HISTOIRE DES JUIFS

INTRODUCTION.

 

 

J’entreprends de raconter le passé d’un peuple qui date des temps les plus reculés et qui s’obstine à vivre encore ; qui, entré pour la première fois, il y a plus de trois mille ans, sur la scène de l’histoire, n’a encore nulle envie d’en sortir. Aussi ce peuple est-il tout à la fois vieux et jeune : l’âge a marqué ses traits d’une empreinte ineffaçable, et cependant ces mêmes traits ont une fraîcheur si juvénile qu’on dirait qu’il vient de naître. S’il y avait quelque part une pareille race qui se fût conservée, dans une longue suite de générations, jusqu’à l’heure présente: qui, sans s’inquiéter des autres races et sans être inquiétée par elles, sans services rendus, sans influence aucune sur le monde, se fût dégagée de la barbarie originelle, — si une telle race existait dans quelque coin du globe, elle serait assurément recherchée, étudiée, comme un rare et curieux phénomène. Et quoi de plus remarquable, en effet, qu’une relique des plus vieux âges, qui aurait assisté à la naissance et à la chute des plus anciens empires, et qui leur survivrait encore aujourd’hui

Or, le peuple dont je vais raconter l’histoire — le peuple hébreu, israélite ou juif — n’a pas vécu dans un isolement paisible et contemplatif, mais il a été incessamment mêlé au tourbillon orageux de la scène du monde, il a lutté et souffert : il a été, dans le cours de son existence plus de trente fois séculaire, maintes fois secoué et frappé, il porte maintes glorieuses blessures et personne ne lui conteste la couronne du martyre..., et ce peuple vit encore. De plus, il a rendu d’importants services, que seuls osent nier quelques détracteurs malveillants. Et quand il n’aurait d’autre mérite que d’avoir arraché l’humanité aux erreurs d’une impure idolâtrie et à ses conséquences, la corruption morale et sociale, il serait digne, pour cela seul, d’une attention particulière. Mais ce peuple a fait bien plus encore pour le genre humain.

Quelle est donc l’origine de cette civilisation dont se vantent les nations éclairées de nos jours ? Elles ne l’ont pas créée elles-mêmes, elles ne sont que les heureuses héritières d’un passé dont elles ont fait valoir et augmenté l’héritage. Deux races créatrices ont fondé cette noble civilisation qui a affranchi les hommes de leur barbarie première : la race hellénique et la race israélite, il n’y en a pas d’autre. La race latine n’a produit et donné au monde qu’une police bien organisée et une bonne tactique. Seuls, les Grecs et les Hébreux ont fondé la véritable civilisation.

Ôtez aux races romaines, germaniques et slaves de nos jours, deçà et delà l’Océan, ce qu’elles ont reçu des races hellénique et israélite, il leur restera peu, bien peu de chose. Hypothèse impossible d’ailleurs : ce que les races contemporaines ont emprunté est devenu inséparable de leur essence, on ne saurait plus l’en éliminer. Ces éléments ont si bien pénétré dans leur sang et leur moelle, qu’ils font désormais partie intégrante de l’organisme, de sorte que celui-ci, à son tour, en est devenu le véhicule. C’est comme le courant électrique qui a fait jaillir les forces latentes dormant dans leur sein. Tous deux, l’hellénisme et le judaïsme, ont créé une atmosphère idéale, sans laquelle un peuple civilisé est impossible.

La part qu’a eue l’élément grec dans la régénération des peuples modernes, chez lesquels il a développé le goût des arts, le sentiment et la culture du beau dans toutes ses manifestations, et dont il féconde encore et rajeunit sans cesse l’imagination par ses chefs-d’œuvre artistiques et littéraires, — cette part est pleinement reconnue de tous, sans conteste, sans envie. Les classiques grecs sont morts, et la postérité rend justice aux morts. La malveillance et la haine désarment en présence de la tombe. Différent est le sort de l’autre race créatrice, de la race hébraïque. Précisément parce qu’elle vit encore, on ne reconnaît pas unanimement ses services, ou bien on les discute, on s’ingénie à les dénaturer, afin de la reléguer dans l’ombre, sinon de l’écarter tout à fait. Si les penseurs équitables lui accordent d’avoir introduit dans le monde l’idée monothéiste et une morale pure, bien peu apprécient la haute portée de ces concessions. On ne s’explique pas comment l’un des deux peuples créateurs, avec sa riche et merveilleuse organisation, a pu mourir, tandis que l’autre, si souvent à deux doigts de la mort, est toujours resté sauf, a parfois même acquis une vitalité nouvelle.

Quelque attrayante que fut la mythologie des Grecs, quelque enchanteresse leur imagination, quelque vivifiante leur philosophie, elles leur tirent défaut aux jours du malheur, alors que les phalanges macédoniennes et les légions romaines leur montrèrent la vie, non plus riante, mais sombre et grave. Ils maudirent alors leur brillant Olympe, et leur sagesse se tourna en folie. C’est seulement dans le malheur que les peuples, comme les individus, montrent ce qu’ils valent. Or, les Grecs ne possédaient pas la constance nécessaire pour survivre à l’infortune et rester fidèles à eux-mêmes. Pourquoi les Grecs ont-ils succombé eux qui, à côte du métier des armes, vivaient ainsi pour l’idée ? C’est qu’ils n’avaient pas assigné à leur vie un but, un but déterminé et réfléchi.

Ce but, cette tâche vitale, le peuple hébreu l’avait, lui ! C’est par là qu’il est resté uni et que, dans les plus effroyables traverses, il s’est montré fort et vivace. Un peuple qui connaît sa mission est fort, parce que sa vie ne se passe point à rêver et à tâtonner. Le peuple israélite avait pour tâche de travailler sur lui-même, de dominer et de discipliner l’égoïsme et les appétences bestiales, d’acquérir la vertu du sacrifice ou, pour parler comme les prophètes, de circoncire son cœur ; en un mot, d’être saint. La sainteté lui imposait d’austères devoirs, mais elle lui donnait en échange la santé du corps et celle de l’âme. L’histoire universelle l’a démontré. Tous les peuples qui se sont souillés par la débauche ou endurcis par la violence sont marqués pour la mort. Qu’on appelle, si l’on veut, cet objectif du peuple israélite la morale pure ; le mot sera sans doute au-dessous de l’idée, mais il ne s’agit que de s’entendre. Ce qu’il importe davantage de faire ressortir, c’est que le peuple israélite a compris qu’il avait pour tâche de prendre au sérieux cette morale pure. Placé au milieu d’un monde vicieux et foncièrement impur, il devait en représenter le contre-pied et planter l’étendard de la pureté morale.

La morale des peuples anciens était étroitement liée avec leur doctrine sur la Divinité ; les deux choses s’impliquaient mutuellement. La fausse morale procédait-elle de la fausse théologie, ou lui avait-elle donné naissance ? Quoi qu’il en soit de leur relation comme cause et effet, les conséquences n’en pouvaient être que pernicieuses. Le polythéisme en lui-même, de quelques attraits que la poésie pût l’embellir, était une source de discorde, d’animosité et de haine. Là où plusieurs divinités tiennent conseil, les querelles ne peuvent manquer, le conflit et l’hostilité sont inévitables. Les êtres adorés par l’homme fussent-ils réduits à deux seulement, entre ces deux surgira un antagonisme ; il y aura le dieu qui crée et le dieu qui détruit, ou le dieu de la lumière et celui des ténèbres. En outre, la divinité créatrice sera dédoublée en deux sexes, et toutes les faiblesses de la sexualité deviendront son partage. On dit bien, il est vrai, que les hommes ont fait les dieux à leur image ; mais ces dieux, une fois faits et admis, ont réglé à leur tour la conduite morale de leurs adorateurs, et l’homme est devenu aussi vicieux que les modèles, objet de sa vénération. — Vint alors le peuple d’Israël avec un principe tout opposé, proclamant un Dieu un et immuable, un Dieu saint, qui exige de l’homme la sainteté ; seul créateur du ciel et de la terre, de la lumière et des ténèbres ; Dieu haut et élevé sans doute, mais qui s’abaisse jusqu’à l’homme et s’intéresse particulièrement aux humbles et aux opprimés ; Dieu jaloux, — en ce sens que la conduite morale des hommes ne lui est pas indifférente, — mais aussi Dieu de miséricorde, qui embrasse toute l’humanité dans son amour, parce qu’elle est son ouvrage ; Dieu de justice, qui a le mal en horreur, père de l’orphelin, protecteur de la veuve. — C’était là une vaste et capitale doctrine, qui pénétra profondément dans le cœur des hommes, et qui devait un jour foudroyer et pulvériser les pompeuses divinités du paganisme.

C’est surtout par ses conséquences que se révéla la haute portée de cette doctrine. Il ne saurait être indifférent, pour la conduite morale des hommes, qu’ils considèrent cette terre, théâtre de leur activité, comme soumise à une puissance unique ou à plusieurs puissances rivales. La première de ces croyances leur montre partout l’harmonie et la paix, et les apaise eux-mêmes ; la seconde ne leur fait voir que désunion et déchirement, et eux-mêmes les divise. L’assimilation de l’homme à Dieu, contre-pied de la sacrilège assimilation de Dieu à l’homme et conséquence du dogme unitaire, imprime à l’homme le respect de lui-même, le respect de ses semblables, et assure à la vie du plus chétif une protection religieuse et morale. L’abandon des nouveau-nés par leurs parents est-il un crime ? Il ne passait point pour tel chez les anciens, pas même chez les grecs. Maintes fois les montagnes retentirent des gémissements d’enfants débiles, ou les fleuves charrièrent des cadavres d’innocents que leurs parents y jetaient sans nul remords, quand ces êtres leur étaient à charge. A personne le cœur ne saignait à la vue de ces infanticides ; pas un tribunal ne faisait justice de semblables méfaits. Avoir tué un esclave était aussi indifférent que d’avoir abattu une pièce de gibier. Pourquoi, aujourd’hui, la seule idée de ces crimes nous fait-elle frémir ? Parce que le peuple israélite a proclamé cette loi : Tu ne dois point tuer l’homme, car l’homme a été créé à l’image de Dieu ! Même la vie d’un enfant, même la vie d’un esclave, doivent être sacrées pour toi ! — On a prétendu que la raison humaine a fait des pas de géant, mais que le sens moral était resté de beaucoup en arrière et n’avait guère progressé depuis les temps anciens. Mais il faut songer que l’homme s’est corrigé bien plus tard de la grossièreté que de l’ignorance. Ce n’est que bien tard que sa conscience engourdie, que son instinctive horreur pour certains méfaits s’est réveillée, et le peuple israélite fut un des auteurs de ce réveil. Cette pensée, cette doctrine que tous les hommes sont égaux devant la loi comme devant Dieu, que l’étranger doit être traité sur le même pied que l’indigène, c’est encore un fruit du principe de l’assimilation de l’homme à Dieu, et c’est le peuple israélite qui en a fait une loi fondamentale de l’État. Ce fut la première reconnaissance d’une partie des droits de l’homme. Mais les peuples de l’antiquité, même les promoteurs de la civilisation, n’ont en aucune façon reconnu ce droit, admis aujourd’hui comme évident. Lorsqu’ils cessèrent d’immoler les étrangers que la tempête jetait sur leur territoire, ils les soumirent néanmoins à des lois d’exception et les opprimèrent presque à l’égal des esclaves. Cette inhumanité envers l’étranger a persisté, — à la honte des peuples, — même après la chute du vieux monde. La mansuétude pour les esclaves, et même le premier signal de leur émancipation, c’est au peuple israélite qu’en appartient l’honneur.

La sanctification de soi-même, la chasteté, était encore moins connue des peuples anciens. Ils étaient plongés dans la débauche et dans les dérèglements de la chair. Assez souvent et assez énergiquement, lorsque ces peuples étaient encore à l’apogée de leur puissance, les poètes sibyllins juifs les avaient avertis que par leurs péchés contre nature, par leur manque d’entrailles, par leur absurde doctrine théologique et la morale qui en découlait, ils couraient à une ruine certaine. Dédaigneux de ces exhortations, les peuples continuèrent à s’affaiblir eux-mêmes, et ils périrent. Leurs arts et leur sagesse ne purent les sauver de la mort. C’est donc le peuple israélite, et lui seul, qui a apporté la délivrance en proclamant la sanctification de soi-même, l’égalité de tous les hommes, un même droit pour l’étranger et l’indigène, enfin ce qu’on nomme l’humanité. Il n’est pas superflu de rappeler que cette pierre angulaire de la civilisation : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, c’est ce peuple qui l’a posée. Qui a relevé le pauvre de la poussière, tendu aux chétifs et aux délaissés une main secourable ? Le peuple israélite. Qui a fait de la paix perpétuelle le saint idéal de l’avenir, en déclarant que les nations ne tireront plus l’épée l’une contre l’autre, que l’on ne cultivera plus l’art de la guerre ? Les prophètes d’Israël. On a appelé ce peuple un mystère ambulant ; c’est une révélation vivante qu’il faudrait l’appeler ! Car il a révélé le secret de la vie, il a enseigné la science des sciences, — à savoir, comment un peuple peut se préserver de la mort.

Il n’est pas exact que ce peuple ait inventé le renoncement, la mortification, l’assombrissement de l’existence ; qu’il ait jeté un voile de deuil sur les joies de la vie et préparé les voies à l’ascétisme monacal. C’est le contraire qui est vrai. Tous les peuples de l’antiquité, à l’exception des Israélites, ont attaché à la mort une importance capitale, ont offert des sacrifices funéraires et montré, dans ces circonstances, les plus sombres préoccupations. Tels étaient leurs mystères, qui, comme tout excès, aboutirent à l’excès contraire, aux débauches des orgies. Les dieux mêmes payaient tribut à la mort, loin d’en libérer les hommes ; eux aussi ils durent visiter les sombres bords, et l’on montrait en maint endroit la tombe, le cercueil ou le calvaire d’un dieu. Le sentiment israélite, qui honorait en Dieu la source de la vie, attachait à la vie une si haute importance qu’il écartait du sanctuaire tout ce qui pouvait rappeler la mort ; et il s’est si peu fatigué sur les mystères d’outre-tombe, qu’il a même encouru le reproche opposé, celui de l’être uniquement attaché à la vie terrestre. Et cela est vrai. Les prophètes d’Israël n’ont pas connu de plus noble idéal que cet avenir où la terre sera remplie de la saine connaissance de Dieu, comme le lit des mers est rempli d’eau. Oui, Israël appréciait grandement la vie, mais une vie morale, digne et sainte. Non certes, le peuple israélite n’a rien de commun avec les autres sémites, ses congénères, ni avec leur fureur de se taillader la chair en l’honneur de telle divinité, ni avec leur délirante luxure en l’honneur de telle autre. Il s’est séparé d’eux et, par une discipline sévère, maintenu à l’écart de leurs dérèglements.

Assurément le peuple israélite a aussi ses grands défauts ; il a beaucoup péché, mais il a durement expié ses fautes. L’histoire doit précisément s’attacher à découvrir ces mêmes fautes, leur origine, leur enchaînement et leurs conséquences. Plusieurs de ses vices n’étaient que vices d’emprunt, dus à l’influence de l’entourage ; mais il avait aussi ses infirmités propres et originelles, des imperfections inhérentes à son caractère. Eh ! pourquoi Israël serait-il plus parfait que les autres races, dont pas une ne s’est encore montrée de tout peint accomplie ?

D’ailleurs, plus d’un reproche fait à ce peuple est mal fondé. On prétend qu’il n’a pas eu une bonne constitution politique. Cette critique repose sur une confusion d’idées. On ne doit juger une constitution que par ses résultats ou d’après la durée de la société qu’elle a régie. Or, la société israélite s’est maintenue tout aussi longtemps que la plupart des États du vieux monde, plus longtemps que les États babylonien, perse, grec et macédonien, — plus de six cents-ans dans sa première période, en chiffre rond, et sans compter la seconde. Deux ou trois États seulement ont vécu plus longtemps, l’Égypte, Rome, Byzance. — Reprocherait-on à l’État israélite de n’être pas resté à la hauteur qu’il avait atteinte sous David et Salomon, et d’avoir été maintes fois subjugué ? Bien d’autres États ont éprouvé pareil sort. Lui ferait-on un grief de s’être divisé en deux royaumes et de n’avoir pu recouvrer son unité ? La Grèce n’a jamais pu arriver à cette unité politique ; elle a été fractionnée, du commencement jusqu’à la fin, au moins en deux moitiés ennemies, et l’empire romain lui-même s’est scindé eu deux empires rivaux.

Toutefois, c’est surtout la théorie sociale de l’État juif que visent les traits de la critique. On la représente comme un rêve, comme une chimère, comme une utopie. Oui, en effet, la constitution établie par le code de ce peuple est une utopie, comme tout idéal qui, par cela même qu’il n’aspire à se réaliser que dans un avenir meilleur, semble impossible à réaliser tant que ce jour n’est pas venu. Lors donc qu’on déprécie la théorie constitutionnelle israélite, c’est l’idéal même que l’on condamne ; car c’est elle, je le répète, qui la première a affirmé les droits de l’homme, a donné à l’édifice social une base démocratique, assimilé non seulement tous les indigènes entre eux, mais les étrangers aux indigènes, et aboli toute distinction de castes, de rangs et de classes. Elle a protégé l’esclave lui-même contre les caprices et la dureté du maître. Elle a déclaré comme principe d’État qu’il ne doit pas y avoir de pauvres dans le pays et a voulu prévenir, d’une part, l’accumulation de la richesse et les inconvénients du luxe, de l’autre, l’accumulation de la misère et les inconvénients de la pauvreté. Par le système des années sabbatiques et jubilaires, elle a voulu empêcher que l’aliénation de la liberté personnelle ou celle de la terre pût jamais devenir définitive. Bref, l’idéal poursuivi par cette théorie constitutionnelle, ç’a été de conjurer les maux dont les États civilisés souffrent encore aujourd’hui. Si l’on veut railler l’idéal, qu’on le raille ! mais qu’on songe toutefois que cet idéal est le sel qui préserve la société de la pourriture.

Certes, c’est encore une lacune dans les aptitudes du peuple israélite de n’avoir laissé aucune grande construction, aucun chef-d’œuvre d’architecture. Il peut n’avoir pas eu de dispositions pour cet art ; mais cette lacune peut venir aussi de ce que ce peuple, dans son idéal d’égalité, n’exaltait pas ses rois au point de leur bâtir des palais gigantesques et des tombes pyramidales. Il n’a même pas édifié un temple à son Dieu (le temple de Salomon fut élevé par des Phéniciens), parce que le vrai temple de Dieu, pour lui, c’était le cœur. Il n’a ni peint ni sculpté des dieux, parce qu’il voyait et voit encore dans la Divinité, non pas un gracieux jouet, mais l’objet d’une grave et fervente vénération.

Le peuple israélite n’a pas atteint jusqu’à l’épopée, moins encore jusqu’au genre dramatique. Peut-être était-ce chez lui manque de disposition ; mais ce manque même tient à son aversion instinctive pour les théogonies et les légendes mythologiques, et aussi pour les jeux et les fictions du théâtre. En revanche, il a créé deux autres genres de poésie qui reflètent bien la richesse de son idéal : le psaume, et l’éloquence poétiquement cadencée des prophètes. Ce qui caractérise l’un et l’autre genre, c’est qu’ils ont pour base commune la vérité et non la fiction ; que, par suite, la poésie, au lieu d’être un simple divertissement de l’imagination, devient un instrument d’élévation morale. Si le drame n’est pas dans cette littérature, la vie dramatique y respire ; si elle n’a pas la raillerie comique, elle a cependant cette hautaine ironie de l’idéal qui regarde avec dédain tout ce qui n’est que raine apparence. Les prophètes et les psalmistes d’Israël ont créé, eux aussi, une belle forme poétique, mais ils n’ont point sacrifié le fond, la vérité, pour l’amour de la forme. Le peuple israélite a aussi sa manière à lui d’écrire l’histoire ; ce qui la distingue, c’est qu’elle ne cherche ni à dissimuler ni à pallier les faiblesses ou les torts des héros, des rois, des peuples, mais expose constamment les faits avec une scrupuleuse sincérité.

Cette littérature hébraïque qui n’a point sa pareille au monde, qui a tout au plus des imitatrices, doit à sa supériorité même les conquêtes morales qu’elle a faites. Les autres peuples n’ont pu résister au sentiment profond et vrai qui l’anime. Si la littérature grecque a embelli le domaine de l’art et de la science, la littérature hébraïque a idéalisé celui de la sainteté et de la culture morale. Mais elle a encore sur elle cet autre avantage d’avoir un dépositaire immortel, qui l’a conservée et cultivée au milieu des circonstances les plus défavorables. L’histoire d’un tel peuple mérite, à coup sûr, quelque attention...

L’histoire fait ressortir dans ce peuple une double transformation ; elle montre l’humble famille d’un cheikh devenant un rudiment de peuple, ce petit peuple traité comme une borde, puis cette horde disciplinée de manière à devenir peuple de Dieu, au moyen d’une doctrine qui lui donne une notion élevée de l’essence divine et qui y rattache la sanctification de soi-même, l’empire sur soi-même. Cette âme du peuple a grandi et s’est développée parallèlement avec son corps ; elle s’est traduite en lois, et, bien qu’indépendante du temps et de ses vicissitudes, s’est accommodée à la diversité des époques. La transformation s’est opérée au prix de luttes douloureuses. Il a fallu vaincre des obstacles intérieurs et extérieurs, réparer des déviations, guérir des rechutes, jusqu’à ce que le corps du peuple pût devenir un digne organe de son âme. Ce qui était caché devait se produire au jour, ce qui était obscur s’éclaircir, le vague pressentiment se changer en intuition nette et lumineuse, pour que l’Israël entrevu par les prophètes dans le lointain avenir pût devenir le flambeau des peuples. Certes, ni le globe de la terre ni le cours des siècles ne nous montrent un second peuple qui, comme le peuple israélite, ait porté partout avec lui une doctrine déterminée...

Celui-là même qui ne croit pas aux miracles doit reconnaître qu’il y a, dans l’histoire du peuple israélite, quelque chose qui tient du miracle. On n’y remarque pas seulement, comme chez les autres peuples, les phases successives de la croissance, de l’épanouissement et du déclin, mais aussi ce phénomène extraordinaire qu’au déclin a succédé une renaissance, une nouvelle floraison, et que cette alternative s’est trois fois répétée. La transformation du groupe familial israélite en peuple, depuis son entrée dans le Canaan jusqu’à la royauté, forme la première époque, celle de la croissance. La deuxième, celle de l’épanouissement, répond aux deux règnes de David et de Salomon, sous lesquels le peuple israélite est devenu un État de premier ordre. Elle ne fut pas longue, cette époque florissante ; elle fut suivie d’un affaiblissement graduel, qui se termina par la ruine de la nationalité. Mais celle-ci se releva, grandit peu à peu sous la domination des Perses et celle des Grecs, développa de nouveau par les Maccabées une brillante floraison, pour succomber derechef sous les Romains. Mais elle n’a péri qu’en apparence, pour ressusciter de nouveau sous une autre forme. Deux fois ensevelie tout entière dans le tombeau, elle est deux fois remontée à la lumière. Ce qui n’est pas moins merveilleux, c’est que par deux fois l’essor de ce peuple a commencé sur la terre étrangère, au sein d’une mort apparente : la première fois en Égypte, la seconde fois en Babylonie, et même la troisième, si l’on veut, dans un milieu étranger et hostile. Un des prophètes d’Israël représente la croissance de ce peuple en Égypte sous la forme d’une fillette abandonnée dans un champ, couverte de sang et de fange, et qui, malgré cette abjection et cette misère, devient peu à peu une splendide jeune fille. Son développement dans la Babylonie est représenté par un autre prophète sous l’image d’une veuve d’abord privée de tous ses enfants, malheureuse et dolente, et qui, les voyant un jour accourir en foule de tous les coins de la terre, se trouve soudain consolée et rajeunie. Le troisième rajeunissement de la race juive a été aussi l’objet d’une comparaison bien frappante : la figure d’un esclave déguenillé, courbé, couvert de plaies saignantes, mais qui dépouille tout à coup cette repoussante enveloppe pour se changer eu un beau jeune homme, plein de grâce, de force et de majesté. — Toute comparaison cloche, je le sais ; celles-là donnent cependant une idée assez juste d’un phénomène qui sort de la voie commune. C’est, en tout cas, un édit peu ordinaire que l’existence de ce peuple, qui date des plus vieux âges et montre encore la fraîcheur de la jeunesse ; qui a traversé tant de vicissitudes, et qui est resté fidèle à lui-même. Oui, vraiment, c’est bien le Juif errant, mais qui ne plie point sous la fatigue et n’aspire nullement au repos de la tombe !