HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME CINQUIÈME

 

LIVRE XXXIV. — LA LOI MILITAIRE ET LES LOIS POLITIQUES.

 

 

SOMMAIRE : I. - Quelles nécessités s'imposent à l'Empereur à la fin de l'année 1867 : double préoccupation d'assurer la défense nationale et de modifier dans le sens de la liberté les institutions politiques : loi militaire : loi sur la presse : loi sur les réunions publiques.
II. — LA LOI MILITAIRE. — L'ancienne organisation française : vieux soldats : qualités et défauts : confiance du pays dans l'efficacité de ses institutions militaires. — Le système prussien. — Comment l'expérience de Sadowa fait naître les premiers doutes sur l'excellence de notre organisation. — L'Empereur et le maréchal Randon : échange de vues. — La cour à Compiègne, et la haute commission militaire. — La note du Moniteur (12 décembre 1866). — Quelles inquiétudes elle provoque. — Le projet au Conseil d'État. — Brochures et opinions diverses : le général Trochu ; son livre sur l'Armée française en 1867. — Rédaction adoptée au Conseil d'État : objections du Corps législatif : remaniements divers : désaccord persistant au sujet de la garde mobile. — La discussion publique (décembre 1867 et janvier 1868) : quels adversaires rencontre le projet : le maréchal Niel : péripéties diverses de la discussion : le vote : caractère général.de la loi.
III. - LA LOI SUR LA PRESSE. — Comment ce projet de loi se rattache à un programme général de réformes libérales : les précurseurs de l'Empire libéral : Ollivier et son vote d'espérance : M. Walewski : l'amendement des quarante-deux : la lettre impériale du 19 janvier 1867. — Quel travail se poursuit pour paralyser ou restreindre les intentions généreuses de l'Empereur : M. Rouher : le Corps législatif : M. Émile Ollivier : de quelques mesures équivoques qui semblent indiquer certaines velléités de réaction. — C'est dans l'entrefaite qu'est déposé le projet de loi sur la presse. — Son caractère ; son importance. — Dispositions équivoques du Corps législatif, et un peu incertaines du gouvernement lui-même. — Comment s'expriment les répugnances d'une portion de la droite : discours de M. Granier de Cassagnac (31 janvier 1868). — L'Empereur se décide à maintenir le projet. — Comment M. Rouher le soutient : vote de l'article premier qui supprime l'autorisation préalable : les sept sages de la Grèce. — Débat sur les autres articles et vote de la loi (9 mars 1868). — Comment l'Empereur, par ses incertitudes et ses lenteurs, a légèrement amoindri, aux yeux du pays, le mérite de son initiative.
IV — LA LOI SUR LES RÉUNIONS PUBLIQUES. — Comment cette réforme répondait aux aspirations de l'Empereur plutôt qu'aux vues de son gouvernement — Le projet au Conseil d'État : par quel luxe de précautions on s'applique à restreindre une liberté jugée suspecte. — Comment, au Palais-Bourbon, les répugnances de la majorité dépassent celles des conseillers d'État : motifs de ces répugnances : rapport de M. Peyrusse. — Discussion publique : comment le projet, qui ne plait guère à la majorité, est attaqué par l'opposition démocratique : vote de la loi (25 mars 1868) et quel parti est appelé à en profiter.

 

I

Quand le Palais de l'Exposition se fut fermé, quand la question allemande eut été ajournée par la Conférence de Londres, et la question italienne par la victoire de Mentana, la France, soustraite à la fois à ses plaisirs et à ses dangers, put faire halte, rentrer en elle-même, méditer avec quelque loisir sur son sort futur. En cette passagère accalmie, deux préoccupations principales s'imposèrent à l'Empereur et au pays.

La première était de pourvoir à la sécurité nationale. Les nuages étaient écartés plutôt que dissipés et, au moindre souffle contraire, se reformeraient. En cas de conflit, nous ne pourrions fonder d'espoir ni sur l'Angleterre égoïste, ni sur la Russie rancunière, ni sur l'Autriche apeurée. Une seule amie nous était restée, l'Italie. Or voici que le combat de Mentana lui avait fourni fort à propos un prétexte pour se proclamer indifférente sans paraître ingrate. Ayant essayé tour à tour et abandonné toutes les alliances, nous n'avions plus à compter que sur nous-mêmes. De là l'urgence de conjurer par l'accroissement de nos forces les périls de l'isolement. Un état militaire imposant, joint à une irréprochable sagesse, serait le meilleur préservatif de la paix : que si la guerre éclatait, cette même puissance de nos armes serait la seule chance de salut. Dans un ordre d'idées tout différent, un autre objet sollicitait l'attention de l'Empereur. Jadis, dans la plénitude de sa force et dans la maturité de ses années, il s'était appliqué à fonder des institutions qui toutes se ramèneraient à lui. Dans la pensée du prince, cette dictature ne devait être que temporaire. Après quinze ans de règne, tout conviait le souverain à se décharger. Libéral par nature, il lui eût répugné de finir dans l'absolutisme impénitent. Les premières atteintes de l'âge, en paralysant son activité, lui rendaient insupportable le poids des affaires. L'égoïsme même l'engageait à se dépouiller ; car, toutes choses étant fort compromises, il aurait intérêt à absorber sa responsabilité dans celle du Corps législatif, dans celle du pays lui-même. Dès 1860, Napoléon avait inauguré les concessions. Dans les années suivantes, diverses mesures de détail et un certain relâchement des anciennes pratiques avaient marqué le déclin de l'empire autoritaire. Enfin, au début de 1867, le souverain avait pris devant son peuple des engagements solennels, et le temps était venu d'y faire honneur.

A l'heure où nous sommes parvenus, on vit donc se développer deux tendances qui généralement s'excluent, tendance à fortifier l'élément militaire, tendance à étendre la part des libertés publiques. De ces deux préoccupations, la première se traduisit par une nouvelle loi sur l'armée, la seconde par une loi sur la presse et par une loi sur les réunions. Tout l'hiver de 1867 à 1868 fut rempli par les débats de ces trois lois.

 

II

Notre système militaire avait été réglementé, d'abord par la loi du 19 fructidor an VI, puis par celle du 10 mars 1818. Enfin était venue la loi du 21 mars 1832 que l'on considérait comme la charte de l'armée. Les organisateurs s'étaient appelés, Jourdan sous le Directoire, Gouvion Saint-Cyr sous la Restauration, Soult sous la monarchie de Juillet. Le fondement du régime était la conscription. A chaque printemps, tous les jeunes gens qui avaient atteint leur vingt et unième année étaient convoqués au chef-lieu de canton pour tirer au sort. Les enrôlements se faisaient en commençant par les numéros les plus bas ; après quoi, on remontait, de numéro en numéro, jusqu'à ce que le nombre d'hommes à appeler fût complet. Sous la Restauration, la levée annuelle avait été fixée d'abord à quarante mille, puis à soixante mille hommes[1]. A partir de 1830, une loi[2] avait remis à la Chambre des députés le droit de déterminer, à chaque session, la force du contingent. Malgré cette latitude laissée au pouvoir législatif, une sorte de convention tacite ou de jurisprudence avait introduit en cette matière un usage à peu près invariable. C'est ainsi que le contingent avait été de quatre-vingt mille hommes sous Louis-Philippe, puis s'était élevé à cent mille hommes sous l'Empire. Ces chiffres, établis par la coutume, n'avaient été dépassés que pendant les guerres de Crimée et d'Italie ou les nécessités de la lutte avaient obligé à des appels de cent quarante mille hommes. La durée du service était uniformément de sept années ; toutefois d'après l'ordre des numéros, une portion des appelés étaient maintenus dans leurs foyers et laissés à la disposition du gouvernement. Quant à ceux qui n'avaient pas été compris dans le contingent, ils se trouvaient définitivement libérés.

Ce système offrait l'aspect d'une grande simplicité. Il divisait en deux parts la population virile : les uns demeuraient aux champs ou à l'atelier et se considéraient comme déliés à tout jamais de toute obligation militaire : les autres étaient dispersés dans les garnisons ou demeuraient sous le coup permanent d'un appel. Cette inégalité des conditions n'avait rien qui blessât la justice absolue : les chances étant égales et le sort réglant chaque destinée, qui se fût élevé contre l'arrêt du hasard ? En dépit de ces apparences, on ne peut songer sans quelque surprise à cette législation, élémentaire à l'excès, dont tout l'art se résumait à établir une loterie. Et quelle loterie redoutable ! Un jour, Jules Simon, au Corps législatif, osa parler des « terreurs » de la conscription. A. ces mots, les murmures éclatèrent, comme si le patriotisme de la Chambre eût été offensé. Et pourtant, qui n'avait été témoin de ces silencieuses angoisses ! Les classes riches ou simplement aisées échappaient au fardeau par la faculté du remplacement. Cette pratique était passée dans les mœurs et ne soulevait alors que peu d'objections : outre qu'elle se fondait sur la liberté des contrats, elle n'ôtait rien à l'armée de sa force matérielle et permettait le recrutement des professions civiles. Le second empire avait même pris à son compte l'institution en la transformant. Sous prétexte de remédier aux abus des compagnies privées, il s'était réservé le droit de tarifer lui-même à quel prix les appelés pourraient se décharger du service militaire. La somme, ainsi versée dans les caisses publiques, servirait, devrait du moins servir à payer des primes de rengagement dont le nombre correspondrait à celui des libérations à prix d'argent. Ainsi était né, avec la loi du 26 avril 1855, le système dit de l'exonération, forme nouvelle de l'ancien remplacement.

Organisée de la sorte, l'armée française se montrait avec une physionomie à part ; et, bien que ces temps soient peu éloignés de nous, les générations actuelles comprendraient mal quel esprit l'animait. Autant la douceur des mœurs contemporaines s'est appliquée à maintenir les influences du foyer domestique, autant régnait alors la maxime que le fils de famille ou le citoyen doit s'absorber dans le soldat. Le premier soin était d'éloigner les recrues ou, comme on disait, de les dépayser, et cette expatriation semblait le préliminaire indispensable de toute éducation militaire. Quoique douloureuse, la séparation se consommait sans trop de murmures : après tout, les vieux parents, qui avaient vu les guerres de l'empire, se rappelaient de bien autres brisements ; puis, grâce au remplacement, les seuls atteints étaient les pauvres, ceux dont les plaintes, même les plus vives, demeuraient courtes et sans écho. Une fois au corps, le jeune soldat se sentait fortement saisi par l'influence du milieu ambiant. Trop longue était la durée du service pour qu'il en osât entrevoir le terme. : à quoi bon regarder vers la famille, lointaine étant la distance et plus lointaine l'heure du revoir ? Dans ce grand délaissement de tout ce qu'il avait aimé, le nouveau venu se rattachait au régiment, non par goût, mais pour fuir le complet abandon. Avec les mois, avec les années, ce qui avait été contrainte devenait habitude, et l'habitude ne tardait pas à s'enraciner au point de se souder avec la nature. Alors le soldat apparaissait tout transformé, avec un tempérament nouveau, des mœurs nouvelles, une façon toute nouvelle aussi de comprendre l'honneur et le point d'honneur. Cet ensemble de règles et de maximes se désignait d'un nom générique : on l'appelait esprit militaire. Ce qui dans la vie civile eût été obstacle ou faiblesse, devenait là-bas source de force. Le célibat, en supprimant les liens de famille, semblait quasi-vertu, et une tolérance, presque nuancée de faveur, couvrait les désordres qu'il entraînait. L'imprévoyance était la règle, l'État devant pourvoir à toutes choses, et un bon soldat ne devant avoir cure ni de l'argent, ni de la vie. Amours, délassements, bonne chère, on jouissait de tout avec une allègre insouciance comme on eût fait d'une aubaine, mais en hâte et l'oreille toujours tendue vers l'appel du régiment. De fréquents changements de garnison prévenaient toute compromission avec l'élément bourgeois, rompaient tout attachement durable, en sorte qu'il n'existait ni lien solide, ni cité permanente, rien en un mot hormis le drapeau. Avec le temps arrivaient d'humbles honneurs, et le peu de servitude qu'on imposait consolait de toutes celles que soi-même on subissait. Ainsi dégagé de tout souci, d'autant plus apte à défendre la société civile qu'il s'en séparait davantage, le soldat était toujours prêt à marcher, aussi loin que la terre le porterait, sans compter les étapes, sans compter les morts, avec le même et singulier mélange de passivité et d'héroïsme. Au bout de sept années, la discipline l'avait si bien façonné que parfois la perspective de la libération le laissait plus embarrassé que joyeux. Il arrivait alors qu'ayant perdu de vue le village ou oublié la famille, il se rengageait, un peu par habitude du métier, beaucoup par impuissance à briser le moule qui l'avait emprisonné. C'est ainsi qu'il vieillissait au service, remplissant ses devoirs avec une régularité légèrement murmurante, parfois vicieux ou débauché, presque toujours probe, un peu somnolent, mais d'une somnolence qui, à l'appel du danger, aurait des réveils sublimes. Quand l'heure de la retraite avait sonné, il demeurait le plus souvent là où le hasard l'avait jeté. Dans les petites villes du Nord, dans les petites places de l'Est, on se souvient de ces vétérans. Ils portaient leur habit comme on porte un uniforme, et d'instinct les jeunes les saluaient. A l'ordinaire, ils étaient doublement tristes, et de la vie militaire qu'ils regrettaient, et de la vie civile où ils rentraient en étrangers. Quiconque s'entretenait avec eux était frappé à la fois de leur grandeur et de leur stérilité. Plusieurs avaient participé à des actions héroïques, et les épisodes qu'ils racontaient dans leur langue inculte étaient comme les fragments de choses immortelles : ces mêmes hommes, aux prises avec les difficultés de l'existence libre, étonnaient par leur inhabileté à rien résoudre, et on demeurait stupéfait de tout ce qu'ils ignoraient ou avaient désappris. La même discipline qui les avait grandis les avait à la longue broyés sous l'étreinte. Fort actifs de corps et relativement jeunes, ils excellaient dans les besognes qui n'exigeaient qu'exactitude, ordre, probité. Le reste leur échappait, et la moindre initiative les eût plus effrayés que ne l'eût fait jadis le plus redoutable danger. Ils finissaient le plus souvent en un sort vulgaire. Leur domaine favori, c'étaient ces petits jardins qui, dans les anciennes places fortes, occupaient la zone militaire ; ils les cultivaient avec amour : de là, ils voyaient passer le régiment ; de là, ils entendaient dans les remparts les sonneries de clairons. En eux achevait de disparaître un type que bientôt on ne reverrait plus, et à ce titre, non moins que pour leur ancien courage, ils eussent mérité une curiosité sympathique. En revanche, ils avaient des ennemis acharnés : c'étaient les statisticiens, les économistes, les calculateurs de richesse ou de population. Ceux-ci, peu sensibles à l'attrait des grandes choses, déploraient le stérile destin de ces hommes qui n'auraient fait, disaient-ils, que détruire et consommer, qui s'éteindraient sans avoir rien produit, et qui, choisis par sélection parmi les plus robustes, ne laisseraient même pas, pour la plupart, de famille après eux.

Au moment d'achever ce tableau, j'éprouve un scrupule. La description, pour être rigoureusement véridique, devrait s'appliquer à une époque un peu antérieure. Au déclin du règne de Napoléon III, les traits que je viens de marquer tendaient déjà à s'altérer : moins de vieux soldats ; de moindres cadres de sous-officiers ; dans les inférieurs moins de respect, dans les supérieurs plus d'ambition ; chez presque tous une inquiétante impatience du joug ; chez tous un amour croissant du bien-être ; chez un grand nombre une sorte de scepticisme gouailleur fatal à l'esprit de sacrifice. Mais ces symptômes échappaient à la masse ; et, par crainte de déplaire ou d'inquiéter, ceux même qui les remarquaient ne les notaient qu'en secret. Avec ses qualités, avec ses défauts même, cette armée, issue du service de sept ans, avait un passé qui commandait la confiance. Ayant recueilli les traditions du premier empire, elle avait mis son orgueil à ne pas déchoir. L'Algérie conquise, Sébastopol emporté, l'Italie du Nord ravie à l'Autriche, tel était, sans compter les expéditions secondaires, le bilan de ses services. D'un bout à l'autre de la France, c'était une opinion presque universelle que nos soldats n'avaient point d'égaux. Les bourgeois n'étaient pas les moins persuadés de cette supériorité. Ils eussent éprouvé un extrême éloignement pour la pratique personnelle des devoirs militaires : en revanche, ils avaient lu les Victoires et Conquêtes et s'en étaient fort pénétrés. Le remplacement perfectionné par l'exonération servait leurs répugnances : les souvenirs héroïques entretenaient leur orgueil. Quand le dimanche, à l'issue de la messe et à la manière des anciens jours, les troupes défilaient sur la place publique, parées jusqu'à. la coquetterie, et superbes autant que charmantes, leurs yeux se reposaient sur ce spectacle avec une sécurité sans nuages. Exempts pour eux-mêmes de la peine comme des périls, ils ne se lassaient pas d'admirer cette portion de la nation, à la fois asservie et glorieuse, qui semblait faite tout exprès pour cueillir de temps à autre et rapporter des lauriers.

Cependant, en une autre partie de l'Europe, en Prusse, un système s'était développé, qui offrait, presque en toutes choses, l'exacte contre-partie du nôtre. Il était né dans la défaite comme le nôtre s'était affirmé dans la victoire. Notre organisation se fondait sur des appels restreints, mais combinés avec un long service : là-bas, le service était universel, au moins en principe, mais d'une durée fixée d'abord à trois, puis à deux années, et enfin ramenée au chiffre primitif de trois ans. Chez nous, la société civile était séparée en deux parts par la loterie de la conscription, les bons numéros signifiant entière exemption, et les mauvais, servitude prolongée : au-delà du Rhin, on ne connaissait point cet excès de sujétion, mais point non plus l'entière liberté ; promptement rendu à son foyer, le soldat entrait dans la réserve, puis dans cette armée de seconde ligne qu'on appelait la landwehr, en sorte que, jusqu'à la pleine maturité, l'État retenait une sorte de droit de suite sur celui qu'il congédiait. La France dispersait ses recrues sur tout son territoire : par une pratique toute contraire et qui adoucissait la rigueur du service personnel, la Prusse se gardait de dépayser les siennes, mais les encadrait dans une organisation territoriale savante où s'étaient concentrées toutes les ressources de son patient génie. Non moins différente était la composition des deux armées. Ici des paysans ou des ouvriers que dégrossissait un long apprentissage et qui, par un vrai miracle de qualités natives et d'éducation professionnelle, savaient à l'occasion s'élever jusqu'à l'héroïsme ; à peine au milieu d'eux quelques fils de famille, jetés dans la vie militaire par amour du métier, ou y venant, après de scandaleuses dissipations, pour s'y faire oublier ; dans les régiments de la Prusse, au contraire, un mélange de toutes les conditions sociales, et cela dans un des pays les plus hiérarchisés qui furent jamais. Jusque dans les détails apparaissait le contraste. A la France les uniformes éclatants, les fanfares joyeuses, l'expansive confiance, la foi dans les inspirations des chefs et, comme on disait, dans le débrouillage des soldats. A l'inverse, l'organisation militaire prussienne semblait avoir gardé l'empreinte des jours austères et sombres où elle était née : un travail persévérant, mais poursuivi comme à la dérobée ; un grand dédain de toutes les superfluités, de toutes les coquetteries coûteuses ; aucun souci que les coups fussent brillants pourvu qu'ils fussent mortels ; une continuelle préparation à la guerre, même à travers une ère de paix, désespérante pour les belliqueux ; une force attentive à se dissimuler elle-même et qui ne se trahissait qu'à de rares intervalles, en de courts accès de morgue ou d'abandon. L'effort s'était si bien caché qu'à peine chez nous on le soupçonnait. Les plus instruits parmi nos généraux n'ignoraient pas qu'il existait à Berlin un état-major toujours en éveil, un corps d'officiers plus laborieux qu'en aucun autre lieu du monde. On savait aussi qu'en chaque circonscription territoriale étaient entretenus des cadres, toujours gardés au complet, et assez amples pour recevoir les plus nombreuses réserves. Mais une considération rassurait. On ne doutait pas, on ne voulait pas douter que, dans le perpétuel contact avec la société civile à qui elle prenait tour à tour et rendait ses soldats, l'armée prussienne ne perdît une partie de sa force. L'instrument était, disait-on, ingénieux, et propre à faire illusion en temps de paix : sur le champ de bataille, on ne retrouverait, selon toute apparence, qu'une 'garde nationale très perfectionnée.

La bataille était venue. Elle s'était appelée Sadowa. La confusion, qui fut grande parmi les politiques, ne fut pas moindre parmi les militaires. Que la Prusse eût pour elle le nombre, on n'en doutait point : si au nombre, elle joignait la qualité, qu'aurait-elle à apprendre des autres nations ? qu'aurait-elle à envier à la France elle-même ? Ce jour-là naquit le premier doute sur la primauté de notre armée, le premier dessein sérieux de la refondre et de la remanier.

Dès la fin de septembre 186G, l'Empereur et le maréchal Randon, alors ministre de la guerre, essayèrent de poser les bases d'une réorganisation. Autant qu'on pela l'inférer de leur correspondance, l'accord ne régnait pas tout à fait entre eux. Napoléon méditait déjà la création d'une réserve de seconde ligne qui, sous le nom de garde mobile, occuperait les places de l'intérieur ou de la frontière et rendrait disponible tonte l'armée pour les opérations actives. Esprit méthodique plutôt que hardi, peu favorable au changement, le maréchal se montrait assez sceptique à l'endroit de la nouvelle institution. Il se gardait de contredire ouvertement son souverain ; il se prêtait même à traduire, à libeller ses pensées ; mais visiblement il le faisait par ordre, sans entrain, sans confiance. Fermement convaincu que la loi organique de 1832 était excellente, il inclinait à la maintenir dans son intégrité, et, si vraiment nos effectifs étaient insuffisants, il ne voyait d'autre remède qu'une augmentation du contingent annuel ou de la durée du service. Ces vues fort simples, un peu étroites, cadraient mal avec la nature de l'Empereur, aussi porté aux innovations que son ministre y était hostile. L'esprit fort en éveil, il caressait toute espèce de plans, et les abandonnait ou les reprenait tour à tour. Par instants, les solutions les plus radicales ne l'effrayaient pas. Le 2 octobre 1866, il écrivait de Biarritz au maréchal : « Une idée m'est venue qui aurait beaucoup d'avantages et qu'il faut étudier dans tous ses détails avant de savoir si l'application en est possible. Ce système consisterait à déclarer que tout Français sans exception, sauf celles admises par la loi, est obligé au service militaire pendant sept ans, que cependant tout homme qui aura servi trois ans sous les drapeaux pourra se faire exonérer[3]. » Ainsi s'exprimait l'Empereur. Toutefois ce qu'il présentait comme idée nouvelle n'était chez lui que réminiscence. Cette doctrine du service obligatoire, il l'avait jadis, un des premiers, développée dans sa prison de Ham, et l'on en pouvait trouver l'exposé dans la collection du Progrès du Pas-de-Calais.

On était en cette période de recherches confuses lorsque la Cour, à la fin de l'automne 1866, se réunit à Compiègne Les maréchaux y furent convoqués ainsi que les plus compétents parmi les généraux, et tous ensemble ils se constituèrent en haute commission. Sur la nécessité d'accroître les effectifs, l'accord fut unanime. Quand on débattit les voies et moyens, l'embarras commença. Le maréchal Randon persistait à garder la législation existante : il se défiait des corps auxiliaires qui, décrétés sur le papier, ne seraient point exercés : « La base de notre état militaire, répétait-il, c'est l'armée présente sous les drapeaux. » La seule innovation qui lui semblait pratique, c'était l'accroissement de la durée du service, sauf à ce que les dernières années pussent s'accomplir dans la réserve. Tout à l'opposé se trouvaient les avocats du système prussien. Le prince Napoléon proposait d'établir immédiatement le service obligatoire. Entre tous les membres de la commission, le plus éloquent fut le général Trochu. Il mit en relief cette idée, très banale aujourd'hui, en ce temps-là très neuve, qu'une complète métamorphose s'était accomplie dans les conditions de la guerre et que, pour une besogne nouvelle, il fallait un outil nouveau. Partant de là, il suggérait une réforme complète de nos institutions. Cette sincérité, paraît-il, fut jugée excessive, et, à ce qu'assure le général, on ne le convoqua plus pour les séances suivantes du comité. Dans l'entrefaite, d'autres projets, sous forme de lettres et de notes, étaient placés sous les yeux de l'Empereur. L'un des plus importants émanait du général Ducrot, officier très instruit, très honnête quoique absolu et passionné, et qui, de Strasbourg où il commandait, surveillait comme d'un observatoire tout ce qui se passait de l'autre côté du Rhin. Le général Ducrot voulait que tous les hommes valides fussent astreints au service militaire : seulement chaque contingent serait partagé en deux portions, les uns étant incorporés dans l'armée active, les autres restant dans la réserve. L'exonération serait supprimée ; toutefois la substitution de numéros serait -permise entre les hommes d'une même classe. — Cette abondance de vues était plus propre à prolonger qu'à dissiper l'incertitude. Cependant Napoléon, très préoccupé de l'opinion publique, consultait aussi ses hauts fonctionnaires civils. Le plus éminent était M. Rouher, alors à l'apogée de son crédit. Celui-ci se montrait très perplexe. « Nous procédons, disait-il, à une enquête agricole ; or partout nous recueillons le vœu que la charge de la conscription soit allégée ; même nous avons été amenés à laisser entrevoir une diminution du contingent. — Eh bien ! objectaient les militaires, faites connaître la situation, et le patriotisme du pays ne vous refusera point les ressources indispensables. — Cette sincérité est impossible, répliquait, et cette fois avec beaucoup de raison, M. Rouher, car insinuer le danger de la guerre, ce serait peut-être la rendre inévitable[4].

Le 12 décembre 186G, en une note assez étendue, le Moniteur résuma, à l'usage du public, les vues principales du gouvernement. L'organe officiel commençait par proclamer la nécessité d'une armée de huit cent mille hommes, sans compter une force auxiliaire pour la défense des frontières et le maintien de l'ordre intérieur. La conséquence était l'incorporation de la classe tout entière. Toutefois une partie seulement serait appelée à l'activité : l'autre partie serait affectée à la réserve et ne serait soumise qu'à des exercices périodiques. Cette réserve se partagerait elle-même en deux catégories fort distinctes : celle du premier ban qui pourrait, à toute époque, être appelée par le ministre de la guerre à renforcer les régiments et serait, suivant les termes de la note, « un appendice obligé de l'armée active » : celle du second ban qui ne pourrait être appelée que par décret. Pour tous les jeunes soldats, soit de l'armée active, soit de la réserve, le service serait uniformément de six années. Même à l'expiration de ce terme, l'exemption ne serait point complète. A cette armée de première ligne s'ajouterait, sous le nom de garde mobile, une armée de seconde ligne, imitation visible de la landwehr prussienne. La garde mobile se composerait des soldats libérés, et aussi des jeunes gens exonérés, — car avec certains tempéraments l'exonération était maintenue. — Les uns et les autres y serviraient trois ans.

Dans la note du Moniteur, il y avait à la fois l'aveu d'un grand péril, l'appel à de grands sacrifices. Ces austères et dures paroles, le peuple français était, entre tous les peuples, le moins préparé à les entendre. Elles tombaient sur lui, juste à l'heure où tout concourait dans les mœurs à populariser l'idée de la paix. Les théories humanitaires, tant de fois proclamées par l'Empereur, avaient fini par pénétrer les masses ; et, ayant entendu le souverain vanter la solidarité des peuples, elles n'auraient, pour combattre ses récents projets, qu'à rappeler ses anciens discours. La pratique du libre-échange, les perspectives de l'Exposition avaient encore fortifié les doctrines de fraternité internationale. Le goût du bien-être, les progrès de l'individualisme, l'affaiblissement des liens hiérarchiques, tout rendait fort déplaisante l'idée du sacrifice. Pour s'y dérober, on essaya de nier le péril : combien de fois (et récemment encore) l'Empereur n'avait-il pas déclaré que tout allait bien ! Le projet militaire eut enfin cette mauvaise fortune de déplaire tout ensemble en haut et en bas. Jusque-là, l'exonération ou le remplacement avait été la sécurité des riches, les bons numéros l'heureuse chance du pauvre. Désormais l'exonération ne conférerait plus qu'une immunité limitée à l'armée de première ligne ; les bons numéros ne préserveraient pas de la réserve « Il n'y a plus de bons numéros, s'écrièrent les paysans fort déçus. » — « Il n'y a plus d'exonération complète, répétèrent à leur tour les bourgeois fort troublés. »

Devant les objections le gouvernement s'intimida. « La note du Moniteur n'est qu'un canevas », ainsi s'exprimèrent les feuilles officieuses. Et sur ce canevas, en effet, le conseil d'État se mit en devoir d'exécuter de grosses reprises.

Tandis que le projet se remaniait de la sorte, un nouveau ministre arriva rue Saint-Dominique. Depuis près de huit ans, le maréchal Randon détenait le portefeuille de la guerre. En cette longue administration, il avait soulevé contre lui d'assez vives critiques. On lui reprochait d'avoir insuffisamment pourvu à l'approvisionnement et au matériel de l'armée. Cette accusation, fort exagérée sinon tout à fait injuste, était ardemment propagée, jusque dans l'entourage du souverain, par tous ceux qui, pour excuser notre politique au moment de Sadowa, n'imaginaient rien de mieux que de l'attribuer à la pénurie des ressources militaires. La vérité, c'est que le maréchal était vieux, d'un esprit plus ordonné qu'étendu, plus apte aux détails administratifs qu'aux larges vues d'ensemble, trop confiant dans les pratiques du passé. Ces dispositions le rendaient peu propre à exercer l'autorité suprême en une époque de transition, et en une entreprise qui exigerait l'activité, l'audace, la puissance persuasive, et même un certain vouloir impérieux, capable d'entraîner la Chambre et le pays. Cet ensemble de qualités, de défauts même qu'on eût vainement cherché dans Randon, se combinait, et à un haut degré, dans le maréchal Niel qui fut son successeur. Il avait l'esprit d'initiative, la confiance en lui-même, l'obstination. Une opinion à peu près incontestée le rangeait parmi les militaires les plus instruits de son temps. A l'instruction il joignait une certaine éloquence méridionale, une certaine verve gasconne, très brillante, très en saillie, et qui serait, pensait-on, précieuse dans les futurs débats parlementaires. Quoique absolu et de caractère cassant, il savait s'assouplir, avec de grandes apparences de bonhomie, quand son intérêt personnel ou celui de ses desseins l'exigeait. Son humeur dominatrice pourrait être elle-même un élément de succès, car elle intimiderait les objections et lui permettrait de s'imposer. Quand il arriva aux affaires, à la fin de janvier 1867, ses amis, ses ennemis eux-mêmes, car il n'en manquait pas, ne doutèrent point qu'à l'ère des tâtonnements ne succédât celle des amples réformes. On rappela avec quelle amertume le maréchal avait signalé jadis, dans les campagnes de Crimée et d'Italie, l'imprévoyance, l'incurie, le défaut de préparation : ayant tant critiqué ses devanciers, il serait, disait-on, doublement inexcusable s'il ne faisait beaucoup mieux.

Comme Niel venait d'entrer au ministère, Napoléon tint à exprimer, en une circonstance solennelle, l'importance qu'il attachait aux choses de l'armée. Le 14 février 1867, à l'ouverture des Chambres, il intercala dans le discours impérial cette phrase significative : « L'influence d'une nation dépend du nombre d'hommes qu'elle peut mettre sous les armes. » La maxime parut bien matérielle ; et, dans la France intelligente et pensante, rêvant fraternité des peuples, libre-échange, paix perpétuelle, elle résonna avec un son singulier. Elle étonna surtout dans la bouche de l'Empereur, l'homme aux aphorismes généreux et aux formules idéales. Quel danger pressant forçait donc le souverain à désapprendre au pays tout ce qu'il lui avait enseigné ?

La réorganisation de l'armée étant à l'ordre du jour, tous ceux qui avaient ou se jugeaient quelque compétence se crurent autorisés à publier leurs pensées. On entendit les économistes, préoccupés avant tout du développement de la richesse, de l'accroissement de la population. Se fondant sur la harangue impériale qui proclamait la nécessité d'une armée nombreuse, ils observaient que, pour avoir des soldats, il fallait d'abord avoir des hommes ; que, pour avoir des hommes, il fallait favoriser les mariages. Partant de là, ils concluaient que toute mesure qui, en aggravant les charges du service, étendrait ou prolongerait l'obligation du célibat, diminuerait pour l'avenir les sources du recrutement. Cependant les plus animés étaient les vieux militaires. Malgré l'expérience de la Prusse, malgré la leçon de Sadowa, ils se refusaient à croire que les anciennes méthodes de guerre fussent inefficaces, que l'armée où ils avaient servi pût redouter quelque comparaison. Ils se rattachaient désespérément à la loi de 1832 et n'étaient pas éloignés de la croire intangible. Ils répétaient que la quantité ne peut suppléer à la qualité, qu'au-delà d'un certain chiffre, il n'y a plus de bonnes armées, mais seulement des masses confuses, flottantes, impossibles à diriger. Ainsi parlait le général Changarnier ; ainsi parlait avec lui M. Thiers, qu'on pouvait presque ranger parmi les militaires, tant il se plaisait à ces sortes de questions et tant il avait fini par s'en pénétrer !

Entre toutes les brochures, la plus fameuse parut sous ce titre : l'Armée française en 1867. Elle fut publiée d'abord sans nom d'auteur. Mais tout le monde désigna le général Trochu.

Le général avait donné pour devise à son livre le mot fameux de Tacite : Pessimum inimicorum venus laudantes. Si la critique est signe de dévouement, Trochu méritait qu'on le rangeât parmi les meilleurs amis de l'Empire. Il portait partout ses recherches, avec une franchise qui ne connaissait point de limites. Il signalait moins les vices de la législation que les pratiques du haut commandement et l'altération des mœurs. Il déplorait l'amoindrissement de l'esprit hiérarchique, l'affaiblissement de l'ancien respect. Contrairement à l'opinion générale, il estimait peu utiles les soldats trop vieux, les jugeant ivrognes, sceptiques, en état de perpétuel murmure ; les meilleurs soldats étaient, à ses yeux, ceux qui, bien que formés par une solide éducation militaire, gardaient les vertus de famille et l'esprit de retour au pays natal. Il dénonçait le système d'avancement qui subordonnait toute la carrière des officiers aux chances propices ou malheureuses du début. Il s'élevait contre la distribution des décorations qui se répartissaient selon les grades, en devenaient l'accompagnement obligé, et perdaient ainsi leur aspect de récompense. Il raillait fort les petites garnisons où les meilleurs s'enlisent peu à peu dans une oisiveté engourdie. Par-dessus tout il souhaitait, à l'imitation de la Prusse et de la Russie, l'établissement de corps d'armée répondant aux circonscriptions territoriales et munis de toutes pièces pour la guerre. Arrivant à la réforme législative, le général parlait avec grand éloge du système prussien : il hésitait pourtant à en recommander l'adoption, soit qu'un si grand changement l'effrayât, soit qu'il pressentit de trop vives résistances. A ses yeux, l'important était moins de transformer le mode de recrutement que d'assurer le sage emploi des forces existantes. Dans cet esprit, il proposait le maintien de la loi de 1832, un contingent annuel de cent mille hommes, le remplacement substitué à l'exonération, neuf ans de service dont cinq dans l'armée active et quatre dans la réserve. Puis il démontrait, avec chiffres à l'appui, que ce système, pratiqué avec suite, avec fermeté, donnerait une force totale disponible de plus de cinq cent mille hommes. Seulement il avait soin d'ajouter que rien ne serait fait si toutes les recrues n'étaient exercées ; car, faute d'éducation préalable, on ne trouverait, disait-il, au jour du péril, que des hommes en réserve et non des hommes de réserve. — Tel était le livre, remarquable moins par la nouveauté des aperçus que par la hardiesse à éclairer ce qui avait été jusque-là caché. L'œuvre était celle d'un moraliste autant que d'un soldat. Beaucoup d'idées générales ; une modération de langage qui gravait la critique ; une éloquence ample et abondante qui, pour se mieux répandre, semblait solliciter une tribune ; un patriotisme ardent, mais éclairé, qui se gardait du chauvinisme comme d'une altération et d'un excès. Une confession si sincère, si peu ménagée, éveillerait en haut lieu plus de colères qu'elle ne provoquerait de repentirs ou d'aveux. « J'offre ce livre, disait l'auteur en sa préface, à tous les hommes de bonne volonté. » Presque tous « les hommes de bonne volonté » se trouvèrent dans l'opposition. Elle fit fête à Trochu que jusque-là elle ne connaissait guère et, bon gré mal gré, le rangea parmi les siens. « Il y a dans cet homme, écrivait M. Doudan, avec quelque exagération, du Catinat et du maréchal de Saxe[5]. » Pendant ce temps, les plus fidèles amis du général demeuraient fort perplexes. Sans peine ils reconnaissaient la vérité du tableau. Mais convenait-il, par un public étalage de nos fautes, d'instruire l'ennemi, de souffler sur les restes de l'antique légende, de tuer le peu de foi qui n'avait pas péri ? Ainsi parlaient-ils tristement, incertains qu'ils étaient entre les félicitations et les reproches. Le plus triste était Trochu lui-même. A ceux qui lui imputaient l'excès de sa franchise, il répliquait qu'il aurait plutôt à s'accuser d'un excès de réserve. En ses entretiens intimes, il se répandait en sombres prédictions, et aucune extrémité de malheur ne lui paraissait invraisemblable. Un soir, vers ce temps-là, comme il était chez un de ses amis de jeunesse, le comte de Maillé, il lui arriva de défendre avec son éloquence ordinaire la conduite des Autrichiens et en particulier Benedeck. Comme on s'étonnait de cette ardeur qui touchait au parti pris : « Qui sait, répondit-il, si nous ne-plaidons pas pour notre propre cause ? Qui sait si, tous tant que nous sommes, nous ne serons pas un jour des Benedeck[6] ? »

Au mois de mars 1867 fut publié le projet élaboré par le Conseil d'État. Aux termes de ce projet, un article de la loi de finances devrait diviser chaque année en deux portions la classe appelée au tirage. La première portion servirait cinq ans dans l'armée active, quatre ans dans la réserve. La seconde portion serait de suite répartie dans la réserve, où elle demeurerait quatre années. L'exonération serait conservée pour l'armée active, le remplacement toléré pour la réserve. L'institution de la garde mobile serait maintenue. Le service y serait de cinq ans. Elle se composerait de deux éléments : d'une part, les exonérés ou remplacés ; d'autre part, les hommes qui n'auraient pas été compris dans l'armée active et auraient accompli quatre ans de réserve. Cette armée de seconde ligne serait astreinte à des périodes d'exercices pendant lesquelles elle serait soumise à la discipline militaire ; mais elle ne pourrait être appelée à l'activité que par une loi ou, dans l'intervalle des sessions, par un décret qui recevrait la sanction législative.

Comparé à la note du Moniteur, le projet du Conseil d'État contenait deux adoucissements notables : d'abord, le service, au moins le service actif, était réduit de six à cinq années ; en outre, il n'était plus question de cette réserve du premier ban qui, demeurant à la disposition du ministre de la guerre, n'était qu'une annexe de l'armée. En dépit de ces atténuations, le Corps législatif n'accueillit qu'avec défiance le travail qui lui était transmis. Du milieu des objections se dégagèrent bientôt trois critiques principales. — La première touchait à la prérogative parlementaire. Depuis 1830, les députés avaient été investis de la faculté de déterminer eux-mêmes le contingent annuel. Ils jugèrent peu séant que cette fixation dépendît d'un article égaré dans la loi de finances et se refusèrent à laisser amoindrir un droit exercé sans interruption depuis près de quarante ans. -- Ayant ainsi réservé leurs propres attributions, ils entreprirent de stipuler pour leurs électeurs. Jusqu'ici une portion plus ou moins considérable de la classe avait pu, chaque année, se considérer comme entièrement libre. Ainsi le voulait la chance des bons numéros. D'après le Conseil d'État, aucune exemption ne serait entière, et les plus heureux eux-mêmes devraient à l'État quatre ans de service dans la réserve. L'effort des députés, et là résidait la deuxième critique, fut de maintenir, au profit des plus favorisés du sort, l'immunité intégrale, en un mot, de conserver aux bons numéros leur ancienne vertu. — Restaient les dispositions relatives à la garde mobile. Ici se formula la troisième objection. La Chambre se prêtait à voter la nouvelle institution, mais en lui imprimant un caractère civil : dans cet esprit, elle repoussait tout exercice de longue durée, tout encasernement, toute discipline militaire.

Entre le Corps législatif et le Conseil d'État une discussion commença, qui se prolongea pendant tout l'été, pendant tout l'automne de 1867. La lutte fut fort vive, et le public, dans les courts intervalles de calme que laissait l'Exposition, en put recueillir l'écho. La commission nomma pour rapporteur un député de la Somme, M. Gressier. Celui-ci dut maintes fois se remettre à la besogne et publia trois rapports successifs. La contrariété des vues se trahit tout d'abord par de singulières contradictions. C'est ainsi que la première rédaction adoptée par les commissaires semblait fixer à un chiffre immuable l'effectif de l'armée qui serait de huit cent mille hommes, puis, quatre lignes plus loin, détruisait implicitement la règle en remettant à la Chambre le droit de déterminer chaque année la force du contingent. — De concession en concession, on arriva, pour l'armée proprement dite, à un accord à peu près complet. Le droit du Corps législatif à voter la loi annuelle de recrutement fut reconnu et proclamé sans aucune équivoque. Sauf les obligations de la garde mobile, le surplus de la classe serait libéré ; ce qui maintenait l'efficacité des bons numéros, si chers aux électeurs et par suite aux élus. Pour les appelés, le service serait de neuf ans, dont cinq ans dans l'armée active et quatre dans la réserve. L'exonération était supprimée, mais le remplacement et la substitution de numéros étaient tolérés. Entre la commission et le Conseil d'État, un seul différend, mais d'ordre secondaire, subsista : il était relatif à l'époque du mariage que la commission voulait permettre au bout de six années, et le gouvernement au bout de sept années seulement, — En revanche, pour la garde mobile, bien autres, bien plus tenaces furent les discussions. En cette matière, deux conceptions générales très différentes entraînaient le gouvernement et la Chambre en des voies très contraires aussi. Au ministère de la guerre on avait en vue une véritable création militaire, imitée de la Prusse. Dans un langage déjà plus adouci, et toujours à la recherche d'une transaction, les conseillers d'État parlaient d'armée de seconde ligne. Dominés par leurs souvenirs, désireux de ménager leurs électeurs, les députés avaient les yeux fixés sur la milice citoyenne qu'ils avaient connue au temps de Louis-Philippe. Garde mobile, dans leur pensée, signifiait garde nationale, seulement garde nationale étendue à tout le territoire et dont les bataillons se relieraient entre eux par des liens plus forts. Sur la question de discipline, le gouvernement céda, et il fut décidé que les règlements militaires ne seraient applicables qu'en cas d'appel à l'activité. Le point le plus important serait de déterminer les périodes d'instruction. Suivant son degré de formation ou d'inexpérience, la garde mobile serait une ressource précieuse ou une force illusoire. Le gouvernement réclama des réunions annuelles dont la durée pourrait se prolonger jusqu'à vingt-cinq jours. La commission ne voulut concéder que quinze jours par an, et encore à la condition qu'il n'y eût pas de casernement, que le déplacement ne fût pas de plus de douze heures chaque fois, que l'appelé pût chaque soir regagner son foyer. Devant ces résistances, les conseillers d'État réduisirent leurs demandes : ils ne sollicitaient plus que vingt jours par an, et chaque période séparée ne pourrait excéder huit jours. En dépit de ces atténuations, la Chambre tint bon, et c'est ainsi qu'on arriva aux débats publics sans que le dissentiment fût réglé.

La discussion s'ouvrit le 19 décembre 1867. Elle s'ouvrit au milieu d'une grande attente, bourgeois et paysans étant pareillement anxieux sur le sort de leurs fils. La presse officieuse défendait la loi, mais avec un peu de gêne, la sentant impopulaire. Les feuilles hostiles l'attaquaient avec ardeur. Presque seul parmi les publicistes de l'opposition, Prévost-Paradol osa soutenir le projet. Chose singulière ! ses arguments se développaient dans le Journal des débats qui, dans la même page, publiait des appréciations toutes contraires. Au Palais-Bourbon, l'affluence du public, l'agitation des députés, le nombre des orateurs inscrits, tout annonçait une délibération solennelle. Contrairement à l'usage des premiers temps du règne, les membres de la commission s'apprêtaient à porter pour leur part le poids de la discussion : on les voyait graves, recueillis, classant leurs documents, compulsant leurs notes. Ils avaient été choisis parmi les plus instruits, les plus diserts, les plus laborieux : c'était, pour ne citer que les plus considérables, M. Mège, M. Gressier, M. Chesnelong, M. du Miral, le marquis de Talhouët, M. Chevandier de Valdrôme, le baron Jérôme David, M. Louvet, M. Buffet[7], en un mot, comme disait un journal, « tous les ministrables de demain ». M. Rouher était à son poste comme aux plus grands jours, et à côté de lui son fidèle second, M. Vuitry. Entre tous, le plus remarqué était le maréchal Niel, plus impressionné, plus nerveux qu'il ne voulait le laisser paraître, à l'approche d'un débat qui fixerait les forces de son pays.

Ce ne serait pas trop du prestige du ministre d'État, de l'autorité du ministre de la guerre pour assurer le succès final. Nombreuses étaient les objections, grandes surtout les répugnances. — L'extrême gauche avait présenté un contre-projet où se retrouvait l'imitation du système militaire suisse. Les enfants, les jeunes gens seraient initiés dans les écoles au maniement des armes : le service ne consisterait qu'en périodes d'instruction dont la durée totale atteindrait à peine douze mois, et en exercices de tir accomplis le dimanche : en revanche, l'État, en cas de danger public, pourrait réquisitionner tous les citoyens jusqu'à l'âge de quarante ans. Ces vues furent développées avec beaucoup d'éloquence par Jules Simon. « Le projet du gouvernement, dit-il, est l'organisation de la guerre : Je nôtre, essentiellement défensif, est l'organisation de la paix. » — De toutes les critiques, celles de Al. Jules Simon et de ses amis étaient, pour le gouvernement, les moins redoutables. Bien plus à craindre étaient les membres du centre gauche ou du tiers parti. Ceux-ci hésitaient à accroître les charges du pays. Ils jugeaient qu'il y aurait quelque contradiction à solliciter le développement des libertés publiques et à fortifier, dans le même temps, l'élément militaire. Leur principale objection, celle qu'ils n'exprimaient qu'à demi ou contenaient dans le secret de leur cœur, résidait dans leurs défiances contre la politique impériale ; et ils se faisaient scrupule de remettre des moyens d'action formidables à qui semblait si peu apte à les employer sagement. — Le parti de la résistance se grossissait de tous ceux qui voulaient maintenir la loi de 1832, sans en rien retrancher, sans y rien ajouter, qui ne croyaient qu'aux forces organisées de longue main, qui se défiaient des importations étrangères. « Au lieu de dépenser chaque année trente millions pour la garde mobile, disait M. Thiers, employez-les de préférence à l'armée active ». Et ce propos trouvait grande faveur auprès des vieux militaires. — Cependant les plus curieux à observer étaient les députés de la majorité. Pendant toute la préparation de la loi, ils avaient soufflé, mais très bas, les critiques à leurs collègues. Les débats publics commençant, ils n'osaient se montrer ni malveillants ni hostiles ; mais ils ne se dissimulaient point l'impopularité du projet, et, désireux à la fois de ne point déplaire au maître et de conserver leur siège, ils flottaient perplexes entre deux craintes, celle de leurs électeurs et celle du gouvernement.

Quelques-uns pourtant, se dégageant des considérations électorales, s'élevèrent jusqu'au pressentiment des dangers futurs. Dans la discussion générale, on entendit M. de la Tour, député des Côtes-du-Nord, tracer le tableau des institutions militaires allemandes. C'était un excellent homme que M. de la Tour, catholique ardent, serviteur très loyal de l'Empereur et de son pays, mais jugé un peu vague, un peu prolixe, et par là plus redouté que bien accueilli lorsqu'il se présentait à la tribune. Ce jour-là, il conquit l'attention. Quand il entra dans le détail de ce que nos voisins avaient conçu, poursuivi, réalisé, un intérêt fait de crainte, de curiosité, suspendit les entretiens ; et l'étonnement fut double, et de la part des députés tout surpris de leur propre silence, et de la part de l'orateur qui jamais n'avait été écouté de la sorte. — Le rapporteur, M. Gressier, déchira aussi le voile de l'avenir, mais un peu brusquement et au point de produire une lumière trop crue, une clarté trop subite : « Les grandes guerres européennes s'imposent, dit-il ; on ne les cherche pas, on les évite rarement. Une fois ou deux par siècle, on voit apparaître ces grands événements. Quand l'équilibre a été rompu, il faut le reformer ; or il ne se reformera ni par l'accord des peuples ni même par l'effet des conférences ; il se reformera par les résultats d'une guerre. » A ces mots, la majorité parut embarrassée, la gauche éclata en murmures, et M. Gressier, ressaisissant ses paroles, se hâta de pro- tester de ses intentions pacifiques, de mettre sur le compte de l'entraînement ce qui était excès de sincérité. — Entre tous les discours, l'un des plus nets, l'un des plus prévoyants fut prononcé par M. Larrabure, représentant des Basses-Pyrénées. C'était, parmi les députés, l'un des plus préoccupés des agrandissements prussiens. Ses amis disaient même de lui en plaisantant qu'il haïssait M. de Bismarck comme il eût fait d'un adversaire personnel. Avec plus de bonne volonté que de bonheur, plusieurs s'évertuaient à prétendre que le nouveau projet n'emportait aucune aggravation des charges militaires. Virilement l'orateur repoussa ce subterfuge comme indigne à la fois de la Chambre et du pays : Il osa proclamer la nécessité des sacrifices et en termes émus convia la Chambre à ne pas les marchander : « Je vous le demande en grâce, dit-il en terminant, n'imitons pas l'Autriche, mais la Prusse ; soyons prêts la veille de Sadowa et non pas le lendemain. »

Ces austères avertissements, le ministre de la guerre eût à peine osé les faire entendre. Ce n'était pas qu'il ne fût, dès cette époque, très inquiet. Dans ce temps-là même arrivait de Berlin un rapport de notre attaché militaire, le colonel Stoffel, qui signalait l'établissement du système prussien dans les provinces annexées et dans toute la Confédération du Nord[8]. Mais la situation du maréchal était singulière. Combien de fois depuis 1866 le gouvernement, soit dans les dépêches diplomatiques, soit dans les discours officiels, ne s'était-il pas déclaré pleinement satisfait ! Insister sur les dangers, ce serait se contredire ; les taire, ce serait ôter au projet son fondement. En outre, la prudence commandait la plus stricte réserve, car, en dévoilant trop ouvertement les périls, on eût risqué d'en rapprocher l'heure. En ces conjonctures délicates, une seule ressource restait : insinuer par la bouche d'autrui ou glisser dans les feuilles publiques ce que soi-même on ne pouvait dire. Des correspondances furent envoyées aux journaux de province, qui démontraient l'urgence d'une réorganisation militaire, qui établissaient que la sécurité nationale était à ce prix. Après avoir ainsi propagé à travers la France comme un bruit d'inquiétude, on recueillerait la rumeur, on se l'approprierait, puis on s'en servirait pour peser sur le pays, pour peser sur les députés. L'artifice, quoique point nouveau, ne laissait pas que d'être opportun : encore n'en faudrait-il pas abuser. L'habileté serait de doser les alarmes qu'on laisserait répandre, de créer un courant, mais point trop intense, de provoquer un frisson qui ne serait point fièvre, d'exciter une vigilance soucieuse qui ne serait point affolement. Quant à Niel, appelé à soutenir la loi devant la Chambre, il choisit avec un soin extrême, entre ses arguments, ceux qui n'éveilleraient hors de France aucun ombrage, et, aux yeux de la France elle-même, seraient persuasifs sans être troublants. Rappelant avec beaucoup d'à-propos certaines paroles de l'Empereur en 1859, il nia que le projet fût œuvre de circonstance, mais le rattacha aux leçons qui s'étaient dégagées de la guerre de Crimée et de la guerre d'Italie. Il laissa entendre que, si on n'adoptait pas la proposition du gouvernement, il faudrait, en retour, accroître le contingent annuel : il indiqua même, et comme en passant, le chiffre de cent trente mille hommes ; par-là, il atteignait les indécis au point le plus sensible, en leur faisant entrevoir une charge pire que celle qu'on voulait éviter. Le souci principal fut de désavouer toutes vues belliqueuses : « En armant nos places fortes, dit le maréchal, en approvisionnant nos arsenaux, en remplissant nos magasins, j'ai cru que j'étais l'un des citoyens qui travaillaient le plus pour la paix... Aujourd'hui encore, en venant défendre une nouvelle organisation de l'armée, je crois travailler encore pour le même but... Et vous, messieurs, en adoptant notre projet, vous aurez travaillé pour la paix. » Ainsi parla Niel, très maître de lui, quoique fort nerveux, souple, alerte, délié en sa dialectique au point d'étonner les vétérans de la tribune, habile à surprendre les impressions de l'assemblée, habile par-dessus tout à écarter les raisons dangereuses. Les déclarations du ministre furent en effet remarquables, moins par ce qu'il affirma que par tout ce qu'il sut taire. Dans ses discours on sentait par intervalles monter jusqu'aux lèvres des mots qui s'arrêtaient au moment de se prononcer : de là des silences plus impressionnants que les paroles, des réticences plus dramatiques que ne l'eût été aucune éloquence. Un seul argument, celui des dangers futurs, eût abrégé toutes les objections. Cet argument était le seul qui fût interdit, et le maréchal étouffait de tout ce qu'il devait retenir.

Jusqu'au dernier moment, il y eut des hésitations, même parmi les députés les plus fidèles. Pour calmer les répugnances, le gouvernement consentit à tous les sacrifices, même à ceux qui atténuaient la loi au point d'en altérer le caractère. Entre les commissaires du Corps législatif et le Conseil d'État, un grave dissentiment subsistait sur la durée des exercices de la garde mobile. Quoiqu’avec tristesse, le ministre de la guerre céda : « Le gouvernement, dit-il, n'ayant pu convaincre les hommes éclairés qui composent la commission, a pensé qu'il valait mieux se ranger à leur avis... Les moyens mis à ma disposition ne sont pas tout à fait suffisants, continua le maréchal, mais nous ferons de notre mieux. » Et il ajouta, soit en manière de consolation pour lui-même, soit pour réserver l'avenir : « Ce qui aujourd'hui paraît excessif me sera offert, je l'espère, un peu plus tard. » En ces paroles conciliantes jusqu'à la modestie, qui eût reconnu le Niel de Sébastopol ou des champs de bataille d'Italie, supérieur impérieux, collègue incommode et personnel, subordonné murmurant ? En dépit de ces concessions, les députés demeuraient aux aguets, l'oreille tendue à tous les bruits qui leur arrivaient des provinces ou de leurs commettants. Dans l'entrefaite, deux élections partielles eurent lieu, l'une dans la Somme, l'autre dans l'Indre-et-Loire, et dans les deux circonscriptions les candidats de l'opposition triomphèrent. « C'est la réponse du pays à la loi militaire », se dit-on aussitôt ; et les défiances à demi vaincues se réveillèrent. Parmi les membres du Corps législatif, beaucoup prenaient pour confident M. Rouher lui-même et lui exposaient leurs doutes, leurs doléances. Celui-ci s'efforçait de les ramener tout en se gardant de les contredire ouvertement. « Il se peut que vous ayez raison, leur disait-il, mais nous nous sommes trop avancés pour reculer, et nous nous déconsidérerions aux yeux de l'étranger[9]. »

Enfin, le 14 janvier 1868, la loi fut votée. Malgré les efforts du gouvernement, quelques-unes des répugnances qui avaient accueilli le projet persistèrent jusqu'à l'heure du scrutin. Ces résistances se traduisirent en une minorité de soixante voix. L'opposition se décomposait en plusieurs éléments : d'abord toute la gauche, puis, en grande partie, le centre gauche, enfin plusieurs des membres de la plus fidèle majorité. M. Thiers, M. Berryer, M. Émile Ollivier déposèrent, eux aussi, un suffrage négatif. Il en fut de même de la plupart des militaires de la Chambre : le général Lebreton, le général Gorsse, le colonel Réguis. Ces vieux soldats se refusaient à discuter l'antique organisation qu'avait connue leur jeunesse, et considéraient comme nouveauté inutile ou dangereuse tout emprunt aux peuples étrangers.

A bien juger les choses, l'importance de la réforme se proportionnerait-elle à l'émotion qu'elle avait éveillée ? On pouvait en douter. Quand on chemine dans une forêt où se croisent des routes pareilles et où manquent les points de repère, il arrive souvent qu'après beaucoup de fatigues, on se retrouve non loin des lieux d'où l'on est parti. Généraux, conseillers d'État, députés, avaient, eux aussi, longtemps erré, un peu à tâtons, à travers le dédale de la législation militaire ; ils avaient fait plus de chemin qu'ils n'avaient avancé. Tout d'abord avait paru la note du Moniteur, la note du 12 décembre 1866. Elle entendait combiner les rigueurs du système prussien et les rigueurs du système français : le service serait long à la manière française ; il serait universel à la manière prussienne, et, de plus, prolongé par l'institution d'une armée de seconde ligne. Le projet était dur, et peut-être à l'excès. C'est pourquoi tout le travail postérieur fut consacré à l'alléger. A. cette tâche s'employa d'abord le conseil d'État, puis la commission du Corps législatif, enfin le Corps législatif lui-même. Quand on se fut appliqué de la sorte pendant dix ou douze mois, on s'aperçut qu'on avait tourné sur soi-même, qu'on était revenu à la loi de 1832, avec une seule aggravation, un seul adoucissement. L'aggravation, c'était la durée du service portée à neuf années ; l'adoucissement, c'était le passage dans la réserve au bout de cinq ans. A la vérité, une conception très neuve subsistait, celle de la garde mobile. Mais les souvenirs de l'ancienne garde nationale, la répugnance, alors très générale, pour les charges militaires, firent prohiber tout ce qui était déplacement, casernement, période d'instruction. Il arriva donc que la même loi qui décrétait l'institution ne négligea rien pour qu'elle ne fût pas viable. Ainsi remaniée et retouchée par toutes sortes de mains, l'œuvre du Corps législatif se résumait en deux choses : le maintien d'une loi fort ancienne, et celle-là bien française, la loi de 1832 ; une création toute nouvelle imitée de la Prusse, celle de la garde mobile. Seulement la garde mobile risquait fort de demeurer inorganisée. Quant à la loi de 1832, n'était-il pas à craindre qu'après tant de discussions, elle ne sortît des débats un peu amoindrie dans son prestige, un peu déchue de l'antique légende qui la proclamait la charte de l'armée ?

C'est en cette période de transition entre un système nouveau non encore établi et le système ancien déjà fort discuté qu'éclaterait la guerre où tout sombrerait. Quand, après la défaite, l'amertume des récriminations se fut proportionnée à la grandeur des revers, les partisans de l'Empire déchu tentèrent de se décharger eux-mêmes en imputant aux timidités, aux parcimonies, aux préoccupations électorales du Corps législatif les lacunes de l'armement national. C'était voir un seul côté des choses, et non le plus grand. Ailleurs réside la principale responsabilité. Le châtiment des pouvoirs qui, dans les jours de force, ont abusé de leur autorité, c'est de ne plus retrouver cette même autorité quand approchent les jours mauvais. En 1867, en 1868, cette condition était déjà celle de Napoléon III. Pendant quinze années, il avait éparpillé de tous côtés son action, touché à tout, tout entamé, et rien n'avait été résolu qui ne le fût contre la France. Fixés dans leur soumission, les députés avaient tout accordé, les hommes, l'argent ; et notre pays, qui a ses crises d'obéissance comme ses crises de révolte, avait fait crédit au Corps législatif comme le Corps législatif au gouvernement. Cependant la foi en l'infaillibilité impériale s'était ébranlée, peu à peu, par degrés. Les affaires italiennes avaient fourni un premier enseignement. L'échec du Mexique avait accru les doutes. Sadowa avait complété la leçon. C'est en cette heure de désillusion que les ministres de l'Empereur apportèrent au Palais-Bourbon le projet militaire. Les députés, en cela d'accord avec leurs électeurs, regardèrent non vers les périls futurs, mais vers les abus passés. Sans aller jusqu'aux reproches, mais avec une opiniâtreté douce, ils se mirent à discuter pied à pied les textes, à marchander un à un les sacrifices, en gens désormais défiants de la sagesse du prince et de l'usage qui serait fait de leurs dons. Dans cet esprit, ils imposèrent leurs amendements, et jusqu'à rendre à demi stériles certaines parties de la loi. Qu'ils aient été en cela des contrôleurs fâcheux, tardifs, inopportuns, nul ne le nierait aujourd'hui. Mais la grande faute, n'était-elle pas à la politique impériale qui, en gaspillant les plus abondantes ressources, avait excédé ceux qui disposaient des ressources elles-mêmes ? Quand un fils de famille a lassé, par les appels de sa prodigalité, la patience paternelle, il peut arriver qu'en une détresse non feinte, son vrai cri d'alarme demeure inécouté. Le gouvernement subissait cette loi, et ce qu'il avait obtenu sans murmures pour des entreprises superflues ou funestes, il ne l'obtiendrait qu'avec parcimonie et défiance quand, tardivement revenu à la sagesse, il ne stipulerait plus que pour le salut.

 

III

Le Corps législatif, tandis qu'il discutait la réorganisation de l'armée, gardait à son ordre du jour un projet de loi sur la presse, un projet de loi sur les réunions publiques. Ces projets se rattachaient à un programme général qui, s'il se réalisait jamais, fondrait ensemble l'Empire et la liberté. La grandeur des événements extérieurs, impossibles à morceler, n'a pas permis de suivre en ses détails cette transformation. Il importe maintenant, au risque de remonter un peu en arrière, d'en marquer les principales phases. Autrement on comprendrait mal, et les projets eux-mêmes, et les alternatives de bonne volonté ou de méfiance qui tantôt précipitèrent, tantôt suspendirent l'évolution.

L'Empire libéral avait été inauguré, avec un acte mémorable, le décret du 24 novembre 1860 ; avec un personnage éminent entre tous, M. de Morny. Prématurément M. de Morny avait disparu. En ce grand vide, l'homme qui avait été l'associé de ses desseins, le confident de ses dernières vues, M. Émile Ollivier, ne désespéra pas. Quelques jours après ses funérailles, le 27 mars 1865, il invoqua la mémoire de celui qui venait de mourir, et proclama que la vraie sagesse n'était pas de résister au vœu de l'opinion, mais d'y céder à temps ; puis, comme on discutait l'Adresse, il annonça que, rompant avec l'opposition, il formulerait un vote favorable : ce ne serait pas, dit-il, un vote d'entier assentiment, mais un vote d'espérance. Sur ces entrefaites, M. Walewski, ayant succédé à M. de Morny dans la présidence du Corps législatif, reprit la tâche de son devancier : par malheur, il n'apportait dans la conduite des affaires ni la même autorité, ni le même tact, ni la même expérience ; et sa principale force, force très grande à la vérité, résiderait dans sa droiture. Cependant, en une portion de la Chambre que l'on désignait tantôt sous le nom de tiers parti, tantôt sous le nom de centre gauche, la doctrine de l'Empire libéral avait trouvé faveur. Ce groupe, dont les premiers éléments s'étaient réunis jadis à propos des affaires romaines et qui s'était fort accru par les élections de 1863, comptait parmi ses membres les plus considérables M. Buffet, M. Ancel, le marquis d'Andelarre, le marquis de Talhouët, M. Plichon, M. Lambrecht. Au mois de mars 1866, les débats de l'Adresse lui ayant donné l'occasion de s'affirmer, il demanda que « Sa Majesté voulût bien donner à l'acte de 1860 tous les développements qu'il comportait ». La motion fut soutenue par M. Buffet, en un discours qui prit toute l'importance d'un manifeste. L'amendement, qui recueillit au scrutin 63 voix, avait été signé par 442 députés. C'est pourquoi, parmi les contemporains, on l'appela l'amendement des 42, et ce nom lui est demeuré.

Les 42 auraient-ils le souverain pour adversaire ou pour complice ? Comme l'année 1867 commençait, ils purent se persuader qu'ils n'avaient fait que prévenir lei vœux de Napoléon. Le 19 janvier, en une lettre au ministre d'État, le monarque annonça plusieurs remaniements dans les institutions. Ces changements étaient au nombre de quatre. Tout d'abord, l'Empereur restituait au Corps législatif et au Sénat le droit d'interpellation en leur retirant, à la vérité, le droit d'Adresse que, d'une façon un peu sommaire, il jugeait stérile. En second lieu, il décidait que les divers ministres, et non plus seulement le ministre d'État et ses auxiliaires, pourraient être entendus dans les débats des Chambres, sous la seule réserve qu'ils auraient reçu à cet effet une délégation spéciale. Les deux dernières réformes se référaient à la législation politique : d'une part, le chef de l'État promettait une loi sur la presse qui mettrait fin au régime administratif établi en 1852 ; d'autre part, il s'engageait à reconnaître, en le réglementant, le droit de réunion.

On rapporte que, le lendemain de la lettre impériale, le prince Napoléon s'écria : « Si l'Empereur veut être conséquent avec lui-même, il n'a qu'à former un nouveau cabinet avec Émile Ollivier. » Si extraordinaire, si prématurée qu'eût paru à cette heure la solution, la stricte, la rigoureuse logique l'eût expliquée. Par-dessus toutes choses, M. Roulier, qui avait combattu l'amendement des 42, qui avait été surpris autant que personne par l'initiative souveraine, ne pouvait être l'exécuteur d'une politique inaugurée en dehors de lui et presque contre lui. Sa place ne pouvait plus être que dans l'opposition, à moins que la retraite ne lui agréât mieux. Entre ses doctrines et celles du nouveau ministère, la Chambre se fût prononcée. En cas de tiraillement ou de partage, la dissolution se fût imposée à l'Empereur, et le pays eût, par les élections, montré au prince la voie à suivre.

Cette conduite eût relevé du plus pur parlementarisme, la chose que Napoléon, même en ses velléités les plus libérales, voulait surtout proscrire. D'ailleurs, un tel dénouement eût été trop net pour son caractère irrésolu, trop simple pour sa nature compliquée. Ce n'était point qu'il n'eût songé à M. Émile Ollivier. Déjà il lui avait fait offrir, par l'intermédiaire de M. Walewski, non la présidence du conseil, non un portefeuille dans un cabinet nouveau, mais le ministère de l'Instruction publique, avec une sorte de délégation générale pour porter la parole devant les Chambres[10]. Non content de cette offre, il voulut le voir, conféra avec lui, et même assez longuement. M. Ollivier déclina des propositions qui le transformeraient, selon toute apparence, en lieutenant de M. Rouher. L'Empereur prit acte du refus, et pour l'heure tous pourparlers demeurèrent suspendus.

Cependant l'Empire autoritaire avait gardé ses partisans. L'acte du 19 janvier les avait d'abord déconcertés. Aux premiers signes d'hésitation, ils rentrèrent en scène. Sous un régime qui s'était flatté de détruire toutes les coteries parlementaires, on vit se nouer au Palais-Bourbon une vaste intrigue qui rappelait les plus fameuses coalitions des temps passés. Les comparses furent les amis du ministre d'État, membres de la droite pure, et systématiquement défiants de toute innovation. Le chef fut M. Rouher, combattant, non pour des doctrines, car aucune ne lui tenait bien à cœur, mais pour sa primauté. Le but serait de protéger l'Empereur contre ses propres faiblesses, de le préserver de ses nouveaux amis, de sauver, en ses parties principales, l'édifice de 1852 ou du moins d'en réparer les brèches. Le plus curieux fut le choix des moyens. L'Empereur était de nature tenace autant que douce. En contrecarrant ses désirs, on était assuré de les aiguiser. Mais si on feignait de s'associer à ses vues, si on déguisait les menues critiques sous les apparences d'un assentiment général, ou aurait grande chance de retenir sa confiance. Moitié bonté ou faiblesse, moitié ennui de nouveaux visages, le souverain se résignerait à ne pas changer les hommes, les voyant si dociles. Les instruments étant les mêmes, il serait aisé de dégrader les pensées impériales, sous prétexte de les traduire. Avec son inexpérience des affaires, son inaptitude aux détails, le monarque ne discernerait pas le piège. On reprendrait ainsi par le menu ce qu'on aurait concédé en gros, et, dans le programme fastueusement proclamé de l'Empire libéral, on ramènerait doucement, sans effraction, les pratiques de l'Empire autoritaire. Dans les groupes les plus irréductibles de la majorité, le mot d'ordre fut celui-ci : Passons à l'Empereur ses fantaisies libérales, puisqu'il y tient absolument, mais passons-les-lui au meilleur compte possible ; cédons-lui, mais en le paralysant, et surtout gardons-le contre ceux qui le perdraient.

Pour le succès de cette politique, pas un jour ne fut perdu. Un cercle fut créé rue de l'Arcade où se rassembleraient les membres de la droite. En cette réunion, ils aviseraient aux moyens de maintenir l'ancien personnel impérial et de barrer la route aux libéraux. Entre tous les libéraux, le plus attaqué fut Émile Ollivier. Comme on ne pouvait nier ses facultés oratoires, on dénonça ses ambitions. Il s'était efforcé, disait-on, de se hausser jusqu'à saisir un portefeuille ; mais le pouvoir échapperait' bien des fois encore à ce « Tantale parlementaire » et longtemps, sinon toujours, il resterait fixé à son cc banc de patience. D'autres, pour mieux assurer leurs traits, les cachaient sous les apparences de la louange. « Émile Ollivier, répétaient-ils, a du talent, beaucoup de talent ; c'est vraiment bien dommage qu'il soit impopulaire comme tous les transfuges, qu'il manque d'autorité, qu'il en manque, au point de compromettre toutes les causes qu'il prétend servir. Ainsi parlait-on rue de l'Arcade, et, après avoir créé cette impopularité à force de la publier, on s'en autoriserait pour détourner le souverain d'un ami si nouveau, si peu désirable, déjà si discrédité. — L'Empire libéral avait de pires adversaires : c'étaient ceux que leur rang plaçait tout près du maître. Loin de suspecter ou de défendre avec mollesse les réforme., M. Rouher, demeuré au pouvoir, se les assimila comme s'il en eût été l'initiateur. A la fin de février 1867, une interpellation sur les affaires intérieures lui fournit l'occasion de commenter la récente lettre impériale. Il en parla de façon à défier toute concurrence dans l'éloge. En cela, l'habileté fut grande, quoiqu’avec une légère nuance de rouerie. Après cette harangue, que pouvait Émile Ollivier, sinon répéter le propre discours du ministre d'État ? Ainsi fit-il en une déclaration embarrassée, au milieu de la majorité murmurante ou railleuse. M. Rouher venait de remporter sur l'Empire libéral sa première revanche, et, chose singulière ! en vantant l'excellence de ces mêmes libertés que ses amis et lui aspiraient à rendre vaines ou à limiter. La droite se pâma d'aise, et non sans raison. Le ministre avait forcé celui déjà que l'on nommait son successeur, ou à garder piteusement le silence, ou à marcher servilement dans ses traces.

Tant d'habiles influences ne s'exercèrent point inutilement sur l'âme du souverain. En cette année 1867, on put démêler dans l'esprit de l'Empereur, sinon le repentir de son initiative, au moins un certain doute sur l'opportunité de son expérience. Plus d'une fois ses faveurs se portèrent avec une remarquable préférence vers ses anciens amis. Comme le prince avait à nommer l'un des vice-présidents de la Chambre, son choix se porta sur l'un des membres les plus influents du cercle de la rue de l'Arcade. M. Walewski, président du Corps législatif, qui avait fort secondé le mouvement libéral, fut amené à résigner ses fonctions. Quand il descendit du fauteuil, on vit un singulier spectacle. La majorité demeura immobile ; de la gauche et du centre gauche, au contraire, toutes les mains se tendirent vers celui qui partait. M. Émile Ollivier eût été bien aveugle s'il n'eût discerné ces symptômes. Doublement irrité et de ses idées méconnues et de sa fortune compromise, il tint à marquer qu'il n'était point dupe de la manœuvre ourdie contre sa politique et contre lui-même. Le 12 juillet 1867, à l'occasion des débats du budget, il s'appliqua à démasquer son principal adversaire et, en termes d'une originalité hardie, demanda la suppression du ministère d'État. « L'institution, dit-il, n'était plus qu'une superfluité depuis que les décrets du 19 janvier avaient autorisé les ministres à défendre leurs actes devant les Chambres. Que serait désormais le titulaire d'une si grande charge ? Un premier ministre ? La définition serait inconstitutionnelle. Un grand vizir ? L'expression serait trop forte. Un maire du palais ? L'appellation serait doublement blessante et pour le souverain et pour son conseiller. » Ayant de la sorte piqué au vif l'attention, Émile Ollivier définit ainsi le rôle de M. Rouher : « C'était, dit-il, un vice-empereur sans responsabilité. » Le mot était osé, trop osé même ; car, en accusant le ministre d'empiétement, on accusait du même coup le monarque de faiblesse. La réponse vint, non du Palais-Bourbon, mais du palais des Tuileries. Le lendemain, Napoléon envoya à M. Rouher la plaque de la Légion d'honneur en diamants. A ce présent une lettre était jointe, que le Moniteur publia et qui constituait un vrai brevet de confiance. « Cette attention amicale, écrivait le souverain, vous fera oublier, je l'espère, les attaques injustes et les ennuis inséparables de votre position. » Derechef la majorité triompha et, avec un redoublement d'assurance, proclama que le règne d'Émile Ollivier n'arriverait jamais.

Dans l'entrefaite et en exécution des promesses du 19 janvier, le projet de loi sur la presse avait été déposé sur le bureau de la Chambre. On se rappelle[11] quel dur régime le décret du 17 février 1852 avait jadis établi. Aucune feuille publique ne pouvait paraître sans l'autorisation du gouvernement. En outre, et grâce à l'ingénieux système des avertissements, l'administration demeurait toujours maîtresse de replonger dans le néant celles à qui elle avait permis de naître. Toute l'importance du nouveau projet résidait dans la suppression de ces entraves : plus d'autorisation préalable, plus d'avertissements, plus de tutelle officielle. Quiconque voudrait fonder un journal ne serait tenu désormais qu'à formuler une simple déclaration : le journal ainsi créé ne serait plus assujetti à l'autorité ministérielle ou préfectorale, mais n'aurait à compter qu'avec la loi et, en cas de délit, ne relèverait que des tribunaux. — Malgré toutes les rigueurs qui subsistaient encore, l'innovation était de celles qui marqueraient une date dans l'histoire du règne. Jamais si large brèche n'avait été pratiquée dans l'édifice de 1852, et on pouvait prévoir, conjecturer du moins que, les fondations s'ébranlant, tout le reste s'écroulerait. Mais vraiment la pensée généreuse qui avait provoqué l'acte du 19 janvier ne s'était-elle pas altérée ? Les récents incidents de la politique permettaient à cet égard une singulière incertitude. La Chambre se prêterait-elle à la réforme ? Et le gouvernement qui l'avait proposée persistait-il lui-même à la souhaiter ?

Le Corps législatif s'était réuni dans les bureaux pour nommer la commission. Aussitôt les partisans de l'Empire autoritaire s'étaient appliqués à marquer leurs préférences. Dans le choix des commissaires, ils réussirent à écarter Émile Ollivier, et ce fut leur premier succès. Jadis l'ancien député de la gauche avait été plus heureux. En 1864, comme il venait de se séparer des cinq, l'influence de M. de Morny l'avait fait nommer rapporteur de la loi des coalitions. Mais en 1867 Morny était mort, et Rouher tout-puissant.

Autour de Napoléon le travail était pareil pour lui inspirer le regret de sa dictature. — Parmi les serviteurs du prince, plusieurs affectaient de grandes appréhensions et le suppliaient de ne pas se dépouiller. — Au mois de septembre 1867, M. Rouher, en un long rapport confidentiel à son souverain, dénonça « l'autorité malfaisante » de la presse : il niait que les sévérités judiciaires pussent être jamais suffisantes, et, plaçant dans la bouche des amis de l'Empire les critiques qu'il n'osait formuler lui-même, il insinuait très clairement le danger de toute concession[12]. — A quelque temps de là, un acte de répression fort significatif sembla marquer un retour en arrière. Vers la fin de l'année, comme les journaux s'étaient enhardis jusqu'à interpréter les discours des Chambres, le gouvernement s'avisa que la Constitution interdisait tout commentaire des débats législatifs. La seule reproduction autorisée était celle du compte rendu analytique rédigé par les soins des secrétaires : ainsi le voulait l'article 42 de la Constitution, combiné avec le sénatus-consulte du 2 février 1861. De là un procès qui fit grand bruit et qu'on appela, en copiant les termes de la citation aux prévenus, le procès des comptes rendus parasites, parallèles ou autres. Ainsi le pouvoir n'hésitait pas à appliquer, en ses dispositions les plus rigoureuses, la législation de 1852, et cela au moment où cette législation semblait déjà, dans son ensemble, frappée de caducité.

Ces méfiances dans le Corps législatif, ces craintes dans l'entourage du prince, laissaient prévoir une crise. Elle éclata le 31 janvier 1868.

Les débats publics de la loi duraient depuis trois jours. Déjà on avait entendu les principaux orateurs de l'opposition,

Favre, Simon, Thiers, tous moins empressés à reconnaître le principe libéral du projet qu'à en signaler les lacunes. C'est à ce moment que, se levant d'un des bancs de l'extrême droite, M. Granier de Cassagnac demanda la parole.

Son discours fut le vrai manifeste de l'impérialisme autoritaire. Il incarna en lui toutes les passions de ceux qui, ayant durant seize années inspiré ou manié le pouvoir, ne voulaient point abdiquer. Ce que ses collègues n'exprimaient qu'à voix basse, il le proclama avec ostentation. Entre toutes les formules, on le vit choisir les plus osées, les plus provocantes, en homme que le paradoxe n'effraye pas, mais attire. Loin de répudier le gouvernement personnel, il s'en fit l'apologiste, fier qu'il était de relever une cause qui déjà semblait abandonnée. a Ce qu'on appelle, dit-il, le gouvernement personnel, je l'appelle, moi, le vrai gouvernement constitutionnel, celui que la nation a voulu et établi. » — « Pour qui, poursuivit-il, faisons-nous la loi ? Pour la majorité ? Mais elle ne l'a pas demandée. Pour l'opposition ? Mais elle la combat à outrance. Pour le pays ? Mais il ne s'en soucie point. » Il versa des trésors d'ironie sur les naïfs qui croyaient à la reconnaissance des journalistes, à l'efficacité des répressions judiciaires. Chemin faisant, il prit à partie ces prétendus avocats de la liberté qui, en leurs heures de pouvoir, s'étaient faits jadis artisans de réaction. M. Thiers n'avait-il pas proposé les lois de septembre ? Les hommes de 1848, après l'insurrection de Juin, avaient-ils vécu autrement que par des lois d'exception ? Un argument familier aux impérialistes était d'invoquer l'existence des anciens partis pour refuser la liberté. M. Granier de Cassagnac reprit la thèse en essayant de la rajeunir, et il la rajeunit en effet par l'âpreté des paroles. Dur jusqu'à l'invective vis-à-vis de ses adversaires, l'orateur n'était guère plus respectueux pour le gouvernement lui-même, qu'en termes très clairs il accusait d'illusion et d'imprévoyance. La loi, dit-il, ne sera pas votée depuis quarante-huit heures, que la presse tournera contre le gouvernement les forces nouvelles qu'elle y aura puisées. Et le gouvernement n'aura pas le droit de se plaindre, puisqu'il aura lui-même fourni des armes à ses adversaires. A. Fontenoy, on disait : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers. » Ce n'était que fier. Mais ici le gouvernement prête son fusil. C'est inutile et c'est imprudent. » La conclusion était, sinon le rejet, au moins l'ajournement de la loi. « Je demande, disait en terminant M. Granier de Cassagnac, que le gouvernement conserve, en continuant à s'en servir avec modération, le décret de 1852 : ce régime a protégé la France pendant seize ans ; il est éprouvé, accepté ; il la protégera encore. »

A ce langage, les applaudissements éclatèrent sur un grand nombre de bancs et se prolongèrent assez pour tourner à l'ovation. La séance ayant été levée, les membres de la droite se répandirent dans les couloirs, discutant avec animation les derniers incidents. Plusieurs d'entre eux entouraient les ministres et les suppliaient de renoncer à une œuvre funeste. M. de Persigny s'était rendu au Palais-Bourbon et, allant de groupe en groupe, encourageait les résistances[13]. Le soir, le bruit se répandit qu'on tenait conseil aux Tuileries, que peut-être le projet serait retiré ou modifié. Le langage du garde des sceaux, M. Baroche, à la séance suivante, fut plus propre à entretenir qu'à dissiper les incertitudes. Il soutint la loi, mais avec une molle indifférence, et moins en avocat qu'en rapporteur. Toute son énergie se dépensa à réfuter les critiques de la gauche. Quand il dut se retourner vers ses adversaires de droite, il sembla que le cœur lui manquait. Parlant du discours de M. Granier de Cassagnac, il en loua a la science historique, la modération, l'éloquence. Il convint que le pays était satisfait et ne demandait aucune réforme ; puis il ajouta, sans beaucoup de conviction et comme pour rentrer dans son rôle, que la plus grande habileté politique était de deviner, de prévenir les vœux de l'opinion, avant même qu'ils se manifestassent. Il affirma l'efficacité des répressions judiciaires, mais non sans un arrière-regret des armes qu'on abandonnait. « Examinez consciencieusement la loi, dit-il en terminant, voyez si vous la trouvez bonne, utile au pays, et ensuite décidez. Quelle que soit votre décision, elle sera respectée de tous. L'exhortation était médiocrement chaleureuse : ainsi en jugea-t-on sur tous les bancs de la Chambre. » M. Baroche a soutenu le projet, disait un député ; mais avec quel empressement joyeux ne l'eût-il pas combattu !

Une défense si peu convaincue autorisait un redoublement de hardiesse. Le lendemain 2 février était un dimanche. Bien qu'il n'y eût pas de séance, nombreux furent les conciliabules parmi les membres de la droite et surtout au cercle de la rue de l'Arcade. Un assez grand nombre de journalistes étaient venus de province : c'étaient les rédacteurs des gazettes officieuses ; ils se répandaient en doléances et déclaraient que, malgré le privilège des annonces judiciaires, il leur serait impossible de vivre si, à côté d'eux, les feuilles d'opposition pouvaient naître à volonté. Le Pays, journal de M. de Cassagnac, s'évertuait à rallier ses amis. » Le meilleur moyen, disait-il, de se montrer dévoué au gouvernement, c'est de combattre la loi. » L'argument le plus ordinaire consistait à représenter l'Empereur comme embarrassé de sa propre initiative et désireux d'un prétexte pour s'arrêter. Tout récemment, Napoléon avait dit à l'un de ses chambellans, M. d'Ayguevivès, qui était en même temps député : « Je n'en voudrai nullement à ceux qui voteraient contre le projet. » Ce propos se colportait dans les couloirs avec toutes sortes de commentaires. La discussion générale était close, et on allait discuter l'article premier, celui qui supprimait l'autorisation préalable. L'espoir était d'amener le renvoi de cet article à la commission : ce résultat obtenu, on aviserait. Cependant le souverain et ses ministres délibéraient aux Tuileries, mais sans que rien ne transpirât de leurs conférences, et à toutes les interrogations M. Rouher répondait sur un ton tantôt équivoque, tantôt plaisant, qui déconcertait la curiosité.

La volonté de l'Empereur abrégea toute cette agitation. Il lui eût répugné de laisser protester ses engagements. Il avait, depuis la lettre du 19 janvier, donné quelques gages à ses anciens amis ; mais sa coutume était de laisser flotter ses projets plutôt que les abandonner. Malgré l'avis contraire de l'Impératrice, de M. de Persigny, de M. Troplong, du ministre d'État lui-même[14], il résolut de maintenir la loi à l'ordre du jour. A cette décision, M. Rouher manifesta, à ce qu'on assure[15], le désir de rentrer dans la retraite. Bientôt il reprit sa démission ; il la reprit si bien que, cette fois encore, il se fit auprès de la Chambre l'interprète des pensées impériales.

Le 4 février, comme un député de la droite, M. de Benoist, exprimait ses doutes et ceux de ses amis, on le vit se lever de son banc et demander la parole. Quand il monta à la tribune, un silence plus religieux qu'à l'ordinaire attesta les préoccupations de l'assemblée. Lui-même était pâle, de traits altérés, et, dès ses premiers mots, sa voix un peu tremblante marqua un trouble qui contrastait avec son habituelle assurance. Il parla de « son émotion profonde ». Comment, malgré son scepticisme accoutumé, n'eût-il pas été ému ? Ce qui était en jeu, c'étaient ces institutions de 1852 que tant de fois il avait proclamées excellentes, que tant de fois il avait si chaleureusement défendues. Le ministre traça à grands traits le tableau de la politique passée. Il rappela l'amendement des quarante-deux ; puis, venant à la lettre du 19 janvier, il avoua que « cet acte avait été pour lui tout à fait inattendu ». Un mouvement de surprise, assez vite réprimé, accueillit cette confession. Cependant, l'orateur officiel avait, chemin faisant, recouvré tout son aplomb et, en avocat habitué à varier ses dossiers, s'était déjà incarné dans son nouveau rôle. « Je veux, dit-il en marquant les divisions de son discours, caractériser une attitude et formuler une déclaration. » Avec l'accent d'autorité qui subjuguait la Chambre, il nia que les serviteurs du souverain eussent songé à retarder les réformes ou à les entraver par des objections de détail. Les soucis extérieurs, les craintes de guerre, le vote du budget, les élections des conseils généraux, tels avaient été les motifs d'ajournement. L'explication était vraisemblable, et fournie avec un air de sincérité aisée qui eût rendu injurieuse la contradiction. Ayant parlé de la sorte, M. Rouher se tourna vers ses anciens alliés de la droite et leur adressa un salut affectueux : ils demeureraient ses amis, ses amis dévoués, et il s'étonnait d'avoir à les combattre. Il s'appliqua, d'ailleurs, à réduire le différend, qui, à l'entendre, portait sur une question non de principe, mais d'opportunité : « Cette question d'opportunité, ajouta-t-il, nous avons dû nous la poser nous-mêmes dans les conseils du gouvernement : nous avons dû nous demander si, à raison de notre situation intérieure, nous devions, oui ou non, maintenir notre loi. Pour moi, je l'avoue, mon émotion a été profonde... Dans ma sollicitude jalouse pour la grandeur de mon pays, j'interrogeais le projet, je me demandais s'il ne pouvait rien compromettre de notre prospérité, et je ne voulais épouser aucune solidarité avant d'avoir calmé par la réflexion les scrupules de ma conscience... Qu'est-il sorti de ces délibérations ? La volonté nette de soutenir énergiquement devant vous le projet de loi. » Le grand mot était prononcé. Le centre applaudit. Quant à la droite, elle se sentit déconcertée par une injonction si précise, et bon nombre de ses membres, se jugeant impuissants à la résistance, se mirent à applaudir aussi. Le reste du discours fut consacré à dissiper les doutes, à écarter les craintes. « Nous sommes assez forts, affirma le ministre d'État, pour concilier les besoins de la sécurité publique avec les progrès de la liberté ; que s'il y avait péril, nous saurions le conjurer. » Répondant à ceux qui redoutaient l'existence des partis : « Je ne crois pas du tout, répliqua M. Rouher, à l'apaisement des partis, mais je crois à leur impuissance. » L'orateur invoquait enfin les aspirations des générations nouvelles. « Nous ne sommes plus, dit-il, au temps où les périls de la patrie créaient l'Empire. Depuis 1852, quatre millions d'hommes nouveaux sont inscrits sur nos listes électorales : ceux-là n'ont ni nos souvenirs ni notre expérience ; ils arrivent avec des ardeurs nouvelles ; ils demandent une liberté plus étendue. Ne les arrêtons pas ; cherchons, non à les retenir, mais à les guider. » Avec un accent de conviction profonde et comme s'il eût défendu son œuvre propre, le ministre conclut en ces termes : « Votez donc cette loi qui constitue un progrès, qui crée des garanties, qui est présentée par un pouvoir fort et dévoué à l'ordre. Votez-la, puis ayez confiance en nous : nous savons que la sécurité publique est la première condition de la liberté que nous avons demandée, nous saurons la faire respecter. »

Qui eût résisté à ces exhortations ? Qui eût osé se montrer craintif quand, en termes si assurés, le gouvernement répondait de l'ordre ? Habituée à la soumission, la majorité aima mieux suivre l'Empereur, fût-ce dans la voie libérale, que de l'abandonner. Les dernières acclamations retentissaient encore, et déjà l'on procédait au vote sur l'article premier. Parmi les membres de la droite, trente-huit s'abstinrent : sept d'entre eux eurent seuls jusqu'au bout le courage de leurs convictions. « Ce sont les sept sages de la Grèce », s'écria d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux, M. Granier de Cassagnac. Recueilli par les journaux, le mot fit fortune et servit à désigner les esprits rebelles que l'éloquence de M. Rouher n'avait pu toucher[16].

En votant l'article premier, qui supprimait l'autorisation préalable, le Corps législatif avait virtuellement voté le projet lui-même. Désormais c'en était fait du régime discrétionnaire ! Les ultra-impérialistes ressentirent le coup : « Si M. Rouher, au lieu de demander un vote de confiance, avait demandé un vote de conscience, la loi était perdue. » Ainsi s'exprimait dans son journal M. Granier de Cassagnac. Bien que le principal intérêt des débats fût épuisé, les discussions des jours suivants provoquèrent des incidents qui méritent d'être retenus. — Soucieux de se soustraire à la tutelle administrative, les journalistes ne l'étaient guère moins de se dérober aux exigences du fisc. De là divers amendements destinés, les uns à diminuer, les autres à supprimer tout à fait l'impôt du timbre. Le projet réduisait cet impôt de six à cinq centimes pour les feuilles parisiennes, de trois à deux centimes pour les feuilles de province. Le gouvernement tint bon et se refusa à toute autre réduction. — Le monopole des annonces judiciaires souleva de non moins vives critiques. Depuis 1852, le gouvernement, par l'organe des préfets, désignait les journaux qui en auraient l'exclusif bénéfice. Le nouveau projet ayant maintenu le privilège, il ne manqua pas de députés, même en dehors de la gauche, pour juger excessive cette subvention indirecte. Berryer demanda que la répartition des annonces fût laissée en chaque arrondissement au président du tribunal, et sa proposition rallia cent un suffrages, minorité considérable et bien rarement atteinte. — Cependant le récent procès des comptes rendus avait ramené l'attention sur la latitude accordée aux journalistes pour apprécier les débats des Chambres. Plusieurs amendements, très longuement développés, eurent pour but d'élargir les entraves dans lesquelles la presse était enfermée. M. Rouher affirma la législation existante, mais en proclamant le droit de libre discussion. Il laissa entendre, d'ailleurs, que si la démarcation entre le compte rendu et les simples appréciations était trop malaisée à établir, le gouvernement provoquerait un remaniement des textes de loi. — Dans un ordre d'idées tout différent, le légitime désir d'imposer une limite à l'indiscrétion des journaux fit ranger parmi les délits toute publication relative à la vie privée. A cet égard, la vigilance alla jusqu'à l'extrême ; car la divulgation, même non nuisible, fut considérée comme contravention. Cet article avait été introduit dans la loi par un amendement d'un député des Landes, M. de Guilloutet. Les journalistes se vengèrent sur celui qui restreignait leur domaine et, célébrant avec toute sorte de commentaires joyeux l'amendement Guilloutet, entourèrent ce nom obscur d'une ironique auréole. — La question de compétence en matière de presse avait, au temps de la monarchie, soulevé de solennels débats. Le temps ayant effacé ces souvenirs, ce qui n'était que redites parut nouveauté. La gauche demanda sans succès la juridiction du jury. Un député du centre gauche, M. Martel, en quête de solutions moyennes, proposa, sans y insister beaucoup, un jury spécial tiré au sort chaque année parmi les magistrats de la cour impériale. D'autres, comme M. Darimon et le marquis d'Andelarre, songèrent à recruter le jury spécial parmi les membres des conseils généraux et des conseils d'arrondissement. — Que si la juridiction des tribunaux correctionnels était seule admise (et le gouvernement n'en voulait point tolérer d'autre), encore fallait-il que des garanties sérieuses élevassent au-dessus de tout soupçon l'indépendance des juges. Or, en vertu d'un décret du mois de mars 1859, le premier président et le procureur général dressaient seuls le tableau de roulement des magistrats et, après l'avoir présenté aux chambres assemblées, le soumettaient à l'approbation du garde des sceaux. Il arrivait donc que le procureur général exerçait une influence prépondérante sur le choix de ceux devant lesquels il porterait l'action publique. Les magistrats ainsi nommés seraient-ils toujours inaccessibles à la perspective des récompenses ? Pénétré de cette crainte, Berryer, dans la séance du 14 février, demanda qu'il fût procédé par tirage au sort au roulement annuel entre les diverses chambres. Cependant le garde des sceaux, M. Baroche, protesta avec vivacité, comme si l'amendement impliquait contre le corps judiciaire une injurieuse défiance. C'est alors que le débat s'animant soudain, un incident surgit dont les contemporains ont gardé la mémoire : « Vous avez douté, répliqua Berryer, de mon respect pour la magistrature ; il est très grand, car je ne dis rien de ce que vous faites tous les ans et à chaque occasion pour récompenser les services que vous en obtenez. — Parlez, expliquez-vous, interrompit M. Baroche. — Vous le voulez... soit, reprit le grand orateur soulevé par la contradiction. Je vais m'expliquer très clairement, quoique sans citer les noms. » Les paroles qui suivirent tombèrent une à une, lourdement, sur le banc des ministres : « Il y a à Paris trois chambres de police correctionnelle ; mais la sixième est celle à laquelle sont déférés presque uniquement les délits politiques. Eh bien ! le magistrat qui a présidé cette chambre en 1859 a été nommé conseiller en 1860 ; celui qui l'a présidée en 1860 a été nommé conseiller en 1861 ; celui qui l'a présidée en 1861 a été nommé conseiller en 1862 ; celui qui l'a présidée en 1862 a été nommé conseiller en 1863 ; celui qui la présidait en 1864 a été nommé conseiller à la fin de 1865 ; celui qui la présidait en 1866 a été conseiller en 1867 ; nous attendons le sort de celui qui la préside actuellement. » Par le fait, les magistrats ainsi désignés étaient d'honneur intact et n'avaient dû leur avancement à aucune compromission politique ; mais la coïncidence était trop extraordinaire pour ne pas produire une sensation profonde. Au milieu des acclamations de la gauche, des protestations des conseillers d'État, de la confusion embarrassée de la majorité, on oublia un instant et l'ordre du jour et l'amendement. Quand on y revint, la Chambre n'osa suivre celui qu'au fond peut-être elle approuvait, et la motion ne recueillit que quarante-huit suffrages.

Le 9 mars, on procéda au scrutin sur l'ensemble de la loi. Elle fut adoptée par deux cent vingt-deux voix contre une, celle de Berryer. Au risque d'attrister ses anciens amis, l'Empereur avait tenu, et avec une entière loyauté, les promesses du 19 janvier. Par malheur, plusieurs causes contribuèrent a amoindrir l'effet de l'octroi impérial. D'abord entre la promesse et l'exécution un trop long intervalle s'était écoulé. Au moment où commençait au Palais-Bourbon la discussion du projet, le Journal des débats disait sur un ton d'ironie : « L'œuvre doit être bien parfaite, car on a mis douze mois et dix jours à la préparer. » Cette impression était celle du public, et on ne pouvait se persuader que le prince accordât de bonne grâce ce qu'il accordait si tardivement. Aigrie par sa longue sujétion, la presse apprécia avec plus de défaveur que de gratitude l'acte qui l'affranchissait. Ce qui était concession gracieuse, elle l'appela restitution ; puis, indifférente en apparence au droit reconquis, elle se mit à dénoncer avec une recrudescence d'ardeur toutes les entraves qui continuaient à peser sur elle : exagération des exigences fiscales, dureté des peines, rigueur ou partialité des juges. L'avènement d'hommes nouveaux eût paru le gage d'une politique rajeunie. Mais les institutions se transformant, le personnel impérial restait le même. Toujours M. Baroche, toujours M. Rouher, ces tenants de la politique passée, devenus, par la plus inattendue des métamorphoses, les hérauts de la politique à venir ! Ainsi se continuerait un régime un peu équivoque qui ne serait plus l'Empire ancien, qui ne serait point encore l'Empire nouveau, mais subirait de perpétuelles variations suivant les impressions du maitre et les influences contradictoires de ses serviteurs. Dans la pratique de ce régime s'affaiblirait un peu le prestige du souverain, et on assisterait à ce singulier spectacle d'un prince qui, ayant tendu à l'excès pendant de longues années tous les ressorts du pouvoir, semblerait impuissant pour relâcher ces mêmes ressorts et s'orienter résolument vers la liberté.

 

IV

La loi militaire se justifiait par les nécessités de la défense nationale. La loi sur la presse effaçait les traces d'un régime exceptionnel, replaçait les journaux sous l'empire du droit commun, et le seul tort résidait en des retards, en des gaucheries d'exécution. Quant à la loi sur les réunions, cette dernière promesse du 19 janvier, on peut affirmer, sans grande chance d'erreur, qu'aux Tuileries, l'Empereur seul la voulut.

Une idée dominait chez le prince et se retrouvait à travers tous les détours de ses pensées, à savoir la conception d'un Empire démocratique qui, en supprimant tout intermédiaire, rapprocherait le souverain de la nation. Importuné par les remontrances des Chambres, il aimait à se pencher vers les plus humbles de ses sujets et à en saisir la voix. Cet homme qui avait imposé dans son pays l'un des plus grands silences qui furent jamais, croyait plus que personne à l'efficacité de la parole. La parole populaire surtout lui inspirait confiance. Il ne doutait pas que les masses ne vibrassent à tout sentiment généreux. Soit bonté, soit naïveté, il se persuadait que le peuple, s'il était admis à délibérer sur ses propres affaires en des réunions libres, saurait, en fin de compte et malgré l'amoncellement des sophismes, discerner, proclamer la vérité. A cette illusion d'une âme candide se mêlait le calcul d'un esprit très raffiné. Napoléon se flattait qu'en conviant les travailleurs de tout ordre à discuter publiquement leurs intérêts, il les détournerait des questions politiques. Quand Morny, vers la fin de sa vie, avait voulu incliner l'Empereur vers un régime plus doux, il avait vanté, non les libertés parlementaires demeurées suspectes, mais ce qu'il appelait, sans plus ample définition, les libertés civiles. En quoi il avait montré qu'il connaissait bien le maitre. Celui-ci avait trouvé la formule fort à son gré et s'était mis à la répéter comme s'il l'eût inventée. Certaines réformes précédentes semblaient d'ailleurs attendre, exiger même leur complément. L'Empereur avait fait voter en 1864 la loi sur les coalitions ; en outre, il avait laissé se développer, avec une tolérance voisine de la faveur, un grand nombre d'associations coopératives. S'étant avancé dans cette voie, il se jugeait tenu à ne pas s'arrêter, et, puisque les ouvriers étaient autorisés à se liguer pour le règlement de leurs salaires, à s'unir pour assurer leur subsistance, il semblait légitime et logique qu'ils pussent, échappant aux meneurs occultes, débattre publiquement leurs résolutions.

Quand il fallut traduire en une rédaction positive les pensées de l'Empereur, grandes furent au conseil d'État les perplexités. Le projet tranchait singulièrement sur toute la législation du règne. Dans leur expérience de jurisconsultes, les membres du Conseil auraient compris une loi générale sur les associations ; l'œuvre eût été malaisée, mais les avantages en eussent peut-être compensé les dangers. Isolé, le droit de réunion leur apparaissait comme une concession équivoque et non sans péril. Le plus grand embarras serait de réglementer le droit nouveau. Si on écartait les restrictions, on risquerait de ressusciter les clubs. Si, au contraire, on multipliait les entraves, l'œuvre cesserait d'être œuvre de liberté, et le public, au lieu de mesurer avec gratitude ce qu'on aurait donné, calculerait avec amertume ce qu'on aurait retenu.

La circonspection, les méfiances l'emportèrent. L'exposé des motifs, rédigé, dès le mois de mars 1867, par M. Chassaigne-Goyon, sembla moins l'apologie que la défense de l'œuvre impériale. Le soin principal fut de mettre en relief toutes les précautions accumulées pour le maintien de l'ordre. Ces précautions étaient surabondantes. Le droit de réunion était proclamé, mais en même temps traité en suspect. La discussion de toute matière politique ou religieuse était interdite. L'ordre du jour ne devrait porter que sur les questions agricoles, industrielles, scientifiques ou littéraires. Une déclaration formulée trois jours d'avance par sept électeurs domiciliés dans la commune, la constitution d'un bureau chargé d'empêcher toute infraction aux lois, la présence d'un fonctionnaire public investi du droit de dissoudre toute assemblée tumultueuse ou infidèle à son programme, telles étaient les garanties imaginées pour prévenir les abus. Un grand luxe de pénalités diverses inclinerait à la prudence même les plus téméraires. L'exposé des motifs s'attachait à bien établir que les lois anciennes sur les associations illicites demeuraient en vigueur, qu'on ne permettrait aucune organisation permanente, aucune résurrection des sociétés secrètes ou des clubs. Ces considérations s'accompagnaient de grands éloges pour le passé, et l'apologie était si complète qu'elle eût, à elle seule, ôté pour l'avenir toute envie de réforme. La politique, bannie des réunions publiques, y serait tolérée en une seule circonstance, ce serait pendant les périodes électorales. Mais cette extension ne s'appliquerait qu'aux élections législatives : en outre, cinq jours avant l'ouverture du scrutin, le silence redeviendrait la règle, et sous aucun prétexte ne pourrait être rompu. Une disposition finale achevait d'armer le gouvernement. Toute réunion publique, quel qu'en fût l'objet, pourrait, en cas de danger pour l'ordre, être ajournée par le préfet ou être interdite par le ministre de l'intérieur.

Tel était le projet qui serait soumis au Corps législatif. La presse libérale ne cacha point sa déconvenue. « C'est tout au plus la régularisation du droit de conférence », écrivait dédaigneusement Prévost-Paradol. A titre aussi juste, Napoléon lui-même aurait eu le droit de se plaindre, car le souci paraissait moindre pour placer en lumière les généreuses pensées de l'Empereur que pour assurer à ces mêmes pensées le bénéfice de l'innocuité. A considérer le travail du conseil d'État, on eût dit l'œuvre d'un conseil judiciaire, qui, obligé de suivre en ses écarts un imprudent ou un prodigue, s'attache du moins à le prémunir contre ses propres entraînements.

Avec ses restrictions, le projet avait le mérite, celui de répondre pleinement aux vues du Corps législatif. Si les conseillers d'État ne se souciaient guère de la loi nouvelle, les députés s'en souciaient moins encore.

Plusieurs raisons entretenaient leur répulsion ou leurs craintes. Ils croyaient peu à la sagesse des masses, et la liberté de réunion ne leur présageait que vain bruit de paroles ou dangereux tapage. Qu'on prononçât beaucoup de discours au Corps législatif, la chose leur paraissait naturelle, bien qu'ils trouvassent souvent les harangues fort longues ; mais toute éloquence qui se dépenserait ailleurs leur semblait tout à fait superflue. Beaucoup d'entre eux se rappelaient les clubs de 1848, et, malgré toutes Ies assurances contraires, ils appréhendaient d'en revoir la contrefaçon. Les plus sages ne manquaient pas d'observer que les questions politiques et religieuses s'insinueraient à travers les questions sociales, et bientôt déborderaient sur tout le reste. Une considération d'ordre tout personnel aggravait ces répugnances. En autorisant les réunions électorales, la loi constituait en juges de députés tous les tribuns de village, tous les avocats de justice de paix, tous ceux que M. Roulier, en une expression qu'il affectionnait, appelait des individualités sans mandat. Quel désagrément que ces pérégrinations oratoires à la suite d'adversaires indiscrets, rogues ou violents, et que deviendrait, avec ce surcroît d'ennuis, le bénéfice de la candidature officielle !

La commission recueillit ces défiances et se les appropria. M. Peyrusse, député de l'Aude, nommé rapporteur, disait à un de ses collègues : « Je commencerai mon rapport en déclarant que, si nous acceptons la loi, c'est par déférence pour la volonté de l'Empereur. » Il ne se haussa pas jusqu'à cette hardiesse. Mais son adhésion fut si mélancolique qu'on put lire entre les lignes toutes les objections de la majorité. Il rappela tous les abus qu'avaient jadis engendrés les clubs. II se montra très soucieux de prévenir tous les débats religieux, tous les débats politiques, et laissa même entendre que les questions sociales devraient être considérées comme questions politiques. Le tableau ne s'éclaircit un peu que dans l'énumération des garanties accumulées contre le désordre. Le rapport concluait à l'adoption ; mais qu'y aurait-on dû changer si la conclusion eût été le rejet ?

Entre le dépôt du rapport et la discussion, plus de huit mois s'écoulèrent. Des objets d'intérêt plus immédiat sollicitaient le Corps législatif. D'ailleurs, l'empressement était médiocre à aborder une réforme jugée inutile ou périlleuse. Dans l'intervalle, plusieurs députés firent parvenir jusqu'au prince leurs remontrances. Leur argument principal était que le souverain, loin de se rendre populaire par l'adoption de la loi, prêterait par cette loi même une arme à ses ennemis : « Aujourd'hui, disaient-ils, toutes les réunions étant interdites, le gouvernement, quand il en autorise une, fait acte de libéralisme et court la chance qu'on le remercie ; mais quand la liberté sera la règle, la reconnaissance pour la réforme accomplie s'évanouira bien vite ; en revanche, toute interdiction semblera mesure arbitraire et provoquera les colères de l'opposition. » A ce langage, l'Empereur s'abstenait le plus souvent de répondre ; que s'il rompait le silence, c'était moins pour glorifier que pour excuser son initiative. « L'état de l'opinion et des mœurs, disait-il, obligeait à tenter l'expérience. » Puis il ajoutait : « Si l'essai ne réussit pas, on rapportera purement et simplement la loi. » Car, par une illusion familière à presque tous les princes, il se persuadait qu'il pourrait reprendre volonté ce qu'il aurait donné.

Le 12 mars 1868, les débats publics s'ouvrirent. Il se trouva que le projet, accueilli par la droite avec si peu de faveur, n'agréait pas davantage à la gauche. Ce qui semblait aux uns dangereux parut aux autres dérisoire. Donner et retenir ne vaut, dit un vieil adage du droit civil. L'opposition démocratique reprit la maxime et, détaillant par le menu les sévérités de la loi, accusa le gouvernement de ressaisir l'arbitraire, dans l'acte même où il proclamait la liberté. L'obligation d'une déclaration formulée trois jours d'avance par sept électeurs, la présence permanente d'un fonctionnaire administratif armé du droit de surveiller, d'avertir et de dissoudre, l'abondance et la rigueur des pénalités, tel fut d'abord l'objet de ses critiques. Puis s'enhardissant davantage, elle demanda où commenceraient les débats politiques, où commenceraient les discussions religieuses. Les commissaires dans les villes, les gardes champêtres dans les campagnes seraient-ils juges bien compétents pour établir une distinction si subtile ? La liberté accordée pour les réunions électorales législatives éveilla elle-même plus d'ironie que de gratitude. « Tous les six ans, dit M. Glais-Bizoin, on nous accorde un jubilé politique. » Mais que de restrictions à l'exercice de ce droit ! Où trouver, surtout dans les communes rurales, sept citoyens assez affranchis de l'intérêt ou de la crainte pour oser signer la déclaration légale ? Le représentant de l'autorité, délégué pour surveiller les discussions, ne sera-t-il pas, avant tout, l'agent du candidat officiel ? Mise en goût d'attaque, la gauche ne tarit pas en railleries sur la disposition qui fermait, cinq jours avant le scrutin, tout lieu de réunion. a On a voulu nous ménager, avant le vote, une retraite électorale, dit plaisamment Ernest Picard, et il ajouta : a Si l'on veut le silence absolu, pourquoi ne pas fermer aussi les cabarets ?» On sait que le dernier article du projet conférait aux préfets le droit d'ajourner et au ministre la faculté d'interdire toute réunion qui serait jugée dangereuse pour l'ordre public Sur ce point se concentrèrent les plus vives critiques de l'extrême gauche : a La loi, dit Jules Simon, a seize articles : les quinze premiers organisent, quoique fort mal, la liberté ; puis arrive le seizième article, qui est la négation absolue de tout ce que les quinze autres ont établi. »

Tandis que les orateurs de l'opposition dénonçaient les lacunes ou les pièges de la loi, la majorité gardait une attitude curieuse à observer. Elle s'était naguère mêlée activement à la loi sur la presse. Fatiguée de l'effort, elle se sentait incapable de le renouveler. Elle suivait avec une indifférence lassée une discussion qu'elle avait renoncé à prévenir ou à écourter. Trop disciplinée pour refuser son suffrage, elle n'irait pas jusqu'à cette approbation explicite qui se traduit par des discours. Elle laissa les commissaires du gouvernement ou le rapporteur se débattre avec la gauche. Ses sentiments ne se manifestaient que dans les entretiens des couloirs : « Comment voulez-vous, disait l'un, convertir des gens qui veulent absolument se jeter par la fenêtre ? » — « L'Empereur, ajoutait l'autre, donne lui-même des verges pour se faire fouetter. » Le 25 mars, la loi fut votée par 209 voix contre 22. Chose singulière ! elle eut pour adversaires les députés de la gauche qui au fond la désiraient, qui au fond se flattaient d'en bénéficier, et elle triompha par la soumission de ceux qui la jugeaient imprudente ou funeste.

Les craintes des amis de l'ordre étaient-elles fondées ? A ne consulter que les textes, il semble que les appréhensions aient été excessives, tant le pouvoir, en accordant la liberté, s'était prémuni contre l'ombre même de la licence ! Et cependant l'avenir dépasserait les prévisions des plus alarmés. Tous les contemporains ont conservé dans leur mémoire, comme un spectacle plein d'amertume et de dégoût, le souvenir des réunions publiques qui marquèrent la fin du règne. Ces réunions, que bientôt nous devrons décrire, furent le fruit, l'unique fruit de la loi qui venait d'être votée.

 

 

 



[1] Lois du 10 mars 1818, article 5, et du 9 juin 1824.

[2] Loi du 11 octobre 1830.

[3] Lettre de l'Empereur, 2 octobre 1866. (Mémoires du maréchal RANDON, t. II, p. 195.)

[4] Voir RANDON, Mémoires, t. II, p. 171-201. — TROCHU, Œuvres posthumes, t. I, p. 74-75. — DUCROT, Papiers et Correspondance, t. II, p. 143 et suiv. — DU BARAIL, Mémoires, t. III, p. 81 et suiv.

[5] DOUDAN, Lettres, t. IV, p. 83.

[6] TROCHU, Œuvres posthumes, p. 78-79. — Déposition de M. le comte de Maillé devant la cour d'assises de la Seine, 28 mars 1872. (Procès de M. le général Trochu contre le Figaro.)

[7] Ces deux derniers étaient défavorables au projet.

[8] Rapport du 2 décembre 1867. (Rapports du colonel Stoffel, p. 65-76.)

[9] DARIMON, Histoire d'un parti, 1867-1869, p. 151, 152, 157.

[10] Voir Émile OLLIVIER, Le 19 janvier, p. 297.

[11] Voir t. I, chapitre premier.

[12] Rapport du 27 septembre 1867 (Papiers des Tuileries, t. I, p. 375-377.)

[13] DARIMON, Histoire d'un parti, 1867-1869, p. 180.

[14] Voir PINARD, Mon Journal, t. I, p. 233.

[15] PINARD, Mon Journal, t. I, p. 234.

[16] Les sept opposants furent MM. Creuzet, Delamarre (de la Creuse), baron de Geiger, Édouard Fould, Granier de Cassagnac, Noualhier, de Saint-Paul.