SOMMAIRE : I. — M. de Bismarck et le duc
d'Augustembourg. — Quels sont les visées immédiates et les desseins éloignés
du chancelier prussien. — Comment s'altère l'alliance austro-prussienne :
quelles causes ajournent entre les deux puissances allemandes le conflit qui,
dès à présent, parait presque inévitable. — Comment M. de Bismarck se tourne
vers l'Italie, vers la France.
II. — La Prusse et
l'Italie : Avec quelles réserves doit être entendue cette maxime que
l'unité allemande est sortie de l'unité italienne. — Méfiances de la Prusse
contre le jeune royaume d'Italie, causes de cette méfiance : comment l'Italie
devient méfiante à son tour. — M. de Bismarck premier ministre : signes
contradictoires de bonne volonté et d'éloignement. — La Convention du 15
septembre 1864 : comment les Italiens, temporairement détournés de Rome,
portent toutes leurs pensées vers la Vénétie et, dans ce but, recherchent de
nouveau l'alliance prussienne. — Nouveaux symptômes contradictoires. —
Comment la tension croissante des relations avec l'Autriche incline enfin la
Prusse vers l'alliance italienne : entretien de M. d'Usedom et du général La
Marmora pendant l'été de 1865.
III. — La
Prusse et l'Empire français : Quels motifs portent Napoléon vers la Prusse. — Nombreux
témoignages de sa bonne volonté. — Comment M. de Bismarck s'applique, de son
côté, à ménager la France : de quelle façon il cultive de plus en plus
l'amitié française à mesure que ses desseins se développent davantage :
curieux entretien du chancelier prussien avec le duc de Gramont (25 août
1864) : le général de Roon en France. -- M. de Goltz : de quelle façon et par
quel moyen commence à s'affermir son crédit auprès de l'Empereur : comment il
songe, dès le début de 1865, à une alliance avec la France, et comment M. de
Bismarck accueille ce projet.
IV. — Mésintelligence
croissante entre la Prusse et l'Autriche. — Prétentions prussiennes et
singulière dépêche de M. de Bismarck (22 février 1865). Motion de la Diète (6
avril 1865). — Les syndics de la Couronne et leur décision. — Comment le
désaccord est sur le point de dégénérer en conflit. — Convention de Gastein
(14 août 1865) : combien est précaire cette réconciliation.
V. — M. de Bismarck à
Biarritz : en quoi l'entrevue de Biarritz diffère de celle de Plombières. —
Entretiens avec Napoléon. — Quels enseignements M. de Bismarck retire de ses
conversations avec l'Empereur.
VI. — La Prusse et
l'Italie. — Négociations tentées à Vienne par le cabinet de Florence. —
Suggestions de M. de Bismarck. — Perplexités à Florence. — Quelles
considérations détermineront l'Italie à s'éloigner ou à se rapprocher de la
Prusse.
VII.— Comment l'année
1866 est l'année de la rupture : Le Sleswig-Holstein : graves dépêches
échangées entre Berlin et Vienne. — Rumeurs de guerre : action de M. de
Bismarck à la Cour et auprès du roi. — La Chambre des députés est prorogée. —
Grand Conseil tenu le 28 février 1866.
VIII. — L'alliance
de la Prusse et de l'Italie. — L'empereur Napoléon et M. Nigra : projet de négociation à
Berlin et de pourparlers à Vienne. Mission du général Govone à Berlin. — Son
premier entretien avec M. de Bismarck. — Comment s'évanouit l'espoir d'un
arrangement avec l'Autriche. — Négociations poursuivies à Berlin : M. de
Bismarck et Govone : mutuelles défiances. — Quel conseil donne Napoléon. —
Signature du traité (8 avril 1866).
IX. — Comment toutes
choses dévient vers la guerre. — Les trois prétextes du conflit :
Sleswig-Holstein : réforme fédérale : armements autrichiens. Comment, après
un court espoir d'apaisement, l'horizon se rembrunit tout à fait.
X. — L'empereur
Napoléon et la Prusse : comment toutes les pensées se tournent vers Napoléon
: premiers entretiens sur les compensations : sous quel aspect M. de Bismarck
voile ses desseins : désarroi et confusion de la politique impériale.
XI. — L'opinion
publique en France : le Corps législatif : séance du 3 mai 1866 :
déclarations de M. Roulier : mémorable discours de M. Thiers, et quelle
manifestation ce discours soulève.
XII. — Le discours
d'Auxerre ; comment il est interprété. — Nouveau projet de cession de la
Vénétie. — Echanges de messages entre Berlin et Vienne. — Projet de Congrès :
comment il échoue.
XIII. — Derniers
préparatifs et derniers pourparlers avant la guerre. — Napoléon III :
manifeste du 12 juin : sa sollicitude pour la Vénétie. — Confusion générale
en Allemagne. — Ouverture des hostilités.
I Le 1er
juin 1864, le duc Frédéric d'Augustembourg arriva tout joyeux à Berlin. Trois
jours auparavant, à la Conférence de Londres, le plénipotentiaire d'Autriche
avait proclamé ses droits sur les duchés, et le représentant de la Prusse,
loin de repousser la candidature, avait paru l'adopter. Le prince, en toute
hâte, accourait remercier M. de Bismarck, que jusque-là, bien à tort sans
doute, il avait jugé un adversaire, presque un ennemi. Le premier ministre
accueillit son hôte avec beaucoup de bonne grâce, écouta ses remerciements,
confirma avec une bienveillance empressée les intentions généreuses de sa
cour. Puis, sans que sa voix trahît le moindre persiflage, il énuméra les
charges de la donation que le roi son maitre était prêt à ratifier. Attentif
à observer toutes choses, le président du conseil s'était persuadé que le
nouvel État, situé à l'extrémité septentrionale de l'Allemagne et mal pourvu
de limites naturelles, serait exposé à bien des disgrâces s'il ne s'appuyait
sur un allié puissant, sur un allié tout à fait intime et qui serait un
protecteur aussi bien qu'un ami. Toute voisine du Sleswig-Holstein, la Prusse
semblait appelée, par une vocation providentielle, à jouer ce rôle tutélaire.
A coup sûr, le duc serait proclamé souverain. Seulement, pour mieux le
prémunir contre tout péril, le roi Guillaume se chargerait de recruter,
d'organiser ses forces militaires, et prendrait en outre la peine de les
commander. En un État qui touchait à deux mers, les défenses maritimes
n'importaient pas moins que les défenses terrestres. Aussi la même
sollicitude qui s'était portée sur l'armée s'étendrait sur la flotte. Une
intelligente exploration des côtes avait suggéré à M. de Bismarck une autre
pensée. Sur le littoral des duchés s'ouvrait une sûre et profonde rade, celle
de Kiel, tout à fait disproportionnée aux besoins d'une petite principauté,
très précieuse en revanche pour une puissante monarchie, alors en quête
d'établissement naval. Très pénétré de cette opportunité, le ministre
s'assurait le droit de fortifier Kiel et de l'occuper. Sur cette
revendication principale se greffaient diverses revendications connexes. Ce
n'était pas tout. Comme un canal de navigation était projeté pour relier la
Baltique à la mer du Nord, la Prusse s'attribuait la propriété du canal, elle
seule étant capable de le construire, de l'utiliser et de le défendre.
Vigilant à protéger le nouveau souverain contre toute attaque étrangère, le
conseiller du roi Guillaume ne se montrait pas moins zélé à lui alléger le
souci de l'administration intérieure. Dans cet esprit, il faisait entrer les
duchés dans le système douanier prussien, puis il réclamait pour son pays le
libre usage de certaines voies de communication ; en outre, il prenait à sa
charge la direction des postes, et naturellement aussi des télégraphes. De
temps en temps, M. de Bismarck s'interrompait, comme à la recherche de
quelque nouvelle marque de sollicitude. Enfin il s'arrêta, en homme qui avait
épuisé la liste de ses bienfaits. Le premier ministre aurait pu parler
longtemps de la sorte, tant le pauvre prétendant demeurait suffoqué de
surprise. Quand il revint de son étonnement, ce fut pour se répandre en
paroles amères : la Prusse, disait-il, aurait pu conquérir sa reconnaissance
par ses bons procédés, au lieu de l'enchaîner par des servitudes. A quoi
Bismarck répliqua sans se déconcerter que, de toute façon, la Prusse comptait
sur la reconnaissance de celui qu'elle venait d'élever au rang suprême.
L'ironie étant trop forte, le pseudo-souverain éclata, et l'entrevue finit
par des plaintes mutuelles, le prince s'indignant qu'on le voulût esclave, et
le ministre qu'il eût affaire à un ingrat. Cette
petite scène peint au vif les convoitises prussiennes Elle n'en découvre
toutefois que la moitié. Même avant que la guerre ne se terminât, la Prusse
avait tenu à rabaisser les visées du prétendant naïf que l'Autriche venait de
proclamer et qu'elle-même, sur l'heure, n'avait point désavoué. Quand, quatre
mois après, par le traité du 30 octobre 1864, Christian IX livra aux deux
grandes puissances allemandes le Sleswig, le Holstein, le Lauenbourg, une
seule interprétation fut admise à Berlin, celle qui attribuerait à la
monarchie des Hohenzollern tous les fruits de la victoire. D'un bout à
l'autre de l'Allemagne, l'audace parut grande. Quelle n'eût pas été la
surprise si on eût pu deviner que ce que le public voyait, que ce qu'il
jugeait déjà téméraire n'était qu'un petit coin du programme de l'avenir !
Dès cette année 1864, M. de Bismarck poursuit deux buts : un but immédiat
qu'il ne cache guère, un but éloigné qu'il ne laisse apercevoir que rarement,
par échappées, et que, le plus souvent, il dissimule à tous, même à son roi.
Le but immédiat, c'est l'annexion réelle ou déguisée du Sleswig, du Holstein,
du Lauenbourg. Mais l'affaire danoise n'est, dans les combinaisons de M. de
Bismarck, qu'un prologue et comme la petite pièce qui précède la grande.
Depuis 1815, une règle constante avait dirigé toute la politique autrichienne
: cette conduite consistait à enlacer la Prusse dans les liens savants et
compliqués de la Confédération germanique, à paralyser de la sorte toutes ses
initiatives, à maîtriser toutes ses velléités d'émancipation, à opposer, en
un mot, à toutes ses entreprises un veto qui, très secrètement, partirait de
Vienne, et serait publiquement formulé à la Diète de Francfort. Ces pratiques
traditionnelles, fort profitables pour la paix du monde quoique inspirées
souvent par des calculs vulgaires, s'étaient dissimulées avec beaucoup de
circonspection, jusqu'à l'heure où Schwarzenberg, cet audacieux ministre d'un
jour, les avait affichées, et s'était ingénié à humilier ceux qu'il eût suffi
de contenir. Ce sont ces liens que M. de Bismarck veut briser à jamais. Là
est l'objet éloigné vers lequel tendent tous ses efforts. Entre l'Autriche et
son pays, il a établi, en Sleswig-Holstein, une indivision perfide, état de
choses plein d'incertitudes, fécond en embûches, le plus propice pour
susciter entre les particuliers les procès, entre les peuples la guerre. Tout
son art sera de pervertir l'alliance et d'utiliser pour la lutte tout ce qui
a été stipulé pour la paix. Laborieusement il achèvera l'outillage militaire
que le patient travail de plusieurs générations a préparé ; et il se montrera
aussi attentif à compléter ses propres armements qu'à dénoncer les armements
d'autrui. Entre temps et par atteintes successives, il ébranlera l'édifice,
déjà fort entamé, de la Diète. Puis, ayant artificieusement miné tout ce qui
gêne ses convoitises, il commencera sa grande œuvre qui sera de pousser —
doucement s'il se peut, par la force s'il le faut — l'Autriche jusque dans le
sud de l'Allemagne, peut-être même jusque vers l'Orient. Le dernier acte du
drame, au moins de celui qui se jouera en terre germanique, sera d'établir
solidement la puissance prussienne jusqu'au Mein et peut-être, par traités
subreptices, de la porter au-delà. Telle est l'entreprise que M. de Bismarck
médite dès cette heure, au moins dans ses grandes lignes ; car, pour le
développement ultérieur des faits, il se confie, suivant sa coutume, à la
fortune. Que si la tâche exige le fer et le feu ainsi qu'il l'a prédit
un jour, il se repose pour l'accomplir sur les ressources de son pays, le
patriotisme de son roi, son propre génie et, par-dessus tout, les fautes de
l'adversaire. Nul
alors ne soupçonnait à Vienne de si amples, de si formidables desseins.
Quelle que fût cette ignorance, le peu qu'on entrevoyait des ambitions
prussiennes suffisait à entretenir, à la Cour et dans les cercles officiels,
un malaise plein d'appréhensions. La malencontreuse conquête pesait comme un
incommode fardeau qu'on ne pouvait ni garder sans dispute, ni abandonner à
une puissance rivale sans humiliation. En suivant la Prusse jusqu'aux bords
de l'Eider, l'Autriche s'était flattée d'incarner en elle les aspirations
nationales, de complaire surtout à la Confédération germanique : or voici que
toute cette équivoque aventure se terminait à la grande confusion de la
Diète, contrainte à retirer ses troupes des duchés, exclue des négociations
de la paix, jouée par la Prusse et, qui l'eût cru, par l'Autriche elle-même.
« L'alliance se déchire à vue d'œil, écrivait de Vienne vers la fin de
l'été notre ambassadeur, M. de Gramont. » A quelque temps de là, l'empereur
François-Joseph changea son ministère, et à M. de Rechberg succéda le comte
de Mensdorff-Pouilly. C'était un militaire correct et loyal, plus apte à
servir fidèlement son maître qu'à soutenir, en des conjonctures difficiles,
le lourd poids des affaires. Sur la question des duchés, il garda d'abord le
silence ; puis, comme s'il eût fait une découverte, il se plaignit avec
quelque vivacité que M. de Bismarck, en prolongeant la copossession, voulût
lasser la patience de l'Autriche et l'amener de la sorte à l'abandon de ses
droits communs. Cependant toutes sortes d'avertissements parvenaient à
Vienne. « Prenez garde, disait le représentant de la Bavière au chef du
Cabinet autrichien ; la Prusse dresse ses batteries. Si vous vous endormez
clans la sécurité, un jour elle vous annoncera tranquillement qu'édifiée sur
son droit et le vœu des populations, elle a résolu d'annexer les duchés. — Eh
bien ! nous en réclamerons la moitié, répliqua résolument M. de Mensdorff. —
Ne vous faites pas illusion ; on se sera préparé d'avance, et vous devrez
exercer votre revendication les armes à la main. » Visiblement le calcul
de M. de Bismarck était de traîner l'indivision, le condominium ainsi qu'on
disait en Allemagne, d'amener ainsi l'Autriche à se dégoûter de sa lointaine
et inutile conquête aux confins des pays scandinaves, in Ultima Thule.
En attendant, il implanterait si vigoureusement dans les nouvelles provinces
le régime prussien que l'annexion se ferait toute seule, par la force de
l'habitude, la communauté des intérêts, le courant de l'esprit public. Tout
dernièrement, comme s'il eût été pris de scrupules, il avait convoqué les conseillers
légistes de la couronne et, leur remettant tout le volumineux dossier de
la succession des duchés, leur avait confié le soin de démêler ces
obscurités. Que signifiait cette consultation ? Qu'était-ce autre chose qu'un
nouveau moyen de gagner des délais et de mettre le temps à profit pour
consolider l'établissement déjà commencé ? Cette politique se découvrait de
plus en plus aux yeux du public viennois. Mécontente des autres, l'Autriche
ne l'était pas moins d'elle-même. Les duchés représentaient à ses yeux le
bien mal acquis, et elle avait d'autant plus sur le cœur la douteuse
entreprise qu'au regret de l'injustice s'ajoutait pour elle la perspective
des inextricables embarras que l'injustice entraînait. C'est
au milieu de ces méfiances, de ces inquiétudes, que s'acheva l'année 186i.
Cependant M. de Bismarck, s'il ne voulait compromettre toute son œuvre, était
tenu à d'extrêmes ménagements. On était habitué aux querelles de la Diète,
aux notes aigres-douces entre Berlin et Vienne, aux projets de réforme
fédérale qui éclataient de temps à autre, aux brouilles suivies de
demi-réconciliations. De ces témoignages de mauvaise humeur à une rupture
ouverte, quelle n'était pas la distance ! Bon nombre de ceux qui, aux bords
de la Sprée, médisaient le plus de « leurs bons amis du Danube » eussent
reculé d'effroi à l'idée d'une lutte contre cette puissante Autriche qu'on
critiquait, qu'on raillait, qu'on enviait, mais qui semblait, malgré tout, la
dépositaire des traditions antiques, et gardait plus de prestige encore
qu'elle n'éveillait de jalousie. A presser trop le dénouement, on risquait
d'ameuter contre soi les conservateurs légitimistes et féodaux qui
regardaient la monarchie autrichienne comme le fondement de l'ordre européen,
les gens de Cour liés à Vienne par toutes sortes de relations mondaines et
d'attaches de famille, en outre la grande masse de ceux qui considéraient
comme une guerre fratricide toute lutte entre peuples allemands. Les
militaires eux-mêmes n'envisageaient point sans quelque trouble l'issue d'un
duel si formidable. Le plus rebelle serait peut-être le roi, rapproché de
François-Joseph par une amitié intime, amitié qui soutenait l'alliance
ébranlée. « Entre les deux puissances allemandes l'abîme est profond,
écrivait notre ambassadeur à Vienne, mais on y jettera encore plusieurs ponts
avant de rompre tout à fait[1]. » Sous peine de recul ou
de disgrâce définitive, M. de Bismarck était tenu à ménager les ponts, à
feindre même de les rétablir quand il les aurait trop endommagés. C'est par
degrés et par toutes sortes d'artifices qu'il arriverait à exciter l'amour-propre
du roi, celui de la nation, et à persuader à l'un et à l'autre qu'ils étaient
provoqués. L'année 1865 qui commençait serait donc celle où tout se
préparerait, mais où rien ne se consommerait encore. Ce répit nécessaire
permettrait au grand artisan de nouveautés de porter ses regards autour (le
lui et de calculer à loisir quel degré de concours ou d'hostilité ses
desseins rencontreraient en Europe. Il se croyait assuré de la Russie et
redoutait peu l'Angleterre. En revanche, que ferait l'Italie, qui venait de
se fonder ? que ferait la France, maîtresse de tout favoriser ou de tout
défendre ? C'est en ce temps-là que M. de Bismarck jugea opportun de
pressentir quel secours il pourrait demander à l'une, quelle tolérance il
pourrait attendre de l'autre. II C'est
en politique une croyance commune que l'unité allemande est sortie de l'unité
italienne. D'une façon très générale la maxime est vraie, et la postérité,
qui ne retiendra que l'ensemble des événements, l'accueillera comme un
axiome. Si l'on pénètre dans les détails, on constate avec surprise que les
affinités des deux peuples, aujourd'hui si claires à tous les yeux,
n'apparurent que tard, incomplètement, à travers toutes sortes d'incrédulités
et d'appréhensions méfiantes. Au nord, on méconnut, on dédaigna longtemps
l'alliée qui se préparait au sud ; au sud, ce dédain irrita, et l'on flotta
entre plusieurs conduites avant d'adopter celle que l'identité des situations
commandait. Même quand l'alliance se fut formée, elle demeura entachée par le
soupçon, pleine de réserves cauteleuses, jalousement limitée dans son objet
ou sa durée ; ce fut une association créée pour la poursuite de convoitises
communes, mais qui jamais n'eut pour fondement la confiance ni surtout l'amitié. La
Prusse avait observé avec une attention plus malveillante que sympathique les
premiers agrandissements piémontais. Un jour, dès 1859, M. de Schleinitz,
alors chef du cabinet de Berlin, eut une claire vue de l'avenir. Recevant les
délégués de la Toscane, il se hasarda à leur déclarer que le principe des
nationalités, appliqué en Italie, ne pouvait que plaire à son pays et lui
profiter. La réponse ayant été divulguée, il se troubla de sa hardiesse et
parut comme scandalisé de ses propres paroles : e Je vous en prie, manda-t-il
aux députés de Florence, que vos journaux soient désormais plus discrets[2]. » Plusieurs fois, en ses
entrevues avec le premier ministre, le représentant de la Sardaigne à Berlin,
M. de Launay, essaya de montrer comment les princes de Savoie pourraient être
des précurseurs pour les princes de Hohenzollern. A ce langage, M. de Schleinitz
devenait extraordinairement attentif ; mais quand les suggestions prenaient
un tour trop direct, il invoquait les scrupules du roi, très attaché, disait-il,
aux principes de légitimité, et, comme s'il eût redouté de se compromettre,
abrégeait l'entretien[3]. Après Castelfidardo, lorsque
M. Brassier de Saint-Simon, ministre de Prusse à Turin, vint, à la suite des
autres diplomates, protester contre la violation du droit. Cavour le reçut
avec sa courtoisie habituelle, puis, sur un ton calme, il lui répliqua par
une seule phrase qui renfermait à la fois une clairvoyante prédiction et une
discrète avance : « Vous nous remercierez un jour, lui dit-il, de ce que nous
vous avons ouvert le chemin[4]. » L'avance ne fut point
accueillie, et la prédiction fut jugée téméraire jusqu'à l'impiété. L'année
suivante, La Marmora ayant été envoyé à Berlin pour le couronnement du roi
Guillaume, l'occasion parut propice pour de nouvelles ouvertures : on ferait valoir
les ressemblances des deux peuples : on insisterait sur le rôle historique de
la Prusse. Dès les premiers mots, le monarque arrêta le général et, portant
l'entretien sur les choses militaires, l'interrogea très gracieusement sur la
campagne de Crimée[5]. Que, sur les bords de la
Sprée, les esprits fussent dès lors en éveil sur les progrès de la Sardaigne,
la chose n'est point douteuse. Mais le gouvernement prussien était trop
ordonné, trop méthodique, trop attaché aux principes de conservation sociale,
pour goûter fort une entreprise qui avait tous les dehors d'une aventure. De
loin surtout, l'œuvre paraissait trop troublée, trop confuse, trop mêlée
d'éléments impurs, pour qu'elle provoquât l'imitation. Puis la croyance
commune était que la révolution détruirait de ses propres mains ce qu'elle
avait si hâtivement fondé. Contre
toute apparence le jeune royaume s'affermit. Dès lors, dans la distribution
des forces européennes, il fallut compter avec le nouvel État. Cette
constatation éveilla à Berlin moins d'espérances qu'elle n'y suscita
d'appréhensions. L'Italie, disait-on, serait un satellite de Napoléon. Les
politiques les plus autorisés, lord Palmerston, le roi des Belges, ne
portaient pas un autre jugement. Ils n'imaginaient pas, ils ne pouvaient
imaginer que l'Empereur eût créé tout près de lui une grande monarchie sinon
pour s'en servir. Léopold Ier, très écouté en Prusse pour son origine
germanique, son renom de sagesse, sa position d'observateur avancé aux portes
mêmes de la France, Léopold Ier se montrait surtout très sombre. « Des
millions d'Italiens, disait-il, vont devenir les alliés de Napoléon[6]. » A d'autres moments une
crainte toute différente agitait la Cour de Berlin, celle que l'Autriche
n'abandonnât Venise à l'Italie, puis, traînant à sa suite son ancienne
ennemie devenue son alliée, ne se jetât avec elle sur la Prusse : crainte
singulière, étrange, invraisemblable et qui ne mériterait guère créance si
plusieurs publications allemandes n'en portaient la trace. L'Italie
n'observait pas sans dépit ces symptômes de méfiance. Elle aimait à varier
ses protecteurs. Elle avait eu à son service l'épée de la France, puis
l'opinion publique et les journaux de l'Angleterre. Il ne lui eût pas déplu
d'utiliser l'appui de la Prusse. En éparpillant sa reconnaissance, elle en
allégeait le poids, et, plus elle serait l'obligée de tout le monde, plus il
lui serait aisé de se tirer d'affaire sans payer personne. A la longue, elle
ressentit les soupçons, les hauteurs de ceux qu'elle eût voulu conquérir, et,
froissée à son tour, suspendit ou espaça ses avances. A Turin, le langage de
la presse marqua ce refroidissement, et ce fut comme un mot d'ordre de
répéter que le nouvel État, fondé sur le droit national, n'avait que faire de
liens trop étroits avec les monarchies de droit divin. Il y
avait en ce langage plus de dépit que de sincérité. Au fond, Piémontais et
Prussiens se rapprochaient par toutes sortes de traits : la même discipline
forte et austère ; la même avidité de conquête. ; la même médiocrité de
richesses et la même ardeur à grandir ; un souci presque exclusif de la
politique et de la guerre, une vie simple, économe jusqu'à la parcimonie,
somptueuse seulement quand le bon renom de la patrie l'exigeait ; quelque
chose de bien administré, de régulier, de rectiligne et dont on retrouvait
l'image jusque dans les froides et sévères capitales des deux pays. Les
dynasties se ressemblaient comme les peuples : princes de Savoie ou
Hohenzollern étaient, à titre égal, âpres au gain, belliqueux, soucieux avant
tout des finances et de l'armée, peu ménagers des forces de leurs sujets,
mais, très attentifs à équilibrer les fardeaux, très jaloux de leur autorité
quoique vraiment nationaux et populaires, pieux avec cela, mais d'une piété pleine
de ruses ; à Turin on suppliait Dieu après coup d'absoudre les entreprises
douteuses, à Berlin on avait imaginé mieux et on demandait par avance au Ciel
de les bénir. Les deux peuples avaient eu leur précurseur. Que de traits
communs entre ce mystique Frédéric-Guillaume qui venait de s'éteindre au
milieu des ténèbres de la démence après avoir entrevu, avec un mélange
d'éblouissement et d'effroi, la grandeur de sa patrie, et cet autre mystique,
Charles-Albert, perpétuellement hanté par les mêmes rêves obsédants et
sublimes ! Au nord comme au midi c'étaient les mêmes vertus, c'étaient aussi
les mêmes vices et les mêmes passions : entre toutes les passions, la plus
tenace était l'envie : pour compléter l'analogie, il se trouvait que cette
passion de l'envie visait le même ennemi, l'Autriche, qui, d'un côté,
débordait en Italie et, de l'autre, en Allemagne. Quelles
que fussent ces surprenantes similitudes, les Prussiens, et c'est là un sujet
d'étonnement, continuèrent à méconnaître ou feignirent de ne pas voir quel
auxiliaire leur offrait la fortune. Quand les diplomates étrangers tournaient
de ce côté l'entretien, ils répondaient en termes vagues et de façon à
décourager toute interrogation plus pressante. Une opinion assez commune
était qu'on ne pourrait utiliser l'Italie que le jour où elle secouerait
l'étreinte trop amicale de la France. Ainsi s'exprimait le général de Roon.
Pourrait-on même l'utiliser ? Plusieurs en doutaient. On eût eu confiance
dans le petit royaume de Sardaigne ; on se méfiait de la grande Italie. A
Berlin on estimait fort les soldats piémontais, braves, disait-on, bien
commandés, bien disciplinés ; mais on ajoutait qu'ils avaient perdu toute
leur force en encadrant en eux les contingents débiles ou mal exercés de la
Toscane, de l'Émilie, des Deux-Siciles. Le roi Léopold de Belgique, toujours
très consulté, avait traduit cette idée sous une forme expressive et
plaisante : « Quand sur du vin, si excellent soit-il, on verse incessamment
de l'eau, un moment arrive où il n'y a plus que de l'eau. Ainsi en est-il de
l'armée sarde noyée dans les bandes italiennes. » Ce jugement était celui de
beaucoup de Prussiens ; et en cela ils ne se piquaient guère de logique, car
dans le même temps où ils dédaignaient l'Italie comme alliée de leur pays,
ils ne cessaient de la redouter comme alliée de la France. Dans
l'entrefaite, Bismarck devint premier ministre. Peu après son entrée aux
affaires, il écrivait à M. de Beust : « Je ne sens pas le besoin
d'engager la Prusse sur les chemins de la politique sarde[7]. » Il est permis de suspecter
la sincérité de cette déclaration. Car c'est précisément en ce temps-là que
ce « chemin de la politique sarde » parut bon à explorer, bon peut-être à
suivre. Au mois de décembre 1862, un messager officieux arriva d'Allemagne à
Turin. Sous une forme très confidentielle et sans qu'il dût rester aucune
trace de l'entretien, il demanda quelle serait, en cas de guerre avec
l'Autriche, la conduite de l'Italie. Le ministre des Affaires étrangères
était alors le comte Pasolini. A cette ouverture, toutes les froideurs de la
Prusse, tous ses dédains furent oubliés : « On ne peut douter de nous,
répliqua Pasolini ; le cas échéant, on nous trouverait toujours avec les
ennemis de l'Autriche[8]. Qui croire cependant ? Cette
démarche, si grave quoique tenue secrète, fut suivie d'un long silence. Bien
plus, les procédés gracieux et les symptômes défavorables se croisèrent,
comme si le cabinet de Berlin, par incertitude, timidité, crainte de se compromettre,
se fût appliqué à dérouter toutes les prévisions. Le nouveau royaume avait
été reconnu : en revanche l'envoyé chargé de représenter la Prusse fut le
général de Willisen, notoirement attaché à l'Autriche et ayant combattu dans
ses rangs[9]. Sur les remontrances venues de
Turin, la nomination fut rapportée et le choix du roi Guillaume se porta sur
le comte d'Usedom, libéral d'opinion et très favorable à l'Italie. Mais quoi
! peu après on apprit que la Prusse venait de lier partie avec l'Autriche
dans l'affaire des duchés. A cette nouvelle, la perplexité fut grande à Turin
; elle s'accrut surtout par la crainte d'accords secrets : sans doute,
l'Autriche, avant de porter ses armes sur les bords de l'Eider, s'était fait
garantir à Berlin l'intégrité de ses possessions italiennes. C'est
ainsi que les deux peuples s'éloignaient, se rapprochaient, s'éloignaient
encore. L'Italie ne se lasserait-elle pas, de cette bonne volonté ondoyante ?
Tout dépendrait des exigences de sa politique. Si, satisfaite de ses
agrandissements récents, elle s'absorbait dans le souci de ses affaires
intérieures, alors elle inclinerait à ne pas rechercher davantage cette
Prusse dédaigneuse qui semblait toujours prête à retirer ses gages
équivoques. Sa conduite serait la même si ses visées se tournaient
exclusivement vers Rome : en ces conjonctures, elle aurait besoin surtout de
la tolérance française, et le concours du cabinet de Berlin lui serait d'un
médiocre prix. Tout autre serait sa condition si, par préférence ou
nécessité, elle était amenée à choisir Venise comme l'objectif prochain de
ses ambitions. Pour cette œuvre, la complicité prussienne lui serait presque
indispensable ; aussi serait-elle, en cette occurrence, condamnée à
poursuivre ses sollicitations, à essuyer les réponses dilatoires sans en
paraître offensée, à maintenir avec une invariable patience la chaîne des
pourparlers, jusqu'au jour où la Prusse, définitivement détachée de
l'Autriche, jugerait l'heure favorable pour battre en brèche le commun ennemi
: ce jour-là, l'accord tant marchandé se ferait tout seul ; il se ferait par
la communauté des appétits, et bien avant qu'un traité en ait écrit les
conditions. Or, en
l'automne de 1864, un événement survint qui, en ajournant du côté de Rome les
convoitises italiennes, les fit dériver tout entières vers la Vénétie. Entre
tous les désirs de Napoléon, l'un des plus vifs était de mettre fin à
l'occupation française dans les États pontificaux. Cette sorte de protectorat
lui semblait coûteux, irrégulier, plus fécond en embarras qu'en avantages.
Deux fois, en 1861 et en 1862, l'empereur avait songé à retirer ses troupes ;
deux fois les projets de Garibaldi avaient prévenu son dessein. Dans les
années suivantes, comme l'état de la péninsule était plus rassurant, on se
mit à rechercher les termes d'une transaction rédigée avec assez d'art pour
que l'Italie pût l'accepter sans trop de murmures, et pour que la France, en
retirant de Rome son drapeau, parût y continuer sa protection. Le marquis
Pepoli vint à Paris, puis, pendant l'été de 1864, le général Menabrea se
rendit à Vichy. Les pourparlers furent poursuivis très secrètement, à l'insu
du nonce, qui fut tenu à l'écart, et en l'absence de l'impératrice, qui était
alors à Schwalbach. Après des débats laborieux qu'il serait hors de propos de
raconter ici en détail, le gouvernement des Tuileries et celui de Turin
conclurent un arrangement qui réglait, qui avait la prétention de régler, le
sort futur des États pontificaux. Aux termes de la Convention, l'Italie
s'engageait à ne pas attaquer le territoire actuel du Saint-Père et à
empêcher même toute attaque venue de l'extérieur. La France s'obligeait de
son côté à achever l'évacuation dans un délai maximum de deux ans. La
clause la plus remarquable de l'acte se trouvait reléguée dans un protocole
annexé au traité. Par cette clause, Victor-Emmanuel « promettait de
transférer la capitale du royaume en une ville qui serait ultérieurement
désignée ». Cette disposition marquait la vraie pensée du gouvernement
français. En négociant avec l'Italie, M. Drouyn de Lhuys, ce ministre
conservateur, gardait un sentiment de méfiance. Il craignait qu'elle fût
molle à tenir ses engagements ou même que, se disant débordée par l'opinion
publique, elle n'y faillit tout à fait. Travaillé par ces cloutes, il avait
demandé au cabinet de Turin un gage de sa sincérité. C'est en ces
conjonctures et après bien des débats, que l'adoption d'une nouvelle
capitale, qui ne serait autre que Florence, avait été décidée. Dans l'esprit
de notre ministre des Affaires étrangères, ce changement imprimait au traité
son cachet de bonne foi. En promettant de transférer le siège du gouvernement
à Florence, les conseillers de Victor-Emmanuel semblaient renoncer
implicitement au fastueux programme qui avait proclamé Rome capitale.
C'est sous la réserve de cette garantie que M. Drouyn de Lhuys souscrivit à
l'accord. La convention emprunta son nom à la date où elle avait été signée.
On l'appela la Convention du 15 septembre. Les
honnêtes efforts de M. Drouyn de Lhuys ne purent empêcher que le traité ne se
propageât dans le monde avec deux gloses fort contradictoires. Aux Tuileries
ou du moins au quai d'Orsay, on se plut à dire que l'Italie avait renoncé à
Rome : en Italie, on se récria fort contre l'interprétation, et dans les
débats du Parlement, dans les dépêches diplomatiques, dans les entretiens
publics ou privés, on se défendit d'avoir rien sacrifié des aspirations
nationales. En dépit de la querelle, une chose demeurait certaine, c'était
que la question romaine, bien que nullement résolue, allait subir un nouveau
et assez long temps d'arrêt. Florence n'est qu'une étape vers Rome,
répétaient les Italiens. Étape ! soit, mais qui serait longue à franchir.
Pendant deux ans, le drapeau français flotterait encore sur le château
Saint-Ange ; puis le souvenir récent du traité, les convenances
internationales, les ménagements dus à la France, tout obligerait, pendant un
délai moral dont les circonstances fixeraient la durée, à ne point attaquer,
à paraître même défendre ce patrimoine de l'Église qu'on aspirait à englober.
Cependant, aux partis extrêmes impatients d'action, il importait d'offrir un
aliment. « En détournant de Rome le courant italien, a dit La Marmora, nous
étions contraints de le porter vers Venise ; autrement nous eussions été
débordés. » Cette Venise, comment l'obtenir ? Par transaction avec l'Autriche
? Mais tous les efforts en ce sens avaient été vains. Par action
révolutionnaire ? Quelques menées avaient été essayées, et M. Lanza, appelé
en ce temps-là au ministère de l'Intérieur, en put surprendre les traces ;
mais ces tentatives étaient folles autant que chimériques[10]. Par une guerre sans alliés ?
Il n'était pas un militaire qui gardât une illusion sur l'issue. C'est ici
que les pensées, un instant distraites de la Prusse, se retournaient vers
elle. C'est à Berlin qu'étaient les clefs de Venise : de là l'opportunité de
poursuivre, fût-ce au prix de quelques nouveaux déboires, l'alliance qui
permettrait d'y entrer. On
reprit donc à Florence la politique qui avait été inaugurée à Turin. Diverses
circonstances semblaient favoriser l'Italie. Le chef du cabinet était le
général La Marmora, militaire très estimé en Europe, très attaché aux
principes d'ordre, fort connu à Berlin, où il avait rempli plusieurs
missions, très propre en un mot à couvrir par l'autorité de sa personne ce
que son gouvernement avait encore de fragile et de mal assis. En outre, tous
les courriers qui arrivaient d'au-delà des Alpes signalaient la
mésintelligence croissante entre les deux grandes puissances allemandes. Qui
parviendrait pourtant à compter les tergiversations, les retours en arrière
de la Prusse ? Comme des pourparlers avaient été engagés entre Berlin et
Florence pour la conclusion d'un traité de commerce, le gouvernement du roi
Guillaume se montra ingénieux à soulever des objections, à inventer des
délais, et ces difficultés ou ces longueurs parurent de mauvais augure pour
l'avenir[11]. Durant l'hiver de 1864 à 1865,
un autre incident survint, très vivement commenté dans les cercles officiels.
Le prince et la princesse héréditaires de Prusse étant venus à Milan, toutes
sortes d'instances furent tentées auprès d'eux pour les retenir dans les
États du roi Victor-Emmanuel. L'invitation demeura vaine : en revanche le
prince, obéissant, dit-on, à des ordres venus de Berlin, se rendit à Vérone,
s'y laissa recevoir en grande pompe par le général Benedeck, y passa en revue
l'armée autrichienne, y recueillit toutes sortes de démonstrations de joie et
d'amitié[12]. Qui n'eût été déconcerté par
une telle conduite ? Les gens de cour, très mortifiés, eurent peine à
contenir leur dépit. Pendant ce temps, les démocrates s'en allaient répétant
qu'une alliance était impossible entre M. de Bismarck, ce contempteur osé du
régime parlementaire, et la libérale Italie. Enfin
au printemps de 1865, le désaccord entre la Prusse et l'Autriche s'accentua
au point de laisser prévoir un conflit. « Il viendra un jour, avait dit
Napoléon au comte Pasolini, où les deux puissances allemandes seront amenées
à la nécessité de la guerre. Ce sera le bon moment pour vous[13]. » Ce bon moment était arrivé
pour Victor-Emmanuel. On le vit bien à l'évolution de M. de Bismarck, qui,
dès lors, avait besoin de l'Italie tout autant que l'Italie avait besoin de
lui. L'envoyé du roi Guillaume, M. d'Usedom, très réservé tout d'abord,
multiplia ses visites au ministère des Affaires étrangères, prolongea à
dessein ses entretiens, affecta un ton plus abandonné que de coutume, parla
de la rupture avec l'Autriche comme d'une chose possible, vraisemblable même.
Bientôt, se livrant tout entier, il aborda de nouveau le général La Marmora,
et, les télégrammes de M. de Bismarck à la main, il lui demanda quelle serait
l'attitude de son pays dans le cas probable d'un conflit entre Berlin et
Vienne. Les longues froideurs de la Prusse avaient éveillé toutes les
méfiances italiennes. A cette ouverture qu'on n'osait plus espérer, La
Marmora comprima les battements de son cœur et d'un ton qu'il essaya de
rendre indifférent : « Faites-nous, dit-il, une proposition sérieuse et
formelle, et nous l'examinerons. » M. d'Usedom revint à la charge et,
dans une seconde entrevue, alla jusqu'à déclarer que son gouvernement était
décidé à la guerre. Derechef, le général cacha sa joie et aussi son émotion ;
pour provoquer de nouvelles confidences, pour exciter l'amour-propre
prussien, il feignit quelque incrédulité : « Personne, dit-il, ne prend au
sérieux les mesures de la Prusse contre l'Autriche, et l'Autriche moins que
tous les autres puisqu’en ce moment même elle désarme. » Puis il déclara
qu'il ne pouvait prendre aucun engagement sans avoir consulté l'empereur
Napoléon : « Sans doute, ajouta-t-il sur un ton d'interrogation, la Prusse
jugera sage de sonder, elle aussi, les intentions de la France. » Le jour
même, en une dépêche mémorable qui porte la date du 4 août 1865, La Marmora
transmit à Paris tout ce qu'il venait d'apprendre. Quelle que fût la réserve
calculée du ministre italien, on était près de l'alliance ; seulement elle
subirait encore bien des à-coups, elle traverserait encore bien des
péripéties : car les deux joueurs, quoique sur le point de mêler leurs
cartes, étaient des joueurs circonspects, mutuellement méfiants, ayant
mutuellement raison de l'être, attentifs à gagner l'un sur l'autre presque
autant que sur l'adversaire, et qui, même à l'heure où ils joueraient une partie
commune, se surveilleraient, se suspecteraient, s'épieraient plus que ne le
font souvent des ennemis. III En
quête d'entreprises hardies, M. de Bismarck avait intérêt à s'assurer la
France plus encore qu'à s'attacher l'Italie. Il n'est pas sans opportunité de
rechercher quelles avaient été depuis le commencement de l'empire les
relations entre la Cour des Tuileries et le cabinet de Berlin. Par les
tendances générales de son esprit, Napoléon était plus porté à favoriser la
Prusse qu'à la haïr. Il ne haïssait aucun de ses voisins et, à des degrés
divers, servit tous les peuples, hormis le sien. La seule puissance qui lui
inspirât, malgré certains retours équitables, d'assez vivaces préventions,
c'était l'Autriche : il s'en méfiait, par souvenir du Congrès de Vienne qui
avait dépossédé sa famille, par vieux levain révolutionnaire qui très
secrètement sommeillait en lui, par influence des émigrés italiens qui
avaient entouré sa jeunesse. De l'antipathie contre l'Autriche à la faveur
pour la Prusse il n'y avait qu'un pas, et aisé à franchir. Une école
politique, encore fort en crédit vers le milieu de ce siècle, proclamait que
le vrai péril pour l'équilibre européen résidait à Vienne, que la Prusse au
contraire n'était qu'un État de second ordre, admis par pure politesse parmi
les grandes monarchies, et qu'on pouvait sans imprudence patronner et grandir
: Napoléon avait, de confiance, recueilli cette doctrine, sans s'apercevoir
que la même maxime, qui jadis se recommandait par sa sagesse, ne se
perpétuait plus que par routine, ignorance ou préjugé. La Prusse était une
puissance novatrice, amie du progrès ; autre raison pour qu'elle plût à
l'Empereur, qui se piquait, entre toutes choses, de ne redouter aucunes
lumières. Napoléon enfin trouvait un charme infini à caresser le plan d'une
Europe idéale, non seulement distribuée suivant les aspirations nationales,
mais en outre harmonieuse pour le regard et qui, vue sur la carte, aurait un
aspect symétrique. Dans ses longues méditations solitaires, il s'ingéniait à
remanier, à régulariser, à rectifier les frontières, et s'absorbait en ce
plaisir de théoricien jusqu'à oublier tout à fait sur quel peuple il régnait.
Entre tous les territoires, deux surtout lui avaient paru à redresser,
l'Italie qui était trop divisée, la Prusse qui était trop mal conformée ; de
là la pensée de simplifier l'une, d'arrondir l'autre : ce n'était pas qu'il
voulût une seule monarchie en Allemagne, une seule dans la péninsule : il eût
rêvé, en chacune de ces contrées, deux ou trois États bien agglomérés,
agencés suivant les meilleures données de l'ethnographie et de la géométrie,
en un mot, faits à souhait pour le bien des peuples comme pour le plaisir des
yeux. Pénétré
de ces maximes, Napoléon, dès son arrivée au pouvoir, les avaient adoptées
pour règle. Peu après son avènement à la Présidence, il avait envoyé M. de
Persigny à Berlin avec mission d'y porter des paroles d'amitié. En 1850, à
l'époque des désaccords entre la Prusse et l'Autriche, on avait vu
l'Assemblée législative incliner vers Vienne, le prince vers Berlin. L'empire
ayant été rétabli, Frédéric-Guillaume avait, dans ses lettres, exhalé en
termes violents ses terreurs et son dépit : Napoléon ne soupçonna point ces
excès de langage ou ne voulut point les entendre. Pendant la guerre de Crimée,
la Prusse avait visiblement penché vers la Russie : la France ne se vengea
que par un redoublement de bons procédés. En 1856, comme le Congrès allait
s'ouvrir à Paris, l'opinion générale des puissances était que le gouvernement
de Berlin n'y fût pas représenté. L'Empereur protesta contre l'exclusion,
vainquit tous les obstacles et conduisit comme par la main le
plénipotentiaire de Prusse, M. de Manteuffel, jusqu'à la table des
conférences. Napoléon, toujours généreux, n'était pas homme à compter ses services.
L'année suivante, Frédéric-Guillaume IV étant en conflit avec la Suisse pour
la principauté de Neuchâtel, il intervint, se constitua médiateur et, par ses
bons offices, apaisa le différend qui semblait tout d'abord fécond en
embarras. A la
suite de la guerre d'Italie, les gouvernements allemands suspectèrent les
ambitions de Napoléon. Jaloux de dissiper tous les ombrages, l'Empereur, au
mois de juin 1860, se rendit à Bade où étaient réunis un grand nombre de
princes allemands et où se trouvait en particulier le prince Guillaume de
Prusse qui n'était alors que régent. A cette entrevue avec un Bonaparte, les
vieux Prussiens qui se rappelaient Iéna ne furent pas loin de se dire
scandalisés. Comme de la bouche de Napoléon, ne s'échappaient que des paroles
cordiales, ils crurent, feignirent de croire à quelque supercherie raffinée.
« Comme Napoléon est rusé, disaient-ils ! Wie klug ist Napoléon ! »
et on retrouve dans les mémoires du temps la trace de ces persistantes
rancunes[14]. Quelles que fussent ces méfiances,
le monarque et le prince planèrent au-dessus de tels soupçons, et ce fut sans
aucune arrière-pensée apparente qu'ils échangèrent les marques de leur bonne
entente et même de leur amitié. Dès lors, les relations des deux cours se
nuancèrent de prévenances gracieuses. Durant l'automne de 1861, Guillaume,
qui, dans l'entrefaite, était devenu roi, se rendit à Compiègne. Dans les
fastes de la Cour impériale, cette visite, très courte d'ailleurs, est restée
célèbre. Nul plus que le nouveau roi de Prusse ne brillait par les dons
extérieurs qui conquièrent l'ascendant et parles qualités aimables qui
attirent les sympathies. On admira sa haute mine, on fut séduit de sa bonne
grâce, on fut touché de son aménité. Les hommes ne se lassaient pas de louer
la simplicité de son commerce ; vis-à-vis des femmes, il déploya un
empressement tout chevaleresque, avec une pointe de galanterie qui ne
déplaisait pas. Si jamais d'une telle bouche sortait un mensonge, le danger
serait double : pourrait-on croire, supposer, imaginer chez ce parfait
gentilhomme une parole, une-seule parole qui fût imposture ou seulement
supercherie ? De part et d'autre le charme fut égal ; car à tout Français
qu'il recevait à Berlin, le Prince ne manqua jamais, dans la suite, de
rappeler les excellents souvenirs de Compiègne. — Ce temps fut celui des
rapports les plus fréquents entre les deux peuples. Chaque été, Français et
Allemands se retrouvaient à Bade. Volontiers nos compatriotes, prolongeant
leur voyage, s'égaraient sur les bords du Neckar, du Mein ou même au-delà.
Ils louaient tout chez nos voisins ; ils faisaient toutefois à l'Allemagne un
reproche, celui de manquer de cohésion et, les yeux fixés sur la carte,
raillaient cette déplaisante marqueterie de petits États qui contrastait avec
les majestueuses unités du reste de l'Europe. « Nous ne craignons pas un
royaume de vingt-six millions d'Italiens ; nous ne craindrions pas davantage
trente-deux millions d'Allemands sur la frontière orientale. » Ainsi
s'exprimait Edmond About[15]. Dans les journaux, dans les
livres de l'époque, on pourrait découper à volonté les citations pareilles. —
Cependant, chaque année, à l'époque des manœuvres du camp de Chalons, des
officiers prussiens arrivaient pour suivre les évolutions de notre armée :
ils se montraient fort studieux et préparaient les éléments de volumineux
rapports : cette observation attentive, loin d'offusquer, semblait hommage,
et, s'ils consignaient en leurs mémoires beaucoup de souvenirs, c'était sans
doute, pensait-on, qu'ils avaient beaucoup à admirer. Ces missions ne se
bornaient pas à la France : l'un des plus vaillants soldats du second Empire[16] a raconté que jusqu'au Mexique
il avait vu, mêlés à nos colonnes, des officiers venus de Berlin et qui
suivaient nos opérations. Ils étaient, nous dit-il, laborieux, instruits,
passionnés pour les choses militaires ; quant à leur éducation, elle eût été
parfaite si parfois on n'eût entendu sortir de leurs lèvres quelque énorme,
quelque scandaleuse facétie. Eût-on pu croire qu'à certains jours, en un
langage moitié sérieux, moitié plaisant, et avec une sorte d'assurance
troublante, ils prédisaient une guerre avec la France : ils seraient,
disaient-ils, victorieux, franchiraient le Rhin, s'implanteraient sur la rive
gauche du fleuve qui, de par le droit historique, leur appartenait. La
mystification paraissait un peu forte, un peu lourde, d'un goût par trop
tudesque ; mais elle cessait d'être offensante, par l'excès même de la
bouffonnerie. Après un silence embarrassé, la plaisanterie, car ce ne pouvait
être autre chose, se perdait dans un rire général, et bientôt la
réconciliation s'achevait au milieu des flammes joyeuses du punch qui, le
soir, s'allumait au bivouac. Témoin
attentif des choses de la politique, M. de Bismarck, dès le début de sa
carrière, avait noté tous les signes qui marquaient les dispositions de la
France envers son pays. Longtemps il avait représenté la Prusse auprès de la
Diète. Francfort était un lieu de passage et, entre tous les postes
d'observation, l'un des mieux choisis. Dès cette époque et avec la réserve
que lui commandait sa situation modeste encore, l'homme d'État prussien avait
osé conseiller l'intimité vis-à-vis de la cour des Tuileries. Le conseil, à
la vérité, s'inspirait d'une ruse assez raffinée : c'était, disait-il, afin
qu'on pût faire entendre aux autres puissances qu'au besoin on saurait se
passer d'elles. Ministre plénipotentiaire à Paris, il s'y était montré plus
qu'il n'y avait vécu. Le court laps de son ambassade lui avait permis de
reconnaître, et le théâtre qu'il remplirait un jour, et les acteurs dont il
ferait mouvoir les fils. « M. de Bismarck est venu surtout chez nous
pour étudier nos institutions. » Ainsi s'exprimait, en annonçant le
rappel du futur chancelier, le Journal des Débats qui vraiment ne
croyait pas si bien dire. Et la respectable feuille ajoutait, d'un ton de
plus en plus sentencieux : « Nous croyons savoir qu'il est parti très
satisfait. » Quand, en septembre 1862, l'ambassadeur prussien devint premier
ministre, le Moniteur, rappelant son séjour en France, lui décerna un
brevet de savoir et d'aptitude, un peu dédaigneux toutefois et comme on
ferait pour un inférieur qui a su plaire. — Deux ans plus tard, en 1864, M.
de Bismarck, de plus en plus en évidence, vint de nouveau à Paris, v vit beaucoup
de monde, parla beaucoup suivant sa coutume, et, suivant sa coutume aussi,
mêla dans une confusion déconcertante toutes sortes de choses plaisantes et
hardies. Dans le désordre très voulu de ses discours, il eût été aisé de
découvrir un soin très raffiné de plaire. Il formula des pensées audacieuses,
mais, entre toutes les audaces, choisit seulement celles qui seraient
opportunes. Il railla les petits États, se plaignit de la mauvaise
configuration de la Prusse : mais s'exprimait-on autrement au palais des
Tuileries ? Il lança des ballons d'essai, confondit dans un pêle-mêle
artificieux ses ambitions et celles des autres, parla fort, à ce qu'on
assure, de la Belgique, ce nid de démagogues. Un de ses grands succès fut de
bafouer le Parlement de son pays, la Chambre des Seigneurs, composée de
perruques respectables, et la Chambre des députés, composée d'autres
perruques, mais point respectables. Ceux qui avaient fait le coup d'État
pouvaient-ils contempler, sans une curiosité mêlée d'envie, cet homme décidément
plus fort qu'eux qui, depuis plusieurs années et avec une insolence paisible,
réglait lui-même son budget ? M. de Bismarck eût été, en tous pays, jugé fort
amusant, et l'était, pour un Allemand, à un degré incroyable. Il fit à
Biarritz un premier voyage, comme pour reconnaître les lieux où il devait
revenir. Il reçut des conseils et, loin de les fuir, parut les rechercher.
Déjà, pendant son ambassade à Paris, il avait charmé les ministres de
Napoléon par son empressement docile à les consulter. L'un des plus zélés
parmi les donneurs d'avis avait été alors M. de Persigny : « Ne craignez pas,
avait-il dit un jour à l'homme d'État prussien, de dissoudre la Chambre deux
fois, trois fois, quatre fois s'il le faut... Seulement, je vous en prie,
avait-il ajouté avec une bienveillance pleine de protection, ne négligez pas
votre armée et tenez-la toujours en bon état[17]. » Tous
ces échanges de politesse, tous ces témoignages de bon vouloir n'étaient que
menue monnaie. A l'heure où allaient se développer ses grandes ambitions, M.
de Bismarck avait besoin de gages plus positifs. Dans cette prévision, il se
découvrit davantage. Dans l'affaire des duchés, la cour des Tuileries s'était
bornée à formuler ses vœux en faveur des Sleswigois du Nord, puis avait gardé
le silence sur le reste. Pour un protecteur du Danemark, le bon vouloir était
médiocre, et Guillaume, à plusieurs reprises, s'était déclaré fort satisfait.
Enchérissant sur le langage de son maître, M. de Bismarck, dans ses
villégiatures d'été, à Kissingen, à Carlsbad, fit sonner très haut sa
gratitude, et en des propos semés à dessein pour qu'ils fussent rapportés à
Paris. C'est alors qu'en ses entretiens privés, il commença son rôle de
tentateur, tentateur dont l'art suprême serait de montrer toutes sortes d'objets
alléchants, de les rapprocher et de les retirer tour à tour, de tenir les
convoitises en perpétuel éveil, si bien que les yeux, absorbés par le mirage
du gain, se fermeraient à toutes choses, hormis à la perspective toujours
fuyante de profits décevants : de là une variété infinie de manèges
compliqués, de petits ou grands marchandages, de scènes savantes qui sont
comme la comédie avant le drame. Entre
toutes ces scènes, l'une des premières, la première peut-être, se joua non
loin de Vienne, le 25 août 1864. C'était en la résidence d'été du comte de
Rechberg qui, à cette époque, était encore ministre. Le soir, après un repas
auquel assistaient quelques diplomates, M. de Bismarck entraîna le duc de
Gramont loin des autres convives. Il commença par lui parler en termes très
chaleureux de notre pays : « Pour la première fois, dit-il, j'ai compris en
revenant de France qu'il était possible d'être ami du progrès sans être
révolutionnaire. » Faisant allusion aux entrevues que les trois souverains du
Nord avaient eues dernièrement à Kissingen et à Carlsbad, il convint de bonne
foi que ces rencontres avaient pu éveiller à Paris quelque ombrage. Mais il
s'empressa d'ajouter : « Soyez sûr que des conversations des Princes n'est
sorti aucun accord clandestin, aucun traité secret. » — « Mon maître et moi,
poursuivit-il d'un ton de plus en plus amical, nous aurions voulu inviter
l'empereur Napoléon et les souverains d'Autriche et de Russie à se réunir au
château de Stolzenfels. Le Roi hésitait, sous prétexte qu'il n'y disposait
d'aucune troupe. Je lui répliquai que nos hôtes avaient assez de troupes chez
eux pour s'en passer chez nous. Seulement, continua M. de Bismarck avec un
commencement de perfidie, avant de réunir les trois Empereurs, il fallait les
sonder. Or Alexandre, cédant aux instances de Gortschakoff, refusa à cause du
récent souvenir des affaires de Pologne. » Partant de là, l'homme d'État
prussien s'ingénia à dire beaucoup de mal de Gortschakoff, qui accusait la
France d'ingratitude, et aussi d'Alexandre, qui ne voyait que par son
ministre. Pour mieux graver le trait, il s'appliqua à démontrer que, si la
Russie avait reconnu le royaume d'Italie, ce n'était point du tout, comme on
l'avait cru, pour complaire à la Cour des Tuileries, mais uniquement pour
faire pièce à l'Autriche. Ayant ainsi avivé la récente plaie polonaise et
empêché toute réconciliation qui eût été mortelle à ses desseins, M. de
Bismarck vint à l'Angleterre. « J'ai déclaré à Gortschakoff, dit-il, qu'il
n'y avait pas à s'inquiéter des rapprochements entre la France et
l'Angleterre, que ces rapprochements seraient passagers, l'Angleterre étant
une alliée infidèle toujours prête à déserter même une action commune, si la
part de profits et de gloire ne répondait point à son attente. » — « Non, continua
le premier ministre, toujours en feignant de rapporter un entretien avec
Gortschakoff, non, nous ne craignons pas l'alliance anglo-française, car
entre les anneaux de cette chaîne, il y aura toujours bien des intervalles où
d'autres liens pourront trouver leur place. » Quels seraient ces autres liens
? Vraiment, il n'était pas malaisé de le deviner. En creusant le fossé entre
la France et la Russie, en rabaissant le prix de l'amitié anglaise, quel
pouvait être le but, sinon d'arriver par degrés à s'offrir soi-même ? —
Bismarck était passé maitre en l'art des indiscrétions savantes. Au moment de
lancer ses premières amorces, il eût craint de se compromettre à l'excès en
donnant une forme directe à ses propositions. Très ingénieusement, il prit
une voie oblique, affecta d'être en veine de confidences et, rapportant un
entretien récent qu'il avait eu avec sir André Buchanam, ministre
d'Angleterre à Berlin, glissa de la sorte tout ce qu'il voulait laisser
entendre. A l'en croire, la Grande-Bretagne, par l'organe de son ambassadeur,
l'avait menacé de faire de grandes concessions à la politique française. Il
ne s'était pas, lui Bismarck, ému de ce langage, et, pour le bien montrer,
pour bien établir sa confiance, il reproduisait tout au long ce qu'il avait répliqué
au diplomate britannique : « J'ai répondu, disait-il, à sir André Buchanam :
Vous auriez tort de provoquer Napoléon à une politique aventureuse. Que
pouvez-vous lui offrir en perspective ? Tout au plus la permission de faire
une guerre ruineuse et acharnée pour nous enlever les Provinces Rhénanes. ...Mais
celui qui peut donner les Provinces Rhénanes à la France, c'est celui qui les
possède. Et le jour où il faudrait courir l'aventure, c'est nous qui pouvons,
mieux que tout autre, la courir avec la France en commençant, non par lui
promettre, mais par lui donner un gage pour son concours. Nous ne
souhaitons certes pas le trouble de l'Europe, mais si l'Europe est troublée,
nous ne sommes pas de ceux qui y perdront le plus, et cette perspective n'a
rien qui nous effraie. » — M. de Gramont écoutait avec une attention pleine
de surprise ces confidences étranges, jetées comme au hasard, bizarrement
mêlées à la relation des entretiens d'autrui, et se croisant dans un
artificieux négligé qui permettrait, suivant l'occurrence, de s'en prévaloir
ou de les désavouer. Qu'eût-il pu répondre, pris, comme il l'était, à
l'improviste et ignorant des intentions de sa Cour ? Il se bornait donc au
rôle d'auditeur, mais d'auditeur un peu inquiet et craignant de mal entendre,
tant ce langage paraissait extraordinaire ! Dans la dépêche où il raconte
cette singulière conversation, il suspend sa relation à ce point de
l'entretien : « Ces paroles sont trop graves, monsieur le ministre, pour
que je ne m'y arrête pas un instant, avant de continuer mon récit. M. de
Bismarck les a-t-il bien réellement prononcées devant sir André Buchanam ?
Votre Excellence comprend que je ne puis pas le garantir ; mais ce que je
puis affirmer, c'est qu'il les a pour ainsi dire littéralement et textuellement
prononcées avec moi et me les a citées comme sa réponse à l'ambassadeur
d'Angleterre. » La conférence se prolongea longtemps encore, au milieu de
toutes sortes d'enjôlements et de caresses. M. de Bismarck annonça que le
général de Roon, ministre de la Guerre, allait partir pour le camp de Chatons
: on ne doutait pas que Sa Majesté ne lui fit bon accueil : mais combien ne
serait-on pas plus reconnaissant à Beilin si l'empereur des Français daignait
désigner quelque officier général pour assister aux manœuvres de l'automne. «
Il y aurait encore quelque chose de bien mieux, ajouta Bismarck après un
silence, ce serait que ces manœuvres d'automne devinssent l'occasion d'une
rencontre des trois Empereurs... Cette rencontre, poursuivit le premier
ministre avec un redoublement de flatteries et en condensant d'un seul mot sa
pensée, ce serait le rêve de mon roi. » Après une telle
effusion, tout le reste eût été superflu : « Vraiment on va croire que nous
conspirons, dit Bismarck en se rapprochant peu à peu des autres
convives. » Le lendemain, le chancelier repartit pour le Nord, et
Gramont, rentré à Vienne, consigna dans un long rapport à son gouvernement ce
que nous venons de raconter[18]. Tandis
que la dépêche de Gramont arrivait à Paris, le général de Roon, ministre de
la Guerre, s'acheminait vers le camp de Châlons. Le roi lui-même avait pris
soin de lui tracer ses instructions. Le monarque désirait que la mission
conservât son caractère militaire. « Elle doit surtout, ajoutait-il, servir à
documenter nos intentions amicales. » Cependant le souverain prévoyait le cas
où Napoléon amènerait l'entretien sur le terrain politique : « Vous devrez
alors, disait-il, exprimer à l'empereur des Français le désir de voir mes
relations avec lui devenir de plus en plus intimes, de plus en plus cordiales
; à ces assurances, vous pourrez ajouter vos vœux personnels. Seulement, et
c'est ici que se marquait la réserve, gardez-vous de rien dire que l'Autriche
ne puisse connaître, car nous ne sommes pas bien sûrs que vos paroles ne seront
pas rapportées à Vienne. Le général de Roon utilisa fort son voyage. Il
s'arrêta à Nancy, où il visita les casernes, le quartier de cavalerie, en un
mot tout ce qui, dans cette ville alors fort pacifique, pouvait intéresser un
militaire. Puis il poussa une peinte-rapide jusqu'à Cherbourg, où il se
montra aussi curieux des choses navales qu'il l'avait été des choses de
l'armée. Au camp de Chalons, Napoléon fut plein de prévenances pour l'envoyé,
et de même tous ses officiers. En revanche le prince Humbert, qui assistait
aussi aux manœuvres, fut, nous dit Roon, insondable. Avec le général,
l'Empereur s'entretint de l'armement, et surtout de l'artillerie allemande, «
dont il parla en connaisseur, quoiqu’avec un peu d'hésitation. » Il ne
toucha guère à la politique. Toutefois, comme l'avait fait Bismarck en son
récent entretien avec M. de Gramont, il médit un peu de l'Angleterre :
« Chez elle, dit-il, on trouve de grands mots et peu d'action. »
Était-ce une avance à d'autres qui parleraient moins, mais qui agiraient
davantage ? Le 2 septembre, comme le général prenait congé, on le présenta au
prince impérial, qui tenait en ses mains d'enfant le grand cordon de la
Légion d'honneur et, très gracieusement, le lui remit. Roon trouva
l'attention « charmante ». Charmante ! elle l'était, en effet. Pour
quel général français victorieux eût-on imaginé plus jolie mise en scène !
« Je crois, écrivait Roon en quittant Châlons, que si notre mission a eu
pour but d'affermir les bonnes relations, elle a bien réussi. » On
regrette de trouver à la fin de la même lettre une phrase qui gâte un peu le
reste : « Les Français sont arrivés à un haut degré de considération
pour nous ; plus ils nous sauront forts, plus ils nous respecteront[19]. » Si j'ai
mentionné le voyage du général de Roon, ce n'est point pour son importance
politique, qui fut très médiocre ; mais ces détails peignent à merveille les
sentiments de Napoléon, et surtout les manèges raffinés de la Prusse. Pour la
politique, d'ailleurs, le gouvernement de Berlin n'avait que faire de
messagers officieux. Il avait alors à Paris un agent fait à souhait pour ses
desseins et qui n'avait pas besoin qu'on le suppléât. On
l'appelait le comte de Goltz. Ce nom sera retenu jusque dans la postérité. Ce
fut l'un des plus habiles serviteurs de sa patrie, l'un des plus grands
ennemis de la nôtre. Depuis deux ans, il était accrédité à Paris. Le trait
dominant de sa nature était une perspicacité effrayante. Cette faculté était
d'autant plus dangereuse qu'elle se cachait sous certains dehors de bonhomie
et que, pour mieux ravir nos secrets, il feignait tout d'abord de livrer les
siens. Son principal travail avait été d'observer dès leur origine et de
suivre dans leurs développements les courants divers qui naissaient aux
Tuileries, au Palais-Royal, au quai d'Orsay, et qui, descendant de là comme
de leur source, essayaient d'entraîner en sens contraire la politique
impériale. Rien ne lui avait échappé, ni les manœuvres des italianismes, pour
qui toute conduite était bonne si Rome était ravie au pape et Venise à
l'Autriche, ni les efforts des diplomates de carrière qui, avec une
persévérance un peu lassée, avec une bonne volonté un peu timide,
s'attachaient à rappeler les vraies traditions nationales, ni la nature
compliquée de l'Empereur, généreux et rusé tout ensemble, plein de calculs
raffinés où il s'égarait lui-même, à la fois magnifique jusqu'à la duperie et
hanté par de petites arrière-pensées de profit, tantôt attirant à lui toutes
choses avec un empressement jaloux, tantôt les laissant lourdement retomber,
en de longs intervalles de lassitude, de distractions voluptueuses ou de
maladie. Vers la fin de 1864, le désarroi de cette politique avait apparu en
une nomination singulière. On avait vu M. Drouyn de Lhuys, cet ami de
l'Autriche, ce partisan des idées conservatrices, désigner pour l'ambassade
de Berlin M. Benedetti, personnage d'esprit fort distingué, mais non moins
inféodé aux opinions contraires. Si les conjonctures devenaient graves,
quelle étroite communication d'idées, quel concert intime pourrait s'établir
entre deux agents animés de vues dissemblables ! Ne perdrait-on pas le
bénéfice des deux politiques en les côtoyant alternativement l'une et l'autre
? Et entre les cérémonieuses méfiances du ministre et de l'ambassadeur, que
d'occasions la Prusse n'aurait-elle pas de s'insinuer ! Ayant pénétré toute
cette confusion, comme on lirait en un livre ouvert, ayant deviné qu'elle ne
ferait que s'accroître, l'envoyé prussien compléta tous ses moyens
d'informations en nouant des intelligences dans la presse, en multipliant ses
relations à la cour. Puis, s'élevant au-dessus de toutes les influences
secondaires, il se haussa jusqu'à l'Empereur et entreprit assez
audacieusement de l'enserrer dans ses liens. Le plus sûr moyen de le
conquérir était de se dire son disciple. M. de Goltz recueillit chacun des
aphorismes qui tombaient de ses lèvres, affecta de se mettre à son école,
puis lui répéta ses propres maximes en prenant à peine le soin de les
démarquer. Le manège eut plein succès, et Napoléon jugea esprit avisé autant
que profond politique celui qui lui renvoyait l'écho de ses pensées. Ainsi
naquit une faveur appelée à grandir par degrés. L'ambassadeur était de toutes
les fêtes, et sa qualité d'étranger, loin d'inspirer la réserve, semblait un
motif pour qu'on ne lui cachât rien. Au milieu de l'éclat des réceptions
impériales, M. de Goltz semblait parfois perplexe et rêveur : Que goûtait-il
le plus, le génie de l'Empereur ou la beauté de l'Impératrice ? Par cette
opportune admiration, il consolida son crédit. Auprès de lui, le ministre
d'Italie, M. Nigra, jouait le même jeu, en sorte qu'une double intrigue,
faite de flatteries et de sophismes, envelopperait le pauvre Empereur, sans
qu'il pût s'en dégager. Au début de 1865, c'est-à-dire un an avant Sadowa,
toutes ces manœuvres se déguisaient encore. Mais M. de Goltz était déjà l'un
des plus en vue parmi les hommes du monde ; comme diplomate, il était l'un
des plus aptes à réussir là où d'autres sûrement échoueraient. Chose
singulière ! son crédit croîtrait dans la mesure même où il nous serait
funeste, et, quelques années plus tard, quand il se débattrait sous les
atteintes d'un mal implacable, ses souffrances seraient plaintes autant que
jamais le furent blessures reçues au service du pays. Il
semble que cet homme si avisé, si attentif observateur de toutes les choses
françaises, se soit montré plus hardi que M. de Bismarck. Tandis que le
premier ministre s'ingéniait en mille procédés qui prépareraient l'action
commune, mais rejetait encore ou ajournait tout ce qui serait engagement, M.
de Goltz, devançant son chef, n'était pas loin de croire l'heure venue de
lier partie avec la cour des Tuileries. Au-dessus des diplomates de
profession, très effrayés de toute nouveauté, au-dessus des opinions de salon,
généralement défavorables à la Prusse, au-dessus de M. Drouyn de Lhuys, il
voyait l'Empereur, et, d'après ce qu'il avait découvert de ses pensées, ne
jugeait pas qu'il fût trop malaisé de l'intéresser aux entreprises
prussiennes : « Si nous le voulions, écrivait-il, nous pourrions facilement
obtenir l'alliance de Napoléon contre l'Autriche. » D'autres fois, sans
prononcer le mot d'alliance, il conseillait à son gouvernement un accord
général en vue des éventualités futures. Il observait que, si on voulait
l'entente, il valait mieux la hâter que la retarder ; car après une rupture
avec l'Autriche, la France mettrait à haut prix son concours. — M. de
Bismarck aimait peu M. de Goltz, le jugeait plus indépendant qu'un subordonné
ne doit l'être, et soupçonnait en lui un adversaire, peut-être un rival. En
dépit de ces méfiances, de quel prix n'étaient pas de telles informations !
Cependant le premier ministre aurait à compter avec les hésitations du roi,
les répugnances de la cour, l'opposition des ultra-conservateurs. L'alliance
avec l'Autriche était toute récente, et, quoique très fragile, n'avait point
encore été dénoncée ; bien plus, on échangeait encore des protestations
officielles d'amitié. Conclure, dès cette heure, une autre alliance, et
contre cette même Autriche, c'était jouer trop cyniquement double jeu, et un
double jeu qui, connu tôt ou tard, tournerait à la confusion du joueur. Dans
une curieuse dépêche du 20 février 1865, adressée à M. de Goltz, M. de
Bismarck développa les motifs qui l'engageaient à retarder le pas décisif : «
Si les négociations que Votre Excellence propose réussissaient, elles
aboutiraient à un accommodement en bonne et due forme. Ce traité n'aurait-il
pas plus d'inconvénients que d'avantages ? » Supposant chez l'Empereur
des arrière-pensées très raffinées, le président du Conseil redoutait que, la
convention une fois signée, la cour des Tuileries ne ce0ât à la tentation de
la dévoiler. Dès lors la Prusse, discréditée aux yeux de la Russie et de
l'Angleterre, suspecte aux yeux de l'Allemagne, n'aurait d'autre appui que la
France, qui la tiendrait à sa merci. Cette pensée que la France pourrait
révéler le traité secret n'avait rien qui scandalisât M. de Bismarck, et il
raisonnait sur cette hypothèse avec beaucoup de sang-froid, en politique
réaliste qui sans doute eût fait de même : » Après tout, écrivait-il, la
France ne nous doit rien, et l'égoïsme serait chez elle légitime. » Un peu
plus loin, il ressaisissait la même pensée : « L'Empereur sait bien que
la France ne peut être pour la Prusse, ni la Prusse pour la France, une
alliée à toute épreuve. » Il ajoutait avec une curieuse franchise et en homme
qui ne se paie pas d'illusions : « La France se tournerait contre nous
dès que ses intérêts le demanderaient, et nous ferions de même dès que
l'occasion s'en présenterait. » Quoique très attentif à noter toutes les
bonnes paroles de Napoléon, il suspectait chez l'Empereur la pensée d'établir
une sorte d'enchère entre les deux puissances allemandes et de se donner au
plus offrant : « Je ne dis rien à Benedetti, écrivait-il, qui ne puisse
être répété à Vienne, rien à Karolyi[20] qui ne puisse être répété à
Paris. » Une autre crainte agitait M. de Bismarck, celle que le comte de
Goltz ne s'exagérât l'impuissance de M. Drouyn de Lhuys : il n'imaginait pas,
il ne pouvait imaginer que le ministre des Affaires étrangères pût être tenu
à l'écart ou annihilé par son souverain, et l'invraisemblance de
l'information autorisait à douter qu'elle fût exacte. Était-ce à dire que le
premier ministre repoussât l'alliance française ? L'inconséquence eût été
trop grande, puisque tous ses procédés gracieux, toutes ses avances
insinuantes tendaient à la facilita r. Seulement il en marquait l'heure et se
refusait à rien précipiter. Ce que la Prusse voulait, disait-il, c'était
l'acquisition intégrale des duchés, soit par annexion directe, soit par une
sorte de médiatisation qui en serait l'équivalent. Que l'Autriche refusât
cette solution, cette solution équitable, comme disait l'homme d'État
prussien, et ce jour-là l'alliance française deviendrait l'ancre de salut[21]. IV Tandis
que Bismarck préludait à l'alliance italienne et, quoiqu’avec ses retours
pleins de méfiance, se rapprochait de Napoléon, le différend s'aggravait
entre Berlin et Vienne. Il s'aggravait lentement, à la manière germanique, à
travers toutes sortes de notes, de contre-notes, de mémorandums. Du milieu de
ces pièces de chancellerie, pleines d'arguties, de subtilités, plus
semblables à des dissertations de procureur qu'à des documents politiques, se
dégageait parfois quelque dépêche phis décidée et qui, d'un bout de
l'Allemagne à l'autre, résonnait avec un son belliqueux. Après chaque éclat,
des explications, des désaveux même se produisaient, mais bientôt suivis de
nouvelles disputes. C'est ainsi que, d'étape en étape, on s'acheminait vers
le conflit. Le 14
janvier 1865, le roi Guillaume avait ouvert les Chambres. Après avoir,
suivant la coutume des Hohenzollern, « tourné avec humilité son cœur
vers Dieu, » il se souvint du proverbe : aide-toi, le ciel
t'aidera, et laissa percer quelques-uns des desseins qu'il avait conçus
pour la grandeur prussienne. Il annonça des demandes de crédit pour le
développement de la marine, et à ces mots toutes les pensées se tournèrent
vers Kiel. Il développa le projet d'établir un canal de jonction entre la mer
du Nord et la mer Baltique, et par-là découvrit derechef ses visées sur les
territoires conquis. Les mêmes aspirations se révélèrent mieux encore, quand
il assuma pour son pays le devoir d'honneur de protéger les frontières du
Slesvig-Holstein. Quant au sort définitif des duchés, le monarque ne parut
plus se souvenir du vœu que les plénipotentiaires autrichiens et les
Prussiens eux-mêmes avaient formulé jadis à Londres en faveur d'Augustembourg
; il parla de la question d'hérédité comme si aucun débat précédent ne
l'avait préjugée : le litige avait été remis à l'examen des Syndics de la
Couronne, et il n'y avait qu'à attendre leur décision, qui sans doute ne
tarderait pas. A ces
déclarations un peu vagues et générales, M. de Bismarck se chargea de donner
une forme précise. Gomme on se montrait en Autriche fort désireux d'une
solution définitive, le premier ministre, en une dépêche à M. de Werther,
ambassadeur du roi Guillaume à Vienne[22], énuméra la liste des
servitudes que le cabinet de Berlin entendait imposer au souverain futur des
duchés. La Prusse ne s'opposait en aucune façon à ce que le Sleswig-Holstein
fût constitué en État indépendant. Seulement elle s'attribuait le commandement
de l'armée et aussi de la flotte, en outre les douanes, les postes, les
télégraphes. Elle serait, de plus, maîtresse du canal à construire entre les
deux mers. Ce n'était pas tout. Rendsbourg, érigée en ville fédérale, serait
occupée par une garnison prussienne. Les nécessités de la défense militaire
obligeaient enfin le roi Guillaume à réclamer certaines acquisitions
territoriales qui, détaillées au plus juste prix, formaient une énumération
d'une demi-page. C'était le programme développé naguère devant le duc
d'Augustembourg, mais exposé cette fois sans aucun persiflage et avec toute
la gravité du style diplomatique. Quand on connut à Vienne ce formidable
cahier des charges, on ne douta pas que ces exigences n'équivalussent à une
demande d'annexion pure et simple. Une chose rassura toutefois, à savoir le
ton même du document qui, par son exagération, touchait, à la bouffonnerie. A
ce langage intempérant on reconnaissait, disait-on à Vienne, la manière de M.
de Bismarck, ce ministre sans pondération, sans tact et sans sagesse : sans
doute il succomberait quelque jour devant la réprobation de la Chambre, les
scrupules du roi, la vigoureuse poussée de l'opinion publique ; et le grand
fauteur de troubles une fois disparu, la bonne harmonie renaîtrait
d'elle-même. C'est à
la Confédération germanique que fut confié le soin de riposter. Le 27 mars
1865, les gouvernements de la Bavière, de la Saxe, de la Hesse-electorale,
provoquèrent de la Diète le vœu que le duc Frédéric d'Augustembourg fût mis
en possession du duché de Holstein. Les débats qui s'ouvrirent mirent pour la
première fois en complète évidence l'antagonisme de l'Autriche et de la
Prusse. Le 6 avril, par neuf voix contre six, la motion fut adoptée.
L'Autriche reprenait ses avantages. Mais bientôt elle se repentit de sa
passagère énergie, et, laissant toutes choses en suspens, s'abstint de
poursuivre son succès. Cette
timidité faisait à merveille le compte de la Prusse. De plus en plus elle
s'installa dans les duchés, comme le ferait un propriétaire qui médite un
établissement permanent. Dans la presse berlinoise, le nom d'Augustembourg ne
fut prononcé qu'avec toutes sortes de commentaires méprisants. En
Sleswig-Holstein, les commissaires prussiens et autrichiens agissaient non
seulement en dehors de tout concert, mais souvent en sens contradictoire. Sur
ces entrefaites, les Syndics de la Couronne qu'on avait un peu oubliés
publièrent leur consultation. Ce mémoire abondait en découvertes
remarquables. Ni le prince d'Augustembourg pour qui l'Allemagne était partie
en guerre, ni le grand-duc d'Oldenbourg n'avaient de droits sur le
Sleswig-Holstein. La maison de Brandebourg elle-même était sans droits. Les
commissaires avaient eu beau chercher : les duchés n'avaient qu'un seul
souverain légitime, le roi Christian IX. La constatation semblait entraîner
pour conséquence naturelle le rétablissement du monarque danois dans les
provinces qu'on lui avait ravies. C'est ici que la logique allemande
apparaissait dans toute sa beauté. Christian IX, seul maître légitime du
Sleswig-Holstein, avait seul pu le céder : par le traité de Vienne, il
l'avait valablement abandonné à la Prusse et à l'Autriche : donc, la Prusse
et l'Autriche, subrogées à Christian IX, étaient, à l'exclusion de tous
autres, les propriétaires des duchés. C'est ainsi que la victime fournissait
elle-même au spoliateur le titre qui régulariserait la spoliation. Telle
était la triomphante conclusion du mémoire. Triomphante ! elle l'était en
effet. Le triomphe serait surtout complet, complet pour M. de Bismarck,
complet pour les Hohenzollern, si l'Autriche jouait à son tour le rôle de
Christian IX et, cédant à son alliée sa part de conquête, lui conférait une
légitimité qui s'étendrait cette fois sur le tout. Dans
les rapports des deux Cours, ce moment fut l'un des plus critiques. Au point
de vue matériel, peu importaient à l'Autriche ces districts lointains perdus
aux bords de la Baltique. Mais si elle s'effaçait devant la Prusse, que
deviendrait son ascendant en Allemagne ? Entre les deux États la situation
était extraordinaire. Officiellement l'alliance subsistait, et déjà pourtant
on parlait de guerre. Le roi Guillaume s'était transporté à Carlsbad, où il
prenait les eaux : c'est en cette petite ville située en territoire
autrichien que se forgeaient les protestations contre l'Autriche, en sorte
que François-Joseph avait pour hôtes ceux qui se préparaient à le combattre.
M. de Bismarck avait accompagné son maître et, comme à la veille d'une
rupture, haussait son langage jusqu'à la violence. c. L'Autriche doit nous
céder sur tous les points, car nous ne céderons pas... Elle sait ce que nous
voulons ; si elle veut rester notre alliée, elle doit nous faire place. ci
C'est sous cette forme brutale que le premier ministre s'exprimait devant M.
le duc de Gramont, qui était venu passer quelques jours à Carlsbad. « Je
n'ai jamais entendu, écrivait notre ambassadeur, un ministre tenir un langage
plus décidé. » Puis il ajoutait, n'osant formuler ses impressions : Je ne
connais pas assez M. de Bismarck pour savoir s'il pense plus qu'il ne dit ou
s'il dit plus qu'il ne pense[23]. » A Vienne, les propos de
l'homme d'état prussien ne manquaient pas d'être répétés, et ils y excitaient
un grand trouble. Toutefois on se persuadait, on voulait se persuader encore
que M. de Bismarck n'était que l'interprète infidèle ou exagéré du programme
royal, et dans cet espoir on inclinait à se rassurer. Au
moment où elle allait se rompre, la chaîne qui unissait les deux peuples se
renoua. Ce rapprochement fut surtout l'œuvre des deux monarques,
personnellement unis par des liens étroits d'amitié. Un arrangement fut
conclu qui substituait à l'indivision jugée impossible un partage provisoire
des territoires conquis. Le Holstein fut dévolu à l'Autriche, le Sleswig à la
Prusse, le tout jusqu'à entente ultérieure. Quant au duché de Lauenbourg, son
sort se trouva définitivement fixé par la vente qu'en fit François-Joseph à
son allié. Dans le texte de la convention, la Prusse avait eu d'ailleurs
l'habileté d'introduire toutes les clauses qui prépareraient sa domination
future : droit d'occuper et de fortifier Kiel, droit de garder deux routes
militaires à travers le Holstein, droit de faire entrer les duchés dans le
Zollverein, droit de construire le-canal de la mer du Nord à la Baltique. Le
Holstein lui-même, pénétré de tous côtés par les influences prussiennes, ne
semblait laissé aux mains de l'Autriche que par tolérance passagère, et en
attendant l'absorption totale. C'est à ce singulier-règlement qu'aboutissait
la question danoise. La mystification était égale pour tous, pour la Diète décidément
oubliée., pour les duchés qu'on morcelait en deux fragments après avoir
entamé la guerre afin d'assurer leur indissoluble union, pour l'Autriche qui
dissimulait mal sa déconvenue sous les décevantes apparences d'un partage. La
convention fut signée le 14 août 1865. Elle prit le nom du lieu où elle avait
été conclue, et on l'appela la Convention de Gastein. En
retour de tant de sacrifices, l'Autriche pouvait-elle du moins se flatter
d'avoir assuré la paix de l'avenir ? Tout eût démenti cette prévision. La
convention de Gastein ajournait la rupture, elle ne supprimait aucune des
causes de conflit. Elle concédait au gouvernement de Berlin assez d'avantages
pour éveiller ses convoitises, pas assez pour le satisfaire. Mise en appétit,
la Prusse réclamerait bientôt tout ce que l'Autriche osait encore retenir.
Tout refus entraînerait la guerre et sans qu'on pût cette fois proroger la
trêve. C'est sous cet aspect que l'Europe envisagea la convention ou, comme
on dit alors, le replâtrage de Gastein. Bismarck qui venait de la signer ne
la jugea pas autrement. L'heure était venue pour lui, non de restreindre ses
visées, mais de les grandir. De nouveau il se retourna vers la France. V « Nous
avons vu beaucoup de monde à Biarritz... Entre autres visites, nous avons eu
celle de M. de Bismarck. C'est un grand Allemand très poli qui n'est point
naïf. Il a l'air absolument dépourvu de Gemüth, mais plein d'esprit. Il a
fait ma conquête... » Cette
courte note, que nous empruntons à la correspondance de Mérimée et qui porte
la date du 13 octobre 1865, marque, sous une forme moitié humoristique,
moitié sérieuse, l'une des rencontres qui ont le plus éveillé la curiosité
des contemporains. Au lendemain de Gastein, le premier ministre prussien,
tout entier, non à la réconciliation, mais à la guerre, avait jugé bon
d'interroger, et cette fois directement, celui qui était le maître de tout
interdire ou de tout permettre. L'année précédente, il avait visité les
rivages de la mer de Biscaye et avait trouvé à cette excursion autant de
plaisir que de réconfort. Il résolut de recommencer le voyage, sans aucune
mission officielle, en touriste bien plus qu'en diplomate. Justement la Cour
Impériale s'était transportée là-bas pour la saison d'au-tourne. Le 4
octobre, M. de Bismarck était arrivé à Biarritz. Sept
années auparavant, en 1858, à l'heure la plus décisive de sa vie, Cavour
avait dit à ses confidents intimes : « Je veux savoir ce qu'il y a dans la
tête de l'Empereur. » Et il s'était rendu à Plombières. Il est impossible que
Biarritz ne rappelle pas Plombières, qu'au nom de Bismarck ne s'associe pas
celui de Cavour. Quelles que soient les similitudes apparentes, la
comparaison ne doit être accueillie qu'avec réserve, car, poussée à
l'extrême, elle cesserait d'être exacte. — Comme son devancier, Bismarck se
présentait sur le sol de France en tentateur. Le Piémontais et le Prussien
étaient possédés de la même ambition, celle d'unifier à leur profit leur
patrie morcelée. L'un et l'autre avaient au même degré l'esprit large et la
conscience aussi. Pour tous deux, Napoléon était comme la pièce principale
sur le grand échiquier où se jouait leur fortune, et la partie était inutile
à engager si cette pièce ne se mouvait à leur gré. Là s'arrêtaient les
ressemblances. — Quand Cavour arrivait à Plombières, il y apportait le
prestige incontesté de son long ministère, il prêtait sa grandeur personnelle
à la médiocrité de son pays, et il n'avait à craindre ni trop sérieuse
opposition de la part de ses compatriotes, ni désaveu de la part de son roi :
quoique représentant d'une bien autre puissance, Bismarck n'était point de
crédit si assuré ; en Europe, ses audaces paraissaient témérité, ses
hardiesses de langage vanterie ; on prisait son esprit dus encore qu'on ne se
confiait en son jugement, et il laissait l'impression équivoque d'un
Richelieu qui pourrait finir en Alberoni ; en Prusse même, il était fort
desservi auprès du prince, médiocrement vu à la Cour, en hostilité ouverte
avec les Chambres, en un mot de ceux qui sont tributaires de la fortune et
qu'un échec peut abattre pour jamais. — Par un autre côté, la condition de
Bismarck était moins favorable que celle de Cavour C'est au lendemain de la
Convention de Gastein qu'il arrivait à Biarritz. Cette convention, qui
blessait le droit public ancien autant que le droit public nouveau, avait
provoqué en France une pénible surprise : en une circulaire du 29 août,
divulguée par une indiscrétion de la presse belge, M. Drouyn de Lhuys avait
très durement exprimé sa désapprobation, et naguère, au retour du camp de
Châlons, l'Empereur avait, quoiqu’en termes plus adoucis, exprimé à M. de
Goltz tout son déplaisir. C'étaient ces impressions toutes récentes que
l'homme d'État prussien risquait de retrouver dans l'esprit de Napoléon. — Le
négociateur était moins autorisé ; la cause aussi éveillait moins de
sympathies. Quand Cavour, à Plombières, était venu plaider pour l'Italie, il
avait eu pour complice l'âme même de l'Empereur : malgré de nombreux échanges
de procédés gracieux, la Prusse n'était point une amie si chaude ; beaucoup
même doutaient qu'elle pût jamais être une amie. — En 1858, Cavour avait eu
l'art de persuader à l'Empereur que le Piémont agrandi serait pour lui un
indéfectible auxiliaire ; de plus, il offrait à la France une rectification
de frontières qui flatterait l'amour-propre national, et au souverain une
alliance royale qui toucherait au plus sensible endroit son orgueil de
parvenu : en 186b, Bismarck, pour enchaîner l'Empereur à ses desseins, ne
pouvait qu'exploiter l'antipathie commune contre l'Autriche et laisser
entrevoir la perspective de vagues profits, cueillis un peu partout sans
qu'on en fixât aucun. — A Plombières, l'alliance avait été si bien préparée
qu'elle se fût conclue toute seule. A Biarritz, la situation des deux
gouvernements était singulière entre toutes. De part et d'autre, on
souhaitait de s'entendre, mais à la condition de ne pas se lier : le
négociateur prussien était autorisé à tout montrer, mais sans rien livrer ;
et toute promesse serait excessive si elle ne se pouvait désavouer :
l'Empereur, de son côté, tout en prêtant l'oreille à des propositions
d'accord, prévoyait de trop vastes complications pour aliéner d'avance sa
liberté. Bismarck, et là résidait l'originalité de son rôle, était
l'ambassadeur d'un prince qui, par crainte d'être dupe, hésitait à donner des
gages, et il se présentait devant un autre prince qui eût hésité à les
saisir, tant il espérait mieux des événements et de sa fortune ! On
chercherait donc vainement, dans les conférences de Biarritz, des stipulations
précises comme celles qui furent conclues à Plombières. Ce ne fut qu'un
échange de pensées, mais entre des acteurs si puissants pour troubler ou
rassurer le monde que toute parole sortie de leurs lèvres mérite d'être
retenue. Dès le
jour de son arrivée, M. de Bismarck fut reçu par l'Empereur. Dans la petite
cour de Biarritz, le diplomate le plus choyé par les souverains, le plus
avancé dans l'intimité du cercle impérial et dans la familiarité de
l'Impératrice, était un Prussien, M. de Goltz, et, avec lui, un autre
Prussien, secrétaire de l'ambassade, M. de Radowitz. Cette marque de faveur
parut de bon augure au chancelier : décidément le désagréable souvenir de la
Convention de Gastein s'était déjà atténué. Les premières paroles de Napoléon
ne démentirent point cette impression. Il parla de la fameuse Convention,
mais moins pour récriminer contre la Prusse que pour excuser la circulaire de
M. Drouyn de Lhuys : « Je suis fâché, dit-il, que ce document ait été
publié et je désirerais qu'il fût regardé comme non avenu. » M. de Bismarck
prit acte de ces regrets, mais sans y croire beaucoup ; car M. Rouher, qu'il
avait vu l'avant-veille à Paris, lui avait affirmé que l'Empereur avait connu
et approuvé la dépêche. « L'acte de Gastein, poursuivit Napoléon, a
déplu ici pour deux raisons : on s'est persuadé que le rapprochement des deux
puissances allemandes n'était que le prélude d'une coalition contre la France
: en second lieu, on a jugé que l'Autriche n'aurait point consenti à la
Prusse de si larges concessions si elle n'avait obtenu en retour quelque
avantage secret. » L'entretien, jusque-là un peu banal, prit à ce moment un
tour plus précis. Le souverain, sur un ton plus ému que de coutume et avec
une certaine solennité de langage, interpella son hôte : « Pouvez-vous,
dit-il, m'affirmer en conscience que vous n'avez point, sous une forme
quelconque, garanti à l'Autriche la possession de la Vénétie ? » La netteté
de l'interrogation, l'accent presque anxieux de l'Empereur, montraient quel
prix s'attacherait à la réponse. M. de Bismarck se hâta de dissiper toute
crainte : « Rien de pareil, dit-il, n'a été stipulé, et on ne tardera pas à
avoir la preuve de notre entière sincérité. D'ailleurs, comment aurions-nous
contracté un engagement qui pourrait nous entraîner dans la guerre sans aucun
profit pour nous ? » Rassuré sur ce point, Napoléon s'abandonna à des paroles
amicales : « La Prusse et la France, dit-il, sont les deux nations dont les
intérêts sont le plus identiques. Le temps viendra de sceller par quelque
acte positif nos sympathies mutuelles. » Quand se produirait cette occasion ?
Ici le souverain évita de préciser, répéta à plusieurs reprises qu'il
faudrait s'inspirer des circonstances, laissa entendre cependant que
l'éventualité pourrait être prochaine. Bientôt, revenant aux duchés : «
Quelles sont, demanda-t-il, vos vues sur le Holstein ? » — « Nous entendons
nous l'approprier, répondit hardiment M. de Bismarck, quitte à assurer, s'il
le faut, à l'Autriche une indemnité pécuniaire. » Partant de là, il s'ingénia
à prouver que l'agrandissement était médiocre, qu'il ne méritait d'éveiller
aucune jalousie, que la Prusse, en s'étendant vers la mer du Nord et la
Baltique, serait obligée à une grande augmentation de ses forces maritimes,
et que les dépenses de cet établissement dépasseraient fort les bénéfices
modestes de la conquête. L'Empereur souscrivit à ce langage, soit que le
raisonnement lui parût vrai, soit qu'il dédaignât tout débat sur une si
misérable question. C'est alors que le premier ministre du roi Guillaume,
tout à fait encouragé par cette tolérance, se hasarda à provoquer les
confidences du souverain en étalant lui-même ses propres desseins : «
L'acquisition des duchés, dit-il en substance, n'est qu'un début. Notre État
allemand a, de par le droit historique, un grand rôle à remplir. Dans
l'accomplissement de ce qui est, à nos yeux, un devoir, nous comptons sur
l'attitude amicale de la France. Le cabinet des Tuileries a tout intérêt à
favoriser la mission nationale de la Prusse : une Prusse vigoureuse se
rapprochera naturellement de la France : une Prusse misérable sera forcée, au
contraire, de chercher au centre et au nord de l'Europe des alliés contre sa
puissante voisine de l'Ouest. » Napoléon avait écouté M. de Bismarck
sans l'interrompre. Quand celui-ci eut fini, il se borna à répliquer que ces
considérations étaient vraies et dignes d'une sympathique attention. En
laissant échapper ses vues ambitieuses, l'homme d'État prussien se flattait
sans doute de provoquer une confiance pareille, et peut-être fut-il un peu
déçu d'une si sobre réponse. Mais, même formulée en ces termes généraux, de
quel prix n'était pas l'adhésion ! Le
laisser aller de Biarritz favorisait les entretiens. Plus d'une fois, la
conversation se renouvela sous les yeux attentifs de la petite cour. Les
visées hardies de la Prusse, la rivalité croissante des deux puissances
allemandes, la personnalité de M. de Bismarck, grand homme aux yeux des uns,
politique moquable aux yeux des autres, et d'autant plus curieux à observer
qu'il était encore plus contesté, tout donnait à la présence du premier
ministre la portée d'un événement. Parmi les invités de la saison, nul,
fût-il de race princière ou de sang royal, n'attira comme lui les regards.
Jusqu'à sa venue, les courtisans occupaient, en toutes sortes de sujets, les
loisirs de leur villégiature : ils s'entretenaient de la santé du roi des
Belges qui touchait à sa fin, de la mort récente de Lamoricière, du mariage
de la princesse Anna Murat avec le duc de Mouchy, mariage qu'on n'annonçait
encore qu'à voix basse et qui, disait-on, mettrait en émoi tout le parti
légitimiste : tout dernièrement aussi, en cette même résidence de Biarritz,
l'Impératrice était allée voir la jeune enfant d'Émile de Girardin qui se
mourait d'un mal terriblement contagieux, et cette courageuse visite, faite
en la demeure d'un adversaire malheureux, était l'objet de nombreux
commentaires. M. de Bismarck paraissant, toute chronique sembla pâle, hormis
celle qui le concernait. « Il y a eu entre l'Empereur et M. de Bismarck
une grande conversation, écrivait Mérimée[24]. » Puis, avec l'accent d'une
ardente curiosité déçue, il ajoutait qu'il n'en avait rien pu recueillir.
L'impression générale était que l'homme d'État prussien « avait été reçu
poliment mais froidement ». Ainsi s'entretenaient les familiers de la Cour, d'autant
plus absorbés en leurs conjectures que Biarritz, cette année-là, n'offrit à
ses hôtes aucun des divertissements accoutumés. Durant cet automne, ce ne
fut, sur la côte de Biscaye, qu'orages et bourrasques. Après coup, on se
rappela ces tempêtes furieuses, ces accidents de mer ; et quelques esprits
portés aux rapprochements superstitieux allèrent jusqu'à voir un présage du
ciel en ces signes qui avaient coïncidé avec la présence, sur notre soi, de
notre plus mortel ennemi. Il
semble qu'en se prolongeant les conversations se soient un peu égarées. Soit
fatigue d'un même sujet, soit désir d'échapper à des interrogations trop
pressantes, Napoléon entraîna plus d'une fois son hôte bien loin des affaires
allemandes. Comme le choléra désolait plusieurs villes du Midi et commençait
à sévir à Paris, l'Empereur entretint très longuement M. de Bismarck des
précautions qui préviendraient le retour d'un tel fléau. « L'épidémie,
disait-il, prenait naissance pendant les pèlerinages de la Mecque et se
répandait ensuite d'Orient en Occident : l'action commune des puissances
chrétiennes ne pourrait-elle pas imposer à la Porte des mesures sanitaires ou
de police propres à prévenir le mal ou à en arrêter la contagion ? » La
pensée de M. de Bismarck était fixée bien loin de La Mecque ; mais sachant
combien l'âme compatissante de l'Empereur s'intéressait au bien général de
l'humanité, il affecta de se montrer fort attentif : « Votre Majesté,
répliqua-t-il avec beaucoup de chaleur, peut être assurée que, pour toute
œuvre de civilisation et de progrès, la Prusse s'associera à la
France. » Bientôt Napoléon, revenant en Europe, parla des principautés
moldo-valaques. Le premier ministre observa que la Prusse n'avait que de médiocres
intérêts aux bords du Danube et que sa principale règle de conduite était
d'éviter tout différend avec la Russie. L'Empereur approuva la sagesse de
cette remarque. Pourtant il s'appesantit longuement sur ce sujet ; ce n'était
point par sollicitude pour les principautés elles-mêmes ; mais ne pourrait-on
pas trouver là-bas un dédommagement pour l'Autriche qui, en retour, se
dessaisirait de la Vénétie ? Par la Vénétie on revint à la Prusse. L'Empereur
persista dans la même attitude, se montra encourageant, laissa espérer son
patronage ; mais quant à l'époque, quant à l'objet de son concours, il se
déroba à tout accord déterminé Une même phrase s'échappa plusieurs fois de
ses lèvres : « Il ne faut pas, dit-il, faire les circonstances ; il faut les
laisser venir ; puis nous y conformerons nos résolutions. » Le 11
octobre, Bismarck prit congé de l'Empereur. Le même jour, en un rapport
adressé à son roi, il résumait en ces termes l'impression générale de son
voyage : « D'après les observations que j'ai recueillies, je considère
l'opinion actuelle -de la Cour Impériale comme nous étant singulièrement
favorable[25]. » Ceux qui liront ces lignes
s'étonneront peut-être de cette satisfaction, et, cherchant en vain quelque
stipulation précise, estimeront que cette entrevue fameuse, objet de tant de
commentaires, ne vaut point la curiosité qu'elle a éveillée parmi les contemporains.
A bien approfondir les choses, l'optimisme de M. de Bismarck ne paraît pas
hors de propos. Sans doute il ne rapportait en son pays aucune promesse
positive. Mais de son commerce direct avec Napoléon, il avait retiré (et là
était le véritable résultat du voyage, deux enseignements qui le guideraient
dans toute la suite de ses desseins. Le
premier enseignement était relatif à la politique générale de l'Empereur.
L'entrevue était remarquable, non par ce que le monarque avait dit, mais par
tout ce qu'il avait laissé dire. Quand Bismarck lui avait développé ses vues
sur les duchés, nulle objection n'était sortie de ses lèvres. Quand,
s'enhardissant davantage, il avait proclamé la mission historique de la
Prusse, il lui avait permis de poursuivre jusqu'au bout, tranquillement, sans
une interruption, en théoricien qui juge une thèse, non en souverain vigilant
qui songe à son pays. Quand le premier ministre, se découvrant tout à fait,
avait osé lui demander, non seulement de ne pas combattre ses ambitions, mais
de les favoriser, sa prévoyance engourdie ne s'était point réveillée, et il
s'était contenté de différer l'alliance. Quel encouragement ne naissait pas
de ce silence même ! D'une seule parole bien brève, bien nette, l'Empereur
pouvait dominer toutes les ambitions, réprimer toutes les convoitises. De
Biarritz, M. de Bismarck rapporta le ferme espoir que ce mot décisif, que ce
mot, sauveur pour la paix du monde, ne serait point prononcé. Que le conflit
une fois engagé, Napoléon dût s'ingénier à en tirer profit, qu'il tînt entre
les parties rivales une conduite très raffinée, qu'il spéculât d'avance sur
l'épuisement de l'un et de l'autre, la chose était possible, assez
vraisemblable même. Quelles que fussent ces obscurités de l'avenir,
l'ambitieux ne serait point arrêté net à son début et aurait licence pour
s'engager dans la carrière. Voilà ce que M. de Bismarck avait appris pendant
sa course rapide aux bords de la mer de Biscaye. Cette persuasion s'affermit
encore en lui quand, en repassant par Paris, il revit Napoléon. Celui-ci,
après avoir répété qu'il fallait attendre les circonstances, ajouta avec une
bienveillance très marquée : « Que le roi m'écrive confidentiellement,
dès que les événements paraîtront exiger un accord plus complet. » Tel
était le premier enseignement : voici le second. Sous le
masque impassible de l'Empereur, M. de Bismarck avait pu deviner un désir
ardent jusqu'à la passion. Sur un sujet, sur un seul, il manifestait une
sollicitude pleine d'émotion, c'était sur le sort de la Vénétie. Parlant de
la Convention de Gastein avec le chef du cabinet de Berlin, il s'était
surtout enquis d'une chose : la Prusse n'avait-elle pas garanti à l'Autriche
ses possessions italiennes ? Si son regard se fixait sur les Principautés
Danubiennes, c'était dans l'espoir d'y trouver une compensation possible pour
les provinces vénètes. Dans une guerre entre les puissances allemandes, il
entrevoyait la libération de l'Italie jusqu'à l'Adriatique, et cela seul
l'eût rendu tiède pour la paix. Dans l'esprit de l'Empereur s'agitaient
beaucoup d'idées confuses ; du milieu de ces ténèbres se dégageait une idée
fixe et très claire qui brillait comme un falot à travers la nuit, c'était
celle de Venise à reconquérir. Une finesse moindre que celle de M. de
Bismarck eût exploité cette passion. Quand on veut gagner les bonnes grâces
d'un père, on offre un présent à ses enfants. L'Empereur avait une fille,
l'Italie, fille très chère. Cette fille souhaitait Venise, le plus somptueux
des joyaux. Qui donnerait le joyau à la fille conquerrait le cœur du père.
Depuis longtemps, Bismarck s'en doutait : après Biarritz il en fut sûr. Comme
il repassait par Paris, l'une de ses premières visites fut pour M. Nigra : «
Si l'Italie n'existait pas, disait-il en ce temps-là, il faudrait
l'inventer. » VI Entre
toutes les négociations de ce siècle, nulle n'offre un aspect plus compliqué
que celle de l'alliance prusso-italienne. A l'heure où M. de Bismarck, fixé
désormais sur les vrais intérêts de son pays, s'orientait résolument vers
l'Italie, l'Italie était en pourparlers pour Venise, mais c'était de
l'Autriche qu'elle se flattait de l'obtenir. Les
récents mécomptes du gouvernement de Florence expliquaient cette évolution.
Au commencement du mois d'août, La Marmora avait vu venir à lui M. d'Usedom
qui lui avait annoncé la guerre contre l'Autriche comme probable, comme
prochaine, et, dans cette prévision, avait sollicité son concours. Or, quelques
jours plus tard, on avait connu le traité de Gastein. Une opinion assez
générale à Florence, ce fut que la Prusse avait communiqué à Vienne la
réponse de La Marmora pour forcer la main à l'Autriche[26]. Les Italiens se laissent
rarement dépasser en finesse. Ils eurent leur réponse toute prête. Ils ne
renonceraient pas à Venise : seulement, au lieu d'en poursuivre la conquête,
ils en négocieraient l'achat, et, s'éloignant de la Prusse, cette amie
douteuse, ils se tourneraient vers leur ancienne ennemie. A vrai
dire, l'idée n'était point nouvelle. La cession amiable de la Vénétie avait
été débattue bien des fois à Turin, à Vienne, à Paris. Dans l'entourage de
Napoléon, la combinaison était ardemment souhaitée par les plus clairvoyants
amis de l'Empire, qui se flattaient de satisfaire par-là l'un des plus vifs
désirs du maître et de le soustraire de la sorte à la dangereuse alliance
prussienne. Seulement était-ce autre chose qu'un rêve ? Dès 1863, M. de
Rechberg, encore ministre, s'était expliqué à fond avec l'ambassadeur de
France sur les chances d'une pareille transaction. Il s'était appliqué à
démontrer l'utilité des provinces vénètes pour couvrir la frontière
méridionale de l'Allemagne ; il avait invoqué les susceptibilités de
l'opinion publique ; puis il avait ajouté : « Il me répugne de prononcer le
mot jamais, car ce mot n'est plus vrai. Je ne dis donc point jamais :
mais il faut tant de choses, tant de changements pour que cette cession soit
possible que si le mot jamais n'était point banni de mon vocabulaire
politique, je serais tenté de le prononcer ici[27]. » L'Autriche
n'ayant point reconnu le royaume d'Italie, l'envoyé ne pouvait être revêtu
d'aucun caractère diplomatique. La mission, tout officieuse, fut confiée à un
Italien de haute condition, lié à la Cour de Vienne par beaucoup d'attaches,
et pourtant de patriotisme non suspect, — car il avait trois de ses fils dans
l'armée nationale : — c'était le comte Malaguzzi. Le 9 octobre, dans le temps
même où Bismarck était à Biarritz, La Marmora lui remit des instructions
détaillées qui fixeraient nettement l'objet de son voyage. Le négociateur
devait proposer l'achat de la Vénétie moyennant une somme totale qui, en y
comprenant le partage de la dette, ne dépasserait en aucun cas un milliard.
Il était autorisé à laisser entrevoir la conclusion d'un traité de commerce.
Il chercherait en outre à obtenir une convention secrète qui faciliterait
pour l'avenir l'acquisition du Tyrol italien. Le projet serait représenté
comme très favorable pour l'apaisement de la question romaine. Enfin l'envoyé
ne manquerait pas d'affirmer que la France souhaitait fort l'arrangement ; et
l'affirmation était fondée, surtout pour M. Drouyn de Lhuys qui, à la vérité,
n'osait croire à un pareil bonheur[28]. Sur le
séjour du comte Malaguzzi en Autriche, la correspondance de notre
ambassadeur, M. de Gramont, ne nous fournit aucune information. Quant aux
documents de source italienne, ils constatent que le négociateur rencontra
dans les cercles officiels des dispositions assez conciliantes : aucune
pensée de revanche : aucun désir de nouvelle ingérence dans les affaires de
la Péninsule : partout ou presque partout, une acceptation résignée files
faits accomplis. Les avantages mêmes du projet ne laissaient pas le public
insensible. Les gens d'affaires eussent accueilli avec faveur un traité de
commerce. Les politiques eussent secoué, avec une grande impression
d'allégement, l'incommode boulet de la Vénétie. Pour le ministre des
Finances, quatre cents millions de florins constituaient une ressource
inespérée, et doublement précieuse dans les embarras budgétaires de l'empire.
Si le sacrifice entraînait quelque déplaisir, quel dédommagement ne
trouverait-on pas dans la confusion de M. de Bismarck, à qui on ravirait à la
fois, par un vrai coup de maitre, son alliée, son principal motif de guerre,
et aussi par surcroît l'appui de la France, désormais satisfaite, puisque
l'Italie le serait ! Quand on pénétra jusqu'au fond des choses, on se heurta
à une question d'honneur. Le parti militaire, très puissant à Vienne, ne
pouvait se figurer qu'on abandonnât sans combat les lieux que tant de fidèles
sujets de l'Empereur avaient jadis arrosés de leur sang. Une autre
considération ne pesait pas d'un moindre poids. Naguère l'Autriche avait cédé
à prix d'argent le Lauenbourg : voici qu'on parlait d'une indemnité
pécuniaire qui serait la compensation du Holstein : si à toutes ces
aliénations s'ajoutait le trafic de la Vénétie, chacune des provinces de
l'empire ne paraîtrait-elle pas objet de vente ou d'enchère ? Ce scrupule de
dignité dominant tout le reste, l'envoyé italien dut quitter Vienne sans que
son voyage se traduisit par aucun résultat positif. Quoique ayant échoué, il
rapporta à Florence la persuasion que ses arguments n'avaient point été
inutiles et que les répugnances allaient s'affaiblissant. « L'Autriche,
disait à cette époque l'un des conseillers du roi Victor-Emmanuel, M. Jacini,
l'Autriche est virtuellement décidée à l'abandon de la Vénétie, seulement
elle ne nous la cédera qu'après une campagne ou plutôt après une sorte de
duel militaire qui sauvegardera le point d'honneur aux yeux de son
armée. » M. de
Bismarck était trop bien informé, trop clairvoyant surtout pour que ces
menées échappassent à sa vigilance. Pendant les derniers mois de 1865 et au
début de 1866, l'un de ses plus grands soucis fut de contrebattre à Florence
les influences autrichiennes. Depuis longtemps, entre la Prusse et l'Italie,
des pourparlers traînaient en vue d'un traité de commerce. A son retour de
Biarritz, M. de Bismarck reprit les négociations : « Croyez-moi,
disait-il à M. Nigra durant son séjour à Paris ; en souscrivant le traité de
commerce, en accordant à l'Allemagne du Zollverein le traitement de la
nation la plus favorisée avec réciprocité, vous ferez un acte éminemment politique
et qui vous sera grandement avantageux pour l'avenir. » A Florence, M.
d'Usedom, fort embarrassé au lendemain de la convention de Gastein, avait
repris ses visites au ministère des Affaires étrangères. Le traité de
commerce ayant été conclu, le roi Guillaume, comme pour mieux marquer
l'accord, envoya au roi Victor-Emmanuel le collier de l'ordre de
l'Aigle-Noir. Par des propos habilement ménagés et qui sûrement seraient
rapportés au-delà des Alpes, le chef du cabinet prussien s'efforçait de montrer
aux Italiens la voie à suivre, de les engager dans les liens d'une alliance
qui ne leur permettrait ni recul ni retour : « Vraiment, disait-il à M.
Benedetti, l'Italie aurait bien tort de dépenser cinq cents millions pour
racheter Venise. La guerre ne lui en coûterait pas deux cents et ne
laisserait pas pendantes des difficultés de frontière, que la paix est
impuissante à résoudre. » Le principal effort était d'effacer
l'impression produite à Florence par la récente réconciliation avec Vienne. Le
13 janvier 1866, M. de Bismarck écrivait à M. d'Usedom : « La conduite
de l'Autriche a éteint toutes les obligations de conscience qu'avait fait
nitre dans l'esprit du roi la convention de Gastein. » Et partant de là, il
insistait derechef sur l'urgence d'un rapprochement intime avec l'Italie. Que
ferait le gouvernement du roi Victor-Emmanuel ? A Florence, l'année 1866
s'ouvrit au milieu d'extrêmes perplexités. L'échec de la mission Malaguzzi ne
permettait guère de compter sur Vienne. Mais pouvait-on s'appuyer sur Berlin
? Au fond, tout dépendrait de la conduite de la Prusse. Que le roi Guillaume,
dans ses relations avec l'Autriche, continuât à mêler aux paroles vaguement
menaçantes des assurances pacifiques, que la querelle laissât place à des
retours, à des arrangements, et l'Italie, instruite par un exemple récent, se
garderait de prendre parti entre deux adversaires à peine brouillés, qui, à
l'heure la plus inattendue, pourraient redevenir amis et lui faire payer à
elle-même les frais de la réconciliation : en cette occurrence, elle
louvoierait, calculerait froidement les offres ou bien encore, impuissante à
recueillir aucun avantage, se replierait dans ses affaires intérieures. Bien
différente serait son attitude si le conflit arrivait à cet état aigu qui ne
permettrait plus de rapprochement. Sûre alors de ne point être abandonnée,
elle prouverait qu'elle ne craignait point la guerre, et résolument brûlerait
ses vaisseaux à la suite d'un allié qui, non moins résolument, aurait le
premier brûlé les siens. VII Cette heure
décisive ne devait plus tarder longtemps. L'année 1865 avait été celle de la
préparation. L'année 1866 qui s'ouvrait serait celle de la rupture. En
quête d'une cause de conflit, M. de Bismarck trouva dans un incident d'assez
minime importance le prétexte qu’inaugurerait la querelle. Par
l'acte de Gastein, l'administration du Holstein avait été dévolue à
l'Autriche, celle du Sleswig à la Prusse. Cette attribution, de nature toute
provisoire, laissait subsister le droit de copropriété de chacun des copartageants
sur l'une et l'autre province. Chaque gouvernement, dans le territoire à lui
confié, était le mandataire de son allié, le dépositaire de la souveraineté
commune et, à ce titre, avait le devoir de maintenir le statu quo sans
l'altérer en rien. L'esprit germanique a de ces subtilités que les
théoriciens imaginent et que les habiles exploitent. Les commissaires avaient
été, pour l'Autriche, le général de Gablenz ; pour la Prusse, le général de
Manteuffel. Quoique nullement hostiles l'un à l'autre, ces deux personnages
s'étaient trouvés entraînés dans des voies contraires. La Prusse poursuivait
l'annexion à son profit : l'Autriche souhaitait la constitution d'un État
indépendant. Le duc d'Augustembourg était écarté du Sleswig : à l'inverse, il
jouissait en Holstein d'une entière liberté pour organiser la propagande,
grouper ses partisans, proclamer ses droits. A ceux qui lui reprochaient ses
complaisances, le général de Gablenz se contentait de répondre : « Je ne veux
pas laisser ici la réputation d'un pacha turc. » Enhardis par ces
condescendances, les amis du prince imaginèrent d'organiser en sa faveur une
réunion plus importante : elle se tiendrait à Altona : la date serait fixée
au 23 janvier : des délégués appartenant au parti libéral viendraient du
centre de l'Allemagne. La police interdit d'abord la démonstration, puis, à
la suite de nouveaux pourparlers, la toléra. Au jour annoncé, l'assemblée
s'ouvrit au milieu d'une très grande affluence, quatre mille personnes à ce
qu'on assure. Des discours véhéments furent prononcés, qui vantaient les
avantages d'une solution définitive, critiquaient la conduite de la Prusse,
établissaient les titres du duc d'Augustembourg. Puis l'assistance se sépara,
sans avoir pris aucune décision positive, mais en proclamant bruyamment les
droits du prétendant. Le
lendemain, la presse officieuse signala, mec de grands élans de colère, la
manifestation d'Altona. Quant à M. de Bismarck, il saisit l'occasion que,
depuis longtemps, il cherchait. Trois jours plus tard, une dépêche partit de
Berlin, qui était adressée à M. de Werther, ministre de Prusse à Vienne, et
qui non seulement dénonçait l'ancienne alliance, mais déjà présageait la
guerre. Après
quelques critiques générales sur l'administration autrichienne dans les
duchés, le chef du cabinet prussien arrivait « aux dernières nouvelles
d'Altona ». Grossissant à dessein la manifestation, il affectait un grand
courroux, une grande inquiétude aussi, taxait de révolutionnaires toutes les
agitations tolérées en Holstein et, avec une extrême solennité de ton,
s'étonnait « de voir se déployer sous l'égide de l'aigle autrichienne,
des tendances hostiles à tous les trônes. » — « Il nous parait
incroyable, poursuivait M. de Bismarck, que les choses aient pu arriver à ce point
quand nous nous rappelons les jour nées de Gastein et de Salzbourg. Se
fondant sur l'acte de Gastein, le premier ministre du roi Guillaume rappelait
que chacun des duchés était un gage aux mains de qui le détenait, et que ce
gage ne devait sous aucun prétexte être altéré. Puis, haussant encore son
langage, il mettait en demeure le cabinet de Vienne de mettre fin dans le
Holstein aux indignes déclamations de la presse, aux menées de la petite cour
de Kiel, et de renoncer pour l'avenir à tout procédé agressif ». Avec un soin
visible, le président du Conseil recherchait, loin de les fuir, toutes les
expressions qui pourraient blesser. En un langage hautain jusqu'à
l'arrogance, il demandait « quel caractère le cabinet de Vienne voulait
donner à ses relations avec celui de Berlin ». Rien n'était omis de ce qui
soulignerait la gravité de la dépêche : « Une réponse négative ou évasive
nous donnerait la conviction que les tendances contraires à la Prusse sont
plus puissantes en Autriche que le sentiment de la solidarité et des intérêts
communs... Je prie Votre Excellence, ajoutait M. de Bismarck en terminant, de
ne pas laisser de doutes à cet égard au comte de Mensdorff. Le moment est
trop grave et les derniers événements ont poussé les choses à un point trop
extrême pour qu'un langage moins ouvert fût opportun. » Jusque-là,
dans les cercles politiques viennois, les prétentions de M. de Bismarck
avaient excité presque autant d'ironie qu'elles avaient éveillé
d'inquiétudes. Le voyage de Biarritz avait provoqué une certaine anxiété ;
mais bientôt on s'était rassuré et le bruit s'était même répandu que le
tentateur avait été poliment éconduit. Quelle que fût l'habileté de l'homme
d'État prussien, et on ne la contestait plus guère, on se plaisait à répéter
qu'il avait trop d'adversaires à Berlin pour entraîner son roi et son pays.
Vers la fin de l'automne, M. le duc de Gramont résumait en ces termes
l'opinion générale de la Cour de Vienne : « On estime ici, écrivait-il, que
la position de M. de Bismarck en sa patrie sert de contrepoids à la hardiesse
de ses conceptions... Ce qui serait une grande entreprise pour un ministre
populaire, s'appuyant sur un grand parti national et sûr de l'assentiment de
son souverain, n'est plus qu'une grande aventure pour un homme d'État réduit
à ses forces individuelles. » Comme l'hiver s'avançait, quelques entretiens
de M. de Bismarck avec le comte Karolyi, de M. de Werther, avec M. de
Mensdorff-Pouilly, avaient révélé, parmi les conseillers du roi Guillaume,
une tendance très marquée à rechercher les griefs, à les grouper et à les
grossir. Quels que fussent ces symptômes, ils n'éveillèrent point trop
d'alarmes. C'est au milieu de ce calme relatif de la chancellerie
autrichienne que la dépêche belliqueuse du 26 janvier, résonnant soudain à la
manière d'un coup de clairon, arracha à leur quiétude tous ceux qui eussent
aimé à prolonger l'illusion de la paix. La
réponse, formulée le 7 février dans une dépêche de M. de Mensdorff au comte
Karolyi, trahit un vif sentiment de dignité froissée et une irritation déjà
profonde, mais qui faisait effort pour se contenir. M. de Mensdorff
commençait par fixer le sens de la convention de Gastein. Ainsi que l'avait
fait M. de Bismarck, il la qualifiait d'arrangement provisoire : L'Autriche,
continuait-il, n'hésite point à garantir au gouvernement de Sa Majesté le roi
de Prusse qu'elle ne permettra rien qui puisse porter atteinte à l'entente
réservée entre les deux puissances. » Ayant proclamé ainsi ses propres
devoirs, le chef du cabinet viennois s'appliquait à repousser toute
interprétation qui les eût abusivement étendus, et s'autorisait de ce même
traité de Gastein pour décliner tout contrôle dans l'administration des
provinces holsteinoises : « Le gouvernement impérial, disait-il, n'est
pas le seul propriétaire des droits de souveraineté, mais le mode d'exercice
de ces droits est livré à son libre jugement. » La conséquence était ‘, que
le ministre de l'Empereur repoussait avec fermeté la prétention de la Prusse
à demander des comptes pour les actes du commissaire autrichien ». Comme pour
mieux accentuer sa protestation, M. de Mensdorff ajoutait : « En
exprimant ce que je viens de dire, j'obéis aux ordres de mon Impérial Maître
à qui je me suis fait un devoir de communiquer la dépêche du comte de
Bismarck. » Cette fin de non-recevoir dispensait de toute explication sur les
faits d'Altona. Aussi M. de Mensdorff n'y touchait qu'incidemment et se
contentait d'écarter, avec une dédaigneuse brièveté, le reproche de tendances
révolutionnaires qu'on osait formuler contre son gouvernement. En revanche,
l'homme d'État autrichien, s'élevant à des considérations beaucoup plus
générales, désavouait, avec une grande hauteur de pensée, « toute
politique de jalousie ou de rivalité » : l'Autriche n'avait jamais poursuivi
autre chose que « les intérêts suprêmes de l'ordre et de la paix » :
loin de chercher à desservir la Prusse, elle avait subordonné à l'alliance
prussienne ses relations avec les petites cours allemandes : on l'avait si
bien senti dans les États secondaires que plusieurs d'entre eux venaient, en
manière de démonstration contre l'Autriche, de reconnaître le royaume
d'Italie. Ayant parlé de la sorte, M. de Mensdorff se gardait de prolonger sa
défense. Surtout, il s'abstenait de récriminations. Toutefois, en quelques
mots hautains et amers, il laissait entendre combien la matière à
représailles serait abondante si on ne dédaignait de l'aborder :
« J'agirais contre le sentiment élevé de l'Empereur, disait-il en
terminant, si je me laissais entraîner à mettre la conduite de la Cour de
Berlin en contraste avec la nôtre. » Quand
cette dépêche parvint sur les bords de la Sprée, la Cour et la ville se
remplissaient déjà des premiers bruits de la guerre. Le gouvernement
s'appliquait avec plus de soin que jamais à compléter ses forces, et la
correspondance de notre attaché militaire attestait ce redoublement de
vigilance. M. de Bismarck découvrait de plus en plus ses desseins :
« Nous irons vite, et peut-être irons-nous loin, disait-il vers ce
temps-là à M. Benedetti. — Mais enfin que prétendez-vous faire et où
voulez-vous aller ? lui répliqua l'ambassadeur. » Peu désireux de se livrer
davantage, mais jaloux de provoquer les confidences, le ministre esquiva la
demande et transforma sa réponse en question : « Nous commencerons par
appeler Goltz à Berlin et par nous assurer des dispositions de
l'Empereur. » M. Benedetti se tut, ne se croyant pas autorisé à engager
son souverain ; mais il se hâta de transmettre à Paris ces graves paroles,
signe non équivoque des complications prochaines[29]. En cet État déjà si troublé,
le vrai maitre de la politique était le roi. Associerait-il sa fortune à
celle de son audacieux ministre ? La crainte de si redoutables hasards le
rejetterait-elle au contraire vers des conseillers plus circonspects ? A cet
égard les informations étaient rares, obscures, contradictoires. « Par suite
des usages de la cour de Prusse, écrivait l'ambassadeur de France, le palais
est totalement fermé à la diplomatie étrangère. » Ce qui transpirait au
dehors permettait de deviner de grandes perplexités dans la famille royale et
dans l'âme du monarque lui-même. Le prince s'indignait qu'on lui contestât
les duchés : d'un autre côté, quel ne serait pas le scandale d'une lutte
entre frères allemands et combien cette lutte ne serait-elle pas périlleuse,
puisqu'il s'agirait d'affronter la puissante Autriche ! M. de Bismarck se
gardait de peser indiscrètement sur l'esprit de son maître. Ménager de son
crédit, il s'appliquait à conquérir un à un les personnages les plus avancés
dans la familiarité de la Cour, s'attachait spécialement à rallier ceux qui
avaient été jusque-là ses adversaires, et faisait passer par leur bouche les
avis qui, dans la sienne, eussent été suspects ou importuns. C'est à travers
de longs détours qu'il atteignait son souverain, et tout son art s'ingéniait
à démarquer si bien ses conseils que nul n'en eût deviné l'origine. Il
arriverait donc que le roi, se sentant circonvenu de tous côtés, prendrait
pour l'expression de plusieurs pensées ce qui n'était que l'écho d'une seule
voix, et d'une voix si bien contrefaite qu'elle avait cessé d'être
reconnaissable. L'une des plus habituelles manœuvres du ministre était de
persuader au prince qu'il était provoqué : par-là il éveillerait en lui cet
amour-propre susceptible que tout bon Prussien porte en soi. Pendant les
premiers mois de l'année 1866, ce travail pour conquérir le monarque se
poursuivit avec une infatigable patience, avec une dextérité pleine
d'artifices. Celui-ci se laissait convaincre, mais peu à peu, à travers
toutes sortes d'appréhensions et de retours : « Je suis, disait-il avec une
singulière anxiété, à un tournant de l'histoire prussienne. » Cependant,
à l'heure où l'approche du péril rendait nécessaire la concentration de tous
les pouvoirs, un bruit génan1 troublait les préparatifs de la guerre. Le 15
janvier, avait été ouverte la session législative. Ministres et représentants
ne s'étaient retrouvés que pour reprendre la lutte qui, depuis plusieurs
années, les divisait. Le discours du trône, lu par I1 président du Conseil,
avait froidement exprimé le regret qui l'entente n'eût pu s'établir pour la
fixation du budget, puis il avait fait valoir l'urgence de développer
vigoureusement la puissance militaire prussienne. A quoi la Chambre, par
l'organe de son président, avait riposté en proclamant derechef se ; droits
constitutionnels. Les premières séances avaient été remplies par plusieurs
débats orageux : l'un avait eu pour objet la récente acquisition du
Lauenbourg ; l'autre s'était élevé à propos de poursuites exercées contre
certains députés à l'occasion de leurs discours. Des adresses d'adhésion
arrivaient de divers points du pays et étaient déposées sur le bureau. En
veine de hardiesse, M. de Bismarck résolut de proroger ceux qu'il désespérait
de soumettre. Le 22 février, comme la séance, qui avait été plus agitée que
de coutume, touchait à sa fin, le premier ministre, entrant dans la salle,
s'approcha du fauteuil du président et lui remit une ordonnance qui ajournait
les deux chambres de la Diète jusqu'à la clôture de la session. Le lendemain,
les membres du Parlement furent convoqués dans la Salle blanche pour
entendre la lecture de la décision royale et aussi le discours qui les
congédiait. La harangue fut courte, hautaine, pleine de récriminations. La
presse officieuse en accentua l'amertume et loua bruyamment le ministre qui
avait fait taire les voix sonores des orateurs de la Chambre. Comme
les députés repartaient pour leurs provinces, on signala l'arrivée à Berlin
de plusieurs personnages notables. Du Sleswig vint le général de Manteuffel,
et de Paris le comte de Goltz. Divers bruits coururent, notamment celui d'un
changement de ministère. La vérité, c'était que le roi, ému par la gravité
des conjonctures, avait voulu s'entourer de tous ceux qui pourraient éclairer
sa politique. Donc le 28 février, un conseil se tint, doublement important
par le rang de ceux qui y assisteraient et par les objets qui y seraient
débattus. Autour du roi s'étaient rassemblés le prince royal, les ministres,
M. de Moltke, le général de Manteuffel, M. de Goltz, en un mot, tous les
acteurs du drame futur. Le souverain, prenant le premier la parole, dénonça
la conduite de l'Autriche qui s'obstinait à reléguer la Prusse en une place
secondaire. Unies, les deux puissances allemandes domineraient l'Europe. Un
instant, on avait pu se flatter que cette union troublée serait rétablie par
la convention de Gastein. Il serait désormais chimérique d'entretenir un tel
espoir. « L'acquisition des duchés, poursuivit le monarque, est en
Prusse un vœu national. Toute retraite nous affaiblirait et ne ferait
qu'enhardir notre rivale. A Dieu ne plaise que nous voulions provoquer la
guerre, mais nous ne devrions pas nous effrayer outre mesure, si elle
s'imposait à nous. » Après le roi, M de Bismarck tint à graver profondément
ce que son maître venait d'effleurer. Il signala les efforts de l'Autriche
pour attirer la France à elle ; puis, comme si déjà on eût été jeté en pleine
crise, il observa qu'il valait mieux précipiter la lutte que de laisser à
l'adversaire le choix de l'heure et du champ de bataille. Les avis ayant été
recueillis, un seul entre les ministres, le ministre des Finances, se
prononça pour une politique de conciliation. Les militaires réclamèrent des
mesures énergiques. Parmi les assistants, un de ceux dont l'opinion aurait le
plus de poids serait le général de Manteuffel, personnage très attaché à
l'Autriche et très écouté de son propre souverain. On affirmait que M. de
Bismarck, en le préposant au gouvernement du Sleswig, l'avait placé à dessein
dans un poste qui le mettrait en opposition forcée avec son collègue viennois
M. de Gablenz : de la sorte s'useraient à la longue ses sympathies
autrichiennes. Il parut que l'événement avait justifié ce calcul, car le
général, ce vieil ami de l'Autriche, parla comme l'avait fait le chef du
cabinet lui-même. La délibération ne se termina pourtant point sans que le
parti de la paix trouvât un interprète digne de plaider une si grande cause.
Le prince royal s'éleva contre toute mesure qui rapprocherait l'heure des
hostilités ou les rendrait inévitables. La guerre contre l'Autriche, dit-il,
serait une guerre fratricide, car elle s'engagerait entre peuples germaniques
: ce serait en outre une guerre imprudente, car elle fournirait à l'Europe un
prétexte pour intervenir dans les affaires allemandes. Cet honnête langage ne
trouva point d'écho. Il fut décidé que M. de Goltz retournerait à Paris et
observerait les dispositions de l'Empereur, que l'état-major général
combinerait les premiers préparatifs pour l'entrée en campagne. L'un des
principaux points à débattre était le concert avec l'Italie : on résolut
d'envoyer à Florence M. de Moltke afin d'y conclure l'alliance qui, au jour
de la lutte, placerait l'Autriche entre deux ennemis. Toutes choses étant
ainsi réglées, le roi répéta qu'il ne provoquerait point les hostilités, mais
qu'il ne les fuirait point non plus. « Je me déciderai à la guerre s'il
le faut, » dit-il ne congédiant ses conseillers ; puis il ajouta en ce
langage mystique familier aux Hohenzollern : « Je ne m'y déciderai qu'après
avoir prié Dieu de me montrer le droit chemin[30]. » Tant de
personnages considérables n'avaient pu se réunir sans que le bruit de la
conférence se répandît. Comme la séance venait de finir, les diplomates
étrangers, très intrigués, entourèrent les membres du Conseil, et, soit par
insinuation, soit par question directe, essayèrent de pénétrer ce qui avait
été résolu. Ceux-ci se dérobèrent à toute demande, ayant, disaient-ils,
promis de garder le secret. Bismarck seul, moins réservé, laissa percer
quelque chose des délibérations. Aucune mesure d'exécution immédiate n'a été
prise, dit-il à l'ambassadeur de France, mais ma politique a prévalu. » «
Elle a été défendue par le général de Manteuffel, » ajouta-t-il comme pour
marquer la force du courant belliqueux, assez puissant pour entraîner
jusqu'aux plus fidèles amis de l'Autriche[31]. Si brève que fût la
confidence, M. Benedetti en sut assez désormais pour conjecturer que la
guerre était prochaine. Le Pr mars, M. de Manteuffel regagna les duchés afin
d'y suivre les incidents qui hâteraient la rupture. Le 3 mars, M. de Goltz
reprit le chemin de Paris, avec mission d'entretenir la bonne volonté de
Napoléon et de prévenir toute complication du côté de la France. Seul, M. de
Moltke qui devait se rendre à Florence ne partit point. C'est l'Italie qui
enverrait elle-même à la Prusse le négociateur chargé de sceller l'accord.
Mais serait-ce bien un messager d'alliance ? On ose à peine le nommer ainsi,
tant était tortueuse la politique dont il serait l'interprète et tant il
persisterait à regarder vers Vienne même lorsqu'il se dirigerait vers Berlin
! VIII Le 28
février, c'est-à-dire le jour même où se tenait à Berlin la solennelle
délibération que nous venons de rapporter, le chevalier Nigra franchit vers
six heures du soir le guichet des Tuileries. Reçu par l'Empereur, il lui
exposa aussitôt l'objet principal qui motivait l'audience. Une révolution
venait de s'accomplir à Bucharest et avait eu pour conséquence la chute du
prince Couza. A cette nouvelle, il avait, lui Nigra, conçu un plan qu'il
avait, disait-il, fait approuver par son chef, le général La Marmora : ce
plan consistait à mettre à profit l'événement, et à chercher dans les
Principautés Danubiennes, désormais sans maître, une compensation pour l'Autriche
qui se dessaisirait de la Vénétie. « Cette idée est-elle bien la nôtre,
continua l'Italien ? N'est-elle pas plutôt celle de Votre
Majesté ? » Et le représentant de Victor-Emmanuel rappela, à cette
occasion, qu'en 1863 l'Empereur avait daigné expliquer au comte Pasolini,
alors ministre des Affaires étrangères, les avantages d'un arrangement
pareil. De plus en plus insinuant, M. Nigra ajouta que, par ce projet,
Napoléon réaliserait à la fois le programme de la guerre de Crimée, en
assurant aux provinces moldo-valaques une organisation stable, et le
programme de la guerre d'Italie, en consacrant l'indépendance de la Péninsule
jusqu'à l'Adriatique. L'Empereur
avait écouté tout ce discours sans l'interrompre. Quand le diplomate eut
fini, il observa qu'il serait peu séant que l'Italie prît l'initiative de la
proposition : à en juger par l'issue des pourparlers antérieurs, l'adhésion
de l'Autriche lui semblait chose fort incertaine, très peu probable même.
Puis, après avoir réfléchi, il conseilla une combinaison assez machiavélique
qui consistait à chercher à Berlin ce qu'on voudrait obtenir à Vienne. «
Puisque la Prusse, dit-il, vous invite à une entente, ne vous dérobez point à
ses ouvertures et négociez avec elle une alliance offensive et défensive. Pendant
ce temps, sous une forme confidentielle, je proposerai votre plan au
gouvernement autrichien. Il est impossible que, dans l'entourage de
François-Joseph, on ne pénètre point quelque chose de vos menées. Sous cette
pression, et se sentant à la veille d'être enserrée entre deux ennemis,
l'Autriche acceptera peut-être un projet que, sans cette sorte de contrainte
morale, elle repousserait presque sûrement[32]. Ce fut
conformément à ces suggestions que le Cabinet de Florence décida d'entamer à
Berlin des pourparlers à double fin. Le secret espoir était que, sur les
bords du Danube, on percevrait le bruit des paroles échangées aux bords de la
Sprée, que, pour désarmer un ennemi sur deux, on se dessaisirait de la
Vénétie et que, sans lutte, l'objet de la guerre serait atteint. Que si
l'Autriche, ne discernant pas le péril ou se croyant de force à le vaincre,
se refusait à se dépouiller, l'Italie paraîtrait n'avoir voulu que le traité
avec la Prusse ; et n'ayant laissé aucune trace qui attestât sa duplicité,
elle poursuivrait résolument par les armes ce qu'elle n'aurait pu
s'approprier par intimidation. Pour cette mission délicate, La Marmora jeta
les yeux sur le général Govone, militaire d'esprit très délié, trop délié
même, à ce qu'a plus tard insinué le chef du Cabinet italien. Le 9 mars, au
parlement de Florence, le marquis Pepoli, parent de Napoléon, déclara que le
moment était venu pour l'Italie d'affirmer sa politique et de fonder
« les alliances de l'Europe sur des bases nouvelles, sur la communauté des
principes et des intérêts[33] ». C'était convier le roi
Victor-Emmanuel à l'accord avec la Prusse : c'était aussi avertir l'Autriche
que l'heure était venue des sacrifices indispensables. Déjà M. de Moltke,
désigné dans le conseil du 28 février pour se rendre en Italie, avait reçu
ses instructions ; déjà même il avait fait viser son passeport pour Nice. A
la nouvelle qu'un messager allait arriver de Florence, il reçut l'ordre de
suspendre ses préparatifs. Il arriverait donc que toute la négociation se
déroulerait à Berlin. Il est
curieux de constater que l'ambassadeur de France ne sut rien. Avec une
ignorance ingénue qui ne laisse pas que de surprendre fort, M. Benedetti
mandait le 14 mars à M. Drouyn de Lhuys : « On annonce la prochaine arrivée
d'un officier général italien, le général Govone, qui viendrait à Berlin,
chargé d'une mission importante ; cette nouvelle, qui aurait été divulguée,
dit-on, par une indiscrétion du maréchal de Wrangel, a causé une certaine
émotion. Si elle se confirmait, on ne manquerait pas de croire que la Prusse
et l'Italie négocient un traité d'alliance offensive et défensive en
prévision d'une guerre prochaine. » A l'heure où étaient tracées ces lignes,
l'envoyé était déjà à Berlin. Quel était le but du voyage ? Il semble que
l'incertitude de notre ambassadeur se soit prolongée quelque temps. « La
légation d'Italie, écrivait-il, observe avec moi une réserve absolue. »
Govone lui fut présenté ; mais l'entretien fut court autant que banal. « Vous
faites beaucoup de bruit ici, » se contenta de dire M. Benedetti au général.
Ce fut la seule allusion à tous les commentaires qui se propageaient dans la
ville. A la première heure, M. de Bismarck se montra, contre son habitude,
aussi impénétrable que l'était la légation italienne elle-même : « Le général
Govone, dit-il négligemment au représentant de la France, est chargé d'une
mission militaire, et son but exclusif est d'étudier les perfectionnements
apportés à nos armes de guerre. » Le lendemain, à la vérité, il parut oublier
tout ce qu'il avait dit la veille et, passant de la réserve à l'abandon,
avoua sans détour le but de la mission, qui était d'entrer en arrangement
avec le gouvernement prussien « Seulement, ajouta-t-il avec une sorte de
dépit, c'est trop tôt, et nos rapports avec l'Autriche ne sont pas encore
suffisamment aggravés. » M. Benedetti prit acte de la confidence et, en toute
hâte, transmit au quai d'Orsay, comme une information précieuse, comme une
nouveauté inattendue, l'annonce du projet qui avait été concerté, deux
semaines auparavant, au palais des Tuileries[34]. Dès le
jour de son arrivée, le général Govone eut un premier entretien avec M. de
Bismarck, en présence de M. de Barrai, ministre du roi Victor-Emmanuel à
Berlin. L'entrevue eut lieu à la légation d'Italie où le chef du Cabinet se
rendit en secret, voulant, disait-il, dépister les curieux qui, au ministère,
ne cessaient de l'épier. Govone exposa l'objet de son voyage : les
communications verbales du comte d'Usedom avaient autorisé à croire que la
Prusse était résolue à poursuivre, fût-ce par la guerre, ses revendications
contre l'Autriche. Le gouvernement de Florence était prêt à s'associer à
celui de Berlin : seulement, ajouta l'Italien en soulignant avec soin ses
paroles, il ne ferait aucun pas décisif si des engagements formels ne
rendaient solidaires les programmes des deux Gours. — Bismarck avait écouté
Govone avec beaucoup d'attention et en fixant sur lui des regards pénétrants.
Quand celui-ci se fut tu, il commença un long exposé de la politique
prussienne depuis les jours déjà lointains d'Olmütz, avoua sans détours
l'ambition de son pays qui était d'exercer la suprématie sur l'Allemagne du
Nord, félicita la maison de Savoie de ses récents agrandissements, se
félicita lui-même d'avoir guéri son propre souverain de ses scrupules trop
étroitement légitimistes. Ayant parlé de la sorte, il exposa son plan
pour provoquer la rupture : ce serait, dit-il familièrement, « de remettre
sur le tapis la question de la réforme fédérale, assaisonnée d'un parlement
allemand. » D'une pareille question naîtraient de telles disputes que la
guerre éclaterait toute seule. C'est à la suite de ce long préambule que le
premier ministre aborda le point principal de la conférence, à savoir le
traité avec l'Italie. Il s'attacha à mettre en relief tous les avantages
d'une telle convention : seulement, ajouta-t-il avec un apparent laisser
aller et sans que le son de sa voix trahît aucune exigence excessive, nous
voudrions que, par cet acte, le cabinet de Florence contractât dès à présent
l'obligation de suivre la Prusse dans la réalisation de ses plans. En retour,
la Prusse s'engagerait à obtenir, à la suite de la guerre, la solution de la
question vénète. — L'Italien avait presque autant de finesse que l'Allemand
avait d'ardeur persuasive et de force exubérante. Il avait écouté avec une
admiration étonnée ce large programme, d'une hardiesse originale, semé de
mots heureux, développé en outre avec un si complet abandon, avec une si
apparente franchise que la bouche qui laissait ainsi échapper toutes choses
semblait inhabile aux réticences ou à l'imposture. A travers ces confidences,
jetées comme au hasard et habilement désordonnées, il discerna chez l'homme
d'État prussien un dessein très arrêté, celui d'accepter le concours de
l'Italie, à titre d'auxiliaire bien plus que d'alliée, de l'enchaîner par des
engagements qu'il ne souscrirait pas lui-même, de se réserver surtout le
choix de l'heure où la lutte éclaterait. Devenu tout à coup très froid, il
répondit avec une brièveté calculée : « Je doute que mon gouvernement
veuille s'engager d'une façon générale et pour des éventualités lointaines,
la situation de l'Italie pouvant, d'un moment à l'autre, se modifier... J'en
référerai d'ailleurs, ajouta-t-il, à Florence... Il faudrait du moins
convenir, poursuivit-il, que la question des duchés ne sera point réglée sans
que celle de la Vénétie le soit pareillement. » — Bismarck ne remarqua pas,
ne parut pas remarquer tout ce que ce langage cachait de défiance.
« Non, répliqua-t-il, ne donnons pas trop d'importance à la question des
duchés. Nous sollicitons le concours de l'Italie pour atteindre des résultats
plus élevés. » Partant de là, il insista sur les grandes choses que la
Prusse et l'Italie pourraient faire ensemble, surtout si à leur double force
s'ajoutait le bon vouloir de la France. Puis il ajouta : « Si l'Italie
répugnait à une convention, au moins nous demanderions un traité d'amitié et
d'alliance perpétuelles. » Le Président du Conseil parla longtemps de la
sorte, mais plus il se répandait en considérations générales, en arguments
séduisants, plus l'Italien se fixait dans une silencieuse réserve : « Je
rapporterai à Florence, répondit-il, toute notre conversation. » Et sur ces
mots l'entretien se termina. Toutes
les répliques que Govone avait retenues, toutes les méfiances dont il avait
ménagé l'expression, nous les retrouvons dans le rapport que, le soir même,
il adressa à son chef. Nous les retrouvons mieux encore dans une sorte de
post-scriptum qui ne fut écrit que le lendemain. Dans ces deux documents,
dans le second surtout, éclate le dépit de l'homme qui, étant venu avec
l'esprit plein d'arrière-pensées captieuses, se voit menacé d'embûches pires
que celles que lui-même a voulu tendre. Il devine, il croit deviner chez M.
de Bismarck le dessein de n'entamer les négociations que pour intimider
l'Autriche et la contraindre à céder dans l'affaire des duchés. Il s'indigne
d'une alliance, fondée non sur l'égalité des parties, mais sur la
subordination de l'une d'elles. « S'il s'agissait, écrivait-il, de conclure
par oui ou non, il conviendrait, à mon avis, de rompre sans retard tous
pourparlers. » Toutefois l'envoyé italien, ayant parlé de la sorte, se
ravise. A travers l'obscurité des lignes qui suivent, apparaît la pensée
conçue par Nigra, encouragée par Napoléon, nullement repoussée par La
Marmora, celle d'arracher à Vienne la cession de la Vénétie par la crainte
d'un accord entre Berlin et Florence. « Si, pour les motifs que vous m'avez
indiqués, poursuit le général, il est utile que l'on croie à Vienne que la
Prusse et l'Italie sont disposées à la guerre, et qu'elles sont sur le point
de s'allier, peut-être croirez-vous que je doive rester ici quelques jours,
abonder dans le sens du comte de Bismarck, accepter même ses propositions ad
referendum et peut-être aussi, en dernier lieu, signer le traité d'amitié
et d'alliance perpétuelles qu'il désire. De cette manière, on aura le temps
de s'occuper des autres combinaisons dont vous me parlez et, ajoute Govone
avec un mauvais sentiment de joie qui éclaire tout à coup son dépit, la vipère
aura mordu le charlatan[35]. » Non, la
vipère ne devait pas mordre le charlatan. Dans le temps même ou Govone
inaugurait ce singulier style diplomatique, Napoléon faisait sonder les
grandes Cours sur le projet d'un arrangement qui permettrait l'échange de la
Vénétie contre les Principautés Danubiennes. La Russie se déclara nettement
hostile, l'Angleterre répondit assez froidement, et plutôt dans un sens
défavorable. Quant à l'Autriche, elle se montra défiante, dédaigneuse, et,
une seconde fois, laissa passer l'occasion de diviser ses ennemis. Dès le 17
mars, M. Nigra annonçait à Florence l'échec de la combinaison où il s'était
complu : « Notre seule espérance, télégraphiait-il, se résume
aujourd'hui en une guerre, d'accord avec la Prusse. » La
solution par l'Autriche fut donc écartée—au moins provisoirement, car dans la
suite on en retrouverait la trace. Quoique d'aspect plus simple, la
négociation demeura viciée par une réciproque et incurable crainte d'être
dupe. On rencontre parfois, dans les préaux des écoles, des enfants qui, au
moment d'échanger un jouet, retiennent fortement d'une main ce qu'ils vont
donner, jusqu'à ce que, de l'autre, ils saisissent ce qu'ils doivent
recevoir. Une confiance à peu près pareille présida aux pourparlers
prusso-italiens. Des deux parts, un soupçon général hanta jusqu'au bout les
négociateurs, celui que leurs paroles fussent exploitées à Vienne : «
L'Italie, pensait M. de Bismarck, se servira de nous pour se faire donner la
Vénétie » ; et cette pensée se croisait avec une pensée correspondante
de Govone : « La Prusse mettra à profit nos avances pour se faire
concéder les duchés de l'Elbe. » La Prusse souhaitait un traité sans
durée déterminée qui lui eût laissé toute liberté pour modérer ou accentuer sa
politique et pour fixer seule l'heure de l'action : l'Italie repoussait une
telle alliance comme elle eût fait d'une servitude, ne voulait souscrire
qu'un engagement limité, redoutait d'être contrainte à suivre la Prusse sans
que celle-ci fût obligée de la secourir et, dans son perpétuel souci de
n'être point sacrifiée, croyait voir en chaque mot un piège ou un moyen de se
dérober. Comme M. de Bismarck proposait que les Italiens entrassent en
campagne à l'heure où la question de la réforme allemande amènerait le
conflit : « Mais, répliquaient Govone et M. de Barral, jaloux de
réciprocité, si l'Autriche nous attaque, sommes-nous, à titre égal, certains
d'être défendus ? » M. de Bismarck, ayant percé à jour ces pensées raffinées,
résolut de brusquer la solution. Le 17 mars, à la suite d'un repas à la
légation d'Italie, il aborda Govone : « Vous n'avez rien à craindre, nous
allons brûler nos vaisseaux. Le roi Guillaume est d'ailleurs le dernier
souverain de l'Europe qui se déroberait à ses engagements. » Puis, après
une courte pause, il continua : « La question italienne est plus avancée que
la question allemande. Pourquoi le premier mouvement ne partirait-il pas de
l'Italie ? Pourquoi ne jetteriez-vous pas quelques corps francs en Vénétie ?
» Plus Bismarck était de feu, plus Govone se montrait de glace. D'un ton
qu'il s'efforça de rendre indifférent, il répondit que son pays n'était pas
prêt pour une telle initiative, que son gouvernement était absorbé par le
souci de ses affaires intérieures, que celles-ci, une fois réglées, les
autres questions se résoudraient d'elles-mêmes. « Si nous sommes venus
ici, poursuivit-il froidement et comme pour piquer l'amour-propre de l'homme
d'État prussien, c'est que nous étions persuadés que la Prusse était disposée
à la guerre. » Le surlendemain, M. de Bismarck revint à la charge, et
cette fois s'adressa à M. de Barral : « L'Italie serait-elle disposée à
déclarer la guerre immédiatement à l'Autriche. — Si nous agissions de la
sorte, riposta Barral, vous engageriez-vous par un traité formel à prendre
l'offensive dès le lendemain ? » A cette vive réplique, le premier ministre
hésita : « Il faudrait que je visse le roi ; s'il refusait, je donnerais
ma démission. » Le 20 mars, le chef du Cabinet prussien, de plus en plus fécond
en expédients, proposa une autre combinaison : ce serait un traité général
d'alliance et d'amitié qui, dans certaines éventualités déterminées, se
transformerait en un traité offensif et défensif. Mais la même question
subsistait toujours : qui prendrait l'initiative de l'agression contre
l'Autriche ? Ce devrait être la Prusse, disait Govone : ce devrait être
l'Italie, répliquait Bismarck après avoir interrogé le roi. Tout
contribuait à compliquer les négociations, et particulièrement le caractère
des négociateurs. Mis en face d'un aussi chétif partner que Govone, le
puissant chancelier s'était flatté de l'enlacer aisément dans ses liens.
Govone, de son côté, au moment de lier partie avec un joueur aussi redoutable
que Bismarck, avait, en quittant Florence, fait ample provision de finesses.
Seulement, à la manière des diplomates un peu novices, il avait exagéré la
dose et avait oublié que la finesse, poussée à un certain excès de
raffinement, a, comme l'extrême franchise, ses dupes. Il arrivait donc que
ces alliés de demain se traitaient en adversaires, en adversaires
circonspects qui multiplient les ruses, pèsent sur la lame, prolongent
indéfiniment les feintes sans oser s'aborder. Au plus fort de ces manèges, au
plus beau moment de cette émulation d'habileté, n'était-il pas à craindre que
l'Autriche, ayant pénétré toutes ces manœuvres, ne ralliât brusquement à elle
l'un des deux contractants ! « Ils se tiennent si bien sur leurs gardes
qu'ils ne s'entendent sur aucun point, » mandait à son gouvernement M. Benedetti
qui, après avoir ignoré les premiers pourparlers, avait fini par recevoir à
la fois les confidences de Barrai et celles de Bismarck. Il n'est que juste
d'ajouter que la prudence cauteleuse de Govone s'expliquait en partie par
l'état de la Prusse. Il savait assez l'histoire pour ne point ignorer les
jours de 1850 et le recul d'Olmütz. Cette fois encore, et au dernier moment,
Berlin n'abdiquerait-elle pas devant Vienne ? Une circonstance particulière
inclinait le général à la méfiance, c'était le retard du roi à le recevoir.
L'audience, d'abord fixée, avait été remise : le monarque était indisposé,
avait allégué Bismarck, et son médecin lui avait prescrit le repos. A la
légation d'Italie, cette excuse n'avait paru qu'un prétexte. « La reine, la
reine douairière, le prince et la princesse royale supplient le roi de
s'arranger avec l'Autriche, écrivait à Florence M. de Barral. » Il ajoutait
dans le même rapport : « M. de Bismarck tâche de nous pousser les premiers
contre l'Autriche, avec l'espérance bien plus qu'avec la certitude
d'entrainer le roi. » Plus de huit jours s'écoulèrent avant que le messager
italien fût reçu au palais royal. Pendant cette longue attente, il put, en
lisant les journaux, en écoutant les mille rumeurs de l'opinion, noter bien
des symptômes pacifiques : la bourgeoisie avait horreur de la guerre ;
l'armée doutait de la victoire ; la Cour murmurait un peu contre
l'omnipotence du premier ministre ; et les adresses arrivaient jusqu'au pied
du Trône, suppliant le prince de ne point inaugurer la lutte entre peuples
allemands. Enfin
après toutes sortes d'avances et de reculs, un projet parut prévaloir, celui
d'un traité éventuel qui ne serait valable, comme le souhaitaient les
Italiens, que pour une très courte durée, par exemple pour deux ou trois
mois. Passé ce délai, si M. de Bismarck n'avait pas trouvé son casus belli,
l'Italie reprendrait sa liberté. En un télégramme assez pressant, Barrai
recommanda la combinaison à son gouvernement. « Il est possible,
télégraphiait-il, que la Prusse se serve de notre traité pour peser sur
l'Autriche ; mais, d'un autre côté, si nous ne fournissons pas à M. de
Bismarck le moyen qu'il demande pour entraîner le roi, n'est-il pas à
craindre que nous augmentions les probabilités d'un arrangement dont le
premier résultat sera l'avènement d'un ministère choisi dans le parti
autrichien, et par suite l'ajournement indéfini de la coopération prussienne
pour la délivrance de la Vénétie ? A cette communication, La Marmora répondit
aussitôt : « Il est indispensable que le gouvernement prussien nous fasse une
proposition par écrit, nette et précise. » Mais voici qu'au moment où on
semblait approcher du but, on vit se ranimer les soupçons prussiens, aussi
vifs que les méfiances italiennes elles-mêmes. A la pensée de livrer un
projet écrit, M. de Bismarck hésita et parut se dérober. Il eût souhaité de
tout conclure sans qu'on en référât au gouvernement italien. Et dans ce
temps-là même, il exprimait à M. Benedetti le motif de ses appréhensions :
« Si nous livrons, disait-il, la preuve de nos négociations, l'acte ne
passera-t-il pas par Vienne avant d'être rapporté à Berlin ?[36] » Au
milieu de toutes ces incertitudes, les Italiens ne cessaient de tourner les
yeux vers l'Empereur. Que conseillait-il ? Dans quelle mesure assurerait-il
sa garantie à son ancienne protégée ? Fort de son crédit personnel et de
toutes ses amitiés, Nigra demeurait en communication presque permanente avec
le Souverain, soit qu'il lui fût permis de l'aborder directement, soit que,
par des intermédiaires habilement choisis, il lui portât les vœux de ses
compatriotes. Si nous en croyons les rapports du diplomate italien, Napoléon,
avec une inconsciente complaisance, n'hésita pas à pousser à l'alliance.
Comme Nigra lui exposait quelles embûches cachaient peut-être les
propositions prussiennes, l'Empereur employa tout son art à dissiper les
objections : un arrangement direct avec l'Autriche au sujet de la Vénétie
était de plus en plus improbable : le Cabinet de Florence n'était tenu à
aucun égard vis-à-vis du cabinet de Vienne : il avait au contraire un extrême
intérêt à ce que M. de Bismarck puisât dans l'assurance d'un secours au-delà
des Alpes un argument pour amener son roi à la guerre. En possession du
projet de traité secret dont le texte lui avait été transmis par le
télégraphe, Nigra se présenta de nouveau aux Tuileries. Derechef l'Empereur
conseilla l'acceptation. Sur ces entrefaites, Arese arriva à Paris. Ce que
Napoléon avait dit au représentant officiel de l'Italie, il le répéta au
compagnon aimé de sa jeunesse : « Signez le traité, dit-il ; comme ami,
je vous donne ce conseil. » Il ajouta pourtant qu'il déclinait toute
responsabilité, et que le gouvernement de Florence commettrait une grande
faute s'il prenait l'initiative de la rupture. Puis à toutes les
insinuations, soit de Nigra, soit du prince Napoléon, en faveur d'une triple
alliance entre la France, la Prusse et l'Italie, d répondit en se dérobant.
« Je crois, écrivait Nigra le 31 mars, que l'Empereur désire la guerre,
mais je crois aussi qu'il ne veut s'engager avec personne avant que la lutte
ait éclaté[37]. » Napoléon
poussait à l'alliance. Le cours des événements, en diminuant les chances de
solution pacifique, y poussait aussi. La question du Slesvig-Holstein allait
s'envenimant. Vers le milieu de mars, une ordonnance royale avait puni de
peines sévères quiconque attaquerait dans les duchés les droits souverains
des deux grandes puissances allemandes. Quel pouvait être le but de la
mesure, sinon de blesser le cabinet de Vienne et de le pousser à des
représailles ? Dans le même temps, on commença à faire grand bruit à Berlin
des préparatifs militaires qui se faisaient en Autriche. Puis des attaques
très vives se formulèrent contre la Confédération germanique. Quelles que
fussent ces conjonctures, les soupçons subsistaient. Même au milieu des
images grandissantes de la lutte, les Italiens s'obstinaient à entretenir
leurs appréhensions. « La Prusse, disaient-ils, ne trouvera point de casus
belli. » Les dispositions de Guillaume Ier leur étaient un sujet de
craintes, et ils répétaient un mot qu'on attribuait au premier ministre :
J'espère entraîner le roi, mais je n'en mettrais pas ma main au feu. »
Bismarck, de son côté, redoutait d'être trahi autant que Govone d'être
abandonné. Comme le prince Napoléon venait de partir pour l'Italie, il se
figura, il feignit de se figurer que le voyage se rattachait à un projet de
cession de la Vénétie. Il prit M. Benedetti pour confident, et rassemblant
tous les indices qui excitaient ses alarmes : « J'ai tout lieu de penser
que l'Italie poursuit plusieurs desseins à la fois. — Mais, répliqua notre
ambassadeur avec un à-propos spirituel et une légère nuance d'ironie,
croyez-vous que, si l'Italie et l'Autriche avaient voulu se rapprocher, le
prince Napoléon eût été choisi pour agent de la réconciliation ? » Le
besoin réciproque d'entente imposant une courte trêve aux méfiances, le
traité secret fut enfin conclu. Ainsi que le souhaitait l'Italie, attentive à
ne point se lier pour longtemps, il était limité à trois mois. En revanche,
le cabinet de Berlin, et là résidait son plus grand avantage, se réservait de
fixer l'heure des hostilités : en effet, le moment de l'entrée en campagne
serait celui où l'état des affaires allemandes aurait amené la Prusse à
prendre les armes. La guerre serait poursuivie avec toutes les ressources des
deux nations. Le but serait pour l'Italie l'acquisition des provinces
vénètes, et pour la Prusse, ainsi qu'il fut verbalement convenu, la
consécration de sa suprématie dans l'Allemagne du Nord. Les deux États
s'interdisaient toute paix séparée avant que l'un et l'autre objet fussent
atteints. Le 8 avril, à huit heures et demie du soir, à la suite d'une longue
conférence et d'un dernier remaniement de texte, la Convention fut signée.
Quand, après tant de négociations si traversées, Bismarck eut en ses mains
l'acte qui lui permettrait de porter ses entreprises au niveau de ses
ambitions, quand il sentit l'Autriche fortement enserrée entre ses deux
ennemis, il ne cacha point sa joie. Se complaisant d'avance dans le chaos
d'où sortirait sa grandeur, il calma les dernières anxiétés de ceux qui
devenaient ses complices. Comme ceux-ci prenaient congé de lui : « Soyez
tranquilles, dit-il, nous aurons la guerre et je me fais fort d'amener la
grande confusion qui l'assurera. » IX Tout
avait été ménagé de longue main pour créer cette grande confusion. Il restait
à emmêler si bien les choses que, dans l'excès des complications, la force
apparût comme le seul moyen de revenir à l'ordre. Lorsque
Cavour, en 1859, avait médité d'entrer en lutte avec l'Autriche, il s'était
ménagé plusieurs prétextes de rupture. Il avait essayé d'abord de soulever
aux limites du duché de Modène quelque incident de frontière qui allumât le
conflit. Puis, portant plus haut le débat, il avait invoqué la mauvaise
constitution de l'Italie, trop faible pour se défendre et livrée à
l'étranger. Enfin il avait dénoncé les armements qui se faisaient de l'autre
côté du Tessin. S'aidant tour à tour de ces trois griefs, passant de l'un à
l'autre, pratiquant une politique savamment irritante, il avait usé par
degrés la patience de sa rivale, et si bien que celle-ci, poussée à bout,
avait, par une suprême maladresse, pris à son compte la provocation. A sept
années d'intervalle, nous retrouvons chez M. de Bismarck une manière
pareille, soit qu'il ait à dessein étudié son devancier, soit que, d'instinct
et sans aucun souci de se copier, tous les grands ambitieux se ressemblent.
Comme Cavour dans le petit duché de Modène, il cherche dans la petite principauté
du Sleswig-Holstein un sujet de querelle. Comme Cavour avait dénoncé les
préparatifs belliqueux commencés en Lombardie, il signale les concentrations
de troupes en Bohème. Comme Cavour s'était prévalu de l'état de l'Italie, il
se prévaut de l'état de l'Allemagne. Duchés de l'Elbe — armements de
l'Autriche — réforme fédérale — il tient, lui aussi, dans ses mains ses trois
machines de guerre. Dans le temps où nous sommes, il les manie tour à tour,
s'ingéniant à aiguiser l'une dès que l'autre parait s'émousser. Ainsi en
sera-t-il jusqu'au jour où avant lassé l'Europe, subjugué son pays et
décidément asservi l'Italie, il entraînera sur le champ de bataille son
peuple, son allié et son roi. La
question du Sleswig-Holstein avait été merveilleusement imaginée pour
inaugurer la brouille et l'entretenir. L'heure était venue où M. de Bismarck,
tout en se gardant de l'abandonner, tout en se réservant d'y revenir, aurait
besoin de griefs plus éclatants. Dès le milieu de mars, des rapports lui
étaient parvenus, signalant divers mouvements militaires dans le nord de
l'Empire autrichien. Ces mouvements étaient en réalité assez restreints,
ainsi que M. de Moltke lui-même l'avouait au général Govone. Aussitôt le
premier ministre, rassemblant tous les menus faits, les groupant avec un art
infini, avait le 24 mars, en une circulaire rendue publique, dénoncé à
l'Allemagne ce qu'il appelait les provocations de l'Autriche. Achat de
chevaux, rappel d'hommes en congé, nomination de chirurgiens militaires,
mesures prises pour les transports sur les lignes ferrées, réunion en Bohême
de régiments tirés de Moravie, de Galicie ou de Hongrie, rien n'était oublié.
Dès longtemps M. de Bismarck, et c'était une autre ressemblance avec Cavour,
avait, dans son pays et au dehors, façonné à sa volonté une presse docile qui
porterait au loin l'écho de sa voix. Cette presse proclama bien haut l'audace
de l'Autriche, qui décidément voulait la guerre ; puis elle ajouta que le
cabinet de Berlin serait justement accusé d'imprévoyance, si, à son tour, il
n'achetait des chevaux, s'il n'appelait certaines réserves, s'il ne prenait
en un mot quelques mesures de sûreté. De Vienne, M. de Mensdorff-Pouilly
désavoua toute pensée belliqueuse ; et, sous peine de dévoiler ses vrais
projets, le premier ministre prussien fut contraint de parler comme son
rival. A quelques jours de là, il put se dédommager de sa modération. A sa
première communication, M. de Mensdorff, par une de ces maladresses assez
familières à son pays, fit succéder, le 7 avril, une autre dépêche très
hautaine où il invitait la Prusse à révoquer elle-même toutes ses mesures
militaires. Aussitôt M. de Bismarck s'empara du document, le publia, releva,
sans en omettre aucune, toutes les expressions comminatoires qui s'y étaient
glissées. Feignant d'être piqué au vif, s'efforçant surtout d'éveiller
l'amour-propre du roi, il se répandit en plaintes courroucées :
« Vraiment, répétait-il, on dirait l'Empereur d'Allemagne s'adressant au
margrave de Brandebourg. » Il
importait de tenir l'opinion publique en haleine, en exploitant tout ce qui
pourrait irriter. Le lendemain du jour où avait été signé le traité du 8
avril, la Diète de Francfort reçut une communication singulière. Comme la
séance venait de s'ouvrir, la Prusse présenta un projet tendant à la convocation
d'une assemblée qui serait issue du suffrage universel et délibérerait sur
toutes les propositions de réforme fédérale dont elle serait saisie par les
gouvernements allemands. La motion, qui fut renvoyée pour notification aux
cours confédérées, n'était point tout à fait inattendue, car la circulaire du
24 mars, relative surtout aux armements autrichiens, avait fini par une
critique très vive des institutions existantes. v1émc préparée de la sorte et
presque annoncée, l'initiative prussienne ne laissa pas que de provoquer une
surprise pleine d'ahurissement. Par quelle conversion subite M. de Bismarck,
ce rétrograde de 1849, ce contempteur du régime parlementaire, se
transformait-il en champion du suffrage universel ? Nul ne crut à la
sincérité de l'évolution, et les démocrates furent les premiers à déclarer
suspect le don qui leur viendrait d'une telle main. Si le projet parut
médiocre gage (le libéralisme, il fut, en tant que machine de guerre, jugé
très raffiné. Visiblement, le but était moins de modifier la Confédération
germanique que de la détruire, et d'atteindre, à travers la Diète de
Francfort, l'Autriche elle-même, qui serait contrainte ou d'abdiquer toute
influence en Allemagne ou de défendre par les armes son antique protégée. Des
bords de l'Elbe aux bords du Danube, un mot courut alors qui fit fortune : «
M. de Bismarck prépare l'huile démocratique avec laquelle le roi de Prusse
sera sacré Empereur d'Allemagne. » Ayant
amorcé la question de la réforme fédérale, le premier ministre l'abandonna, sauf
à la reprendre bientôt ; et, empressé à ne point laisser chômer ses
accusations, il revint aux armements. Ici une cruelle déconvenue l'attendait,
et pendant quelques jours il put entrevoir une perspective insupportable pour
sa politique, désolante pour ses ambitions, celle d'une guerre retardée,
peut-être conjurée. Le gouvernement autrichien, qui, dans sa dépêche du 7
avril, avait péché par hauteur, se garda de persévérer dans sa faute. Dans
une nouvelle dépêche du 18 avril, il formula la proposition précise de
disloquer, dès le 25 avril, les corps de troupes qu'il avait rassemblés sur
sa frontière du nord-ouest, si la Prusse, dès le lendemain, remettait sur le
pied de paix les divisions qu'elle-même avait renforcées. La demande était
juste, et cette fois très correcte en la forme. Bon gré, mal gré, le premier
ministre y dut acquiescer, mais avec une mauvaise humeur qu'il ne dissimula
point, avec une anxiété qu'il ne cacha pas davantage. Il soupçonnait,
disait-il, la loyauté des déclarations autrichiennes, qui étaient contraires
à ses propres renseignements : il se reprochait d'avoir donné à ses dernières
communications adressées à Vienne une forme trop courtoise : il reprochait
surtout au roi d'avoir encore adouci en deux endroits sa rédaction déjà fort
affaiblie : « Si je n'avais été malade durant ces derniers jours, disait-il,
j'aurais travaillé directement avec le roi, et les choses ne se seraient
point passées de la sorte. » Ainsi parlait le premier ministre[38]. Lui aussi, pour employer
l'expression de Guillaume Ier, il était à un point critique de sa carrière, à
un tournant de sa politique, et à un tournant où il pourrait s'abattre pour
ne se relever jamais. « J'ai
revu M. de Bismarck, écrivait le 25 avril M. Benedetti à M. Drouyn de Lhuys,
et il m'a paru aujourd'hui fort satisfait. » On devine le motif de cette
joie. L'horizon, un instant éclairci, se recouvrait de nuages. L'Italie, liée
depuis quinze jours à la Prusse, venait de lui rendre son premier grand
service. Sur la nouvelle, peut-être un peu amplifiée, de préparatifs
belliqueux au-delà des Alpes, l'Autriche avait concentré des forces
importantes dans les provinces vénètes. Aussitôt à Florence on avait crié à
l'agression, et on avait décrété d'importantes mesures militaires. Que ferait
le cabinet de Berlin ? Se solidariser avec l'Italie, c'était avouer
implicitement le traité du 8 avril. En cette occurrence, M. de Bismarck se
tira d'embarras en exprimant avec une singulière assurance le regret que les
intentions conciliantes de la Prusse fussent si mal comprises par l'Autriche,
en signalant comme dérisoire un désarmement qui ne s'étendrait qu'à la Bohème
et laisserait subsister les rassemblements de troupes dans les autres
provinces. Tel fut le sens d'une circulaire qui, le 30 avril, partit de Berlin.
Cette fois le roi ne retoucha rien, et le Président du Conseil put à loisir
multiplier les expressions ou les arguments qui approfondiraient la blessure.
La conclusion fut que la Prusse ne poursuivrait son propre désarmement que si
l'Autriche replaçait, dans toute l'étendue de l'Empire sans exception, ses
forces sur le pied de paix. Qui eût pu se faire illusion sur la réponse du
cabinet de Vienne ? Elle arriva quatre jours plus tard. Ce fut la brève et
hautaine déclaration que les pourparlers sur les armements étaient épuisés. Ainsi
apparaissaient de tous côtés les images de la lutte prochaine. Après une très
vive alerte, le grand perturbateur semblait toucher à cette guerre désirée
qui couronnerait ses ambitions. Il y touchait en effet, il y touchait de si
près qu'un seul homme, à cette heure, paraissait capable de contenir ses
desseins et d'endiguer sa fortune. X Trois
jours avant la signature du traité du 8 avril, M. de Bismarck disait au
général Govone : « Tous nos arrangements ne sont, bien entendu, valables
que si la France le veut, car si elle venait à montrer de la mauvaise
volonté, rien ne se pourrait faire[39]. » Ces mots peignaient la
condition des futurs belligérants. Quand la postérité, négligeant les détails
et ne laissant en lumière que les sommets des choses, établira le compte
définitif des responsabilités, elle discernera deux grands acteurs : celui
qui a tout osé, Bismarck ; celui qui a tout toléré, Napoléon. Dans l'ombre
grandissante des années, ces deux figures, l'une avec son âpre et vif relief,
l'autre avec ses contours indécis, se dégageront du milieu de toutes les
figures secondaires, et tel sera le contraste entre elles que jamais on n'en
aura rencontré de plus saisissant. Ici apparaîtra le dur chancelier, alors
dans toute la vigueur du corps, dans toute la maturité des années,
étroitement serré dans son armure comme il convient aux conseillers même
civils d'une monarchie militaire, reflétant en ses traits la force, la
résolution, l'activité, réaliste en ses conceptions, plus réaliste en ses
actes, tour à tour dissimulé jusqu'à la fourberie ou franc jusqu'à
l'indiscrétion, et aussi dangereux dans ses accès de sincérité que dans ses
raffinements d'astuce, également habile à invoquer le droit, à le tourner ou
à le transgresser, et le transgressant avec ostentation, dédaigneux des
considérations générales et uniquement sensible aux profits, point
humanitaire, patriote un peu étroit, plus prussien qu'allemand, mais en
revanche grand prussien, offrant en un mot l'image complète de l'homme qui
livre le combat de la vie avec le seul souci de la victoire pour lui-même,
son maître et son pays. Là se montrera, en une perspective toute mêlée de
voiles, la physionomie lassée et soucieuse du débile et puissant Empereur,
déjà gagné par les premières infirmités du déclin, déjà troublé dans la
sécurité de ses erreurs longtemps triomphantes, ne sachant ni se fixer dans
la loyauté ni pousser jusqu'au bout la ruse, ajournant par fatigue ou
indolence les résolutions viriles, jetant sur toutes choses un regard
demi-clos qui ne pénètre point les pensées des autres et ne livre point les
siennes, se complaisant dans une sorte d'impartialité dégagée à la manière
d'un juge ou d'un témoin, et planant sur l'empire au lieu de le gouverner.
Autour de ces deux personnages se concentrera tout l'intérêt du drame, si
bien que l'histoire, après avoir dit ce que Bismarck fit pour grandir son
pays, n'aura plus qu'une curiosité, celle de savoir ce que Napoléon a tenté
pour garder le prestige du sien. Toute l'année 1866 tient en ces deux hommes
: Napoléon et Bismarck — en ces deux choses : l'hégémonie prussienne ou la
prépondérance française. Et l'Autriche qui va combattre semble reléguée au
second plan, tant le sort de la France se joue, en ce duel où officiellement
elle ne figure point. C'est à
l'époque où nous sommes, c'est-à-dire au moment où va éclater le conflit,
qu'on peut saisir en tous ses traits la situation que nous voulons dépeindre.
Cette heure est la dernière où les politiques viendront chercher à Paris leur
inspiration. Mais comme cette heure est brillante, et comme elle ressemble à
une apogée plutôt qu'à un déclin ! En ce mois d'avril 1866, qui eût douté que
Napoléon ne retînt sur ses lèvres le mot qui déchaînerait la tempête ou
l'apaiserait ? Diplomates, journalistes, gens d'affaires, tous n'avaient
d'autre ambition que de faire parler l'oracle. Aux Tuileries et au quai
d'Orsay accouraient les représentants des puissances neutres : de
l'Angleterre, très scandalisée des témérités prussiennes ; de la Russie,
anxieuse aussi, mais beaucoup plus réservée, depuis les affaires de Pologne,
dans ses relations avec les puissances occidentales. On croyait généralement
que Napoléon penchait vers la Prusse : mais nul ne l'eût assuré, tant le
maître s'appliquait à doser à parts égales les marques publiques de sa
bienveillance ! Cependant dans les cercles officiels se glissaient timidement
les envoyés des petites principautés d'outre-Rhin, très avides de nouvelles,
très anxieux, et à juste titre, la couronne de leurs souverains étant en jeu.
Tandis que s'agitaient les dii minores de la diplomatie germanique,
les représentants des deux grands États allemands semblaient avoir établi
entre eux une sorte d'enchère à qui conquerrait Napoléon. M. de Metternich
mettait à profit sa naissance, les influences de salon et surtout le concours
empressé des diplomates de carrière, presque tous favorables à l'Autriche. M.
de Goltz utilisait aussi ses relations mondaines, son crédit à la Cour : en
outre, il s'appuyait sur les amis de l'Italie, qui, unis aux amis de la
Prusse, formaient la plus redoutable des coteries : il avait enfin noué dans
le journalisme de nombreuses intelligences et insinuait par la voix de la
presse tout ce qu'il lui eût été malaisé d'exprimer directement. « On ne
connaîtra probablement jamais, a écrit le général La Marmora, les
propositions, les cajoleries, les promesses, les offres avec lesquelles les
deux ministres de Prusse et d'Autriche montaient chaque jour les escaliers
des Tuileries ou du palais du quai d'Orsay. Ils offraient non seulement tout
ce qu'ils espéraient prendre, mais d'autres objets auxquels il n'était pas
permis de toucher[40]. » Et, en parlant de la
sorte, La Marmora a oublié son propre ambassadeur, M. Nigra, qui ne se
montrait ni moins actif ni moins prodigue de caresses. Jamais
le choix ne fut plus nécessaire entre les deux politiques qui se partagent le
monde : la politique des principes et la politique des profits. La politique
des principes eût dû se formuler à Biarritz, lorsque pour la première fois le
tentateur était apparu. Pour le démasquer, un homme de sens droit eût suffi,
et de sa bouche fût sorti un non possumus bien bref et bien français
qui eût assuré le repos du monde. Ce non possumus, le chef intègre
d'un État libre l'eût prononcé, par goût de la paix, vertu civique, respect
du droit. Je me figure qu'un Bourbon, même médiocre, mais entouré, dès son
berceau, de toutes les traditions nationales, l'eût prononcé pareillement.
Ces choses étaient trop simples pour l'esprit de Napoléon, esprit non médiocre,
non haïssable, non vulgaire, moralement supérieur à ceux qui devaient le
vaincre, mais inapte à percevoir tout ce qui n'était point compliqué. A
Biarritz, autant qu'on peut l'assurer, il se borna à ne point décourager le
tentateur. Faute négative, singulièrement grave pourtant ! car son silence
seul avait un air d'adhésion et permettait de l'espérer comme un futur
complice. Ainsi en jugea-t-on à Berlin. Après le conseil du 28 février, M. de
Goltz revint à Paris, avec mission de s'assurer la bonne volonté de
l'Empereur. Ce jour-là commença l'histoire lamentable des compensations.
Le 5 mars, l'ambassadeur fut reçu aux Tuileries. Un souverain de probité
intacte eût d'un mot repoussé tout marchandage : un souverain d'ambition
résolue eût, d'un crayon vigoureux, marqué sur la carte sa part de profits.
L'Empereur se garda de cette clarté. Si nous en croyons Goltz[41], il se déclara, et en cela il
était sincère, fort au-dessus des petites rivalités d'ambitions, mais il
invoqua les exigences de l'opinion publique qui l'obligeaient à stipuler un
prix pour sa neutralité et surtout pour sa faveur. Puis, comme s'il eût attendu
des propositions : « Il m'est malaisé, dit-il, de préciser un objet
déterminé. » On parcourut les frontières du nord-est et de l'est. La Belgique
jouissait d'une paix profonde et rien ne justifiait une annexion partielle ou
totale. En tout cas, nous nous réserverions la rive droite de la Meuse,
interrompit M. de Goltz. » Dans le Luxembourg régnaient des sympathies
françaises : mais quel prétexte invoquer pour l'intervention ! Du côté de la
Suisse française, un agrandissement n'était pas plus justifiable. Restait le
territoire allemand. Napoléon parla de la Bavière rhénane : « Mais,
ajouta-t-il, si vous vous flattez d'entraîner la Bavière dans votre alliance,
il vous sera difficile de trafiquer de ces provinces... Il y a quelque temps,
continua l'Empereur, j'ai interrogé Niel sur les meilleures frontières à
donner à la France, et il m'a parlé des frontières de 1814, Landau,
Sarrebruck. Seulement la répugnance du roi à céder une portion de territoire
prussien serait peut-être un obstacle. » Bientôt, laissant de nouveau flotter
sa pensée : cc Vraiment, conclut Napoléon, je ne puis indiquer d'objet de
compensation ; je ne puis que vous assurer de ma neutralité bienveillante :
plus tard je m'entendrai avec le roi. » A plusieurs reprises, l'entretien fut
renoué. « Ah ! si vous aviez une Savoie, disait le souverain à l'ambassadeur
prussien ! A Berlin, M. de Bismarck interrogea plus d'une fois M. Benedetti.
Le 2 avril, au moment où la question de la réforme fédérale inquiétait
décidément l'Europe, il précisa sa pensée : Le
moment est venu pour nous de renouveler nos ouvertures ; à vous de dire les
garanties que vous voulez. » Benedetti, laissé sans instructions, n'osa
formuler la réponse[42]. Le 2 mai, à un bal de la Cour,
Napoléon parut s'avancer davantage. Attirant M. de Goltz en un endroit écarté
: i‘ L'Autriche, lui dit-il, m'a fait des ouvertures qui pourraient se
transformer en offres formelles. Puis après un silence : « Les yeux de
mon pays sont tournés vers les bords du Rhin. » L'insinuation, sous sa
forme mystérieuse et volontairement incomplète, était trop grave pour que M.
de Goltz ne s'en émût pas. De Berlin, la réponse fut qu'on désirait connaître
les offres de l'Autriche avant de formuler les propositions prussiennes.
Autant que nous pouvons le pénétrer, les jours suivants s'écoulèrent sans que
les pourparlers, ainsi engagés, fussent poursuivis. Fixé dans une inaction
fastueuse, désintéressé par nature, mais avide d'agrandissements dans
l'espoir d'éblouir l'opinion publique et de consolider le trône de son fils,
le souverain s'attardait à tout effleurer et se refusait à rien saisir. Le
plus souvent il s'absorbait dans la pensée d'une grande guerre qui lui permettrait
d'intervenir en maître entre les adversaires épuisés. Ayant ainsi gagné des
délais et s'étant soustrait pour le présent à l'embarras de rien résoudre, il
se remettait à caresser ses rêves, à la fois rusés et naïfs, grandioses et
mesquins, ingénieux et ingénus. Du milieu de ces rêves se dégageait une seule
idée fixe : c'était une idée non française, mais italienne, à savoir celle de
l'affranchissement de la Vénétie. M. de
Bismarck eut toutes les habiletés. L'une des plus grandes fut de présenter à
l'Empereur l'accroissement de la Prusse comme une conséquence d'une
organisation plus symétrique de l'Allemagne. Il ne dissimulait pas ses
ambitions, mais il les limitait. Il aspirait, disait-il, à dominer dans les
États du nord, mais répudiait toute ingérence au-delà du Mein. Loin de
vouloir s'étendre vers le sud, il était prêt à permettre, à faciliter une
sorte d'union des États du midi sous l'hégémonie de la Bavière, et en effet,
vers ce temps-là, il prodiguait les avances à Munich et, à ce qu'on assure,
recevait en retour de M. de Pfordten les lettres les plus confiantes. De
l'Autriche, il ne parlait pas ; et s'il l'excluait de l'Allemagne, c'était
par prétérition. Ainsi formulé, le projet offrait un aspect bien ordonné, une
certaine apparence logique, et semblait fait à point pour plaire à l'esprit
systématique de Napoléon. Il s'agissait moins d'unifier l'Allemagne que d'y
partager les sphères d'influence. Ce que M. de Goltz affirmait à Napoléon, la
presse parisienne, gagnée en partie à la Prusse, le répéta. Elle vanta la
constitution d'une forte Allemagne du nord progressiste et protestante,
opposée à l'Autriche ultramontaine et rétrograde. Elle ajouta, avec une
grande assurance, que M. de Bismarck, ce ministre autoritaire, servait à son
insu la cause de1l'émancipation humaine, comme le cardinal de Richelieu avait
servi la cause de la liberté religieuse. Qu'avait-on à craindre des
agrandissements prussiens ? Il y avait eu jusque-là deux Allemagnes,
désormais il y en aurait trois. A cette nouvelle répartition, que perdrait la
France ? N'y gagnerait-elle pas plutôt ? Dans certains cercles officieux,
l'argument rencontra faveur, sans qu'on songeât que la victoire de la Prusse
rejetterait l'Autriche vers l'Orient, rendrait le Mein guéable, et mettrait
aux pieds du vainqueur la pauvre Bavière abattue et mystifiée. Mais l'entier
triomphe de la Prusse, on n'y croyait guère : on se réservait en tout cas
avec une entière confiance le, droit d'arbitrage ; car il y avait une
hypothèse jugée inadmissible, celle où la grandeur de la victoire permettrait
à l'une des parties de récuser le jugement de l'arbitre. Ce qui
achevait de troubler la politique impériale, c'étaient les conseils
contradictoires qui aboutissaient aux Tuileries comme en leur naturel
confluent. Deux partis existaient à la Cour, le parti autrichien et le parti
prussien. On pouvait avec l'Autriche sauver la paix, avec la Prusse cueillir
les fruits de la guerre. Sous les régimes libres, un ministère responsable
eût adopté l'une des deux politiques, et, écartant les agents de l'autre,
l'eût suivie jusqu'au bout. Il n'en alla pas de la sorte sous Napoléon. A
l'époque que nous décrivons, les deux partis se partageaient les charges
publiques ou la confiance du souverain et se croyaient, à titre égal, un droit
de conseil. Sous l'abondance des avis divergents, ce qui était obscurité
devenait inextricable confusion. Souvent aussi, le monarque, par bonté,
lassitude ou faiblesse, accueillait sans objection des combinaisons
contraires : son silence était interprété comme une adhésion ; il arrivait
donc que les projets les plus opposés se propageaient sous le patronage de
son nom. Cette contrariété de vues entre les plus hauts serviteurs du règne
produisait parfois des résultats tristement curieux. A l'heure où la gravité
des conjonctures eût exigé entre le gouvernement français et son représentant
à Berlin une intime communauté de pensées, un permanent échange
d'informations et d'instructions, le ministre était M. Drouyn de Lhuys,
personnage très attaché, quoique avec quelque faiblesse, à la politique
conservatrice : l'ambassadeur était M. Benedetti, beaucoup plus clairvoyant
qu'on ne l'a cru sur les ambitions prussiennes, mais ami de l'Italie, hostile
à l'Autriche, aussi dévoué que personne au prince Napoléon. Entre ces deux
hommes, la correspondance est étrange, moins par ce qu'elle révèle que par
tout ce qu'on est surpris de n'y point rencontrer. M. de Bismarck prend
volontiers pour confident notre ambassadeur, espérant provoquer sa confiance
par l'étalage de la sienne. Avec un soin louable, M. Benedetti rapporte à
Paris tout ce que le chef du cabinet prussien veut bien lui laisser savoir.
Ses nombreuses dépêches demeurent le plus souvent sans réponse. « J'attends
vos directions, écrit le 8 mars notre envoyé avec une légère nuance
impatiente. » Cette communication se croise avec une lettre insignifiante du
ministre : « Je suis confus de ne pas répondre à vos lettres particulières.
Elles sont fort intéressantes. Vous ne pourriez pas en dire autant des
miennes. » — « M. Drouyn de Lhuys, mande au duc de Gramont M.
Benedetti, se borne à m'accuser réception de ma correspondance. Il le fait
d'ailleurs avec la meilleure grâce du monde. » Cependant M. de Bismarck
cherche à interroger le diplomate sur la politique de son pays, sur les
compensations, sur les objets qui touchent au vif des préoccupations
françaises. « Sur tout cela, réplique l'ambassadeur, je ne sais que ce que
vous avez bien voulu m'apprendre. » Enfin, à quelques jours de là, M.
Benedetti, tout à fait dépité que sa correspondance ne soit qu'un monologue,
laisse percer en une de ses lettres une très visible pointe d'irritation :
« Je manquerais assurément à mes devoirs, écrit-il, si je ne vous disais
que l'ignorance dans laquelle vous me laissez me place dans une fausse
position. Personne ici ne veut croire à cette ignorance en un moment comme
celui-ci... Je n'ai pas la ridicule prétention de renverser les rôles et
d'être informé au lieu d'être un informateur, mais à ce titre même, je vous
devais de ne pas vous laisser ignorer les inconvénients de ma situation
personnelle[43]. » Ces
lacunes dans la correspondance ministérielle doivent-elles être uniquement
attribuées à une insuffisante communauté de vues entre le chef et son agent ?
Si le ministre se montrait si sobre de dépêches, n'était-ce point embarras
d'exposer une ligne de conduite que lui-même ne discernait pas ? Je touche
ici à l'une des principales incohérences de la politique impériale. Tandis
que M. Benedetti, dans ses dépêches, se plaignait que les portes du palais
royal lui fussent fermées, tandis que M. de Gramont devait à sa haute
naissance d'être introduit dans l'intimité de la Cour, mais ne pénétrait pas
les secrets de l'État, tout autre était le sort des diplomates accrédités à
Paris. Combien de fois ne vit-on pas, en ce printemps de 1866, les voitures
des ambassadeurs de Prusse et d'Italie se diriger directement vers le guichet
des Tuileries, sans passer par l'hôtel du quai d'Orsay ? L'extrême
bienveillance de l'Empereur, son goût pour le gouvernement personnel, avaient
introduit peu à peu l'usage des communications directes entre le prince et
les ambassadeurs. M. Drouyn de Lhuys, tantôt se répandait en plaintes, tantôt
s'épuisait en efforts pour deviner ce qui se passait au-dessus de lui. Quoi
qu'il pût faire, son ignorance se trahissait parfois. Dans une de ses
dépêches à M. Benedetti, nous trouvons ces lignes écrites à la date du 31
mars : « Il n'y a rien de fondé dans ce qui a été rapporté à M. de Bismarck,
au sujet d'une intervention de notre part auprès du cabinet de Florence...
Nous n'avons pas pensé que nous dussions prendre sur nous d'apporter aucun
obstacle à l'accomplissement des destinées de l'Italie... » Mais « nous
ne pouvions pas non plus l'encourager à se prêter aux ouvertures de la Prusse
sans engager très gravement notre responsabilité. » Or, ce jour-là même,
le comte Arese, arrivé la veille de Florence, était l'hôte des Tuileries. De
concert avec M. Nigra, il débattait avec l'Empereur la conduite future de
l'Italie et recevait de Napoléon cet avis plein de promesses et déjà répété
plusieurs fois : « Comme ami, je vous conseille l'alliance avec la
Prusse. » Toutes
ces divergences, toutes ces faiblesses eussent grandement réjoui M. de
Bismarck s'il les avait pénétrées. Mais l'extrême incohérence produit parfois
le même effet que l'extrême habileté. Ne saisissant point l'enchaînement de
la politique impériale, l'homme d'État prussien ne pouvait se persuader que
l'enchaînement manquât, mais se désespérait de ne point le surprendre. Fidèle
rapporteur de ce qu'il voyait et entendait, Goltz mandait à Berlin des
informations si peu liées entre elles qu'on hésitait à y ajouter foi. On ne
pouvait se convaincre que toute la politique française tînt en ce mélange de
caresses prodiguées à tout le monde, en cette attente impartiale et pour
ainsi dire fataliste. Surtout on ne croyait pas au désintéressement français
; et si l'Empereur ne s'empressait point d'accueillir ce que lui eût offert
la Prusse, c'était sans doute qu'il attendait mieux de l'Autriche, mieux des
péripéties de la guerre. Tout ce qu'on voyait n'était, pensait-on, qu'une
surface, et derrière cette surface se démasquerait, à l'heure la plus
inattendue, quelque manœuvre savante, quelque profonde duplicité. Quand M. de
Bismarck se rappelait tant d'assurances bienveillantes, tant de bons procédés
échangés, il se sentait réconforté ; puis songeant à tout ce que ses desseins
apporteraient de préjudice à notre pays, il ne pouvait se figurer que la
prévoyance française demeurât endormie jusqu'au bout. Parfois, à la pensée de
ses préparatifs militaires, il entrevoyait une chance inouïe, inespérée,
celle d'une victoire assez éclatante pour lui permettre de tout prendre sans
rien céder. Ce n'était qu'un éclair, et, osant à peine songer à un tel excès
de bonheur, il se reprenait à rechercher les desseins de celui qu'il devrait
à tout prix intéresser à son jeu. Mais en vain s'usaient sa perspicacité et
sa patience. Qui eût deviné, fût-il pénétrant comme Bismarck lui-même, ce
personnage redoutable à force d'être incompréhensible, ne représentant ni la
droiture ni la fausseté, mais quelque chose qui perpétuellement tenait de
l'un et de l'autre, aimant les détours, les complications, les ténèbres, les
intrigues, mais en dilettante et pour le plaisir plus encore que pour le
profit, prolongeant volontiers ses irrésolutions, puis, comme les irrésolus,
s'affirmant subitement par un coup d'éclat ? Oui, qui eût percé à jour cet
homme extraordinaire qui échappe d'autant plus qu'on cherche davantage à le
fixer ; qui rêva paix, désarmement, fraternité, et pourtant, à l'époque où
nous sommes, ne répugnait pas à la pensée d'une grande guerre où il
apparaîtrait en arbitre souverain ; qui s'éleva aux plus hautes conceptions
humanitaires et laissa l'humanité attristée comme son pays amoindri ; qui fut
aussi fécond en nobles paroles à citer qu'en funestes exemples à ne pas
suivre ; qui, en un mot, réunit en lui les contraires les plus dissemblables,
qui, toucha à l'extrême de l'utopie comme à l'extrême du calcul et qui, dans
le même temps, méditait de bâtir Salente et s'ingéniait à copier Machiavel. XI Avec
une curiosité attentive, notre pays suivait le développement de la crise qui,
depuis l'Elbe jusqu'au Danube, bouleversait toute l'Allemagne. Nul ne pouvait
deviner ou saisir la trame entière des événements qui se préparaient. Ce
qu'on entrevoyait suffisait à éveiller des inquiétudes qui, chez les plus
prévoyants, touchaient à l'effroi. Naguère on avait vu l'Italie se constituer
en État unique. Verrait-on, au-delà du Rhin, une combinaison pareille se
réaliser au profit de la Prusse ? Vers le trône montaient de suppliantes
remontrances qui conjuraient l'Empereur de dominer les événements au lieu de
les attendre, de s'établir en gardien de l'ordre européen, et de proclamer,
comme le demandait l'Autriche, que quiconque troublerait la paix générale
aurait la France pour ennemie. Toujours aux écoutes, M. de Goltz recueillait
ces rumeurs, et chacune de ses dépêches allait réveiller à Berlin tous les
soucis de M. de Bismarck, tremblant que les yeux de l'Empereur ne
s'ouvrissent enfin. Quoique
d'un dévouement non altéré, quoique défiant à l'excès de toute démonstration
qui affaiblirait le pouvoir, le Corps législatif se laissa gagner par
l'inquiétude. Et vraiment il fallait que les alarmes fussent bien grandes,
car pour la première fois depuis le commencement du règne, l'émancipation fut
poussée jusqu'à l'indocilité. Les
débats de l'adresse étaient finis. Le droit d'interpellation n'existait pas.
En cette occurrence le vote de la loi du contingent parut une occasion pour
aborder le grand objet qui préoccupait toutes les âmes. Le 27 avril, M. Emile
Ollivier annonça les intentions de ses amis. Nous désirons, dit-il, profiter
de la discussion du contingent pour adresser au gouvernement un avertissement
— Dites un avis, interrompit avec quelque vivacité le Président, comme pour
contenir d'avance ceux qui s'enhardiraient à l'excès. Le
jeudi 3 mai, la loi vint à l'ordre du jour. Mais qui songeait à la loi ?
Était-elle autre chose que le prétexte d'où renaîtrait l'ancien droit
d'interpellation jadis aboli ? La nouveauté du spectacle, la grandeur des
conjonctures, l'espoir d'explications qui éclaireraient un peu l'obscurité
des événements, tout surexcitait l'attente. De bonne heure on vit s'acheminer
vers la Chambre les jeunes gens des écoles, les clients des députés de la
gauche, tous ceux qu'on appelait les auditeurs au Corps législatif.
Dans une hâte affairée, ils occupèrent l'étroit espace réservé au public ou
se faufilèrent dans la tribune des journalistes. Bientôt, les autres tribunes
se remplirent d'une foule plus grave que de coutume, qui se tassait en
silence dans toutes les places vides, sans souci de la longue attente, de la
gêne ou de l'étouffement. Comme l'heure s'avançait, les carrosses des
diplomates s'arrêtèrent devant le palais et y déposèrent ceux qui
s'apprêtaient à noter tout ce qui serait signe de lutte imminente ou
laisserait percer quelque espoir d'apaisement. Plusieurs maréchaux de France
vinrent aussi, jaloux d'ouïr un débat qui serait peut-être la préface de la
guerre. Enfin on eût dit que tout le Luxembourg avait émigré au
Palais-Bourbon, tant était grande l'affluence des sénateurs ! Ils venaient en
ces lieux par curiosité, ils y venaient aussi pour occuper leurs loisirs :
car une sorte de malchance ironique avait voulu que leur ordre du jour
s'amoindrît à mesure que grandissaient les préoccupations publiques. Ces
hauts personnages, presque tous d'esprit fort distingué, étaient, en ce
temps-là, surtout occupés d'une loi sur les instruments de musique mécanique
que plusieurs jugeaient inconstitutionnelle : « Nous en sommes toujours à nos
serinettes, écrivait irrévérencieusement Mérimée. » Le
calcul du gouvernement était de fournir spontanément à la Chambre quelques
explications, puis, cette concession faite à l'anxiété publique, de s'en
autoriser pour prévenir tout débat plus approfondi. C'est dans cette pensée
que, dès le début de la séance, M. Rouher se leva du banc ministériel En
termes très étudiés et comme en pesant chacune de ses paroles, il traça, avec
une brièveté qui ne lui était pas ordinaire, le programme des vues de son
Souverain. — La France, dit-il, souhaitait la paix, désapprouvait toute
provocation, de quelque côté qu'elle vint, et très spécialement
s'abstiendrait de soutenir l'Italie si elle attaquait l'Autriche. Jugeant un
peu témérairement que les questions en jeu n'affectaient ni l'honneur ni la
dignité du pays, le ministre ajoutait que la meilleure des politiques était
la neutralité. Il affirmait enfin que la France, en prévision de toutes les
éventualités, entendait maintenir vis-à-vis des puissances engagées son
entière liberté d'action. — A ce langage la Chambre applaudit : un passage
surtout fut acclamé, celui qui réprouvait toute agression venue de l'Italie. Quelles
que fussent les marques extérieures d'adhésion, l'espoir d'étouffer le débat
se trouva déjoué. La harangue officielle fut jugée moins remarquable par les
déclarations qu'elle contenait que par tout ce qu'elle laissait dans l'ombre.
Le gouvernement s'était flatté d'apaiser la curiosité publique en la
devançant : il n'avait fait que la mettre en éveil. On le
vit bien à tout ce qui suivit. Comme M. Rouher venait de s'asseoir au milieu
du bruit des approbations, M. Thiers s'approcha du fauteuil du Président, qui
depuis la mort de M. de Morny était M. Walewski, et s'autorisant d'anciens
liens de familiarité : « Je vous en prie, lui dit-il à voix basse,
maintenez-moi à tout prix la parole, j'ai des déclarations importantes à
faire. » La prière était inutile. Déjà la Chambre devenue silencieuse
s'apprêtait à entendre celui qui creuserait jusqu'au fond tout ce que M.
Rouher n'avait fait qu'effleurer. Ce jour
fut pour M. Thiers le plus grand de sa vie parlementaire. Son discours ne
ressembla à aucun de ceux qu'il avait prononcés. Dès les premiers mots, il
atteignit les hauteurs où il ne montait que rarement et toujours par degrés.
Tout concourut à l'élever au-dessus de lui-même, et la majesté du sujet, et
la gravité du danger, et l'étroite communication qui s'établit aussitôt entre
l'auditoire et lui. Point de répétitions, point de redondances, aucune
fatigante précaution oratoire, aucun de ces retours personnels qui semblaient
impertinence ou fatuité ; au contraire quelque chose de précis, d'entrainant,
d'ému ; avec cela une certaine solennité, mais simple et naturelle, comme il
convenait en de si décisives conjonctures : « Je viens, dit-il, défendre
cette chose sainte et sacrée qu'on appelle le droit, et qui est aujourd'hui
foulée aux pieds... Je viens défendre cette autre chose, non moins sainte,
non moins compromise, qu'on appelle la paix. » Ayant ainsi annoncé son
dessein, l'orateur marqua sa volonté de ne le poursuivre que si la Chambre
l'y autorisait formellement. « Parlez, parlez, » s'écria-t-on de
toutes parts et sans souci du ministre qui venait de vanter l'opportunité du
silence. Toute liberté lui étant assurée, M. Thiers retraça en traits brefs
et saisissants les destins du Danemark, cette nation probe et fidèle,
vaillante pour la défense de son bien, incapable de convoiter celui d'autrui.
Puis arrivant à ses récents malheurs : « Vraiment, dit-il, depuis quelques
années, des choses bien étranges se sont passées en Europe. Un Romain disait
au milieu des proscriptions : Maudite maison d'Albe ! elle me coûtera la vie
! Eh bien ! aujourd'hui c'est le langage que peuvent tenir les petits États
de l'Europe Etes-vous une puissance peu redoutable ? Avez-vous un territoire
fertile qui ne peut pas vous rendre bien forts, mais qui arrondirait les
États d'un voisin puissant et ambitieux ? Avez-vous quelque port aux eaux
profondes, pouvant recevoir une grande flotte ? la tête d'un canal qui
réunirait deux grandes mers ? Vos sujets parlent-ils la même langue que ceux
de ce voisin puissant ? Malheur à vous ! C'est ce qui est arrivé au Danemark.
Il avait tout cela : le territoire fertile, le beau port, le canal, des
sujets parlant la langue allemande, la langue des Prussiens. Ces beaux
duchés, continua M. Thiers, on les a pris au nom de la Confédération
germanique ou, comme on dit aujourd'hui, au nom de la patrie allemande, puis
on les a gardés pour soi ; enfin, après les avoir pris de moitié avec
l'Autriche, on a dit à l'Autriche : laissez-les-moi ou bien je vous fais la
guerre. » Ce qui
suivit fut la dénonciation des convoitises prussiennes. Rien ne fut oublié,
ni les abus de la force, ni les simulacres de la justice. Cependant la
Chambre, hier docile et qui demain devait le redevenir, avait oublié, ce
jour-là, de regarder vers ses conducteurs. Subjuguée et conquise, elle acclamait
l'ancien ministre de Louis-Philippe comme elle eût fait de M. Rouher : pas
une interruption, pas un murmure, mais un silence recueilli coupé
d'applaudissements qui s'apaisaient, puis renaissaient avec plus de force,
comme si les sympathies eussent eu scrupule de ne pas se montrer assez. Un
peu dépités, mais s'efforçant de rester calmes, les commissaires du
gouvernement contemplaient avec stupeur cet auditoire d'ordinaire si maniable
et qu'ils eussent en vain tenté de contenir ou de diriger. Jusque parmi les
serviteurs de l'Empire, les approbations ne se déguisaient point : « Je
n'ai jamais entendu quelque chose d'aussi fort, ni d'aussi beau, » murmurait
M. Fould ; et du haut du fauteuil, M. Walewski, cet intègre et prévoyant
conseiller de Napoléon, avait peine à ne paraître qu'indifférent. M. Thiers
continua : « La Prusse, si la guerre lui est propice, tiendra une partie
de l'Allemagne sous son autorité directe, l'autre sous son autorité
indirecte, et n'admettra l'Autriche dans le nouvel ordre de choses que comme
protégée. Mais cette Prusse agrandie et surtout associée à l'Italie, c'est la
résurrection de l'Autriche d'autrefois associée à l'Espagne... c'est la
reconstitution de l'empire de Charles-Quint. » Ayant
prononcé ce grand mot, M. Thiers s'appliquait à démontrer, et vraiment la
démonstration était trop aisée, que l'intérêt français, que l'intérêt de
l'équilibre européen obligeaient pareillement à combattre cette politique.
Avec beaucoup de force, beaucoup de prévoyance aussi, il repoussait la mesquine
pensée de dédommagements, de compensations. « Ce serait, disait-il, une
conduite honteuse que de consentir à recevoir un salaire pour la grandeur de
la France, indignement compromise dans un avenir prochain. » A cet endroit de
son discours, M. Thiers s'arrêta comme épuisé, soit que vraiment sa fatigue
le trahît, soit que ce fût un artifice pour faire valoir le prix de ses
efforts et dominer mieux encore l'assemblée. Une tâche lui restait pourtant à
remplir, celle de rechercher les moyens qui préviendraient le conflit. « Pour
conserver la paix, dit-il, ce n'est pas à l'Autriche, c'est évidemment à la
Prusse qu'il faut s'adresser. » Puis, se reprenant : « Je devrais dire,
peut-être, c'est à la Prusse qu'il aurait fallu s'adresser : car peut-être
est-il déjà trop tard. » Bientôt, essayant de secouer cette pensée
décourageante, il entreprit d'indiquer quel langage pourrait contenir les
témérités prussiennes. Il y a, dit-il, le langage énergique ; il consisterait
à dire à la Prusse : c'est vous et non l'Autriche qui menacez la paix du
monde, nous ne le souffrirons pas. Il y a le langage plus doux, mais assez
clair pour être entendu, et qui se résumerait en un bref et net refus de
concours. Il y a enfin une autre attitude, moins agressive encore, mais qui,
à elle seule, suffirait pour provoquer à Berlin d'utiles réflexions : elle se
réduirait à retenir l'Italie sur la voie de l'alliance avec la Prusse :
sentant l'Italie lui échapper, la Prusse perdrait du même coup tout espoir
d'avoir la France pour complice, et dès lors elle hésiterait sans doute à
poursuivre jusqu'au bout ses desseins. Comme
M. Thiers venait de se rasseoir, on vit un spectacle qui ne s'était jamais vu
depuis le commencement de l'Empire et que, jusqu'à la fin du règne, on ne
reverrait plus. Vers l'orateur de l'opposition presque toutes les mains se
tendirent et, pendant plus d'un quart d'heure, on n'entendit qu'un murmure
confus de témoignages approbatifs, qu'un échange d'entretiens bruyants qui
accentuaient les conclusions du discours. Qui était le maître de la Chambre ?
Le Président ? M. Rouher ? N'était-ce pas plutôt celui qui, trois années
auparavant, n'avait conquis son mandat parlementaire qu'en bravant toutes les
forces officielles ? Le droit d'interpellation n'existant pas et la discussion
ayant été introduite dans le cadre d'une loi spéciale, aucun vote
n'intervint. Il arriva donc que l'indépendance des députés ne fut pas mise à
une trop rude épreuve et que de la manifestation collective, aucune trace
matérielle ne resta. Sur l'invitation du ministre d'État, on revint à l'ordre
du jour et la loi du contingent fut adoptée, dans une hâte distraite qui
contrastait avec le tumulte des émotions récentes et à peine apaisées. Même
dépouillé de la sanction d'un scrutin, l'avertissement était digne d'être
médité. Ce ne fut, entre la docilité de la veille et celle du lendemain,
qu'une heure fugitive d'émancipation ; mais combien cette heure n'est-elle
pas curieuse à saisir ! La séance du 3 mai peut se qualifier d'un mot : ce
fut la manifestation du bon sens national. L'honneur fut égal pour celui qui
la provoqua et pour ceux qui s'y associèrent. Quelles qu'eussent été les
ovations de la Chambre, la mémoire de M. Thiers devait recueillir un
témoignage plus précieux il lui viendrait, non de ses amis, mais de l'ennemi
lui-même : « M. Thiers, a dit l'historien allemand Sybel, incarna en
lui, en ces conjonctures, l'âme même de sa patrie. » XII J'ai
entendu raconter par plusieurs contemporains que la démonstration du 3 mai,
loin de ramener l'Empereur vers la politique de paix et d'équilibre
territorial, éveilla en lui une de ces froides et sourdes colères qui, à de
rares intervalles, bouillonnaient en son âme tranquille et finissaient par se
répandre en accents irrités. Le G mai, comme un concours régional
d'agriculture l'amenait dans le département de l'Yonne, l'occasion lui parut
favorable pour répudier publiquement des avis injurieux autant que malséants.
Dans sa réponse au maire d'Auxerre, il rappela les souvenirs de Napoléon Ier,
et en des paroles qui résonnèrent avec un son belliqueux. Avec une âpreté de
langage tout à fait inaccoutumée dans sa bouche, il ajouta « qu'il détestait
ces traités de 1815 dont on voulait faire la base de la politique
extérieure ». Puis s'adressant à ceux qui l'entouraient, vignerons de la
Bourgogne, flotteurs des canaux, bûcherons du Morvan, gens dont les ancêtres
avaient naguère acclamé l'empire révolutionnaire et guerrier, il continua en
ces termes : « Au milieu de vous, je respire à l'aise, car c'est parmi
les populations des villes et des campagnes que je retrouve le vrai génie de
la France. » Le lendemain, le discours impérial, le discours d'Auxerre
ainsi qu'on l'appela, se répandit d'un bout de l'Europe à l'autre, et
l'opinion unanime fut qu'il était la réponse à M. Thiers, la réponse au Corps
législatif... Qui
croire cependant ? Jusque-là l'Empereur avait prodigué à la Prusse les
assurances bienveillantes : bien plus il avait lui-même conduit vers Berlin
l'Italie défiante et incertaine. Durant ce mois de mai 1866, c'est-à-dire
durant les semaines qui précédèrent la guerre, il semble qu'on surprenne chez
lui une crainte, celle d'avoir trop ouvertement rompu au profit de la Prusse
cette sorte d'équilibre qu'il affecte de garder. Il lui importe de rétablir
entre les deux belligérants futurs cette égalité de traitement, au moins
apparente, qui lui permettra, au cours des hostilités, d'intervenir en
médiateur impartial. De là un certain retour vers l'Autriche, retour qui se
nuancera de faveur si à Vienne on laisse entrevoir la libération de la
Vénétie. C'est ainsi qu'à l'approche de l'heure décisive, la politique
française se complique au point d'échapper à l'analyse. Du milieu de cette
confusion, trois événements se dégagent, qui remplissent ce mois de mai, le
dernier avant la lutte : c'est d'abord une négociation très secrète en vue
d'assurer, par l'Autriche, l'affranchissement de Venise : c'est en second
lieu une négociation plus secrète encore qui se poursuit pendant quelques
jours entre Berlin et Vienne : c'est enfin un projet de Congrès qui, au
milieu de tous les aspects de la guerre, apparaît comme une dernière et
fugitive image de la Paix. Le 4,
mai, dans la soirée, tandis que tout Paris s'entretenait du discours de M.
Thiers, l'Empereur manda aux Tuileries M. Nigra. Il lui communiqua une
récente proposition transmise par M. de Metternich. A Vienne, on demandait
que la France et l'Italie s'engageassent à la plus stricte neutralité :
laissée seule aux prises avec la Prusse, l'Autriche se flattait de demeurer
victorieuse et de conquérir la Silésie : la Silésie serait l'équivalent des
provinces vénètes que le gouvernement de François-Joseph promettait de céder
à Napoléon, sauf à celui-ci à les rétrocéder à Victor-Emmanuel. ‘‘ La
proposition est-elle vraiment sérieuse, hasarda Nigra, après avoir écouté la
combinaison ? — Elle est formelle, répliqua l'Empereur. J'ai répondu en
demandant le temps de la réflexion ; j'ai déclaré que, dans tous les cas, la
cession devrait s'accomplir avant toute occupation de la Silésie. » Après une
pause, le Souverain reprit : « Êtes-vous irrévocablement liés avec la
Prusse ? » Et il demanda qu'on lui remît en mémoire les termes de la
Convention. Justement les Prussiens et les Italiens n'étaient point d'accord,
et le roi Guillaume prétendait que l'acte d'alliance, qui obligeait l'Italie
à prendre les armes en même temps que la Prusse, n'obligeait pas au même
degré la Prusse à secourir l'Italie contre l'Autriche.
« L'interprétation est étrange », observa l'Empereur ; et il ajouta
que peut-être on pourrait y puiser un motif pour dénoncer le traité. Le soir
même, une dépêche chiffrée porta à Florence la nouvelle du projet. Pour
diviser ses adversaires, l'Autriche, jusque-là rebelle à tout sacrifice
territorial, avait assez habilement choisi son heure. Tous les irritants
débats qui avaient précédé la convention du 8 avril avaient survécu à cette
convention. Dans ses entretiens avec Govone, M. de Bismarck se contentait le
plus souvent d'assurances générales. « Fiez-vous, lui disait-il, à la marche
irrésistible des événements. » A Berlin, même au milieu de tous les
préparatifs de la guerre, on parlait encore par intervalles des hésitations,
des scrupules du roi : « C'est sur nous-mêmes et sur la France bien plus que
sur la Prusse qu'il faut compter, télégraphiait Barrai un peu découragé. » Au
milieu de tous ces tiraillements, le projet autrichien n'arriverait-il pas à
point nommé pour offrir à la subtilité italienne une occasion de se venger
des équivoques prussiennes ? Cette fois, comme l'avait dit Govone, la vipère
mordrait le charlatan. Quelle que fut la tentation, La Marmora, dès le
premier moment, parut effrayé du parjure. « D'après ma première
impression, télégraphia-t-il le 5 mai, c'est une question d'honneur et de
loyauté de ne pas nous dégager de la Prusse. » — Le lendemain matin, au
moment de partir pour Auxerre, Napoléon fit de nouveau appeler Nigra. « Le
prince de Metternich, lui dit-il, a reçu l'autorisation d'acquiescer à la
cession de la Vénétie contre une simple promesse de neutralité. » Ainsi
l'Autriche accentuait ses avances, et à un sacrifice conditionnel substituait
une renonciation pure et simple. Nigra fort ébranlé supputait, non sans
quelque anxiété, les avantages ou les dangers d'une acceptation ou d'un
refus. Les chances incertaines de la lutte, le formidable appareil militaire
de l'Autriche, l'attitude cauteleuse de la Prusse, toutes ces considérations
conviaient à ne pas dédaigner le don gratuit d'une province ardemment
convoitée. D'un autre côté, l'Italie, devenue maîtresse de la Vénétie par la
grâce de Napoléon et au mépris de ses engagements, ne perdrait-elle pas en
discrédit moral ce quelle gagnerait en puissance matérielle ? Govone avait pu
mieux que personne pénétrer les intentions de M. de Bismarck. Il reçut
l'ordre de se rendre à Paris. Il ne fut pas reçu par l'Empereur qui craignit,
à ce qu'on assure, que l'entrevue ne se divulguât. En revanche il eut de
fréquents entretiens avec le représentant de l'Italie. Si nous en croyons M.
Nigra, il jugea qu'il serait peu loyal et en outre fort difficile de se
dérober au traité. Une telle conduite ne l'eût d'ailleurs point effarouché :
« Si nous nous arrangions directement avec l'Autriche, mandait-il à Florence,
nous ne ferions que ce que ferait la Prusse elle-même si son intérêt l'y
poussait. » Que déciderait La Marmora ? Le traité était limité à trois mois ;
un mois déjà était écoulé : ne serait-il pas possible que les choses se
prolongeassent jusqu'à ce que l'expiration de la convention rendît aux
contractants leur liberté ? Il semble que le chef du cabinet de Florence ait
entrevu, caressé cette pensée. Un tel atermoiement étant impossible, il
résolut, quoique sans une entière confiance, de s'abandonner à la Prusse son
alliée. Tel fut le sens d'un télégramme que, dès le milieu de mai, il adressa
au représentant de l'Italie à Paris[44]. Ces
pourparlers n'avaient pas échappé à la vigilance des diplomates prussiens. A
Paris, M. de Goltz en avait surpris la trace : de Florence, M. d'Usedom y
faisait allusion dans ses dépêches. Un peu plus tard, M. de Bismarck disait à
M. Benedetti : « Vous n'auriez pas grands efforts à faire pour amener
l'Italie à méconnaître ses engagements. » Mais la Prusse, qui craignait
d'être trahie, était-elle plus fidèle à l'alliance ? Il semble que, vers
cette époque, elle ait, pendant quelques jours, entrevu, poursuivi même, le
plan d'une entente directe avec Vienne. Ce fut
une négociation tout officieuse, tenue très secrète, et sur laquelle nous ne
savons que ce que les publications allemandes nous ont appris. Les rapports
entre les diverses Cours germaniques étaient trop fréquents pour qu'à la
veille d'une lutte qui bouleverserait toute l'ancienne Confédération, il ne
surgît pas beaucoup de médiateurs, ardents à prévenir ce qu'ils appelaient
une guerre fratricide. Le général de Gablenz, gouverneur autrichien pour le
Holstein, avait un frère, le baron Antoine de Gablenz, sujet prussien, mais
avant conservé beaucoup de relations à Vienne. Celui-ci, fort de ses
intelligences dans l'entourage des deux souverains, essaya de s'interposer en
messager de paix. Quelques hardis que fussent ses desseins, M. de Bismarck se
sentait troublé par l'attitude équivoque de Napoléon. Il se méfiait de
l'Italie. Il redoutait les influences qui s'exerçaient autour du roi. De là
certaines hésitations, très courtes d'ailleurs, très passagères, mais que
peut-être on parviendrait à mettre à profit. Ayant pénétré cet état des
choses, M. de Gablenz fit plusieurs fois, durant les premiers jours de mai,
le voyage de Berlin à Vienne. Le résultat de ces démarches, ce fut un projet
qui constituerait les duchés en État indépendant sous la domination d'un
prince prussien. Kiel serait réservé à la Prusse ; une indemnité pécuniaire
serait assurée à l'Autriche. Quant à l'ancienne organisation fédérale, on y
substituerait deux Confédérations, l'une du Nord, sous la direction de la
Prusse, l'autre du Sud, sous l'influence de l'Autriche. La combinaison
pouvait se résumer d'un mot : ce serait le partage de l'Allemagne entre les
deux grandes puissances et l'absorption à bref délai de tous les États moyens[45]. Est-ce à cet arrangement que
M. de Bismarck faisait allusion quand, le 14 mai, au cours d'un entretien
avec M. Benedetti, il lui disait : « Si la Prusse était trahie par l'Italie,
elle n'est point encore assez engagée pour que la retraite lui soit impossible
: il lui serait aisé de l'opérer au moyen d'un changement de ministère. La
Prusse et l'Autriche, une fois réconciliées, suspendraient-elles leurs
préparatifs militaires ? Au contraire, fortes de leur union, ne les utiliseraient-elles
pas contre la France ? On a été jusqu'à prétendre, sur la foi de certaines
paroles échappées plus tard à M. de Bismarck, que, soit à Berlin, soit à
Vienne, cette brusque évolution avait été conseillée. Le plan général
d'entente ayant été soumis à François-Joseph, celui-ci, à ce qu'on assure, ne
le désapprouva point ; seulement il exprima le regret que la proposition
n'eût pas été formulée plus tôt. Les pourparlers se prolongèrent, mais en
s'affaiblissant à mesure que grandissaient les bruits de la lutte. Presque
fatalement, le projet devait se heurter à une double cause d'échec : à
Vienne, le courant militaire l'emportait de plus en plus : à Berlin, M. de
Bismarck, longtemps combattu, n'était déjà plus de ceux qui se contentent
d'une domination partagée. Dans le
temps même où se poursuivaient ces secrètes menées, l'Europe, déjà sur les
limites extrêmes de la paix et de la guerre, vit se produire une dernière et
très solennelle tentative de conciliation. L'initiative
vint de Napoléon. Il avait d'abord penché vers la Prusse ; puis, craignant de
trop montrer ses préférences, il avait légèrement incliné vers l'Autriche et
négocié avec elle pour la cession de la Vénétie. Moitié par respect du traité
du 8 avril, moitié par répugnance à recevoir gratuitement ce qu'elle espérait
conquérir, l'Italie avait laissé passer l'offre sans la saisir. Cependant, en
France, le public anxieux répétait le récent discours de M. Thiers. La
harangue d'Auxerre, violente boutade contre l'ancien ordre établi, avait accru
les inquiétudes. L'Empereur ne s'effrayait point trop de la guerre, comptant
bien la limiter à son gré. En dépit de cet espoir, la gravité des
conjonctures ne laissait pas que de le troubler un peu. Si l'Italie se
complétait par l'adjonction de Venise, ses meilleurs vœux seraient remplis :
ils seraient comblés si le sort futur de l'Allemagne se réglait dans une
assemblée convoquée sous ses auspices et dont il serait l'inspirateur. Que ce
double objet pût être atteint par une conférence, et sans aucune altération
de la paix générale, il osait à peine s'en flatter. Pourtant si un Congrès
avait jamais été opportun, c'était dans l'état inextricable où se trouvait
l'Europe. En provoquant une délibération des puissances, Napoléon se donnait
le mérite de la modération : il ménageait le peu qui restait de chances
d'accommodement : il déconcertait ceux qui, dans son propre pays, le
soupçonnaient de spéculer sur les événements futurs : en outre il
s'attribuait par avance le rôle d'arbitre. Que si la tentative échouait, comme
il était probable, l'Empereur aurait du moins le mérite d'avoir voulu faire
quelque chose. C'est dans ces vues un peu confuses, sans plan bien arrêté,
sans grande illusion, que Napoléon lança son projet de Congrès. Ainsi fait un
joueur qui, ne se reconnaissant plus lui-même au milieu d'un jeu fort emmêlé,
hasarde une carte incertaine, non celle qui est la meilleure, mais celle
qu'il juge la moins mauvaise. Il
importait que le cabinet des Tuileries ralliât tout d'abord à lui les deux
grandes puissances neutres, à savoir l'Angleterre et la Russie. — En présence
du conflit austro-prussien, l'Angleterre avait observé une réserve extrême,
mais qui n'était point indifférence. Plus d'une fois, le représentant de la
Prusse, M. de Bernstorff, avait pu recueillir dans les cercles britanniques
l'expression de la surprise scandalisée qu'éveillaient les témérités de M. de
Bismarck. A défaut d'une intervention plus active, le gouvernement de la
reine, s'adressant à Berlin et à Vienne, conseillait des deux côtés le désarmement.
Aux interpellations formulées soit chez les Lords, soit aux Communes, les
ministres répondaient par l'expression de leurs souhaits en faveur de la
paix. « Par malheur, ajoutaient-ils, nous sommes seuls et
impuissants. » Dans ces dispositions, la Grande-Bretagne ne pouvait
qu'accueillir avec faveur, au moins d'une façon générale, les pensées de la
France. — Quoique plus complaisante pour la Prusse, la Russie n'hésita pas,
elle aussi, à promettre son concours. Comme le baron de Talleyrand, ambassadeur
de France, communiquait au prince Gortschakoff le projet ébauché à Paris,
celui-ci répliqua : « Nous multiplions en ce moment, à Florence, à
Vienne surtout, nos exhortations en vue d'un désarmement simultané. Nous
désirons continuer nos instances : mais nous sommes prêts à appuyer comme post-scriptum
la réunion d'un Congrès. » Quoique
sincère, l'adhésion était un peu froide, tant paraissaient, minces les
chances de succès ! Elle devint encore plus mélancolique lorsqu'on dut fixer
le cadre des délibérations futures. Le programme tracé par le gouvernement
des Tuileries se référait à trois points principaux : la libération de la
Vénétie et les garanties à assurer au pouvoir pontifical, le sort des duchés
de l'Elbe, la réforme fédérale. Que de germes de disputes ne recelait pas un
ordre du jour si étendu ! Les Anglais observèrent avec une nuance de
persiflage que la Grande-Bretagne, puissance protestante, n'avait guère
qualité pour régler la condition du Saint-Père. Cette petite critique se
perdit bientôt dans une plus grande. Entre toutes les questions posées, il
n'en était pas une seule qui ne dût se résoudre sans un sacrifice pour
l'Autriche. Avait-on prévu quelle compensation on lui assurerait ? Tout bien
considéré, le remède semblait presque aussi dangereux que le mal : seulement
le mal était si grand qu'on risquait peu de chose à essayer un remède
désespéré. Le 26
mai, le Moniteur annonça que les lettres d'invitation étaient parties. Le
lendemain, la Patrie, en un article presque triomphal, s'appliqua à calmer
les inquiétudes publiques et affirma que la sagesse de l'Empereur saurait
conserver la paix. Le 29 mai arriva l'adhésion de la Prusse, le 1er juin,
celle de l'Italie, puis celle de la Confédération germanique. Avec une
satisfaction un peu prompte, M. Drouyn de Lhuys constata ce commencement de
succès. Rien ne serait assuré tant qu'on ne connaîtrait pas l'acceptation de
l'Autriche. Malgré toutes les apparences contraires, M. de Gramont, qui était
alors à Paris, croyait à une réponse favorable. Le 3 juin, M. de Metternich
communiqua officiellement à notre ministre des Affaires Étrangères les
résolutions de son souverain. L'Autriche consentait à figurer au Congrès,
mais à la condition qu'aucun des États invités n'y poursuivît un
agrandissement de territoire ou un accroissement de puissance. Cette réserve,
inconciliable avec le programme même des délibérations, équivalait à un
refus. Ainsi en jugea-t-on à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Paris. Ce mois
de mai qui venait de finir avait été pour M. de Bismarck le mois des grandes
émotions. Son esprit s'était usé à prévoir et à conjurer toutes sortes de
périls : péril vis-à-vis de la France devenue impénétrable, péril vis-à-vis
de l'Italie, cette associée toujours fuyante, péril vis-à-vis de l'opinion
publique terrifiée de la guerre, péril vis-à-vis du roi, encore travaillé par
d'arrière-pensées pacifiques. Sous l'impression de ces dangers, il avait
caressé, poursuivi même le dessein d'une entente directe avec l'Autriche.
Voici que sur ces entrefaites avait éclaté le projet de Congrès.
Officiellement, il y avait adhéré, ne pouvant s'y soustraire : mais avec
quelles anxiétés ! Un congrès lui assurerait à peine les duchés, et ni sans
compensations, ni sans efforts. Dans la soirée du 31 mai, à la suite d'une
conférence avec les ambassadeurs d'Angleterre, de France et de Russie, il
retint M. Benedetti. « Que penserait-on à Paris, lui demanda-t-il tout à
coup, si les hostilités venaient à s'ouvrir dès à présent ? Les négociations,
dans l'état actuel des choses, n'ont que peu de chances d'aboutir ; elles
pourraient, au contraire, en avoir de très grandes après une première
bataille. — Gardez-vous d'une pareille conduite, répliqua vivement M.
Benedetti. — A l'heure présente, reprit M. de Bismarck, tout retard dans
l'entrée en campagne sert la cause de nos ennemis. Les États secondaires
mettent à profit les délais pour achever leurs armements, et quand ils se
seront joints à l'Autriche, la partie ne sera plus égale[46]. » Cependant du dehors
arrivaient certains avis rassurants : L'Autriche nous sauvera du Congrès,
mandait de Florence M. d'Usedom. » Bientôt on sut sous quelles conditions le
gouvernement de Vienne entendait participer aux conférences. Pour M. de
Bismarck, la sécurité fut grande, mais mêlée encore d'inquiétudes, car il
restait à connaitre comment la France interpréterait la réponse. Enfin le 4
juin, une dépêche de M. de Goltz arriva qui confirmait l'échec définitif. Non
seulement toute perspective de paix s'évanouissait, mais l'Autriche, par son
refus, semblait assumer aux yeux du monde la responsabilité des négociations
repoussées. A cet excès de bonheur, le premier ministre ne parvint point à
contenir son allégresse. M. Benedetti était auprès de lui quand il reçut la
dépêche. Il la lut joyeusement devant l'ambassadeur ; puis, élevant en l'air
l'heureux télégramme et exhalant en un seul mot sa confiance dans sa patrie,
dans son armée, dans sa propre fortune, il s'écria d'une voix forte : Vive le
roi ! XIII Il ne
restait plus qu'à provoquer le dernier éclat d'où la guerre sortirait. Le jour
même où l'Autriche prit la résolution qui rendait le conflit inévitable,
Govone, sur le point de repartir pour Florence, vint, dans la soirée, faire
ses adieux à M. de Bismarck. Celui-ci le reçut dans le jardin du ministère. «
Eh bien ! lui dit-il dès le début de l'entretien, qui mettra le feu aux
poudres ? sera-ce la Prusse ? sera-ce l'Italie ? — Savez-vous positivement
les vues de l'Autriche, repartit Govone en éludant la réponse ? — Je crois
les connaître, répliqua Bismarck ; elles rendent impossible tout
accommodement. » Puis revenant à l'objet qui le préoccupait : « Il m'est
malaisé de décider le roi à commencer les hostilités : c'est pour lui une
religion, une superstition de ne point prendre l'initiative d'une guerre européenne.
Pendant que nous différons, l'Autriche, les États secondaires complètent
leurs armements et nos chances diminuent. Combien notre condition ne
serait-elle pas meilleure si l'Italie nous montrait la voie !... Au besoin,
ajouta-t-il, vous pourriez amener quelque corps croate à vous provoquer.
Soyez assurés que, le lendemain du jour où vous aurez pris les armes, nous
franchirons nous-mêmes la frontière. » En dépit de ces instances, Govone ne
promit rien. Il invoqua les conseils de la France qui réprouvait toute
agression, les désirs de son souverain qui se piquait surtout de se montrer
modéré. Bismarck ne se laissa pas rebuter : « Parlez au roi, répéta-t-il
en terminant l'entretien, parlez à La Marmora. » Les jours suivants, le chef
du cabinet de Berlin renouvela auprès de M. de Barral les mêmes suggestions.
Mais ce fut en vain. Jusque dans ces dernières heures qui précèdent la
guerre, on surprend dans le langage des diplomates italiens les traces de
leurs incurables méfiances. Au cours de la conversation, Bismarck a laissé
échapper l'aveu de pourparlers directs que le roi a poursuivis avec la cour
de Vienne. Govone, dans ses rapports à La Marmora, prend acte de la
déclaration et s'en prévaut pour exhorter son gouvernement à la prudence : «
La possibilité même d'une telle entente, écrit-il, doit faire réfléchir
sérieusement l'Italie, car les suites d'un pareil arrangement seraient
incalculables[47]. » Ne
pouvant lancer ses alliés, M. de Bismarck dut, pour colorer l'entrée en
campagne, se rabattre sur d'autres prétextes. Au début du conflit
austro-prussien avait apparu la question des duchés. On la retrouve à l'heure
du dénouement. Désespérant d'un accord avec le cabinet de Berlin, l'Autriche
avait, dans la séance du 1er juin, remis à la Diète le règlement de cette malheureuse
affaire ; de plus elle avait convoqué les États du Holstein pour qu'ils
exprimassent leurs vœux sur leur sort futur. Aussitôt M. de Bismarck, en une
circulaire adressée à tous ses agents, dénonça la violation du traité de
Gastein : « Toutes nos informations s'accordent, écrivait-il, pour
montrer que la détermination de faire la guerre à la Prusse est
définitivement arrêtée à Vienne. » Le général de Manteuffel qui
commandait en Sleswig reçut l'ordre de franchir la frontière et de pénétrer
en Holstein. Le général de Gablenz évacua Kiel. Le 8 juin, Manteuffel y
entra. Les Autrichiens se replièrent sur Altona. Virtuellement
l'état de guerre existait. Les derniers préparatifs militaires s'achevaient.
Les princes étaient partis pour l'armée. La seule question était de savoir
qui tirerait le premier coup de canon. Bismarck revenait par intervalle à
l'espoir d'entraîner l'Italie : « Vraiment, répétait-il à M. de Barrai, vous
nous rendriez un fameux service en attaquant les premiers. » Les Italiens ne
se laissaient pas persuader. Pourtant, toutes choses étaient assez emmêlées
pour que le danger d'être abandonné fût désormais chimérique. Le 8 juin,
comme M. de Barrai était reçu en audience par le roi Guillaume, celui-ci lui
tint un langage qui révélait un esprit dégagé de toute incertitude. Il
déclara que l'entrée en campagne n'était plus qu'une question de jours. Il
ajouta qu'il avait pleine confiance dans la justice de sa cause : « J'ai la
conscience nette, poursuivit-il. Longtemps l'on m'a accusé de vouloir faire
la guerre dans des vues ambitieuses ; mais maintenant, après le refus de
l'Autriche d'aller au Congrès, après son indigne violation du traité de
Gastein, après les violences de ses journaux, le monde entier sait quel est
l'agresseur. » Puis le monarque, répondant aux vœux de victoire que lui
adressait l'ambassadeur, termina l'entretien par ces pieuses paroles :
« La vie, comme la victoire, est entre les mains de Celui qui est
là-haut[48]. » M. de
Bismarck, lui aussi, se confiait à Dieu. Seulement, avec un accent sceptique
qui eût fort scandalisé son maître, il ajoutait : N'oublions pas que le Dieu
des armées est un Dieu capricieux. Ce Dieu capricieux pouvait apparaître, à
l'heure la plus inattendue, sous les traits de Napoléon. Là résidait, pour le
premier ministre, le cruel, l'obsédant souci. Au milieu du tumulte des armes,
il prêtait l'oreille à tous les bruits de la France. Les nécessités de la
guerre l'obligeant à reporter le gros de ses forces vers le centre de
l'Allemagne et vers la Bohême, il avait dégarni les provinces rhénanes et
n'avait laissé le long de notre frontière qu'un faible rideau de troupes
facile à percer. Par-là il se trouvait à la merci de Napoléon. Mais Napoléon
était-il un complice, un complaisant, un modérateur, un arbitre ? qui eût pu
le savoir, et Napoléon lui-même le savait-il bien ? Cette pensée hantait
l'homme d'État prussien. Avant le départ de Govone, il s'en était ouvert à
lui. « Il n'est point tranquillisant, lui disait-il un jour, de
commencer la guerre avec la menace de trois cent mille hommes qui peuvent
nous prendre à revers quand nous serons sérieusement engagés. — Ne
pourriez-vous pas, avait répliqué l'Italien, vous assurer la France par
quelque concession ? — Il y a bien la Moselle, avait répondu Bismarck comme
se parlant à lui-même. Je suis, quant à moi, plus Allemand que Prussien. Mais
que dirait le pays ? Que dirait le roi ? » Aux yeux du premier ministre,
le projet de Congrès n'aurait eu qu'un avantage, celui de lui fournir une
occasion pour aller à Paris, pour s'entendre avec l'Empereur. A défaut du
souverain, il se tourna vers M. Benedetti que plusieurs fois déjà il avait
vainement interrogé. « Mais, lui répliqua notre ambassadeur, ne
m'avez-vous pas déjà dit que le roi était décidé à n'abandonner aucune portion
du territoire prussien ? » Sur cette objection, M. de Bismarck
jugea opportun de s'avancer un peu. « Il ne serait peut-être pas tout à fait
impossible, hasarda-t-il, d'amener le roi à céder à la France les bords de la
haute Moselle. Cette acquisition jointe à celle du Luxembourg redresserait
votre frontière de manière à vous donner toute satisfaction[49]. » Cette fois, le tentateur se
découvrait plus qu'il n'avait fait jusque-là. L'approche des premiers
engagements, la grandeur des craintes, engourdissaient un peu les scrupules,
et on s'accoutumait, quoiqu’avec répugnance, à l'idée de sacrifices qui naguère
eussent semblé immoraux et impies. Quelle que fût la suggestion, M. Benedetti
ne la releva point. Mais aussitôt il manda à Paris tout ce qu'il venait
d'apprendre. Si,
renonçant à la politique de conservation territoriale, la seule bonne, la
seule digne de la France, le gouvernement des Tuileries se décidait pour la
politique des profits, cette heure était la plus propice. Pour quelques jours
encore, Napoléon tenait M. de Bismarck en ses mains. N'ayant su, n'ayant
point voulu imposer la paix, il laissa passer devant lui, sans les saisir,
les bénéfices de la guerre. Jugeant désormais le conflit inévitable, il se
fixa dans le rôle d'arbitre et se complut désormais en une seule perspective,
celle des occasions que lui offriraient les chances balancées de la lutte. Cependant,
comme les hostilités allaient éclater, Napoléon fut saisi d'une double
sollicitude. Il songea d'abord à l'Italie, puis à l'opinion publique de son
propre pays. « L'Empereur,
écrivait vers ce temps-là M. Nigra, a fait pour nous tout ce qu'il pouvait
faire sans tirer l'épée. » L'hommage est pleinement mérité.
L'inépuisable bienveillance de Napoléon valut à Victor-Emmanuel un bonheur
unique, celui d'être assuré contre ses propres défaites. Comme le Congrès
venait d'échouer, M. de Gramont repartit en toute hâte pour Vienne. Deux fois
déjà depuis le commencement de l'année, en mars et en mai 1866, des
négociations avaient été entamées au sujet de Venise. A la veille des
hostilités, les pourparlers, qui n'avaient jamais été tout à fait suspendus,
furent renoués. Ils furent repris entre Paris et Vienne, en dehors du
gouvernement de Florence, trop lié désormais à la Prusse pour qu'on pût l'en
détacher. Pour prix de notre neutralité, l'Autriche s'engagea, par traité
secret, à remettre à la France la Vénétie à la suite de la guerre et quelle
que pût être l'issue de la campagne. La convention fut conclue le 12 juin. Ce
jour-là même, comme le comte Karolyi, ministre d'Autriche à Berlin, sur le
point de prendre ses passeports, rencontrait M. de Barral, il alla à lui :
« Nous ne serons pas toujours ennemis, lui dit-il, et si, comme je
l'espère, nous battons la Prusse, je puis vous confier que nous nous arrangerons
avec vous pour la Vénétie. La Marmora, à qui le propos fut transmis, le jugea
très curieux, et il l'était en effet pour quiconque ignorait le récent
arrangement. C'est ainsi que l'Empereur travaillait pour l'Italie à l'insu de
l'Italie elle-même. Trois mois plus tard, Napoléon, assez mal payé de ses
bienfaits, rappela au comte Arese, en un ton de reproche, jusqu'où avait été
poussée sa bienveillance : « Il faut que vous sachiez bien, lui écrivit-il,
qu'avant la guerre j'avais conclu avec l'Autriche un traité par lequel, en
cas de victoire en Allemagne, elle me cédait les provinces vénètes[50]. » En même
temps qu'il assurait le sort de l'Italie, le souverain préparait pour son
pays l'exposé de sa politique. Le 12 juin, à l'ouverture de la séance
législative, M. Roulier lut le programme impérial. Il était résumé sous la
forme d'une lettre à M. Drouyn de Lhuys. Avec une grande netteté, Napoléon
énumérait les causes de conflit, qui étaient au nombre de trois, à savoir la
mauvaise délimitation de la Prusse, les aspirations de l'Allemagne, enfin la
nécessité pour l'Italie d'assurer son indépendance nationale. Si le Congrès
se fût réuni, continuait le monarque, nous aurions désiré pour les États
secondaires de la Confédération une union plus intime, un rôle plus important,
pour la Prusse plus d'homogénéité et de force dans le nord ; pour l'Autriche
le maintien de sa grande position en Allemagne : en outre, nous aurions
souhaité, moyennant compensation équitable, l'affranchissement de Venise...
Pour nous-mêmes, nous aurions repoussé toute idée d'agrandissement
territorial tant que l'équilibre européen n'eût point été rompu. Ayant parlé
de la sorte, Napoléon constatait assez froidement l'échec du projet de
conférence, puis il exhortait le pays à demeurer « confiant dans son
droit, ferme dans sa force ». Dans la lutte qui est sur le point
d'éclater, nous n'avons, disait-il, que deux intérêts : la conservation de
l'équilibre général et le maintien de l'œuvre que nous avons contribué à
fonder au-delà des Alpes. En terminant, il qualifiait d'un mot son attitude
future qui serait celle d'une neutralité attentive. — Quand M. Rouher se fut
assis, les députés applaudirent. Pouvaient-ils refuser leur adhésion à ce
programme désintéressé et honnête, développé avec une grande clarté apparente
et avec un accent de modération équitable qui n'était pas sans grandeur ?
Lorsque le lendemain ils lurent à tête reposée la lettre impériale, ils
constatèrent qu'elle ne leur apprenait rien de ce qu'ils eussent aimé à
savoir. La seule chose certaine, c'était qu'une grande guerre allait éclater
en Europe. Tout le reste demeurait enveloppé de ténèbres. Une hypothèse
surtout était inquiétante, — mais on ne s'attardait guère à la considérer,
tant on la jugeait invraisemblable ! c'était celle où l'équilibre européen
serait détruit non par atteintes successives, mais du matin au soir, par le
foudroyant destin d'une bataille, et tellement détruit qu'on ne le pourrait
plus reconstruire ni restaurer. Tandis
que Napoléon s'attardait en ces déclarations, Manteuffel s'avançait à travers
le Holstein. Le 10 juin, il occupa Itzehoe, lieu où les États étaient
convoqués, et ferma la salle où devaient se tenir les délibérations.
Cependant Gablenz avec ses Autrichiens se retirait vers Hambourg, et sa
retraite retarderait de quelques jours les premières hostilités. Ardent à
brusquer le dénouement, M. de Bismarck se souvint du projet de réforme
fédérale qu'il avait, le 9 avril, présenté à la Diète et qui était jusqu'ici
demeuré sans solution. Le 10 juin, il communiqua aux États allemands un
exposé de ses vues sur les institutions futures de l'Allemagne. L'Autriche
serait exclue de la nouvelle-organisation : deux commandements militaires
supérieurs seraient créés, l'un pour le nord au profit de la Prusse, l'autre
pour le sud au profit de la Bavière : enfin un parlement serait convoqué qui
serait issu du suffrage universel. « Si nous pouvons réaliser ce projet,
écrivait le premier ministre au duc Ernest de Saxe-Cobourg en lui envoyant la
proposition, nous aurons donné à l'Allemagne ses frontières historiques, et
le roi aura consolidé en un jour ce que ses ancêtres ont mis des siècles à
préparer. » Puis il ajoutait avec une sorte de franchise brutale :
« Rome a eu le viol des Sabines. Je crois bien que si Dieu nous réserve
une borne germanique, il ne nous épargnera pas quelques violences semblables.
Mais ce que nous voulons, c'est réduire ces violences au minimum...
L'Autriche n'a pas encore relevé le gant en Holstein, mais ce sera sans doute
pour demain ou après-demain. Alors sonnera le premier glas de la
confédération actuelle et nous crierons : le roi est mort, vive le roi ![51] » Cependant
à Vienne les longues provocations de la Prusse avaient amassé des trésors de
colère, et les conseillers de François-Joseph, poussés à bout, n'étaient pas
éloignés de se faire provocateurs à leur tour. Le 11 juin, l'Autriche, se
fondant sur l'entrée des Prussiens en Holstein, recourut à la haute
juridiction de la Diète et demanda la mobilisation de tous les corps d'armée
fédéraux. Le débat fut fixé au 14 juin. Ce jour devait être le dernier de la
Confédération germanique, le dernier de l'ancienne Allemagne. Déjà le comte
Karolyi avait quitté Berlin et M. de Werther, Vienne. Si prévu que fût le
résultat, la grandeur des conjonctures prêtait à cette réunion suprême
quelque chose de solennel et d'émouvant. L'anxiété était surtout extrême
parmi les représentants des États secondaires. Leur existence serait l'enjeu
de la lutte ; aussi s'épuisaient-ils, même à cette heure, en conciliations
désespérées. Comme l'Assemblée venait de s'ouvrir, le plénipotentiaire
prussien, M. de Savigny, s'éleva contre la compétence de la Diète, la
position de l'Autriche en Holstein n'étant point, disait-il, réglée par le
droit fédéral. On passa outre et on commença le vote. Le premier avis
recueilli fut celui de la Bavière. Sa condition était singulière : longtemps
la Prusse avait essayé de l'entraîner à sa suite en exploitant sa jalousie
contre Vienne et en lui laissant entrevoir une sorte d'hégémonie dans
l'Allemagne du sud. Le chef du cabinet de Munich, M. de Pfordten, avait été
tout ! d'abord l'admirateur de M. de Bismarck, puis, pressentant ses
desseins, il avait cherché à le modérer. Trois jours auparavant, il lui
écrivait encore : « La paix et la guerre sont en vos mains. Comme
Allemand, je vous prie d'interroger une dernière fois votre conscience avant
de dire le mot décisif dont les suites sont incalculables. » Contraint à
prendre parti, le gouvernement bavarois se prononça pour la mobilisation. Le
Hanovre et la Saxe suivirent cet exemple, mais non sans une cruelle angoisse
: placés l'un et l'autre dans l'immédiat voisinage de la Prusse, ils
subiraient ses premiers coups. Le Wurtemberg, Bade, la Hesse Électorale, la
Hesse ducale, Brunswick-Nassau se rangèrent aussi du côté de l'Autriche. Les
autres petits États suivirent Berlin ; il en fut de même des villes libres,
hormis Francfort. La proposition autrichienne fut adoptée par neuf voix
contre six. Comme le scrutin venait de s'achever, le représentant de la
Prusse se leva du milieu de ses collègues et déclara, au nom du roi son
maître, que le pacte fédéral n'existait plus. Il
importait à la Prusse d'entrer en campagne avant que les contingents des
confédérés eussent pu se rejoindre. Dès qu'on eût reçu à Berlin le télégramme
de M. de Savigny annonçant le vote de la Diète, un ultimatum fut envoyé à la
Saxe et au Hanovre : ils étaient sommés de revenir sur leur vote récent, de
replacer leurs forces sur le pied de paix, d'adhérer au projet prussien de
réforme fédérale : un délai de douze heures leur était imparti pour se
soumettre. L'un et l'autre État, pour toute réponse, se pourvurent devant la
Diète et sollicitèrent le secours de l'Autriche et de la Bavière. Le 16 juin,
les hostilités commencèrent. Fidèle au traité du 8 avril, l'Italie déclara,
de son côté, la guerre et, à quelques jours de là, son armée franchit le
Mincio. Depuis le Pô jusqu'à l'Elbe, toute l'Europe centrale était en feu.
Pendant ce temps, Napoléon se fixait, suivant sa déclaration du 12 juin, dans
une neutralité attentive. Mais était-ce bien de neutralité qu'il s'agissait ?
Un avenir prochain allait abattre tous les calculs de la politique impériale
et ranger parmi les vaincus la puissance même qui n'avait point combattu. FIN DU QUATRIÈME VOLUME
|
[1]
Correspondance inédite.
[2]
ENRICO POGGI, Mémorie
Storiche del governo della Toscana, t. Ier, p. 329-331, et t. III, p. 193
et suiv.
[3]
Voir NICOMÈDE BIANCHI, Storia
documentata, t. VIII, p. 239-241.
[4]
NICOMÈDE BIANCHI, Storia
documentata, t. VIII, p. 356-357.
[5]
Voir le Général LA
MARMORA, Un
peu plus de lumière. — Voir aussi Lettere edite ed inedite di CAMILLO CAVOUR, t. VI, p.
683-689.
[6]
Voir THEODOR VON BERNHARDI, Die
ersten Regierungsjähre des Königs Wilhelms Ier, 1860-1863, p. 32.
[7]
Lettre du 4 octobre 1862 (BEUST, Mémoires, t. Ier, p. 213).
[8]
PASOLINI, Memorie
raccolte da suo figlio, p. 328.
[9]
Voir PASOLINI, Memorie
raccolte da suo figlio, p. 329.
[10]
Voir La Vita e i tempi di Giovanni Lanza, t. Ier, p. 359.
[11]
Voir LA MARMORA, Un peu plus
de lumière, p. 45-46.
[12]
Voir JACINI, Due
anni di politica Italiana, p. 128.
[13]
PASOLINI, Memorie
raccolte da suo figlio, p. 412.
[14]
Voir notamment BERNHARDI,
Die ersten Regierungsjähre des Königs Wilhelms Ier, 1860-1863, p. 6.
[15]
Voir la Prusse en 1860.
[16]
Le générai du Barail.
[17]
PERSIGNY, Mémoires,
p. 286.
[18]
Correspondance inédite de M. le duc de Gramont.
[19]
Voir Denkwürdigkeiten aus dem Leben des General Grafen von Roon, t. II,
p. 269 et suivantes.
[20]
Le comte Karolyi était le représentant de l'Autriche à Berlin.
[21]
Dépêche de M. de Bismarck à M. de Goltz, 20 février 1865. (Voir SYBEL, die
Begründung des deutschen Reiches durch Wilhelm Ier, t. IV, p. 73 et
suivantes.)
[22]
Dépêche du 22 février 1865.
[23]
Correspondance inédite.
[24]
Lettres à M. Panizzi, t. II, p. 141.
[25]
Rapport au roi Guillaume, 11 octobre (SYBEL, die Begründung des deutschen Reiches durch Wilhelm Ier,
t. IV, p. 215 et suivantes).
[26]
JACINI, Due
anni di politica Italiana, p. 140.
[27]
Correspondance inédite.
[28]
LA MARMORA, Un peu plus
de lumière, p. 63 et suiv.
[29]
Voir BENEDETTI, Ma
mission en Prusse, p. 30-31.
[30]
SYBEL, die
Begründung des deutschen Reiches, t. IV, p. 281 et suiv.
[31]
Voir BENEDETTI, Ma
mission en Prusse, p. 38.
[32]
Rapport de M. Nigra au prince de Carignan, juin 1866.
[33]
Parlamento italiano, 1865-1866, p. 903.
[34]
Rapports de M. Benedetti, 14, 16, 18 mars 1866 (Ma mission en Prusse, p.
70-73).
[35]
Rapport du 15 mars 1866 (LA
MARMORA, Un
peu plus de lumière, p. 100 et 101).
[36]
BENEDETTI, Ma
mission en Prusse, p. 76.
[37]
Rapport de M. Nigra au prince de Carignan, juin 1866. — Voir aussi LA MARMORA, Un peu plus
de lumière, passim.
[38]
Voir BENEDETTI, Ma
mission en Prusse, p. 110.
[39]
Lettre du général GOVONE
à LA MARMORA, Un peu plus
de lumière, p. 152.
[40]
LA MARMORA, Un peu plus
de lumière, p. 128.
[41]
Voir SYBEL, die
Begründung des deutschen Reiches durch Wilhelm Ier, t. IV, p. 285 et suiv.
[42]
BENEDETTI, Ma
mission en Prusse, p. 91.
[43]
Voir BENEDETTI, Ma
mission en Prusse, passim.
[44]
Voir LA MARMORA, Un peu plus
de lumière, passim. — Rapport du chevalier Nigra au prince de Carignan,
juin 1866.
[45]
Voir HENRI DE SYBEL, Die
Begründung des deutschen Reiches, t. IV, p. 381.
[46]
Lettre de M. BENEDETTI
à M. DROUYN DE LHUYS, 31 mai. (Ma
mission en Prusse, p. 129-131.)
[47]
Rapport du général GOVONE,
3 juin. (Un peu plus de lumière, p. 286 et suivantes.)
[48]
Rapport de M. DE
BARRAL, 8 juin.
(Un peu plus de lumière, p. 306.)
[49]
Lettre de M. BENEDETTI,
4 juin. (Ma mission en Prusse, p. 165.)
[50]
Voir BONHARDINI,
Vita di Francesco Arese, p. 353.
[51]
Aus meinem Leben und aus meiner Zeit, von ERNST II VON SAXE-COBOURG-GOTHA, t. III, p.
527-528.