaître à l’Égypte, et l’Égypte l’honore en ce jour ; elle lui apporte des sacrifices et des offrandes ; elle fait des vœux en son honneur et les accomplit. Ainsi Jéhova a frappé l’Égypte, mais en même temps qu’il la frappe, il la guérit. Elle revient à Jéhova, et il se laisse fléchir, et il la sauve. En ce temps-là, il y a un chemin frayé d’Égypte à Assur ; Assur va en Égypte et Égypte en Assur ; Égypte et Assur adorent ensemble. En ce jour, Israël fait le troisième avec Égypte et Assur. Il y a sur tous ces pays une bénédiction ; Jéhova l’a prononcée, disant : Bénie soit Égypte, un peuple à moi, et Assur, que mes mains ont fait, et Israël, ma portion.

Les commentateurs attachés à la tradition n’ont pu tirer rien de satisfaisant d’un tel passage. Mais comment n’y pas reconnaître, avec Hitzig, la situation de l’Égypte, de la Syrie et de Juda sous le principat de Jonathan ? Et comment imaginer même une autre époque où on ait pu voir quelque chose de semblable à ce que nous dit le prophète, et à ce que nous a raconté Josèphe (Antiq., 13, 4, 2) ? Ce n’est pas sans doute aux temps antiques que Juda a été l’allié de ses redoutables voisins, et que ceux-ci ont fait à Jéhova des offrandes. Mais cela a pu se faire quand le roi de Syrie, en reconnaissant l’Asmonée comme grand prêtre, l’habillait de son propre vêtement royal, et quand le Temple, au témoignage de Polybe, c’est-à-dire d’un contemporain, était déjà célèbre parmi les Nations, ainsi que le dieu qui y présidait (Ibid., 12, 3, 3).

Le chapitre XX ne paraît pas ici bien à sa place ; car il reprend les menaces contre l’Égypte, qui semblaient avoir fait place à d’autres pensées. C’est que les livres prophétiques se composent, on l’a vu déjà, de pièces isolées, qui peuvent n’être pas toujours aussi bien rattachées les unes aux autres qu’elles devraient l’être ; les versets 14-25 peuvent, par exemple, avoir été ajoutés, l’an 150 au plus tôt, à ces morceaux composés une quinzaine d’années auparavant.

Les trois chapitres XVIII-XX confirment donc nettement ce qu’on peut reconnaître dès le début du livre (chap. VII-VIII), que le nom d’Assur est dans notre prophète un symbole qui désigne le royaume macédonien de Syrie, et non l’antique empire assyrien.

Le chapitre XXI se compose de deux portions. La première n’est qu’une reprise du sujet qui a déjà fourni les chapitres XIII et XIV, je veux dire la ruine de Babylone. La seconde prophétie retrace d’une manière énergique des événements sur lesquels il n’existe aucun renseignement, de sorte que nous n’en pouvons rien tirer.

Le chapitre XXII a beaucoup plus d’intérêt. Les quatorze premiers versets décrivent un siège de Jérusalem. Ils ne sauraient fournir une date, car les sièges de Jérusalem ne manquent pas dans l’histoire d’Israël ; mais la fin du chapitre peut fixer là-dessus nos idées.

Il y est parlé de deux personnages, Sobna et Éliacim, dont les noms se trouvent déjà associés dans un récit du livre des Rois (II, XIX, 2) ; mais ce ne sont que les noms qui sont semblables, et ce qu’on lit dans les Rois n’a aucun rapport avec ce que raconte le prophète. Dans les Rois, Éliacim et Sobna sont simplement chargés de conférer avec le général de Sennachérib, qui campe devant Jérusalem, et de rapporter ses paroles au roi Ézéchias ; après quoi Ézéchias les envoie demander au prophète Isaïe, fils d’Amos, de lui assurer les secours de Jéhova, qui en effet détermine le roi d’Assyrie à lever le siège. Cela se passe au vile siècle : Éliacim est qualifié de grand prêtre et Sobna de sopher ou écrivain. Ici, c’est Sobna qui est grand prêtre, et ce qui est raconté, c’est sa déchéance et sa mort, puis l’avènement d’Éliacim, qui lui succède dans la prêtrise, sans que rien indique la date de cette révolution.

En traduisant par grand prêtre l’expression du texte : le chef de la maison, c’est-à-dire de la maison de Jéhova, ou du Temple, j’y suis autorisé par saint Jérôme. Il tenait cela du Juif qui était son maître d’hébreu, et la traduction est confirmée par un passage des Chroniques (II, XXXI, 13). On ne peut guère d’ailleurs l’interpréter autrement quand on lit de suite, dans les Rois, les versets 1 et 2 du chapitre XIX : Ézéchias se couvrit d’un cilice, et vint dans la maison de Jéhova. Et il envoya Éliacim, le premier de la maison, etc.

Je viens de dire que le récit des Rois n’a aucun rapport avec celui du livre prophétique. Mais qu’est-ce que celui-ci signifie ? Je crois qu’il doit s’expliquer encore par un événement du IIe siècle : la chute et la ruine du grand prêtre Ménélas. Josèphe nous raconte, au chapitre IX du livre XII, que le jeune Antiochus Eupator, fils d’Antiochus l’Épiphane, sous la conduite du général Lysias, faisait, avec des forces considérables, le siège de Jérusalem, qui était près de succomber, malgré la présence de Judas le Maccabée, quand la nouvelle d’une révolte rappela les assiégeants en Syrie et les détermina à traiter avec les habitants. Ils renoncèrent à les contraindre dans leur foi religieuse, mais ils exigèrent la démolition de leurs murailles, et en partant ils emmenèrent le grand prêtre Ménélas, leur créature et par là haï du peuple, mais à qui ils s’en prenaient à leur tour de n’avoir pu soumettre les assiégés. A peine arrivé en Syrie, Ménélas fut mis à mort et n’eut pas même les honneurs de la sépulture (II Macc., XIII, 7). Il fut le dernier grand prêtre de l’illustre race sacerdotale des Onias. Son successeur, Iacim, ou en grec Alcime, n’avait pas cette illustration. C’est évidemment à cette révolution que se rapportent tous les détails de ce chapitre, à la fin duquel on voit Alcime lui-même disparaître et sa famille, élevée un moment avec lui, tomber à son tour. On a vu qu’il mourut de maladie au bout de quatre ans, et fut, comme Ménélas, haï des siens (I Macc., VII, 9). Les Syriens laissèrent vacante la dignité de grand prêtre.

Le nom d’Iacim n’est que l’abrégé de celui d’Éliacim ; c’est là sans doute ce qui a fait penser le prophète à l’Éliacim du livre des Rois, où ce personnage se trouve précisément rapproché d’Isaïe (II, XIX, 2). Et le nom d’Éliacim a amené celui de Sobna. Sobna, d’ailleurs, signifiant jeune, à ce qu’il semble, on a pu désigner ainsi le plus jeune des trois frères qui s’étaient succédé dans les fonctions de grand prêtre (Josèphe, 12, 5).

On voit que l’interprétation que je donne du chapitre XXII en rattache naturellement les deux parties l’une à l’autre. Et cette manière de raconter, sous des noms empruntés au livre des Rois, l’histoire de Ménélas et d’Alcime est un des plus curieux exemples de ce que j’ai appelé les transpositions des prophètes.

Le sujet du chapitre XXIII est la prophétie de la ruine de Tyr. Elle offre des difficultés, et pour essayer de les résoudre, il est nécessaire de se reporter à une autre prophétie sur le même sujet qui se trouve dans Ézéchiel. J’attendrai donc, pour la discuter, que je sois arrivé à ce prophète.

Ici se présente un morceau étendu, qui remplit à lui seul quatre chapitres (XXIV-XXVII), et qui est, avec la fin du chapitre XIX, ce qui, dans le Premier Isaïe, donne l’impression la moins contestable d’un événement du ne siècle. Les critiques attachés à la tradition n’ont pu s’y reconnaître, ni en se plaçant au VIIIe siècle, ni en descendant au VIe. Cette place forte, cette cité aux remparts si hauts et si menaçants, ce n’est ni Babylone, ni aucune ville étrangère. C’est l’acra, où les étrangers étaient campés au-dessus même de Jérusalem, qui fut enfin emportée sous le grand prêtre Simon, puis entièrement rasée par le travail d’un peuple entier, et assura ainsi son indépendance.

Jéhova, tu as changé leur enceinte en décombres, leur citadelle en une ruine. La ville des étrangers n’est plus ; elle ne sera jamais rebâtie. Maintenant la nation redoutable te révérera ; la ville aux populations menaçantes te craindra (XXV, 2-3).

Jéhova Sabaoth prépare à tous les peuples un festin sur sa montagne[19]. Voyez, disent-ils : c’est Jéhova, de qui nous avions attendu qu’il nous sauverait ; c’est Jéhova en qui nous avions espéré. Soyons dans l’allégresse, réjouissons-nous de son secours ; car la main de Jéhova repose sur cette montagne (6-10).

La haute citadelle, avec ses murailles, on l’abat, on la renverse, on la jette à terre dans la poussière. En ce jour, on chante un cantique dans la terre de Juda : nous aussi nous avons une place forte ; c’est celui qui nous donne son secours en guise de muret de fossé. Ouvrez les portes pour faire entrer ici un peuple saint et fidèle (XXV, 12 ; XXVI, 1, 2).

Il a abaissé ceux qui résidaient si haut. La ville élevée, il l’a renversée, il l’a jetée dans la poussière. Elle est foulée sous les pieds, sous les pieds des faibles, sous les pas des opprimés (XXVI, 5).

Jéhova, notre dieu, d’autres maîtres que toi ont dominé sur nous ; mais nous ne voulons invoquer que toi et ton nom. Les morts ne ressuscitent pas, les ombres ne reviennent pas à la vie. Tu as regardé, et tu les as exterminés, et effacé jusqu’à leur mémoire (13-14).

A l’avenir, Jacob poussera des racines, Israël fleurira et s’épanouira, et le pays entier sera rempli de ses fruits (XXVII, 6).

Oui, elle est détruite, la ville forte, séjour délaissé, lente solitaire. Le bœuf y va paître quelques tiges, les tiges mêmes se dessèchent, et les femmes y mettent le feu. Car ce peuple n’a pas été un peuple sage ; aussi son créateur n’a pas pitié de lui et ne lui fait pas grâce. Mais en ce temps Jéhova fait sa récolte, depuis le cours du grand fleuve jusqu’au ruisseau d’Égypte[20], et vous êtes recueillis tous tant que vous êtes, enfants d’Israël. En ce jour, une grande trempette sonne, et ils reviennent, ceux qui étaient perdus au pays d’Assur, ceux qui étaient dispersés sur la terre d’Égypte, et ils adorent Jéhova sur sa sainte montagne de Jérusalem (10-13). C’est-à-dire que l’indépendance d’Israël étant enfin assurée, tous ceux qui avaient été exilés en Égypte et en Syrie, ou qui s’étaient exilés eux-mêmes, ne pouvant supporter la domination macédonienne, rentrent de tous côtés dans leur pays.

Il faut donc reconnaître, comme l’avait senti Vitringa au XVIIe siècle, qu’en effet nous entendons dans ces pages si chaudes le cri de délivrance d’Israël, lorsqu’avec l’acra, la domination- des rais de Syrie a disparu pour toujours, et que les opprimés se croient sûrs de n’avoir plus que leur dieu pour maître ; car qui pensait alors aux Romains ?

Les six premiers versets du chapitre XXVIII disent la chute d’Éphraïm, châtiée dans son orgueil. Elle tombe sous les coups d’un puissant, envoyé du Seigneur, tandis que Jéhova couvre son peuple de gloire et donne à son prince la justice et la force. Ici encore il n’y a qu’une date à laquelle on puisse penser ; c’est celle des victoires de Jean ou Hyrcan, fils de Simon, qui, en 129, prit Sichem, détruisit le temple samaritain de Garizim, et enfin, après un siège d’une année, emporta Samarie elle-même, l’éternelle rivale de Juda, et la détruisit (Antiq., 13, 10, 2).

A ces versets succède une invective contre ceux qui dans Juda même ne valaient pas mieux qu’Éphraïm et avaient attiré la colère de Jéhova, qui est enfin apaisée.

Le chapitre XXIX décrit encore un siège de Jérusalem, désignée sous le nom d’Ariel, qui paraît signifier foyer de Dieu, du nom de l’autel des holocaustes[21]. Ce siège a été terrible, et tous désespèrent, car ils ne savent pas les secrets de leur dieu. Mais tout à coup le danger s’éloigne, et on voit renaître la paix et la joie par le bienfait de Jéhova. Ce siège est, je crois, celui qui fut mis devant Jérusalem, au début du principat de Jean ou Hyrcan, par Antiochus Sidétès, et qui aboutit à une alliance entre le roi de Syrie et le grand prêtre.

Au début de chacun des deux chapitres XXX et XXXI, le prophète condamne ceux qui, désespérant de lutter dans Jérusalem, parlaient de passer en Égypte et de s’appuyer sur l’alliance des Égyptiens. Nous ne savons pas à quel moment précis cela s’est passé. Il est probable que c’est à la suite du rapprochement entre Jonathan et Ptolémée Philométor contre Démétrius (Antiq., 13, 4, 2 et 5) ; mais Ptolémée se rangea tout à coup du côté de Démétrius, puis mourut, de sorte que l’Égypte ne fit rien pour les Juifs (Ibid., 7 et 8).

Je passe tout de suite au chapitre XXXIV, rempli tout entier par une description passionnée de la défaite et de la ruine des Iduméens. Voilà encore un événement qu’il est impossible de placer dans l’histoire des derniers temps des deux royaumes. C’est Jean ou Hyrcan, fils de Simon, qui, l’an 128 avant notre ère, soumit les Iduméens, ces frères ennemis de Juda, et en fil définitivement des sujets, en leur imposant la circoncision.

Mais si on met à part ce grand fait, les cinq chapitres XXXI-XXXV et déjà la fin du chapitre XXX présentent surtout le développement général, sous les plus vives images, de la restauration et du triomphe de Juda et de son dieu. Les idoles sont proscrites, la prospérité du pays est assurée. Assur est frappé par Jéhova, et chaque coup qui le frappe est accueilli, en Israël, au son des tambourins et des harpes. Assur a succombé, non sous le glaive d’un homme, mais sous celui de Jéhova[22]. La justice règne (sous le grand prêtre). Les infidèles sont condamnés, et les justes triomphent. Ils revoient leur prince dans sa grandeur, ils revoient tout le pays (au lieu d’être enfermés dans Jérusalem). Où est maintenant l’enregistreur ? Où est l’exacteur ? Où est celui qui surveillait les murailles ? Tu ne vois plus le peuple ennemi, le peuple à la langue barbare : voilà Sion, la ville de nos fêtes ; voilà. Jérusalem, ta demeure assurée, la tente qui ne sera plus démontée, dont on n’enlèvera plus les pieux ni les cordes... Jéhova notre juge, Jéhova notre capitaine, Jéhova notre prince, c’est lui qui nous sauve (chap. XXX-XXXIII, passim). Enfin, au chapitre XXXV, ces idées s’épanouissent en images et en effusions lyriques : Le désert reverdit, il se couvre de fleurs et de joies. il revêt la magnificence du Liban, l’éclat de Saron et du Carmel ; là réside la gloire de Jéhova, la majesté de notre dieu. Voici que les yeux des aveugles s’ouvrent’ et que les oreilles des sourds entendent. Le boiteux court comme le cerf, la langue du muet est déliée... Un chemin se fraie, une voie appelée la voie sainte ; aucun profane n’y passe, nul ne saurait s’y égarer. Les rachetés de Jéhova retournent à Sion pleins d’allégresse ; la joie éclate sur leur visage ; le bonheur est à eux ; la peine et la tristesse ont disparu.

Avec ce chapitre finit le Premier Isaïe, car les quatre qui suivent ne font plus partie de la prophétie ; ce sont des pages du livre des Rois, où figure le vieux prophète, et qu’on a cru devoir reproduire à la suite du livre qu’on lui attribue (II Rois, de XVIII, 13 à XX, 19).

Je crois, pour ce livre, avoir rempli ma promesse. J’ai reconnu d’abord qu’il ne s’y trouve absolument rien qui se rapporte au VIIe siècle. Si un récit, et c’est le seul (VII, 1), semble daté de cette époque au premier abord, on s’aperçoit bien vite que ce n’est là qu’une apparence, que l’écrivain a dans la pensée des faits beaucoup plus modernes, et que, s’il y a mis cette date, c’est seulement pour suivre la fiction par laquelle il lui avait plu d’écrire, en forme de prophétie, sous le nom d’un prophète des temps passés.

On remarquera surtout qu’il n’est pas dit un mot, dans tout le livre, de la grande catastrophe du ville siècle, et dont tous les esprits alors devaient être pleins, je veux dire la destruction du royaume d’Israël par les Assyriens. L’écrivain ne paraît pas y avoir pensé un seul instant, non plus qu’à Salmanasar ni à Ninive.

Ceux qui y ont cherché la fin du royaume de Juda, et la ruine de Jérusalem et du Temple, puis l’exil de Babylone ou le retour des exilés après la victoire de Cyrus, ont pu se faire plus facilement illusion, à cause du chapitre XII et d’autres endroits encore. Alors la prophétie n’est plus d’Isaïe ni du VIIIe siècle, elle est du VII’ et même du vie. Mais cela encore ne peut satisfaire. Car nulle part il n’est dit, ni que Jérusalem et le Temple soient détruits, ni que le prophète et ceux à qui il parle aient été dispersés sur la terre de Babylone, pour y passer soixante-dix ans. Le Temple a été profané, mais il est debout ; Jérusalem subsiste toujours, et le prophète, d’un bout à l’autre, ne s’occupe que de ce qui s’y passe ; rien n’indique qu’il ail connu l’exil. Beaucoup s’y sont résignés, sans doute pour échapper à la persécution et à la domination des infidèles ; ce sont eux dont le poète célèbre le retour à l’heure de l’affranchissement ; mais c’est là tout autre chose que la déportation brutale du temps de Nabuchodonosor. Celui-ci n’est jamais nommé.

Je prie d’ailleurs mes lecteurs de considérer quel embarras on éprouve, lorsqu’en rapportant la prophétie, je ne dis pas au VIIIe siècle, mais même au vie, on cherche à déterminer à quelle époque précisément on a pu l’écrire. Est-ce avant l’invasion des Babyloniens ? Mais alors le prophète aurait donc réellement prophétisé l’avenir, au sens où on entend aujourd’hui ce mot ; il aurait prédit ce qu’il était impossible de prévoir ; c’est-à-dire qu’on se place en plein surnaturel, en dehors par conséquent de toute critique. Est-ce après le retour des Juifs au temps de Cyrus ? Mais alors l’écrivain, quand il développe les calamités passées, remonterait donc à trois quarts de siècle, à des temps que lui-même avait pu voir à peine, quelque vieux qu’il fût, et que n’avaient pas vus la plupart de ceux pour lesquels il écrivait. Est-ce enfin pendant la captivité ? Mais outre qu’on n’aperçoit dans le livre aucune trace des sentiments que cette situation intermédiaire devait faire naître, on se retrouverait encore en face du surnaturel, puisqu’on ne comprendrait pas comment on a pu annoncer à l’avance la victoire de Cyrus et la destruction de l’empire de Babylone. J’ajoute que le rétablissement des exilés dans leur pays n’a rien eu du caractère triomphant que marquent les effusions du poète. Non seulement ils n’ont fait alors qu’échanger la domination des Babyloniens contre celle des Perses, et ils étaient bien loin de pouvoir dire qu’ils n’avaient plus de maître que Jéhova, maison voit par le livre d’Esdras que, pendant plus d’un siècle, ils n’ont eu qu’une existence très difficile et très précaire. Tous ces embarras, — disons nettement toutes ces impossibilités, — disparaissent quand on place le prétendu Isaïe au IIe siècle. Alors, entre une situation désespérée sous les violences furieuses d’Antiochus, et l’affranchissement définitif de la nation juive par Simon, il n’y a eu que vingt-cinq ans d’intervalle, et ces vingt-cinq ans ont été coupés par toute sorte de péripéties, qui réveillaient à chaque instant ou les plus vives craintes ou les plus belles espérances. L’écrivain a donc pu tout voir, tout sentir et entonner tour à tour des chants de deuil ou de victoire.

On a vu enfin que tous les événements du IIe siècle ont laissé leur empreinte dans le Premier Isaïe, et que si, parmi ces événements, il en est qui se sont reproduits plusieurs fois dans l’histoire d’Israël, il en est d’autres, au contraire, qu’on n’a jamais vus qu’à cette date. Telle est avant tout l’indépendance recouvrée, et Israël, gouverné enfin par Israël. Telle est la réunion de Samarie et de Juda, de manière que tous les Israélites, à partir de là, ne font plus qu’un peuple. Telle est aussi la soumission de l’Idumée. C’est alors seulement aussi que Jéhova a eu un temple en Égypte. Enfin, c’est alors seulement que le culte des images ou idoles, c’est-à-dire des dieux étrangers, et avec l’idolâtrie, l’astrolâtrie, — disparurent définitivement de la Terre sainte, qui appartint désormais à Jéhova tout entière et sans retour.

Enfin, ce rétablissement de la date véritable des prophètes permet seul de se rendre compte de ce que ces livres ont de nouveau et d’original. Ils font comprendre ce spiritualisme qui fait dédaigner au Premier Isaïe les sacrifices, les holocaustes, l’encens, les fêtes, tout cet extérieur du culte, qui a tant d’importance dans l’Exode et le Lévitique, tandis qu’ici Jéhova déclare qu’il ne demande que la justice, et qu’il est le trois fois saint. Ils expliquent comment, dans les prophètes, les idoles ne sont plus seulement condamnées, comme elles l’étaient dans la vieille loi, mais surtout méprisées comme impuissantes, comme étant l’œuvre de la main de l’homme, qui ne peut donc que s’en moquer. Cela appartient à un âge de l’esprit humain plus avancé que l’âge des vieux livres. Si on considère enfin que les livres prophétiques sont les plus beaux livres de la Bible, on se dira qu’ils ont dû éclore à une époque où tout devait exalter chez les enfants d’Israël l’imagination et la passion qui font l’éloquence.

 

— II —

Jérémie est le prophète qu’on est le moins tenté d’abord de moderniser, tant il semble en certains endroits nous faire assister aux événements du début du VIe siècle avant notre ère. Et M. Vernes a écrit dans la Revue critique : J’ose dire que l’hypothèse contraire ne prendrait une apparence redoutable que du moment où le livre de Jérémie serait directement attaqué et serré de près. En effet, le livre de Jérémie, surtout dans ses dernières parties, est plein de prophéties qui sont toutes données comme prononcées à l’occasion d’événements qui se sont passés dans les dernières années du royaume de Juda, et M. Reuss dit justement qu’aucun des prophètes dont il nous est parvenu des écrits ne paraît avoir été mêlé aux affaires publiques au même degré que celui-là.

Mais cela même devient l’objet d’un grand étonnement quand on a constaté, au sujet de Jérémie, le silence absolu du livre des Rois.

Voilà un prophète qui, d’après le livre qui porte son nom, a rempli à Jérusalem, pendant les dernières années du royaume de Juda, un rôle considérable. Il prêche dans l’enceinte même du Temple, en présence des prêtres et du peuple ; il est mis en accusation devant les chefs de Juda. Quand le roi Jéchonias, tombé entre les mains de Nabuchodonosor, a été transporté à Babylone avec l’élite de ses sujets, il écrit à ces exilés pour leur donner des conseils, et sa lettre est portée à Jérusalem par les messagers mêmes que le nouveau roi, Sédécias, envoie à Nabuchodonosor. Il se permet encore de venir prophétiser devant Sédécias lui-même ; ou bien c’est Sédécias qui le fait amener pour l’interroger sur l’avenir. Une autre fois il met par écrit ses prophéties, et il en fait faire la lecture dans le Temple par son secrétaire Baruch, après que le peuple a été convoqué solennellement pour cette lecture à la suite d’un jeûne public. Puis Baruch recommence cette lecture dans la maison royale devant les serviteurs du roi, et le roi finit par se faire apporter le livre et le faire lire devant lui. Plus tard, les chefs de Juda essaient de faire périr le prophète ; le roi lui sauve la vie ; mais il demeure en prison, et c’est Nabuchodonosor qui, lorsqu’il a pris Jérusalem, le fait tirer de cette prison. Comment comprendre, quand on vient de lire tout cela, qu’il n’en soit pas dit un mot dans le livre des Rois, et que le nom même de Jérémie n’y soit pas une seule fois prononcé ? Cela ne dispose-t-il pas à croire que tous ces détails sont de pures fictions, où le prophète a encadré les pensées que lui inspiraient des événements beaucoup plus récents ? Je reviendrai plus tard à ces passages. Et on verra d’ailleurs, dans la suite de ce travail, que cette dernière partie du livre, où Jérémie a ce rôle extraordinaire, présente une particularité qui dispose à croire qu’elle n’est pas de la même main que ce qui précède.

Mais ce qu’il faut dire tout d’abord, c’est que le livre de Jérémie, dans son ensemble et dès son début, accuse la même situation de Juda qu’on a reconnue dans Isaïe. Le peuple fidèle y passe par les mêmes épreuves et y court les mêmes dangers, sans cependant qu’il soit jamais question de la destruction du royaume de Juda et de la ruine de la ville et du Temple, si ce n’est dans deux morceaux (chap. XXXIX et LII) empruntés au livre des Rois et qu’on a cousus à la prophétie, comme on a fait pour les quatre chapitres placés à la fin du Premier Isaïe. Au contraire, Jéhova dit expressément, et il le répète plusieurs fois (IV, 27, etc.), qu’il épargnera sa ville et ne la détruira pas, et c’est ce qui résulte aussi d’un verset où il est dit (LI, 51) : La honte a couvert notre front, car nous avons vu les étrangers entrer dans le sanctuaire de Jéhova. Ce n’est pas ainsi que parlerait un homme qui aurait vu cette maison sainte, non pas profanée, mais réduite en cendres. Celui qui parle pense à Antiochus, et non à Nabuchodonosor.

D’ailleurs, dans Jérémie comme dans Isaïe, à côté des images douloureuses se trouve tout de suite la peinture des jours heureux qui leur succèdent, et où les calamités aboutissent à la délivrance et à la grandeur. Jéhova ramène Israël à Sion et lui donne des pasteurs selon son cœur qui gouvernent avec sagesse. Il les multiplie, et ils prospèrent. Jérusalem est appelée le trône de Jéhova, et les peuples y accourent pour l’honorer (III, 14). Et ailleurs (XXX, 8) : En ce jour, Jéhova brise le joug qui est sur ton cou ; il délie tes chaînes, les étrangers ne t’assujettiront plus. Ils servent Jéhova leur dieu et David leur roi que je relève... Oui, je panse tes blessures, je guéris tes plaies... Je rétablis les tentes de Jacob ; la ville se relève sur sa colline ; le palais est assis à sa place. Ils font entendre des hymnes de louange, des cris de joie ;... je les multiplie et leur nombre ne sera pas réduit ; je les glorifie et ils ne seront plus méprisés... Leur chef est un des leurs, leur souverain sort du milieu d’eux... Et vous serez mon peuple et je serai votre dieu. — Non seulement tout cela est trop beau pour l’humble situation d’Israël, au retour de la captivité de Babylone ; mais surtout, il importe de le redire, ce retour est trop loin de la catastrophe où le royaume de Juda avait péri, pour que le même poète ait pu peindre à la fois l’un et l’autre. De telles paroles ne se comprennent qu’à l’époque où Juda, vingt-cinq ans seulement après Antiochus l’Épiphane, s’est retrouvé pour la première fois indépendant et a compté parmi les peuples. La rapidité avec laquelle cette révolution s’est accomplie a inspiré à l’auteur le récit symbolique (XXXII, 7), où tandis que la ville assiégée est près de tomber dans les mains des Chaldéens, Jérémie, alors enfermé dans une prison, achète un champ à un parent avec toutes les formalités légales, et met l’acte de vente dans un vase de terre où il doit se conserver : Car ainsi, dit Jéhova Sabaoth, dieu d’Israël, on achètera encore des maisons, des champs et des vignobles dans ce pays-ci. C’est-à-dire qu’on peut attendre et qu’on n’attendra pas longtemps.

J’ai déjà expliqué, à propos d’Isaïe, comme il faut entendre ces mots, David leur roi.

Mais voici un autre tableau, qui ne peut non plus se placer qu’à cette date. C’est celui du retour d’Éphraïm ou d’Israël, au sens restreint où le nom d’Israël s’oppose à celui de Juda, c’est-à-dire le retour des tribus séparées : pour la première fois alors, Éphraïm est réconcilié ou plutôt soumis. Et il suffit d’ouvrir le livre d’Esdras pour s’assurer combien il s’en fallait qu’il en fût ainsi au temps de Zorobabel. Mais cela s’est vu sous Hyrcan, fils de Simon, et voici ce qui se lit dans Jérémie (III, 18) : En ce temps-là, la maison de Juda ira avec la maison d’Israël ; elles viendront ensemble du pays du nord au pays dont j’ai donné la possession à leurs pères. Et ailleurs (XXXI, 1) : En ce temps-là, je serai un dieu pour toutes les familles d’Israël, et elles me seront un peuple... Je redeviens pour Israël un père, et Éphraïm m’est un premier-né... Tous viendront chanter sur la montagne de Sion.

Et cette nouveauté a inspiré au poète un admirable passage (XXXI, 15) : Ainsi dit Jéhova : une voix est entendue dans Rama, une lamentation, des pleurs amers, Rachel gémissant sur ses enfants : elle ne veut pas être consolée de ses enfants, car elle ne les a plus. Ainsi dit Jéhova : Épargne à ta voix les lamentations et les pleurs à tes yeux... car ils reviendront. A Rama était le tombeau de Rachel, et Rachel est à la fois la mère de Joseph et de Benjamin ; c’est-à-dire, Joseph étant le père d’Éphraïm, qu’elle est à la fois l’aïeule des deux portions d’Israël, et que jusque-là, dans son tombeau, elle faisait le deuil de tout un peuple.

Enfin le prophète annonce, toujours comme Isaïe, que les peuples, émerveillés de ce que Jéhova a fait pour les siens, affluent à Jérusalem pour rendre à ce grand dieu leurs hommages (XVI, 29 et XVII, 26).

Les prophéties se rapportant aux choses du dehors sont aussi les mêmes que dans Isaïe. On y retrace aux chapitres XLIII-XLVI l’invasion de l’Égypte par un roi puissant, que le prophète appelle Nabuchodonosor ; mais on a vu que Nabuchodonosor n’a jamais envahi l’Égypte. C’est Antiochus que le prophète a dans l’esprit, et certains détails achèvent d’en faire la preuve. Il est dit (XLIV, 30) que l’envahisseur a fait prisonnier le roi Éphréé (l’Apriès des Grecs), et il n’y a rien de cela dans l’histoire ; mais Antiochus a réellement fait prisonnier le jeune Ptolémée Philométor. Il est dit aussi que la ville de No est livrée à l’ennemi, — mais la Vulgate, en cet endroit, traduit ce nom par celui d’Alexandrie, — et il en est de même dans Ézéchiel (XXX, 14-16) et dans Nahum (III, 8). Saint Jérôme dit, dans son commentaire sur Nahum, qu’il traduit ainsi d’après son maître d’hébreu, et il suppose qu’apparemment Alexandrie avait été bâtie sur les débris d’une ville de No plus ancienne. Ne devons-nous pas plutôt croire que ce maître d’hébreu était l’héritier d’une tradition qui remontait à un temps où on savait que les livres prophétiques étaient en réalité postérieurs à Alexandre et à la fondation d’Alexandrie ?

J’ai déjà dit que je ne m’occuperais des prophéties sur Tyr qu’à l’article d’Ézéchiel.

La prophétie sur Édom (XLIX, 7) doit se rapporter, ainsi que celle d’Isaïe, à la conquête de l’Idumée par Hyrcan. Et quant à celle de la ruine de Babylone (chap. LI et LII), je la rapporte encore à l’invasion des Parthes au milieu du IIe siècle.

Maintenant se présentent les passages du livre qui se rapportent ou paraissent se rapporter à ces derniers rois de Juda sous le règne desquels il semblerait, à lire tel ou tel chapitre, que le prophète a vécu. C’est là, je crois, la partie la plus sèche de mon travail ; mais je ne puis l’éviter, et elle ne me retiendra pas longtemps. Et d’abord, en examinant ces passages, on reconnaît qu’ils ne s’accordent pas avec l’histoire réelle, telle que la donne le livre des Rois.

Ainsi on lit dans Jérémie cette prophétie contre Joachim, fils de Josias (XXII, 18) : On ne fera pas sur lui de complainte : Hélas ! mon frère... On ne fera pas sur lui de complainte : Hélas ! Seigneur, hélas ! sa gloire. Sa sépulture sera celle d’un âne ; il sera jeté et traîné loin des portes de Jérusalem. Il n’est rien dit de cela pour Joachim dans les Rois, mais nous connaissons le personnage illustre qui est mort ainsi ignominieusement et qu’on a laissé sans sépulture : c’est ce Ménélas dont j’ai rappelé la fin tragique à propos du chapitre XXII d’Isaïe[23]. On a donc là un nouvel exemple de ce que j’ai appelé les transpositions des prophètes.

Voici maintenant Sédécias. Le livre des Rois raconte qu’après la prise de Jérusalem, on égorgea les enfants de Sédécias devant leur père, qu’ensuite on lui creva les yeux et qu’on l’emmena chargé de chaînes à Babylone. Jérémie ne lui prophétise rien de pareil[24]. Mais ici, on rencontre une assez grande difficulté ; c’est que le prophète n’est pas d’accord avec lui-même. Dans un endroit (XXI, 7), il dit que Sédécias sera passé au fil de l’épée. Dans d’autres (XXXII, 5 et XXXIV), il déclare au contraire expressément que Sédécias, emmené à Babylone, n’y restera qu’un certain temps, qu’il reviendra chez lui, qu’il mourra en paix, et qu’il aura les honneurs d’une sépulture royale. Ni l’une ni l’autre version ne s’accordent avec l’histoire réelle de Sédécias. Mais si on croit que sous ce nom antique le prophète avait dans l’esprit des personnages plus modernes, on pourrait admettre que ces passages figurent deux histoires différentes ; que le roi qui revient mourir en paix à Jérusalem est Alcime, le successeur de Ménélas (I Macc., VII, 25 et IX, 56), et que celui qui est frappé par l’épée est Jonathan, tué par Tryphon (I Macc., XIII, 26).

Quant à Sellum (XXII, 11), c’est un nom qui ne se trouve même pas dans le livre des Rois ; mais son histoire précède immédiatement celle de Joachim, qui m’a paru représenter Ménélas ; il est désigné comme son frère, et le prophète semble opposer à celui qui est mort celui qui vit dans l’exil, comme plus malheureux encore. Tout cela pourrait désigner Jason (II Macc., V, 9).

L’histoire de Godolias (XL, 7) me parait empruntée dans son fond au second livre des Rois (XXV, 22-26), mais il y a deux observations à faire. D’abord le prophète y ajoute (XLI, 5) l’aventure des Samaritains massacrés à la suite du meurtre de Godolias, quand ils venaient adorer Jéhova au Temple de Jérusalem, aventure incompréhensible dans la situation où étaient alors ceux de Juda et les Samaritains, et au moment ou le Temple vient d’être brûlé (II Rois, XXV, 9). Le reste du passage sur Godolias semble interrompre la suite naturelle du récit. De sorte qu’on se demande s’il n’a pas été interpolé après coup dans le livre des Rois, d’après Jérémie, et si Jérémie lui-même ne raconte pas, sous des noms antiques, une histoire arrivée au temps des rois de Syrie, où périt quelque Israélite agent des Syriens, tué par des purs. Mais j’ai hâte de sortir et de faire sortir mes lecteurs de ces broussailles historiques, pour rentrer dans une voie plus large.

Il me reste à parler des récits dans lesquels Jérémie lui-même est en scène, particulièrement à partir du chapitre XXXVI. J’ai déjà dit qu’on ne pourrait comprendre, si ces récits étaient véritables, comment ils ne se retrouveraient pas dans le livre des Rois. Mais surtout ils ne donnent en aucune manière l’impression de la réalité, étant généralement aussi invraisemblables que dramatiques. C’est ainsi qu’il est raconté que Jérémie ayant dicté à Baruch ses prophéties, et celui-ci les ayant lues dans le Temple, devant tout le peuple, puis dans une assemblée de grands personnages qui avaient aussi voulu l’entendre, ceux-ci, après l’avoir fait cacher ainsi que Jérémie, font au roi un rapport sur ce qu’ils ont entendu. Le roi fait rechercher l’écrit et ordonne qu’on le lui lise à lui-même ; mais après quelques pages, le roi déchire le rouleau et le jette dans un brasier allumé devant lui, car on était en hiver. D’ailleurs ni le roi ni ses serviteurs ne s’effrayent des menaces prophétiques, et ne pensent à demander grâce. Il est clair que nous lisons là une fiction, non une histoire.

Mais il est temps de laisser là lès détails, dont l’interprétation est quelquefois difficile, pour m’attacher à l’esprit de la prophétie, qui ne peut laisser aucun doute sur la modernité du livre. Cet esprit est le même qu’en Isaïe, et il est encore plus marqué : c’est celui d’une religion réfléchie et passionnée, qui donne au prophète un accent qu’on peut déjà appeler chrétien. Ce peuple qui a tant souffert pour son dieu, et pour qui son dieu a tant fait à son tour, s’attache à lui avec une ardeur toute nouvelle et s’émerveille de sa grandeur : Saint, saint, saint est Jéhova Sabaoth ; toute la terre est pleine de sa gloire[25] (Isaïe, VI, 3). Jéhova maintenant est tout pour les siens : Jéhova notre juge, Jéhova notre législateur, Jéhova notre roi ; c’est lui qui nous sauve (Isaïe, XXXIII, 22). Les autres dieux, au temps de l’Exode, étaient déjà des dieux étrangers et ennemis ; ils n’étaient pas, comme ils le sont maintenant, des dieux méprisés. On défendait d’honorer leurs images, on n’insultait pas à ces images. Mais entendons Isaïe (II, 8, etc.) : Leur pays est rempli d’idoles ; ils adorent l’ouvrage de leurs mains, ce que leurs doigts ont fabriqué... Les idoles, c’en est fait d’elles. Elles disparaissent dans les cavernes des montagnes, dans les trous de la terre, devant la terreur de Jéhova et l’éclat de sa grandeur, quand il se lève pour effrayer la terre. En ce temps-là, les hommes jettent aux rats et aux chauves-souris les idoles d’argent et les idoles d’or, qu’ils se sont fait faire pour les adorer. Jérémie, avec moins de majesté, est peut-être encore plus méprisant (X, 3) : On coupe le bois dans la forêt ; c’est la main de l’homme qui fait cela avec la hache ; on le décore d’or et d’argent ; avec des clous et des marteaux on fixe l’image, pour qu’elle tienne ferme. C’est comme le poteau planté au milieu d’un champ, cela ne se meut pas, il faut le porter ; cela ne peut faire un pas. Ne les craignez pas : ils ne peuvent faire du mal, comme ils ne sauraient faire du bien. — D’où viendrait ton égal, ô Jéhova ? Tu es grand et ton nom est puissant. Qui ne te craindrait pas, roi des peuples ?... C’est Jéhova qui est vérité, c’est lui qui est le dieu vivant, le roi éternel... C’est lui qui a fait la terre par sa puissance, qui l’a établie dans sa sagesse, qui par son art a fait le contour des cieux. Il verse des masses d’eau du haut des airs ; il fait monter les nuages du bout de la terre, il fait éclater la foudre avec l’averse.

Cette religion-là est tout autre que celle de l’Exode. Si je dis l’Exode, et non pas le Pentateuque, c’est qu’il y a un livre dans le Pentateuque, je veux dire le Deutéronome, qui est beaucoup plus moderne que les quatre premiers, et que je crois, quant à moi, du même temps que les prophètes, et inspiré du même esprit. Mais je me borne à indiquer sur ce point mon opinion sans la démontrer, ayant assez à faire avec la question des prophètes[26].

Quand les prophètes pensaient ainsi, la manière de concevoir la divinité avait fait de grands progrès dans le monde. Et sans que personne, à Jérusalem, eût encore lu les Grecs, il se faisait néanmoins, entre Grecs et Hébreux, une infiltration d’idées.

Les douteurs avaient enseigné à se moquer des idoles. Et les idées scientifiques, qui commençaient à se répandre, apprenaient aux hommes à grandir leur dieu pour l’égaler à la grandeur de la nature.

L’Église chrétienne n’a fait que répéter, dans ses invectives contre les Nations, les déclamations des prophètes contre les idoles :

Et ce n’est pas un dieu comme vos dieux frivoles,

Insensibles et sourds, impuissants, mutilés,

De bois, de marbre ou d’or, comme vous les voulez ;

C’est le dieu des chrétiens, c’est le mien, c’est le vôtre,

Et la terre et le ciel n’en connaissent point d’autre.

Je comprends qu’au temps de Polyeucte on ait parlé comme on parlait à la fin du IIe siècle ; mais je ne crois pas qu’on ait tenu ce langage au temps de Sennachérib ou au temps de Nabuchodonosor.

Dans Jérémie comme dans Isaïe, Jéhova parle avec dédain de l’encens qu’on brûle devant lui et des victimes qu’on lui offre en sacrifice en même temps qu’on désobéit à sa Loi (VI, 20). Et il y a un endroit où cela est exprimé d’une manière qui étonne (VII, 21) : Ajoutez vos holocaustes à vos sacrifices et mangez-en la chair[27]. Car je n’ai rien dit, je n’ai rien commandé, quand je les ai fait sortir du pays d’Égypte, en fait d’holocaustes et de sacrifices. Mais voici ce que je leur ai commandé : Écoutez ma voix et je serai votre dieu et vous serez mon peuple.

On ne comprend pas d’abord ce verset quand on voit quelle place tiennent dans le Pentateuque les sacrifices et les holocaustes, et des critiques ont été amenés ainsi à supposer que Jérémie était antérieur au Pentateuque, ce qui est contre toute vraisemblance ; mais le langage du prophète peut s’expliquer. Il est dit dans l’Exode que, lorsque les Israélites, trois mois après leur départ de l’Égypte, arrivent au pied du Sinaï, Jéhova, pour la première fois, appelle à lui Moïse sur cette montagne et lui parle ainsi (XIX, 3) : Voici ce que tu diras aux enfants d’Israël... Si vous écoutez ma voix, si vous observez mon pacte, vous serez à moi par prédilection au-dessus de tous les peuples... Vous serez pour moi un royaume de prêtres, un peuple saint. C’est tout ; et c’est précisément là ce que Jérémie rappelle. Puis, plus loin, Jéhova lui-même promulgue, du haut du Sinaï, les Dix commandements, où il n’est pas question non plus de sacrifices. Il est vrai qu’ensuite il en est parlé plusieurs fois, et encore plus souvent dans le Lévitique, mais comme de pratiques déjà établies (Exode, XX, 24), dont Moïse règle le détail, mais qu’il n’introduit pas et dont l’importance n’est nullement comparable à celle des paroles que le prophète a citées et auxquelles il avait le droit de s’attacher. Et le dire du prophète est vrai, si on l’entend en ce sens que, dans l’Exode même, la pratique des sacrifices n’est pas une condition que Jéhova ait mise au pacte qu’il fait avec Israël.

On comprend d’ailleurs que dans la seconde moitié du ne siècle les rites ne fussent pas en grande faveur. L’insurrection des hommes de Juda n’avait été qu’une réaction contre la séduction qu’avaient d’abord exercée sur eux les mœurs et les idées grecques, et sous cette influence ils s’étaient insensiblement détachés de leurs pratiques. Et comme leurs grands prêtres continuaient d’être, jusqu’à Jonathan, des créatures des rois syriens, dont l’âme n’était plus celle des fidèles, et qui ne donnaient plus à leur dieu que des cérémonies extérieures, ces cérémonies durent être discréditées aux yeux des purs. L’esprit de hardiesse et de liberté qui faisait les prophètes était tout autre chose que l’esprit sacerdotal, et il se développa, à la suite de la guerre de l’indépendance, un mouvement qui, comme plus tard le mouvement chrétien, allait en sens contraire des prescriptions littérales.

Mais parmi les sacrifices, il y en avait un particulièrement odieux, c’est celui des enfants nouveau-nés, qu’on faisait passer par le feu devant le dieu pour apaiser sa colère, et c’est là qu’on a plaisir à entendre Jéhova, dans Jérémie, protester qu’il ne l’a jamais voulu, qu’il n’en a jamais eu la pensée (VII, 31). Cependant c’est bien Jéhova qui commande formellement dans l’Exode : Tu me donneras le premier-né de tes fils (XIII, 12), sans qu’il soit dit d’ailleurs comment se faisait l’offrande. Il est vrai qu’un autre verset (XIII, 13) permet de sacrifier un animal au lieu de l’enfant, mais c’est là évidemment une addition faite plus tard au texte, et qui y a été bien singulièrement cousue[28].

Le Lévitique parle plus explicitement de ces sacrifices par le feu (XVIII, 21 et XX, 2), adressés au roi, c’est l’expression qu’il emploie (en hébreu, au Molek ou Moloch), et ce roi est évidemment Jéhova lui-même, puisque Jéhova dit qu’ainsi on rend impur son sanctuaire et qu’on profane son saint nom[29]. Le Lévitique donc, en parlant de ces immolations d’enfants, les condamne ; mais, quoiqu’il les condamne, il n’ose pas les punir. Car après avoir prononce d’abord la peine de la lapidation, il ajoute (XX, 4) que si le peuple du pays détourne les yeux de cet homme pour ne pas le faire mourir, c’est Jéhova lui-même qui se charge du châtiment. C’est-à-dire que cette abominable coutume, répandue d’ailleurs chez tous les peuples sémitiques (voir Diodore, XX, 14), s’appuyait sur un fanatisme contre lequel toutes les réclamations étaient impuissantes. Ce fanatisme avait eu sans doute une recrudescence, pendant les crises douloureuses du milieu du IIe siècle, et les textes de l’Exode restaient toujours là pour l’autoriser.

Il n’y a pas jusqu’à la circoncision elle-même qui ne semble avoir perdu de son importance au temps des prophètes. Ce qu’il faut circoncire, dit Jérémie, c’est vos cœurs (IV, 4).

Et à l’égard du Temple même, quelle liberté inattendue (VII, 4) ! Ne vous fiez pas aux paroles vaines, en répétant : le Temple de Jéhova ! le Temple de Jéhova ! le Temple de Jéhova ! Si vous redressez tout de bon vos voies et vos œuvres ; si vous vous appliquez à faire bonne justice entre celui-ci et celui-là ; si vous ne faites pas de tort à l’étranger, à l’orphelin et à la veuve ; si vous ne répandez pas ici même le sang innocent ; si vous ne courez pas après les dieux étrangers pour votre perte, alors je vous ferai demeurer en ce lieu jusqu’à la fin des temps, sur la terre que j’ai donnée à vos pères. Mais vous vous fiez à des paroles vaines et qui ne servent à rien. Ne volez-vous pas ? ne tuez-vous pas ? n’êtes-vous pas des adultères et des parjures ? ne faites-vous pas des encensements à Baal ? ne courez-vous pas après des dieux inconnus ? Et puis vous venez, vous vous présentez devant moi en cette maison où mon nom est invoqué, et vous dites : Nous sommes sauvés, en continuant vos abominations. Cette maison, où mon nom est invoqué, n’est donc qu’une caverne de brigands !

On sait que ces paroles ont été reprises dans les Évangiles, et mises dans la bouche de Jésus (Marc, XI, 17). Mais l’emploi qu’en fait l’évangéliste est bien mesquin, puisqu’il ne les adresse qu’aux petits marchands qui vendaient leurs pigeons dans le Temple. Le morceau a dans Jérémie un tout autre accent et une tout autre beauté.

C’est encore Jérémie qui désavoue la vieille tradition d’après laquelle Jéhova punissait les enfants pour les fautes des pères (Exode, XX, 5) : En ce temps-là, on ne dira plus : Vos pères ont mangé du raisin vert, et les dents des fils en sont agacées. Mais nul ne périra que pour son iniquité : c’est celui qui aura mangé le raisin vert dont les dents seront agacées (XXXI, 29).

Mais ce qu’il y a de plus fort en ce sens dans Jérémie est l’idée que Jéhova lui-même a substitué à la Loi qu’il avait donnée jadis, une Loi nouvelle : Les jours viennent, dit Jéhova, où je ferai un pacte nouveau avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda, non pas à la manière du pacte que je fis avec leurs pères, au jour que je les pris par la main pour les faire sortir du pays d’Égypte... Mais voici le pacte que je ferai avec la maison d’Israël quand les temps seront venus, dit Jéhova : Je mettrai ma Loi au-dedans d’eux et l’écrirai dans leur cœur ; je serai leur dieu et ils seront mon peuple. Chacun n’aura plus à enseigner son prochain ni à prêcher son frère, en lui disant : Connais Jéhova ; car ils me connaîtront tous, depuis le plus petit jusqu’au plus grand (XXXI, 34). Voilà des paroles telles, que le christianisme, quand il est venu, n’avait évidemment qu’à les reprendre, et, en effet, il les a prises. Il a déclaré que c’était lui qui apportait le nouveau pacte[30]. Il est clair que ces paroles, d’un si haut spiritualisme, n’ont pas été écrites sur là limite du VIIIe et du VIIe siècle avant notre ère, mais à cent ans à peu près de Jean le Baptiste et de Jésus.

En étudiant le Premier Isaïe, je n’ai pas parlé des prophètes en général, parce que le livre en parle à peine : Isaïe ne s’arrête nulle part sur le don de prophétie qu’il a reçu, et, s’il se plaint une ou deux fois des faux prophètes, c’est en passant et sans insister. Au contraire, la prophétie tient une très grande place dans Jérémie, et son livre est plein d’invectives contre les prétendus inspirés, qui prétendent parler au nom de Jéhova et ne parlent en effet qu’au nom de Baal, trompant sans cesse les peuples par des espérances mensongères. Des chapitres entiers ne sont que le développement de ces plaintes. On sent que les esprits étaient continuellement ballottés entre des prédictions qui les tiraient en sens contraire et qui entretenaient un état perpétuel de trouble et d’angoisse. On se défiait surtout, comme il est naturel, des prédictions favorables ; celles-là, on ne les croyait que quand elles s’accomplissaient (XXVIII, 9), tandis que les voix qui annonçaient des catastrophes réussissaient toujours à effrayer. Mais ceux à qui on avait fait peur menaçaient à leur tour, et disaient : Tuons le prophète.

Aussi n’y a-t-il rien de plus intéressant dans Jérémie que ce qui est personnel. Seulement, je n’entends pas par là les aventures que le livre attribue à Jérémie, et où je ne vois que des fictions. Mais ce qui n’est plus fiction, ce qui est au contraire la vérité la plus vivante et la plus touchante, c’est la manière dont est peinte la situation morale d’un fils d’Israël, serviteur fidèle de son dieu, jeté et isolé au milieu de Jérusalem sujette des Nations. Jéhova, tu me connais ; souviens-toi de moi ; regarde-moi, venge-moi de ceux qui me persécutent. Ne m’abandonne point, à force de patienter. Vois que c’est pour toi que je souffre l’opprobre. Quand je rencontrais tes paroles, je les dévorais ; ta parole était ma joie et la réjouissance de mon âme ; car ton nom est sur moi, ô Jéhova Sabaoth. Je ne me suis pas assis parmi les railleurs pour rire avec eux ; je me suis tenu sous ta main à l’écart ; tu me remplissais d’indignation. Pourquoi est-ce que ma douleur est devenue continuelle ? ma plaie désespérée et incurable ? Tu es donc pour moi comme un ruisseau qui trompe, comme une eau qui a fui (XV, 15). Ce sont là, ce me semble, de ces souffrances que l’homme ne connaît que quand il a beaucoup vécu et beaucoup senti, et que la violence et l’oppression ont pénétré jusqu’au fond de l’âme (voir aussi XII, 1).

Et encore (XX, 14) : Maudit soit le jour où je suis né, le jour où ma mère m’a enfanté ! Maudit soit l’homme qui porta la nouvelle à mon père, disant : Un enfant mâle t’est né, et qui lui donna tant de joie ! Que cet homme soit pareil aux villes que Jéhova a détruites sans pitié ; qu’il entende dès le matin le cri de guerre, et à midi le fracas du combat. Que ne m’a-t-on fait mourir avant de naître ! Que ma mère n’a-t-elle été mon tombeau, et que sa matrice ne m’a-t-elle gardé à jamais ! au lieu de sortir de son ventre pour ne voir que peine et misère, et consumer ma vie dans l’opprobre.

Mais cette tristesse profonde n’éteint pas en lui l’ardeur, et il ne se décourage pas de son métier de prophète, ou plutôt il ne peut s’y refuser, car l’inspiration l’obsède. Tu m’entraînes, ô Jéhova, et je me laisse entraîner ; tu me forces, et je ne puis résister ; tout le jour, je suis un sujet de risée ; tous se moquent de moi, car toutes les fois que je parle, je ne fais que crier, crier contre la violence ; la parole de Jéhova est sans cesse pour moi un sujet d’insulte et d’opprobre. Je me dis alors : Je ne ferai plus mention de lui, je ne parlerai plus en son nom. Mais je sens en moi comme un feu brûlant qui couve dans mes os ; il me fatigue et m’épuise, et je n’en puis plus... D’ailleurs Jéhova me soutient comme un champion terrible, mes ennemis succomberont et ne prévaudront pas... Jéhova Sabaoth sonde le juste ; il pénètre les reins et les cœurs. Je verrai la vengeance que tu feras d’eux, et je te remets ma cause (XX, 7).

Je ne veux pas oublier de dire qu’il y a un endroit (LI, 3) où Jéhova annonce qu’il va accomplir sur Babylone toutes les paroles qui sont dans le livre des prophéties de Jérémie. On ne peut guère avouer plus franchement que ce livre est une fiction.

 

— III —

Ézéchiel se donne comme prophétisant à Babylone, pendant la déportation qui suit a prise de Jérusalem ; mais ce n’est encore là qu’une illusion. Et il ne faut pas beaucoup de liberté d’esprit pour reconnaître, à la simple lecture du livre, qu’il a été écrit tout entier à Jérusalem.

On a vu qu’en étudiant Jérémie je n’ai pas craint de répéter les observations et les démonstrations que j’avais présentées au sujet du Premier Isaïe. Je ne continuerai pas ainsi, car mon travail se trouverait plein de redites. Je ne chercherai dans Ézéchiel, à l’appui de ma thèse, que des arguments nouveaux, ou du moins qui se produiront, dans les textes de ce prophète, avec plus de force. C’est assez de dire une fois qu’on retrouve dans ce livre la même situation politique, au dedans comme au dehors, les mêmes douleurs, les mêmes revanches, les mêmes passions que dans les deux autres.

Mais Ézéchiel a mis plus en lumière que personne la réunion et la soumission de Samarie à Juda, accomplies sous le principat d’Hyrcan. Juda avait deux sœurs, Samarie et Sodome ; elles ont péché et elles ont été punies ; elles sont pardonnées, enfin, comme Juda même. Mais tandis qu’elles étaient jusque-là ses sœurs, elles deviennent maintenant ses filles (XVI, 61), c’est-à-dire qu’elles ne sont plusses égales, mais ses sujettes. Cela ne s’était jamais vu avant cette époque dans l’histoire d’Israël.

Quand il y aurait ces trois hommes au milieu d’eux, dit Jéhova, Noé, Daniel et Job, cela ne les sauverait pas (XIV, 14). Et ailleurs (XXVIII, 3) : Tu es plus sage que Daniel ; rien de secret n’est caché pour toi. Sur quoi M. Ed. Reuss fait remarquer justement qu’à l’époque où on fait vivre Ézéchiel, Daniel n’était rien encore. Il en conclut qu’il s’agit ici d’un personnage inconnu. Il est plus simple d’admettre que ce livre est très postérieur au temps où on l’a placé.

Ézéchiel parle plusieurs fois de la machine de guerre qu’on a appelée un bélier (IV, 2 ; XXI, 22 ; XXVI, 9). C’est encore une preuve que le livre n’est pas du via siècle, puisque ces machines, encore inconnues au temps de Thucydide, ne furent inventées, au témoignage de Diodore (XIV, 42), que sous Denys de Syracuse, en l’an 400 avant notre ère[31].

En annonçant un avenir heureux à son peuple affranchi, Jéhova dit qu’il va y multiplier les hommes comme des troupeaux : comme les troupeaux des jours saints, comme les troupeaux de Jérusalem dans ses fêtes. N’est-ce pas assez de ces quelques mots pour faire voir tout de suite que cela n’a pas été écrit pendant l’exil de Babylone ?

Mais il est temps de parler de ces prophéties au sujet de Tyr, répétées dans les trois prophètes, et dont j’avais ajourné l’examen jusqu’à l’étude d’Ézéchiel, dans l’espérance de les éclairer les unes par les autres.

Isaïe, au chapitre XXIII, nous montre, dans une description très vive, Tyr emportée d’assaut et ruinée, et, au verset 13, Assur paraît être l’auteur de cette ruine[32]. On a vu qu’Assur, dans Isaïe, signifie d’ordinaire le royaume de Syrie ; mais on ne sait pas de roi de Syrie qui ait pris Tyr.

Jérémie n’a que quelques mots au sujet de Tyr (XXVII, 3 et 6) ; il ne décrit ni le siège ni la prise de la ville ; mais il déclare qu’elle sera assujettie, avec d’autres pays encore, à Nabuchodonosor et à ses héritiers.

Ézéchiel enfin dit à son tour, comme Jérémie, que Tyr est prise et détruite par Nabuchodonosor (XXVI, 7), et il décrit cette catastrophe encore plus richement qu’Isaïe. Trois chapitres entiers sont remplis du détail des richesses de Tyr, de la place qu’elle tenait dans le monde, et de l’étonnement avec lequel on a appris sa chute.

Or on a vu dans ce qui précède qu’ainsi que les trois prophètes annoncent la ruine de Tyr, tous trois annoncent aussi l’invasion et la conquête de l’Égypte, et cela avec cette circonstance qu’Isaïe ne nomme pas celui qui doit soumettre l’Égypte, tandis que Jérémie et Ézéchiel nomment Nabuchodonosor. Mais on a vu aussi qu’en réalité Nabuchodonosor n’a jamais soumis l’Égypte, d’où il a fallu conclure que ce nom antique cache un autre nom. Et en effet, au IIe siècle, c’est-à-dire à l’époque où bien d’autres raisons nous ont fait rapporter les prophètes, il y a eu une invasion et une conquête de l’Égypte par Antiochus l’Épiphane.

Il y a donc lieu de présumer qu’il en est de même au sujet de Tyr, et que c’est le nom d’Antiochus l’Épiphane qui est sous-entendu encore une fois sous celui de Nabuchodonosor. Et cela est d’autant plus vraisemblable que, dans Isaïe, la ruine de Tyr est reliée à l’invasion de l’Égypte par ces paroles (XXIII, 5) : A cette nouvelle, l’Égypte tremble en voyant la destruction de Tyr. Il semble donc qu’avant de s’attaquer à l’Égypte, Antiochus s’était attaqué à Tyr.

Mais tandis que l’invasion de l’Égypte, sous Antiochus, est établie par l’histoire, l’histoire est muette sur le siège et la prise de Tyr.

Dans cet embarras, on éprouve tout à coup une vive surprise, lorsque, en continuant la lecture d’Ézéchiel, on rencontre les versets suivants (XXIX, 18) : Nabuchodonosor, roi de Babylone, a fait faire devant Tyr à son armée un rude service ; toutes les têtes sont chauves, toutes les épaules sont pelées. Mais il n’y a pas eu de salaire pour lui ni pour son armée du travail fait devant Tyr. C’est pourquoi voici ce que dit Jéhova : Je vais donner à Nabuchodonosor, roi de Babylone, le pays d’Égypte ; il en enlèvera des hommes, il en emportera du butin, ce sera le salaire de son armée. Pour prix du service qu’il a fait, je lui donne le pays d’Égypte. Ils ont travaillé pour moi, dit le seigneur Jéhova. En ce temps-là je développerai la puissance d’Israël [sans doute par l’abaissement même de l’Égypte, qui lui donne plus d’influence dans ce pays].

Ainsi Ézéchiel se dément lui-même, et cette ruine de Tyr, qu’Isaïe et lui ont peinte de si vives couleurs, il avoue qu’elle n’a pas eu lieu, et que la ville, si elle a été assiégée, n’a pas été prise, puisque le vainqueur n’y a rien gagné.

Cet insuccès peut expliquer le silence de l’histoire sur ce siège, surtout si on considère combien en général l’histoire de ces temps nous est mal connue, la plupart des livres où elle était racontée étant perdus. Ce qui est plus difficile à expliquer, est que les prophètes triomphent ainsi contre Tyr d’une entreprise avortée et nous représentent la ville détruite et son peuple passé au fil de l’épée (Ézéch., XXVI, 10-12). Faut-il croire que, dès que la ville a été seulement menacée, leurs espérances se sont enflammées par les souvenirs du passé ? Le coup qu’avait frappé jadis Alexandre avait été si étonnant que les imaginations en étaient demeurées pleines. Et depuis Alexandre, Antigone s’était aussi rendu maître de Tyr, en la prenant par la faim au bout d’un siège de quinze mois[33]. Ceux de Juda ont cru qu’Antiochus allait leur faire revoir le même spectacle, et ils s’en sont d’avance enivrés.

Deux versets du second livre des Maccabées (IV, 44 et V, 1) montrent qu’Antiochus était à Tyr à la veille de sa seconde expédition contre l’Égypte, mais on ne nous dit pas ce qu’il y faisait.

Après sa peinture de la ruine de Tyr, Isaïe ajoute tout à coup que la grande ville reste dans l’ombre pendant soixante-dix ans, chiffre qui, en hébreu, n’a rien de précis et exprime seulement un long intervalle. Au bout de ce temps, Tyr recommence à faire parler d’elle, ayant retrouvé sans doute son indépendance par suite de l’abaissement de la puissance des Syriens. Mais l’argent que lui rapporte son commerce, elle le consacre à Jéhova et pourvoit par ses dons à la nourriture et à l’habillement de ses prêtres (Isaïe, XXIII, 18). On peut supposer qu’on vit cela au temps d’Hyrcan, lorsque la fortune miraculeuse des Juifs ayant pour ainsi dire consacré leur dieu aux yeux des peuples voisins, ceux-ci lui apportèrent leurs hommages au Temple de Jérusalem.

Au sujet de la prophétie d’Ézéchiel sur l’Égypte, je n’aurais qu’à répéter ce que j’ai dit de celles d’Isaïe et de Jérémie, y compris la remarque sur le nom de No, traduit par Alexandrie dans la Vulgate. Et à ce propos, il faut remarquer aussi que dans Ézéchiel la Vulgate traduit par Adonis le nom du dieu Thammouz, dont les femmes font le deuil (VIII, 14). C’est en effet un dieu nouveau, comme la Reine du ciel[34].

Enfin la manière dont Ézéchiel lui-même explique aux Juifs, en se nommant par son nom, comment certains actes qu’il fait devant eux sont symboliques (XXIV, 24), a encore quelque chose de suspect.

Il y a deux manières de se renseigner sur l’âge des prophètes : l’une est de rechercher sous l’impression de quel événement, et par conséquent à quelle date, tel passage a été écrit ; l’autre est de considérer dans son ensemble l’esprit qui règne dans un livre. La première, là où on peut la pratiquer, est plus précise ; mais quelquefois les données manquent ou sont obscures, et la critique éprouve quelque embarras, comme on l’a vu en certains passages. La seconde peut toujours être employée, et elle suffit pour produire la conviction. Ézéchiel prêche à son tour la rénovation de la religion, spiritualisée et épurée : Je vous donnerai, dit Jéhova, un même cœur ; je mettrai en vous un esprit nouveau ; j’ôterai de votre chair le cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair (XI, 19).

Il désavoue aussi le proverbe : Les pères ont mangé du raisin vert, et les dents des fils en ont été agacées (XVIII, 2) ; mais cette idée, il la fait sienne par la largeur avec laquelle il la développe dans tout un chapitre. Michelet a commenté avec complaisance ce beau passage[35] : Il prévient toute équivoque, reprend par trois fois la chose, s’arrête avec une force, une lenteur, une gravité digne des juristes romains. On voit qu’il sent l’importance de la pierre sacrée qu’il fonde, scelle à chaux et à ciment.

Ainsi sont condamnées les paroles fameuses de l’Exode sur le dieu jaloux, qui poursuit le péché des pères sur les fils jusqu’à la troisième et à la quatrième génération (XX, 5).

Et non seulement il ne sacrifiera pas l’innocent, mais il est prêt à pardonner au coupable : Est-ce que je prends plaisir à la mort du méchant ? dit le Seigneur. Ne veux-je pas plutôt qu’il revienne au bien et qu’il vive ? Jéhova a appris de ses prophètes la justice et l’humanité.

Mais leur hardiesse va croissant à mesure qu’ils se succèdent. Dans Isaïe, Jéhova dit seulement qu’il ne se soucie pas des sacrifices et des fêtes là où il voit l’iniquité. Dans Jérémie, il déclare qu’il n’a pas voulu, qu’il n’a pas ordonné les holocaustes ni les sacrifices. Ce n’est pas lui qui a imaginé ces atroces immolations d’enfants par le feu. Ézéchiel ose davantage. Il reconnaît que cette horrible coutume a été instituée par Jéhova, et en même temps qu’elle est criminelle : Parce qu’ils n’ont pas observé mes ordonnances, qu’ils ont rejeté mes commandements et profané mes sabbats, n’ayant devant les yeux que les abominations de leurs pères, moi à mon tour, je leur ai donné des commandements qui n’étaient pas bons, des lois par lesquelles ils ne pouvaient vivre. Je les ai souillés par leurs offrandes, en leur faisant offrir tout ce qui ouvre la matrice, pour les conduire jusqu’à la dernière misère, et faire savoir que je suis Jéhova. Ainsi le dieu n’avait pu commander cela à son peuple que pour le perdre. Je ne crois pas que jamais l’esprit de l’avenir ait infligé au passé un si insolent démenti.

On peut s’étonner de trouver, dans la phrase même où cette liberté éclate d’une manière si extraordinaire, un tel respect du sabbat. Le Premier Isaïe n’avait parlé des sabbats (I, 13) que pour nous montrer son dieu à peu près indifférent à ce rite comme à tous les autres. Mais Jérémie et Ezéchiel prêchent l’observation du sabbat avec une sollicitude jalouse. Je suppose qu’à mesure que se prolongeait la lutte contre les Syriens, l’observation du sabbat devenait de plus en plus la marque principale qui distinguait Israël de l’étranger, et que les peuples s’y trouvèrent ainsi attachés autant qu’à leur dieu lui-même.

Ézéchiel ajoute quelques traits à l’histoire du prophétisme. Il nous apprend qu’il y avait des prophétesses aussi bien que des prophètes (XIII, 17), et comment aurait-on pu en douter ? Mais on ne voit pas qu’aucune prophétesse ait rien écrit[36]. Il nous montre aussi tout le désordre des esprits dans ces temps troublés, en nous disant que les mêmes hommes qui adoraient les pièces de bois (les idoles) venaient aussi consulter les prophètes de Jéhova, et en déclarant que Jéhova condamne et perd tout à la fois le consultant et le prophète (XIV, 3, etc.).

Mais il faut surtout entendre Ézéchiel, comme Jérémie, s’épancher sur la mission qu’il a reçue d’en haut. Dans une première vision (on sait le caractère étrange de ces visions d’Ézéchiel), Jéhova s’est montré à lui dans sa gloire, et en le voyant il est tombé par terre comme foudroyé ; mais l’Esprit s’est emparé de lui et l’a remis sur ses pieds. Une main alors lui a tendu un rouleau, c’est-à-dire un livre (II, 9), sur lequel sont écrits des gémissements et des cris de douleur. On le lui fait avaler, et voilà que dans sa bouche ces choses amères sont douces comme du miel. C’est sans doute une autre manière d’exprimer ce qu’exprimait Jérémie quand il se représentait lui-même s’abandonnant au tourment de l’inspiration avec une irrésistible ivresse. Jéhova lui promet de le fortifier contre les obstacles, puis il ajoute qu’il l’établit comme une sentinelle pour veiller sur Israël et pour l’avertir. Si l’avertissement n’est pas écouté de ceux à qui il s’adresse, ils seront punis ; mais si l’avertissement n’a pas été donné, c’est sur le prophète que tombera le châtiment. Je parlais tout à l’heure des esprits troublés par les prophètes ; mais il ne s’en trouvait que trop qui échappaient au trouble par l’indifférence. Non qu’ils pussent être absolument insensibles à la véhémence des inspirés, mais elle n’agissait guère que sur leurs sens et ne les pénétrait pas jusqu’au fond. Les enfants de ton peuple, dit Jéhova au prophète, jasent de toi sur leurs divans et aux portes des maisons. Ils s’adressent l’un à l’autre, et chacun dit à son voisin : Allons, viens, sachons la parole qui est sortie de Jéhova. Et ils accourent à toi comme accourt la foule ; ils s’asseyent en face de toi et ils écoutent tes paroles, mais ils n’en tiennent pas compte en effet ; ils les répètent comme une belle musique, tandis que leurs pensées vont à leurs gains. Tu leur es comme une belle musique, comme une voix qui résonne bien ; ils n’agissent pas d’après cela. Mais quand l’événement sera arrivé, et il arrivera, ils reconnaîtront qu’il y a eu au milieu d’eux un prophète (XXXIII, 30).

Cette musique, ou, si on veut, cette poésie (mais il est probable qu’elle était soutenue en effet d’une espèce de chant), nous en sentons encore aujourd’hui la puissance, quoique nous n’entendions pas l’hébreu et que nous ne soyons plus au temps où Jéhova disait au prophète : Je ne t’adresse pas à un peuple qui parle en mots inintelligibles et dans une langue obscure, mais à la maison d’Israël (III, 5). Nous admirons encore le tableau du champ des ossements (XXXVII, 1) : La main de Jéhova fut sur moi, et emporté par l’esprit de Jéhova, elle me jeta au milieu d’une vallée pleine d’ossements. Il y en avait sur toute la surface, et ils étaient absolument desséchés. Il me dit : Fils d’homme, ces os que tu vois peuvent-ils revivre ? Et je dis : Seigneur Jéhova, toi seul le sais. Et il me dit : Prophète, crie et fais appel à ces os ; dis-leur : Os desséchés, écoutez la parole de Jéhova... Alors je criai, ainsi qu’il m’avait été ordonné... et il y eut un bruit et une secousse... et les os se rapprochèrent, un os de celui qui le touchait, et je vis qu’il y eut des tendons et que la chair se reforma, et sur la chair s’étendit la peau ; mais le souffle de vie n’y était pas. Et il me dit : Prophète, crie et fais appel au souffle de vie, et dis : Ainsi dit Jéhova : Souffle de vie, viens des quatre vents, et souffle sur ces morts pour qu’ils revivent. Et je criai, et le souffle de vie vint sur eux, et ils revécurent, et ils furent debout sur leurs pieds, et ce fut une grande, grande multitude. Et il me dit : Fils d’homme, ces os, c’est toute la maison d’Israël. Ils disent : Nos os sont desséchés, notre espérance est anéantie ; nous sommes disparus ; c’est fini pour nous. Prophète, crie et dis-leur : Ainsi dit le Seigneur Jéhova : Voici que je vais ouvrir vos tombeaux et que je vais vous faire sortir de vos tombeaux, et vous faire rentrer dans la terre d’Israël.

Isaïe avait eu déjà l’idée de figurer par l’image d’une résurrection ce relèvement d’un peuple qui était comme mort. Il dit à Jéhova : Tes morts à toi revivent, tes cadavres se relèvent. Réveillez-vous avec des cris de joie, car sa rosée est celle qui ravive l’herbe flétrie (XXVI, 19). Mais l’image est devenue toute une scène, et de quel effet ! Il me semble que, de la distance où nous sommes, nous voyons et nous entendons la foule émue et l’enthousiasme avec lequel a été accueilli un tel morceau.

Mais si je me laissais entraîner, que de pages je pourrais citer encore ! Il vaut mieux être sobre sur des textes que je ne puis lire que traduits. Tout le monde sait d’ailleurs la majesté d’Isaïe, le pathétique de Jérémie, la vigueur et l’emportement d’Ézéchiel, ses crudités même, et ces peintures d’une audacieuse impudeur, qui pourtant n’impriment pas de taches, admirables pour rendre ce qu’on peut appeler en effet les prostitutions de l’âme, la dépravation et la dégradation des multitudes qui s’abandonnent. Mais pour m’en tenir aux passages d’Ézéchiel que j’ai cités, on sent bien que ni cette passion, ni cette confiance, ni cette morale profonde et fine à la fois, ni cet éclat d’imagination, ne peuvent être des temps misérables où le royaume de Juda s’est effondré sous la conquête babylonienne, et où le peuple juif était descendu si bas.

Je dois avertir que, dans cette étude sur Ézéchiel, je n’ai pas dépassé le chapitre XXXVIII. Je parlerai ailleurs de ceux qui suivent, et j’expliquerai pourquoi je n’en ai pas parlé ici.

 

A la suite d’Ézéchiel, l’Église catholique place le livre de Daniel ; mais ce livre n’était pas compté dans Israël parmi ceux des prophètes. Ils le plaçaient parmi ceux qu’on appelait simplement des Écrivains (kethoubim, en grec les Hagiographes) ; je ne l’aborderai qu’à la fin de mon travail. Je passe aux courtes prophéties des Douze, rassemblées en un seul livre.

 

Osée vivait au VIIIe siècle, si on en croit le préambule du livre qui porte ce nom. Comme d’ailleurs il se préoccupe d’Éphraïm plus que la plupart des prophètes, et qu’il lui adresse sans cesse des objurgations et des menaces, et comme personne ne s’avisait de chercher dans l’histoire du IIe siècle l’explication de ce langage, il fallait bien supposer qu’il avait en vue la destruction du royaume des dix tribus par les Assyriens, ce qui le reportait tout de suite à la plus haute antiquité. La critique a maintenant toute raison de se défier d’une telle hypothèse.

Osée est le plus obscur des prophètes, ou plutôt il est, à ce point de vue, tout à fait à part, et on le trouve si souvent inintelligible, que le livre ne peut pas toujours nous éclairer sur le temps où il a été écrit. Cependant il contient des passages qui ne peuvent laisser aucun doute, et cela dès le début. On y lit que Jéhova fera cesser la royauté d’Israël ; qu’il ne lui sera pas pardonné, mais qu’il sera pardonné à Juda, et que Juda sera sauvée, mais sauvée par Jéhova, non, par des batailles (I, 4-7) ; que les enfants d’Israël se multiplieront comme le sable de la mer ; que les fils de Juda et ceux d’Israël se réuniront sous un seul chef et rentreront de l’exil (I, 10). Tout cela se place sous le principat d’Hyrcan et ne peut se placer autre part dans l’histoire des Israélites, non plus que cette réconciliation du peuple avec son dieu, qui fera disparaître les idoles et qui ramènera toute prospérité avec toute justice (II, 16).

On lit un peu plus loin (III, 4) : Ils demeureront longtemps sans roi, sans chef, sans sacrifices, sans pierre sacrée, sans éphod et sans theraphim. Puis les enfants d’Israël reviendront, et Jéhova sera leur dieu et David leur roi. Les commentateurs se sont beaucoup et inutilement tourmentés pour expliquer ces versets en partant de la tradition. Ils s’expliquent aisément si on les rapporte à ce qui s’est passé après la mort du grand prêtre Alcime. Pendant sept ans, il n’y a pas eu de grand prêtre, et par conséquent de roi, au sens du mot hébreu que nous traduisons par roi[37], et le culte sans doute s’est trouvé alors suspendu, du moins dans ses rites les plus solennels. Et quand, à l’avènement de Jonathan, il y a eu de nouveau un grand prêtre, ce grand prêtre a été un véritable ministre de Jéhova et un véritable héritier de David, puisqu’il était en réalité l’élu du peuple et non plus la créature et le serviteur des Syriens.

Enfin Osée annonce la ruine de Samarie (XIV, 1), et en même temps la réconciliation d’Éphraïm avec Jéhova et son adieu définitif aux idoles. C’est le seul prophète où il soit parlé du veau d’or, ou plutôt du jeune taureau, sous la forme duquel Jéhova était adoré aux temps antiques, et dont le culte subsistait encore dans les tribus séparées (VIII, 5, etc.).

L’esprit d’Osée est d’ailleurs le même que celui des grands prophètes, par exemple dans son mépris pour les sacrifices et les holocaustes (VI, 6 et VIII, 13) ; et en le lisant à la suite de leurs livres, on se sent partout dans le même milieu. J’ai dit qu’il est trop souvent inintelligible ; mais partout où on le comprend, on n’y trouve que ce qu’on a trouvé dans les autres.

 

Joël a passé encore pour plus antique qu’Osée ; on n’a pas craint de le placer au IXe siècle avant notre ère ; mais j’ai déjà dit qu’il y a des critiques qui sont loin d’accepter cette tradition. Il ne reste sous ce nom que quelques pages, qui ne peuvent guère fournir de renseignements. On y voit seulement la vive peinture d’une occupation et d’une désolation du pays, figurée par une invasion de sauterelles qui ont tout détruit. Un peuple s’est abattu sur mon pays, puissant et innombrable (I, 6). Ce peuple vient du nord ; il s’appelle le septentrional ; il périra, quoiqu’il ait fait de grandes choses. Jéhova aussi fera de grandes choses, et il sauvera son peuple (II, 20). Cette renaissance sera marquée d’un caractère tout particulier : Et après cela, dit Jéhova, je répandrai mon esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront [c’est-à-dire seront inspirés]... En ce jour, je répandrai mon esprit jusque sur les serviteurs et sur les servantes (II, 28). C’est le tableau de l’exaltation que produisent les grandes crises, et dont les prophéties mêmes qui nous restent sont le témoignage éclatant. Les premiers disciples de Jésus, enveloppés, pour ainsi dire, de la même température, se sont reconnus dans ces images et se sont appliqué ces versets. Le livre des Actes représente la foule dans Jérusalem, après la descente de l’Esprit saint sur les apôtres, étonnée de ce qu’elle entend, et disant : C’est qu’ils sont pleins de vin nouveau. Mais Pierre prend la parole et dit : Ces hommes ne sont pas ivres, comme vous le pensez, car il n’est que la troisième heure (neuf heures du matin), mais c’est ce qui a été dit par le prophète Joël, et il cite le texte qu’on vient de lire (II, 13-18).

Enfin le prophète annonce que Jéhova tout à l’heure va convoquer les peuples dans la Vallée du jugement pour prononcer la condamnation de tous les ennemis d’Israël (III, 2). C’est Simon et Hyrcan qui ont exécuté ce jugement de leur dieu.

Quand on lit cette apostrophe de Jéhova à Tyr et Sidon et à toute la Phénicie (III, 5) : Vous avez pris mon argent et mon or ; vous avez porté dans vos édifices mes joyaux précieux ; les enfants de Juda et de Jérusalem, vous les avez vendus aux fils de Javan (c’est-à-dire aux Grecs), on se rappelle ce passage du Second livre des Maccabées (VIII, 11 et 34), où il est parlé de mille marchands que le général syrien Nicanor avait amenés à son camp pour leur vendre ses prisonniers.

Il n’y a plus de fête, dit encore Joël, dans la maison de notre dieu (I, 16). Et plus loin (II, 17) : Que les prêtres, ministres de Jéhova, pleurent entre le vestibule et l’autel, et qu’ils s’écrient : Jéhova, épargne ton peuple ; ne permets pas que son héritage soit voué à l’opprobre, pour que les Nations nous insultent ; pourquoi dirait-on parmi les peuples : Où est leur dieu ? Mais ensuite (32) : Quiconque invoquera le nom de Jéhova sera sauvé, car le salut est sur la montagne de Sion et de Jérusalem. Et enfin (III, 17) : Jérusalem sera sainte, et les étrangers n’y passeront plus. Il est clair qu’il ne s’agit pas là d’une invasion de sauterelles, mais de la lutte de Juda contre les Nations, et d’une lutte qui aboutit à sa délivrance.

Déchirez vos cœurs, et non vos habits (II, 13) ; c’est bien la même langue qu’on a déjà entendue.

 

Il ne faut pas plus s’en rapporter au préambule d’Amos qu’à celui d’Osée sur la date de ce prophète.

Sa prophétie s’ouvre par des menaces qui ne s’adressent qu’aux ennemis de Juda, sauf un seul verset où il est dit que Juda même aura son châtiment. Le morceau se termine par la condamnation d’Éphraïm, dont Amos paraît encore plus exclusivement préoccupé que n’était Osée. On pourrait croire que ces deux prophètes n’ont écrit que quand la lutte de Juda contre les Syriens était terminée ; et que l’asservissement et l’humiliation de Samarie est le seul objet qui les touche. Mais le châtiment aboutit à une réconciliation avec le dieu offensé et au pardon qu’il accorde. Et la maison de David, rétablie, réunira sous ses lois, avec l’Idumée, tous ceux sur qui le nom de Jéhova est invoqué (IX, 12). On connaît déjà cette formule.

Amos contient deux passages qui semblent très intéressants pour l’histoire de la prophétie. Dans l’un, parmi les menaces que Jéhova adresse à son peuple, il annonce qu’il lui fera sentir la faim et la soif, non pas du pain et de l’eau, mais de la parole. Ils courront au loin, de côté et d’autre, cherchant la parole de Jéhova, et ils ne la trouveront pas (VIII, 12). Ce qu’ils cherchent ainsi, sans doute c’est une parole rassurante, une promesse qui leur donne confiance, mais que le dieu ne leur accorde pas. En autres termes, l’inspiration ne répond pas à ce que ceux qui souffrent attendent d’elle. C’est ce qu’il y a de plus pénible dans les temps mauvais.

L’autre passage est plus curieux. Amos, se plaçant dans la fiction qui est le cadre de tous les livres que j’étudie, se représente comme dénoncé par un prêtre de Béthel, c’est-à-dire du culte schismatique, au roi d’Israël Jéroboam, comme ayant prophétisé contre lui (le vrai Jéroboam est du VIIIe siècle). Et le prêtre de Béthel lui dit : Va-t’en d’ici ; va prophétiser en Juda, non à Béthel (la ville sainte de ceux d’Israël). Là-dessus, Amos fait cette singulière réponse :

Je ne suis pas prophète, ni fils de prophète ; je ne suis qu’un bouvier, cherchant sa vie sur les sycomores. Jéhova m’a pris comme je suivais mon troupeau, et m’a dit ; Va prophétiser sur Israël mon peuple (VII, 14). Il se défend d’être prophète, sans doute parce que la situation des prophètes était changée. Pendant la lutte contre les Nations, les prophètes pouvaient se faire des ennemis et courir des dangers ; niais c’étaient les dangers que comporte la liberté. Cette liberté, on ne pouvait penser à la contraindre, car c’était la force dont on avait besoin pour le combat. Après la victoire acquise et l’établissement d’un ordre nouveau, l’autorité, qui n’a jamais beaucoup de goût pour l’inspiration et les inspirés, dut trouver les prophètes indiscrets et eux-mêmes purent se sentir suspects. De là le ton que prend Amos, et qu’on retrouvera plus tard dans Zacharie.

On ne se lasse pas d’entendre la manière dont le Jéhova des prophètes parle du culte extérieur : Je hais, je condamne vos fêtes, je ne veux pas respirer voire encens... Loin de moi le bruit de vos cantiques, les accords de vos instruments, mais que la justice s’épanche comme l’eau, et qu’elle coule comme un torrent (V, 21).

Il y a dans Amos un verset où le prophète, glorifiant la grandeur de Jéhova, qui a fait le jour et la nuit, qui appelle à lui les eaux et les reverse sur la terre, ajoute un trait particulier : C’est lui qui a fait Kima et Kessil (V, 8). D’après tous les témoignages, ces noms désignent deux constellations, dont la seconde est reconnue pour Orion ; quant à l’autre, on hésite entre l’Ourse et les Pléiades. C’est encore là pour moi la marque d’une date récente. Je ne crois pas qu’au ville siècle avant notre ère, les Hébreux, qui paraissent avoir été si peu curieux, aient eu la curiosité de distinguer les constellations et de les nommer[38].

Le nom d’Amos, dans la Vulgate, rappelle celui d’un Amos, père d’Isaïe (II Rois, XIX, 2). Mais ces deux noms ne s’écrivent pas de même en hébreu.

 

Abdias n’a qu’une page, qui est un chant de triomphe sur la soumission de l’Idumée et les victoires d’Israël (sous Simon et Hyrcan) sur les Iduméens et les Philistins.

 

Jonas est bien le nom d’un prophète des temps antiques, qui figure au second livre des Rois (XIV, 25), sous Jéroboam, roi d’Israël ; mais le livre qui porte le nom de Jonas n’est nullement une prophétie, et il n’y a que ce nom qui ait pu le faire placer parmi les livres prophétiques, auxquels il ne ressemble en aucune façon. D’après le récit curieux qui remplit ce livre, on sait que Jonas, dans le ventre du poisson qui l’a avalé, adresse à Jéhova une prière. Cette prière n’a aucun rapport avec cette situation. Elle n’est qu’une espèce de psaume qui n’exprime en réalité que la douleur d’un Fidèle privé de son Temple et de son dieu sous la tyrannie des Nations. C’est une poésie antérieure sans doute à la fable qui fait le sujet du livre, et qui l’a suggérée. La métaphore du second verset a été prise à la lettre : Du fond de ma misère, j’invoque Jéhova, et il m’exauce ; de l’abîme souterrain, je crie et tu écoutes ma voix. Tu m’as jeté au plus profond de la mer, et les eaux m’ont enveloppé et submergé. Et j’ai dit : Ale voilà rejeté loin de tes yeux, mais je reverrai encore le Temple de ta sainteté... Quand la vie s’éteignait en moi, je me suis souvenu de Jéhova, et ma prière est venue jusqu’à toi dans ton saint Temple (II, 3).

Il y a dans Jonas, surtout à la fin, un sentiment religieux réfléchi et délicat qui en témoigne assez la modernité. Quand Jonas, sur l’ordre de Jéhova, a annoncé que la grande Ninive va être détruite, le roi et ses peuples se repentent et demandent grâce, et Jéhova leur pardonne. Jonas est offensé de cette indulgence qui désavoue ses menaces, et il s’en plaint à son dieu. Cependant Jonas s’étant couché sur la terre à l’ombre d’un arbuste qui avait poussé tout à coup, il arriva qu’un ver ayant rongé l’arbuste pendant la nuit, il se vit au matin exposé à un soleil brûlant. Il se répandit en plaintes, mais Jéhova lui dit : Tu voudrais qu’on eût épargné ce feuillage, pour lequel tu n’as pas travaillé, et que tu n’as pas fait pousser. Et moi, je n’épargnerais pas cette grande ville, où il y a plus de cent vingt mille créatures qui ne distinguent pas leur droite de leur gauche (c’est-à-dire plus de cent vingt mille enfants innocents) !

Cet écrit est donc au moins aussi moderne que ceux que j’ai étudiés jusqu’ici, mais il y avait longtemps alors que Ninive n’existait plus ; et il est clair d’ailleurs que ce n’est pas une ville réelle, que celle qui se convertit ainsi tout entière d’un seul coup à la parole d’un prophète. On est donc en pleine fiction, et il est probable que dans cette fiction la grande Ninive figure la grande Antioche.

 

Il y a un prophète Michée au premier livre des Rois (XXII, 9), au temps de Josaphat, roi de Juda, c’est-à-dire au début du IXe siècle ; mais la prophétie placée sous ce nom est donnée, dans le préambule, comme datant de plus de cent ans après.

Michée rappelle beaucoup Isaïe. On trouve même trois versets, pour célébrer l’ère glorieuse qui succède à tant d’épreuves, qui sont exactement les mêmes dans les deux écrits (Isaïe, II, 2-4, et Michée, IV, 1-3). De plus, Michée est le seul prophète, avec Isaïe, qui célèbre le personnage qu’on a appelé plus tard le Messie, et qui n’est autre que le prince libérateur qui apporte à la fois au peuple l’indépendance, la paix et la grandeur (Ibid., V), c’est-à-dire Simon l’Asmonée.

Il est dit que le libérateur est né dans la petite ville de Bethléem (V, 2), et on sait comment, en vertu de ce nom, les chrétiens se sont crus obligés de faire naître à Bethléem Jésus de Nazareth. Car à l’époque de Jésus, on ne s’intéressait plus au lieu de naissance de Simon.

Nul n’a rendu plus vivement le retour d’Israël dans sa terre, devenue trop étroite, qui s’accomplit à cette époque : Je te rassemblerai, Jacob, tout entier ; je ramasserai tous les restes d’Israël ; je les pousserai ensemble comme les moutons de Bosra, comme les brebis dans la bergerie ; ils s’y presseront en foule tant qu’il y aura d’hommes. Celui qui fraie la voie marchera devant eux ; ils entreront et sortiront par les portes ; leur roi passera devant ; Jéhova sera à leur tête (II, 12, 13). C’est Jéhova lui-même qui est le roi.

Je veux citer encore ce beau passage : Avec quoi paraîtrai je devant Jéhova ? Sera-ce avec des holocaustes, des génisses d’un an[39] ? Jéhova se soucie-t-il de milliers de moutons, de myriades de fontaines d’huile ? Donnerai-je mon premier-né pour mon péché ? le fruit. de mes entrailles pour le rachat de ma vie (VI, 6) ? Cette dernière phrase fait bien voir ce qu’on voyait déjà, quoique moins clairement, dans Jérémie et Ézéchiel, que c’était bien à Jéhova lui-même qu’on faisait ces immolations d’enfants.

Jérémie (XXVI, 18) cite un verset de Michée (III, 12), ce qui détermine la date relative des deux passages.

 

La prophétie de Nahum ne contient que la description très vive de la prise d’une ville emportée d’assaut, et cette ville est appelée Ninive.

J’ai déjà dit qu’au IIe siècle avant notre ère, il y avait longtemps que Ninive n’existait plus, et c’est ce qui explique que ni Isaïe, ni Jérémie, ni Ézéchiel n’aient pas une seule fois prononcé son nom.

Mais c’est inutilement que pour se rendre compte de cette prophétie, on voudrait remonter aux temps antiques ; il est impossible de la rapporter à ces temps. Lorsque Ninive a été véritablement prise et détruite, en 625 avant notre ère, ceux de Juda n’étaient pas ses sujets ; leur royaume subsistait encore, et le prophète n’aurait pu dire ce que dit Nahum, en s’adressant à la ville ennemie : De toi est sorti celui qui pense le mal contre Jéhova... Ainsi dit Jéhova :... Je t’ai humilié, je ne t’humilierai plus. Je briserai le joug qui est sur toi et je détacherai tes chaînes... Célèbre, ô Juda, les solennités ; acquitte tes vœux ; car le méchant ne passera plus chez toi ; il est entièrement déraciné.

Quant à une prétendue prise de Ninive, sous Sardanapale, au VIIIe siècle, c’est une pure légende[40]. Et quand elle serait vraie, les versets que je viens de citer demeureraient toujours inexplicables.

Il faut donc en revenir au temps des Séleucides, et le roi d’Assur (III, 18) est encore ici, comme dans les autres prophètes, le roi de Syrie. On doit donc admettre que Ninive représente Babylone ou Séleucie, prise par les Parthes dans leur invasion du milieu du IIe siècle.

Je rappelle que dans un verset de Nahum, la Vulgate a encore traduit le nom de No par celui d’Alexandrie (III, 8).

 

La prophétie d’Habacuc, déjà courte, telle que nous la lisons, est plus courte encore si on en sépare la prière qui forme le troisième chapitre, qui ne tient au reste en aucune manière, et dont je parlerai ailleurs.

Les deux premiers chapitres sont une invective contre les Chaldéens (I, 6), c’est-à-dire les Syriens, peuple redoutable, peuple impie, qui dévore le juste (I, 13), mais qui ne prévaudra pas contre Jéhova.

Il sera frappé à son tour, sans doute par l’invasion des Parthes : Tu as pillé des peuples, et des peuples te pilleront (II, 8). Tes multitudes se seront épuisées, pour qu’à la fin tout soit consumé et anéanti, afin que la connaissance de la gloire de Jéhova remplisse toute la terre (II, 13). A quoi bon tes idoles ?... Malheur à celui qui dit au bois et à la pierre muette : Éveille-toi, lève-toi. Tout cela est sans vie. Mais Jéhova, dans son saint Temple, toute la terre se tait devant lui (II, 18-20).

 

Sophonie dit quelques mots seulement des châtiments que Jérusalem a dû subir pour ses infidélités : les infidèles seront punis, et parmi eux les fils du prince, et quiconque revêt le vêtement de l’étranger (I, 8). Mais il ne s’étend que sur la réconciliation de Juda avec son dieu, et sur les bienfaits que le règne de Jéhova amène avec lui. Toute idolâtrie disparaît, et non seulement l’idolâtrie, mais l’indifférence (I, 4). Il ne reste que les humbles, c’est-à-dire les dévots (II, 3 et III, 12).

Les peuples voisins et ennemis expieront leur mauvais vouloir et Juda s’emparera de leurs terres (II, 9). Assur et Ninive seront détruits (II, 13) : c’est toujours l’invasion des Parthes. Tous les peuples apprennent à honorer Jéhova, et il leur est donné des lèvres pures pour invoquer son nom (III, 9). Sion triomphe, et rassemble de toutes parts ses fils dispersés, qui échangent leur abaissement pour la grandeur devant tous les peuples (III, 14-20).

 

— IV —

Ici, je suis obligé d’interrompre la suite des Douze ; car les prophètes dont il me reste à parler appartiennent évidemment à un autre âge que ceux que j’ai étudiés jusqu’à présent.

La tradition elle-même en témoigne, car tandis qu’elle rapporte ceux qui précèdent à une haute antiquité, les plaçant au plus tard au temps où commence, après la destruction du royaume de Juda, la captivité de Babylone, elle suppose au contraire qu’Aggée et Zacharie (voir les préambules de ces deux prophètes) n’ont paru qu’au temps où Zorobabel rebâtit le Temple, au commencement du règne de Darius, comme le dit le livre d’Esdras (IV, 24). Et il s’agit du second Darius, comme l’indiquent les noms de Xerxès et d’Artaxerxés, mentionnés comme ses prédécesseurs au même chapitre (versets 6 et 7), ce qui mettrait les deux prophètes à plus de cent ans après les autres.

Maintenant, si on est bien pénétré de la nécessité de faire ce que j’ai appelé une transposition, il doit y en avoir encore une à faire, et il ne faut accepter la tradition que relativement, et en conclure seulement, après avoir fixé la date des premiers prophètes au IIe siècle, que les deux autres, étant plus récents encore, ont paru à une distance du II siècle à peu près égale à celle qu’il faudrait supposer entre les uns et les autres, d’après la tradition même. Quelle sera cette distance, et où les placerons-nous ? Il me semble qu’avant tout examen, on pense naturellement au règne d’Hérode. En effet, l’histoire des temps qui Séparent le premier Hyrcan d’Hérode, n’était pas faite pour inspirer les écrivains. L’intervalle est rempli à la fois par des désordres et des guerres civiles qui déchirent le pays au dedans, et par des coups terribles frappés du dehors. Pompée entre dans Jérusalem et emporte le Temple d’assaut en l’an 63 avant notre ère, et les Israélites furent dès lors des sujets. Puis la révolte de César bouleverse le monde entier, et avec le monde, le peuple d’Israël. La race illustre des Asmonées s’éteint au milieu de l’anarchie. Voilà ce qu’auraient eu à dire les prophètes d’alors.

Tout à coup, Hérode est roi. Il s’était élevé en dehors de la race royale, je dirais presque en dehors de la nation, car il était d’une famille de l’Idumée, et un Iduméen n’était, dit Josèphe, qu’un demi-Juif (Antiq., 18, 5, 4). Nullement scrupuleux et très habile, il fut de très bonne heure un personnage. Héritier d’une fortune énorme, amassée par son père Antipater, et qu’il grossit encore, il la mit au service d’Antoine d’abord, puis d’Octave, aussitôt qu’Antoine fut détruit, et s’assura ainsi l’appui des Romains. Ils le firent roi et lui prêtèrent une armée romaine, pour assiéger et prendre avec lui Jérusalem. Il eut un règne de quarante ans, prospère et brillant même.

Les Romains lui avaient rendu tout ce que Pompée avait ôté à ceux d’avant lui ; jamais le pays n’avait été si grand ni si riche. Il se passait, il est vrai, d’étranges scènes dans l’intérieur du palais du roi ; mais les désordres ou même les assassinats n’allaient pas jusqu’à la foule. Son autorité ne fut menacée qu’une fois, au moment où il allait mourir, et il la maintint à force d’être impitoyable. Ses bâtiments étaient magnifiques, et son crédit auprès des maîtres du monde se soutint toujours. Ses sujets, sans doute, ne l’aimaient pas : c’était un Iduméen, un fils d’Ésaü ; c’était le meurtrier des Asmonées, rois et grands prêtres ; c’était le courtisan de César ; c’était un Grec, un homme des Nations, par les mœurs et l’indifférence. Mais ses trésors lui permirent de soulager efficacement le pays, frappé par de grandes calamités, en même temps qu’il l’éblouissait et qu’il flattait son orgueil par la magnificence de ses bâtiments. Et en ce genre, il lui fut donné de faire une chose qui força tout Israël à le célébrer. Il reconstruisit le Temple, maltraité par les Syriens et par les Romains, et il en fit un monument digne du prestige qui entourait alors le dieu. Déjà si obligés à un prince qui les avait nourris dans la famine, et qui rebâtissait les maisons détruites par un tremblement de terre, ses sujets, je dis les plus dévots mêmes, ne pouvaient ne pas lui savoir gré d’avoir restauré le Temple de Jéhova. Ce Temple attirait maintenant les yeux de tous les peuples, car si Juda paraissait avoir grandi, le judaïsme avait grandi bien plus encore.

La propagande israélite, qui avait commencé bien avant l’époque des Asmonées, avait fait depuis des progrès considérables, pour des raisons que j’ai développées ailleurs, mais qui ne sont pas ici de mon sujet. Les Israélites formaient une espèce d’association internationale, qui pénétrait peu à peu dans l’empire romain tout entier. On voit par Varron que leur religion, en même temps qu’elle s’étendait parmi les petits et les humbles, occupait déjà les esprits curieux et réfléchis. Strabon dit qu’il n’y avait pas de cité où il n’y eût une colonie d’Israël, avec laquelle il fallait compter. L’importance de la religion de Jéhova était arrivée à son comble précisément à l’époque du règne d’Hérode, et Hérode lui-même y ajoutait.

Enfin les destinées de ses héritiers, à la fois tristes et mesquines, firent ressortir encore sa gloire, et on l’appela Hérode le Grand[41]. On comprend donc que ce règne ait eu aussi une littérature, non pas égale sans doute à celle de la fin du IIe siècle, car celle-ci était éclose aux rayons de la liberté, non de la faveur d’un maître ; mais cette littérature royale a pu cependant avoir ses beaux jours et être goûtée et applaudie. Voyons si on reconnaît en effet l’influence du règne d’Hérode dans les prophéties d’Aggée et de Zacharie.

Toutes deux sont censées célébrer la reconstruction du Temple par Zorobabel, mais il est aisé de voir que ce n’est pas cela dont il s’agit en réalité. On lit tout d’abord (I, 2) : Ainsi parle Jéhova Sabaoth : Ce peuple dit : Le temps n’est pas venu, le temps de bâtir le Temple de Jéhova... Mais est-il temps pour vous d’habiter vos maisons lambrissées, tandis que la mienne est abandonnée ? Ces paroles ne s’expliquent guère au temps de Zorobabel ; mais au temps d’Hérode, elles s’expliquent très bien par le témoignage de Josèphe (Antiq., 15, 11, 1). Le roi n’étant pas populaire, la foule ne croyait pas à ses promesses, et peut-être aussi ne se souciait pas qu’il eût l’honneur de rebâtir le Temple ; elle se montra d’abord opposée à ce projet, et il eut de la peine à la ramener. Jéhova continue et déclare que c’est parce qu’ils ne rebâtissaient pas sa maison, qu’il a déchaîné contre eux la famine (I, 10 et II, 16) ; cette famine, qui désola la Terre sainte et la Syrie, sévit en effet peu avant qu’Hérode eût commencé à rebâtir le Temple (Josèphe, 15, 9, 1).

A côté de Zorobabel, Aggée nomme le grand prêtre Jésus ou Josué. Au temps des Asmonées, le grand prêtre était le même que le prince ; mais il n’en était plus ainsi sous Hérode ; car en se substituant à eux comme roi, il n’osa se faire grand prêtre, étant profane comme Iduméen. Il y eut donc alors un roi et un grand prêtre en face l’un de l’autre, comme cela est mieux marqué encore dans Zacharie. — Du reste, ce Josué ou Jésus figure avec Zorobabel dans le livre d’Esdras ; mais il n’y est pas dit qu’il fût grand prêtre.

Mais voici comment Jéhova lui-même parle du Temple dans Aggée : Qui est-ce qui reste parmi vous, qui a vu cette maison dans sa gloire première ? Et quand vous la voyez maintenant, n’est-il pas vrai qu’elle est comme rien à vos yeux ?... Mais je mettrai en mouvement toutes les nations, et ici viendront les trésors de tous les peuples, et je remplirai cette maison de splendeur. L’or est à moi, l’argent est à moi, et grande sera la splendeur de cette maison, plus encore que celle de la première, et en ce lieu je mettrai la paix (II, 3-9). De telles paroles ne peuvent convenir qu’au Temple d’Hérode. Au temps de Zorobabel, sous le second Darius, il ne restait personne qui eût pu voir l’ancien Temple. Mais au temps d’Hérode, beaucoup avaient vu le Temple, tel qu’il était avant la prise de la ville par Hérode et Sossius, c’est-à-dire seize ans auparavant, et pouvaient le comparer à ce qu’il était depuis ces seize ans. Et surtout les magnifiques promesses qu’on vient de lire ne peuvent se rapporter qu’à ce règne à la fois brillant et paisible, et à une époque où le Temple en effet recevait des offrandes apportées de tous les points du monde, et même du Palatin.

Enfin voici ce qu’on lit aux derniers versets (II, 21-23) : Voici que j’ébranle le ciel et la terre ; je renverse le trône des rois, et je brise la puissance des royaumes des Nations ; je culbute les chars et ceux qui les montent, et les chevaux tomberont et les cavaliers avec eux, chacun par l’épée de son frère. Et en ce temps-là, je te prends, Zorobabel, fils de Salathiel, mon serviteur, et je t’établis pour être mon anneau[42], car je t’ai choisi, dit Jéhova Sabaoth. Ces paroles sont d’une parfaite clarté. En ce temps-là en effet tombent à la fois les rois de Juda al les royaumes des Nations, c’est-à-dire la Syrie et l’Égypte ; tout cela à travers les guerres civiles des Romains. C’est alors qu’Hérode devient roi, sans droit, sans titre, d’une manière inattendue, simplement parce que Jéhova l’a choisi.

Il y a un verset (I, 13)Aggée s’appelle lui-même messager de Jéhova. C’est le même mot hébreu qu’on traduit ailleurs par ange, ange n’étant en effet que le mot grec qui signifie un messager.

Les deux courts chapitres d’Aggée contiennent donc déjà, sur le temps où ils ont été écrits, les indications les plus décisives ; mais la prophétie plus étendue de Zacharie est pleine de témoignages dans le même sens.

Le prophète voit quatre cornes, qui ont jeté au vent Juda, Israël et Jérusalem (I, 19), puis quatre forgerons, chargés d’abattre ces cornes ennemies. Les quatre cornes sont les quatre empires qui ont tour à tour asservi Juda (Assyriens, Chaldéens, Perses, Macédoniens), et les forgerons sont les conquérants qui ont détruit ces empires (Nabuchodonosor, Cyrus, Alexandre et Pompée).

Jérusalem est reconstruite sans murailles ; sa muraille sera Jéhova (II, 4). — C’est que les Romains ne permettaient pas que Jérusalem fût une place forte ; mais Zacharie aime mieux dire qu’elle est maintenant trop peuplée pour pouvoir être enfermée dans une enceinte. Elle se peuplait en effet de tous les Juifs qui s’étaient réfugiés en Syrie (II, 7), pendant les cruelles épreuves qui avaient précédé le règne nouveau.

Le grand prêtre revient dans Zacharie, mais avec des détails curieux. Il comparait devant l’ange de Jéhova (III, 1) ; mais à sa droite se tient l’Accusateur (le Satan) pour l’accuser. Jéhova fait taire l’Accusateur. Celui-là, dit-il, c’est un tison retiré du feu ; c’est-à-dire qui a été en péril, mais qui est sauvé. Et Jésus était vêtu d’habits misérables (comme accusé). Mais Jéhova lui fait retirer ces habits, et le fait revêtir de vêtements magnifiques. — Tout cela nous est expliqué par Josèphe dans l’histoire d’Hérode. Celui-ci, je l’ai dit, n’osant succéder comme grand prêtre aux Asmonées, avait fait un grand prêtre, nommé Ananel. Mais il restait un petit-fils d’un Asmonée. Hérode, qui lui-même avait épousé une fille des Asmonées, Mariamne, n’osa refuser à la mère de cet héritier des rois de le faire grand prêtre, et pour lui donner ces hautes fonctions, il les ôta à Ananel que, sans doute, il en déclara indigne. Mais il se repentit bientôt de sa complaisance pour le sang royal, et le jeune grand prêtre disparut en moins d’une année, s’étant noyé, disait-on, en prenant un bain. Ananel fut alors rétabli dans son office de grand prêtre[43]. C’est lui qu’il faut entendre sous ce nom de Jésus.

Zacharie est le seul prophète qui parle de ce Satan, sorte de ministre de Jéhova chargé de sa police, comme on le voit par le préambule du livre de Job. On pourrait presque dire aussi que c’est le seul où on voit un ange, maleac. Il y en a bien un dans Osée, mais Osée ne fait que reproduire une histoire qu’on lit dans la Genèse (XXXII, 29), et dans la Genèse les anges ne sont que le dieu lui-même apparaissant sous une forme humaine, tandis que dans les livres historiques plus récents, ils sont plutôt ce que nous sommes habitués à appeler de ce nom. Il en est de même dans Zacharie, puisqu’il y a un endroit où l’ange de Jéhova dialogue avec Jéhova lui-même (I, 12, 13).

L’ange de Jéhova annonce, pour ainsi dire, au grand prêtre le règne d’Hérode ; Pousse est son nom (III, 8) ; un nom emprunté à Jérémie[44] ; un règne qui permettra à chacun de jouir en paix sous sa vigne et sous son figuier[45]. Puis le prophète voit un candélabre d’or, surmonté d’un vase d’où l’huile se verse dans sept lampes. De part et d’autre s’élèvent deux oliviers, à côté desquels deux tuyaux d’or versent encore l’huile. Les versets qui suivent montrent que le candélabre représente Zorobabel, c’est-à-dire Hérode, dont il est dit qu’il règne, non par les armes ni par la force, mais par mon inspiration, dit Jéhova Sabaoth, et encore, qu’il posera au Temple nouveau la pierre angulaire, qu’il l’a commencé et qu’il l’achèvera. — Mais qu’est-ce que les deux oliviers ? Le prophète fait la question et la réponse : Ce sont les deux fils de l’huile, qui se présentent devant le Seigneur maître de la terre (IV, 13). Les fils de l’huile, ce sont les fils de l’Oint, c’est-à-dire du roi, et ces paroles ont encore leur explication dans Josèphe. Immédiatement après la reconstruction et l’inauguration du Temple, Hérode alla à Rome, et il en ramena, avec la permission d’Auguste, les deux fils qu’il avait eus de Mariamne ; ils y faisaient leur éducation, et ils y étaient aussi des espèces d’otages. Et Josèphe nous dit (16, 1, 2) : Quand ils arrivèrent d’Italie, la foule s’empressa autour de ces jeunes gens, et tous les regards se portèrent sur eux, parés qu’ils étaient de la grandeur de leur fortune, et de leur beauté, qui répondait à la noblesse de leur sang royal. Et ce fut sans doute au Temple, relevé par leur père avec tant d’éclat, qu’ils se donnèrent d’abord en spectacle.

Plus loin, Jéhova présente encore une fois Hérode au grand prêtre, c’est-à-dire au peuple : Voici l’homme : Pousse est son nom ; il poussera de lui-même, et il bâtira le Temple de Jéhova.... Il sera plein de gloire, et il régnera sur son trône ; et le prêtre sera aussi sur son siège, et il y aura esprit de paix entre les deux (VI, 12, 13).

On ne peut méconnaître Hérode dans ce roi qui pousse de lui-même, et non pas d’une autre tige, et qui partage en quelque sorte avec un grand prêtre sa dignité.

L’auteur du psaume 140, qui est sans doute aussi du temps d’Hérode, et qui lui fait dire par Jéhova : Sieds à ma droite, n’a pas besoin d’autre prêtre que le roi lui-même, et ne craint pas de lui dire : Tu es prêtre à jamais (toi et les tiens) suivant l’institution de Melchisédech. C’est-à-dire comme ce vieux roi de Salem (la même que Jérusalem), que la Genèse nomme dans l’histoire d’Abraham (XIV, 18), et qui y figure à la fois comme roi et comme prêtre. Ainsi s’explique ce verset, autrement inexplicable, car ce n’est pas l’expliquer que le rapporter au personnage imaginaire du Messie.

Comme Aggée, Zacharie dit encore que c’est à partir du Temple rebâti que renaît la prospérité de Jérusalem (VIII, 10), que Juda et Israël seront désormais aux yeux des Nations le peuple béni, comme elles étaient en d’autres temps le peuple maudit (VIII, 13) ; que de tous côtés on affluera vers Jérusalem ; que d’une ville à l’autre les gens se diront : Allons, cherchons Jéhova Sabaoth ; moi aussi, j’y irai ; et les hommes des Nations de toutes les langues saisiront le pan de la robe du Juif, disant : Nous allons avec vous, car nous savons qu’un dieu est avec vous (VIII, 20-23). Aucun passage n’accuse mieux la modernité de cette prophétie. Et le mot même de Juif ou Judéen (Iehoudi) est un mot nouveau, qui ne se trouve jusque-là dans aucun prophète[46], et qui n’a pu s’introduire que quand Israël ne s’est plus distingué de Juda, et que toutes les tribus ensemble ont formé ce que les Nations ont appelé la Judée, car ce dernier mot est également nouveau.

Il y a dans Zacharie une menace adressée à Tyr (IX, 2-4), mais ce passage n’est pas plus satisfaisant que ceux qu’on a lus dans d’autres prophéties. Pour voir Tyr brisée dans sa puissance au milieu de la mer, pour la voir en feu, il faudrait remonter jusqu’à l’époque d’Alexandre. Mais d’après ce qui suit jusqu’au verset 7, il semble que, dans Zacharie comme dans le Premier Isaïe, le souvenir de cette catastrophe n’est rappelé que pour montrer ces peuples des bords de la mer, autrefois frappés par Jéhova (IX, 4), revenus maintenant à lui, et se confondant avec les Juifs pour l’adorer (IX, 7). (Voir Isaïe, XXIII, 18.)

L’orgueil d’Assur est abattu, dit Zacharie, et le sceptre de l’Égypte lui est retiré (X, 11). Il parle encore là comme Aggée. Le royaume d’Égypte avait fini quelques années avant qu’Hérode commençât la reconstruction du Temple.

Puis vient le tableau des malheurs et de la ruine des Asmonées : Les cèdres du Liban sont abattus (XI, 1). — En un mois, dit Jéhova, j’ai retranché trois pasteurs (XI, 8). En un mois, c’est-à-dire en un court espace : il s’agit du second Hyrcan, d’Aristobule et d’Antigone. Le pasteur supérieur, Jéhova, ne se charge plus de conduire le troupeau et brise sa houlette. Il demande cependant (ou le prophète demande en son nom) qu’on lui paie le prix de la peine qu’il s’était donnée jusque-là, et on lui paie en effet trente sicles d’argent (XI, 12), qui sont versés au trésor du Temple. Je ne cite ce passage singulier et obscur que parce que c’est de là que vient, dans les Évangiles, l’histoire des trente deniers de Juda.

Quant au mauvais pasteur du verset 16, c’est sans doute Antigone, celui qui régnait au moment où Hérode, aidé des Romains, lui a arraché la royauté avec la vie.

Au chapitre suivant (XII, 2), une ivresse s’empare des peuples et leur fait assiéger Jérusalem, et Juda même l’assiège avec eux. Juda, c’est Hérode lui-même, en compagnie de Sossius, et c’est en effet la première fois, et la seule fois dans l’histoire, qu’on voit des Juifs assiéger Jérusalem. Le prophète revient plus loin sur un fait aussi étrange (XII, 7 et XIV, 14). Il est impossible d’expliquer ce passage d’une manière satisfaisante, si on ne se place pas au temps d’Hérode.

Mais, pour l’avenir, Jérusalem n’a plus maintenant rien a craindre : le plus faible y est désormais un David, et la maison de David (c’est-à-dire la royauté) y est un dieu : c’est l’ange de Jéhova qui marche devant son peuple (XII, 8).

Et Jéhova répand sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit d’affection et d’imploration, et ils se tournent vers moi, vers celui qu’ils ont déchiré, et ils pleurent comme sur un premier-né, comme sur un fils unique (XII, 10). Ce déchiré métaphorique pouvant être pris aussi au sens propre[47], on trouve ce verset, dans le quatrième Évangile (XIX, 37), appliqué au Christ mis en croix.

Cependant, Juda règne d’une mer à l’autre (IX, 10) et fait régner la paix autour de lui. Plus d’armes, plus de chars de guerre. Son roi fait son entrée sur l’âne, sur le poulain, fils de l’ânesse (IX, 9)[48] ; c’est la monture de la paix. Cette image, quand on ne s’est plus soucié d’Hérode, a été transportée au Messie, dont l’idée date de cette même époque, et de là, chez les évangélistes, l’entrée de Jésus sur une ânesse dans Jérusalem. Déjà plus haut, l’écrivain avait figuré la paix d’une autre manière (VIII, 4) : On verra les vieux et les vieilles assis dans les rues de Jérusalem, le bâton à la main à cause du nombre de leurs jours ; tandis que les jeunes garçons et les jeunes filles joueront çà et là dans les rues. Pourtant ils auront aussi leurs victoires : Je tends Juda comme un arc, et je mets dessus Éphraïm (qui est la flèche), et je fais lever tes fils, Sion, contre tes fils, Javan (IX, 13). Les fils de Javan, ce sont les Grecs (ceux de la Syrie) ; c’est peut-être une allusion à l’expédition d’Hérode dans la Trachonitide (Antiquités, 16, 9, 1). Je ne sais si les idoles, détruites à l’époque des grands Asmonées, avaient reparu depuis, pendant les temps des troubles ; mais elles disparaissent cette fois pour jamais (XIII, 2). Zacharie ajoute qu’avec elles disparaît aussi la prophétie, et ce passage est fort curieux : J’ôterai de cette terre les prophètes et l’esprit d’infidélité. Quand quelqu’un prophétisera, dorénavant son père et sa mère, qui l’auront engendré, lui diront :Tu ne vivras pas, car lu as proféré le mensonge au nom de Jéhova ; et ils le tueront. Et les prophètes eux-mêmes auront honte de leurs visions, et ils ne se revêtiront plus du manteau de poil pour mentir, disant :Je ne suis pas prophète ; je travaille la terre ; on m’a acheté pour cela tout enfant. — Et on lui dira :Qu’est-ce que ces cicatrices à tes mains ?Et il répondra :Ce sont des coups que j’ai reçus dans la maison des miens (XIII, 2-6).

On a déjà vu quelque chose de cela dans Amos (VII, 14) ; mais ce n’est pas précisément la même chose. Là ce prophète, à qui on reproche de jeter le trouble dans les esprits, répond que ce n’est pas sa faute, qu’il n’a pas prétendu être prophète, que c’est Jéhova qui l’a fait tel malgré lui. Ici l’homme qui s’est donné pour prophète avoue son mensonge. Zacharie cependant prophétise lui-même, mais probablement il ne prophétisait que par écrit, et ne prenait pas le costume ni les allures de prophète. Ceux qui les prenaient étaient obligés de les désavouer. La prophétie, déjà suspecte peut-être sous le premier Hyrcan, l’était devenue bien davantage, sous un pouvoir d’autant plus ombrageux que lui-même il a un maître, et qu’il aurait à répondre aux Romains de tout ce qu’il aurait permis. S’il y a encore des prophéties, c’est à condition qu’elles soient très discrètes. Si chez nous un pouvoir supprimait la presse, il n’en aurait pas moins ses journaux. La prophétie de Zacharie est une prophétie de gouvernement.

Le manteau de poil est le même que prit un peu plus tard Jean le Baptiste.

Les cicatrices sont les marques des incisions, des balafres que se faisaient antérieurement les prophètes pour marquer qu’ils ne se possédaient plus, et qu’ils étaient emportés par une espèce de fureur divine. Pour les expliquer, le faux prophète de Zacharie les attribue à des coups qu’il a reçus dans la maison des siens. Le mot à mot est : dans la maison de ceux qui m’aiment. Cette manière de désigner ses parents, quand il s’agit de coups et de plaies, peut étonner ; mais l’éducation, juive était rude, comme en témoigne le livre des Proverbes[49].

Au dernier chapitre (XIV, 2), on voit Jérusalem prise d’assaut et subissant toutes les horreurs accoutumées. (Comparez Josèphe, Antiquités, 14, 15, 2.) Puis Jéhova, qui a sauvé son peuple des ennemis conjurés contre lui, révèle sa puissance par une manifestation extraordinaire. Le sol s’entrouvre, les montagnes se déplacent et les hommes fuient de toutes parts, comme ils ont fui devant le tremblement de terre au temps d’Osias, roi de Judée (XIV, 5). Le tremblement de terre du temps d’Osias n’est pas mentionné dans les livres bibliques qui nous restent ; mais celui qu’a vu le prophète nous est connu encore par Josèphe (Antiquités, 15, 5, 2). Il se produisit l’année de la bataille d’Actium et causa d’affreux désastres. Le tremblement de terre du règne d’Osias est mentionné aussi dans le préambule du livre d’Amos. Mais ces préambules sont évidemment postérieurs aux livres prophétiques auxquels on les a attachés, et il est probable que cette mention a été empruntée à Zacharie. Les derniers versets célèbrent encore la gloire de Jéhova et de son Temple, où les peuples affluent : Jéhova est roi dans toute l’étendue du pays ; Jéhova est unique et son nom unique (XIV, 9). — Et tout ce qui subsiste des Nations qui marchaient contre Jérusalem y monte tous les ans pour adorer Jéhova Sabaoth et pour célébrer la fête des Tentes[50] (XIV, 16). — En ce jour, sur les clochettes des chevaux se verra gravé : Consacré à Jéhova, et les marmites de la maison de Jéhova seront comme des coupes devant l’autel (c’est-à-dire aussi nombreuses). Toute marmite à Jérusalem et en Juda est consacrée à Jéhova Sabaoth. Tous ceux qui viennent sacrifier en prendront et y feront cuire, et en ce jour il n’y aura plus de marchand dans la maison de Jéhova (XIV, 20, 21). C’est le tableau, idéal peut-être, d’un pèlerinage universel, où les marchands ne suffiront plus, et ce tableau, qui représente l’apogée du judaïsme, ne peut se placer dans aucun temps antérieur.

Quand on rassemble tant d’indications si précises, tant de rapprochements si décisifs et qu’on lit parallèlement Zacharie et l’Histoire juive de Josèphe, on ne comprend même plus quel aveuglement a pu faire méconnaître si longtemps la jeunesse de ce prophète, et chercher, dans des siècles où les Juifs étaient ignorés du monde, l’explication d’idées et de sentiments qui n’ont pu se produire qu’à une époque où. le monde commençait déjà à devenir juif.

 

La prophétie de Malachie est une des plus courtes, et aussi une de celles qui nous en apprennent le moins. La place qu’elle occupe dans le recueil des flouze (c’est la dernière) semble indiquer qu’elle est au moins aussi récente que les deux qui la précèdent, et, d’un autre côté, l’invective contre l’Idumée par laquelle elle s’ouvre ne permet pas de croire qu’elle ait été écrite du vivant du roi iduméen ; on peut la placer plutôt dans les temps troublés qui suivirent sa mort.

En reprochant aux prêtres de son temps d’offrir à Jéhova des victimes de mauvaise qualité, apparemment pour s’approprier l’argent qu’auraient coûté des viandes meilleures, Jéhova ajoute (I, 11) : Car depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, mon nom est grand parmi les peuples, et en tout lieu on présente en invoquant mon nom des parfums et des offrandes de choix. Puisqu’on ne sacrifiait qu’à Jérusalem, il faut entendre par en tout lieu que de tout lieu on envoyait ces offrandes choisies, que le prophète oppose à celles que les prêtres fournissaient pour le service de tous les jours. On voit que ce verset témoigne encore du culte universel que le dieu des Juifs recevait alors.

Malachie reproche ensuite aux Juifs de violer la Loi, particulièrement en ce qu’ils épousent des filles d’un dieu étranger, et qu’en les introduisant dans leur maison ils attristent la femme juive qui était la femme de leur jeunesse. Celle-ci pleure devant l’autel de Jéhova, et le dieu ne peut plus agréer une offrande gâtée par ses larmes (II, 13). Il y a là un passage assez obscur, mais où on voit pourtant se manifester l’esprit nouveau qui aboutit, mais plus tard seulement, à condamner la polygamie. Car ce n’est pas la répudiation qu’il condamne ; il permet, au contraire, qu’on se sépare de la femme qu’on n’aime plus ; mais il ne veut pas qu’on lui fasse subir la vue odieuse d’une rivale plus jeune et plus aimée (II, 16). Et il n’accepte pas même l’exemple d’Abraham, l’excusant seulement par la nécessité où il était de faire naître l’enfant de la promesse. On sent là encore qu’on approche des temps chrétiens.

Enfin le prophète annonce l’avènement prochain du Seigneur (III, 1), qui condamnera l’iniquité et établira la justice. Mais il annonce aussi quelque chose de tout nouveau, et dont il n’est parlé nulle part ailleurs, la venue d’Élie, qui préparera le jour de Jéhova (IV, 5). Les Évangiles témoignent combien cette idée s’était répandue et accréditée à l’époque chrétienne. On se demande si Jean le Baptiste n’était pas Élie (Marc, IX, 12). Et qui sait si ce n’est pas en effet la prédication de Jean le Baptiste qui a inspiré ce passage de Malachie ?

 

J’ai épuisé la liste des Prophètes, mais je rappelle qu’au début de ce travail, en parlant du livre qui porte le nom d’Isaïe, j’ai laissé de côté toute une moitié de ce livre, qui commence au chapitre XL, qui diffère sensiblement de la première partie, que tous les critiques s’accordent à reconnaître comme plus récente et qu’on est convenu d’appeler le Second Isaïe : il me faut enfin l’aborder. Quand on plaçait le Premier Isaïe au VIIIe siècle avant notre ère, le rationalisme moderne ne permettait pas de mettre à la même date cette seconde partie, puisqu’on y trouvait le nom de Cyrus. Pour moi, qui crois le Premier Isaïe du IIe siècle, ce n’est pas là ce qui me forcerait de séparer les deux prophéties. Mais dès qu’on passe de l’une à l’autre, on s’aperçoit tout de suite qu’il y a dans la seconde un autre esprit que dans la première, un autre accent, évidemment plus moderne. Et après avoir traversé les discussions qui précèdent, mes lecteurs ne seront pas étonnés de m’entendre dire qu’à mon sens le Second Isaïe est du temps d’Hérode.

Ce n’est pas que cette date puisse s’établir par des arguments aussi multipliés et surtout aussi précis que ceux que m’ont fournis Aggée et Zacharie. Ceux-ci enregistrent, pour ainsi dire, les événements comme ferait un chroniqueur, en les couvrant à peine par des expressions symboliques ; mais on peut suivre ces événements dans leurs livres aussi facilement que dans Josèphe. Le Second Isaïe est un poète plein de sensibilité et d’imagination, et qui se laisse aller à nous émouvoir plus qu’il ne s’occupe de nous renseigner. Cependant, je trouve encore chez lui assez de témoignages pour n’avoir pas de doutes sur le temps où il a écrit.

Les premiers chapitres, XL à XLIV, peignent surtout la situation générale d’Israël. Israël vient de souffrir plus qu’il n’a jamais souffert ; mais tout à coup il est sauvé, sauvé par son dieu. Et cela est présenté comme un miracle absolument extraordinaire, et que le monde ne pouvait attendre. Et, en effet, jamais les Juifs, depuis les grands Asmonées, n’étaient tombés à un tel degré d’humiliation et de misère. Déchirée par l’anarchie, puis investie parles Romains, Jérusalem avait été tout près de périr et le Temple avec elle. Mais Jéhova veille sur son peuple : Ne crains rien, car je suis avec toi. Ne crains rien, Jacob, pauvre vermisseau (XLI, 10-14). Jacob est bien petit, mais Jéhova est si grand ! Aucun prophète jusque-là ne l’avait porté si haut : Il pèse les montagnes dans ses balances... Les nations sont pour lui comme une goutte dans un seau... Tous les peuples sont comme rien devant lui : du néant et du vide[51] (XL, 15). — Et à qui me comparez-vous pour le trouver semblable ? Levez les yeux en haut et voyez : il a créé les armées du ciel ; il les range en bon ordre ; il appelle chacun des astres par son nom et nul ne manque (XL, 25). Voilà comme le sentiment religieux s’est exalté, soit par l’effet du temps et le développement de la pensée, soit surtout par le spectacle des révolutions de cette époque, bien autrement étonnantes que celle par exemple qui a inspiré, dans une oraison funèbre, l’éloquence de Bossuet, puisqu’on avait vu à la fois deux antiques royaumes disparaître, et le monde tout entier bouleversé par les guerres civiles de Rome et l’avènement des Césars ; rien n’était plus fait pour rapetisser les hommes et grandir le dieu qu’on imaginait au-dessus d’eux. D’ailleurs, Juda a d’autant plus de confiance dans ce dieu que le judaïsme prenait alors de plus en plus possession des esprits et se faisait une plus grande place dans le monde. Le peuple juif n’a plus l’orgueil qu’on sent dans les prophètes de la fin du IIe siècle ; sous le poids de la puissance romaine, cette espèce d’orgueil n’était plus permis ; mais il en a un autre, que le Second Isaïe explique à merveille. Voici mon serviteur, dit Jéhova (c’est Israël qu’il appelle ainsi) ; j’ai mis sur lui mon esprit, il donnera aux Nations sa justice. Il ne crie pas, il n’élève pas la voix, il n’ameute pas la foule ; il ne casse pas le roseau qui plie ; il n’éteint pas la mèche qui fume ; il enseigne la justice véritable ; il ne se lasse pas, il ne faiblit pas jusqu’à ce qu’il ait établi le droit sur la terre (XLII, 1-4). C’est comme s’il disait : Il ne conquiert pas le monde, il le convertit. Ce peuple, qui semblait si peu de chose, son dieu lui a communiqué sa grandeur ; il lui fait briser sous lui les montagnes (XLI, 15), en ce sens du moins que le dieu les brise pour lui et à son profit. Ces montagnes, ce sont les deux grands royaumes qui étaient pour les Juifs des ennemis à travers les siècles, l’Égypte et la Syrie. Jéhova dit à Israël : J’ai donné l’Égypte pour ta rançon (XLIII, 3), parole mémorable, et qui ne trouve son application qu’à ce moment de l’histoire, où la Judée semblait tout près d’être engloutie par la puissance romaine, et où tout à coup c’est l’Égypte que Rome dévore, en même temps qu’elle agrandit la Judée, dont le roi l’avait servie à son gré, avec des morceaux de la Syrie qui étaient les dépouilles de Cléopâtre. C’est aussi Jéhova qui envoie à Babel et en fait sortir les Chaldéens (XLIII, 14) ; sans doute quand Rome encore réduit la Syrie en province romaine et en chasse les derniers rois syriens. Ce sont les deux grands faits du temps, et il y en avait un autre qui, bien que moins considérable, ne frappait pas moins les Juifs, c’est-à-dire la dégradation des Asmonées, rois et grands prêtres : J’ai profané les princes du sanctuaire (XLIII, 28). Seul le peuple juif agrandi ; tous ils prospéreront désormais, car il n’y a plus parmi eux que des fidèles ; tous appartiennent à Jéhova, tous sont les vrais héritiers de Jacob (XLIV, 5).

Mais ce qui émerveille surtout le poète, c’est l’inattendu, l’inespéré de cette restauration d’Israël. Ni ses ennemis ne prévoient leur ruine, ni lui-même ne prévoyait son salut, car il n’avait rien fait pour le mériter. Tu n’as pas prodigué l’argent pour m’offrir des parfums ; tu ne m’as pas rassasié de la graisse de tes sacrifices ; tu m’as mis seulement au service de tes péchés. C’est moi qui efface tes péchés pour l’amour de moi (XLIII, 24). Eux-mêmes, les Juifs, étaient des aveugles (XLII, 18). Mais comme il insulte à cette astrologie babylonienne qui n’a pas su dire à Babylone ce qui l’attendait (XLVII, 13) et généralement à tous ces dieux, incapables de rien savoir ni de rien prédire ! Jéhova seul voit l’avenir et l’annonce (XLII, 9, etc.). Pour s’expliquer ces paroles, il faut se rappeler que les prophètes du IIe siècle ont tous célébré l’affranchissement de Juda à la fin de la guerre contre la Syrie, et qu’ils l’ont fait sous la forme de prédictions attribuées aux prophètes des anciens temps. Cette forme de prophétie, subsistant toujours, a paru plus tard se rapporter, non plus à un présent devenu le passé, mais à une situation nouvelle, et c’est ainsi que, quand il s’est produit une restauration, elle a paru avoir été prédite par Jéhova. Qu’ils en fassent autant, ces dieux misérables, s’ils veulent qu’on les croie des dieux (XLI, 23) ! Mais que sont-ils pour pouvoir entrer en comparaison avec lui (XL, 25) ? Aussi le Second Isaïe s’exprime, au sujet des idoles, avec une violence de mépris qui dépasse les prophètes antérieurs.

On plante un pin, et la pluie le fait grandir, et on s’en sert pour se chauffer. On en prend du bois, dont on se chauffe ; on en allume le four pour cuire du pain ; avec le reste on fait un dieu et on se prosterne pour l’adorer. On prend un morceau pour brûler ; on en prend un pour cuire la viande ; on la fait rôtir et on s’en régale, ou bien on se chauffe et on dit : Bon, j’ai chaud, voilà du feu. On fait ensuite un dieu avec le reste, une image devant laquelle on se prosterne ; on lui adresse des prières et on lui dit : Sauve-moi, tu es mon dieu. Ils ne savent pas ce qu’ils font, car leur esprit est aveuglé pour qu’ils ne voient point, et leur intelligence est bouchée pour qu’ils n’entendent point. Et leur pensée ne leur rappelle rien, et leur esprit ne les avertit pas. Ils ne se disent pas : J’ai fait du feu avec un morceau de ce bois, j’en ai cuit du pain ; j’en ai rôti dé la viande, que j’ai mangée, et, avec le reste, vais-je faire une abomination ? vais-je adorer un morceau de bois (XLIV, 14) ? Voir aussi XL, 19, et XLVI, 1 et 6. On sent que l’idolâtrie est bien définitivement détruite en Judée, en attendant que l’esprit juif, poursuivant son œuvre, arrive à la détruire dans le monde entier[52].

Et c’est ici enfin que se rencontre pour la première fois cette grande parole : Je suis le premier et le dernier[53] (XLIV, 6), c’est-à-dire celui qui existe avant toutes choses et après toutes choses, formule métaphysique toute nouvelle, née sans doute de quelque infiltration de la philosophie des Grecs.

Je n’ai pas encore parlé de l’homme que Jéhova a chargé de l’exécution de ses desseins, et auquel le prophète va s’arrêter tout à l’heure, mais qui était déjà indiqué par un verset presque à l’ouverture du livre (XLI, 2) : Qui est-ce qui a fait lever de l’Orient celui dont la justice accompagne les pas ; qui a amené à lui les peuples et a mis les rois en sa puissance, de manière qu’ils n’ont été qu’une poussière devant son épée, qu’une paille devant ses flèches ? Il les a poursuivis en passant en paix par un chemin où il n’a pas posé ses pieds. Et un peu plus loin (XLI, 25) : Je l’ai appelé du Nord, c’est de l’Orient qu’il a invoqué mon nom ; il foule aux pieds les puissants comme la boue des rues, comme le potier pétrit l’argile.

Si on croit que le livre est du temps d’Hérode, c’est à Hérode qu’on rapportera ces paroles, qui lui conviennent très bien en effet. On voit dans Josèphe qu’Hérode, étant chassé de Jérusalem par Antigone, aidé des Parthes, eut l’idée hardie d’abandonner pour un temps la Judée et d’aller chercher aide et vengeance à Rome, près d’Antoine, qui le fit déclarer roi de Judée par le sénat et le mit ainsi sous la protection des armes romaines (Antiquités, 14, 2, 5). Revenu de Rome, en Asie, il apprend qu’Antoine est occupé au siège de Samosate et entouré de barbares ; il se hâte de le rejoindre, en lui amenant des troupes juives qui se trouvent venir en ce moment très à propos, et achève ainsi de se l’attacher. Et c’est bien de l’Orient et du Nord, car c’est de Samosate que, suivi de deux légions qu’Antoine fait partir avec lui, il vient tout à coup assiéger Jérusalem (14, 15, 8). Quant à ce chemin par lequel il passa tranquille, en poursuivant Antigone, sans qu’il y eût posé les pieds, je pense que c’est la mer, qu’il avait traversée deux fois, et dont il a fait ainsi le chemin de sa victoire.

Mais voici comme parle Jéhova en un autre endroit (XLIV, 26) : J’accomplis les promesses de mes messagers ; je dis de Jérusalem : Elle sera repeuplée, et des villes de Juda : Elles seront rebâties ; je relèverai leurs ruines. Je dis à la mer : Dessèche-toi, je taris tes eaux. Je dis à Cyrus : Sois mon pasteur, accomplis mes volontés. Je dis de Jérusalem : Qu’elle soit reconstruite ; et toi, Temple, sois rebâti. Ainsi dit Jéhova à son Oint, Cyrus : Je le tiens par la main ; j’abaisse devant lui les peuples ; je brise la force des rois ; j’ouvre devant lui les portes, et elles ne se ferment pas pour lui. Moi-même je marche devant toi, j’aplanis les obstacles, j’enfonce les portes d’airain ; je brise les barreaux de fer. Je te donne des trésors enfouis dans l’ombre et profondément cachés, afin que tu saches que c’est moi, Jéhova, qui t’appelle, le dieu d’Israël. En faveur de Jacob, mon serviteur Israël, mon élu, je t’ai appelé par ton nom, je t’ai donné ton titre, et tu ne me connaissais pas.

En lisant le nom de Cyrus, il semble qu’on est bien loin d’Hérode ; mais que faut-il penser de ce nom ? On a vu déjà que les noms propres peuvent tromper dans les prophètes ; Nabuchodonosor n’est pas Nabuchodonosor ; Zorobabel n’est pas Zorobabel ; pourquoi Cyrus serait-il Cyrus ? Eh bien ! ce n’est pas Cyrus, et on peut en donner des preuves. La première, la plus éclatante, c’est qu’il n’est pas possible qu’un Juif ait appelé Cyrus l’Oint de Jéhova. Jéhova ne pouvait avoir ni un Oint ni un pasteur de son troupeau hors de Juda, de son roi ou de son grand prêtre. Un roi des Perses, quelque favorable qu’il pût être à son peuple, n’était pas son Oint.

De plus, dans ces versets sur un prétendu Cyrus, il n’est pas question de ce qui a été avant tout l’œuvre de Cyrus, c’est-à-dire de la destruction de l’empire babylonien (on n’y nomme pas même Babylone), ni de l’affranchissement des Juifs qui en a été la suite. Il n’y est parlé que de la restauration du Temple, où Cyrus, en réalité, n’a été pour rien, puisqu’on voit par le livre d’Esdras et par Aggée et Zacharie, que le Temple n’a été reconstruit que sous le second Darius. Il est vrai qu’il existe un récit qui donne dans cette restauration une part à Cyrus[54] ; mais il suffit de lire ce récit pour y reconnaître une pure légende : Jéhova inspira l’esprit de Cyrus, roi de Perse, et il fit répandre par tout son royaume des annonces et aussi des lettres qui disaient : Ainsi a dit Cyrus, roi de Perse : Jéhova, le dieu du ciel, m’a donné tous les royaumes de la terre, et lui-même il m’a ordonné de lui bâtir une maison à Jérusalem en Judée, etc. Il est clair que ce langage n’est pas du temps de Cyrus, mais d’une époque où les Juifs étaient devenus assez considérables pour prétendre que c’était pour eux que tout se faisait dans le monde, et que tous les puissants étaient les serviteurs et les instruments de leur Dieu.

Je conclus que le Cyrus du Second Isaïe est Hérode : Aggée et Zacharie l’avaient représenté sous le nom de Zorobabel ; un prophète, qui avait l’imagination plus vive, n’a pas jugé ce nom assez glorieux et assez royal, et il a trouvé un plus brillant parallèle. Tout le détail de ces versets s’applique alors à merveille. Nous savons ce que c’est que ces trésors enfouis dans l’ombre. Josèphe nous a renseignés sur cette immense opulence, amassée sans bruit par Antipater et qui éclata sous Hérode, son fils, à l’étonnement de tous ; sur ces richesses dépensées à profusion pour les chefs romains d’abord, puis pour son peuple, quand, après Actium, il se trouve plus riche que jamais par ses prodigalités mêmes[55] (Antiquités, 15, 6, 15, 5). Et ce mot : Tu ne me connaissais pas, s’adresse on ne peut mieux à cet Iduméen, nullement dévot, dont la foi même était fort suspecte, qui avait failli être condamné par le Sanhédrin[56], qui, avec les Nations, avait pris d’assaut la ville sainte et ne prétendait pas alors agir au nom de Jéhova.

Un peu plus loin, Jéhova dit à son peuple (XLV, 14) : Le travail de l’Égypte, le commerce de l’Éthiopie et des Sabéens à la haute stature passera à toi ; ils t’appartiendront, ils marcheront à ta suite, ils défileront enchaînés, ils se prosterneront devant toi en suppliants, disant : Chez toi seulement est le Fort, et il n’y a pas d’autre dieu. Oui, tu es le Fort qui te caches, le dieu d’Israël sauveur.

Ce verset paraît faire allusion à l’expédition d’Hérode chez les Arabes, racontée par Josèphe (Antiquités, 15, 5), où il fit tant de prisonniers et d’où il rapporta un si riche butin ; les Arabes transportaient en Syrie les marchandises de l’Égypte. Quant à cette formule d’un dieu caché, on sait quelle fortune elle a faite ; elle n’est ici qu’une nouvelle expression de l’étonnement qu’excitait la prospérité inattendue de la Judée.

Jéhova dit encore (XLVI, 11) : De l’Orient j’ai appelé l’aigle ; d’un pays lointain j’ai fait venir l’homme de mes desseins. On n’a vu dans cet aigle qu’une métaphore : pourquoi ne serait-ce pas l’aigle romaine qui conduisit Hérode d’Antioche à Jérusalem ?

J’ai déjà signalé ces mots : J’ai donné l’Égypte pour ta rançon. Mais le poète triomphe surtout de l’abaissement des Syriens, l’ennemi perpétuel, sous le nom de Babel ou Babylone[57] (XLVII, 1). Tout ce chapitre est rempli du développement de cette ruine d’une puissance si redoutable et qui, par son astrologie, semblait même en commerce avec le ciel. Jéhova dit : Je ferai manger à tes oppresseurs leur propre chair et je les enivrerai de leur sang (XLIX, 26) ; allusion sans doute aux discordes intérieures dans lesquelles s’est abîmée la monarchie syrienne et par où elle est tombée aux mains des Romains. Beaucoup de Juifs étaient relégués parmi ces impies, soit que l’anarchie et la guerre les eussent chassés de la Judée, soit qu’ils fussent retenus malgré eux par les Syriens. Et le prophète leur criait : Sortez de Babylone, fuyez de chez les Chaldéens (XLVIII, 20). Ce sont les Syriens, au contraire, qui sortent maintenant de la Judée (XLIX, 17). Leurs dieux sont chassés aussi ; Bel et Nébo sont emportés par les bêtes de somme (XLVI, 1). S’agit-il d’idoles qui avaient reparu en Judée pendant que la Judée n’était plus maîtresse d’elle-même ? ou de quelques divinités emportées de la Syrie par les Romains, seulement pour en orner la ville souveraine ? Ou ces versets s’appliquent-ils à un de ces territoires syriens cédés par Auguste à Hérode, et dont celui-ci s’empressa sans doute de faire disparaître des images odieuses aux Juifs ?

J’ai épuisé les faits extérieurs qu’on reconnaît ou qu’on peut croire reconnaître dans le Second Isaïe ; mais il s’en faut bien qu’ils fassent la principale préoccupation du prophète. Hérode lui-même, avec quelque éclat qu’il paraisse dans ce livre, n’y tient pas après tout une très grande place. Le poète n’est pas un poète de cour. Ce qui l’occupe, ce qui le passionne, c’est la fortune du judaïsme. Il grandissait tous les jours en dehors même de la Judée, et on pouvait pressentir déjà la révolution qu’on appelle l’avènement du christianisme, et que les Juifs auraient eu le droit d’appeler l’avènement du judaïsme chez les Nations. Jéhova dit à son peuple : C’est peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob et ramener les restes d’Israël. Je te réserve pour être la lumière des Nations, afin que le salut que je vous donne aille jusqu’au bout de la terre. Ainsi parle Jéhova à celui qui est méprisé de chacun, haï des peuples, esclave des puissants. Les rois ont vu, et ils se lèvent, les princes aussi, et ils se prosternent à cause de Jéhova qui est fidèle, et du Saint d’Israël qui t’a choisi (XLIX, 6, 7). C’est la première fois, et c’est la seule fois, dans l’histoire des Juifs, qu’ils ont pu associer cette glorification d’eux-mêmes avec cette conscience de leur déchéance.

Le monde entier s’intéresse maintenant à Jérusalem et se met à son service. Les puissants s’emploient à la repeupler. Elle entend ses fils qui reviennent de tous côtés et qui se disent : La place est trop étroite ici, serre-toi contre moi pour que je puisse me loger. Et tu diras : Qui m’a enfanté tous ceux-là ?... où étaient-ils ?... Les peuples apportent tes fils dans leurs bras et tes filles sur leurs épaules. Les rois prennent soin de toi, les princesses te servent de nourrices ; la tête humblement baissée, ils se prosternent et lèchent la poussière de tes pieds, et tu sauras que je suis Jéhova (XLIX, 20-23). (Voir encore LIV, 2.)

Un peu plus loin se trouve le passage fameux où est développée avec une complaisance particulière l’idée que la grandeur d’Israël est sortie de ses humiliations mêmes et de la patience avec laquelle il a souffert : Voyez, mon serviteur est adroit ; il monte, il s’élève, il grandit. Combien on a été surpris à son sujet ! car son aspect était étrangement misérable, et son visage plus triste à voir qu’aucun visage ! Eh bien ! il émerveille les peuples, et les rois demeurent muets d’étonnement, car ils voient ce dont on n’avait rien dit, ils entendent ce dont personne n’avait parlé. Qui a cru à ce que vous annonciez ? Qui a. reconnu le bras de Jéhova ? Voilà qu’il s’élevait devant lui comme une jeune poussé qui germe sur un sol aride ; il n’avait nulle beauté quand nous l’avons vu, nul éclat qui pût nous attirer. Méprisé et abandonné des hommes, homme des douleurs, portant la marque de la souffrance, comme quelqu’un dont les visages se détournent, nous le méprisions et ne tenions aucun compte de lui. Mais il a pris sur lui nos plaies ; nos châtiments, c’est lui qui les a supportés. Et nous, nous le considérions comme un malheureux, frappé par la colère divine. Il a été maltraité pour nos péchés, châtié pour nos injustices ; la punition est tombée sur lui pour notre salut ; les coups qu’il a reçus ont fait notre guérison. Tous nous errions comme des brebis égarées et qui n’ont point de berger ; nous suivions chacun notre voie ; mais Jéhova a jeté sur lui nos crimes à tous. Il a été inquiété, tourmenté, mais il n’a pas ouvert la bouche, comme le mouton qu’on va égorger, comme la brebis qui reste muette entre les mains qui la tondent. Saisi et condamné, quand il a été retranché de la terre des vivants, qui se l’est expliqué parmi les hommes de cet âge ? Qui a compris que c’est pour les crimes de mon peuple qu’ils sont frappés ? Sa sépulture a été parmi les impies, son tombeau au milieu des rebelles, quoiqu’il n’eût pas fait de violence et qu’il n’y eût pas de mensonge dans sa bouche. Pourtant Jéhova a voulu le briser, il lui a porté un coup mortel. Mais après que sa vie aura été prise en expiation, il verra sa postérité, il aura de longs jours, et la volonté de Jéhova s’accomplira par ses mains. Au sortir de ses épreuves, il verra la satisfaction ; par sa sagesse, ce juste, mon serviteur, fait aimer à beaucoup la justice, et il prend sur lui leurs péchés. Aussi je lui donne un lot parmi les puissants, et il partage le butin des forts, parce qu’il a abandonné sa vie à la mort, qu’il a été confondu avec les méchants, qu’il a pris sur lui le péché du grand nombre, et qu’il a répondu pour les pécheurs (LII, 13, à LIII, 12).

Il y a plus d’un détail obscur dans cette page, mais le sens général n’en est pas douteux. C’est l’histoire d’Israël sous la figure du serviteur de Jéhova. L’Israël d’aujourd’hui a souffert pour les péchés de l’Israël d’autrefois ; mais ces péchés, il les a rachetés, et il n’a plus à attendre qu’un avenir prospère. Il ne faut pas entendre, comme on l’a fait quelquefois, qu’il s’est chargé des péchés des autres peuples, des Nations : c’est là une idée absolument étrangère au judaïsme. Dans ce texte, Israël est dédoublé, comme si on disait dans un temps calamiteux pour notre pays, que les Français souffrent pour les péchés de la France ; ou, si on veut une distinction plus marquée, les fidèles, les bons souffrent pour les fautes des méchants et les expient. On a pu remarquer un pluriel que j’ai souligné et qui montre assez que ce serviteur de Jéhova c’est tout un peuple.

Tout cela ne convient qu’au temps que j’ai cru reconnaître dans l’ensemble de ce livre, et il faut surtout, au dernier verset signaler cette phrase : Il partage le butin des forts. C’est seulement à cette date que les Juifs ont partagé le butin des puissances, lorsque, après Actium, Octave a donné libéralement à Hérode des villes et des territoires détachés de la Syrie, qu’Antoine avait donnés à Cléopâtre et qui furent la part des Juifs dans les dépouilles de l’Égyptienne.

Mais ce qui ne s’était pas vu non plus avant cette époque, c’est l’état d’anéantissement où était la Judée au moment où cette prospérité l’a surprise ; c’est le portrait du Juif méprisé, impuissant, muet sous l’outrage, mort en quelque sorte, et enterré parmi les impies, c’est-à-dire réduit à se perdre chez les Égyptiens et les Syriens.

On lisait déjà en un autre endroit (L, 6) : J’ai abandonné mon dos aux coups et ma barbe à ceux qui la tirent ; je n’ai pas dérobé mon visage aux insultes ni aux crachats. Mais le seigneur Jéhova m’assiste, c’est pourquoi je n’ai pas honte ; j’ai fait de ma face un caillou, sachant que je ne serais pas avili.

On sait ce que sont devenus, entre les mains des chrétiens, ces passages célèbres. Ils les ont appliqués à Jésus ; ils y ont vu la Passion et la résurrection du Christ, tandis qu’il n’y faut voir que la Passion et la résurrection d’Israël. On peut supposer même que le récit des Évangiles contient tel détail qui n’a rien d’historique et est simplement emprunté à la prophétie, comme celui des crachats (Marc, XIV, 65 et XV, 19). Il est vrai qu’on y trouve en revanche des traits qui la contredisent : où est le Jésus à qui le grand prêtre demande : Est-ce toi qui es le Christ ? et qui répond fièrement : Oui, et vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la Puissance et marchant sur les nuées (Marc, XIV, 62) ? Il ne ressemble guère à la brebis humble et muette du Second Isaïe ; quoi qu’en dise le livre des Actes (VIII, 32). Mais c’est certainement au chapitre du Second Isaïe qu’est due l’idée même de la Rédemption et de l’agneau qui se charge des péchés du monde.

Ce rapport entre le prophète et le fond même du christianisme suffit pour montrer combien ils sont voisins l’un de l’autre, et qu’on est là bien loin du temps de Cyrus.

Le christianisme doit encore au Second Isaïe une idée qui y a tenu longtemps une grande place, celle de la nouvelle Jérusalem. Le prophète célébrait Jérusalem restaurée, mais restaurée de deux manières, matériellement et moralement, dans ses bâtiments par la magnificence d’Hérode, dans son influence par le succès de la propagande juive. Il accumule les images brillantes ; j’en ai déjà cité quelque chose ; mais il dit encore (c’est Jéhova qui parle) : J’enchâsse tes pierres dans l’antimoine (dont on faisait un fard pour les femmes), et je te donne pour fondements des saphirs. Je te donne pour créneaux des rubis, et pour portes des escarboucles, et toute ton enceinte est de pierres précieuses (LIV, 11, 12). Ces figures ont été prises à la lettre, et une pareille ville ne pouvait, dès lors, être placée que dans le ciel, comme on le voit dans l’Apocalypse (XXI, 10). On attendit longtemps qu’elle descendît en effet du ciel. Puis ces rêves s’évanouirent, et alors on entendit simplement par la nouvelle Jérusalem l’Église chrétienne. C’est ainsi que Racine l’a présentée dans la prophétie de Joad[58].

Dans ce cas, l’idée de la nouvelle Jérusalem se confond avec celle de la Vocation des Gentils. Celle-ci n’est pas étrangère aux prophètes de la fin du IIe siècle, puisqu’ils avaient vu Hyrcan imposer le judaïsme, d’abord aux tribus séparées et puis aux Iduméens. Leur Jéhova était déjà assez grand pour qu’ils aient pu se représenter les peuples acceptant sa loi. Mais ce fut bien autre chose sous Hérode, quand la propagande était déjà presque ce que nous voyons qu’elle est au temps de Philon. De là la manière dont elle éclate dans Zacharie, et le Second Isaïe la développe avec toute son éloquence : Le Saint d’Israël s’appelle le dieu de toute la terre. Ensuite : Voici que ce peuple que tu n’as pas connu, tu l’appelles, et des nations qui ne te connaissaient pas accourent à toi (LV, 5). Et surtout : Que l’étranger qui s’est attaché à Jéhova ne dise pas : Jéhova m’exclut et me retranche de son peuple. Et que l’eunuque ne dise pas : Je ne suis qu’une tige stérile. Car ainsi parle Jéhova sur les eunuques : Ceux qui observent mes sabbats, qui font ce qui m’est agréable, et qui sont fidèles à mon pacte, je leur donne dans ma maison et dans mon parvis une place et un nom qui valent mieux que des fils et des filles ; je leur donne un nom perpétuel, qui ne mourra pas. Et les fils d’une terre étrangère qui s’attachent à Jéhova pour lui appartenir, pour aimer le nom de Jéhova et être ses serviteurs ; tous ceux qui gardent le sabbat sans le profaner et qui restent fidèles à mon pacte ; je les amène sur ma montagne sainte, dans les joies de la maison où on me prie ; leurs holocaustes et leurs sacrifices me sont agréables sur mon autel, et ma maison s’appelle maison de prières pour tous les peuples (LVI, 3-7).

Les trois premiers versets sont d’autant plus remarquables qu’ils sont un désaveu formel des prescriptions du Deutéronome, au chapitre XXIII, où il est dit expressément que l’eunuque n’est pas admis dans l’église de Jéhova, et qui repoussent également l’étranger et ses descendants, accordant seulement aux fils de l’Iduméen et à ceux de l’Égyptien d’être reçus à la troisième génération. Mais ce qui suit dans le prophète est l’admirable expression du caractère qu’avait pris alors la propagande juive et par lequel elle s’est emparée du monde. Si le monde, en effet, a judaïsé à l’époque chrétienne, c’est parce que le judaïsme lui-même s’était jusqu’à un certain point déjudaïsé, en ce sens du moins qu’il prétendait gagner tous lés hommes à sa croyance et devenir ainsi une religion universelle.

Je crois que c’est par ce beau passage que se terminait le livre du Second Isaïe. Le morceau qui suit (LVI, 8 à LVII, 21), qui représente Israël livré, non seulement aux vices, mais aussi à toutes les pratiques de l’idolâtrie, semble d’un autre temps et rappelle les prophètes du IIe siècle. Plus loin, au chapitre LXIII, l’image de ce vengeur, tout couvert de sang, qui punit les crimes de l’Idumée, n’a pu se produire sous l’Iduméen Hérode. J’expliquerai tout à l’heure ma pensée sur ces additions en général.

Mais je dois revenir encore sur les dix-sept chapitres que j’ai étudiés jusqu’ici, pour y considérer, non plus ce qu’ils nous apprennent sur les événements particuliers de ce temps, ou même sur la situation générale d’Israël, mais le développement de cet esprit religieux qu’on peut appeler chrétien, et qu’on sent déjà dans les prophètes du IIe siècle, mais qui prend ici un accent encore plus vif et plus tendre. Les premières paroles du livre : Consolez, consolez mon peuple, en donnent tout de suite le ton (XL, 1). Et immédiatement après, vient un verset qui a passé dans l’Évangile : Une voix crie : Frayez dans le désert la voie de Jéhova[59]. Un peu plus loin : L’herbe se dessèche, la fleur tombe, mais la parole de Jéhova subsiste à jamais (XL, 8). Ou encore : Les cieux s’évanouiront comme une fumée, et la terre s’usera comme une étoffe, et ainsi périront ses habitants ; mais ma promesse et ma justice dureront toujours. (LI, 6. Comparez Matth., XIII, 31.)

Jéhova est comme le berger qui conduit son troupeau ; il prend dans ses bras les agneaux et les porte dans son sein ; il aide à marcher les brebis pleines (XL, 11. Comparez Matth., XII, 11). Jéhova est déjà le bon pasteur (Jean, X, 14).

Cieux, répandez voire pluie et que les nuées nous versent la paix ; que la terre s’ouvre ; que le salut germe et qu’on voie pousser la justice (XLV, 8). Cet admirable verset n’a pas été reproduit dans le Nouveau Testament, mais l’Église chrétienne s’en est emparée et le répète tous les ans dans l’office de Noël : Rorate, cœli, desuper.

Sion a dit : Jéhova m’a abandonné, le Seigneur m’a oublié. Mais est-ce que la femme oublie son nourrisson ? Est-ce qu’elle laisse à l’abandon le fruit de ses entrailles ? Et quand elle oublierait, moi, je ne t’oublierai pas (XLIX, 14). Jéhova est là plus que paternel.

Qu’ils sont beaux sur les montagnes, les pieds de celui qui annonce la bonne nouvelle, du messager de bonheur qui apporte le salut, qui dit à Sion : Ton dieu est roi ! (LII, 7.) C’est le verset que Paul applique à ceux qui prêchent l’Évangile (Rom., X, 15) et qui revient dans je ne sais combien de sermons.

Allons, vous tous qui avez soif, venez, voici l’eau. Quand vous n’auriez pas d’argent, venez, prenez, nourrissez-vous, venez, prenez, sans argent et sans payer, du vin et du lait. Pourquoi donnez-vous de l’argent pour ce qui n’est pas du pain ? votre peine pour ce qui ne rassasie pas ? Approchez, écoutez ma voix et mangez ce qui est bon ; nourrissez-vous d’une graisse délectable. Prêtez l’oreille et venez à moi ; écoutez, et vous trouverez la vie[60] (LV, 1). C’est ce touchant appel qui a inspiré celui de l’Évangile : Venez à moi, vous tous qui êtes surchargés et accablés, et je vous soulagerai (Matth., XI, 28).

Cherchez Jéhova, pendant que vous pouvez le trouver ; invoquez-le, pendant qu’il est proche (LV, 6). Et dans Matthieu : Cherchez et vous trouverez (VII, 7).

Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant mes voies sont au-dessus de vos voies et mes pensées de vos pensées (LV, 9). Paul dit à son tour : Ô profondeur de la sagesse de Dieu ! Combien ses conseils sont incompréhensibles et combien ses voies inexplicables ! (Rom., XI, 33.) Et cela est devenu un des lieux communs de la prédication chrétienne.

En vérité, ne faut-il pas bien de la complaisance pour admettre que de pareilles idées ont été exprimées dans de pareils termes, soit au temps de Sennachérib, soit à l’époque de Cyrus ?

 

— V —

On a vu que tout ce qu’on lit sous le nom d’Isaïe, depuis le chapitre XL jusqu’au chapitre LXVI inclusivement, est une addition au texte du Premier Isaïe, addition qui forme une composition à part, la mieux suivie certainement qu’il y ait dans aucun livre prophétique. Cela fait présumer qu’il peut se trouver ailleurs d’autres additions moins considérables, et je crois qu’il s’en trouve en effet : les unes suggérées par des événements postérieurs à la date de l’œuvre principale où on les a placées, les autres qui peuvent être d’une date quelconque, mais qui, étant éparses et ne s’étant pas produites sous un nom qui les recommandât à l’attention, n’ont pu se conserver que quand on les a jetées dans un recueil déjà existant. Ce sont des additions de ces deux espèces qui forment les derniers chapitres rassemblés sous le nom d’Isaïe. Le chapitre LX n’est guère qu’une répétition des chapitres LII et LIV. Aux chapitres LXV et LXVI, le prophète s’indigne contre ceux qui mangent de la viande de porc ; ce trait, dont on ne trouverait l’équivalent dans aucun autre prophète, me parait d’un âge inférieur religieusement à celui où on se sentait placé jusque-là.

En revanche, il se trouve encore dans ces chapitres tel trait qui rappelle l’accent du Second Isaïe : C’est toi qui es notre père ; Abraham ne nous connaît pari et Israël ne sait qui nous sommes : notre père, c’est toi, Jéhova (LXIII, 16). C’est déjà le Pater poster.

Un verset d’un tout autre caractère se trouve tout à la fin du recueil (LXVI, 24) : Ils sortiront, dit Jéhova, et ils verront les corps morts des hommes qui se sont révoltés contre moi ; car leur ver ne meurt pas, et le leu qui les consume ne s’éteint pas. Il y a là une haine féroce, qui ne peut s’excuser que parce que les Juifs souffraient beaucoup sans doute à l’époque où ils parlaient ainsi. Il est triste que l’Évangile ait cru devoir recueillir encore ces paroles et les mettre dans la bouche de Jésus lui-même (Marc, IX, 43).

Je parcours maintenant, en cherchant des additions, les autres prophètes. On est tenté d’en reconnaître une dans le Premier Isaïe, aux quatre derniers versets du chapitre XXIII au sujet de Tyr. Il n’est pas impossible, je l’ai dit, de les rapporter au temps du premier Hyrcan ; mais on comprendra encore mieux, si ces quatre versets ont été ajoutés au temps d’Hérode, la révolution qu’ils annoncent, et l’intervalle qu’ils font tout à coup franchir au lecteur. Et ce qui appuie cette conjecture, c’est que les Psaumes, dont la date est aussi, selon toute apparence, celle d’Hérode, reviennent plusieurs fois sur cette conversion de Tyr et des villes qui en dépendent. (Voir aussi Zacharie, IX, 2-7.)

Dans Jérémie, je ne vois pas que tel passage attire particulièrement l’attention ; mais on ne peut s’empêcher de remarquer que le nom de Juif ou Judéen, qui ne se rencontre jamais dans les prophètes du IIe siècle, se présente au contraire souvent dans celui-là, mais seulement dans les derniers chapitres, et pas une seule fois auparavant. Or c’est surtout dans cette dernière partie du livre que Jérémie est donné comme mêlé de sa personne aux événements qui aboutissent à la ruine de Jérusalem. Il y a là de quoi donner à réfléchir sur la valeur de ces récits. Voir plus haut mes réflexions sur Zacharie, VIII, 23.

Mais l’étude des chapitres XXXVIII-XLVIII d’Ézéchiel est particulièrement intéressante à ce point de vue. Les deux premiers contiennent la description fameuse d’une aventure extraordinaire. Gog, prince de Magog, deux noms d’ailleurs inconnus[61], parti du fond des régions du nord et traînant une multitude de peuple à sa suite, vient porter la guerre sur la terre d’Israël, où il est vaincu et tué. Les commentateurs n’ont pu trouver une explication plausible de ces chapitres. La difficulté disparaît si on suppose qu’ils ont été ajoutés au texte d’Ézéchiel à l’époque de l’invasion des Parthes en Judée, où ils n’avaient pas encore paru, et où Antigone les appela vers l’an 40 avant notre ère. Gog est le Pacorus des historiens grecs et de Josèphe. La bataille où il fut vaincu et tué (par les Romains) n’eut pas lieu précisément en Judée, mais à côté, dans ce qu’on appelait la Cyrrhestique (Plut., Antoine, 34). De plus, en Judée même, les Parthes avaient livré à Hérode plusieurs combats où ils furent défaits et où ils laissèrent des morts (Antiq., 14, 13, 8). Ce sont ces événements que le prophète traduit avec une imagination dont les hyperboles répondent à la fois aux habitudes du genre et à l’impression qu’avait dû faire sur les Juifs une invasion si inattendue et que les Juifs étaient incapables de repousser par eux seuls.

Plus tard, quand Pacorus fut oublié, car cette espèce d’inondation n’eut qu’un temps bien court, ces deux chapitres ne durent paraître qu’une vision sans réalité présente, que l’avenir seul accomplirait, un avenir qui se confondait avec l’attente de la fin du monde. C’est ainsi que dans l’Apocalypse, après le règne de mille ans, on voit Gog et Magog[62], qui assiègent la ville des saints avec des armées innombrables, mais qui sont dévorées par le feu du ciel (XX, 7).

Les neuf derniers chapitres du livre qui porte le nom d’Ézéchiel sont remplis par le plan purement idéal d’une restauration du Temple, d’autant plus grandiose qu’elle ne coûte rien à l’écrivain. C’en est assez pour conjecturer tout d’abord que ce morceau a été écrit à l’époque où Hérode a pensé à rebâtir le Temple, et avant que cette reconstruction ait été exécutée. Et ce qui confirme cette conjecture, c’est la place que tient dans ces chapitres le Chef, nasi, qui n’est pas grand prêtre et n’offre de sacrifices que par la main dos prêtres (XLVI, 2), mais qui fournit les victimes et qui a droit ainsi que ses fils à des honneurs et à un domaine qui le mettent tout à fait à part (XLV, 7-17 et XLVI, 16). Ces pages donc n’ont pu être écrites au IIe siècle sous les Asmonées, mais seulement sous Hérode.

Il est à remarquer que d’après Josèphe (Antiq., 10, 5, 1), Ézéchiel avait laissé deux livres de prophéties. Je crois comme Huet que ce IIe livre se composait de ce que je regarde comme une addition. Seulement Huet ne comprenait dans cette addition que les neuf derniers chapitres, tandis que j’y comprends les onze derniers[63].

J’ai déjà dit un mot de la Prière qui forme le chapitre III d’Habacuc : c’est encore une addition du temps d’Hérode. On le reconnaîtrait rien qu’à ces mots : ton Oint (verset 13), pour désigner le prince des Juifs, expression qui ne se rencontre pas avant cette époque.

 

— VI —

Le livre de Daniel n’était pas compté par les Juifs parmi les livres des prophètes. Il ne faut pas se lasser de le redire, puisque l’Église catholique le leur a assimilé[64]. Il ne ressemble d’ailleurs à aucun autre, en ce sens que les prophéties qui y sont contenues sont d’un tout autre caractère. Elles y ont, particulièrement au chapitre XI, la précision d’un procès-verbal, auquel il ne manque que les noms propres, et qui suit les rois macédoniens qui ont dominé sur la Judée, depuis Alexandre jusqu’à Antiochus l’Épiphane. Aussi la critique n’a-t-elle eu aucune difficulté à reconnaître que cet écrit ne pouvait être du temps de Cyrus, et Porphyre avait déjà constaté que nécessairement l’écrivain avait vu Antiochos et ses violentes contre les Juifs. Mais c’était encore le faire trop vieux, et on va voir qu’il ne peut être antérieur au règne d’Hérode, ni même à sa mort.

Nabuchodonosor voit en songe une statue, dont la tête est d’or, la poitrine d’argent, le ventre de cuivre et les jambes de fer ; seulement, aux pieds, le fer est mêlé d’argile. Tout à coup une pierre vient la frapper, qui n’est pas lancée de main d’homme ; et rencontrant les pieds d’argile, elle la fait tomber ; tout est brisé. Puis la pierre grossit et devient une grande montagne, qui remplit toute la terre. Il est clair que les quatre métaux représentent les quatre empires qui se sont succédé à partir des Babyloniens, en comptant comme deux empires distincts celui des Mèdes et celui des Perses ; le quatrième est celui des Macédoniens. Il est clair aussi que la pierre est l’empire romain, qui est l’empire du monde.

Au chapitre VII paraissent quatre bêtes, qui représentent aussi quatre empires. Ici la quatrième est l’empire romain, la seconde représente à la fois les Mèdes et les Perses. Mais il n’y a pas moyen de ne pas reconnaître Rome dans la quatrième bête, ainsi décrite : Voici un quatrième animal, terrible, formidable et extrêmement fort ; il aurait de grosses dents de fer ; il mangeait, brisait et foulait le reste sous ses pieds ; il était différent de tous les autres d’avant lui (VII, 7). Et plus loin : Il dévorera toute la terre (VII, 23).

La quatrième bête portait dix cornes. Ces cornes sont les chefs suprêmes des Juifs, les Asmonées, les seuls princes qui comptent aux yeux des Juifs à cette époque, depuis que les royaumes de Syrie et d’Égypte n’existent plus. Ils sont exactement au nombre de dix, si on y comprend Judas le Maccabée, que Josèphe compte comme grand prêtre, quoiqu’il ne paraisse pas l’avoir été (Antiq., 12, 10, 6). L’écrivain a le droit de les rattacher à l’empire romain, puisque le Premier livre des Maccabées et Josèphe nous les représentent comme s’appuyant sur Rome, dès le temps même de Judas (I Macc., VIII, 1, etc.). On comprend dès lors aisément que la petite corne qui S’élève du milieu des grandes est-le parvenu Hérode. Il arrache trois cornes, c’est-à-dire les trois derniers Asmonées. Et c’est alors que la petite corne prend une figure humaine et une bouche insolente.

Son histoire se répète au chapitre VIII, avec des variantes[65] ; il y est dit qu’elle s’étend, c’est-à-dire la puissance d’Hérode, vers le sud, vers l’Orient et vers le Beau Pays, expression biblique qui signifie la Terre sainte[66]. La suite annonce que ce roi s’attaquera à Jéhova lui-même, qu’il suspendra le sacrifice quotidien, qu’il l’empêchera en assiégeant le Temple avec une armée. Ce roi au dur visage sera fort, mais cette force ne sera pas la sienne, et enfin il sera brisé, mais non par la main d’un homme (VIII, 23-25).

Au chapitre IX est le fameux compte des soixante-dix semaines, très obscur quant à son point de départ, mais où on se retrouve à la fin. Un Oint est retranché ; je pense que c’est Hyrcan, dépouillé de sa prêtrise ; un peuple étranger ravage la ville et le sanctuaire. Le sacrifice quotidien est suspendu, et sur l’aile des abominations le dévastateur (IX, 21). L’aile, c’est le faîte du Temple[67]. Le dévastateur, c’est l’aigle, symbole de Rome, la grande dévastatrice. Et il s’agit de l’aigle d’or qu’Hérode avait fait placer sur la principale porte du Temple, ce qui était une abomination aux yeux des fidèles, de sorte qu’Hérode étant mourant et comme déjà on le disait mort, une jeunesse ardente, soulevée par des docteurs fanatiques, abattit l’aigle et le mit en morceaux. Hérode fit brûler vifs les principaux auteurs de cette insulte (Antiq., 17, 6).

Tout concourt donc jusqu’ici à rapporter le livre de Daniel au temps d’Hérode. Mais au chapitre XI se présente une difficulté. Comment un écrivain de cette époque a-t-il eu l’idée de remplir tout ce chapitre de l’histoire des rois de Syrie, continuée jusqu’à Antiochus l’Épiphane auquel il s’arrête ? C’est cette circonstance qui a fait admettre généralement par les critiques, depuis Porphyre, que le livre est écrit du temps d’Antiochus. Et on ne comprend pas d’abord quel intérêt ce chapitre pouvait avoir pour des lecteurs du temps d’Hérode. Je crois que l’explication de ce problème doit être cherchée dans cette supposition, qu’en paraissant parler d’Antiochus, l’auteur parle, en effet, d’Hérode lui-même. Antiochus avait été, au IIe siècle, le type de l’ennemi de Dieu. Hérode est un nouvel Antiochus. Comme le premier, il fait la guerre à Jéhova et à ses fidèles ; comme lui il livre Jérusalem en proie aux armes des Nations ; il suspend le sacrifice quotidien ; il profane le Temple en y étalant une image. Mais qu’on remarque les premières paroles par lesquelles l’écrivain l’annonce (XI, 21) : Alors s’élève un homme méprisé, pour qui la dignité royale n’était pas faite ; mais il vient sournoisement et s’empare du royaume par des intrigues. Un pareil portrait n’est pas celui du fils d’Antiochus le Grand, et on ne peut y reconnaître que l’usurpateur iduméen. Dans les versets suivants, on trouve des traits pris à l’histoire d’Antiochus, puisque c’est là la fiction adoptée ; mais on en trouve aussi qui n’ont aucun rapport avec cette histoire, comme M. Édouard Reuss l’a fort bien vu, et il semble que c’est encore au temps d’Hérode qu’il faut les placer. Le charme des femmes (XI, 37) peut faire allusion à la destinée tragique de la fameuse Mariamne. Le roi du Sud et le roi du Nord (XI, 40) sont peut-être le roi d’Arabie et celui des Parthes ; l’établissement entre la mer et la sainte montagne (XI, 45) serait Césarée. Les nouvelles inquiétantes de l’Orient et du Nord paraissent être celles qui remplissent le chapitre IX du livre XVI de Josèphe. Enfin le morceau se termine par l’annonce de la mort d’Hérode, L’auteur, qui écrivait probablement sous le fils d’Hérode Archélaüs, pouvait ainsi sans se compromettre satisfaire ses ressentiments.

Après la mort du roi, et après quelque temps de troubles et d’anarchie, le triage se fait entre ceux qui avaient été fidèles à Jéhova et ceux qui ne l’avaient pas été. Beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveillent, les uns pour une vie éternelle, les autres pour l’opprobre et une éternelle ignominie (XII, 2). Celte résurrection n’est, je crois, qu’une figure de style, pour dire que les mérites et les démérites, jusque-là enfouis dans l’ombre, reparaissent au grand jour. Ainsi se termine le livre de Daniel.

Mais je n’ai pas encore parlé d’un passage très remarquable. Après que les quatre bêtes du chapitre VII ont été condamnées et détruites, on voit paraître sur les nuées la figure d’un fils d’homme, c’est-à-dire d’un homme (en style juif) (VII, 13), qui reçoit de l’Être aux longs jours (VII, 9), c’est-à-dire du dieu suprême[68], un empire qui doit survivre à tous les autres et durer éternellement. C’est la première et la seule fois que paraît, dans l’Ancien Testament, l’idée du Royaume des Saints (VII, 22) ; je ne l’appellerai pas l’idée messianique, car il ne faut pas voir dans ce passage ce qu’on a appelé plus tard le Messie, et qui, dans l’Ancien Testament, n’est absolument nulle part. La forme humaine du verset 13 n’est qu’un symbole. Tandis que les empires des Nations sont figurés par quatre bêtes, l’empire des Saints l’est par un homme ; c’est l’expression de sa supériorité et de sa dignité. Il n’en est pas moins vrai d’ailleurs que dans la suite, quand se forma l’idée d’un Messie, on crut le reconnaître dans ce passage de Daniel ; de là est venue, pour le désigner, cette expression de Fils de l’homme, adoptée peut-être par tous ceux qui l’attendaient et qui l’annonçaient, mais qui l’a été certainement par Jésus, de la bouche de qui elle a passé dans les Évangiles. Il n’y a rien dans Daniel qui marque mieux la modernité du livre, et qui le fasse reconnaître comme plus proche du christianisme.

 

J’ai achevé ma tâche, et je crois que ma démonstration est faite, soit pour le premier âge prophétique, qui est la fin du IIe siècle, soit pour le second âge, celui d’Hérode, et cette fois peut-être encore plus complètement et avec plus de précision. Ces deux âges littéraires sont en même temps, comme il est naturel, deux grandes époques de l’histoire des Juifs : la première, qui est de beaucoup la plus belle, pleine de vigueur et de passion, où ce peuple, qui semble tout près d’être écrasé par une puissance redoutable, lutte et s’affranchit, à l’aide sans doute de l’affaiblissement inattendu de ses maîtres, mais d’abord par son énergie et par sa foi en son dieu, c’est-à-dire sa foi en lui-même. La seconde, très inférieure en réalité, et sur laquelle pèse la domination romaine, a cependant encore l’apparence au moins de la grandeur, grâce à un règne prospère et même brillant, mais surtout parce que la servitude de la Judée était couverte en quelque sorte par la fortune inespérée du judaïsme, qui s’emparait déjà à cette époque du monde grec.

Maintenant réussirai-je à faire adopter mon opinion à mes lecteurs ? Je n’ose y compter, car, sans parler de la puissance d’une idée depuis longtemps accréditée, la tradition a des sentiments religieux qui la protègent. Tel ministre protestant, même des plus libres, qui ne croira pas, par exemple, que les prophètes aient réellement prophétisé, aura peine cependant à diminuer, en les rajeunissant, la vénération qui entoure leurs noms et leurs œuvres. Les Israélites, ayant peu de dogmes, ont par cela même une grande liberté ; mais ils ont aussi l’orgueil, d’ailleurs légitime, de leur religion et de leur Bible, et ils tiennent aux dates antiques de leurs livres comme à des titres de noblesse ; ils reprocheront à ceux qui penseraient comme moi de ne pas les respecter.

Je ne crois pas cependant que cette manière nouvelle de considérer les livres prophétiques les diminue. Quand on les reportait à une haute antiquité, l’idée qu’on pouvait s’en faire était bien confuse. Si on les croyait écrits avant les catastrophes qui mirent fin aux deux royaumes, et qu’on y supposait annoncées, on était tout à fait en dehors du rationalisme et en plein surnaturel. Si on les plaçait après la captivité de Babylone, le feu et la passion qu’on y sentait, l’orgueil et l’enthousiasme qui y éclatent, ne répondaient en aucune manière à la reconstitution lente, laborieuse et faible d’Israël. Au contraire, quand on les met au IIe siècle avant notre ère, tout est clair et tout est vivant. Les événements qui se succèdent dans le cours si entraînant de vingt-cinq années, pleines des situations les plus émouvantes, donnent à tous les détails de la prophétie un sens et une couleur. Telle page même, toujours admirable dans toute hypothèse, comme le champ des ossements dans Ézéchiel, est encore plus admirée et mieux sentie. On comprend que sous le coup de ces péripéties et dans l’enivrement de la victoire et de la liberté, la poésie soit éclose. On s’explique qu’il se soit élevé des voix dans lesquelles on entendait la voix collective de tout un peuple, et on ne s’étonne pas que ces écrivains qui parlaient pour tout le monde et sans préoccupations proprement littéraires, aient imaginé de donner la parole aux prophètes des temps antiques, qui, ceux-là, n’avaient rien écrit, mais qui avaient agi avec éclat et dont l’action remplissait l’histoire mythologique des vieux rois.

Un Israélite français éminent, M. James Darmesteter, le répétait dernièrement : Tout mouvement national produit un dégagement de poésie[69]. Je le crois et je crois aussi que cela ne s’est jamais mieux vérifié que par l’épanouissement de la prophétie à la fin du IIe siècle.

Mais si on veut reconnaître le tort que l’attachement à la chronologie traditionnelle peut faire aux livres des prophètes, on n’a qu’à ouvrir la savante traduction de M. Édouard Reuss, où l’auteur n’a pas voulu laisser passer le moindre détail sans essayer de s’en rendre compte. Par cela seul qu’on détachait ces compositions de leur date réelle, les interprétations qu’on en donnait devenaient arbitraires, et par cela seul qu’elles étaient arbitraires, elles ne pouvaient guère être toujours d’accord entre elles. De là des difficultés de tout genre, qui ont amené souvent la critique à isoler les morceaux les uns des autres, de manière à produire une véritable dislocation des prophètes. C’est ainsi que le Premier Isaïe, à lui seul, a fourni jusqu’à seize fragments prétendus distincts, et dispersés même en deux volumes, disjuncti membra prophetæ ; tandis que tout se concilie quand on replace les prophéties au IIe siècle, ou s’il y a quelque part une addition ou une interpolation, on a vu que cela se réduisait à bien peu de chose.

Pour dire toute la vérité, je crois que le plus grand obstacle que peut rencontrer aujourd’hui la thèse que je soutiens est l’indifférence du public sur ces matières. Au temps de Voltaire, la France était passionnée pour la critique biblique, et elle devait l’être, car la critique lui apportait la liberté de la pensée. Aujourd’hui cette liberté est pleinement acquise ; les grandes questions, en fait d’exégèse, sont épuisées, et celles qui restent paraissent à beaucoup plus difficiles qu’intéressantes. Il y a dans les prophètes des pages éclatantes, que tout le monde a lues. Mais bien des parties dans leurs livres sont arides et même obscures, surtout quand on rie les met pas à leur place. Rechercher la date exacte de ces écrits est un travail ingrat, dont on ne se soucie pas de se donner la peine. Cependant il y a encore des esprits curieux, qui voudraient, non pas tout savoir (ce qu’on peut espérer de savoir de ces temps-là est si peu de chose !) mais savoir le plus possible, et surtout n’être pas dupes ; ne pas attribuer, par simple accoutumance, au temps de Nabuchodonosor, ou même de Sennachérib, ce qui a été pensé et écrit sous les Antiochus ou les Ptolémées. Ceux-là ne sont pas nombreux, mais ils sont prêts à tout lire, et c’est pour eux que j’ai écrit.

 

 

 



[1] Librairie Laisney.

[2] La phrase a disparu dans la dernière édition de 1878.

[3] De cultu feminarum, I, 3.

[4] Introduction au Pentateuque, p. 264.

[5] Un hébraïsant, M. Maurice Vernes, de l’École des hautes études (section des sciences religieuses), était le seul qui, sans adopter ces idées nouvelles, les eût combattues dans des articles étudiés, et par des arguments auxquels il y aura à répondre (Revue critique de 1879). Et, tout récemment, dans une leçon d’ouverture de son cours, M. Vernes s’est séparé absolument de la tradition généralement admise sur l’âge des Prophètes. Il. les place longtemps après la captivité de Babylone, entre l’an 400 et l’an 200 avant notre ère : il refuse de descendre plus bas. Je n’ai donc pas le droit de le compter comme adhérant aux idées que je viens défendre ; mais il m’est permis de me féliciter qu’il s’en soit tant rapproché.

[6] Je parle des Scholia in compendium redacta, Leipzig, 1835, les seuls que j’aie eus sous les yeux.

[7] Je ne nomme que Juda, mais on sait que Benjamin et Juda ne font qu’un.

[8] Les Nations, en latin, c’était gentes, les partisans des Nations gentiles, d’où, en français, les Gentils.

[9] Il y a deux livres des Maccabées, mais qui ne se font pas suite et sont indépendants l’un de l’autre. Le Premier livre seul a un caractère vraiment historique.

[10] Josèphe, Antiquités, 12, 6, 1 et 14, 16, 4, et Guerre des Juifs, 2, 18, 11.

[11] Ce sont les versets qui ont fourni à Fléchier le texte de son oraison funèbre de Turenne.

[12] Quand il eut fait la guerre en Hyrcanie contre les Parthes comme allié du roi de Syrie, Antiochus de Sidé ou Sidétès.

[13] Je mets ces noms en italiques, ne croyant pas que ce soient les noms véritables.

[14] Mithridates, rex Parthorum sextus ab Arsace, victo Demetrii præfecto, Babylonam urbem finesque ejus universos victor invasit, etc. (Orose, V, 4, 16.)

[15] Jérémie, XLIII, 11 ; Ézéchiel, XXIX, 19.

[16] Maspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient, ch. XII, p. 504.

[17] En grec, Héliopolis. Pour la leçon, Ville du Soleil, voir Gesenius, Lexicon manuale, 1847, p. 338.

[18] Sur cette pierre, nous ne savons rien. Est-ce la frontière du côté de la Judée ?

[19] Celle de Sion, où s’élève le Temple.

[20] Depuis l’Euphrate jusqu’au ruisseau qui fait la séparation de l’Égypte et de la Terre sainte.

[21] D’après Ézéchiel, XLIII, 15.

[22] Il s’agit probablement de la mort d’Antiochus Sidétès. Voir Saulcy, Sept siècles de l’histoire judaïque, 1874, p. 138-139. — Josèphe, Antiquités, 13, 4, 4, etc.

[23] Les versets 13, 17, 22, de Jérémie rappellent tout à fait Isaïe, XXII, 16.

[24] J’ai déjà eu l’occasion d’avertir que ce qui se lit aux passages XXXIX, 6 et LII, 11 ne fait plus partie de la prophétie ; ce sont de simples récits empruntés au livre des Rois.

[25] Ce verset se répète tous les jours à la messe, à la fin de la Préface.

[26] Voir, au sujet du Deutéronome, le Christianisme et ses origines (t. III, ch. V).

[27] Les holocaustes, ainsi que l’indique le mot grec, différaient des simples sacrifices, en ce que dans l’holocauste la victime était consumée tout entière (Lévit., I, 9, etc.).

[28] Tu rachèteras par un agneau le premier-né de l’âne (animal trop précieux pour le perdre) et tu rachèteras le premier-né de l’homme parmi tes fils. Et, dans un autre endroit (XXII, 29), on a oublié cette correction.

[29] Voir Iahvé et Moloch, par Baudissin (en latin). Leipzig, 1874.

[30] Ή καινή διαθήκη, novum testamentum ; l’expression latine francisée est devenue le Nouveau Testament, ce qui n’a pas de sens dans notre langue ; il fallait dire le nouveau contrat.

[31] A. de Rochas d’Aiglun, l’Artillerie chez les anciens. Tours, extrait du Bulletin monumental, numéros 2 et 3, 1882, 28 pages in-8°, plusieurs figures.

[32] Dans ce verset obscur, je traduis avec un certain nombre d’hébraïsants : Assur leur a appris [aux Chaldéens] la navigation, à l’aide de laquelle ils assiègent Tyr.

[33] Il est bien à remarquer que ce dernier siège, si mémorable, ne nous est pourtant connu que sur le seul témoignage de Diodore (XIX, 58), et que l’histoire de Diodore nous manque pour le temps d’Antiochus.

[34] Jérémie, VII, 18, etc.

[35] Bible de l’humanité, p. 378.

[36] Nulle part ailleurs il n’est parlé de prophétesses dans les livres des prophètes. Mais les livres historiques mentionnent trois prophétesses aux temps antiques : Marie, sœur d’Aaron (Exode, XV, 20), Déborah (Juges, IV, 4), et Holda sous Josias (II Rois, XXII, 14).

[37] Ce mot, dans la Bible, est appliqué à Moïse (Deutér., XXXIII, 5).

[38] Cela s’applique aussi au livre de Job.

[39] C’étaient les victimes de choix (Lévit., IX, 3).

[40] Il est certain aujourd’hui que la première destruction de Ninive est un roman historique (Maspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient, p. 363).

[41] Josèphe, Antiquités, 18, 5, 4.

[42] C’est-à-dire mon sceau, l’instrument et la manifestation de ma puissance.

[43] Josèphe, Antiquités, 16, 2, 4 et 3, 3.

[44] Dans Jérémie, XXIII, 5 : C’est une pousse qui sort de David. Il s’agit d’un chef libérateur d’Israël, et, par cette expression, il faut entendre un chef israélite, non un étranger.

[45] Expression encore empruntée (Michée, IV, 4).

[46] Excepté dans les vingt derniers chapitres de Jérémie. J’aurai à m’expliquer plus tard sur cette exception.

[47] Gesenius, p. 230.

[48] Le mot de poulain est le seul que je trouve à employer.

[49] Prov., XIII, 24 : Celui qui épargne les verges à son fils est son ennemi ; celui qui l’aime s’applique à le corriger. Voir aussi, IX, 30, sur la vertu qu’ont des coups qui pénètrent jusqu’aux entrailles. Et XIX, 18 : Châtie ton fils, mais ne t’emporte pas jusqu’à le tuer.

[50] Sur cette fête, voir Néhémie, VIII, 14.

[51] Et les faibles mortels, vains jouets du trépas,

Sont tous devant ses yeux comme s’ils n’étaient pas.

(RACINE, Esther.)

[52] Il ne s’agit pas ici, bien entendu, d’examiner si cette espèce d’argumentation était bien solide, philosophiquement parlant. Il suffisait, pour qu’on pût s’en servir, que Jéhova n’eût pas d’image.

[53] L’alpha et l’oméga, dans l’Apocalypse, XXII, 13.

[54] Voir II Chroniques, XXXVI, 22, et Esdras, I, 1.

[55] Il revient sans cesse sur les richesses et sur les dépenses d’Hérode, qui firent pendant tout son règne l’étonnement, non seulement des Juifs, mais même des Romains.

[56] Josèphe, Antiquités, 14, 9, 4.

[57] Ailleurs on retrouve le nom d’Assur, LII, 4.

[58] Quelle Jérusalem nouvelle ?... etc. (Athalie, acte III, scène VII.)

[59] Matth., III, 3 ; mais l’évangéliste a déplacé les mots : dans le désert.

[60] Par quelle erreur, âmes vaines,

Du plus pur sang de vos veines

Achetez-vous si souvent,

Non un pain qui vous repaisse,

Mais une ombre qui vous laisse

Plus affamés que devant !

Le pain que je vous propose...

C’est ce pain si délectable

Que ne sert point à sa table

Le monde que vous suivez.

Je l’offre à qui veut me suivre

Approchez. Voulez-vous vivre ?

Prenez, mangez et vivez.

(RACINE, Cantiques, 4.)

[61] Chacun des deux se trouve une fois dans la Bible (Genèse, X, 2 et I Chron., V, 4), mais sans aucun rapport avec ce qu’ils signifient dans Ézéchiel.

[62] Et non plus Gog, prince de Magog.

[63] Si on croit que le verset XIX, 13 d’Ézéchiel se rapporte à la ruine des Asmonées, il faudra encore regarder ce verset, et peut-être tout le chapitre (qui ne tient en rien à ce qui précède ni à ce qui suit), comme une addition.

[64] Elle a pu s’y croire autorisée par Matth., XXIV, 15, et Josèphe parle de même (Antiq., 10, 11, 7).

[65] On sait que ces deux chapitres ne se font pas suite, et ne sont pas mêmes écrits dans la même langue. Les chapitres II-VII sont en chaldaïque et les chapitres VIII-XII en hébreu (ainsi que le premier).

[66] Gesenius, p. 780.

[67] Matthieu l’appelle ainsi en grec, IV, 5.

[68] Il est à remarquer que le nom de Jéhova ne se trouve pas une seule fois dans la partie chaldaïque de Daniel. Il semble que l’auteur fasse déjà ce que firent plus tard les chrétiens, qu’il ôte à son dieu son nom local et sa marque juive. Jéhova reparaît au chapitre IX.

[69] Rapport à la Société asiatique, 1888, p. 100.