SOMMAIRE : I. - Les actes du ministère.
— Quelles appréciations un peu moins favorables se mêlent aux éloges des
premiers jours. — Langage de la presse. — Le Corps législatif : débat sur les
candidatures officielles et quelle en est la suite. — La droite : M. Clément
Duvernois et le Peuple français. — Comment, malgré ces légers signes de
défaveur, l'adhésion générale persiste.
II. — Comment les
réformes libérales s'étaient surtout appliquées au Corps législatif, et
quelle extraordinaire anomalie subsistait dans la condition du Sénat. —
Discussions diverses sur le recrutement du Sénat, sur ses attributions, et
tendance è restreindre le domaine des lois constitutionnelles. Comment M. Émile
Ollivier parait adopter quelques-unes de ces pensées. Lettre impériale du 21
mars. — Comment le procès du prince Pierre Bonapané fait un instant diversion
aux autres soucis. —Projet de sénatus-consulte et ce qu'il contient. —
Comment les sénateurs jugent indispensable la sanction populaire pour
ratifier la réforme constitutionnelle. — L'idée du plébiscite : embarras et
perplexité dans le ministère. — Débats au Corps législatif sur le pouvoir
constituant : discours de Gambetta. — Le plébiscite ; M. Émile Ollivier et
ses collègues : démission de M. Buffet, puis de M. Daru. — Le Sénat : rapport
de M. Devienne : vote du sénatus-consulte. — La période plébiscitaire. — Le
gouvernement : amis attiédis et amis dangereux : le Comité central
plébiscitaire. — Les partis : singulier embarras des libéraux : violences
démagogiques : réunions publiques ; propagande dans l'armée. — Bruits de
complots ; rapport de M. le procureur général Grandperret.
IV. — Le vote
plébiscitaire (8 mai 1870). — Les premiers résultats. — Essai de sédition à
Paris. — Recensement général des votes : votes par régions : votes de l'armée
et de la marine. — Quelle interprétation les partis donnent au vote
plébiscitaire : les républicains ; les impérialistes ; les libéraux. —
Comment le ministère se complète : M. Mège, M. Plichon, le duc de Gramont. —
Discours de l'Empereur (20 mai 1870). — Comment l'aspect général des choses
parait rassurant, et comment le mois de juin 1870 est l'un des plus paisibles
dans l'histoire de l'Empire.
I On
s'est appliqué à grouper dans leur ensemble les controverses religieuses nées
du concile. Il faut maintenant revenir en arrière, reprendre par le détail
les incidents de la politique, suivre, dans ses paroles et dans ses actes, le
gouvernement nouveau. On a dit quelle adhésion presque unanime l'avait
accueilli. Cette popularité, quoique très réelle, commençait à subir quelques
atteintes. C'était encore la lune de miel, mais déjà voilée de nuages. L'un
des embarras des nouveaux ministres résidait dans la grandeur des espérances
qu'ils avaient éveillées. Un empressement plus zélé que sage les avait placés
si haut que, dans l'exercice de leur charge, ils ne pourraient que déchoir.
Déjà apparaissaient les premières désillusions. Au lieu de garder en mémoire
ce qu'ils avaient accompli, on énumérait, avec un accent un peu déçu, ce qui
restait à réaliser. Contre l'excès de la faveur, on sentait des velléités de
réaction : dans cette réaction s'unissaient, et les impatients qui ne
savaient point attendre, et les envieux que toute longue louange importunait. Nous
sommes d'honnêtes gens, m, avait dit le 7 janvier au Sénat, M. le comte Daru.
Tout d'abord le mot avait paru fait à souhait et, avec toutes sortes de
commentaires flatteurs, s'était répété. Bientôt on observa, en un langage
beaucoup plus rassis, que l'honnêteté était chose fort vieille, et que les
ministres du 2 janvier, si gens de bien qu'ils fussent, ne l'avaient ni
inventée ni retrouvée. Puis les jugements, quoique toujours favorables, se
mêlèrent de légères, très légères épigrammes : on honorait l'intégrité, mais
on doutait qu'elle suffit à tout. Qui parlait de la sorte ? Non un ennemi du
cabinet mais un de ses amis, Prévost-Paradol. Le jour n'était pas loin où
l'éloge, en se continuant, produirait une impression d'agacement, où le
public trouverait austères à l'excès les conseillers du prince, et
ressentirait le repentir de sa propre admiration. Ce sentiment n'était point
nouveau. C'était celui qui animait les Athéniens quand ils se lassaient
qu'Aristide fût surnommé le Juste. La
presse libérale, indépendante et modérée, ne refusait point son appui au
cabinet. Mais la place de l'éloge se rétrécissait dans la mesure où
s'élargissait la place des conseils. Ces conseils se nuançaient parfois de
critiques : « Jusqu'ici, disait le journal la France, le ministère a
montré beaucoup de courage, et son chef un admirable talent ; désormais le
talent et le courage ne suffisent plus ; il faut la prévoyance. » Dans les Débats,
John Lemoinne demandait avec une hâte nuancée d'impatience quand on se
déciderait à construire quelque chose. D'autres déploraient la prolixité des
circulaires et les prodigalités de paroles. Ce langage ne dénotait ni mauvais
vouloir ni surtout hostilité ; toutefois il résonnait avec un son singulier
si on le comparait aux effusions des premiers jours. Au
Corps législatif, après un premier moment de surprise, les membres de
l'ancienne majorité s'étaient résignés au nouveau ministère. Ils l'avaient
accepté, par obéissance envers l'Empereur, et aussi par crainte de
dissolution. Cette adhésion, bien qu'elle se traduisît par des suffrages
favorables, n'avait rien de commun avec le plein assentiment qui naît de la
conformité des pensées. Quiconque eût prêté l'oreille aux entretiens des
couloirs aurait recueilli des propos fort libres, mêlés de doutes, de
tristesse, de persiflage. « Les ennemis de l'Empire ont vraiment trop
l'air d'être chez eux » : ainsi parlaient certains membres de la droite, fort
irrités des influences orléanistes, puissantes dans le cabinet et tout à fait
prépondérantes dans les grandes commissions. Les plus animés ne manquaient
pas d'insinuer que l'Empereur n'avait voulu tenter qu'une expérience et que
promptement le régime ancien reviendrait. Sur M. Émile Ollivier les traits
s'accumulaient, assez vifs, assez acérés. Quand on avait loué ses facultés
oratoires et son intégrité, on se croyait quitte envers lui. Il était,
disait-on, présomptueux, irréfléchi, prompt à pousser à l'extrême ses
impressions. Il avait en solitaire étudié la politique dans les livres, 'nais
manquait de ce sang-froid, de cette possession de soi-même qui naît du
contact des hommes et du maniement de affaires. A ces critiques s'ajoutaient
les doléances sur le régime impérial dégénéré. A quoi servait, disait-on,
d'avoir dédaigné, durant dix-huit ans, les institutions parlementaires, si
devait les restaurer avec leurs pires inconvénients ? On avait raillé la
domination des avocats : mais rencontrait-on autre chose dans le gouvernement
? On avait protesté contre les longs discours : mais à quelle époque avait-on
vu, comme dans les récentes discussions, des harangues qu'une séance ne
suffisait pas à achever ? On avait médit de l'éloquence : mais l'éloquence
mise à part, que restait-il à Émile Ollivier ? Tout
l'art de l'opposition démocratique serait de développer ces germes de
défiance, de faire passer dans les scrutins publics quelque chose de ce qui
s'échangeait dans les entretiens privés. Cette pensée inspira, vers la fin de
février, une interpellation sur les candidatures officielles. A ne
considérer que la tactique parlementaire, le plan ne manquait ni d'habileté
ni de perfidie. Si les ministres revendiquaient pour leur propre usage les
anciennes pratiques électorales, que deviendrait leur réputation de
libéralisme ? Si au contraire ils désavouaient les coutumes d'autrefois,
quelle ne serait pas l'irritation de la majorité ? La manœuvre réussit, et au
point de jeter quelque désarroi dans le ministère, quelque confusion dans la
Chambre. Appelé le premier à prendre la parole, le ministre de l'Intérieur,
M. Chevandier de Valdrôme, essaya d'abord d'éluder la dangereuse discussion ;
puis, obligé de s'expliquer, il s'ingénia à garder un lien entre la politique
du passé et la politique de l'avenir : volontiers il sacrifiait le système
des candidatures officielles ; toutefois il revendiquait au profit du
gouvernement le droit de déclarer devant les électeurs où étaient ses amis,
où étaient ses adversaires. A ce langage qui graduait les transitions et
ménageait les susceptibilités des vieux impérialistes, les applaudissements
éclatèrent sur les bancs de l'ancienne majorité. — Malgré les apparences
contraires, la gauche ne désespéra pas d'arracher au cabinet quelque
déclaration qui le compromettrait. Elle poussa à la tribune M. Grévy. C'était
l'homme de la logique subtile et serrée. Avec une froideur étudiée qui
imposait l'attention, il excellait à développer des doctrines paisiblement
radicales, et ses conclusions avaient quelque chose de spécieux qui ne
portait point toujours la conviction, mais rendait malaisée la réplique. En
des paroles nullement provocantes, mais très péremptoires, il détruisit la
distinction qu'avait établie le ministre de l'Intérieur : candidatures
officielles, candidatures préférées, les deux appellations se valaient, et la
seule différence résidait dans les mots : qui dit préférence dit
recommandation, et si le gouvernement adopte une candidature amie, il sera
entraîné, même malgré lui, à employer tous les moyens pour en assurer le
succès. Ainsi s'exprima l'orateur de la gauche, au milieu d'un grand silence,
à peine coupé de légers murmures. — Une attaque, à la fois si calme et si
vive, exigeait une réponse. M. Émile Ollivier se chargea de la formuler. Un
de ses principaux soucis était d'observer fidèlement au pouvoir les maximes
qu'il avait professées dans l'opposition. Cet honorable scrupule l'entraîna
fort au-delà de ce qu'eussent voulu les dispositions de la Chambre. Il
commença par proclamer que sous le régime parlementaire, le parti ministériel
avait le droit, comme les partis opposants, d'avouer et de déclarer ses
candidats. Jusque-là la doctrine était celle qu'avait développée M.
Chevandier de Valdrôme. Le premier signe de déviation apparut quand le garde
des sceaux ajouta qu'en parlant de la sorte, il avait entendu poser un simple
principe, mais qu'en fait, il se garderait de toute tutelle sur son parti et
laisserait ses amis se défendre eux-mêmes. Le lendemain, la divergence
s'affirma davantage. Répondant à M. Granier de Cassagnac, M. Ollivier rejeta
loin de lui toutes les armes que son collègue s'était refusé à déposer : il
ne voulait, disait-il, répudier aucune des convictions de son passé, et tant
qu'il serait ministre, il garderait, en matière électorale, la plus complète
neutralité. Ayant parlé de la sorte, le ministre de la Justice s'assit. Comme
M. Chevandier de Valdrôme, il fut suivi jusqu'à sa place par un long bruit
d'applaudissements. Seulement les acclamations avaient changé de côté : elles
venaient du centre gauche, de la gauche même ; ailleurs régnait une surprise
embarrassée. Quand on alla au scrutin, il se trouva que M. Ollivier avait,
(chose inouïe, rallié autour de lui tous ses anciens compagnons de lutte.
Pour l'ordre du jour votèrent Jules Favre, Gambetta, Ferry, amis décevants,
amis d'un jour et dont l'adhésion n'était que piège. En revanche une minorité
nouvelle venait de s'annoncer : elle se composait de cinquante-six députés de
la droite qui s'étaient refusés, en cette circonstance, à suivre le cabinet. Pour la
première fois depuis le 2 janvier, l'ancienne majorité avait rompu la
discipline. On voit poindre en ce scrutin les éléments d'une opposition qui
sans doute se fût développée plus tard si les événements n'eussent emporté,
et la Chambre, et le ministère, et l'Empire. Dans ces 56 voix se confondaient
les amis de M. Rouher, inconsolés de la disgrâce de leur chef, les gens de
cour soutenus par l'Impératrice, les réactionnaires à outrance qui répétaient
les furibondes doléances du Pays. Du milieu de ces groupes se
détachaient quelques hommes actifs, habiles à parler, confiants dans un
retour de fortune, et résolus à mettre en œuvre, pour restaurer le
gouvernement personnel, toutes les ressources du régime parlementaire : tels
étaient M. Pinard, M. le baron Jérôme David, M. de Forcade la Roquette. La liste
des opposants se complétait enfin par un personnage que le dépit de
l'ambition ajournée entraînait dans les rangs hostiles au ministère : c'était
Clément Duvernois. On sent
dès à présent, on sentira jusqu'à la fin l'influence dissolvante de cet homme
actif, hardi, plein de ressources, prêt à tout pour sa fortune. Le 31
décembre 1869, il s'était cru ministre. Le lendemain, les scrupules de M.
Magne, les objections de l'Empereur, les nouvelles combinaisons d'Émile
Ollivier, l'avènement du centre gauche, avaient déjoué ses espérances. Il
avait tout d'abord contenu ses rancunes. Voici que l'heure lui semblait
propice pour se retourner contre ceux qui l'avaient écarté. Quelle conduite
plus avisée que de traduire les regrets, les répugnances de l'ancienne majorité
! La manœuvre, qui était habile, était en même temps osée, cet homme ayant
grandi dans le parti démocratique. Clément Duvernois était en fonds de
dextérité et d'audace pour affronter ces inconséquences. Son plan, bientôt
arrêté, fut de servir la droite, sans se confondre avec elle, et en se
couvrant des apparences du progrès et de la liberté. Ayant échafaudé cette
thèse, il la développa dans le Peuple français, avec une extrême
surabondance de commentaires ingénieux et de paradoxes imprévus. Son premier
soin fut d'établir que la liberté résidait non dans les mots, mais dans les
tendances. A ne considérer que les tendances, pouvait-on considérer comme
représentants de la liberté ces hommes improprement appelés « hommes du
centre gauche », dont le modèle était la monarchie et qui visaient « à
ramener la France jusqu'en 1846 ? » — « Le véritable centre gauche,
c'est nous, » disait le rédacteur en chef du Peuple français, et en
cela il reproduisait les propres expressions de M. Émile Ollivier dans une
lettre à M. de Talhouët. Le 5 mars, un article, intitulé la Rue de
Poitiers, tenta de démontrer que les ministres du 2 janvier, tout
infectés d'orléanisme, étaient à proprement parler les réactionnaires, que
les progressistes, au contraire, étaient les Cinquante-six.
Complaisamment, les journaux de l'Empire autoritaire, le Pays, le
Public, reproduisirent l'article. Charmé de son succès, Clément Duvernois
ne négligea rien pour l'exploiter. « Vous êtes les jouets de la rue
de Poitiers, » dit-il aux nouveaux ministres, par allusion au
patronage que les monarchistes étendaient sur eux. Un jour, il feignait de
croire que le suffrage universel était menacé : un autre jour, il se
répandait en railleries sur les grandes commissions, ces nids de
parlementaires arriérés. L'un des plus attaqués était M. Buffet, dont le sens
droit et la probité sévère répugnaient à tenter des expériences sur la
fortune publique. « Quand on lui parle de réformes, disait
dédaigneusement le Peuple français, il répond par les maximes du fidèle
caissier. » Avec beaucoup de force, Clément Duvernois niait que la
liberté pût courir aucun péril. « La réaction bonapartiste, écrivait-il,
est un fantôme ; au contraire, la réaction cléricale et monarchique est un
danger réel. » — Les députés de la droite ne laissaient pas que de
prêter l'oreille à ces suggestions. Peu à peu, ils se persuadaient que le
meilleur moyen de ressaisir l'influence, ce serait de paraître embrasser, eux
aussi, la liberté. Le 8 mars, M. Jérôme David terminait ainsi un de ses
discours : « J'ai beaucoup médité depuis quelque temps, et j'arrive à croire
qu'en politique comme en bien des choses, la liberté et le droit commun sont
les meilleurs auxiliaires. » Un autre auxiliaire — auquel on ne songeait
qu'avec une pudeur effarouchée, tant la hardiesse paraissait inouïe ! —
c'était la gauche elle-même. On put noter en ce temps-là dans certains
journaux, des louanges bien suspectes à l'adresse de ceux qu'on avait
jusqu'ici considérés comme ennemis. M. Jules Ferry ayant attaqué au Corps
législatif l'élection d'un député, M. de Guiraud, le Peuple français apprécia
son discours en ces termes : « Il n'a pas voulu passionner le débat, il l'a
éclairé. La Chambre lui a accordé son attention la plus soutenue et ne lui a
pas ménagé les applaudissements. » En s'unissant à l'opposition démocratique,
la droite ne pourrait-elle pas, par quelque scrutin de surprise, mettre en
échec le ministère ? Cette perspective semble avoir été entrevue, mais
entrevue seulement. Les bonapartistes purs ne s'y arrêtaient que pour s'en
détourner aussitôt. Ils s'en détournaient par scrupule ; ils s'en
détournaient surtout par crainte : toute dislocation du cabinet aurait sans
doute pour conséquence la dissolution ; il arriverait donc que le succès se
transformerait en désastre pour ceux des députés qui puisaient dans la
candidature officielle leurs meilleures chances de réussite. Ainsi
se mêlaient de quelques notes dissonantes les unanimes louanges qui avaient
accueilli le ministère du 2 janvier. A bien juger les choses, cette
opposition engendrerait non des périls, niais seulement quelques embarras.
Cependant il restait à achever l'évolution du régime impérial, à compléter
dans les institutions la transformation qui s'était accomplie dans les
hommes. Là surgiraient tout à coup les vraies, les sérieuses complications.
Elles naîtraient des divergences entre les conseillers du prince, et, chose
singulière ! le même acte qui prétendrait couronner l'Empire libéral
consommerait entre les libéraux la première grande scission. II Si l'on
rassemble les réformes constitutionnelles accomplies depuis [852, on
remarquera que presque toutes avaient eu le même objet, à savoir le
développement de la Chambre élective. Au début du règne, le Corps législatif
s'était trouvé réduit à ses attributions fondamentales, c'est-à-dire au vote
des lois, du contingent militaire et du budget ; encore les entraves
apportées au droit d'amendement ne laissaient-elles d'autre alternative que
d'accepter ou de refuser en bloc ce que le gouvernement avait proposé. Point
de tribune ; point de reproduction sténographique ; un perpétuel souci pour
amortir l'éclat des paroles ou en assourdir le bruit ; toutes sortes de
tutelles et en particulier celle du Conseil d'État, maître exclusif de
préparer les projets et de marquer les limites où s'arrêteraient les
innovations ; point de ministres sur les bancs officiels, mais de simples
commissaires, ignorant de la vérité ou ayant mission de la voiler,
subalternes entamant avec d'autres subalternes un court et timide colloque.
Le libre octroi de l'Empereur avait effacé, une à une, ces servitudes. Par le
droit d'Adresse, puis par le droit d'Interpellation substitué
au droit d'Adresse, les députés avaient pénétré dans le domaine,
jusque-là interdit, de la politique. La reproduction intégrale des débats
parlementaires avait associé le pays à la vie de ses élus. Au Palais-Bourbon,
on avait vu reparaître par degrés les représentants du Gouvernement : ce
furent d'abord les ministres sans portefeuille, puis le Ministre
d'État accompagné de ses auxiliaires, enfin les titulaires des divers
départements ministériels, appelés à expliquer eux-mêmes et à justifier leurs
actes. Peu à peu, la faculté d'amendement s'était élargie. Le budget lui-même
s'était laissé scruter au moins dans ses parties principales, et on avait pu
feuilleter à l'aise ce que jadis on n'était admis à embrasser que d'un seul
regard. Le sénatus-consulte du 8 septembre 1809 venait d'abolir tout ce qui
restait des anciennes sujétions. En vertu de cet acte mémorable, les députés
échappaient à toute tutelle du Conseil d'État, jouissaient du droit
d'initiative, étaient autorisés à faire leur règlement et à élire leur
bureau, recouvraient le droit de voter les tarifs internationaux, avaient
toute latitude pour étudier jusqu'en ses moindres détails la loi de finances.
Désormais, l'affranchissement était complet, et pour exercer sur le sort de
l'Empire une influence prépondérante, il suffirait aux élus de la nation de
hausser leur indépendance jusqu'au niveau de leurs attributions agrandies. La même
initiative qui avait transformé le Corps législatif n'avait touché que fort
timidement à l'autre Chambre, celle qui siégeait au Luxembourg. Comme les
députés, les sénateurs avaient vu la sténographie reproduire leurs débats,
avaient été admis à exercer le droit d'adresse, puis, par
dédommagement du droit d'adresse, le droit d'interpellation.
Tout récemment, les portes de la salle s'étaient ouvertes au public. En
outre, on eût pu saisir des efforts partiels pour stimuler et rajeunir la
haute Assemblée. Mais ces changements, tout de détails et d'apparence,
n'avaient rien innové quant aux attributions essentielles et à la condition
du Sénat. Or cette condition était la plus singulière du monde. L'acte
fondamental de 1852 avait établi la plus absolue des démarcations entre les
lois ordinaires et ces lois plus solennelles, plus augustes, dites lois
constitutionnelles. Les premières seraient l'œuvre du Palais-Bourbon, les
secondes l'œuvre du Luxembourg. Ici se montrait l'anomalie, et telle que
l'esprit le plus inventif n'en eût pu concevoir de plus extraordinaire.
S'agissait-il de légiférer sur les matières courantes du droit privé ou
public ? Aucun acte ne devenait parfait sans le vote des députés, siégeant
comme élus du suffrage universel. Que s'il s'agissait de ces questions bien
plus hautes qui touchent soit à la vie organique des peuples, soit à la
transmission ou à l'organisation du pouvoir, la décision exclusive
appartenait à mie assemblée qui n'avait pour elle ni la force de l'élection
ni le prestige de l'hérédité, mais qui puisait son seul titre dans le choix
du prince. La puissance législative, celle même qui s'exerçait au jour le
jour et réglait les objets les plus modestes, reposait dans les représentants
de la nation : au contraire, cette autorité redoutable qui s'appelle le
pouvoir constituant, résidait en une oligarchie artificielle et viagère,
composée de ministres hors de charge et de hauts fonctionnaires récompensés.
Toutes les fois qu'un décret nommait un sénateur, il instituait par le fait
même un constituant à vie ; et le Sénat lui-même n'était rien autre chose
qu'une Constituante perpétuelle non élue. Dans
les premières années, cette inconséquence n'avait guère été relevée.
Plusieurs motifs expliquaient cette réserve. D'abord le gouvernement ne
tolérait point dans la presse les controverses sur la Constitution. Puis
cette Constitution ne subissant alors que peu de remaniements, les occasions
de critique manquaient. Enfin les pouvoirs électifs étaient en ce temps-là en
tel discrédit et le prince en tel prestige, qu'on n'imaginait pas que la
désignation du souverain conférât un titre moindre que le choix par le
peuple. — Comme l'Empire libéral s'affermissait, les théoriciens politiques
commencèrent à dénoncer l'hérésie. Jugeant tout à fait inouï qu'une assemblée
de hauts fonctionnaires eût le droit exclusif de veiller sur la Constitution
ou de l'amender, ils laissèrent entendre qu'il y aurait opportunité à
modifier la composition du Sénat et à y introduire un élément issu de
l'élection. Tel fut leur premier vœu. En veine de hardiesse, ils ne
s'arrêtèrent point, et, passant du recrutement aux attributions, ils se
mirent à combattre comme tout à fait arbitraire la distinction entre
l'autorité constituante et l'autorité législative. Cette règle avait son
fondement dans une fausse logique, non dans la nature des choses. Combien ne
vaudrait-il pas mieux renoncer à cette subtile conception et établir entre
les deux Chambres un échange profitable à toutes deux : le Sénat partagerait
avec la Chambre des députés le pouvoir constituant ; la Chambre des députés,
de son côté, partagerait avec le Sénat le pouvoir législatif. On estimait au
surplus, et là était la troisième critique, que le législateur de 1852 avait
rangé sous la rubrique constitutionnelle toute une série de dispositions qui
rentraient dans la sphère des lois ordinaires. A cet égard, on invoquait le
mot de M. Émile de Girardin : « La Constitution de lu France, avait dit un
jour le célèbre journaliste, devrait être assez courte pour s'écrire sur une
pièce de cent sous. » Si une telle concision était impossible, tout au moins
y aurait-il avantage à déclasser certains textes mal à propos introduits ou
gardés dans l'acte de 1852. Ainsi ramenée à ses éléments les plus simples, la
loi fondamentale de l'État se bornerait à régler la transmission de la
Couronne, à fixer les attributions essentielles des grands pouvoirs publics.
Le reste s'absorberait dans le domaine législatif. Dans
les derniers temps, ces pensées avaient été fréquemment débattues. Elles
inspiraient M. Bonjean quand, au mois d'août 1869, à propos du dernier
sénatus-consulte, il avait demandé par voie d'amendement que le Sénat fût
nommé pour moitié par les conseils généraux, et que les deux Chambres fussent
investies d'attributions communes. Elles inspiraient les membres du centre
gauche quand, au mois de décembre 1869, ils avaient inscrit dans leur
programme la participation des députés aux modifications constitutionnelles.
M. Émile Ollivier n'avait pas laissé que de se pénétrer de ces influences. Le
15 janvier 1870, au Luxembourg, répondant à une interpellation de M. de
Maupas, il s'était exprimé en ces termes : « Y a-t-il lieu de partager
le pouvoir constituant entre l'Assemblée législative et le
Sénat ? » Ayant hasardé l'interrogation, il s'était abstenu de
formuler la réponse. Mais c'était déjà un symptôme notable que la question
fût posée par le gouvernement lui-même. Le garde des sceaux jugeait
d'ailleurs qu'il y aurait avantage à alléger l'acte de 1852, à le débarrasser
de toutes les matières accessoires qui s'y trouvaient confondues. Dans cet
esprit, il avait demandé, dès le mois de février 1870, que le mode de
nomination des maires, réglé par l'article 57 du pacte fondamental, rentrât
dans le domaine de la législation ordinaire. Cette
perspective de changement ne pouvait laisser indifférents les membres de la
haute Assemblée. A vrai dire, ils s'en montraient plus soucieux que réjouis.
La nomination par l'Empereur leur paraissait le meilleur des titres, et ils
n'en ambitionnaient pas d'autre. Ils attachaient un prix extrême au pouvoir
constituant et montraient peu d'empressement à le troquer contre le pouvoir
législatif : ce serait, disait l'un d'eux, devenir d'évêque meunier.
Quand fut présenté le projet qui abrogeait l'article 57, leur trouble ne se
déguisa plus, et presque tous se demandèrent où on voulait les mener. Ils
s'étaient prêtés à voter le dernier sénatus-consulte ; mais en le votant, ils
l'avaient considéré comme la charte définitive de l'Empire, et n'avaient
point imaginé qu'à brève échéance, ils seraient conviés à consacrer d'autres
innovations petites ou grandes. Ils redoutaient qu'à force de déclassements
et de retouches, la Constitution ne courût deux grands périls : d'abord celui
de déchoir dans l'opinion du public, ensuite celui de devenir tout à fait
inintelligible. A ces préoccupations se mêlait la mauvaise humeur, naturelle
à des vieillards jaloux de préserver contre toute agitation la quiétude de
leur vie déclinante. Cependant les sénateurs se gardaient de pousser à fond
les critiques. Façonnés à une longue obéissance, ils attendaient qu'un signe
de l'Empereur réglât leur propre orientation. Ils
n'attendirent pas longtemps. Le 21 mars, en une lettre au garde des sceaux,
le souverain proclama sa volonté « d'adopter toutes les réformes que
réclamait le gouvernement constitutionnel ». « Parmi ces réformes,
ajoutait-il, je place au premier rang celles qui touchent à la constitution
et aux prérogatives du Sénat. » L'Empereur ne changeait pas le recrutement de
la haute Assemblée, mais avait résolu d'en modifier profondément les
attributions. Dans cet esprit, il était décidé à partager entre les deux
Chambres le pouvoir législatif. De plus, il jugeait opportun de faire rentrer
dans le domaine de la loi tout ce qui n'appartenait pas par essence au
domaine constitutionnel. Enfin l'heure lui semblait venue « de restituer à la
nation la part du pouvoir constituant qu'elle avait déléguée ». En terminant,
l'Empereur invitait ses ministres à lui soumettre un projet de sénatus-consulte
qui serait l'expression (le ce programme. L'innovation
était considérable. Du même coup se complèterait l'évolution libérale.
Pourtant le pays, sur l'heure, ne s'émut guère. La réforme se présentait en
termes trop abstraits pour que les masses en pénétrassent le sens. Puis
toutes sortes d'objets portaient ailleurs l'attention. Les débats du concile
surexcitaient, en matière religieuse, l'esprit de controverse. Sur divers
points du territoire, des grèves venaient d'éclater : la plus grave était
celle du Creusot qui renaissait plus violente au moment où on la croyait
terminée. En ces jours enfin, la curiosité publique était absorbée par le
procès d'Auteuil. Le 21
mars, le prince Pierre Bonaparte comparut devant le haut jury rassemblé à
Tours. Le choix de cette ville paisible garantissait la paix de l'audience et
l'indépendance des juges. En dépit de l'éloignement, les passions politiques
refluèrent plus d'une fois jusqu'en ces lieux. A l'appel des témoins, on vit
passer dans le prétoire plusieurs hommes destinés à une prochaine célébrité.
Les plus notables furent Paschal Grousset, Millière, Rochefort. Ils
comparurent non libres, mais escortés de gardiens ; car ils subissaient des
condamnations pour délits de presse ou avaient été englobés dans les arrestations
collectives qui avaient dépeuplé les bureaux de la Marseillaise. Le
contraste fut étrange entre leur condition et leur langage. Bien que sous la
main de la justice, ils s'avancèrent, provocants, prompts à l'injure, en
quête de bravades, soit que l'excès de la colère leur inspirât le dédain du
péril, soit que leur méprisant orgueil se puisât dans le pressentiment d'une
ère prochaine où ils seraient juges à leur tour et juges sans pitié. A dire
vrai, une seule déposition, celle d'Ulrich de Fonvielle, eût importé à la
conscience du jury. Cette déposition elle-même était doublement viciée, par
tous les entraînements de l'affection, par tous les débordements de la haine.
Fonvielle, s'emporta jusqu'à l'insulte, fut condamné pour outrages à la Cour,
et là même où on cherchait un peu de lumière, on ne rencontra qu'un petit
procès qui s'intercala dans le grand. Au banc de la partie civile étaient
assis Floquet et Laurier, ces tenants de la faction irréconciliable. On avait
annoncé d'abord que Ledru-Rollin, récemment rentré dans la patrie,
chercherait par cette affaire retentissante à rajeunir son nom. Ce n'eût pas
été un médiocre spectacle que de voir ce vieux revenant du passé demandant
vengeance pour l'enfant immolé. Ledru-Rollin répudia la cause, soit que l'exil
eût achevé d'engourdir son âme toujours un peu molle et pusillanime, soit
qu'il répugnât, ainsi qu'il l'écrivit lui-même, à plaider devant des juges
gagnés d'avance. Cependant le prince avait ses amis répandus clans la salle,
et aux voix enrouées et haineuses qui semblaient venir de Belleville,
répondaient par intervalles d'autres voix sauvages qui semblaient venir du
maquis. Silence aux Corses ! s'écria plus d'une fois Floquet, de cet
organe éclatant qui lui tenait lieu d'autres dons. Pierre Bonaparte eut deux
avocats. Son meilleur défenseur fut le procureur général, M. Grandperret.
Celui-ci rassembla, avec une grande minutie d'argumentation, tous les indices
qui permettaient d'attribuer à Victor Noir le rôle de provocateur. Ainsi
détruites par avance, que devenaient les réquisitions, même les plus
insistantes, et quel jury, haut jury ou jury ordinaire, se fût hasardé à
condamner ? La vérité, c'est qu'une obscurité impossible à éclaircir
subsistait sur l'initiative des violences ; entre les deux systèmes, le moins
invraisemblable était certainement celui de l'accusé. Dès lors, à moins qu'on
ne pratiquât à rebours les privilèges, Pierre Bonaparte devait bénéficier de
ce doute qui profite au dernier des misérables. Après cinq jours de débat,
les jurés prononcèrent un verdict d'acquittement. Comme le prince venait de
quitter l'audience, la Cour rendit un arrêt qui le condamnait à 25.000 francs
de dommages-intérêts en faveur des parents de la victime. Le parti
démagogique se répandit en imprécations sur la servilité des juges ; puis, ne
pouvant ressusciter Victor Noir, il entreprit d'exalter son compagnon
Fonvielle et songea même à le porter à la députation comme un autre
Rochefort. Pendant ce temps, Napoléon avisait à replonger dans l'obscurité
son compromettant cousin. Le 28 mars, on lisait dans la Patrie : « On
nous assure que par suite d'une décision de l'Empereur, le prince Bonaparte
et sa famille doivent résider à l'étranger pendant un temps indéterminé. » Tandis
que se déroulait le procès de Tours, les conseillers de l'Empereur
élaboraient le projet de sénatus-consulte. Le 28 mars, M. Émile Ollivier en
fit la lecture au Sénat. Le garde des sceaux, dans son exposé des motifs,
commençait par établir le principe de la dualité des Chambres. Puis il
montrait comment ce principe avait été méconnu : « Le Sénat et le Corps
législatif, disait-il, se meuvent dans deux sphères différentes : les lois
constitutionnelles sont réservées à l'un, et les lois ordinaires à l'autre,
en sorte qu'il existe une constituante et une législative juxtaposées plutôt
que deux Chambres législatives. » M. Ollivier proposait de revenir à la
dualité réelle et de partager le pouvoir législatif entre le Luxembourg et le
Palais-Bourbon. Convenait-il de pousser plus à fond la transformation et de modifier
le recrutement du Sénat ? Le ministre ne le pensait point, et estimait que
les sénateurs puisaient dans le caractère inamovible de leur charge une
suffisante garantie d'indépendance. Ayant expliqué les attributions nouvelles
que recueillerait la haute Chambre, le garde des sceaux indiquait quel
sacrifice serait le prix de ces avantages. En associant le Sénat au pouvoir
législatif, on ne pouvait lui maintenir le droit exclusif de modifier la
Constitution : « Car alors, observait Émile Ollivier, au lieu d'être un
modérateur, il deviendrait un dominateur. » Une dernière question se posait.
En qui résiderait désormais le pouvoir constituant enlevé au Sénat ? ici le
ministre procédait par distinction. Les dispositions qui ne touchaient pas
aux fondements du droit public, rentreraient clans la sphère législative et
pourraient être changées à la manière des autres lois. Quant aux règles
fondamentales qui fixaient l'hérédité impériale et l'organisation essentielle
des pouvoirs publics, elles formeraient le texte définitif de la Constitution
; et cette Constitution, ainsi réduite à ses éléments primordiaux, ne
pourrait plus être modifiée que par plébiscite. Ayant
parlé de la sorte, M. Émile Ollivier s'assit. Mais voici où commencèrent les
complications. La suite de ce chapitre pourrait se continuer sous ce titre :
« Comment on détruit le régime parlementaire en prétendant le couronner.
» Dès que
le projet parvint dans les bureaux, une même pensée surgit dans l'esprit des
sénateurs et bientôt s'y fixa. L'innovation était trop importante pour que la
haute Chambre pût valablement la consacrer : il fallait, pour lui imprimer
son caractère définitif, la ratification du peuple. Divers motifs valurent à
cette opinion une sorte d'unanimité. En logique pure, on ne pouvait contester
que l'œuvre ratifiée en 1852 par le suffrage universel ne fût complètement
transformée : ce que le peuple avait créé, le peuple seul avait qualité pour
le changer. A cette considération s'ajoutait pour beaucoup de sénateurs le
désir d'apposer leur marque sur le projet gouvernemental. Le Cabinet du 2
janvier s'était naguère formé sans l'adjonction d'un seul membre de la haute
Assemblée. L'exclusion n'avait pas laissé que de déplaire, et on n'était pas
fâché de montrer aux nouveaux ministres que la Chambre qui siégeait au
Luxembourg n'était point une Chambre d'enregistrement. Le Sénat avait, par
intervalles, de ces velléités d'importance, et point toujours au bon moment.
Enfin, les amis de l'Empire autoritaire s'employaient avec beaucoup de zèle à
favoriser ces tendances : accréditer dans les institutions l'appel au peuple,
c'était remettre aux mains du souverain un moyen de dominer toutes les
oppositions parlementaires. C'est sous cette impression que fut nommée la
commission. On y introduisit les personnages les plus notables de l'Empire :
M. Rouher, M. Baroche, M. Magne, M. Drouyn de Lhuys. Si l'on en croit l'un de
ceux qui la composèrent[1], elle fut nommée avec le mandat
formel de faire prévaloir l'idée du plébiscite. A
première vue, il semblait que la thèse sénatoriale ne fût pas bien éloignée
de la pensée ministérielle. C'étaient les ministres eux-mêmes qui, dans le
projet de sénatus-consulte, avaient inscrit le principe du plébiscite et, en
apparence, les sénateurs ne faisaient que hâter l'application d'un système
emprunté aux conseillers de l'Empereur. Oue si on pénétrait au fond des
choses, les divergences se découvraient. En rédigeant le sénatus-consulte,
les ministres avaient, à la vérité, recueilli l'idée du plébiscite, et
l'avaient proclamé comme le moyen suprême si l'on voulait dans l'avenir
changer la Constitution. Mais, en réservant au profit du prince la ressource
de l'appel au peuple, ils avaient entendu l'armer d'un droit théorique qui
sans doute demeurerait inexercé. Leur formule était une concession, plus
spéculative que réelle, à la thèse napoléonienne de la souveraineté populaire
directement pratiquée. On y pouvait voir une réminiscence inoffensive du
régime ancien, une sorte de prérogative mystique trouvée dans l'héritage des
Bonaparte, prérogative maintenue par tradition et comme par privilège de
survivance, mais dont aucun Bonaparte — on l'espérait du moins — ne se
prévaudrait jamais. Or, voici que le Sénat prenait, si l'on peut s'exprimer
ainsi, les ministres au mot. Ceux-ci avaient introduit dans leur projet le
droit plébiscitaire. Au Sénat, on s'emparait de la formule ; et un principe,
destiné à sommeiller longtemps, peut-être toujours, devenait tout à coup une
imminente réalité. Quels n'étaient pas les ennuis de cette complication ! M.
Ollivier et ses collègues s'étaient efforcés d'éviter tout ce qui troublerait
le pays. Dans cet esprit et au risque de quelques mécomptes pour eux-mêmes,
ils avaient renoncé à demander la dissolution de la Chambre. Il se trouvait
que toute cette prudence n'avait réussi qu'à reculer les embarras. En fait,
le plébiscite provoquerait un renouveau d'agitation chez un peuple qui avait
surtout besoin de repos. En droit, il marquerait une sorte de résurrection du
césarisme, venant se jeter à la traverse de la liberté renaissante. L'annonce
d'un nouveau sénatus-consulte avait laissé le public indifférent. Le mot de plébiscite
le réveilla brusquement. Cependant la commission du Sénat délibérait à huis
clos. Avant même qu'elle eût achevé ses travaux, le Corps législatif tint à
marquer son sentiment sur cette grande affaire. L'occasion
naquit à propos d'une interpellation sur le pouvoir constituant,
interpellation qui, après divers ajournements, fut remise au 4 avril. La
doctrine plébiscitaire semblait un acheminement vers la démocratie pure. La
gauche, tout d'abord, ne s'arrêta point à ces apparences. Avec M. Grévy, elle
dénonça la faculté d'appel au peuple comme une arme aux mains du despotisme ;
avec M. Picard, elle évoqua les souvenirs de 185'2. Bien que parlant un tout
autre langage, les membres du centre gauche, M. d'Andelarre, M. Martel,
manifestèrent plus de crainte que d'approbation. En revanche, M. Jérôme David
laissa percer une joie triomphante, et cela seul était un signe des
espérances qui renaissaient. La discussion se poursuivait sans grande
ampleur, sans grandes envolées, quand parut à la tribune Gambetta. C'est par
son intervention que le débat demeure, aujourd'hui encore, digne de mémoire. Jusque-là,
le député de Belleville s'était signalé par sa turbulente violence et, aux
yeux d'un grand nombre, ne se séparait guère de la foule des clubistes.
L'heure était venue où il prendrait rang parmi les orateurs politiques. Seul,
il osa creuser la doctrine de l'appel au peuple, la confisquer au profit de son
parti, la retourner contre l'Empire. Parlant du plébiscite, il remonta
jusqu'à l'origine du mot : « Le plébiscite, dit-il, c'est la science et
la conscience du peuple. » De là dérivait pour le peuple le droit de pénétrer
tous les faits d'ordre matériel, toutes les circonstances d'ordre moral qui
lui permettraient de porter son jugement en pleine science et en pleine
conscience. La conséquence était que tout plébiscite serait « leurre et
mensonge » si les termes n'en étaient débattus et précisés par le pouvoir
législatif, si les citoyens eux-mêmes ne jouissaient d'une liberté sans
limites pour pénétrer toutes les questions qu'ils auraient à résoudre.
S'étant exprimé de la sorte, Gambetta élargit l'ordre du jour : « Le
plébiscite, dit-il en substance, c'est le pouvoir mis aux voix. Mais alors,
que devient le principe héréditaire, le principe dynastique ? Ah ! l'on
comprend l'effarement des monarchistes parlementaires. Proclamer la doctrine
plébiscitaire, c'est rédiger l'acte de décès de l'idée monarchique. » La
thèse qui suivit fut la plus hardie, la plus radicale aussi qui eût été
développée à la tribune depuis le commencement du règne. Avec un singulier
mélange d'adresse insinuante et de véhémence enflammée, l'orateur s'appliqua
à définir le suffrage universel : « Le suffrage universel, c'était la
souveraineté nationale perpétuellement agissante : or, il n'y avait qu'une seule
forme de gouvernement adéquate au suffrage universel. » — « Cette
forme, continuait Gambetta, vous ne me permettrez pas de la taire, parce
qu'elle est sur mes lèvres, parce qu'elle est dans mon cœur : c'est la forme
républicaine. » Le grand mot était lâché, et il avait, été amené avec tant
d'art que pas un murmure, pas une interruption n'arrêta au passage la suprême
témérité. Le reste de la harangue, moitié discours de tribune, moitié
conférence de métaphysique constitutionnelle, tint tout entier en un
parallèle entre la monarchie qui, sous peine de périr, devait s'entourer
d'institutions monarchiques, et le suffrage universel qui contenait en germe
la République, et tôt ou tard la mettrait au jour comme par une naturelle
éclosion. On ne sait ce qu'on doit le plus admirer, ou l'habileté de
l'orateur qui sut colorer de modération ses plus grandes hardiesses, ou la
longanimité de l'auditoire, attentif à se contenir jusqu'au bout. Pendant
deux heures, la Chambre écouta avec tolérance, presque avec faveur, ce jeune
homme, hier inconnu, à la voix mêlée de tonnerres et de caresses, osé et
maître de lui tout ensemble, souple jusqu'à l'astuce, véhément jusqu'à
l'emportement ; et chose étrange, inouïe ! ce jeune homme venait, en plein
Empire, parler de la République en un langage aisé, sans provocation, sans
crainte non plus, comme on eût fait d'une prévision toute naturelle et d'une
éventualité du lendemain. Quand on cherche l'explication de cette généreuse
patience, on ne la trouve que dans la foi robuste qui animait encore les amis
de l'Empire. On pouvait sans péril passer à cette juvénile et chaude
éloquence la fantaisie d'une hypothèse impossible. « Gambetta, disaient
les députés en sortant du Palais-Bourbon, a vaillamment plaidé sa cause, mais
c'est une cause qui n'est point au rôle. » Ce qui
était bien au rôle, c'était le plébiscite. Avec sa sincérité ordinaire, M.
Émile Ollivier n'avait point dissimulé la surprise, le regret, que lui
inspiraient les dispositions du Sénat : « Nous avions espéré, disait-il le 4
avril au Corps législatif, que le projet de sénatus-consulte serait considéré
comme s'adaptant aux bases plébiscitaires. » Cependant, les membres de la
haute Assemblée s'affermissaient dans leur pensée : ils ne se croyaient pas
autorisés à consacrer seuls la réforme. L'Empereur avait-il prévu tout
d'abord un recours au suffrage universel ? Rien n'autorise à le penser. La
question se posant au Luxembourg, il fut gagné par les scrupules qui
agitaient les sénateurs ; peut-être aussi, devant la perspective d'un appel
au peuple, sentit-il se réveiller tout ce qu'il portait en lui d'instinct
césarien. Devant cette coalition de volontés, M. Ollivier jugea la résistance
inutile, et sans beaucoup d'entrain, se décida à tenter l'épreuve puisqu'on
ne pouvait l'éviter. Entraînerait-il avec lui tous ses collègues ? A cet
égard, la curiosité était extrême dans le monde politique. Parmi les
partisans du régime parlementaire, l'annonce du plébiscite provoquait un vif
sentiment d'improbation. Reconnaître au souverain le droit permanent de
recourir à la nation, lui reconnaître ce droit en dehors de tout contrôle, de
tout assentiment des Chambres, c'était déposer dans la Constitution elle-même
le germe qui la pourrait détruire. Ainsi parlait-on en ce groupe du centre
gauche, qui avait pour représentants dans le ministère, M. Buffet et M. Daru.
M. Buffet se laissa bien vite gagner par les répugnances de ses amis. Son âme
intègre et fière avait peu souci de retenir le pouvoir. Attaché jusqu'au
rigorisme aux maximes de la monarchie libre, il avait à cœur de repousser
toute pratique qui faciliterait les retours offensifs du pouvoir absolu. Dès
le commencement d'avril, le bruit de sa démission courut. Les jours suivants,
comme se discutait au Corps législatif l'interpellation sur le pouvoir
constituant, on le vit siéger à son banc ministériel ; et on crut à un
accommodement. Bientôt sa retraite se confirma et fut officiellement
annoncée. Tout autre fut d'abord la condition de M. Daru. Dominé par les
traditions napoléoniennes qui se mêlaient en lui aux croyances libérales, il
n'avait pas discerné de suite le danger de la doctrine plébiscitaire, et,
loin d'en concevoir ombrage, l'avait au contraire défendue. Peut-être aussi
comprit-il, crut-il comprendre que, de toute façon, la délibération préalable
du Parlement serait obligatoire Mieux éclairé par les controverses qui
suivirent, il imagina une transaction : il acceptait le prochain appel au
peuple, mais il demandait que, pour l'avenir, nul plébiscite nouveau ne pût
être soumis au suffrage universel sans le préalable assentiment des deux
Chambres ; cette condition serait énoncée dans le texte remanié du
sénatus-consulte. Plusieurs députés, notamment le marquis d'Andelarre,
essayèrent d'amener le souverain à ces vues. Celui-ci protesta de ses
intentions libérales, mais refusa, soit pour le présent, soit pour l'avenir,
toute limitation de son droit. Le 9 avril, M. Daru fut reçu en audience par
l'Empereur, mais sans que de l'entretien sortit aucune entente. Le lendemain,
il se démit de sa charge. C'est ainsi que, par une bizarre conjonction des
choses, l'acte qui aurait dû affermir le ministère du 2 janvier en commença
l'ébranlement[2]. Dans
l'entrefaite le Sénat se réunit pour entendre le rapport de la commission. Le
spectacle ne laissait pas que d'être singulier. On s'apprêtait à couronner
l'édifice libéral. Qui s'en allait ? Les libéraux. Qui se réjouissait ? Les
gens de la droite. Le rapporteur se leva. C'était le premier président
Devienne. Au mois d'août 1869, il avait combattu — autant du moins que sa
nature sceptique s'accommodait de la lutte — l'amendement de M. Bonjean qui
conférait au Sénat le pouvoir législatif. Le 14 avril 1870, avec la même
indifférence hautaine, il recommanda la théorie contraire. Le seul souci fut
d'accumuler les formules solennellement dédaigneuses qui masqueraient la
contradiction. La discussion s'étant ouverte le 18 avril, on entendit de
grandes louanges sur la Constitution de 1852. La conclusion logique eût été
de la consolider. On s'avisa bientôt que ces éloges n'étaient qu'oraison
funèbre ; car tous les discours demandèrent qu'on abrogeât ce qu'on ne se
lassait point d'admirer. Au moment de consacrer sans retour les principes de
la monarchie libre, le Sénat ne négligea pas de pourchasser quelques petites
formules libérales. Les décrets nommant des sénateurs devaient, suivant le
projet des commissaires, être accompagnés de la mention « qu'ils avaient
été délibérés en conseil des ministres ». La clause parut dégager un vague
parfum de parlementarisme, et la haute Assemblée, se dédommageant de ses
grands sacrifices par quelques revanches de détail, se donna le menu plaisir
de l'effacer. Des catégories étaient créées entre lesquelles devrait se
limiter le choix du souverain ; au dernier moment, on abolit la restriction,
ce qui laissait toute liberté à l'Empereur et ne découragerait aucune
espérance. Cependant les regards cherchaient au fauteuil M. Troplong, et on
se disait qu'aucun homme en ce siècle n'était mort plus à propos pour sa
gloire. Que devenaient ses amples et brillants rapports, commentaires d'une
législation promise à l'immortalité et si vite remplacée ? Les débats se
prolongèrent pendant trois séances. Vers la fin du troisième jour, M. Émile
Ollivier se leva. Sous sa jeune et brillante parole, les sénateurs
s'éveillèrent et on applaudit fort, un peu moins pourtant qu'on n'eût acclamé
M. Rouher. Quand vint l'heure du scrutin, la Constitution nouvelle fut votée
à l'unanimité, ce qui semblait le témoignage d'une approbation poussée
jusqu'à l'enthousiasme. Ainsi finit le 20 avril 1870, dans la dix-neuvième
année de son âge, le Sénat constitutionnel. Il ne restait plus qu'à souhaiter
longue vie, vie plus utile surtout, au Sénat législatif. III Le
plébiscite fut fixé au 8 mai. La formule était la suivante : « Le peuple
approuve les réformes libérales opérées dans la Constitution depuis 1860 par
l'Empereur avec le concours des grands corps de l'État, et ratifie le
sénatus-consulte du 20 avril 1870. » Le vote aurait lieu au scrutin secret
par oui ou par non. Une
fois encore, les partis allaient se trouver aux prises. Ce serait une
occasion, et la dernière, de les saisir sur le vif. Le 4
avril, M. Émile Ollivier avait dit au Corps législatif : « Nous n'avons
aucune inquiétude sur le résultat du plébiscite. » Cette sécurité n'était pas
telle qu'elle ne se mêlât de quelques soucis. La principale crainte n'était
pas l'acharnement des adversaires, mais la tiédeur des indifférents. On
redoutait l'inertie des bourgeois ; on appréhendait plus encore la torpeur
des paysans, fort en retard cette année-là pour les travaux agricoles, et
uniquement attentifs à regagner le temps perdu. Il fallait s'assurer contre
un succès trop modeste et surtout se prémunir contre les abstentions. Le 23
avril, l'Empereur adressa au peuple une proclamation où se retrouvait un
éclatant hommage à la souveraineté du suffrage universel, où se retrouvait
aussi le souvenir de tous les témoignages de confiance qui, depuis dix-huit
ans, avaient resserré les liens entre le prince et la nation. Le lendemain,
les ministres, par une circulaire collective, sollicitèrent le concours de
leurs subordonnés : ils ne donnaient pas, disaient-ils, un ordre, mais un
patriotique conseil : dans le fonctionnaire, ils démêlaient le citoyen, et,
faisant appel au citoyen, l'invitaient à voter pour l'Empire. Ces avis,
légèrement platoniques, ne furent-ils pas accompagnés de suggestions plus
précises ? Le ministre de l'Intérieur, M. Chevandier de Valdrôme, manda les
préfets et leur recommanda de n'omettre aucun moyen légitime de succès : les
représentants du gouvernement se garderaient de toute pression, de toute
menace, mais ils n'hésiteraient pas à déployer, suivant la propre expression
du ministre, une activité dévorante. Bien
que cette exhortation à une activité dévorante trahît un commencement
d'excitation, les conseillers de l'Empereur avaient trop souci de leur
dignité pour ressusciter les abus qu'ils avaient plus d'une fois déplorés.
Seules, les provocations révolutionnaires leur inspireraient dans les
derniers jours quelques représailles. Mais s'ils étaient tenus à laisser au
repos leurs armes les plus redoutables, la même réserve ne s'imposait pas à
leurs amis. La plus grande habileté consisterait à créer, en dehors de
l'action officielle, une organisation assez puissante, assez large aussi,
pour encadrer en elle tous les partisans de l'Empire. De la sorte, la cause
du gouvernement serait soutenue sans que le gouvernement lui-même se
compromît. En
cette conduite résiderait la véritable sagesse. Toutefois, pour la pratiquer
l'embarras ne laissait pas que d'eue assez grand. Où trouver ces précieux
alliés ? Le gouvernement avait à la fois des amis attiédis qu'il serait
malaisé d'échauffer et des amis dangereux qu'il importait de maintenir au
second rang. Les
amis attiédis étaient les membres du centre gauche. De tout temps, ils
avaient suspecté le jugement d'Ollivier, et dans leurs lettres, on trouverait
les traces multipliées de ces méfiances[3]. Le départ de M. Buffet, celui
de M. Daru, avaient de plus en plus distendu les liens déjà fort relâchés. «
Que deviendrait, disait-on, le gouvernement parlementaire, si le chef de
l'État pouvait à toute heure passer au-dessus des Chambres et engager un
colloque direct avec la nation ? » Les députés de ce groupe étaient trop
soucieux du repos public, trop pénétrés de loyalisme, pour s'égarer jusqu'à
un suffrage hostile. Selon toute apparence, ils ne se réfugieraient pas non
plus dans l'abstention. Mais comme ce oui, qu'en fin de compte ils se
décideraient à prononcer, leur coûtait ! et avec quelle verve, avec quelle
aisance, avec quelle profusion d'arguments ils développaient les raisons de
dire non ! Ils se désolaient que tous les suffrages affirmatifs dussent
avoir, au sortir de l'urne, la même apparence, et volontiers, ils eussent
inventé des bulletins nuancés qui exprimassent le oui le plus grondeur, le
plus désagréable. A des amis si maussades, pouvait-on demander la propagande
? Ne serait-ce pas beaucoup que de s'assurer leur silence ? En ces milieux,
on souhaitait le succès, mais le minimum du succès, le succès mais pas
jusqu'au triomphe, assez pour sauver l'Empire, pas assez pour inspirer
l'infatuation. Le 18 avril, M. Beslay, rédacteur en chef du Français,
écrivait à M. le comte Daru : « Légalement, il ne faut pas plus de la moitié
des voix, et on aura les deux tiers. Une trop grande réussite serait le
prélude d'une période réactionnaire. » Et il ajoutait en précisant les
chiffres : « Il faut désirer que le plébiscite n'ait que quatre millions
de voix[4]. » A côté
des amis désabusés, il y avait les amis compromettants. C'étaient les
partisans de l'Empire autoritaire. Ceux-ci ne demandaient qu'à lancer toutes
leurs forces, qu'à se porter à l'avant-garde. Leur dessein, en combattant,
était de faire coup double. Le plébiscite assurerait la défaite de la
démagogie, décidément noyée dans les flots du suffrage universel. Et tel
serait le premier fruit du succès. Puis les suffrages affirmatifs seraient
présentés à l'Empereur comme le témoignage de sa popularité personnelle. Du
même coup, on raviverait chez Napoléon les souvenirs de 1852 ; on
resserrerait l'ancienne union du peuple et de l'Empire. Entre ces deux
forces, quelles forces, fussent celles du Parlement, ne seraient broyées ! Il
arriverait donc qu'à la victoire contre la Révolution se joindrait une
seconde victoire, rem portée sur ceux-là mêmes qui auraient imprudemment
engagé la bataille et en seraient les apparents bénéficiaires. En véritables
enfants terribles, les plus ardents découvraient leurs pensées. Le 18 avril,
au Sénat, M. de Ségur d'Aguesseau s'exprimait en ces termes :
« L'intérêt national veut que le pouvoir profite de son succès. Il ne
s'agit pas de faire du sentiment et de dire qu'il n'y aura plus ni vainqueurs
ni vaincus. S'il faut un gant de velours à la main qui conduit la nation
française, cette main doit être de fer. » Le journal le Pays excitait
le gouvernement à se dégager de « l'ornière orléaniste et parlementaire
». — « Le premier gage à offrir au peuple, ajoutait-il, c'est de donner
congé pour le prochain terme à toutes les commissions extra-parlementaires
composées de gens plus ou moins inconnus, groupés autour de deux ou trois
noms trop connus[5]. » Cependant les politiques
évitaient ces bruyants éclats. Leur principal effort serait d'altérer tout
doucement le sens de l'appel au peuple. A ne consulter que les termes du
plébiscite, la réponse affirmative impliquait une approbation des réformes
libérales. Le travail des bonapartistes autoritaires serait d'absorber la
question dans une question plus grande et de la transformer en une option
entre l'Empire et l'anarchie. L'esprit simpliste du peuple, peu accoutumé à
la métaphysique constitutionnelle, aiderait à cette habile déviation. Le
plébiscite, ainsi détourné de sa formule primitive, serait donc un solennel
renouvellement d'adhésion à l'Empire, non spécialement à l'Empire libéral,
mais à l'Empire sans épithète, à l'Empire tel que le pays, depuis
dix-huit ans, l'avait soutenu et acclamé. Dans cet esprit et sous le bénéfice
de ce commentaire, les vieux impérialistes offraient leurs influences, leurs
cadres, leur expérience électorale. Ils s'offraient avec une sécurité
d'autant plus reposée que les récentes démissions avaient éloigné du cabinet
leurs plus vigilants adversaires. Que si le plébiscite était un grand succès,
ils se garderaient de triompher trop bruyamment et de revendiquer pour eux la
récompense. Seulement ils protégeraient le ministère, l'épureraient peu à
peu, écarteraient par ajournement les réformes gênantes. Ils soutiendraient,
ils applaudiraient M. Ollivier, mais en l'isolant, en l'attirant vers eux par
progressions insensibles. Parallèlement, un travail semblable s'accomplirait
sur l'Empereur, et c'est ainsi que le gouvernement personnel se restaurerait
par degrés sous le couvert de ceux qui avaient reçu mission de le détruire. Cette,
mauvaise humeur des uns, cet empressement suspect des autres limitaient fort
pour le gouvernement le choix de ses auxiliaires. Entre le centre gauche qui
ne s'offrait point et la droite qui s'offrait trop, le principal appui, le
seul tout à fait sûr, c'était le centre droit. Des réunions se tinrent à
l'hôtel du Louvre. Puis, sous les auspices de ce groupe, un comité se forma
sous le nom de Comité central plébiscitaire. Il eut son siège rue de
Rivoli. Son président fut le duc d'Albuféra. Il se composa de députés et en
outre de sénateurs et de journalistes. Aux membres du centre droit, M.
Chesnelong, M. Mège, M. de Mackau, M. Josseau, M. Dupuy de Lôme, furent
adjoints deux des membres les plus importants de la droite, M. Jérôme David
et M. Pinard. En outre, parmi les délégués de la presse figura M. Clément
Duvernois. Ces choix, loin de marquer une inconséquence, révélaient une
habile sagacité. L'imprudence eût été de se confier aux bonapartistes
autoritaires, de leur abandonner une part prépondérante de direction. Fondus
dans le centre droit, ils ne représentaient plus qu'une fraction notable du
parti conservateur : on évitait de s'absorber en eux, et, d'autre part en les
accueillant, on leur ôtait la tentation d'entrer en campagne pour leur propre
compte. Le premier soin du Comité central fut de faire appel aux
conseillers généraux : ceux-ci, à leur tour, grouperaient autour d'eux les
conseillers d'arrondissement, les conseillers municipaux, en un mot tous ceux
qui, détenant un mandat électif, avaient qualité pour guider leurs
concitoyens[6]. Entre toutes les exhortations,
la plus pressante fut de combattre l'abstention qui était qualifiée de défection
envers la liberté ou de complaisance envers les hommes de
désordre. On comptait sur te concours du clergé, non toutefois sans une
arrière-pensée un peu soucieuse ; car si les évêques réunis à Rome faisaient
parvenir au ministre des Cultes les meilleures assurances, le journal l'Univers,
alors fort en crédit, se refusait obstinément à influencer ses abonnés[7]. Sous les auspices du Comité
central de nombreux sous-comités s'établirent. On en compta bientôt
quatre-vingts à Paris, trois cent cinquante dans les départements[8]. Tandis
que le gouvernement s'organisait de la sorte, les partis hostiles offraient
un assez singulier spectacle, les uns prolongeant leurs perplexités ou se
réfugiant dans une attitude passive, les autres se portant résolument à
l'assaut du pouvoir et de la société. On peut
être bref en parlant des légitimistes. La rigueur de leurs doctrines leur
défendait de sacrer l'Empire. Aussi un seul débat s'élevait entre les deux
journaux du parti : l'Union, organe quasi officiel de M. le comte de
Chambord, se contentait de prêcher l'abstention : la Gazette de France,
plus engagée dans l'opposition active, opinait pour un suffrage négatif. Il
est juste d'ajouter que, dans les campagnes, bon nombre de monarchistes, plus
avides de repos que soucieux de logique, ne suivraient ni l'un ni l'autre
conseil. Sensibles avant tout au péril social, ils se rendraient au scrutin ;
ils s'y rendraient à contre-cœur, un peu honteusement ; et en demandant à
Dieu et au roi de les absoudre, ils déposeraient comme à la dérobée un
suffrage favorable. Ce serait une des nombreuses variétés de ces oui
maussades qui, confondus dans l'urne avec les oui enthousiastes,
prêteraient à l'Empire une apparence d'unanime acclamation. Parmi
les orléanistes, parmi les libéraux qui oscillaient à égale distance de la
monarchie parlementaire et de la République, l'ennui et l'embarras étaient
plus grands encore. Ils flottaient perpétuellement entre la crainte des
réactionnaires, — des gens de mauvaise droite, comme les appelait M.
Dourdan[9] — et une autre crainte toute
contraire qui était celle des démagogues. « Quand je lis le Pays,
disait l'un d'eux, je me décide à voter non ; mais voici que je lis la
Marseillaise, et derechef, je me résigne à voter oui. » Comme quelques
jours séparaient du scrutin, ils employaient cet intervalle à exhaler leur
mauvaise humeur. Songeant au tumulte des réunions publiques : « Voilà
murmuraient-ils, dix jours de fièvre dont on se serait bien passé. » Puis ils
ajoutaient, par allusion aux termes du plébiscite : « Jamais on n'a posé tant
de questions obscures à neuf millions d'hommes qui ne sont pas préparés à
répondre. » Un seul se montrait satisfait : c'était M. Laboulaye qui, plus
familiarisé avec les coutumes suisses ou américaines qu'avec les pratiques de
l'Angleterre, voyait dans l'appel au peuple un moyen de corriger les abus du
parlementarisme. Partout ailleurs, la réflexion accroissait les incertitudes
loin de les dissiper. M. Thiers, M. Dufaure, M. Anou, inclinaient vers l'abstention
ou vers le vote négatif. Quoique à regret, M. Guizot conseillait l'adhésion.
La note la plus ordinaire était celle d'une résignation mêlée d'ironie :
« Puisque le plébiscite est présenté, écrivait Saint-Marc-Girardin, il
vaut mieux le voter que le refuser. » S'étant exprimé de la sorte, il ne
tarissait pas en railleries sur la conception bizarre qui avait voulu
superposer au sénatus-consulte le plébiscite comme une sorte de canonisation,
comme une promesse d'immortalité. Il concluait avec un redoublement de
persiflage : « Nous voterons cette immortalité, nous souvenant de ce mot des
Lacédémoniens : Puisque Alexandre veut être Dieu, qu'il soit Dieu[10]. » Tout ce
qui était irrésolution ou désarroi dans les groupes intermédiaires, se
transformait dans le parti démocratique en âpre et ardente activité. Les
républicains ne pouvaient espérer la majorité et n'avaient point la folie d'y
prétendre. Mais s'ils parvenaient à s'assurer Paris, à gagner quelques
grandes villes, à prendre pied dans certains départements, les territoires
conquis se détacheraient comme autant d'îlots teintés de rose ou de rouge vif
sur la carte uniforme de l'Empire. Avec le temps, avec la persévérance, les
îlots s'étendraient et qui sait ? se rejoindraient peut-être. De là un
violent effort, et dirigé surtout par les violents. C'est
alors que ceux-ci s'essayèrent décidément à la direction du parti. Depuis
longtemps, les députés modérés, comme Ernest Picard, avaient été relégués à
l'arrière-plan : leur groupe était désigné dédaigneusement sous le nom de
gauche ouverte, parce qu'il ne refusait pas de s'ouvrir aux libéraux.
Cependant d'autres députés, de nuance plus exclusive, Grévy, Ferry, Gambetta,
constituaient ce qu'on appelait la gauche fermée, par opposition à la gauche
ouverte, et se flattaient de maintenir la discipline autour d'eux. A la
nouvelle du plébiscite, ils s'adjoignirent quelques représentants de la
presse : Peyrat, Pierre Lefranc, Duportal. De la collaboration commune, un
manifeste sortit qui, le premier jour, parut violent et qui bientôt sembla
pâle, tant il fut dépassé ! — La propagande anti-plébiscitaire révéla fous
les progrès récents de la démagogie. On s'était résigné à la presse radicale
parisienne, au Rappel, au Réveil, à la Marseillaise.
« Après tout, disaient les optimistes, ces feuilles sont utiles à leur
manière, ne serait-ce qu'en servant d'épouvantail pour les bourgeois. » Voici
qu'on apprit, non sans stupeur, que les journaux de la capitale avaient des
émules en province. C'était à Marseille le Peuple, dirigé par Naquet ;
à Toulouse, l'Émancipation, rédigée par Duportal ; Vogeli avait fondé
à Grenoble le Réveil du Dauphiné ; Lissagaray avait créé dans le Gers l'Avenir
; Marcou inspirait à Carcassonne la Fraternité. Toute cette presse
départementale avait grandi subrepticement ; elle avait sa clientèle dans les
villes et se propageait même clans certaines bourgades rurales où elle
réveillait les souvenirs mal éteints du socialisme. A l'action des journaux
se mêlait l'influence de l'Internationale. En ce printemps de 1870,
elle comptait 245.000 adhérents[11]. De Paris elle s'était étendue
à Rouen, à Lyon, à Marseille, à Saint-Étienne ; déjà elle embrassait les
villes de moindre importance et recrutait des adhérents jusque dans les
chambrées du Var. Dans les centres ouvriers, les grèves étaient le grand
moyen d'agitation. Il s'en produisit à Limoges, à Paris, à Bordeaux, un peu
partout. La plus singulière fut celle de Fourchambault. Elle éclata sans
grief apparent : aucune plainte articulée contre les patrons, aucune demande
de salaire plus élevé, rien qu'un mot d'ordre de l'Internationale et
qui fut aveuglément obéi[12]. — Le plébiscite approchant,
toutes les passions s'exhalèrent dans les réunions publiques. L'affluence fut
moindre qu'en 1869, la curiosité étant blasée ; mais on observa un progrès
dans la violence. Les séances débutaient par le choix d'un président
honoraire : le plus souvent on acclamait Rochefort, Flourens, Mégy ; bientôt
on leur adjoignit un étranger du nom de Cernuschi qui avait versé 100.000
francs pour la caisse anti-plébiscitaire. Les orateurs habituels furent
Ulrich de Fonvielle, fameux depuis l'affaire Noir, puis Lissagaray,
Lefrançais, Minière et en outre un certain Cavalier, dit Pipe-en-Bois.
Par intervalles apparaissait un jeune homme haineux, impudent, débraillé, et
qui jetait à l'auditoire quelques mots froids et sinistres comme le couperet
du bourreau : on l'appelait Raoul Rigault. Convenait-il de pratiquer
l'abstention ou de déposer un suffrage négatif ? Les plus fanatique
penchaient vers l'abstention, un vote, fût-il hostile, impliquant une
reconnaissance du régime établi. On composa même une Marseillaise
abstentionniste, dont les accents alternaient avec ceux (les orateurs en
prose. Cependant des clubistes à l'espoir robuste ne se lassaient pas de
pousser le peuple vers les urnes, et, soit incroyable illusion, soit
fanfaronnade, prédisaient que le plébiscite serait le Waterloo de l'Empire.
On assista à de véritables dévergondages d'insultes. On condescendait à peine
à combattre Émile Ollivier. Le vrai point de mire était l'Empereur : on
l'appela d'abord l'homme de Décembre, puis M. Bonaparte ou bien encore
l'Exécutif ; enfin, un jour, on rédigea une sorte d'arrêt précédé de
considérants et qui le condamnait aux travaux forcés à perpétuité[13]. Ces malfaisantes bouffonneries
ne méritaient que le mépris. Voici où se révélait une pensée moins grossière.
Assez fréquemment on voyait paraître dans les clubs des gens qui se disaient
anciens soldats. L'un se vantait d'avoir déserté ; l'autre qui se proclamait
gt ancien disciplinaire colonial », avait voyagé un peu partout quoique point
volontairement, et racontait de ses voyages des choses affreuses. Puis on
lisait publiquement des lettres, écrites, disait-on, dans les chambrées,
signées illisiblement par crainte des châtiments, et qui toutes dénonçaient
les brutalités de la discipline ou la tyrannie des chefs. On appelait cela
traiter la question militaire. La propagande la plus fructueuse serait
celle qui s'exercerait au dehors. Dans les quartiers populeux du nord et de
l'est de la ville, au Château-d'Eau, au faubourg Saint-Antoine, des casernes
s'étaient élevées, vraies forteresses contre l'émeute. Comme font le soir les
filles publiques au coin des rues, des gens apostés épiaient les cavaliers ou
les fantassins qui rentraient ou sortaient, leur remettaient des Lanterne,
des Marseillaise, des portraits, des lithographies, des almanachs ou
bien encore des paquets de tabac enveloppés dans des proclamations. Tout
était exploité, et l'ignorante crédulité du soldat, et, mieux encore, le
demi-savoir des sous-officiers. De temps en temps, un de ces malheureux se
laissait entraîner jusqu'à une réunion publique : c'était alors des ovations,
des trépignements, des cris de délire ; on le hissait au bureau, on lui
décernait les honneurs de la séance, puis on le traînait de cabaret en
cabaret, dans un appareil équivoque, moitié de triomphateur, moitié d'otage.
Dans les jours qui précédèrent le plébiscite, l'effort redoubla. « Quand nous
aurons les chassepots, disaient les coryphées des réunions publiques, nous
aurons tout gagné. » M.
Emile Ollivier s'était contenu jusque-là Sous tant de mauvaise foi, son âme
se souleva. « Nous sommes la modération, avait-il dit un jour au Corps
législatif ; s'il le faut, nous serons aussi la force. » Vers la fin de la
période plébiscitaire, non content de se reposer sur ses amis, on le vit se
jeter lui-même dans la mêlée. En un langage qui rappelle fort les anciennes
candidatures officielles, il stimule le zèle des juges de paix, du clergé, des
magistrats. A Paris et dans les provinces, il prescrit qu'on arrête les
meneurs de l'Internationale, sous la double inculpation d'association
illicite et de société secrète. A ceux de ses subordonnés qui craignent
l'inopportunité de certaines rigueurs, il répond par des ordres itératifs. «
Il est temps, écrit-il, qu'on sente la main du gouvernement. » Sa vigilance
se porte sur les excès des réunions publiques. « N'hésitez pas,
recommande-t-il, à faire un exemple, et surtout frappez à la tête ;
prenez-vous-en aux avocats, aux messieurs plutôt qu'aux pauvres diables du
peuple. » Dans le Var, certaines chambrées publient et propagent des
pamphlets odieux ; aussitôt le garde des sceaux ordonne des poursuites
immédiates. Cependant la violence de la presse ne connaît plus de bornes.
Devant cette surabondance de provocations, M. Émile Ollivier convie ses
procureurs généraux à la fermeté. « Poursuivez, télégraphie-t-il, les
journaux de votre ressort qui contiendraient des appels à la guerre civile ou
des outrages contre l'Empereur. Nous ne pouvons assister les bras croisés aux
débordements révolutionnaires. » Puis il ajoute, pour écarter de lui tout
reproche d'inconséquence ou d'intempestive rigueur : « Respectez la
liberté, mais la provocation à l'assassinat et à la guerre civile, c'est le
contraire de la liberté[14]. » En
cette lutte contre les factieux, le comble du bonheur pour le gouvernement
serait que la divulgation d'une intrigue criminelle, la découverte d'un
complot, rejeta vers lui toutes les âmes honnêtes. Cette heureuse fortune ne
lui manqua point. Le 30
avril, le Journal officiel publia un entrefilet destiné à faire
sensation : un homme avait été arrêté qui venait de Londres et qu'on appelait
Beaury ; il était porteur d'un revolver à six coups, d'une certaine somme
d'argent et, en outre, d'une lettre émanée d'un des réfugiés de Londres ;
pressé de questions, il avait avoué qu'il était venu à Paris dans le dessein
de tuer l'Empereur. A la suite de cette nouvelle, on annonçait que des
perquisitions avaient été pratiquées dans le quartier du Père-Lachaise, chez
un ébéniste du nom de Roussel ; celui qu'on recherchait était en fuite, mais,
à son domicile, on avait saisi vingt et une bombes. Huit
jours séparaient du scrutin. Le lendemain, pour compléter l'information, le Journal
officiel parla d'autres poursuites et d'une vaste enquête qui se
continuait. Le 4 mai, comme pour graver l'émotion, un décret fut publié qui
convoquait la chambre des mises en accusation de la Haute Cour. Puis un long
rapport parut, signé du procureur général Grand- Perret, et qui offrait un
tableau très achevé, très fouillé même, de tous les agissements
révolutionnaires. On eût dit un récit fait à souhait pour la plus grande
édification des contemporains, pour la plus grande commodité de l'histoire.
Rien n'était omis, ni les tumultueuses funérailles d'Auteuil, ni le toast
à la balle, ni les troubles qui avaient accompagné et suivi l'arrestation
de Rochefort. Des faits généraux, on descendait aux détails : on notait les
conciliabules ; on rapportait des propos atroces ; on énumérait les
cotisations destinées à acheter des armes ; on faisait allusion à des
substances chimiques nouvelles qui hâteraient les destructions. Toutes ces
menées, tous ces projets étaient, disait-on, établis par les indiscrétions
des complices, par les révélations des dénonciateurs. Encadré dans ce
magistral exposé, le misérable dessein de Beaury semblait quelque
ramification d'une vaste entreprise où pourraient s'abîmer l'Empire et la
société. La publication survenait avec une actualité si opportune que cette
conspiration si utile, découverte à un si bon moment, éveilla quelque
scepticisme. La vérité, c'est que depuis un an, dans les bas-fonds
démagogiques, des desseins affreux avaient été entretenus, et à cet égard le rapport
du procureur général ne divulguait rien qui ne fût prouvé. Toutefois, un art
ingénieux avait groupé les faits, les avait reliés par un lien pas toujours
très solide, avait donné à de scélérates, mais débiles et niaises tentatives,
un aspect d'entente universelle entre les factieux. C'est ici que se
retrouvait la main du gouvernement. Non, la police n'avait pas inventé le
complot ; est-ce la calomnier que de dire qu'elle le perfectionna ? IV Le 8
mai s'ouvrit le scrutin. Sous l'ardeur des disputes, l'objet primitif de la
consultation nationale avait disparu. Nul ne songeait au sénatus-consulte,
aux réformes libérales. La seule question était de savoir qui voulait
l'affermissement de l'Empire, qui voulait sa destruction. Dès le matin, les
sections furent encombrées par une foule tranquille. C'étaient les électeurs
paisibles qui s'empressaient de remplir leur devoir civique, avant d'aller
goûter aux champs le repos du dimanche. La journée s'écoula sans incidents.
Toutefois, vers cinq heures, quelques rassemblements se formèrent, et un avis
du préfet de police invita la population au calme. À six heures, le
dépouillement commença, et se poursuivit au milieu d'une attente légèrement
tumultueuse. Dans la soirée, on connut les résultats de Paris et du département
de la Seine : 138.000 oui, 184.000 non, 83.000 abstentions, 9 à 10.000
bulletins nuls. Puis arrivèrent les votes de Lyon, de Marseille, de Bordeaux,
de Toulouse, de Saint-Étienne. En toutes ces grandes villes, les non étaient
en forte majorité. Aux Tuileries où on attendait les nouvelles, les premières
dépêches provoquèrent, à ce qu'on assure, une impression pleine de trouble.
L'Impératrice était irritée, le jeune prince exaspéré, et l'entourage ne
tarissait pas en exclamations indignées. Seul, l'Empereur conservait tout son
calme, en homme aguerri contre les émotions trop hâtives, en souverain
confiant dans l'affection de son peuple. Dans la nuit parvinrent les
résultats généraux des départements. Ils renversaient les espérances de
l'opposition, et sans qu'il fût possible encore de préciser les chiffres,
suffisaient à dissiper toute alarme. Le
parti démagogique eut à cœur de célébrer le vote de Paris, de protester
contre la défection du peuple rural. Comme à la suite du vote de 1869, on
assista, durant trois jours, à des essais de rébellion. Ce fut une nouvelle
revue des forces révolutionnaires, une nouvelle série d'escarmouches, et
comme la préface d'un grand combat qu'on n'osait engager. Au Château-d’Eau,
au faubourg du Temple, à Belleville, à la Villette, il y eut des
rassemblements, des bagarres, des rixes avec les sergents de ville, des
ébauches de barricades. On cria vive Rochefort ! vive la République !
on cria surtout vive la ligne ! En ce cri il y avait à la fois un
espoir et un remerciement ; car en certaines casernes, notamment celle du
Prince-Eugène, le nombre des suffrages négatifs avait dépassé toutes les
prévisions. — Cependant les journaux, pour accroître leur vente, multipliaient
les éditions, et, en tête de leurs colonnes, inscrivaient en gros caractères
toutes sortes de titres sensationnels, comme on eût fait en pleine émeute. Le
procédé, aujourd'hui vulgaire, était alors nouveau. Quand les lecteurs des
départements reçurent leur journal, beaucoup furent dupes de la manœuvre
mercantile, et ne doutèrent point que des événements, annoncés en si grandes
lettres, ne fussent en effet fort tragiques. Au moment où Paris reprenait sa
physionomie la plus paisible, la province se mit à craindre pour Paris, et il
fallut les avis réitérés de l'autorité pour ramener la sécurité dans les
Aines. Au bout
de quelques jours, on connut les résultats définitifs. Ils se décomposaient
en 7.358.786 suffrages affirmatifs, 1.571.939 suffrages négatifs. On comptait
1.894.681 abstentions. En outre 113.978 bulletins avaient été considérés
comme nuls[15]. Napoléon III, malgré les
menées des partis et en dépit de ses propres fautes, venait de retrouver la
triomphante majorité qui jadis l'avait élevé jusqu'au trône. L'examen
détaillé des votes suggérait diverses observations. Les régions du nord, de
l'ouest, du sud-ouest, avaient été presque unanimes dan3 l'acclamation de
l'empire : seuls, les départements de la Seine-Inférieure, de la
Loire-Inférieure, de la Gironde, faisaient tache dans l'ensemble. Dans la
région de l'est, dans les environs de Paris, dans certains départements du
centre, les efforts de l'opposition avaient été moins stériles, et les
suffrages négatifs avaient souvent atteint la proportion de 15 à 20 pour 100.
C'était dans le sud-est, c'était dans la vallée du Rhône, que le parti
démocratique avait travaillé avec le plus de fruit. Dans les départements de
l'Isère, de la Drôme, du Vaucluse, du Var, de l'Hérault, on comptait de 25 à
40 pour 109 de votes hostiles. Dans les Bouches-du-Rhône, la majorité s'était
prononcée contre le plébiscite. On remarquera que ces contrées étaient
précisément celles où avaient éclaté, après le Coup d'État, les soulèvements
socialistes. Ainsi Napoléon n'avait pas plus ramené ses ennemis par ses
services qu'il n'avait lassé ses amis par ses fautes. L'Algérie, dont les
votes n'étaient arrivés qu'avec quelque retard, avait, comme la Seine, comme
les Bouches-du-Rhône, voté contre l'Empire. Le résultat s'expliquait, soit
par certains griefs de la colonie contre la métropole, soit par l'esprit de
la population civile, turbulente, aigrie, et n'ayant souvent rencontré que la
gêne là où elle espérait rencontrer la fortune. Entre tous les commentaires
nés du Plébiscite, les plus vifs étaient ceux que provoquaient les votes
militaires. Ce n'était pas qu'il n'y eût quelque exagération dans les
plaintes des amis de l'Empire ou dans les espérances de ses adversaires ;
car, à prendre dans son ensemble l'armée de terre et de mer, on y remarquait
la même proportion de suffrages favorables ou contraires que dans le reste du
pays[16]. Mais on s'était flatté que le
prestige de la discipline et la fidélité au nom de Napoléon préviendraient
toute dissonance ; en outre, plusieurs corps, très gâtés par le contact du
pire élément civil, avaient, à Paris, à Lyon, à Strasbourg, à Metz, à
Saint-Étienne, poussé l'opposition jusqu'au scandale ; à Toulouse, dans l'un
des bataillons de chasseurs à pied, les non étaient en majorité. De là des
mécomptes dont on retrouve la trace dans les lettres pleines d'excuses, de
regrets, de confusion, par lesquelles les généraux et les officiers
désavouaient les égarements de leurs soldats[17]. Il
n'est pas de manifestation électorale que les partis ne détournent à leur
profit. Le plébiscite du 8 mai eut le sort commun. Du milieu de tous les commentaires,
trois interprétations principales se dégagèrent. — Il y eut la glose des
bonapartistes autoritaires. A les entendre, la nation, en acclamant de
nouveau l'Empire, avait voulu renouveler le pacte de 1852. Sur le terrain
déblayé de tous les éléments hostiles, c'était à l'Empereur à reconstruire à
son gré. — Il y eut une autre glose, celle des révolutionnaires. Ceux-ci,
sans se mettre en peine de plus amples calculs, partagèrent la nation en deux
parts : celle des citoyens éclairés qui habitaient dans les villes, celle des
paysans mal dégrossis qui végétaient dans les campagnes. Si les seconds
figuraient le nombre, les premiers représentaient l'intelligence. Ayant ainsi
débuté, les démocrates radicaux achevaient leur raisonnement, tantôt avec un aplomb
paisible, tantôt avec le renfort de quelques déclamations furibondes ; et
jugeant que les voix doivent se peser, non se compter, ils se montraient
aussi assurés que s'ils l'avaient emporté. — Il y eut enfin une troisième
glose, celle des centres libéraux. Là seulement on se souvenait de la formule
du plébiscite. A moins de prétendre que la réponse n'eût aucun rapport avec
la question, on devait convenir que le peuple avait entendu acclamer non
seulement l'Empereur, niais l'Empereur libéral et réformateur. Tel était le
langage de M. Ollivier et de ses amis. Mais, tandis que les gens du centre
droit, s'étant expliqués de la sorte, jugeaient superflu de rien ajouter,
ceux du centre gauche ne négligeaient pas de tempérer les joies trop
bruyantes. Avec un soin trop minutieux pour être tout à fait exempt de
plaisir, ils distillaient les grains d'amertume qui se mêlaient dans la coupe
du triomphateur. Ils relevaient brièvement le vote des villes, le vote des
militaires. Puis ils supputaient les oui intéressés des fonctionnaires, les
oui résignés des monarchistes conservateurs, les oui routiniers des
indifférents, les oui maussades des parlementaires. Ces défalcations faites,
quelle était la matière à l'enthousiasme ? Ainsi parlaient M. Buffet, M. Daru
et leurs alliés. Ce n'était pas chez eux parti pris de critique, mais
prudence ; car il importait que le prince, s'étant décidé à manier l'arme
dangereuse du plébiscite, perdit le goût de la ressaisir jamais. Tandis
que s'échangeaient ces pensées, les ministres se remettaient de leur succès
comme on se remet d'une crise qui heureusement a bien tourné. Ils
triomphaient, mais avec une arrière-crainte, celle que les fruits de la
victoire ne fussent pas cueillis par eux. Cependant trois portefeuilles
demeuraient vacants : celui de M. Buffet, celui de M. Daru, enfin celui de M.
de Talhouët qui venait d'imiter ses deux collègues. L'un des soins les plus
urgents serait de combler les vides. M. Segris prit les finances et fut
remplacé lui-même à l'instruction publique par l'un des membres les plus
importants du centre droit, M. Mège. M. de Talhouët eut pour successeur aux
travaux publics M. Plichon, personnage intègre, clairvoyant, courageux,
(l'une franchise qui touchait à la rudesse, très agréable au surplus aux
catholiques et aux protectionnistes ; car il avait déployé un zèle égal à
défendre le pouvoir temporel et à combattre le traité. de commerce. Quand il
s'agit de pourvoir à l'héritage de M. Daru, les hésitations furent un peu
plus longues. M. Ollivier songea d'abord à garder le ministère des Affaires
étrangères, qu'il avait commencé à gérer par intérim. Puis il changea de
dessein, ne se sentant pas préparé à l'exercice de cette grande charge. En
fin de compte, un diplomate de carrière fut choisi : ce fut M. le duc de Gramont,
ambassadeur à Vienne ; et entre les noms des nouveaux ministres, celui-là
seul sera retenu dans les siècles. Le 21
mai, le président du Corps législatif remit solennellement à l'Empereur le
procès-verbal de recensement des votes. Aux félicitations qui lui furent
adressées, le souverain répondit en termes élevés et émus, éloquents et
sages. Il commença par rendre hommage au suffrage universel qui, « tout
en se renouvelant sans cesse, conservait une volonté persévérante. » Il
constata combien l'appel au peuple avait dévié de son objet primitif. « Le
plébiscite n'avait pour but que la ratification d'une réforme
constitutionnelle. Dans l'entraînement de la lutte, le débat a été porté plus
haut. Ne le regrettons pas. Les adversaires de nos institutions ont posé la
question entre la révolution et l'Empire. Le pays l'a tranchée. » En
termes très formels, Napoléon désavouait toute pensée de retour en arrière :
« Mon gouvernement, disait-il, ne déviera pas de la ligne libérale qu'il
s'est tracée. » Et il ajoutait dans un langage magnanime : « Tous les droits,
tous les intérêts seront protégés, sans aucun souvenir des votes dissidents
ou des manœuvres hostiles. » La harangue se terminait en un magnifique
programme de réformes, en un magnifique appel à tous les hommes de bonne
volonté. Visiblement l'Empereur, fort du consentement national, se confiait
lui-même, confiait surtout son fils au loyalisme du peuple français tout
entier. Aux époques les plus prospères, Napoléon s'était parfois abandonné à
quelques épanchements mélancoliques, comme s'il eût douté de la persévérance
de sa fortune. En ce discours de 1870, en vain chercherait-on une ombre
d'appréhension, une trace de pressentiments. « Nous devons plus que jamais,
disait le monarque, envisager l'avenir sans crainte. » Toutes
les perspectives prochaines étant voilées devant les yeux, les contemporains
accueillirent ces paroles comme le gage d'une ère propice. De vrai, l'état
des affaires autorisait, sinon une entière sécurité, du moins de grandes
espérances. A l'extérieur, on avait craint longtemps des complications, des
conflits, la guerre peut-être. L'appréhension s'était un peu usée par sa
durée même. A l'intérieur, les ministres du janvier ne sentaient plus monter
vers eux les élans de sympathie qui les avaient soutenus à leur avènement.
Mais, à défaut d'ardente adhésion, ils rencontraient dans le public un
assentiment général qui suffirait à leur tâche. Contre les retours offensifs
du bonapartisme autoritaire, ils étaient gardés par la bonne volonté de l'Empereur.
On a prétendu que Napoléon avait, dès cette époque, médité de revenir à ses
anciens serviteurs ; on a parlé même d'une combinaison dont M. Haussmann eût
été le principal instrument[18]. Bien n'est venu jusqu'ici
confirmer ces assertions. Sans doute le souverain n'avait point une foi
absolue dans la consolidation du régime parlementaire, sans doute il n'avait
pas rompu ses liens avec les représentants du régime passé ; mais, d'après les
plus sûrs témoignages, il poursuivait l'expérience avec une entière loyauté.
Assurés, au moins provisoirement, contre leurs adversaires de droite, M.
Ollivier et ses collègues étaient garantis plus encore contre leurs ennemis
de gauche. Ils n'avaient à craindre ni les républicains révolutionnaires qui
perdaient tout crédit par leurs excès, ni les républicains modérés qui, à
l'exemple de Picard, semblaient déjà presque dynastiques. A la vérité, entre
les deux groupes, un autre groupe existait qui, mêlant à la fois la
modération et la violence, aspirait à dominer le parti en le disciplinant.
Gambetta semblait déjà le chef de ce groupe, et, avec un incroyable mélange
d'impudente audace et de logique avisée, proclamait la République comme
l'héritière présomptive de l'Empire. Mais la supposition paraissait si inouïe
qu'elle éveillait plus de surprise que de colère. — Remis des agitations du
plébiscite, les conseillers de l'Empereur reprirent leur programme de
réformes. Le Corps législatif vota une loi sur la presse, une autre sur les
conseils généraux. C'est en ce temps-là que M. Guizot, au nom de la
commission extraparlementaire qu'il présidait, déposa son projet sur la
liberté de l'enseignement supérieur. A la même époque, la commission de
décentralisation acheva ses travaux sur les conseils électifs du département,
du canton et de la commune. Jurisconsulte et philosophe, M. Ollivier avait à
cœur de porter dans les lois civiles autant que dans la politique l'esprit
d'innovation. Toutes sortes de propositions furent mises à l'étude pour
retoucher certaines parties de la législation successorale, pour réglementer
le travail des enfants dans les manufactures, pour refondre le Code de
procédure civile, pour remanier le Code d'instruction criminelle : projets
immenses, mais qu'on embrassait avec une ardeur confiante, comme si de longs
loisirs eussent été assurés. Ainsi
s'écoula le mois de juin 1870. Dans l'histoire du second Empire, ce fut l'un
des plus paisibles. Aucun incident politique, si ce n'est un nouveau procès
dirigé contre l'Internationale. Les catholiques étaient absorbés par le
Concile, les négociants et les industriels par une enquête sur les effets des
traités de commerce. Le principal souci des paysans était une sécheresse
persistante qui grillait les fourrages et compromettait les récoltes. Un
autre sujet d'appréhension naissait d'une épidémie de variole qui se
prolongeait avec une continuité traîtresse et faisait d'assez nombreuses
victimes. On touchait à la fin de juin quand vint à l'ordre du jour du Corps
législatif la loi du contingent. Ce débat fournissait ordinairement le
prétexte d'une incursion dans le domaine de la politique extérieure. M.
Ollivier monta à la tribune, et, répondant à Jules Favre, déclara que le
gouvernement était exempt de toute inquiétude : « De quelque côté qu'on
regarde, ajouta-t-il, on ne voit aucune question irritante engagée, et, à
aucune époque, le maintien de la paix en Europe n'a été plus assuré. » Qui pourrait dire la vanité des prévisions humaines ? Sous l'abri de ces apparences tranquilles cheminait à couvert la plus terrible des intrigues. C'est le 30 juin que M. Émile Ollivier prononçait au Palais-Bourbon les paroles qu'on vient de rapporter. Trois jours plus tard éclaterait la fatale nouvelle qui mettrait aux prises la France et la Prusse. |
[1]
Voir M. DE MAUPAS, Mémoires,
t. II, p. 484.
[2]
Notice sur M. le comte Daru, par M. BUFFET. — Vie de M. Cochin, par DE FALLOUX, p. 326-330. — Papiers
de M. le comte Daru.
[3]
Voir notamment lettres de M. Lambrecht à M. Corne. (Félix Lambrecht, par
M. DESJARDINS,
p. 53-54.)
[4]
Papiers de M. le comte Daru.
[5]
Voir le Pays, 11, 13, 15 avril 1870.
[6]
Circulaire du 18 avril.
[7]
Voir l'Univers, 5 mai 1870.
[8]
Déclaration de M. Clément Duvernois au Corps législatif, séance du 27
mai 1870.
[9]
Correspondance, t. IV, p. 270.
[10]
Journal des Débats, 21 avril 1870.
[11]
Troisième procès de l'Internationale, exposé des faits par M. l'avocat impérial
Aulois. (Gazette des Tribunaux, 23 juin 1870 et numéros suivants.)
[12]
Enquête sur les causes de l'insurrection du 14 septembre, rapport de M. de
Chamaillard, p. 294-295.
[13]
Voir affaire Lermina. (Gazette des Tribunaux, 8 mai 1870.)
[14]
Voir Papiers des Tuileries, t. Ier, p. 326 et suiv.
[15]
Bulletin des Lois, 1870, n° 1813.
[16]
Votes de l'armée de terre 254.749 oui ; 41.748 non ; 2.997 bulletins nuls.
Votes de l'armée de mer : 23.895 oui ; 6.009 non ; 506
bulletins nuls.
[17]
Voir Papiers des Tuileries, t. Ier, p. 340-341. — Voir aussi Souvenirs
du général Lebrun, p. 64. — Voir aussi Séance du Corps législatif, 8
juin 1870.
[18]
Voir en particulier Mémoires de M. le baron HAUSSMANN, t. II, p. 565.