SOMMAIRE : I. — L'Exposition
universelle de 1867 : quel ineffaçable souvenir elle a laissé dans l'esprit
des contemporains ; comment se mêlent, durant cette année, les réjouissances
et les événements tragiques.
II. — Premiers
préparatifs de l'Exposition universelle. — Quelle cause de conflit survient à
l'improviste. — La politique de M. de Bismarck depuis ses victoires :
condition de l'Allemagne du Nord : comment on soupçonne des conventions
secrètes avec les États du Sud. — Comment l'idée d'une compensation pour la
France n'a jamais été tout à fait abandonnée ; condition politique du
grand-duché de Luxembourg et comment il pourrait fournir la compensation
souhaitée. — Premiers pourparlers avec le roi des Pays-Bas : comment les
sentiments et les vues de la Prusse paraissent assez favorables. — Quels
incidents, à Paris et à Berlin, font douter de l'entente entre la France et
la Prusse : débats au Corps législatif, M. Thiers, M. Rouher : débats au
Reichstag ; M. de Bismarck divulgue les traités secrets avec les États du
Sud. — Anxiétés du roi des Pays-Bas : ses incertitudes : comment le traité
est moralement conclu, sans être encore signé : de quelle façon le roi des
Pays-Bas s'est décidé à confier au roi de Prusse toute la négociation :
inquiétudes de M. de Moustier.
III. — Comment
l'affaire du Luxembourg se transforme en une question menaçante : comment le
langage de M. de Bismarck, d'abord assez rassurant, se mêle bientôt
d'inquiétantes réserves : irritation de la presse allemande : journées des 30
et 31 mars : rumeurs alarmantes recueillies à Berlin. — Interpellation de M.
de Bennigsen au Reichstag (1er avril). — M. de Bismarck et M. Benedetti : violent
discours de M. de Bennigsen : réponse de M. de Bismarck, et comment cette
réponse assez pacifique paraît conjurer le danger d'une rupture immédiate :
mais, les jours suivants, le langage de M. de Bismarck redevient équivoque et
inquiétant. — Quelles anxiétés règnent à La Haye : comment le roi grand-duc
refuse de signer le traité de cession.
IV. — La France, à qui
le Luxembourg échappait, n'aurait-elle pas la guerre ? De quelle façon habile
M. de Moustier masque sa retraite : sa vigilance à prévenir toute
manifestation des Chambres, à éviter toute discussion diplomatique : comment
l'incertitude sur les dispositions de M. de Bismarck rend cette prudence
particulièrement nécessaire. — Plan du gouvernement français : il consiste à
lier ensemble les deux questions de la renonciation au grand-duché et de
l'évacuation de Luxembourg. — Dispositions de l'Europe. — Sentiments très
favorables de l'Angleterre, un peu moins favorables de la Russie — Zèle de
l'Autriche pour la paix : ses propositions. — Comment ses efforts auprès de
la cour de Berlin se croisent avec d'autres efforts tentés par la Prusse pour
attirer à elle la cour de Vienne : mission de M. de Tauffkirchen, et quelle
en est l'issue. — Entretien de M. de Wimpffen, ministre d'Autriche à Berlin,
avec M. de Bismarck : comment les bons offices du cabinet de Vienne et la
modération de la France accroissent les chances de paix. — Revirement de la
Russie, d'abord fort réservée, et comment elle propose la réunion d'une
conférence. — Acceptation par la Prusse comme par la France. — Réunion de la
conférence : traité du 11 mai 1867 : neutralisation du grand-duché :
évacuation de la forteresse.
V — Comment aux
inquiétudes succède la joie. — Jours brillants ; fêtes ; réceptions. —
L'Exposition du Champ de Mars : le parc : les galeries : quels nouveaux
produits industriels, quelles nouvelles inventions l'Exposition de 1867 met
en lumière : comment la visite des galeries du Champ de Mars permet de
pénétrer quelques-unes des tendances de la société moderne.
VI. — Les visiteurs de
l'Exposition : affluence des princes et des rois : l'empereur Alexandre à
Paris : arrivée du roi Guillaume et de M. de Bismarck.
VII. — La revue du 6
juin 1867 : en quoi cette grande fête militaire est particulièrement
mémorable. — Attentat du Polonais Berezowski.
VIII. - Impression
produite par l'attentat de Berezowski : néanmoins les fêtes continuent. —
Alexandre et Guillaume : M. de Bismarck : hardiesse et étrangeté de ses
entretiens. — Comment ce mois de juin fut la période la plus brillante de
l'Exposition universelle : splendeurs, folles dépenses, dissipation,
débauches. — Ce que les étrangers virent trop, ce qu'ils ne virent point
assez. — Le théâtre : de quel côté se porte la vogue : succès de l'opéra
bouffe la Grande-Duchesse de Gerolstein : comment le souvenir de cette pièce
est indissolublement lié à celui de l'Exposition universelle. — Départ du
Czar. — Départ de Guillaume, et quelle impression il laisse. — On annonce la
prochaine arrivée du Sultan.
IX. — Quelles
tristesses viennent assombrir l'Exposition universelle. — On apprend la mort
de Maximilien. — Rapport de la commission du Corps législatif relativement à
la loi militaire : alarmes et soucis que ce rapport suscite. — La politique
prussienne : le parlement douanier : l'incident du Slesvig-Holstein. — Encore
l'affaire Berezowski : verdict du jury : impression à Saint-Pétersbourg.
X. — Comment une seule
alliance reste possible, l'alliance autrichienne : raisons qui rendent cette
alliance à la fois très malaisée et très nécessaire. Projet d'une visite de
condoléances à l'empereur d'Autriche. — L'Empereur et l'Impératrice partent
pour Salzbourg (17 août 1867). — Fêtes et entretiens : quel accord général
s'établit entre les deux gouvernements ; comment cet accord ne va point
jusqu'à des stipulations précises. — Irritation en Allemagne : comment
s'apaise, mais très malaisément, cette irritation.
XI. — Comment les
fêtes de l'Exposition se poursuivent, mais avec un peu moins d'entrain. —
Voyage de l'Empereur dans le nord de la France : discours de Lille (26 août
1867) : les points noirs. — Visite de l'empereur d'Autriche à Paris : espoir
qu'éveille cette visite : alliance qui demeure toujours à l'état d'espérance.
— Clôture de l'Exposition.
I Pour
tous ceux qui arrivèrent à l'âge d'homme vers la fin de l'Empire, l'année
1867 reste gravée en traits qui ne s'oublient pas. A travers le temps, une
image se détache, celle de la grande fête internationale que la France offrit
alors au monde. Dans la mémoire des contemporains, cette année s'appelle l'année
de l'Exposition, comme l'année 1866 est celle de Sadowa, comme l'année 1870
est celle de la guerre terrible. Fort blasées sur ces spectacles devenus
périodiques, les jeunes générations s'étonneront peut-être de tant
d'obstination dans les souvenirs. Cette surprise marquerait un peu
d'ignorance. Entre toutes les Expositions, celle de 1867 demeure mémorable à
double titre, d'abord par un étalage de magnificences dont nul jusque-là
n'avait eu l'idée, en second lieu par les violents souffles d'inquiétude qui,
passant à travers l'allégresse publique, faillirent plus d'une fois tout
disperser. Qui pourrait peindre avec d'assez vives couleurs la brillante
surface des choses : les étrangers se déversant dans la ville par toutes les
voies nouvellement ouvertes ; Paris devenu le séjour des princes et le
rendez-vous des rois ; un prodigieux ensemble de kiosques, de pavillons, de
galeries surgissant du sol pour abriter les richesses de l'univers ou servir
d'asile au plaisir ; l'assemblage de toutes les pompes, pompes industrielles,
artistiques, mondaines, civiles, militaires ; toute une population attentive
à récréer ses visiteurs, à les amuser surtout, et ingénieuse en cet art au
point de paraître frivole elle-même ? Mais qui pourrait noter aussi toutes
les dissonances lugubres que le soin le plus raffiné avait peine à étouffer ?
Hommes mûrs ou déjà vieillards, tous les survivants ont gardé de cette époque
une double sensation, sensation d'éblouissement, sensation d'effroi. Jamais
les rues ne furent plus animées, les magasins plus éclatants, les auberges
plus encombrées, les lieux de divertissement plus remplis. Jamais le grand
monde et le demi-monde, emportés par un égal étourdissement, ne se côtoyèrent
en une liesse pareille, en une pareille franche lippée. Durant un carnaval
d'une longueur sans exemple, Français et étrangers se confondirent dans les
mêmes folies, ceux-ci dépassant fort ceux-là, en gens qui, loin de chez eux,
n'ont rien à ménager et gardent par surcroît la ressource d'accuser leurs
hôtes. Cependant, par intervalles, éclatait un cri de détresse, comme celui
d'une femme qui se trouve mal en un festin ; c'était celui de la France tout
à coup redevenue lucide et devant qui se découvrait un coin de l'avenir.
Cette année fut celle des valses de Strauss, de la Grande-Duchesse de
Gerolstein : ce fut aussi l'année où se consomma le drame de Queretaro, où
s'affermit en Allemagne tout ce qu'avait préparé Sadowa. Jamais on ne s'amusa
avec tant de frénésie, jamais non plus avec de tels sursauts d'inquiétude. On
dansa à l'ambassade d'Autriche, mais tandis qu'allait arriver par le câble
atlantique l'effroyable nouvelle de Maximilien immolé ; on dansa à
l'ambassade de Russie, mais le maître en l'honneur de qui s'inaugurait la
fête avait, quatre heures auparavant, échappé à la balle d'un assassin. Les
hôtes impériaux, c'étaient Bismarck, le roi Guillaume, qui exploraient la
France comme pour y revenir un jour ; Alexandre, poursuivi jusque sur notre
sol par le fantôme de la Pologne ; François-Joseph, doublement atteint dans
sa politique et dans sa race, et trop frappé par nous pour devenir jamais
ami. Les lieux eux-mêmes, décorés avec un luxe jamais égalé jusque-là, point
surpassé depuis, semblaient marqués d'un destin tragique : l'Hôtel de ville,
à certains jours tout peuplé d'invités princiers, bientôt serait abattu ; de
même les Tuileries : ainsi tout disparaîtrait, maître, logis, tout jusqu'aux
ruines. En aucun temps, le mot de paix ne revint avec plus d'affectation dans
les harangues publiques : cependant, au Palais-Bourbon, les députés, graves
et soucieux, disputaient au ministre de la guerre ou aux conseillers d'État
le nombre d'hommes nécessaires pour prévenir ou retarder la décadence
nationale. Vraiment, cette impression de la fragilité des choses ne
surexcitait-elle pas, loin de l'arrêter, l'ardeur au plaisir ? Moitié
instinct, moitié pressentiment, on jouissait des jours de répit, des jours de
grâce ; on en jouissait follement, comme on eût fait d'une chose sans
lendemain. Lumière éblouissante, ombres passagères et sinistres, toute
l'année 1867 tient en ces deux sensations : mais la lumière et l'ombre se
succèdent avec des heurts si brusques qu'aucun peintre, fût-il inspiré par
Rembrandt, ingénieux et patient comme Gérard Dow, n'eût imaginé contraste
plus saisissant. Telle apparaît cette époque singulière, apogée et déclin de
l'Empire à la fois. Vue dans son ensemble, elle nous laisse une vive et
puissante image, très en relief, très haute en couleur, celle des cortèges
royaux, des défilés superbes, des parures éblouissantes, des spectacles tour
à tour grandioses ou charmants, lascifs ou bouffons : que si le regard porte
au-delà des apparences, il aperçoit derrière cette surface toutes sortes de
signes troublants ; il aperçoit surtout le manège des grands acteurs qui
préparent les ressorts des événements futurs. Ainsi se reconstitue aux yeux
de l'avenir une histoire à double face, très en dehors et très secrète tout
ensemble, joyeuse et sévère, magnifique et sombre, et qui mériterait d'être
racontée par Froissard, à la condition toutefois d'être ressaisie par
Comines. II Une
série de décrets ou de décisions ministérielles avaient fixé l'emplacement de
l'Exposition, nommé les membres de la commission impériale, organisé,
en un mot, le mécanisme compliqué qu'exigeait le fonctionnement d'une œuvre
si vaste. Dès la fin de l'hiver, les premiers envois arrivèrent à Paris.
Quelques touristes vinrent aussi, quoique, en petit nombre, et un peu
défiants du déballage des premiers jours. Tout à coup tout sembla suspendu,
et des ténèbres pleines de menaces s'étendirent sur l'entreprise, alors
qu'elle n'était qu'une espérance. Ce fut
la première ombre, la plus épaisse, celle qui faillit tout envahir. C'est en
Allemagne que s'était formé le nuage, assez gros pour présager la tempête. On
comprendrait mal l'origine et la gravité de la crise, si on ne rappelait la
politique de M. de Bismarck depuis que la victoire avait mis l'Allemagne
entre ses mains. Le
traité de Prague avait autorisé la Prusse à relier, par un lien commun,
toutes les principautés germaniques situées sur la rive droite du Mein. Le 15
décembre 1866, s'étaient réunis à Berlin les délégués des États du Nord. Ils
venaient pour établir les bases de l'organisation future. Pourtant le mot de
collaboration eût été peu séant, M. de Bismarck ne souffrant que des
subordonnés. En souvenir de l'ancienne Diète, la nouvelle alliance serait
désignée sous le nom de Confédération. Autre vocable impropre. Une
confédération suppose une certaine égalité entre les confédérés : or, ici la
Prusse attirerait tout à elle par le nombre des sujets, le prestige de la
victoire, l'autorité du ministre qui l'avait grandie. Le premier soin fut de
déterminer quels attributs de la puissance publique seraient détachés des
souverainetés particulières et délégués à l'association. Les vainqueurs de
Sadowa avaient intérêt à ce que le dépouillement fût complet, sachant bien
qu'ils n'auraient ensuite qu'à amener à eux les dépouilles. La guerre, la
marine, les chemins de fer, les voies navigables, les postes et télégraphes,
les intérêts les plus généraux du commerce et de l'industrie, tels furent les
objets réservés au pouvoir fédéral. Ainsi déchargés, les petits princes
allemands du Nord demeureraient en temps de paix les administrateurs civils
de leurs territoires ; en temps de guerre, ils ne seraient plus rien. Il
restait à organiser les institutions qui régleraient ce grand corps
politique. Les despotes de médiocre envergure se défient seuls de la
démocratie ; quant aux autres, ils lui empruntent ses formules et ne
l'asservissent qu'en la caressant. En cette partie de son œuvre se révéla
toute l'habileté de Bismarck. Ayant à élaborer le pouvoir législatif de la
Confédération, il dédaigna, comme pusillanimité mesquine, tout ce qui serait
diminution du droit populaire. Son dessein fut de créer un parlement qui
puiserait son origine dans le suffrage universel direct. La même hardiesse
qui avait dédaigné de limiter le corps électoral avait refusé de réglementer
les attributions des élus. Point de restriction au droit d'interpellation,
entière liberté pour la constitution du bureau, aucune limite à la faculté
d'initiative ou d'amendement. En face de ce large et audacieux octroi,
combien paraîtraient surannées les procédures compliquées de la Diète, les
antiques libertés des villes, toutes ces franchises partielles et timides
dont la vieille Allemagne avait vécu ! La nouvelle assemblée s'appellerait le
Reichstag, c'est-à-dire le Parlement, et ce nom compléterait l'illusion. —
Voici par quel détour le redoutable ministre rendait au principe d'autorité
tout ce qu'il feignait de lui enlever. Dans le plan de M. de Bismarck, une
seconde Chambre existait, aussi taciturne que l'autre serait bruyante, et si
restreinte par le nombre de ses membres qu'elle aurait à peine les apparences
d'un corps politique. Le Bundesrath ou Conseil fédéral, ainsi
appelait-on cette seconde assemblée, serait formé par les délégués des États
particuliers et serait l'émanation des gouvernements, comme le Reichstag
celle de la nation. Or, aucune loi ne serait parfaite s'il n'y imprimait sa
sanction. Il arriverait donc que, s'il plaisait aux élus du suffrage
universel de se montrer exigeants, ils pourraient à leur aise se répandre en
harangues, en motions, en ordres du jour : seulement toutes leurs passions viendraient
expirer au seuil de la modeste salle où siégeraient les représentants des
princes. Le Bundesrath contenant le Reichstag, l'artifice
serait complet si la Prusse dominait le Bundesrath lui-même. Avec son
ordinaire prévoyance, M. de Bismarck s'était pourvu de ce côté. A la vérité,
sur 43 suffrages, 17 seulement étaient attribués à la Prusse. Mais que deux
de ses principaux confédérés se ralliassent à elle, et la majorité lui serait
acquise. En outre, les membres du Bundesrath étaient les représentants de
princes, et de qui dépendraient les princes, sinon de Berlin ? L'ascendant de
la Prusse se complétait d'autre manière. Dans l'organisation nouvelle, elle
avait réservé à son roi toutes les prérogatives du pouvoir exécutif. Le roi
Guillaume aurait la présidence de la Confédération du Nord ; il la
représenterait à l'étranger, signerait les traités, déciderait de la paix ou
de la guerre, convoquerait, prorogerait le Parlement, et, avec l'avis du
Conseil fédéral, pourrait le dissoudre. Il aurait le commandement suprême des
forces militaires ; par suite, il choisirait les chefs des contingents. Enfin
il désignerait le chancelier de la Confédération du Nord, de droit président
du Bundesrath ; et qui pourrait être promu à cette dignité, sinon le
tout-puissant Bismarck ? Telle était l'association léonine, dont les statuts
préparés à Berlin seraient transformés bientôt en loi de l'État. Ce
grand établissement politique était autorisé par le traité de Prague, et,
quelque redoutable qu'il fût pour l'avenir, toute réclamation eût été tardive
ou inécoutée. Mais à la Prusse en voie d'agrandissement l'acte de Prague
suffirait-il ? On observa que le roi Guillaume, en promulguant la loi qui
incorporait le Slesvig, ne limitait par aucune restriction l'exercice de son
droit. Pourtant le traité de Prague, en son article 5, inséré sur la demande
de la France, avait stipulé que les Slesvigois du Nord seraient consultés par
voie de plébiscite. Le gouvernement de Berlin avait-il, à si bref délai,
oublié la clause, ou bien se jugeait-il assez fort pour effacer ses
engagements envers l'Autriche, méconnaître les modestes désirs de Napoléon,
dédaigner les humbles supplications des Danois ? Dans le grand bouleversement
de toutes choses, l'infraction, à toute rigueur, pouvait être considérée
comme négligeable. En Europe, en France surtout, un souci de bien autre
importance régnait. « Qu'est-ce que la frontière du Mein ? disait un
jour en Prusse l'un des nationaux libéraux. Une station où l'on fait halte
pour prendre du charbon et de l'eau ; puis on poursuit son chemin. » Le
temps de la halte n'était-il point passé, et déjà la Prusse n'avait-elle pas
étendu sur le Sud le réseau à mailles serrées dont elle avait enveloppé le
Nord ? Avec une appréhension fort vive, avec une curiosité très excitée, les
diplomates s'épuisaient à noter tous les signes qui marqueraient l'ardeur ou
les restes de timidité de la Prusse. Interpellé le 2 octobre 1866 à la
Chambre wurtembergeoise sur la question de savoir si quelque traité liait le
royaume au gouvernement de Berlin, le chef du cabinet de Stuttgard, M. de
Varnbühler, avait refusé de répondre. Cependant, dès la fin de novembre,
notre consul général à Francfort, qui était alors M. Rothan, affirma, en une
dépêche au ministre des affaires étrangères, l'existence des traités secrets
: dans les autres légations françaises et spécialement à Berlin, on doutait,
on voulait douter encore, et M. de Moustier ayant transmis, pour qu'elle fût
contrôlée, l'information venue de Francfort, on se refusa à la confirmer ou à
la démentir[1]. Un peu plus tard, en janvier
1867, le premier ministre de Bavière, M. de Hohenlohe, interrogé dans le
Parlement de son pays, déclara impossible pour le présent, mais très
désirable pour l'avenir, la fusion des deux Allemagnes ; puis, découvrant à
demi ce qu'il ne pouvait avouer encore, il proclama comme une nécessité
l'alliance avec la Prusse en cas de guerre. Qu'ils fussent ou non liés par
des traités, les États du Sud déjà se comportaient vis-à-vis de la Prusse,
non en États indépendants, mais en vassaux. Témoin de leurs agissements, M.
de Gramont écrivait de Vienne le 17 février 1867 : « Les ministres
dirigeants de Bade, de Wurtemberg, de Munich se conduisent comme de
véritables fonctionnaires prussiens[2]. » Devant
ces signes d'une ambition qui ne souffrirait ni limitation ni contrôle,
quelle serait l'attitude du gouvernement impérial ? Lourdement il portait le
poids de ses fautes. La sagesse la plus vulgaire déconseillait toute
provocation. A l'inverse de la politique de défi, une autre politique s'était
affirmée naguère dans la circulaire fameuse de M. de la Valette : elle se
résumait dans l'acceptation des faits accomplis. Mécontente des autres et
d'elle-même, la France était à la fois trop raisonnable pour courir les
aventures, trop nerveuse pour se résigner tout à fait. Dans cet état
d'agitation perplexe et irritée, elle recherchait avec ardeur quelque Ombre
d'avantage qui, aux yeux de l'Europe et aux siens, voilât son discrédit.
Attentif à observer ces tendances, Napoléon avait à cœur d'y satisfaire. Au
lendemain des préliminaires de Nikolsbourg, il s'était flatté qu'une
acquisition de territoire, même bien modeste, apaiserait l'amour-propre
national. De là les demandes de compensations, pourparlers tardifs, mal
engagés, équivoques, dont on a dit la misérable issue. L'échec même de ces
négociations laissait subsister quelques restes d'espoir. A vrai dire, M. de
Bismarck s'appliquait à ne pas détruire tout à fait ces illusions. Il ne lui
déplaisait pas de prolonger les petites convoitises par lesquelles il nous
traînait à sa suite. Si nous en croyons M. Benedetti, il lui arrivait parfois
de nous piquer au jeu, de railler nos scrupules : à notre place, disait-il,
il n'eût pas tant hésité et se fût taillé sa part. En fin de compte, après
avoir réservé le territoire allemand qu'il jugeait, disait-il, inviolable,
après avoir avoué que l'opposition de l'Angleterre rendrait malavisée,
dangereuse, toute tentative sur la Belgique, il ajoutait que si, sur nos
confins, se trouvait une nouvelle Savoie, il n'aurait pas d'objections à
imiter M. de Cavour et à la laisser se réunir à la France : que s'il n'aidait
pas à notre agrandissement, tout au moins accepterait-il sans trop de
mauvaise grâce le fait accompli. Or, sur
nos limites septentrionales, il n'était pas malaisé de découvrir une province
qui se détacherait assez facilement de ses anciens maîtres et qui offrait
quelque analogie avec la Savoie. C'était le grand-duché de Luxembourg. Trop
faible pour échapper à toute ingérence étrangère, ce petit pays avait subi, à
travers les âges, les dominations les plus diverses, quoique sans perdre
jamais tout à fait son individualité historique. Les arrangements survenus au
cours de ce siècle entre les puissances lui avaient créé une condition
bizarre, un peu compliquée et obscure. Le traité du 19 avril 1839 avait
proclamé le Luxembourg indépendant, mais sous le sceptre du roi des Pays-Bas
qui le gouvernerait avec des institutions séparées. Etat souverain, mais avec
un prince qui résidait à La Haye, le grand-duché se rattachait aussi à
l'Allemagne : car il faisait partie de la Confédération germanique et avait
en outre accédé au Zollverein. De plus, la ville de Luxembourg, forteresse
antique autant que renommée, et position avancée contre la France, avait été
déclarée en 1815 place fédérale : à ce titre, elle était occupée par une
garnison prussienne. Cependant les événements de 1866 venaient de simplifier,
au moins en apparence, cette situation complexe. L'ancienne confédération
avait été dissoute ; et voici que la nouvelle se formait sans que le
grand-duché en fît partie. Du même coup s'évanouissait le lien avec
l'Allemagne et aussi, pensait-on, le lien avec la Prusse. Ainsi affranchi, le
Luxembourg ne semblait plus relever que du roi des Pays-Bas, du roi grand-duc,
ainsi qu'on l'appelait. Mais, pour la maison d'Orange-Nassau, de quel prix
insignifiant n'était point ce district lointain, source d'embarras plutôt que
d'avantages, moralement et matériellement séparé des États néerlandais ! Au
contraire, la France était toute voisine, prête à recueillir avec
reconnaissance et sans doute à payer chèrement ce qui serait abandonné. La
province était de médiocre étendue, de population non moins médiocre,
comptant à peine deux cent mille habitants ; et sa seule importance résidait
dans sa forteresse, d'aspect formidable, mais trop vantée, à ce qu'assuraient
les ingénieurs. Si un acte de cession régulière intervenait, si les
populations, sincèrement consultées par voie de plébiscite, adhéraient à ce
changement de maître, qui pourrait accuser la France d'ambition ? Vraiment,
après tant de recherches, de mécomptes, de déboires, l'objet de compensation
n'était-il pas trouvé ? La
France ne souhaitait qu'une occasion d'engager les pourparlers. Une
suggestion venue de La Haye lui fournit le prétexte qu'elle cherchait. Au
milieu des transformations qui avaient suivi Sadowa, une appréhension assez
vive agitait les ministres néerlandais. Il leur arrivait de craindre que la
Hollande ne parût le prolongement naturel de l'Allemagne agrandie, et que la
Prusse, se fondant sur certaine communauté de race, sur certaines analogies
d'intérêt, ne leur proposât quelque alliance intime, dangereuse à accueillir,
malaisée à repousser. Dominé par ce souci, le chef du cabinet de La Haye, M.
de Zuylen, s'enhardit jusqu'à hasarder une communication fort grave. Le 20
février, le représentant des Pays-Bas à Paris, M. de Lightenfeldt, se
présenta au ministère des affaires étrangères et, sous une forme tout
officieuse et amicale, demanda à M. de Moustier quelle serait l'attitude de
la France si la Hollande, sans provocation aucune, se trouvait un jour
menacée par l'Allemagne. Une
démarche si confiante permettait au gouvernement impérial d'entrer à son tour
dans la voie des confidences. Tout en laissant entendre que les craintes lui
semblaient excessives, M. de Moustier protesta, d'une façon très générale, de
son bon vouloir pour les Pays-Bas. Puis, le 28 février, en une dépêche à
notre ministre à La Haye, M. Baudin, il exposa le danger principal qui, à son
avis, pouvait menacer la Hollande. Ce danger résidait dans les actes de 1815
qui avaient fait entrer dans la Confédération le Limbourg ainsi que le
grand-duché, et avaient introduit dans la forteresse du Luxembourg une
garnison prussienne : de là pour le roi grand-duc de fâcheux points de
contact et, vis-à-vis d'un voisin envahissant, une situation un peu
litigieuse. La France ne doutait point que, l'ancienne confédération
germanique avant cessé d'exister, et la nouvelle ne comprenant que des
territoires allemands, le Limbourg ne fût redevenu simple province
hollandaise et le Luxembourg simple province indépendante. Elle ne doutait
pas davantage que le titre de l'occupation prussienne ne fût périmé. Mais il
fallait que ces principes fussent reconnus à Berlin ; or jusqu'ici le cabinet
de La Haye n'avait pu obtenir, à cet égard, aucune assurance positive. Arrivé
à ce point de sa dépêche, M. de Moustier offrait de négocier directement avec
la Prusse afin de régler l'évacuation de la forteresse. « Il n'est pas probable,
ajoutait-il, que le gouvernement prussien, qui s'applique à resserrer ses
rapports avec la France, ait prémédité de conserver contre toute espèce de
droits, en dehors de ses frontières et si près de nous, une garnison inutile
au point de vue de sa défense naturelle et dont le caractère est éminemment
offensif vis-à-vis de nous. » S'étant exprimé de la sorte, M. de
Moustier entrait enfin dans le vif de ses préoccupations : « Je vais plus
loin, poursuivait-il ; à mon sens, il est permis d'admettre qu'en acceptant
avec bonne grâce le fait d'une réunion du grand-duché à la France, le cabinet
de Berlin croirait faire acte d'habile politique et aimerait à nous ménager
une satisfaction morale et matérielle qui, en rendant les relations des deux
pays plus intimes, contribuerait à la paix de l'Europe. » Après s'être ainsi
découvert, M. de Moustier faisait valoir avec beaucoup 'de force les
avantages de la cession. Par cet acte, le roi grand-duc plairait à ses sujets
hollandais, très pénétrés des dangers du dualisme. Il ne serait pas moins
agréable aux Luxembourgeois, qui appréhendaient fort une annexion à
l'Allemagne. Un plébiscite serait décrété afin que rien ne pût se consommer
en dehors du vœu populaire. La France se chargerait d'aplanir tout obstacle à
Berlin afin d'éviter tout malentendu, elle dési, rait même y négocier seule,
et ne doutait pas que ses intentions conciliantes éloignassent toute cause de
conflit[3]. Cette
réponse dépassait le vœu du gouvernement royal et grand-ducal. En Hollande on
craignait la Prusse : serait-ce un moyen de la contenir que de céder le
Luxembourg à Napoléon, et le conflit ne naîtrait-il pas de l'acte même qui
aurait pour but de supprimer tout contact avec l'Allemagne ? Entre Berlin et
Paris, les relations étaient-elles si intimes, l'entente si cordiale ? Et la
Prusse qui affirmait cette amitié y croyait-elle tout à fait ? Cependant le
gouvernement impérial paraissait décidé à pousser à fond la négociation. Même
un fonctionnaire français fut envoyé dans le Luxembourg pour y sonder l'esprit
des populations et y réchauffer les sympathies en notre faveur. A la nouvelle
de cette ingérence, les conseillers du roi Guillaume d'Orange s'émurent, et
M. de Lightenfeldt fut chargé de protester auprès de M. de Moustier. Celui-ci
nia la mission, affirma que le fonctionnaire dont on dénonçait les
agissements avait été appelé dans le grand-duché par ses relations de famille
: chemin faisant, peut-être recueillerait-il quelques informations : mais ce
serait dénaturer le voyage que de lui attribuer une portée politique.
« Il était naturel, continua le ministre, que les Luxembourgeois
désirassent garder leur autonomie sous le sceptre de la maison d'Orange ;
mais, dans la nécessité d'un changement, toutes les préférences populaires se
porteraient vers la France. » Renouvelant, accentuant même ses précédentes
déclarations, M. de Moustier ne cacha point que l'Empereur désirait fort
l'annexion, que les derniers événements la rendaient indispensable pour lui.
En retour de la cession, le cabinet des Tuileries garantirait la Hollande, y
compris le Limbourg, contre toute pression matérielle et morale venue de
Berlin. On ne croyait pas d'ailleurs, poursuivit M. de Moustier, que la
Prusse s'opposât à la réunion : elle se laisserait forcer la main et
évacuerait de bonne grâce la forteresse. En terminant l'entretien, le
ministre désavoua très formellement tout esprit de conquête, toute avidité
territoriale. Mais, au point de vue stratégique, l'Empereur ne pouvait
laisser aux mains de la Prusse, qui n'y avait aucun droit, une place de
premier ordre, assise en quelque façon sur la frontière de la France : en
outre, au point de vue politique, il devait quelque satisfaction à
l'amour-propre de son peuple, déjà très froissé par les derniers événements.
Cette surexcitation était telle, observait M. de Moustier, que, si elle ne se
calmait, la guerre en naîtrait peut-être dans un délai plus ou moins
rapproché. Or la guerre se ferait, selon toute apparence, aux dépens des
petits États, et le roi grand-duc y pourrait perdre, tout à la fois, et le
Limbourg et le Luxembourg[4]. En
assumant le soin de régler toutes choses à Berlin, en affirmant par avance la
bonne volonté de la Prusse, la France était parfaitement loyale et sincère.
Malgré quelques formules équivoques, M. de Bismarck continuait à tenir un
langage assez favorable. En ses derniers entretiens avec M. Benedetti, il
s'était borné à invoquer les répugnances de son souverain, répugnances déjà
fléchissantes : finalement, il avait laissé entendre que toute la résistance,
s'il y en avait une, se bornerait à une protestation de pure forme. Après
tout, s'il plaisait à la maison d'Orange de se décharger du Luxembourg, la
transaction ne toucherait l'Allemagne que d'une manière indirecte et trop
faiblement pour qu'elle intervînt. C'est en ces conjonctures que l'affaire,
déjà fort engagée, fut portée jusqu'au roi grand-duc. En réponse aux
suggestions de notre ministre plénipotentiaire, M. Baudin, le prince répliqua
d'abord qu'il répudiait tous pourparlers secrets et qu'il n'accepterait qu'une
négociation à trois, c'est-à-dire avec l'accession de la Prusse. La Prusse,
observa M. Baudin, acceptera le fait accompli, mais se refusera à figurer
dans la transaction et à y donner par avance son assentiment. L'entretien se
continuant, le diplomate français s'appliqua avec beaucoup de soin à lever
les scrupules, à dissiper les appréhensions. Il reprit tous les arguments
qu'avait déjà fait valoir M. de Moustier. Puis il ajouta qu'une indemnité
serait débattue qui serait le prix de la cession. Le monarque, qui avait de
grands besoins d'argent, ne fut pas insensible à la perspective de combler
par une aliénation opportune les vides de la cassette princière. Il parut
ébranlé, répéta à plusieurs reprises qu'il verrait, qu'il aviserait, et, en
termes qui n'avaient rien de trop décourageant, congédia notre envoyé. La
France était-elle vraiment d'accord avec la Prusse ? En traitant avec l'une
des puissances, n'éveillerait-on pas les ombrages de l'autre ? Là résidait,
pour le roi des Pays-Bas, le principal, l'unique souci. En ce temps-là même,
les discussions des Chambres, soit au Corps législatif, soit au Parlement de
l'Allemagne du Nord, marquaient, en dépit de tous les euphémismes officiels,
quelles défiances obstinées prévalaient à Paris, quelles pensées d'absorption
persistaient à Berlin. Le 14
mars 1867, au Palais-Bourbon, s'ouvrit un grand débat sur les affaires
extérieures. Ce fut l'occasion d'un examen général où rien ne fut omis des
événements passés. L'opposition parla par son plus illustre orateur, M. Thiers
; le gouvernement, par son défenseur le plus éloquent, M. Rouher. On remarqua
que M. Thiers fut, cette fois, moins bien inspiré que de coutume, long
jusqu'à la fatigue en ses développements historiques, trop accessible au
plaisir de détailler jusqu'à la satiété tout ce qu'on aurait dû faire et tout
ce qu'on n'avait pas fait. Quand, un an auparavant, le 3 mai 1866, il avait,
au milieu de la crise austro-prussienne, jeté dans la Chambre française un
prévoyant cri d'alarme, ses paroles avaient eu la portée d'un acte. En 1867,
un doute régnait sur l'opportunité d'un nouveau discours, et, toutes choses
étant consommées, peut-être le silence, le recueillement, l'attitude résignée
valaient-ils mieux que le rappel de fautes impossibles à réparer, que l'expression
de regrets impossibles à satisfaire. Quant à M. Rouher, il n'évita point un
écueil où tombent parfois les avocats les plus diserts. Ayant à voiler
beaucoup d'erreurs, il prit le parti de les nier toutes. Voici par où les
deux orateurs, malgré leurs vues si divergentes, se ressemblaient.
Ouvertement, sans détour, M. Thiers faisait dater l'amoindrissement de la
France de la grandeur de la Prusse : Il n'y a plus de faute à commettre,
dit-il au moment de quitter la tribune ; et ce mot, qui fut le mot de la fin,
résonna, comme un Caveant consules, dans la salle attentive. Très
différent dans ses conclusions, M. Rouher niait l'abaissement, s'efforçait
même de s'élever jusqu'à une sérénité pleinement satisfaite. Mais, à travers
des formes de langage qui très sincèrement voulaient être cordiales vis-à-vis
de la Prusse, que de passages où le regret, la confusion et le dépit se
trahissaient par l'effort même à les dissimuler ! Parlant du lendemain de
Sadowa, le ministre confessa que cette journée, qui avait été à Berlin celle
de la grande allégresse, avait été aux Tuileries celle des « angoisses
patriotiques ». Parlant de la médiation impériale entre les
belligérants, il proclama avec plus de fierté que de prudence, et au risque
de réveiller aux bords de la Sprée toutes les rancunes des militaires, que
cette médiation avait arrêté la Prusse aux portes de Vienne. Sur le compte de
l'Autriche, il s'exprima avec beaucoup de convenance, formulant l'espoir
qu'elle n'était pas aussi affaiblie qu'on le croyait ; mais ce vœu, fort
obligeant pour le vaincu, ne prenait-il pas vis-à-vis du victorieux une
signification contraire ? Une théorie suivait, déjà formulée l'année
précédente, mais jusque-là non portée à la tribune : avec un peu d'optimisme,
avec un peu de naïveté aussi, M. Rouher faisait le compte des forces de
l'Allemagne, puis de ce relevé général se dégageait une conclusion
triomphante autant qu'inattendue, à savoir que l'ancienne Confédération
germanique, avec l'Autriche, avec la Prusse, enrôlait à son service soixante-quinze
millions de sujets ; que la nouvelle organisation, au contraire, comportait,
au lieu d'une seule masse, trois groupes séparés, à l'orient l'Autriche, au
nord, la Prusse avec les États septentrionaux, au sud les États de la rive
gauche du Mein. La Chambre écouta le développement avec surprise, le public
avec ironie. La théorie s'appela la théorie des trois tronçons.
Discours de l'opposition, discours officiels, tous, au fond, se rapprochaient
par une tendance commune à porter à l'actif de la France tout ce qui serait
limitation de la puissance prussienne. Seule, la Prusse était sur la
sellette, et toutes les pensées se tournaient vers elle, même lorsqu'elles
semblaient s'en écarter. Du fond des tribunes, les auditeurs étrangers,
qu'ils vinssent de l'Allemagne ou d'ailleurs, pouvaient noter cet état
d'esprit, rendu plus sensible encore par les silences, les assentiments, les
murmures, en un mot par tous ces mouvements spontanés qui échappent à toute
dissimulation et permettent de saisir l'âme d'une assemblée. Le plus
singulier, le plus inquiétant aussi, c'est que ces manifestations étaient
instinctives et comme involontaires. Qu'on eût individuellement interrogé
tous les députés, tous les orateurs, depuis les plus alarmés comme M. Thiers
jusqu'aux plus optimistes comme M. Rouher, et il n'en est guère qui n'eussent
désavoué toute pensée belliqueuse. Cela même montrait bien les sentiments
d'amour-propre blessé, de malaise irrité, de jalousie mal contenue qui
avaient survécu à Sadowa. Et il fallait en vérité que ces sentiments fussent
bien forts pour que tous les discours s'en pénétrassent, même ceux qui, dans
leurs conclusions, prêchaient la prudence et la paix ! Le
débat dura quatre jours et se termina le 18 mai. Ce jour-là, la réplique vint
de Berlin, brève, tranchante, audacieuse, comme une provocation. On discutait
alors au Parlement de l'Allemagne du Nord le projet de constitution. Un des
députés, M. de Carlowitz, monta à la tribune et se plaignit que le territoire
fédéral offrît des lacunes fâcheuses. Puis il exprima l'appréhension que les
États du Sud pussent s'unir avec une puissance étrangère, notamment avec la
France : il y avait lieu de regretter que des conventions positives conclues
avec l'Allemagne méridionale n'eussent rendu impossible une pareille
alliance. L'occasion de s'expliquer était offerte à M. de Bismarck. II la
saisit avec tant d'empressement qu'il semblait l'avoir fait naître. « Je
déclare aujourd'hui, dit-il, que les relations entre le Nord et le Sud ont
été garanties depuis la conclusion de la paix par des traités. » L'assemblée
applaudit. « J'espère, ajouta le premier ministre sur un ton de
persiflage, que cela tranquillisera le préopinant. » Vis-à-vis de la France,
la riposte était dure, et le coup était porté avec une ironie froide et
lourde qui assommait. M. Thiers avait parlé de vigilance pour empêcher
l'entière absorption : M. Rouher avait fort ingénieusement répété la théorie
des trois tronçons. Or voici qu'à l'un et à l'autre on annonçait avec un
aplomb tranquille que la vigilance serait désormais tardive et que les
tronçons s'étaient rejoints. Le lendemain, les traités furent publiés par le
Moniteur prussien et la Gazette de Bavière. En Europe, l'émoi fut grand.
Combien ne l'eût-il pas été davantage si la révélation n'eût été attendue et
le secret déjà à demi pénétré ! Entre les puissances, l'Autriche avait, plus
que toutes les autres, qualité pour se plaindre, car elle pouvait se dire
bafouée. Le traité de Prague était du 23 août et proclamait l'indépendance du
Sud. Or, les traités récents d'alliance qui rangeaient pour le cas de guerre
les États méridionaux derrière la Prusse avaient été conclus le 13 août avec
le Wurtemberg, le 17 avec Bade, le 22 avec la Bavière. Ainsi l'acte de Prague
avait été violé avant même qu'il fût signé. L'ambassadeur d'Autriche à Berlin
protesta, mais avec modération, son gouvernement n'ayant alors d'autre
politique que de se résigner. Aux remontrances de l'envoyé ; M. de Bismarck
répondit en avouant l'incorrection ; puis il ajouta, pour se justifier, que
les demandes, que les sommations, que les menaces de la France l'avaient
contraint à agir de la sorte. C'est du moins ce que, quelques semaines plus
tard, M. de Beust rapporta à M. de Gramont[5]. C'est
le sort des petits États d'observer avec une sollicitude perpétuelle les
manèges des grandes puissances afin de lire dans leur jeu les signes de leurs
propres périls ou de leur sécurité. Les débats qui se déroulaient à Paris,
les révélations qui se publiaient à Berlin marquaient entre les deux cours
une harmonie bien fragile. A se mêler aux évolutions des deux grands
vaisseaux, la chétive barque de la Hollande risquait fort de se briser, et
décidément la prudence était mère de sûreté. Ayant revu M. Baudin, le roi des
Pays-Bas ne parla que de garanties. Il ne lui suffisait pas que les
Luxembourgeois consentissent à changer de maitre : il fallait un autre
consentement, celui des puissances qui, en signant le traité du 19 avril
1839, avaient réglé la condition du Luxembourg. Derechef tout fut accumulé
pour vaincre les hésitations du monarque. Des influences extra-diplomatiques
furent, à ce qu'on assure, mises en œuvre. La perspective d'une assez grosse
indemnité miroita de nouveau aux yeux du roi. La vraie prudence n'était pas,
disait-on, de garder le Luxembourg, mais de s'en débarrasser, et de supprimer
ainsi tout contact avec l'Allemagne. A cela s'ajoutait le désir des
Hollandais, fort hostiles au dualisme. Débordé sous tous ces arguments, le
souverain céda, sembla du moins céder. Il laissa dire, et même parut
persuadé. Le 26 mars, dans une lettre à Napoléon, il lui annonça son dessein
de réaliser la cession. Le 28, le prince d'Orange, fils du roi, qui résidait
assez habituellement à Paris, fut chargé par son père de se rendre aux
Tuileries et de confirmer la nouvelle. La réponse de l'Empereur fut une
entière adhésion, en sorte que, des deux parts, on put se croire
virtuellement lié. De Luxembourg, M. de Tornaco, président du ministère
grand-ducal, fut appelé à La Haye afin de contresigner le traité d'abandon. Serait-ce
un succès ? On ose à peine prononcer ce mot. M. de Moustier ne tenait pas
encore l'acquisition, et déjà l'inquiétude dominait en lui la joie. Le roi
des Pays-Bas avait fléchi, mais en apparence seulement. Dominé par le souci
de quelque méchante querelle avec son puissant voisin, il avait jugé que la
première sagesse était de se mettre en règle avec Berlin. Le jour même où il
écrivait à Napoléon, il avait mandé le représentant de la Prusse et, moitié
sous la forme d'un aveu, moitié en manière de demande de conseil, lui avait
tout révélé. Il ne voulait, disait-il, rien faire à l'insu lie son allié, et
espérait que Sa Majesté apprécierait sa franchise. La précaution semblait
avisée ; en fait, aucune témérité n'eût égalé cette inopportune prudence. A
Berlin, on voulait ignorer officiellement la négociation afin de pouvoir
affirmer à la face de l'Allemagne qu'on avait été surpris, afin de pouvoir
protester au moins pour la forme, afin de n'avoir qu'à enregistrer le fait
accompli. Par cette communication malencontreuse, la cession se trouvait
compromise avant même qu'elle fût conclue. Averti de l'indiscrétion, M. de
Moustier vit aussitôt le danger, mais il était trop tard pour s'y dérober. Le
30 mars, il écrivait à son représentant à La Have ces lignes prévoyantes et
inquiètes : « Une négociation délicate, dont nous devions, avec raison,
garder tous les fils entre nos mains, et à laquelle nous voulions conserver,
tant que cela serait nécessaire, un caractère confidentiel, vient d'être
ouverte officiellement sans nous et en dehors de nous. Je souhaite qu'il n'en
sorte aucun fâcheux incident[6]. » Combien cette prévision
n'était-elle pas justifiée ! Les événements qui allaient suivre ne le
montreraient que trop. III Depuis
plusieurs jours, la question de l'abandon du grand-duché était débattue dans
la presse et défrayait les entretiens des diplomates. La curiosité était
assez excitée, non à cause du territoire lui-même fort exigu et modeste, mais
parce que l'occasion allait s'offrir de mesurer les dispositions réciproques
de la France et de la Prusse. Dès le début, les pronostics un peu sombres ne
manquèrent pas. Entre tous les observateurs de la politique, le plus
clairvoyant fut M. de Beust. Le 22 mars, en une lettre particulière à M. de
Metternich, il s'appliqua à démontrer que, si M. de Bismarck nourrissait des
pensées peu pacifiques, le terrain où l'on s'aventurait était le meilleur
qu'il pût souhaiter. La population luxembourgeoise, disait M. de Beust, avait
été réputée jusqu'ici population germanique : elle faisait partie du
Zollverein : les Prussiens avaient le bénéfice de la possession : la
forteresse où ils tenaient garnison avait été considérée de tout temps comme
un des boulevards de l'Allemagne : le marché qui se débattait avait
l'apparence d'une sorte de trafic au profit d'une caisse princière. « Voilà,
certes, observait le chancelier autrichien, de quoi échauffer toute
l'Allemagne ; M. de Bismarck aurait beau jeu pour faire appel au patriotisme
national et rallier toutes les opinions autour du drapeau de la
Prusse. » S'étant exprimé de la sorte, M. de Beust concluait en ces
termes : « Il ne saurait être de l'intérêt bien entendu de la France de
fournir un prétexte plausible pour qu'on excite ainsi contre elle les
passions populaires germaniques. En amis sincères, nous ne pourrions
encourager une action de la France sur un terrain que nous lui croyons
funeste en cas de conflit[7]. » Cependant
il ne parut pas tout d'abord que la modeste affaire du Luxembourg dût prendre
un aspect si tragique. Le 26 mars, à la première confidence faite par le roi
grand-duc, M. de Bismarck ne cacha pas sa contrariété, répéta qu'on le
mettait dans l'embarras, que les choses se gâtaient, mais ne laissa deviner
qu'un simple ennui, une simple complication sans trop graves conséquences. «
Le roi des Pays-Bas, dit-il familièrement, est assez grand garçon pour savoir
ce qu'il doit faire. » Puis, sollicité de donner un conseil, il répliqua
qu'il n'avait aucun avis à suggérer. Le 27 mars, les salons du premier
ministre s'étant ouverts pour une réception d'apparat, le maître de la maison
montra à tous ses hôtes un visage dégagé de soucis. Un seul mot trahit une
préoccupation inaccoutumée. L'Exposition universelle allait s'ouvrir, et,
parmi les souverains qui la visiteraient, on nommait déjà le roi de Prusse. A
un certain moment de la soirée, le président du conseil s'approcha de M.
Benedetti, et avec un accent singulier : « Imagineriez-vous ce qu'on dit
à Saint-Pétersbourg ? On se persuade que l'affaire de la cession du
Luxembourg pourrait être un obstacle au voyage du roi à Paris. » Les
jours suivants, on observa en Allemagne les bouillonnements grandissants des
passions nationales. La prédiction de M. de Beust se vérifiait. La presse
jetait feu et flamme : le Luxembourg, disait-elle, était terre germanique ;
les troupes prussiennes qui occupaient la forteresse ne se retireraient pas
devant les injonctions, devant les menaces de la France. Dans le parlement se
révélait une émotion pareille. De chancellerie à chancellerie, des rumeurs se
colportaient comme il s'en propage à la veille d'une prise d'armes. Entre
tous ces propos, le plus grave était attribué à M. de Bernstorff, ministre de
Prusse à Londres. Celui-ci aurait abordé le chef du Foreign-Office,
lord Stanley, et, sans plus de détours, l'aurait interrogé sur l'attitude de
la Grande-Bretagne, dans le cas où la guerre éclaterait entre la Prusse et la
France. M. de
Bismarck avait assez d'autorité pour contenir et apaiser l'opinion. Mais le
voulait-il ? Au quai d'Orsay, la préoccupation se changea en anxiété quand,
dans la journée du 30 mars et dans celle du lendemain, on reçut les dépêches
de M. Benedetti : M. de Bismarck, télégraphiait notre ambassadeur, se disait
débordé par l'agitation publique : aux déclamations des journaux s'ajoutaient
les excitations des militaires : le premier ministre se plaignait avec
amertume de la communication du roi de Hollande et, comme si nous en fussions
responsables, semblait nous imputer ses embarras. En cette perplexité, on se
tournait volontiers vers M. de Goltz. Celui-ci était tout à coup devenu fort
sombre, jugeait que l'affaire prenait fort mauvaise tournure, engageait à
rompre sans retard toute la négociation. Il convenait, à la vérité, qu'il
serait très absurde, très ridicule de se battre pour un si mince objet que le
Luxembourg ; mais, après avoir parlé de la sorte, il se retranchait dans
une inquiétante réserve, et son silence ou ses déclarations équivoques
épaississaient l'obscurité qu'à tout prix on eût voulu dissiper. Ce fut
au Reichstag que se produisit le grand éclat. Le 1er avril, à la séance du
matin, le président distribua aux députés une interpellation rédigée par
l'ancien chef du National-Verein, M. de Bennigsen, et signée par
soixante-dix députés. Le texte se résumait en deux questions : Le gouvernement
royal prussien savait-il si le bruit de la cession du Luxembourg était fondé
? Le gouvernement royal prussien pouvait-il affirmer au parlement qu'il
sauvegarderait, quoi qu'il advînt, le lien qui rattachait le grand-duché à
l'Allemagne, et qu'il maintiendrait notamment le droit de garnison dans la
forteresse ? L'heure
était décisive, et des débats de l'après-midi pourrait sortir une
manifestation qui précipiterait les deux pays dans la guerre. Vers la fin de
la matinée, M. Benedetti se présenta chez M. de Bismarck, qui, à ce moment,
sortait de sa demeure pour se rendre à l'assemblée. L'ambassadeur accompagna
le ministre, et l'un et l'autre, en cheminant le long de la Wilhemstrasse,
échangèrent leurs explications. « Je vais être interpellé, dit le président
du conseil, sur l'affaire du Luxembourg. Je déclarerai à la Chambre que des
négociations sont ouvertes à La Haye. Puis-je aller plus loin, dire que le
fait est accompli, ajouter que je tiens mes informations de l'ambassadeur de
France ? Je ne vous cache pas que, si vous m'autorisez à parler de la sorte,
des démonstrations très graves sont à craindre, des démonstrations telles que
moi-même peut-être je serai débordé. » Jamais diplomate ne se trouva en plus
redoutables conjonctures. La réponse, suivant qu'elle affirmerait le traité
ou laisserait encore planer un doute, précipiterait le conflit ou le
laisserait en suspens. M. Benedetti n'ignorait pas que son gouvernement se
jugeait trop avancé pour reculer. En fait, entre Paris et La Haye, il y avait
eu cet échange de consentements qui, dans les actes de la vie publique comme
dans les actes de la vie privée, constitue l'essence des contrats. Pourtant
il se trouvait que les signatures n'avaient pas été apposées. Pénétré de sa
responsabilité, l'ambassadeur s'appliqua, avec sagesse, avec patriotisme, à
n'apporter aucun aliment aux passions prêtes à éclater. Mesurant avec soin
ses paroles, il répliqua que, relativement au Luxembourg, il y avait eu offre
faite, offre acceptée, mais il ajouta qu'aucun acte officiel n'était encore
intervenu. La déclaration était avisée. Si M. de Bismarck voulait vraiment la
paix, M. Benedetti lui offrait le moyen de la sauver ; que si d'aventure il
souhaitait la guerre, du moins l'ambassadeur aurait évité de fournir lui-même
l'argument dont l'homme l'État prussien se servirait contre la France. Ce fut
à la suite de cet entretien que le président du conseil entra dans la salle
du Reichstag. Le discours de M. de Bennigsen fut comme le manifeste du
chauvinisme germanique, sous sa forme la plus âpre et aussi la plus injuste.
L'ancien chef du National-Verein s'étonnait, s'indignait du marché
qu'avait osé conclure un prince de race allemande, oublieux des souvenirs de
sa maison. Parlant du Luxembourg : « C'est, dit-il, un pays allemand, qui a
donné, jadis, à l'empire allemand une famille impériale et à cette province,
où nous sommes réunis, ses margraves. La forteresse a été construite avec
l'argent des indemnités imposées à la France ; et, soit par l'acte de Vienne,
soit en vertu des traités particuliers, la Prusse a acquis le droit précieux
d'y tenir garnison... Eh bien ! c'est ce pays qui, par une sorte de trafic,
va être aujourd'hui sacrifié. » Le reste de la harangue se résumait en
doléances sur le sort d'une population essentiellement allemande, en
déclamations sur les convoitises françaises, en conjectures très sombres sur
les desseins de l'étranger. On pouvait voir une réponse à M. Thiers dans
l'allusion « aux vieux partis et aux chefs vieillis » qui, en France,
s'efforçaient d'exciter les passions de l'armée et du peuple. Assez
habilement, assez perfidement aussi, l'orateur, en terminant, s'abritait
derrière les paroles du roi lui-même. Le roi Guillaume n'avait-il pas déclaré
jadis que, de son consentement, pas un village ne serait distrait de la
patrie allemande ? Le ton
excessif de la harangue faisait beau jeu à M. de Bismarck, et, à bon compte,
il pouvait se donner des airs de prudente. Il n'est que juste de reconnaître
que son langage fut empreint ce jour-là d'une louable modération. Aussi
contenu que le précédent orateur avait été fougueux, il se borna, comme il
l'annonça lui-même, à un résumé des faits. En un langage très calme et avec
l'impartialité d'un rapporteur, il exposa la situation du Luxembourg. Dans le
grand-duché, les classes élevées étaient peu favorables à la Prusse ; quant
aux classes populaires, elles redoutaient les charges qu'imposerait une
défense sérieuse du pays. S'inspirant de ces tendances, le gouvernement
grand-ducal, après la destruction de l'ancienne Diète germanique, avait
demandé l'évacuation de la forteresse, avait souhaité, avait paru souhaiter
une existence en dehors de l'Allemagne. « Nous ne voulions grouper,
poursuivit le chancelier, que des forces homogènes et unies : aussi
n'avons-nous pas insisté pour faire entrer cette contrée malgré elle dans la
Confédération du Nord. » Quel était l'état des pourparlers pour la cession du
Luxembourg à la France ? Sur ce point le premier ministre se tint à dessein
dans les généralités. « Le Gouvernement, dit-il, n'a aucun motif pour croire
qu'un arrangement soit déjà conclu : naturellement il ne peut donner non plus
l'assurance positive du contraire ; il ne peut davantage dire positivement si
la cession, non encore conclue, n'est pas sur le point de se consommer. » La
Prusse était-elle résolue à combattre toute annexion par la France, à
maintenir, quoi qu'il pût arriver, son droit de garnison dans la forteresse ?
Sur cette seconde partie de l'interpellation, le président du conseil refusa
de s'expliquer. « Je ne puis, dit-il, répondre ici par oui ou par non. Ces
formules absolues peuvent convenir à des députés qui se placent sur le
terrain national ; elles s'adapteraient mal aux habitudes de la diplomatie. »
Avec un soin très marqué, M. de Bismarck proclama que la politique de la
Prusse était de ménager, dans les limites de son propre honneur, les
susceptibilités de la nation française, et ce fut sous cette impression
d'apaisement que le discours s'acheva. Personne
ne répliqua au premier ministre, et l'assemblée reprit l'ordre de ses
travaux. L'orage, dissipé ce jour-là, ne renaîtrait-il pas le lendemain ? La
négociation, au lieu d'échapper à toute publicité malencontreuse, était
devenue le secret de l'Europe. L'empereur Napoléon, si contenu d'ordinaire,
était, à ce qu'on assure, exaspéré. Repassant en son esprit toutes les
avances de M. de Bismarck, il ne se figurait pas que la modeste compensation
du Luxembourg lui fût contestée. Il n'était pas loin de soupçonner que la
Prusse l'avait attiré dans un piège. De recul, de concession, il ne voulait
pas entendre parler, et, dût-il courir les chances de la guerre, il se
montrait résolu à revendiquer le bénéfice d'une convention virtuellement
conclue. Le 2 avril, un fonctionnaire du ministère de l'intérieur arriva de Paris
à Luxembourg, chargé, disait-il, de préparer l'exécution du traité[8]. Tandis que le gouvernement
français s'engageait dans une voie où l'amour-propre ne permettait plus de
retour, les passions nationales continuaient à gronder à Berlin. Au Reichstag,
M. de Bismarck avait fait preuve de vues conciliantes. Mais le lendemain, M.
Benedetti ayant revu le président du conseil, celui-ci se plaignit assez
amèrement qu'on ne l'eût entretenu que de vagues négociations amorcées à La
Haye, que jamais on ne lui eût parlé d'un vrai traité de cession : s'il avait
été plus exactement informé, il aurait demandé que rien ne se terminât avant
la prorogation du Parlement. « Vous avez connu toutes nos démarches,
répliqua avec quelque vivacité M. Benedetti ; jamais vous ne nous avez
exprimé le désir qu'elles fussent suspendues ; bien plus, tout nous faisait
croire que le gouvernement de Berlin désirait une solution rapide afin de se
trouver en présence d'un fait accompli. » Un peu ému de la riposte, M. de
Bismarck reprit ses objections ordinaires : la France était sortie de son
programme, en tolérant les ouvertures officielles du roi des Pays-Bas au roi
de Prusse : les communications pré= maturées venues de La Haye lui étaient, à
lui Bismarck, un cruel embarras et ne lui laissaient plus sa liberté
d'action. Que de motifs de crainte ne suggéraient pas ces reproches, ces
arguties, ces perpétuelles équivoques ! Selon toute vraisemblance, le
redoutable chancelier, et son discours de la veille en faisait foi, était
résolu à ne pas provoquer la guerre ; mais, selon toute vraisemblance aussi,
il saisirait l'occasion sans crainte, peut-être sans trop de déplaisir,
confiant qu'il était en ses forces et en son armée. Le
recul vint de La Haye. La pauvre petite Hollande ne revenait pas de sa surprise,
de son effarement aussi, en songeant à la grande querelle où se mêlait son
nom. Sur ces entrefaites, le comte de Perponcher, représentant de la Prusse,
fit au chef du cabinet néerlandais, M. de Zuylen, une communication très
significative. Le chef du cabinet de Berlin, disait le diplomate allemand, ne
contestait pas, ne voulait pas contester que le roi des Pays-Bas ne pût, sous
sa responsabilité, disposer du grand-duché ; mais il appelait l'attention du
prince sur l'état de l'opinion en Allemagne ; il recommandait à ses
réflexions les difficultés, les graves difficultés qui pourraient surgir. De
la puissante Prusse à la faible Hollande, le conseil, même très modéré dans
l'expression, avait un certain air impérieux qui ne permettait guère la
résistance. Sur la cession du Luxembourg, l'accord, bien qu'établi, n'avait
point jusqu'à ce jour revêtu la forme d'un traité. Le chef de la maison
d'Orange s'avisa que le gouvernement français s'était engagé à lever tout
obstacle du côté de Berlin. L'obstacle subsistant, et qui eût pu le nier, une
des conditions fondamentales du contrat manquait. L'argument venait trop à
point pour qu'à La Haye on ne le saisît pas ; et, se fondant sur cette clause
inexécutée, le prince laissa sans signature l'acte déjà préparé. De par
la décision du roi grand-duc, la conquête, la chétive conquête nous
échappait. Mais, dans l'étrange confusion des choses, dans l'excitation des
amours-propres, le débat ne survivrait-il point à l'objet même qui l'avait
fait naître ? Qui terre a guerre a, dit un vieux proverbe. Décidément
nous n'aurions pas la terre, c'est-à-dire le coin modeste du Luxembourg : en
revanche, n'aurions-nous pas la guerre, la guerre avec la puis- sante Prusse
? IV L'histoire
militaire offre divers exemples de campagnes inconsidérées ou malheureuses,
mais suivies de retraites si belles que la sagesse à réparer les fautes
efface les fautes elles-mêmes. Par un revirement plus complet encore, il est
même arrivé parfois que l'habileté à se dégager du péril a changé en honneur
ce qui semblait disgrâce ; alors, entre toutes les opérations d'une longue
guerre, l'acte final de la retraite, prudemment conduite, dignement achevée,
demeure dans la mémoire des hommes comme un dominant souvenir, et, tout le
reste se perdant dans le recul des années, la postérité ne retient plus, ne
veut plus retenir autre chose. En
1867, notre condition politique ressemblait fort à celle de ces généraux qui,
ayant échoué dans une conception malavisée, n'ont plus qu'un souci : celui de
masquer le recul et de lui ôter toutes les apparences d'une fuite. Malgré
d'instructifs mécomptes, nous nous étions obstinés à poursuivre le rêve
décevant des compensations. D'abandon en abandon, de concessions en
concessions, nous étions arrivés à concentrer nos désirs sur le Luxembourg.
Or, voici que la pauvre conquête se trouvait encore trop grande pour nous. Au
moment off nous allions y porter la main, elle nous était doublement ravie,
et par la Prusse arrogante, et par la Hollande apeurée. Le pire, c'était que
la mystification s'étalait aux yeux de l'Europe qui n'ignorait plus rien, ni
les pourparlers, ni l'insuccès. Pour Napoléon, quel discrédit s'il pliait
silencieusement sous l'échec ! Quelle responsabilité s'il s'aventurait dans
la guerre ! En ces conjonctures, tout Fart serait d'imaginer une évolution
qui, sans risquer la paix, nous relèverait du rôle presque ridicule de
solliciteur évincé. Ici, du moins, se retrouva quelque chose de l'antique
sagesse. La négociation avait été mal engagée ; la retraite fut conduite avec
le plus méritoire sang-froid. Ce fut moins une retraite qu'un habile
mouvement de conversion destiné à placer sur un terrain tout nouveau
l'affaire du Luxembourg. Et cette conversion s'accomplit avec une si prudente
fermeté, avec une dextérité si opportune que toute trace trop visible d'échec
disparut. Bien plus, la question d'agrandissement territorial étant rejetée
sur une sorte d'arrière-plan, l'impression définitive aux yeux de l'Europe,
aux yeux du monde, serait, en fin de compte, non celle d'un sacrifice
accompli par la France, mais celle d'une concession consentie par la Prusse. Le
principal mérite de cette évolution appartint au ministre des affaires
étrangères, M. de Moustier. Naguère ambassadeur à Constantinople, peu connu
de l'Empereur, à qui il avait été désigné par M. Thouvenel mourant, arrivé au
quai d'Orsay trois mois après Sadowa, M. de Moustier portait le poids d'une
situation qu'il n'avait pas contribué à créer. Il avait trouvé l'affaire
luxembourgeoise à l'ordre du jour, et l'avait poursuivie plutôt 'qu'il ne
l'avait entamée. Le grand-duché nous échappant, il restait à trouver une
issue qui ne fût ni l'humiliation ni la guerre. Condition périlleuse ! car
nous n'avions ni aucune alliance sûre, ni aucune force écrasante
immédiatement disponible ; entre tous les embarras, le plus grand était de
pénétrer les dispositions du redoutable personnage qui gouvernait à Berlin. Que
voulait M. de Bismarck ? En tous ses entretiens, le premier ministre du roi
Guillaume s'est toujours défendu, avec une énergie extrême, d'avoir, au
printemps de 1867, cherché une occasion de conflit. A satiété il a redit que,
loin de désirer la lutte, il s'était appliqué à contenir le parti militaire,
à apaiser le sentiment public, et cela au risque de sa faveur ou de sa popularité.
Dans ses Mémoires, il a consigné les mêmes protestations. Ce qui confirmerait
la véracité de ce langage, c'est que l'armement de l'Allemagne du Nord
n'avait point, à cette époque, atteint tout son développement, c'est que les
traces de l'ancien particularisme germanique ne s'étaient point encore
effacées. Mais, dans le présent, les actes et les paroles contradictoires du
chancelier rendaient vraisemblables les pires appréhensions. Il nous avait
mis pour ainsi dire le Luxembourg dans la main, et voici qu'au dernier moment
il le reprenait, comme s'il eût prémédité de nous humilier. Le 1er avril,
devant le Reichstag, il s'était montré pacifique ; puis les conversations des
jours suivants s'étaient nuancées d'ambiguïtés menaçantes. Dans l'affaire du Luxembourg,
il nous imputait tantôt nos précipitations, tantôt nos lenteurs, et ce
mélange de reproches opposés semblait révéler un parti pris de critique.
Perplexe jusqu'à l'angoisse, M. de Moustier interrogeait ses agents. Les
réponses prolongeaient son trouble plus qu'elles ne l'éclairaient. M. de
Bismarck n'est point tout à fait de mauvaise foi i, écrivait notre ministre
des affaires étrangères comme pour s'apaiser lui-même. Cette brève et
mélancolique constatation n'avait elle-même rien de bien rassurant. A ne
consulter que les apparences, l'homme d'État prussien semblait cheminer dans
une voie tortueuse, à égale distance de l'entière duplicité et de l'entière
franchise, prêt qu'il était à se porter vers la guerre ou vers la paix,
suivant l'intensité des passions publiques, la volonté du roi ou l'intérêt de
son propre pouvoir. En
cette obscurité, une fausse démarche, un propos inconsidéré eussent suffi à
provoquer un irréparable éclat. Ce fut le mérite du gouvernement français de
garder jusqu'au bout son sang-froid, de contenir ses plus légitimes griefs,
d'observer en un mot toutes les règles de prudence qui, trois ans plus tard,
devaient être, hélas ! si complètement oubliées. Les
passions germaniques s'étaient bruyamment manifestées dans le Reichstag. Que
si du Parlement français s'exhalait un égal murmure, la rencontre des deux
peuples serait inévitable. Un décret récent venait d'autoriser les ministres
à présenter eux-mêmes devant les Chambres, et non plus seulement par
l'intermédiaire du ministre d'État, l'exposé de leurs actes. M. de Moustier
se garda d'abuser de la prérogative. Comme l'opinion publique en France
s'émouvait à son tour, il s'ingénia à restreindre le litige autant qu'au-delà
du Rhin on s'appliquait à le grandir. Il ne parut qu'une fois au
Palais-Bourbon et au palais du Sénat ; ce fut pour y produire une déclaration
volontairement terne, volontairement écourtée. Cette déclaration ayant été
préalablement soumise au conseil des ministres, l'Impératrice l'avait trouvée
bien sèche, bien insuffisante, mais le ministre avait tenu bon. Il lut son
petit discours sans aucun éclat, du ton aisé d'un gentilhomme qui tient à
coquetterie d'ignorer l'éloquence ; et quand, avec le même air dégagé de
soucis, il fut descendu de la tribune, nul n'eût pu se persuader que la paix
du monde courût quelques périls. La majorité, bien inspirée cette fois, vint
en aide au gouvernement, et les demandes d'interpellation furent écartées par
les bureaux ou retirées par leurs auteurs. La même
retenue fut observée dans les communications diplomatiques. Si M. de Bismarck
cherchait un conflit, le plus sage serait de fuir les occasions de contact.
M. Benedetti fut invité à observer le mouvement de l'opinion publique, mais
en gardant le silence et en s'imposant une sorte de quarantaine volontaire.
La même vigilance qui se portait sur Berlin s'étendit à la Haye. Le 8 avril,
M. de Moustier télégraphiait à M. Baudin : « Nous prions le gouvernement
néerlandais d'éviter soigneusement tout ce qui pourrait faire naître un
incident quelconque. » En Allemagne, les journaux, les hommes d'État, se
perdaient en considérations ethnographiques pour établir que le Luxembourg
était terre allemande. Le cabinet des Tuileries s'abstint de relever ces
vanteries déplaisantes ; il se borna à laisser entendre, avec une brièveté un
peu dédaigneuse, que la contradiction serait aisée si elle ne semblait
inopportune. L'un des moyens de conjurer la guerre était de la ranger dans
les hypothèses impossibles. Notre ministre des affaires étrangères affecta
une confiance qui contrastait avec ses alarmes réelles : « Heureusement,
proclamait-il, aucune question n'existe entre la France et la Prusse[9]. » Tout en
agissant de la sorte, M. de Moustier préparait l'issue par où il se
dégagerait de la malencontreuse affaire luxembourgeoise. Il s'appliquait à
désavouer toute pensée de conquête et jugeait la France assez puissante pour
se passer d'agrandissements. Si le grand-duché, disait-il, s'était donné à
nous, volontiers nous eussions accueilli le vœu populaire : que l'acquisition
nous échappât, la chose était de minime importance, et vraiment un tel enjeu
ne valait point qu'on se querellât : sans doute le roi des Pays-Bas demeurait
lié envers la France, mais la France pouvait, sans grand préjudice pour elle,
laisser le traité en suspens. Arrivé à ce point, le ministre opérait une
conversion subite, et très habilement déplaçait l'objet du débat. En des
termes qui, tout en demeurant modestes, s'imprégnaient déjà d'une certaine
fierté, il proclamait que la France, peu soucieuse d'étendre ses frontières,
avait du moins le devoir d'en garantir la sécurité. La Prusse, installée dans
la forteresse de Luxembourg, n'y était demeurée que comme la mandataire de la
Diète germanique. L'ancienne Confédération étant dissoute, la nouvelle ne
comprenant point l'État luxembourgeois, le titre d'occupation était par là
même devenu caduc. Avec un heureux à propos, M. de Moustier abritait sa thèse
sous l'autorité de M. de Bismarck lui-même. Celui-ci, le 1er avril, à la
séance du Reichstag, n'avait-il pas déclaré que, par la destruction de
l'ancienne Diète, tous les membres qui la composaient avaient recouvré sans
restriction ni réserve la plénitude de la souveraineté ? Fort de cette
logique, et en un langage plus résolu, M. de Moustier mettait en relief la
différence entre l'ancienne confédération germanique, uniquement organisée
pour la défense, et la Prusse, si fortifiée par de récents accroissements :
puis il laissait entendre, quoiqu’en termes soigneusement ménagés, que la
citadelle de Luxembourg aux mains de la Prusse, ce serait une menace
permanente pour la frontière française et pour la frontière belge. Partant de
là, M. de Moustier proposait ou plutôt insinuait une solution qui se résumait
en un sacrifice mutuel : la France renoncerait à acquérir le Luxembourg ;
mais en revanche la Prusse renoncerait à l'occuper. Telle
était la ligne de retraite que se ménageait la diplomatie française. Par-là
se dissimulait la déconvenue du Luxembourg à demi saisi, puis perdu. La
question de l'annexion s'absorbait dans la question d'évacuation. La France
ne s'agrandirait point, mais les vainqueurs de Sadowa reploieraient leur
drapeau. A bien prendre les choses, la concession la plus apparente viendrait
même de Berlin ; car, quand on verrait les troupes prussiennes sortir de la
forteresse qu'elles occupaient depuis cinquante années, l'impression serait
celle d'un succès pour la politique impériale. Le seul danger serait un refus
de la Prusse : alors la guerre éclaterait, et sans qu'on pût cette fois la
conjurer. Mais le vœu de la France était si modeste, formulé avec une si
parfaite mesure, qu'il semblait impossible que l'Europe ne se l'appropriât
point. Les grandes puissances avaient jadis signé les traités de 1815, signé
le traité de 1839. C'était à elles qu'il appartenait d'élever la voix L'Angleterre
se montra, dès le début, très favorable à la politique de modération, très
empressée à prévenir tout éclat. Elle n'hésita point à condamner comme
misérable toute querelle pour le Luxembourg, à conseiller une prompte évacuation.
Surtout elle ne négligea pas de faire observer à Berlin que la Prusse,
fût-elle victorieuse sur les champs de bataille, ne pourrait se mesurer sur
mer avec la marine française et que' sa flotte, alors en pleine formation,
serait sûrement anéantie. — A Saint-Pétersbourg, les dispositions furent, au
premier moment, plus indécises : tout en louant la sagesse de la France, on
se refusa d'abord à toute initiative. — Entre toutes les grandes puissances,
la plus zélée pour la paix fut l'Autriche. Elle était
alors gouvernée par M. de Beust, ce ministre saxon qui, après Sadowa, avait
passé au service de la monarchie impériale. M. de Beust inclinait vers nous
par sympathie personnelle et aussi par éloignement pour M. de Bismarck, dont
il se jugeait, avec un peu de complaisance pour lui-même, l'émule et le
rival. En travaillant pour notre cause, il servirait, à titre égal, sa patrie
d'adoption. Tout occupée à réparer ses pertes, à poursuivre l'amélioration de
son régime intérieur, l'Autriche n'aspirait qu'au calme : or, une guerre
entre Napoléon et le roi Guillaume lui eût permis malaisément de garder la
neutralité : en outre, une défaite des armes françaises eût anéanti pour elle
les dernières espérances de relèvement en Allemagne. Notre ambassadeur, M. de
Gramont, venait de partir pour la France ; mais ses derniers entretiens ne
permettaient pas de douter que les bons offices du cabinet de Vienne ne
fussent accueillis avec gratitude aux Tuileries. Cependant il importait de
mettre les heures à profit. De Paris, M. de Metternich transmettait des
appréciations très sombres : dans l'entourage de Napoléon, les alarmes
croissaient, et, quelque soin qu'on mît à cacher les motifs d'inquiétude, le
public lui-même commençait à les pénétrer. De Londres, le représentant de la
cour d'Autriche rapportait les propos provocants qu'on attribuait au ministre
de Prusse, M. de Bernstorff. Les correspondances qui venaient des divers
points de l'Allemagne, et qui toutes dépeignaient l'effervescence générale,
achevaient de montrer l'urgence d'une intervention. En hâte, M. de Beust
suggéra deux projets d'arrangement. L'un et l'autre se rapprochaient par un
point commun, en ce sens qu'ils comportaient l'évacuation de la forteresse.
Seulement, dans le premier projet, le grand-duché resterait sous la
domination de la maison d'Orange ; dans le second au contraire, il serait
transféré à la Belgique, à charge par celle-ci de céder à la France
Marienbourg et Philippeville, c'est-à-dire les petites places qui, en 1815,
avaient été détachées de notre territoire[10]. L'adhésion
de la cour des Tuileries n'était point douteuse. Ce que nous renvoyait M. de
Beust, c'était l'écho de nos propres pensées. « Nous sommes prêts, dit
M. de Moustier, à renoncer au Luxembourg, à la condition que la Prusse
renonce au droit de garnison. » Appelé à se prononcer entre les deux projets,
le ministre ne cacha pas sa préférence pour la seconde combinaison, qui
impliquait une rectification de frontières. « Mais, ajouta-t-il, la
Belgique, la Hollande, l'Angleterre formuleraient peut-être quelque objection
: qu'adviendrait-il si ces résistances étaient encouragées sous-main par la
Prusse ? » En quittant l'hôtel du quai d'Orsay, M. de Metternich se rendit
auprès de l'Empereur, que le haut degré de son crédit personnel lui permettait
d'aborder à tout moment et sans contrainte. Les petits profits que M. de
Moustier n'avait osé décliner tout à fait parurent à Napoléon bénéfice
négligeable. Une chose unique, l'évacuation, lui tenait à cœur : sur ce
point, sur ce point seulement, il se montrait intransigeant, comme on l'est
sur une question d'honneur. Ni Marienbourg ni Philippeville ne valaient, à
ses yeux, la peine d'une discussion. HIl faut, répéta-t-il plusieurs fois,
simplifier la question, éviter tout ce qui compliquerait le fastidieux,
l'irritant débat. Ainsi parla le prince, avide de se dérober à ses propres
convoitises, n'aspirant plus qu'à la paix, préoccupé avant tout de
l'Exposition universelle qui, officiellement, venait de s'ouvrir, mais dont
les fêtes demeuraient suspendues. Autant
la France se montrait empressée à clore l'incident, autant les dispositions
de la Prusse demeuraient obscures et équivoques. Elle songeait, en ce
temps-là même, moins à accepter les bons offices de la cour de Vienne qu'à
l'absorber sous prétexte d'alliance. Les démarches de M. de Beust se
croisèrent avec une autre négociation assez audacieuse, conduite, inspirée du
moins, par M. de Bismarck : que si cette négociation réussissait, l'Autriche,
désormais attirée dans l'orbite de la Prusse, ne serait plus pour elle qu'un
satellite un peu plus grand que les autres. A
plusieurs reprises depuis Sadowa, M. de Bismarck, tantôt par ses
conversations privées, tantôt par son langage public, s'était efforcé de
rallier à lui les vaincus et de les enlacer dans ses liens. Cette fois, il
avait jugé bon de démarquer ses avances et de faire passer par Munich ce
qu'il voulait insinuer à Vienne. Au commencement d'avril, M. de Bray,
représentant de la Bavière auprès de la cour d'Autriche, avait développé
certaines vues qui lui étaient, disait-il, suggérées par son gouvernement. A
l'entendre, les traités d'alliance conclus naguère entre les États du Sud et
la Prusse n'offraient qu'une solution incomplète et, en tout cas, tout à fait
provisoire. Combien ne serait-il pas préférable de créer, sous les auspices
de l'Autriche, une union plus étroite entre les États méridionaux, puis de
fondre les deux confédérations en une seule pour la défense commune des
intérêts germaniques ! A cette ouverture, M. de Beust avait affecté la
surprise, s'était étonné qu'on voulût ramener l'Autriche dans le concert de
l'Allemagne après l'en avoir naguère si durement exclue ; puis il s'était
enquis, avec quelque ironie, des avantages qui répondraient aux charges de la
nouvelle Confédération. Ayant parlé de la sorte, il s'était abstenu de
réflexions plus amples, avait recommandé la même réserve à ses agents, et
avait attendu qu'une proposition plus directe l'obligeât à formuler une
réponse précise. Il ne
devait pas attendre longtemps. Quelques jours plus tard, un nouveau messager
arriva à Vienne : c'était encore un Bavarois, diplomate d'occasion, non de
carrière, M. de Tauffkirchen. On ne doutait guère que M. de Bray n'eût été le
porte-voix de la Prusse Le langage de M. de Tauffkirchen transforma la
présomption en certitude. Il ne dissimula point qu'il s'était rendu récemment
à Berlin, s'abrita sous le patronage de M. de Werther, affirma qu'il était le
fidèle interprète de M. de Bismarck aussi bien que du premier ministre
bavarois, le prince de Hohenlohe. Les complications de l'affaire
luxembourgeoise obligeaient, disait-il, les princes allemands à resserrer
leurs liens mutuels. Si nous en croyons les confidences que M. de Beust fit
un peu plus tard au duc de Gramont, le diplomate improvisé ajouta à cette
remarque générale toutes sortes de récriminations contre la France. Il rejeta
sur elle toute la responsabilité de l'agitation européenne. Il fallait, ce
furent, à ce qu'on assure, ses propres paroles, mettre la France à la
raison. L'envoyé bavarois, on pourrait dire l'envoyé prussien, joignit à
ses instances quelques vagues menaces. Si l'Autriche refusait de se
rapprocher de la Prusse, celle-ci serait contrainte de se rejeter vers la
Russie : de là peut-être certains accords, certaines ententes qui ne seraient
conformes ni aux désirs ni aux intérêts de la cour de Vienne. Après ce
préambule, M. de Tauffkirchen essaya de déterminer quels seraient, pour la
monarchie impériale, les avantages de ce pacte d'amitié. Toutes les
possessions allemandes de l'Autriche lui seraient garanties à perpétuité ; la
même garantie, mais à titre temporaire seulement, lui serait assurée pour ses
possessions non allemandes. Dans l'ordre politique, industriel, commercial,
toutes sortes d'autres bénéfices seraient le prix de l'alliance. « Le
temps presse, » continua le Bavarois avec un redoublement d'insistance.
Il affirma qu'il était muni de pleins pouvoirs : il les avait sur lui : tout
pourrait être conclu en vingt-quatre heures : enfin, ajouta-t-il en
terminant, il était porteur d'une lettre autographe de Sa Majesté Bavaroise
pour l'empereur François-Joseph. M. de
Beust avait écouté la communication sans l'interrompre. Il avait, dit-on,
autant de finesse que M. de Bismarck avait de force. Une pénétration beaucoup
moindre que la sienne eût suffi à démêler les pièges que ces ouvertures
cachaient. La réponse du premier ministre laissa percer un peu d'irritation
et surtout beaucoup de persiflage. « Vous croyez, dit-il au messager
bavarois, que l'alliance de l'Autriche avec la Prusse contribuera au maintien
de la paix menacée. Mais l'Autriche, pour son compte, jouit d'une paix
profonde et qui n'est en rien menacée. Le double résultat du projet serait de
nous attirer la haine de la France et de subordonner plus que jamais
l'Allemagne à la Prusse. Que nous offre-t-on en retour de notre sacrifice ?
La promesse de ne pas être inquiétés dans nos possessions, ou du moins de ne
pas l'être trop tôt. Convenez que la garantie est médiocre La coalition de
l'Autriche avec la Prusse et l'Allemagne, loin d'assurer la paix, serait bien
plutôt prétexte à conflit : car la France, se sentant visée, ferait appel aux
passions populaires, et elle a bien des choses encore à promettre à l'Italie,
bien des choses à promettre à la Révolution. En cas de guerre malheureuse,
serait-ce pour nous un sort bien réjouissant que de succomber avec la Prusse
et d'avoir à subir la loi du vainqueur sur le Rhin, sur les Alpes, sur la mer
Adriatique ? En cas de victoire, que nous offrirait-on à Berlin, sinon un
nouvel exemplaire du traité de Prague ?» Suivant le récit fait plus tard à M.
de Gramont, le premier ministre autrichien ne se serait pas contenté de cette
réplique. Mais, faisant allusion aux événements de l'année précédente :
« Après Sadowa, dit-il, la médiation de l'empereur Napoléon a garanti à
l'Autriche son intégrité territoriale. Pourrions-nous aujourd'hui, sans
flagrante ingratitude, accepter cette garantie de la Prusse pour prix d'une
alliance contre la France ? » Il se peut que M. de Beust, désireux de se
faire valoir aux yeux de notre ambassadeur, ait un peu haussé après coup le
ton de son langage. Même dépouillée de ce dernier argument, la riposte était
assez vive pour décourager M. de Tauffkirchen. Sans solliciter de plus amples
éclaircissements, celui-ci se leva fort confus, déclara sa mission terminée,
ajouta qu'il renonçait à remettre à Sa Majesté impériale la lettre autographe
du roi de Bavière. « Si vous voulez voir l'Empereur, reprit M. de Beust se
radoucissant, il se fera un plaisir de vous recevoir et de vous charger de
ses compliments personnels pour le roi. » L'audience eut lieu, mais
toute de courtoisie ; et sans plus tarder le négociateur quitta Vienne[11]. Le
refus de M. de Beust venait d'étouffer en son germe la reconstitution d'une
véritable Sainte-Alliance. Que serait-il advenu dès 1867, si la Prusse eût
été assurée de l'entière complicité de l'Allemagne, de l'entière complaisance
de l'Autriche ? Quoiqu’assez dédaigneusement repoussées, les
propositions inspirées par M. de Bismarck et répétées docilement par les
agents bavarois méritaient d'être retenues à titre de symptôme inquiétant.
Ceux qui s'ingéniaient à ourdir une ligue contre la France, qui ne parlaient
que de la contenir, que de «la mettre à la raison e, montreraient-ils
beaucoup d'empressement à s'éloigner de nos frontières, fût-ce par
l'évacuation d'une place qu'aucune stipulation internationale ne permettait
plus de garder ? Tandis que M. de Beust tenait le langage que nous venons de
rapporter, le représentant de l'Autriche auprès du roi Guillaume, M. de
Wimpffen, s'appliquait à recommander à Berlin le double arrangement imaginé à
Vienne et destiné à régler la question luxembourgeoise. Ses premières
dépêches reflétèrent d'assez vives appréhensions. Ce n'était pas que M. de
Bismarck déclinât les bons offices du cabinet autrichien : bien au contraire,
il affectait de les accepter avec reconnaissance ; il allait plus loin,
discutait les deux projets, qualifiait même d'idée heureuse[12] la combinaison qui transférait
le Luxembourg à la Belgique et cédait à la France Marienbourg et
Philippeville. Mais combien la réalité ne différait-elle pas de ces
apparences conciliantes ! Après avoir parlé de la sorte, le chancelier se
demandait si l'Angleterre se prêterait à une nouvelle délimitation du
territoire belge ; puis, ramenant son regard vers son propre pays et
reprenant avec une persistance troublante le thème déjà débattu, il invoquait
la surexcitation de l'esprit public : il adhérerait à la proposition
autrichienne, il y adhérerait certainement... si d'ici là il n'était débordé,
s'il n'avait la main forcée, si les excitations du parti militaire
n'étouffaient les calmes avis des politiques. Que d'arrière-pensées
inquiétantes ne cachaient pas ces formules dubitatives ! — Ce qui alimentait
les craintes, c'était le fâcheux langage des agents prussiens à l'étranger.
Le représentant du roi Guillaume à Saint-Pétersbourg affirmait que M. de
Bismarck n'était pas homme à ajourner la lutte s'il la croyait inévitable. A
Londres, M. de Bernstorff contestait de parti pris les propos conciliants
attribués à son chef et niait que jamais la Prusse pût consentir à
l'évacuation du Luxembourg[13]. L'attitude du gouvernement
russe ajoutait à toutes ces incertitudes une autre cause de trouble. « Je
souhaite à la tentative de M. de Beust tout le succès qu'elle mérite, disait
le prince Gortschakoff à l'ambassadeur d'Autriche, M. de Revertera ; mais je
suis résolu à ne point engager prématurément la politique de la Russie. w
Cependant, à Berlin, une rumeur commençait à s'élever. Comme nous nous
appliquions à relever nos effectifs fort amoindris, à compléter notre
matériel de guerre, la presse allemande se mit à dénoncer avec une extrême
véhémence ces préparatifs : « Décidément la France veut la lutte », tel
était le mot d'ordre dans les cercles militaires prussiens. L'accusation
parut d'autant plus grave que le procédé semblait renouvelé de l'année
précédente. A la veille de Sadowa, pareil grief avait été invoqué contre
l'Autriche ; et la question des armements, entretenue, avivée avec une
habileté perfide, avait, plus que tout le reste, entraîné les deux peuples
dans la guerre. M. de
Beust ne se découragea point. Sa pensée, toujours la même, se développait
sous les formes les plus variées, les plus persuasives : « La France,
disait-il ingénieusement, renonce à une affaire à demi conclue, l'acquisition
du Luxembourg ; que la Prusse de son côté, renonce à un droit à demi perdu,
l'occupation de la forteresse[14]. » Ainsi parlait l'homme
fin, M. de Beust, s'adressant à l'homme fort, M. de Bismarck. Sur ces
entrefaites, l'homme fort s'éclipsa : il partit pour la Poméranie et, durant
cinq jours, fut invisible à tous. Cependant les plus hautes influences
s'exerçaient dans le sens de la paix. La reine Victoria, sortant de son
habituelle réserve, s'adressa en une lettre autographe au roi Guillaume. Avec
des supplications très pressantes, elle conjurait le souverain d'épargner à
l'Europe les horreurs de la guerre. Que si la lutte éclatait, l'Angleterre,
malgré les liens d'une traditionnelle amitié, ne pourrait prêter à la Prusse
aucun appui, pas même un appui moral. En invoquant les alliances de famille,
les considérations d'humanité, la reine était assurée de toucher au plus
sensible endroit le monarque prussien. Un courrier extraordinaire fut chargé
de porter le message et arriva le 24 avril à Berlin. Ce jour-là même, M. de
Bismarck reprit la direction de son ministère. M. de Wimpffen guettait son
retour. Le 25 avril, il eut avec lui un long entretien et constata avec
bonheur des dispositions qui s'amollissaient. L'homme d'État prussien, qui
semblait en humeur d'expansion, parla longuement de l'état de la France. Il
en parla avec une sérénité bienveillante, presque impartiale, comme si la
solitude, le repos, l'absence eussent détendu ses nerfs et calmé son âme. En
fort bons termes il rendit hommage à l'empereur Napoléon qui,
personnellement, désirait la paix. « Mais, ajouta-t-il, il est à
craindre qu'il ne soit entraîné par les circonstances ou par son entourage. »
L'ambassadeur autrichien, se hâtant de mettre à profit l'éclaircie, redoubla
ses instances. Répétant les propres paroles de M. de Beust : « Serait-ce
chose raisonnable, dit-il, que de céder à une surexcitation éphémère de
l'opinion publique ? Un simple droit de garnison, est-ce un objet de litige
suffisant pour motiver la guerre ? » A ces mots, M. de Bismarck reprit
avec une gravité plus soucieuse : « La question du Luxembourg est sans doute
de minime importance, mais elle peut être un prétexte pour cacher des
desseins ultérieurs. » Le chancelier poursuivit, parla des préparatifs
militaires de la France, des violences de la presse parisienne : « Ah !
monsieur le président du conseil, reprit avec quelque vivacité M. de
Wimpffen, croyez-vous que le langage de la Gazette de l'Allemagne du Nord
ou de la Gazette de la Croix soit de nature à rassurer les
esprits ? » Il importait que cet échange d'idées aboutit à une
conclusion précise S'efforçant de pousser à fond l'entretien, l'ambassadeur
fit valoir l'esprit conciliant de Napoléon qui ajournait, abandonnait même
tout projet d'annexion, qui laissait le Luxembourg aux mains de la dynastie
d'Orange, et ne demandait en retour qu'une seule chose, l'évacuation et la
démolition de la forteresse. M. de Bismarck ne contesta pas la sagesse de
cette politique « Personnellement, dit-il, je me prononcerais en faveur
de cet arrangement, mais il faut obtenir l'agrément du roi, gagner en
Allemagne l'opinion publique. » La conversation s'égarant un peu, on revint
aux armements. « Je vous en supplie, observa M. de Wimpffen, ne soulevons pas
ces irritants griefs. » Et à cet égard, se référant au propre exemple de sa
patrie, il rappela ce qui s'était passé en 1859, en 1866. Bismarck, de plus
en plus radouci, convint que la remarque était juste et que rien n'égalait le
péril de ces mutuelles accusations. En manière de conclusion, il laissa
pressentir son assentiment au projet autrichien : seulement, jaloux de ne
paraître rien accorder à la France, il souhaitait que la demande d'évacuation
fût formulée par la Hollande : il désirait en outre que le grand-duché,
devenu état neutre, fût placé sous la garantie des puissances[15]. Dès ce
moment, l'horizon politique s'éclaircit. Tout concourut à aider l'œuvre de
l'Autriche, et très particulièrement la modération de la France. Les
déclarations de M. de Bismarck à M. de Wimpffen furent aussitôt communiquées
à Vienne et à Paris. Sans perdre un instant, M. de Metternich se rendit
auprès de l'Empereur. Sur la forme de la demande d'évacuation, sur la
neutralisation du Luxembourg, le monarque n'éleva aucune objection. Il ne
remarqua pas, feignit de ne pas remarquer le soin de M. de Bismarck à ne pas
traiter avec nous, sa vigilance à nous enlever toute occasion ultérieure de
saisir le grand-duché. Avec une fermeté résolue, il avait fait la part de
l'honneur, et sur ce point ne transigeait pas. Tout le reste n'était à ses
yeux que débat secondaire. Immédiatement, presque chaleureusement, dit M. de
Metternich[16], il accepta tout. Les paroles
de Napoléon ayant été rapportées le lendemain à Berlin, M. de Bismarck
comprit qu'une bonne volonté si large, si conciliante ne laissait à la guerre
aucun prétexte plausible : « Dans ces conditions, dit-il à M. de
Wimpffen, je considère la paix comme assez assurée. » Elle
l'était d'autant plus que le parti militaire prussien ne pouvait plus
conserver aucune illusion, même sur l'appui de la seule puissance qui, dans
les premiers jours, lui avait inspiré quelque espoir. La
Russie, au début de la crise, s'était tracé une voie à part en dehors de
l'Autriche, en dehors de l'Angleterre. Elle s'était dérobée à toute
explication, avait affecté d'attendre, de se réserver. Entre le prince de
Reuss, ministre de Prusse, et M. de Talleyrand, ambassadeur de France, les
faveurs étaient très inégalement réparties : au premier, toutes les
confidences ; au second, la politesse courtoise qui s'accorde à un étranger
de distinction. A Paris, M. de Budberg, ambassadeur du czar, tant par
conviction personnelle que par sympathie pour M. de Moustier, à qui le liait
une ancienne amitié, se montrait très favorable à la politique des Tuileries.
Tout autre était le prince Gortschakoff. Il prisait fort la clarté loyale,
l'équitable modération des dépêches françaises, mais sur tout le reste
gardait un si prudent silence, qu'on eût dit un secret allié de la Prusse
aussi bien qu'un juge impartial des événements. C'est seulement par degrés
que le chancelier moscovite s'était rapproché des cabinets de Vienne et de
Londres. On avait su d'abord qu'il n'était engagé vis-à-vis de M. de Bismarck
par aucun lien, et cette assurance avait été un premier soulagement. Les
jours suivants, il avait osé formuler des vœux très nets pour une solution
pacifique. Enfin, on l'avait entendu avouer que le droit d'occupation de la
Prusse à Luxembourg était fort contestable. L'évolution venait de se
compléter, et le premier ministre du czar, ouvrier de la onzième heure,
s'était placé du même coup à côté de lord Stanley, à côté de M. de Beust
lui-même. Le signe de ce revirement avait été une proposition émanée de
Saint-Pétersbourg et qui consistait à remettre à une conférence européenne le
règlement de la question luxembourgeoise. A l'heure où M. de Bismarck avait
avec M. de Wimpffen l'entretien que nous avons rapporté, la nouvelle était
connue. Sans doute, elle n'avait pas été étrangère au changement d'attitude
du ministre prussien. Toutes les grandes puissances étant d'accord, quelle
apparence que M. de Bismarck, avisé autant qu'audacieux, les voulût braver
toutes à la fois ! Et, en effet, avant la fin d'avril, à la suite d'un entretien
avec le ministre du czar à Berlin, M. d'Oubril, il accepta la proposition
russe. Les
invitations à la conférence partirent le 1er mai. Elles s'étendirent à tous
les signataires du traité de 1839 et, en outre, à l'Italie. L'initiative de
la convocation avait été réservée au roi des Pays-Bas, souverain territorial
du grand-duché. Les séances s'ouvriraient le 7 mai ; le lieu de la réunion
serait Londres. Même en ces heures de détente, on put craindre que les
ardeurs du parti militaire n'emportassent d'un seul coup le patient ouvrage
des diplomates. Le gouvernement français, surpris par la crise, avait apporté
une extrême activité à combler les lacunes du matériel, à remplir les vides
des arsenaux. Sous l'énergique impulsion du maréchal Niel[17], des approvisionnements avaient
été rassemblés, des fusils fabriqués, des chevaux achetés ; de plus, un grand
nombre d'hommes en congé avaient été rappelés. Ces mesures de vigilance, qui
n'étaient, qui ne pouvaient être des mesures d'agression, n'avaient pas
échappé aux officiers de l'état-major prussien. Ayant rêvé une campagne
foudroyante contre un ennemi dépourvu, ils se dépitaient que l'occasion leur
fût dérobée. Chaque jour enlevait, croyait-on, une chance à la victoire, et
on s'en désespérait : « La question du Luxembourg, écrivait en ce temps-là M.
de Moltke, n'amènera probablement pas d'hostilité : rien ne saurait nous être
plus agréable qu'une guerre qui, malgré tout, ne se peut éviter[18]. » Dans les
correspondances militaires, on rencontrerait maints témoignages pareils. Soit
qu'il fût à demi entraîné par le courant belliqueux, soit qu'il jugeât
téméraire de le combattre trop ouvertement, M. de Bismarck se pénétrait
parfois de ces aspirations et les laissait percer dans ses dépêches. Avec
beaucoup de véhémence, il protestait contre les préparatifs français, et en
des télégrammes qu'il mettait une sorte de bravade à expédier en clair. Aux
Tuileries, au quai d'Orsay, on s'était promis de demeurer calme. La
résolution tiendrait-elle jusqu'au bout ? Un jour, c'était à la veille de
l'ouverture de la conférence, M. de Bismarck envoya à M. de Goltz, sans
prendre la peine de la chiffrer, une dépêche ainsi conçue : « M. de Werther
annonce de Vienne que même l'ambassadeur de France autorise maintenant de
continuels achats de chevaux en Hongrie pour le compte de la France. » Piqué
au vif, M. de Moustier adressa aussitôt sous la même forme le télégramme
suivant à M. Benedetti : « Les mesures militaires de tout genre sont
poursuivies par le gouvernement prussien sur une grande échelle ; il fait, en
outre, acheter des chevaux de tous côtés, en Pologne, en Hongrie, et même en
Irlande. Nous n'en voulons pas tirer de fâcheuses inductions ; mais je crois
devoir vous le faire connaître pour votre information personnelle[19]. » Plusieurs de nos
diplomates commençaient à marquer quelque impatience : tel était M. de
Gramont, qui, après un entretien avec M. de Werther sur les armements,
écrivait de Vienne : « Si je n'ai pu convaincre le ministre de Prusse de
la sincérité de nos sentiments pacifiques, c'est que son gouvernement lui a
défendu d'y croire. » Et il ajoutait sous une forme plus âpre que prudente :
« Le cabinet militaire du roi Guillaume parlera moins de nos armements quand
il y croira davantage[20]. » Terrifié de ces symptômes,
M. de Beust, cet infatigable agent de la paix, insistait en des télégrammes
pleins de supplications pour que la conférence se réunît bien vite, pour
qu'elle hâtât ses travaux, pour que sans retard elle offrit à l'Europe une
solution définitive. « Rien ne sera terminé, disait-il, tant qu'on ne tiendra
point le traité. » Cependant à Berlin, dans les milieux militaires, le
bouillonnement des passions ne s'apaisait que malaisément, avec toutes sortes
de retours irrités ; et la contradiction était étrange entre les diplomates,
proclamant d'avance la paix, et les généraux, prédisant, d'avance aussi, la
mobilisation. Tout était mis en état de défense, et particulièrement la
forteresse de Luxembourg. Tout le jour, à la grande stupéfaction des
habitants, on travaillait à réparer les murailles, à les garnir d'artillerie
: la nuit même n'interrompait point la besogne, qui se prolongeait à la lueur
des torches, comme si on eût été à la veille d'un siège, non d'un
démantèlement[21]. Cette
agitation guerrière commençait à peine à se calmer, quand la conférence se
réunit. C'eût été à désespérer de la raison humaine, si toute l'Europe
assemblée n'eût pu décider la Prusse à abdiquer un droit de garnison qui ne
s'exerçait que par une délégation de l'ancienne Diète germanique, désormais dissoute.
Les travaux des diplomates durèrent quatre jours. Des délibérations des
plénipotentiaires un traité sortit qui consacrait la souveraineté de la
maison d'Orange-Nassau sur le grand-duché et rangeait cette principauté parmi
les États neutres. La conséquence de la neutralisation, c'était l'inutilité
de toute place forte. Aussi était-il convenu que la ville de Luxembourg,
considérée dans le passé comme forteresse fédérale, serait démantelée. Le
grand-duché étant neutralisé, la Confédération n'existant plus, Luxembourg
étant ville ouverte, le droit d'occupation disparaissait virtuellement. « Sa
Majesté le roi de Prusse, disait l'article 4, déclare que ses troupes
actuellement en garnison dans la forteresse de Luxembourg recevront l'ordre
de procéder à l'évacuation de cette place immédiatement après l'échange des
ratifications du présent traité. » Ainsi fut stipulée, au profit de la
France, la modeste garantie qu'elle réclamait pour sa sécurité et plus encore
pour son honneur. Le 11 mai, les plénipotentiaires se séparèrent au bruit
fort affaibli, mais encore perceptible, des agitations que la malheureuse
affaire avait soulevées. Deux
jours plus tard, M. de Moustier annonça aux Chambres le dénouement de la
crise, la consolidation de la paix. Son exposé fut bref, précis, exempt de
cette enflure de langage trop fréquente dans les communications officielles
du second empire. Il rappela avec gratitude les efforts des puissances et
parla en termes amicaux de la Prusse elle-même. Il proclama que le but de la
France avait été moins d'agrandir son territoire que de protéger ses
frontières. Partant de là, il mit en relief les humbles avantages du traité.
Un nouvel État neutre, sorte de continuation de la Belgique, couvrait nos
limites septentrionales. La pleine indépendance du roi grand-duc était
assurée. Des fortifications jadis élevées contre nous seraient rasées. Des
bataillons installés à nos portes pour nous surveiller allaient battre en
retraite et reprendre leurs cantonnements en Allemagne. A ce discours, députés
et sénateurs applaudirent, non avec l'enthousiasme d'autrefois, mais en un
ensemble fort décent, et avec des manifestations assez prolongées pour donner
au gouvernement et au pays lui-même l'illusion d'un succès. La vérité, c'est
que ce dernier épisode des compensations, au lieu de finir en un terrible
conflit, s'achevait sans laisser d'autres traces qu'un mois d'inquiétudes, et
de fortes dépenses à inscrire au budget de la guerre. A une campagne
malheureuse avait succédé une retraite bien conduite qui sauvait, et au-delà,
l'honneur. Heureux si, avec le règlement de la question luxembourgeoise, les
rivalités, les rancunes, les mauvais souvenirs eussent pu s'effacer ! Mais,
après toutes les fautes qui avaient précédé ou suivi Sadowa, en présence des
aspirations prussiennes et des susceptibilités françaises, qui eût osé
espérer l'apaisement durable ? Tant de bruit pour un si modeste enjeu,
n'était-ce pas le signe des colères qui couvaient au fond des âmes et qui, au
premier incident, remonteraient à la surface ? Désormais les plus ambitieux
désirs n'iraient guère au-delà d'un replâtrage, comme jadis celui de Gastein,
au-delà d'une paix incertaine, fragile comme les jours d'un malade, et qui se
prolongerait d'année en année tant qu'il plairait à Dieu. V Même
précaire, une trêve suffisait pour le plaisir ; et l'on s'y abandonnerait
avec d'autant plus d'entraînement qu'entre les anxiétés de la veille et les
incertitudes du lendemain, l'heure serait courte peut-être pour festoyer et
se réjouir. Après les ombres épaisses, voici, brusquement, sans transition,
l'éclatante lumière. Les soucis de la guerre s'évanouissant, toutes les
pensées se tournèrent vers l'Exposition. Elle
avait attendu longtemps, assez longtemps pour qu'on en désespérât. Le 1er
avril, la cérémonie d'ouverture, au plus fort des inquiétudes, avait laissé
une impression navrante, comme le baptême d'un enfant chétif qui semble
n'être né que pour mourir. Nul n'avait foi en elle, ni le public, ni les
exposants, ni la commission impériale. La nature, comme les passions des
hommes, semblait conspirer contre son succès : car le printemps, qui, cette
année-là, parut une prolongation de l'hiver, jetait sur toutes choses un
voile maussade. On ne voyait que vitrines vides, caisses fermées, touristes
clairsemés, perplexes, moins enclins à compléter leur installation qu'à
préparer leur départ. Enfin tout s'éclaircit à la fois, et le ciel qui se
dégagea de ses brumes, et la politique qui se rasséréna, et les âmes qui
s'ouvrirent à une confiance au moins passagère. Dès lors, la capitale, rendue
à elle-même, s'ingénia à compléter ses apprêts de fête. Vers le milieu de
mai, elle apparut en toute sa splendeur, embellie par le soleil, fière de ses
monuments anciens et de ses monuments nouveaux, harmonieuse, aimable, attirante
plus qu'aucune autre cité de l'univers, toute souriante à ses visiteurs,
prête à tout leur montrer avec une générosité sans calcul, et s'appliquant à
plaire avec un redoublement de bonne grâce comme pour réparer les jours
perdus. En
1855, le palais de l'Industrie, accru de différentes annexes, avait paru
suffisant pour qu'on y classât les produits de la France et de l'étranger. En
1867, le chiffre des exposants, qui était de cinquante-deux mille au lieu de
vingt-quatre mille, le nombre présumé des visiteurs, le désir de fixer
l'attention par un spectacle de plus en plus captivant, tous ces motifs
avaient déterminé une installation plus spacieuse. Le choix s'était porté sur
la plaine du Champ-de-Mars. L'emplacement se recommandait par sa superficie, qui
atteignait environ quarante-cinq hectares, par la proximité du fleuve, par le
voisinage de nombreuses voies d'accès. Le plan général était celui d'un vaste
parc, semé de kiosques ou de pavillons, aménagés les uns pour l'utilité, les
autres pour l'effet pittoresque, la fantaisie ou le plaisir. Au milieu de ce
parc avait été élevé le palais de l'Exposition proprement dite. C'était une
immense construction circulaire, sans étage, d'un ovale très prononcé, qui
couvrait à elle seule une étendue de plus de seize hectares et qui,
s'allongeant de la Seine vers l'École militaire, commençait à trois cents
mètres du fleuve, pour finir à deux cents mètres environ de l'avenue
Lamothe-Piquet. Aucun ornement d'architecture, soit qu'on eût ménagé la
dépense pour un édifice d'une durée éphémère, soit qu'on eût voulu que la
sévérité du bâtiment principal contrastât avec les formes tourmentées et
bizarres des constructions répandues dans le parc. Si l'apparence était peu
élégante, la disposition intérieure, très remarquable et aménagée d'après les
plans du commissaire général A. Le Play, était à la fois simple et
ingénieuse. Elle consistait en une série de cercles concentriques, avec voies
rayonnantes traversant les secteurs successifs. Chacune de ces galeries
circulaires était consacrée à une nature spéciale de produits. La galerie la
plus éloignée du centre, celle qui exigeait la plus grande superficie, était
la galerie des machines ; puis venaient, sur un espace de plus en plus
réduit, les diverses galeries, celle des matières premières, celles du
vêtement, du mobilier, des arts libéraux, enfin celles des beaux-arts et de
l'histoire du travail qui touchaient au centre de la circonférence. Tandis
que ces zones concentriques étaient consacrées chacune à l'une des grandes
classifications de l'industrie, les voies rayonnantes séparaient entre elles
les expositions des divers peuples. Suivant ses goûts ou l'objet de ses
travaux, le visiteur pouvait donc, pour explorer le palais, adopter deux
méthodes également logiques. Que s'il suivait chaque cercle concentrique, il
rencontrerait tous les produits de même nature et pourrait les comparer
ensemble ; que s'il suivait les voies rayonnantes, il étudierait toutes les
productions diverses d'une même nation. L'étendue du Champ-de-Mars avait
permis de supprimer les installations éloignées. Une seule annexe avait été
établie dans l'île de Billancourt et avait été consacrée aux produits du
travail agricole. Telle se montrait, dans ses lignes principales et dans son
aspect matériel, l'Exposition de 1867. Une
Exposition universelle, en assemblant tous les produits de l'activité
humaine, permet de noter jusqu'en leurs plus fugitifs détails les goûts, les
modes, les tendances d'une époque. A ce titre, elle reflète l'état social et
économique, tout de même que les élections générales reflètent l'état
politique. L'Exposition de 1867 eut, entre toutes, ce caractère. On eût dit
que la société impériale, à la veille de disparaître, eût complaisamment posé
devant l'avenir pour permettre à l'avenir de la reconnaître et de la fixer. Ce fut
la grande fête du Paris qui s'amuse, non celle d'un jour ou d'une nuit, mais
celle qui dura six mois. Ce fut comme une gigantesque féerie transportée dans
la vie réelle et la pénétrant d'aspects fantastiques. A peine entré dans le
parc du Champ-de-Mars, le visiteur percevait une sensation bizarre, faite de
couleurs étrangement assorties, de lignes capricieusement mêlées, de cris
joyeux, bruyants jusqu'à étourdir, d'invitations osées qui provoquaient à
tous les plaisirs et mettaient en éveil toutes les passions. Le regard était
sollicité par toutes sortes de constructions, de toutes les dimensions, de
tous les styles, de toutes les époques, de toutes les nations : phares,
théâtres, caravansérails, temples égyptiens, portiques grecs, pagodes
chinoises, cottages anglais ou hollandais, bergeries tyroliennes, relais de
poste ou isbah russes, habitations suédoises. Par-dessus tout,
l'Orient dominait, avec ses mosquées, ses cafés, ses bazars et toute la série
des imitations byzantines. Ce n'était pas que chaque construction fût belle ;
beaucoup étaient d'une exécution médiocre et quelques-unes d'un goût
détestable. Mais nul n'échappait à l'impression d'étonnement. Avec une
curiosité ahurie, on contemplait ce fouillis d'édifices aux fondations
fragiles, tout en apparences, que la même saison verrait naître et mourir et
qui, avec leur éclat superficiel, symbolisaient assez bien la société
elle-même. Tout avait été combiné pour le pittoresque. Ici des campements
arabes ; là des Russes avec leurs chevaux, de vrais chevaux des steppes ;
plus loin des Mexicains juchés sur la plate-forme d'un tombeau aztèque ;
ailleurs des virtuoses de Tunis qui donnaient à un public mêlé l'échantillon
d'un café-concert à la façon des pays barbaresques ; puis des Chinois, des
Chinoises, des Égyptiens, tous plus ou moins authentiques ; des Turcs enfin
et en nombre infini. L'espoir d'amortir un peu les dépenses générales de
l'entreprise avait poussé les commissaires impériaux à concéder moyennant
finances à des industriels, petits ou gros, certains droits d'installation :
de concession en concession, ceux-ci avaient envahi une partie du parc ; ils
y avaient établi des brasseries, des pâtisseries, des charcuteries, et, à
profusion surtout, des ateliers de photographie ; ils y organiseraient des
bals, y chanteraient la chansonnette, y tireraient des loteries, y
montreraient des chevaux de l'Ukraine dressés comme des chiens savants. Pour
beaucoup d'entre eux, une place à l'Exposition avait tout juste la valeur
d'une annonce permanente à la quatrième page des journaux. On les voyait
poursuivre les passants, avec un désir immodéré de les vêtir, de les nourrir,
de les désaltérer, de les renseigner, de les voiturer, de les brosser, de les
reposer ; puis ils s'évertuaient en peines infinies pour attirer le public
par leurs enseignes, leurs transparents, leurs emblèmes, leurs cris ; et tout
cet étalage, aujourd'hui vulgaire, avait alors, surtout pour les provinciaux,
un aspect de nouveauté qui divertissait sans lasser. Jamais la joie ne fut
plus expansive, plus bruyante qu'à cette heure où la gravité des fautes
passées, la menace des périls futurs semblait inviter au recueillement. On
n'avait point encore l'idée de toutes les attractions extraordinaires qui
furent imaginées depuis. Mais comme on jouissait de toutes choses, naïvement,
étourdiment, follement, avec une fraîcheur d'impression que rien n'avait
blasée ! Avec ses boutiques, ses baraques, ses jeux, ses tourniquets,
l'Exposition avait l'air d'un champ de foire, mais prodigieux, et le plus
étourdissant qu'on eût rêvé. Avec ses réductions des monuments de tous les
peuples, elle donnait l'illusion d'un voyage autour du monde. L'apparence
était aussi celle d'une immense hôtellerie et, pour tout dire, d'une
hôtellerie équivoque autant que brillante. Une police trop facile avait omis
de réglementer ces lieux. Sous l'auvent des restaurants ou des cafés, des
femmes décolletées, maquillées, provocantes, têtues en Bavaroises, en
Hollandaises, en Espagnoles, offraient, en toutes les langues, les mets, les
boissons de tous les pays, et, par leur hardiesse, déconcertaient les moins
prudes. La couleur locale, disait-on, excusait tout cela. Cependant, à la
manière des grands bazars qui ne négligent aucune des fantaisies de leur
clientèle, le parc du Champ-de-Mars tenait tous les articles, même les
articles sérieux. A quelques pas, des gentlemen vêtus de noir et de mine fort
affable distribuaient à profusion les Bibles. Il y avait même une salle
évangélique où l'on prêchait en français, en anglais, en allemand. On
prêtait une attention discrète à ces pieux conseils ; puis on s'éloignait,
les poches pleines de tracts bienfaisants qui, l'année suivante, se
retrouveraient en ballots sur les quais. Tel était le spectacle, étonnant en
sa variété. A proprement parler, on le voyait lors pour la première fois,
car, en 1855, on n'eût rien osé rêver de pareil. Au milieu du perpétuel
tumulte, un seul endroit per mettait un recueillement relatif : c'était le
jardin dessiné dans la portion du Champ-de-Mars opposée à la Seine et qui
formait comme un petit parc isolé, à l'extrémité du grand parc lui-même. En
aucun lieu, les architectes paysagistes, les fabricants de rivières, les
ingénieurs de l'horticulture n'avaient déployé plus d'efforts pour créer toute
une nature artificielle : là avait été rassemblé tout ce qui peut charmer les
yeux, serres, volières, aquariums d'eau douce et d'eau salée, massifs de
fleurs, bassins, grands arbres même ; là s'ébattaient les enfants, un peu
moins gênés par la foule ; là résonnaient le soir les valses de Strauss ; et
les visiteurs avides de calme ne se lassaient pas d'admirer la féerique
puissance qui avait, comme d'un coup de baguette, fait surgir du sable cette
oasis coquette, ombreuse et charmante. Le parc
s'étendait comme une ceinture autour de la grande galerie circulaire. Dans la
première pensée des organisateurs, il ne devait être que le promenoir animé
et gracieux où le public se reposerait dans l'intervalle des visites, et où
seraient aménagées les installations spéciales, difficiles à caser ailleurs.
On dut bientôt reconnaître que l'accessoire nuirait au principal. Quand un
livre sérieux est précédé d'une préface trop badine, la préface se lit
avidement, et le reste court risque de demeurer en feuillets non coupés. A
l'Exposition de 1867, la préface, à savoir le parc, était, en vérité, trop
folâtre. Il retenait les badauds qui s'attardaient aux réclames, les
paresseux qui s'oubliaient dans les cafés, les mélomanes qui se rapprochaient
des orchestres, les fatigués qui s'étendaient sous les ombrages, les curieux
de choses lointaines qui flânaient autour des monuments exotiques, les
voluptueux qui s'allumaient au contact des filles de joie. Combien, s'étant
usés en ces distractions, trouvèrent à peine le temps de pénétrer dans la
grande galerie, et ne rapportèrent chez eux que l'impression injuste et
incomplète d'une vaste entreprise de menus plaisirs, d'une colossale kermesse
réussie fort à souhait ! Ce fut grand dommage. Dans le parc triomphait la
fantaisie, avec beaucoup de joyeusetés fort risquées. Dans le palais
circulaire régnait le génie du classement. Là s'étalaient en un ensemble très
digne d'étude tous les produits de l'industrie humaine. Ceux
qui pénétraient dans le palais suivaient rarement l'ordre logique
qu'indiquaient les catalogues. S'engageant dans l'une des voies rayonnantes
et se rapprochant du centre de la circonférence, ils allaient tout droit à ce
qui brillait, aux glaces de Saint-Gobain, aux porcelaines de Sèvres, aux
tapis des Gobelins, aux cristaux de Baccarat ou de Bohême. Puis on admirait
les surtouts de la maison Christofle et les chefs-d'œuvre plus discrets de la
maison Froment-Meurice. Non loin de là s'ouvrait une petite salle qui
regorgeait de monde : là scintillaient les diamants, et il n'était pas de
femme qui n'en voulût rassasier ses yeux. Si
attirants que fussent ces spectacles, en eux ne résidait pas le plus sérieux
attrait de l'Exposition. A Paris, les magasins de la rue de la Paix ou des
boulevards ; à Londres, ceux de Piccadilly ou de Regent-Street ; à Vienne,
ceux du Graben, présentaient à leurs vitrines l'abrégé de pareilles
splendeurs. Ce qui méritait le plus d'éveiller l'attention, c'étaient les
efforts vers de nouvelles découvertes, vers de nouvelles applications
industrielles. La
galerie des machines, la plus extérieure de toutes, celle qui englobait
toutes les autres, offrait de nombreux sujets d'observation. A côté des
anciens appareils à vapeur commençaient à se montrer d'autres appareils,
obéissant à d'autres forces motrices, telles que le gaz ou l'air comprimé.
Les machines d'extraction et d'exploitation, destinées aux mines, avaient
reçu des perfectionnements proportionnés à l'importance des services que
bientôt elles rendraient. Très instructive, très suggestive aussi était l'exposition
des chemins de fer. Cette grande industrie des transports qui tendait à
s'emparer du gouvernement de toutes les autres, était alors en pleine
évolution. On s'était d'abord contenté d'obtenir la vitesse, et le public,
les ingénieurs eux-mêmes, tout ravis de la merveille réalisée, s'étaient un
instant arrêtés, comme se reposant sur le succès. Voici qu'on se mettait en
quête de nouveaux progrès ; de là, toutes sortes de wagons-types qui
assureraient la commodité des longs voyages ; de là, toutes sortes
d'appareils ou de signaux qui préviendraient les accidents. Que si,
de la galerie des machines, on passait dans la galerie des matières
premières, l'aspect était peu engageant et même tout à fait sévère : rien
qu'une suite de salles silencieuses et de produits étiquetés. C'était comme
le laboratoire et le cabinet d'histoire naturelle de l'Exposition. Un nouveau
métal, léger et résistant à la fois, presque aussi blanc que l'argent quand
il était pur, attirait fort la curiosité : c'était l'aluminium. On remarquait
aussi les huiles dites de pétrole, alors peu employées, quoique connues
depuis assez longtemps, et qui devaient plus tard s'adapter, dans une si
large mesure, aux usages domestiques et industriels. Sur une longue file
d'étagères étaient rangées une foule de substances chimiques enfermées dans
des fioles et devant lesquelles le public passait indifférent. Quelques-unes
étaient appelées à marquer de vrais progrès dans la science et spécialement
dans la médecine : tel était l'acide phénique, dont on s'était mis à parler
l'année précédente à propos du choléra, et dont l'emploi, fort timide, fort
incertain encore, marquerait le début de la méthode antiseptique. Les
galeries suivantes et, en particulier, celle du vêtement, permettaient de
suivre le sort de toutes les industries textiles. L'industrie
cotonnière portait encore la trace de la crise qui, de 1861 à 1865, avait
pesé sur elle ; le blocus des ports américains ayant entravé l'introduction
des cotons des États-Unis, on avait suppléé, tant bien que mal, à cette
disette par des cotons de qualité inférieure importés principalement des
Indes ; de là, en certaines parties de l'Exposition, des produits tout à la
fois moins fins et moins solides. — L'industrie des soieries traversait, elle
aussi, une période un peu difficile. Elle se sentait atteinte par la maladie
des vers à soie qui désolait tout le pays cévenol. Elle ne l'était pas moins
par les révolutions de la mode. Au début de l'Empire, l'envahissement d'un
luxe insensé avait mis en faveur, pour la toilette des femmes, les dessins
surchargés, les somptueuses chamarrures ; les exagérations de la crinoline
avaient encore rendu plus coûteuses ces magnificences. C'est au plus fort de
cet engouement que s'était ouverte l'Exposition de 1855. Douze ans plus tard,
en 1867, on assistait à une réaction, déjà assez marquée, contre ces
débauches de la vanité. On commençait à reconnaître que ces riches
décorations, séantes pour les draperies ou l'ameublement, n'étaient pour la
toilette qu'excès prétentieux et perversion du goût. De plus, la crinoline
tendait à disparaître. Ce sage retour n'avait pas laissé que de porter aux
manufactures lyonnaises un assez rude coup, et, pour le raffinement ou la
variété des créations, l'Exposition du Champ-de-mars eût malaisément supporté
la comparaison avec sa devancière. Obligés à abandonner les exécutions trop
compliquées, à prendre pour règle une simplicité presque sévère, nos
fabricants ne s'étaient pourtant pas découragés. Avec un art méritoire, ils
s'étaient promptement pliés aux nouvelles tendances publiques et, réduits à
présenter des étoffes unies, ils s'étaient efforcés d'obtenir, par la beauté
des teintures et la perfection des tissus, le succès qu'ils avaient dû jadis
à la savante richesse de l'ornementation. — Tout ce qui avait atteint
l'industrie du coton ou amoindri l'industrie des soies s'était converti en
bénéfice pour les tissus de laine. Ils avaient pris au coton tout ce qu'ils
pouvaient lui prendre ; ils avaient empiété sur la soie en imitant son
lustre. Reims, Amiens, Roubaix égalaient les fabriques anglaises, au moins
pour le bon goût, pour la décoration des étoffes, pour tout ce qui relève de
l'art plus que de la matière. Dans la section des draperies, Elbeuf et Sedan
luttaient avantageusement avec Leeds et Verviers. — Cependant, à côté de ces
grandes industries qui symbolisaient en elles toutes les forces puissantes de
l'activité moderne, les regards contemplaient avec un intérêt particulier le
fruit d'autres industries modestes qui s'exerçaient dans la demeure
paternelle et qui, s'ajoutant au gain du chef de famille, constituaient, pour
les ménages pauvres, un précieux supplément de ressources : telles étaient
les dentelles venues de la Flandre ou de l'Auvergne, telles étaient surtout
les broderies envoyées des cantons suisses de Saint-Gall ou d'Appenzell.
L'admiration était grande pour toutes ces œuvres délicates et charmantes que
les femmes et les jeunes filles avaient entreprises et achevées dans leurs
moments perdus, aux champs, sur le pas de leur porte, au milieu des soins des
enfants. A l'admiration se mêlait un peu de tristesse. Pendant combien de
temps l'aiguille et l'humble métier à la main pourraient-ils lutter contre le
métier mécanique ? Et on contemplait avec mélancolie, comme on fait pour les
choses qui finissent, ces derniers vestiges des habitudes familiales et du
travail accompli au foyer. Dans
les autres galeries qui se rapprochaient de plus en plus du centre, les
classifications étaient un peu plus arbitraires ; mais, entre tous les
projets exposés, beaucoup avaient un mérite singulier, celui de mettre en
relief quelques-unes des tendances qui déjà prévalaient, qui prévaudraient
surtout dans l'avenir. Certaines
salles de l'Exposition éveillaient la sensation bizarre d'un peuple qui se
serait ingénié à remonter en arrière. En parcourant la section de
l'ameublement, qui eût pu se dégager de cette impression ? L'ébénisterie,
cette industrie artistique qui tient à la fois de la sculpture et du dessin,
s'était appliquée à copier ligne par ligne les meubles qu'on laissait jadis
pourrir dans les greniers. Le même souci de reproduction s'était étendu aux
tapisseries antiques, dont on s'évertuait à calquer les sujets, à ressusciter
les couleurs. Moyen âge, Renaissance, règne de Louis XV ou de Louis XVI, toutes
les époques avaient été mises à contribution, et on aurait pu se croire dans
tous les siècles, hormis dans le nôtre. C'est que les démocraties se plaisent
à s'entourer d'un certain air vénérable et à jeter comme un vernis ancien sur
leurs nouveautés. Tandis que les idées tendent vers l'avenir, les goûts
rétrogradent vers le passé. Du moins, cette ardeur d'imitation, poussée de
nos jours jusqu'à la manie, avait l'avantage de réagir contre le style
affreux qui avait régné en maître pendant la première moitié du siècle et
courbé toutes choses, meubles et monuments, sous le même niveau de laideur.
Même en n'inventant guère, nous avions d'ailleurs la consolation de demeurer
les premiers : car les étrangers se bornaient à nous copier dans ce que
nous-mêmes nous avions copié. Ce
n'était pas que l'originalité manquât totalement. Plagiaires dans le mobilier
de luxe, nous nous retrouvions nous-mêmes dans les objets d'un usage
quotidien. Pour les appartements intimes, pour les fumoirs, pour les jardins,
nous n'avions eu d'autre souci que celui de nos aises. De là ces sièges
commodes, fortement inclinés, qui permettaient sinon de se coucher tout à
fait, au moins de s'asseoir sur le dos ; de là ces bancs à lames de bois
renversés qui semblaient inviter à la sieste. Ainsi apparaissait une société
à double aspect, élégante au point de ressusciter tout le luxe artistique des
anciens jours, molle au point de se plaire en une sorte de débraillé. A cet
égard, les Américains s'étaient faits nos maîtres et avaient inventé le fauteuil
à bascule, qui se montrait alors pour la première fois. A vrai dire, ils
trouvaient leur excuse dans l'ardeur fiévreuse de leur travail, et il était
naturel que le même peuple qui poussait l'activité jusqu'à l'extrême poussât
jusqu'à l'extrême aussi le laisser-aller dans le repos. Le
labeur des ouvriers avait édifié le palais. C'était encore le travail de
leurs mains qui l'avait rempli de tant de choses belles et charmantes. Il
était juste qu'en une partie de l'Exposition la pensée se reportât principalement
sur eux. Même au milieu de ses entraînements désordonnés, la société
impériale avait de ces sollicitudes. Une série de galeries était consacrée
aux objets à bon marché. En une longue file de salles s'alignaient les
chandeliers de zinc, les couverts en ruolz, les lits en bois blanc, les
papiers peints à quinze centimes, les layettes à quinze francs, les berceaux
d'osier, les poupées en carton, tout ce qui embellirait un peu la demeure du
pauvre, raviverait l'espoir dans le cœur des mères, épanouirait le visage des
enfants. Il faut l'avouer, l'aspect général était, au premier abord, celui
d'un assez mesquin bazar : en outre, il n'eût pas été malaisé de relever des
puérilités, des maladresses. Mais ces taches s'effaçaient dans le dessein
généreux qui avait présidé à l'organisation : de plus, l'indication des prix
provoquait les comparaisons les plus instructives pour les économistes, pour
les hommes adonnés aux œuvres charitables, et même pour les simples curieux.
Cette exposition trouvait son complément dans les habitations populaires
modèles disséminées à travers le parc. Prêchant d'exemple, l'Empereur avait
voulu concourir pour les maisons ouvrières, et s'était rangé lui-même parmi
les exposants. Une
obsession pesait sur notre pays et sur l'Europe, à savoir le pressentiment
des luttes futures. Cette sombre image planait sur l'Exposition. La guerre
était, hélas ! un fléau fort ancien. Ce qui était nouveau et vraiment
original, c'était qu'elle fût classée parmi les industries. Naturellement
c'était dans la section prussienne qu'il fallait chercher les chefs-d'œuvre
de l'art de détruire. Là se montrait un canon monstre, sorti des usines
Krupp, qui attirait tous les regards et semblait souvenir du passé, défi pour
l'avenir. Plus modestes, quoique aussi meurtriers, étaient les engins exposés
par les autres nations. La France avait étalé ses pièces d'artillerie, ses
tentes, ses fours de campagne. Tout à côté de ces exhibitions, on voyait les
voitures d'ambulance, les appareils pour blessés, et l'émulation était grande
à qui déploierait vis-à-vis des victimes de la guerre la plus touchante
sollicitude. Époque étrange qui cultivait avec une ardeur égale la science de
tuer et la science de guérir ! On
pouvait, à divers signes, deviner, pressentir du moins, où se porteraient les
aspirations des temps à venir. Dans la galerie des arts libéraux, les cartes,
les dessins, les tableaux statistiques, les plans en relief, tout ce qui
touche à la géographie et à l'ethnographie, avait pris une assez remarquable
extension. Ce n'était point encore la profusion de documents qui distingue
l'époque contemporaine ; mais l'esprit d'observation déjà s'éveillait, et
cette curiosité contrastait avec la torpeur passée. Les produits exotiques,
les réductions des monuments d'outre-mer avaient le don de fixer l'attention.
On se pressait dans le pavillon où la société des missions protestantes avait
rassemblé les divinités de l'Inde, les fétiches de l'Afrique, les costumes,
les armes des divers peuples de l'univers. Certaines imaginations, en petit
nombre encore, commençaient à subir l'attraction des longs voyages et des
contrées inexplorées. Ces aspirations, à l'état naissant, se perdraient dans
les accablants soucis des années qui allaient suivre. Elles renaîtraient plus
tard, gagneraient en silence, se propageraient peu à peu, jusqu'à ce que, la
mode devenant engouement, tout paraîtrait fade, hormis les choses lointaines.
On verrait alors les peuples, saisis d'une ambition commune, chercher de tous
côtés des prolongements pour leur patrie, et se presser pour la conquête de
la terre, comme si bientôt la terre dût manquer. Tout
près du centre de la circonférence se développait la galerie dite de
l'histoire du travail. C'était un vrai musée rétrospectif. Là se
développaient, suivant l'ordre chronologique, les principales productions de
l'art et de l'industrie, depuis les silex taillés de la période primitive
jusqu'aux tabatières et aux éventails du dix-huitième siècle. Cette
exposition, fort curieuse en elle-même, n'était pas moins suggestive par
l'état d'esprit qu'elle dénotait. Ce soin à classer les souvenirs des
diverses époques, à les remettre en leur cadre avec une fidélité rigoureuse,
trahissait, en ses commencements, un goût, assez exceptionnel alors, répandu
aujourd'hui au point de devenir banal, celui des reconstitutions. D'étude en
étude et à l'aide de collections savamment rassemblées, on arriverait à
recomposer tout le passé, dans ses demeures, dans ses costumes, dans ses
ameublements, et jusque dans ses plus intimes habitudes. La recherche serait
pleine d'attrait, non toutefois sans écueil. Le danger, auquel nos
contemporains n'ont pas échappé, serait de se perdre dans les minuties de
l'érudition, de recomposer l'histoire à la manière d'un décor de théâtre
prodigieusement véridique en tous ses détails, mais n'ambitionnant rien
au-delà ! Tel qui se croirait un savant ne serait qu'un commissaire-priseur
très affiné, et, dans le souci exclusif de recomposer les apparences
extérieures, on négligerait souvent de pénétrer les âmes et de les peindre. Avec la
galerie de l'histoire du travail, la galerie des beaux-arts occupait le
centre du palais. Le calcul de la commission organisatrice avait été de
présenter d'abord au visiteur les applications de l'industrie transformant la
matière, puis de le conduire, par des sensations de plus en plus affinées,
jusqu'aux régions idéales de la peinture et de la sculpture. Cette
combinaison, quoique ingénieuse, avait été peu goûtée par le public. Il
jugeait que les arts n'avaient rien de commun avec l'industrie et eût
souhaité pour eux une installation tout à fait séparée. Une autre déception
naissait des souvenirs de 1855. On avait admis en ce temps-là au palais des
Champs-Élysées toutes les œuvres des artistes encore vivants au mois de
janvier 1853 : de là un incomparable assemblage, et comme une revue générale
de toutes nos gloires artistiques. En 1867, le choix s'était limité aux
œuvres exécutées depuis le 1er janvier 1855 : aussi cherchait-on en vain les
grands maîtres qui avaient illustré les époques précédentes. Même un peu
diminuée, l'école française apparaissait encore la première à l'Exposition du
Champ-de-Mars, avec Hippolyte Flandrin, mort peu de temps auparavant, puis
avec Gérôme, Meissonnier, Cabanel, Théodore Rousseau, Corot, Millet, Breton.
Dans la sculpture, la supériorité de notre pays se montrait pareillement avec
Crauk, Carpeaux, M. Falguière, M. Guillaume. Aucun art ne subit comme la
peinture l'influence des milieux sociaux. Les tableaux dits tableaux de genre
dominaient, comme il convient en une société où le goût des arts se
démocratise et où les collectionneurs devenus légion recherchent surtout les
compositions de petite dimension, faciles à caser, faciles à déménager. On
devinait, pour un avenir prochain, une manière de plus en plus répandue qui
se résumerait dans l'adresse d'exécution, la recherche du morceau réussi, le
tour de main ingénieux. La préoccupation principale serait alors celle du
débouché, et la peinture, ayant comme le commerce ses articles courants,
subirait, comme le commerce aussi, la loi de l'offre et de la demande. Ces
symptômes, ces déviations échappaient souvent au public. La route était
longue pour percer le cercle, pour arriver jusqu'à la galerie des beaux-arts,
et parfois la curiosité s'égarait en chemin. Quelques œuvres seulement
fixèrent l'attention, non pas toujours les plus belles, mais les plus
dramatiques. Les contemporains se rappellent une statue de Napoléon mourant,
exécutée par un artiste italien, très frappante par l'intense expression de
la souffrance, très imposante par la beauté de la pose et l'ampleur des
draperies. Napoléon se retrouvait aussi dans la section française avec une
série de bustes superbes dus à M. Guillaume. Cependant, dans la section
bavaroise, le grand art était représenté par une vaste composition symbolique
qui rappelait Cornélius : c'était un dessin magistral de Kaulbach où se
résumait toute la réforme religieuse du seizième siècle et qui, par le choix
des personnages, par leur groupement, par l'ordonnance générale, semblait
relever de la théologie ou de l'histoire presque autant que de la peinture. VI Avec
l'ensemble de ses merveilles, l'Exposition offrait un spectacle qui eût été
malaisément égalé. Tout servirait à son succès, et en particulier ce qui
fournissait matière à la critique ; car ses attractions folâtres, en lui
ôtant de sa gravité, la rendraient la chose la plus affriolante du monde.
Elle attira les peuples. Mais surtout elle attira les princes et les rois. Ils y
vinrent tous. Les premiers que l'on vit furent le roi et la reine des Belges,
la reine de Portugal, la grande-duchesse Marie de Russie, le prince Oscar de
Suède ; puis débarqua le prince de Galles, et aussi un jeune prince japonais,
fils du Taïcoun. Tout d'abord les réjouissances ne laissèrent pas que
d'être un peu troublées. Les sons belliqueux se percevaient encore, quoique
par vibrations de plus en plus affaiblies ; et moitié retour de craintes,
moitié prolongement des angoisses passées, on éprouvait la sensation
frissonnante de la guerre. Bientôt on annonça le prochain voyage et de
l'empereur Alexandre et du roi Guillaume. A cette nouvelle, la sécurité fut
complète. Comment n'eût-on pas compté sur la paix ! Les seuls qui la pussent
troubler allaient devenir nos hôtes. Le Czar
arriva le 1er juin. Aucune pompe officielle ne manqua à la réception.
Pourtant l'accueil fut convenable plutôt que chaleureux. On se souvenait de
la Pologne et de ses infortunes. Le cortège, parti de la gare du Nord, se
dirigea vers le centre de la ville en évitant le boulevard Sébastopol. Rue de
la Paix, rue de Castiglione, rue de Rivoli, les acclamations furent plus
nourries : en ces quartiers, les magasins de luxe vivaient en partie de la
clientèle russe, et un empressement intéressé avait multiplié les décorations
ou les emblèmes. Après une halte aux Tuileries, le monarque fut conduit dans
le même appareil somptueux jusqu'au palais de l'Élysée, qui lui servirait de
demeure. Le soir venant, le prince se hâta de dépouiller son uniforme et se
rendit au théâtre des Variétés. Là se jouait une pièce, la Grande-Duchesse de
Gerolstein, dont on parlait jusqu'aux bords de la Néva. C'était, à ce qu'on
assurait, une charge ébouriffante, jouée par des acteurs plus ébouriffants
encore. L'empereur se divertit fort et les grands-ducs, ses fils, non moins que
lui. Ce fut
dès lors une succession de fêtes. Le 2 juin, visite de l'Exposition ; le 3,
courses à Longchamp ; le 4, banquet aux Tuileries et représentation de gala à
l'Opéra. Cependant la joie se mêlait d'angoisses. Cette année fut bien celle
des contrastes. Le jour même où Alexandre était entré dans Paris, on avait
su, à n'en plus douter, que Queretaro avait succombé, que Maximilien,
prisonnier sans conditions, n'avait plus rien [à espérer que de la clémence
de ses ennemis. Une autre image importune poursuivait le Czar, celle du
peuple qu'il avait naguère si rudement châtié. Comme il se rendait à l'hôtel
de Cluny, il avait pu percevoir, à travers les rumeurs de la foule, des
protestations assez distinctes en faveur de la Pologne. L'incident se reproduisit
au Palais de justice et, cette fois, avec les proportions d'une insulte. Du
milieu d'un groupe d'avocats un cri très retentissant partit : Vive la
Pologne ! — A la porte ! crièrent d'autres voix qui s'adressaient aux
manifestants et voulaient protester contre l'hospitalité méconnue. Par
malheur, le prince et ceux qui l'entouraient prirent pour eux la seconde
exclamation aussi bien que la première. Il arriva donc que ce qui eût dû
réparer l'injure l'aggrava ; et le Czar revint à l'Élysée fort irrité. Le roi
Guillaume manquait à la réunion des souverains. Le 4 juin, il quitta Berlin.
Le lendemain à quatre heures il atteignit Paris. Avant d'arriver à la gare du
Nord, il put apercevoir, par la portière du train impérial, les hauteurs
qu'il avait occupées en 1814 quand la capitale était tombée aux mains des
alliés. Au débarcadère l'attendait le neveu de celui qu'il avait contribué à
abattre, l'homme que, trois ans plus tard, il devait lui-même détrôner.
Malgré les anciens souvenirs et les démêlés récents, l'abord fut de part et
d'autre sans contrainte, le Roi étant de nature avenante et l'Empereur de
caractère magnanime. Les mêmes honneurs qui avaient entouré le Czar furent
rendus au monarque prussien. Des appartements lui avaient été réservés au
pavillon de Marsan, et on s'achemina vers les Tuileries sans éviter cette
fois le boulevard Sébastopol. Le langage des journaux, les différends à peine
réglés avaient fait craindre des démonstrations discourtoises. Rien ne
justifia les alarmes, et l'accueil fut même meilleur que pour Alexandre.
Longtemps M. de Bismarck avait hésité à accompagner son maitre. Cependant la
rumeur lui était revenue que ses perplexités s'attribuaient à la peur. Jaloux
de démentir l'imputation, il avait aussitôt décidé son départ et avait annoncé
à M. Benedetti sa résolution. Dans le cortège, il occupait la seconde
voiture, derrière le carrosse royal. Les photographies, les illustrations des
journaux avaient depuis longtemps popularisé ses traits, et des trottoirs ou
des fenêtres on se le montrait, hautain, impassible, serré dans son uniforme
des cuirassiers de la Landwehr. Tout autre était le roi, d'aspect
bienveillant quoique martial, souriant à la foule avec une bonhomie
empressée, charmé d'une réception qu'il espérait à peine bienséante et qui
était presque chaleureuse. Mais les regards ne se portaient vers le souverain
que pour se fixer sur le ministre. Il était vraiment le personnage
énigmatique de ces fêtes, l'homme mystérieux et terrible dont on s'efforçait
d'interpréter la physionomie ou de pénétrer les desseins, celui qui peut-être
écrirait sur les murailles de la France en liesse les mots du festin de
Balthazar. VII Pour le
roi Guillaume, aucun spectacle ne valait une revue. On en avait préparé une,
et telle qu'elle demeurerait mémorable. Elle
avait été fixée au 6 juin. Tout contribuerait à ce qu'elle fût fameuse.
Fameuse ! elle le fut par le concours des souverains, par le grand
rassemblement de troupes. Elle le fut aussi par la solennité du moment :
c'était l'heure de transition entre l'ancienne organisation militaire et la
nouvelle, l'heure où, tout bas, très bas encore, on commençait à douter de la
France. Elle acquit enfin une célébrité inattendue par le tragique événement
qui la termina. Dès la
veille, les corps des garnisons les plus éloignées avaient été appelés à
Paris. Carabiniers, cuirassiers, lanciers, dragons de l'Impératrice étaient
venus de Compiègne, de Meaux, de Fontainebleau, de Melun. Les guides et les
chasseurs de la garde avaient été cantonnés à la Chapelle-Saint-Denis. Cependant,
sur le champ de courses du bois de Boulogne, les officiers d'état-major
fixaient par avance la place de chaque régiment, s'appliquaient à prévenir
tout retard, à rendre impossible toute confusion. L'empressement n'eût pas
été plus grand à la veille d'une bataille. Après tout, n'était-ce pas une
sorte de bataille que cette grande cérémonie militaire qui, accomplie sous
les yeux d'hôtes magnifiques et redoutables, leur servirait à conjecturer
notre force ou notre faiblesse ? A midi, toute l'armée, sous le commandement
du maréchal Canrobert, avait pris ses positions. Elle se composait de toute
l'infanterie de la garde, grenadiers, voltigeurs, zouaves, chasseurs à pied,
gendarmes, de trois divisions d'infanterie, de deux divisions de cavalerie,
non compris celle de la garde, de quatre régiments d'artillerie. Les journaux
officieux de l'époque ont estimé cette force à soixante mille hommes : bien
qu'il soit malaisé d'évaluer les troupes en masse, il paraît probable que
l'effectif réel ne dépassa guère trente-cinq mille hommes. A deux
heures parurent les souverains : l'empereur Napoléon, un peu affaissé sur son
cheval, et, suivant son habitude, rêveur, tranquille et doux ; Alexandre,
superbe, élancé, assez semblable aux gravures de 1814 qui représentaient son
aïeul ; Guillaume, souriant et cordial, en homme qui aime tant les soldats
qu'il les aime toujours, fussent-ils étrangers, fussent-ils les ennemis de
demain. Au cortège se mêlaient les grands-ducs, le prince royal de Prusse ;
puis venaient un peu en arrière les autres princes, aussi nombreux que le
sont dans les armées ordinaires les généraux. La foule des militaires suivait
: on en voyait de toute nation, officiers russes, prussiens, anglais ; du
milieu des uniformes de l'Occident se détachaient les burnous de plusieurs
chefs arabes. Les cent-gardes formaient l'escorte et ils étaient, dit un
témoin oculaire, « fulgurants comme les dieux de la fable ». Comme
on allait commencer la revue, un cortège plus modeste se montra de l'autre
côté du champ de courses ; c'était le prince impérial qui venait de
Saint-Cloud. Trois mois auparavant, il était tombé malade — à la suite d'un
accident de gymnastique, à ce qu'on assurait ; — des abcès, s'étant formés,
avaient rendu une opération nécessaire, et, pendant quelques jours, l'état
s'était assez aggravé pour exciter l'inquiétude. Le tumulte des fêtes, l'air
surchauffé des Tuileries eussent entravé la convalescence de l'enfant ; c'est
pourquoi il avait été transporté dans une atmosphère plus pure. Quand il se
montra sur le terrain de manœuvres, pâle, boitant encore légèrement, portant
sur son visage les traces récentes de la souffrance, cette apparition
gracieuse, un peu mélancolique, sembla comme l'image de la faiblesse au
milieu de toutes les images de la force. Le roi Guillaume, qui était arrivé
seulement de la veille, alla à l'adolescent et, en vieillard paternel,
l'attira affectueusement jusqu'à lui. D'un côté le robuste Hohenzollern, de
l'autre le fragile héritier des Bonaparte. Cette fragilité était celle même de
l'Empire, reposant sur un seul enfant, l'enfant d'espérance, comme
disaient les impérialistes fidèles, qui, ayant plus tard perdu leur prince,
ne se sont jamais consolés. La
revue commença, puis le défilé. Toutes ces fêtes militaires se ressemblent.
Celle-ci échappe à l'ordinaire banalité, car elle montra pour l'une des
dernières fois l'ancienne armée française avec toutes les superfluités de sa
parure, avec toutes ses coquetteries onéreuses et charmantes, avec toutes les
différences de costumes et d'insignes qui, en distinguant les corps les uns
des autres, les provoquaient à une émulation de bravoure. Bientôt toutes ces
nuances se fondraient dans une teinte uniforme, et le souci exclusif d'être
redoutable ferait oublier le soin d'être magnifique. Les aînés de nos
contemporains ont contemplé ce jour-là tout ce qui ne se reverra plus que
dans les gravures. Les régiments d'infanterie défilèrent dans l'ordre
d'autrefois, avec les sapeurs à la barbe épaisse, au long tablier blanc, au
large bonnet à poil ; avec le tambour-major tout doré, tout empanaché ; avec
les cantinières à la jupe d'un rouge écarlate ; avec les sous-officiers en
serre-file, reconnaissables à deux ou trois chevrons ; avec les compagnies
d'élite, grenadiers aux épaulettes rouges, voltigeurs aux épaulettes jaunes,
qui, en avant et en arrière, ouvraient et fermaient chaque bataillon La
cavalerie offrait un spectacle plus varié encore par le pittoresque mélange
des sabretaches, des aiguilles, des aiguillettes, des coiffures de toutes
sorte. On vit passer les carabiniers à la cuirasse ornée d'un soleil doré,
les lanciers à l'étrange schapska, qui rappelaient les régiments polonais du
premier Empire, les dragons à l'habit vert et au plastron blanc, puis ce
fameux régiment des guides qui, avec ses étourdissantes fantaisies, ses
profusions, ses raffinements, incarnait en lui toutes les frivoles
splendeurs, tous les entraînements désordonnés, toutes les prodigalités du
second Empire. La revue fut aussi celle des souvenirs glorieux sur lesquels
aucun revers n'avait projeté son ombre. L'artillerie traînait des canons que
les juges les plus compétents estimaient un peu surannés ; mais c'étaient les
canons de Magenta et de Solferino. Zouaves, fantassins, chasseurs à pied
eussent peut-être été dépassés par d'autres armées pour la sévérité précise
des manœuvres ; mais dans leurs rangs se trouvaient encore, et en assez grand
nombre, ceux qui jadis avaient gravi les pentes du Mamelon Vert,
escaladé le bastion de Malakoff, défendu pied à pied les bords du Naviglio
Grande, chanté le Te Deum dans la cathédrale de Pékin, conquis un
à un les cadres de Puebla. Parmi les drapeaux, plusieurs avaient été décorés
pour faits de guerre, honneur insigne dont s'enorgueillissait le régiment, et
nul ne doutait que ces étendards ne demeurassent immaculés. Bien des fois,
dans les jours de solennité militaire, on avait vu pareil spectacle. L'heure
était proche où on ne le pourrait plus contempler, et il était temps que la
France en fixât dans ses yeux l'image, comme on fait pour un être cher qui
est sur le point d'échapper. A
quatre heures, la revue était terminée. Le soleil, un radieux soleil de juin,
avait été le complice de la fête. La foule s'écoulait, ravie, paisible ; et
on pouvait croire que cette journée compterait parmi les plus brillantes du
règne. Voici l'ombre qui tout à coup intercepta la lumière. L'Empereur et ses
augustes hôtes avaient rejoint les voitures. Dans l'une d'elles,
l'Impératrice partit d'abord ainsi que le roi de Prusse. Dans une autre
calèche découverte prirent place l'Empereur, le Czar et les grands-ducs.
L'avenue de Longchamp, l'avenue de la Grande-Cascade étaient tellement
encombrées qu'on y pouvait à peine avancer. Napoléon donna l'ordre d'incliner
vers la droite et de prendre une autre voie. A l'un des carrefours,
c'est-à-dire au point d'intersection de la route de la Vierge et de la route
des Réservoirs, on vit un homme, qui était à l'un des premiers rangs de la
foule, se frayer un passage, étendre le bras, braquer une arme ; au même
instant on entendit la détonation d'un coup de pistolet tiré sur la voiture
impériale. Cependant l'un des écuyers qui étaient à la portière, M.
Raimbeaux, avait surpris le mouvement de l'inconnu. Instinctivement, et sans
bien se rendre compte de l'attentat, il poussa en avant son cheval. Celui-ci
reçut la décharge à travers les naseaux et, de son sang, éclaboussa l'un des
grands-ducs. La vue du sang fit croire d'abord que l'un des princes était
blessé, et, pendant un moment, l'anxiété fut terrible. D'un geste, Napoléon
rassura ceux qui l'entouraient. Puis, s'adressant au Czar : « Sire, lui
dit-il, nous avons vu le feu ensemble ; nous voilà frères d'armes. — Nos
jours sont entre les mains de la Providence, » répondit froidement Alexandre.
Au milieu des acclamations, les souverains continuèrent leur route vers
Paris. Déjà les assistants s'étaient emparés de l'assassin, et la police eut
grand'peine à le leur arracher. C'était un jeune Polonais du nom de
Berezowski. Sans détour il confessa son crime, mais désavoua tout dessein contre
Napoléon. Il n'avait voulu, disait-il, atteindre que l'empereur de Russie et
venger sur lui les malheurs de son pays. VIII Tandis
que toute la ville se portait au bois de Boulogne et que Berezowski méditait
son crime, les salons de l'ambassade de Russie se paraient pour une fête qui
réunirait, le soir, les princes et les souverains. Les préparatifs
s'achevaient quand arriva la nouvelle de l'attentat. La première pensée fut
de contremander la réception. Le conseil fut même donné au Czar d'abréger son
voyage et de rentrer en ses fidèles États. Après réflexion, l'avis ne
prévalut point : une telle conduite paraîtrait le fruit de l'emportement ou
de la peur et serait indigne du Czar autant qu'injustement discourtoise pour
la France. Rien ne fut donc changé au programme et, à la nuit, le bal
commença. Quand parut Alexandre, Français et Russes s'empressèrent autour de
lui et rivalisèrent par l'ardeur de leurs témoignages, comme pour le venger
de la brutale agression. Un nom se retrouvait aussi sur toutes les lèvres :
c'était celui de l'écuyer, M. Raimbeaux. Il était le héros du jour, celui
qui, par son sang-froid, avait prévenu le crime ; en quoi il avait bien
mérité de la Russie, et non moins de son propre souverain. Car Napoléon se
montrait ému, confus, indigné plus qu'on ne peut dire, de cette violation de
l'hospitalité. La
France était trop à la joie pour que le nuage ne glissât pas rapidement. Les
réjouissances se continuèrent avec un redoublement d'éclat. Le 8 juin, on
dansa à l'Hôtel de Ville, le 10 juin aux Tuileries. A ces réceptions, le
représentant d'une seule puissance manqua, celui de l'Autriche. La dynastie
de François-Joseph ployait alors sous les malheurs de famille. Une
archiduchesse était folle ; un archiduc attendait en prison le bon plaisir de
ses ennemis. Voici qu'une autre archiduchesse, l'archiduchesse Mathilde, au
moment où elle s'apprêtait pour le bal, avait laissé tomber sur sa robe une
étincelle : la toilette légère s'était enflammée, et la jeune princesse
venait de succomber. Les Autrichiens sont, entre tous les peuples, celui qui
aime le moins les pensées funèbres. a La princesse de Metternich a donné hier
à danser, écrivait le 29 mai l'un des contemporains. Vraiment, je l'admire et
elle a un courage de lion[22]. » Cependant, en face de tant
d'infortunes, ce courage de lion avait enfin dû céder et, pour un temps,
l'ambassade s'était fermée. Si
brillants que fussent ces spectacles, ils puisaient leur principal intérêt
dans la grandeur de ceux qui étaient les hôtes de la France. Alexandre demeurait
un peu sombre ; il gardait les affronts sur le cœur, et les égards les plus
empressés, les plus délicates marques de respect, réussissaient mal à en
effacer le souvenir. — Quant à Guillaume, il retrouva, en partie du moins, le
succès qu'il avait obtenu jadis à Compiègne. Avec sa tête blanche, son visage
coloré, il ressemblait, dit un témoin oculaire, à un bon gentilhomme de
province, bienveillant et facilement accessible. Il se montra fort prévenant
auprès des femmes, gracieux vis-à-vis des militaires, attentif à ne point
parler de ses succès ou n'en parlant qu'avec simplicité. Ne doutant pas que
chacune de ses paroles serait répétée, il fit grand étalage de ses sympathies
pour l'Empereur, vanta davantage encore les charmes de l'Impératrice dont la
beauté commençait à peine à subir les premières atteintes du temps. Il
apporta un soin courtois à louer tout ce qu'il voyait. « Comme vous avez
fait de belles choses depuis que je suis venu ici ! répéta-t-il plusieurs
fois, en rappelant son séjour en 1814. » L'allusion, qui nous reportait à une
époque de revers, n'était pas très heureuse et, sous l'éloge, se cachait un
assez déplaisant souvenir. Avec un tact délicat, Napoléon, qui ne souhaitait
que la paix, remit toutes choses au point. « La façon dont Votre Majesté
vient ici, répliqua-t-il un jour, vaut beaucoup mieux pour le bonheur des
deux peuples. » — Entre tous nos hôtes, le plus en vue était Bismarck.
Son nom rappelait des querelles trop récentes pour ne pas éveiller quelques
répugnances. De grandes précautions avaient été prises pour que l'antipathie
ne se trahît par aucune remarque désobligeante, par aucun signe d'hostilité.
Le chancelier allemand s'était aperçu de cette vigilance et en avait témoigné
une gratitude un peu ironique. « Que voulez-vous ? disait-il, nous autres,
hommes politiques, nous ne pouvons plaire à tout le monde et nous devons nous
résigner, sans surprise ni colère, à certaines marques de défaveur. »
Dans les salons officiels, c'était à qui observerait ce personnage extraordinaire
; et toute saillie, tout bon mot tombé de ses lèvres, se répétait de bouche
en bouche. Les femmes n'étaient pas les moins empressées autour de lui et,
moitié curiosité, moitié coquetterie, elles se divertissaient à le provoquer.
Aucune question ne le troublait : il répondait à toutes avec un mélange de
bonne humeur paradoxale et de galanterie osée : ce qui le rendait l'homme le
plus amusant du monde et le plus original. Il affectait de se montrer dégagé
de la politique, comme il arrive en un voyage de plaisir ou de délassement.
Que si, d'aventure, il touchait aux affaires publiques, il choisissait ses
confidents. Il ne rechercha guère M. de Moustier, qu'il avait connu autrefois
à Berlin : notre ministre des relations extérieures avait trop déploré les
dernières complications pour n'en pas conserver quelque rancune : en outre,
il était trop pénétré des traditions diplomatiques pour qu'il fût aisé de le
circonvenir. Le personnage le plus influent était alors M. Rouher : entre
tous les serviteurs de l'empire, c'était aussi le plus facile à gagner.
L'homme d'État prussien ne négligea rien pour lui persuader que, dans la
question du Luxembourg, sa bonne volonté n'avait point manqué à la France :
il ajouta que les États du Sud n'avaient point envie d'entrer dans la Confédération
du Nord, et affirma que, pour son compte, il ne les y pousserait pas. Dans
ses précédents séjours à Paris, le conseiller du roi Guillaume avait assez
souvent rencontré M. de Persigny. Il eut avec lui un long entretien. Il
protesta en termes chaleureux, comme il l'avait fait auprès de M. Rouher, de
sa neutralité bienveillante dans l'affaire luxembourgeoise. Toute difficulté,
dit-il, aurait été évitée si on avait d'abord négocié l'évacuation de la
forteresse : l'évacuation une fois consommée, la cession se fût accomplie
sans froisser aucun amour-propre. Puis, sans s'expliquer très clairement, et
sans doute l'extrême clarté eût été malaisée, il essaya d'imputer le
malentendu à M. Benedetti, dont il incrimina fort durement l'esprit
d'intrigue et l'insuffisance. La conversation se généralisant, M. de Bismarck
remonta jusqu'aux événements de l'année précédente. Un de ses artifices les
plus habituels était l'excès de la franchise. De ce conflit tout récent, il
parla comme il eût fait d'une époque éloignée, moins en acteur qu'en juge.
Avec un surprenant mélange de vues profondes, de conseils amicaux, de
troublante ironie, il exprima le regret que l'empereur des Français, avant
Sadowa, n'eût pas noué les liens d'une alliance intime avec la Prusse.
« De quel prix, dit-il, n'eussions-nous pas payé cette
union ! » Il avoua que, désespéré de son impuissance à lire dans
les pensées de Napoléon, il avait songé un instant à se tourner brusquement
vers l'Autriche, à se réconcilier avec elle, à tourner vers la France toutes
les forces allemandes. « Quant à votre médiation après Sadowa,
poursuivit-il, j'avoue que je ne l'ai pas comprise. » Partant de là, il
se mit à exposer avec une logique impitoyable ce qu'il eût fait s'il eût été,
lui Bismarck, à la place de Napoléon. « Vous auriez dû, dit-il,
sacrifier moins aisément les États secondaires : entre la Prusse et les États
subsistants, vous auriez dû vous efforcer d'établir des causes permanentes de
dissentiment. Par-dessus tout, au lieu de plaider pour l'intégrité de
l'Autriche, vous auriez dû vous appliquer à semer des germes profonds de
division entre les deux grandes puissances allemandes. Le roi voulait garder
la Silésie autrichienne. Que ne le laissiez-vous libre de la prendre ? C'eût
été un sujet de discorde éternelle entre les deux couronnes. » — « Vous vous
y êtes opposés, » continua M. de Bismarck d'un ton de reproche. Puis, comme
pour déconcerter d'avance toute pensée d'alliance franco-autrichienne, il
ajouta : « Grâce à vous, aucune cause permanente de rivalité n'existe entre
nous et la cour de Vienne ; aussi, » conclut-il sur un ton toujours amical
mais qui décelait une arrière-pensée menaçante, « aussi, à la première
occasion, nous pourrons nous réunir comme par le passé. » Ces
entretiens troublants n'étaient qu'un court intermède au milieu des plaisirs.
Entre tous les mois de cette brillante année 1867, ce mois de juin fut le
plus animé. Ce fut pour l'Exposition, pour Paris lui-même, le moment de
l'apogée. Les somptueux magasins de la rue de Castiglione, de la rue de la
Paix, des boulevards, avaient l'univers pour client et, comme si la source de
l'or eût été intarissable, aucunes superfluités ne paraissaient trop
coûteuses. La ville ressembla à une immense auberge dont pas une case ne
demeurerait inoccupée. Les grands hôtels des quartiers riches étant bondés de
monde, les étrangers refluèrent vers les maisons plus modestes, lesquelles
aussitôt se proclamèrent grandes et le furent au moins par leurs prix.
L'affluence croissant, les hôtelleries de la rive gauche furent elles-mêmes
envahies, et l'on vit les étudiants, les employés de commerce, les petits
fonctionnaires, locataires habituels de ces garnis modestes, se réunir en
meeting pour protester contre la rapacité qui haussait tous les tarifs, même
ceux de leur humble logis. Dans cette existence menée à outrance, l'âme
restait froide, mais les sens s'affolaient. Paris fut, en ce temps-là, le
paradis des filles de joie. La renommée était aux grands viveurs : on citait
les principaux, ceux qui portaient le sceptre ; et la débauche, poussée à un
certain degré d'endurance ou de raffinement, se colorait d'un reflet de
gloire. Ces glorieux de nouvelle sorte, Parisiens de naissance ou depuis
longtemps acclimatés chez nous, se faisaient les initiateurs des étrangers, et
tous ensemble, mettant en commun les pratiques de tous les peuples,
perfectionnaient le vice, comme ailleurs on perfectionne la vertu. « L'envie
de savoir nous a fait sortir de notre pays et nous sommes allés chercher
laborieusement la sagesse, » écrit Usbeck à Rustan dans la première des
Lettres persanes. Ici, qui eût osé parler d'envie de savoir et surtout de
sagesse ? Le labeur était grand, mais pour aiguiser les voluptés, et l'on
venait chercher dans Paris tout ce que le Persan de Montesquieu avait laissé
dans Ispahan. Trop
souvent les princes menèrent le chœur des plaisirs. » Si j'étais l'Empereur,
écrivait l'un des contemporains, je ne serais pas flatté que l'on vînt chez
moi faire des orgies publiques » Ce furent les plus beaux jours des
restaurants à la mode. Que de fois ne s'ouvrirent-ils pas pour d'illustres
étrangers accueillis avec un peu de mystère et beaucoup de respect ! A
travers les cloisons des cabinets particuliers, on entendait de bruyants
éclats de rire, et on observait chez les gens de service une animation
affairée. Que si les habitués se plaignaient qu'on les négligeât, la réponse
s'éludait d'abord ; puis, par degrés, la vérité s'échappait : on avait ce
jour-là des hôtes exceptionnels, qui honoraient la maison, qui n'aimaient pas
à attendre ; et sans doute la fête se prolongerait jusqu'au matin. Et nous
sommes venus passer le carnaval à Venise, » disent les rois dans le festin de
Candide. Bien
que les événements nous aient appris la modestie, il y a lieu de s'étonner de
tout ce que ces étrangers ne virent pas. Au Palais-Bourbon, l'éloquence
florissait comme aux plus beaux jours, avec Thiers, Rouher, Favre, Émile
Ollivier. La Sorbonne, le Collège de France n'avaient plus leurs professeurs
fameux, Cousin, Guizot, Villemain ; mais d'autres maîtres leur avaient
succédé, graves, spirituels, de haute science, quoique de moindre renommée :
Laboulaye, Caro, le P. Gratry, l'abbé Perraud, sans compter
Saint-Marc-Girardin, qui ne reparaissait plus dans sa chaire que par
intervalles. L'Institut avait ses séances où se rassemblait tout ce que le
pays comptait d'illustre. Le Palais de Justice avait ses grandes causes, avec
des avocats qui s'appelaient Dufaure, Marie, Allou, Berryer. La ville, tout
embellie et tout en fête, offrait aux yeux les monuments de tous les âges,
depuis la Sainte-Chapelle, Notre-Dame, la place Royale, jusqu'à ce Paris un
peu banal, mais tout reluisant et splendide, que M Haussmann avait créé. Nos
trésors artistiques s'étalaient superbes, incomparables, au Louvre, au
Luxembourg, à Cluny. Toute notre histoire, qui était celle du monde, était
écrite sur les pierres des édifices, dans les manuscrits des bibliothèques,
sur les toiles des musées. Dans les quartiers excentriques se cachaient, en
leur sainte humilité, mais plus nombreux qu'en aucune capitale, nos
établissements de bienfaisance, sublimes et touchants témoignages du génie
charitable et du grand cœur de la France. Autour de la ville, la nature et
l'art avaient distribué les collines, les châteaux, les jardins ; et toutes
ces merveilles, harmonieusement fondues, toutes renaissantes dans la
fraîcheur du printemps, formaient comme la parure extérieure de la cité.
L'Exposition elle-même, dégagée du fouillis de ses plaisirs équivoques,
attestait le persévérant, l'infatigable labeur de notre pays. Or, il semble
que ces instructifs spectacles soient demeurés, pour le plus grand nombre,
ignorés ou méconnus. La faute fut celle de la France qui montra surtout ce
qu'elle eût dû cacher, celle des étrangers eux-mêmes qui rarement surent pénétrer
au-delà de la trompeuse surface. Ayant soupé dans les cabarets, ayant
fréquenté les femmes galantes, s'étant promenés longuement dans le parc, un
peu dans les galeries, beaucoup rentrèrent chez eux la tête vide, les sens
enfiévrés ; et comme leurs yeux obscurcis par l'orgie n'avaient pas su
discerner la lumière, ils se persuadèrent, feignirent de se persuader que la
lumière n'était plus que vacillante, que bientôt elle s'éteindrait. Les
théâtres avaient compté sur l'Exposition. Brillamment illuminés, ils
faisaient chaque soir concurrence aux attractions du Champ-de-Mars. A l'Opéra
se jouait l'Africaine. La Comédie française continuait ses
représentations classiques : en outre elle avait repris Hernani.
Ponsard, qui allait mourir, assistait à ses dernières pièces : le Lion
amoureux, qui avait eu grande faveur ; Galilée, drame assez
médiocre et terne qui ne justifiait guère son titre un peu tapageur.
L'affiche se variait par toute sorte d'autres productions, les unes
anciennes, les autres nouvelles, presque toutes charmantes : le Gendre de
M. Poirier, le Cas de conscience, Mademoiselle de la Seiglière. Au
Gymnase Alexandre Dumas fils s'obstinait à poursuivre la réhabilitation de la
femme tombée. En sa dernière pièce, les Idées de madame Aubray, il
avait audacieusement poussé sa thèse jusqu'à ses dernières conséquences. Mme
Aubray ayant recueilli une courtisane, l'ayant admise en son intimité, était
prise au mot par son fils, et le dénouement était le mariage de l'enfant
demeuré pur et de la créature déchue. Cependant les grands classiques
d'autrefois parurent démodés, et Victor Hugo légèrement vieilli. On jugea un
peu fatigante la solennité de Ponsard, raffinées à l'excès les grâces
d'Octave Feuillet ou de Sandeau, prétentieuses presque autant qu'originales les
thèses de Dumas fils. Le succès sérieux ne manqua pas à ces pièces. Mais
ailleurs se porta la grande vogue, ailleurs se réalisèrent les prodigieuses
recettes. Une littérature nouvelle avait surgi. Elle n'avait pas attendu
l'Exposition pour naître ; mais ce fut l'année de l'Exposition qui marqua sa
floraison la plus brillante, et son souvenir reste inséparablement lié à
celui de l'année fameuse. La
maxime fondamentale de ce nouvel art dramatique était que la meilleure pièce
est celle où l'on rit le plus. La manière avait été inaugurée par deux
auteurs, jeunes alors, l'un et l'autre éblouissants d'esprit, MM. Meilhac et
Halévy. Un compositeur de musique, Allemand d'origine, Offenbach, s'était
rencontré fort à point pour compléter le trio. La musique de l'un était aussi
entraînante qu'étaient vifs les bons mots des deux autres : de là une sorte
de raison sociale à trois qui serait très réjouissante pour le public, et,
pour l'association elle-même, très féconde en dividendes. Le genre se
caractérisait par une grande simplification : point d'efforts laborieux pour
garder l'unité d'action ou pour soutenir jusqu'au bout les personnages ; mais
seulement des traits d'esprit semés de tous côtés et qui éclataient comme des
pétards sous les pas. Loin que l'invraisemblance nuisit, elle pourrait être
fort profitable par un certain grossissement burlesque qui éveillerait une
gaieté poussée jusqu'à la pâmoison. Il n'est guère de grandes choses qui
n'offrent quelque fissure par où le ridicule peut s'insinuer. Le procédé le
plus usité fut de passer au crible les admirations traditionnelles et de
présenter sous une image renversée tout ce que le respect ou l'usage avait
consacré. L'effet comique s'accroîtrait par la gouailleuse hardiesse du
travestissement, et l'on aurait quelque chose de heurté, d'imprévu, tout en
étincelles, qui tiendrait à la fois de la farce, du pamphlet, de la parodie. La
Belle Hélène avait été le produit le plus perfectionné du genre : puis
était venu Barbe-Bleue. Comme l'Exposition allait s'ouvrir, une
nouvelle pièce qui, disait-on, dépasserait toutes ses devancières, fut
annoncée sur les affiches du théâtre des Variétés : c'était la
Grande-Duchesse de Gerolstein. J'ai
déjà nommé cette pièce. Toute l'Europe y accourut, et ceux qui dédaignèrent
nos monuments, nos œuvres d'art, notre littérature, s'en voulurent rassasier.
A ce titre et toute frivole qu'elle soit, elle relève de l'histoire. Toute
l'intrigue, si le nom d'intrigue peut être ici employé, résidait dans le
caprice d'une jeune princesse allemande qui, s'étant prise subitement
d'inclination pour un de ses soldats nommé Fritz, l'élevait en quelques
minutes jusqu'au grade de général en chef ; puis, voyant ses avances
repoussées, le replongeait, en quelques minutes aussi, jusqu'au rang d'où
elle l'avait tiré. Visiblement la donnée générale importait peu, le principal
souci des auteurs ayant été l'accumulation des traits. Un grand travail se
devinait, non pour observer les règles, mais pour les braver. Le succès
naîtrait de l'énormité dans le paradoxe, de l'audace dans la gouaillerie,
d'une certaine fantaisie légère qui, doucement, sans amertume, sans
méchanceté, sans aucune prétention de réforme sociale, montrerait comme en
déshabillé les prétendus grands hommes ou les prétendues grandes choses.
Toutes les épithètes accumulées par Mme de Sévigné quand elle annonce le
mariage de la Grande Mademoiselle rendraient mal l'effet que produisit
le premier acte. La grandeur et la décadence du général Boum, son plan de
campagne, l'élévation de Fritz, son départ pour le combat, toutes ces scènes
éveillèrent une gaieté exhilarante. Étourdi, éperdu, ahuri, écrasé sous le
feu continu des bons mots, le spectateur demandait grâce, et la seule crainte
était que le rire devînt convulsion. La charmante musique d'Offenbach, l'art
consommé d'une des actrices, Mlle Schneider, achevèrent la fortune de
l'œuvre. Comment qualifier la pièce ? Satire, comédie burlesque,
travestissement ? Le public ne prit pas la peine d'analyser ses impressions
et se contenta de constater que jamais on ne s'était tant amusé au théâtre.
Les bouffonneries du premier acte parurent même d'une gaieté si étourdissante
qu'on pardonna à la pièce de ne pas se soutenir jusqu'au bout et de finir en
des traits qui faisaient long feu. Des quatre coins du monde, on télégraphiait
pour retenir un fauteuil aux Variétés. Les moralistes ne manquèrent pas pour
s'affliger que, dans la patrie de Molière et de Corneille, le grand succès
dramatique fût un opéra bouffe. On les laissa dire, et même sans répondre. La
Grande-Duchesse de Gerolstein devint comme une curiosité supplémentaire
ajoutée à toutes celles de l'Exposition, et aujourd'hui on ne peut songer à
l'une sans évoquer le souvenir de l'autre. Tous subirent l'attraction, depuis
les plus humbles jusqu'aux rois. Bismarck ne manqua pas ce spectacle et y
prit, dit-on, un plaisir extraordinaire. Le plaisir ne se mêla-t-il pas d'une
secrète joie ? Entre toutes les choses que bafouait la pièce, aucune ne
l'était plus que l'amour du panache, les minuties de la discipline, les petitesses
et les servitudes de la vie militaire. On eût dit de vieux clichés qui
sûrement ne serviraient plus et que, sans imprudence ou remords, il était
permis de briser. Plus était vive la satire, plus éclataient les
applaudissements. Du fond de sa loge, le redoutable chancelier put noter ces
symptômes, en tirer la leçon pour lui-même, et s'affermir dans la résolution
de conserver intact en son pays tout ce qui commençait à s'énerver chez nous. Telle
était, au mois de juin, la grande ville, surexcitée par l'ardeur des
plaisirs, par l'ardeur du gain et, à ne juger que les apparences extérieures,
plus brillante qu'elle ne le fut jamais. Alexandre
quitta Paris le 11 juin, tandis que se poursuivait au palais de Justice
l'instruction contre Berezowski. Le 14, Guillaume partit à son tour. Il
semble qu'il ait emporté de l'hospitalité impériale une impression pleine de
gratitude. En un télégramme daté de Babelsberg et qui fut retrouvé plus tard
dans les papiers des Tuileries, il remercia « de tout son cœur » l'Empereur
et l'Impératrice de leur « accueil plus qu'aimable et amical » et
n'hésita pas à qualifier de « mémorable » son séjour à Paris. Le prince
royal, de son côté, exprima des sentiments pareils. Comme les deux souverains
du Nord venaient de s'éloigner, on annonça un autre visiteur illustre. Le
chef de l'Empire ottoman, rompant avec tous les préjugés de sa religion, avec
toutes les coutumes de ses prédécesseurs, s'était laissé attirer par la
renommée de l'Exposition : il venait de quitter Constantinople : encore
quelques jours et il débarquerait en France. Alexandre, Guillaume, Bismarck,
ces redoutables personnages, avaient été accueillis dans une attente mêlée de
crainte. Vis-à-vis du Commandeur des Croyants, tout serait curiosité, sans
aucune trace d'inquiétude. Avec un renouveau d'entrain, on s'apprêta à fêter
l'homme qui incarnait en lui toutes les magnificences des Mille et une Nuits.
Hélas ! les plus beaux jours de l'Exposition étaient déjà passés. Pendant
deux mois, le peuple de Paris avait vécu dans un rêve voluptueux et doré.
Voici qu'à travers l'horizon lumineux apparaissaient de nouveau les visions
troublantes, les signes funestes, images mélancoliques et soucieuses que rien
désormais ne pourrait chasser. IX Dans la
nuit du 29 au 30 juin, une dépêche transmise par le câble atlantique arriva
de Washington à Vienne. Elle émanait du ministre d'Autriche, et contenait ces
simples mots : « L'empereur Maximilien a été fusillé. » Le matin même,
l'événement fut publié par la Gazette de Cologne et par l'Indépendance
belge. Cependant, à Paris, on achevait de décorer le palais de
l'Industrie pour une solennité depuis longtemps annoncée, celle de la
distribution des récompenses aux exposants. En ces heures d'allégresse, la
nouvelle parut inopportune, et, moitié reste d'incrédulité, moitié répugnance
à contremander les réjouissances, on affecta de la révoquer en doute. Le 1er
juillet, la cérémonie s'accomplit suivant l'étiquette réglée d'avance, en
présence de l'Empereur, du Sultan, d'une multitude de princes, tous en grand
gala, mais de cœur angoissé. A l'un des premiers rangs, une place resta vide,
celle du comte et de la comtesse de Flandre, beau-frère et belle-sœur de
Maximilien. « Des circonstances indépendantes de leur volonté les ont
empêchés d'assister à la fête » : ainsi s'exprimèrent les journaux
officieux. Du quai d'Orsay on avait de nouveau télégraphié à Washington. La
réponse fut la confirmation du sinistre message. On essaya d'entretenir
encore une ombre d'espoir : « Maximilien aurait été fusillé le 19 juin à
Queretaro », dit le Moniteur du 3 juillet. Le lendemain, ces
derniers ménagements s'évanouirent, et la nouvelle fut à la fois communiquée
aux Chambres et annoncée par l'organe officiel. Sur le
palais du Champ-de-Mars, sur la ville elle-même, une grande ombre s'étendit.
Fêtes, revues, banquets d'apparat, tout fut contremandé. On oublia les
princes, nos hôtes, et jusqu'à Abd’ul-Aziz lui-même, le fantastique
commandeur des croyants. Volontiers l'Empereur eût écarté l'image importune,
sanglante, accusatrice. Au Corps législatif, l'opposition ne renonça point à
dégager des événements la leçon qu'ils comportaient. Le 9 juillet, comme la
discussion du budget s'ouvrait, M. Thiers, montant à la tribune, résuma pour
l'avenir l'entreprise mexicaine. Son langage fut grave, sans amertume,
accablant par sa modération même : aucune récrimination ; aucune de ces
fatigantes longueurs ou de ces réminiscences égoïstes où il se complaisait
parfois. La majorité écouta le discours en un triste silence ; peut-être
fit-elle très secrètement un retour sur son propre passé quand l'orateur, au
nom de la France, au nom de l'intérêt dynastique lui-même, demanda que le
profit d'une si triste expérience fût un contrôle parlementaire plus actif, «
un progrès dans les institutions. Cependant quelle ne serait pas l'audace de
ceux qui avaient osé immoler un archiduc d'Autriche ! On craignait pour nos
agents diplomatiques ou consulaires, pour tous nos nationaux restés là-bas. A
ces craintes se mêlaient les réclamations confuses et irritées des créanciers
de Maximilien, définitivement frustrés. On supputait les dépenses de
l'expédition, dépenses fort considérables, moins encore par elles-mêmes que
par l'insolvabilité du Mexique et par les emprunts de toute sorte faits au
matériel de la guerre et de la marine : ces dépenses, suivant M. Thiers,
s'élevaient à près de 600 millions. On songeait aussi à ceux qui étaient
partis et qu'avaient dévorés les guérillas, les fièvres, les fatigues, les
embuscades. D'après les évaluations les plus atténuées, six mille des nôtres
avaient succombé au Mexique[23]. « Nos soldats, dit un
jour le ministre de la guerre du haut de la tribune, ne comptent pas, avant
le combat, leurs adversaires ; après le combat, ils ne comptent pas leurs
morts. » A ces paroles, Berryer redressa sur son banc sa taille courbée par
les années et, rassemblant les restes de sa grande voix : « Non, dit-il
avec un accent profond, non, nos soldats ne comptent pas leurs morts, mais il
y a ici, en France, des mères, des filles, des épouses qui les ont comptés. » Dans
cette brusque interruption des fêtes publiques, tout ce qu'on avait négligé
de voir apparut. En France, la récolte serait insuffisante. D'Algérie
arrivaient les plus attristantes nouvelles. Déjà ravagée par le choléra, la
malheureuse terre serait bientôt désolée par la famine : on verrait alors les
indigènes succomber d'inanition non loin de nos cantonnements, et les villes
se remplir d'orphelins que recueillerait la charité chrétienne. Au
Palais-Bourbon, un souci dominant régnait, celui de la loi militaire. La
commission chargée de la préparer venait de publier son rapport. Tout en
atténuant le projet du conseil d'État, les députés n'osaient nier les besoins
de la défense nationale. Pour la sécurité de la France, une force de huit
cent mille hommes était estimée nécessaire, sans compter la garde mobile. Ces
chiffres, jugés alors fantastiques, provoquaient des commentaires pleins de
stupeur. Provinciaux qui se pressaient chaque soir aux représentations de la
Grande-Duchesse, viveurs élégants qui avaient élu domicile au Café Anglais,
bourgeois qui se laissaient bercer par les valses de Strauss ou fredonnaient
les couplets de la Belle Hélène, tous se sentirent violemment secoués. L'émoi
fut pareil, et chez les amoureux de jouissance matérielle, et chez les
rêveurs de paix perpétuelle, et chez les optimistes crédules qui, de
confiance, avaient accepté les théories impériales. Les plus sages furent
aussi les plus alarmés. Quels ne devaient pas être les périls pour que
Napoléon, après quinze années de règne, après de constantes victoires,
réclamât du pays les mêmes sacrifices qu'on eût demandés après de constantes
défaites ! Le
pire, en effet, n'était pas le projet, mais qu'il fût nécessaire. Ce qui se
passait de l'autre côté du Rhin montrait chez les vainqueurs de Sadowa le
dessein bien arrêté de façonner à leur gré toute l'Allemagne, et non plus
seulement celle qui se limitait au Mein. Dès 1866, des conventions secrètes
avaient, pour le cas de guerre, subordonné à la Prusse les contingents du Sud.
En ce mois de juillet 1867, un autre acte très grave acheva de concentrer
entre les mains du roi Guillaume tous les intérêts germaniques. Une nouvelle
organisation du Zollverein resserra les liens commerciaux entre tous les pays
de race allemande : de la sorte, depuis la Baltique jusqu'aux Alpes, l'unité
complète régnerait dans l'ordre économique aussi bien que dans l'ordre
militaire. La Hesse, le grand-duché de Bade, le Wurtemberg, la Bavière
elle-même adhérèrent au projet. Il fut décidé qu'un Parlement douanier,
composé des membres du Parlement du Nord et de délégués des États
méridionaux, se réunirait à Berlin et réglerait, au point de vue spécial des
questions industrielles et des tarifs, le sort de la patrie commune. Ainsi
s'accomplissait par degrés le dépouillement des États particuliers, qui
n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes. L'Europe était si accoutumée aux
empiètements de M. de Bismarck, que la mesure n'éveilla qu'une médiocre
émotion. Pourtant M. de Beust, en ses entretiens avec l'ambassadeur de
France, ne manqua pas d'en signaler la portée : « J'attache, disait-il à
M. de Gramont, assez peu d'importance aux conventions militaires : on les
répudiera dès qu'on aura intérêt à s'en décharger. Tout autres sont les
conventions douanières ; elles créent un état de choses beaucoup plus malaisé
à détruire et complètent, à proprement parler, la médiatisation du
Midi. » A toute
rigueur, l'établissement d'un Parlement douanier rentrait dans l'organisation
intérieure de l'Allemagne, et toute remontrance n'eût fait qu'irriter. Dans
l'entrefaite, un incident surgit où se peignit au vif la politique
prussienne, susceptible jusqu'à la hauteur et attentive à repousser les plus
modestes ingérences de la France. Le
traité de Prague avait, on s'en souvient, stipulé, en son article 5, que les
habitants du Sleswig septentrional seraient consultés sur leur sort par voie
de plébiscite. Malgré les vœux du peuple danois, cette clause demeurait en
suspens, et il semblait bien qu'à Berlin on la voulût tenir pour non avenue.
Comme elle avait été introduite su la demande de la France, M. de Moustier se
persuada qu'il ne blesserait aucune convenance, qu'il ne froisserait aucun
amour-propre, en appuyant les désirs du cabinet de Copenhague. En l'absence
de M. Benedetti, l'ambassade était gérée par M. Lefebvre de Béhaine,
diplomate expérimenté, qui saurait envelopper ses avis sous les formes les
plus correctes. Le chargé d'affaires français ayant vu le sous-secrétaire
d'État, M. de Thile, et lui ayant rappelé les engagements pris l'année
précédente, celui-ci affecta de considérer l'affaire comme fort grave, ajouta
qu'elle était de celles que le roi se réservait, remit toute discussion à une
conférence ultérieure. En ce nouvel entretien, M. de Thile manifesta le désir
de voir les instructions qu'avait rédigées M. de Moustier en faveur des
Sleswigois. Comme M. Lefebvre ne faisait aucune difficulté de lui montrer la
dépêche, il la lut, prit quelques notes, puis, sans se perdre en d'autres
raisonnements, il se borna à faire observer que la France n'avait point
figuré dans l'acte de Prague, que l'Autriche seule l'avait conclu avec la
Prusse, que, par conséquent, le cabinet de Vienne, à l'exclusion de tout
autre, avait le droit d'en surveiller l'exécution. Sous cette forme
péremptoire, la réplique était peu amicale. Ce qui suivit le fut moins
encore. Le lendemain, les gazettes allemandes se répandirent en plaintes
contre la France : le gouvernement des Tuileries, disaient-elles, avait passé
une note sur l'affaire du Sleswig, et élevait la prétention d'interpréter un
traité qu'il n'avait pas signé. « Mais je ne vous ai pas passé de note,
observa M. Lefebvre de Béhaine, qui, tout ému, se rendit derechef auprès de
M. de Thile. — Sans doute, mais vous m'avez communiqué la dépêche. — Je ne
l'ai communiquée qu'officieusement, repartit le diplomate. » Que faire ? La
question du Sleswig ne valait pas un conflit. Quoiqu’assez irrité, M. de
Moustier se décida, pour calmer tout ce tapage, à publier au Moniteur
un article qui réduisait aux proportions d'un simple conseil la communication
française. Alors seulement, de l'autre côté du Rhin, les journaux se
radoucirent. Qui n'eût approuvé notre modération ? Mais vraiment, si nous
n'eussions été si débonnaires, quels prétextes de lutte n'eussions-nous pas
trouvés ? Il
semblait qu'un sort contraire pesât sur toutes nos relations internationales.
On se souvient de Berezowski. Le lundi 15 juillet, il avait comparu devant la
cour d'assises. L'évidence de l'attentat, la netteté des aveux, tout
simplifiait l'œuvre de la justice. Cependant à Saint-Pétersbourg régnait un
grand désir, celui que le verdict ne comportât pas de circonstances
atténuantes : de la sorte, le Czar interviendrait auprès du gouvernement
français et, en provoquant une commutation, se donnerait le mérite de la
clémence. L'âge de l'accusé, les sympathies pour les infortunes polonaises,
inclinèrent les âmes vers la pitié. Le défenseur était Emmanuel Arago, avocat
à la voix retentissante, et très coutumier de cette éloquence sonore qui
réussit à la cour d'assises. Les jurés se refusèrent à déléguer à d'autres le
soin d'adoucir la sentence et, par un verdict mitigé, substituèrent à la
peine capitale celle des travaux forcés à perpétuité. En Russie, la
réprobation fut extrême. Ce qui était indulgence pour un jeune fanatique ou
répugnance pour la peine de mort parut, aux rives de la Neva, suprême injure.
Ce jour-là se creusa de nouveau le fossé de la Pologne, et les plus
perspicaces se prirent à craindre que jamais il ne se comblât. Les
splendides apparences de l'Exposition cachaient encore nos ennuis, masquaient
encore nos périls. Jusqu'à quand suffiraient-elles à les voiler ? Jamais
Napoléon ne se sentit plus isolé qu'à cette époque où il ne marchait
qu'accompagné d'un cortège de rois. Tout nous échappait, et le Nouveau-Monde
qui venait de fusiller notre protégé, et la Prusse qui excédait le droit de
ses victoires, et la Russie qui s'éloignait rancuneuse et irritée. Une seule
alliance restait possible, celle de Vienne. De ce côté se tournèrent les
pensées de l'Empereur. X Le
dessein était méritoire. N'était-il pas tardif ? Depuis huit ans, nous avions
eu la main dans toutes les disgrâces de l'Autriche. A Magenta, à Solferino,
François-Joseph avait succombé sous nos armes. A la veille de Sadowa, nous
avions été les complices de ses ennemis. Nous n'avions pas eu de repos
jusqu'à ce qu'eussent disparu de Venise les derniers uniformes blancs. Pour
comble de malheur, nos bienfaits mêmes étaient devenus source d'infortune.
Jadis nous avions pris un prince à Miramar pour en faire un empereur, et
voici que nous ne rendrions qu'un cercueil au caveau des Capucins. Si pesants
que fussent ces souvenirs, trop de motifs conviaient à l'union pour qu'on en
désespérât. Si, en ces heures de deuil pour la monarchie de Habsbourg, Napoléon
s'arrachait à toutes les splendeurs de l'Exposition ; si, quittant ses États,
il se rendait en territoire autrichien pour saluer, consoler ceux qui étaient
dans la peine ; s'il rehaussait le prix de la démarche par la délicatesse des
prévenances, par la cordialité des paroles, peut-être un tel témoignage
apaiserait les rancunes, dissiperait les préventions, préparerait les âmes
pour une entière harmonie. Le procédé vaudrait surtout par sa nouveauté :
Napoléon avait attendu la visite du Czar, la visite du roi Guillaume : il
agirait autrement vis-à-vis de l'empereur d'Autriche et, mesurant ses égards
non d'après le degré de prospérité, mais d'après le degré d'infortune, il
irait de préférence à celui qui était le plus éprouvé. Les cœurs s'étant ainsi
rapprochés, la politique, on pouvait du moins l'espérer, ferait le reste. La
France et l'Autriche, isolées l'une et l'autre en Europe, avaient le même
intérêt à garder le vieux droit, le même intérêt à ne pas tolérer de
nouvelles entreprises, soit du côté de la Prusse, soit du côté de la Russie ;
et le mot fameux de Salluste trouverait ici son application la plus littérale
: idem velle, idem nulle, ea demum amicitia est. Le
terrain semblait assez bien préparé. Dès le mois de juillet, M. de Beust,
déplorant l'absorption des États du Sud par la Prusse, disait à notre
représentant à Vienne : « Le vrai remède, c'est une solide alliance entre la
France et l'Autriche. » La première annonce du voyage paraît avoir été
accueillie avec la gratitude la plus empressée. Si nous en croyons M. de
Gramont, l'impératrice Élisabeth se montra surtout charmée. Plusieurs fois,
elle avait manifesté le désir de connaître l'impératrice Eugénie : « N'y
aurait-il pas en notre pays, disait-elle, quelque station thermale qui pourrait
attirer Sa Majesté française ? » Avec beaucoup de bonne grâce, elle insista
pour que la réunion fût tout intime, point gâtée par l'étiquette, point
rendue banale par une suite trop nombreuse : « Qu'on me laisse en
tête-à-tête avec votre charmante souveraine, répéta-t-elle à plusieurs
reprises à notre ambassadeur. » Le lieu
choisi pour l'entrevue fut Salzbourg. Le 17 août, l'Empereur et l'Impératrice
quittèrent le camp de Châlons. Le voyage, bien que dépouillé de tout
caractère officiel, ne laissa pas que de s'accomplir avec une certaine pompe.
Les souverains furent salués à Carlsruhe par le grand-duc, à Ulm par le roi
de Wurtemberg. Pendant la nuit, ils arrivèrent à Augsbourg. Cette ville
rappelait à Napoléon d'anciens et chers souvenirs. C'est là qu'il avait vécu
enfant, auprès de la reine Hortense Dès que le jour fut venu, il prit plaisir
à parcourir la vieille cité, à reconnaître les édifices, les rues, les
enseignes, à visiter le collège dont il avait suivi les cours, à revoir la
maison où il avait habité avec sa mère. Cependant, sur son passage, il
recueillait d'assez vifs témoignages de sympathies : c'étaient les
manifestations des particularistes qui tenaient à protester contre
l'absorption prussienne. Le voyage continuant, on traversa la grande plaine
bavaroise. Le Roi, par déférence pour l'hôte illustre qui traversait ses
États, avait pris place dans le train impérial. Vers cinq heures du soir, on
franchit la frontière autrichienne. Un peu plus tard apparurent, aux bords de
la Salzach et dans le merveilleux encadrement des montagnes, la forteresse,
les blanches maisons et les terrasses presque italiennes de Salzbourg. A la
gare, François-Joseph attendait Napoléon. Si les bienséances n'eussent clos
les lèvres, que de souvenirs eût évoqués cette rencontre ! Les deux monarques
ne s'étaient pas vus depuis Villafranca. La visite impériale dura cinq jours.
L'étiquette, un peu plus rigoureuse que ne l'eût souhaité l'impératrice
Élisabeth, fut celle du deuil des cours. Les réjouissances trop fastueuses
étant jugées peu convenables, on se rabattit sur des divertissements plus
discrets : ceux-ci furent si nombreux, aménagés avec tant d'art que
malaisément on eût démêlé les signes où se décelaient les regrets. Même en
cette Autriche qui n'aime pas les tristes pensées, la façon parut singulière
de pleurer Maximilien immolé. Cependant, entre toutes ces fêtes, les plus
belles furent empruntées à l'admirable nature de ces régions. On gravit le
mont des Capucins par les allées qu'avait suivi Mozart enfant. On visita le
château d'Aigen au pied du Gaisberg. Un soir, les montagnes, tout illuminées,
donnèrent l'illusion d'un immense incendie. Plusieurs des membres de la
famille impériale s'étaient rassemblés autour de François-Joseph. A la
réunion manquait pourtant l'archiduchesse Sophie, mère de Maximilien : sa
douleur, trop violente pour se contenir, n'aspirait qu'à la solitude ; et
elle n'avait pu se résoudre ni à voir celui qui avait conduit son fils à la
mort, ni à contempler les images d'un deuil vraiment trop éclairci. L'empereur
d'Autriche avait emmené avec lui ses principaux conseillers. Quant à
Napoléon, il avait laissé ses ministres, à Paris. Qu'importait ? n'était-il
pas son propre ministre ? Il eût été inouï que l'entrevue se consumât tout
entière en témoignages de condoléances, en promenades, en divertissements,
Les deux monarques conférèrent sur l'état de l'Europe, si bouleversée depuis
une année, et à leur détriment. Tant qu'on se borna à des échanges de vues
générales, l'accord fut complet. L'embarras naquit dès qu'il fallut préciser
la politique de l'avenir. Par goût, l'Autriche est volontiers égoïste ; en
1867, elle l'était par nécessité. Ses difficultés intérieures, le déficit
permanent de son budget lui conseillaient la circonspection. L'enjeu d'une
nouvelle guerre était tel qu'elle n'y pouvait songer sans frémir : cette
fois, il s'agirait, non de son crédit en Allemagne, mais de sa propre
existence. Elle pouvait à peine compter sur les sympathies des États du Sud
qu'elle avait à Nikolsbourg assez prestement abandonnés. Si nous en croyons
M. de Beust[24], le duc de Gramont avait
préparé un assez volumineux mémoire. Napoléon, tout en le jugeant « très
bien fait », refusa de se l'approprier et recommanda même qu'on le brûlât. En
une note d'une ou deux pages, à laquelle l'empereur des Français apporta
quelques retouches, le chef du cabinet autrichien résuma les résolutions des
deux cours. On convint d'observer rigoureusement le traité de Prague, et
d'éviter toute immixtion dans les affaires de la Confédération du Nord. La
France s'abstiendrait de toute mesure « ayant le caractère d'une menace ou
même d'une manifestation ». L'Autriche, de son côté, s'appliquerait à
développer un système libéral, sincèrement constitutionnel, et s'ingénierait
à garder ce qui lui restait d'influence dans l'Allemagne méridionale. La fin
de la note était relative aux principautés danubiennes et à la question
crétoise. Cette déclaration, terne, inoffensive, qui n'avait d'autre mérite
que d'être très pacifique, méritait-elle le nom de programme ? Elle n'aurait
de prix que comme point de départ, comme préambule. Mais si on ne parvenait,
ni dans le présent ni dans l'avenir, à dégager de ces vagues prolégomènes
quelques stipulations positives, le seul résultat serait d'accréditer dans le
public, dans le monde officiel, dans l'entourage même de Napoléon, l'illusion
d'une alliance : illusion fatale qui, sans nous assurer aucune force réelle,
ne fournirait qu'un encouragement à notre présomption. Le jour
de l'arrivée de Napoléon à Salzbourg était, pour François-Joseph, le jour
anniversaire de sa naissance. A cette occasion, le roi Guillaume lui avait
adressé un télégramme en signe d'amitié, et dans sa dépêche avait très
gracieusement recommandé qu'on ci le rappelât au souvenir de Leurs Majestés
françaises[25]. Les aimables, les cordiaux
procédés du roi n'excluaient aucune des rudesses de sa politique. On le vit
bien à cette occasion. La presse allemande ne tarda pas à dénoncer l'entrevue
des deux monarques. Le voyage de condoléances, disait-elle, se changeait en
un congrès politique : la France, agissant de compte à demi avec l'Autriche,
méditait d'étendre son patronage sur l'Allemagne du Sud : peut-être la
question du Slesvig allait-elle renaître : toute alliance austro-française
appellerait de la part des autres puissances une contre-alliance. Ainsi
s'exprimaient la Gazette de l'Allemagne du Nord et la Gazette de la
Croix. La rumeur fut telle que M. de Moustier crut devoir proclamer, dans
une dépêche à ses agents, les vues pacifiques du gouvernement des Tuileries.
Il affirma, comme le faisait dans le même temps la Gazette officielle
de Vienne, que le voyage de Salzbourg n'avait été dicté que par une pensée de
sympathie pour un cruel malheur : sans doute, les chefs des deux grands
empires n'avaient pu se rencontrer sans s'entretenir des affaires de l'Europe
: mais leur seul but était la consolidation de la paix : la France, en
particulier, restait fidèle au programme formulé dans la circulaire du 16
septembre 1866, qui se résumait dans l'acceptation des changements accomplis.
La déclaration était vraie, trop vraie même, l'entrevue ayant été inoffensive
au point d'être inutile. Ce fut avec une sorte de hauteur blessante que M. de
Bismarck accueillit l'explication : lui aussi, il voulut écrire sa dépêche,
que publia la Gazette d'Augsbourg. En termes absolus, presque provocants, il
réprouva toute idée d'une immixtion étrangère dans les affaires allemandes. A
Berlin, les hommes politiques, les militaires applaudirent bruyamment et
jugèrent « qu'aucun discours du président du conseil ne valait la
circulaire du 7 septembre[26]. » Quelque modéré que fût
le gouvernement impérial, il s'en fallut de peu que cette âpreté ne fît
déborder la mesure. « La circulaire Bismarck, écrivait M. Rouher à
l'Empereur, a produit la plus désagréable impression. En présence d'un tel
document, M. de Moustier se demande quelle attitude il doit prendre[27]. » Cette fois encore, une sage
résignation l'emporta, et la presse officieuse fut invitée à se montrer
pacifique. La recommandation fut suivie, sauf par le Pays, qui traita de «
forfanterie outrecuidante » la récente élucubration de M. de Bismarck. Cette
violence était presque douceur auprès des invectives de la Gazette de la
Croix. XI Au
milieu de tous ces incidents, les fêtes de l'Exposition, interrompues par la
mort de Maximilien, avaient repris avec tout leur éclat, sinon tout leur
entrain. Les théâtres continuaient leurs représentations folâtres : aux
Variétés, la Belle Hélène ; au Vaudeville, la Famille Benoiton
; à la Porte-Saint-Martin, la Biche au bois. L'époque des vacances
attirait vers Paris les employés, les fonctionnaires, les prêtres, les
professeurs, les collégiens, tous ceux qui n'ont qu'un temps pour se déplacer
et se distraire. Cette foule, incessamment renouvelée et plus curieuse qu'élégante,
se déversait à flots dans l'enceinte du Champ-de-Mars : on arrivait de bonne
heure, on repartait tard, avide qu'on était de mettre à profit jusqu'en ses
moindres heures un séjour parcimonieusement limité. Une si grande affluence
communiquait à toute la ville une animation continue ; et, dans ce perpétuel
mouvement, les réflexions sombres avaient peine à se graver. Cependant
l'heure était proche où le souverain lui-même se jugerait incapable de
prolonger sa sérénité satisfaite. Comme il revenait de Salzbourg et visitait
la Flandre, il consigna dans sa réponse aux félicitations du maire de Lille
un avertissement mélancolique à l'adresse de son pays. Avec un accent ému, il
rappela sa première visite dans le département du Nord : « Tout, en ce temps-là,
dit-il, souriait à mes désirs ! Je venais d'épouser l'Impératrice et je puis
dire aussi que je venais de me marier avec la France entière devant huit
millions de témoins. L'ordre était rétabli, les passions politiques
assoupies, et j'entrevoyais pour notre patrie une nouvelle ère de grandeur et
de prospérité. » L'évocation de ces années heureuses ne servait qu'à mieux
marquer les mécomptes qui avaient suivi. L'Empereur ne dissimulait point ses
déceptions : « Des points noirs, continuait-il, sont venus assombrir notre
horizon. De même que la bonne fortune ne m'a point ébloui, de même des revers
passagers ne me décourageront pas. Comme pour atténuer l'impression
troublante, le souverain terminait sa harangue par un appel à l'esprit public
: « Vous n'oublierez pas, messieurs, que la première condition de prospérité
pour un peuple comme le nôtre, c'est d'avoir la conscience de sa force, de ne
pas se laisser abattre par des craintes imaginaires, de compter sur la
sagesse et le patriotisme du gouvernement. » L'Empereur
avait ébauché son examen de conscience. Avec une surprise anxieuse, le pays
répéta ce commencement de confession. Durant quelques jours, on ne parla que
des points noirs. Dans l'entrefaite, des nouvelles inquiétantes arrivèrent de
l'autre côté des Alpes. Garibaldi ne dissimulait plus son dessein d'envahir
la frontière pontificale. Ainsi ce n'était point assez de la question
allemande, et l'on allait voir renaître, après un intervalle d'accalmie, la
fastidieuse, l'éternelle question romaine. Pourtant l'Exposition ne
s'achèverait pas sans qu'une dernière réception princière ne ranimât le seul
espoir que conservât notre politique, celui d'une solide entente avec
l'Autriche. Le 21 octobre, François-Joseph quitta Vienne pour rendre à
Napoléon la visite de Salzbourg. Après une halte à Nancy, où avaient vécu
plusieurs des princes de sa race, il arriva le 23 octobre à Paris. Entre les
souverains, nul ne fut accueilli comme lui. Il fut acclamé par tous, par les
libéraux, n'avait-il pas inauguré le système constitutionnel en Autriche, par
les conservateurs, n'était-il pas le meilleur défenseur de l'ancien ordre
européen, par tous les cœurs patriotes, quel autre allié espérer hormis
celui-là ? Un banquet lui ayant été offert à l'Hôtel de Ville, le monarque autrichien,
en réponse au toast de l'empereur des Français, prononça de nobles, de
magnifiques paroles : « Lorsqu'il y a peu de jours, dit-il, j'ai visité
à Nancy les tombeaux de mes ancêtres, je n'ai pu m'empêcher de former un vœu
: Puissions-nous, me suis-je dit, ensevelir dans cette tombe, confiée à la
garde d'une généreuse nation, toutes les discordes qui ont séparé deux pays
appelés à marcher ensemble dans les voies du progrès et de la civilisation !
Puissions-nous, par notre union, offrir un nouveau gage de cette paix sans
laquelle les nations ne sauraient prospérer ! » A ce magnanime langage tous
les cœurs s'émurent. Il semblait qu'en s'exprimant de la sorte,
François-Joseph voulût, à la face de la France, à la face de son propre pays,
poser les préliminaires d'un solennel pacte d'amitié. Hélas ! à Paris comme à
Salzbourg, rien ne suivit les paroles. Ce serait le sort de cette malheureuse
alliance autrichienne, qu'elle demeurerait toujours à l'état d'espérance. Tandis que l'empereur d'Autriche rentrait dans ses États, l'Exposition fermait ses portes. Rien n'est morne comme l'aspect d'une salle de fête quand les derniers invités se sont éloignés, quand les feux mourants des lustres luttent avec les premières clartés de l'aube ; quand, des réjouissances qui s'achèvent, il ne reste plus d'autre trace qu'un peu de tulle ou de ruban arraché des robes, qu'un peu de fleurs déjà prêtes à s'effeuiller. Sous la brise du matin, les rêves, les rêveries se dissipent, et une double lassitude s'empare de l'âme, lassitude de la fête qui s'évanouit, lassitude de la réalité qui reprend ses droits. En finissant, la gigantesque fête de l'Exposition laissa cette impression désenchantée. Les ouvriers reprirent possession de l'enceinte déserte, et la même ardeur qui s'était employée pour élever l'édifice se hâta pour le détruire. Décorations en carton-pierre, cloisons dorées, pavillons, boutiques, cottages, minarets, tout s'abattit comme un décor superflu ; et l'on ne vit plus, le long des berges de la Seine, que des convois de matériaux inutiles, débris déjà méconnaissables, et qui se confondaient tous sous les mêmes teintes grises de l'hiver. Quand le Champ-de-Mars fut redevenu la plaine sablonneuse qu'on avait connue, on ne sut ce qu'on devait le plus admirer, ou de l'impulsion puissante qui avait en un clin d'œil élevé toutes ces magnificences, ou de la prodigalité folle qui ne les avait créées que pour une saison. On s'éveilla comme d'un rêve, avec une sensation singulière, faite d'inquiétude, de malaise, de satiété. Un doute naquit après coup sur l'opportunité du spectacle qu'on venait de donner au monde. N'avait-on pas travaillé pour les désœuvrés du siècle plus encore que pour les progrès de l'industrie humaine ? Pour les âmes déjà trop éprises des biens de la terre, n'y avait-il pas un danger subtil en ces étalages du luxe et de la richesse, se piquant d'émulation pour se surpasser ? Par-dessus tout, cette fête, qu'on avait appelée la fête de la paix, avait-elle resserré les liens des nations ? Jamais nous n'eûmes plus d'hôtes, jamais moins d'amis. L'étranger s'éloignait, assez clairvoyant pour avoir deviné nos faiblesses, trop jaloux de nos splendeurs pour nous les pardonner jamais. Entre toutes les féeries du second Empire, celle qui venait de s'évanouir était la plus prestigieuse. C'était celle aussi qui n'aurait pas de lendemain. |
[1]
Voir ROTHAN, l'Affaire
du Luxembourg, p. 74-75 et 435.
[2]
Correspondance inédite.
[3]
Documents diplomatiques, 1867, p. 7-12.
[4]
Dépêche du président du gouvernement luxembourgeois à M. de Lightenfeldt, 5
mars 1867 ; et rapport de M. de Lightenfeldt au secrétaire du roi pour les
affaires luxembourgeoises. (Voir SERVAIS, ancien plénipotentiaire luxembourgeois à la conférence
de Londres, le Grand-Duché de Luxembourg et le traité de Londres, p.
66-67, 70-75.)
[5]
Dépêche de M. le duc de Gramont, 27 avril 1867. (Correspondance inédite.)
[6]
Documents diplomatiques, 1867, p. 17.
[7]
Lettre du baron de Beust au prince de Metternich, 22 mars 1867 (Documents
communiqués aux délégations des diètes de Vienne et de Pesth, 1868).
[8]
Voir SERVAIS, le
Grand-Duché de Luxembourg et le traité de Londres, p. 109-111.
[9]
Documents diplomatiques, 1867, passim.
[10]
Dépêche de M. de Beust à M. de Metternich, 8 avril 1867. (Documents
communiqués aux délégations des dites de Vienne et de Pesth, 1868.)
[11]
Dépêches du baron de Beust au comte de Trauttmansdorff à Munich, et au comte de
Wimpffen à Berlin, 6 et 19 avril 1867 (Documents distribués aux délégations
des diètes de Vienne et de Pesth, 1868) ; Correspondance inédite du duc
de Gramont ; Mémoires de M. de Beust, t. II, p. 106.
[12]
Dépêche du comte de Wimpffen au baron de Beust, 12 avril 1867. (Documents
autrichiens, 1868.)
[13]
Dépêche de lord Stanley à lord Loftus, 15 avril 1867 (Correspondence
respecting the grand-duchy Luxembourg, p. 2). Dépêche du comte Apponyi au
baron de Beust, 18 avril. (Documents autrichiens, 1868.)
[14]
Dépêche du baron de Beust au comte de Wimpffen, 20 avril 1867 (Documents
autrichiens, 1868.)
[15]
Dépêche de M. de Wimpffen au baron de Beust, 26 avril 1867. (Documents
autrichiens, 1868.)
[16]
Dépêches du prince de Metternich au baron de Beust, 26 et 27 avril 1867 (Documents
autrichiens, 1868.)
[17]
Il avait, au mois de janvier 1867, remplacé le maréchal Randon au ministère de
la guerre.
[18]
Lettres de M. DE
MOLTKE, mai
1867, p. 267.
[19]
Voir Papiers des Tuileries, t. I, p. 237.
[20]
Correspondance inédite.
[21]
Voir SERVAIS, le
Grand-Duché de Luxembourg et le traité de Londres, p. 149.
[22]
DOUDAN, Lettres,
t. IV, p. 92.
[23]
Moniteur, 1867, p. 1639.
[24]
Mémoires, t. II, p. 117-118.
[25]
BEUST, Mémoires,
t. II, p. 116.
[26]
Denkwurdigkeiten aus dem Leben des Grafen von Roon, t. III, p. 29.
[27]
Papiers des Tuileries, t. II, p. 270.