HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME QUATRIÈME

 

LIVRE XXIX. — LE CONFLIT AUSTRO-PRUSSIEN.

 

 

SOMMAIRE : I. — M. de Bismarck et le duc d'Augustembourg. — Quels sont les visées immédiates et les desseins éloignés du chancelier prussien. — Comment s'altère l'alliance austro-prussienne : quelles causes ajournent entre les deux puissances allemandes le conflit qui, dès à présent, parait presque inévitable. — Comment M. de Bismarck se tourne vers l'Italie, vers la France.
II. — La Prusse et l'Italie : Avec quelles réserves doit être entendue cette maxime que l'unité allemande est sortie de l'unité italienne. — Méfiances de la Prusse contre le jeune royaume d'Italie, causes de cette méfiance : comment l'Italie devient méfiante à son tour. — M. de Bismarck premier ministre : signes contradictoires de bonne volonté et d'éloignement. — La Convention du 15 septembre 1864 : comment les Italiens, temporairement détournés de Rome, portent toutes leurs pensées vers la Vénétie et, dans ce but, recherchent de nouveau l'alliance prussienne. — Nouveaux symptômes contradictoires. — Comment la tension croissante des relations avec l'Autriche incline enfin la Prusse vers l'alliance italienne : entretien de M. d'Usedom et du général La Marmora pendant l'été de 1865.
III. — La Prusse et l'Empire français : Quels motifs portent Napoléon vers la Prusse. — Nombreux témoignages de sa bonne volonté. — Comment M. de Bismarck s'applique, de son côté, à ménager la France : de quelle façon il cultive de plus en plus l'amitié française à mesure que ses desseins se développent davantage : curieux entretien du chancelier prussien avec le duc de Gramont (25 août 1864) : le général de Roon en France. -- M. de Goltz : de quelle façon et par quel moyen commence à s'affermir son crédit auprès de l'Empereur : comment il songe, dès le début de 1865, à une alliance avec la France, et comment M. de Bismarck accueille ce projet.
IV. — Mésintelligence croissante entre la Prusse et l'Autriche. — Prétentions prussiennes et singulière dépêche de M. de Bismarck (22 février 1865). Motion de la Diète (6 avril 1865). — Les syndics de la Couronne et leur décision. — Comment le désaccord est sur le point de dégénérer en conflit. — Convention de Gastein (14 août 1865) : combien est précaire cette réconciliation.
V. — M. de Bismarck à Biarritz : en quoi l'entrevue de Biarritz diffère de celle de Plombières. — Entretiens avec Napoléon. — Quels enseignements M. de Bismarck retire de ses conversations avec l'Empereur.
VI. — La Prusse et l'Italie. — Négociations tentées à Vienne par le cabinet de Florence. — Suggestions de M. de Bismarck. — Perplexités à Florence. — Quelles considérations détermineront l'Italie à s'éloigner ou à se rapprocher de la Prusse.
VII.— Comment l'année 1866 est l'année de la rupture : Le Sleswig-Holstein : graves dépêches échangées entre Berlin et Vienne. — Rumeurs de guerre : action de M. de Bismarck à la Cour et auprès du roi. — La Chambre des députés est prorogée. — Grand Conseil tenu le 28 février 1866.
VIII. — L'alliance de la Prusse et de l'Italie. — L'empereur Napoléon et M. Nigra : projet de négociation à Berlin et de pourparlers à Vienne. Mission du général Govone à Berlin. — Son premier entretien avec M. de Bismarck. — Comment s'évanouit l'espoir d'un arrangement avec l'Autriche. — Négociations poursuivies à Berlin : M. de Bismarck et Govone : mutuelles défiances. — Quel conseil donne Napoléon. — Signature du traité (8 avril 1866).
IX. — Comment toutes choses dévient vers la guerre. — Les trois prétextes du conflit : Sleswig-Holstein : réforme fédérale : armements autrichiens. Comment, après un court espoir d'apaisement, l'horizon se rembrunit tout à fait.
X. — L'empereur Napoléon et la Prusse : comment toutes les pensées se tournent vers Napoléon : premiers entretiens sur les compensations : sous quel aspect M. de Bismarck voile ses desseins : désarroi et confusion de la politique impériale.
XI. — L'opinion publique en France : le Corps législatif : séance du 3 mai 1866 : déclarations de M. Roulier : mémorable discours de M. Thiers, et quelle manifestation ce discours soulève.
XII. — Le discours d'Auxerre ; comment il est interprété. — Nouveau projet de cession de la Vénétie. — Echanges de messages entre Berlin et Vienne. — Projet de Congrès : comment il échoue.
XIII. — Derniers préparatifs et derniers pourparlers avant la guerre. — Napoléon III : manifeste du 12 juin : sa sollicitude pour la Vénétie. — Confusion générale en Allemagne. — Ouverture des hostilités.

 

I

Le 1er juin 1864, le duc Frédéric d'Augustembourg arriva tout joyeux à Berlin. Trois jours auparavant, à la Conférence de Londres, le plénipotentiaire d'Autriche avait proclamé ses droits sur les duchés, et le représentant de la Prusse, loin de repousser la candidature, avait paru l'adopter. Le prince, en toute hâte, accourait remercier M. de Bismarck, que jusque-là, bien à tort sans doute, il avait jugé un adversaire, presque un ennemi. Le premier ministre accueillit son hôte avec beaucoup de bonne grâce, écouta ses remerciements, confirma avec une bienveillance empressée les intentions généreuses de sa cour. Puis, sans que sa voix trahît le moindre persiflage, il énuméra les charges de la donation que le roi son maitre était prêt à ratifier. Attentif à observer toutes choses, le président du conseil s'était persuadé que le nouvel État, situé à l'extrémité septentrionale de l'Allemagne et mal pourvu de limites naturelles, serait exposé à bien des disgrâces s'il ne s'appuyait sur un allié puissant, sur un allié tout à fait intime et qui serait un protecteur aussi bien qu'un ami. Toute voisine du Sleswig-Holstein, la Prusse semblait appelée, par une vocation providentielle, à jouer ce rôle tutélaire. A coup sûr, le duc serait proclamé souverain. Seulement, pour mieux le prémunir contre tout péril, le roi Guillaume se chargerait de recruter, d'organiser ses forces militaires, et prendrait en outre la peine de les commander. En un État qui touchait à deux mers, les défenses maritimes n'importaient pas moins que les défenses terrestres. Aussi la même sollicitude qui s'était portée sur l'armée s'étendrait sur la flotte. Une intelligente exploration des côtes avait suggéré à M. de Bismarck une autre pensée. Sur le littoral des duchés s'ouvrait une sûre et profonde rade, celle de Kiel, tout à fait disproportionnée aux besoins d'une petite principauté, très précieuse en revanche pour une puissante monarchie, alors en quête d'établissement naval. Très pénétré de cette opportunité, le ministre s'assurait le droit de fortifier Kiel et de l'occuper. Sur cette revendication principale se greffaient diverses revendications connexes. Ce n'était pas tout. Comme un canal de navigation était projeté pour relier la Baltique à la mer du Nord, la Prusse s'attribuait la propriété du canal, elle seule étant capable de le construire, de l'utiliser et de le défendre. Vigilant à protéger le nouveau souverain contre toute attaque étrangère, le conseiller du roi Guillaume ne se montrait pas moins zélé à lui alléger le souci de l'administration intérieure. Dans cet esprit, il faisait entrer les duchés dans le système douanier prussien, puis il réclamait pour son pays le libre usage de certaines voies de communication ; en outre, il prenait à sa charge la direction des postes, et naturellement aussi des télégraphes. De temps en temps, M. de Bismarck s'interrompait, comme à la recherche de quelque nouvelle marque de sollicitude. Enfin il s'arrêta, en homme qui avait épuisé la liste de ses bienfaits. Le premier ministre aurait pu parler longtemps de la sorte, tant le pauvre prétendant demeurait suffoqué de surprise. Quand il revint de son étonnement, ce fut pour se répandre en paroles amères : la Prusse, disait-il, aurait pu conquérir sa reconnaissance par ses bons procédés, au lieu de l'enchaîner par des servitudes. A quoi Bismarck répliqua sans se déconcerter que, de toute façon, la Prusse comptait sur la reconnaissance de celui qu'elle venait d'élever au rang suprême. L'ironie étant trop forte, le pseudo-souverain éclata, et l'entrevue finit par des plaintes mutuelles, le prince s'indignant qu'on le voulût esclave, et le ministre qu'il eût affaire à un ingrat.

Cette petite scène peint au vif les convoitises prussiennes Elle n'en découvre toutefois que la moitié. Même avant que la guerre ne se terminât, la Prusse avait tenu à rabaisser les visées du prétendant naïf que l'Autriche venait de proclamer et qu'elle-même, sur l'heure, n'avait point désavoué. Quand, quatre mois après, par le traité du 30 octobre 1864, Christian IX livra aux deux grandes puissances allemandes le Sleswig, le Holstein, le Lauenbourg, une seule interprétation fut admise à Berlin, celle qui attribuerait à la monarchie des Hohenzollern tous les fruits de la victoire. D'un bout à l'autre de l'Allemagne, l'audace parut grande. Quelle n'eût pas été la surprise si on eût pu deviner que ce que le public voyait, que ce qu'il jugeait déjà téméraire n'était qu'un petit coin du programme de l'avenir ! Dès cette année 1864, M. de Bismarck poursuit deux buts : un but immédiat qu'il ne cache guère, un but éloigné qu'il ne laisse apercevoir que rarement, par échappées, et que, le plus souvent, il dissimule à tous, même à son roi. Le but immédiat, c'est l'annexion réelle ou déguisée du Sleswig, du Holstein, du Lauenbourg. Mais l'affaire danoise n'est, dans les combinaisons de M. de Bismarck, qu'un prologue et comme la petite pièce qui précède la grande. Depuis 1815, une règle constante avait dirigé toute la politique autrichienne : cette conduite consistait à enlacer la Prusse dans les liens savants et compliqués de la Confédération germanique, à paralyser de la sorte toutes ses initiatives, à maîtriser toutes ses velléités d'émancipation, à opposer, en un mot, à toutes ses entreprises un veto qui, très secrètement, partirait de Vienne, et serait publiquement formulé à la Diète de Francfort. Ces pratiques traditionnelles, fort profitables pour la paix du monde quoique inspirées souvent par des calculs vulgaires, s'étaient dissimulées avec beaucoup de circonspection, jusqu'à l'heure où Schwarzenberg, cet audacieux ministre d'un jour, les avait affichées, et s'était ingénié à humilier ceux qu'il eût suffi de contenir. Ce sont ces liens que M. de Bismarck veut briser à jamais. Là est l'objet éloigné vers lequel tendent tous ses efforts. Entre l'Autriche et son pays, il a établi, en Sleswig-Holstein, une indivision perfide, état de choses plein d'incertitudes, fécond en embûches, le plus propice pour susciter entre les particuliers les procès, entre les peuples la guerre. Tout son art sera de pervertir l'alliance et d'utiliser pour la lutte tout ce qui a été stipulé pour la paix. Laborieusement il achèvera l'outillage militaire que le patient travail de plusieurs générations a préparé ; et il se montrera aussi attentif à compléter ses propres armements qu'à dénoncer les armements d'autrui. Entre temps et par atteintes successives, il ébranlera l'édifice, déjà fort entamé, de la Diète. Puis, ayant artificieusement miné tout ce qui gêne ses convoitises, il commencera sa grande œuvre qui sera de pousser — doucement s'il se peut, par la force s'il le faut — l'Autriche jusque dans le sud de l'Allemagne, peut-être même jusque vers l'Orient. Le dernier acte du drame, au moins de celui qui se jouera en terre germanique, sera d'établir solidement la puissance prussienne jusqu'au Mein et peut-être, par traités subreptices, de la porter au-delà. Telle est l'entreprise que M. de Bismarck médite dès cette heure, au moins dans ses grandes lignes ; car, pour le développement ultérieur des faits, il se confie, suivant sa coutume, à la fortune. Que si la tâche exige le fer et le feu ainsi qu'il l'a prédit un jour, il se repose pour l'accomplir sur les ressources de son pays, le patriotisme de son roi, son propre génie et, par-dessus tout, les fautes de l'adversaire.

Nul alors ne soupçonnait à Vienne de si amples, de si formidables desseins. Quelle que fût cette ignorance, le peu qu'on entrevoyait des ambitions prussiennes suffisait à entretenir, à la Cour et dans les cercles officiels, un malaise plein d'appréhensions. La malencontreuse conquête pesait comme un incommode fardeau qu'on ne pouvait ni garder sans dispute, ni abandonner à une puissance rivale sans humiliation. En suivant la Prusse jusqu'aux bords de l'Eider, l'Autriche s'était flattée d'incarner en elle les aspirations nationales, de complaire surtout à la Confédération germanique : or voici que toute cette équivoque aventure se terminait à la grande confusion de la Diète, contrainte à retirer ses troupes des duchés, exclue des négociations de la paix, jouée par la Prusse et, qui l'eût cru, par l'Autriche elle-même. « L'alliance se déchire à vue d'œil, écrivait de Vienne vers la fin de l'été notre ambassadeur, M. de Gramont. » A quelque temps de là, l'empereur François-Joseph changea son ministère, et à M. de Rechberg succéda le comte de Mensdorff-Pouilly. C'était un militaire correct et loyal, plus apte à servir fidèlement son maître qu'à soutenir, en des conjonctures difficiles, le lourd poids des affaires. Sur la question des duchés, il garda d'abord le silence ; puis, comme s'il eût fait une découverte, il se plaignit avec quelque vivacité que M. de Bismarck, en prolongeant la copossession, voulût lasser la patience de l'Autriche et l'amener de la sorte à l'abandon de ses droits communs. Cependant toutes sortes d'avertissements parvenaient à Vienne. « Prenez garde, disait le représentant de la Bavière au chef du Cabinet autrichien ; la Prusse dresse ses batteries. Si vous vous endormez clans la sécurité, un jour elle vous annoncera tranquillement qu'édifiée sur son droit et le vœu des populations, elle a résolu d'annexer les duchés. — Eh bien ! nous en réclamerons la moitié, répliqua résolument M. de Mensdorff. — Ne vous faites pas illusion ; on se sera préparé d'avance, et vous devrez exercer votre revendication les armes à la main. » Visiblement le calcul de M. de Bismarck était de traîner l'indivision, le condominium ainsi qu'on disait en Allemagne, d'amener ainsi l'Autriche à se dégoûter de sa lointaine et inutile conquête aux confins des pays scandinaves, in Ultima Thule. En attendant, il implanterait si vigoureusement dans les nouvelles provinces le régime prussien que l'annexion se ferait toute seule, par la force de l'habitude, la communauté des intérêts, le courant de l'esprit public. Tout dernièrement, comme s'il eût été pris de scrupules, il avait convoqué les conseillers légistes de la couronne et, leur remettant tout le volumineux dossier de la succession des duchés, leur avait confié le soin de démêler ces obscurités. Que signifiait cette consultation ? Qu'était-ce autre chose qu'un nouveau moyen de gagner des délais et de mettre le temps à profit pour consolider l'établissement déjà commencé ? Cette politique se découvrait de plus en plus aux yeux du public viennois. Mécontente des autres, l'Autriche ne l'était pas moins d'elle-même. Les duchés représentaient à ses yeux le bien mal acquis, et elle avait d'autant plus sur le cœur la douteuse entreprise qu'au regret de l'injustice s'ajoutait pour elle la perspective des inextricables embarras que l'injustice entraînait.

C'est au milieu de ces méfiances, de ces inquiétudes, que s'acheva l'année 186i. Cependant M. de Bismarck, s'il ne voulait compromettre toute son œuvre, était tenu à d'extrêmes ménagements. On était habitué aux querelles de la Diète, aux notes aigres-douces entre Berlin et Vienne, aux projets de réforme fédérale qui éclataient de temps à autre, aux brouilles suivies de demi-réconciliations. De ces témoignages de mauvaise humeur à une rupture ouverte, quelle n'était pas la distance ! Bon nombre de ceux qui, aux bords de la Sprée, médisaient le plus de « leurs bons amis du Danube » eussent reculé d'effroi à l'idée d'une lutte contre cette puissante Autriche qu'on critiquait, qu'on raillait, qu'on enviait, mais qui semblait, malgré tout, la dépositaire des traditions antiques, et gardait plus de prestige encore qu'elle n'éveillait de jalousie. A presser trop le dénouement, on risquait d'ameuter contre soi les conservateurs légitimistes et féodaux qui regardaient la monarchie autrichienne comme le fondement de l'ordre européen, les gens de Cour liés à Vienne par toutes sortes de relations mondaines et d'attaches de famille, en outre la grande masse de ceux qui considéraient comme une guerre fratricide toute lutte entre peuples allemands. Les militaires eux-mêmes n'envisageaient point sans quelque trouble l'issue d'un duel si formidable. Le plus rebelle serait peut-être le roi, rapproché de François-Joseph par une amitié intime, amitié qui soutenait l'alliance ébranlée. « Entre les deux puissances allemandes l'abîme est profond, écrivait notre ambassadeur à Vienne, mais on y jettera encore plusieurs ponts avant de rompre tout à fait[1]. » Sous peine de recul ou de disgrâce définitive, M. de Bismarck était tenu à ménager les ponts, à feindre même de les rétablir quand il les aurait trop endommagés. C'est par degrés et par toutes sortes d'artifices qu'il arriverait à exciter l'amour-propre du roi, celui de la nation, et à persuader à l'un et à l'autre qu'ils étaient provoqués. L'année 1865 qui commençait serait donc celle où tout se préparerait, mais où rien ne se consommerait encore. Ce répit nécessaire permettrait au grand artisan de nouveautés de porter ses regards autour (le lui et de calculer à loisir quel degré de concours ou d'hostilité ses desseins rencontreraient en Europe. Il se croyait assuré de la Russie et redoutait peu l'Angleterre. En revanche, que ferait l'Italie, qui venait de se fonder ? que ferait la France, maîtresse de tout favoriser ou de tout défendre ? C'est en ce temps-là que M. de Bismarck jugea opportun de pressentir quel secours il pourrait demander à l'une, quelle tolérance il pourrait attendre de l'autre.

 

II

C'est en politique une croyance commune que l'unité allemande est sortie de l'unité italienne. D'une façon très générale la maxime est vraie, et la postérité, qui ne retiendra que l'ensemble des événements, l'accueillera comme un axiome. Si l'on pénètre dans les détails, on constate avec surprise que les affinités des deux peuples, aujourd'hui si claires à tous les yeux, n'apparurent que tard, incomplètement, à travers toutes sortes d'incrédulités et d'appréhensions méfiantes. Au nord, on méconnut, on dédaigna longtemps l'alliée qui se préparait au sud ; au sud, ce dédain irrita, et l'on flotta entre plusieurs conduites avant d'adopter celle que l'identité des situations commandait. Même quand l'alliance se fut formée, elle demeura entachée par le soupçon, pleine de réserves cauteleuses, jalousement limitée dans son objet ou sa durée ; ce fut une association créée pour la poursuite de convoitises communes, mais qui jamais n'eut pour fondement la confiance ni surtout l'amitié.

La Prusse avait observé avec une attention plus malveillante que sympathique les premiers agrandissements piémontais. Un jour, dès 1859, M. de Schleinitz, alors chef du cabinet de Berlin, eut une claire vue de l'avenir. Recevant les délégués de la Toscane, il se hasarda à leur déclarer que le principe des nationalités, appliqué en Italie, ne pouvait que plaire à son pays et lui profiter. La réponse ayant été divulguée, il se troubla de sa hardiesse et parut comme scandalisé de ses propres paroles : e Je vous en prie, manda-t-il aux députés de Florence, que vos journaux soient désormais plus discrets[2]. » Plusieurs fois, en ses entrevues avec le premier ministre, le représentant de la Sardaigne à Berlin, M. de Launay, essaya de montrer comment les princes de Savoie pourraient être des précurseurs pour les princes de Hohenzollern. A ce langage, M. de Schleinitz devenait extraordinairement attentif ; mais quand les suggestions prenaient un tour trop direct, il invoquait les scrupules du roi, très attaché, disait-il, aux principes de légitimité, et, comme s'il eût redouté de se compromettre, abrégeait l'entretien[3]. Après Castelfidardo, lorsque M. Brassier de Saint-Simon, ministre de Prusse à Turin, vint, à la suite des autres diplomates, protester contre la violation du droit. Cavour le reçut avec sa courtoisie habituelle, puis, sur un ton calme, il lui répliqua par une seule phrase qui renfermait à la fois une clairvoyante prédiction et une discrète avance : « Vous nous remercierez un jour, lui dit-il, de ce que nous vous avons ouvert le chemin[4]. » L'avance ne fut point accueillie, et la prédiction fut jugée téméraire jusqu'à l'impiété. L'année suivante, La Marmora ayant été envoyé à Berlin pour le couronnement du roi Guillaume, l'occasion parut propice pour de nouvelles ouvertures : on ferait valoir les ressemblances des deux peuples : on insisterait sur le rôle historique de la Prusse. Dès les premiers mots, le monarque arrêta le général et, portant l'entretien sur les choses militaires, l'interrogea très gracieusement sur la campagne de Crimée[5]. Que, sur les bords de la Sprée, les esprits fussent dès lors en éveil sur les progrès de la Sardaigne, la chose n'est point douteuse. Mais le gouvernement prussien était trop ordonné, trop méthodique, trop attaché aux principes de conservation sociale, pour goûter fort une entreprise qui avait tous les dehors d'une aventure. De loin surtout, l'œuvre paraissait trop troublée, trop confuse, trop mêlée d'éléments impurs, pour qu'elle provoquât l'imitation. Puis la croyance commune était que la révolution détruirait de ses propres mains ce qu'elle avait si hâtivement fondé.

Contre toute apparence le jeune royaume s'affermit. Dès lors, dans la distribution des forces européennes, il fallut compter avec le nouvel État. Cette constatation éveilla à Berlin moins d'espérances qu'elle n'y suscita d'appréhensions. L'Italie, disait-on, serait un satellite de Napoléon. Les politiques les plus autorisés, lord Palmerston, le roi des Belges, ne portaient pas un autre jugement. Ils n'imaginaient pas, ils ne pouvaient imaginer que l'Empereur eût créé tout près de lui une grande monarchie sinon pour s'en servir. Léopold Ier, très écouté en Prusse pour son origine germanique, son renom de sagesse, sa position d'observateur avancé aux portes mêmes de la France, Léopold Ier se montrait surtout très sombre. « Des millions d'Italiens, disait-il, vont devenir les alliés de Napoléon[6]. » A d'autres moments une crainte toute différente agitait la Cour de Berlin, celle que l'Autriche n'abandonnât Venise à l'Italie, puis, traînant à sa suite son ancienne ennemie devenue son alliée, ne se jetât avec elle sur la Prusse : crainte singulière, étrange, invraisemblable et qui ne mériterait guère créance si plusieurs publications allemandes n'en portaient la trace.

L'Italie n'observait pas sans dépit ces symptômes de méfiance. Elle aimait à varier ses protecteurs. Elle avait eu à son service l'épée de la France, puis l'opinion publique et les journaux de l'Angleterre. Il ne lui eût pas déplu d'utiliser l'appui de la Prusse. En éparpillant sa reconnaissance, elle en allégeait le poids, et, plus elle serait l'obligée de tout le monde, plus il lui serait aisé de se tirer d'affaire sans payer personne. A la longue, elle ressentit les soupçons, les hauteurs de ceux qu'elle eût voulu conquérir, et, froissée à son tour, suspendit ou espaça ses avances. A Turin, le langage de la presse marqua ce refroidissement, et ce fut comme un mot d'ordre de répéter que le nouvel État, fondé sur le droit national, n'avait que faire de liens trop étroits avec les monarchies de droit divin.

Il y avait en ce langage plus de dépit que de sincérité. Au fond, Piémontais et Prussiens se rapprochaient par toutes sortes de traits : la même discipline forte et austère ; la même avidité de conquête. ; la même médiocrité de richesses et la même ardeur à grandir ; un souci presque exclusif de la politique et de la guerre, une vie simple, économe jusqu'à la parcimonie, somptueuse seulement quand le bon renom de la patrie l'exigeait ; quelque chose de bien administré, de régulier, de rectiligne et dont on retrouvait l'image jusque dans les froides et sévères capitales des deux pays. Les dynasties se ressemblaient comme les peuples : princes de Savoie ou Hohenzollern étaient, à titre égal, âpres au gain, belliqueux, soucieux avant tout des finances et de l'armée, peu ménagers des forces de leurs sujets, mais, très attentifs à équilibrer les fardeaux, très jaloux de leur autorité quoique vraiment nationaux et populaires, pieux avec cela, mais d'une piété pleine de ruses ; à Turin on suppliait Dieu après coup d'absoudre les entreprises douteuses, à Berlin on avait imaginé mieux et on demandait par avance au Ciel de les bénir. Les deux peuples avaient eu leur précurseur. Que de traits communs entre ce mystique Frédéric-Guillaume qui venait de s'éteindre au milieu des ténèbres de la démence après avoir entrevu, avec un mélange d'éblouissement et d'effroi, la grandeur de sa patrie, et cet autre mystique, Charles-Albert, perpétuellement hanté par les mêmes rêves obsédants et sublimes ! Au nord comme au midi c'étaient les mêmes vertus, c'étaient aussi les mêmes vices et les mêmes passions : entre toutes les passions, la plus tenace était l'envie : pour compléter l'analogie, il se trouvait que cette passion de l'envie visait le même ennemi, l'Autriche, qui, d'un côté, débordait en Italie et, de l'autre, en Allemagne.

Quelles que fussent ces surprenantes similitudes, les Prussiens, et c'est là un sujet d'étonnement, continuèrent à méconnaître ou feignirent de ne pas voir quel auxiliaire leur offrait la fortune. Quand les diplomates étrangers tournaient de ce côté l'entretien, ils répondaient en termes vagues et de façon à décourager toute interrogation plus pressante. Une opinion assez commune était qu'on ne pourrait utiliser l'Italie que le jour où elle secouerait l'étreinte trop amicale de la France. Ainsi s'exprimait le général de Roon. Pourrait-on même l'utiliser ? Plusieurs en doutaient. On eût eu confiance dans le petit royaume de Sardaigne ; on se méfiait de la grande Italie. A Berlin on estimait fort les soldats piémontais, braves, disait-on, bien commandés, bien disciplinés ; mais on ajoutait qu'ils avaient perdu toute leur force en encadrant en eux les contingents débiles ou mal exercés de la Toscane, de l'Émilie, des Deux-Siciles. Le roi Léopold de Belgique, toujours très consulté, avait traduit cette idée sous une forme expressive et plaisante : « Quand sur du vin, si excellent soit-il, on verse incessamment de l'eau, un moment arrive où il n'y a plus que de l'eau. Ainsi en est-il de l'armée sarde noyée dans les bandes italiennes. » Ce jugement était celui de beaucoup de Prussiens ; et en cela ils ne se piquaient guère de logique, car dans le même temps où ils dédaignaient l'Italie comme alliée de leur pays, ils ne cessaient de la redouter comme alliée de la France.

Dans l'entrefaite, Bismarck devint premier ministre. Peu après son entrée aux affaires, il écrivait à M. de Beust : « Je ne sens pas le besoin d'engager la Prusse sur les chemins de la politique sarde[7]. » Il est permis de suspecter la sincérité de cette déclaration. Car c'est précisément en ce temps-là que ce « chemin de la politique sarde » parut bon à explorer, bon peut-être à suivre. Au mois de décembre 1862, un messager officieux arriva d'Allemagne à Turin. Sous une forme très confidentielle et sans qu'il dût rester aucune trace de l'entretien, il demanda quelle serait, en cas de guerre avec l'Autriche, la conduite de l'Italie. Le ministre des Affaires étrangères était alors le comte Pasolini. A cette ouverture, toutes les froideurs de la Prusse, tous ses dédains furent oubliés : « On ne peut douter de nous, répliqua Pasolini ; le cas échéant, on nous trouverait toujours avec les ennemis de l'Autriche[8]. Qui croire cependant ? Cette démarche, si grave quoique tenue secrète, fut suivie d'un long silence. Bien plus, les procédés gracieux et les symptômes défavorables se croisèrent, comme si le cabinet de Berlin, par incertitude, timidité, crainte de se compromettre, se fût appliqué à dérouter toutes les prévisions. Le nouveau royaume avait été reconnu : en revanche l'envoyé chargé de représenter la Prusse fut le général de Willisen, notoirement attaché à l'Autriche et ayant combattu dans ses rangs[9]. Sur les remontrances venues de Turin, la nomination fut rapportée et le choix du roi Guillaume se porta sur le comte d'Usedom, libéral d'opinion et très favorable à l'Italie. Mais quoi ! peu après on apprit que la Prusse venait de lier partie avec l'Autriche dans l'affaire des duchés. A cette nouvelle, la perplexité fut grande à Turin ; elle s'accrut surtout par la crainte d'accords secrets : sans doute, l'Autriche, avant de porter ses armes sur les bords de l'Eider, s'était fait garantir à Berlin l'intégrité de ses possessions italiennes.

C'est ainsi que les deux peuples s'éloignaient, se rapprochaient, s'éloignaient encore. L'Italie ne se lasserait-elle pas, de cette bonne volonté ondoyante ? Tout dépendrait des exigences de sa politique. Si, satisfaite de ses agrandissements récents, elle s'absorbait dans le souci de ses affaires intérieures, alors elle inclinerait à ne pas rechercher davantage cette Prusse dédaigneuse qui semblait toujours prête à retirer ses gages équivoques. Sa conduite serait la même si ses visées se tournaient exclusivement vers Rome : en ces conjonctures, elle aurait besoin surtout de la tolérance française, et le concours du cabinet de Berlin lui serait d'un médiocre prix. Tout autre serait sa condition si, par préférence ou nécessité, elle était amenée à choisir Venise comme l'objectif prochain de ses ambitions. Pour cette œuvre, la complicité prussienne lui serait presque indispensable ; aussi serait-elle, en cette occurrence, condamnée à poursuivre ses sollicitations, à essuyer les réponses dilatoires sans en paraître offensée, à maintenir avec une invariable patience la chaîne des pourparlers, jusqu'au jour où la Prusse, définitivement détachée de l'Autriche, jugerait l'heure favorable pour battre en brèche le commun ennemi : ce jour-là, l'accord tant marchandé se ferait tout seul ; il se ferait par la communauté des appétits, et bien avant qu'un traité en ait écrit les conditions.

Or, en l'automne de 1864, un événement survint qui, en ajournant du côté de Rome les convoitises italiennes, les fit dériver tout entières vers la Vénétie.

Entre tous les désirs de Napoléon, l'un des plus vifs était de mettre fin à l'occupation française dans les États pontificaux. Cette sorte de protectorat lui semblait coûteux, irrégulier, plus fécond en embarras qu'en avantages. Deux fois, en 1861 et en 1862, l'empereur avait songé à retirer ses troupes ; deux fois les projets de Garibaldi avaient prévenu son dessein. Dans les années suivantes, comme l'état de la péninsule était plus rassurant, on se mit à rechercher les termes d'une transaction rédigée avec assez d'art pour que l'Italie pût l'accepter sans trop de murmures, et pour que la France, en retirant de Rome son drapeau, parût y continuer sa protection. Le marquis Pepoli vint à Paris, puis, pendant l'été de 1864, le général Menabrea se rendit à Vichy. Les pourparlers furent poursuivis très secrètement, à l'insu du nonce, qui fut tenu à l'écart, et en l'absence de l'impératrice, qui était alors à Schwalbach. Après des débats laborieux qu'il serait hors de propos de raconter ici en détail, le gouvernement des Tuileries et celui de Turin conclurent un arrangement qui réglait, qui avait la prétention de régler, le sort futur des États pontificaux. Aux termes de la Convention, l'Italie s'engageait à ne pas attaquer le territoire actuel du Saint-Père et à empêcher même toute attaque venue de l'extérieur. La France s'obligeait de son côté à achever l'évacuation dans un délai maximum de deux ans. La clause la plus remarquable de l'acte se trouvait reléguée dans un protocole annexé au traité. Par cette clause, Victor-Emmanuel « promettait de transférer la capitale du royaume en une ville qui serait ultérieurement désignée ». Cette disposition marquait la vraie pensée du gouvernement français. En négociant avec l'Italie, M. Drouyn de Lhuys, ce ministre conservateur, gardait un sentiment de méfiance. Il craignait qu'elle fût molle à tenir ses engagements ou même que, se disant débordée par l'opinion publique, elle n'y faillit tout à fait. Travaillé par ces cloutes, il avait demandé au cabinet de Turin un gage de sa sincérité. C'est en ces conjonctures et après bien des débats, que l'adoption d'une nouvelle capitale, qui ne serait autre que Florence, avait été décidée. Dans l'esprit de notre ministre des Affaires étrangères, ce changement imprimait au traité son cachet de bonne foi. En promettant de transférer le siège du gouvernement à Florence, les conseillers de Victor-Emmanuel semblaient renoncer implicitement au fastueux programme qui avait proclamé Rome capitale. C'est sous la réserve de cette garantie que M. Drouyn de Lhuys souscrivit à l'accord. La convention emprunta son nom à la date où elle avait été signée. On l'appela la Convention du 15 septembre.

Les honnêtes efforts de M. Drouyn de Lhuys ne purent empêcher que le traité ne se propageât dans le monde avec deux gloses fort contradictoires. Aux Tuileries ou du moins au quai d'Orsay, on se plut à dire que l'Italie avait renoncé à Rome : en Italie, on se récria fort contre l'interprétation, et dans les débats du Parlement, dans les dépêches diplomatiques, dans les entretiens publics ou privés, on se défendit d'avoir rien sacrifié des aspirations nationales. En dépit de la querelle, une chose demeurait certaine, c'était que la question romaine, bien que nullement résolue, allait subir un nouveau et assez long temps d'arrêt. Florence n'est qu'une étape vers Rome, répétaient les Italiens. Étape ! soit, mais qui serait longue à franchir. Pendant deux ans, le drapeau français flotterait encore sur le château Saint-Ange ; puis le souvenir récent du traité, les convenances internationales, les ménagements dus à la France, tout obligerait, pendant un délai moral dont les circonstances fixeraient la durée, à ne point attaquer, à paraître même défendre ce patrimoine de l'Église qu'on aspirait à englober. Cependant, aux partis extrêmes impatients d'action, il importait d'offrir un aliment. « En détournant de Rome le courant italien, a dit La Marmora, nous étions contraints de le porter vers Venise ; autrement nous eussions été débordés. » Cette Venise, comment l'obtenir ? Par transaction avec l'Autriche ? Mais tous les efforts en ce sens avaient été vains. Par action révolutionnaire ? Quelques menées avaient été essayées, et M. Lanza, appelé en ce temps-là au ministère de l'Intérieur, en put surprendre les traces ; mais ces tentatives étaient folles autant que chimériques[10]. Par une guerre sans alliés ? Il n'était pas un militaire qui gardât une illusion sur l'issue. C'est ici que les pensées, un instant distraites de la Prusse, se retournaient vers elle. C'est à Berlin qu'étaient les clefs de Venise : de là l'opportunité de poursuivre, fût-ce au prix de quelques nouveaux déboires, l'alliance qui permettrait d'y entrer.

On reprit donc à Florence la politique qui avait été inaugurée à Turin. Diverses circonstances semblaient favoriser l'Italie. Le chef du cabinet était le général La Marmora, militaire très estimé en Europe, très attaché aux principes d'ordre, fort connu à Berlin, où il avait rempli plusieurs missions, très propre en un mot à couvrir par l'autorité de sa personne ce que son gouvernement avait encore de fragile et de mal assis. En outre, tous les courriers qui arrivaient d'au-delà des Alpes signalaient la mésintelligence croissante entre les deux grandes puissances allemandes. Qui parviendrait pourtant à compter les tergiversations, les retours en arrière de la Prusse ? Comme des pourparlers avaient été engagés entre Berlin et Florence pour la conclusion d'un traité de commerce, le gouvernement du roi Guillaume se montra ingénieux à soulever des objections, à inventer des délais, et ces difficultés ou ces longueurs parurent de mauvais augure pour l'avenir[11]. Durant l'hiver de 1864 à 1865, un autre incident survint, très vivement commenté dans les cercles officiels. Le prince et la princesse héréditaires de Prusse étant venus à Milan, toutes sortes d'instances furent tentées auprès d'eux pour les retenir dans les États du roi Victor-Emmanuel. L'invitation demeura vaine : en revanche le prince, obéissant, dit-on, à des ordres venus de Berlin, se rendit à Vérone, s'y laissa recevoir en grande pompe par le général Benedeck, y passa en revue l'armée autrichienne, y recueillit toutes sortes de démonstrations de joie et d'amitié[12]. Qui n'eût été déconcerté par une telle conduite ? Les gens de cour, très mortifiés, eurent peine à contenir leur dépit. Pendant ce temps, les démocrates s'en allaient répétant qu'une alliance était impossible entre M. de Bismarck, ce contempteur osé du régime parlementaire, et la libérale Italie.

Enfin au printemps de 1865, le désaccord entre la Prusse et l'Autriche s'accentua au point de laisser prévoir un conflit. « Il viendra un jour, avait dit Napoléon au comte Pasolini, où les deux puissances allemandes seront amenées à la nécessité de la guerre. Ce sera le bon moment pour vous[13]. » Ce bon moment était arrivé pour Victor-Emmanuel. On le vit bien à l'évolution de M. de Bismarck, qui, dès lors, avait besoin de l'Italie tout autant que l'Italie avait besoin de lui. L'envoyé du roi Guillaume, M. d'Usedom, très réservé tout d'abord, multiplia ses visites au ministère des Affaires étrangères, prolongea à dessein ses entretiens, affecta un ton plus abandonné que de coutume, parla de la rupture avec l'Autriche comme d'une chose possible, vraisemblable même. Bientôt, se livrant tout entier, il aborda de nouveau le général La Marmora, et, les télégrammes de M. de Bismarck à la main, il lui demanda quelle serait l'attitude de son pays dans le cas probable d'un conflit entre Berlin et Vienne. Les longues froideurs de la Prusse avaient éveillé toutes les méfiances italiennes. A cette ouverture qu'on n'osait plus espérer, La Marmora comprima les battements de son cœur et d'un ton qu'il essaya de rendre indifférent : « Faites-nous, dit-il, une proposition sérieuse et formelle, et nous l'examinerons. » M. d'Usedom revint à la charge et, dans une seconde entrevue, alla jusqu'à déclarer que son gouvernement était décidé à la guerre. Derechef, le général cacha sa joie et aussi son émotion ; pour provoquer de nouvelles confidences, pour exciter l'amour-propre prussien, il feignit quelque incrédulité : « Personne, dit-il, ne prend au sérieux les mesures de la Prusse contre l'Autriche, et l'Autriche moins que tous les autres puisqu’en ce moment même elle désarme. » Puis il déclara qu'il ne pouvait prendre aucun engagement sans avoir consulté l'empereur Napoléon : « Sans doute, ajouta-t-il sur un ton d'interrogation, la Prusse jugera sage de sonder, elle aussi, les intentions de la France. » Le jour même, en une dépêche mémorable qui porte la date du 4 août 1865, La Marmora transmit à Paris tout ce qu'il venait d'apprendre. Quelle que fût la réserve calculée du ministre italien, on était près de l'alliance ; seulement elle subirait encore bien des à-coups, elle traverserait encore bien des péripéties : car les deux joueurs, quoique sur le point de mêler leurs cartes, étaient des joueurs circonspects, mutuellement méfiants, ayant mutuellement raison de l'être, attentifs à gagner l'un sur l'autre presque autant que sur l'adversaire, et qui, même à l'heure où ils joueraient une partie commune, se surveilleraient, se suspecteraient, s'épieraient plus que ne le font souvent des ennemis.

 

III

En quête d'entreprises hardies, M. de Bismarck avait intérêt à s'assurer la France plus encore qu'à s'attacher l'Italie. Il n'est pas sans opportunité de rechercher quelles avaient été depuis le commencement de l'empire les relations entre la Cour des Tuileries et le cabinet de Berlin.

Par les tendances générales de son esprit, Napoléon était plus porté à favoriser la Prusse qu'à la haïr. Il ne haïssait aucun de ses voisins et, à des degrés divers, servit tous les peuples, hormis le sien. La seule puissance qui lui inspirât, malgré certains retours équitables, d'assez vivaces préventions, c'était l'Autriche : il s'en méfiait, par souvenir du Congrès de Vienne qui avait dépossédé sa famille, par vieux levain révolutionnaire qui très secrètement sommeillait en lui, par influence des émigrés italiens qui avaient entouré sa jeunesse. De l'antipathie contre l'Autriche à la faveur pour la Prusse il n'y avait qu'un pas, et aisé à franchir. Une école politique, encore fort en crédit vers le milieu de ce siècle, proclamait que le vrai péril pour l'équilibre européen résidait à Vienne, que la Prusse au contraire n'était qu'un État de second ordre, admis par pure politesse parmi les grandes monarchies, et qu'on pouvait sans imprudence patronner et grandir : Napoléon avait, de confiance, recueilli cette doctrine, sans s'apercevoir que la même maxime, qui jadis se recommandait par sa sagesse, ne se perpétuait plus que par routine, ignorance ou préjugé. La Prusse était une puissance novatrice, amie du progrès ; autre raison pour qu'elle plût à l'Empereur, qui se piquait, entre toutes choses, de ne redouter aucunes lumières. Napoléon enfin trouvait un charme infini à caresser le plan d'une Europe idéale, non seulement distribuée suivant les aspirations nationales, mais en outre harmonieuse pour le regard et qui, vue sur la carte, aurait un aspect symétrique. Dans ses longues méditations solitaires, il s'ingéniait à remanier, à régulariser, à rectifier les frontières, et s'absorbait en ce plaisir de théoricien jusqu'à oublier tout à fait sur quel peuple il régnait. Entre tous les territoires, deux surtout lui avaient paru à redresser, l'Italie qui était trop divisée, la Prusse qui était trop mal conformée ; de là la pensée de simplifier l'une, d'arrondir l'autre : ce n'était pas qu'il voulût une seule monarchie en Allemagne, une seule dans la péninsule : il eût rêvé, en chacune de ces contrées, deux ou trois États bien agglomérés, agencés suivant les meilleures données de l'ethnographie et de la géométrie, en un mot, faits à souhait pour le bien des peuples comme pour le plaisir des yeux.

Pénétré de ces maximes, Napoléon, dès son arrivée au pouvoir, les avaient adoptées pour règle. Peu après son avènement à la Présidence, il avait envoyé M. de Persigny à Berlin avec mission d'y porter des paroles d'amitié. En 1850, à l'époque des désaccords entre la Prusse et l'Autriche, on avait vu l'Assemblée législative incliner vers Vienne, le prince vers Berlin. L'empire ayant été rétabli, Frédéric-Guillaume avait, dans ses lettres, exhalé en termes violents ses terreurs et son dépit : Napoléon ne soupçonna point ces excès de langage ou ne voulut point les entendre. Pendant la guerre de Crimée, la Prusse avait visiblement penché vers la Russie : la France ne se vengea que par un redoublement de bons procédés. En 1856, comme le Congrès allait s'ouvrir à Paris, l'opinion générale des puissances était que le gouvernement de Berlin n'y fût pas représenté. L'Empereur protesta contre l'exclusion, vainquit tous les obstacles et conduisit comme par la main le plénipotentiaire de Prusse, M. de Manteuffel, jusqu'à la table des conférences. Napoléon, toujours généreux, n'était pas homme à compter ses services. L'année suivante, Frédéric-Guillaume IV étant en conflit avec la Suisse pour la principauté de Neuchâtel, il intervint, se constitua médiateur et, par ses bons offices, apaisa le différend qui semblait tout d'abord fécond en embarras.

A la suite de la guerre d'Italie, les gouvernements allemands suspectèrent les ambitions de Napoléon. Jaloux de dissiper tous les ombrages, l'Empereur, au mois de juin 1860, se rendit à Bade où étaient réunis un grand nombre de princes allemands et où se trouvait en particulier le prince Guillaume de Prusse qui n'était alors que régent. A cette entrevue avec un Bonaparte, les vieux Prussiens qui se rappelaient Iéna ne furent pas loin de se dire scandalisés. Comme de la bouche de Napoléon, ne s'échappaient que des paroles cordiales, ils crurent, feignirent de croire à quelque supercherie raffinée. « Comme Napoléon est rusé, disaient-ils ! Wie klug ist Napoléon ! » et on retrouve dans les mémoires du temps la trace de ces persistantes rancunes[14]. Quelles que fussent ces méfiances, le monarque et le prince planèrent au-dessus de tels soupçons, et ce fut sans aucune arrière-pensée apparente qu'ils échangèrent les marques de leur bonne entente et même de leur amitié. Dès lors, les relations des deux cours se nuancèrent de prévenances gracieuses. Durant l'automne de 1861, Guillaume, qui, dans l'entrefaite, était devenu roi, se rendit à Compiègne. Dans les fastes de la Cour impériale, cette visite, très courte d'ailleurs, est restée célèbre. Nul plus que le nouveau roi de Prusse ne brillait par les dons extérieurs qui conquièrent l'ascendant et parles qualités aimables qui attirent les sympathies. On admira sa haute mine, on fut séduit de sa bonne grâce, on fut touché de son aménité. Les hommes ne se lassaient pas de louer la simplicité de son commerce ; vis-à-vis des femmes, il déploya un empressement tout chevaleresque, avec une pointe de galanterie qui ne déplaisait pas. Si jamais d'une telle bouche sortait un mensonge, le danger serait double : pourrait-on croire, supposer, imaginer chez ce parfait gentilhomme une parole, une-seule parole qui fût imposture ou seulement supercherie ? De part et d'autre le charme fut égal ; car à tout Français qu'il recevait à Berlin, le Prince ne manqua jamais, dans la suite, de rappeler les excellents souvenirs de Compiègne. — Ce temps fut celui des rapports les plus fréquents entre les deux peuples. Chaque été, Français et Allemands se retrouvaient à Bade. Volontiers nos compatriotes, prolongeant leur voyage, s'égaraient sur les bords du Neckar, du Mein ou même au-delà. Ils louaient tout chez nos voisins ; ils faisaient toutefois à l'Allemagne un reproche, celui de manquer de cohésion et, les yeux fixés sur la carte, raillaient cette déplaisante marqueterie de petits États qui contrastait avec les majestueuses unités du reste de l'Europe. « Nous ne craignons pas un royaume de vingt-six millions d'Italiens ; nous ne craindrions pas davantage trente-deux millions d'Allemands sur la frontière orientale. » Ainsi s'exprimait Edmond About[15]. Dans les journaux, dans les livres de l'époque, on pourrait découper à volonté les citations pareilles. — Cependant, chaque année, à l'époque des manœuvres du camp de Chalons, des officiers prussiens arrivaient pour suivre les évolutions de notre armée : ils se montraient fort studieux et préparaient les éléments de volumineux rapports : cette observation attentive, loin d'offusquer, semblait hommage, et, s'ils consignaient en leurs mémoires beaucoup de souvenirs, c'était sans doute, pensait-on, qu'ils avaient beaucoup à admirer. Ces missions ne se bornaient pas à la France : l'un des plus vaillants soldats du second Empire[16] a raconté que jusqu'au Mexique il avait vu, mêlés à nos colonnes, des officiers venus de Berlin et qui suivaient nos opérations. Ils étaient, nous dit-il, laborieux, instruits, passionnés pour les choses militaires ; quant à leur éducation, elle eût été parfaite si parfois on n'eût entendu sortir de leurs lèvres quelque énorme, quelque scandaleuse facétie. Eût-on pu croire qu'à certains jours, en un langage moitié sérieux, moitié plaisant, et avec une sorte d'assurance troublante, ils prédisaient une guerre avec la France : ils seraient, disaient-ils, victorieux, franchiraient le Rhin, s'implanteraient sur la rive gauche du fleuve qui, de par le droit historique, leur appartenait. La mystification paraissait un peu forte, un peu lourde, d'un goût par trop tudesque ; mais elle cessait d'être offensante, par l'excès même de la bouffonnerie. Après un silence embarrassé, la plaisanterie, car ce ne pouvait être autre chose, se perdait dans un rire général, et bientôt la réconciliation s'achevait au milieu des flammes joyeuses du punch qui, le soir, s'allumait au bivouac.

Témoin attentif des choses de la politique, M. de Bismarck, dès le début de sa carrière, avait noté tous les signes qui marquaient les dispositions de la France envers son pays. Longtemps il avait représenté la Prusse auprès de la Diète. Francfort était un lieu de passage et, entre tous les postes d'observation, l'un des mieux choisis. Dès cette époque et avec la réserve que lui commandait sa situation modeste encore, l'homme d'État prussien avait osé conseiller l'intimité vis-à-vis de la cour des Tuileries. Le conseil, à la vérité, s'inspirait d'une ruse assez raffinée : c'était, disait-il, afin qu'on pût faire entendre aux autres puissances qu'au besoin on saurait se passer d'elles. Ministre plénipotentiaire à Paris, il s'y était montré plus qu'il n'y avait vécu. Le court laps de son ambassade lui avait permis de reconnaître, et le théâtre qu'il remplirait un jour, et les acteurs dont il ferait mouvoir les fils. « M. de Bismarck est venu surtout chez nous pour étudier nos institutions. » Ainsi s'exprimait, en annonçant le rappel du futur chancelier, le Journal des Débats qui vraiment ne croyait pas si bien dire. Et la respectable feuille ajoutait, d'un ton de plus en plus sentencieux : « Nous croyons savoir qu'il est parti très satisfait. » Quand, en septembre 1862, l'ambassadeur prussien devint premier ministre, le Moniteur, rappelant son séjour en France, lui décerna un brevet de savoir et d'aptitude, un peu dédaigneux toutefois et comme on ferait pour un inférieur qui a su plaire. — Deux ans plus tard, en 1864, M. de Bismarck, de plus en plus en évidence, vint de nouveau à Paris, v vit beaucoup de monde, parla beaucoup suivant sa coutume, et, suivant sa coutume aussi, mêla dans une confusion déconcertante toutes sortes de choses plaisantes et hardies. Dans le désordre très voulu de ses discours, il eût été aisé de découvrir un soin très raffiné de plaire. Il formula des pensées audacieuses, mais, entre toutes les audaces, choisit seulement celles qui seraient opportunes. Il railla les petits États, se plaignit de la mauvaise configuration de la Prusse : mais s'exprimait-on autrement au palais des Tuileries ? Il lança des ballons d'essai, confondit dans un pêle-mêle artificieux ses ambitions et celles des autres, parla fort, à ce qu'on assure, de la Belgique, ce nid de démagogues. Un de ses grands succès fut de bafouer le Parlement de son pays, la Chambre des Seigneurs, composée de perruques respectables, et la Chambre des députés, composée d'autres perruques, mais point respectables. Ceux qui avaient fait le coup d'État pouvaient-ils contempler, sans une curiosité mêlée d'envie, cet homme décidément plus fort qu'eux qui, depuis plusieurs années et avec une insolence paisible, réglait lui-même son budget ? M. de Bismarck eût été, en tous pays, jugé fort amusant, et l'était, pour un Allemand, à un degré incroyable. Il fit à Biarritz un premier voyage, comme pour reconnaître les lieux où il devait revenir. Il reçut des conseils et, loin de les fuir, parut les rechercher. Déjà, pendant son ambassade à Paris, il avait charmé les ministres de Napoléon par son empressement docile à les consulter. L'un des plus zélés parmi les donneurs d'avis avait été alors M. de Persigny : « Ne craignez pas, avait-il dit un jour à l'homme d'État prussien, de dissoudre la Chambre deux fois, trois fois, quatre fois s'il le faut... Seulement, je vous en prie, avait-il ajouté avec une bienveillance pleine de protection, ne négligez pas votre armée et tenez-la toujours en bon état[17]. »

Tous ces échanges de politesse, tous ces témoignages de bon vouloir n'étaient que menue monnaie. A l'heure où allaient se développer ses grandes ambitions, M. de Bismarck avait besoin de gages plus positifs. Dans cette prévision, il se découvrit davantage. Dans l'affaire des duchés, la cour des Tuileries s'était bornée à formuler ses vœux en faveur des Sleswigois du Nord, puis avait gardé le silence sur le reste. Pour un protecteur du Danemark, le bon vouloir était médiocre, et Guillaume, à plusieurs reprises, s'était déclaré fort satisfait. Enchérissant sur le langage de son maître, M. de Bismarck, dans ses villégiatures d'été, à Kissingen, à Carlsbad, fit sonner très haut sa gratitude, et en des propos semés à dessein pour qu'ils fussent rapportés à Paris. C'est alors qu'en ses entretiens privés, il commença son rôle de tentateur, tentateur dont l'art suprême serait de montrer toutes sortes d'objets alléchants, de les rapprocher et de les retirer tour à tour, de tenir les convoitises en perpétuel éveil, si bien que les yeux, absorbés par le mirage du gain, se fermeraient à toutes choses, hormis à la perspective toujours fuyante de profits décevants : de là une variété infinie de manèges compliqués, de petits ou grands marchandages, de scènes savantes qui sont comme la comédie avant le drame.

Entre toutes ces scènes, l'une des premières, la première peut-être, se joua non loin de Vienne, le 25 août 1864. C'était en la résidence d'été du comte de Rechberg qui, à cette époque, était encore ministre. Le soir, après un repas auquel assistaient quelques diplomates, M. de Bismarck entraîna le duc de Gramont loin des autres convives. Il commença par lui parler en termes très chaleureux de notre pays : « Pour la première fois, dit-il, j'ai compris en revenant de France qu'il était possible d'être ami du progrès sans être révolutionnaire. » Faisant allusion aux entrevues que les trois souverains du Nord avaient eues dernièrement à Kissingen et à Carlsbad, il convint de bonne foi que ces rencontres avaient pu éveiller à Paris quelque ombrage. Mais il s'empressa d'ajouter : « Soyez sûr que des conversations des Princes n'est sorti aucun accord clandestin, aucun traité secret. » — « Mon maître et moi, poursuivit-il d'un ton de plus en plus amical, nous aurions voulu inviter l'empereur Napoléon et les souverains d'Autriche et de Russie à se réunir au château de Stolzenfels. Le Roi hésitait, sous prétexte qu'il n'y disposait d'aucune troupe. Je lui répliquai que nos hôtes avaient assez de troupes chez eux pour s'en passer chez nous. Seulement, continua M. de Bismarck avec un commencement de perfidie, avant de réunir les trois Empereurs, il fallait les sonder. Or Alexandre, cédant aux instances de Gortschakoff, refusa à cause du récent souvenir des affaires de Pologne. » Partant de là, l'homme d'État prussien s'ingénia à dire beaucoup de mal de Gortschakoff, qui accusait la France d'ingratitude, et aussi d'Alexandre, qui ne voyait que par son ministre. Pour mieux graver le trait, il s'appliqua à démontrer que, si la Russie avait reconnu le royaume d'Italie, ce n'était point du tout, comme on l'avait cru, pour complaire à la Cour des Tuileries, mais uniquement pour faire pièce à l'Autriche. Ayant ainsi avivé la récente plaie polonaise et empêché toute réconciliation qui eût été mortelle à ses desseins, M. de Bismarck vint à l'Angleterre. « J'ai déclaré à Gortschakoff, dit-il, qu'il n'y avait pas à s'inquiéter des rapprochements entre la France et l'Angleterre, que ces rapprochements seraient passagers, l'Angleterre étant une alliée infidèle toujours prête à déserter même une action commune, si la part de profits et de gloire ne répondait point à son attente. » — « Non, continua le premier ministre, toujours en feignant de rapporter un entretien avec Gortschakoff, non, nous ne craignons pas l'alliance anglo-française, car entre les anneaux de cette chaîne, il y aura toujours bien des intervalles où d'autres liens pourront trouver leur place. » Quels seraient ces autres liens ? Vraiment, il n'était pas malaisé de le deviner. En creusant le fossé entre la France et la Russie, en rabaissant le prix de l'amitié anglaise, quel pouvait être le but, sinon d'arriver par degrés à s'offrir soi-même ? — Bismarck était passé maitre en l'art des indiscrétions savantes. Au moment de lancer ses premières amorces, il eût craint de se compromettre à l'excès en donnant une forme directe à ses propositions. Très ingénieusement, il prit une voie oblique, affecta d'être en veine de confidences et, rapportant un entretien récent qu'il avait eu avec sir André Buchanam, ministre d'Angleterre à Berlin, glissa de la sorte tout ce qu'il voulait laisser entendre. A l'en croire, la Grande-Bretagne, par l'organe de son ambassadeur, l'avait menacé de faire de grandes concessions à la politique française. Il ne s'était pas, lui Bismarck, ému de ce langage, et, pour le bien montrer, pour bien établir sa confiance, il reproduisait tout au long ce qu'il avait répliqué au diplomate britannique : « J'ai répondu, disait-il, à sir André Buchanam : Vous auriez tort de provoquer Napoléon à une politique aventureuse. Que pouvez-vous lui offrir en perspective ? Tout au plus la permission de faire une guerre ruineuse et acharnée pour nous enlever les Provinces Rhénanes. ...Mais celui qui peut donner les Provinces Rhénanes à la France, c'est celui qui les possède. Et le jour où il faudrait courir l'aventure, c'est nous qui pouvons, mieux que tout autre, la courir avec la France en commençant, non par lui promettre, mais par lui donner un gage pour son concours. Nous ne souhaitons certes pas le trouble de l'Europe, mais si l'Europe est troublée, nous ne sommes pas de ceux qui y perdront le plus, et cette perspective n'a rien qui nous effraie. » — M. de Gramont écoutait avec une attention pleine de surprise ces confidences étranges, jetées comme au hasard, bizarrement mêlées à la relation des entretiens d'autrui, et se croisant dans un artificieux négligé qui permettrait, suivant l'occurrence, de s'en prévaloir ou de les désavouer. Qu'eût-il pu répondre, pris, comme il l'était, à l'improviste et ignorant des intentions de sa Cour ? Il se bornait donc au rôle d'auditeur, mais d'auditeur un peu inquiet et craignant de mal entendre, tant ce langage paraissait extraordinaire ! Dans la dépêche où il raconte cette singulière conversation, il suspend sa relation à ce point de l'entretien : « Ces paroles sont trop graves, monsieur le ministre, pour que je ne m'y arrête pas un instant, avant de continuer mon récit. M. de Bismarck les a-t-il bien réellement prononcées devant sir André Buchanam ? Votre Excellence comprend que je ne puis pas le garantir ; mais ce que je puis affirmer, c'est qu'il les a pour ainsi dire littéralement et textuellement prononcées avec moi et me les a citées comme sa réponse à l'ambassadeur d'Angleterre. » La conférence se prolongea longtemps encore, au milieu de toutes sortes d'enjôlements et de caresses. M. de Bismarck annonça que le général de Roon, ministre de la Guerre, allait partir pour le camp de Chatons : on ne doutait pas que Sa Majesté ne lui fit bon accueil : mais combien ne serait-on pas plus reconnaissant à Beilin si l'empereur des Français daignait désigner quelque officier général pour assister aux manœuvres de l'automne. « Il y aurait encore quelque chose de bien mieux, ajouta Bismarck après un silence, ce serait que ces manœuvres d'automne devinssent l'occasion d'une rencontre des trois Empereurs... Cette rencontre, poursuivit le premier ministre avec un redoublement de flatteries et en condensant d'un seul mot sa pensée, ce serait le rêve de mon roi. » Après une telle effusion, tout le reste eût été superflu : « Vraiment on va croire que nous conspirons, dit Bismarck en se rapprochant peu à peu des autres convives. » Le lendemain, le chancelier repartit pour le Nord, et Gramont, rentré à Vienne, consigna dans un long rapport à son gouvernement ce que nous venons de raconter[18].

Tandis que la dépêche de Gramont arrivait à Paris, le général de Roon, ministre de la Guerre, s'acheminait vers le camp de Châlons. Le roi lui-même avait pris soin de lui tracer ses instructions. Le monarque désirait que la mission conservât son caractère militaire. « Elle doit surtout, ajoutait-il, servir à documenter nos intentions amicales. » Cependant le souverain prévoyait le cas où Napoléon amènerait l'entretien sur le terrain politique : « Vous devrez alors, disait-il, exprimer à l'empereur des Français le désir de voir mes relations avec lui devenir de plus en plus intimes, de plus en plus cordiales ; à ces assurances, vous pourrez ajouter vos vœux personnels. Seulement, et c'est ici que se marquait la réserve, gardez-vous de rien dire que l'Autriche ne puisse connaître, car nous ne sommes pas bien sûrs que vos paroles ne seront pas rapportées à Vienne. Le général de Roon utilisa fort son voyage. Il s'arrêta à Nancy, où il visita les casernes, le quartier de cavalerie, en un mot tout ce qui, dans cette ville alors fort pacifique, pouvait intéresser un militaire. Puis il poussa une peinte-rapide jusqu'à Cherbourg, où il se montra aussi curieux des choses navales qu'il l'avait été des choses de l'armée. Au camp de Chalons, Napoléon fut plein de prévenances pour l'envoyé, et de même tous ses officiers. En revanche le prince Humbert, qui assistait aussi aux manœuvres, fut, nous dit Roon, insondable. Avec le général, l'Empereur s'entretint de l'armement, et surtout de l'artillerie allemande, « dont il parla en connaisseur, quoiqu’avec un peu d'hésitation. » Il ne toucha guère à la politique. Toutefois, comme l'avait fait Bismarck en son récent entretien avec M. de Gramont, il médit un peu de l'Angleterre : « Chez elle, dit-il, on trouve de grands mots et peu d'action. » Était-ce une avance à d'autres qui parleraient moins, mais qui agiraient davantage ? Le 2 septembre, comme le général prenait congé, on le présenta au prince impérial, qui tenait en ses mains d'enfant le grand cordon de la Légion d'honneur et, très gracieusement, le lui remit. Roon trouva l'attention « charmante ». Charmante ! elle l'était, en effet. Pour quel général français victorieux eût-on imaginé plus jolie mise en scène ! « Je crois, écrivait Roon en quittant Châlons, que si notre mission a eu pour but d'affermir les bonnes relations, elle a bien réussi. » On regrette de trouver à la fin de la même lettre une phrase qui gâte un peu le reste : « Les Français sont arrivés à un haut degré de considération pour nous ; plus ils nous sauront forts, plus ils nous respecteront[19]. »

Si j'ai mentionné le voyage du général de Roon, ce n'est point pour son importance politique, qui fut très médiocre ; mais ces détails peignent à merveille les sentiments de Napoléon, et surtout les manèges raffinés de la Prusse. Pour la politique, d'ailleurs, le gouvernement de Berlin n'avait que faire de messagers officieux. Il avait alors à Paris un agent fait à souhait pour ses desseins et qui n'avait pas besoin qu'on le suppléât.

On l'appelait le comte de Goltz. Ce nom sera retenu jusque dans la postérité. Ce fut l'un des plus habiles serviteurs de sa patrie, l'un des plus grands ennemis de la nôtre. Depuis deux ans, il était accrédité à Paris. Le trait dominant de sa nature était une perspicacité effrayante. Cette faculté était d'autant plus dangereuse qu'elle se cachait sous certains dehors de bonhomie et que, pour mieux ravir nos secrets, il feignait tout d'abord de livrer les siens. Son principal travail avait été d'observer dès leur origine et de suivre dans leurs développements les courants divers qui naissaient aux Tuileries, au Palais-Royal, au quai d'Orsay, et qui, descendant de là comme de leur source, essayaient d'entraîner en sens contraire la politique impériale. Rien ne lui avait échappé, ni les manœuvres des italianismes, pour qui toute conduite était bonne si Rome était ravie au pape et Venise à l'Autriche, ni les efforts des diplomates de carrière qui, avec une persévérance un peu lassée, avec une bonne volonté un peu timide, s'attachaient à rappeler les vraies traditions nationales, ni la nature compliquée de l'Empereur, généreux et rusé tout ensemble, plein de calculs raffinés où il s'égarait lui-même, à la fois magnifique jusqu'à la duperie et hanté par de petites arrière-pensées de profit, tantôt attirant à lui toutes choses avec un empressement jaloux, tantôt les laissant lourdement retomber, en de longs intervalles de lassitude, de distractions voluptueuses ou de maladie. Vers la fin de 1864, le désarroi de cette politique avait apparu en une nomination singulière. On avait vu M. Drouyn de Lhuys, cet ami de l'Autriche, ce partisan des idées conservatrices, désigner pour l'ambassade de Berlin M. Benedetti, personnage d'esprit fort distingué, mais non moins inféodé aux opinions contraires. Si les conjonctures devenaient graves, quelle étroite communication d'idées, quel concert intime pourrait s'établir entre deux agents animés de vues dissemblables ! Ne perdrait-on pas le bénéfice des deux politiques en les côtoyant alternativement l'une et l'autre ? Et entre les cérémonieuses méfiances du ministre et de l'ambassadeur, que d'occasions la Prusse n'aurait-elle pas de s'insinuer ! Ayant pénétré toute cette confusion, comme on lirait en un livre ouvert, ayant deviné qu'elle ne ferait que s'accroître, l'envoyé prussien compléta tous ses moyens d'informations en nouant des intelligences dans la presse, en multipliant ses relations à la cour. Puis, s'élevant au-dessus de toutes les influences secondaires, il se haussa jusqu'à l'Empereur et entreprit assez audacieusement de l'enserrer dans ses liens. Le plus sûr moyen de le conquérir était de se dire son disciple. M. de Goltz recueillit chacun des aphorismes qui tombaient de ses lèvres, affecta de se mettre à son école, puis lui répéta ses propres maximes en prenant à peine le soin de les démarquer. Le manège eut plein succès, et Napoléon jugea esprit avisé autant que profond politique celui qui lui renvoyait l'écho de ses pensées. Ainsi naquit une faveur appelée à grandir par degrés. L'ambassadeur était de toutes les fêtes, et sa qualité d'étranger, loin d'inspirer la réserve, semblait un motif pour qu'on ne lui cachât rien. Au milieu de l'éclat des réceptions impériales, M. de Goltz semblait parfois perplexe et rêveur : Que goûtait-il le plus, le génie de l'Empereur ou la beauté de l'Impératrice ? Par cette opportune admiration, il consolida son crédit. Auprès de lui, le ministre d'Italie, M. Nigra, jouait le même jeu, en sorte qu'une double intrigue, faite de flatteries et de sophismes, envelopperait le pauvre Empereur, sans qu'il pût s'en dégager. Au début de 1865, c'est-à-dire un an avant Sadowa, toutes ces manœuvres se déguisaient encore. Mais M. de Goltz était déjà l'un des plus en vue parmi les hommes du monde ; comme diplomate, il était l'un des plus aptes à réussir là où d'autres sûrement échoueraient. Chose singulière ! son crédit croîtrait dans la mesure même où il nous serait funeste, et, quelques années plus tard, quand il se débattrait sous les atteintes d'un mal implacable, ses souffrances seraient plaintes autant que jamais le furent blessures reçues au service du pays.

Il semble que cet homme si avisé, si attentif observateur de toutes les choses françaises, se soit montré plus hardi que M. de Bismarck. Tandis que le premier ministre s'ingéniait en mille procédés qui prépareraient l'action commune, mais rejetait encore ou ajournait tout ce qui serait engagement, M. de Goltz, devançant son chef, n'était pas loin de croire l'heure venue de lier partie avec la cour des Tuileries. Au-dessus des diplomates de profession, très effrayés de toute nouveauté, au-dessus des opinions de salon, généralement défavorables à la Prusse, au-dessus de M. Drouyn de Lhuys, il voyait l'Empereur, et, d'après ce qu'il avait découvert de ses pensées, ne jugeait pas qu'il fût trop malaisé de l'intéresser aux entreprises prussiennes : « Si nous le voulions, écrivait-il, nous pourrions facilement obtenir l'alliance de Napoléon contre l'Autriche. » D'autres fois, sans prononcer le mot d'alliance, il conseillait à son gouvernement un accord général en vue des éventualités futures. Il observait que, si on voulait l'entente, il valait mieux la hâter que la retarder ; car après une rupture avec l'Autriche, la France mettrait à haut prix son concours. — M. de Bismarck aimait peu M. de Goltz, le jugeait plus indépendant qu'un subordonné ne doit l'être, et soupçonnait en lui un adversaire, peut-être un rival. En dépit de ces méfiances, de quel prix n'étaient pas de telles informations ! Cependant le premier ministre aurait à compter avec les hésitations du roi, les répugnances de la cour, l'opposition des ultra-conservateurs. L'alliance avec l'Autriche était toute récente, et, quoique très fragile, n'avait point encore été dénoncée ; bien plus, on échangeait encore des protestations officielles d'amitié. Conclure, dès cette heure, une autre alliance, et contre cette même Autriche, c'était jouer trop cyniquement double jeu, et un double jeu qui, connu tôt ou tard, tournerait à la confusion du joueur. Dans une curieuse dépêche du 20 février 1865, adressée à M. de Goltz, M. de Bismarck développa les motifs qui l'engageaient à retarder le pas décisif : « Si les négociations que Votre Excellence propose réussissaient, elles aboutiraient à un accommodement en bonne et due forme. Ce traité n'aurait-il pas plus d'inconvénients que d'avantages ? » Supposant chez l'Empereur des arrière-pensées très raffinées, le président du Conseil redoutait que, la convention une fois signée, la cour des Tuileries ne ce0ât à la tentation de la dévoiler. Dès lors la Prusse, discréditée aux yeux de la Russie et de l'Angleterre, suspecte aux yeux de l'Allemagne, n'aurait d'autre appui que la France, qui la tiendrait à sa merci. Cette pensée que la France pourrait révéler le traité secret n'avait rien qui scandalisât M. de Bismarck, et il raisonnait sur cette hypothèse avec beaucoup de sang-froid, en politique réaliste qui sans doute eût fait de même : » Après tout, écrivait-il, la France ne nous doit rien, et l'égoïsme serait chez elle légitime. » Un peu plus loin, il ressaisissait la même pensée : « L'Empereur sait bien que la France ne peut être pour la Prusse, ni la Prusse pour la France, une alliée à toute épreuve. » Il ajoutait avec une curieuse franchise et en homme qui ne se paie pas d'illusions : « La France se tournerait contre nous dès que ses intérêts le demanderaient, et nous ferions de même dès que l'occasion s'en présenterait. » Quoique très attentif à noter toutes les bonnes paroles de Napoléon, il suspectait chez l'Empereur la pensée d'établir une sorte d'enchère entre les deux puissances allemandes et de se donner au plus offrant : « Je ne dis rien à Benedetti, écrivait-il, qui ne puisse être répété à Vienne, rien à Karolyi[20] qui ne puisse être répété à Paris. » Une autre crainte agitait M. de Bismarck, celle que le comte de Goltz ne s'exagérât l'impuissance de M. Drouyn de Lhuys : il n'imaginait pas, il ne pouvait imaginer que le ministre des Affaires étrangères pût être tenu à l'écart ou annihilé par son souverain, et l'invraisemblance de l'information autorisait à douter qu'elle fût exacte. Était-ce à dire que le premier ministre repoussât l'alliance française ? L'inconséquence eût été trop grande, puisque tous ses procédés gracieux, toutes ses avances insinuantes tendaient à la facilita r. Seulement il en marquait l'heure et se refusait à rien précipiter. Ce que la Prusse voulait, disait-il, c'était l'acquisition intégrale des duchés, soit par annexion directe, soit par une sorte de médiatisation qui en serait l'équivalent. Que l'Autriche refusât cette solution, cette solution équitable, comme disait l'homme d'État prussien, et ce jour-là l'alliance française deviendrait l'ancre de salut[21].

 

IV

Tandis que Bismarck préludait à l'alliance italienne et, quoiqu’avec ses retours pleins de méfiance, se rapprochait de Napoléon, le différend s'aggravait entre Berlin et Vienne. Il s'aggravait lentement, à la manière germanique, à travers toutes sortes de notes, de contre-notes, de mémorandums. Du milieu de ces pièces de chancellerie, pleines d'arguties, de subtilités, plus semblables à des dissertations de procureur qu'à des documents politiques, se dégageait parfois quelque dépêche phis décidée et qui, d'un bout de l'Allemagne à l'autre, résonnait avec un son belliqueux. Après chaque éclat, des explications, des désaveux même se produisaient, mais bientôt suivis de nouvelles disputes. C'est ainsi que, d'étape en étape, on s'acheminait vers le conflit.

Le 14 janvier 1865, le roi Guillaume avait ouvert les Chambres. Après avoir, suivant la coutume des Hohenzollern, « tourné avec humilité son cœur vers Dieu, » il se souvint du proverbe : aide-toi, le ciel t'aidera, et laissa percer quelques-uns des desseins qu'il avait conçus pour la grandeur prussienne. Il annonça des demandes de crédit pour le développement de la marine, et à ces mots toutes les pensées se tournèrent vers Kiel. Il développa le projet d'établir un canal de jonction entre la mer du Nord et la mer Baltique, et par-là découvrit derechef ses visées sur les territoires conquis. Les mêmes aspirations se révélèrent mieux encore, quand il assuma pour son pays le devoir d'honneur de protéger les frontières du Slesvig-Holstein. Quant au sort définitif des duchés, le monarque ne parut plus se souvenir du vœu que les plénipotentiaires autrichiens et les Prussiens eux-mêmes avaient formulé jadis à Londres en faveur d'Augustembourg ; il parla de la question d'hérédité comme si aucun débat précédent ne l'avait préjugée : le litige avait été remis à l'examen des Syndics de la Couronne, et il n'y avait qu'à attendre leur décision, qui sans doute ne tarderait pas.

A ces déclarations un peu vagues et générales, M. de Bismarck se chargea de donner une forme précise. Gomme on se montrait en Autriche fort désireux d'une solution définitive, le premier ministre, en une dépêche à M. de Werther, ambassadeur du roi Guillaume à Vienne[22], énuméra la liste des servitudes que le cabinet de Berlin entendait imposer au souverain futur des duchés. La Prusse ne s'opposait en aucune façon à ce que le Sleswig-Holstein fût constitué en État indépendant. Seulement elle s'attribuait le commandement de l'armée et aussi de la flotte, en outre les douanes, les postes, les télégraphes. Elle serait, de plus, maîtresse du canal à construire entre les deux mers. Ce n'était pas tout. Rendsbourg, érigée en ville fédérale, serait occupée par une garnison prussienne. Les nécessités de la défense militaire obligeaient enfin le roi Guillaume à réclamer certaines acquisitions territoriales qui, détaillées au plus juste prix, formaient une énumération d'une demi-page. C'était le programme développé naguère devant le duc d'Augustembourg, mais exposé cette fois sans aucun persiflage et avec toute la gravité du style diplomatique. Quand on connut à Vienne ce formidable cahier des charges, on ne douta pas que ces exigences n'équivalussent à une demande d'annexion pure et simple. Une chose rassura toutefois, à savoir le ton même du document qui, par son exagération, touchait, à la bouffonnerie. A ce langage intempérant on reconnaissait, disait-on à Vienne, la manière de M. de Bismarck, ce ministre sans pondération, sans tact et sans sagesse : sans doute il succomberait quelque jour devant la réprobation de la Chambre, les scrupules du roi, la vigoureuse poussée de l'opinion publique ; et le grand fauteur de troubles une fois disparu, la bonne harmonie renaîtrait d'elle-même.

C'est à la Confédération germanique que fut confié le soin de riposter. Le 27 mars 1865, les gouvernements de la Bavière, de la Saxe, de la Hesse-electorale, provoquèrent de la Diète le vœu que le duc Frédéric d'Augustembourg fût mis en possession du duché de Holstein. Les débats qui s'ouvrirent mirent pour la première fois en complète évidence l'antagonisme de l'Autriche et de la Prusse. Le 6 avril, par neuf voix contre six, la motion fut adoptée. L'Autriche reprenait ses avantages. Mais bientôt elle se repentit de sa passagère énergie, et, laissant toutes choses en suspens, s'abstint de poursuivre son succès.

Cette timidité faisait à merveille le compte de la Prusse. De plus en plus elle s'installa dans les duchés, comme le ferait un propriétaire qui médite un établissement permanent. Dans la presse berlinoise, le nom d'Augustembourg ne fut prononcé qu'avec toutes sortes de commentaires méprisants. En Sleswig-Holstein, les commissaires prussiens et autrichiens agissaient non seulement en dehors de tout concert, mais souvent en sens contradictoire. Sur ces entrefaites, les Syndics de la Couronne qu'on avait un peu oubliés publièrent leur consultation. Ce mémoire abondait en découvertes remarquables. Ni le prince d'Augustembourg pour qui l'Allemagne était partie en guerre, ni le grand-duc d'Oldenbourg n'avaient de droits sur le Sleswig-Holstein. La maison de Brandebourg elle-même était sans droits. Les commissaires avaient eu beau chercher : les duchés n'avaient qu'un seul souverain légitime, le roi Christian IX. La constatation semblait entraîner pour conséquence naturelle le rétablissement du monarque danois dans les provinces qu'on lui avait ravies. C'est ici que la logique allemande apparaissait dans toute sa beauté. Christian IX, seul maître légitime du Sleswig-Holstein, avait seul pu le céder : par le traité de Vienne, il l'avait valablement abandonné à la Prusse et à l'Autriche : donc, la Prusse et l'Autriche, subrogées à Christian IX, étaient, à l'exclusion de tous autres, les propriétaires des duchés. C'est ainsi que la victime fournissait elle-même au spoliateur le titre qui régulariserait la spoliation. Telle était la triomphante conclusion du mémoire. Triomphante ! elle l'était en effet. Le triomphe serait surtout complet, complet pour M. de Bismarck, complet pour les Hohenzollern, si l'Autriche jouait à son tour le rôle de Christian IX et, cédant à son alliée sa part de conquête, lui conférait une légitimité qui s'étendrait cette fois sur le tout.

Dans les rapports des deux Cours, ce moment fut l'un des plus critiques. Au point de vue matériel, peu importaient à l'Autriche ces districts lointains perdus aux bords de la Baltique. Mais si elle s'effaçait devant la Prusse, que deviendrait son ascendant en Allemagne ? Entre les deux États la situation était extraordinaire. Officiellement l'alliance subsistait, et déjà pourtant on parlait de guerre. Le roi Guillaume s'était transporté à Carlsbad, où il prenait les eaux : c'est en cette petite ville située en territoire autrichien que se forgeaient les protestations contre l'Autriche, en sorte que François-Joseph avait pour hôtes ceux qui se préparaient à le combattre. M. de Bismarck avait accompagné son maître et, comme à la veille d'une rupture, haussait son langage jusqu'à la violence. c. L'Autriche doit nous céder sur tous les points, car nous ne céderons pas... Elle sait ce que nous voulons ; si elle veut rester notre alliée, elle doit nous faire place. ci C'est sous cette forme brutale que le premier ministre s'exprimait devant M. le duc de Gramont, qui était venu passer quelques jours à Carlsbad. « Je n'ai jamais entendu, écrivait notre ambassadeur, un ministre tenir un langage plus décidé. » Puis il ajoutait, n'osant formuler ses impressions : Je ne connais pas assez M. de Bismarck pour savoir s'il pense plus qu'il ne dit ou s'il dit plus qu'il ne pense[23]. » A Vienne, les propos de l'homme d'état prussien ne manquaient pas d'être répétés, et ils y excitaient un grand trouble. Toutefois on se persuadait, on voulait se persuader encore que M. de Bismarck n'était que l'interprète infidèle ou exagéré du programme royal, et dans cet espoir on inclinait à se rassurer.

Au moment où elle allait se rompre, la chaîne qui unissait les deux peuples se renoua. Ce rapprochement fut surtout l'œuvre des deux monarques, personnellement unis par des liens étroits d'amitié. Un arrangement fut conclu qui substituait à l'indivision jugée impossible un partage provisoire des territoires conquis. Le Holstein fut dévolu à l'Autriche, le Sleswig à la Prusse, le tout jusqu'à entente ultérieure. Quant au duché de Lauenbourg, son sort se trouva définitivement fixé par la vente qu'en fit François-Joseph à son allié. Dans le texte de la convention, la Prusse avait eu d'ailleurs l'habileté d'introduire toutes les clauses qui prépareraient sa domination future : droit d'occuper et de fortifier Kiel, droit de garder deux routes militaires à travers le Holstein, droit de faire entrer les duchés dans le Zollverein, droit de construire le-canal de la mer du Nord à la Baltique. Le Holstein lui-même, pénétré de tous côtés par les influences prussiennes, ne semblait laissé aux mains de l'Autriche que par tolérance passagère, et en attendant l'absorption totale. C'est à ce singulier-règlement qu'aboutissait la question danoise. La mystification était égale pour tous, pour la Diète décidément oubliée., pour les duchés qu'on morcelait en deux fragments après avoir entamé la guerre afin d'assurer leur indissoluble union, pour l'Autriche qui dissimulait mal sa déconvenue sous les décevantes apparences d'un partage. La convention fut signée le 14 août 1865. Elle prit le nom du lieu où elle avait été conclue, et on l'appela la Convention de Gastein.

En retour de tant de sacrifices, l'Autriche pouvait-elle du moins se flatter d'avoir assuré la paix de l'avenir ? Tout eût démenti cette prévision. La convention de Gastein ajournait la rupture, elle ne supprimait aucune des causes de conflit. Elle concédait au gouvernement de Berlin assez d'avantages pour éveiller ses convoitises, pas assez pour le satisfaire. Mise en appétit, la Prusse réclamerait bientôt tout ce que l'Autriche osait encore retenir. Tout refus entraînerait la guerre et sans qu'on pût cette fois proroger la trêve. C'est sous cet aspect que l'Europe envisagea la convention ou, comme on dit alors, le replâtrage de Gastein. Bismarck qui venait de la signer ne la jugea pas autrement. L'heure était venue pour lui, non de restreindre ses visées, mais de les grandir. De nouveau il se retourna vers la France.

 

V

« Nous avons vu beaucoup de monde à Biarritz... Entre autres visites, nous avons eu celle de M. de Bismarck. C'est un grand Allemand très poli qui n'est point naïf. Il a l'air absolument dépourvu de Gemüth, mais plein d'esprit. Il a fait ma conquête... »

Cette courte note, que nous empruntons à la correspondance de Mérimée et qui porte la date du 13 octobre 1865, marque, sous une forme moitié humoristique, moitié sérieuse, l'une des rencontres qui ont le plus éveillé la curiosité des contemporains. Au lendemain de Gastein, le premier ministre prussien, tout entier, non à la réconciliation, mais à la guerre, avait jugé bon d'interroger, et cette fois directement, celui qui était le maître de tout interdire ou de tout permettre. L'année précédente, il avait visité les rivages de la mer de Biscaye et avait trouvé à cette excursion autant de plaisir que de réconfort. Il résolut de recommencer le voyage, sans aucune mission officielle, en touriste bien plus qu'en diplomate. Justement la Cour Impériale s'était transportée là-bas pour la saison d'au-tourne. Le 4 octobre, M. de Bismarck était arrivé à Biarritz.

Sept années auparavant, en 1858, à l'heure la plus décisive de sa vie, Cavour avait dit à ses confidents intimes : « Je veux savoir ce qu'il y a dans la tête de l'Empereur. » Et il s'était rendu à Plombières. Il est impossible que Biarritz ne rappelle pas Plombières, qu'au nom de Bismarck ne s'associe pas celui de Cavour. Quelles que soient les similitudes apparentes, la comparaison ne doit être accueillie qu'avec réserve, car, poussée à l'extrême, elle cesserait d'être exacte. — Comme son devancier, Bismarck se présentait sur le sol de France en tentateur. Le Piémontais et le Prussien étaient possédés de la même ambition, celle d'unifier à leur profit leur patrie morcelée. L'un et l'autre avaient au même degré l'esprit large et la conscience aussi. Pour tous deux, Napoléon était comme la pièce principale sur le grand échiquier où se jouait leur fortune, et la partie était inutile à engager si cette pièce ne se mouvait à leur gré. Là s'arrêtaient les ressemblances. — Quand Cavour arrivait à Plombières, il y apportait le prestige incontesté de son long ministère, il prêtait sa grandeur personnelle à la médiocrité de son pays, et il n'avait à craindre ni trop sérieuse opposition de la part de ses compatriotes, ni désaveu de la part de son roi : quoique représentant d'une bien autre puissance, Bismarck n'était point de crédit si assuré ; en Europe, ses audaces paraissaient témérité, ses hardiesses de langage vanterie ; on prisait son esprit dus encore qu'on ne se confiait en son jugement, et il laissait l'impression équivoque d'un Richelieu qui pourrait finir en Alberoni ; en Prusse même, il était fort desservi auprès du prince, médiocrement vu à la Cour, en hostilité ouverte avec les Chambres, en un mot de ceux qui sont tributaires de la fortune et qu'un échec peut abattre pour jamais. — Par un autre côté, la condition de Bismarck était moins favorable que celle de Cavour C'est au lendemain de la Convention de Gastein qu'il arrivait à Biarritz. Cette convention, qui blessait le droit public ancien autant que le droit public nouveau, avait provoqué en France une pénible surprise : en une circulaire du 29 août, divulguée par une indiscrétion de la presse belge, M. Drouyn de Lhuys avait très durement exprimé sa désapprobation, et naguère, au retour du camp de Châlons, l'Empereur avait, quoiqu’en termes plus adoucis, exprimé à M. de Goltz tout son déplaisir. C'étaient ces impressions toutes récentes que l'homme d'État prussien risquait de retrouver dans l'esprit de Napoléon. — Le négociateur était moins autorisé ; la cause aussi éveillait moins de sympathies. Quand Cavour, à Plombières, était venu plaider pour l'Italie, il avait eu pour complice l'âme même de l'Empereur : malgré de nombreux échanges de procédés gracieux, la Prusse n'était point une amie si chaude ; beaucoup même doutaient qu'elle pût jamais être une amie. — En 1858, Cavour avait eu l'art de persuader à l'Empereur que le Piémont agrandi serait pour lui un indéfectible auxiliaire ; de plus, il offrait à la France une rectification de frontières qui flatterait l'amour-propre national, et au souverain une alliance royale qui toucherait au plus sensible endroit son orgueil de parvenu : en 186b, Bismarck, pour enchaîner l'Empereur à ses desseins, ne pouvait qu'exploiter l'antipathie commune contre l'Autriche et laisser entrevoir la perspective de vagues profits, cueillis un peu partout sans qu'on en fixât aucun. — A Plombières, l'alliance avait été si bien préparée qu'elle se fût conclue toute seule. A Biarritz, la situation des deux gouvernements était singulière entre toutes. De part et d'autre, on souhaitait de s'entendre, mais à la condition de ne pas se lier : le négociateur prussien était autorisé à tout montrer, mais sans rien livrer ; et toute promesse serait excessive si elle ne se pouvait désavouer : l'Empereur, de son côté, tout en prêtant l'oreille à des propositions d'accord, prévoyait de trop vastes complications pour aliéner d'avance sa liberté. Bismarck, et là résidait l'originalité de son rôle, était l'ambassadeur d'un prince qui, par crainte d'être dupe, hésitait à donner des gages, et il se présentait devant un autre prince qui eût hésité à les saisir, tant il espérait mieux des événements et de sa fortune !

On chercherait donc vainement, dans les conférences de Biarritz, des stipulations précises comme celles qui furent conclues à Plombières. Ce ne fut qu'un échange de pensées, mais entre des acteurs si puissants pour troubler ou rassurer le monde que toute parole sortie de leurs lèvres mérite d'être retenue.

Dès le jour de son arrivée, M. de Bismarck fut reçu par l'Empereur. Dans la petite cour de Biarritz, le diplomate le plus choyé par les souverains, le plus avancé dans l'intimité du cercle impérial et dans la familiarité de l'Impératrice, était un Prussien, M. de Goltz, et, avec lui, un autre Prussien, secrétaire de l'ambassade, M. de Radowitz. Cette marque de faveur parut de bon augure au chancelier : décidément le désagréable souvenir de la Convention de Gastein s'était déjà atténué. Les premières paroles de Napoléon ne démentirent point cette impression. Il parla de la fameuse Convention, mais moins pour récriminer contre la Prusse que pour excuser la circulaire de M. Drouyn de Lhuys : « Je suis fâché, dit-il, que ce document ait été publié et je désirerais qu'il fût regardé comme non avenu. » M. de Bismarck prit acte de ces regrets, mais sans y croire beaucoup ; car M. Rouher, qu'il avait vu l'avant-veille à Paris, lui avait affirmé que l'Empereur avait connu et approuvé la dépêche. « L'acte de Gastein, poursuivit Napoléon, a déplu ici pour deux raisons : on s'est persuadé que le rapprochement des deux puissances allemandes n'était que le prélude d'une coalition contre la France : en second lieu, on a jugé que l'Autriche n'aurait point consenti à la Prusse de si larges concessions si elle n'avait obtenu en retour quelque avantage secret. » L'entretien, jusque-là un peu banal, prit à ce moment un tour plus précis. Le souverain, sur un ton plus ému que de coutume et avec une certaine solennité de langage, interpella son hôte : « Pouvez-vous, dit-il, m'affirmer en conscience que vous n'avez point, sous une forme quelconque, garanti à l'Autriche la possession de la Vénétie ? » La netteté de l'interrogation, l'accent presque anxieux de l'Empereur, montraient quel prix s'attacherait à la réponse. M. de Bismarck se hâta de dissiper toute crainte : « Rien de pareil, dit-il, n'a été stipulé, et on ne tardera pas à avoir la preuve de notre entière sincérité. D'ailleurs, comment aurions-nous contracté un engagement qui pourrait nous entraîner dans la guerre sans aucun profit pour nous ? » Rassuré sur ce point, Napoléon s'abandonna à des paroles amicales : « La Prusse et la France, dit-il, sont les deux nations dont les intérêts sont le plus identiques. Le temps viendra de sceller par quelque acte positif nos sympathies mutuelles. » Quand se produirait cette occasion ? Ici le souverain évita de préciser, répéta à plusieurs reprises qu'il faudrait s'inspirer des circonstances, laissa entendre cependant que l'éventualité pourrait être prochaine. Bientôt, revenant aux duchés : « Quelles sont, demanda-t-il, vos vues sur le Holstein ? » — « Nous entendons nous l'approprier, répondit hardiment M. de Bismarck, quitte à assurer, s'il le faut, à l'Autriche une indemnité pécuniaire. » Partant de là, il s'ingénia à prouver que l'agrandissement était médiocre, qu'il ne méritait d'éveiller aucune jalousie, que la Prusse, en s'étendant vers la mer du Nord et la Baltique, serait obligée à une grande augmentation de ses forces maritimes, et que les dépenses de cet établissement dépasseraient fort les bénéfices modestes de la conquête. L'Empereur souscrivit à ce langage, soit que le raisonnement lui parût vrai, soit qu'il dédaignât tout débat sur une si misérable question. C'est alors que le premier ministre du roi Guillaume, tout à fait encouragé par cette tolérance, se hasarda à provoquer les confidences du souverain en étalant lui-même ses propres desseins : « L'acquisition des duchés, dit-il en substance, n'est qu'un début. Notre État allemand a, de par le droit historique, un grand rôle à remplir. Dans l'accomplissement de ce qui est, à nos yeux, un devoir, nous comptons sur l'attitude amicale de la France. Le cabinet des Tuileries a tout intérêt à favoriser la mission nationale de la Prusse : une Prusse vigoureuse se rapprochera naturellement de la France : une Prusse misérable sera forcée, au contraire, de chercher au centre et au nord de l'Europe des alliés contre sa puissante voisine de l'Ouest. » Napoléon avait écouté M. de Bismarck sans l'interrompre. Quand celui-ci eut fini, il se borna à répliquer que ces considérations étaient vraies et dignes d'une sympathique attention. En laissant échapper ses vues ambitieuses, l'homme d'État prussien se flattait sans doute de provoquer une confiance pareille, et peut-être fut-il un peu déçu d'une si sobre réponse. Mais, même formulée en ces termes généraux, de quel prix n'était pas l'adhésion !

Le laisser aller de Biarritz favorisait les entretiens. Plus d'une fois, la conversation se renouvela sous les yeux attentifs de la petite cour. Les visées hardies de la Prusse, la rivalité croissante des deux puissances allemandes, la personnalité de M. de Bismarck, grand homme aux yeux des uns, politique moquable aux yeux des autres, et d'autant plus curieux à observer qu'il était encore plus contesté, tout donnait à la présence du premier ministre la portée d'un événement. Parmi les invités de la saison, nul, fût-il de race princière ou de sang royal, n'attira comme lui les regards. Jusqu'à sa venue, les courtisans occupaient, en toutes sortes de sujets, les loisirs de leur villégiature : ils s'entretenaient de la santé du roi des Belges qui touchait à sa fin, de la mort récente de Lamoricière, du mariage de la princesse Anna Murat avec le duc de Mouchy, mariage qu'on n'annonçait encore qu'à voix basse et qui, disait-on, mettrait en émoi tout le parti légitimiste : tout dernièrement aussi, en cette même résidence de Biarritz, l'Impératrice était allée voir la jeune enfant d'Émile de Girardin qui se mourait d'un mal terriblement contagieux, et cette courageuse visite, faite en la demeure d'un adversaire malheureux, était l'objet de nombreux commentaires. M. de Bismarck paraissant, toute chronique sembla pâle, hormis celle qui le concernait. « Il y a eu entre l'Empereur et M. de Bismarck une grande conversation, écrivait Mérimée[24]. » Puis, avec l'accent d'une ardente curiosité déçue, il ajoutait qu'il n'en avait rien pu recueillir. L'impression générale était que l'homme d'État prussien « avait été reçu poliment mais froidement ». Ainsi s'entretenaient les familiers de la Cour, d'autant plus absorbés en leurs conjectures que Biarritz, cette année-là, n'offrit à ses hôtes aucun des divertissements accoutumés. Durant cet automne, ce ne fut, sur la côte de Biscaye, qu'orages et bourrasques. Après coup, on se rappela ces tempêtes furieuses, ces accidents de mer ; et quelques esprits portés aux rapprochements superstitieux allèrent jusqu'à voir un présage du ciel en ces signes qui avaient coïncidé avec la présence, sur notre soi, de notre plus mortel ennemi.

Il semble qu'en se prolongeant les conversations se soient un peu égarées. Soit fatigue d'un même sujet, soit désir d'échapper à des interrogations trop pressantes, Napoléon entraîna plus d'une fois son hôte bien loin des affaires allemandes. Comme le choléra désolait plusieurs villes du Midi et commençait à sévir à Paris, l'Empereur entretint très longuement M. de Bismarck des précautions qui préviendraient le retour d'un tel fléau. « L'épidémie, disait-il, prenait naissance pendant les pèlerinages de la Mecque et se répandait ensuite d'Orient en Occident : l'action commune des puissances chrétiennes ne pourrait-elle pas imposer à la Porte des mesures sanitaires ou de police propres à prévenir le mal ou à en arrêter la contagion ? » La pensée de M. de Bismarck était fixée bien loin de La Mecque ; mais sachant combien l'âme compatissante de l'Empereur s'intéressait au bien général de l'humanité, il affecta de se montrer fort attentif : « Votre Majesté, répliqua-t-il avec beaucoup de chaleur, peut être assurée que, pour toute œuvre de civilisation et de progrès, la Prusse s'associera à la France. » Bientôt Napoléon, revenant en Europe, parla des principautés moldo-valaques. Le premier ministre observa que la Prusse n'avait que de médiocres intérêts aux bords du Danube et que sa principale règle de conduite était d'éviter tout différend avec la Russie. L'Empereur approuva la sagesse de cette remarque. Pourtant il s'appesantit longuement sur ce sujet ; ce n'était point par sollicitude pour les principautés elles-mêmes ; mais ne pourrait-on pas trouver là-bas un dédommagement pour l'Autriche qui, en retour, se dessaisirait de la Vénétie ? Par la Vénétie on revint à la Prusse. L'Empereur persista dans la même attitude, se montra encourageant, laissa espérer son patronage ; mais quant à l'époque, quant à l'objet de son concours, il se déroba à tout accord déterminé Une même phrase s'échappa plusieurs fois de ses lèvres : « Il ne faut pas, dit-il, faire les circonstances ; il faut les laisser venir ; puis nous y conformerons nos résolutions. »

Le 11 octobre, Bismarck prit congé de l'Empereur. Le même jour, en un rapport adressé à son roi, il résumait en ces termes l'impression générale de son voyage : « D'après les observations que j'ai recueillies, je considère l'opinion actuelle -de la Cour Impériale comme nous étant singulièrement favorable[25]. » Ceux qui liront ces lignes s'étonneront peut-être de cette satisfaction, et, cherchant en vain quelque stipulation précise, estimeront que cette entrevue fameuse, objet de tant de commentaires, ne vaut point la curiosité qu'elle a éveillée parmi les contemporains. A bien approfondir les choses, l'optimisme de M. de Bismarck ne paraît pas hors de propos. Sans doute il ne rapportait en son pays aucune promesse positive. Mais de son commerce direct avec Napoléon, il avait retiré (et là était le véritable résultat du voyage, deux enseignements qui le guideraient dans toute la suite de ses desseins.

Le premier enseignement était relatif à la politique générale de l'Empereur. L'entrevue était remarquable, non par ce que le monarque avait dit, mais par tout ce qu'il avait laissé dire. Quand Bismarck lui avait développé ses vues sur les duchés, nulle objection n'était sortie de ses lèvres. Quand, s'enhardissant davantage, il avait proclamé la mission historique de la Prusse, il lui avait permis de poursuivre jusqu'au bout, tranquillement, sans une interruption, en théoricien qui juge une thèse, non en souverain vigilant qui songe à son pays. Quand le premier ministre, se découvrant tout à fait, avait osé lui demander, non seulement de ne pas combattre ses ambitions, mais de les favoriser, sa prévoyance engourdie ne s'était point réveillée, et il s'était contenté de différer l'alliance. Quel encouragement ne naissait pas de ce silence même ! D'une seule parole bien brève, bien nette, l'Empereur pouvait dominer toutes les ambitions, réprimer toutes les convoitises. De Biarritz, M. de Bismarck rapporta le ferme espoir que ce mot décisif, que ce mot, sauveur pour la paix du monde, ne serait point prononcé. Que le conflit une fois engagé, Napoléon dût s'ingénier à en tirer profit, qu'il tînt entre les parties rivales une conduite très raffinée, qu'il spéculât d'avance sur l'épuisement de l'un et de l'autre, la chose était possible, assez vraisemblable même. Quelles que fussent ces obscurités de l'avenir, l'ambitieux ne serait point arrêté net à son début et aurait licence pour s'engager dans la carrière. Voilà ce que M. de Bismarck avait appris pendant sa course rapide aux bords de la mer de Biscaye. Cette persuasion s'affermit encore en lui quand, en repassant par Paris, il revit Napoléon. Celui-ci, après avoir répété qu'il fallait attendre les circonstances, ajouta avec une bienveillance très marquée : « Que le roi m'écrive confidentiellement, dès que les événements paraîtront exiger un accord plus complet. »

Tel était le premier enseignement : voici le second.

Sous le masque impassible de l'Empereur, M. de Bismarck avait pu deviner un désir ardent jusqu'à la passion. Sur un sujet, sur un seul, il manifestait une sollicitude pleine d'émotion, c'était sur le sort de la Vénétie. Parlant de la Convention de Gastein avec le chef du cabinet de Berlin, il s'était surtout enquis d'une chose : la Prusse n'avait-elle pas garanti à l'Autriche ses possessions italiennes ? Si son regard se fixait sur les Principautés Danubiennes, c'était dans l'espoir d'y trouver une compensation possible pour les provinces vénètes. Dans une guerre entre les puissances allemandes, il entrevoyait la libération de l'Italie jusqu'à l'Adriatique, et cela seul l'eût rendu tiède pour la paix. Dans l'esprit de l'Empereur s'agitaient beaucoup d'idées confuses ; du milieu de ces ténèbres se dégageait une idée fixe et très claire qui brillait comme un falot à travers la nuit, c'était celle de Venise à reconquérir. Une finesse moindre que celle de M. de Bismarck eût exploité cette passion. Quand on veut gagner les bonnes grâces d'un père, on offre un présent à ses enfants. L'Empereur avait une fille, l'Italie, fille très chère. Cette fille souhaitait Venise, le plus somptueux des joyaux. Qui donnerait le joyau à la fille conquerrait le cœur du père. Depuis longtemps, Bismarck s'en doutait : après Biarritz il en fut sûr. Comme il repassait par Paris, l'une de ses premières visites fut pour M. Nigra : « Si l'Italie n'existait pas, disait-il en ce temps-là, il faudrait l'inventer. »

 

VI

Entre toutes les négociations de ce siècle, nulle n'offre un aspect plus compliqué que celle de l'alliance prusso-italienne. A l'heure où M. de Bismarck, fixé désormais sur les vrais intérêts de son pays, s'orientait résolument vers l'Italie, l'Italie était en pourparlers pour Venise, mais c'était de l'Autriche qu'elle se flattait de l'obtenir.

Les récents mécomptes du gouvernement de Florence expliquaient cette évolution. Au commencement du mois d'août, La Marmora avait vu venir à lui M. d'Usedom qui lui avait annoncé la guerre contre l'Autriche comme probable, comme prochaine, et, dans cette prévision, avait sollicité son concours. Or, quelques jours plus tard, on avait connu le traité de Gastein. Une opinion assez générale à Florence, ce fut que la Prusse avait communiqué à Vienne la réponse de La Marmora pour forcer la main à l'Autriche[26]. Les Italiens se laissent rarement dépasser en finesse. Ils eurent leur réponse toute prête. Ils ne renonceraient pas à Venise : seulement, au lieu d'en poursuivre la conquête, ils en négocieraient l'achat, et, s'éloignant de la Prusse, cette amie douteuse, ils se tourneraient vers leur ancienne ennemie.

A vrai dire, l'idée n'était point nouvelle. La cession amiable de la Vénétie avait été débattue bien des fois à Turin, à Vienne, à Paris. Dans l'entourage de Napoléon, la combinaison était ardemment souhaitée par les plus clairvoyants amis de l'Empire, qui se flattaient de satisfaire par-là l'un des plus vifs désirs du maître et de le soustraire de la sorte à la dangereuse alliance prussienne. Seulement était-ce autre chose qu'un rêve ? Dès 1863, M. de Rechberg, encore ministre, s'était expliqué à fond avec l'ambassadeur de France sur les chances d'une pareille transaction. Il s'était appliqué à démontrer l'utilité des provinces vénètes pour couvrir la frontière méridionale de l'Allemagne ; il avait invoqué les susceptibilités de l'opinion publique ; puis il avait ajouté : « Il me répugne de prononcer le mot jamais, car ce mot n'est plus vrai. Je ne dis donc point jamais : mais il faut tant de choses, tant de changements pour que cette cession soit possible que si le mot jamais n'était point banni de mon vocabulaire politique, je serais tenté de le prononcer ici[27]. »

L'Autriche n'ayant point reconnu le royaume d'Italie, l'envoyé ne pouvait être revêtu d'aucun caractère diplomatique. La mission, tout officieuse, fut confiée à un Italien de haute condition, lié à la Cour de Vienne par beaucoup d'attaches, et pourtant de patriotisme non suspect, — car il avait trois de ses fils dans l'armée nationale : — c'était le comte Malaguzzi. Le 9 octobre, dans le temps même où Bismarck était à Biarritz, La Marmora lui remit des instructions détaillées qui fixeraient nettement l'objet de son voyage. Le négociateur devait proposer l'achat de la Vénétie moyennant une somme totale qui, en y comprenant le partage de la dette, ne dépasserait en aucun cas un milliard. Il était autorisé à laisser entrevoir la conclusion d'un traité de commerce. Il chercherait en outre à obtenir une convention secrète qui faciliterait pour l'avenir l'acquisition du Tyrol italien. Le projet serait représenté comme très favorable pour l'apaisement de la question romaine. Enfin l'envoyé ne manquerait pas d'affirmer que la France souhaitait fort l'arrangement ; et l'affirmation était fondée, surtout pour M. Drouyn de Lhuys qui, à la vérité, n'osait croire à un pareil bonheur[28].

Sur le séjour du comte Malaguzzi en Autriche, la correspondance de notre ambassadeur, M. de Gramont, ne nous fournit aucune information. Quant aux documents de source italienne, ils constatent que le négociateur rencontra dans les cercles officiels des dispositions assez conciliantes : aucune pensée de revanche : aucun désir de nouvelle ingérence dans les affaires de la Péninsule : partout ou presque partout, une acceptation résignée files faits accomplis. Les avantages mêmes du projet ne laissaient pas le public insensible. Les gens d'affaires eussent accueilli avec faveur un traité de commerce. Les politiques eussent secoué, avec une grande impression d'allégement, l'incommode boulet de la Vénétie. Pour le ministre des Finances, quatre cents millions de florins constituaient une ressource inespérée, et doublement précieuse dans les embarras budgétaires de l'empire. Si le sacrifice entraînait quelque déplaisir, quel dédommagement ne trouverait-on pas dans la confusion de M. de Bismarck, à qui on ravirait à la fois, par un vrai coup de maitre, son alliée, son principal motif de guerre, et aussi par surcroît l'appui de la France, désormais satisfaite, puisque l'Italie le serait ! Quand on pénétra jusqu'au fond des choses, on se heurta à une question d'honneur. Le parti militaire, très puissant à Vienne, ne pouvait se figurer qu'on abandonnât sans combat les lieux que tant de fidèles sujets de l'Empereur avaient jadis arrosés de leur sang. Une autre considération ne pesait pas d'un moindre poids. Naguère l'Autriche avait cédé à prix d'argent le Lauenbourg : voici qu'on parlait d'une indemnité pécuniaire qui serait la compensation du Holstein : si à toutes ces aliénations s'ajoutait le trafic de la Vénétie, chacune des provinces de l'empire ne paraîtrait-elle pas objet de vente ou d'enchère ? Ce scrupule de dignité dominant tout le reste, l'envoyé italien dut quitter Vienne sans que son voyage se traduisit par aucun résultat positif. Quoique ayant échoué, il rapporta à Florence la persuasion que ses arguments n'avaient point été inutiles et que les répugnances allaient s'affaiblissant. « L'Autriche, disait à cette époque l'un des conseillers du roi Victor-Emmanuel, M. Jacini, l'Autriche est virtuellement décidée à l'abandon de la Vénétie, seulement elle ne nous la cédera qu'après une campagne ou plutôt après une sorte de duel militaire qui sauvegardera le point d'honneur aux yeux de son armée. »

M. de Bismarck était trop bien informé, trop clairvoyant surtout pour que ces menées échappassent à sa vigilance. Pendant les derniers mois de 1865 et au début de 1866, l'un de ses plus grands soucis fut de contrebattre à Florence les influences autrichiennes. Depuis longtemps, entre la Prusse et l'Italie, des pourparlers traînaient en vue d'un traité de commerce. A son retour de Biarritz, M. de Bismarck reprit les négociations : « Croyez-moi, disait-il à M. Nigra durant son séjour à Paris ; en souscrivant le traité de commerce, en accordant à l'Allemagne du Zollverein le traitement de la nation la plus favorisée avec réciprocité, vous ferez un acte éminemment politique et qui vous sera grandement avantageux pour l'avenir. » A Florence, M. d'Usedom, fort embarrassé au lendemain de la convention de Gastein, avait repris ses visites au ministère des Affaires étrangères. Le traité de commerce ayant été conclu, le roi Guillaume, comme pour mieux marquer l'accord, envoya au roi Victor-Emmanuel le collier de l'ordre de l'Aigle-Noir. Par des propos habilement ménagés et qui sûrement seraient rapportés au-delà des Alpes, le chef du cabinet prussien s'efforçait de montrer aux Italiens la voie à suivre, de les engager dans les liens d'une alliance qui ne leur permettrait ni recul ni retour : « Vraiment, disait-il à M. Benedetti, l'Italie aurait bien tort de dépenser cinq cents millions pour racheter Venise. La guerre ne lui en coûterait pas deux cents et ne laisserait pas pendantes des difficultés de frontière, que la paix est impuissante à résoudre. » Le principal effort était d'effacer l'impression produite à Florence par la récente réconciliation avec Vienne. Le 13 janvier 1866, M. de Bismarck écrivait à M. d'Usedom : « La conduite de l'Autriche a éteint toutes les obligations de conscience qu'avait fait nitre dans l'esprit du roi la convention de Gastein. » Et partant de là, il insistait derechef sur l'urgence d'un rapprochement intime avec l'Italie.

Que ferait le gouvernement du roi Victor-Emmanuel ? A Florence, l'année 1866 s'ouvrit au milieu d'extrêmes perplexités. L'échec de la mission Malaguzzi ne permettait guère de compter sur Vienne. Mais pouvait-on s'appuyer sur Berlin ? Au fond, tout dépendrait de la conduite de la Prusse. Que le roi Guillaume, dans ses relations avec l'Autriche, continuât à mêler aux paroles vaguement menaçantes des assurances pacifiques, que la querelle laissât place à des retours, à des arrangements, et l'Italie, instruite par un exemple récent, se garderait de prendre parti entre deux adversaires à peine brouillés, qui, à l'heure la plus inattendue, pourraient redevenir amis et lui faire payer à elle-même les frais de la réconciliation : en cette occurrence, elle louvoierait, calculerait froidement les offres ou bien encore, impuissante à recueillir aucun avantage, se replierait dans ses affaires intérieures. Bien différente serait son attitude si le conflit arrivait à cet état aigu qui ne permettrait plus de rapprochement. Sûre alors de ne point être abandonnée, elle prouverait qu'elle ne craignait point la guerre, et résolument brûlerait ses vaisseaux à la suite d'un allié qui, non moins résolument, aurait le premier brûlé les siens.

 

VII

Cette heure décisive ne devait plus tarder longtemps. L'année 1865 avait été celle de la préparation. L'année 1866 qui s'ouvrait serait celle de la rupture.

En quête d'une cause de conflit, M. de Bismarck trouva dans un incident d'assez minime importance le prétexte qu’inaugurerait la querelle.

Par l'acte de Gastein, l'administration du Holstein avait été dévolue à l'Autriche, celle du Sleswig à la Prusse. Cette attribution, de nature toute provisoire, laissait subsister le droit de copropriété de chacun des copartageants sur l'une et l'autre province. Chaque gouvernement, dans le territoire à lui confié, était le mandataire de son allié, le dépositaire de la souveraineté commune et, à ce titre, avait le devoir de maintenir le statu quo sans l'altérer en rien. L'esprit germanique a de ces subtilités que les théoriciens imaginent et que les habiles exploitent. Les commissaires avaient été, pour l'Autriche, le général de Gablenz ; pour la Prusse, le général de Manteuffel. Quoique nullement hostiles l'un à l'autre, ces deux personnages s'étaient trouvés entraînés dans des voies contraires. La Prusse poursuivait l'annexion à son profit : l'Autriche souhaitait la constitution d'un État indépendant. Le duc d'Augustembourg était écarté du Sleswig : à l'inverse, il jouissait en Holstein d'une entière liberté pour organiser la propagande, grouper ses partisans, proclamer ses droits. A ceux qui lui reprochaient ses complaisances, le général de Gablenz se contentait de répondre : « Je ne veux pas laisser ici la réputation d'un pacha turc. » Enhardis par ces condescendances, les amis du prince imaginèrent d'organiser en sa faveur une réunion plus importante : elle se tiendrait à Altona : la date serait fixée au 23 janvier : des délégués appartenant au parti libéral viendraient du centre de l'Allemagne. La police interdit d'abord la démonstration, puis, à la suite de nouveaux pourparlers, la toléra. Au jour annoncé, l'assemblée s'ouvrit au milieu d'une très grande affluence, quatre mille personnes à ce qu'on assure. Des discours véhéments furent prononcés, qui vantaient les avantages d'une solution définitive, critiquaient la conduite de la Prusse, établissaient les titres du duc d'Augustembourg. Puis l'assistance se sépara, sans avoir pris aucune décision positive, mais en proclamant bruyamment les droits du prétendant.

Le lendemain, la presse officieuse signala, mec de grands élans de colère, la manifestation d'Altona. Quant à M. de Bismarck, il saisit l'occasion que, depuis longtemps, il cherchait. Trois jours plus tard, une dépêche partit de Berlin, qui était adressée à M. de Werther, ministre de Prusse à Vienne, et qui non seulement dénonçait l'ancienne alliance, mais déjà présageait la guerre.

Après quelques critiques générales sur l'administration autrichienne dans les duchés, le chef du cabinet prussien arrivait « aux dernières nouvelles d'Altona ». Grossissant à dessein la manifestation, il affectait un grand courroux, une grande inquiétude aussi, taxait de révolutionnaires toutes les agitations tolérées en Holstein et, avec une extrême solennité de ton, s'étonnait « de voir se déployer sous l'égide de l'aigle autrichienne, des tendances hostiles à tous les trônes. » — « Il nous parait incroyable, poursuivait M. de Bismarck, que les choses aient pu arriver à ce point quand nous nous rappelons les jour nées de Gastein et de Salzbourg. Se fondant sur l'acte de Gastein, le premier ministre du roi Guillaume rappelait que chacun des duchés était un gage aux mains de qui le détenait, et que ce gage ne devait sous aucun prétexte être altéré. Puis, haussant encore son langage, il mettait en demeure le cabinet de Vienne de mettre fin dans le Holstein aux indignes déclamations de la presse, aux menées de la petite cour de Kiel, et de renoncer pour l'avenir à tout procédé agressif ». Avec un soin visible, le président du Conseil recherchait, loin de les fuir, toutes les expressions qui pourraient blesser. En un langage hautain jusqu'à l'arrogance, il demandait « quel caractère le cabinet de Vienne voulait donner à ses relations avec celui de Berlin ». Rien n'était omis de ce qui soulignerait la gravité de la dépêche : « Une réponse négative ou évasive nous donnerait la conviction que les tendances contraires à la Prusse sont plus puissantes en Autriche que le sentiment de la solidarité et des intérêts communs... Je prie Votre Excellence, ajoutait M. de Bismarck en terminant, de ne pas laisser de doutes à cet égard au comte de Mensdorff. Le moment est trop grave et les derniers événements ont poussé les choses à un point trop extrême pour qu'un langage moins ouvert fût opportun. »

Jusque-là, dans les cercles politiques viennois, les prétentions de M. de Bismarck avaient excité presque autant d'ironie qu'elles avaient éveillé d'inquiétudes. Le voyage de Biarritz avait provoqué une certaine anxiété ; mais bientôt on s'était rassuré et le bruit s'était même répandu que le tentateur avait été poliment éconduit. Quelle que fût l'habileté de l'homme d'État prussien, et on ne la contestait plus guère, on se plaisait à répéter qu'il avait trop d'adversaires à Berlin pour entraîner son roi et son pays. Vers la fin de l'automne, M. le duc de Gramont résumait en ces termes l'opinion générale de la Cour de Vienne : « On estime ici, écrivait-il, que la position de M. de Bismarck en sa patrie sert de contrepoids à la hardiesse de ses conceptions... Ce qui serait une grande entreprise pour un ministre populaire, s'appuyant sur un grand parti national et sûr de l'assentiment de son souverain, n'est plus qu'une grande aventure pour un homme d'État réduit à ses forces individuelles. » Comme l'hiver s'avançait, quelques entretiens de M. de Bismarck avec le comte Karolyi, de M. de Werther, avec M. de Mensdorff-Pouilly, avaient révélé, parmi les conseillers du roi Guillaume, une tendance très marquée à rechercher les griefs, à les grouper et à les grossir. Quels que fussent ces symptômes, ils n'éveillèrent point trop d'alarmes. C'est au milieu de ce calme relatif de la chancellerie autrichienne que la dépêche belliqueuse du 26 janvier, résonnant soudain à la manière d'un coup de clairon, arracha à leur quiétude tous ceux qui eussent aimé à prolonger l'illusion de la paix.

La réponse, formulée le 7 février dans une dépêche de M. de Mensdorff au comte Karolyi, trahit un vif sentiment de dignité froissée et une irritation déjà profonde, mais qui faisait effort pour se contenir. M. de Mensdorff commençait par fixer le sens de la convention de Gastein. Ainsi que l'avait fait M. de Bismarck, il la qualifiait d'arrangement provisoire :

L'Autriche, continuait-il, n'hésite point à garantir au gouvernement de Sa Majesté le roi de Prusse qu'elle ne permettra rien qui puisse porter atteinte à l'entente réservée entre les deux puissances. » Ayant proclamé ainsi ses propres devoirs, le chef du cabinet viennois s'appliquait à repousser toute interprétation qui les eût abusivement étendus, et s'autorisait de ce même traité de Gastein pour décliner tout contrôle dans l'administration des provinces holsteinoises : « Le gouvernement impérial, disait-il, n'est pas le seul propriétaire des droits de souveraineté, mais le mode d'exercice de ces droits est livré à son libre jugement. » La conséquence était ‘, que le ministre de l'Empereur repoussait avec fermeté la prétention de la Prusse à demander des comptes pour les actes du commissaire autrichien ». Comme pour mieux accentuer sa protestation, M. de Mensdorff ajoutait : « En exprimant ce que je viens de dire, j'obéis aux ordres de mon Impérial Maître à qui je me suis fait un devoir de communiquer la dépêche du comte de Bismarck. » Cette fin de non-recevoir dispensait de toute explication sur les faits d'Altona. Aussi M. de Mensdorff n'y touchait qu'incidemment et se contentait d'écarter, avec une dédaigneuse brièveté, le reproche de tendances révolutionnaires qu'on osait formuler contre son gouvernement. En revanche, l'homme d'État autrichien, s'élevant à des considérations beaucoup plus générales, désavouait, avec une grande hauteur de pensée, « toute politique de jalousie ou de rivalité » : l'Autriche n'avait jamais poursuivi autre chose que « les intérêts suprêmes de l'ordre et de la paix » : loin de chercher à desservir la Prusse, elle avait subordonné à l'alliance prussienne ses relations avec les petites cours allemandes : on l'avait si bien senti dans les États secondaires que plusieurs d'entre eux venaient, en manière de démonstration contre l'Autriche, de reconnaître le royaume d'Italie. Ayant parlé de la sorte, M. de Mensdorff se gardait de prolonger sa défense. Surtout, il s'abstenait de récriminations. Toutefois, en quelques mots hautains et amers, il laissait entendre combien la matière à représailles serait abondante si on ne dédaignait de l'aborder : « J'agirais contre le sentiment élevé de l'Empereur, disait-il en terminant, si je me laissais entraîner à mettre la conduite de la Cour de Berlin en contraste avec la nôtre. »

Quand cette dépêche parvint sur les bords de la Sprée, la Cour et la ville se remplissaient déjà des premiers bruits de la guerre. Le gouvernement s'appliquait avec plus de soin que jamais à compléter ses forces, et la correspondance de notre attaché militaire attestait ce redoublement de vigilance. M. de Bismarck découvrait de plus en plus ses desseins : « Nous irons vite, et peut-être irons-nous loin, disait-il vers ce temps-là à M. Benedetti. — Mais enfin que prétendez-vous faire et où voulez-vous aller ? lui répliqua l'ambassadeur. » Peu désireux de se livrer davantage, mais jaloux de provoquer les confidences, le ministre esquiva la demande et transforma sa réponse en question : « Nous commencerons par appeler Goltz à Berlin et par nous assurer des dispositions de l'Empereur. » M. Benedetti se tut, ne se croyant pas autorisé à engager son souverain ; mais il se hâta de transmettre à Paris ces graves paroles, signe non équivoque des complications prochaines[29]. En cet État déjà si troublé, le vrai maitre de la politique était le roi. Associerait-il sa fortune à celle de son audacieux ministre ? La crainte de si redoutables hasards le rejetterait-elle au contraire vers des conseillers plus circonspects ? A cet égard les informations étaient rares, obscures, contradictoires. « Par suite des usages de la cour de Prusse, écrivait l'ambassadeur de France, le palais est totalement fermé à la diplomatie étrangère. » Ce qui transpirait au dehors permettait de deviner de grandes perplexités dans la famille royale et dans l'âme du monarque lui-même. Le prince s'indignait qu'on lui contestât les duchés : d'un autre côté, quel ne serait pas le scandale d'une lutte entre frères allemands et combien cette lutte ne serait-elle pas périlleuse, puisqu'il s'agirait d'affronter la puissante Autriche ! M. de Bismarck se gardait de peser indiscrètement sur l'esprit de son maître. Ménager de son crédit, il s'appliquait à conquérir un à un les personnages les plus avancés dans la familiarité de la Cour, s'attachait spécialement à rallier ceux qui avaient été jusque-là ses adversaires, et faisait passer par leur bouche les avis qui, dans la sienne, eussent été suspects ou importuns. C'est à travers de longs détours qu'il atteignait son souverain, et tout son art s'ingéniait à démarquer si bien ses conseils que nul n'en eût deviné l'origine. Il arriverait donc que le roi, se sentant circonvenu de tous côtés, prendrait pour l'expression de plusieurs pensées ce qui n'était que l'écho d'une seule voix, et d'une voix si bien contrefaite qu'elle avait cessé d'être reconnaissable. L'une des plus habituelles manœuvres du ministre était de persuader au prince qu'il était provoqué : par-là il éveillerait en lui cet amour-propre susceptible que tout bon Prussien porte en soi. Pendant les premiers mois de l'année 1866, ce travail pour conquérir le monarque se poursuivit avec une infatigable patience, avec une dextérité pleine d'artifices. Celui-ci se laissait convaincre, mais peu à peu, à travers toutes sortes d'appréhensions et de retours : « Je suis, disait-il avec une singulière anxiété, à un tournant de l'histoire prussienne. »

Cependant, à l'heure où l'approche du péril rendait nécessaire la concentration de tous les pouvoirs, un bruit génan1 troublait les préparatifs de la guerre. Le 15 janvier, avait été ouverte la session législative. Ministres et représentants ne s'étaient retrouvés que pour reprendre la lutte qui, depuis plusieurs années, les divisait. Le discours du trône, lu par I1 président du Conseil, avait froidement exprimé le regret qui l'entente n'eût pu s'établir pour la fixation du budget, puis il avait fait valoir l'urgence de développer vigoureusement la puissance militaire prussienne. A quoi la Chambre, par l'organe de son président, avait riposté en proclamant derechef se ; droits constitutionnels. Les premières séances avaient été remplies par plusieurs débats orageux : l'un avait eu pour objet la récente acquisition du Lauenbourg ; l'autre s'était élevé à propos de poursuites exercées contre certains députés à l'occasion de leurs discours. Des adresses d'adhésion arrivaient de divers points du pays et étaient déposées sur le bureau. En veine de hardiesse, M. de Bismarck résolut de proroger ceux qu'il désespérait de soumettre. Le 22 février, comme la séance, qui avait été plus agitée que de coutume, touchait à sa fin, le premier ministre, entrant dans la salle, s'approcha du fauteuil du président et lui remit une ordonnance qui ajournait les deux chambres de la Diète jusqu'à la clôture de la session. Le lendemain, les membres du Parlement furent convoqués dans la Salle blanche pour entendre la lecture de la décision royale et aussi le discours qui les congédiait. La harangue fut courte, hautaine, pleine de récriminations. La presse officieuse en accentua l'amertume et loua bruyamment le ministre qui avait fait taire les voix sonores des orateurs de la Chambre.

Comme les députés repartaient pour leurs provinces, on signala l'arrivée à Berlin de plusieurs personnages notables. Du Sleswig vint le général de Manteuffel, et de Paris le comte de Goltz. Divers bruits coururent, notamment celui d'un changement de ministère. La vérité, c'était que le roi, ému par la gravité des conjonctures, avait voulu s'entourer de tous ceux qui pourraient éclairer sa politique. Donc le 28 février, un conseil se tint, doublement important par le rang de ceux qui y assisteraient et par les objets qui y seraient débattus. Autour du roi s'étaient rassemblés le prince royal, les ministres, M. de Moltke, le général de Manteuffel, M. de Goltz, en un mot, tous les acteurs du drame futur. Le souverain, prenant le premier la parole, dénonça la conduite de l'Autriche qui s'obstinait à reléguer la Prusse en une place secondaire. Unies, les deux puissances allemandes domineraient l'Europe. Un instant, on avait pu se flatter que cette union troublée serait rétablie par la convention de Gastein. Il serait désormais chimérique d'entretenir un tel espoir. « L'acquisition des duchés, poursuivit le monarque, est en Prusse un vœu national. Toute retraite nous affaiblirait et ne ferait qu'enhardir notre rivale. A Dieu ne plaise que nous voulions provoquer la guerre, mais nous ne devrions pas nous effrayer outre mesure, si elle s'imposait à nous. » Après le roi, M de Bismarck tint à graver profondément ce que son maître venait d'effleurer. Il signala les efforts de l'Autriche pour attirer la France à elle ; puis, comme si déjà on eût été jeté en pleine crise, il observa qu'il valait mieux précipiter la lutte que de laisser à l'adversaire le choix de l'heure et du champ de bataille. Les avis ayant été recueillis, un seul entre les ministres, le ministre des Finances, se prononça pour une politique de conciliation. Les militaires réclamèrent des mesures énergiques. Parmi les assistants, un de ceux dont l'opinion aurait le plus de poids serait le général de Manteuffel, personnage très attaché à l'Autriche et très écouté de son propre souverain. On affirmait que M. de Bismarck, en le préposant au gouvernement du Sleswig, l'avait placé à dessein dans un poste qui le mettrait en opposition forcée avec son collègue viennois M. de Gablenz : de la sorte s'useraient à la longue ses sympathies autrichiennes. Il parut que l'événement avait justifié ce calcul, car le général, ce vieil ami de l'Autriche, parla comme l'avait fait le chef du cabinet lui-même. La délibération ne se termina pourtant point sans que le parti de la paix trouvât un interprète digne de plaider une si grande cause. Le prince royal s'éleva contre toute mesure qui rapprocherait l'heure des hostilités ou les rendrait inévitables. La guerre contre l'Autriche, dit-il, serait une guerre fratricide, car elle s'engagerait entre peuples germaniques : ce serait en outre une guerre imprudente, car elle fournirait à l'Europe un prétexte pour intervenir dans les affaires allemandes. Cet honnête langage ne trouva point d'écho. Il fut décidé que M. de Goltz retournerait à Paris et observerait les dispositions de l'Empereur, que l'état-major général combinerait les premiers préparatifs pour l'entrée en campagne. L'un des principaux points à débattre était le concert avec l'Italie : on résolut d'envoyer à Florence M. de Moltke afin d'y conclure l'alliance qui, au jour de la lutte, placerait l'Autriche entre deux ennemis. Toutes choses étant ainsi réglées, le roi répéta qu'il ne provoquerait point les hostilités, mais qu'il ne les fuirait point non plus. « Je me déciderai à la guerre s'il le faut, » dit-il ne congédiant ses conseillers ; puis il ajouta en ce langage mystique familier aux Hohenzollern : « Je ne m'y déciderai qu'après avoir prié Dieu de me montrer le droit chemin[30]. »

Tant de personnages considérables n'avaient pu se réunir sans que le bruit de la conférence se répandît. Comme la séance venait de finir, les diplomates étrangers, très intrigués, entourèrent les membres du Conseil, et, soit par insinuation, soit par question directe, essayèrent de pénétrer ce qui avait été résolu. Ceux-ci se dérobèrent à toute demande, ayant, disaient-ils, promis de garder le secret. Bismarck seul, moins réservé, laissa percer quelque chose des délibérations. Aucune mesure d'exécution immédiate n'a été prise, dit-il à l'ambassadeur de France, mais ma politique a prévalu. » « Elle a été défendue par le général de Manteuffel, » ajouta-t-il comme pour marquer la force du courant belliqueux, assez puissant pour entraîner jusqu'aux plus fidèles amis de l'Autriche[31]. Si brève que fût la confidence, M. Benedetti en sut assez désormais pour conjecturer que la guerre était prochaine. Le Pr mars, M. de Manteuffel regagna les duchés afin d'y suivre les incidents qui hâteraient la rupture. Le 3 mars, M. de Goltz reprit le chemin de Paris, avec mission d'entretenir la bonne volonté de Napoléon et de prévenir toute complication du côté de la France. Seul, M. de Moltke qui devait se rendre à Florence ne partit point. C'est l'Italie qui enverrait elle-même à la Prusse le négociateur chargé de sceller l'accord. Mais serait-ce bien un messager d'alliance ? On ose à peine le nommer ainsi, tant était tortueuse la politique dont il serait l'interprète et tant il persisterait à regarder vers Vienne même lorsqu'il se dirigerait vers Berlin !

 

VIII

Le 28 février, c'est-à-dire le jour même où se tenait à Berlin la solennelle délibération que nous venons de rapporter, le chevalier Nigra franchit vers six heures du soir le guichet des Tuileries. Reçu par l'Empereur, il lui exposa aussitôt l'objet principal qui motivait l'audience. Une révolution venait de s'accomplir à Bucharest et avait eu pour conséquence la chute du prince Couza. A cette nouvelle, il avait, lui Nigra, conçu un plan qu'il avait, disait-il, fait approuver par son chef, le général La Marmora : ce plan consistait à mettre à profit l'événement, et à chercher dans les Principautés Danubiennes, désormais sans maître, une compensation pour l'Autriche qui se dessaisirait de la Vénétie. « Cette idée est-elle bien la nôtre, continua l'Italien ? N'est-elle pas plutôt celle de Votre Majesté ? » Et le représentant de Victor-Emmanuel rappela, à cette occasion, qu'en 1863 l'Empereur avait daigné expliquer au comte Pasolini, alors ministre des Affaires étrangères, les avantages d'un arrangement pareil. De plus en plus insinuant, M. Nigra ajouta que, par ce projet, Napoléon réaliserait à la fois le programme de la guerre de Crimée, en assurant aux provinces moldo-valaques une organisation stable, et le programme de la guerre d'Italie, en consacrant l'indépendance de la Péninsule jusqu'à l'Adriatique.

L'Empereur avait écouté tout ce discours sans l'interrompre. Quand le diplomate eut fini, il observa qu'il serait peu séant que l'Italie prît l'initiative de la proposition : à en juger par l'issue des pourparlers antérieurs, l'adhésion de l'Autriche lui semblait chose fort incertaine, très peu probable même. Puis, après avoir réfléchi, il conseilla une combinaison assez machiavélique qui consistait à chercher à Berlin ce qu'on voudrait obtenir à Vienne. « Puisque la Prusse, dit-il, vous invite à une entente, ne vous dérobez point à ses ouvertures et négociez avec elle une alliance offensive et défensive. Pendant ce temps, sous une forme confidentielle, je proposerai votre plan au gouvernement autrichien. Il est impossible que, dans l'entourage de François-Joseph, on ne pénètre point quelque chose de vos menées. Sous cette pression, et se sentant à la veille d'être enserrée entre deux ennemis, l'Autriche acceptera peut-être un projet que, sans cette sorte de contrainte morale, elle repousserait presque sûrement[32].

Ce fut conformément à ces suggestions que le Cabinet de Florence décida d'entamer à Berlin des pourparlers à double fin. Le secret espoir était que, sur les bords du Danube, on percevrait le bruit des paroles échangées aux bords de la Sprée, que, pour désarmer un ennemi sur deux, on se dessaisirait de la Vénétie et que, sans lutte, l'objet de la guerre serait atteint. Que si l'Autriche, ne discernant pas le péril ou se croyant de force à le vaincre, se refusait à se dépouiller, l'Italie paraîtrait n'avoir voulu que le traité avec la Prusse ; et n'ayant laissé aucune trace qui attestât sa duplicité, elle poursuivrait résolument par les armes ce qu'elle n'aurait pu s'approprier par intimidation. Pour cette mission délicate, La Marmora jeta les yeux sur le général Govone, militaire d'esprit très délié, trop délié même, à ce qu'a plus tard insinué le chef du Cabinet italien. Le 9 mars, au parlement de Florence, le marquis Pepoli, parent de Napoléon, déclara que le moment était venu pour l'Italie d'affirmer sa politique et de fonder « les alliances de l'Europe sur des bases nouvelles, sur la communauté des principes et des intérêts[33] ». C'était convier le roi Victor-Emmanuel à l'accord avec la Prusse : c'était aussi avertir l'Autriche que l'heure était venue des sacrifices indispensables. Déjà M. de Moltke, désigné dans le conseil du 28 février pour se rendre en Italie, avait reçu ses instructions ; déjà même il avait fait viser son passeport pour Nice. A la nouvelle qu'un messager allait arriver de Florence, il reçut l'ordre de suspendre ses préparatifs. Il arriverait donc que toute la négociation se déroulerait à Berlin.

Il est curieux de constater que l'ambassadeur de France ne sut rien. Avec une ignorance ingénue qui ne laisse pas que de surprendre fort, M. Benedetti mandait le 14 mars à M. Drouyn de Lhuys : « On annonce la prochaine arrivée d'un officier général italien, le général Govone, qui viendrait à Berlin, chargé d'une mission importante ; cette nouvelle, qui aurait été divulguée, dit-on, par une indiscrétion du maréchal de Wrangel, a causé une certaine émotion. Si elle se confirmait, on ne manquerait pas de croire que la Prusse et l'Italie négocient un traité d'alliance offensive et défensive en prévision d'une guerre prochaine. » A l'heure où étaient tracées ces lignes, l'envoyé était déjà à Berlin. Quel était le but du voyage ? Il semble que l'incertitude de notre ambassadeur se soit prolongée quelque temps. « La légation d'Italie, écrivait-il, observe avec moi une réserve absolue. » Govone lui fut présenté ; mais l'entretien fut court autant que banal. « Vous faites beaucoup de bruit ici, » se contenta de dire M. Benedetti au général. Ce fut la seule allusion à tous les commentaires qui se propageaient dans la ville. A la première heure, M. de Bismarck se montra, contre son habitude, aussi impénétrable que l'était la légation italienne elle-même : « Le général Govone, dit-il négligemment au représentant de la France, est chargé d'une mission militaire, et son but exclusif est d'étudier les perfectionnements apportés à nos armes de guerre. » Le lendemain, à la vérité, il parut oublier tout ce qu'il avait dit la veille et, passant de la réserve à l'abandon, avoua sans détour le but de la mission, qui était d'entrer en arrangement avec le gouvernement prussien « Seulement, ajouta-t-il avec une sorte de dépit, c'est trop tôt, et nos rapports avec l'Autriche ne sont pas encore suffisamment aggravés. » M. Benedetti prit acte de la confidence et, en toute hâte, transmit au quai d'Orsay, comme une information précieuse, comme une nouveauté inattendue, l'annonce du projet qui avait été concerté, deux semaines auparavant, au palais des Tuileries[34].

Dès le jour de son arrivée, le général Govone eut un premier entretien avec M. de Bismarck, en présence de M. de Barrai, ministre du roi Victor-Emmanuel à Berlin. L'entrevue eut lieu à la légation d'Italie où le chef du Cabinet se rendit en secret, voulant, disait-il, dépister les curieux qui, au ministère, ne cessaient de l'épier. Govone exposa l'objet de son voyage : les communications verbales du comte d'Usedom avaient autorisé à croire que la Prusse était résolue à poursuivre, fût-ce par la guerre, ses revendications contre l'Autriche. Le gouvernement de Florence était prêt à s'associer à celui de Berlin : seulement, ajouta l'Italien en soulignant avec soin ses paroles, il ne ferait aucun pas décisif si des engagements formels ne rendaient solidaires les programmes des deux Gours. — Bismarck avait écouté Govone avec beaucoup d'attention et en fixant sur lui des regards pénétrants. Quand celui-ci se fut tu, il commença un long exposé de la politique prussienne depuis les jours déjà lointains d'Olmütz, avoua sans détours l'ambition de son pays qui était d'exercer la suprématie sur l'Allemagne du Nord, félicita la maison de Savoie de ses récents agrandissements, se félicita lui-même d'avoir guéri son propre souverain de ses scrupules trop étroitement légitimistes. Ayant parlé de la sorte, il exposa son plan pour provoquer la rupture : ce serait, dit-il familièrement, « de remettre sur le tapis la question de la réforme fédérale, assaisonnée d'un parlement allemand. » D'une pareille question naîtraient de telles disputes que la guerre éclaterait toute seule. C'est à la suite de ce long préambule que le premier ministre aborda le point principal de la conférence, à savoir le traité avec l'Italie. Il s'attacha à mettre en relief tous les avantages d'une telle convention : seulement, ajouta-t-il avec un apparent laisser aller et sans que le son de sa voix trahît aucune exigence excessive, nous voudrions que, par cet acte, le cabinet de Florence contractât dès à présent l'obligation de suivre la Prusse dans la réalisation de ses plans. En retour, la Prusse s'engagerait à obtenir, à la suite de la guerre, la solution de la question vénète. — L'Italien avait presque autant de finesse que l'Allemand avait d'ardeur persuasive et de force exubérante. Il avait écouté avec une admiration étonnée ce large programme, d'une hardiesse originale, semé de mots heureux, développé en outre avec un si complet abandon, avec une si apparente franchise que la bouche qui laissait ainsi échapper toutes choses semblait inhabile aux réticences ou à l'imposture. A travers ces confidences, jetées comme au hasard et habilement désordonnées, il discerna chez l'homme d'État prussien un dessein très arrêté, celui d'accepter le concours de l'Italie, à titre d'auxiliaire bien plus que d'alliée, de l'enchaîner par des engagements qu'il ne souscrirait pas lui-même, de se réserver surtout le choix de l'heure où la lutte éclaterait. Devenu tout à coup très froid, il répondit avec une brièveté calculée : « Je doute que mon gouvernement veuille s'engager d'une façon générale et pour des éventualités lointaines, la situation de l'Italie pouvant, d'un moment à l'autre, se modifier... J'en référerai d'ailleurs, ajouta-t-il, à Florence... Il faudrait du moins convenir, poursuivit-il, que la question des duchés ne sera point réglée sans que celle de la Vénétie le soit pareillement. » — Bismarck ne remarqua pas, ne parut pas remarquer tout ce que ce langage cachait de défiance. « Non, répliqua-t-il, ne donnons pas trop d'importance à la question des duchés. Nous sollicitons le concours de l'Italie pour atteindre des résultats plus élevés. » Partant de là, il insista sur les grandes choses que la Prusse et l'Italie pourraient faire ensemble, surtout si à leur double force s'ajoutait le bon vouloir de la France. Puis il ajouta : « Si l'Italie répugnait à une convention, au moins nous demanderions un traité d'amitié et d'alliance perpétuelles. » Le Président du Conseil parla longtemps de la sorte, mais plus il se répandait en considérations générales, en arguments séduisants, plus l'Italien se fixait dans une silencieuse réserve : « Je rapporterai à Florence, répondit-il, toute notre conversation. » Et sur ces mots l'entretien se termina.

Toutes les répliques que Govone avait retenues, toutes les méfiances dont il avait ménagé l'expression, nous les retrouvons dans le rapport que, le soir même, il adressa à son chef. Nous les retrouvons mieux encore dans une sorte de post-scriptum qui ne fut écrit que le lendemain. Dans ces deux documents, dans le second surtout, éclate le dépit de l'homme qui, étant venu avec l'esprit plein d'arrière-pensées captieuses, se voit menacé d'embûches pires que celles que lui-même a voulu tendre. Il devine, il croit deviner chez M. de Bismarck le dessein de n'entamer les négociations que pour intimider l'Autriche et la contraindre à céder dans l'affaire des duchés. Il s'indigne d'une alliance, fondée non sur l'égalité des parties, mais sur la subordination de l'une d'elles. « S'il s'agissait, écrivait-il, de conclure par oui ou non, il conviendrait, à mon avis, de rompre sans retard tous pourparlers. » Toutefois l'envoyé italien, ayant parlé de la sorte, se ravise. A travers l'obscurité des lignes qui suivent, apparaît la pensée conçue par Nigra, encouragée par Napoléon, nullement repoussée par La Marmora, celle d'arracher à Vienne la cession de la Vénétie par la crainte d'un accord entre Berlin et Florence. « Si, pour les motifs que vous m'avez indiqués, poursuit le général, il est utile que l'on croie à Vienne que la Prusse et l'Italie sont disposées à la guerre, et qu'elles sont sur le point de s'allier, peut-être croirez-vous que je doive rester ici quelques jours, abonder dans le sens du comte de Bismarck, accepter même ses propositions ad referendum et peut-être aussi, en dernier lieu, signer le traité d'amitié et d'alliance perpétuelles qu'il désire. De cette manière, on aura le temps de s'occuper des autres combinaisons dont vous me parlez et, ajoute Govone avec un mauvais sentiment de joie qui éclaire tout à coup son dépit, la vipère aura mordu le charlatan[35]. »

Non, la vipère ne devait pas mordre le charlatan. Dans le temps même ou Govone inaugurait ce singulier style diplomatique, Napoléon faisait sonder les grandes Cours sur le projet d'un arrangement qui permettrait l'échange de la Vénétie contre les Principautés Danubiennes. La Russie se déclara nettement hostile, l'Angleterre répondit assez froidement, et plutôt dans un sens défavorable. Quant à l'Autriche, elle se montra défiante, dédaigneuse, et, une seconde fois, laissa passer l'occasion de diviser ses ennemis. Dès le 17 mars, M. Nigra annonçait à Florence l'échec de la combinaison où il s'était complu : « Notre seule espérance, télégraphiait-il, se résume aujourd'hui en une guerre, d'accord avec la Prusse. »

La solution par l'Autriche fut donc écartée—au moins provisoirement, car dans la suite on en retrouverait la trace. Quoique d'aspect plus simple, la négociation demeura viciée par une réciproque et incurable crainte d'être dupe. On rencontre parfois, dans les préaux des écoles, des enfants qui, au moment d'échanger un jouet, retiennent fortement d'une main ce qu'ils vont donner, jusqu'à ce que, de l'autre, ils saisissent ce qu'ils doivent recevoir. Une confiance à peu près pareille présida aux pourparlers prusso-italiens. Des deux parts, un soupçon général hanta jusqu'au bout les négociateurs, celui que leurs paroles fussent exploitées à Vienne : « L'Italie, pensait M. de Bismarck, se servira de nous pour se faire donner la Vénétie » ; et cette pensée se croisait avec une pensée correspondante de Govone : « La Prusse mettra à profit nos avances pour se faire concéder les duchés de l'Elbe. » La Prusse souhaitait un traité sans durée déterminée qui lui eût laissé toute liberté pour modérer ou accentuer sa politique et pour fixer seule l'heure de l'action : l'Italie repoussait une telle alliance comme elle eût fait d'une servitude, ne voulait souscrire qu'un engagement limité, redoutait d'être contrainte à suivre la Prusse sans que celle-ci fût obligée de la secourir et, dans son perpétuel souci de n'être point sacrifiée, croyait voir en chaque mot un piège ou un moyen de se dérober. Comme M. de Bismarck proposait que les Italiens entrassent en campagne à l'heure où la question de la réforme allemande amènerait le conflit : « Mais, répliquaient Govone et M. de Barral, jaloux de réciprocité, si l'Autriche nous attaque, sommes-nous, à titre égal, certains d'être défendus ? » M. de Bismarck, ayant percé à jour ces pensées raffinées, résolut de brusquer la solution. Le 17 mars, à la suite d'un repas à la légation d'Italie, il aborda Govone : « Vous n'avez rien à craindre, nous allons brûler nos vaisseaux. Le roi Guillaume est d'ailleurs le dernier souverain de l'Europe qui se déroberait à ses engagements. » Puis, après une courte pause, il continua : « La question italienne est plus avancée que la question allemande. Pourquoi le premier mouvement ne partirait-il pas de l'Italie ? Pourquoi ne jetteriez-vous pas quelques corps francs en Vénétie ? » Plus Bismarck était de feu, plus Govone se montrait de glace. D'un ton qu'il s'efforça de rendre indifférent, il répondit que son pays n'était pas prêt pour une telle initiative, que son gouvernement était absorbé par le souci de ses affaires intérieures, que celles-ci, une fois réglées, les autres questions se résoudraient d'elles-mêmes. « Si nous sommes venus ici, poursuivit-il froidement et comme pour piquer l'amour-propre de l'homme d'État prussien, c'est que nous étions persuadés que la Prusse était disposée à la guerre. » Le surlendemain, M. de Bismarck revint à la charge, et cette fois s'adressa à M. de Barral : « L'Italie serait-elle disposée à déclarer la guerre immédiatement à l'Autriche. — Si nous agissions de la sorte, riposta Barral, vous engageriez-vous par un traité formel à prendre l'offensive dès le lendemain ? » A cette vive réplique, le premier ministre hésita : « Il faudrait que je visse le roi ; s'il refusait, je donnerais ma démission. » Le 20 mars, le chef du Cabinet prussien, de plus en plus fécond en expédients, proposa une autre combinaison : ce serait un traité général d'alliance et d'amitié qui, dans certaines éventualités déterminées, se transformerait en un traité offensif et défensif. Mais la même question subsistait toujours : qui prendrait l'initiative de l'agression contre l'Autriche ? Ce devrait être la Prusse, disait Govone : ce devrait être l'Italie, répliquait Bismarck après avoir interrogé le roi.

Tout contribuait à compliquer les négociations, et particulièrement le caractère des négociateurs. Mis en face d'un aussi chétif partner que Govone, le puissant chancelier s'était flatté de l'enlacer aisément dans ses liens. Govone, de son côté, au moment de lier partie avec un joueur aussi redoutable que Bismarck, avait, en quittant Florence, fait ample provision de finesses. Seulement, à la manière des diplomates un peu novices, il avait exagéré la dose et avait oublié que la finesse, poussée à un certain excès de raffinement, a, comme l'extrême franchise, ses dupes. Il arrivait donc que ces alliés de demain se traitaient en adversaires, en adversaires circonspects qui multiplient les ruses, pèsent sur la lame, prolongent indéfiniment les feintes sans oser s'aborder. Au plus fort de ces manèges, au plus beau moment de cette émulation d'habileté, n'était-il pas à craindre que l'Autriche, ayant pénétré toutes ces manœuvres, ne ralliât brusquement à elle l'un des deux contractants ! « Ils se tiennent si bien sur leurs gardes qu'ils ne s'entendent sur aucun point, » mandait à son gouvernement M. Benedetti qui, après avoir ignoré les premiers pourparlers, avait fini par recevoir à la fois les confidences de Barrai et celles de Bismarck. Il n'est que juste d'ajouter que la prudence cauteleuse de Govone s'expliquait en partie par l'état de la Prusse. Il savait assez l'histoire pour ne point ignorer les jours de 1850 et le recul d'Olmütz. Cette fois encore, et au dernier moment, Berlin n'abdiquerait-elle pas devant Vienne ? Une circonstance particulière inclinait le général à la méfiance, c'était le retard du roi à le recevoir. L'audience, d'abord fixée, avait été remise : le monarque était indisposé, avait allégué Bismarck, et son médecin lui avait prescrit le repos. A la légation d'Italie, cette excuse n'avait paru qu'un prétexte. « La reine, la reine douairière, le prince et la princesse royale supplient le roi de s'arranger avec l'Autriche, écrivait à Florence M. de Barral. » Il ajoutait dans le même rapport : « M. de Bismarck tâche de nous pousser les premiers contre l'Autriche, avec l'espérance bien plus qu'avec la certitude d'entrainer le roi. » Plus de huit jours s'écoulèrent avant que le messager italien fût reçu au palais royal. Pendant cette longue attente, il put, en lisant les journaux, en écoutant les mille rumeurs de l'opinion, noter bien des symptômes pacifiques : la bourgeoisie avait horreur de la guerre ; l'armée doutait de la victoire ; la Cour murmurait un peu contre l'omnipotence du premier ministre ; et les adresses arrivaient jusqu'au pied du Trône, suppliant le prince de ne point inaugurer la lutte entre peuples allemands.

Enfin après toutes sortes d'avances et de reculs, un projet parut prévaloir, celui d'un traité éventuel qui ne serait valable, comme le souhaitaient les Italiens, que pour une très courte durée, par exemple pour deux ou trois mois. Passé ce délai, si M. de Bismarck n'avait pas trouvé son casus belli, l'Italie reprendrait sa liberté. En un télégramme assez pressant, Barrai recommanda la combinaison à son gouvernement. « Il est possible, télégraphiait-il, que la Prusse se serve de notre traité pour peser sur l'Autriche ; mais, d'un autre côté, si nous ne fournissons pas à M. de Bismarck le moyen qu'il demande pour entraîner le roi, n'est-il pas à craindre que nous augmentions les probabilités d'un arrangement dont le premier résultat sera l'avènement d'un ministère choisi dans le parti autrichien, et par suite l'ajournement indéfini de la coopération prussienne pour la délivrance de la Vénétie ? A cette communication, La Marmora répondit aussitôt : « Il est indispensable que le gouvernement prussien nous fasse une proposition par écrit, nette et précise. » Mais voici qu'au moment où on semblait approcher du but, on vit se ranimer les soupçons prussiens, aussi vifs que les méfiances italiennes elles-mêmes. A la pensée de livrer un projet écrit, M. de Bismarck hésita et parut se dérober. Il eût souhaité de tout conclure sans qu'on en référât au gouvernement italien. Et dans ce temps-là même, il exprimait à M. Benedetti le motif de ses appréhensions : « Si nous livrons, disait-il, la preuve de nos négociations, l'acte ne passera-t-il pas par Vienne avant d'être rapporté à Berlin ?[36] »

Au milieu de toutes ces incertitudes, les Italiens ne cessaient de tourner les yeux vers l'Empereur. Que conseillait-il ? Dans quelle mesure assurerait-il sa garantie à son ancienne protégée ? Fort de son crédit personnel et de toutes ses amitiés, Nigra demeurait en communication presque permanente avec le Souverain, soit qu'il lui fût permis de l'aborder directement, soit que, par des intermédiaires habilement choisis, il lui portât les vœux de ses compatriotes. Si nous en croyons les rapports du diplomate italien, Napoléon, avec une inconsciente complaisance, n'hésita pas à pousser à l'alliance. Comme Nigra lui exposait quelles embûches cachaient peut-être les propositions prussiennes, l'Empereur employa tout son art à dissiper les objections : un arrangement direct avec l'Autriche au sujet de la Vénétie était de plus en plus improbable : le Cabinet de Florence n'était tenu à aucun égard vis-à-vis du cabinet de Vienne : il avait au contraire un extrême intérêt à ce que M. de Bismarck puisât dans l'assurance d'un secours au-delà des Alpes un argument pour amener son roi à la guerre. En possession du projet de traité secret dont le texte lui avait été transmis par le télégraphe, Nigra se présenta de nouveau aux Tuileries. Derechef l'Empereur conseilla l'acceptation. Sur ces entrefaites, Arese arriva à Paris. Ce que Napoléon avait dit au représentant officiel de l'Italie, il le répéta au compagnon aimé de sa jeunesse : « Signez le traité, dit-il ; comme ami, je vous donne ce conseil. » Il ajouta pourtant qu'il déclinait toute responsabilité, et que le gouvernement de Florence commettrait une grande faute s'il prenait l'initiative de la rupture. Puis à toutes les insinuations, soit de Nigra, soit du prince Napoléon, en faveur d'une triple alliance entre la France, la Prusse et l'Italie, d répondit en se dérobant. « Je crois, écrivait Nigra le 31 mars, que l'Empereur désire la guerre, mais je crois aussi qu'il ne veut s'engager avec personne avant que la lutte ait éclaté[37]. »

Napoléon poussait à l'alliance. Le cours des événements, en diminuant les chances de solution pacifique, y poussait aussi. La question du Slesvig-Holstein allait s'envenimant. Vers le milieu de mars, une ordonnance royale avait puni de peines sévères quiconque attaquerait dans les duchés les droits souverains des deux grandes puissances allemandes. Quel pouvait être le but de la mesure, sinon de blesser le cabinet de Vienne et de le pousser à des représailles ? Dans le même temps, on commença à faire grand bruit à Berlin des préparatifs militaires qui se faisaient en Autriche. Puis des attaques très vives se formulèrent contre la Confédération germanique. Quelles que fussent ces conjonctures, les soupçons subsistaient. Même au milieu des images grandissantes de la lutte, les Italiens s'obstinaient à entretenir leurs appréhensions. « La Prusse, disaient-ils, ne trouvera point de casus belli. » Les dispositions de Guillaume Ier leur étaient un sujet de craintes, et ils répétaient un mot qu'on attribuait au premier ministre : J'espère entraîner le roi, mais je n'en mettrais pas ma main au feu. » Bismarck, de son côté, redoutait d'être trahi autant que Govone d'être abandonné. Comme le prince Napoléon venait de partir pour l'Italie, il se figura, il feignit de se figurer que le voyage se rattachait à un projet de cession de la Vénétie. Il prit M. Benedetti pour confident, et rassemblant tous les indices qui excitaient ses alarmes : « J'ai tout lieu de penser que l'Italie poursuit plusieurs desseins à la fois. — Mais, répliqua notre ambassadeur avec un à-propos spirituel et une légère nuance d'ironie, croyez-vous que, si l'Italie et l'Autriche avaient voulu se rapprocher, le prince Napoléon eût été choisi pour agent de la réconciliation ? »

Le besoin réciproque d'entente imposant une courte trêve aux méfiances, le traité secret fut enfin conclu. Ainsi que le souhaitait l'Italie, attentive à ne point se lier pour longtemps, il était limité à trois mois. En revanche, le cabinet de Berlin, et là résidait son plus grand avantage, se réservait de fixer l'heure des hostilités : en effet, le moment de l'entrée en campagne serait celui où l'état des affaires allemandes aurait amené la Prusse à prendre les armes. La guerre serait poursuivie avec toutes les ressources des deux nations. Le but serait pour l'Italie l'acquisition des provinces vénètes, et pour la Prusse, ainsi qu'il fut verbalement convenu, la consécration de sa suprématie dans l'Allemagne du Nord. Les deux États s'interdisaient toute paix séparée avant que l'un et l'autre objet fussent atteints. Le 8 avril, à huit heures et demie du soir, à la suite d'une longue conférence et d'un dernier remaniement de texte, la Convention fut signée. Quand, après tant de négociations si traversées, Bismarck eut en ses mains l'acte qui lui permettrait de porter ses entreprises au niveau de ses ambitions, quand il sentit l'Autriche fortement enserrée entre ses deux ennemis, il ne cacha point sa joie. Se complaisant d'avance dans le chaos d'où sortirait sa grandeur, il calma les dernières anxiétés de ceux qui devenaient ses complices. Comme ceux-ci prenaient congé de lui : « Soyez tranquilles, dit-il, nous aurons la guerre et je me fais fort d'amener la grande confusion qui l'assurera. »

 

IX

Tout avait été ménagé de longue main pour créer cette grande confusion. Il restait à emmêler si bien les choses que, dans l'excès des complications, la force apparût comme le seul moyen de revenir à l'ordre.

Lorsque Cavour, en 1859, avait médité d'entrer en lutte avec l'Autriche, il s'était ménagé plusieurs prétextes de rupture. Il avait essayé d'abord de soulever aux limites du duché de Modène quelque incident de frontière qui allumât le conflit. Puis, portant plus haut le débat, il avait invoqué la mauvaise constitution de l'Italie, trop faible pour se défendre et livrée à l'étranger. Enfin il avait dénoncé les armements qui se faisaient de l'autre côté du Tessin. S'aidant tour à tour de ces trois griefs, passant de l'un à l'autre, pratiquant une politique savamment irritante, il avait usé par degrés la patience de sa rivale, et si bien que celle-ci, poussée à bout, avait, par une suprême maladresse, pris à son compte la provocation.

A sept années d'intervalle, nous retrouvons chez M. de Bismarck une manière pareille, soit qu'il ait à dessein étudié son devancier, soit que, d'instinct et sans aucun souci de se copier, tous les grands ambitieux se ressemblent. Comme Cavour dans le petit duché de Modène, il cherche dans la petite principauté du Sleswig-Holstein un sujet de querelle. Comme Cavour avait dénoncé les préparatifs belliqueux commencés en Lombardie, il signale les concentrations de troupes en Bohème. Comme Cavour s'était prévalu de l'état de l'Italie, il se prévaut de l'état de l'Allemagne. Duchés de l'Elbe — armements de l'Autriche — réforme fédérale — il tient, lui aussi, dans ses mains ses trois machines de guerre. Dans le temps où nous sommes, il les manie tour à tour, s'ingéniant à aiguiser l'une dès que l'autre parait s'émousser. Ainsi en sera-t-il jusqu'au jour où avant lassé l'Europe, subjugué son pays et décidément asservi l'Italie, il entraînera sur le champ de bataille son peuple, son allié et son roi.

La question du Sleswig-Holstein avait été merveilleusement imaginée pour inaugurer la brouille et l'entretenir. L'heure était venue où M. de Bismarck, tout en se gardant de l'abandonner, tout en se réservant d'y revenir, aurait besoin de griefs plus éclatants. Dès le milieu de mars, des rapports lui étaient parvenus, signalant divers mouvements militaires dans le nord de l'Empire autrichien. Ces mouvements étaient en réalité assez restreints, ainsi que M. de Moltke lui-même l'avouait au général Govone. Aussitôt le premier ministre, rassemblant tous les menus faits, les groupant avec un art infini, avait le 24 mars, en une circulaire rendue publique, dénoncé à l'Allemagne ce qu'il appelait les provocations de l'Autriche. Achat de chevaux, rappel d'hommes en congé, nomination de chirurgiens militaires, mesures prises pour les transports sur les lignes ferrées, réunion en Bohême de régiments tirés de Moravie, de Galicie ou de Hongrie, rien n'était oublié. Dès longtemps M. de Bismarck, et c'était une autre ressemblance avec Cavour, avait, dans son pays et au dehors, façonné à sa volonté une presse docile qui porterait au loin l'écho de sa voix. Cette presse proclama bien haut l'audace de l'Autriche, qui décidément voulait la guerre ; puis elle ajouta que le cabinet de Berlin serait justement accusé d'imprévoyance, si, à son tour, il n'achetait des chevaux, s'il n'appelait certaines réserves, s'il ne prenait en un mot quelques mesures de sûreté. De Vienne, M. de Mensdorff-Pouilly désavoua toute pensée belliqueuse ; et, sous peine de dévoiler ses vrais projets, le premier ministre prussien fut contraint de parler comme son rival. A quelques jours de là, il put se dédommager de sa modération. A sa première communication, M. de Mensdorff, par une de ces maladresses assez familières à son pays, fit succéder, le 7 avril, une autre dépêche très hautaine où il invitait la Prusse à révoquer elle-même toutes ses mesures militaires. Aussitôt M. de Bismarck s'empara du document, le publia, releva, sans en omettre aucune, toutes les expressions comminatoires qui s'y étaient glissées. Feignant d'être piqué au vif, s'efforçant surtout d'éveiller l'amour-propre du roi, il se répandit en plaintes courroucées : « Vraiment, répétait-il, on dirait l'Empereur d'Allemagne s'adressant au margrave de Brandebourg. »

Il importait de tenir l'opinion publique en haleine, en exploitant tout ce qui pourrait irriter. Le lendemain du jour où avait été signé le traité du 8 avril, la Diète de Francfort reçut une communication singulière. Comme la séance venait de s'ouvrir, la Prusse présenta un projet tendant à la convocation d'une assemblée qui serait issue du suffrage universel et délibérerait sur toutes les propositions de réforme fédérale dont elle serait saisie par les gouvernements allemands. La motion, qui fut renvoyée pour notification aux cours confédérées, n'était point tout à fait inattendue, car la circulaire du 24 mars, relative surtout aux armements autrichiens, avait fini par une critique très vive des institutions existantes. v1émc préparée de la sorte et presque annoncée, l'initiative prussienne ne laissa pas que de provoquer une surprise pleine d'ahurissement. Par quelle conversion subite M. de Bismarck, ce rétrograde de 1849, ce contempteur du régime parlementaire, se transformait-il en champion du suffrage universel ? Nul ne crut à la sincérité de l'évolution, et les démocrates furent les premiers à déclarer suspect le don qui leur viendrait d'une telle main. Si le projet parut médiocre gage (le libéralisme, il fut, en tant que machine de guerre, jugé très raffiné. Visiblement, le but était moins de modifier la Confédération germanique que de la détruire, et d'atteindre, à travers la Diète de Francfort, l'Autriche elle-même, qui serait contrainte ou d'abdiquer toute influence en Allemagne ou de défendre par les armes son antique protégée. Des bords de l'Elbe aux bords du Danube, un mot courut alors qui fit fortune : « M. de Bismarck prépare l'huile démocratique avec laquelle le roi de Prusse sera sacré Empereur d'Allemagne. »

Ayant amorcé la question de la réforme fédérale, le premier ministre l'abandonna, sauf à la reprendre bientôt ; et, empressé à ne point laisser chômer ses accusations, il revint aux armements. Ici une cruelle déconvenue l'attendait, et pendant quelques jours il put entrevoir une perspective insupportable pour sa politique, désolante pour ses ambitions, celle d'une guerre retardée, peut-être conjurée. Le gouvernement autrichien, qui, dans sa dépêche du 7 avril, avait péché par hauteur, se garda de persévérer dans sa faute. Dans une nouvelle dépêche du 18 avril, il formula la proposition précise de disloquer, dès le 25 avril, les corps de troupes qu'il avait rassemblés sur sa frontière du nord-ouest, si la Prusse, dès le lendemain, remettait sur le pied de paix les divisions qu'elle-même avait renforcées. La demande était juste, et cette fois très correcte en la forme. Bon gré, mal gré, le premier ministre y dut acquiescer, mais avec une mauvaise humeur qu'il ne dissimula point, avec une anxiété qu'il ne cacha pas davantage. Il soupçonnait, disait-il, la loyauté des déclarations autrichiennes, qui étaient contraires à ses propres renseignements : il se reprochait d'avoir donné à ses dernières communications adressées à Vienne une forme trop courtoise : il reprochait surtout au roi d'avoir encore adouci en deux endroits sa rédaction déjà fort affaiblie : « Si je n'avais été malade durant ces derniers jours, disait-il, j'aurais travaillé directement avec le roi, et les choses ne se seraient point passées de la sorte. » Ainsi parlait le premier ministre[38]. Lui aussi, pour employer l'expression de Guillaume Ier, il était à un point critique de sa carrière, à un tournant de sa politique, et à un tournant où il pourrait s'abattre pour ne se relever jamais.

« J'ai revu M. de Bismarck, écrivait le 25 avril M. Benedetti à M. Drouyn de Lhuys, et il m'a paru aujourd'hui fort satisfait. » On devine le motif de cette joie. L'horizon, un instant éclairci, se recouvrait de nuages. L'Italie, liée depuis quinze jours à la Prusse, venait de lui rendre son premier grand service. Sur la nouvelle, peut-être un peu amplifiée, de préparatifs belliqueux au-delà des Alpes, l'Autriche avait concentré des forces importantes dans les provinces vénètes. Aussitôt à Florence on avait crié à l'agression, et on avait décrété d'importantes mesures militaires. Que ferait le cabinet de Berlin ? Se solidariser avec l'Italie, c'était avouer implicitement le traité du 8 avril. En cette occurrence, M. de Bismarck se tira d'embarras en exprimant avec une singulière assurance le regret que les intentions conciliantes de la Prusse fussent si mal comprises par l'Autriche, en signalant comme dérisoire un désarmement qui ne s'étendrait qu'à la Bohème et laisserait subsister les rassemblements de troupes dans les autres provinces. Tel fut le sens d'une circulaire qui, le 30 avril, partit de Berlin. Cette fois le roi ne retoucha rien, et le Président du Conseil put à loisir multiplier les expressions ou les arguments qui approfondiraient la blessure. La conclusion fut que la Prusse ne poursuivrait son propre désarmement que si l'Autriche replaçait, dans toute l'étendue de l'Empire sans exception, ses forces sur le pied de paix. Qui eût pu se faire illusion sur la réponse du cabinet de Vienne ? Elle arriva quatre jours plus tard. Ce fut la brève et hautaine déclaration que les pourparlers sur les armements étaient épuisés.

Ainsi apparaissaient de tous côtés les images de la lutte prochaine. Après une très vive alerte, le grand perturbateur semblait toucher à cette guerre désirée qui couronnerait ses ambitions. Il y touchait en effet, il y touchait de si près qu'un seul homme, à cette heure, paraissait capable de contenir ses desseins et d'endiguer sa fortune.

 

X

Trois jours avant la signature du traité du 8 avril, M. de Bismarck disait au général Govone : « Tous nos arrangements ne sont, bien entendu, valables que si la France le veut, car si elle venait à montrer de la mauvaise volonté, rien ne se pourrait faire[39]. » Ces mots peignaient la condition des futurs belligérants. Quand la postérité, négligeant les détails et ne laissant en lumière que les sommets des choses, établira le compte définitif des responsabilités, elle discernera deux grands acteurs : celui qui a tout osé, Bismarck ; celui qui a tout toléré, Napoléon. Dans l'ombre grandissante des années, ces deux figures, l'une avec son âpre et vif relief, l'autre avec ses contours indécis, se dégageront du milieu de toutes les figures secondaires, et tel sera le contraste entre elles que jamais on n'en aura rencontré de plus saisissant. Ici apparaîtra le dur chancelier, alors dans toute la vigueur du corps, dans toute la maturité des années, étroitement serré dans son armure comme il convient aux conseillers même civils d'une monarchie militaire, reflétant en ses traits la force, la résolution, l'activité, réaliste en ses conceptions, plus réaliste en ses actes, tour à tour dissimulé jusqu'à la fourberie ou franc jusqu'à l'indiscrétion, et aussi dangereux dans ses accès de sincérité que dans ses raffinements d'astuce, également habile à invoquer le droit, à le tourner ou à le transgresser, et le transgressant avec ostentation, dédaigneux des considérations générales et uniquement sensible aux profits, point humanitaire, patriote un peu étroit, plus prussien qu'allemand, mais en revanche grand prussien, offrant en un mot l'image complète de l'homme qui livre le combat de la vie avec le seul souci de la victoire pour lui-même, son maître et son pays. Là se montrera, en une perspective toute mêlée de voiles, la physionomie lassée et soucieuse du débile et puissant Empereur, déjà gagné par les premières infirmités du déclin, déjà troublé dans la sécurité de ses erreurs longtemps triomphantes, ne sachant ni se fixer dans la loyauté ni pousser jusqu'au bout la ruse, ajournant par fatigue ou indolence les résolutions viriles, jetant sur toutes choses un regard demi-clos qui ne pénètre point les pensées des autres et ne livre point les siennes, se complaisant dans une sorte d'impartialité dégagée à la manière d'un juge ou d'un témoin, et planant sur l'empire au lieu de le gouverner. Autour de ces deux personnages se concentrera tout l'intérêt du drame, si bien que l'histoire, après avoir dit ce que Bismarck fit pour grandir son pays, n'aura plus qu'une curiosité, celle de savoir ce que Napoléon a tenté pour garder le prestige du sien. Toute l'année 1866 tient en ces deux hommes : Napoléon et Bismarck — en ces deux choses : l'hégémonie prussienne ou la prépondérance française. Et l'Autriche qui va combattre semble reléguée au second plan, tant le sort de la France se joue, en ce duel où officiellement elle ne figure point.

C'est à l'époque où nous sommes, c'est-à-dire au moment où va éclater le conflit, qu'on peut saisir en tous ses traits la situation que nous voulons dépeindre. Cette heure est la dernière où les politiques viendront chercher à Paris leur inspiration. Mais comme cette heure est brillante, et comme elle ressemble à une apogée plutôt qu'à un déclin ! En ce mois d'avril 1866, qui eût douté que Napoléon ne retînt sur ses lèvres le mot qui déchaînerait la tempête ou l'apaiserait ? Diplomates, journalistes, gens d'affaires, tous n'avaient d'autre ambition que de faire parler l'oracle. Aux Tuileries et au quai d'Orsay accouraient les représentants des puissances neutres : de l'Angleterre, très scandalisée des témérités prussiennes ; de la Russie, anxieuse aussi, mais beaucoup plus réservée, depuis les affaires de Pologne, dans ses relations avec les puissances occidentales. On croyait généralement que Napoléon penchait vers la Prusse : mais nul ne l'eût assuré, tant le maître s'appliquait à doser à parts égales les marques publiques de sa bienveillance ! Cependant dans les cercles officiels se glissaient timidement les envoyés des petites principautés d'outre-Rhin, très avides de nouvelles, très anxieux, et à juste titre, la couronne de leurs souverains étant en jeu. Tandis que s'agitaient les dii minores de la diplomatie germanique, les représentants des deux grands États allemands semblaient avoir établi entre eux une sorte d'enchère à qui conquerrait Napoléon. M. de Metternich mettait à profit sa naissance, les influences de salon et surtout le concours empressé des diplomates de carrière, presque tous favorables à l'Autriche. M. de Goltz utilisait aussi ses relations mondaines, son crédit à la Cour : en outre, il s'appuyait sur les amis de l'Italie, qui, unis aux amis de la Prusse, formaient la plus redoutable des coteries : il avait enfin noué dans le journalisme de nombreuses intelligences et insinuait par la voix de la presse tout ce qu'il lui eût été malaisé d'exprimer directement. « On ne connaîtra probablement jamais, a écrit le général La Marmora, les propositions, les cajoleries, les promesses, les offres avec lesquelles les deux ministres de Prusse et d'Autriche montaient chaque jour les escaliers des Tuileries ou du palais du quai d'Orsay. Ils offraient non seulement tout ce qu'ils espéraient prendre, mais d'autres objets auxquels il n'était pas permis de toucher[40]. » Et, en parlant de la sorte, La Marmora a oublié son propre ambassadeur, M. Nigra, qui ne se montrait ni moins actif ni moins prodigue de caresses.

Jamais le choix ne fut plus nécessaire entre les deux politiques qui se partagent le monde : la politique des principes et la politique des profits. La politique des principes eût dû se formuler à Biarritz, lorsque pour la première fois le tentateur était apparu. Pour le démasquer, un homme de sens droit eût suffi, et de sa bouche fût sorti un non possumus bien bref et bien français qui eût assuré le repos du monde. Ce non possumus, le chef intègre d'un État libre l'eût prononcé, par goût de la paix, vertu civique, respect du droit. Je me figure qu'un Bourbon, même médiocre, mais entouré, dès son berceau, de toutes les traditions nationales, l'eût prononcé pareillement. Ces choses étaient trop simples pour l'esprit de Napoléon, esprit non médiocre, non haïssable, non vulgaire, moralement supérieur à ceux qui devaient le vaincre, mais inapte à percevoir tout ce qui n'était point compliqué. A Biarritz, autant qu'on peut l'assurer, il se borna à ne point décourager le tentateur. Faute négative, singulièrement grave pourtant ! car son silence seul avait un air d'adhésion et permettait de l'espérer comme un futur complice. Ainsi en jugea-t-on à Berlin. Après le conseil du 28 février, M. de Goltz revint à Paris, avec mission de s'assurer la bonne volonté de l'Empereur. Ce jour-là commença l'histoire lamentable des compensations. Le 5 mars, l'ambassadeur fut reçu aux Tuileries. Un souverain de probité intacte eût d'un mot repoussé tout marchandage : un souverain d'ambition résolue eût, d'un crayon vigoureux, marqué sur la carte sa part de profits. L'Empereur se garda de cette clarté. Si nous en croyons Goltz[41], il se déclara, et en cela il était sincère, fort au-dessus des petites rivalités d'ambitions, mais il invoqua les exigences de l'opinion publique qui l'obligeaient à stipuler un prix pour sa neutralité et surtout pour sa faveur. Puis, comme s'il eût attendu des propositions : « Il m'est malaisé, dit-il, de préciser un objet déterminé. » On parcourut les frontières du nord-est et de l'est. La Belgique jouissait d'une paix profonde et rien ne justifiait une annexion partielle ou totale. En tout cas, nous nous réserverions la rive droite de la Meuse, interrompit M. de Goltz. » Dans le Luxembourg régnaient des sympathies françaises : mais quel prétexte invoquer pour l'intervention ! Du côté de la Suisse française, un agrandissement n'était pas plus justifiable. Restait le territoire allemand. Napoléon parla de la Bavière rhénane : « Mais, ajouta-t-il, si vous vous flattez d'entraîner la Bavière dans votre alliance, il vous sera difficile de trafiquer de ces provinces... Il y a quelque temps, continua l'Empereur, j'ai interrogé Niel sur les meilleures frontières à donner à la France, et il m'a parlé des frontières de 1814, Landau, Sarrebruck. Seulement la répugnance du roi à céder une portion de territoire prussien serait peut-être un obstacle. » Bientôt, laissant de nouveau flotter sa pensée : cc Vraiment, conclut Napoléon, je ne puis indiquer d'objet de compensation ; je ne puis que vous assurer de ma neutralité bienveillante : plus tard je m'entendrai avec le roi. » A plusieurs reprises, l'entretien fut renoué. « Ah ! si vous aviez une Savoie, disait le souverain à l'ambassadeur prussien ! A Berlin, M. de Bismarck interrogea plus d'une fois M. Benedetti. Le 2 avril, au moment où la question de la réforme fédérale inquiétait décidément l'Europe, il précisa sa pensée :

Le moment est venu pour nous de renouveler nos ouvertures ; à vous de dire les garanties que vous voulez. » Benedetti, laissé sans instructions, n'osa formuler la réponse[42]. Le 2 mai, à un bal de la Cour, Napoléon parut s'avancer davantage. Attirant M. de Goltz en un endroit écarté : i‘ L'Autriche, lui dit-il, m'a fait des ouvertures qui pourraient se transformer en offres formelles. Puis après un silence : « Les yeux de mon pays sont tournés vers les bords du Rhin. » L'insinuation, sous sa forme mystérieuse et volontairement incomplète, était trop grave pour que M. de Goltz ne s'en émût pas. De Berlin, la réponse fut qu'on désirait connaître les offres de l'Autriche avant de formuler les propositions prussiennes. Autant que nous pouvons le pénétrer, les jours suivants s'écoulèrent sans que les pourparlers, ainsi engagés, fussent poursuivis. Fixé dans une inaction fastueuse, désintéressé par nature, mais avide d'agrandissements dans l'espoir d'éblouir l'opinion publique et de consolider le trône de son fils, le souverain s'attardait à tout effleurer et se refusait à rien saisir. Le plus souvent il s'absorbait dans la pensée d'une grande guerre qui lui permettrait d'intervenir en maître entre les adversaires épuisés. Ayant ainsi gagné des délais et s'étant soustrait pour le présent à l'embarras de rien résoudre, il se remettait à caresser ses rêves, à la fois rusés et naïfs, grandioses et mesquins, ingénieux et ingénus. Du milieu de ces rêves se dégageait une seule idée fixe : c'était une idée non française, mais italienne, à savoir celle de l'affranchissement de la Vénétie.

M. de Bismarck eut toutes les habiletés. L'une des plus grandes fut de présenter à l'Empereur l'accroissement de la Prusse comme une conséquence d'une organisation plus symétrique de l'Allemagne. Il ne dissimulait pas ses ambitions, mais il les limitait. Il aspirait, disait-il, à dominer dans les États du nord, mais répudiait toute ingérence au-delà du Mein. Loin de vouloir s'étendre vers le sud, il était prêt à permettre, à faciliter une sorte d'union des États du midi sous l'hégémonie de la Bavière, et en effet, vers ce temps-là, il prodiguait les avances à Munich et, à ce qu'on assure, recevait en retour de M. de Pfordten les lettres les plus confiantes. De l'Autriche, il ne parlait pas ; et s'il l'excluait de l'Allemagne, c'était par prétérition. Ainsi formulé, le projet offrait un aspect bien ordonné, une certaine apparence logique, et semblait fait à point pour plaire à l'esprit systématique de Napoléon. Il s'agissait moins d'unifier l'Allemagne que d'y partager les sphères d'influence. Ce que M. de Goltz affirmait à Napoléon, la presse parisienne, gagnée en partie à la Prusse, le répéta. Elle vanta la constitution d'une forte Allemagne du nord progressiste et protestante, opposée à l'Autriche ultramontaine et rétrograde. Elle ajouta, avec une grande assurance, que M. de Bismarck, ce ministre autoritaire, servait à son insu la cause de1l'émancipation humaine, comme le cardinal de Richelieu avait servi la cause de la liberté religieuse. Qu'avait-on à craindre des agrandissements prussiens ? Il y avait eu jusque-là deux Allemagnes, désormais il y en aurait trois. A cette nouvelle répartition, que perdrait la France ? N'y gagnerait-elle pas plutôt ? Dans certains cercles officieux, l'argument rencontra faveur, sans qu'on songeât que la victoire de la Prusse rejetterait l'Autriche vers l'Orient, rendrait le Mein guéable, et mettrait aux pieds du vainqueur la pauvre Bavière abattue et mystifiée. Mais l'entier triomphe de la Prusse, on n'y croyait guère : on se réservait en tout cas avec une entière confiance le, droit d'arbitrage ; car il y avait une hypothèse jugée inadmissible, celle où la grandeur de la victoire permettrait à l'une des parties de récuser le jugement de l'arbitre.

Ce qui achevait de troubler la politique impériale, c'étaient les conseils contradictoires qui aboutissaient aux Tuileries comme en leur naturel confluent. Deux partis existaient à la Cour, le parti autrichien et le parti prussien. On pouvait avec l'Autriche sauver la paix, avec la Prusse cueillir les fruits de la guerre. Sous les régimes libres, un ministère responsable eût adopté l'une des deux politiques, et, écartant les agents de l'autre, l'eût suivie jusqu'au bout. Il n'en alla pas de la sorte sous Napoléon. A l'époque que nous décrivons, les deux partis se partageaient les charges publiques ou la confiance du souverain et se croyaient, à titre égal, un droit de conseil. Sous l'abondance des avis divergents, ce qui était obscurité devenait inextricable confusion. Souvent aussi, le monarque, par bonté, lassitude ou faiblesse, accueillait sans objection des combinaisons contraires : son silence était interprété comme une adhésion ; il arrivait donc que les projets les plus opposés se propageaient sous le patronage de son nom. Cette contrariété de vues entre les plus hauts serviteurs du règne produisait parfois des résultats tristement curieux. A l'heure où la gravité des conjonctures eût exigé entre le gouvernement français et son représentant à Berlin une intime communauté de pensées, un permanent échange d'informations et d'instructions, le ministre était M. Drouyn de Lhuys, personnage très attaché, quoique avec quelque faiblesse, à la politique conservatrice : l'ambassadeur était M. Benedetti, beaucoup plus clairvoyant qu'on ne l'a cru sur les ambitions prussiennes, mais ami de l'Italie, hostile à l'Autriche, aussi dévoué que personne au prince Napoléon. Entre ces deux hommes, la correspondance est étrange, moins par ce qu'elle révèle que par tout ce qu'on est surpris de n'y point rencontrer. M. de Bismarck prend volontiers pour confident notre ambassadeur, espérant provoquer sa confiance par l'étalage de la sienne. Avec un soin louable, M. Benedetti rapporte à Paris tout ce que le chef du cabinet prussien veut bien lui laisser savoir. Ses nombreuses dépêches demeurent le plus souvent sans réponse. « J'attends vos directions, écrit le 8 mars notre envoyé avec une légère nuance impatiente. » Cette communication se croise avec une lettre insignifiante du ministre : « Je suis confus de ne pas répondre à vos lettres particulières. Elles sont fort intéressantes. Vous ne pourriez pas en dire autant des miennes. » — « M. Drouyn de Lhuys, mande au duc de Gramont M. Benedetti, se borne à m'accuser réception de ma correspondance. Il le fait d'ailleurs avec la meilleure grâce du monde. » Cependant M. de Bismarck cherche à interroger le diplomate sur la politique de son pays, sur les compensations, sur les objets qui touchent au vif des préoccupations françaises. « Sur tout cela, réplique l'ambassadeur, je ne sais que ce que vous avez bien voulu m'apprendre. » Enfin, à quelques jours de là, M. Benedetti, tout à fait dépité que sa correspondance ne soit qu'un monologue, laisse percer en une de ses lettres une très visible pointe d'irritation : « Je manquerais assurément à mes devoirs, écrit-il, si je ne vous disais que l'ignorance dans laquelle vous me laissez me place dans une fausse position. Personne ici ne veut croire à cette ignorance en un moment comme celui-ci... Je n'ai pas la ridicule prétention de renverser les rôles et d'être informé au lieu d'être un informateur, mais à ce titre même, je vous devais de ne pas vous laisser ignorer les inconvénients de ma situation personnelle[43]. »

Ces lacunes dans la correspondance ministérielle doivent-elles être uniquement attribuées à une insuffisante communauté de vues entre le chef et son agent ? Si le ministre se montrait si sobre de dépêches, n'était-ce point embarras d'exposer une ligne de conduite que lui-même ne discernait pas ? Je touche ici à l'une des principales incohérences de la politique impériale. Tandis que M. Benedetti, dans ses dépêches, se plaignait que les portes du palais royal lui fussent fermées, tandis que M. de Gramont devait à sa haute naissance d'être introduit dans l'intimité de la Cour, mais ne pénétrait pas les secrets de l'État, tout autre était le sort des diplomates accrédités à Paris. Combien de fois ne vit-on pas, en ce printemps de 1866, les voitures des ambassadeurs de Prusse et d'Italie se diriger directement vers le guichet des Tuileries, sans passer par l'hôtel du quai d'Orsay ? L'extrême bienveillance de l'Empereur, son goût pour le gouvernement personnel, avaient introduit peu à peu l'usage des communications directes entre le prince et les ambassadeurs. M. Drouyn de Lhuys, tantôt se répandait en plaintes, tantôt s'épuisait en efforts pour deviner ce qui se passait au-dessus de lui. Quoi qu'il pût faire, son ignorance se trahissait parfois. Dans une de ses dépêches à M. Benedetti, nous trouvons ces lignes écrites à la date du 31 mars : « Il n'y a rien de fondé dans ce qui a été rapporté à M. de Bismarck, au sujet d'une intervention de notre part auprès du cabinet de Florence... Nous n'avons pas pensé que nous dussions prendre sur nous d'apporter aucun obstacle à l'accomplissement des destinées de l'Italie... » Mais « nous ne pouvions pas non plus l'encourager à se prêter aux ouvertures de la Prusse sans engager très gravement notre responsabilité. » Or, ce jour-là même, le comte Arese, arrivé la veille de Florence, était l'hôte des Tuileries. De concert avec M. Nigra, il débattait avec l'Empereur la conduite future de l'Italie et recevait de Napoléon cet avis plein de promesses et déjà répété plusieurs fois : « Comme ami, je vous conseille l'alliance avec la Prusse. »

Toutes ces divergences, toutes ces faiblesses eussent grandement réjoui M. de Bismarck s'il les avait pénétrées. Mais l'extrême incohérence produit parfois le même effet que l'extrême habileté. Ne saisissant point l'enchaînement de la politique impériale, l'homme d'État prussien ne pouvait se persuader que l'enchaînement manquât, mais se désespérait de ne point le surprendre. Fidèle rapporteur de ce qu'il voyait et entendait, Goltz mandait à Berlin des informations si peu liées entre elles qu'on hésitait à y ajouter foi. On ne pouvait se convaincre que toute la politique française tînt en ce mélange de caresses prodiguées à tout le monde, en cette attente impartiale et pour ainsi dire fataliste. Surtout on ne croyait pas au désintéressement français ; et si l'Empereur ne s'empressait point d'accueillir ce que lui eût offert la Prusse, c'était sans doute qu'il attendait mieux de l'Autriche, mieux des péripéties de la guerre. Tout ce qu'on voyait n'était, pensait-on, qu'une surface, et derrière cette surface se démasquerait, à l'heure la plus inattendue, quelque manœuvre savante, quelque profonde duplicité. Quand M. de Bismarck se rappelait tant d'assurances bienveillantes, tant de bons procédés échangés, il se sentait réconforté ; puis songeant à tout ce que ses desseins apporteraient de préjudice à notre pays, il ne pouvait se figurer que la prévoyance française demeurât endormie jusqu'au bout. Parfois, à la pensée de ses préparatifs militaires, il entrevoyait une chance inouïe, inespérée, celle d'une victoire assez éclatante pour lui permettre de tout prendre sans rien céder. Ce n'était qu'un éclair, et, osant à peine songer à un tel excès de bonheur, il se reprenait à rechercher les desseins de celui qu'il devrait à tout prix intéresser à son jeu. Mais en vain s'usaient sa perspicacité et sa patience. Qui eût deviné, fût-il pénétrant comme Bismarck lui-même, ce personnage redoutable à force d'être incompréhensible, ne représentant ni la droiture ni la fausseté, mais quelque chose qui perpétuellement tenait de l'un et de l'autre, aimant les détours, les complications, les ténèbres, les intrigues, mais en dilettante et pour le plaisir plus encore que pour le profit, prolongeant volontiers ses irrésolutions, puis, comme les irrésolus, s'affirmant subitement par un coup d'éclat ? Oui, qui eût percé à jour cet homme extraordinaire qui échappe d'autant plus qu'on cherche davantage à le fixer ; qui rêva paix, désarmement, fraternité, et pourtant, à l'époque où nous sommes, ne répugnait pas à la pensée d'une grande guerre où il apparaîtrait en arbitre souverain ; qui s'éleva aux plus hautes conceptions humanitaires et laissa l'humanité attristée comme son pays amoindri ; qui fut aussi fécond en nobles paroles à citer qu'en funestes exemples à ne pas suivre ; qui, en un mot, réunit en lui les contraires les plus dissemblables, qui, toucha à l'extrême de l'utopie comme à l'extrême du calcul et qui, dans le même temps, méditait de bâtir Salente et s'ingéniait à copier Machiavel.

 

XI

Avec une curiosité attentive, notre pays suivait le développement de la crise qui, depuis l'Elbe jusqu'au Danube, bouleversait toute l'Allemagne. Nul ne pouvait deviner ou saisir la trame entière des événements qui se préparaient. Ce qu'on entrevoyait suffisait à éveiller des inquiétudes qui, chez les plus prévoyants, touchaient à l'effroi. Naguère on avait vu l'Italie se constituer en État unique. Verrait-on, au-delà du Rhin, une combinaison pareille se réaliser au profit de la Prusse ? Vers le trône montaient de suppliantes remontrances qui conjuraient l'Empereur de dominer les événements au lieu de les attendre, de s'établir en gardien de l'ordre européen, et de proclamer, comme le demandait l'Autriche, que quiconque troublerait la paix générale aurait la France pour ennemie. Toujours aux écoutes, M. de Goltz recueillait ces rumeurs, et chacune de ses dépêches allait réveiller à Berlin tous les soucis de M. de Bismarck, tremblant que les yeux de l'Empereur ne s'ouvrissent enfin.

Quoique d'un dévouement non altéré, quoique défiant à l'excès de toute démonstration qui affaiblirait le pouvoir, le Corps législatif se laissa gagner par l'inquiétude. Et vraiment il fallait que les alarmes fussent bien grandes, car pour la première fois depuis le commencement du règne, l'émancipation fut poussée jusqu'à l'indocilité.

Les débats de l'adresse étaient finis. Le droit d'interpellation n'existait pas. En cette occurrence le vote de la loi du contingent parut une occasion pour aborder le grand objet qui préoccupait toutes les âmes. Le 27 avril, M. Emile Ollivier annonça les intentions de ses amis. Nous désirons, dit-il, profiter de la discussion du contingent pour adresser au gouvernement un avertissement — Dites un avis, interrompit avec quelque vivacité le Président, comme pour contenir d'avance ceux qui s'enhardiraient à l'excès.

Le jeudi 3 mai, la loi vint à l'ordre du jour. Mais qui songeait à la loi ? Était-elle autre chose que le prétexte d'où renaîtrait l'ancien droit d'interpellation jadis aboli ? La nouveauté du spectacle, la grandeur des conjonctures, l'espoir d'explications qui éclaireraient un peu l'obscurité des événements, tout surexcitait l'attente. De bonne heure on vit s'acheminer vers la Chambre les jeunes gens des écoles, les clients des députés de la gauche, tous ceux qu'on appelait les auditeurs au Corps législatif. Dans une hâte affairée, ils occupèrent l'étroit espace réservé au public ou se faufilèrent dans la tribune des journalistes. Bientôt, les autres tribunes se remplirent d'une foule plus grave que de coutume, qui se tassait en silence dans toutes les places vides, sans souci de la longue attente, de la gêne ou de l'étouffement. Comme l'heure s'avançait, les carrosses des diplomates s'arrêtèrent devant le palais et y déposèrent ceux qui s'apprêtaient à noter tout ce qui serait signe de lutte imminente ou laisserait percer quelque espoir d'apaisement. Plusieurs maréchaux de France vinrent aussi, jaloux d'ouïr un débat qui serait peut-être la préface de la guerre. Enfin on eût dit que tout le Luxembourg avait émigré au Palais-Bourbon, tant était grande l'affluence des sénateurs ! Ils venaient en ces lieux par curiosité, ils y venaient aussi pour occuper leurs loisirs : car une sorte de malchance ironique avait voulu que leur ordre du jour s'amoindrît à mesure que grandissaient les préoccupations publiques. Ces hauts personnages, presque tous d'esprit fort distingué, étaient, en ce temps-là, surtout occupés d'une loi sur les instruments de musique mécanique que plusieurs jugeaient inconstitutionnelle : « Nous en sommes toujours à nos serinettes, écrivait irrévérencieusement Mérimée. »

Le calcul du gouvernement était de fournir spontanément à la Chambre quelques explications, puis, cette concession faite à l'anxiété publique, de s'en autoriser pour prévenir tout débat plus approfondi. C'est dans cette pensée que, dès le début de la séance, M. Rouher se leva du banc ministériel En termes très étudiés et comme en pesant chacune de ses paroles, il traça, avec une brièveté qui ne lui était pas ordinaire, le programme des vues de son Souverain. — La France, dit-il, souhaitait la paix, désapprouvait toute provocation, de quelque côté qu'elle vint, et très spécialement s'abstiendrait de soutenir l'Italie si elle attaquait l'Autriche. Jugeant un peu témérairement que les questions en jeu n'affectaient ni l'honneur ni la dignité du pays, le ministre ajoutait que la meilleure des politiques était la neutralité. Il affirmait enfin que la France, en prévision de toutes les éventualités, entendait maintenir vis-à-vis des puissances engagées son entière liberté d'action. — A ce langage la Chambre applaudit : un passage surtout fut acclamé, celui qui réprouvait toute agression venue de l'Italie. Quelles que fussent les marques extérieures d'adhésion, l'espoir d'étouffer le débat se trouva déjoué. La harangue officielle fut jugée moins remarquable par les déclarations qu'elle contenait que par tout ce qu'elle laissait dans l'ombre. Le gouvernement s'était flatté d'apaiser la curiosité publique en la devançant : il n'avait fait que la mettre en éveil.

On le vit bien à tout ce qui suivit. Comme M. Rouher venait de s'asseoir au milieu du bruit des approbations, M. Thiers s'approcha du fauteuil du Président, qui depuis la mort de M. de Morny était M. Walewski, et s'autorisant d'anciens liens de familiarité : « Je vous en prie, lui dit-il à voix basse, maintenez-moi à tout prix la parole, j'ai des déclarations importantes à faire. » La prière était inutile. Déjà la Chambre devenue silencieuse s'apprêtait à entendre celui qui creuserait jusqu'au fond tout ce que M. Rouher n'avait fait qu'effleurer.

Ce jour fut pour M. Thiers le plus grand de sa vie parlementaire. Son discours ne ressembla à aucun de ceux qu'il avait prononcés. Dès les premiers mots, il atteignit les hauteurs où il ne montait que rarement et toujours par degrés. Tout concourut à l'élever au-dessus de lui-même, et la majesté du sujet, et la gravité du danger, et l'étroite communication qui s'établit aussitôt entre l'auditoire et lui. Point de répétitions, point de redondances, aucune fatigante précaution oratoire, aucun de ces retours personnels qui semblaient impertinence ou fatuité ; au contraire quelque chose de précis, d'entrainant, d'ému ; avec cela une certaine solennité, mais simple et naturelle, comme il convenait en de si décisives conjonctures : « Je viens, dit-il, défendre cette chose sainte et sacrée qu'on appelle le droit, et qui est aujourd'hui foulée aux pieds... Je viens défendre cette autre chose, non moins sainte, non moins compromise, qu'on appelle la paix. » Ayant ainsi annoncé son dessein, l'orateur marqua sa volonté de ne le poursuivre que si la Chambre l'y autorisait formellement. « Parlez, parlez, » s'écria-t-on de toutes parts et sans souci du ministre qui venait de vanter l'opportunité du silence. Toute liberté lui étant assurée, M. Thiers retraça en traits brefs et saisissants les destins du Danemark, cette nation probe et fidèle, vaillante pour la défense de son bien, incapable de convoiter celui d'autrui. Puis arrivant à ses récents malheurs : « Vraiment, dit-il, depuis quelques années, des choses bien étranges se sont passées en Europe. Un Romain disait au milieu des proscriptions : Maudite maison d'Albe ! elle me coûtera la vie ! Eh bien ! aujourd'hui c'est le langage que peuvent tenir les petits États de l'Europe Etes-vous une puissance peu redoutable ? Avez-vous un territoire fertile qui ne peut pas vous rendre bien forts, mais qui arrondirait les États d'un voisin puissant et ambitieux ? Avez-vous quelque port aux eaux profondes, pouvant recevoir une grande flotte ? la tête d'un canal qui réunirait deux grandes mers ? Vos sujets parlent-ils la même langue que ceux de ce voisin puissant ? Malheur à vous ! C'est ce qui est arrivé au Danemark. Il avait tout cela : le territoire fertile, le beau port, le canal, des sujets parlant la langue allemande, la langue des Prussiens. Ces beaux duchés, continua M. Thiers, on les a pris au nom de la Confédération germanique ou, comme on dit aujourd'hui, au nom de la patrie allemande, puis on les a gardés pour soi ; enfin, après les avoir pris de moitié avec l'Autriche, on a dit à l'Autriche : laissez-les-moi ou bien je vous fais la guerre. »

Ce qui suivit fut la dénonciation des convoitises prussiennes. Rien ne fut oublié, ni les abus de la force, ni les simulacres de la justice. Cependant la Chambre, hier docile et qui demain devait le redevenir, avait oublié, ce jour-là, de regarder vers ses conducteurs. Subjuguée et conquise, elle acclamait l'ancien ministre de Louis-Philippe comme elle eût fait de M. Rouher : pas une interruption, pas un murmure, mais un silence recueilli coupé d'applaudissements qui s'apaisaient, puis renaissaient avec plus de force, comme si les sympathies eussent eu scrupule de ne pas se montrer assez. Un peu dépités, mais s'efforçant de rester calmes, les commissaires du gouvernement contemplaient avec stupeur cet auditoire d'ordinaire si maniable et qu'ils eussent en vain tenté de contenir ou de diriger. Jusque parmi les serviteurs de l'Empire, les approbations ne se déguisaient point : « Je n'ai jamais entendu quelque chose d'aussi fort, ni d'aussi beau, » murmurait M. Fould ; et du haut du fauteuil, M. Walewski, cet intègre et prévoyant conseiller de Napoléon, avait peine à ne paraître qu'indifférent. M. Thiers continua : « La Prusse, si la guerre lui est propice, tiendra une partie de l'Allemagne sous son autorité directe, l'autre sous son autorité indirecte, et n'admettra l'Autriche dans le nouvel ordre de choses que comme protégée. Mais cette Prusse agrandie et surtout associée à l'Italie, c'est la résurrection de l'Autriche d'autrefois associée à l'Espagne... c'est la reconstitution de l'empire de Charles-Quint. »

Ayant prononcé ce grand mot, M. Thiers s'appliquait à démontrer, et vraiment la démonstration était trop aisée, que l'intérêt français, que l'intérêt de l'équilibre européen obligeaient pareillement à combattre cette politique. Avec beaucoup de force, beaucoup de prévoyance aussi, il repoussait la mesquine pensée de dédommagements, de compensations. « Ce serait, disait-il, une conduite honteuse que de consentir à recevoir un salaire pour la grandeur de la France, indignement compromise dans un avenir prochain. » A cet endroit de son discours, M. Thiers s'arrêta comme épuisé, soit que vraiment sa fatigue le trahît, soit que ce fût un artifice pour faire valoir le prix de ses efforts et dominer mieux encore l'assemblée. Une tâche lui restait pourtant à remplir, celle de rechercher les moyens qui préviendraient le conflit. « Pour conserver la paix, dit-il, ce n'est pas à l'Autriche, c'est évidemment à la Prusse qu'il faut s'adresser. » Puis, se reprenant : « Je devrais dire, peut-être, c'est à la Prusse qu'il aurait fallu s'adresser : car peut-être est-il déjà trop tard. » Bientôt, essayant de secouer cette pensée décourageante, il entreprit d'indiquer quel langage pourrait contenir les témérités prussiennes. Il y a, dit-il, le langage énergique ; il consisterait à dire à la Prusse : c'est vous et non l'Autriche qui menacez la paix du monde, nous ne le souffrirons pas. Il y a le langage plus doux, mais assez clair pour être entendu, et qui se résumerait en un bref et net refus de concours. Il y a enfin une autre attitude, moins agressive encore, mais qui, à elle seule, suffirait pour provoquer à Berlin d'utiles réflexions : elle se réduirait à retenir l'Italie sur la voie de l'alliance avec la Prusse : sentant l'Italie lui échapper, la Prusse perdrait du même coup tout espoir d'avoir la France pour complice, et dès lors elle hésiterait sans doute à poursuivre jusqu'au bout ses desseins.

Comme M. Thiers venait de se rasseoir, on vit un spectacle qui ne s'était jamais vu depuis le commencement de l'Empire et que, jusqu'à la fin du règne, on ne reverrait plus. Vers l'orateur de l'opposition presque toutes les mains se tendirent et, pendant plus d'un quart d'heure, on n'entendit qu'un murmure confus de témoignages approbatifs, qu'un échange d'entretiens bruyants qui accentuaient les conclusions du discours. Qui était le maître de la Chambre ? Le Président ? M. Rouher ? N'était-ce pas plutôt celui qui, trois années auparavant, n'avait conquis son mandat parlementaire qu'en bravant toutes les forces officielles ? Le droit d'interpellation n'existant pas et la discussion ayant été introduite dans le cadre d'une loi spéciale, aucun vote n'intervint. Il arriva donc que l'indépendance des députés ne fut pas mise à une trop rude épreuve et que de la manifestation collective, aucune trace matérielle ne resta. Sur l'invitation du ministre d'État, on revint à l'ordre du jour et la loi du contingent fut adoptée, dans une hâte distraite qui contrastait avec le tumulte des émotions récentes et à peine apaisées. Même dépouillé de la sanction d'un scrutin, l'avertissement était digne d'être médité. Ce ne fut, entre la docilité de la veille et celle du lendemain, qu'une heure fugitive d'émancipation ; mais combien cette heure n'est-elle pas curieuse à saisir ! La séance du 3 mai peut se qualifier d'un mot : ce fut la manifestation du bon sens national. L'honneur fut égal pour celui qui la provoqua et pour ceux qui s'y associèrent. Quelles qu'eussent été les ovations de la Chambre, la mémoire de M. Thiers devait recueillir un témoignage plus précieux il lui viendrait, non de ses amis, mais de l'ennemi lui-même : « M. Thiers, a dit l'historien allemand Sybel, incarna en lui, en ces conjonctures, l'âme même de sa patrie. »

 

XII

J'ai entendu raconter par plusieurs contemporains que la démonstration du 3 mai, loin de ramener l'Empereur vers la politique de paix et d'équilibre territorial, éveilla en lui une de ces froides et sourdes colères qui, à de rares intervalles, bouillonnaient en son âme tranquille et finissaient par se répandre en accents irrités. Le G mai, comme un concours régional d'agriculture l'amenait dans le département de l'Yonne, l'occasion lui parut favorable pour répudier publiquement des avis injurieux autant que malséants. Dans sa réponse au maire d'Auxerre, il rappela les souvenirs de Napoléon Ier, et en des paroles qui résonnèrent avec un son belliqueux. Avec une âpreté de langage tout à fait inaccoutumée dans sa bouche, il ajouta « qu'il détestait ces traités de 1815 dont on voulait faire la base de la politique extérieure ». Puis s'adressant à ceux qui l'entouraient, vignerons de la Bourgogne, flotteurs des canaux, bûcherons du Morvan, gens dont les ancêtres avaient naguère acclamé l'empire révolutionnaire et guerrier, il continua en ces termes : « Au milieu de vous, je respire à l'aise, car c'est parmi les populations des villes et des campagnes que je retrouve le vrai génie de la France. » Le lendemain, le discours impérial, le discours d'Auxerre ainsi qu'on l'appela, se répandit d'un bout de l'Europe à l'autre, et l'opinion unanime fut qu'il était la réponse à M. Thiers, la réponse au Corps législatif...

Qui croire cependant ? Jusque-là l'Empereur avait prodigué à la Prusse les assurances bienveillantes : bien plus il avait lui-même conduit vers Berlin l'Italie défiante et incertaine. Durant ce mois de mai 1866, c'est-à-dire durant les semaines qui précédèrent la guerre, il semble qu'on surprenne chez lui une crainte, celle d'avoir trop ouvertement rompu au profit de la Prusse cette sorte d'équilibre qu'il affecte de garder. Il lui importe de rétablir entre les deux belligérants futurs cette égalité de traitement, au moins apparente, qui lui permettra, au cours des hostilités, d'intervenir en médiateur impartial. De là un certain retour vers l'Autriche, retour qui se nuancera de faveur si à Vienne on laisse entrevoir la libération de la Vénétie. C'est ainsi qu'à l'approche de l'heure décisive, la politique française se complique au point d'échapper à l'analyse. Du milieu de cette confusion, trois événements se dégagent, qui remplissent ce mois de mai, le dernier avant la lutte : c'est d'abord une négociation très secrète en vue d'assurer, par l'Autriche, l'affranchissement de Venise : c'est en second lieu une négociation plus secrète encore qui se poursuit pendant quelques jours entre Berlin et Vienne : c'est enfin un projet de Congrès qui, au milieu de tous les aspects de la guerre, apparaît comme une dernière et fugitive image de la Paix.

Le 4, mai, dans la soirée, tandis que tout Paris s'entretenait du discours de M. Thiers, l'Empereur manda aux Tuileries M. Nigra. Il lui communiqua une récente proposition transmise par M. de Metternich. A Vienne, on demandait que la France et l'Italie s'engageassent à la plus stricte neutralité : laissée seule aux prises avec la Prusse, l'Autriche se flattait de demeurer victorieuse et de conquérir la Silésie : la Silésie serait l'équivalent des provinces vénètes que le gouvernement de François-Joseph promettait de céder à Napoléon, sauf à celui-ci à les rétrocéder à Victor-Emmanuel. ‘‘ La proposition est-elle vraiment sérieuse, hasarda Nigra, après avoir écouté la combinaison ? — Elle est formelle, répliqua l'Empereur. J'ai répondu en demandant le temps de la réflexion ; j'ai déclaré que, dans tous les cas, la cession devrait s'accomplir avant toute occupation de la Silésie. » Après une pause, le Souverain reprit : « Êtes-vous irrévocablement liés avec la Prusse ? » Et il demanda qu'on lui remît en mémoire les termes de la Convention. Justement les Prussiens et les Italiens n'étaient point d'accord, et le roi Guillaume prétendait que l'acte d'alliance, qui obligeait l'Italie à prendre les armes en même temps que la Prusse, n'obligeait pas au même degré la Prusse à secourir l'Italie contre l'Autriche. « L'interprétation est étrange », observa l'Empereur ; et il ajouta que peut-être on pourrait y puiser un motif pour dénoncer le traité.

Le soir même, une dépêche chiffrée porta à Florence la nouvelle du projet. Pour diviser ses adversaires, l'Autriche, jusque-là rebelle à tout sacrifice territorial, avait assez habilement choisi son heure. Tous les irritants débats qui avaient précédé la convention du 8 avril avaient survécu à cette convention. Dans ses entretiens avec Govone, M. de Bismarck se contentait le plus souvent d'assurances générales. « Fiez-vous, lui disait-il, à la marche irrésistible des événements. » A Berlin, même au milieu de tous les préparatifs de la guerre, on parlait encore par intervalles des hésitations, des scrupules du roi : « C'est sur nous-mêmes et sur la France bien plus que sur la Prusse qu'il faut compter, télégraphiait Barrai un peu découragé. » Au milieu de tous ces tiraillements, le projet autrichien n'arriverait-il pas à point nommé pour offrir à la subtilité italienne une occasion de se venger des équivoques prussiennes ? Cette fois, comme l'avait dit Govone, la vipère mordrait le charlatan. Quelle que fut la tentation, La Marmora, dès le premier moment, parut effrayé du parjure. « D'après ma première impression, télégraphia-t-il le 5 mai, c'est une question d'honneur et de loyauté de ne pas nous dégager de la Prusse. » — Le lendemain matin, au moment de partir pour Auxerre, Napoléon fit de nouveau appeler Nigra. « Le prince de Metternich, lui dit-il, a reçu l'autorisation d'acquiescer à la cession de la Vénétie contre une simple promesse de neutralité. » Ainsi l'Autriche accentuait ses avances, et à un sacrifice conditionnel substituait une renonciation pure et simple. Nigra fort ébranlé supputait, non sans quelque anxiété, les avantages ou les dangers d'une acceptation ou d'un refus. Les chances incertaines de la lutte, le formidable appareil militaire de l'Autriche, l'attitude cauteleuse de la Prusse, toutes ces considérations conviaient à ne pas dédaigner le don gratuit d'une province ardemment convoitée. D'un autre côté, l'Italie, devenue maîtresse de la Vénétie par la grâce de Napoléon et au mépris de ses engagements, ne perdrait-elle pas en discrédit moral ce quelle gagnerait en puissance matérielle ? Govone avait pu mieux que personne pénétrer les intentions de M. de Bismarck. Il reçut l'ordre de se rendre à Paris. Il ne fut pas reçu par l'Empereur qui craignit, à ce qu'on assure, que l'entrevue ne se divulguât. En revanche il eut de fréquents entretiens avec le représentant de l'Italie. Si nous en croyons M. Nigra, il jugea qu'il serait peu loyal et en outre fort difficile de se dérober au traité. Une telle conduite ne l'eût d'ailleurs point effarouché : « Si nous nous arrangions directement avec l'Autriche, mandait-il à Florence, nous ne ferions que ce que ferait la Prusse elle-même si son intérêt l'y poussait. » Que déciderait La Marmora ? Le traité était limité à trois mois ; un mois déjà était écoulé : ne serait-il pas possible que les choses se prolongeassent jusqu'à ce que l'expiration de la convention rendît aux contractants leur liberté ? Il semble que le chef du cabinet de Florence ait entrevu, caressé cette pensée. Un tel atermoiement étant impossible, il résolut, quoique sans une entière confiance, de s'abandonner à la Prusse son alliée. Tel fut le sens d'un télégramme que, dès le milieu de mai, il adressa au représentant de l'Italie à Paris[44].

Ces pourparlers n'avaient pas échappé à la vigilance des diplomates prussiens. A Paris, M. de Goltz en avait surpris la trace : de Florence, M. d'Usedom y faisait allusion dans ses dépêches. Un peu plus tard, M. de Bismarck disait à M. Benedetti : « Vous n'auriez pas grands efforts à faire pour amener l'Italie à méconnaître ses engagements. » Mais la Prusse, qui craignait d'être trahie, était-elle plus fidèle à l'alliance ? Il semble que, vers cette époque, elle ait, pendant quelques jours, entrevu, poursuivi même, le plan d'une entente directe avec Vienne.

Ce fut une négociation tout officieuse, tenue très secrète, et sur laquelle nous ne savons que ce que les publications allemandes nous ont appris. Les rapports entre les diverses Cours germaniques étaient trop fréquents pour qu'à la veille d'une lutte qui bouleverserait toute l'ancienne Confédération, il ne surgît pas beaucoup de médiateurs, ardents à prévenir ce qu'ils appelaient une guerre fratricide. Le général de Gablenz, gouverneur autrichien pour le Holstein, avait un frère, le baron Antoine de Gablenz, sujet prussien, mais avant conservé beaucoup de relations à Vienne. Celui-ci, fort de ses intelligences dans l'entourage des deux souverains, essaya de s'interposer en messager de paix. Quelques hardis que fussent ses desseins, M. de Bismarck se sentait troublé par l'attitude équivoque de Napoléon. Il se méfiait de l'Italie. Il redoutait les influences qui s'exerçaient autour du roi. De là certaines hésitations, très courtes d'ailleurs, très passagères, mais que peut-être on parviendrait à mettre à profit. Ayant pénétré cet état des choses, M. de Gablenz fit plusieurs fois, durant les premiers jours de mai, le voyage de Berlin à Vienne. Le résultat de ces démarches, ce fut un projet qui constituerait les duchés en État indépendant sous la domination d'un prince prussien. Kiel serait réservé à la Prusse ; une indemnité pécuniaire serait assurée à l'Autriche. Quant à l'ancienne organisation fédérale, on y substituerait deux Confédérations, l'une du Nord, sous la direction de la Prusse, l'autre du Sud, sous l'influence de l'Autriche. La combinaison pouvait se résumer d'un mot : ce serait le partage de l'Allemagne entre les deux grandes puissances et l'absorption à bref délai de tous les États moyens[45]. Est-ce à cet arrangement que M. de Bismarck faisait allusion quand, le 14 mai, au cours d'un entretien avec M. Benedetti, il lui disait : « Si la Prusse était trahie par l'Italie, elle n'est point encore assez engagée pour que la retraite lui soit impossible : il lui serait aisé de l'opérer au moyen d'un changement de ministère. La Prusse et l'Autriche, une fois réconciliées, suspendraient-elles leurs préparatifs militaires ? Au contraire, fortes de leur union, ne les utiliseraient-elles pas contre la France ? On a été jusqu'à prétendre, sur la foi de certaines paroles échappées plus tard à M. de Bismarck, que, soit à Berlin, soit à Vienne, cette brusque évolution avait été conseillée. Le plan général d'entente ayant été soumis à François-Joseph, celui-ci, à ce qu'on assure, ne le désapprouva point ; seulement il exprima le regret que la proposition n'eût pas été formulée plus tôt. Les pourparlers se prolongèrent, mais en s'affaiblissant à mesure que grandissaient les bruits de la lutte. Presque fatalement, le projet devait se heurter à une double cause d'échec : à Vienne, le courant militaire l'emportait de plus en plus : à Berlin, M. de Bismarck, longtemps combattu, n'était déjà plus de ceux qui se contentent d'une domination partagée.

Dans le temps même où se poursuivaient ces secrètes menées, l'Europe, déjà sur les limites extrêmes de la paix et de la guerre, vit se produire une dernière et très solennelle tentative de conciliation.

L'initiative vint de Napoléon. Il avait d'abord penché vers la Prusse ; puis, craignant de trop montrer ses préférences, il avait légèrement incliné vers l'Autriche et négocié avec elle pour la cession de la Vénétie. Moitié par respect du traité du 8 avril, moitié par répugnance à recevoir gratuitement ce qu'elle espérait conquérir, l'Italie avait laissé passer l'offre sans la saisir. Cependant, en France, le public anxieux répétait le récent discours de M. Thiers. La harangue d'Auxerre, violente boutade contre l'ancien ordre établi, avait accru les inquiétudes. L'Empereur ne s'effrayait point trop de la guerre, comptant bien la limiter à son gré. En dépit de cet espoir, la gravité des conjonctures ne laissait pas que de le troubler un peu. Si l'Italie se complétait par l'adjonction de Venise, ses meilleurs vœux seraient remplis : ils seraient comblés si le sort futur de l'Allemagne se réglait dans une assemblée convoquée sous ses auspices et dont il serait l'inspirateur. Que ce double objet pût être atteint par une conférence, et sans aucune altération de la paix générale, il osait à peine s'en flatter. Pourtant si un Congrès avait jamais été opportun, c'était dans l'état inextricable où se trouvait l'Europe. En provoquant une délibération des puissances, Napoléon se donnait le mérite de la modération : il ménageait le peu qui restait de chances d'accommodement : il déconcertait ceux qui, dans son propre pays, le soupçonnaient de spéculer sur les événements futurs : en outre il s'attribuait par avance le rôle d'arbitre. Que si la tentative échouait, comme il était probable, l'Empereur aurait du moins le mérite d'avoir voulu faire quelque chose. C'est dans ces vues un peu confuses, sans plan bien arrêté, sans grande illusion, que Napoléon lança son projet de Congrès. Ainsi fait un joueur qui, ne se reconnaissant plus lui-même au milieu d'un jeu fort emmêlé, hasarde une carte incertaine, non celle qui est la meilleure, mais celle qu'il juge la moins mauvaise.

Il importait que le cabinet des Tuileries ralliât tout d'abord à lui les deux grandes puissances neutres, à savoir l'Angleterre et la Russie. — En présence du conflit austro-prussien, l'Angleterre avait observé une réserve extrême, mais qui n'était point indifférence. Plus d'une fois, le représentant de la Prusse, M. de Bernstorff, avait pu recueillir dans les cercles britanniques l'expression de la surprise scandalisée qu'éveillaient les témérités de M. de Bismarck. A défaut d'une intervention plus active, le gouvernement de la reine, s'adressant à Berlin et à Vienne, conseillait des deux côtés le désarmement. Aux interpellations formulées soit chez les Lords, soit aux Communes, les ministres répondaient par l'expression de leurs souhaits en faveur de la paix. « Par malheur, ajoutaient-ils, nous sommes seuls et impuissants. » Dans ces dispositions, la Grande-Bretagne ne pouvait qu'accueillir avec faveur, au moins d'une façon générale, les pensées de la France. — Quoique plus complaisante pour la Prusse, la Russie n'hésita pas, elle aussi, à promettre son concours. Comme le baron de Talleyrand, ambassadeur de France, communiquait au prince Gortschakoff le projet ébauché à Paris, celui-ci répliqua : « Nous multiplions en ce moment, à Florence, à Vienne surtout, nos exhortations en vue d'un désarmement simultané. Nous désirons continuer nos instances : mais nous sommes prêts à appuyer comme post-scriptum la réunion d'un Congrès. »

Quoique sincère, l'adhésion était un peu froide, tant paraissaient, minces les chances de succès ! Elle devint encore plus mélancolique lorsqu'on dut fixer le cadre des délibérations futures. Le programme tracé par le gouvernement des Tuileries se référait à trois points principaux : la libération de la Vénétie et les garanties à assurer au pouvoir pontifical, le sort des duchés de l'Elbe, la réforme fédérale. Que de germes de disputes ne recelait pas un ordre du jour si étendu ! Les Anglais observèrent avec une nuance de persiflage que la Grande-Bretagne, puissance protestante, n'avait guère qualité pour régler la condition du Saint-Père. Cette petite critique se perdit bientôt dans une plus grande. Entre toutes les questions posées, il n'en était pas une seule qui ne dût se résoudre sans un sacrifice pour l'Autriche. Avait-on prévu quelle compensation on lui assurerait ? Tout bien considéré, le remède semblait presque aussi dangereux que le mal : seulement le mal était si grand qu'on risquait peu de chose à essayer un remède désespéré.

Le 26 mai, le Moniteur annonça que les lettres d'invitation étaient parties. Le lendemain, la Patrie, en un article presque triomphal, s'appliqua à calmer les inquiétudes publiques et affirma que la sagesse de l'Empereur saurait conserver la paix. Le 29 mai arriva l'adhésion de la Prusse, le 1er juin, celle de l'Italie, puis celle de la Confédération germanique. Avec une satisfaction un peu prompte, M. Drouyn de Lhuys constata ce commencement de succès. Rien ne serait assuré tant qu'on ne connaîtrait pas l'acceptation de l'Autriche. Malgré toutes les apparences contraires, M. de Gramont, qui était alors à Paris, croyait à une réponse favorable. Le 3 juin, M. de Metternich communiqua officiellement à notre ministre des Affaires Étrangères les résolutions de son souverain. L'Autriche consentait à figurer au Congrès, mais à la condition qu'aucun des États invités n'y poursuivît un agrandissement de territoire ou un accroissement de puissance. Cette réserve, inconciliable avec le programme même des délibérations, équivalait à un refus. Ainsi en jugea-t-on à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Paris.

Ce mois de mai qui venait de finir avait été pour M. de Bismarck le mois des grandes émotions. Son esprit s'était usé à prévoir et à conjurer toutes sortes de périls : péril vis-à-vis de la France devenue impénétrable, péril vis-à-vis de l'Italie, cette associée toujours fuyante, péril vis-à-vis de l'opinion publique terrifiée de la guerre, péril vis-à-vis du roi, encore travaillé par d'arrière-pensées pacifiques. Sous l'impression de ces dangers, il avait caressé, poursuivi même le dessein d'une entente directe avec l'Autriche. Voici que sur ces entrefaites avait éclaté le projet de Congrès. Officiellement, il y avait adhéré, ne pouvant s'y soustraire : mais avec quelles anxiétés ! Un congrès lui assurerait à peine les duchés, et ni sans compensations, ni sans efforts. Dans la soirée du 31 mai, à la suite d'une conférence avec les ambassadeurs d'Angleterre, de France et de Russie, il retint M. Benedetti. « Que penserait-on à Paris, lui demanda-t-il tout à coup, si les hostilités venaient à s'ouvrir dès à présent ? Les négociations, dans l'état actuel des choses, n'ont que peu de chances d'aboutir ; elles pourraient, au contraire, en avoir de très grandes après une première bataille. — Gardez-vous d'une pareille conduite, répliqua vivement M. Benedetti. — A l'heure présente, reprit M. de Bismarck, tout retard dans l'entrée en campagne sert la cause de nos ennemis. Les États secondaires mettent à profit les délais pour achever leurs armements, et quand ils se seront joints à l'Autriche, la partie ne sera plus égale[46]. » Cependant du dehors arrivaient certains avis rassurants : L'Autriche nous sauvera du Congrès, mandait de Florence M. d'Usedom. » Bientôt on sut sous quelles conditions le gouvernement de Vienne entendait participer aux conférences. Pour M. de Bismarck, la sécurité fut grande, mais mêlée encore d'inquiétudes, car il restait à connaitre comment la France interpréterait la réponse. Enfin le 4 juin, une dépêche de M. de Goltz arriva qui confirmait l'échec définitif. Non seulement toute perspective de paix s'évanouissait, mais l'Autriche, par son refus, semblait assumer aux yeux du monde la responsabilité des négociations repoussées. A cet excès de bonheur, le premier ministre ne parvint point à contenir son allégresse. M. Benedetti était auprès de lui quand il reçut la dépêche. Il la lut joyeusement devant l'ambassadeur ; puis, élevant en l'air l'heureux télégramme et exhalant en un seul mot sa confiance dans sa patrie, dans son armée, dans sa propre fortune, il s'écria d'une voix forte : Vive le roi !

 

XIII

Il ne restait plus qu'à provoquer le dernier éclat d'où la guerre sortirait.

Le jour même où l'Autriche prit la résolution qui rendait le conflit inévitable, Govone, sur le point de repartir pour Florence, vint, dans la soirée, faire ses adieux à M. de Bismarck. Celui-ci le reçut dans le jardin du ministère. « Eh bien ! lui dit-il dès le début de l'entretien, qui mettra le feu aux poudres ? sera-ce la Prusse ? sera-ce l'Italie ? — Savez-vous positivement les vues de l'Autriche, repartit Govone en éludant la réponse ? — Je crois les connaître, répliqua Bismarck ; elles rendent impossible tout accommodement. » Puis revenant à l'objet qui le préoccupait : « Il m'est malaisé de décider le roi à commencer les hostilités : c'est pour lui une religion, une superstition de ne point prendre l'initiative d'une guerre européenne. Pendant que nous différons, l'Autriche, les États secondaires complètent leurs armements et nos chances diminuent. Combien notre condition ne serait-elle pas meilleure si l'Italie nous montrait la voie !... Au besoin, ajouta-t-il, vous pourriez amener quelque corps croate à vous provoquer. Soyez assurés que, le lendemain du jour où vous aurez pris les armes, nous franchirons nous-mêmes la frontière. » En dépit de ces instances, Govone ne promit rien. Il invoqua les conseils de la France qui réprouvait toute agression, les désirs de son souverain qui se piquait surtout de se montrer modéré. Bismarck ne se laissa pas rebuter : « Parlez au roi, répéta-t-il en terminant l'entretien, parlez à La Marmora. » Les jours suivants, le chef du cabinet de Berlin renouvela auprès de M. de Barral les mêmes suggestions. Mais ce fut en vain. Jusque dans ces dernières heures qui précèdent la guerre, on surprend dans le langage des diplomates italiens les traces de leurs incurables méfiances. Au cours de la conversation, Bismarck a laissé échapper l'aveu de pourparlers directs que le roi a poursuivis avec la cour de Vienne. Govone, dans ses rapports à La Marmora, prend acte de la déclaration et s'en prévaut pour exhorter son gouvernement à la prudence : « La possibilité même d'une telle entente, écrit-il, doit faire réfléchir sérieusement l'Italie, car les suites d'un pareil arrangement seraient incalculables[47]. »

Ne pouvant lancer ses alliés, M. de Bismarck dut, pour colorer l'entrée en campagne, se rabattre sur d'autres prétextes. Au début du conflit austro-prussien avait apparu la question des duchés. On la retrouve à l'heure du dénouement. Désespérant d'un accord avec le cabinet de Berlin, l'Autriche avait, dans la séance du 1er juin, remis à la Diète le règlement de cette malheureuse affaire ; de plus elle avait convoqué les États du Holstein pour qu'ils exprimassent leurs vœux sur leur sort futur. Aussitôt M. de Bismarck, en une circulaire adressée à tous ses agents, dénonça la violation du traité de Gastein : « Toutes nos informations s'accordent, écrivait-il, pour montrer que la détermination de faire la guerre à la Prusse est définitivement arrêtée à Vienne. » Le général de Manteuffel qui commandait en Sleswig reçut l'ordre de franchir la frontière et de pénétrer en Holstein. Le général de Gablenz évacua Kiel. Le 8 juin, Manteuffel y entra. Les Autrichiens se replièrent sur Altona.

Virtuellement l'état de guerre existait. Les derniers préparatifs militaires s'achevaient. Les princes étaient partis pour l'armée. La seule question était de savoir qui tirerait le premier coup de canon. Bismarck revenait par intervalle à l'espoir d'entraîner l'Italie : « Vraiment, répétait-il à M. de Barrai, vous nous rendriez un fameux service en attaquant les premiers. » Les Italiens ne se laissaient pas persuader. Pourtant, toutes choses étaient assez emmêlées pour que le danger d'être abandonné fût désormais chimérique. Le 8 juin, comme M. de Barrai était reçu en audience par le roi Guillaume, celui-ci lui tint un langage qui révélait un esprit dégagé de toute incertitude. Il déclara que l'entrée en campagne n'était plus qu'une question de jours. Il ajouta qu'il avait pleine confiance dans la justice de sa cause : « J'ai la conscience nette, poursuivit-il. Longtemps l'on m'a accusé de vouloir faire la guerre dans des vues ambitieuses ; mais maintenant, après le refus de l'Autriche d'aller au Congrès, après son indigne violation du traité de Gastein, après les violences de ses journaux, le monde entier sait quel est l'agresseur. » Puis le monarque, répondant aux vœux de victoire que lui adressait l'ambassadeur, termina l'entretien par ces pieuses paroles : « La vie, comme la victoire, est entre les mains de Celui qui est là-haut[48]. »

M. de Bismarck, lui aussi, se confiait à Dieu. Seulement, avec un accent sceptique qui eût fort scandalisé son maître, il ajoutait : N'oublions pas que le Dieu des armées est un Dieu capricieux. Ce Dieu capricieux pouvait apparaître, à l'heure la plus inattendue, sous les traits de Napoléon. Là résidait, pour le premier ministre, le cruel, l'obsédant souci. Au milieu du tumulte des armes, il prêtait l'oreille à tous les bruits de la France. Les nécessités de la guerre l'obligeant à reporter le gros de ses forces vers le centre de l'Allemagne et vers la Bohême, il avait dégarni les provinces rhénanes et n'avait laissé le long de notre frontière qu'un faible rideau de troupes facile à percer. Par-là il se trouvait à la merci de Napoléon. Mais Napoléon était-il un complice, un complaisant, un modérateur, un arbitre ? qui eût pu le savoir, et Napoléon lui-même le savait-il bien ? Cette pensée hantait l'homme d'État prussien. Avant le départ de Govone, il s'en était ouvert à lui. « Il n'est point tranquillisant, lui disait-il un jour, de commencer la guerre avec la menace de trois cent mille hommes qui peuvent nous prendre à revers quand nous serons sérieusement engagés. — Ne pourriez-vous pas, avait répliqué l'Italien, vous assurer la France par quelque concession ? — Il y a bien la Moselle, avait répondu Bismarck comme se parlant à lui-même. Je suis, quant à moi, plus Allemand que Prussien. Mais que dirait le pays ? Que dirait le roi ? » Aux yeux du premier ministre, le projet de Congrès n'aurait eu qu'un avantage, celui de lui fournir une occasion pour aller à Paris, pour s'entendre avec l'Empereur. A défaut du souverain, il se tourna vers M. Benedetti que plusieurs fois déjà il avait vainement interrogé. « Mais, lui répliqua notre ambassadeur, ne m'avez-vous pas déjà dit que le roi était décidé à n'abandonner aucune portion du territoire prussien ? » Sur cette objection, M. de Bismarck jugea opportun de s'avancer un peu. « Il ne serait peut-être pas tout à fait impossible, hasarda-t-il, d'amener le roi à céder à la France les bords de la haute Moselle. Cette acquisition jointe à celle du Luxembourg redresserait votre frontière de manière à vous donner toute satisfaction[49]. » Cette fois, le tentateur se découvrait plus qu'il n'avait fait jusque-là. L'approche des premiers engagements, la grandeur des craintes, engourdissaient un peu les scrupules, et on s'accoutumait, quoiqu’avec répugnance, à l'idée de sacrifices qui naguère eussent semblé immoraux et impies. Quelle que fût la suggestion, M. Benedetti ne la releva point. Mais aussitôt il manda à Paris tout ce qu'il venait d'apprendre.

Si, renonçant à la politique de conservation territoriale, la seule bonne, la seule digne de la France, le gouvernement des Tuileries se décidait pour la politique des profits, cette heure était la plus propice. Pour quelques jours encore, Napoléon tenait M. de Bismarck en ses mains. N'ayant su, n'ayant point voulu imposer la paix, il laissa passer devant lui, sans les saisir, les bénéfices de la guerre. Jugeant désormais le conflit inévitable, il se fixa dans le rôle d'arbitre et se complut désormais en une seule perspective, celle des occasions que lui offriraient les chances balancées de la lutte.

Cependant, comme les hostilités allaient éclater, Napoléon fut saisi d'une double sollicitude. Il songea d'abord à l'Italie, puis à l'opinion publique de son propre pays.

« L'Empereur, écrivait vers ce temps-là M. Nigra, a fait pour nous tout ce qu'il pouvait faire sans tirer l'épée. » L'hommage est pleinement mérité. L'inépuisable bienveillance de Napoléon valut à Victor-Emmanuel un bonheur unique, celui d'être assuré contre ses propres défaites. Comme le Congrès venait d'échouer, M. de Gramont repartit en toute hâte pour Vienne. Deux fois déjà depuis le commencement de l'année, en mars et en mai 1866, des négociations avaient été entamées au sujet de Venise. A la veille des hostilités, les pourparlers, qui n'avaient jamais été tout à fait suspendus, furent renoués. Ils furent repris entre Paris et Vienne, en dehors du gouvernement de Florence, trop lié désormais à la Prusse pour qu'on pût l'en détacher. Pour prix de notre neutralité, l'Autriche s'engagea, par traité secret, à remettre à la France la Vénétie à la suite de la guerre et quelle que pût être l'issue de la campagne. La convention fut conclue le 12 juin. Ce jour-là même, comme le comte Karolyi, ministre d'Autriche à Berlin, sur le point de prendre ses passeports, rencontrait M. de Barral, il alla à lui : « Nous ne serons pas toujours ennemis, lui dit-il, et si, comme je l'espère, nous battons la Prusse, je puis vous confier que nous nous arrangerons avec vous pour la Vénétie. La Marmora, à qui le propos fut transmis, le jugea très curieux, et il l'était en effet pour quiconque ignorait le récent arrangement. C'est ainsi que l'Empereur travaillait pour l'Italie à l'insu de l'Italie elle-même. Trois mois plus tard, Napoléon, assez mal payé de ses bienfaits, rappela au comte Arese, en un ton de reproche, jusqu'où avait été poussée sa bienveillance : « Il faut que vous sachiez bien, lui écrivit-il, qu'avant la guerre j'avais conclu avec l'Autriche un traité par lequel, en cas de victoire en Allemagne, elle me cédait les provinces vénètes[50]. »

En même temps qu'il assurait le sort de l'Italie, le souverain préparait pour son pays l'exposé de sa politique. Le 12 juin, à l'ouverture de la séance législative, M. Roulier lut le programme impérial. Il était résumé sous la forme d'une lettre à M. Drouyn de Lhuys. Avec une grande netteté, Napoléon énumérait les causes de conflit, qui étaient au nombre de trois, à savoir la mauvaise délimitation de la Prusse, les aspirations de l'Allemagne, enfin la nécessité pour l'Italie d'assurer son indépendance nationale. Si le Congrès se fût réuni, continuait le monarque, nous aurions désiré pour les États secondaires de la Confédération une union plus intime, un rôle plus important, pour la Prusse plus d'homogénéité et de force dans le nord ; pour l'Autriche le maintien de sa grande position en Allemagne : en outre, nous aurions souhaité, moyennant compensation équitable, l'affranchissement de Venise... Pour nous-mêmes, nous aurions repoussé toute idée d'agrandissement territorial tant que l'équilibre européen n'eût point été rompu. Ayant parlé de la sorte, Napoléon constatait assez froidement l'échec du projet de conférence, puis il exhortait le pays à demeurer « confiant dans son droit, ferme dans sa force ». Dans la lutte qui est sur le point d'éclater, nous n'avons, disait-il, que deux intérêts : la conservation de l'équilibre général et le maintien de l'œuvre que nous avons contribué à fonder au-delà des Alpes. En terminant, il qualifiait d'un mot son attitude future qui serait celle d'une neutralité attentive. — Quand M. Rouher se fut assis, les députés applaudirent. Pouvaient-ils refuser leur adhésion à ce programme désintéressé et honnête, développé avec une grande clarté apparente et avec un accent de modération équitable qui n'était pas sans grandeur ? Lorsque le lendemain ils lurent à tête reposée la lettre impériale, ils constatèrent qu'elle ne leur apprenait rien de ce qu'ils eussent aimé à savoir. La seule chose certaine, c'était qu'une grande guerre allait éclater en Europe. Tout le reste demeurait enveloppé de ténèbres. Une hypothèse surtout était inquiétante, — mais on ne s'attardait guère à la considérer, tant on la jugeait invraisemblable ! c'était celle où l'équilibre européen serait détruit non par atteintes successives, mais du matin au soir, par le foudroyant destin d'une bataille, et tellement détruit qu'on ne le pourrait plus reconstruire ni restaurer.

Tandis que Napoléon s'attardait en ces déclarations, Manteuffel s'avançait à travers le Holstein. Le 10 juin, il occupa Itzehoe, lieu où les États étaient convoqués, et ferma la salle où devaient se tenir les délibérations. Cependant Gablenz avec ses Autrichiens se retirait vers Hambourg, et sa retraite retarderait de quelques jours les premières hostilités. Ardent à brusquer le dénouement, M. de Bismarck se souvint du projet de réforme fédérale qu'il avait, le 9 avril, présenté à la Diète et qui était jusqu'ici demeuré sans solution. Le 10 juin, il communiqua aux États allemands un exposé de ses vues sur les institutions futures de l'Allemagne. L'Autriche serait exclue de la nouvelle-organisation : deux commandements militaires supérieurs seraient créés, l'un pour le nord au profit de la Prusse, l'autre pour le sud au profit de la Bavière : enfin un parlement serait convoqué qui serait issu du suffrage universel. « Si nous pouvons réaliser ce projet, écrivait le premier ministre au duc Ernest de Saxe-Cobourg en lui envoyant la proposition, nous aurons donné à l'Allemagne ses frontières historiques, et le roi aura consolidé en un jour ce que ses ancêtres ont mis des siècles à préparer. » Puis il ajoutait avec une sorte de franchise brutale : « Rome a eu le viol des Sabines. Je crois bien que si Dieu nous réserve une borne germanique, il ne nous épargnera pas quelques violences semblables. Mais ce que nous voulons, c'est réduire ces violences au minimum... L'Autriche n'a pas encore relevé le gant en Holstein, mais ce sera sans doute pour demain ou après-demain. Alors sonnera le premier glas de la confédération actuelle et nous crierons : le roi est mort, vive le roi ![51] »

Cependant à Vienne les longues provocations de la Prusse avaient amassé des trésors de colère, et les conseillers de François-Joseph, poussés à bout, n'étaient pas éloignés de se faire provocateurs à leur tour. Le 11 juin, l'Autriche, se fondant sur l'entrée des Prussiens en Holstein, recourut à la haute juridiction de la Diète et demanda la mobilisation de tous les corps d'armée fédéraux. Le débat fut fixé au 14 juin. Ce jour devait être le dernier de la Confédération germanique, le dernier de l'ancienne Allemagne. Déjà le comte Karolyi avait quitté Berlin et M. de Werther, Vienne. Si prévu que fût le résultat, la grandeur des conjonctures prêtait à cette réunion suprême quelque chose de solennel et d'émouvant. L'anxiété était surtout extrême parmi les représentants des États secondaires. Leur existence serait l'enjeu de la lutte ; aussi s'épuisaient-ils, même à cette heure, en conciliations désespérées. Comme l'Assemblée venait de s'ouvrir, le plénipotentiaire prussien, M. de Savigny, s'éleva contre la compétence de la Diète, la position de l'Autriche en Holstein n'étant point, disait-il, réglée par le droit fédéral. On passa outre et on commença le vote. Le premier avis recueilli fut celui de la Bavière. Sa condition était singulière : longtemps la Prusse avait essayé de l'entraîner à sa suite en exploitant sa jalousie contre Vienne et en lui laissant entrevoir une sorte d'hégémonie dans l'Allemagne du sud. Le chef du cabinet de Munich, M. de Pfordten, avait été tout ! d'abord l'admirateur de M. de Bismarck, puis, pressentant ses desseins, il avait cherché à le modérer. Trois jours auparavant, il lui écrivait encore : « La paix et la guerre sont en vos mains. Comme Allemand, je vous prie d'interroger une dernière fois votre conscience avant de dire le mot décisif dont les suites sont incalculables. » Contraint à prendre parti, le gouvernement bavarois se prononça pour la mobilisation. Le Hanovre et la Saxe suivirent cet exemple, mais non sans une cruelle angoisse : placés l'un et l'autre dans l'immédiat voisinage de la Prusse, ils subiraient ses premiers coups. Le Wurtemberg, Bade, la Hesse Électorale, la Hesse ducale, Brunswick-Nassau se rangèrent aussi du côté de l'Autriche. Les autres petits États suivirent Berlin ; il en fut de même des villes libres, hormis Francfort. La proposition autrichienne fut adoptée par neuf voix contre six. Comme le scrutin venait de s'achever, le représentant de la Prusse se leva du milieu de ses collègues et déclara, au nom du roi son maître, que le pacte fédéral n'existait plus.

Il importait à la Prusse d'entrer en campagne avant que les contingents des confédérés eussent pu se rejoindre. Dès qu'on eût reçu à Berlin le télégramme de M. de Savigny annonçant le vote de la Diète, un ultimatum fut envoyé à la Saxe et au Hanovre : ils étaient sommés de revenir sur leur vote récent, de replacer leurs forces sur le pied de paix, d'adhérer au projet prussien de réforme fédérale : un délai de douze heures leur était imparti pour se soumettre. L'un et l'autre État, pour toute réponse, se pourvurent devant la Diète et sollicitèrent le secours de l'Autriche et de la Bavière. Le 16 juin, les hostilités commencèrent. Fidèle au traité du 8 avril, l'Italie déclara, de son côté, la guerre et, à quelques jours de là, son armée franchit le Mincio. Depuis le Pô jusqu'à l'Elbe, toute l'Europe centrale était en feu. Pendant ce temps, Napoléon se fixait, suivant sa déclaration du 12 juin, dans une neutralité attentive. Mais était-ce bien de neutralité qu'il s'agissait ? Un avenir prochain allait abattre tous les calculs de la politique impériale et ranger parmi les vaincus la puissance même qui n'avait point combattu.

 

FIN DU QUATRIÈME VOLUME

 

 

 



[1] Correspondance inédite.

[2] ENRICO POGGI, Mémorie Storiche del governo della Toscana, t. Ier, p. 329-331, et t. III, p. 193 et suiv.

[3] Voir NICOMÈDE BIANCHI, Storia documentata, t. VIII, p. 239-241.

[4] NICOMÈDE BIANCHI, Storia documentata, t. VIII, p. 356-357.

[5] Voir le Général LA MARMORA, Un peu plus de lumière. — Voir aussi Lettere edite ed inedite di CAMILLO CAVOUR, t. VI, p. 683-689.

[6] Voir THEODOR VON BERNHARDI, Die ersten Regierungsjähre des Königs Wilhelms Ier, 1860-1863, p. 32.

[7] Lettre du 4 octobre 1862 (BEUST, Mémoires, t. Ier, p. 213).

[8] PASOLINI, Memorie raccolte da suo figlio, p. 328.

[9] Voir PASOLINI, Memorie raccolte da suo figlio, p. 329.

[10] Voir La Vita e i tempi di Giovanni Lanza, t. Ier, p. 359.

[11] Voir LA MARMORA, Un peu plus de lumière, p. 45-46.

[12] Voir JACINI, Due anni di politica Italiana, p. 128.

[13] PASOLINI, Memorie raccolte da suo figlio, p. 412.

[14] Voir notamment BERNHARDI, Die ersten Regierungsjähre des Königs Wilhelms Ier, 1860-1863, p. 6.

[15] Voir la Prusse en 1860.

[16] Le générai du Barail.

[17] PERSIGNY, Mémoires, p. 286.

[18] Correspondance inédite de M. le duc de Gramont.

[19] Voir Denkwürdigkeiten aus dem Leben des General Grafen von Roon, t. II, p. 269 et suivantes.

[20] Le comte Karolyi était le représentant de l'Autriche à Berlin.

[21] Dépêche de M. de Bismarck à M. de Goltz, 20 février 1865. (Voir SYBEL, die Begründung des deutschen Reiches durch Wilhelm Ier, t. IV, p. 73 et suivantes.)

[22] Dépêche du 22 février 1865.

[23] Correspondance inédite.

[24] Lettres à M. Panizzi, t. II, p. 141.

[25] Rapport au roi Guillaume, 11 octobre (SYBEL, die Begründung des deutschen Reiches durch Wilhelm Ier, t. IV, p. 215 et suivantes).

[26] JACINI, Due anni di politica Italiana, p. 140.

[27] Correspondance inédite.

[28] LA MARMORA, Un peu plus de lumière, p. 63 et suiv.

[29] Voir BENEDETTI, Ma mission en Prusse, p. 30-31.

[30] SYBEL, die Begründung des deutschen Reiches, t. IV, p. 281 et suiv.

[31] Voir BENEDETTI, Ma mission en Prusse, p. 38.

[32] Rapport de M. Nigra au prince de Carignan, juin 1866.

[33] Parlamento italiano, 1865-1866, p. 903.

[34] Rapports de M. Benedetti, 14, 16, 18 mars 1866 (Ma mission en Prusse, p. 70-73).

[35] Rapport du 15 mars 1866 (LA MARMORA, Un peu plus de lumière, p. 100 et 101).

[36] BENEDETTI, Ma mission en Prusse, p. 76.

[37] Rapport de M. Nigra au prince de Carignan, juin 1866. — Voir aussi LA MARMORA, Un peu plus de lumière, passim.

[38] Voir BENEDETTI, Ma mission en Prusse, p. 110.

[39] Lettre du général GOVONE à LA MARMORA, Un peu plus de lumière, p. 152.

[40] LA MARMORA, Un peu plus de lumière, p. 128.

[41] Voir SYBEL, die Begründung des deutschen Reiches durch Wilhelm Ier, t. IV, p. 285 et suiv.

[42] BENEDETTI, Ma mission en Prusse, p. 91.

[43] Voir BENEDETTI, Ma mission en Prusse, passim.

[44] Voir LA MARMORA, Un peu plus de lumière, passim. — Rapport du chevalier Nigra au prince de Carignan, juin 1866.

[45] Voir HENRI DE SYBEL, Die Begründung des deutschen Reiches, t. IV, p. 381.

[46] Lettre de M. BENEDETTI à M. DROUYN DE LHUYS, 31 mai. (Ma mission en Prusse, p. 129-131.)

[47] Rapport du général GOVONE, 3 juin. (Un peu plus de lumière, p. 286 et suivantes.)

[48] Rapport de M. DE BARRAL, 8 juin. (Un peu plus de lumière, p. 306.)

[49] Lettre de M. BENEDETTI, 4 juin. (Ma mission en Prusse, p. 165.)

[50] Voir BONHARDINI, Vita di Francesco Arese, p. 353.

[51] Aus meinem Leben und aus meiner Zeit, von ERNST II VON SAXE-COBOURG-GOTHA, t. III, p. 527-528.