SOMMAIRE : I. — Comment la politique
intérieure de l'Empire se complique en même temps que la politique
extérieure. — Les conséquences du décret du 24 novembre et incertitude sur
l'état de choses créé par ce décret. — L'Empire et les catholiques en 1861 :
lutte tantôt sourde, tantôt ouverte : incidents divers : procès ; polémiques
; surveillance exercée sur les fonctionnaires. Comment les catholiques se
rapprochent des adversaires de l'Empire : symptômes divers qui marquent ce
rapprochement. — Comment l'Empire distribue ses rigueurs entre les
catholiques et les hommes des anciens partis. Quelles diversions il
essaie : inauguration du boulevard Malesherbes ; crédit de 25 millions pour
les chemins vicinaux. — Continuation de la lutte religieuse : de quelques
incidents ; étroite surveillance ministérielle ; nomination des instituteurs
; l'évêché de Poitiers.
II. — La Société de
Saint-Vincent de Paul ; ses origines, ses développements ; son esprit. —
Premiers symptômes de la malveillance gouvernementale, et comment ce mauvais
vouloir est conjuré. — M. de Persigny ; démarches en faveur de la Société
menacée ; quels griefs sont rassemblés contre l'association. — Circulaire
ministérielle du 16 octobre 1861 et analyse de ce document. — Catholiques et
Francs-maçons. — Tristesse et irritation des catholiques : à quoi se
réduisent les griefs du gouvernement impérial. — Quelle combinaison surgit :
embarras des catholiques : comment ils se décident è repousser toute
organisation officielle.
III. — Quels embarras
rejettent au second plan les dissentiments religieux : commencement de la
crise cotonnière : embarras industriels : mauvaise récolte : éclat apparent
et gêne réelle. — Article de la Revue des Deux Mondes et de quelle sévérité
administrative il est l'objet. — Comment l'aveu vient du gouvernement
lui-même : conseil aux Tuileries : mémoire de M. Fould ; critiques qui y sont
formulées, remèdes qui y sont proposés. — M. Fould ministre des finances :
impression publique. — Comment l'Empereur s'approprie les vues de M. Fould. —
Sénatus-consulte du 31 décembre 1861 : caractère de la réforme : comment
cette réforme elle-même est appelée à demeurer stérile si les tendances
générales de la politique ne se modifient pas.
IV. — L'Italie depuis
la mort de M. Cavour : M. Ricasoli ; ses impatiences ; ses dépêches à M.
Nigra. — Comment la situation de la péninsule justifie peu les ambitions
italiennes. — Nomination de M. Benedetti à Turin, de M. de la Valette à Rome
: projet de M. Ricasoli ; comment il est accueilli à Paris. Ministère
Rattazzi : projet français soumis à la cour de Rome et comment il est
repoussé. — Victor-Emmanuel à Naples : Rome : canonisation des martyrs
japonais. — Attitude de la France. — Quelles agitations révolutionnaires
travaillent l'Italie : Garibaldi : affaire d'Aspromonte. — Dépêche du général
Duraudo. — Comment Napoléon III, irrité et découragé, se rejette en arrière :
motifs et caractère de cette évolution.
V. — Les élections
prochaines : 1857 et 1863 ; quel avait été, depuis six années, le progrès des
idées libérales. — Les divers partis. — Le parti démocratique : ses diverses
fractions : les abstentionnistes ou radicaux : les hommes de 1848 : le groupe
des jeunes. — Le parti légitimiste : quel était, à l'approche des élections,
son plus grand embarras. —Les catholiques : comment et jusqu'à quel point ils
étaient séparés de l'Empire. — Le parti parlementaire ou libéral : en quoi il
se confond avec l'orléanisme : ses personnalités les plus marquantes : son
éclat et son impuissance : Prévost-Paradol.
VI. — Quel est l'homme
appelé à grouper les forces gouvernementales : M. de Persigny : son caractère
; ses tendances : ce qu'on pouvait craindre ou espérer de lui.
VII. — La lutte
électorale : les démocrates et républicains à Paris et dans les départements
: voyage de Garnier-Pagès : dissentiments et compétitions : embarras pour la
création d'un comité : liste de l'opposition dans le département de la Seine.
— Les légitimistes : la question du serment : candidature de Berryer et de
quelques-uns de ses amis. — Les catholiques indépendants ; leurs candidatures
; comment ils dévient vers une opposition assez accentuée : lettre des Sept
Évêques. — Les libéraux ou orléanistes : leurs candidats.
VIII. — Circulaire de
M. de Persigny (8 mai 1863) : en quoi le langage de M. de Persigny diffère de
celui de M. de Morny : la candidature officielle ; quelle force elle puise
dans les lois, dans la répartition des arrondissements électoraux, dans le
concours des fonctionnaires publics. — De quelques incidents de la lutte
électorale et de quelques candidats particulièrement coin-battus.
IX. — Les résultats du
scrutin : succès de l'opposition à Paris : son échec dans les départements :
les enseignements des élections : comment elles révèlent une séparation
profonde entre l'esprit des villes et celui des campagnes. — Comment M. de
Persigny commente les élections : sa chute. — Comment la nouvelle Chambre,
quoique composée à peu près des mêmes éléments, ne sera point la continuation
de l'ancienne : M. Thiers : M. Berryer : de quelle façon le gouvernement
s'applique à assurer sa défense devant le Corps législatif : décret du 23
juin 1863 : le ministre d'État et ses collaborateurs : M. Billault, ministre
d'État ; sa mort. — Avènement de M. Rouher (18 octobre 1863).
X. — Ouverture de la
session législative (5 novembre 1863). — Comment l'esprit de la nouvelle
Chambre se révèle dans les débats sur la vérification des pouvoirs :
incidents divers : les commissaires du gouvernement : M. Thuillier. — M.
Berryer : son intervention en matière financière : M. Thiers : son discours
sur les libertés nécessaires.
XI. — L'animée 1864 :
discours de l'Empereur au cardinal de Bonnechose. Complot contre la vie de
l'Empereur : Pasquale Greco et ses complices. De diverses préoccupations
publiques : M. Renan et la Vie de Jésus. Élections complémentaires : M.
Garnier-Pagès et M. Carnot sont élus : quelle est la signification de ce
vote.
XII. — Quel homme
nouveau le décret du 23 juin 1863 a porté aux affaires : M. Duruy, son
caractère, ses tendances. — Son œuvre : l'instruction publique à ses divers
degrés : comment procède M. Duruy : instruction secondaire : instruction
supérieure : instruction primaire. — Rapport sur l'instruction primaire
obligatoire : quelle opposition soulève cette thèse. — Comment cette querelle
s'absorbe dans une querelle plus grande : M. Duruy et le clergé : de divers
incidents de cette lutte. — La loi des coalitions. — État antérieur de la législation
: comment est discrédité peu à peu l'ancien état de choses. — M. de Morny et
M. Émile Ollivier. — Présentation du projet de loi : le rapport de M.
Cornudet, et comment son adhésion résignée répond aux sentiments du Corps
législatif : vues diverses dans la Commission. — M. Émile Ollivier ; comment
il est nommé rapporteur ; influence de M. de Morny ; de quelle façon M.
Ollivier modifie la proposition primitive. — La discussion publique :
critiques des conservateurs ; critiques venues de la gauche. — Emile Ollivier
et ses collègues de la gauche : comment se consomme la scission. — Le vote :
vrai sentiment du Corps législatif et comment M. Buffet l'exprime. — Comment
la loi des coalitions est doublement mémorable au point de vue économique et
au point de vue politique.
I Nous
avons poursuivi, sans l'interrompre, l'étrange aventure qui devait nous
conduire jusqu'à Mexico. Si vif qu'ait été le souci de la lointaine
entreprise, l'esprit public se portait vers d'autres objets, et avec ardeur.
Ce fut le sort du second Empire que toutes choses se compliquèrent en même
temps, à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur. La
première partie du règne s'était déroulée calme, silencieuse, avec cet aspect
régulier des États absolus, où tout procède du maître et où rien ne s'anime
qu'à sa voix. La politique, très simple alors, se résumait d'un seul mot :
concentration de l'autorité entre les mains de l'Empereur. Cependant le
monarque s'était fatigué de la toute-puissance, avant que le peuple ne se
lassât de la sujétion. Au mois de novembre 1860, il lui avait plu, ainsi
qu'on l'a déjà rapporté[1], de rétablir à l'improviste
quelques-unes des formes qu'il avait naguère abolies. L'initiative impériale
avait éveillé encore plus de surprise qu'elle n'avait excité de gratitude.
Sur l'acte du souverain, le jugement public avait eu quelque peine à se formuler.
Visiblement on touchait au déclin de l'Empire autoritaire. Mais l'heure
était-elle venue de saluer l'Empire libéral ? On n'osait encore prononcer ce
mot, par crainte de désillusion et de désaveu. Au fond, la confusion était
extrême, par l'obscurité du présent, par l'obscurité plus grande de l'avenir.
Dans son interprétation littérale, le décret du 24 novembre ne s'appliquait
qu'au Corps législatif ; mais était-il possible que, la Chambre devenant plus
libre, les mêmes règles restrictives continuassent à régir l'ensemble des
institutions ? Dans le motu proprio impérial, fallait-il voir un acte isolé,
un passager caprice de la puissance souveraine ? Était-ce, au contraire, le
premier pas d'une évolution qui, s'accomplissant par degrés, renouvellerait
pièce à pièce la Constitution et les lois ? A peine publié, le décret
s'accompagna de toutes sortes de gloses qui épaissirent les ténèbres, loin de
les dissiper. Entre toutes les conditions, la plus incertaine était celle des
journalistes. A certaines heures, ils se croyaient, feignaient de se croire
émancipés et tentaient quelque pointe audacieuse hors du sentier étroit où
ils avaient cheminé jusque-là ; que si quelque rude avertissement les
ramenait à la réalité, ils se refaisaient petits et humblement rentraient
dans le sillon accoutumé ; ils n'y rentraient d'ailleurs que pour peu de
temps, car ils ne pouvaient se figurer que, les députés ayant recouvré le
droit de parler, ils n'eussent pas, au même degré, recouvré le droit
d'écrire. Par intervalles, la longanimité du pouvoir semblait autoriser leurs
espérances ; alors ils s'affranchissaient tout à fait et, avec un mélange
d'inquiétude et de plaisir, s'égaraient bien loin des frontières jadis
sévèrement gardées ; puis ils revenaient, repartaient de nouveau et, par
toutes sortes de manèges, essayaient de tâter les bornes extrêmes où les
hardiesses se devraient arrêter. On eût dit des écoliers qui, ne sentant pas
la férule du maître, se demandent si elle est brisée ou simplement au repos.
Le plus singulier, c'est que l'Empereur semblait partager l'ignorance du
public lui-même. Le pays ne savait pas bien ce qu'il avait reçu ; le
gouvernement savait-il beaucoup mieux ce qu'il avait donné ?Dans les régions
officielles, c'était comme un mot d'ordre de dédaigner le régime
parlementaire, bon, disait-on, pour les Anglais ; d'un autre côté, on
réprouvait fort le pouvoir absolu ; on ne se lassait point de répéter que la
Constitution était perfectible ; on laissait entendre que le souverain avait
entrepris de construire un édifice imposant autant que solide qui ne
ressemblerait à rien de ce qu'on avait vu jusque-là, et que cet édifice,
destiné à s'élever par assises successives, était loin de son couronnement.
L'Empire, loin d'abolir les anciennes lois, les tenait suspendues sur ses
adversaires ; mais, tout en les gardant comme une menace, il les relâchait
par ses pratiques et les discréditait par ses propres déclarations : il
aspirait à un avenir nouveau, mais sans oser briser aucun des liens qui le
rattachaient à son origine ; il préconisait la liberté, mais par la bouche
des mêmes hommes qui avaient été jadis artisans de compression. Le langage
des serviteurs du prince ajoutait à ces incertitudes. Ce que l'Empereur
savait à peine, ils ne le savaient plus du tout. L'ambiguïté dans les vues
entraînait dans la conduite une ambiguïté pareille : de là le plus
extraordinaire contraste de tolérances surprenantes et de brusques sévérités.
Pendant les années 1861 et 1862, le pays vécut de cette équivoque. Cependant
l'année 1863 devait être celle du renouvellement de la Chambre. Les élections
se feraient-elles sous les auspices de la liberté ou sous l'empire des
anciennes pratiques ? Tous les esprits observateurs suivaient attentivement
cette évolution étrange, pleine de retours, d'à-coups, d'obscurités, et ces
variations de la politique intérieure allaient parfois jusqu'à distraire des
choses du dehors, déjà si inquiétantes pourtant et si troublées. Cette
première épreuve de la liberté, le gouvernement allait la tenter en des
conjonctures assez bizarres. Pendant neuf années, Napoléon avait tenu tous
les hommes d'ordre étroitement serrés autour de lui. Cette unanimité
désarmait toute opposition. Les partis conservaient leurs cadres, mais les
soldats avaient en masse déserté à l'Empire. Les affaires italiennes venaient
de rompre le pacte tacite qui, dès le commencement du règne, avait rattaché
les catholiques à la dynastie. Inoffensive jusque-là, la libre discussion
pouvait engendrer désormais, non de vrais périls, mais de sérieux embarras.
Napoléon ne faisait rien comme personne. Il choisit pour lever la consigne du
silence le moment même où le silence lui eût été le plus propice. Aveuglement
ou singularité, confiance en son prestige ou fatigue du pouvoir personnel, il
joua, comme à point nommé, le jeu le plus propre à réjouir ses adversaires,
et le jour où il commit ses premières grandes fautes fut précisément celui où
il se proclama discutable. Même à
ne considérer que les affaires intérieures, les révolutions italiennes
faussèrent toute la politique impériale. La nouvelle de Castelfidardo avait
rempli d'indignation tous les cœurs catholiques. Le temps amortit les
colères, mais sans ramener l'harmonie. Dans la bouche de hauts
fonctionnaires, on retrouvait encore des paroles pleines de déférence pour
l'Église ; et certaines harangues épiscopales gardaient les traces de
l'ancienne adulation. Le plus souvent, ces témoignages n'étaient que de
vaines formules répétées par convenance ou routine. Le gouvernement accusait
le clergé d'ingratitude, et le clergé, de son côté, n'était pas loin de se
croire trahi. En certaines contrées, on vit le préfet et l'évêque se séparer
violemment, l'un ralliant à lui tous les agents du pouvoir, l'autre
entraînant ses prêtres à sa suite ; et la société tout entière, depuis les
rangs les plus élevés jusqu'aux plus humbles, se trouva partagée en deux
camps qui mutuellement se frappaient d'interdit ainsi en fut-il dans les
diocèses d'Orléans, de Nîmes, et plus particulièrement de Poitiers. Ces
rivalités aiguës n'étaient point habituelles : ce qui était ordinaire,
c'était, entre les autorités civile et religieuse, une méfiance pleine de
soupçons, une politesse pleine de réserve, une perpétuelle surveillance pour
saisir ou dénoncer l'empiétement. De part et d'autre une crainte régnait,
celle de trop concéder ; cette disposition chagrine transformait les moindres
incidents en querelles, les moindres querelles en conflits. Des deux côtés,
on désavouait toute pensée provocante, mais on pratiquait une sorte de
défensive irritante et jalouse qui ressemblait fort à l'agression. Toute
l'année 1861 fut remplie par cette petite guerre. A la suite des affaires
italiennes, certaines chaires de village avaient retenti de protestations
véhémentes, plus séantes en un discours de tribune que dans un prône de
campagne. Dans une circulaire très âpre de ton, le garde des sceaux, M.
Delangle, invita le clergé au respect des lois et rappela les dispositions du
Code pénal qui réprimaient les écarts de la chaire[2]. Dans l'Indre-et-Loire, la
Vienne, la Charente-Inférieure, plusieurs desservants Furent poursuivis en
police correctionnelle, les uns pour discours tenus dans les Eglises, les
autres pour harangues prononcées dans les distributions de prix. A défaut de
délit assez caractérisé pour provoquer l'action de la justice, les rigueurs
administratives châtiaient sans bruit et discrètement les excès de zèle ou
les propos inconsidérés. « Dans mon diocèse, disait au Sénat[3] le cardinal Matthieu, il se
trouve des ecclésiastiques qui ne touchent plus de traitement depuis cinq
mois et demi, et sans que j'aie pu connaître les motifs d'une semblable
mesure. » L'orientation politique étant changée, une des grandes
préoccupations du ministère des Cultes fut de rapporter tout ce qui était
faveur. Dans le département du Nord, où le chiffre de la population rendait
très lourd le ministère sacerdotal, l'autorité diocésaine avait pris coutume
de s'adjoindre des prêtres belges qui secondaient le clergé des paroisses :
le gouvernement s'émut de ces auxiliaires et, s'autorisant de quelques abus
isolés, les renvoya dans leur pays. La congrégation des Rédemptoristes à
Douai, celle des capucins à Hazebrouck, furent dissoutes[4]. Cependant la presse antireligieuse
dénonçait avec grand bruit certains actes de prosélytisme qui cachaient,
disait-elle, les plus graves désordres : de jeunes israélites avaient été
soustraites à leur famille, mises au secret dans des couvents ou des maisons
ecclésiastiques, et amenées, par dol ou violence morale, à embrasser la
religion chrétienne. Le 1er mars 1861, un prêtre, le chanoine Mallet, homme
de mœurs très suspectes, fut traduit pour détournement de mineure devant la
cour d'assises du Nord et condamné à six années de réclusion[5] : à la suite du procès, un
couvent de Douai, le couvent dit de la Sainte-Union, se vit retirer le
bénéfice de l'autorisation légale[6]. Un peu plus tard, une affaire
pareille, mais suivie d'acquittement, se déroula devant la cour d'assises du
Puy-de-Dôme[7]. Ces tristes débats furent
remarquables moins par eux-mêmes que par l'attitude du gouvernement, qui, au
lieu d'abréger comme en d'autres temps le scandale, s'appliqua comme par
représailles à en prolonger le bruit. Bien plus, à quelque temps de là, une
circulaire du ministre des Cultes[8] commenta, non sans une certaine
amertume, les derniers incidents, et parut faire retomber sur l'ensemble du
clergé et des maisons religieuses ce qui n'était que le crime d'un seul et
l'imprudence de quelques-uns. Plusieurs prélats s'émurent du reproche : tel
fut l'évêque d'Arras, qui, en termes d'une vivacité extrême, releva
l'imputation. Le ministre répliqua, l'évêque répondit de nouveau ; et le ton
même de cette polémique permit de mesurer ce qui restait de l'ancienne
alliance. — Parmi les agents du pouvoir le désarroi était grand. On
commençait à noter les paroles, les démarches, les relations surtout, et la
prudence ne fut jamais plus nécessaire que le lendemain du jour où on avait
proclamé la liberté. C'est vers ce temps qu'on se mit à distinguer entre les
fonctionnaires cléricaux et ceux qui ne l'étaient point. Le signe le
plus visible du cléricalisme pour un
fonctionnaire, c'était de confier l'éducation de ses enfants au clergé ou aux
Congrégations, et il ne manqua pas de préfets ou de chefs de service pour
dénoncer chez leurs subordonnés cette indépendance devenue suspecte. C'est
une justice à rendre à Napoléon, que le plus souvent il ignorait ces
mesquineries et, quand on les lui signalait, s'empressait de les désavouer.
Pourtant, dans son langage, dans sa conduite, on pouvait surprendre une vive
irritation contre les catholiques. Il s'exagérait fort la portée de ses
services et leur reprochait l'oubli de ce qu'il appelait ses bontés. Sous
l'empire de son dépit, il lui arriva de laisser échapper des paroles amères,
d'autoriser des procédés vexatoires, de pratiquer même pour son propre compte
ces recherches inquisitoriales qu'il raillait chez ses agents. Un jour, comme
il était à Biarritz, il apprit qu'un colonel de cavalerie avait violé la
consigne qui mettait en interdit la demeure de Mgr Pie, évêque de Poitiers.
Aussitôt, toutes affaires cessantes, il saisit de l'infraction le ministre de
la Guerre. « J'apprends que le colonel X***, lors du départ de son régiment,
s'est rendu avec éclat, à cheval, à la tête de son corps d'officiers, chez
l'évêque. Il mérite une sévère réprimande[9]. » Tous
les partis sentent à leur tour le besoin de la liberté, et c'est pourquoi la
vraie sagesse est de ne la proscrire jamais. Victimes du pouvoir, les
catholiques admiraient de moins en moins ce bel ordre de 1852 qui jadis les
avait ravis. Les légitimistes, les orléanistes, les parlementaires leur
ouvrirent leurs cadres. Ils y entrèrent d'abord timidement, puis,
s'enhardissant, remplirent une bonne portion des places vides. Leur évolution
ne s'accomplissait ni sans embarras, ni sans indécisions, ni sans retours.
Qu'ils le voulussent ou non, ils se trouvaient entraînés bien loin de
l'Empire. — Vers ce temps-là furent autorisées, bien parcimonieusement
encore, les premières conférences ou lectures publiques imitées de
l'Angleterre : les catholiques formèrent une partie de l'auditoire, et on les
vit applaudir aux allusions politiques où se complaisaient la littérature et
le journalisme d'alors. — Les intérêts ayant changé, les doctrines se
modifièrent pareillement. Au début du règne, on avait espéré, entrevu un
régime de privilèges ; on y avait même goûté, quoique à fort petites doses.
Cette attente étant évanouie, le mot d'ordre fut de dédaigner ce qu'on
n'avait pu obtenir et de vanter le retour au droit commun. Deux années
auparavant, l'un des plus notables parmi les catholiques libéraux, le prince
Albert de Broglie, avait publié les derniers volumes d'une Histoire de
l'Église au IVe siècle, c'est-à-dire au temps de Constantin et de Julien.
L'œuvre, conçue sous l'inspiration la plus haute, planait fort au-dessus de
la politique courante. Il se trouva pourtant que le livre rencontra une sorte
d'actualité qu'il n'avait point cherchée. Le public fut frappé de ce qu'avait
de capricieux, de despotique, d'intermittent, la protection des princes,
fût-ce celle d'un Constantin ; et, entre tous les enseignements de l'ouvrage,
ce fut celui-là qu'il retint. — En s'avançant dans cette voie toute nouvelle,
les catholiques se montraient très préoccupés d'éviter les mots qui
effraieraient. Ils s'ingéniaient à trouver des formules adoucies, à faire
leur choix entre les libertés, à vanter seulement les moins compromettantes,
à les déguiser sous le nom de franchises : de franchises municipales, de
franchises provinciales ; à se dire moins démocrates que libéraux, moins
libéraux que décentralisateurs. La perfection eût été que l'initiative vînt
de leurs amis et qu'ils dirigeassent le mouvement auquel ils participeraient.
En cette même année 1861, dans une ville de province, à Nancy, un groupe
d'hommes notables, chrétiens pour la plupart, imagina de fonder, sous le nom
de Varia, un recueil qui prêcherait la liberté, mais sous la forme
d'émancipation locale, de reconstitution provinciale, de guerre au césarisme
autoritaire et au despotisme administratif. Ce programme, très rassurant pour
l'ordre, semblait fait à point pour rallier le parti religieux. Il rencontra
d'autres approbations ; la plus considérable fut celle de M. Guizot. Plus
tard, beaucoup plus tard, toutes sortes d'adhésions suivirent, venues
d'hommes de tous les partis : M. Barrot, M. Daru, M. de Larcy, M. de Falloux,
M. de Montalembert, M. Jules Simon même et, pour tout compléter, M. Jules
Ferry. C'est ainsi que, toutes choses étant changées, les catholiques
prenaient leur place non plus à l'extrême droite du pouvoir, mais à l'extrême
droite de l'opposition. Le front de bataille, à la vérité, était plus étendu
que solide, et plein de vides par où le gouvernement pourrait s'insinuer.
Cette ligue avait pour organes habituels la Gazette de France, le Courrier
du dimanche, le Correspondant, et, pour allié d'occasion, les
Débats, voire même le Temps. En revanche, la coalition s'arrêtait
aux bureaux du Siècle. Là se dressait la plus infranchissable des
barrières : pour le Siècle, le cléricalisme était l'ennemi, et il
s'était accoutumé à pratiquer le précepte bien avant que d'autres le
formulassent en maxime. Habitué
à manier des masses dociles, le gouvernement supportait avec une impatience
extrême cette petite guerre qui se manifestait par des tendances bien plus
que par des actes positifs. Une opposition ouverte, il l'eût brisée. Cette
hostilité négative, et pourtant tenace autant que gênante, le déconcertait.
Il s'indignait contre les catholiques et bien plus encore contre les hommes
des anciens partis. Dans cette disposition rancunière et chagrine, il lui
arrivait de reprendre en taquineries de détail ce qu'il avait naguère concédé
en liberté. — Au printemps de 1861, il lui avait plu de ressusciter un des
procédés les plus dictatoriaux du premier Empire, à savoir la saisie
administrative. La théorie n'était point heureuse ; l'application le fut
moins encore. Au faubourg Saint-Germain vivait dans une retraite honorée l'un
des anciens ministres de Louis-Philippe, le vieux duc de Broglie : nul ne le
surpassait par l'élévation de l'esprit, la dignité du caractère, l'austérité
de la vie. Sous le titre de Vues sur le gouvernement de la France, il
avait rassemblé le fruit de ses méditations politiques. L'œuvre n'avait point
été mise dans le commerce, mais seulement lithographiée à un petit nombre
d'exemplaires. A la suite de la lettre du duc d'Aumale, une circulaire de M.
de Persigny avait recommandé de surveiller ou de prévenir toute introduction
de brochures ou écrits émanés des princes exilés. Au ministère de
l'Intérieur, on jugea que la prescription, édictée pour les princes, pourrait
avec avantage s'étendre à leurs amis. Une descente de police fut pratiquée,
et les feuilles lithographiées furent saisies. La suite ne laissa pas que
d'être assez curieuse. Une double instance s'engagea : l'une du ministère
public contre le duc de Broglie pour infraction aux lois sur la presse,
l'autre du duc de Broglie contre le préfet de police pour restitution des
exemplaires illégalement saisis. Comme la sollicitude la plus attentive ne
pouvait découvrir aucun délit, une ordonnance de non-lieu intervint. Le duc
de Broglie, de son côté, se désista de sa demande. Quand il fallut rendre les
exemplaires, l'embarras fut extrême ; car l'écrit factieux avait été partout
propagé, et par les soins de ceux-là mêmes qui avaient la charge de
l'interdire. On eut grand'peine à rassembler les feuilles dispersées.
« Ces messieurs, disait M. Doudan, ont prêté les exemplaires avec une
obligeance infinie[10]. » — Ces mesquineries ne
mériteraient guère d'être rapportées si elles ne peignaient les dispositions
des autorités officielles, indécises entre le régime de compression ou celui
de liberté et pratiquant maladroitement l'un et l'autre. Dans le temps même
où s'organisaient ces petites vexations, le directeur de la presse mandait au
ministère de l'Intérieur les rédacteurs en chef des journaux, les assurait de
sa bienveillance, les invitait à marcher en toute sécurité dans une voie un
peu élargie. L'avis était reçu avec plus de déférence apparente que de
reconnaissance, et les journalistes n'avaient d'autre souci que d'ouvrir
toute grande la porte qu'on leur entre-baillait. Ils soulevaient toutes
sortes de questions de détails, puis, d'une allure à la fois osée et
craintive, s'attaquaient au décret de 1852, cette arche sainte de l'Empire
autoritaire. Comme on promettait la liberté à la manière de l'Angleterre,
pour le jour où les partis auraient désarmé : « Quand donc, répliquait
Prévost-Paradol, la maison de Hanovre se croira-t-elle affermie[11] ? » Ce persiflage
dédaigneux, ces hardiesses croissantes exaspéraient le gouvernement, qui, se
croyant payé d'ingratitude, se rejetait brusquement vers les anciennes pratiques.
Le retour en arrière se marquait par des notes du Moniteur qui
affirmaient la législation existante : il se marquait surtout par un
renouveau de communiqués et d'avertissements distribués un peu pêle-mêle. —
Cependant, à toutes les époques du règne, l'un des procédés les plus
familiers du gouvernement impérial avait été de s'assurer contre l'hostilité
des classes élevées en se solidarisant avec les classes populaires. A qui
parlait trop obstinément de liberté, l'Empereur répondait démocratie ou réformes
économiques. La diversion avait jusque-là réussi ; n'était-elle pas plus
opportune que jamais ? Le M août 1861, comme Napoléon inaugurait le boulevard
Malesherbes, il énuméra, dans un discours en réponse au préfet de la Seine,
toutes les mesures projetées ou déjà prises pour améliorer le sort de la
classe la plus nombreuse : l'eau allait être amenée à Paris et fournie à des
prix moins élevés ; les petits loyers étaient exemptés d'impôts ; le commerce
de la boulangerie et de la boucherie était mieux organisé ; les écoles,
églises, établissements de bienfaisance avaient été multipliés. Une autre
promesse suivait, bien plus alléchante que toutes les réformes passées. « Je
vous recommande surtout, ajoutait l'Empereur, dans l'examen de votre budget,
de réduire, autant que les finances le permettront, les droits qui pèsent sur
les matières de première nécessité. C'est par là que vous acquerrez de
nouveaux titres à ma reconnaissance. » Quatre jours plus tard, la même
sollicitude bienfaisante, qui s'était portée sur la population parisienne,
s'étendait aux populations rurales. Dans une lettre au ministre de
l'Intérieur, l'Empereur proclamait /4 que l'amélioration des campagnes est
encore plus utile que la transformation des villes. En conséquence, il
invitait le ministre à présenter au Corps législatif une demande de crédit de
25 millions pour l'achèvement par annuités des chemins vicinaux précédemment
classés. — Suppression ou allégement des octrois dans les villes, chemins à
profusion à travers les campagnes, quelle perspective de bien-être pour les
ménages ouvriers, quelle source de prospérité pour les exploitations rurales
! Napoléon, qui était d'âme excellente, était porté vers le bien par
naturelle bonté : on eût dit qu'il ne le faisait que par calcul, tant il le
faisait avec profit ! Quelle opposition pourrait tenir devant cette abondance
de promesses ? Combien pâles paraîtraient auprès de ces heureuses réalités
les spéculations des orléanistes, qui prônaient la liberté ; les rêves des
légitimistes, qui prêchaient la décentralisation ; les maussades doléances
des cléricaux, qui plaignaient les disgrâces du pape ! Ces
incidents rejetaient à l'arrière-plan les luttes religieuses ; mais bientôt
elles se ranimaient, comme se reprend, après un intermède, une pièce
interrompue. Les catholiques suscitaient autour d'eux toutes sortes de
brochures ou de livres, et tantôt se portaient à la défense du Pontife Romain
ou de leur propre clergé, tantôt s'enhardissaient jusqu'à faire irruption
dans le camp ennemi. Entre toutes les attaques, l'une des plus virulentes fut
due à la plume d'un professeur de l'Université, M. de Laprade, qui, en vers
indignés, flétrit, sous le nom de Muses d'État, les lâchetés de la
presse officieuse, empressée à dénoncer les faibles et à courir sus aux
vaincus. M. de Laprade était professeur à la Faculté des lettres de Lyon. Une
révocation bruyamment publiée fut le châtiment de son audace. Mais les
sévérités aussi bien que l'indulgence étaient impuissantes à ramener la paix.
— Dans le gouvernement, trois des ministres avaient charge pour défendre,
comme on disait, la société civile contre les empiétements cléricaux :
c'était le ministre de l'Intérieur, qui exerçait par les préfets une sorte de
surveillance générale ; c'était le garde des Sceaux, armé du Code pénal et le
tenant suspendu sur les prêtres les plus récalcitrants ; c'était le ministre
des Cultes, qui contrôlait avec un soin jaloux tout ce qui était gestion des
fabriques, dons aux églises ou règlements budgétaires. La politique
religieuse en 1861 offrait exactement l'image renversée de la politique de
1852. En 1852, la bienveillance officielle s'était traduite vis-à-vis du
clergé par des faveurs au fond assez modestes, mais enveloppées de formules
confiantes ou respectueuses qui charmaient. En 1861, la malveillance se
résumait en des sévérités pas bien terribles, assez débonnaires même, mais
accrues trop souvent par de blessantes paroles et surtout par un perpétuel
reproche d'ingratitude. Dans leurs communications aux prêtres ou aux évêques,
les représentants du gouvernement ne manquaient jamais d'insister sur le
grand intérêt qu'avait l'Église à ne pas se séparer de l'Empire. Quel ne
serait pas son sort si la main tutélaire de Napoléon se retirait d'elle !
Cette commisération, légèrement insultante, poussait à bout les catholiques,
qui s'exaspéraient de paraître protégés, à l'heure même où ils étaient tenus
en suspicion. -- C'était surtout en province qu'éclataient les dissentiments.
Un jour, dans une commune du département d'Ille-et-Vilaine, le préfet avait
nommé un instituteur laïque contrairement à l'avis du Conseil municipal, qui
réclamait des maîtres congréganistes. La décision souleva une véritable
tempête. L'archevêque de Rennes s'émut, disciplina autour de lui les fidèles,
dénonça comme illégal l'arrêté administratif, rédigea en ce sens une pétition
au Sénat, la fit couvrir de signatures ; et l'affaire, portée quelques mois
plus tard à la Haute Assemblée, y remplit deux longues et assez orageuses
séances[12]. — Entre tous les diocèses,
celui de Poitiers était toujours le plus agité. Là, l'évêché et la préfecture
se dressaient comme deux maisons ennemies, et quiconque pénétrait dans l'une
était dans l'autre irrévocablement excommunié. Dans cette lutte qui durait
depuis deux années, l'évêque avait bien des avantages : l'appui moral de ses
diocésains les plus notables, une parfaite connaissance du pays, en outre un
esprit très souple, prêt à la fois à toutes les véhémences de la chaire et à
toutes les épigrammes des salons. La préfecture eut pourtant son jour de
revanche et l'évêché son jour de confusion. Ce jour-là, tout ce qui était
fonctionnaire, à Poitiers et dans toute la France, se pâma d'aise en lisant
la Gazette des Tribunaux, devenue, sans le savoir, plus malicieuse que le
plus ingénieux des pamphlets. Je touche ici à une mystification mémorable. —
Au lendemain de Castelfidardo, Mgr Pie avait exalté en chaire les jeunes gens
du Poitou morts pour la Papauté, et les avait proclamés martyrs de l'Église
et du droit. La cérémonie était achevée, quand on s'avisa qu'un des morts
n'avait point eu sa part de louanges : ce n'était pas un gentilhomme, mais un
enfant du peuple ; il était originaire de Guingamp, mais avait contracté à
Poitiers l'engagement qui l'avait lié à l'armée pontificale. On l'appelait
Gicquel. Il était, à ce qu'on affirmait, tombé glorieusement dans la
bataille. Les jeunes et touchantes victimes que l'évêque avait louées
appartenaient presque toutes à l'aristocratie de la province : louer Gicquel,
Gicquel l'ouvrier, parut chose tout à fait opportune. Sans plus amples
informations, un service funèbre fut, pour le 30 octobre, préparé à
Sainte-Radegonde. Ce jour-là, toute la société poitevine descendit vers la
vieille église et, au milieu de toutes les pompes chrétiennes, Mgr Pie prononça
le panégyrique. L'éloge fut sans limite. Le prélat exalta dans Gicquel
« un enfant de la Bretagne catholique et monarchique ». Il vanta sa
droiture, sa pureté de mœurs, son attachement à la religion, sa délicatesse,
qui était telle que, pour payer les dettes paternelles, il avait vendu
l'héritage de ses parents. Du soldat il parla non moins magnifiquement et, au
nom de la ville de Poitiers, lui promit un tombeau. Le monument n'était pas
encore commencé, quand se répandit une nouvelle assez déconcertante. Pour
mériter une oraison funèbre, la première condition est d'être mort, et
Gicquel était parmi les vivants. Non seulement il vivait, mais n'avait point
été blessé ; bien plus, il n'avait assisté que de fort loin à la bataille. Le
reste était d'égale force. L'enfant de « la Bretagne catholique et
monarchique » était le fils d'un père méprisable. Lui-même n'était qu'un
vagabond. Sa principale industrie était de courir les presbytères : il se
disait protestant, mais travaillé de doutes, demandait qu'on l’instruisît,
qu'on lui enseignât le catéchisme, et, sous ce prétexte, se faisait héberger.
Combien de fois reçut-il le baptême ? C'est ce que l'enquête n'avait pu
établir. Comme il était à Poitiers, il avait entendu parler d'engagements
pour le service du Pape. Il avait manifesté le zèle le plus exalté, s'était
enrôlé, s'était fait bénir par l'évêque, puis, ayant touché sa prime, l'avait
dépensée avec des filles de joie. A Home, sa conduite avait été si
répréhensible qu'on avait songé à le faire passer devant un conseil de
guerre. On fut indulgent — à cause de sa bêtise, parait-il et on se contenta
de le chasser. Sa « bêtise » n'était pas telle qu'il n'eût saisi bien
vite l'art d'exploiter l'héroïsme des autres. Après Castelfidardo, il était
revenu en France, où on le croyait mort. Non, il n'était point mort, mais, à
l'entendre, peu s'en était fallu. Il ne cessait de parler d'une certaine
blessure qu'il plaçait tantôt à la jambe, tantôt au côté, et qui le faisait,
disait-il, cruellement souffrir. Il était plein de récits sur Castelfidardo
et sur le pieux héroïsme de ses compagnons d'armes. Qui n'eût secouru un tel
défenseur de l'Église` ? Dans ses jours d'ambition, Gicquel parlait fort de
Lamoricière et se haussait jusqu'à insinuer qu'il en avait été l'aide de camp.
L'odyssée s'acheva où elle devait finir. Le 2G octobre 1861, l'escroc
comparut devant le tribunal correctionnel de Laval. Qui fut sur la sellette ?
Gicquel sans doute, mais plus encore l'évêque. Le procureur impérial,
doublement heureux de son succès et de plaire en haut lieu, lut, sans en rien
passer, l'oraison funèbre de l'année précédente et laissa aux juges le soin
de comparer le portrait et le modèle[13]. L'âpreté de la lutte excusait
cette petite vengeance. Ce que la Gazette des Tribunaux avait rapporté, les
journaux officieux le reproduisirent tout au long, et avec toutes sortes de
commentaires joyeux. — La mésaventure était assez piquante. A Poitiers
cependant, Mgr Pie en fut médiocrement atteint. Il dominait de haut ses
diocésains, qui le respectaient beaucoup, l'admiraient plus encore et ne
pouvaient se persuader que leur grand évêque eût été léger ou inconsidéré. La
rivalité se poursuivit, sans autre avantage pour l'autorité civile qu'un
passager succès de gaieté. Le gouvernement ne savait comment réduire ou
discréditer le terrible adversaire. Les sévérités administratives étaient
inefficaces, et quant aux autres, le prélat était trop avisé pour les
encourir. En quête de représailles, le ministère des Cultes songea à couper
en deux le diocèse, qui s'étendait sur deux départements, puis le projet fut
abandonné comme inutilement vexatoire. « On diminuera le diocèse,
disaient les plus sensés ; mais n'est-il pas à craindre que nous grandissions
encore l'évêque ?[14] » II Ces
tracasseries de détails prolongeaient la mésintelligence entre les deux
pouvoirs. En cette même année 1861, comme l'automne finissait, le
gouvernement prit une mesure beaucoup plus grave, qui fut l'une des plus
regrettables, l'une des moins justifiées du règne. En
1833, huit étudiants eu quartier Latin, dans un bel élan de zèle pieux,
s'étaient unis pour visiter les pauvres et avaient placé leur association
sous le patronage de saint Vincent de Paul. L'un d'eux était Ozanam : il
avait animé de son souffle l'œuvre naissante et, s'y étant donné tout entier,
l'avait incarnée en lui. Les débuts avaient été modestes et même médiocrement
encouragés, le clergé se montrant plus surpris qu'empressé. Un homme de bien,
M. Bailly, avait présidé à la première organisation. Une religieuse du
quartier, sœur Rosalie, avait fourni les avis de son expérience et indiqué
les familles à secourir. Dieu bénit, au-delà de toute espérance, cette
inspiration de la jeunesse, de la charité et de la foi. La société de
Saint-Vincent de Paul, ainsi qu'on prit coutume de l'appeler, se développa
dans Paris, puis se propagea en province et enfin s'étendit dans le monde
entier. Le nombre des conférences était en 1848 de 339, en 1852 de 878, en
1861 de 3.406. Entre toutes les créations de ce siècle, aucune ne fut plus
pure et plus sainte. Sur l'œuvre fondamentale de la visite des pauvres à
domicile, toutes sortes d'œuvres connexes se greffèrent : patronages
d'apprentis, fourneaux économiques, bibliothèques, mariages d'indigents,
assistance médicale, vestiaire, caisse de loyers. Les dévouements s'accrurent
dans la proportion de la tâche agrandie, et les ressources se renouvelèrent
alors qu'elles semblaient taries. La religion avait fondé la société, elle en
demeura la gardienne. L'institution sut éviter à la fois deux dangers : celui
de verser dans la simple philanthropie, celui de pratiquer la charité
exclusive. Jamais elle ne dissimula son symbole, jamais non plus elle ne
l'imposa. La seule prédication fut celle de l'exemple ; ce fui la seule aussi
qui ne manqua jamais. Comme l'œuvre s'étendait, il fallut constituer une
hiérarchie qui en maintînt les traditions et en assurât la perpétuité. A
Paris, un conseil général fut créé qui dirigea la société tout entière ; il
se relia à des conseils centraux établis par provinces ; au-dessous furent
établis des conseils particuliers auxquels se rattachèrent des groupes de
conférences. Ainsi se formèrent des liens de subordination, mais volontaires,
et qui fortifieraient l'esprit de confraternité générale sans gêner le
fonctionnement de chaque confrérie. Qu'une telle organisation cadrât mal avec
la rigueur des lois sur les associations, il eût été malaisé de le contester.
Très pénétrés de ce danger, les fondateurs s'étaient fort appliqués à le
prévenir. Ils jugèrent que la plus grande des habiletés serait une simple
franchise qui ne cacherait rien. « Nos œuvres, avaient-ils coutume de dire,
doivent être obscures, non pas secrètes ; non pas cachées, mais discrètes. »
Rien ne fut dissimulé, ni les noms des membres, ni le lieu ou les heures des
séances, ni les listes des familles visitées ; et l'autorité put tout
contrôler à son gré. Les délibérations furent consignées dans des
procès-verbaux, les comptes rendus furent imprimés, ainsi qu'il convient à
des œuvres qui, ne souhaitant pas la publicité, n'ont aucune raison de la
redouter. A l'heure des grandes calamités publiques, les sociétés de
Saint-Vincent de Paul offrirent sans marchander le concours de leur
dévouement. Au lendemain de l'insurrection de juin, le quartier le plus
désolé par l'émeute, le plus éprouvé par le chômage, était le quartier
Saint-Marcel. Le maire de l'arrondissement, le docteur Trélat, alla trouver
M. de Melun : « Aux malheureux qui n'ont connu jusqu'ici que les
rigueurs de la répression, je voudrais, dit-il, envoyer, au lieu de
gendarmes, des hommes de bien qui distribueraient des secours. Vos confrères
de Saint-Vincent de Paul accepteraient-ils cette charge ? » Non seulement
l'offre fut acceptée, mais cette mission pénible, rebutante, périlleuse
peut-être vu l'état des esprits, fut recherchée comme ailleurs sont
recherchés les honneurs. C'est ainsi que, dans les grandes crises, le devoir
charitable se confondait avec le devoir civique. A l'ordinaire, le rôle des
conférences était plus modeste et se bornait à secourir les pauvres,
humblement, obscurément, en dehors de toute vue humaine. Entre toutes les
choses humaines, la plus redoutée, la seule haïe était la politique. Non
seulement elle était proscrite, mais traitée en ennemie. Le règlement, les
circulaires, l'usage, s'unissaient pour l'interdire[15]. L'association comptait parmi
ses membres des catholiques attachés à l'Empire, des hommes appartenant aux
anciens partis, en outre un assez grand nombre de fonctionnaires, en sorte
que toute infraction à la règle eût été dissolution ou déchirement. L'obligation
de la neutralité, tout la prescrivait, tout l'imposait, tout la rappelait,
tout, jusqu'à la prière traditionnelle qui terminait chaque séance et qui
demandait humblement à Dieu que « toujours les œuvres de l'association fussent
dégagées des intérêts de la terre ». Telle avait apparu à son origine,
telle était encore en 1861 la Société de Saint-Vincent de Paul. M. de
Persigny était alors ministre de l'Intérieur. C'était un personnage de
probité intègre, dévoué à l'Empereur et capable de le servir sans le flatter.
Mais son esprit était fantasque et son jugement peu sûr. Déjà ministre de
l'Intérieur de 1852 à 1854, ses soupçons s'étaient portés dès cette époque
sur les sociétés de Saint-Vincent de Paul, qu'il croyait hostiles à l'Empire
: il ne mettait pas en doute la sagesse du conseil général, mais dans les
provinces, les dévots, ainsi qu'il les appelait, étaient exploités par les
habiles. Le 4 mai 1854, à la suite d'une entrevue avec lui, M. de Melun
écrivait à M. de Falloux : « Je crois qu'on fera bien de ne placer à la
tête des conférences que des hommes sans couleur politique bien tranchée[16]. » Diverses démarches
tentées auprès de l'Empereur, en particulier par Mgr Parisis et par un député
très attaché au parti religieux, M. de la Tour, avaient enrayé ce
commencement de malveillance[17]. Plusieurs années s'étaient
écoulées sans nouvelle alerte, quand soudain les affaires romaines avaient
rendu suspects les catholiques. C'est au milieu de ces complications que M.
de Persigny était rentré au ministère. Il y avait rapporté ses anciennes méfiances
et croyait puiser dans les incidents récents la justification de ses
soupçons. Le Siècle ne cessait de stimuler la vigilance du pouvoir, rappelait
les lois sur les associations et demandait qu'elles fussent appliquées sans
ménagement. Le symptôme le plus grave, c'était le langage de certaines
feuilles officieuses qui, sous une forme un peu plus adoucie, exprimaient un
vœu a peu près pareil. Très préoccupé de ces accusations qui répondaient à
ses pensées personnelles, le ministre s'ingéniait à rassembler les griefs qui
autoriseraient ses rigueurs. Cependant ces griefs étaient bien minces et,
même rapprochés les uns des autres, formaient une trame bien peu solide. En
compulsant les rapports de police anciens ou récents, tout au plus pouvait-on
en extraire deux ou trois faits : un jour, dans une tombola organisée par les
conférences, avait figuré à une place d'honneur le buste du comte de Chambord
; on citait aussi une conférence qui, dans une occasion pareille, s'était
refusée à solliciter un lot de l'Impératrice ; enfin certains préfets,
subitement pris de sollicitude pour les intérêts ecclésiastiques, se
plaignaient que les aumônes des fidèles, au lieu d'aller au clergé
paroissial, fussent absorbées par une confrérie purement laïque. Sur ces
entrefaites, le 22 septembre 1861, se tint à Lusignan, petite ville du
Poitou, une réunion régionale des conférences. Les journaux antireligieux, à
l'affût d'un prétexte, dénoncèrent aussitôt ce qu'ils appelaient une Vendée
renaissante. Tout concourait à ce que la dénonciation fût écoutée :
l'assemblée, exceptionnellement nombreuse, avait compté plus de 150 membres,
appartenant à trente-deux conférences ; la réunion avait été présidée par Mgr
Cousseau, évêque d'Angoulême, prélat fort attaché aux doctrines
ultramontaines ; Lusignan enfin relevait du diocèse de Poitiers, gouverné par
Mgr Pie. Très inquiets, les catholiques se prirent à redouter que les
menaces, vagues jusque-là, ne fussent bien près de s'exécuter. M. de Falloux
et M. de Melun, anciens collègues du ministre à l'Assemblée législative,
intervinrent tour à tour auprès de lui et plaidèrent chaleureusement la cause
qui leur était chère. M. de Falloux sortit de l'entrevue, tout confiant et se
flattant que l'orage pourrait être détourné. M. de Melun au contraire ne se
gêna pas pour déclarer qu'il avait été fort mal reçu[18]. Quel était le plus clairvoyant
? Les catholiques ne tardèrent pas à l'apprendre. Le 18
octobre 1861, une circulaire parut, qui justifiait à la fois l'optimisme de
M. de Falloux et les appréhensions de M. de Melun. Toutes les considérations
que M. de Falloux avait développées, M. de Persigny les répétait, et avec une
telle surabondance d'éloges que les catholiques semblaient n'avoir rien à craindre,
sinon pour leur modestie. A entendre le ministre, les conférences de
Saint-Vincent de Paul « poursuivaient avec un zèle remarquable un but qui ne
saurait être trop loué ». Elles « se recommandaient par leurs vertus au
respect public ». Elles « personnifiaient la bienfaisance donnant
la main à la religion ». Elles « concouraient à entretenir dans les
classes élevées tout un ordre de sentiments généreux ; elles faisaient
comprendre aux hommes de fortune et de loisir la mission du riche au milieu
de ceux qui souffrent ». A ce certificat de dévouement le ministre ajoutait
un certificat de civisme. « L'esprit de ces sociétés, continuait-il, paraît,
du reste, en lui-même étranger aux préoccupations politiques ; car, formées
d'hommes religieux appartenant indistinctement à toutes les opinions, elles
comptent dans leur sein un grand nombre de fonctionnaires publics et d'amis
dévoués du gouvernement. » M. de Falloux, devenu ministre, n'eût rien ajouté
à ce langage, peut-être même y eût-il retranché, le jugeant trop ample et
chaleureux. M. de Persigny n'était pas homme à signer une circulaire sans y
mettre sa marque. Il poursuivait par un rapprochement qui était bien de sa
façon et qui n'avait pu lui être soufflé. Esprit original et chercheur, il
avait découvert que rien ne ressemblait plus à la société de Saint-Vincent de
Paul que la Franc-Maçonnerie. Un long parallèle se développait, plein de vues
ingénieuses et sans qu'on pût savoir où se portaient les préférences
officielles. La Franc-Maçonnerie était plus ancienne que la société de
Saint-Vincent de Paul, étant née, disait le ministre, devenu tout à fait
érudit, en 1725. Elle avait son origine dans la philanthropie comme la
société de Saint-Vincent de Paul dans la religion. Ainsi que la société de
Saint-Vincent de Paul, elle « n'avait cessé de maintenir sa réputation de
bienfaisance » ; en outre, « tout en accomplissant avec zèle sa mission
de charité, elle s'était montrée animée d'un patriotisme qui n'avait jamais
fait défaut dans les grandes circonstances. ». « Ses loges, chapitres,
collèges, consistoires fonctionnaient avec calme et depuis longtemps
n'avaient donné lieu à aucune plainte. » — Jusque-là la circulaire était
inoffensive et se contentait d'être étrange. Qui eût cru que cette
universelle bienveillance servirai t de préface à une universelle sévérité ?
M. de Persigny accomplissait ce tour de force avec une prestesse singulière
et un aplomb sérieux qui désarmait. Francs-maçons et confrères de
Saint-Vincent de Paul étaient également admirables à l'état individuel :
reliés en société hiérarchique, ils devenaient à titre égal dangereux,
suspects, presque factieux. Aussitôt la critique commençait vive et résolue
comme l'avait été l'éloge : « Si les conférences locales de Saint-Vincent de
Paul ont droit à toute la sympathie du gouvernement, j'ai le regret de dire
qu'il n'en est pas de même de ces conseils ou comités provinciaux qui, sous
l'apparence d'encourager les efforts particuliers des diverses conférences,
viennent chaque jour davantage s'emparer (le leur direction, les dépouillent
du droit de choisir elles-mêmes leurs présidents et leurs dignitaires, et
s'imposent ainsi à toutes les sociétés d'une province, comme pour les faire
servir d'instruments à une pensée étrangère à la bienfaisance... » Le même
reproche, mais plus accentué, s'adressait au Conseil supérieur, accusé de
former le centre d'une association occulte, d'étendre ses ramifications à
l'étranger et de prélever sur les Conférences un budget dont l'emploi restait
inconnu. « Une telle organisation, continuait le ministre, ne peut
s'expliquer par l'intérêt seul de la charité... La charité chrétienne
a-t-elle besoin pour s'exercer de se constituer sous la forme de sociétés
secrètes ? « En ces lignes se marquait la théorie officielle : chaque conférence
isolée méritait le prix Montyon, la collectivité n'était digne que de la
police correctionnelle. En termes d'une remarquable âpreté, M. de Persigny
rappelait les lois sur les associations, « lois qui étaient, disait-il,
violées depuis longtemps. Un ordre formel suivait à l'adresse de tous les
préfets, celui d'interdire la réunion de tout conseil supérieur, central ou
provincial, et d'en prononcer la dissolution. Ainsi se continuait sur le ton
le plus comminatoire cette circulaire fameuse qui avait débuté dans un
débordement de louanges. — En terminant, le ministre changeait une seconde
fois son langage. Il laissait entendre que, si les conférences tenaient
absolument à une organisation hiérarchisée, leur vœu ne serait point d'un
accomplissement impossible. Qu'elles se confiassent à l'Empereur, et, sous
les auspices du souverain, une représentation centrale pourrait s'établir au
siège même du gouvernement. Cette insinuation, cette discrète avance
permettait de saisir la vraie pensée impériale. L'idéal eût été, non de
dissoudre les conseils, mais de les absorber ; non de combattre la
bienfaisance, mais d'y présider. Francs-maçons et sociétaires de
Saint-Vincent de Paul, M. de Persigny dans sa circulaire n'oubliait personne
: il n'oubliait pas même les modestes membres des sociétés de Saint-François
de Salles ou de Saint-Régis, ces dii minores de la charité : à
tous il montrait nettement la voie à suivre ; tous, il les invitait à se
ranger autour du trône et à en attendre tout bienfait comme toute
inspiration. Le
Siècle fut
ravi, et pareillement la Presse ainsi que l'Opinion nationale.
A l'envi, ils louèrent le libéralisme éclairé de M. de Persigny, le
félicitèrent d'avoir concouru au progrès démocratique, invoquèrent les
principes de 1789, parlèrent même de la séparation de l'Église et de l'État. Les
Débats, le Temps, le Courrier du Dimanche, prirent parti contre le
ministre, non par sollicitude pour l'association frappée, mais par souci pour
la liberté. Parmi les catholiques l'émoi fut grand. Tout blessait dans la
circulaire ministérielle : les critiques, qui étaient injustes, et plus encore
les éloges, qui semblaient dérision. L'assimilation de la société de
Saint-Vincent de Paul à la Franc-Maçonnerie provoquait surtout une stupeur
mêlée de colère. En termes véhéments et attristés, les pieux chrétiens qui
avaient recueilli la tradition d'Ozanam s'ingéniaient à réfuter, point par
point, les accusations. — Si les conférences étaient irréprochables, comment
les comités directeurs eussent-ils été des foyers d'ambition ou d'intrigue` ?
La meilleure réponse était de citer les membres du conseil général, tous
d'honneur intact, de vertu éprouvée, et choisis parmi les plus honnêtes gens
de leur temps. Loin qu'ils fussent les ennemis du gouvernement, la plupart d'entre
eux s'y rattachaient par les fonctions, les traditions ou les souvenirs :
dans le conseil siégeaient M. Cornudet, conseiller d'État ; M. de Ségur,
maitre des requêtes ; M. Cochin, maire d'un des arrondissements de Paris ; M.
Thaler, sénateur ; le comte Lemercier, jadis candidat officiel et petit-fils
du maréchal Jourdan. — On reprochait à la société d'avoir des ramifications à
l'étranger : c'était un grand honneur pour la France que, des extrémités du
monde, on vînt chercher la lumière au lieu même où s'était allumé le foyer. —
Les conférences, ajoutait-on, étaient affiliées à Rome. Elles avaient en
effet un cardinal protecteur : depuis onze ans, on lui avait écrit onze fois,
il avait répondu trois fois ; ces lettres n'avaient d'autre objet que des
demandes d'indulgences : depuis 1859, cette correspondance même avait cessé.
— La circulaire ministérielle parlait d'un budget prélevé sur les recettes
des conférences et dont l'emploi était inconnu. Il n'était pas dans les
coutumes de la société de publier ses aumônes, et c'était même, à proprement
parler, la seule chose qui fût secrète. Puisque la défiance gouvernementale
exigeait des comptes, il était aisé de les produire. Où s'était écoulé ce
budget, les pauvres affamés de l'Irlande, les chrétiens maronites de la
Syrie, les malheureux de tous les pays le pouvaient dire. — Contre la société
on invoquait l'esprit moderne, l'esprit de liberté. Libre au gouvernement de
parler comme le Siècle. Mais tous les faits matériels protestaient contre
l'accusation. C'était dans les pays les plus libres, en Hollande, en
Belgique, en Angleterre, aux Etats-Unis, que la société avait poussé ses plus
vigoureux rameaux. En un seul pays, elle n'avait pu s'implanter, c'était à
Naples, sous le règne de Ferdinand. — Ainsi parlaient les catholiques,
ardents à se défendre et tentés parfois de prendre l'offensive à leur tour.
Jusqu'à la circulaire de M. de Persigny, jamais la politique n'avait franchi
le seuil des conférences : au lendemain de la circulaire, il y eut un jour,
un seul jour, où le règlement fut oublié. Le plus
malaisé n'était pas de répondre, mais bien de conjurer l'orage. L'acte
ministériel ne détruisait pas l'œuvre, mais il en rompait l'unité, et, de
plus, il la rangeait parmi les choses suspectes. L'un des membres du conseil
général, M. Cochin, proposa la résistance et l'appel aux tribunaux. La
majorité repoussa ce parti extrême : les textes de lois étaient formels, et
un tel éclat ne ferait que consommer la rupture. Les démarches officieuses se
poursuivirent donc auprès du ministre, de l'archevêque de Paris, de
l'Empereur lui-même. Tout fut inutile, et le 12 novembre, M. Baudon,
président général de la société, reçut un avis du préfet de police qui
interdisait toute réunion ultérieure des conseils. — Cependant la même pensée
hantait M. de Persigny : il briserait, s'il le fallait, les cadres de la
société ; mais s'il pouvait les assouplir à sa main et les marquer à
l'estampille impériale, combien plus grand ne serait pas le succès ! Les
intermédiaires officieux ne manquaient pas, qui s'insinuaient dans les
groupes et vantaient les avantages de la soumission. Ils abordaient un à un
les membres du conseil supérieur, les engageaient à s'en remettre à la
bienveillance de l'Empereur et à accepter un chef choisi par lui : de la sorte,
une crise pénible, funeste peut-être, serait évitée ; le souverain était bon,
conciliant et, au milieu de tous les incidents de la lutte religieuse, serait
touché du retour de confiance : il saurait ménager les susceptibilités, les
scrupules d'hommes honorables qui jouissaient de toute son estime, et, son
droit d'intervention une fois reconnu, il se garderait de porter atteinte au
libre fonctionnement des conférences. Poussant à fond l'entretien, les mêmes
intermédiaires allaient jusqu'à désigner le président futur : ce serait le
cardinal Morlot, archevêque de Paris, prélat pieux entre tous, vieillard
doux, humble, ennemi de l'intrigue, n'avant d'autre souci que de sanctifier
sa fin ; avec cela protecteur discret de toutes les œuvres et très spécialement
de la société de Saint-Vincent de Paul, que de très longue date il aimait.
L'offre était engageante et se formulait sur un ton bienveillant jusqu'à la
caresse. Où la menace avait échoué, la séduction réussirait-elle ? Quoique
très perplexes, les membres du comité directeur préférèrent une indépendance,
même périlleuse, au poids d'une chaîne, même fort allégée. Ils jugèrent que
toute attache officielle dénaturerait le caractère de l'institution. Ils
gardaient dans leur mémoire le souvenir de la Congrégation au temps de
Charles X et, instruits par l'expérience, avaient à cœur de ne point la
copier. Le cardinal Morlot, d'ailleurs, répugnait au fardeau dont on voulait
le charger et ne dissimulait pas sa résolution de le décliner. Une
considération dominait toutes les autres. L'œuvre de Saint-Vincent de Paul
était internationale : or les conférences étrangères briseraient aussitôt
leurs liens si le comité central, au lieu de fonctionner en pleine
indépendance, relevait de l'Empereur des Français. Cédant aux circonstances,
le conseil général vota sa propre dissolution et remit tous les pouvoirs à
son président. Celui-ci continua à exercer son action, mais officieusement,
secrètement, en sorte que le reproche de clandestinité, jusqu'ici chimérique,
fut, à partir de ce jour et de ce jour-là seulement, fondé. — M. de Persigny
était obstiné. Il lui plut d'en appeler du conseil général aux conférences
elles-mêmes. Au commencement de 1862, il les fit interroger par les préfets :
que préféraient-elles, ou fonctionner à l'état isolé, ou se relier à un
comité de direction, dont le président serait nommé par l'Empereur ?
Quatre-vingts conférences seulement votèrent pour le patronage officiel :
sept cent soixante le repoussèrent. La Société de Saint-Vincent de Paul
survécut à l'épreuve, mais en sortit meurtrie. Timidité ou découragement,
plusieurs conférences disparurent : en outre, les fonctionnaires
s'éloignèrent presque tous. Du moins le principe de l'indépendance fut
maintenu et, peu à peu, les comités eux-mêmes se reformèrent, grâce à la
tolérance du pouvoir, absorbé ailleurs par de bien autres embarras. Au milieu
de tous ces incidents, on avait un peu oublié les francs-maçons, ces émules
des sociétaires de Saint-Vincent de Paul. On sut bientôt qu'ils avaient été
plus dociles, car sur ces entrefaites un décret impérial leur désigna un
grand-maître qui n'était autre que le maréchal Magnan[19]. Ce n'était pour le
gouvernement qu'un demi-succès. Pour que la victoire fût complète, il eût
fallu qu'aux jours de fêtes officielles on pût voir, gravissant d'un même pas
l'escalier des Tuileries : d'un côté, le maréchal Magnan à la tête des libres
penseurs ; de l'autre, le cardinal Morlot à la tête des croyants. C'eût été
le triomphe du bel ordre symétrique : t'eût été la perfection de la régularité
administrative, qui, contrôlant tout, contenant tout, émondant tout, eût
doucement plié sous le même niveau étouffant et protecteur la philanthropie
et la charité, l'incrédulité et la foi. III L'un
des contemporains écrivait dans son journal à la date du 22 octobre 1861 : «
Le gouvernement est tellement occupé des Sociétés de Saint-Vincent de Paul
qu'il oublie de regarder ailleurs. » Le public, plus perspicace, ne pouvait
se persuader que tous les maux vinssent des cléricaux ou des hommes des anciens
partis. Il « regardait ailleurs », et avec une sollicitude non pas inquiète,
mais un peu soucieuse. Dans l'ordre des intérêts matériels, il entrevoyait
non des dangers, mais des complications de diverses sortes. Le blocus des
États du Sud, fruit de la guerre de Sécession, entravait l'arrivage
des cotons : de là un ralentissement notable dans une de nos principales
industries : on n'était encore qu'à la gêne ; mais la gêne deviendrait
détresse le jour où l'épuisement de la matière première, en arrêtant la
fabrication, priverait des milliers d'ouvriers de leur salaire quotidien. La
date du 1er octobre 1861 était celle où entrerait en pleine vigueur le traité
de commerce de 1860. Le nouveau régime était très redouté par les
manufacturiers, qui, poussant jusqu'à l'exagération la crainte de la
concurrence étrangère, avaient par avance limité leur production. Ces
embarras industriels eussent été en partie conjurés si l'abondance des
produits agricoles et en particulier des céréales assuré la vie à bon marché.
Par malheur, la dernière récolte n'avait donné que des résultats fort
médiocres : on évaluait à plus de 10 millions d'hectolitres l'insuffisance du
rendement en blé, en sorte que les achats au dehors exigeraient un déboursé
de 250 à 300 millions. Ces conditions étaient d'autant plus fâcheuses que les
capitaux français se trouvaient engagés au-delà de nos frontières en
d'importantes spéculations : une partie notable du dernier emprunt italien
avait été souscrite à Paris, et les époques des versements étaient fixées à
des dates très prochaines ; en outre, d'importantes entreprises étrangères,
vigoureusement patronnées par nos établissements de crédit, avaient de plus
en plus éparpillé au dehors la fortune nationale. Avec l'automne de 1861, on
vit se manifester certains symptômes de gène qui contrastaient avec l'aspect
extérieur des choses, toujours brillant et animé. L'argent se faisait rare,
le crédit se resserrait. Le 1er octobre, la Banque de France éleva à 6 pour
100 le taux de son escompte. Par cette, mesure d'administration, prudente
peut-être, elle constatait, pour ainsi dire officiellement, l'embarras
général, et il était à craindre qu'en le publiant elle ne l'aggravât. Cet
état de malaise disposait les esprits à accueillir des critiques qui, en
d'autres temps, eussent paru téméraires ou inopportunes. En cette occurrence,
la Revue des Deux Mondes se chargea de préciser les griefs jusque-là
laissés dans l'ombre ou inaperçus. Dans le numéro du 15 octobre, le
chroniqueur de la Revue, M. Forcade, prit très vivement à partie la Banque de
France. Le but était moins de frapper la grande institution financière, que
d'atteindre à travers elle le gouvernement lui-même. Le blâme se resserrait
en peu de mots, mais assez acerbes, quoique de forme modérée. Le gouvernement,
disait M. Forcade, n'était responsable ni de la crise cotonnière, fruit de la
guerre de Sécession, ni des mauvaises récoltes, imputables seulement à la
nature. Toutefois, ces accidents, qui ne relevaient d'aucune responsabilité
humaine, mettaient en lumière des erreurs, des fautes déjà anciennes, qui
compliquaient les accidents eux-mêmes et les aggravaient. Partant de là, M.
Forcade dénonçait avec beaucoup de vigueur les pratiques financières du
gouvernement. Ses reproches portaient sur trois points : l'exagération des
dépenses, l'impulsion imprévoyante donnée aux travaux publics et spécialement
aux démolitions et aux reconstructions, enfin l'absence de vues coordonnées
dans la direction de la politique économique. Cette fois, ajoutait M. Forcade
avec une sorte d'indulgence beaucoup plus blessante que l'invective, nous en
serons quittes pour la peur. Mais, poursuivait-il sur le même ton
dédaigneusement protecteur, il importe que la leçon ne soit point perdue.
L'article se terminait par cette affirmation « qu'il n'y a point de bon
gouvernement financier en dehors du rigoureux contrôle des assemblées
représentatives et des vigilantes polémiques d'une presse libre[20] ». Dans
les régions officielles, la mercuriale car, on ne pouvait guère l'appeler
autrement, la mercuriale déplut fort. Elle froissa d'autant plus qu'elle
venait, comme à point nommé, pour traduire le sentiment public. Un
avertissement fut infligé à la Revue des Deux Mondes et très
spécialement à M. Forcade. Les considérants étaient très durs, insultants
même, car ils parlaient « d'allégations mensongères ». Très irrité, le
publiciste annonça l'intention de déférer au Conseil d'État l'arrêté
ministériel, diffamatoire, disait-il, et calomniateur. La réparation vint, et
sans tarder ; elle vint, non du Conseil d'État, mais du palais des Tuileries.
M. Forcade avait eu un tort, un seul, celui de dérober au maître la primeur
de la confession publique que, dans le secret de son âme, celui-ci méditait. Le 12
novembre, on sut que l'Empereur était venu de Compiègne à Paris et qu'aux
Tuileries s'était tenue une assemblée du Conseil privé et du Conseil des
ministres. La Patrie et le Constitutionnel annoncèrent que
l'objet de la réunion avait été l'examen de la situation financière. Suivant
la Patrie, on s'était préoccupé d'un projet qui assurerait l'unification de
la dette. Quant au Constitutionnel, il laissait prévoir, en termes
mystérieux, et comme pour ménager une surprise, une prochaine réforme à
laquelle le Sénat et le Corps législatif ne manqueraient pas d'applaudir.
Toutes sortes de bruits couraient, en particulier celui d'une crise
ministérielle et de l'élévation de M. Fould. Deux jours plus tard, tout
s'éclaira. La presse officieuse avait été exactement renseignée, et c'était
bien à l'état des finances qu'avait été consacrée la solennelle délibération
du 12 novembre. M. Fould avait tenu toute la séance. Il l'avait remplie de
ses critiques bien plus que de ses éloges. La critique avait été agréée plus
que ne l'eût été la flatterie. M. Fould mon seulement n'avait éveillé aucun
déplaisir, mais l'Empereur venait de lui témoigner sa satisfaction en une
lettre qui constituait le plus solennel brevet de confiance. Bien plus, il
était nominé ministre des Finances avec pleins pouvoirs pour rétablir
l'équilibre un peu troublé. Ce n'était pas tout. M. Fould avait consigné ses
vues en un volumineux Mémoire dont le Conseil avait entendu la
lecture. En tout autre temps, le document eût été gardé dans les plus
secrètes archives en attendant l'heure de l'histoire. Napoléon dédaigna cette
pratique vulgaire. Il aimait l'extrême lumière aussi bien que l'ombre
extrême. Il se plaisait aux confessions publiques, et mettait quelque chose
de théâtral jusque dans sa modestie. Le 15 novembre, le Mémoire fut
publié dans le Moniteur. M.
Fould débutait par la critique accoutumée de l'ancienne législation
parlementaire. Il blâmait l'extrême spécialité des crédits, source de tant de
débats stériles ou mesquins. Sous la royauté de Juillet, cette perpétuelle et
taquine surveillance des Chambres avait été une entrave permanente pour
l'administration et un obstacle à l'accomplissement des plus grands desseins.
Arrivant au système financier créé en 1852, le nouveau ministre se hâtait d'y
rendre hommage : « Les attaques dont ce système a été l'objet ne me
paraissent, disait-il, nullement fondées. » Jusque-là, le rapport n'était que
la copie fidèle, presque servile, de tout ce qui se disait depuis dix ans
dans les conseils de l'Empereur. Ces déclarations, un peu banales et
louangeuses, étaient comme une préface destinée à faire pardonner les
hardiesses du livre. La critique commençait bientôt, vive, acérée même. Un
abus frappait surtout M. Fould, c'était la faculté laissée au souverain
d'ouvrir par décret, dans l'intervalle des sessions, des crédits extraordinaires
et supplémentaires. « La Constitution, ajoutait-il, a réservé au Corps
législatif le droit de voter l'impôt, mais ce droit serait presque illusoire
si les choses demeuraient dans la situation actuelle ; car qu'est-ce qu'un
contrôle qui s'exerce sur une dépense dix-huit mois après qu'elle est faite ?
» Ces crédits supplémentaires et extraordinaires, M. Fould en dressait le
compte depuis le commencement de l'Empire. De 1851 à 1858, ils s'étaient
élevés à 2 milliards 400 millions, dont 1.350 millions avaient été absorbés
par les dépenses de la guerre d'Orient. Ils avaient été en 1859 de 83
millions, en 1860 de 115 millions ; pour 1861, ils approchaient de 200
millions. « A moins d'un changement de système, continuait M. Fould, nous
nous trouverons bientôt en présence d'embarras très graves. » Soit
entraînement d'une conviction profonde, soit désir de bien fixer les charges
de la succession qu'il allait accepter, l'auteur du Mémoire
s'appliquait à porter partout la lumière, et cela sans aucun souci d'en
atténuer l'éclat importun. « Pour satisfaire aux dépenses, disait-il, on
a eu recours au crédit sous toutes les formes, et on a utilisé, avec
l'assentiment des pouvoirs publics, les ressources des établissements
spéciaux dont l'État à la direction. Les emprunts en rente négociés en 1854,
1855 et 1859 ne s'élèvent pas à moins de 2 milliards. Lors du renouvellement
du privilège de la Banque, le Trésor a absorbé l'augmentation du capital de
100 millions imposée à cet établissement. La caisse de la dotation de
l'armée, qui avait reçu 135 millions, a vu toute son encaisse absorbée par le
Trésor, qui lui a remis directement des inscriptions sur le Grand-Livre.
Enfin, on a eu recours à un nouveau mode d'emprunt, les obligations
trentenaires, dont on a émis cette année 132 millions... Le public,
continuait le Mémoire, a souscrit ces emprunts avec un grand empressement,
mais ce serait se faire de dangereuses illusions que de compter indéfiniment
sur le développement du crédit national. » M. Fould insistait sur les
inquiétudes des hommes d'affaires, sur les appréhensions du Corps législatif
: « Lors de la récente discussion du budget, on calculait que les découverts
devraient s'élever à la fin de l'année à près d'un milliard, et ce chiffre
certainement n'était pas exagéré. Ce qui rendait la crise plus grave, c'était
« la situation des départements, des villes, des compagnies particulières,
qui, à l'exemple de l'État, dans un but d'amélioration et de progrès,
s'étaient lancés, peut-être avec trop de précipitation, dans des dépenses
très considérables ». Ayant
prononcé le mot de crise, M. Fould s'arrêtait, et s'attachait à chercher le
moyen qui pourrait la conjurer. Le véritable remède était à ses yeux la
suppression des crédits supplémentaires et extraordinaires ouverts par
décrets en dehors des sessions et sans le vote préalable du Corps législatif.
Cette prérogative, jusqu'ici réservée à l'Empereur, paraissait à l'auteur du
Mémoire une source d'embarras bien plus que de force. Le Souverain, dépouillé
de ce droit excessif, ne serait plus assailli par les demandes des communes
ou des particuliers qui, le sachant investi de la faculté de tout accorder,
s'étaient jusque-là encouragés à tout lui demander. A l'extérieur, cette
diminution des attributions impériales ne permettrait plus d'accréditer ces
bruits d'armements extraordinaires, qui se propageaient par intervalles et
s'insinuaient partout avec la perfide rapidité de la calomnie. M. Fould
poursuivait avec une grande force, une grande justesse d'expression, mais
dans un langage un peu singulier pour un ministre d'hier et de demain. «
Votre Majesté, si elle renonçait spontanément à ce pouvoir plus apparent que
réel, plus menaçant qu'efficace, ne rendrait pas seulement la confiance à la
France, elle calmerait l'inquiétude de l'Europe et ôterait tout prétexte à
des menées hostiles. Lorsqu'on verrait les dépenses de l'armée et de la
marine soumises au vote régulier du Corps législatif, on ne pourrait plus se
croire placé sous le coup d'une attaque subite et imprévue ; les gouvernements
ne se livreraient plus à ces luttes ruineuses qui les poussent, à l'envi les
uns des autres, dans la voie des armements et des préparatifs militaires ;
les populations ne verraient plus s'augmenter annuellement les charges qui
les excitent contre la France et dont on essaie de faire remonter l'odieux
jusqu'à l'Empereur. Dès lors tout devient facile : la sécurité se rétablit,
les ressources se développent, les embarras de la situation actuelle se
règlent dans des conditions convenables, et, après avoir pourvu aux exigences
du passé, on n'a plus à craindre de lies voir se reproduire. On ne pouvait
mieux dire, mais en ce langage, quel aveu implicite ! La confiance était donc
troublée puisqu'il s'agissait de la ranimer ! L'inquiétude existait puisqu'au
plus vite il importait de la calmer ! La sécurité n'était plus entière
puisque, toute affaire cessante, il fallait travailler à la rétablir ! —En
supprimant les crédits supplémentaires, M. Fould entendait maintenir le droit
de virement tel que l'avait déterminé le sénatus-consulte du 25 décembre
1852. Le droit de virement, en permettant de pourvoir aux besoins imprévus
des divers services, assurerait, dans une mesure raisonnable et limitée, les
ressources temporaires qu'on ne se procurerait plus par une ouverture de
crédit ; et cette faculté exercée avec prudence n'offrirait aucun danger. —
Le rapport se terminait par l'examen d'une question qui avait été agitée dans
les conseils de l'Empereur : convenait-il d'accroître, en ce qui concernait
la loi de finances, les attributions de la Chambre et de lui soumettre par
grandes divisions le budget qu'elle avait jusque-là voté par ministère ? M.
Fould ne repoussait pas le projet, y adhérait même puisqu'il avait,
disait-il, obtenu l'assentiment de l'Empereur et qu'à cet égard une
quasi-promesse avait été faite par M. Magne au Corps législatif[21] ; mais il l'accueillait un peu
dédaigneusement, le jugeant de médiocre prix : il importait en tout cas que
le vote se fît par grandes sections, qu'on se gardât d'en multiplier le
nombre et qu'on ne revînt sous aucun prétexte à la spécialité. Tel
était le fameux Mémoire que tout Paris lut, relut, commenta avec une
surprise voisine de la stupéfaction. Il était remarquable par sa sagesse et
aussi par sa hardiesse. Il l'était plus encore par le cadre où il se
produisait. Qui se fût attendu à le rencontrer dans le Moniteur ?
Qu'avait dit M. Forcade qui ne se trouvât développé par M. Fould avec plus
d'ampleur, avec plus d'autorité, avec une plus grande abondance de documents
? Seulement la même critique, qui, sous la plume de l'un, avait paru
allégation mensongère, devenait vérité louable dans la bouche de l'autre et,
brusquement, d'une seule étape, le portait jusqu'au ministère. M.
Fould était en effet ministre, et quel ministre ! Pendant quelques semaines,
il fut l'homme sur qui se portèrent tous les regards. On ne se figurait point
qu'arrivé au pouvoir après un tel éclat, il pût être réservé à une mission
ordinaire. Sans doute, la faveur du souverain lui ménageait une place à part,
et l'opinion générale n'était pas loin de saluer en lui le vrai chef du
Cabinet. Sur ces entrefaites, un décret parut qui subordonnait à l'avis
préalable du ministre des Finances toute mesure qui accroîtrait les charges
budgétaires. Ce décret sembla la marque d'une sorte de prépondérance qui ne
tarderait pas à s'affirmer. Le public grandissait le rôle de M. Fould dans la
proportion des dangers mêmes qu'il supposait. Il ne pouvait se persuader
qu'on ne lui cachât rien. Surpris par une révélation si inattendue, il se
prenait à redouter que cet aveu ne fût qu'un commencement. Il parlait de
nouveaux impôts, de nouveau système financier et, plein de ces
préoccupations, ne voulait voir dans le gouvernement qu'un seul homme, celui
qui, ayant dénoncé les abus et les fautes, saurait sans doute les réparer.
Aux alarmes excessives la réponse eût été aisée : la dette publique s'était
accrue en d'énormes proportions ; mais les recettes du Trésor s'étaient
accrues aussi, et cela moins par l'élévation des impôts que par le mouvement
ascendant de la prospérité générale : le chiffre de la dette flottante était
fort élevé, mais ce chiffre d'un milliard, jugé alors fantastique, perdait en
partie sa signification redoutable si on le décomposait et si on en
défalquait l'encaisse des communes et des établissements publics dont l'État
était le caissier naturel. On était acculé à de réels embarras, mais
nullement jeté en pleine crise : telle était la vérité dépouillée de toute
exagération. Cette vérité, le public, ému par la brusque apparition du
Mémoire, fut un peu lent à la saisir, et ce ne fut qu'au bout de quelques
jours qu'il recouvra la pleine indépendance de son jugement. En
publiant le mémoire de M. Fould, l'Empereur s'en était approprié les
conclusions. Cependant le dernier mot appartenait au Sénat ; car l'état de
choses que le gouvernement se proposait de modifier avait été créé par le
sénatus-consulte du 25 décembre 1852. Après un rapport très développé de M.
Troplong, après un débat auquel prirent part les principaux financiers du
règne, M. Magne, M. de Forcade la Roquette, M. Fould lui-même, la Haute
Assemblée ratifia la réforme. Le nouveau sénatus-consulte, promulgué le 31
décembre 1861, se décomposait en trois dispositions : désormais aucun crédit
supplémentaire ou extraordinaire ne pourrait être accordé, sinon en vertu
d'une loi ; le droit de virement était consacré entre les différents
chapitres d'un même ministère, mais ne s'exercerait que moyennant un décret
rendu en Conseil d'État ; enfin le budget, au lieu d'être voté par ministère,
serait voté par sections. C'est
ainsi que le projet impérial devint définitivement loi de l'État. La réforme
pouvait se résumer d'un mot : elle était le développement du décret du 24
novembre. Par le décret du 24 novembre 1860, le gouvernement avait élargi les
attributions parlementaires en matière politique : par le sénatus-consulte du
31 décembre 1861, il les étendait en matière de finances ; à un an
d'intervalle, les deux actes se complétaient et, pour ainsi dire, se
faisaient pendant. En pleine possession d'un pouvoir encore incontesté, dans
le plein épanouissement d'un prestige non encore sérieusement altéré,
l'Empereur posait lui-même des limites à sa puissance : de sa propre main, il
fermait les caisses publiques et, attentif à se défendre contre ses propres
entraînements, en remettait les clefs au Corps législatif ; puis à ce même
Corps législatif il livrait son budget, non plus dans un ensemble difficile à
embrasser, mais en portions assez morcelées pour que le contrôle fût moins malaisé.
Ce renoncement spontané avait sa grandeur, et, dans l'acte impérial, tout
avait fière apparence, tout, jusqu'à la hardiesse avec laquelle Napoléon,
reposé dans sa popularité, publiait ses faux calculs ou ses erreurs. — Quel
que fût le mérite de l'initiative souveraine, une confiance sans réserve eût
été optimisme ou flatterie. Les contemporains furent moins touchés de
l'octroi princier qu'effrayés des perspectives qui subitement venaient de se
découvrir. Au fond, le changement était dans l'appellation des choses, plus
encore que dans les choses elles-mêmes ; et la sécurité de l'avenir
dépendrait moins de la réforme que de l'esprit qui l'appliquerait. La
religion nous enseigne que la contrition, même la plus touchante, ne vaut
rien sans le ferme propos : la maxime, excellente dans la vie chrétienne,
l'est au même degré dans la vie politique. A l'heure des premiers embarras,
alors que ces embarras mêmes pouvaient, sans trop d'adulation, être imputés
au trop-plein de la prospérité ; alors que tout était aisément réparable, un
premier avertissement venait d'être donné au prince ; et celui-ci avait
accueilli la critique, avait paru désavouer les dépenses excessives qui
pouvaient être dépenses utiles, mais qui, en se multipliant, deviendraient
dépenses folles : bien plus, il avait élevé jusqu'à ses côtés celui par qui
lui venaient les avis. C'était à merveille, mais à la condition que le ferme
propos durât, à la condition que la prudence qui présiderait désormais à la
gestion financière présidât à la direction politique. Si cette prudence
manquait, l'Empereur n'était pas tellement lié qu'il ne pût se dégager des
entraves que lui-même avait forgées. La faculté de virement, si elle n'était
contenue en de sévères limites, équivaudrait presque à la faculté d'ouvrir des
crédits supplémentaires. Le Corps législatif était très ferme dans les
discussions des bureaux, mais beaucoup moins hardi dans les débats publics et
tout à fait timide à l'heure du vote. Le souverain lui-même était investi de
telles attributions générales que, s'il ne pouvait plus rien dépenser, il
gardait la liberté de tout compromettre. La porte était fermée aux
gaspillages, aux prodigalités, mais si peu solidement que la moindre pesée
suffirait à la forcer. Que le Prince se repentit de sa sagesse, qu'il se
livrât à la politique des aventures, et, nonobstant toutes les barrières du
sénatus-consulte, le pays, bon gré, mal gré, serait contraint d'acquitter ce
que la témérité du maitre aurait engagé. IV Cette
politique d'aventures, Napoléon en avait déjà fait, hélas ! un premier essai
au-delà des Alpes. Au milieu des incidents que nous venons de rapporter, la
question italienne continuait à pénétrer toutes nos affaires et demeurait,
pour le pays comme pour le souverain, un sujet permanent de soucis. Plus on
s'y engageait, plus les ténèbres s'épaississaient. Tout avait contribué à
l'obscurcir : l'erreur, le mensonge, la subtilité, la passion et, par-dessus
tout, le conflit des intérêts patriotiques et des intérêts religieux, les uns
et les autres se disant sacrés. Il était également malaisé de la résoudre ou
d'y échapper. Elle dominait toute notre politique extérieure par les
complications qui en pouvaient naître et faussait toute notre politique
intérieure en rejetant Napoléon loin des catholiques ses alliés. Dans la
période que nous traversons, on voit l'Empereur s'ingéniant à calmer les
impatiences des Italiens, poursuivant, avec plus de persévérance que
d'espoir, divers plans de transaction entre le Piémont et la Papauté, puis se
décourageant de ses propres efforts, laissant tomber de ses mains lassées et
débiles tout ce qu'il a imprudemment soulevé, et se contentant d'une halte à
défaut d'une solution. Cavour
avait succombé à ce point précis de sa tâche où, toute l'Italie, sauf Rome et
Venise, se trouvait réunie sous un même sceptre. En disparaissant de la
scène, il avait laissé parmi ses compatriotes un grand vide et en Europe une
grande impression de défiance sur l'avenir de son pays. En ces conjonctures,
la France, loin de retirer son patronage, avait tenu à l'affirmer par un acte
solennel : elle avait reconnu le jeune royaume, et cette haute marque de
bienveillance avait paru suprême hommage à celui qui venait de mourir. A
Turin, dans l'entrefaite, il avait été pourvu à la succession vacante.
Ricasoli était devenu premier ministre. Ce choix, qui, à ne considérer que
l'Italie, avait ses avantages, n'était point celui qu'eût pu souhaiter
Napoléon. Ricasoli avait peu de sympathie pour la France et, comme
l'attestent de nombreux témoignages, réservait toute son admiration pour
l'Angleterre. Sa nature, inapte aux ménagements, le rendait peu propre à
négocier avec l'Empereur qui voulait, ainsi que le répétaient les plus avisés
des Italiens, être compris à demi-mot. Il était rude, dogmatique, froidement
obstiné, absolu plus encore que résolu ; et le souvenir récent de Cavour, si
habile à masquer ses desseins les plus osés, ferait ressortir ce qui lui
manquait de souplesse. Il voudrait aller vite et par la voie droite, Napoléon
cheminer lentement à travers mille détours et retours. Il publierait tout ce
qu'il faudrait cacher et précipiterait sa marche suivant sa volonté ardente,
au lieu de la régler sur celle de son allié. Dès son arrivée au pouvoir,
plusieurs parmi ses amis se prirent à redouter ses maladroites impatiences.
La suite des événements justifia toutes leurs craintes. Cavour,
dans les derniers temps de sa vie, tenait les yeux fixés sur Rome. Son
intelligence s'usait à chercher une solution, acceptable pour ses
compatriotes, point trop offensante pour la France, assez voilée de formules
respectueuses, assez entourée de garanties spirituelles pour que les
catholiques s'en accommodassent sans trop de clameurs et pour que la Papauté
elle-même, surtout avec un autre pontife, s'y résignât. Ricasoli reprit le
dessein ; mais, n'ayant ni le même esprit de ressources ni la même autorité,
il imagina de compenser par l'ardeur de ses instances ce qui lui manquait du
côté du prestige et du génie. La reconnaissance du royaume d'Italie
lui parut le signe d'une bonne volonté qu'il faudrait, toutes affaires
cessantes, exploiter. Dans cette hâte, trois semaines à peine après la mort
de Cavour, il manda le comte Arese, ce précieux ami de l'Empereur, et, lui
remettant une lettre pour M. Thouvenel, lui confia la mission de se rendre à
Paris. Le chef du Cabinet italien, dédaignant les précautions de langage que
son illustre prédécesseur n'avait point jugé superflues, demandait que la
France fixât un terme prochain à l'occupation de Rome et cessât « de mettre
obstacle aux aspirations nationales «. Le 30 juin 1861, le négociateur fut
reçu au quai d'Orsay. A la lecture de la lettre de Ricasoli, M. Thouvenel ne
cacha ni sa surprise ni sa désapprobation. « Vraiment, dit-il, le baron
Ricasoli est bien pressé. Il se préoccupe bien peu de nos difficultés
intérieures. J'ai déjà eu beaucoup de peine à obtenir la reconnaissance du
royaume d'Italie ; quant à Rome, je n'ai aucun espoir de réussir pour le
moment. Sans doute, l'Empereur souhaite l'évacuation ; mais il doit compter
avec les résistances de ses ministres, avec l'opposition du Corps législatif,
avec les objections du Sénat. « Puis, s'adoucissant un peu, il ajouta : « Au
moins, que les Italiens attendent la mort de Pie IX : avec le pape actuel,
l'Empereur se considère comme engagé d'honneur ; celui-ci une fois disparu,
la solution sera moins malaisée. Si le nouveau pape est conciliant, il
s'entendra avec vous ; s'il persiste dans les anciens errements, nous
pourrons l'abandonner à son sort. » Interprète des impatiences de
Ricasoli, Arese goûta médiocrement cet espoir. « Pie IX peut vivre bien
longtemps, dit-il avec quelque dépit. — Non, non, reprit Thouvenel, la
vacance est prochaine... Nous sommes prêts, poursuivit-il, à nous entendre
avec vous sur le choix du nouveau pape. Santucci nous conviendrait ; il y a
aussi d'Andrea, mais il n'est pas papabile. » A ces perspectives,
Arese se ranima. « On pourrait, insinua-t-il avec un mélange d'ingénuité et
de cynisme, on pourrait, le conclave à peine réuni, faire voter l'annexion
par le suffrage universel. — Ah ! non, reprit Thouvenel en souriant de l'expédient
; le moyen est ingénieux, mais il ressemblerait trop à un tour de
passe-passe. » Rebuté de ce côté, Arese agita diverses combinaisons :
l'une d'elles, qui n'avait point le mérite de la nouveauté, consistait à
reléguer le pape dans la cité Léonine avec tous les attributs de la
souveraineté. L'entretien se prolongea longtemps de la sorte ; mais sans
résultat, l'Italien jetant de tous côtés la sonde pour découvrir les pensées
de l'Empereur, le ministre français appliquant tout son art à formuler des
objections[22]. — Cependant, comme Arese
regagnait son hôtel après cette entrevue stérile, il y trouva une dépêche de
Napoléon qui l'invitait à venir le lendemain « dîner et coucher à
Fontainebleau ». Quelle occasion que ce long tête-à-tête, quelle
occasion pour plaider, avec tous les privilèges de l'amitié, la cause de
l'Italie ! Ricasoli, ce téméraire serviteur de son pays, se chargea de tout
gâter. Tandis que l'envoyé était à Fontainebleau, le télégraphe y apporta le
résumé d'un discours que le chef du Cabinet italien venait de prononcer à la
Chambre des députés. Les déclarations du ministre étaient singulièrement
osées. Sans détour, sans ménagements d'aucune sorte, il proclamait le droit
de l'Italie sur Rome ; il ajoutait, avec un surcroît de maladresse, et en
faisant allusion à certains bruits de cession de la Sardaigne, que jamais son
gouvernement ne consentirait à aucun sacrifice de territoire[23]. « Mais nous n'avons rien
demandé, dit l'Empereur très froissé. » Cette hautaine revendication de
Rome, encore occupée par les troupes françaises, ne causa point au monarque
un moindre déplaisir. Tout l'entretien du Prince et de son ami se ressentit
de cette impression. Toujours prévenant, toujours plein d'affection pour le
compagnon des anciens jours, Napoléon n'autorisa aucune espérance, au moins
prochaine. Il répéta, presque mot pour mot, les paroles de M. Thouvenel : M.
Ricasoli était bien agité ; l'Italie était bien exigeante ; à force
d'importunités, elle risquait de lasser ses protecteurs ; et après avoir tant
obtenu, la vraie sagesse pour elle était de se faire oublier[24]. Se
faire oublier ! Le conseil était plus aisé à formuler qu'à suivre. Jamais
l'Italie, qu'on conviait au silence, n'avait plus fait parler d'elle. Le plus
fâcheux, c'est que tous les récits qui arrivaient d'au-delà des Alpes
accréditaient alors une opinion peu favorable à la solidité du nouvel État.
Le jeune royaume, à peine fondé, traversait une crise redoutable. Une grande
gêne financière commençait à se révéler. Le sort des compagnons de Garibaldi
était malaisé à fixer, et, à côté de l'armée régulière, subsistait toute une
armée irrégulière, issue de la Révolution, lui survivant et qu'on ne savait
comment satisfaire ou dissoudre. L'ascendant de Cavour avait longtemps
contenu toutes les compétitions : celui-ci disparu, c'était à qui se
pousserait au premier rang, et, jusque dans ses collègues, Ricasoli trouvait
des adversaires. Toutes ces difficultés semblaient de minces embarras si l'on
songeait à la condition de l'Italie méridionale. Là se débattait contre la
domination piémontaise un parti nombreux qui ne se laissait ni absorber ni
conquérir. Dans l'ancien royaume de Naples, on avait vu, en moins d'un an, se
succéder, sous des noms divers, toutes sortes de gouverneurs : Farini, le
prince Eugène de Carignan, M. Ponza de San-Martino, enfin Cialdini. Tous
s'étaient lassés de cette tâche ingrate et s'y étaient amoindris.
L'antipathie du Nord et du Midi, la maladresse des agents sardes, les lois
antireligieuses qui avaient indisposé le clergé, la popularité assez réelle
de la dynastie bourbonienne dans les classes inférieures, les actes multiples
du régime nouveau qui s'était signalé moins par des bienfaits que par des
aggravations de charges, tout avait fortifié la résistance. Jusque dans le
voisinage des villes, d'audacieux partisans interceptaient les
communications, pillaient les convois ou les caisses publiques, harcelaient
la troupe. La complicité des paysans, généralement favorables, assurait leur
subsistance et protégeait leur retraite : que s'ils étaient serrés de trop
près, en hâte ils cachaient leurs armes, changeaient leurs habits, et quand
survenait la force publique, retardée le plus souvent par l'ignorance des
lieux ou les mauvais chemins, elle les trouvait déjà tout déguisés, les uns
courbés sur les vignes, les autres façonnant le bois dans la montagne. Ces
révoltes éclataient même dans les lieux où le plébiscite avait donné naguère
les résultats les plus triomphants. Les Italiens appelaient dédaigneusement
brigands ceux qu'ils eussent répugné à nommer insurgés. De Turin, le
gouvernement, impatient de pacification, stimulait le zèle de ses
fonctionnaires ; mais il s'attirait parfois de dures répliques. Un jour,
Cialdini, irrité des critiques du premier ministre, lui répondit avec hauteur
: « Sachez bien que nous n'avons ici d'autre force que celle des bataillons
dont je dispose. » Les agents officieux, dépêchés dans le Midi, ne
transmettaient pas des informations plus rassurantes. « Un seul parti est
fort ici, écrivait l'un d'eux à Ricasoli, c'est le parti Bourbonien clérical.
» Il ajoutait que les officiers isolés, les fonctionnaires administratifs
devaient être transportés par mer à leur poste si l'on voulait qu'ils y
arrivassent sans encombre[25]. Certains aveux, empruntés à
des documents officiels, montrent bien l'état précaire de ces régions. A
quelque temps de là, on vit, à l'une des séances de la Chambre, M. Ricasoli
monter à la tribune et y publier de bonnes, d'excellentes nouvelles : depuis
six mois, disait-il, les courriers de la poste n'avaient été arrêtés que
quarante-deux fois. A cette statistique, les députés applaudirent fort, tout
émerveillés de ce progrès de la sécurité générale. Cependant tous les
rapports arrivés de Naples se terminaient par ces mots : « Il nous faut des
troupes, des bersagliers surtout et des gendarmes. » Donc, les bersagliers
débarquaient, les gendarmes aussi ; et les âmes s'exaspérant par la longueur
de la lutte, les répressions se faisaient implacables. D'abord on se contenta
de fusiller les brigands pris les armes à la main, puis on fusilla leurs
complices, et on en vint à comprendre sous le nom de complices ceux qui, dans
les campagnes, leur offraient un asile ou du pain. Ces mesures extrêmes ne rétablissaient
point la paix ; en revanche, elles soulevaient au dehors d'énergiques
réprobations. De toutes les protestations, la plus notable fut celle de
Napoléon, qui, de Vichy, s'éleva avec beaucoup de force contre ces excès.
Faisant allusion aux arrêtés piémontais : « Les Bourbons, disait-il, n'ont
jamais rendu de plus sanglants décrets. » Vers la même époque, recevant le
général Nanti, qui était venu le saluer au camp de Châlons, l'Empereur évita
avec soin toute conversation sur Rome, mais au contraire ramena avec une
insistance marquée l'entretien sur Naples : « Les affaires de Naples vont
mal, vont très mal, répéta-t-il plusieurs fois[26]. En Italie même, ces durs
procédés de conquête indignaient les âmes généreuses. Le plus empressé à
flétrir ces cruautés fut Maxime d'Azeglio. L'une de ses lettres fut publiée[27] et fit grand bruit par le renom
de l'auteur, honnête entre tous et l'un des plus chauds amis de
l'indépendance italienne. « La lettre de Maxime d'Azeglio nous a été funeste,
écrivait le chevalier Nigra au baron Ricasoli[28]. Cette
impuissance à pacifier les provinces conquises encourageait peu la France et
l'Europe à tolérer de nouvelles annexions. En dépit de tous les signes
contraires, Ricasoli ne se troublait point. Il écrivait le 19 juillet 1861 :
« Il est aussi impossible au pape de jouer le rôle de roi, qu'au roi de jouer
le rôle de pape. » Partant de là, il poursuivait avec une incroyable
obstination le dessein qui, à bref délai, conduirait son maitre jusqu'au
Capitole. Son âme, froidement passionnée, s'absorbait dans cette entreprise
au point de ne répudier aucune arme, même les moins loyales. On voit ce
gentilhomme florentin, probe jusqu'à l'austérité dans la vie privée, entamer
contre le gouvernement papal une véritable campagne de dénonciations et de
calomnies. Il avait signalé les complaisances du commandant en chef du corps
d'occupation, le général de Goyon, favorable, disait-on, au parti
réactionnaire ; le général étant en différend avec Mgr de Mérode, voici que
le langage change : Goyon devient tout à coup un instrument utile, et tout
l'art est désormais d'envenimer le désaccord, de le transformer en conflit.
Le chef du Cabinet italien entretient jusqu'au Vatican des agents toujours
aux écoutes. Un jour, il flétrit l'intolérance romaine : n'a-t-on pas osé
censurer le prêtre qui a assisté Cavour à ses derniers moments ? Un autre
jour, il transmet à Paris certains propos du pape, qui a, dit-on, mal parlé
de l'Empereur. Contre Rome tout sert, même les embarras des Deux-Siciles. Si
les provinces napolitaines ne se pacifient pas, la faute n'est ni à l'esprit
des populations, ni aux maladresses piémontaises, mais à Pie IX, qui donne
asile au roi déchu : Rome est un véritable Coblentz ; c'est là que François
II rassemble ses partisans, les soudoie, les munit d'armes ; c'est de là
qu'il les lance sur son ancien royaume ; le Saint-Père connaît ces menées,
les favorise et les bénit. Tel est l'acte d'accusation, formulé en règle et
assez souvent renouvelé pour que nul ne le puisse ignorer. Parfois le réquisitoire
se poursuit avec une curieuse variante. Si le pape est si agressif, si
François II est si osé, c'est qu'ils se sentent appuyés par une grande
puissance : les bataillons français n'occupent pas seulement Rome, mais
s'étendent, par quelques-uns de leurs détachements, jusqu'aux limites de
l'état pontifical ; or, sur les frontières, certains officiers, faisant le
jeu de la réaction, ont d'étranges indulgences pour les Bourboniens,
d'étranges sévérités pour leurs adversaires ; à coup sûr, l'Empereur ignore
cette conduite ; autrement il la réprouverait. Puis les rapports, se
continuant, aboutissent tous à la même conclusion. Que les Français se
retirent et combien ne sera pas meilleure la condition des Piémontais !
Combien ne sera pas plus aisée la pacification de Naples elle-même ! Voilà ce
qu'insinuent doucement les diplomates, voilà ce que proclame brutalement
Ricasoli[29]. C'est à
la légation d'Italie que venaient aboutir ces plaintes, et le chevalier Nigra
était chargé de les exposer au ministre, de les propager dans la presse, de
les porter jusqu'aux Tuileries. Quelque désireux qu'il fût d'une solution,
les impatiences de son chef ne laissaient pas que de l'embarrasser. Très
habile à sonder l'opinion publique française, très en éveil pour saisir
toutes les rumeurs de la cour, il craignait les dangers de la précipitation
et redoutait surtout que trop d'instances ne parussent importunité. Quand il
signalait à M. Thouvenel les mené es de François II à Rome, quand il
dénonçait tantôt (les dépôts d'armes, tantôt des bureaux d'enrôlements pour
la cause bourbonienne, notre ministre des Affaires étrangères se bornait à
répondre évasivement sur un ton très bienveillant mais un peu lassé, et,
ayant assuré qu'il contrôlerait les griefs, se taisait sur tout le reste. Les
dépêches de M. Nigra, durant cette période, ne sont guère que le récit de ses
démarches inutiles. Il sent qu'on ne veut ni l'encourager, ni le combattre et
que, dans cet embarras, on est plus attentif à le fuir qu'à le rencontrer. Thouvenel,
dit-il, est presque toujours à la campagne, et j'ai grand'peine à le saisir.
» « J'ai vu aujourd'hui l'Empereur, écrit-il le 8 août, et il a été très
gracieux ; mais c'était en audience publique, et je n'ai rien pu lui dire. II
va partir pour Châlons, pour Biarritz, pour Compiègne, et pendant deux mois
je ne pourrai guère l'approcher. » Le « hasard », ainsi qu'il le dit
lui-même, lui permet de rencontrer encore Napoléon à Saint-Gratien chez la
princesse Mathilde ; « mais, ajoute-t-il avec un peu de dépit, une seconde fois
il a éludé la question italienne. » Il ne veut pas cependant qu'on le croie
inactif ou qu'on doute de son zèle. « Tous ces jours-ci, mande-t-il à son
chef, j'ai vu Persigny, Rouher, le garde des sceaux, en un mot tous ceux des
conseillers de l'Empereur qui nous sont favorables. Tous nous engagent à
attendre, disant que, quand le fruit sera mûr, il se détachera tout seul. » «
L'essentiel, c'est Naples, poursuit M. Nigra, en envoyant à Turin, au lieu
des espérances qu'on lui demande, des conseils qu'on ne lui demande point...
La question romaine est dans nos mains, conclut-il, autant que dans celles de
l'Empereur. Armons-nous et pacifions les provinces méridionales[30]. » Ces avis ne conviennent
guère à l'humeur impétueuse de Ricasoli. « Aller à Rome, répète-t-il,
m'occupe et me préoccupe toute la journée[31]. » Comment y aller ? Son
esprit, plus opiniâtre qu'inventif, s'use en cette recherche. Le moyen, il le
demande à tous : il le demande à Paris, il le demande à ses amis d'Italie, il
le demande à ses compatriotes toscans, qu'il sait gens d'esprit et fertiles
en ressources. Écrivant à Salvagnoli, il lui reproche de lui parler des
affaires générales, des difficultés financières, des brigands, en un mot de
toutes les choses importunes. « Donne-moi plutôt, dit-il, une recette,
une bonne recette, una ricetta di tuo conio, pour aller à Rome, pour y
aller bien vite[32]. » Sur ces
entrefaites, une nouvelle très réconfortante arriva à Turin. M. Benedetti
venait d'être accrédité auprès du roi Victor-Emmanuel en remplacement de M.
de Talleyrand ; à quelque temps de là, M. de la Valette recueillit à Rome la
succession de M. de Gramont. De Paris, l'agent piémontais Vimercati manda ces
nominations en les accompagnant d'un commentaire joyeusement cynique :
« Voilà La Valette ambassadeur à Rome ; si, avec Benedetti à Turin, La
Valette à Rome, on ne réussit pas à envoyer au diable le temporel, toute la
faute sera de notre côté[33]. » Mérimée écrivait dans le
même temps à son ami M. Panizzi Ces deux bons catholiques sont, à mon avis,
très propres à persuader à Notre Saint-Père le Pape que son royaume n'est pas
de ce monde[34]. » Ricasoli n'avait pas besoin
d'être encouragé. Toujours enclin à s'exagérer les motifs d'espérance, il
jugea l'occasion tout à fait favorable pour précipiter le dénouement de la
question romaine. Aux vagues ouvertures, aux considérations générales, il
substitua un projet précis. Ce projet était à la fois très simple et très
raffiné. Il était très simple, car il pouvait se résumer en une seule phrase
: on demandait au Saint-Père qu'il renonçât à son pouvoir temporel, et cela «
au nom du droit incontestable qu'avait la nation italienne sur Rome » ; en
retour, toutes sortes de compensations pécuniaires, d'immunités, de garanties
spirituelles seraient assurées au Saint-Siège. « Si vous voulez être le
plus puissant des souverains de la terre, dépouillez-vous des misères du
trône. » Ainsi parlait Ricasoli à Pie IX. Voici en quoi ce plan très simple
révélait un remarquable raffinement. La véritable habileté des Italiens
consistait à faire endosser le projet par la France, à la compromettre, à la
rendre solidaire de leurs ambitions. Ce serait le gouvernement français qui
serait le commissionnaire de l'Italie et se chargerait de porter à
destination l'adresse au Saint-Père, l'indirizzo, comme disait
Ricasoli. De la sorte, si la proposition était repoussée, et, de bonne foi,
on ne pouvait croire qu'elle fût accueillie, l'échec retomberait moins sur
l'Italie, qui resterait dans l'ombre, que sur la France, directement mise en
cause. Tout l'espoir était que Napoléon, indisposé du refus, serait amené à
retirer ses troupes ; dès lors, le drapeau français disparaissant, la
révolution, à bref délai, ferait le reste. Les
pièces du projet furent confiées à M. Benedetti, qui, après avoir touché
barre à Turin, revenait à Paris. Celui-ci les remit le 12 septembre 1861 à M.
Thouvenel. Quoique très froid pour le Saint-Siège, quoique très favorable à
l'Italie, notre ministre des Affaires étrangères était de jugement trop sûr
pour ne pas comprendre l'incorrection de la démarche qu'on sollicitait de son
gouvernement. Il ne doutait pas que la souveraineté pontificale ne dût
quelque jour disparaître ; mais que la France, jusque-là protectrice, prit à
son compte les sommations du Piémont, c'était une conduite peu conforme aux
bienséances diplomatiques, dangereuse en outre par l'irritation qu'en
ressentirait tout le parti religieux. Il faudrait au moins qu'à ce projet
positif, presque brutal, fût substituée une respectueuse prière ; on verrait
alors, suivant la réponse, ce qu'on pourrait obtenir de Pie IX, ce qu'on
pourrait concéder à Victor-Emmanuel. Dans cet esprit, M. Thouvenel accueillit
avec réserve les suggestions venues de Turin. « Je partirai demain pour
la campagne, écrivit-il au chevalier Nigra ; c'est à l'ombre de mes arbres
que je préparerai mon rapport à l'Empereur. Je ne pourrai probablement pas
l'achever pour le prochain conseil ; puis il faudra à Sa Majesté le temps de
me répondre, si même Elle ne m'appelle à Biarritz... Les choses, vous le voyez,
ne peuvent aller aussi vite que le suppose le baron Ricasoli. » Quand,
quelques jours plus tard, le 17 septembre, le ministre revit M. Nigra, il lui
tint un langage qui révélait a même circonspection « La combinaison de M.
Ricasoli, dit-il, est un beau sujet de développement pour un article de
journal, pour un discours dans les Chambres ; niais, à parler franc, il est
malaisé de la soumettre au pape. Tout ce que nous pourrions faire, ce serait
d'inviter M. de La Valette à sonder le terrain à Rome. Ensuite, ajouta-t-il
en laissant de plus en plus flotter sa pensée, on aviserait, et, s'il y avait
lieu, nous pourrions recommander le projet de votre gouvernement. Nigra, qui
connaissait la Cour des Tuileries et les courants contradictoires qui y
régnaient, ne s'attendait guère à une autre réponse. Tout autre fut
l'impression à Turin. Il n'y a rien de plus ardent que les calmes quand une
fois ils se sont échauffés. Consumé par ses impatiences intérieures, l'œil
constamment fixé vers son but, Ricasoli comptait les jours et volontiers
gourmandait son agent. Nigra s'ingéniait à tempérer ses emportements ; Paris,
lui mandait-il, était désert au mois de septembre ; les meilleurs amis de
l'Italie étaient absents. « J'ai fait tout ce que j'ai pu, ajoutait-il,
j'ai répété phrase par phrase toutes vos instructions. Je n'ai rien pu
obtenir de décisif... Ce sont nos ennemis, poursuivait-il, qui entourent
l'Empereur à Biarritz. Tout ce qui rappelle la question romaine est mal venu
et importun[35]. » Ricasoli n'était pas
homme à se payer de ces explications. Les jours s'écoulant, il se ronge de
plus en plus dans l'attente. Le 8 octobre, il se plaint en termes amers : «
Je n'ai pas encore eu l'honneur d'une réponse quelconque du gouvernement de
l'Empereur[36]. » Dans son ardeur
obstinée, il s'adresse à tout le monde : au prince Napoléon, à M. Benedetti,
qui vient de rentrer à Turin ; aux ministres anglais. Hélas ! toutes les
réponses se résument dans les mêmes exhortations à la patience. Le prince
Napoléon affirme très chaleureusement ses sympathies, se porte garant des
sentiments personnels de l'Empereur, mais ajoute qu'aux Tuileries on ne suit
aucun plan net, que le souverain doit compter avec son entourage, surtout
avec l'impératrice. M. Benedetti parle comme le prince Napoléon et, lui
aussi, répète qu'il faut attendre. Quant aux Anglais, leurs pronostics sont
très favorables pour l'avenir, plus réservés pour le présent. Leurs
encouragements se mêlent d'une légère nuance complimenteuse et ironique :
« Vraiment, disent-ils à Ricasoli, les pièces de votre projet feront
merveille dans un Blue-Book » ; et ayant parlé de la sorte, ils
gardent le silence sur le reste[37]. Enfin
l'Empereur revint de Biarritz et, traversant Paris, alla s'installer à
Compiègne. Aux interrogations qui lui furent adressées, il répondit avec une
impartialité fatiguée, en homme qui éprouverait un égal embarras à soutenir
le pouvoir pontifical ou à l'abandonner. « J'ai fait jadis l'expédition
de Rome, disait-il aux Italiens. Ai-je bien fait ? Ai-je mal fait ? Je l'ignore...
Peut-être me suis-je trompé. En tout cas, je ne puis me dégager vis-à-vis de
Pie IX... après... oh ! après... on verra... A tout prix, ajoutait-il,
pacifiez Naples. » Puis il finissait par un conseil assez perfide : « Agissez
sur la presse et tâchez, si vous le pouvez, de mettre le pape dans son tort.
» Pour un protecteur du Saint-Siège, le langage était singulier. Quelle que
fût l'incorrection, on était loin de cette complicité immédiate qu'eût
souhaitée Ricasoli. Décidément, l'obstiné Florentin n'obtenait rien par ses
impatiences : déjà, en France, en Italie même, l'opinion s'accréditait qu'un
autre devrait prendre sa place et poursuivre par étapes successives ce qui ne
pouvait se réaliser par brusqueries ou emportements. Sur ces entrefaites,
Rattazzi, président de la chambre des députés, vint en France, fut reçu à
Compiègne avec beaucoup d'honneur, fit de nombreuses visites dans le monde
officiel, s'entretint longuement avec l'Empereur. Dès lors ce personnage
parut tout désigné pour une prochaine élévation. Depuis longtemps il
jouissait de la faveur du roi ; si en outre Napoléon le prenait en gré,
quelles ne seraient pas ses chances ! A voir les prévenances qui
l'entouraient, à noter l'empressement des journaux, qui n'omettaient aucune
de ses démarches, on eût dit qu'il était venu CD France pour y chercher
l'investiture de son pouvoir, pour y régler le programme de son ministère.
Cette rumeur grandissante ne laissait pas que d'embarrasser M. Nigra, placé
entre son chef d'hier et son chef de demain, partagé entre les instructions
officielles de Turin, qui prêchaient une politique intransigeante, et
d'autres directions officieuses, qui déjà poussaient aux ménagements ;
cruellement perplexe surtout entre les volontés du roi qui prescrivait
d'accueillir M. Rattazzi avec toutes sortes d'égards, con ogni gentilezza,
et les susceptibilités de M. Ricasoli, qui, dans l'hôte de Compiègne,
devinait déjà son remplaçant. L'horoscope
se réalisa, mais trois mois plus tard. Au commencement de mars 1862, Rattazzi
devint premier ministre. Tout naturellement il se revêtait de souplesse comme
Ricasoli ; tout naturellement aussi, se revêtait de brusquerie, et il lui eût
été aussi malaisé de laisser éclater ses pensées qu'à son prédécesseur de
nuancer les siennes. Quoique non incapable de déguisement, Ricasoli était le
moins délié des Italiens : Rattazzi eût pratiqué la finesse par art s'il ne
l'eût fait par politique. Le hautain baron Toscan, grandi dans la solitude et
habitué à s'entourer de protégés, avait toujours dédaigné de plaire :
d'humble origine, Rattazzi s'était élevé en d'autres conditions, et
l'exercice de la vie avait affiné les facultés insinuantes qu'il portait en
lui. Son programme serait de plaire à tout le monde : au roi, au parlement,
aux révolutionnaires eux-mêmes et surtout à la France. Ricasoli n'avait
ménagé personne ; de là sa chute : si Rattazzi échouait, ce serait pour avoir
prodigué aux partis les plus opposés ses sourires ou ses avances, pour avoir
été bifronte, comme disait Garibaldi, en sorte que dans leur
élévation, dans leurs procédés de gouvernement ou dans leur disgrâce, ces
deux personnages seraient en tout le contraire l'un de l'autre. En son
premier discours, le 7 mars 1862, M. Rattazzi proclama, comme l'eût fait son
prédécesseur, que la question de Rome devait être résolue conformément au vœu
du parlement ; puis il ajouta aussitôt, par une transparente concession à la
France : « Elle doit l'être par les moyens moraux et par la diplomatie[38]. » Aux Tuileries, on jugea
qu'il importait de mettre à profit ces dispositions plus conciliantes, et
d'essayer de nouveau un rapprochement entre les deux pouvoirs. A vrai dire,
les démarches tentées au Vatican avaient abouti jusque-là aux plus
décourageants échecs. Tout récemment encore, au mois de janvier, M. de La
Valette ayant sondé les vues de la Curie Romaine ; le cardinal Antonelli
avait répliqué d'un ton très modéré mais très ferme que toute transaction
était impossible entre le Saint-Siège et ses spoliateurs. Quel qu'eût été
l'insuccès, Napoléon résolut de reprendre les pourparlers. Dans cet esprit,
il élabora tout un plan de conciliation. Le gouvernement italien
reconnaîtrait les États de l'Église dans leurs délimitations actuelles ; le
Saint-Père, de son côté ; accepterait le statu quo territorial ; les
grandes puissances adhéreraient à l'arrangement et s'en porteraient garantes
; une liste civile serait constituée au profit du pape et le dédommagerait de
ses revenus perdus ; Pie IX enfin accorderait à ses sujets des libertés
provinciales et municipales assez larges pour satisfaire tous leurs vœux
légitimes. Tel fut le programme tracé à grands traits le 20 mai 1862 dans une
lettre de l'Empereur à M. Thouvenel et précisé dix jours plus tard dans une
dépêche de notre ministre des Affaires étrangères à M. de La Valette[39]. — Au fond, il y avait une
singulière naïveté à croire que le Saint-Siège fournirait lui-même à l'Italie
le titre qui légitimerait sa conquête. Que si, contre toute apparence, le
pape ne rejetait point l'accord, l'Italie, sous le gouvernement d'un
Ricasoli, le repousserait durement et, sous le gouvernement d'un Battazzi, ne
l'accepterait qu'à titre provisoire, en attendant de meilleures chances, et
avec l'arrière-pensée d'en tolérer la violation. On n'eut point l'embarras de
porter l'arrangement à Turin, ni surtout de le soumettre à l'aréopage des
grandes puissances. Quatre fois, M. de La Valette vit Antonelli : il lui
représenta tous les avantages d'une transaction, fit valoir l'impossibilité
de restaurer le passé, laissa entendre sans beaucoup de ménagements que
l'assistance française ne se prolongerait point toujours, qu'en cas de refus
l'Empereur pourrait se lasser de sa protection, retirer ses troupes,
abandonner le pontife à lui-même. Le cardinal écouta, sans interrompre, tous
ces arguments. Puis il développa toutes les considérations qui justifiaient
la politique pontificale : le Saint-Père, en consentant qu'on lui garantît
une portion de son territoire, ferait par là même implicitement l'abandon des
provinces ravies ; les puissances signataires du traité de Vienne avaient
jadis tracé les limites des flats de l'Église ; ce titre de possession
suffisait, on n'en ambitionnait pas d'autre ; quant à l'offre d'une liste
civile, le secrétaire d'État en témoignait une grande reconnaissance et convenait
qu'une telle ressource aiderait grandement la détresse de son souverain ;
mais il se hâtait d'ajouter que l'acceptation d'une indemnité équivaudrait à
la reconnaissance de la spoliation. Venant enfin à la question des réformes,
le conseiller du Saint-Père répliqua, avec une légère, très légère, nuance de
persiflage, que bien souvent déjà l'Europe avait invité le gouvernement
pontifical à s'amender ; Pie IX, poursuivit-il, goûtait fort ces avis et
était, plus qu'aucun prince, soucieux du bien de ses sujets : seulement ces
améliorations administratives, ces innovations libérales exigeaient un avenir
assuré ; les Édits seront publiés, concluait le cardinal avec une ironie
tranquille, ils le seront certainement... le jour où le Saint-Père sera
redevenu le maître paisible de tous ses États. — Ainsi parla Antonelli, de ce
ton calme qui lui était habituel, avec cette froideur péremptoire et polie
qui prévenait tout éclat, avec cette courtoisie caressante et hautaine qui
charmait beaucoup et déconcertait un peu. C'est en ces occasions qu'il était
pour Pie IX un inappréciable interprète. Inhabile à l'action, nul n'excellait
comme lui à éconduire une demande importune, à couper à temps un entretien
embarrassant, à décorer si bien la faiblesse que la faiblesse intimiderait la
force ; et c'est par cet art, non exempt d'artifices, qu'il écarta les
demandes de M. de La Valette, jugé à bon droit un adversaire, presque un
ennemi. L'aspect
extérieur des choses non moins que les entretiens de la diplomatie montraient
les vues divergentes des deux pouvoirs. En ce printemps de 1862,
Victor-Emmanuel et Pie IX tinrent l'un et l'autre leurs solennelles assises,
et l'on put mesurer à cette occasion quelle infranchissable distance les
séparait. Comme
l'Italie méridionale demeurait toujours agitée, on s'était persuadé que la
présence du roi raffermirait les amis du Piémont, achèverait de déconcerter
le parti bourbonien. Le 28 avril, le prince débarqua à Naples. Dans
l'ancienne capitale de François II, il déploya toutes les pompes officielles
qui, dans le train ordinaire de la vie, lui inspiraient une extrême
répugnance, mais que ses conseillers lui imposaient parfois. Rien ne manqua
au voyage, ni l'éclat du cortège, ni la splendeur des fêtes, ni la
prodigalité des faveurs ; rien ne manqua, pas même les acclamations du peuple
napolitain, l'un des plus bruyants de la terre ; et la presse put, sans
mensonge au moins pour ce jour-là, répandre, d'un bout à l'autre de l'Europe,
la bonne nouvelle que le monarque était à Naples non seulement accepté, mais
populaire. La solennité des conjonctures haussait le prix des paroles du roi.
Or, en chacun de ses discours publics, en chacun de ses entretiens privés, il
marqua la volonté de n'arrêter ses ambitions que le jour où l'Italie serait
tout entière réunie sous son sceptre. Que devenaient dès lors les projets
français de conciliation ? Par crainte de perdre la protection impériale,
Victor-Emmanuel pourrait ralentir sa marche, varier ses conseillers,
substituer à l'impétueux Ricasoli l'insinuant Rattazzi ; mais, dût-il
piétiner quelque temps sur place, dût-il même reculer un peu, toujours ses
yeux demeureraient fixés sur le but. Le
jeune royaume avait célébré ses fêtes. Dans le même temps, l'antique Rome des
pontifes préparait les siennes. L'objet ne serait point de consacrer une
conquête matérielle : c'est vers le ciel que le chef de l'Église portait ses
regards. Jadis, au temps des persécutions japonaises, de vaillants chrétiens
avaient, en ces contrées lointaines, subi la mort pour leur foi. Pie IX
voulut que la proclamation de leur martyre fût, pour tout l'univers
catholique, une solennité mémorable, et que ces humbles fussent honorés comme
jamais ne l'avaient été les superbes. Avec un empressement extraordinaire,
les fidèles répondirent à l'appel du Saint-Père, ses disgrâces le rendant
doublement sacré. Grande était aussi la curiosité, grand était le désir de
contempler ces cérémonies d'un autre âge et que sans doute on ne reverrait
plus. Dès le commencent de mai, on vit se rassembler sur le port de Marseille
toutes sortes de voyageurs : dévots pèlerins qui, au moment de s'embarquer,
entonnaient l'Ave maris Stella, évêques réunis en si grand nombre qu'on eût
dit l'approche d'un concile, touristes de tout rang et de toute nation,
jaloux de fixer dans leurs regards les pompes suprêmes d'un pouvoir qui
allait mourir. Tout grandit ces fêtes dernières de la Rome pontificale et,
plus que tout le reste, les périls de l'Église qui prêtaient aux
démonstrations des catholiques quelque chose de passionné. Ce qui était
cérémonie pieuse devint Pour eux manifestation. De leurs acclamations émues
ils saluaient Pie IX pontife et, non moins chaleureusement, Pie IX roi.
Quelle confiante assurance le Saint-Père n'eût-il pas puisée dans ces ardents
témoignages ! A Naples, le roi d'Italie avait publié ses ambitions nationales
; à Rome, Pie IX publia ses droits traditionnels. En ses allocutions, il
rappela avec une insistance marquée les malheurs de l'Église d'Italie, la
condition lamentable des évêques qui n'avaient pu aller jusqu'à lui.
« Les circonstances sont graves, ajouta-t-il : des temps peuvent venir
où je ne pourrai plus comme aujourd'hui vous réunir autour de moi et vous
faire entendre ma parole, où même il ne me sera plus possible de vous faire
parvenir à tous mes instructions et mes enseignements. » Ainsi
s'exprimait Pie IX, attristé plutôt qu'effrayé, attentif à défendre
l'héritage de ses prédécesseurs, et aussi résigné à tout subir que résolu à
ne rien abandonner[40]. Entre
ces deux pouvoirs qui s'éloignaient loin de se rapprocher, que ferait
Napoléon ? Vraiment on n'eût pu discerner où le portaient ses préférences,
tant étaient contradictoires les signes de sa politique ! Il avait envoyé sa
flotte à Naples pour faire honneur à Victor-Emmanuel ; mais fallait-il tirer
trop de conséquences de cet acte de courtoisie, et, après tout, cette même
flotte n'avait-elle pas, l'année précédente, sur ces mêmes rivages, assisté
et honoré François II vaincu ? M. Benedetti, avec tout le personnel de sa
légation, avait accompagné le roi dans son voyage, et de plus le prince
Napoléon était accouru de France pour saluer le monarque. Quelles que fussent
ces complaisances, eût-il été raisonnable d'en prendre ombrage ? Le Moniteur
lui-même prenait soin de rassurer les catholiques : c'était à titre privé,
disait-il, que le prince faisait une visite à son beau-père, et il n'était
chargé d'aucune mission politique[41]. L'Empereur avait nommé à Rome
un ambassadeur très défavorable au Saint-Siège ; mais le désagrément était
fort atténué pour Pie IX, M. de La Valette étant généralement en congé.
Quand, aux Tuileries, le courant italien l'emportait, on annonçait que l'ambassadeur
allait regagner son poste et que le général de Goyon, commandant en chef du
corps d'occupation, très dévoué au Saint-Père, plus dévoué même
qu'intelligent, allait être rappelé ; que si le lendemain les catholiques
ressaisissaient l'influence, M. de La Valette semblait fixé à Paris et M. de
Goyon à Rome. Lorsque le gouvernement avait vu tant de prélats répondre à
l'appel de Pie IX, il s'était ému de toutes ces ardeurs épiscopales, avait
craint que les martyrs japonais ne fussent qu'un prétexte, avait songé à
ressusciter les anciennes lois gallicanes ; bientôt il s'était ravisé et,
revenant à des pensées fort sages, avait montré plus de tolérance que ne
l'eût peut-être fait la monarchie. On se souvient que, l'année précédente,
les demeures de certains évêques avaient été mises en interdit. Que
fallait-il penser de ces mesures de rigueur ? Comme Mgr Dupanloup avait tenu
à Rome un langage très patriotique, le ministre des Cultes, M. Rouland lui
écrivit en termes pleins de gratitude, de félicitations, d'abandon ; et, à
quelque temps de là, l'interdit fut levé[42]. Le parti religieux se
plaignait du gouvernement impérial ; mais quoi ! Les agents piémontais
répandus à Paris s'en plaignaient encore davantage : « Il est de mode ici
d'être très catholique, » répétaient-ils à l'envi les uns des autres.
Par intervalles, la presse officieuse tenait un langage menaçant pour le
Saint-Père ; mais déjà on s'entretenait : d'un journal nouveau qui aurait des
rédacteurs considérables, des patrons puissants et se proposerait pour objet
la défense de la politique conservatrice et de la papauté. Au commencement
d'août, le journal parut sous le nom de la France, et bon nombre de
catholiques proclamèrent qu'un grand avocat venait de naître pour la cause
pontificale. A qui se confier pourtant ? Bientôt l'avocat sembla suspect,
plus emphatique que zélé, obscur surtout ; et, de vrai, parmi toutes les
feuilles de ce temps, nulle n'excella au même degré à professer le
contradictoire avec des airs entendus. Ainsi se partageaient, à doses presque
égales, les symptômes défavorables ou propices. Si quelque circonstance née
de la politique extérieure permettait un remaniement des territoires, si Pie
IX mourait, si le bon ordre du nouveau royaume encourageait ses protecteurs à
le soutenir, peut-être alors Napoléon serait-il amené à hâter du côté de
Venise, du côté de Home, l'achèvement de l'unité italienne. Tout autre serait
sa conduite si les persistantes résistances des catholiques français
l'obligeaient à des ménagements, si les longs jours de Pie IX déconcertaient
ses calculs, et surtout si les agitations de l'Italie lassaient pour un temps
sa bienveillance. Sur ces entrefaites, une grande tentative révolutionnaire
vint, à point nommé, pour désabuser l'Empereur de sa cliente et assurer au
Saint-Père un répit. Tandis
que Victor-Emmanuel tenait cour plénière à Naples, tandis que les évêques
s'acheminaient vers Home, un autre personnage rentrait bruyamment en scène.
Dès le mois de mars, Garibaldi, s'arrachant à sa retraite, avait parcouru le
nord de l'Italie, soulevant autour de lui un immense concours de peuple. Le
but apparent était d'inaugurer dans tout le royaume des sociétés de tir
national. L'objet réel était de préparer un mouvement révolutionnaire aux
frontières autrichiennes. La police avait surpris les traces de l'entreprise,
et des précautions vigilantes l'avaient déjouée. Il arriva même que Garibaldi
regagna son île, et l'on put croire que toute menace de troubles était
conjurée. Cette sécurité fut courte. Vers le milieu de l'été, l'audacieux
partisan parut en Sicile, et cette fois à la tête d'un corps de volontaires.
Ses proclamations publiaient ses desseins : « Rome ou la mort »,
disait-il, et il se répandait en injures contre Napoléon, en imprécations
contre l© ministre Rattazzi, vil complaisant de la France. Le 19 août, il
entra à Catane ; puis il parvint à passer sur le continent et aborda près de
Melito, dans la Calabre méridionale. Cependant, à Turin, dans les conseils de
Victor-Emmanuel, l'émoi était extrême. Si Garibaldi marchait vers Rome, la
lutte s'engagerait peut-être avec les troupes françaises, et quelles ne
seraient pas les conséquences du conflit ! Recommencer les complicités de
1860 eût été la plus inexcusable des fautes. Bien résolu à se garder de toute
complaisance, le gouvernement décréta des mesures énergiques : déjà des
forces importantes avaient été dirigées vers la Sicile ; à la nouvelle du
débarquement en terre ferme, des troupes furent lancées à la poursuite de
l'aventurier. Celui-ci bivouaquait sur le plateau d'Aspromonte, désireux
surtout d'éviter tout engagement et se disposant à marcher vers le Nord.
C'est en ce lieu que, le 29 août, les royaux l'atteignirent, sous le
commandement du colonel Pallavicini. Il n'y eut point combat, mais seulement
quelques balles échangées entre les soldats et les plus ardents des
volontaires. Les garibaldiens se rendirent et, avec eux, leur chef, qui avait
été assez grièvement blessé au pied. Le succès une fois assuré,
Victor-Emmanuel et ses conseillers parurent étonnés de leur fermeté et comme
embarrassés de leur victoire. Étrange était le prisonnier : c'était l'homme
qui, avec Cavour ; qui, avec le souverain lui-même, partageait l'honneur
d'avoir fait l'Italie. Celui qu'on venait de vaincre, le roi l'avait reçu
avec faveur, et plus d'une fois Rattazzi avait souri à ses projets. Le cri ti
Rome ou la mort », poussé sur les rivages de l'Italie méridionale, avait
maintes fois retenti dans les Chambres ; seulement Garibaldi mettait son sang
là où les autres se contentaient de leurs paroles. Le 30 août, le captif fut
transféré sur une frégate italienne à la Spezzia. Il y arriva sous une
escorte qui paraissait lui faire honneur autant que le garder. Il vint
beaucoup d'agents pour le surveiller, mais plus encore de médecins pour le
soigner, de patriotes pour l'acclamer, de touristes anglais qui se
partageaient comme des reliques tout ce qu'il avait touché. Le bruit s'étant
répandu que la blessure avait mauvais aspect, que l'amputation serait
nécessaire, que peut-être même elle serait tardive, l'anxiété fut au comble
d'un bout à l'autre de la péninsule : nul ne la ressentit à l'égal des
victorieux ; si Garibaldi mourait d'une balle italienne, quel ne serait pas
le sort de ceux qui l'auraient frappé ! Cette grande alarme une fois
dissipée, un embarras resta, celui du dénouement. Que faire du précieux
rebelle ? Quels juges lui donner ? Un jury calabrais ? Le Sénat ? Un conseil
de guerre ? Cependant, on venait d'annoncer le mariage de la princesse
Marie-Pie, fille de Victor-Emmanuel, avec le roi de Portugal, et les plus
avisés se persuadaient que cet événement de famille offrirait un prétexte
naturel pour une amnistie. La prévision se réalisa, et c'est ainsi que le roi
se donna le mérite de la clémence en s'évitant le terrible ennui d'un procès. Aux
Tuileries, on avait suivi avec une curiosité extrême la tentative de
Garibaldi. Jusque-là, entre Turin et Rome, l'Empereur s'était montré
perplexe, s'épuisant à concilier l'inconciliable. C'est en cette disposition
d'esprit que l'avait trouvé la tentative d'Aspromonte. Les insultes de
Garibaldi l'irritèrent comme une ingratitude. Les agitations de l'Italie
ébranlèrent sa foi dans le nouveau royaume. Comme une grande émotion régnait
au Vatican, une note parut au Moniteur, qui affirmait, en termes plus
énergiques que de coutume, les devoirs de la France envers le Saint-Père : «
Le monde doit savoir, ajoutait l'organe officiel, que la France n'abandonne
pas dans le danger ceux sur lesquels s'est étendue sa protection[43]. » Ce langage était moins
encore une garantie pour le pape qu'un avertissement pour Victor-Emmanuel.
Sur ces entrefaites, un message arriva d'Italie, d'une singulière logique,
d'une conclusion plus singulière encore, et bien propre à lasser la
bienveillance de Napoléon. On pouvait croire que le gouvernement italien
éprouverait quelque confusion des événements récents. Loin de s'excuser, il
s'autorisa de la rébellion réprimée pour réclamer son salaire. Le 10
septembre 1862, en une dépêche à ses agents, le général Durando, ministre des
Affaires étrangères, invoqua la tentative de Garibaldi comme un symptôme de
l'opinion publique, résolue à hâter l'achèvement de l'unité. « La loi l'a
emporté, disait-il ; mais le mot d'ordre des volontaires a été cette fois, il
faut le reconnaître, l'expression d'un besoin plus impérieux que jamais. La
nation tout entière réclame sa capitale ; elle n'a résisté naguère à l'élan
inconsidéré de Garibaldi que parce qu'elle est convaincue que le gouvernement
du roi saura remplir le mandat qu'il a reçu du parlement à l'égard de Rome.
Le problème a pu changer de face, mais la solution n'a fait que devenir plus
urgente. » Partant de là, le général Durando s'adressait à toutes les
puissances et très spécialement aux États catholiques : « Tous reconnaîtront
le danger de maintenir plus longtemps entre l'Italie et la papauté un
antagonisme dont la seule cause réside dans le pouvoir temporel. » La
conclusion était que l'Europe, que la France surtout, autorisassent au plus
tôt l'Italie à accomplir, en la colorant de formes légales, l'œuvre que
Garibaldi, cet ami inconsidéré, avait maladroitement tentée par violence. En sa
modération étudiée, ce langage était osé, trop osé même. Le résultat alla à
l'encontre des vœux de l'Italie. Le 25 septembre, le Moniteur publia toutes
les pièces des négociations tentées à Rome, au printemps précédent, par M. de
La Valette. On eût dit que Napoléon voulût par-là prendre l'Europe à témoin
de ses infructueux efforts et clore des pourparlers décidément illusoires.
Si, en se désintéressant des affaires du nouveau royaume, l'Empereur se fût
désintéressé pareillement des affaires romaines, le cabinet de Turin n'eût
point perdu au changement, peut-être même y eût-il gagné. L'incertitude fut
courte. Le 17 octobre, un véritable coup d'État diplomatique marqua
clairement l'orientation du gouvernement impérial. M. Benedetti à Turin, M.
de La Valette à Rome, furent relevés de leurs fonctions : c'étaient les deux
principaux parmi les Italianissimes, comme les appelaient ironiquement
leurs adversaires ; M. Thouvenel, cet autre ami de l'Italie, ami moins chaud
d'ailleurs et beaucoup plus attentif aux nécessités de la politique générale,
M. Thouvenel fut, dans le même temps, remplacé au quai d'Orsay. Le choix de
leurs successeurs acheva de préciser l'évolution. Le nouvel ambassadeur à
Rome fut M. de La Tour d'Auvergne, frère d'un cardinal et personnellement
très attaché à la politique conservatrice. Le nouveau ministre des Affaires
étrangères était M. Drouyn de Lhuys, tiré de la retraite profonde où il
vivait depuis sept années et dont le nom signifiait rapprochement vis-à-vis
de l'Autriche, maintien du statu quo territorial, stricte observation
des traités. « Nous
sommes désitalianisés pour longtemps, » écrivait l'un des
contemporains en lisant les décrets du 17 octobre[44]. Le mot était excessif. Les
disputes de Napoléon avec l'Italie furent toujours pareilles à ces querelles
de ménage invariablement suivies de réconciliation. Cette fois pourtant, le
refroidissement fut un peu plus marqué, un peu moins passager que de coutume.
Le langage de M. Drouyn de Lhuys, à son entrée en charge, fut plein de
déférence pour le Saint-Père, assez dur en revanche pour les conseillers de
Victor-Emmanuel, pour le général Durando surtout, qui, dans sa dépêche du 10
septembre, s'était approprié, disait-on, le programme de Garibaldi[45]. » M. de La Tour d'Auvergne
étant arrivé à Rome, le Saint-Père l'accueillit avec la plus affectueuse
confiance, témoigna une grande joie de le voir, parla de la France avec
gratitude, de ses propres malheurs sans amertume. Les formules de langage
variant un peu dans les sphères officielles, on insista beaucoup moins sur
l'obstination du pape, beaucoup plus sur la témérité de l'Italie. Un autre
signe de revirement, ce fut la fin de non-recevoir assez sèche opposée par M.
Drouyn de Lhuys aux demandes des ministres anglais, qui, par haine du
papisme, ne cessaient de pousser à l'évacuation de Rome[46]. C'est sous ces auspices que
s'ouvrit l'année 1863. — A Turin, on observait avec dépit et aussi avec une
légère anxiété cette évolution. En cette occurrence, le secourable Arese fut,
suivant la coutume, dépêché auprès de l'Empereur. La mission du diplomate officieux
fut artificieusement déguisée sous une offre de concours : les affaires de
Grèce, de Pologne, d'autres encore, présageaient bien des complications ; que
si Napoléon tirait l'épée, l'assistance de l'Italie ne lui manquerait point,
et elle combattrait à ses côtés comme en 1855, comme en 1859. « Je suis
arrivé à l'hôtel de Douvres, écrivait le 16 mars 1863 Arese au comte
Pasolini, devenu, dans l'entrefaite, ministre des Affaires étrangères. A
peine étais-je installé, que je reçus de la part de l'Empereur une invitation
à loger aux Tuileries. Après une résistance modérée, je me rendis. Je fus
comblé de tant de prévenances, en particulier par l'Impératrice, que j'en
tirai mauvais augure : je craignis qu'on ne me voulût payer de cette monnaie
et je me tins sur mes gardes. » Sur la Vénétie, l'Empereur tint un langage
très encourageant. « Tous mes efforts, dit-il, tendent à ce que vous
l'obteniez. — Et le Tyrol italien ? hasarda Arese tout alléché. — Ah ! je ne
puis mettre ainsi les points sur les reprit l'Empereur avec un léger sourire,
et réprimant doucement cette avidité. » Quand les deux amis vinrent à
parler de Rome, le souverain fut beaucoup plus réservé. « Rien ne peut se
faire aujourd'hui, dit-il d'un ton assez résolu ; deux fois déjà j'ai pris
les dispositions nécessaires pour rappeler mes troupes, et deux fois les
expéditions de Garibaldi ont changé mes desseins... Vous êtes tous à crier
sur tous les tons : Nous voulons Rome, nous avons le droit... Mais,
dites-moi, si, à propos de la question polonaise, M. Billault allait dire au
Sénat : Le Rhin est à nous, nous le voulons, ne répéterait-on pas dans toute
l'Europe : l'Empereur et M. Billault sont fous. » Ayant parlé de la sorte,
l'Empereur, moitié bonté, moitié complaisance, se fût reproché d'affliger
jusqu'au bout son ami. Il poursuivit d'un ton plus conciliant : « Croyez-moi,
tenez-vous tranquilles, rassurez le pape. » Puis, avec plus de duplicité que
de franchise, il jeta ces mots comme au hasard : « Laissez le Saint-Père
avoir la conviction que vous ne l'attaquerez pas, alors je ne demande pas
mieux que de retirer mes troupes, et après, vous ferez ce que vous voudrez. » Malgré
ce mot final, Arese quitta Paris assez découragé. « Le vent qu'on respire
ici, écrivait-il, n'est favorable ni peu ni beaucoup. » « L'Empereur,
poursuivait-il avec un peu d'ironie, est très occupé par la Vie de César.
» Puis il ajoutait, en appuyant fort sur l'observation : « La proximité des
élections fait qu'on veut tenir grand compte du clergé[47]. » Cette phrase mérite d'être
retenue. En mettant en relief cette dernière considération, l'envoyé italien
montrait sa clairvoyance. L'année qui commençait était celle où le Corps
législatif se renouvellerait. Vis-à-vis des chefs du parti religieux, le
gouvernement impérial était peu disposé à désarmer, et, dans ce temps-là
même, en une pièce fameuse[48], il les laissait bafouer ;
mais, plein de rancune vis-à-vis de ceux qui lui apparaissaient comme des
ennemis, il se flattait de retenir sous ses drapeaux le gros de cette armée
docile qui avait fait l'Empire et depuis douze ans le soutenait. Cette
politique exigeait que les bruyantes disputes des années précédentes
s'oubliassent un peu et que la question romaine pût être présentée aux masses
catholiques comme une question, non résolue sans doute, mais en voie
d'apaisement. Là était le principal motif de l'évolution que nous venons de
raconter. C'est en quoi cet épisode des affaires italiennes se rattache à nos
affaires intérieures, s'y rattache même si étroitement que nous avons pu le placer
ici. V Une
fois déjà, en 1857, le Corps législatif avait été renouvelé. Les élections
qui se préparaient auraient une bien autre importance. En 1857, le pays
n'avait vu dans les élections qu'un nouvel enregistrement du plébiscite : en
1863, il n'aspirait point -encore à diriger ses affaires, mais déjà il
manifestait quelque empressement à les connaître. En 1857, le mot de liberté
n'eût frappé que des oreilles indifférentes : en 1863, il évoquait toute
espèce de souvenirs qui, les uns après les autres, se réveillaient comme la
mémoire se ranime après une longue léthargie. En 1857, tout ce qui n'avait
pas reçu l'estampille de l'Empire semblait suspect ou vieilli : en 1863,
l'indépendance, qui n'était point encore un titre à la popularité,
n'entraînait plus de droit l'ostracisme. En 1857, les hommes des anciens
partis eussent effrayé comme des revenants : en 1863, les revenants ne
faisaient plus peur ; on s'approchait d'eux avec curiosité, on les revoyait
même avec un vague plaisir ; et, sans que le plus souvent la faveur dût aller
jusqu'au vote, on se hasardait à rappeler avec un léger, très léger retour de
bienveillance, ce que jadis ils avaient fait. En 1857, le silence semblait la
première des habiletés comme des vertus : en 1863, l'éloquence avait reconquis
son prestige, ainsi qu'il arrive d'une mode ancienne qui se reprend. Aussi
bien que le corps électoral, les dispositions des candidats avaient changé.
Le mandat législatif, naguère dédaigné comme puéril honneur ou fonction
servile, allait être brigué par les plus illustres. Tout avait grandi, et
très particulièrement le cercle des choses à défendre. En 1857, l'Empereur
protégeait de si haut tous les intérêts moraux ou matériels que les hommes
d'ordre ne pouvaient se frayer leur chemin qu'en s'absorbant en lui : en
1863, les intérêts religieux, abandonnés ou mollement défendus par Napoléon,
appelaient à leur aide tous ceux qui volontiers eussent prolongé leur repos.
Un instinct mal défini, une sorte de prescience, attirait vers les choses
publiques les moins ambitieux. En 1857, le pays, qui avait livré au maitre un
blanc-seing, ne se figurait pas que jamais le prince y pût inscrire des
engagements téméraires : de là une sécurité reposée, fort semblable à
l'abdication ; en 1863, l'esprit public se sentait déconcerté par tout ce que
l'Empereur embrassait. « Nos soldats, disait un jour le souverain, ont
été victorieux en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique. » Cet
éparpillement de nos forces, cette compromission de notre politique poussant
partout ses pointes capricieuses, tout cela éveillait moins de fierté que de
soucieuses réflexions ; de là la pensée d'assister, de contenir, de
combattre, s'il le fallait, celui en qui on n'osait plus se confier. A propos
des élections qui se préparaient, l'un des contemporains écrivait : « Le
vent qui souffle a une certaine violence, mais est-ce une bourrasque ou le
commencement d'une tempête[49] ? » Non, ce n'était point la
tempête, et l'ouragan était loin. Mais on touchait à la première protestation
notable contre le grand effacement de 1852. La vérité, c'est que tous les
partis s'agitaient, bien faibles encore, bien mal armés et chétifs vis-à-vis
du suffrage universel, divisés en outre en eux-mêmes, mais désormais
impatients de se ressaisir : pour la première fois depuis l'établissement du
règne, on peut suivre nettement leur trace et les dépeindre. Entre
tous les partis, le parti démocratique ou républicain était, non pas le plus
incommode pour le gouvernement, mais celui qui, par son influence dans les
grandes villes, réunirait le plus de suffrages. De l'ensemble de ce parti,
trois groupes se détachaient : les démagogues et radicaux exclusifs, — les
hommes de 1848, — et enfin un groupe plus jeune qui se croyait, qui se disait
le parti de l'avenir et l'était en effet. C'est
vers la terre étrangère que les démagogues et radicaux exclusifs portaient le
plus souvent leurs regards. Victor Hugo, prisonnier volontaire dans l'île de
Jersey ; Ledru-Rollin, Louis Blanc, Schœlcher, fixés à Londres ; Barbès,
établi en Hollande ; Quinet, Charras, réfugiés en Suisse, tels étaient ceux
dont les noms revenaient sans cesse sur leurs lèvres. Malgré la fréquente
expression de ces sympathies, il eût été inexact de dire qu'ils subissaient
un mot d'ordre. Séparés les uns des autres par les distances, par les
amours-propres, par tous les froissements nés d'un long exil, les chefs
exotiques de la démocratie eussent été fort embarrassés de dresser un plan
commun d'action : l'eussent-ils formulé que l'indiscipline de leurs amis de
France eût amendé leurs combinaisons au point de les détruire. A. défaut de
programme général universellement accepté, le Parti, ainsi qu'il s'appelait
lui-même à l'exclusion de tous autres, puisait toute sa force de cohésion
dans la vivace énergie de ses haines. De toutes les haines, la plus
implacable, la plus irréductible était celle de l'Empereur et de l'Empire.
Quand du choc des amours-propres ou des intérêts avait jailli quelque débat
violent, l'invective contre Napoléon était comme le dérivatif qui détournait
toutes les colères intestines en les concentrant sur le personnage exécré. La
haine de l'Empereur, sentiment inflexible à la manière d'un dogme, faisait
taire toute justice, toute raison aussi, et les rumeurs les plus ridicules ou
les plus folles, les calomnies les plus niaisement perverses semblaient
toutes naturelles dès qu'elles attaquaient, en son honneur, le souverain, sa
femme ou son fils. Dans ce groupe, la disposition habituelle était un dédain
plein de hauteur pour les démocrates moins fanatisés qui se contentaient de
combattre l'Empire et ne poussaient point l'aversion méprisante jusqu'à
paraître l'ignorer. A l'étranger, les proscrits qui, malgré l'amnistie,
avaient prolongé leur exil dénonçaient non sans amertume la tiédeur de ceux
qu'ils appelaient les républicains politiques : ils se plaignaient que
les décisions fussent prises sans eux, qu'on vint en Angleterre, en Belgique,
en Suisse, sans songer même à les visiter ; que leur volontaire bannissement,
loin de les ranger parmi les martyrs de la cause, fût un motif d'indifférence
ou d'oubli. Sur notre sol, leurs coreligionnaires de France, peu nombreux,
mais très ardents, faisaient écho à leur voix. Ceux-ci vivaient dans leur
patrie, aussi isolés qu'ils l'eussent fait en exil. Leur existence était
singulière entre toutes. Rentrés dans leur pays après l'amnistie ou ne
l'ayant jamais quittée, ils s'y cantonnaient dans une volontaire ignorance de
tout ce qui se passait autour d'eux. Ils ne voulaient rien recevoir que de la
terre étrangère, la seule libre, disaient-ils ; de là leur arrivaient les
rêves, les inspirations des exilés, et ils s'accoutumaient à considérer comme
l'opinion de l'Europe et du monde ce qui n'était que la répétition ou le
prolongement de leur propre pensée. Ils s'agitaient dans un cercle étroit et
sombre, et, de peur que la lumière ne leur montrât quelque objet offusquant,
s'appliquaient à fermer les yeux. Une de leurs grandes joies était de mettre
la main sur les petits livres publiés à Londres, à Genève, à Bruxelles : en
cachette et au prix d'un petit péril qui doublait le plaisir, ils goûtaient
au fruit défendu et le faisaient savourer autour d'eux. Ils apprirent par
cœur les Châtiments ; plus tard, d'autres brochures devaient les charmer :
tels seraient les Propos de Labienus et le Dialogue entre Machiavel
et Montesquieu. Pour tromper l'ennui de leur bouderie farouche, ils
grossissaient à plaisir les petites nouvelles. Un jour, au concours général
des lycées, l'éloge du roi Jérôme qui venait de mourir avait été proposé aux
candidats comme sujet d'amplification. L'un d'eux, qui s'appelait, je crois,
Richard, au lieu de chanter le héros officiel, célébra Garibaldi, Mazzini, la
résistance au coup d'État, en un mot tout ce qui était interdit. Ce qui
n'était que malice d'écolier osé parut acte héroïque : la pièce de vers se
propagea par copies, et, sur cette seule espérance, on déclara très
sérieusement qu'un nouveau Juvénal était né. Juvénal, en effet, était fort à
la mode, ainsi que tous les Romains qui avaient flétri la tyrannie. Le plus
goûté était Tacite : on le détaillait par citations le plus souvent
tronquées, et les mêmes traits qui avaient peint Néron ou Tibère paraissaient
faits à souhait pour Napoléon. Les plus lettrés se rappelaient divers
sénateurs condamnés jadis au poison ou à s'ouvrir les veines, et, tous ces
badauds fanatiques s'exaltant mutuellement, ces vieux récits prenaient un air
d'actualité. Ces crédules et farouches démocrates se persuadaient de bonne
foi qu'ils inspiraient au tyran une haine égale à celle qu'eux-mêmes ils lui
portaient. Ils se croyaient tous l'objet d'une surveillance spéciale. Ils ne
doutaient point qu'un des principaux soucis de la poste ne fût de décacheter
leurs lettres ; ils se jugeaient toujours sous le coup de perquisitions et
laissaient entendre qu'ils avaient à l'étranger quelque abri sûr où
reposaient leur correspondance, leurs notes, leurs papiers, en un mot, toutes
sortes de témoignages qui seraient un jour l'éclatante condamnation du régime
détesté. Ils ne terminaient jamais aucun de leurs entretiens sans un retour
sur Napoléon, ses fourberies, ses débauches ou ses crimes. Quelques-uns,
assagis par l'expérience ou calmés par la vieillesse, se sont rappelé plus
tard avec une certaine confusion leur débordement de paroles. Nous les avons
vus, avec un sourire moitié sceptique, moitié repentant, excuser leur
monomanie. « Que voulez-vous ? disaient-ils ; à Badinguet, c'est
ainsi que nous appelions l'Empereur, nous attribuions non seulement les
malheurs publics, mais les plus vulgaires mécomptes. A peine nos enfants
savaient-ils parler que nous leur apprenions à maudire cet homme. Il était
responsable de toutes choses : du temps qui était mauvais, des fruits qui ne
mûrissaient point, de la cheminée qui fumait. Ce nom devenait comme un juron,
comme une imprécation familière, et l'habitude continuait ce que la haine
avait commencé. 1, — Comme les élections de 1863 approchaient, ces
républicains irréductibles durent se concerter sur la conduite à tenir. Une
opinion assez vivement soutenue était que le serment ne devait point arrêter
: il n'obligeait pas, l'homme étant hors la loi : volontiers on répétait
l'adage romain : Adversus hostem æterna auctoritas. Cependant d'autres
jugèrent que la formule, même corrigée par cette restriction mentale, avait
un parfum de soumission. La réserve, conseillée par la logique du fanatisme,
l'était aussi par des considérations plus pratiques : si, dans les programmes
électoraux, les revendications s'adoucissaient, ne serait-ce pas un
commencement de réconciliation ? Si au contraire elles se présentaient sous
leur aspect farouche, quel ne serait pas l'effroi des électeurs ? Tout
annonçait donc qu'en 1863, comme en 1852, comme en 1857, il y aurait un petit
groupe, un groupe restreint, celui des insermentés, qui se refuserait à la
lutte, qui s'y refuserait, non par indifférence, découragement ou inclination
vers l'obéissance, mais au contraire par surabondance de haine et parce qu'il
aimerait mieux ne manier aucune arme que d'en manier une qui fût au-dessous
de ses ressentiments. Quand
un parti a régné, fût-ce peu de temps, il conserve, même après sa chute, un
état-major qui s'arroge volontiers un droit de direction et se flatte de
dominer les débris dispersés. A travers l'empire triomphant, les hommes de
1848 avaient conservé cette illusion. On appelait ainsi les membres du gouvernement
provisoire ou de la commission exécutive, et tous ceux qui, par
l'exercice des grandes fonctions publiques, s'étaient rattachés à eux. Les
plus notables de ces personnages étaient M. Marie, avocat très réputé au
Palais, et doublement honoré pour la scrupuleuse droiture de son caractère et
pour l'élévation de son talent ; M. Crémieux, autre avocat, à l'intelligence
souple, féconde en ressources, pleine de saillies, et aussi brillant que M.
Marie était grave ; Ni. Carnot, d'intelligence assez médiocre, mais
d'honnêteté non suspecte, et portant un nom cher aux républicains ;
Garnier-Pagès, paré du reflet de son frère comme Carnot de l'illustration
paternelle, homme d'ailleurs verbeux, solennel, d'une activité encombrante,
en revanche, de probité intacte et d'un cœur excellent. Il y a des
aristocraties partout, et très spécialement dans les démocraties. Les
républicains que je viens de citer formaient l'aristocratie de la république.
Leur défaite ne les avait nullement déconcertés. Ils l'attribuaient à la
mobilité des événements, à l'inconstance du peuple, à la perfidie de
Louis-Napoléon. Descendus du pouvoir, les mains nettes et la conscience pure,
ce qui était bien quelque chose, ils ne doutaient point qu'ils ne fussent
hommes d'État tout autant qu'honnêtes gens. Dans cette disposition, ils
jugeaient tout naturel que leur dictature se prolongeât et eussent considéré
comme usurpation tout ce qui se fût fait sans eux. Leur crédit réel, leurs
aptitudes étaient fort au-dessous de cette prétention. Plusieurs causes
contribueraient à infirmer leur autorité. D'abord une certaine indécision
régnait dans leurs vues : en 1852, leur disgrâce récente, leur impopularité,
la grandeur des obstacles, tout les avait poussés à conseiller presque
partout l'abstention : en 1857, ils n'avaient guère engagé la lutte qu'à
Paris, et encore leur répugnance à prêter serment avait-elle arrêté les deux
plus notables d'entre eux sur le seuil du Corps législatif : à la veille des
élections de 1863, ils se sentaient gagnés par la lassitude du repos ; mais
leurs avis seraient-ils suivis ? Quelle serait l'issue de la bataille ? Dans
les départements, les républicains, engourdis par une longue torpeur,
pourraient-ils se rejoindre et se ressaisir ? En outre, d'ardentes rivalités
personnelles entravaient l'unité d'action. L'année 1848 avait vu passer trois
gouvernements : la commission exécutive ne s'était élevée qu'en
éliminant une portion du gouvernement provisoire ; puis Cavaignac
n'avait grandi qu'aux dépens de la commission exécutive elle-même :
toutes ces transformations ne s'étaient point accomplies sans de pénibles
amoindrissements de situation, sans de cruels froissements d'amour-propre ;
il arrivait donc que ces vaincus de Bonaparte avaient souvent à régler entre
eux quelque vieux compte de rancune : tous ces mauvais souvenirs qui avaient
survécu au coup d'État, à l'Empire, à la mort de Cavaignac lui-même,
ajouteraient leurs difficultés propres à toutes les difficultés de la lutte.
Enfin les hommes de 1848 subissaient leur parti plutôt qu'ils ne le
dominaient. De condition aisée, ils avaient à se débattre contre les
réclamations ou les menaces de toutes sortes de faméliques, vieux compagnons
de révolution ou électeurs d'autrefois. Gens instruits et ayant le sens des
choses réelles, ils étaient contraints d'entendre tout ce que le fanatisme ou
l'ignorance inspirait de divagations aux plus exaltés de leurs alliés.
Respectueux, au fond, de l'ordre, il leur fallait couvrir de leur approbation
apparente les ridicules essais de rébellion, les chimériques projets de
sociétés secrètes, en un mot, toutes les misérables ébauches révolutionnaires
que la police laissait se développer, qu'elle surprenait au point voulu, et
qui venaient tristement échouer devant les tribunaux. En ces jours
d'audience, ils revêtaient leur toge et, s'exaltant à froid, prononçaient
quelque plaidoirie violente qui ne trompait ni les juges, ni le public, ni
les clients, et les laissait eux-mêmes las autant qu'écœurés. Quel art
disciplinerait tous ces éléments divers et les ferait concourir à un but
commun ! Quel ne serait pas surtout l'embarras de rapprocher les uns des
autres pour la lutte électorale ceux que, dans le train ordinaire de la vie,
on s'appliquait surtout à contenir et à éviter ! Ces conditions peu
favorables laissaient pressentir que, si l'opposition démocratique
l'emportait à Paris et dans les grandes villes, ce serait moins par
l'influence personnelle de ses chefs que par une vigoureuse poussée du peuple
et même de la bourgeoisie, l'un et l'autre lassés de leur quiétude, et jaloux
de donner une leçon an pouvoir. — Aux hommes de 1848 se rattachaient
les Cinq, comme eux bourgeois, comme eux hommes de parole, comme eux
républicains quoique ennemis de tout excès. Mais la communauté de situation
n'entraînait ni intimité, ni même grandes sympathies. Jules Favre, le seul
des Cinq qui eût participé au gouvernement de 1848, était accusé d'avoir
dénoncé, trahi même la commission exécutive, et l'ambiguïté de sa
conduite en ces conjonctures avait soulevé contre lui des colères non
apaisées. Ollivier, qui commençait à grandir, portait ombrage par son
éloquence, par sa modération aussi, et semblait se tracer une voie à part,
au-dessus de tout patronage comme en dehors de toute coterie. Picard, esprit
gouailleur quoiqu’au fond triste, avait plus d'une fois raillé les solennels
pontifes du gouvernement provisoire. Contre les Cinq, les
dictateurs de 1848 avaient d'ailleurs, à la veille des élections, un grief
commun. Ils se sentaient distancés par ces nouveaux venus qui s'étaient pliés
les premiers à l'obligation du serment, qui avaient pris pied dans les
circonscriptions les plus favorables à la cause ; et, leurs propres désirs se
réveillant après un long dédain, ils voyaient en eux des rivaux presque
autant que des alliés. Dans le
parti républicain, un autre groupe existait, le groupe des jeunes. On
ne peut guère le définir qu'en le décrivant. « En
ce temps-là, nous dit une correspondance contemporaine, plusieurs jeunes
gens, à peine échappés de l'école de droit et inscrits au stage, étaient
venus à Paris avec l'intention arrêtée d'accomplir plusieurs choses notables
et en particulier de renverser le gouvernement. » Ces jeunes gens
audacieux, qui voyaient de si loin l'avenir et s'y préparaient, se reliaient
aux hommes de 1848, dont ils étaient les auxiliaires et les
lieutenants naturels ; mais volontiers ils eussent agi moins en subordonnés
qu'en coadjuteurs, et en coadjuteurs que séduit surtout la future succession.
Ils étaient plus riches en ambitions qu'en vertus ; entre toutes les vertus,
celle qui leur manquait le plus, c'était le respect de la vieillesse. Ils
avaient quelque peine à se convaincre que le fait d'avoir gouverné la
République, et même de l'avoir laissé choir, fût un titre à une dictature
perpétuée sur les débris du parti vaincu. Aussi, tout en recherchant un
patronage dont ils profitaient, ils ne contenaient point toujours leurs
irrévérences, et ceux que, dans les discours publics, on appelait les
vénérables vétérans de la démocratie étaient, dans l'intimité, qualifiés de vieilles
barbes, de vieux bonzes et même de vieilles ganaches. Parmi ces
jeunes gens, quelques-uns affichaient le jacobinisme le plus ardent :
toutefois ce fut seulement vers la fin de l'Empire que l'état de
décomposition générale favorisa ces extrêmes violences. La plupart d'entre
eux se contentaient d'être des Girondins, des Girondins très amoureux de
l'éloquence, non de celle qui mène à l'échafaud, mais de celle qui conduit à
la popularité et aux honneurs. En une foule de parlottes, ils
s'exerçaient à l'art de bien dire : de toutes ces parlottes, la plus fameuse
fut la Conférence des avocats. Au Palais, ils plaidaient fort peu
encore ; en revanche, ils écoutaient avec une attention passionnée les maîtres
de la parole ; puis le soir, dans les cafés, ifs redisaient les discours et,
se faisant maîtres à leur tour, commençaient à se créer, parmi les habitués,
un petit cercle d'admirateurs et d'amis. Dans les débats judiciaires, ils se
tenaient à l'affût de tout ce qui pourrait discréditer l'Empire : c'est ainsi
que naguère, dans le procès du banquier juif Mirés, on les avait vus
remplissant toute la salle d'audience, épelant les témoignages, épiant les
moindres indices, espérant toujours, sans que leur espoir se réalisât,
quelque révélation qui compromît le gouvernement ou ses serviteurs[50]. Ils travaillaient, moins en
vue de leur profession que de la politique : leur lecture habituelle, c'était
Machiavel, Montesquieu. Ils lisaient aussi Tacite, non qu'ils fussent assez
simples pour comparer Napoléon à Tibère, mais afin de s'approvisionner de
toutes sortes de traits bien acérés. Ils se plaisaient fort aux
correspondances de l'Indépendance belge ou du Times : en
revanche, ils se désolaient que leur parti eût comme organe officiel le
Siècle, à demi vendu au pouvoir, et l'Opinion Nationale, en
coquetterie réglée avec le Palais-Royal. Entre tous les journaux, ils n'en
goûtaient tout à fait qu'un seul, c'était le Temps, que M. Nefftzer
venait de fonder et qui aspirait à devenir le Journal des Débats de la
démocratie. Ils avaient leurs jours d'impatience, de découragement et, eux
aussi, parlaient d'abstention ; mais leur vivace jeunesse se reprenait
bientôt à l'espoir. C'est vers le Palais-Bourbon qu'ils se tournaient le plus
souvent. Il y avait là-bas une tribune publique de dix-huit places. Ils
l'avaient accaparée, comme certains consommateurs dans les cafés accaparent
si bien une salle, que nul intrus n'ose s'y aventurer. Les huissiers les
connaissaient tous, et les députés les contemplaient d'un œil méfiant et
ahuri. On les appela bientôt les auditeurs au Corps législatif. On eût dit un
bataillon scolaire de la politique, s'exerçant à la petite guerre, avec un
désir démesuré de commencer la grande. Quand la séance était levée, ils la
prolongeaient en d'interminables promenades où ils discutaient les questions,
les incidents, les orateurs. Après les grands débats, ils faisaient cortège
aux Cinq, et souvent les ramenaient jusqu'en leurs demeures. Jules Favre
intimidait par l'impeccable perfection et le ton hautain de son éloquence ;
Darimon répétait trop Proudhon et était jugé ennuyeux ; Picard, spirituel,
sceptique, d'abord facile, semblait à tous un contemporain, presque un ami,
et, en 'le reconduisant chez lui, on recueillait avidement ses bons mots,
comme les miettes après le festin ; plus accessible que Jules Favre, plus
élevé que Picard, Ollivier séduisait plus que tous les autres par son ampleur
méridionale et par l'accent de sincérité que sa chaude parole dégageait.
Parmi ces jeunes gens, quelques-uns se jalousaient : la plupart s'étaient
persuadé que l'union valait mieux que l'envie, et, en de véritables sociétés
d'admiration mutuelle, se prédisaient les uns aux autres la célébrité. Comme
les élections de 1863 approchaient, ils manifestèrent un grand zèle à
s'effacer derrière les hommes de 1848, mais de préférence derrière les plus
vieux, derrière ceux qui dureraient le moins. Quant à eux, ils se montraient
modestes, mais avec d'intermittentes poussées d'ambition, comme s'ils eussent
voulu reconnaître le terrain où ils pourraient s'avancer : ils seraient les
secrétaires des comités, les simples soldats du parti : cependant,
ajoutaient-ils, ils ne déclineraient pas l'occasion de se dévouer. Dans un
milieu très restreint, ces jeunes tenants de la République sentaient déjà
bruire autour d'eux un petit murmure de renommée qui les charmait. On citait
déjà quelques noms : Hérold, Floquet, Jules Ferry ; entre tous ces jeunes
avocats, car presque tous appartenaient au barreau, l'un surtout, quoique
encore stagiaire, attirait déjà l'attention par son aspect étrange et
inculte, par ses enlevées éloquentes, par un je ne sais quoi d'avisé et de
passionné tout ensemble. On eût dit qu'il avait emprunté à notre Midi sa
force expansive, à l'Italie sa finesse. On l'appelait Léon Gambetta. Tel
était, en ses nuances diverses, et sans parler des groupes ouvriers ou
socialistes qui ne s'organisèrent fortement que plus tard, tel était le parti
républicain. Tout à l'opposé, le parti légitimiste avait, par le retour des
catholiques, regagné dans les derniers temps de précieuses recrues. Malgré ce
renforcement, sa condition était précaire. Au moment où s'annonçait la lutte
électorale, un grand embarras naîtrait pour lui, non de ses adversaires, mais
de son chef lui-même. Dès la
proclamation de l'Empire, les circulaires du comte de Chambord avaient
recommandé l'abstention. Même au début du règne, le conseil, l'ordre plutôt,
car le prince procédait par ordres, avait paru à plusieurs excessif. Comme
les événements se développaient, la sagesse de ces directions avait semblé de
plus en plus douteuse. Quand les attributions de la Chambre s'étaient
accrues, les légitimistes s'obstineraient-ils à vivre en émigrés dans leur
propre pays ? Dans les périls de la papauté et de l'Église, le prince
assumerait-il la responsabilité de refuser au clergé et aux catholiques le
concours de ses amis ? Les orléanistes avaient annoncé leur dessein de tenter
la fortune des élections : leur laisserait-on tout l'honneur de la défense
religieuse, tous les bénéfices de l'opposition indépendante ? N'était-il pas
à craindre qu'une conduite si étroite ne ramenât une seconde fois vers
l'Empire les catholiques désabusés, et ne ralliât à la monarchie de 1830 tous
ceux qui avaient souci des institutions représentatives ? L'un des plus
ardents à tenir ce langage avait été M. de Falloux. Dès 1861, il avait
adressé au duc de Lévis, mandataire général du prince, des représentations
très pressantes ; puis, comme ses avis demeuraient vains, il avait fait
parvenir jusqu'à Frohsdorf l'expression de ses doléances et de ses vœux : il
ne se faisait pas illusion sur les succès électoraux qu'on pourrait remporter
; mais il jugeait qu'aucun échec ne serait dommageable à l'égal de l'inaction
: en conséquence, il priait, il suppliait son maître de lever la défense, de
transformer, du moins, en simple conseil ce qui avait été jusque-là
prescription[51]. Cependant
M. de Falloux comptait beaucoup d'ennemis dans la petite cour de Frohsdorf.
Ce personnage, de l'esprit le plus délié comme le plus ferme, avait contre
lui ses lumières mêmes : son grand malheur était de se montrer trop politique
au milieu de gens qui ne l'étaient pas assez : puis il avait le tort de ne
point dissimuler, d'exagérer même parfois l'insuffisance de ses amis. Parmi
les royalistes, un homme existait à qui toutes les hardiesses semblaient
permises. Berryer était l'honneur, la décoration de son parti et, depuis
trente années, projetait sur lui son reflet. Au mois de juin 1862, comme le
prince recevait ses fidèles à Lucerne, les plus avisés d'entre les courtisans
de l'exil adressèrent message sur message au glorieux vieillard, pour qu'au
plus tôt il vînt les rejoindre. « Nous sommes ici, lui écrivait M.
Benoist d'Azy, une foule très nombreuse ; mais il y manque une personne que
tout le monde demande, et c'est vous. Au nom de tous, je suis chargé de vous
le dire. Chacun de nous fait son possible pour faire comprendre la situation
réelle du pays. Sans affirmer le succès de ces efforts, je crois voir qu'ils
font une impression utile et favorable. Les vôtres seraient plus puissants
que les nôtres... » « Cher Berryer, mandait de son côté M. Laurentie, je
suis d'avis que vous veniez brusquement... Il dépend de vous de dissiper des
doutes et des penchants dangereux. Croyez-moi, vous n'avez jamais eu occasion
meilleure de rendre sa force à la politique que vous avez toujours suivie ;
au nom du ciel, ne la perdez pas[52]. » Docile à l'appel, le grand
orateur partit pour Lucerne. Ainsi que l'avait annoncé M. Benoist d'Azy, ci
la foule était très nombreuse » : on comptait 3.400 visiteurs ; c'était peu
pour la France entière, c'était énorme pour une cour d'exilé. Le comte de
Chambord était l'un des hommes les plus séduisants de son temps : Berryer, de
son côté, était d'âme vibrante, et son cœur, comme il l'avouait lui-même,
battait à se rompre quand il approchait celui qu'il appelait son roi. Au plus
illustre de ses amis, le prince prodigua les marques de sa cordialité, de sa
gratitude, de son affection ; et Berryer, au contact royal, se sentit
renaître et rajeunir. « Non, la cause n'est pas morte, écrivait-il dans un
vrai débordement d'allégresse et d'enthousiasme. » Aux effusions du
dévouement devaient succéder les négociations de la politique. Le prince
autorisa, parut autoriser certains rapprochements, certaine entente entre les
chefs parlementaires : il approuvait que les hommes des anciens partis se
concertassent et s'unissent. Berryer, prompt à l'espoir, ne douta pas que
cette entente n'impliquât une action commune sur le terrain électoral. Hélas
! quand le dernier bruit des fêtes de Lucerne se fut évanoui, il fallut bien
reconnaître qu'on n'avait rien gagné, et le prince, qui avait prodigué les
bonnes paroles, se retrouva aussi inflexible que par le passé. Dans
les pourparlers, il y eut une interruption et comme un moment de silence
découragé. Pourtant les mois s'écoulaient. Du fond de leurs provinces, les
plus actifs des royalistes : M. de Kerdrel, M. de Larcy, M. Léopold de
Gaillard, adressaient aux chefs du parti, à Berryer surtout, des appels
désespérés : ils ne comprenaient point l'abstention, cette manière de mourir
: aucun combat, quelle que fût la défaite, ne serait préjudiciable à l'égal
de l'inertie. Entre toutes ces lettres, les plus hardies, les plus puissantes
par la force des raisons étaient celles de M. de Kerdrel : « C'est une bien
funeste idée, écrivait-il le 19 mars 1863, que cette exclusion des royalistes
; on fait d'eux des hommes à part, ayant des devoirs plus étroits, une
conscience plus pure que leurs concitoyens de toute nuance. Avec ce système,
plus de rapprochements, plus de fusion possible ; le roi demeure le roi de
ses amis et devient de moins en moins celui des Français[53]. « On ne pouvait mieux dire ni
avec un patriotisme plus clairvoyant. Berryer prit la lettre, y joignit une
copie de sa réponse et envoya le dossier à Frohsdorf comme une dernière
supplication. Le suprême appel demeura, comme tout le reste, inécouté. C'est
ainsi qu'on atteignit l'époque des élections. À côté
des légitimistes s'agitaient les catholiques purs. Pouvait-on dire
d'eux qu'ils formaient un parti ? Un changement de la politique
gouvernementale les avait rejetés loin de l'Empire : un changement contraire
suffirait, non à ramener l'ancienne intimité, mais à rétablir un état de paix
décent. On se rappelle comment s'était affirmée, sur le terrain
parlementaire, l'opposition de droite. Le 22 mars 1861, comme on discutait le
paragraphe de l'adresse relatif aux affaires romaines, 91 députés, résistant
à toutes les objurgations comme à toutes les prières, avaient formulé un
blâme très modéré, mais très net, contre la conduite adoptée vis-à-vis du
Saint-Siège et de l'Italie. Dans l'entourage du souverain et jusqu'aux
Tuileries, cet échec, le premier depuis la fondation de l'Empire, avait
éveillé un grand courroux. M. de Persigny avait publié aussitôt son intention
de se venger : les députés réfractaires seraient, au renouvellement de la
Chambre, privés du patronage officiel et traités en ennemis. Les élections
approchant, on put s'assurer que la menace n'avait point été oubliée, mais
que les représailles s'exerceraient partiellement. Parmi les 91, beaucoup
trouveraient grâce, soit qu'ils eussent donné, postérieurement à leur vote,
des preuves de docilité, soit que de hautes influences eussent raffermi leur
crédit, soit enfin que leur popularité rendît malaisé de les combattre. Sur
qui se porteraient les rigueurs de l'administration ? On ne le savait pas
bien encore ; mais déjà on désignait M. de Flavigny, M. Lemercier, M. Plichon,
M. Keller. Ces noms personnifiaient l'opposition religieuse proprement dite,
celle qui eût été incompréhensible en 1857, celle qui était née des
complications romaines. Entre
tous les partis, j'ai réservé pour la fin celui que j'éprouve le plus d'embarras
à décrire. Ce parti résidait partout sans être Fixé nulle part ; il empiétait
sur tous les groupes sans qu'aucun lui appartînt entièrement ; il avait noué
en tous lieux des intelligences, mais sans que les sympathies allassent
jamais jusqu'à l'inviolable fidélité. Tout ce qui avait gardé le culte des
lettres, le goût de l'éloquence, l'instinct de la liberté, se rapprochait de
lui par une affinité naturelle et relevait de ses jugements. Il avait brillé
jadis au Luxembourg, au Palais-Bourbon, dans les chaires de l'enseignement
public. Il peuplait encore les salons, les académies surtout ; et le palais
Mazarin était son domaine et comme sa forteresse. A ce parti, il est malaisé
de donner un nom. Était-ce le parti orléaniste ? le parti libéral ? le parti
constitutionnel et parlementaire ? Aucune de ces désignations n'est fausse,
mais aucune ne satisfait pleinement. Les anciens ministres, les conseillers,
les amis du roi Louis-Philippe, M. Guizot, le vieux duc de Broglie, M. de
Rémusat, M. Vitet, M. Saint-Marc-Girardin, apparaissaient au premier plan du
groupe, en étaient comme l'état-major fixe et permanent : c'est en quoi
l'appellation d'Orléaniste paraissait exacte et justifiée. Mais
quelles n'étaient point les extensions, les prolongements, à droite jusqu'aux
catholiques libéraux, jusqu'aux légitimistes amis des institutions
représentatives, à gauche jusqu'à ces constitutionnels extrêmes qui s'égaraient
volontiers sur les lisières de la République ! On eût dit une longue ligne un
peu mince, dont les orléanistes formaient le centre, mais dont les ailes se
développaient si fort que le centre n'aspirait point à dominer et se
contentait de n'être point absorbé. Ce qui manquait en cohésion se retrouvait
en éclat. La coalition, car ce mot convient plus encore que celui de parti,
la coalition avait encadré en elle tout ce que la France comptait alors de
plus illustre. Les catholiques libéraux y figuraient presque tous : c'était
Montalembert, toujours dominé par le regret de son adhésion passagère à
l'Empire, déjà courbé sous les premières atteintes de la maladie qui bientôt
le réduirait à l'impuissance, et laissant déborder en d'éloquentes invectives
le trop-plein de ses inquiétudes, de ses colères et de son mépris : c'était
le prince Albert de Broglie, aussi contenu que Montalembert l'était peu,
polémiste grave et courtoisement ironique, écrivain de forte race et d'un
talent qui ne ferait que grandir : c'était Mgr Dupanloup, déjà très absorbé
par ce qu'il appelait le péril social, l'apercevant de loin quand personne ne
le discernait, attentif à le dénoncer, le dénonçant avec âpreté, avec trop
d'âpreté même, car ses écrits hâtifs, souvent composés de citations
incomplètes, effleuraient les questions sans les épuiser et perdaient en
autorité durable ce qu'ils gagnaient en véhémence. A ce parti se rattachaient
aussi les plus transigeants des légitimistes, ceux qui poursuivirent pendant
tout l'Empire, avec de longs intervalles de découragement, ce travail de
Pénélope qu'on appela la fusion : Berryer était considéré comme un allié, et
plus encore M. de Falloux, qui oubliait volontiers, en cette société de gens
d'esprit, ce qu'il appelait l'étroitesse et l'inintelligence de ses amis. La
commune disgrâce avait effacé ou adouci les dissentiments passés c'est ainsi
que les anciens membres du tiers parti ou de l'opposition dynastique : Odilon
Barrot, Duvergier de Hauranne, faisaient cause commune avec ceux que jadis
ils avaient combattus. Les limites se reculant encore davantage, nul n'était
exclu : ni M. Dufaure, qui avait naguère trouvé en de retentissantes
plaidoiries un regain de renommée ; ni M. Laboulaye, qui venait de publier
sous le nom de Paris en Amérique une vive satire de nos mœurs
centralisées ; ni même quelques républicains avérés, comme Jules Simon, qui
traversèrent, à diverses reprises, le groupe, sans jamais s'y mêler. Entre
tous les anciens chefs parlementaires, M. Thiers était le plus illustre ;
mais, quoique appartenant à la coalition et l'inspirant même parfois, il
prenait grand soin de ne pas se solidariser avec elle. Cette réserve était
calcul ; cet éminent personnage, très positif dans ses ambitions, recherchait
la popularité pratique, celle qui donne les suffrages. Puis, il goûtait peu
cette sorte de société composite qu'il ne dominerait point entièrement et où
il serait exposé à entendre beaucoup de discours qui ne seraient pas les
siens. Les
récents développements des attributions législatives n'avaient pas été sans
émouvoir les vieux parlementaires. En 1852, en 1857, ils avaient pu affecter
le dédain. Désormais l'arène était digne d'eux, comme aussi les intérêts à
défendre. C'est dans cet état d'esprit qu'ils voyaient approcher les
élections. Mais ici apparaîtrait leur vraie condition, à la fois très
brillante et très précaire. Tout ce qui, dans Paris, au milieu d'une société
polie, leur assurait le renom, la gloire même, s'évanouirait sous le souffle
puissant et brutal du suffrage universel. Ce qui plaît aux masses, ils
l'ignoraient, et ils ne leur offriraient le plus souvent que ce qu'elles
étaient inaptes à comprendre. Ils aimaient les livres plus que les brochures,
les brochures plus que les journaux ; parmi les journaux, leurs préférences
les portaient vers les plus raffinés, les plus délicats, et leur pensée
planerait fort au-dessus de ceux qu'ils voudraient atteindre. Entre toutes
les armes de combat, celle de leur choix eût été la plus fine, le stylet qui
ressemble si bien à une plume : or dans les luttes du suffrage universel
l'arme la meilleure est la plus lourde, la massue. Ils défendaient les causes
vaincues : or le peuple n'aime guère les vaincus, à moins que l'infortune,
par sa grandeur touchante ou tragique, ne saisisse les âmes à la manière d'un
poème ou d'une légende. Ils personnifiaient la liberté, mot un peu abstrait,
dont le sens se pénètre mal sans un commencement de culture et d'étude. Ils
représentaient toutes les aristocraties : aristocratie de l'éducation ou des
goûts, du talent ou de la naissance, mauvaise condition pour conquérir les
sociétés démocratiques, rebelles à toutes les supériorités, hormis celle de
l'or, qui leur apporte la brutale sensation de l'éblouissement. Le pire pour
ces honnêtes gens, comme on eût dit au XVIIe siècle, c'est qu'ils
n'avaient aucune force qui, à proprement parler, fût à eux. Il y avait dans
l'ouest et dans le midi des légitimistes, des républicains dans les grandes
villes, un peu partout des catholiques. Où étaient, au moins à l'état de
groupe compact, les orléanistes, les constitutionnels, les libéraux ? Il
arriverait donc qu'on ne pourrait faire la guerre qu'avec des troupes
d'emprunt, en enrôlant ici les démocrates, plus loin les royalistes, ailleurs
les catholiques : de là le double danger, ou de n'être pas compris si on
demeurait dans les généralités, ou de tenir des langages contradictoires si
on s'accommodait à toutes les différences de milieux. Ces illustres
personnages avaient le juste sentiment de leur faiblesse. Il eût fallu qu'un
autre leur conquit leur mandat, et qu'eux-mêmes, par une sorte de
subrogation, l'exerçassent. De bonne foi et avec une sincérité spirituelle,
plusieurs n'hésitaient pas à confesser tout ce qui leur manquait :
« Notre plus grande maladresse, disaient-ils, serait de nous
compter. » Les
parlementaires avaient pourtant à leur service l'un des plus admirables
journalistes du temps, le premier de tous, dirais-je volontiers, puisque M.
de Sacy vieillissait et puisque Louis Veuillot était alors condamné au repos.
En 1863, il était, quoique fort jeune encore, bien près d'atteindre le faîte
de sa renommée. On ne peut parler des anciens partis sous le Second Empire
sans qu'aussitôt son nom vienne aux lèvres. En lui se personnifia la
coalition, et très particulièrement l'Orléanisme libéral, dont il fut pendant
douze ans la vive incarnation. « Connaissez-vous
Prévost-Paradol, écrivait de l'exil dès 1854 Edgar Quinet ? Je viens de lire
de lui, dans la Revue de l'Instruction publique, un article
extrêmement remarquable[54]. » Le jeune homme, dont le nom
ignoré se murmurait pour la première fois, aspirait déjà à une autre
publicité que celle de la revue modeste où avaient été distingués ses
premiers essais. Il sortait de l'École normale, cette école qui, selon
l'expression de M. Weiss, « mène à tout, même à l'enseignement. »
Il était chargé de cours à la Faculté d'Aix quand, en 1856, on lui
avait offert une place de rédacteur au Journal des Débats. « Je me
réservai, écrivit-il plus tard, le temps de faire trois tours de jardin pour
réfléchir, mais je n'avais pas achevé le premier que j'étais décidé[55]. » Il quitta Aix, non sans
donner un regret à sa petite maison presque rurale, à ses doux loisirs de
province, à cette belle lumière méridionale dont il garda le reflet dans les
yeux. Aux Débats, il fut chargé du bulletin politique. Sous sa plume, ce
compte rendu quotidien, un peu sec par nature, prit couleur et s'anima. Son
esprit net autant qu'étendu excellait à discerner les sommets des choses, et
ce qu'il avait embrassé d'une vue générale, il le résumait avec une brièveté
naturelle qui ne sentait point l'effort, avec une clarté élégante qui ne laissait
rien d'obscur. Il condensait ensuite le résumé lui-même et d'un mot austère
ou enjoué, ironique ou profond, gravait avec un relief saisissant l'événement
principal ou l'impression dominante du jour. Ce qu'avait dit Quinet, d'autres
plus illustres le répétèrent : « Qui est donc, demandait M. Thiers, ce
Prévost-Paradol ? » — La condition des journalistes sous l'Empire, très
précaire à beaucoup d'égards, était par certains côtés assez enviable, car il
n'était aucune de leurs servitudes qui n'eût son dédommagement. Dans le
pêle-mêle confus où s'agite la presse libre, les esprits les plus vigoureux
ont peine à faire leur trouée et malaisément se dégagent des médiocrités
touffues qui les enserrent. Le régime de 1852, en imposant la loi générale du
silence, mettait par là même en lumière les rares privilégiés qui avaient
licence de parler. Sur le terrain déblayé, le talent n'avait à craindre
aucune concurrence et allait droit au public, qui, n'ayant guère la faculté
de choisir, lui faisait fête aussitôt. Il arrivait donc, par une assez
singulière compensation des choses, que l'autorité individuelle des
journalistes croissait dans la mesure même où avait diminué la puissance
collective de la presse. Les dures entraves de la législation décourageaient
les faibles ou les maladroits : les forts se piquaient au jeu. Le public,
d'ailleurs, s'était accoutumé à comprendre à demi-mot ; il complétait les
phrases, achevait les idées et, s'émerveillant que les journalistes pussent
dire tant de choses malgré la censure, se demandait avec admiration quel ne
serait pas leur génie si la censure ne les émondait pas. Pour les gérants
responsables, pour les actionnaires, l'anxiété était perpétuelle ; pour les
publicistes, qui ne répondaient que de leurs articles, la sensation de
l'écueil toujours côtoyé n'était point sans charme, et ils trouvaient dans
leurs disgrâces même la preuve que leurs coups avaient porté. — Cette
condition fut celle de Prévost-Paradol, et, n'ayant jamais vécu que sous
l'Empire, il n'en connut jamais d'autre. Bientôt le bulletin politique
ne lui suffit plus, et sa verve débordante se répandit en de longs articles.
Dans le journalisme, il créa un genre nouveau plein de rapprochements
imprévus, de sous-entendus malicieux, d'ironies ingénieuses ou méprisantes.
Il y a dans la statuaire certaines draperies beaucoup plus osées que ne le
serait la nudité. Prévost-Paradol pratiqua un art pareil et se servit de
tout, même des voiles dont il était contraint de couvrir sa pensée. Avec une
cruelle et délicate précision il gravait la critique, puis tout à coup il
laissait l'idée suspendue, et l'arrêt était si brusque, si habilement
calculé, qu'aucune parole n'eût égalé l'impertinence de son silence. Il lui
arrivait parfois de déplorer ses entraves. « Je suis condamné, écrivait-il un
jour, à dire non les choses que je crois le plus utiles, mais celles que je
crois le plus inoffensives[56]. » La vérité, c'est que sa
plume asservie trouvait des tours ingénieux et hardis que n'eût peut-être
point trouvés sa plume libre. Il l'avouait lui-même en ses heures de
sincérité. « Quelle volupté de peser et de compter les coups, d'enfoncer
délicatement l'aiguille. Vraiment le plaisir est encore plus grand que
l'honneur[57]. » Tous,
jusqu'aux adversaires, subissaient le charme. « Il tirait sur nous,
disait un jour Sainte-Beuve, mais il tirait si bien. » Si les ennemis
parlaient de la sorte, quel ne devait pas être le ravissement de ceux au
profit de qui se livrait la bataille ! « Il a bien de l'agrément dans les
manières, écrivait M. Doudan. Il a les instincts élevés qui régnaient il y a
quarante ans dans l'élite de la société. Cela est aimable en tout temps, mais
surtout avec la grâce de la jeunesse[58]. » En Prévost-Paradol, les
vieux parlementaires revivaient comme un père revit en un fils aimé. Depuis
dix années, on leur prédisait que leurs doctrines étaient mortes ; et voici
qu'un champion avait surgi pour leur cause, non pas usé par les anciennes luttes,
mais de plume jeune, souple, alerte, maître dans l'ironie comme dans
l'invective, doublement armé de la force de ses raisons et de la force de son
mépris. Par surcroît de bonheur, il se trouvait que ce jeune homme parlait la
plus pure langue classique, en sorte que, l'affinité littéraire se joignant à
l'affinité politique, son commerce offrirait tous les charmes. Tout plaisait
dans le nouveau venu. En lui rien de pédant, rien de plaideresque,
comme eût dit Montaigne, mais un goût très vif de la bonne compagnie, un
dédain inné des vulgarités démocratiques ; aucun étalage d'érudition, mais,
en revanche, de beaux souvenirs classiques comme s'il eût vécu dans Athènes,
et en effet nul ne fut plus athénien que lui par le culte du beau, par la
sagesse un peu intermittente, par la double aptitude à pénétrer le côté
philosophique des choses ou à en saisir l'ironie. Dans le monde orléaniste et
libéral, l'inclination tourna à l'engouement. « Prévost-Paradol, disait-on
dédaigneusement dans les régions officielles, est le secrétaire général des
anciens partis. » Le jeune publiciste eut à cœur de ne pas démentir ce titre.
A quelque temps de là, par la publication d'une brochure très audacieuse,
précisément sur les anciens partis, il se marqua lui-même sa place et scella
l'alliance. La brochure fut poursuivie et l'auteur fut condamné à deux mois
de prison. Il accomplit sa peine, doucement, dans la maison de santé du
docteur Blanche, en convalescent plutôt qu'en captif, et surtout en pécheur
moins repentant que jamais. Cependant
le Journal des Débats avait des propriétaires circonspects et
représentait des intérêts considérables qui ne se risquaient qu'à bon
escient. Prévost-Paradol ne quitta point la rue des Prêtres, mais on le vit
moins souvent monter les marches usées de la vieille maison. Dans les guerres
navales, il y a de ces petits brûlots qui sont faits pour sauter, mais après
avoir tiré de beaux coups et essuyé de rudes bordées. Dans la lutte de la
presse opposante contre l'Empire, le Courrier du dimanche, fondé dès
1859, fit l'office d'une de ces petites embarcations héroïques et sacrifiées.
Il ne paraissait que le dimanche, ainsi que son nom l'indiquait, mais se
rattrapait amplement le septième jour du silence qui lui était imposé pendant
les six autres. Il emmagasinait toute la semaine toutes sortes de jolies
impertinences, puis les lâchait en une sorte de feu d'artifice qui égayait
fort le repos dominical des Parisiens. Connaissant à fond le code de la
presse, il portait allègrement le premier avertissement, ne s'émouvait guère
du second et bornait son ambition à éviter le troisième, celui qui faisait
mourir. Une amnistie survenait-elle ? Il acceptait le pardon avec une
remarquable ingratitude et reprenait sa marche avec une sécurité joyeuse.
Cette sécurité était courte, car il avait bientôt fait de commettre les deux
délits qui rendraient le troisième mortel. Ce petit journal, toujours
bataillant, toujours mourant, Prévost-Paradol en fut l'âme et la vie. Ce fut
la même manière qu'aux Débats, mais avec plus de hardiesse, de
spontanéité, d'enlevée. Un apologue, une comparaison, un souvenir, tout lui
était matière à forger ses traits. Tel de ses articles n'était d'un bout à
l'autre qu'une allusion, soutenue par des miracles d'esprit, contenue par des
miracles de prudence, et où on ne savait ce qu'on devait le plus admirer, ou
de l'art exquis qui aiguisait les coups, ou du merveilleux sang-froid qui les
arrêtait à temps. Cette méthode causait parfois quelque fatigue, par l'excès
même du raffinement : submergé sous le flot des malices, le lecteur demandait
grâce et sollicitait quelque chose qui ne fût point saillie. Ce genre plus
grave, plus simple, Prévost-Paradol y eût excellé. Par intervalles, il
dédaignait de persifler : en ces moments d'accalmie, sa pensée se risquait à
sonder les plus troublants problèmes de la philosophie ; d'autres fois il
s'exerçait à pénétrer l'avenir de son pays ; alors ce railleur devenait tout
à coup très sombre et laissait échapper comme au hasard quelques-unes de ces
prévisions, lucides jusqu'à la prophétie, qui se développeraient plus tard
dans les derniers chapitres de la France nouvelle. Cependant le Courrier du
dimanche, cette pauvre petite barque, faisait eau de toutes parts. Les coups
répétés des sévérités administratives étaient comme les boulets qui
déchiraient sa coque, et elle semblait toujours sur le point de sombrer. A
chaque suspension d'armes, elle se radoubait, mais mal, et, avant d'avoir
atteint la haute mer, fléchissait sous quelque nouvelle avarie. Les
conducteurs ne s'inquiétaient pas outre mesure. Ce n'était pas pour naviguer
sur des flots paisibles qu'ils s'étaient éloignés de la sûre et opulente
maison des Débats. Ils se flattaient de retarder leur sort bien plus que de
le conjurer. L'honneur les touchait plus que ne les émouvait le péril ; et à
chaque coup qui frappait leur petit navire, la brise leur envoyait du rivage
le bruit des applaudissements de leurs amis. Ce
penseur délicat, cet admirable, ciseleur de style, apporterait-il à son parti
autant de force qu'il lui communiquerait d'éclat ? Les anciens chefs
parlementaires devaient se le demander bien souvent jusqu'à la fin de
l'Empire ; ils se le demandèrent pour la première fois en 1863 quand
l'approche des élections leur démontra la nécessité d'un trucheman entre le
suffrage universel et eux. J'ai dit les dons rares de ce brillant esprit.
Voici où résiderait sa faiblesse. « Les Ilotes, disait en un jour de dépit
Prévost-Paradol, ont vaincu Lacédémone. » Les Ilotes, c'était le
suffrage universel ; Lacédémone, et il eût dit plus justement Athènes,
c'était le groupe où s'agitaient ses nobles et glorieux amis. Ce courant du
suffrage universel, Prévost-Paradol était, de tous les hommes, le moins
propre à le remonter. Pour cette entreprise il fallait la force, et il avait
surtout la finesse ; il fallait quelques idées très simples, et il se
complaisait surtout aux idées ingénieuses ; il fallait déployer de vives
couleurs, et il faisait miroiter un nombre infini de délicates nuances. Tout
le pétillement de son esprit s'évaporerait à la surface des foules, comme une
mousse fine et légère glisse sur un bloc de granit. Cet homme de bonne
compagnie personnifiait l'éclectisme, c'est-à-dire ce que le peuple comprend
le moins. Il était sceptique au point de mettre en doute l'âme immortelle, et
pourtant jamais son langage ne se para d'expressions plus attendries qu'en
louant les plus chrétiens de ses contemporains : Lacordaire, Mme Swetchine,
quelques autres non moins saints. Il lui arriva souvent de célébrer la
monarchie, mais avec toutes sortes de sous-entendus qui ébranlaient la foi
même qu'il paraissait affirmer. Dans le monde où il était jeté, il discernait
des courants contraires et, suivant les impressions de sa nature vibrante,
allait de l'un à l'autre, tantôt s'abandonnant à toutes les gaietés de sa
verve, tantôt étreint subitement par ces poignants soucis d'avenir, par ces
anxiétés patriotiques qui avaient torturé Tocqueville en ses derniers jours.
À ce fils choyé d'un groupe d'élite tout fut prodigué : les salons
s'ouvraient devant lui et aussi les boudoirs : l'Académie guettait l'heure où
son âge permettrait de l'accueillir : ses articles étaient sur toutes les
tables, et il n'était pas de cercle poli qui ne répétât ses bons mots. Il
rappelait, disait-on, Aristophane par l'audacieuse fantaisie, Swifft par le
sarcasme amer, Voltaire par la lumineuse brièveté du trait. Sur la fin du
règne, il conquerrait l'Empereur lui-même, qui, pour avoir raison d'untel
adversaire, n'imaginerait rien de mieux que de l'absorber. Une seule
puissance lui tint toujours rigueur, le suffrage universel, « ce monstre
robuste, violent et fanatique, » comme disait M. Doudan. Ce fils des anciens
partis les servirait médiocrement, leur ressemblant trop : il les doublerait
au lieu de les compléter. Cette
physionomie singulière achèvera de se révéler vers la fin de l'Empire. Dès à
présent, elle apparaît en assez complète lumière pour qu'on puisse la saisir,
et je n'ai point résisté à l'attrait de la peindre. Elle séduit et attache,
avec quelque chose d'inachevé qui attriste. Ce charmeur exquis cueillit,
chemin faisant, toutes les fleurs de la renommée, mais s'arrêta sur le seuil
de la gloire. Il demeurera, pour employer l'expression des contemporains,
comme le secrétaire général des anciens partis, et d'anciens partis
qui n'ont pas régné. D'une main sûre et agile, il porta à l'Empire des coups
brillants, mais non ceux qui ébranlent. Dans l'ordre des choses extérieures,
une vive prévoyance lui montra les périls prochains ; il en fut terrifié et
avec une admirable éloquence les dénonça. La plus grande singularité de sa
destinée, ce fut qu'il se rallia à Napoléon à la veille de la chute, et
mourut de la défaite de celui qu'il avait le plus combattu. Dans la grande
catastrophe, sa vie se brisa, en même temps que sa raison, et, quand
l'ouragan se fut apaisé, il demeura comme un débris, un débris déjà oublié,
au milieu de tout ce que la tempête avait emporté. L'isolement qui s'étendit
autour de sa mémoire contraste avec les faveurs qui s'étaient accumulées
autour de sa vie. De cet enfant gâté de la fortune, il ne reste plus que des
feuilles dispersées, le souvenir d'un suicide tragique, une tombe en terre
étrangère ; et dans le cloître, une fille, seul reste d'un foyer éteint, prie
silencieusement pour celui qui fut le dernier des Athéniens. VI J'ai
essayé de décrire l'état des partis, mal armés pour la lutte, inclinant
pourtant à s'y mêler. L'homme à qui incombait le soin de grouper les forces
gouvernementales et de combattre la coalition était M. de Persigny. Ce
personnage, par le mélange de ses théories libérales et de ses procédés
arbitraires, avait offert de si singuliers contrastes qu'on ne savait pas
bien ce qu'on pouvait attendre en fait de tolérance ou de sévérité. On
connait déjà ce serviteur des premiers jours qui, dans Louis Bonaparte
proscrit, avait deviné le souverain futur et qui, sans peur comme sans
défaillance, l'avait suivi depuis Arenenberg jusqu'au Palais des Tuileries. Je
sers, telle était sa devise. Il s'y était montré invariablement fidèle :
« Vous êtes à votre manière un Vendéen, lui disait un jour à Londres M.
de Falloux, émerveillé de cette foi robuste. » Le dévouement a ses
exigences. Celles de M. de Persigny ne connurent point de bornes. Son
objectif n'était point l'argent, au moins celui qui s'acquiert mal. Quant aux
dignités, il en avait été comblé : dès les premiers temps du règne, il était
devenu sénateur, grand-croix de la Légion d'honneur, membre du Conseil privé
; puis il avait été ambassadeur à Londres : en 1863, il dirigeait pour la
seconde fois le ministère de l'Intérieur, qu'il occupait depuis trois années.
Fort au-dessus de l'or, au-dessus même des honneurs, qui pourtant le
touchaient beaucoup, cet ami de l'exil eût souhaité un autre prix de son
attachement : comme ses services étaient les plus anciens, il n'imaginait pas
qu'aucun crédit pût égaler le sien ; et il lui eût plu d'être non seulement
l'un des grands dignitaires de l'Empire, mais l'inspirateur et le conseiller
de la politique. La nature de son esprit répondait mal à ses ambitions. Un
trait dominait chez M. de Persigny, à savoir, l'horreur de ce qui était
simple. Il n'était ni homme ordinaire ni homme supérieur, mais ingénieusement
compliqué. Dans sa jeunesse, le premier travail sorti de sa plume avait été
une dissertation sur les pyramides d'Égypte, qui, disait-il, n'étaient point
du tout des sépultures ainsi qu'on le croyait communément, mais des digues
contre l'envahissement des sables. Cette thèse singulière, développée non
sans force ni sans agrément, le peint tout entier. En toutes choses, il
saisissait le côté paradoxal, et, même lorsque ses conclusions étaient banales,
il y arrivait par des chemins que nul autre n'eût imaginés. Avec le pouvoir,
les flatteurs étaient venus, avaient jugé neuf et original ce qui n'était
qu'excentrique, profond ce qui n'était qu'obscur, et le ministre avait laissé
dire avec complaisance ce que lui-même croyait depuis longtemps. La vérité,
c'est qu'au milieu de théories confuses apparaissait de loin en loin quelque
clarté assez vive et qui, par le contraste des ténèbres environnantes,
apparaissait tout à fait lumineuse. Dans l'obscurité d'une épaisse forêt, le
moindre falot brille à l'égal d'un phare ; ainsi en était-il des traits de
lumière que semait sur sa route M. de Persigny. — De ce personnage, on ne
pouvait dire qu'il fût libéral ou autoritaire, tant il mêlait les deux rôles
! Son éducation politique s'était faite à Londres, où il avait vécu sous des
conditions très diverses, en exilé et en ambassadeur. Il y a quelque chose de
pire que d'ignorer les institutions anglaises, c'est de les avoir étudiées
sans les comprendre. D'Angleterre, M. de Persigny avait rapporté toute une
provision d'idées, assemblées le plus étrangement du monde. Il goûtait fort
le principe aristocratique, qui, disait-il, eût consolidé l'Empire : en
revanche, il n'avait pénétré aucune des conditions qui fondent et conservent
les aristocraties : son humeur ombrageuse et fantasque eût malaisément
respecté les supériorités naturelles ; et, de fait, durant son ministère, on
le vit s'effrayer de tout ce qui faisait ombre au trône, même des
inoffensives sociétés de Saint-Vincent de Paul. Il se disait décentralisateur
: mais, ainsi que le prouvent ses décrets, ainsi que le prouvent les mémoires
qu'il devait présenter plus tard à l'Empereur[59], sa conception n'allait guère
au-delà d'un déplacement d'attributions, et il se figurait que, pour rendre
le pays plus libre, il suffisait de transférer aux préfets, devenus plus
puissants, la dépouille des bureaux ministériels. Il haïssait le parlementarisme,
réprouvait également le despotisme et traçait entre l'un et l'autre un chemin
obscur où ses amis s'épuisaient à le suivre et où lui-même s'égarait. De tout
le bagage ramené de Londres, le plus curieux était la collection des Bills,
édictés, aux premiers temps de la maison de Hanovre, contre les partisans des
Stuarts et les papistes. De l'étude de ces lois, M. de Persigny tirait une
conclusion ingénieuse autant qu'inattendue. Il remarquait que les ministres
de la reine Anne ou des Georges s'étaient bien gardés de se désarmer tant
qu'il avait existé dans le Royaume-Uni un seul catholique rebelle, un seul
stuartiste insoumis. Qui eût blâmé l'Empire d'observer la même réserve ?
Ainsi naquit la théorie qui proclamait une liberté intégrale, mais seulement
après l'extinction complète des anciens partis. Par-là M. de Persigny créait
une sorte de libéralisme à part, le libéralisme à terme ou sous condition,
comme on eût dit en droit civil. Qui a terme ne doit rien, dit une
vieille maxime juridique. Et en effet, M. de Persigny, ne devant rien, ne
donnait rien du tout. De plus en plus en goût d'importation, M. de Persigny
avait tiré d'Angleterre d'autres enseignements. Il avait découvert qu'au-delà
de la Manche la défense de la dynastie de Hanovre avait inspiré jadis contre
les journalistes des lois draconiennes : ils pouvaient être condamnés à l'amende,
à la prison, au pilori, au fouet, à la déportation et même à mort. Charmé de
la trouvaille, le ministre jugea qu'il y aurait dommage à la tenir secrète.
Dans une circulaire aux préfets[60], il compara le sort des
infortunés publicistes anglais à celui de nos heureux compatriotes, qu'on se
contentait de morigéner, d'avertir, de suspendre, que rarement on condamnait
à l'amende, plus rarement à l'emprisonnement, et qui vraiment n'avaient qu'à
remercier. C'est sous cet aspect original que M. de Persigny avait vu
l'Angleterre. Il appelait cela les lumières de la philosophie et de
l'histoire. L'histoire, il l'avait étudiée, mais en systématique, et avec le
désir préconçu d'y trouver tout ce que d'avance son esprit y gravait. Il se
piquait d'être une âme méditative et l'était en effet ; mais la méditation
égare ceux qu'elle ne grandit pas, et il méditait trop pour son intelligence.
— Qu'un tel personnage fût rebelle aux détails de l'administration, il n'y
avait pas lieu de s'en étonner. Ses amis se hâtaient d'ajouter qu'il
compensait cette inhabileté aux petites choses par une remarquable aptitude à
s'élever jusqu'aux grandes : il révélait, disait-on, dans les affaires
importantes un véritable don d'intuition et comme de seconde vue. L'éloge,
fort excessif, renfermait une portion de réalité. Ce qu'il ne voyait pas avec
les lumières de sa raison, il le pénétrait par intervalles avec l'instinct de
son dévouement : de là des avis très lucides qui perçaient çà et là les
ténèbres ; de là même de très prévoyants cris d'alarme : c'était le cri de la
fidélité, qui a, elle aussi, sa prescience. — En ce personnage, le caractère
était aussi étrange que l'esprit. Ses qualités, qui étaient grandes,
semblaient parfois aussi incommodes que l'eussent été des vices. Son
désintéressement était orgueilleux : comme il voyait autour de lui la
cupidité qui exploitait l'âme généreuse du Prince ou la spéculation qui
monnayait les secrets d'État, sa probité lui semblait, par comparaison,
héroïsme : tantôt il supputait dans une disposition chagrine le prix de sa
vertu ; tantôt il dénonçait les scandales, mais avec de tels éclats
qu'Alceste faisait regretter Philinte. Au milieu de la Cour, il professait la
plus entière, la plus méritoire indépendance : par malheur, il était un joug
auquel il n'échappait pas, celui de son propre esprit, tendu et violent,
absolu et passionné. — Une humeur si batailleuse, un tempérament si
dominateur, avaient valu à M. de Persigny de nombreuses inimitiés dans
l'entourage impérial. Parmi les serviteurs de l'Empire, celui dont la nature
contrastait le plus avec la sienne était M. de Morny, et, à l'approche des
élections de 1863, le patronage du président de la Chambre serait un titre
fort équivoque à la bienveillance du ministre. L'Empereur lui-même commençait
à se lasser de cet ami rude, exigeant, ne voulant d'autre rang que le
premier. Il l'avait expérimenté comme ambassadeur à Londres, où lord
Malmesbury, chef du Foreign Office, l'avait jugé l'homme le moins
propre à la diplomatie. Il l'avait appelé deux fois au ministère de
l'Intérieur, et de fréquents rapports avaient signalé ses intempérances de
paroles et d'actes, ses capricieuses alternatives de brusquerie et de
faiblesse. Décidément, ce loyal et incommode serviteur ne portait en lui ni
la volonté réfléchie qui fait l'homme d'État, ni la régularité correcte qui
fait le fonctionnaire, ni l'insinuante souplesse qui fait le favori : ses
sages avis eux-mêmes, enveloppés en toutes sortes de théories indigestes ou
de reproches grondeurs, s'achetaient à trop haut prix. Tandis que Napoléon
déplorait à voix basse les boutades de son vieux compagnon, le vieux
compagnon dénonçait de plus en plus bruyamment les incroyables indulgences du
maître, qui ne savait, disait-il, ni écarter l'incapacité, ni démasquer
l'égoïsme, ni découvrir la corruption : « Persigny, comment donc êtes-vous si
colère, demandait un jour Napoléon à son ministre ? — Et vous, Sire, comment
l'êtes-vous si peu ? » Très desservi par les courtisans, combattu par
l'impératrice, M. de Persigny allait bientôt tomber dans une sorte de demi
disgrâce, et il se confinerait, durant le reste du règne, dans une retraite
murmurante et chagrine, quoiqu’avec un cœur invariablement fidèle. Tel
était l'homme qui, bien qu'au déclin de sa faveur, allait présider aux
élections. Quel esprit y apporterait-il ? Les saisies administratives après
la brochure du duc d'Aumale, les mesures prises vis-à-vis des sociétés de
Saint-Vincent de Paul, les avertissements infligés à la presse, l'intention
déjà proclamée de combattre les plus compromis des 91, tout cela révélait la
volonté de ne faire l'union qu'entre ceux qui professeraient les plus pures
doctrines impériales. Jadis cependant, en entrant au ministère, M. de
Persigny avait prononcé de nobles paroles dont le souvenir ne s'était point perdu.
« Je vous recommande, disait-il, de ne rien négliger pour achever l'œuvre de
réconciliation entre les partis. Beaucoup d'hommes honorables et distingués
des anciens gouvernements, tout en rendant hommage à l'Empereur pour les
grandes choses qu'il a accomplies, se tiennent encore à l'écart par un
sentiment de dignité personnelle. Témoignez-leur les égards qu'ils méritent ;
ne négligez aucune occasion de les engager à faire profiter le pays de leurs
lumières et de leur expérience, et rappelez-leur que, s'il est noble de
conserver le culte des souvenirs, il est encore plus noble d'être utile à son
pays[61]. » A l'heure la plus
solennelle, la dernière peut-être de son ministère, M. de Persigny ne se
rappellerait-il point ce large programme qui avait été comme son don de
joyeux avènement ? VII Le
parti républicain entra le premier en campagne. A Paris, il avait ses chefs,
son personnel et, malgré tous les embarras que nous avons décrits, ses moyens
d'action. Les succès partiels de 1857 étaient un sujet d'espoir.
L'administration, si puissante dans les cantons ruraux, se sentait désarmée
dans la grande ville, où se perdraient les prières, les avertissements, les
menaces. Le plus grand danger, ce serait que la discorde éclatât entre les
différents groupes démocratiques. Tout autre était la province. Là subsistait
le souvenir des rigueurs passées. Les uns par peur se refusaient à la lutte ;
les autres par fanatisme se repliaient dans l'abstention. Les plus résolus se
décourageaient : que pouvaient-ils sur les masses rurales doublement acquises
à l'Empire par l'espoir des récompenses et par la crainte des châtiments ?
Dans leur dépit, il leur arrivait d'accuser le suffrage universel, cette
conquête tant célébrée de 1848. Ces regrets, ces doléances, Jules Favre les
traduisait, en ce temps-là même, au Corps législatif : « Ne serait-il
pas à désirer, disait-il, que le droit de vote ne fût conféré qu'à ceux qui
savent lire et écrire[62]. » Il
fallait raffermir ces volontés inertes. Parmi les hommes de 1848,
Garnier-Pagès était alors le plus remuant. C'était un homme excellent, très
dévoué à ses amis, agité plus encore qu'actif, aimant le mouvement par zèle
pour son parti et par désir d'importance. Dans les derniers jours de l'année
1862, il entreprit une vaste tournée électorale que son âge déjà avancé et
les rigueurs de la saison ne laissaient pas que de rendre assez méritoire.
Allant du nord au midi et de l'est à l'ouest, il visita, dit-on, plus de
soixante villes. L'accueil fut généralement assez froid : à la gare ou au bureau
de la diligence, quelques amis venaient à sa rencontre, mais timides et se
croyant sous l'œil de la police : au lieu où il était descendu se tenaient de
petits conciliabules de gens effrayés, pleins d'objections, plus enclins à se
dénoncer mutuellement qu'à agir en commun. Ces républicains, désabusés ou
craintifs, doutaient de tout et en particulier de la popularité du messager
qui leur était envoyé : plus d'une fois, ils l'engagèrent à ne pas trop se
montrer, à ne pas trop parler, car, aux yeux des masses, il représentait
l'impôt des quarante-cinq centimes, cette chose aujourd'hui fort oubliée,
mais qui rappelait alors de très déplaisants souvenirs. Garnier-Pagès avait
cette magnifique intrépidité des médiocres que rien ne déconcerte. Où tout
autre n'eût vu que des sujets d'abattement, il ne vit que des sujets
d'espérance. A tous il prêche la conciliation, et avec le chaleureux accent
de son incontestable honnêteté, il restaure et rajeunit les vieux restes de
la rhétorique de 1848. « Le combat légal et loyal, dit-il en un style plein
de métaphores, voilà ce que redoute le plus le gouvernement despotique.
Allons ! poussons-le avec les tronçons de l'épée légale qui reste dans nos
mains et nous le forcerons dans ses derniers retranchements. » Il offre
d'aller partout où il y a des courages à relever, des dissentiments à effacer
: « Je me regarde, ajoute-t-il avec une modestie plus encombrante que
l'orgueil, comme le vieux de la vieille qui doit vous léguer les traditions
de mon frère Garnier-Pagès, et peu importe que j'arrive, pourvu que vous
arriviez. » Quoiqu’un peu désordonnée, cette activité ne fut pas sans
fruit. En plusieurs endroits, les républicains qui semblaient irrévocablement
désunis se rapprochèrent. Le système de l'abstention, jusque-là établi comme
un principe, commença à être combattu ; des candidatures furent discutées, et
sans qu'elles fussent proclamées encore, déjà il semblait probable qu'elles
se produiraient au moment opportun. Cependant la tournée était longue,
Garnier-Pagès était vieux, l'hiver était rigoureux : un peu fatigué de ses
courses, mais plein de confiance en son prestige, le représentant de la
démocratie voyageuse alla se reposer à Cannes. Sa
quiétude y fut bientôt troublée par de fâcheuses nouvelles. Si la province
demeurait trop silencieuse, Paris était trop bruyant. En province, il
faudrait exciter les ambitions ; à Paris, il faudrait les contenir. L'année
1863 s'était ouverte au milieu d'un grand bruit de discussions et d'une
grande émulation de désirs. Parmi les journalistes ou les membres du barreau,
nous dit un contemporain[63], quiconque avait un appartement
décent donnait à parler. Les abstentionnistes étaient fort rares, bien
que Proudhon vînt de leur prêter le secours de sa plume. En revanche, un
grand embarras naîtrait peut-être par l'abondance même des candidatures. Il y
avait les hommes de 1848 qui invoquaient leurs vieux services ; il y avait
les jeunes gens qui répugnaient à une trop longue attente ; il y avait les
Cinq qui se jugeaient un droit de possession sur leurs circonscriptions
respectives ; il y avait le Siècle et l'Opinion Nationale qui se prévalaient
de leur nombreuse clientèle et entendaient que le journalisme eût sa part
dans les honneurs législatifs. Une autre question s'agitait. Convenait-il que
les démocrates fissent l'union avec les hommes des autres partis ? Si cette
union s'accomplissait, quelles circonscriptions leur seraient abandonnées ?
Sur ces entrefaites, l'esprit de rivalité, jusque-là contenu, éclata. Picard
représentait la cinquième circonscription, Havin la revendiqua. Les Cinq
invoquèrent le droit acquis ; les partisans de M. Havin jetèrent dans la
balance le puissant patronage du Siècle. La querelle devenue publique
s'envenima par d'aigres paroles. « Les Cinq, qui ne sont que trois,
écrivait M. Havin à M. Corbon, font un tas d'intrigues que le grand jour et
la publicité vont déjouer. » Les Cinq n'étaient pas en reste de
réplique et, très vivement soutenus par la Presse et le Temps,
ne se lassaient pas de dénoncer la despotique influence du Siècle. M.
Havin finit par retirer sa candidature, sous la réserve implicite d'un
dédommagement dans quelque autre circonscription[64] ; mais sa retraite
n'effaça point le souvenir du pénible incident. « Chacun creuse à la sourdine
son petit chemin couvert à la députation, mandait à Garnier-Pagès son gendre,
M. Dréo. » Tenu jour par jour au courant de ces divisions, Garnier-Pagès,
toujours dans le Midi, multipliait ses exhortations à la paix. Dans de
longues lettres à Dréo ou à Corbon, il mettait en relief les services de
chaque groupe : « Je vous supplie, disait-il, de faire cesser les
divisions des vieux et des jeunes... Les jeunes ne sont-ils pas actifs ? Les
vieux ne conservent-ils pas la tradition ? Les Cinq n'ont-ils pas fait ce
qu'ils ont pu pour se rendre utiles[65] ? » Le remède était à
ses yeux bien simple : il consistait dans l'établissement d'un grand comité
qui saisirait la direction des forces éparses, indécises ou rivales. M.
Garnier-Pagès, avec sa foi robuste, ne doutait pas qu'il n'eût trouvé la panacée
souveraine et que tous les groupes, ainsi rattachés par un lien commun, ne se
réconciliassent dans un embrassement général. Le
moyen n'était pas nouveau, et bien avant Garnier-Pagès beaucoup y avaient
songé. Le difficile serait de former ce comité sauveur. Un certain nombre de
jeunes avocats, auteurs d'un Manuel électoral publié l'année
précédente, avaient pris l'habitude de se réunir et formaient comme une
petite association permanente ; mais l'objet demeurait limité, au moins en
apparence, aux questions contentieuses. Hors de là, il n'existait que des
groupements partiels et de simples coteries. Au mois de mars, plusieurs
conciliabules se tinrent chez M. Carnot, en vue d'assurer au parti cette
organisation qui lui manquait. A la suite de conférences assez orageuses, une
sorte de scrutin préparatoire s'ouvrit pour la constitution d'un comité
central. Les électeurs, choisis parmi ceux qui avaient assisté aux premières
réunions, étaient au nombre de 595. Hélas ! le vote qui devait rallier les
républicains autour de leurs chefs naturels ne fit qu'affirmer leur esprit
d'indiscipline. M. Carnot avait déclaré qu'il ne consentirait à présider le
comité que si la plupart de ses collègues de 1848 étaient appelés à y siéger
avec lui. Cette déclaration n'intimida personne. Carnot fut élu en tête de la
liste, mais seul : les autres noms furent des noms inconnus ou étrangers au
vieux parti républicain. Garnier-Pagès arriva le trente-deuxième avec 112
voix ; Marie, le trente-cinquième avec 97 voix. M. Carnot, isolé, désespéra
de dominer les éléments nouveaux qui sans doute échapperaient à sa main ; et,
désavoué par celui-là même qui avait pris l'initiative de le fonder, le
comité disparut avant d'avoir fonctionné[66]. La
situation ne laissait pas que d'être embarrassante. On était aux premiers
jours de mai. Un mois seulement séparait des élections, et il n'y avait pas
une minute à perdre pour étouffer les germes de discorde. C'est à ce moment
qu'intervint 1\1. Marie. Le 3 mai, à l'heure même où s'accomplissait le
simulacre de vote que nous avons rapporté, il s'exprimait en ces termes dans
une lettre à M. Hérold : e Si notre parti veut l'action, qu'un comité se
constitue, se proclame dictatorialement, sans s'entourer, comme on l'a fait,
de toutes les formes d'une action représentative ; prenons les noms les plus
populaires auprès des diverses classes de la société et puis marchons !...
nous irons ainsi plus vite et bien plus sûrement : tout le monde ne peut pas
commander, et tout est perdu s'il n'y a parmi nous personne qui puisse et ose
prendre le commandement et imposer l'obéissance[67] ». Au milieu de la
confusion générale, M. Marie proposait à ses anciens collègues de ressaisir
la direction et de ne se confier qu'à eux-mêmes. La solution n'était pas la
plus libérale ; peut-être, vu les circonstances, était-elle la plus sage. Garnier-Pagès,
depuis quelque temps déjà à Paris ; Marie, Carnot, Crémieux, s'adjoignirent
Jules Simon, Corbon, Henri Martin et en outre les jeunes avocats qui naguère
avaient rédigé le Manuel, c'est-à-dire Jules Ferry, Floquet, Hérold,
Hérisson, quelques autres : tous ensemble, ils se constituèrent en comité. Le
but, ainsi que l'annonçait une circulaire du 8 mai, était de « surmonter
les obstacles qui pourraient entraver les votes... de mettre en harmonie les
prétentions diverses, d'adoucir les rivalités, de rapprocher les esprits, de
recommander l'union de tous ceux qui veulent sincèrement la liberté. »
Deux jours plus tard, furent publiés les noms des candidats dans les neuf
circonscriptions du département de la Seine. C'étaient d'abord les députés
sortants : Favre, Ollivier, Picard, Darimon ; puis les rédacteurs en chef des
deux journaux démocratiques : M. Havin, directeur du Siècle ; M. Guéroult,
directeur de l'Opinion Nationale ; enfin, trois publicistes notables à
des titres divers : Jules Simon, Pelletan, Laboulaye : les deux premiers se
rattachaient à l'opinion républicaine ; le troisième, qui était professeur au
Collège de France et l'un des collaborateurs du Journal des Débats,
appartenait à la fraction libérale. On avait à peine arrêté cette liste, très
laborieusement préparée, quand la candidature de M. Thiers, posée dans la
circonscription où avait été désigné M. Laboulaye, vint éveiller de nouveau
dans le camp de la démocratie avancée les susceptibilités les plus vives. La
notoriété de cet illustre personnage rendait l'exclusion malaisée. « Il
est impossible d'éloigner de la Chambre un tel homme, répétait avec beaucoup
de force M. Émile Ollivier. » D'un autre côté, quelles n'étaient point les
critiques ! L'historien du Consulat et de l'Empire, qui avait glorifié
Napoléon Ier, pourrait-il être vis-à-vis de Napoléon III un adversaire bien
résolu ? Jadis, après 1848, on l'avait vu s'allier aux catholiques, aux
royalistes même : on savait ses sentiments sur la question italienne ; il ne
dissimulait pas ses sympathies pour le pouvoir temporel du pape. Cette
dernière objection était surtout puissante auprès des lecteurs du Siècle
et de l'Opinion Nationale. Sur ces entrefaites, M. Laboulaye se
désista. Le Siècle alors se décida à ne point combattre celui qu'il
craignait de ne pas vaincre, et le gros du parti républicain imita bon gré
mal gré cette soumission. Tous ces choix, même acceptés, n'échappaient point
à la discussion, et ceux qui étaient le plus résolus à garder la discipline
ne se faisaient pas faute de juger très librement leurs futurs élus. Ollivier
paraissait déjà suspect, et Darimon de talent bien médiocre. On raillait un
peu Jules Simon, naguère chaud partisan de l'abstention. Les attaches de M.
Guéroult avec le prince Napoléon étaient dénoncées en termes assez âpres et
on se défiait de ce démocrate qui, sous le régime de l'acte additionnel, fût
devenu sans doute impérialiste. Le plus attaqué était M. Havin, républicain à
Paris, et dans le département de la Manche, sa patrie, très agréable à son
préfet : il est, disait-on, moitié bonapartiste, moitié démocrate, mais
surtout normand. Qui ne l'eût abandonné s'il n'eût entraîné à sa suite les
gros bataillons du Siècle ? Quelles que fussent les critiques ou les
murmures, toutes les rivalités se perdaient dans le bruit croissant de la
lutte : républicains jeunes et vieux, modérés ou radicaux, discutaient avec
ardeur les chances des candidats, recueillaient les moindres rumeurs,
commentaient les moindres incidents ; et toute cette animation, si différente
de la torpeur passée, eût montré à elle seule la vitalité d'un parti qui
décidément se réveillait. Tandis
que les démocrates ou républicains s'organisaient de la sorte, la même
question continuait à se débattre parmi les amis d'Henri V, à savoir celle de
l'abstention. De Frohsdorf aucun mot ne venait qui fût autorisation de
combattre ou même indice de tolérance. Sur ces entrefaites, Prévost-Paradol
ayant soutenu dans les Débats[68] que le serment n'oblige à rien
autre chose qu'au respect des lois, un avertissement lui arriva du ministère
de l'Intérieur : « Le serment, proclamait le ministre, jaloux de
rétablir les vrais principes, crée un lien d'honneur entre celui qui le prête
et celui qui le reçoit, entre l'Empereur et le candidat. » Aussitôt, dans
l'entourage du Prince, on se prévalut de cette interprétation pour montrer
combien serait grave l'engagement et quelles conséquences il entraînerait.
Berryer était alors en Bretagne. Sa foi dans le principe monarchique était
inébranlable et son respect du sang royal allait jusqu'à une superstitieuse
vénération. Malgré toutes les apparences contraires, il ne pouvait se
persuader que la résolution fût définitive : il croyait à un malentendu
prolongé : il attendait, il attendait toujours un signe qui levât
l'interdiction, qui marquât du moins une volonté amollie. Lorsque les
dernières espérances se furent évanouies, sa tristesse fut extrême et aussi
son anxiété. Son patriotisme dominant tout le reste, il conseilla à ses amis
: M. de Larcy, M. de Kerdrel, M. de Falloux, de ne s'inspirer que de leur
conscience et de l'intérêt de leur pays. Quant à lui, il hésita longtemps.
Cependant, comme il revenait à Paris, il vit chemin faisant quelques-uns des
plus considérables parmi ses contemporains : à Nantes Mgr Jacquemet, au
Chillon le général Lamoricière, à Orléans Mgr Dupanloup : tous, au nom de la
patrie, de la vraie liberté, des intérêts religieux surtout, le conjurèrent
de ne pas refuser son nom à la lutte qui se préparait. A peine était-il
arrivé à Paris que d'autres, non moins illustres, lui portèrent les mêmes
avis : c'étaient le duc de Noailles, M. Duchâtel, M. Vitet et aussi le P.
Félix, qui invoqua, en des paroles très touchantes, la mémoire vénérée du P.
de Ravignan. Sur ces instances, Berryer céda, mais avec la douleur de
désobéir au Prince, qu'aisément il eût contredit sur le trône, mais qu'il ne
se consolait pas d'affliger dans l'exil. Il accepta la candidature à
Marseille, où son nom, son éloquence, le souvenir d'anciens services,
l'avaient, de vieille date, rendu populaire. Dans le même temps, on annonça
les candidatures de M. de Kerdrel dans l'Ille-et-Vilaine, de M. de Vogüé dans
le Cher, de M. de Civrac dans le Maine-et-Loire, de M. Fresneau dans le
Morbihan. En quelles conditions défavorables s'engagerait la lutte, il
n'était pas malaisé de le comprendre ! Même avec la plus étroite union, les
succès eussent été rares, très rares et chèrement disputés. Quels ne seraient
pas les désavantages quand on lutterait pour le roi malgré le roi lui-même,
avec des journaux indécis et sous des chefs divisés ! Berryer ne se faisait
point illusion, mais attentif à l'intérêt de son pays ne se préoccupait pas
trop de l'issue. « Je saurai, disait-il avec une fière tristesse, sacrifier
le bonheur de plaire à l'honneur de servir. » Autant
les légitimistes se montraient attentifs à regarder vers Frohsdorf, autant
les catholiques purs attendaient avec impatience les décisions
définitives du gouvernement. Quelle part le ministère ferait-il à la
politique de tolérance ? Quelle autre à la politique de rancune ? On sut
enfin quels seraient, parmi les 91, les députés maintenus dans les faveurs
administratives, ou déchus du patronage officiel. L'ostracisme s'étendit à
vingt-six candidats, jugés : les uns trop hostiles pour qu'on les appuyât,
les autres trop aisés à combattre pour qu'on songeât à les amnistier. Au
premier rang parmi les abandonnés figuraient ceux qu'on avait appelés les
Cinq de la Droite : MM. Keller, Plichon, Anatole Lemercier, de Flavigny,
Kolb-Bernard : toutefois vis-à-vis de M. Kolb-Bernard, le moins agressif, le
moins batailleur des hommes, le mot d'ordre fut non de l'attaquer, mais
seulement de ne pas le soutenir. M. de Cuverville, qui s'était signalé l'un
des premiers par son zèle pour la cause du Saint-Père ; M. Ancel, qui, par
son opportune intervention, n'avait pas peu contribué à amener le vote
hostile dont le gouvernement avait gardé mémoire ; M. de Pierres, dont les
libres propos avaient plus d'une fois touché à l'impertinence ; M. de
Jouvenel, naguère rapporteur de la commission qui avait rejeté le projet de
récompense en faveur du général de Palikao ; M. Garreau, qui jadis, tout au
début de la législature, à propos de la loi de sûreté générale, avait montré
plus d'indépendance que ne le voulait la discipline, tels étaient les hommes
qui s'ajoutaient à la liste d'exclusion. Il convient de mentionner aussi le
marquis d'Andelarre, qui, d'abord à demi agréé, fut vers la fin de la période
électorale combattu avec acharnement. La liste se complétait à l'aide
d'autres noms plus obscurs, choisis un peu au hasard, et sans qu'on pût
toujours savoir quelle cause avait motivé l'indulgence ou déterminé la
sévérité. Parmi les députés, ainsi livrés à leurs propres forces, quelques-uns
se jugèrent inégaux à la lutte. La plupart, présumant mieux d'eux-mêmes,
demandèrent au suffrage universel de les relever de leur disgrâce. A agir de
la sorte, ils montraient quelque courage, tant leur condition était
singulière ! Verseraient-ils nettement dans l'opposition ? Persisteraient-ils
au contraire à se rattacher au gouvernement qui les répudiait ? On allait les
voir dévier peu à peu, avec toutes sortes d'hésitations, de scrupules, de
retours, et il ne faudrait rien moins que l'ardeur du combat et l'âpreté de
leurs anciens protecteurs pour qu'ils poursuivissent l'évolution qui les
transformerait en adversaires. Ils essayèrent d'abord de se tracer leur voie
entre la complaisance et l'hostilité. Dans cet esprit, ils imaginèrent de se
proclamer candidats indépendants. Le gouvernement n'accepta pas l'appellation
et leur répliqua très aigrement par la voix du Moniteur[69] que l'indépendance étant le lot
de tout le monde, ce titre ne pouvait être revendiqué par personne. Rebutés
de ce côté, ils ne purent se persuader que l'abandon fût complet, et
plusieurs d'entre eux s'obstinèrent à laisser entendre qu'ils avaient en haut
lieu et peut-être jusqu'aux Tuileries des patrons puissants. Un jour, le Journal
des villes et des campagnes rapporta que l'Empereur avait dit à l'un des
91 : « Si vous n'êtes pas le candidat de l'administration, vous serez le
mien. » Le ministre eût été bien imprudent s'il eût laissé s'accréditer de
pareilles rumeurs, et l'imprudente gazette fut aussitôt frappée d'un
avertissement. Alors, alors seulement, les malheureux candidats, délaissés
sans retour, se portèrent vers l'opposition, tout en se défendant encore de
lui appartenir tout à fait. Catholiques, ils dénoncèrent dans leurs
circulaires les périls de l'Église : mais il se trouva que leurs yeux étaient
devenus fort clairvoyants pour discerner d'autres périls : de là un langage
qui ne différait guère de celui des libéraux les plus résolus. Leur programme
s'élargit jusqu'à embrasser toutes choses. Ils signalèrent l'exagération des
dépenses, demandèrent la diminution des charges militaires, proscrivirent les
expéditions lointaines, réclamèrent l'extension des libertés publiques : dans
le Nord, ils incarnèrent en eux les griefs industriels nés du traité de
commerce. Le gouvernement s'irrita que la défection fût si complète ; les
candidats, de leur côté, s'indignèrent qu'on prétendît prolonger leur
dépendance, même après les avoir abandonnés. Il arriverait donc qu'avant la
fin de la lutte les amis d'hier, jadis séparés par de simples nuances, se
traiteraient en adversaires, que dis-je, en ennemis Dans le
temps où les catholiques se préparaient à une lutte qu'ils n'avaient point
souhaitée, les hommes du parti constitutionnel ou parlementaire
reparaissaient un à un dans l'arène. On connut successivement les
candidatures de M. de Rémusat dans la Haute-Garonne, de M. Decazes dans la
Gironde, de M. Casimir-Perier dans l'Isère, de M. Saint-Marc Girardin dans la
Haute-Vienne. M. Guizot avait renoncé à la vie publique, mais son gendre, M.
Cornelis de Witt, se présenta sous ses auspices dans le Calvados. Tous ces
noms rappelaient la monarchie de Juillet, et la presse officieuse ne manqua
pas de dénoncer la résurrection de l'Orléanisme. Les candidats repoussèrent
l'appellation, non qu'ils fussent infidèles à leurs souvenirs, mais parce
qu'ils se flattaient de rallier, en dehors de toute préférence dynastique,
tous ceux qui souhaitaient le développement des institutions représentatives.
M. de Montalembert, qui se rattachait au groupe catholique bien plus qu'aux
anciens partis, posa sa candidature dans deux départements : dans le Doubs et
dans les Côtes-du-Nord. Sur ces entrefaites, M. Odilon Barrot, dans une
longue lettre au journal le Temps, publia sa profession de foi : au
lendemain du 2 Décembre, il avait refusé le serment, car t'eût été une
approbation du coup d'État : aujourd'hui le gouvernement étant établi et
reconnu, le scrupule eût été excessif, c'est pourquoi il solliciterait les suffrages
de ses anciens commettants, les électeurs de Strasbourg. De la Sarthe, on
annonça la candidature de M. Gustave de Beaumont, cet intime ami de
Tocqueville. Tandis que les directeurs des feuilles démocratiques : M. Havin,
M. Guéroult, poursuivaient avec ardeur le mandat législatif, comment les
journalistes de l'Orléanisme eussent-ils contenu leurs ambitions` ?
Seulement, quelle ne serait pas la différence de fortune, les uns entraînant
les masses à leur suite, les autres réduits à manier cette chose légère,
insaisissable, qu'on appelle l'Opinion ! Prévost-Paradol fut candidat dans la
Dordogne, il le fut également dans la sixième circonscription de la Seine.
Là, il se trouverait en concurrence avec M. Cochin, le seul de tous les
candidats parisiens qui appartînt vraiment à la capitale, par le domicile
transmis de père en fils, par les libéralités et les services héréditaires,
par le dévouement traditionnel aux intérêts de la grande cité. Cependant les
jours s'écoulaient, et, parmi les chefs parlementaires, plusieurs
prolongeaient leurs irrésolutions. Le plus perplexe était M. Dufaure, ce
personnage aussi flottant dans sa conduite que ferme en son langage. Il se
décida enfin à poser sa candidature dans la Gironde et dans la
Charente-Inférieure, mais seulement à l'heure où les délais pour la
prestation de serment allaient expirer, en sorte que ce retard ajouterait un
embarras à tous les autres obstacles. Entre tous les serviteurs des régimes
déchus, le plus en vue était M. Thiers : il était candidat en quatre
circonscriptions : à Aix, à Valenciennes, dans les Côtes-du-Nord et enfin,
comme on l'a dit plus haut, dans le département de la Seine. VIII Le 7
mai, comme le Corps législatif tenait sa dernière séance, M. de Morny clôtura
la, législature par les paroles suivantes : « Un gouvernement sans contrôle
et sans critique est comme un navire sans lest. L'absence de contradiction
aveugle et égare quelquefois le pouvoir et ne rassure pas le pays. Nos
discussions ont plus affermi la sécurité que ne l'eût fait un silence
trompeur. En dépit des plus vives discussions, les opinions les plus
éloignées se sont adoucies et un peu rapprochées. Que de préventions des
premiers jours qui se sont dissipées ! Que de défiances qui se sont évanouies
! Je crois que personne, même aux points les plus opposés de cette Assemblée,
ne voudra me démentir. Quant à moi, je n'ai trouvé en vous tous que des
collègues pleins d'égards et de déférence, et je souhaite que vous emportiez
de moi le souvenir que je conserverai de vous. En vous disant à tous adieu,
je voudrais pouvoir vous dire à tous au revoir. » On ne
pouvait tenir un langage plus sensé, ni adresser à ceux qui partaient un plus
cordial salut. Le public avait encore dans l'oreille ces paroles gracieuses
jusqu'à la caresse, quand soudain une autre note vibra, aussi dure, aussi
stridente que l'autre avait été harmonieuse. Morny, à force de charme
personnel, eût rendu aimable même le despotisme ; Persigny, à force de
brusqueries fantasques, eût gâté même la liberté. Nous venons d'entendre le
président de la Chambre : voici le ministre de l'Intérieur. Le 8
mai, en une circulaire aux préfets, il fit connaître son programme. Dans ce
document, on eût vainement cherché la trace des pensées conciliantes qui,
trois années auparavant, avaient suscité d'assez vives espérances. A la
veille de la lutte électorale, l'homme de combat se retrouvait tout entier. L'instruction
ministérielle débutait par une pompeuse apologie de l'Empire, qui avait
« restauré l'ordre moral, politique et religieux, doublé la fortune
immobilière, accru de 7 ou 8 milliards la fortune mobilière, augmenté de 300
millions le revenu public, sillonné tout le territoire de routes et de voies
ferrées, rendu enfin à notre politique extérieure l'influence qu'elle avait
perdue ». La confiance du pays avait permis au prince d'accomplir cette
grande œuvre : c'est à cette confiance que de nouveau le souverain faisait
appel. Arrivé à ce point, M. de Persigny se hâtait de développer la théorie
qui lui était chère : « S'il n'y avait en France, comme en Angleterre,
que des partis divisés sur la conduite des affaires, mais tous également
attachés à nos institutions fondamentales, le gouvernement pourrait se
borner, dans les élections, à assister à la lutte des opinions diverses. Mais
dans un pays comme le nôtre, qui, après tant de convulsions, n'est sérieusement
constitué que depuis dix ans, il y a des partis qui ne sont encore que des
factions. Formés des débris des gouvernements déchus, ils ne cherchent à
pénétrer au cœur de nos institutions que pour en vicier le principe, et
n'invoquent la liberté que pour la tourner contre l'État. » Cette
« coalition d'hostilités et de rancunes n'ébranlait pas les intentions
généreuses de l'Empereur ». « Pénétrés de l'esprit libéral et
démocratique de nos institutions, » les préfets devaient « laisser se produire
librement toutes les candidatures. » Le suffrage est libre, proclamait
solennellement le ministre. » Libre, il l'était en effet ! Mais cette maxime
fastueuse servait comme de passe port à des recommandations bien différentes,
et M. de Persigny n'affirmait le principe que pour le restreindre aussitôt.
« Afin que la bonne foi des populations ne puisse être trompée par des
habiletés de langage ou des professions de foi équivoques, désignez
hautement, comme dans les élections précédentes, les candidats qui inspirent
le plus de confiance au gouvernement. Que les populations sachent quels sont
les amis ou les adversaires plus ou moins déguisés de l'Empire, et qu'elles
se prononcent en toute liberté, mais en parfaite connaissance de
cause. » Quels seraient les adversaires ? Ce seraient naturellement les
hommes des anciens partis. Ce serait aussi, et là résidait surtout l'intérêt
de la circulaire, un certain nombre d'anciens députés qui, au cours de la
législature, avaient dépassé la limite des dissidences permises. « Le
gouvernement, en effet, ajoutait le ministre, ne pouvait appuyer auprès des
électeurs que des hommes dévoués, sans réserve et sans arrière-pensées, à la
dynastie impériale et à nos institutions. » Quels avaient été les motifs
précis d'exclusion ? M. de Persigny se gardait de s'expliquer. Toutefois, il
affirmait, avec plus d'énergie que de vraisemblance, que le vote connu sous
le nom de vote des 91 n'avait été pour personne la cause déterminante
de l'ostracisme. « Jamais, disait-il, je n'ai eu la pensée de rechercher
des votes inspirés par des scrupules de conscience. » Ainsi
se trouvait proclamée la candidature officielle. Le gouvernement avait,
depuis longtemps, préparé le puissant outillage qui lui permettrait de la
pratiquer avec succès. Sa
première force serait celle qu'il puiserait dans les lois, les unes de date
ancienne, les autres édictées par lui-même. Armé du Code pénal et de la loi
du 10 avril 1834, il était autorisé à dissoudre toute association, à
proscrire toute réunion publique. Dès le 1er mai, une note du Moniteur avait
rappelé que tout comité de plus de vingt personnes était interdit, fût-il
sectionné en sous-comités qui n'atteindraient point ce chiffre. Le décret de
1852 sur la presse ne garantissait pas à l'administration u.ne moindre sécurité.
A Paris, les journaux étaient assez nombreux et jouissaient, en fait, d'une
indépendance assez grande pour que les candidatures y fussent librement
discutées. Tout autre était la condition des provinces. En beaucoup de
départements, la seule gazette était celle de la préfecture, liée au pouvoir
par le profit, car les annonces judiciaires l'enrichissaient, et aussi par la
crainte, car la moindre témérité l'eût fait mourir. Aucune autre feuille ne
pouvait naître sans une autorisation préalable, en sorte que le gouvernement
ne verrait surgir de nouvel adversaire qu'autant qu'il lui plairait d'en
susciter. Quant aux journaux indépendants qui avaient survécu au dur régime
de 1852, la période électorale, qui surexcitait leur activité, multipliait
autour d'eux les dan-sers. Dans les deux mois qui précédèrent les élections,
huit d'entre eux furent frappés d'avertissement ; un autre fut suspendu. —
Mal servis par les journaux, les candidats opposants avaient la ressource des
distributions à domicile ou des affiches. Mais ils n'échappaient au décret
sur la presse que pour tomber dans les règlements sur l'imprimerie. Les
bulletins ou les circulaires une fois prêts, les règlements sur le colportage
complétaient la série des obstacles légaux : quand enfin les affiches étaient
posées sur les murs, le garde champêtre survenait et souvent les arrachait,
ainsi que de nombreuses décisions judiciaires eu firent foi. L'administration
avait à loisir délimité son champ de bataille. Aux termes de la loi en
vigueur, les circonscriptions électorales n'étaient point calquées sur les
arrondissements territoriaux, mais calculées sur le chiffre de la population,
à raison d'un député par 35.000 électeurs. Elles n'avaient donc rien
d'immuable, rien de fixe même, et, pourvu que le chiffre approximatif de
chaque groupement fût maintenu, se prêtaient à toutes les modifications. Ces
modifications, le gouvernement avait le droit de les opérer par décret, et il
avait amplement usé de la faculté. Dans 29 départements, les anciennes
divisions avaient été changées. En quinze d'entre eux, le remaniement se
pouvait expliquer par des diminutions ou accroissements de population : mais
que dire des quatorze autres ! J'ai sous les yeux les cartes de plusieurs
départements où sont teintées en couleurs différentes les diverses
circonscriptions. L'aspect est le plus singulier qui se puisse imaginer. Le
regard n'aperçoit qu'une série de découpures bizarres, assez semblables à
celles d'un rivage creusé de tous côtés par les flots. Les circonscriptions
se développent, se rétrécissent, s'emboîtent les unes dans les autres, se
prolongent par des extensions inexpliquées : parfois elles se coupent,
s'isolent et n'apparaissent qu'en tronçons séparés. Quel mobile avait pu
inspirer ces conceptions étranges, sinon l'intérêt des candidatures
officielles à défendre, des candidatures opposantes à déconcerter ! Certains
départements comme le Var, la Corrèze, le Gard, le Maine-et-Loire, avaient le
privilège des remaniements les plus importants. Dans le Nord,
l'arrondissement d'Hazebrouck, arrondissement purement agricole et de langue
flamande, était partagé entre trois circonscriptions et se rattachait d'un
côté à la cité maritime de Dunkerque, de l'autre aux quartiers nord-ouest de
Lille. La plupart des grandes villes avaient été brisées comme on eût fait
d'un vase, et chaque fragment avait été attribué à une portion de la
banlieue. En ce temps-là, les provinciaux qui revenaient à Paris après une
longue absence prétendaient ne s'y plus reconnaître, tant M. Haussmann avait
tout bouleversé ! Plus d'un député, en se retrouvant dans son département à
la veille des élections, dut éprouver une impression pareille : ils se
sentaient comme perdus en leur propre pays, ils recherchaient comme au hasard
leurs patrons, leurs clients, leurs amis ; ils ne savaient pas bien ceux qui
leur appartenaient encore, ceux qui déjà leur avaient été ravis, et c'est par
morceaux qu'ils ressaisissaient ce qui avait été leur circonscription. Le
gouvernement avait façonné ses agents aussi bien que le terrain de la
bataille. En matière d'élections, il fut manœuvrier sans égal. Entre tous les
agents, les premiers par l'activité comme par l'importance étaient les
préfets. Dans l'histoire du fonctionnarisme français, les préfets du second
Empire tiendront, je crois, une place à part. Ceux qui ne les ont vus
qu'à la fin du règne, vieillis, découragés, troublés par des directions
contraires, doutant de leur Prince et d'eux-mêmes, n'auraient qu'une fausse
idée de l'influence qu'ils exercèrent et du prestige qui longtemps les
soutint. En 1863, aucun sérieux affaiblissement du pouvoir n'avait encore
énervé leur autorité. Ils exerçaient sur leurs administrés une sorte de
domination facile et paisible ; et ceux-ci, témoins constants de leurs
succès, n'imaginaient pas que leur crédit eût une limite ou leur bonheur un
terme. Leurs tempéraments étaient très divers, et c'est par des moyens très
différents qu'ils avaient établi et consolidé leur empire : celui-ci
commandait avec bonhomie et avec un insinuant abandon ; celui-là dictait ses
volontés avec une sécheresse étudiée et, comme on eût dit à Rome, brevitate
imperatoriâ : l'un affectait le souci des détails et une connaissance
approfondie des affaires administratives ; l'autre se montrait homme de
plaisir et se fût presque offensé qu'on le rangeât parmi les laborieux.
Quelles que fussent leurs diversités, ils se rapprochaient par des traits
communs. A voir leur aplomb superbe, nul n'eût pu croire qu'il y eût une
opposition ou que la victoire pût demeurer un instant douteuse. Étrangers le
plus souvent au pays, ils tournaient à bien ce désavantage même et se
proclamaient d'autant plus impartiaux qu'aucune passion locale ne les avait
pénétrés. Ce qui grandissait leur crédit, c'était le nombre infini des
faveurs dont ils étaient les dispensateurs ou les intermédiaires : ils
vivaient à une époque de rénovation économique ; chaque village demandait son
chemin vicinal, chaque ville son chemin de fer, et de leurs lèvres on
attendait anxieusement le mot qui éveillerait ou affermirait les espérances.
Le décret récent de 1861, en dépouillant à leur bénéfice les bureaux
ministériels, avait créé une prétendue décentralisation qui n'était au fond
qu'une centralisation à leur profit. Ils étaient à l'ordinaire, accueillants,
généreux, en sorte que dans la médiocrité monotone des petites villes,
l'éclat de leurs fêtes éblouissait ceux même qui ne cherchaient point les
faveurs. Ils avaient leurs grands jours, c'étaient ceux de la tournée de
révision. Ces jours-là, ils tenaient cour plénière. Ces jours-là aussi
étaient ceux où se préparaient de longue main les candidatures. Au chef-lieu
de canton, qui était gîte d'étape, le candidat rejoignait le préfet comme par
hasard et celui-ci le présentait aux administrés, parlait pour lui,
s'incarnait en lui. Le même hasard se renouvelait à peu près chaque jour, si
bien qu'au bout de la tournée l'affaire paraissait comme conclue. Le comble
de l'habileté, c'était que la voiture officielle contint aussi l'ingénieur
des ponts et chaussées ; alors on descendait au moment opportun ; devant les
paysans ébahis, on discutait un tracé, on posait même quelques jalons, et un
cri de reconnaissance montait vers le préfet, qui, modestement, faisait
dévier la gratitude vers son candidat. Ainsi en fut-il en 1863. En 1852, en
1857, la rareté des compétitions, la certitude de la réussite, avaient un peu
déprécié le succès : en 1863, la lutte, sans éveiller l'inquiétude, était
déjà assez vive pour surexciter le plaisir de vaincre. — Comme la période
électorale s'avançait, l'activité fut sans bornes. L'une des principales
préoccupations du ministre et de son subordonné fut de dénier à ceux des 91
qui étaient devenus suspects le titre de défenseurs de l'Église. Certains
préfets imaginèrent, dans ce but, une tactique assez raffinée : elle
consistait à mettre en relief la dernière évolution du gouvernement impérial,
à montrer la question romaine comme une question résolue, à opposer aux
catholiques inconsidérés qui mêlaient la religion aux affaires civiles
d'autres catholiques non moins fidèles, mais plus calmes, moins passionnés,
plus confiants dans la bienveillance de l'Empereur. A ces arguments
s'ajoutèrent quelques dons faits aux églises, quelques marques de déférence,
quelques menues faveurs accordées avec discernement et publiées avec éclat.
Plusieurs prélats s'émurent de cette conduite : à la veille du scrutin, ils
publièrent une déclaration collective, connue sous le nom de Lettre des
sept Évêques[70], déclaration conçue dans le
double but de combattre l'abstention et de grouper tous les votes catholiques
sur les noms de ceux qui, pour servir la papauté, avaient encouru
l'ostracisme. — L'administra tion, non contente de ces manœuvres, ne
dédaignait pas les plus petits moyens. Pour capter les suffrages, les
procédés varièrent à l'infini. Dans le Pas-de-Calais, des remises de peine
furent accordées en bloc pour délits forestiers. Dans l'Indre-et-Loire, les
délits de chasse et de pèche furent pareillement pardonnés, et les gendarmes,
réunissant les braconniers, les informèrent qu'ils avaient reçu une lettre de
l'Empereur qui leur faisait grâce. Dans la Corrèze, le ministre des Travaux
publics parcourut le département à l'approche de la période électorale, sema
les promesses et, en cette pauvre région privée de tout, se fit appeler par
le préfet le Colbert du XIXe siècle. Dans le Var, le préfet proclama
la suppression du droit de consommation sur les boissons consommées dans les
chambrées. Dans la Charente-Inférieure, le sous-préfet de Saint-Jean-d’Angély
annonça que la contribution syndicale due par l'une des communes de
l'arrondissement ne serait point payée ; dans le même département, un des
agents du candidat opposant fut arrêté, détenu pendant six jours, puis
relâché sans qu'il pût connaître le motif de son arrestation. Un abus à peu
près semblable fut signalé dans la Loire-Inférieure. Autour du préfet, toute
l'armée administrative était sur pied : maires, juges de paix, inspecteurs
des écoles, commissaires cantonaux, gendarmes, débitants de tabacs et même
cabaretiers. Les menaces de destitution prévenaient toute hostilité ;
l'espoir des récompenses surexcitait le zèle. Il advint aussi qu'on se
débarrassa temporairement des fonctionnaires qu'on soupçonnait de tiédeur et
qu'on répugnait à frapper. Ainsi en fut-il du sous-préfet de Cambrai. Vis-à-vis
du candidat officiel, ce fonctionnaire professait une indifférence assez
voisine de la malveillance. De Paris une dépêche lui parvint qui le mandait
au ministère de l'Intérieur. Comme il alléguait les devoirs de sa charge qui
le retenaient à son poste, un nouveau télégramme survint, plus impératif.
Quand il se présenta devant son chef, une seule recommandation lui fut faite,
celle de profiter, sans en perdre une heure, d'un congé de quinze jours qui
d'office lui était accordé. Tout lui était permis, hormis de reparaître dans
son arrondissement avant que le scrutin fût dépouillé. Je me
hâte, de peur que ce tableau, vieux de près de quarante ans, né paraisse
copié sur des époques plus récentes. Les contemporains ont conservé k
souvenir de quelques luttes électorales qui parurent alors tout à fait
extraordinaires, tant leur animation contrastait avec la paisible quiétude
des temps passés ! — Dans le Nord, M. Plichon, avec une circonscription
morcelée, sans journaux, obligé de chercher au loin un imprimeur, surveillé,
paraît-il, et suivi dans toutes ses démarches, balança par sa prodigieuse
activité toutes les ressources de l'administration. — Dans la Brie, la
rivalité électorale dégénéra en une sorte de lutte économique, je dirais
volontiers en une lutte agraire si le mot ne paraissait excessif. Le candidat
abandonné par l'administration, M. Garreau, était soutenu par les
cultivateurs du pays, grands producteurs de blé et intéressés par suite à la
hausse des grains. Le candidat officiel, M. de Jaucourt, qu'il le voulût ou
non, se trouva personnifier l'intérêt des prolétaires. D'anciennes formules
se rajeunissant, le bruit se répandit que M. Garreau était l'ami des
accapareurs, et que, s'il était élu, on mangerait du pain de paille. — L'un
des candidats les plus battus en brèche fut M. de Flavigny, personnage du
plus rare mérite et du plus intègre caractère. Le préfet, perdant toute
mesure, le traita en ennemi et l'accusa « de relever le drapeau blanc ».
Il fit plus et menaça M. Gouin, qui se présentait dans une circonscription
voisine et était favorable à son collègue, de lui retirer l'appui de
l'administration s'il ne renonçait à une aussi dangereuse amitié. L'affaire
fut portée à l'Empereur, qui jugea ce zèle excessif, réprouva son agent et
ordonna que la candidature officielle fût maintenue à M. Gouin sans
condition. — Nulle part la lutte ne fut plus vive qu'à Grenoble. Là se
présentait M. Casimir-Perier, nom illustré sous la monarchie de Juillet. Pour
assurer le triomphe de l'administration, aucune mesure ne parut téméraire.
Des poursuites ayant été décidées contre l'Impartial Dauphinois, à
l'occasion d'un des articles du candidat, la résolution fut annoncée à son de
trompe dans toutes les communes. Bien plus, le jour même de l'élection, le
préfet fit avancer le départ des facteurs afin qu'ils répandissent jusqu'aux
coins les plus reculés les dernières instructions du gouvernement. De tous
les candidats, le plus considérable était M. Thiers. A Paris, une certaine
incertitude régnait sur le caractère de sa candidature. Napoléon, en un de
ses discours, l'avait jadis proclamé l'historien national. On n'ignorait pas
qu'il entretenait des relations avec plusieurs des serviteurs de l'Empire. A
plusieurs reprises, il avait formulé de sages avis, destinés à être répétés
dans les cercles officiels et jusqu'aux Tuileries. L'opinion publique,
rassemblant tous ces indices, se persuadait volontiers que le gouvernement
verrait sans trop de déplaisir le succès de cet illustre personnage : M.
Devinck, le candidat officiel, n'était, disait-on, soutenu qu'en apparence,
et serait doucement abandonné. M. de Persigny était de ces violents que la
lutte exaspère. Comme la rumeur s'accréditait, il s'en indigna et, faisant à
M. Thiers l'honneur d'une circulaire spéciale, s'appliqua à lui restituer sa
place dans les rangs ennemis. Ce fut un réquisitoire, d'une âpreté inouïe,
contre ceux qu'on appelait les hommes des anciens partis. « Ce que veut M.
Thiers, disait le ministre, c'est le rétablissement d'un régime qui a été
fatal à la France et à lui-même ; d'un régime flatteur pour la vanité de
quelques-uns et funeste au bien de tous ; qui déplace l'autorité de sa base
naturelle pour la jeter en pâture aux passions de la tribune ; qui remplace
le mouvement fécond de l'action par l'agitation stérile de la parole ; qui,
pendant dix-huit ans, n'a produit que l'impuissance au dedans et la faiblesse
au dehors, et qui, commencé dans l'émeute, continué aux bruits de l'émeute, a
fini par l'émeute. Non, le suffrage universel n'opposera pas à ceux qui ont
tiré le pays de l'abîme ceux qui l'y avaient laissé tomber. » Dans
la voie que montrait le ministre, les officieux se précipitèrent. Les jours
suivants, le Constitutionnel épuisa toute sa verve « contre les émigrés
du dedans et du dehors, contre les gens qui n'avaient rien appris et
s'imaginaient qu'on avait tout oublié, contre les hommes encore plus vieux
par les idées que par les années qui essayaient de monter à l'assaut du
pouvoir avec leurs vieilles machines de guerre et leurs vieilles armures[71] ». Stimulé par son chef,
le préfet de la Seine, dans une circulaire du 29 mai, reprit pour son compte
l'acte d'accusation ; puis, généralisant ses critiques, il railla, non sans
quelque raison, cette ville industrielle et commerçante qui n'avait d'autres
candidats que des avocats ou des journalistes. Cependant les amis les plus
éclairés du pouvoir redoutaient plus qu'ils n'approuvaient ce débordement.
« M. de Persigny, écrivait Mérimée, ressemble à un cocher qui tire sur
les rênes et donne des coups de fouet à droite et à gauche[72]. » En province, le langage
officiel eût intimidé les populations rurales : à Paris, il surexcitait
l'esprit de contradiction. Jusque-là l'issue avait semblé douteuse ; dès lors
elle parut certaine : « M. Thiers sera élu, répétaient sans hésiter les
plus avisés. » IX Le
scrutin avait été fixé aux 30 et 31 mai. Le premier jour était le jour du
Grand prix, et la foule fut plus empressée le long des Champs-Élysées qu'aux
abords des sections. Le lendemain, l'aspect des choses changea. Comme la
journée finissait, les boulevards se remplirent de monde : bientôt les
premiers résultats arrivèrent ; on se les passait de main en main et, sous la
lueur des becs de gaz, des lecteurs improvisés les proclamaient. Jamais,
depuis l'établissement de l'Empire, on n'avait vu pareil concours de peuple.
Enfin on sut le verdict de la capitale : les neuf candidats de l'opposition
étaient élus, sauf un seul, qui était en ballottage, mais en des conditions
qui assuraient son succès. Alors dans le parti démocratique une joie bruyante
éclata. « Paris vient de prendre sa revanche du 2 Décembre, disaient les
uns. » — « Paris vient de proclamer la République, ajoutaient les
autres, encore plus exaltés. » — « Nous saurons ressaisir Paris, s'était
écrié un jour Ernest Picard au Corps législatif. » On eût dit que, ce
soir-là, la prévision se fût réalisée. Le
lendemain, les nouvelles des départements jetèrent beaucoup de froideur sur
cet ardent foyer. Victorieuse à Paris, l'opposition démocratique était
vaincue en province. A peine y avait-elle fait passer cinq ou six de ses
candidats : M. Hénon, M. Glais-Bizoin, M. Dorian et en outre M. Havin, qui,
nommé dans la Manche aussi bien qu'à Paris, se trouvait investi d'un double
mandat. Le plus notable parmi les élus était M. Marie, envoyé au Corps
législatif par le département des Bouches-du-Rhône. — Les légitimistes, qui
n'avaient affronté que dans quelques circonscriptions les chances du scrutin,
n'étaient pas plus heureux : un seul d'entre eux était élu, M. Berryer. —
Quant aux candidats catholiques ou simplement indépendants, combattus par M.
de Persigny, ils avaient rencontré des fortunes diverses. M. Plichon, le
marquis d'Andelarre, M. de Grouchy, M. de Chambrun, étaient sortis victorieux
de la lutte. En revanche, M. Keller, M. de Flavigny, M. Lemercier, M. de
Cuverville, M. Garreau, M. de Jouvenel, n'avaient point réussi à balancer par
leurs propres forces l'hostilité de l'administration. Quelques hommes
nouveaux entraient à la Chambre, entre autres M. Lanjuinais, le duc de
Marmier, M. Martel, M. Lambrecht, appartenant tous à l'opinion
constitutionnelle. Entre tous les échecs des catholiques, le plus marqué fut
celui de M. de Montalembert, qui, exclu de la Chambre en 1857, venait de
subir une nouvelle défaite : il avait été repoussé tout à la fois par les
électeurs du Doubs et ceux des Côtes-du-Nord. — Les plus maltraités furent
ceux qu'on appelait les hommes des anciens partis. M. Odilon Barrot
échoua à Strasbourg, M. de Rémusat à Toulouse, M. Saint-Marc Girardin dans la
Haute-Vienne, M. Dufaure dans la Gironde et dans les Charentes, M.
Casimir-Perier dans l'Isère. Élu à Paris, M. Thiers était battu à Aix, à
Valenciennes, dans les Côtes-du-Nord. Prévost-Paradol succombait pareillement
dans la Dordogne ; dans la sixième circonscription de la Seine, il obtenait
sur 30.000 votants 2.300 voix. Plusieurs
jours s'écoulèrent avant que ces résultats fussent connus avec certitude. Les
scrutins de ballottage apportèrent à l'opposition six nouveaux élus : c'était
M. Ancel, riche armateur du Havre et l'un des plus considérables parmi les 91
; c'était M. Guéroult, et aussi M. Jules Favre, qui, déjà nommé à Paris le 31
mai, recueillait, par le choix de ses concitoyens du Rhône, le bénéfice d'une
double élection ; c'était enfin trois hommes nouveaux : M. Planat, M.
Malézieux, M. Maurice Richard, envoyés à la Chambre par les départements de
la Charente, de l'Aisne, de la Seine-et-Oise. On put alors supputer, sans
crainte d'erreur, l'importance future des diverses fractions parlementaires.
L'opposition démocratique, naguère réduite aux Cinq, était presque
quadruplée et compterait dix-huit à vingt membres. Une quinzaine de députés,
les uns nouveaux venus dans la politique, les autres séparés du gouvernement
par les incidents des luttes religieuses, formeraient le noyau d'un groupe
qui serait destiné à grossir, qui flotterait longtemps à la recherche d'un
programme ou d'un chef et qui s'appellerait tour à tour le centre gauche
ou le tiers parti. Le reste de la Chambre, c'est-à-dire plus de deux
cents députés, était le produit de la candidature officielle : là résiderait
la majorité, mais une majorité un peu moins homogène que par le passé et qui
devait, ainsi qu'on le verra dans la suite, se subdiviser elle-même en
plusieurs fractions assez distinctes. Cependant, de la masse des élus se
dégageaient M. Thiers et M. Berryer, ces témoins imposants des jours
d'autrefois, et quelles qu'eussent été les disgrâces des anciens partis, on
ne pouvait se persuader que, conservant de tels champions, ils fussent tout à
fait vaincus. Tel apparaissait, au lendemain des élections, le Corps
législatif nouveau. La
démocratie, qui avait accueilli par un cri de triomphe les élections
parisiennes, eut à cœur de ne point paraitre déconcertée par les élections
provinciales. Dans les jours qui suivirent la proclamation du scrutin, une
théorie fut imaginée qui consistait à peser les votes au lieu de les compter.
D'ingénieux publicistes énumérèrent les suffrages obtenus par l'opposition
dans la capitale ; puis, ayant établi sans peine que Paris était la ville de
l'intelligence, ils insinuèrent sans beaucoup de ménagements que l'Empire
était condamné par quiconque portait en soi le culte du progrès. La même
statistique savante s'étendit à la province, décomposa dans les départements
le vote des villes et celui des campagnes, démontra que presque partout les
populations urbaines avaient donné la majorité aux candidats indépendants et
opposa l'esprit raffiné des citadins dont l'éducation politique était faite à
la rusticité des paysans non encore émancipés du joug. Pour une presse qui se
disait asservie, le raisonnement ne manquait pas de hardiesse ni même
d'impertinence. Afin de rendre l'argument plus sensible, les journalistes de
l'opposition s'appliquèrent à remettre sous les yeux du public le tableau des
circonscriptions électorales qui, brisant à dessein toutes les grandes cités,
les partageaient en fragments : « Quels n'eussent point été, disaient-ils,
les succès de l'opposition si l'unité morale de toutes les villes importantes
n'eût point été détruite ! L'un des traits caractéristiques du vote récent,
ajoutaient-ils, et en cela ils ne se trompaient point, c'est la séparation
des populations rurales et des populations urbaines. » Comme on le pense
bien, les publicistes officieux ne demeurèrent pas en reste de réplique et
dirent des villes autant de mal que leurs adversaires en avaient dit des
campagnes. La querelle se prolongea longtemps, et les délibérations du Corps
législatif en porteraient plus tard la trace. Chaque parlement a cinq ou six
causes d'interruptions familières, cinq ou six causes de tapage accoutumées.
Que de fois n'entendrait-on pas les députés de la Seine rappeler l'origine de
leur mandat et vanter Paris, la Ville-lumière : « Paris n'est point la
France, répéteraient aussitôt avec un bruyant ensemble les députés
ruraux », et invariablement plusieurs minutes s'écouleraient avant que
le calme se rétablît. L'opposition
n'était pas seule à rechercher les enseignements du scrutin. Pendant la
période électorale, M. de Persigny avait beaucoup écrit, trop écrit
peut-être. Comme le vote venait de se terminer, il jugea bon, lui aussi, d'en
tirer la moralité. Dans une circulaire du 2l juin, il félicita les préfets,
sous-préfets, maires, agents de tout ordre, « qui avaient, disait-il, avec
tant de zèle, éclairé les populations sur les choix qu'elles avaient à
faire... Pour la première fois depuis dix ans, continuait-il, une coalition
s'est formée entre des opinions plus ou moins rattachées aux gouvernements
antérieurs. Sur quelques points, et particulièrement dans les grands centres
de population, elle a réussi à surprendre le suffrage universel, mais
l'immense majorité du pays a répondu à l'appel du gouvernement et n'a laissé
à la coalition que quelques noms pour se consoler de sa défaite. » Ces
insuccès partiels, loin d'inspirer à M. de Persigny quelques craintes,
attestaient à ses yeux la puissante vitalité de l'Empire ; et il
s'émerveillait que tant d'efforts eussent abouti à un si mince résultat. «
Attaqué de toutes part, notre édifice politique n'en est devenu que plus
solide... et nos institutions, critiquées par les candidats de l'opposition
sous le prétexte de leur perfectibilité, ont reçu par le succès des candidats
du gouvernement une nouvelle consécration. » Ainsi parlait ce ministre
si empressé à se glorifier. Chose singulière ! il se trouva qu'en écrivant le
bulletin de sa victoire, il écrivait aussi son testament. Dans les cercles
officiels, les élections parisiennes, connues les premières, avaient éveillé
un extrême dépit ; les nouvelles des provinces n'avaient qu'imparfaitement
effacé ce déplaisir et, quel que fût le succès d'ensemble, il restait en
beaucoup d'esprits une impression déçue. Les ennemis du ministre, fort
nombreux, avaient saisi l'occasion pour dénoncer derechef ses étrangetés, ses
brusqueries, ses maladresses. L'Empereur lui-même ressentait, ainsi qu'on l'a
dit, la fatigue de ce serviteur incommode autant que fidèle. Les élections
achevées, il fallait substituer la politique de tolérance à la politique de
combat. M. de Persigny fut sacrifié par ceux qu'il avait servis : le 23 juin,
un décret le releva de ses fonctions, et, assez semblable à ces débris des
anciens partis qu'il avait si souvent dénoncés, il rentra dans la retraite,
cette fois pour n'en plus sortir. En se séparant de cet ami d'autrefois,
l'Empereur eut à cœur que l'éloignement ne parût point disgrâce. A qui était
paré de toutes les dignités, il n'avait plus rien à donner. En cet embarras,
il se souvint que celui qui était venu à lui sous le modeste nom de Fialin
n'était point encore orné du plus haut des titres nobiliaires ; et par des
lettres patentes il le fit duc. Le public accueillit la distinction avec une
surprise un peu narquoise. Un bon mot courut les salons : « L'Empereur,
dit-on, en créant Persigny duc, aura sans doute voulu le soustraire aux
investigations du parquet, qui lui contestait son titre de comte. » Cependant,
l'un des principaux soucis du souverain était d'assurer au Palais-Bourbon la
défense des intérêts de l'Empire. Tout annonçait que la nouvelle Chambre,
quoique composée à peu près des mêmes éléments, ne serait point tout à fait
la continuation de l'ancienne ; ce seraient les mêmes hommes, mais
renouvelés, mais attirés par d'autres influences et s'en laissant peu à peu
pénétrer. Ce qui occupait le plus dans les régions officielles, ce n'était
pas l'opposition démocratique : bien qu'elle se fût fort accrue, elle ne
semblait nullement dangereuse. La majorité écouterait avec tolérance,
peut-être avec curiosité, les nouveaux députés du groupe, Marie et Jules
Simon ; elle sourirait aux saillies de Picard ; elle se contraindrait jusqu'à
supporter sans trop violents murmures les insinuations amères de Jules Favre.
Mais, vis-à-vis d'aucun des orateurs de la gauche, l'attention ne se
nuancerait de faveur. En revanche, Thiers et Berryer inspiraient d'autres
appréhensions. Leur habitude de la tactique parlementaire, leur éloquence,
leur âge, qui commandait le respect ; leur modération, qui ne permettait pas
de les confondre parmi les hommes de désordre, tout concourrait à les rendre
redoutables. Ils retrouveraient dans l'enceinte législative d'anciens amis,
d'anciens clients qui, par dignité naturelle, se garderaient de les fuir, qui
mettraient même quelque vanité à se rapprocher d'eux. M. de Morny lui-même
n'avait pas laissé ignorer qu'il accueillerait avec une courtoisie pleine de
déférence ces illustres revenants, et on pouvait être certain que, dans son
empressement à ne pas imiter M. de Persigny, il pousserait les égards jusqu'à
la coquetterie. C'était à merveille. Mais n'était-il pas à craindre que ces
deux éminents personnages ne missent à profit ces conditions propices ? Leur
influence serait surtout grande si, dépouillant tout esprit de parti, ils se
plaçaient sur le terrain des affaires ou des finances, ou bien encore de la
politique extérieure, déjà si emmêlée et si compromise. Il arriverait alors
qu'ils attireraient à eux les députés indépendants, et peut-être même
feraient quelques conquêtes sur les lisières de la majorité. A tout prix, il
fallait éviter à l'Empire un si sensible déplaisir : de là la pensée
d'organiser par avance les forces gouvernementales en vue des grands débats
parlementaires que l'on prévoyait. Déjà le
décret du 24 novembre 1860 avait créé les ministres sans portefeuille.
On jugea bon de substituer à cette conception un projet plus ample et
d'établir toute une hiérarchie d'orateurs officiels avec un chef d'emploi, un
sous-ordre, et toute une légion d'auxiliaires préposés aux besognes de
moindre importance. Dans cet esprit, un décret du 23 juin accrédita, sous le
nom de ministre d'État, un représentant général de l'Empereur auprès
des Chambres. Ce personnage, débarrassé de toute attribution administrative
et voué uniquement à l'éloquence, serait le porte-parole du gouvernement au
Luxembourg et au Palais-Bourbon. Il serait assisté par une sorte de substitut
qui ne serait autre que le ministre présidant le Conseil d'État : au-dessous,
les membres du Conseil d'État, présidents de section ou simples conseillers,
seraient investis de délégations spéciales pour les débats d'affaires ou de
finances qui n'intéresseraient pas la grande politique. Le même décret qui
réglementait l'institution désigna les mandataires à qui l'Empereur confiait
le soin de sa défense. Le ministre présidant le Conseil d'État fut M. Rouher,
qui remplaça M. Baroche, un peu vieilli et fatigué. Quant au premier rôle,
tout le monde eut désigné d'avance l'homme qui en aurait l'honneur et la
charge, et il ne semblait pas que le décret pût s'appliquer à un autre qu'à
lui. Entre tous les ministres sans portefeuille, M. Billault s'était créé une
place à part et depuis trois années portait, sans fléchir, le poids, de plus
en plus lourd, des discussions législatives. Aux yeux des contemporains, son
nom éveillait le souvenir d'aberrations singulières et de contradictions
pénibles : on l'avait vu, en 1848, plaider pour le droit au travail ;
plus tard, devenu, après le coup d'État, président du Corps législatif, il
s'était fait, lui, l'ancien libéral, l'apôtre du régime absolu. Dans ses
nouvelles fonctions, c'est-à-dire dans le ministère de la parole, il s'était
élevé si haut que ses erreurs ou ses inconséquences passées se perdaient dans
l'éclat de ses services présents. On trouverait malaisément un autre exemple
d'un esprit qui, longtemps contesté et jugé peu sûr, se soit soudain, et
comme d'un coup d'aile, porté jusqu'au premier rang. Depuis 1861, le cours
des discussions parlementaires l'avait amené à intervenir dans les plus
grandes causes : la question romaine, la question polonaise, les affaires de
Syrie ou du Mexique, le développement des libertés intérieures, le droit
d'association. En ces débats, il avait déployé, dans une proportion égale,
les dons qui charment et ceux qui persuadent. Ses adversaires eux-mêmes
avaient admiré sa parole souple et brillante, ample et précise tout ensemble,
incisive quoique toujours courtoise, embellie en outre par une forme
littéraire qui complétait la séduction. A. force de talent, il avait acquis
l'autorité. Parfois il s'abandonnait aux réminiscences des régimes libres
qu'il avait connus, et, l'illusion étant complète, on eût dit un ministre
responsable défendant devant le Parlement ses actes personnels. Le plus
souvent, sa méthode était celle des avocats, mais des plus considérables. Les
obscures pensées de l'Empereur, son client, n'étaient ni aisées à traduire,
ni faciles à justifier. Par un miracle d'artifice, il lui arriva, comme dans
la question romaine, de donner aux expédients les plus contestables un air de
solution, et de solution triomphante. Ses lèvres étaient comme un filtre à
travers lequel se clarifiaient les nuageuses conceptions du souverain. Il
soutint, à force d'art, le vide des projets de son maître, déconcerta ceux
qui commençaient à douter de sa sagesse et prolongea la confiante illusion de
l'Europe, du Corps législatif et de la France elle-même. Il y avait en lui du
rhéteur, mais du rhéteur qui émerveille par les difficultés vaincues. Que si
l'incohérence des vues rendait trop malaisée l'apologie, il cachait sous une
apparence de généralisation ce qu'il ne pouvait expliquer, et le bruit des
applaudissements qu'il suscitait le dérobait à l'embarras de conclure. Tel
était l'homme qui, pendant les trois dernières sessions de la précédente
législature, avait été l'interprète de la pensée impériale. Quand, par le
décret du 23 juin, il fut appelé au poste de ministre d'État, beaucoup se
persuadèrent que Napoléon, revenant aux coutumes anciennes, venait, sous une
autre désignation, de nommer un premier ministre. Premier ministre ! Le mot
était excessif et, en tout cas, l'appellation prématurée. Premier ministre ou
non, M. Billault devenait du même coup le premier personnage de l'Empire. A
lui était réservée la tâche de maintenir intact le faisceau de la majorité,
de le maintenir intact contre les dissidents que déjà on soupçonnait, contre
les indépendants nommés en dépit de la candidature officielle, contre M.
Berryer, contre M. Thiers. Ces deux illustres personnages, M. Billault les
avait connus jadis au début de sa carrière parlementaire, alors que,
modestement confondu dans les rangs du tiers parti, il évoluait aux côtés de
M. Dufaure ; mais il avait grandi, tellement grandi, qu'il ne semblait plus
indigne de se mesurer à eux. Il
n'était point dans son destin de livrer ce combat. L'institution du ministère
d'État était appelée à subsister, mais non au profit de celui pour qui elle
semblait créée. Au mois d'octobre, comme M. Billault se reposait auprès de
Nantes, dans sa terre de la Grésillière, un mal subit le terrassa, et à Paris
on apprit presque en même temps sa maladie et sa mort. L'émoi fut grand et,
dans le journal la France, M. de la Guéronnière n'hésita pas à
proclamer que la perte était irréparable. Le mot déplut, comme s'il eût
impliqué un doute sur les ressources du personnel impérial. Cependant vingt
jours à peine séparaient de la réunion des Chambres et il importait de
pourvoir à l'urgente nécessité. Le souci pressant de remplacer cet illustre
serviteur fit abréger un peu l'expression des regrets, et le meilleur
témoignage du vide qu'il laissait fut l'embarras où sa mort jetait le
gouvernement. M. Rouher était le coadjuteur de M. Billault et, en un moment
où il fallait se hâter, avait l'heureuse chance de se trouver sous la main.
Il eut le sort commun des coadjuteurs : brusquement et comme pour masquer
l'interrègne, la succession lui fut dévolue. Le choix n'alla pas sans
méfiance. Le nouveau ministre d'État était un avocat solide, un homme
d'affaires consommé, un travailleur infatigable ; plus d'une fois il avait
fait apprécier son esprit fertile en ressources, son abondante faconde, sa
facilité à embrasser les sujets les plus divers. Malgré cette réunion de
qualités rares, une crainte subsistait, celle que ce personnage, très
remarqué au second rang, fût insuffisant pour le premier. On lui adjoignit,
comme pour le doubler, toutes sortes d'auxiliaires. Ce furent M. Rouland, M.
Vuitry, M. de Forcade La Roquette, M. Chais d'Est-Ange, tous appelés au
Conseil d'État, le premier comme président, les trois autres comme
vice-présidents. Puis on attendit l'ouverture des Chambres, mais avec un
reste d'appréhension soucieuse dont les correspondances contemporaines
portent la trace. L'opinion commune était qu'on avait donné à M. Billault un
remplaçant plutôt qu'un successeur. L'avenir,
renversant ces prévisions, rejetterait dans une demi-ombre celui qui venait
de mourir, placerait au contraire en pleine lumière celui qui venait de se
hausser jusqu'aux grands honneurs. A distance, la physionomie de M. Billault
apparaît dans une perspective déjà lointaine et avec un relief qui déjà
s'efface. Placé sur les limites indécises de l'Empire libéral qu'il ne devait
point voir, il ne laisse que le souvenir un peu fragile d'une éloquence
harmonieuse, insinuante et persuasive, qui charma quelques jours et expira
tout à coup dans ses plus beaux accents. Dans le cadre du second Empire, la
haute et massive stature de M. Rouher cache un peu la taille mince et grêle
de M. Billault, et celui qui eut surtout la finesse disparaît derrière celui
qui eut surtout la force. Quand on embrasse d'un coup d'œil très général le
règne de Napoléon, on trouve aux côtés du prince, dans les dix premières
années, un conseiller hardi et sagace, M. de Morny, auquel il manqua peu de
chose pour être un homme d'État. Puis, tout au déclin du régime, un autre
conseiller apparaît, M. Émile Ollivier, qui se détache des lisières du parti
républicain, qui s'avance par étapes et finit par se donner, mais ne se donne
qu'au dernier moment, en sorte que tout demeure incertain dans sa tentative,
hormis son éloquence et sa patriotique honnêteté. A l'heure où nous sommes
arrivés, Morny touche à la fin de sa carrière, et Ollivier se dégage à peine
du groupe des Cinq. Entre ces deux personnages se place la domination de l'homme
que l'Empereur venait de désigner comme l'interprète de sa politique. On va
le voir s'insinuer modestement dans sa charge, puis s'y installer en maître.
Il s'assimilera non seulement les choses, mais les hommes ; il ne se
contentera pas de se les assimiler, mais aspirera à les absorber. Il régira
la Chambre, tentera de s'imposer au souverain et visera à discipliner si bien
le personnel impérial que nul ne puisse grandir en dehors de sa tutelle.
C'est le 18 octobre 1863 que l'Empereur appela ce personnage au ministère
d'État. Cette date est à retenir pour l'histoire. Ce jour-là commença le
règne de M. Rouher. X Le 5
novembre, en ouvrant la session législative, l'Empereur salua en quelques
mots brefs et cordiaux les nouveaux élus : « Soyez, leur dit-il, les
bienvenus. » — « Malgré quelques dissidences partielles,
ajouta-t-il, je n'ai qu'à m'applaudir du résultat du scrutin. » Puis il
poursuivit avec un double accent de confiance loyale et de fermeté calculée :
« Vous m'avez tous prêté le même serment, il me répond de votre
concours. » Le lendemain, au Palais-Bourbon, M. de Morny tint le même
langage rassuré, en accentuant en outre la note conciliante et libérale. Il
constata que « les dernières élections avaient réveillé des aspirations
assoupies depuis plusieurs années. » — « Le mot de liberté,
continua-t-il, a été souvent prononcé et le sera encore. Le gouvernement ne
s'en émut pas. » Fort habilement, il fit remonter jusqu'au Prince
l'honneur de l'initiative. « La liberté, dit-il, ne peut s'établir
paisiblement que par l'accord entre un souverain libéral et une assemblée
modérée. » M. Thiers, M. Berryer, d'autres encore avaient été combattus
à outrance par M. de Persigny. M. de Morny s'efforça d'effacer ce mauvais
souvenir : « Les suffrages du peuple ont replacé parmi nous d'anciennes
illustrations parlementaires ; j'ose dire que, pour mon compte, je m'en suis
réjoui. » Le président de la Chambre finissait par un touchant appel à
la concorde : « Mettons en commun nos idées, notre expérience, sans
préventions, sans parti pris. Tâchons de nous éclairer par des discussions
loyales et courtoises, et cherchons à ne résoudre les questions que dans un
seul but, celui des véritables intérêts du pays. » Chacune
de ces paroles était soigneusement pesée. Avec son tact exquis, M. de Morny
avait proportionné son langage aux besoins de la nouvelle politique que, de
loin, il entrevoyait. Son discours était comme une indication, fort brève
sans doute, mais assez nette pour qu'elle fût comprise : discrètement, il
montrait à son souverain la voie où il devrait devancer son peuple : de la
sorte, l'Empereur dirigerait le mouvement et, loin de subir les réformes, en
recueillerait la popularité. En s'exprimant de la sorte, M. de Morny
distançait de beaucoup la majorité de ses collègues, les uns très
réfractaires à tout programme libéral, les autres retenant par timidité leurs
espérances. Pourtant, dès les premiers jours de la législature, une
observation attentive eût permis de pressentir, de conjecturer du moins quels
traits particuliers distingueraient la nouvelle assemblée de celle qui venait
de disparaître. La Chambre n'était pas dans son ensemble une Chambre libérale
; mais déjà elle était une Chambre émancipée. Au début de l'Empire avaient
été amassés des trésors d'obéissance ; ces trésors n'étaient point épuisés,
mais déjà ils ne se renouvelaient plus. Les hommes étaient en grande partie
les mêmes ; mais ils revenaient avec des pensées hésitantes, avec une foi
moins robuste dans le principe d'autorité. Il fallait l'œil exercé de M. de
Morny pour discerner, au premier moment, ces nuances confuses, visibles
seulement par intermittence. Comme on procédait à la vérification des
pouvoirs, cet état d'esprit apparut un peu plus clairement. Certaines
élections ayant été fort contestées, des discussions s'engagèrent avec une
allure vive, spontanée, qui eût paru, quelques années auparavant, tout à fait
surprenante. Ces séances, les premières de la session, permirent de mesurer
ce qui restait de l'antique soumission et ce qui déjà perçait de nouvelle
indépendance. Dès
l'examen des premiers dossiers, les protestations révélèrent au profit des
candidats officiels toutes sortes d'abus : inscriptions d'électeurs après la
clôture des listes, lacération d'affiches, intervention de fonctionnaires,
irrégularités dans la tenue du scrutin. Jadis la crainte d'ébranler
l'autorité eût porté à dissimuler ces regrettables désordres. Très
généralement, les bureaux repoussèrent des pensées si timides et publièrent,
sans trop le dissimuler, ce que les enquêtes avaient appris. Puis ils
adoptèrent une ligne de conduite qui consistait à supputer les voix des
candidats rivaux. Quand l'écart était trop grand pour que les manœuvres
eussent pu influer sur le résultat du scrutin, ils se refusaient d'ordinaire
à une nouvelle épreuve qui eût réveillé les passions amorties : en termes
plus ou moins énergiques, suivant l'esprit du rapporteur, ils condamnaient
les excès ; puis, après avoir insinué que les candidats opposants avaient
employé des moyens à peu près semblables, ils proposaient de valider
l'élection. Cette impartialité, même fort incomplète, ne laissait pas que
d'avoir son mérite, si l'on songe que le tribunal où était portée la
candidature officielle se composait en grande partie des candidats officiels
eux-mêmes. On vit
plusieurs des membres de la majorité déplorer fort publiquement la
disparition de leurs collègues tombés dans la lutte. M. de Flavigny avait
échoué dans l'Indre-et-Loire. Quand le rapport sur l'élection de son
concurrent, M. de Quinemont, vint à l'ordre du jour, il y eut dans
l'Assemblée un unanime concert de regrets pour celui qu'on ne reverrait plus.
Les partisans ou les adversaires de la validation louèrent à l'envi les uns
des autres cet homme de rare vertu et de haute intelligence, « vrai type d'honneur
et de loyauté ». Si l'on se rappelle que ce même personnage avait
naguère attiré sur lui toutes les rigueurs de l'administration, la leçon,
quoique indirecte, était fort transparente. Les mêmes témoignages d'estime
accompagnèrent M. Lemercier, qui, battu dans la Charente, se trouvait, en
pleine jeunesse, écarté de la vie publique. Chose singulière ! les
commissaires du gouvernement, gens d'esprit large le plus souvent et fort
au-dessus des petites rancunes électorales, s'associaient parfois à ces hommages.
« Votre très distingué, très honorable et très regretté ancien collègue,
disait un jour M. Boinvilliers, président de section, en parlant d'un des 91.
— Mais alors pourquoi l'avez-vous combattu, s'écrièrent aussitôt quelques
voix ? » Un
signe assez remarquable de l'indépendance des esprits, ce fut que plusieurs
des candidats de l'opposition, vaincus dans le dernier scrutin, trouvèrent
parmi les députés fidèles à l'Empire leurs plus chaleureux avocats. M.
Casimir-Perier, battu dans l'Isère, fut courageusement défendu par M.
Larrabure. A quelque temps de là fut discutée l'élection de M. de Jaucourt,
chef du cabinet de M. de Persigny, élu dans la Seine-et-Oise contre M.
Garreau. Qui défendit M. Garreau ? l'honnête M. Se-gris, qui devait bientôt
compter parmi les députés les plus éloquents de l'Assemblée. Il produisit une
impression profonde quand, élevant le débat bien au-dessus d'une question
personnelle, il s'écria : « Le peuple a voté pour l'Empire, mais il a voté en
même temps pour la liberté. » Peu s'en fallut que l'Assemblée ne cédât à
son appel. Quand on alla aux voix, 84 suffrages, minorité énorme pour le
temps, se prononcèrent contre la validité de l'élection. On
aurait eu tort de s'exagérer ces accès d'indépendance. Ils étaient rares et
souvent suivis de retours. Dans la majorité se trouvait d'ailleurs un groupe
compact d'impérialistes purs, réfractaires à toute innovation. Ils
commençaient à élever une prétention qui, plus tard, s'afficha à grand bruit,
celle d'être les vrais soutiens du règne et les seuls qui en pussent assurer
la durée. Un jour, pendant la vérification des pouvoirs, ils eurent occasion
de faire éclater leurs sentiments. L'un des vice-présidents du Conseil
d'État, M. Chaix d'Est-Ange, à propos d'une élection contestée, voulut montrer
comment certains candidats avaient été soutenus, d'autres abandonnés, et,
chemin faisant, se laissa aller à décrire le type idéal du député fidèle : «
Messieurs, dit-il, tous nous avons des amis. Le gouvernement en a beaucoup, à
divers degrés. Les uns sont dévoués, sincères, ne nous reprochent point nos
fautes et nos erreurs, et n'en parlent jamais. Ce sont les amis du premier
degré. Il y en a d'autres, et ils sont nombreux, qui se disent, eux aussi,
dévoués, mais qui savent découvrir nos défauts, les publient et même, en nous
défendant, les aggravent. Ce sont les amis du deuxième degré... Ah !
messieurs, tous tant que vous êtes, vous avez le droit de choisir vos amis.
Je suis sûr que, tous, vous préférez les premiers. Le gouvernement les
préfère aussi. Chacune des phrases de cette déclaration fut scandée par les
rires, les marques d'assentiment ; et les applaudissements, en se répétant,
tournèrent à la manifestation. Mais même à travers ces bruyants témoignages
on eût pu discerner un certain changement. L'ancienne majorité eût-elle pris
tant de soin à s'affirmer elle-même si elle n'eût senti que la vieille
discipline était déjà un peu relâchée ? Comme M. Chaix d'Est-Ange venait de
se rasseoir, M. Émile Ollivier, se levant, combattit très chaleureusement la
théorie gouvernementale : Pessimum inimicoruin genus laudantes, dit-il
en rappelant une parole de Tacite. Les pires des ennemis, ce sont ceux qui
approuvent toujours. M. Émile Ollivier siégeait encore à l'extrême-gauche et
avait à peine marqué son évolution vers le centre. Cependant une approbation
assez marquée salua ses paroles : c'était la contre-manifestation de ceux
qui, attentifs à découvrir ou à signaler les fautes, se trouvaient
dédaigneusement rangés dans la seconde catégorie des amis. Quelle
que fût l'indulgence pour les candidats officiels, cette faiblesse n'alla pas
jusqu'à l'amnistie quand la corruption par l'argent était trop visible ou
quand les manœuvres frauduleuses avaient été poussées jusqu'au scandale. — M.
Isaac Pereire avait été élu dans les Pyrénées-Orientales. L'examen des
protestations révéla de nombreuses libéralités, et si proches du jour du vote
qu'il était malaisé de n'y pas voir un véritable achat de suffrages. En se
défendant, le nouveau député acheva de se perdre : ' L'argent, dit-il, n'a
joué qu'un très faible rôle dans mon élection. Cette sorte de demi-aveu
troubla même les moins rigoristes, et, après une épreuve déclarée douteuse,
l'invalidation fut proclamée. — La diffusion d'un pamphlet diffamatoire en
langue allemande fit invalider M. Zorn de Bulach, nommé dans le Bas-Rhin[73]. — L'intervention trop
manifeste de certains fonctionnaires publics et l'ouverture de nombreux
cabarets à la veille du scrutin firent casser à Cambrai l'élection de M.
Boittelle, frère du préfet de police. — Entre tous les dossiers des
élections, il en était un qui éveillait une curiosité singulière. Le nouvel
élu, originaire du département du Gard, avait jadis quitté pauvre son pays
natal et, après un long séjour en Égypte, en était revenu chargé de richesses.
On l'appelait M. Bravay. Ayant acquis l'opulence, il lui avait plu d'y
ajouter les honneurs. Sur sa vie privée, sur son passé, toutes sortes de
bruits couraient, qui semblaient lui conseiller l'obscurité. Cependant,
là-bas, au pays des pauvres et pierreuses garrigues, on se montrait
avec une sorte d'admiration ahurie ce nabab dont les mains laissaient
échapper l'or, et son influence deviendrait irrésistible si au prestige de la
fortune se joignait quelque éclatant service. Justement, la belle cité de
Nîmes était abondamment pourvue de toutes choses, hormis l'eau, qui lui
manquait. Bien des projets avaient été élaborés, mais sans succès, et
quiconque résoudrait ce qu'on appelait la question des eaux serait
assuré de la gratitude publique et des suffrages. Une société fut fondée avec
les capitaux de M. Bravay. Les travaux n'étaient pas encore commencés, rien
n'annonçait même qu'ils dussent s'exécuter, et déjà la période électorale
était ouverte. Assez audacieusement, cinq jours avant le scrutin, le candidat
organisa une fête solennelle pour la pose de la première pierre du canal. Les
votes allèrent à celui que déjà l'on considérait comme le bienfaiteur du
pays. Quand le dossier de l'élection parvint dans les bureaux du Corps
législatif, cette mise en scène parut une manœuvre trop osée pour qu'il fût
possible de ne pas la voir. Cet homme, en défendant son élection, trouva
pourtant une phrase éloquente : « Je ne pouvais imaginer, dit-il, qu'après
avoir dans ma jeunesse combattu contre la pauvreté, j'eusse plus tard à me
défendre contre la fortune. » Une lutte singulière s'engagea entre la
Chambre, qui repoussait ce nouveau collègue, et le suffrage universel, qui
s'obstinait à le nommer. Exclu une première fois, M. Bravay fut derechef élu
; une seconde invalidation fut suivie d'une troisième élection. De guerre
lasse, le Corps législatif céda. Une fois admis, M. Bravay rentra dans
l'ombre d'où ces aventures l'avaient un instant tiré. Il ne parut guère au
Palais-Bourbon, et il se contenta du bruit que son élection avait fait. En
prévision des débats agrandis, le pouvoir avait doublé ses forces, comme on
double la garde en un édifice qui peut devenir tumultueux. Chose singulière !
l'Empire, cet ennemi des avocats, en avait rassemblé pour sa défense un plus
grand nombre que ne l'eût fait aucun gouvernement parlementaire. Au début de
la séance, les orateurs officiels prenaient place au bas de l'hémicycle et
formaient, tant était grand leur nombre, un groupe distinct au milieu du
Corps législatif. La vérification des pouvoirs, si animée qu'elle fût,
offrait un champ médiocre à M. Rouher, qui se réservait pour la discussion de
l'adresse : le ministre président du Conseil d'Etat, M. Rouland, prit la
parole une fois, mais en homme que l'éloquence n'intéresse plus guère :
bientôt le poste de gouverneur de la Banque de France lui offrirait une
lucrative retraite, et il disparaîtrait de la politique active. Parmi les
vice-présidents, M. de Parieu était d'esprit trop généralisateur pour se
plaire aux questions de personnes ; M. Vuitry était surtout versé dans les
questions financières, et M. de Forcade la Roquette, dans les questions
économiques. En revanche, M. Chaix d'Est-Ange intervint à plusieurs reprises
avec un succès réel, quoique peu proportionné à la réputation qu'il avait
jadis acquise au barreau. Les présidents de section, les simples conseillers
portèrent surtout le poids de la discussion. On les vit s'exerçant aux luttes
parlementaires, sous les yeux de leurs chefs, de leurs collègues, des députés
eux-mêmes, tous fort attentifs à découvrir leurs mérites ou à pronostiquer
leur avenir. Un jour, on put croire que, parmi eux, un grand orateur venait
de surgir. Le 19 novembre, à propos d'une élection de la Gironde où le
candidat de l'opposition démocratique, M. Lavertujon, avait serré d'assez
près le candidat patronné, l'un des présidents de section se leva de son banc
pour répondre aux protestataires. On l'appelait M. Thuillier. On était déjà à
cette heure tardive où l'attention s'impose malaisément. Dès les premiers mots,
l'auditoire fut conquis. L'avocat du gouvernement inaugura une nouvelle
méthode qui consistait, non à justifier le candidat officiel, niais à porter
la guerre dans le camp adverse. A la défense, il substitua le réquisitoire.
Il ne niait pas les manœuvres, mais en lavait l'administration pour en
charger l'opposition. Sa véhémence toucha à la violence, et plus d'une fois
ses accusations, qui se déversaient sur des absents, parurent diatribes.
Quels que fussent les écarts de sa passion, la Chambre tout entière se sentit
secouée par cette parole imagée, heurtée, un peu désordonnée, mais toujours
puissante, éclatant en saillies inattendues et en traits qui accablaient.
Quand M. Thuillier eut fini, les membres les plus ardents de la majorité se
précipitèrent à sa place et lui firent grande fête. A quelques jours de là,
il intervint dans les débats sur l'une des élections de l'Isère, et obtint un
nouveau succès. Tous ceux qui dans la Chambre représentaient l'Empire
autoritaire incarnèrent dès lors leurs passions dans les siennes et s'unirent
pour l'exalter. Les libéraux, les députés de l'opposition eux-mêmes avaient
trop vivement senti les blessures de cet impitoyable adversaire pour
contester sa vigueur : toutefois ils ajoutaient que cette manière virulente fatiguerait
bientôt, si elle ne se maîtrisait ; en outre, ils scrutaient le passé du
nouveau venu, ancien commissaire de la République en 1848, et raillaient un
peu ce condottiere de l'éloquence, prêt à servir avec une fougue égale
les partis contraires. Cependant, dans les cercles parlementaires, le nom de
M. Thuillier se rencontrait sur toutes les lèvres. Il était tout à coup
devenu célèbre, célèbre à rendre jaloux ses chefs comme ses égaux. On le
verra l'année suivante reparaître à la Chambre, y déployer la même ardeur
agressive et se mesurer, non sans succès, à M. Thiers lui-même. Puis la
maladie l'éloignera de la politique, et il s'éteindra obscurément.
Aujourd'hui encore, les contemporains gardent un vif souvenir de cette parole
éclatante et tranchante comme la lame d'une épée ; ils se plaisent à rappeler
les complaisants pronostics qui, un instant, placèrent cet homme au niveau de
M. Rouher. Acteur d'un jour sur la scène politique, M. Thuillier ne fit que
traverser le Palais-Bourbon : ce ne fut qu'une apparition, mais trop
brillante pour que dans l'histoire du second Empire ce nom soit omis. C'est
au milieu de toutes ces impressions que la vérification des pouvoirs s'était
achevée. Déjà la Chambre, définitivement constituée, avait commencé ses
travaux législatifs. Cependant les deux illustres revenants des anciennes
assemblées, M. Berryer et M. Thiers, attiraient tous les regards : on
observait leur attitude, on attendait leurs déclarations. La curiosité fut
bientôt satisfaite : l'un et l'autre, à peu de jours d'intervalle, firent
leur rentrée dans la politique, le premier à propos des finances, le second à
propos des libertés générales. Le
gouvernement, dès le début de la session, avait dû confesser une situation
financière, non très grave encore, mais assez embarrassée. Comme la dette
flottante approchait d'un milliard, il avait sollicité du Corps législatif
l'autorisation de contracter un emprunt de 300 millions. L'autorisation à
peine accordée, il avait déposé au Palais-Bourbon un nouveau projet de loi relatif
à des crédits supplémentaires qui s'élevaient à 93 millions. La première
demande avait été accueillie avec une bonne volonté très générale. A la
seconde, les plaintes s'étaient formulées un peu plus vives ; et le
rapporteur de la commission avait dénoncé, en termes ; assez sévères, les
aggravations d'impôts, l'accroissement de la dette publique, la suppression
de l'amortissement ; puis, comme la plus grande partie des crédits se
référait à l'expédition du Mexique, il avait exprimé le vœu que l'aventureuse
expédition eût un ternie prochain. Le 8 janvier 1864, la discussion du projet
étant venue à l'ordre du jour, M. Berryer demanda la parole. Comme il se
levait du milieu de ses collègues, le silence se fit, profond et solennel,
tant était vive la curiosité d'ouïr ce grand vieillard que, depuis si
longtemps, on n'avait point entendu, et dont la mort peut-être scellerait
bientôt les lèvres ! Tout concourait à lui assurer une sorte d'attention
respectueuse. La cause qu'il allait défendre était celle de la probité, de
l'économie, de la prudence, cause très chère à la majorité. Les vétérans des
anciennes assemblées se rappelaient sa lucidité merveilleuse dans les
questions de chiffres, et nul ne doutait qu'avec sa méthode si sûre il ne
portât partout la lumière. Par son âge, par l'imposante unité de sa vie, il
planait au-dessus des partis comme au-dessus des passions. Dès son début, il
repoussa tout ce qui eût été souvenir irritant. « Je ne viens point
accuser, mais seulement avertir. » Tout son discours fut, en effet, un
avertissement ou, pour parler le langage de l'ancien régime, une remontrance.
Il commença par fixer les chiffres sans aucune récrimination personnelle,
sans aucun commentaire inutile, mais avec une modération simple, bien plus
forte que la véhémence. « Il est facile, dit-il, d'énumérer les ressources
mises depuis 1852 à la disposition du ministre des finances. On a eu d'abord
recours à des emprunts par souscription publique. Ces différents emprunts se
sont élevés à 2 milliards 57 millions environ. On a, en outre, emprunté 100
millions à la Banque de France, 116 millions à la Caisse de la dotation de
l'armée ; différentes opérations sur les obligations trentenaires ont produit
290 millions environ, et c'étaient là de véritables emprunts. Les 157 millions
de soulte pavés par les rentiers au moment de la conversion ont été également
un véritable emprunt. Il convient d'ajouter à la somme totale de ces emprunts
l'accroissement de la dette flottante. Celle-ci était de 614 millions en
janvier 1852 ; elle est aujourd'hui de 971 millions. Il y a donc eu en
réalité réception par le Trésor de 357 millions, dont il a été fait emploi. »
— « Je suis effrayé d'arriver au total, ajoutait l'orateur, tout hésitant et
comme effrayé de ses propres conclusions, mais je trouve qu'en douze ans le
chiffre total de nos emprunts s'est élevé à 3 milliards 144 millions. »
Ce chiffre à lui seul avait une éloquence qu'aucun développement oratoire
n'eût égalée. De ce tableau général, M. Berryer rapprochait les déclarations
formulées par M. Fould en son fameux mémoire. « Il n'y aurait plus, avait
dit M. Fould deux années auparavant, de dépenses engagées sans l'assentiment
préalable du Corps législatif. Il n'y aurait plus désormais de crédits
supplémentaires, les budgets étant établis avec maturité. » Était-ce en
exécution de ces promesses que se formulaient les demandes actuelles ? On
parle de crédits supplémentaires, ajoutait M. Berryer : mais est-ce bien de
crédits supplémentaires qu'il s'agit ? Les expéditions lointaines, celle du
Mexique en particulier, eussent été entreprises avec une singulière
imprévoyance, si on n'en eût supputé les conséquences matérielles. Il n'y a
pas eu, continuait l'orateur avec une méritoire indulgence de langage, il n'y
a pas eu sincérité parfaite dans les rapports du gouvernement avec le Corps
législatif. Car, en ce qui concerne l'affaire du Mexique, on ne peut admettre
qu'au commencement de 1863 on ignorât quelles dépenses on aurait à supporter
au cours de l'année. M. Berryer n'insistait pas, s'étant imposé pour règle de
ne pas prononcer une seule parole qui fût d'un ennemi. Remontant dans les
généralités, il suppliait le gouvernement de revenir aux saines pratiques des
régimes économes et sages. Il recommandait la prudence dans l'émission des
bons du Trésor. Il déplorait que le service de l'amortissement eût été
suspendu, et cela en dépit de la loi, de l'intérêt des rentiers, de l'intérêt
même de l'État. Il critiquait, mais avec mesure, les expéditions lointaines,
coûteuses toujours, parfois plus nuisibles qu'utiles au commerce « J'adjure,
disait-il en élevant de plus en plus sa pensée, j'adjure le gouvernement de
maintenir au milieu des États européens la paix de la France. Il termina par
un bref et touchant retour sur lui-même. « Messieurs, je parle sans aucun
sentiment personnel. À l'âge où je suis parvenu, on n'a pas pour soi-même de
ces préoccupations ; l'avenir n'est pas fait pour moi ; mais je serai
toujours fidèle à ma passion pour les belles et heureuses destinées de ma
patrie. Tel fut
le discours de Berryer. Tout ce qui pouvait être dit en faveur de l'Empire,
M. Vuitry le dit dans la séance du lendemain, en avocat probe et sensé,
disert et lucide. Il ne nia pas l'importance des ressources extraordinaires
que le gouvernement avait eues à sa disposition ; seulement il s'attacha à
établir que ces ressources extraordinaires avaient eu, toutes, une
affectation extraordinaire aussi : avec l'argent des emprunts, l'Empereur
avait mené à bonne fin la guerre de Crimée et la guerre d'Italie, était
intervenu en Syrie et en Chine : de plus, 787 millions avaient été consacrés
aux travaux publics. Descendant dans les détails, il s'attacha, avec un soin
extrême, à justifier la comptabilité du ministère des Finances. Puis il
conclut en laissant entrevoir le jour où, les expéditions lointaines étant
terminées, les services publics pourraient se suffire à l'aide des revenus
ordinaires. — A ne considérer que le résultat matériel, la victoire fut à M.
Vuitry. Quatorze voix seulement, qui appartenaient à l'extrême-gauche, se
prononcèrent pour le rejet. Mais quiconque écrirait l'histoire du Corps
législatif, en supputant uniquement ses votes, ne ferait qu'une histoire très
incomplète et très infidèle. Le jour même du scrutin, bon nombre de députés,
non parmi les moins dévoués, se groupaient dans les couloirs et déploraient à
voix basse les entraînements du Mexique, la folie des entreprises lointaines,
l'exagération des travaux publics ; puis ils ajoutaient mélancoliquement :
« La dépense est engagée, les fonds peut-être sont absorbés ;
pouvons-nous refuser au gouvernement un bill d'indemnité ? »
L'inutilité de l'opposition décourageait si bien l'opposition elle-même que
Berryer, ce magistral adversaire de la loi, se contenta de s'abstenir. Bill
d'indemnité, ce mot exprimait à merveille le sens réel du vote, qui était
moins l'approbation de la politique gouvernementale que l'enregistrement d'un
fait accompli. Ce que
M. Berryer avait fait pour nos finances, M. Thiers le fit pour l'ensemble de
notre régime intérieur. Depuis longtemps, dans les entretiens de la place
Saint-Georges, il avait dressé une sorte de programme minimum des
revendications à exercer contre l'Empire. Certaines libertés étaient, à ses
yeux, des libertés nécessaires, sans lesquelles tout contrôle demeurerait vain
et qu'il importait de poursuivre sans se lasser jamais. Comme la discussion
générale de l'Adresse allait s'ouvrir, il eut à cœur de formuler
devant la France entière le vœu que, maintes fois, il avait exprimé dans le
cercle de ses familiers. Son discours, qui tint presque toute la séance du 1
l janvier1864, mérite d'être non seulement rappelé, mais analysé ; car il
sembla le manifeste officiel du parlementarisme renaissant. L'orateur
commença par un insinuant appel à la bienveillance de ses collègues, dont «
il serait heureux, disait-il, de posséder la confiance ». Il parla de sa
longue carrière, de son zèle à se porter tantôt à la défense de l'ordre,
tantôt au service de la liberté, suivant que l'un ou l'autre se trouvaient
menacés. Il se proclama fils de 89 et rehaussa par l'ampleur de son langage
ces déclarations un peu banales ; puis, par une avance très marquée aux
sentiments de la majorité, il fit acte d'adhésion au principe de la
souveraineté nationale. « Je pense, dit-il, que le peuple ne doit user
de sa souveraineté que très rarement, et même que mieux vaudrait qu'il n'en
usât jamais ; mais quand il a prononcé, à mes yeux le droit y est. Je pense
que c'est manquer et à la loi et au bon sens que de chercher à substituer des
vues particulières à sa volonté clairement exprimée. » A ces mots, sur les
bancs du centre, les bravos éclatèrent, assez chaleureux et nourris. Entre
l'auditoire et l'orateur, la glace était rompue. Ayant
achevé sa propre histoire, M. Thiers fit celle du Corps législatif. Il la fit
un peu dédaigneusement : « Avant les décrets du 24 novembre 1860, de
février et de décembre 1861, vous ne pouviez-vous réunir qu'en silence pour
recevoir les projets de lois que vous apportaient MM. les conseillers d'État,
et que vous deviez discuter avec eux presque sans pouvoir les amender. Puis
venait le budget, que vous deviez voter par ministère, et quant aux crédits
supplémentaires, plus importants que le budget, vous n'en pouviez connaître
qu'à la loi des comptes, c'est-à-dire quand il n'était plus possible
d'exercer un contrôle utile. » Ces paroles laissaient percer ces airs de
supériorité que M. Thiers prenait parfois vis-à-vis de ses collègues. Elles
furent coupées de quelques réclamations, mais courtes et vite apaisées ; le
silence se rétablit, profond, presque respectueux ; et il en fallait
beaucoup, car la voix de l'orateur qui parlait de sa place embrassait
malaisément toute la salle, et les sténographes se plaignaient de ne point
entendre. Toute
trace d'impression fâcheuse disparut quand l'illustre homme d'État, après
avoir rappelé les décrets de 1860 et de 1861, en fit remonter tout le mérite
au souverain. « J'ai, dit-il, conseillé à mes amis de prêter serment à
l'Empereur. Quant à moi, ajouta-t-il, si je suis venu au milieu de vous, c'est
avec une seule ambition, celle de vous apporter le modeste tribut d'une
expérience bien chèrement acquise, de discuter avec vous les affaires de
l'État du point de vue de l'État, et jamais du point de vue des partis, de
pouvoir quelquefois être d'un léger secours à vos délibérations, et de ne pas
laisser tout à fait inutiles à mon pays les dernières années de ma
vie. » Ces
préambules étaient bien longs et, sortis de toute autre bouche, eussent
éveillé quelque impatience. M. Thiers entra enfin dans le vif du débat. c‘
Depuis quelque temps, on parle beaucoup de liberté et on en parlera encore :
eh bien ! voici la question que je me pose : ce vœu de liberté est-il
sérieux, ou bien est-ce un simple caprice ? S'il est sérieux, dans quelle
mesure est-il sage d'y céder, et nos institutions actuelles permettent-elles
de lui donner satisfaction ?... Je puis dire comme le poète : incedo per
ignes, mais, messieurs, fiez-vous à moi du soin de respecter tout ce qui
doit être respecté. En une
de ces amples généralisations qu'il affectionnait, M. Thiers montra, à
travers le siècle, le sort de l'idée libérale, tantôt triomphante, tantôt
vaincue, mais, même aux jours de la plus grande défaveur, ne s'effaçant
jamais tout à fait. Ce fut comme un tableau de toutes les vicissitudes
contemporaines, tableau à larges traits, ordonné avec une simplicité savante,
et non seulement lucide, mais lumineux. Plus tard, ces leçons d'histoire, qui
devaient se répéter dans les harangues des sessions suivantes, paraîtraient
un peu prolixes, et on raillerait sans beaucoup de déguisement ces préfaces
qui débordaient sur l'ensemble au point de détruire toute proportion. Mais
ces développements, tour à tour ingénieux et superbes, avaient, en 1864, tout
l'attrait d'un renouveau. On commençait d'ailleurs la discussion de
l'Adresse, sorte de tournoi oratoire que notre génération ne connaît plus. On
consacrait à cette occasion une ou deux semaines aux discours et, comme on en
pressentait beaucoup d'ennuyeux, on n'était pas fâché de se dédommager
d'avance par les autres. M. Thiers put donc s'étaler à l'aise, et nul ne se
plaignit que le charme se prolongeât. La bienveillance de l'Assemblée se
colora même d'émotion quand l'orateur, après avoir raconté les longues
disgrâces de la liberté, compara ses échecs successifs à ceux de ces navires
qui, au XVe siècle, avaient essayé de franchir le cap des Tempêtes. « Le
cap des Tempêtes, ajouta M. Thiers, est devenu le cap de Bonne-Espérance.
N'aurons-nous pas la même fortune ? Ne verrons-nous pas, nous aussi, nos
vaines terreurs se dissiper ? » Dans ce langage plusieurs crurent voir
une sorte d'appel à l'Empereur, et, sur plusieurs bancs, les approbations se
mêlèrent d'applaudissements. Ayant
ainsi gagné la Chambre, M. Thiers fit le compte de ses revendications ?
« N'est-il pas possible, dit-il, de déterminer ce qui, en fait de
liberté, constitue le nécessaire ? » Cinq conditions lui
apparaissaient comme indispensables pour que le contrôle du pays fût
efficace. Il fallait d'abord que la liberté individuelle fût respectée, et,
en second lieu, que la presse fût libre. La troisième et la quatrième condition,
c'était la liberté de l'électeur, investi du droit de choisir, sans pression
d'aucune sorte, son élu, et la liberté de l'élu, dégagé de toute entrave dans
l'exercice de son mandat représentatif. La cinquième condition, c'était le
droit pour la majorité de la Chambre, interprète de l'opinion publique, de
diriger la marche du gouvernement. Il
était malaisé de développer ce programme sans éveiller les murmures. Parlant
de la liberté individuelle, M. Thiers signala la loi de sûreté générale :
« Elle appartient à des circonstances qui heureusement ne sont plus...
J'imagine qu'aucun de vous ne me désavouera quand je dirai que, dans cette
enceinte, personne ne songe à renouveler cette loi. » — A propos de la
liberté de la presse, l'orateur cita son propre exemple. « S'il y a un
homme en France qui ait éprouvé les inconvénients de cette liberté, c'est
assurément celui qui vous parle... Mais que voulez-vous ? ajouta-t-il avec
une sorte d'abandon, les peuples aujourd'hui aimeraient mieux gâter leurs
affaires de leurs propres mains que de les laisser bien faire à d'autres...
On parle souvent, poursuivit-il, de la liberté et de la licence. La licence,
en matière de presse, l'avez-vous supprimée ? Ou plutôt ne l'avez-vous pas
mise en dépôt dans les mains du gouvernement pour s'en servir quelquefois,
lorsqu'un citoyen a eu le malheur de déplaire ? » — Sur la liberté
électorale, M. Thiers n'insista point, soit qu'il se réservât d'y revenir,
soit que la matière lui parût dangereuse. Il se contenta de montrer la
singulière condition du suffrage universel, à la fois souverain et esclave ;
du suffrage universel, dont tout le monde proclamait la toute-puissance et
que tout le monde prétendait conduire. Des prérogatives des électeurs aux
prérogatives des élus, la transition était toute naturelle. Une des plus
importantes parties du discours fut consacrée à établir en quoi le contrôle
du Corps législatif était insuffisant et surtout tardif. « C'est
précisément parce que certaines affaires n'ont pas été saisies à temps
qu'elles se traduisent aujourd'hui par des chiffres de 400 ou 500 millions,
par des développements exagérés de la dette flottante, par des emprunts en un
mot, et qu'on est réduit, comme la prière au pied boiteux d'Homère, à
déplorer le mal qui a été fait, mais à venir toujours trop tard pour le
réparer. » A ces paroles qui faisaient revivre de récents griefs,
beaucoup de députés, même au centre, ne déguisèrent point leur approbation. —
C'est alors qu'au milieu de l'auditoire de plus en plus recueilli, M. Thiers
aborda la dernière condition de son programme libéral, à savoir la
responsabilité ministérielle. La hardiesse était grande. Combien de fois les
avocats officiels n'avaient-ils pas condamné, aux grands applaudissements du
Corps législatif, ce vieux système, qui, disaient-ils, ne ressusciterait
jamais ! Avec une malicieuse bonhomie, M. Thiers devança l'objection.
« Je sais bien ce qu'on va me dire : ah ! nous vous reconnaissons ! ah !
vous voulez rétablir cet affreux gouvernement parlementaire, ce gouvernement
de rhéteurs qui nous a donné pendant quarante ans le triste spectacle de la
dispute des portefeuilles... ce gouvernement qui a mal fini, qui peut
convenir à l'Angleterre, cette nation de marchands, mais qui ne convient pas
à l'héroïque France, à laquelle il ne faut pas de disputes de procureurs,
mais une perpétuelle épopée... Puisqu'on veut bien me reconnaître à tout ce
que j'ai dit, je vous demande la permission de répondre à ces objections. »
La réfutation suivait, précise, spirituelle, alerte. — « On parle du
gouvernement des rhéteurs... Mais vraiment, on devrait se montrer moins
dédaigneux. Car en voilà des rhéteurs, et des plus distingués. » Et,
s'exprimant de la sorte, M. Thiers désignait du geste le banc des
commissaires du gouvernement. « Ces rhéteurs, ajoutait-il, vous les
applaudissez, et vous avez raison. Bien plus, quand d'aventure vous en voyez
poindre un, et ces paroles se rapportaient au récent succès de M. Thuillier,
vous l'applaudissez de toutes vos forces, et vous avez encore raison. » — «
On objecte la dispute des portefeuilles... Mais quel est le pays où le
pouvoir n'a pas été disputé ? Dans les démocraties, il est disputé sur la
place publique ; dans les Cours même les plus glorieuses, il est souvent
acquis par l'intrigue. N'est-il pas plus noblement obtenu quand il devient le
prix de la confiance du Parlement. » g C'est, dit-on, un gouvernement importé
du dehors, c'est une contrefaçon de l'Angleterre... Mais quoi ! ce système,
d'origine anglaise, est aujourd'hui pratiqué dans les pays les plus éclairés
de l'Europe. » — M. Thiers arrivait enfin à la dernière objection, à celle
que le gouvernement impérial tirait de l'existence des anciens partis. Comme
il abordait ce sujet plein de périls, la curiosité redoubla. Les
développements qui suivirent et qui terminent le discours méritent d'être
intégralement cités : « Je
vous demande, dans l'intérêt de notre patrie, la permission de déchirer tous
les voiles. « J'ai
observé notre pays, et je crois le bien connaître. Eh bien ! quelle mission
a-t-il donnée à ces représentants des anciens partis ? Il leur a donné pour
mission d'étudier les affaires du pays, de les discuter avec sincérité, avec
impartialité, mais aussi de les approfondir. Il leur a donné pour mission de
veiller à la fortune publique, de veiller au développement progressif et
continu de nos institutions, car la bonne gestion des affaires publiques est
tout entière dans les bonnes institutions. Voilà la mission qu'il a donnée
aux représentants des anciens partis, et au surplus je ne parle que pour moi.
Mais si les représentants des anciens partis, au lieu de se vouer à cette
tâche, laissaient apercevoir l'intention, ou de substituer une forme de
gouvernement à une autre ou une dynastie à une autre dynastie, tout de suite
ils seraient faibles, parce qu'ils seraient en dehors de leur mandat. (Très bien !
très bien !) « Je
crois que ce que je vais dire est dans l'âme de beaucoup d'entre eux, et
peut-être de tous, du moins je l'espère : or il y a un tel désir de la saine
liberté, de la vraie liberté, que le gouvernement qui nous la donnera sera
franchement, sincèrement accepté de tous. (Bruit.) « Quant
à moi, permettez-moi de déchirer encore un dernier voile, j'ai servi une
auguste famille aujourd'hui dans le malheur. Je lui dois le respect qu'on ne
saurait refuser à de grandes infortunes noblement supportées : je lui dois
l'affection qu'on ne peut pas manquer de ressentir pour ceux avec qui on a
passé la meilleure partie de sa vie. Il y a quelque chose que je ne lui dois
pas, et qu'elle ne tue demande pas, mais que la fierté de mon âme lui donne
volontiers, c'est de vivre dans la retraite et de ne pas lui montrer ses
anciens serviteurs recherchant l'éclat du pouvoir quand elle est dans les
tristesses de l'exil. Mais il y a quelque chose que, j'en atteste le ciel,
elle ne me demande pas, qu'elle ne me demandera jamais, et que je ne lui
donnerai point, c'est de lui sacrifier les intérêts de mon pays. Je le
déclare donc ici en honnête homme, si on nous donne cette liberté nécessaire,
quant à moi, je l'accepterai, et on pourra me compter au nombre des ;
citoyens soumis et reconnaissants de l'Empire. » PLUSIEURS VOIX. — « Très bien ! » M. GLAIS-BIZOIN. — « Qu'on la donne donc
! » (Exclamations.) M. THIERS. — « Mais si notre devoir
est d'accepter, permettez-moi de vous le dire, le devoir du gouvernement est
de donner. Et qu'on n'imagine pas que je veuille ici tenir le langage d'une
exigence arrogante ; non, je sais que pour obtenir il faut demander avec
respect. C'est donc avec respect que je demande. Pour moi, je ne demanderai
jamais rien ; pour mon pays, je n'hésiterai jamais à demander, et à demander
avec le ton de déférence qui convient. Mais, qu'on y prenne garde, ce pays aujourd'hui
à peine éveillé, ce pays si bouillant, chez lequel l'exagération des désirs
est si près de leur réveil, ce pays qui permet aujourd'hui qu'on demande pour
lui du ton le plus déférent, un jour peut-être il exigera. » Le
lendemain, le Moniteur publia le discours ou plutôt le manifeste, car, je le
répète, c'en était un. — Au dehors, l'effet fut grand. La bourgeoisie
parisienne, qui volontiers suivait M. Thiers, reprit la harangue, la
détailla, s'émerveilla de ce programme fait juste à sa taille, clair, sensé,
éloquent, assez abondamment fourni de lieux communs, légèrement, très
légèrement teinté de formules révolutionnaires quoique, au fond, très
conservateur et même un peu routinier. Elle ne se lassa pas de disserter sur
les libertés nécessaires, et le mot parut si ingénieux, si bien trouvé, qu'on
l'introduisit dans le vocabulaire politique. — Au Palais-Bourbon, les
appréciations furent plus réservées. Quand les députés, ayant secoué le
charme, eurent pu, à tête reposée, asseoir leur jugement, il leur resta la
double impression d'une éloquence dont ils étaient fiers et d'une politique
dont ils persistaient à se défier. Lorsque, trois jours auparavant, Berryer
avait invoqué son désintéressement, nul n'avait imaginé qu'il pût être autre
chose qu'un imposant témoin du passé : M. Thiers ne semblait pas dégagé à ce
point des passions contemporaines, et, malgré son affectation à invoquer son
âge, il n'était pas tellement au bord de la tombe qu'il ne pût faire quelque
rentrée bruyante dans la terre des vivants. Berryer, en prêchant l'économie,
la prudence, la modération dans les desseins, avait traduit avec une clarté
éloquente les pensées communes, et beaucoup de ceux qui n'eussent osé
l'applaudir étaient au fond ses complices : en retraçant, le 11 janvier, le
programme du gouvernement parlementaire, M. Thiers avait paru un avocat
plaidant sa propre cause et, en outre, une cause suspecte. Ce mot de
gouvernement parlementaire sonnait mal aux oreilles du plus grand nombre.
Pour les autoritaires de la majorité, il représentait la cause de tous les
malheurs passés. Quant aux libéraux qui devaient plus tard former le tiers
parti ou le centre gauche, beaucoup d'entre eux nourrissaient eux-mêmes
quelques préjugés contre ce système, répugnaient à le reprendre en bloc, se
flattaient de réaliser quelque chose qui fût la liberté sans être tout à fait
le retour aux anciens errements. Ces pensées se révélèrent bien quand, à la
fin de la séance du 12 janvier, M. Roulier vint, en répondant à M. Thiers,
défendre les doctrines de l'Empire : « Voulez-vous le gouvernement
parlementaire, dit-il aux députés ? » — « Non, non, s'écrièrent aussitôt deux
cents voix. » Et le ministre d'État, qui poursuivit avec beaucoup de succès
son discours, aurait pu l'arrêter là. — En dépit de ces dissentiments, M.
Thiers venait de reparaître sur la scène politique avec un singulier éclat.
Cette adhésion qu'il n'avait pas rencontrée dans la discussion des affaires
intérieures, il la rencontrerait bientôt, au surplus, quand, dans les grands
débats sur l'Italie, sur le Danemark, sur l'Allemagne, il incarnerait en lui
les inquiétudes de son pays et, à force de raison éloquente, dominerait par
intervalles la majorité elle-même. Ce seront les grandes journées de sa vie,
les plus belles sans contredit, et peut-être les seules que la postérité
retiendra. C'est en ces conjonctures mémorables que nous le retrouverons. XI C'est
au bruit de ces débats que s'était ouverte l'année 1864. La parole étant de
plus en plus en honneur, les discussions du Palais-Bourbon ne suffisaient
plus : l'habitude des conférences u lectures publiques commençait à
s'introduire dans nos mœurs ; l'autorité tantôt repoussait les demandes,
tantôt les accueillait, et, pendant les mois qui suivirent, on vit se
rassembler sur divers points de la ville de nombreux auditeurs, moins avides
encore de s'instruire que de savourer de piquantes allusions. Cependant, dès
la fin de l'automne, la cour était revenue de Compiègne, et le monde officiel
avait inauguré avec beaucoup d'entrain et d'éclat les réjouissances de
l'hiver. Au malaise économique des années antérieures avait succédé une
heureuse détente. La dernière récolte, par son extrême abondance, avait
provoqué une baisse considérable des céréales, en sorte que dans les
campagnes, comme dans les villes, la subsistance du pauvre semblait assurée.
Les embarras industriels, qui avaient suivi l'exécution du traité de
commerce, tendaient à s'atténuer. La crise cotonnière, quoique bien grave
encore, était adoucie par l'abondance des secours privés autant que par
l'intervention des pouvoirs publics, et le jour était proche où elle
diminuerait d'intensité. Quelque rassurante que fût cette situation,
l'ancienne confiance ne revenait point tout à fait, et ceux même qui
gouvernaient laissaient par intervalles percer leurs soucis. Le 14 janvier,
comme l'Empereur remettait la barrette de cardinal à M. de Bonnechose, il
répondit aux remerciements du nouveau prince de l'Église par des paroles
d'une lassitude découragée : « Les honneurs de ce monde sont de lourds fardeaux
que la Providence nous impose. Elle a voulu, dans sa justice, augmenter les
devoirs en proportion des dignités. Aussi je me demande, poursuivait le
souverain avec un redoublement de gravité attristée, si la bonne fortune n'a
pas autant de tribulations que n'en a la mauvaise. » Ce langage
mystique, cette note inquiète jetée au milieu des fêtes, excita une surprise
pleine de trouble, et, comme l'aspect des choses intérieures était fort
paisible, on se demanda si cette demi-confidence ne préparait pas l'aveu de
quelque complication au dehors. La crainte s'évanouit bien vite, mais
l'impression générale subsista, laissant un doute, un doute bien léger encore
sur la stabilité d'un régime qui inspirait à son propre fondateur de si
mélancoliques pensées. Depuis
l'attentat d'Orsini, aucun complot n'avait été signalé contre la vie de
l'Empereur. Vers ce temps-là, on apprit que la police était sur la trace
d'une nouvelle machination. Ainsi que leurs devanciers, les conspirateurs
appartenaient à l'Italie. Leur tentative fut à la fois terrible par les
engins qu'ils avaient rassemblés, misérable par la façon dont ils échouèrent.
Comme ils étaient partis de Lugano, au nombre de quatre, et entraient en
France par la frontière suisse, le commissaire de surveillance crut retrouver
en l'un d'eux un visage connu et avisa par le télégraphe le service de la
sûreté. Il advint donc que, dès leur arrivée à Paris, toutes leurs démarches
furent suivies. Leurs allures mystérieuses, leurs changements d'hôtel, leur
crainte perpétuelle qu'on ouvrît leurs malles ou leurs meubles, leur retard à
produire leurs papiers, tout cela fortifia les indices. On remarqua qu'ils
s'étaient installés d'abord dans des maisons séparées et ne communiquaient
entre eux qu'à la dérobée, de façon à déconcerter la surveillance. On les vit
explorer plusieurs fois les abords des Tuileries et les Champs-Élysées. Un
jour que le souverain devait se rendre à l'Opéra, on les observa aux environs
du théâtre, passant, repassant, étudiant les lieux. Les soupçons s'étant
changés en une sorte de certitude, une perquisition fut opérée en leurs
chambres d'hôtel. Elle fit découvrir huit bombes avec les instruments
destinés à monter ou à visser les cheminées, en outre un fusil-canne, deux
revolvers, quatre poignards, des paquets de balles et de poudre. Sans retard,
on procéda à l'arrestation de ceux que déjà on pouvait qualifier d'assassins.
Ces quatre étrangers s'appelaient Pasquale Greco, Imperatori, Scaglioni,
Trabucco. Tous appartenaient au parti révolutionnaire le plus exalté et, sauf
Trabucco, avaient fait partie des Mille de Garibaldi. Greco, qui
paraissait le principal instrument du crime, était une sorte de demi-artiste,
Calabrais d'origine et fils d'un patron de barque. Par une assez singulière
coïncidence, il se trouvait que son père avait aidé I1Iurat dans sa descente
au Pizzo : à la faveur de ce souvenir, il était parvenu à se présenter lors
d'un premier voyage à Paris, en mai 1863, chez le fils de l'ancien roi de
Naples ; et cette circonstance avait tout à fait dérouté la police, qui, dès
ce moment, suivait ses traces. C'était lui qui, revenu à Lugano, y avait
recruté ses complices : Scaglioni, jeune étudiant de Pavie, qui, pour mieux
se dissimuler, avait pris le nom de Maspoli ; Imperatori, originaire de la
Suisse italienne et libraire de profession ; enfin Trabucco, vrai type de
bohème, ayant parcouru tous les pays, exercé tous les métiers, tour à tour
employé subalterne sur une frégate française, soldat en Italie, puis musicien
ambulant à Londres, à Constantinople, à Athènes, à Smyrne, à Paris, deux fois
condamné pour escroquerie et pour vol, poussé peu à peu au crime par la
lecture des journaux qui avaient exalté sa pauvre tête, égaré d'ailleurs par
l'extrême misère, et n'ayant pour gagne-pain qu'un certain cor d'harmonie
qu'il portait toujours avec lui et dont il ne voulut jamais se séparer. Le
résultat des perquisitions rendait toute défense malaisée. Les conjurés
déclarèrent que les engins explosifs étaient de fabrication anglaise et
qu'ils les avaient introduits en France en les cachant sous leurs vêtements.
Ils ne dissimulèrent point leur dessein, qui était d'attenter à la vie du
souverain : leur projet était, disaient-ils, de jeter les bombes sous la
voiture de l'Empereur, puis de se servir des poignards et des pistolets, soit
pour se défendre, soit pour achever leur œuvre. — Le 25 février, le procès
s'ouvrit devant la cour d'assises, mais au milieu d'une médiocre affluence,
car le complot qui avait avorté semblait déjà ancien et comme oublié.
Cependant l'armurier Devismes provoqua un frisson d'horreur quand il décrivit
les bombes, démontra leur puissance explosible et évoqua le souvenir encore
vivant de l'attentat d'Orsini. Greco fut condamné à la déportation : il en
fut de même de Trabucco, maniaque presque autant que pervers, et qui,
interrogé sur l'application de la peine, ne demanda qu'une chose, ce fut de
garder son cor d'harmonie. Scaglioni et Imperatori, l'un digne de quelque
intérêt à cause de sa jeunesse, l'autre un peu moins engagé dans l'entreprise,
furent frappés de vingt années de détention[74]. — Aux yeux des magistrats, des
jurés, du public lui-même, les plus coupables n'étaient pas les quatre
malheureux comparses, mais un autre personnage aussi prudent que fanatique,
qui, de loin, avait armé leurs bras. Au cours de l'instruction, Greco avait
affirmé que ses compagnons et lui-même n'étaient que les agents de Mazzini :
Mazzini, disait-il, qui était à Lugano, avait, durant l'année précédente,
maintes fois conféré avec lui : c'était Mazzini qui avait organisé le
complot, procuré l'argent et les armes, précisé les termes de convention qui
permettraient de correspondre en toute sûreté, 'ratifié enfin le choix des
complices. Le principal effort du ministère public fut d'établir aux yeux de
la France et de l'Europe cette haute responsabilité. Il advint donc que Greco
joua à l'audience un double et singulier rôle, et y parut en dénonciateur
presque autant qu'en accusé. Si suspects que soient d'ordinaire ces sortes de
dires, inspirés par la peur, le dépit ou la rancune, la déclaration portait
en elle-même un caractère de véracité qui frappa. Elle concordait en toutes
ses parties. Elle s'était produite, non tout au début de l'enquête, mais un
peu plus tard, et, loin qu'elle fût inspirée par la passion, semblait ne
s'être formulée qu'à regret. Elle se fortifiait de toutes sortes d'indices :
Mazzini, en 1863, avait en effet séjourné à Lugano, et à l'époque où Greco
s'y était rendu lui-même : le fameux agitateur connaissait de vieille date
Greco, qu'il considérait, disait-il, comme un patriote enthousiaste : les
conjurés, pauvres et obscurs, eussent malaisément préparé le complot, si un
chef occulte n'eût réglé le programme, dressé l'itinéraire, assuré la
dépense, fourni les armes. Ce n'était pas tout. Dans les vêtements de Greco,
une note avait été saisie qui devait servir de clef pour l'échange des
correspondances : or, un expert en écritures vint affirmer que cette note
était de la main de Mazzini. Enfin, trois jours après l'arrestation de Greco,
des fonds étaient arrivés à son adresse, et ils lui étaient arrivés par
l'intermédiaire d'une banque étroitement associée à tous les agissements du
parti mazzinien. L'assemblage de toutes ces charges entraîna la conviction de
la Cour, qui, proclamant Mazzini le vrai chef de l'entreprise, le condamna
par contumace à la déportation[75]. — Par avance, le grand
révolutionnaire avait, par la voie du Times, protesté contre
l'accusation, mais en une défense qui parut faible et le laissa comme accablé
sous le poids des preuves. En France, on rappela que cet homme, si prodigue
de la vie des autres, avait trempé jadis dans le complot de Tibaldi, et l'on
ne sut de quoi s'indigner le plus, ou de la perversité qui ourdissait le
crime, ou de la lâcheté qui se dérobait au châtiment. L'Angleterre elle-même
se départit de son habituelle indulgence et, sans oser refuser son asile au
criminel, flétrit du moins le crime avec une remarquable énergie. Nulle part,
les protestations ne furent plus vives qu'en Italie. Dès la première nouvelle
du complot, le président du Conseil, M. Minghetti, dénonça avec véhémence «
ces enfants perdus que la patrie rejetait de son sein ». Quand on sut les
charges qui pesaient sur Mazzini, ses amis les plus chauds se sentirent
eux-mêmes embarrassés à le disculper. La politique, non moins que la morale
et le droit des gens, inspirait cette réprobation. Au-delà des monts, on
avait encore besoin de la France, et la crainte était grande que l'Empereur
ne se lassât enfin de cette terre ingrate, aussi infatigable à enfanter des assassins
que lui-même à la combler de ses bienfaits. Ces
temps furent féconds en incidents de toutes sortes, et le monde de la pensée
eut, comme le monde matériel, ses agitations. Pendant cet hiver de 1863 à
1864, un grand effarement mêlé de colère s'était emparé des âmes pieuses. Ce
qui était en jeu, ce n'était point, comme naguère, les prérogatives du
pontife romain, mais l'essence même du christianisme. Un livre, un simple
livre, publié quelques mois auparavant, avait causé toute cette émotion qui
se prolongeait sans s'apaiser. Depuis près de dix années, les lecteurs du
Journal des Débats ou de la Revue des Deux Mondes pouvaient suivre en ses
évolutions un écrivain jeune encore, mais de talent très assuré que ne
rebutait aucun problème de la philosophie ou de l'exégèse et qui se plaisait
surtout aux questions religieuses. On l'appelait M. Renan. Quelque jugement
qu'on portât sur son compte, il était impossible de le lire sans une vive
impression de ses dons et aussi de ses lacunes. Rien en lui du savant qui rebute
par son aridité, mais au contraire un grand sens des choses artistiques, une
érudition ingénieuse qui se nuançait de mille fantaisies charmantes, un souci
de la forme qui devait tomber plus tard dans la préciosité. Que si on perçait
cette brillante enveloppe pour pénétrer jusqu'aux théories, l'esprit se
sentait déconcerté par toutes sortes de contradictions. Dans les écrits de
cet homme, tout ce que la méthode historique a de plus rigoureux s'alliait à
tout ce que l'imagination a de plus transcendant. Il inclinait au
scepticisme, mais avec de fréquentes envolées mystiques, et son idéal
échappait plus encore à l'analyse que le surnaturel qu'il aspirait à
détruire. Sa pensée, qui se développait tout d'abord avec une précision
sévère, se faisait souvent vague et insaisissable au moment de conclure,
comme il fût arrivé d'un fleuve qui, en s'éloignant de sa source, eût laissé
évaporer ses eaux. Il commençait à la façon des savants qui cherchent la
lumière, puis, désespérant de l'atteindre, il se fixait dans cette demi-ombre
où se plaisent les poètes et se répandait en tant de grâces exquises qu'on
oubliait les preuves à peine ébauchées. Cette impuissance à pousser à bout
ses thèses n'ébranlait point sa foi dans la souveraineté de la critique, et,
ne reconstituant que peu de choses, il triomphait au moins de ce qu'il avait
ébranlé. Dans sa jeunesse, il avait connu les mystères chrétiens et même
s'était approché des portiques sacrés, car il appartenait à la catholique
Bretagne, et c'était en un séminaire qu'il avait été élevé. Bientôt il avait
secoué ses liens, doucement, sans colère, et même avec des retours de
gratitude attendrie pour ses anciens maîtres : seulement son respect, fût-il
sincère, laissait un arrière-goût de dérision, tant il y mêlait de condescendance
compatissante pour les pauvres erreurs qu'il avait failli partager ! Une
heureuse fortune avait protégé cette carrière. Lauréat de l'Institut, puis
membre de l'Institut lui-même, M. Renan avait, sans trop de lutte, conquis
tous les honneurs qui sont la menue monnaie de la gloire. Au milieu de cette
faveur croissante, plusieurs avaient dénoncé le libertinage intellectuel de
ce brillant esprit. Du fond de sa retraite attentive, M. Doudan, ce juge
affiné des choses contemporaines, l'avait apprécié avec sévérité :
« C'est, écrivait-il dès 1858, un jeune séditieux en fait d'idées... Je
crois remarquer, ajoutait-il un peu plus tard, que sa grande variété de
points de vue tient à ce qu'il n'a de parti pris sur rien et qu'il professe
le contradictoire avec des airs entendus[76]. » — Cependant, en 1860, M.
Renan avait reçu une mission en Phénicie. Au cours de ce voyage s'était
affermi le dessein de l'œuvre considérable qui ferait passer son nom de la
bouche des savants dans celle du peuple. La Palestine avait été parcourue
jusque-là par les pèlerins qui baisaient les vestiges du Sauveur et par les
musulmans qui, de leur cimeterre, mutilaient les monuments sacrés. Le nouveau
visiteur n'était pas de ceux qui adorent ; et quoique plus funeste, il
n'était pas non plus de ceux qui brisent. Celui dont il suivit les traces fut
Jésus lui-même ; il ne le suivit ni en croyant ni, disait-il, en ennemi, mais
en critique qui, d'après les textes, les lieux, les traditions, recompose et
ranime le passé. Patiemment, en érudit, en artiste surtout qui s'imprègne de
la poésie des choses, il fouilla les montagnes où le Christ avait prêché, il
passa et repassa le long du lac qu'avaient sillonné les barques de ses
disciples. Puis, a dans la solitude d'une cabane maronite, e ainsi qu'il l'a
écrit lui-même[77], il traça l'ébauche de ce qu'il
développerait plus tard. A son retour, il avait classé, recueilli ses
souvenirs, et voici qu'il venait de publier, sous le titre de Vie de Jésus,
le livre dont son nom ne serait plus séparé. — Au moment même où l'ouvrage
paraissait, le respectable M. de Sacy l'avait apprécié en ces termes : « Avec
les quatre évangiles et ses propres conjectures, M. Renan essaie en quelque
sorte de reconstituer un cinquième évangile d'où il bannit ce qui compose, à
mon sens, la mystérieuse sublimité des quatre évangiles consacrés par la foi
publique, à savoir le surnaturel, les miracles et le dogme. n Parmi les
catholiques, parmi les chrétiens des diverses communions, tout avait
contribué à accroître le trouble, à prolonger le scandale. L'attaque se
portait à la racine même de l'arbre chrétien. L'œuvre émanait, non d'un
pamphlétaire ignorant ou inconnu, mais d'un des plus distingués parmi les
beaux esprits du temps. Naguère un Allemand, M. Strauss, avait tenté le même
sujet, mais sous une forme lourde et avec un appareil scientifique propre à
rebuter le vulgaire : ici, tous les raffinements de l'art conspiraient pour
retenir ceux qu'une discussion de textes eût bien vite découragés. Le livre,
à le bien approfondir, était le plus bizarre qui se pût imaginer. Relevait-il
de l'histoire, de l'exégèse, du roman, de la poésie ? Aucune de ces
appellations n'eût été déplacée, tant se variaient les traits qui avaient
composé le tableau ! Par endroits, la critique disparaissait sous l'abondance
des descriptions ; ailleurs elle s'entrecoupait de récits gracieux, d'une
langueur un peu sensuelle et qui touchaient à l'idylle[78]. On eût dit l'Allemand Strauss,
mais fortement retouché par un autre Allemand, Gessner. Il semblait que le
Christ ne pût déchoir de son rang surnaturel que pour tomber aussitôt à celui
d'imposteur. M. Renan n'avait point eu cette logique. En dissipant la
légende, il avait gardé sa grandeur à celui qui en était le héros. Il ne
dépouillait Jésus de l'auréole divine que pour le parer d'une autre auréole
tout humaine, mais si resplendissante que nul front mortel n'eût été digne
d'en porter les rayons. L'homme-Dieu demeurait comme suspendu entre le ciel,
qui lui était fermé, et la terre, qu'il dominait de trop haut pour n'appartenir
qu'à elle. Là était la prodigieuse singularité de l'ouvrage, qui n'échappait
au surnaturel que pour tomber dans le mysticisme, et qui n'abolissait le
culte consacré par les âges que pour y substituer une sorte de culte
littéraire beaucoup moins compréhensible que tous les miracles qu'on
entendait proscrire. Si la matière n'avait été si grave, t'eût été un curieux
spectacle que celui du rude et primitif récit évangélique soumis aux
interprétations de ce raffiné : ces interprétations étaient à la fois tranchantes
et hasardées, avec toutes sortes d'hypothèses très cherchées, peu dignes d'un
esprit qui se piquait surtout de critique. Ce qui achevait de confondre,
c'était que l'attaque contre le christianisme se défendait d'en être une.
Jésus était découronné, gravement, sans outrage, et même avec toutes sortes
de louanges ; quant à la religion qu'il avait fondée, on enregistrait sa
déchéance au nom de la critique infaillible, mais on se gardait de porter la
main sur elle ; bien plus, on l'eût volontiers conservée à titre de curiosité
archéologique, comme on fait d'un monument vénérable qui a abrité les
générations disparues. — Tel était le livre, au moins dans ses pensées
maîtresses. Les âmes chrétiennes furent exaspérées. Elles eussent souhaité un
peu d'insulte. L'aménité des formes sembla raffinement d'hypocrisie, et cette
négation tranquille, sans excès de paroles et sans colère, parut le signe
d'une audace inconnue jusque-là. M. Renan fut traité moins en publiciste
qu'on combat qu'en hérésiarque à qui on dit anathème. En maintes brochures ou
mandements, les évêques s'ingénièrent à le réfuter ; les curés le flétrirent
dans leurs prônes ; les cardinaux le dénoncèrent au Sénat. Comme il était
professeur au Collège de France, le gouvernement, essayant d'abord d'une
demi-disgrâce, le transféra à la bibliothèque impériale, puis, sur son refus
d'accepter un châtiment mitigé, le priva de sa chaire. A quelque temps de là,
l'Empereur, dans une lettre à l'évêque d'Arras, s'associa publiquement à
l'universelle réprobation. Entre toutes les réfutations, qui furent
innombrables, nulle n'eût égalé la simple publication des quatre évangiles,
ce livre sans art, sans suite, sans habileté, sans science, et qui porte avec
lui l'irrésistible persuasion, précisément parce que rien ne s'y découvre de
tout ce qu'une main humaine n'eût pas manqué d'y mettre. — Cependant l'auteur
de toutes ces agitations supportait avec une sérénité toute scientifique ce
débordement. Comme, dans les polémiques que suscitait son œuvre, l'insulte se
mêlait trop souvent aux arguments, il s'autorisa des injures pour ne point
répondre aux raisons. Sa seule réponse fut de publier une édition abrégée de
son livre, édition débarrassée des notes explicatives ou des controverses, et
composée très spécialement à l'usage des âmes pieuses. « J'offre,
disait-il dans sa préface, cette image de Jésus aux pauvres, aux attristés de
ce monde, à ceux que Jésus a le plus aimés... Mon livre, ajoutait-il, composé
avec la froideur absolue de l'historien, ne pouvait manquer, par sa
franchise, de causer quelque froissement à tant d'âmes excellentes que le
christianisme élève ou nourrit... Je crois du moins que beaucoup de vrais
chrétiens ne trouveront dans ce petit volume rien qui puisse les blesser. »
On ne peut lire sans stupéfaction ces lignes déconcertantes. Était-ce
inconscience, infatuation, vengeance raffinée, ou bien encore foi singulière
dans cette religion de l'idéal qui devait s'élever sur les ruines des
symboles détruits ? Le livre, mis par son prix et son format à la portée de
tous, circula donc comme livre de méditation, presque comme livre de prière.
Cette métamorphose inattendue porta au comble l'indignation, et tout le bruit
qui s'était fait autour de l'ouvrage se prolongea autour du « petit
volume » qui prétendait n'en être que l'innocent abrégé. Au
milieu de ces controverses ardentes, l'opinion ne se laissait distraire de la
politique que pour y revenir bientôt. Deux des élus de la Seine, M. Havin et
Jules Favre, investis d'un double mandat, avaient opté, l'un pour le
département de la Manche, l'autre pour Lyon. Les électeurs ayant été
convoqués pour le 21 mars à l'effet de les remplacer, on eut à Paris une
répétition abrégée des élections générales. Dès l'abord, ce fut, pour les
deux seules places, un étrange pêle-mêle de candidatures et comme une poussée
confuse d'ambitions rivales. La liberté renaissante surexcitait les désirs ;
puis tous ceux qui, naguère, avaient été contraints de s'effacer, n'étaient
point éloignés de se dire frustrés et attendaient le dédommagement de ce
qu'ils appelaient leur sacrifice. En 1863, les anciens membres du
gouvernement provisoire, fort battus en brèche, s'étaient abstenus, au moins
à Paris, de toute candidature. Cette fois, on les vit reparaître devant les
électeurs et sans avoir rien changé à leurs vieilles formules. Garnier-Pagès,
qui briguait la succession de Jules Favre, s'engageait dans sa profession de
foi à « défendre la cause sacrée des nationalités, à contribuer à former
sur les bases de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, de la justice,
la Sainte-Alliance des peuples ». Carnot, qui ambitionnait l'héritage de M.
Havin, exprimait en un langage non moins solennel des banalités non moins
creuses. Ces revenants de la politique se croyaient encore au club ou sur le
balcon de l'Hôtel-de-Ville. Froissé dans son bon sens autant que dans son bon
goût, le Journal des Débats qualifia fort durement ces sortes
d'élucubrations. « C'est, dit-il, du radotage pseudo-révolutionnaire. »
A la candidature de M. Carnot il opposait celle de M. Laboulaye, qui s'était,
aux élections générales, effacé devant M. Thiers. — Au milieu de ces
rivalités, les jeunes du parti, ainsi qu'on les nommait, épiaient
ardemment les occasions. Plus empressé que tous les autres, Jules Ferry
avait, dès le début de la période électorale, tenté d'imposer sa candidature.
Sa circulaire fut plus orgueilleuse dans sa simplicité que celle de
Garnier-Pagès ne l'était dans son enflure. Il parlait de l'obscurité de son
nom, rappelait avec une brièveté étudiée « les services qu'il avait
rendus depuis 1857 à la cause des libertés électorales ». Puis il continuait
en ces termes : « Ma candidature répond à un sentiment qui éclate
de toutes parts. Un grand parti comme le nôtre ne doit-il pas, à côté des
illustrations du présent, préparer les combattants de l'avenir ? Depuis douze
ans, le gouvernement évoque contre nous des souvenirs irritants et des
colères rétrospectives. Enlevez-lui ces armes et choisissez des hommes
nouveaux. Aux yeux de ses patrons, aux yeux de ses amis eux-mêmes, l'homme
nouveau parut sans doute impatient à l'excès, car, à quelques jours de
là, on apprit que, sur les conseils de Jules Favre, il venait de rentrer dans
le rang. Les succès de l'année précédente avaient alléché ceux mêmes qui
avaient paru le plus dédaigneux du mandat législatif. En Belgique, vivait
depuis le coup d'État un ancien représentant du peuple, qu'on appelait
Bancel. Les Belges, peu gâtés par leur propre éloquence, se rattrapent
volontiers sur celle des autres. Professeur à l'Université libre de
Bruxelles, Bancel avait trouvé en exil la renommée que peut-être il eût
cherchée vainement dans son pays. Quoique entouré d'abstentionnistes et
appartenant lui-même à l'opposition la plus irréductible, il ne résista pas
aux séductions de la vie publique ; et de la terre étrangère, où il avait
volontairement prolongé son séjour, il envoya à Paris son serment. Une
irrégularité dans les formes du dépôt empêcha que l'administration ne le
classât parmi les candidats. Ainsi fut écarté, à la veille même du scrutin,
l'homme dont on célébrait déjà la puissance oratoire, et que le Siècle avait,
durant quelques jours, couvert de son patronage. — L'événement le plus
important de la période électorale, quoique non le plus remarqué, ce fut
l'entrée en scène du parti ouvrier. Près d'un mois avant les élections, une
sorte de programme parut qui était signé par soixante ouvriers appartenant
presque tous aux arts industriels : « Nous voulons, disait le manifeste,
en faisant entrer dans le Parlement des députés choisis parmi les nôtres,
fortifier l'opposition libérale. Elle a demandé dans les termes les plus
modestes le nécessaire des libertés. Les députés ouvriers
demanderaient le nécessaire des réformes économiques. » Un
ciseleur, du nom de Tolain, fut proclamé candidat et traduisit dans sa
circulaire les revendications de ses compagnons. Il réclamait la liberté de
réunion et d'association, l'abrogation complète de la loi sur les coalitions,
l'organisation de chambres syndicales composées exclusivement d'ouvriers,
l'instruction primaire gratuite et obligatoire, la suppression du budget des
Cultes. — Chose singulière ! le public fut aussi peu empressé à voter qu'il
avait été attentif à suivre les incidents de la lutte électorale. Dans l'une
et l'autre circonscription, plus du tiers des électeurs s'abstint. Les
libéraux furent vaincus avec M. Laboulaye, qui obtint 900 voix ; les ouvriers
avec Tolain, qui réunit 400 suffrages. Les deux candidats agréables à
l'administration, M. Pinart et M. Lévy obtinrent, le premier 5.000 voix, le
second 6.000. Les vrais bénéficiaires de la journée furent les hommes de
1848, à savoir Garnier-Pagès et Carnot, qui l'emportèrent, l'un avec
13.000, l'autre avec 14.000 voix. Les officieux ressentirent de cette
nouvelle défaite un grand dépit, un dépit peut-être excessif. Les nouveaux
élus avaient appris dans leur jeunesse les formules révolutionnaires et, en
gens trop vieux pour apprendre autre chose, s'en allaient les répétant. Au
fond, ils étaient très bourgeois de goût et d'instincts, tribuns seulement
par routine ou par habitude de rhétorique ; et ce qu'on pouvait leur
souhaiter de meilleur, ce que, dans le secret de leur âme, ils se
souhaitaient peut-être à eux-mêmes, ce serait de participer à la popularité
de l'opposition, sans devenir jamais les maîtres. Ce n'était point que le
péril fût chimérique, mais il résidait ailleurs et était encore éloigné. En
ces élections complémentaires, on avait vu poindre les irréductibles qui
avaient failli trouver un candidat dans Bancel, on avait entendu les revendications
sociales des ouvriers rassemblés autour de Tolain. La tentative avait
misérablement échoué. Mais ces deux groupes grandiraient, se développeraient
d'abord parallèlement, puis se rejoindraient, substitueraient aux anciens
griefs flottants, à l'ancienne phraséologie, leurs âpres et nettes
convoitises : ils fondraient insensiblement en eux l'ancien parti
démocratique, et, aux élections suivantes, seraient assez forts pour étouffer
la voix des vieux chefs. Ce jour-là, ce jour-là seulement, commencerait, pour
l'Empire comme pour la cause de l'ordre, le véritable danger. XII C'est
ainsi que la démocratie, à la fois bruyante et timide, se répétait elle-même.
En cette année 1864, si l'on voulait trouver un véritable novateur, c'était
dans les régions gouvernementales qu'il le fallait chercher. On se
souvient des modifications assez nombreuses que les-décrets du 23 juin 1863
avaient introduites dans le haut personnel impérial. Tout entier aux
élections qui venaient de finir, le public avait vu surtout dans ces
changements deux choses : d'abord la disgrâce de M. de Persigny, puis la
sollicitude du gouvernement à assurer sa défense devant les Chambres.
Pourtant, au milieu de ces décrets, s'était glissée une nomination très digne
d'être remarquée. En remplacement de M. Rouland, avait été appelé au
ministère de l'Instruction publique un homme tout nouveau et dont le nom ne
tarderait pas à fixer l'attention. On
l'appelait M. Duruy. Son élévation était, à plusieurs titres, singulière.
D'abord le personnage qui se trouvait préposé à l'instruction publique, non
seulement n'était point étranger à l'enseignement, mais, de sa vie, n'avait
jamais fait autre chose ; ce qui n'était pas une médiocre nouveauté. En
outre, il n'avait aucune relation à la cour, aucune intelligence dans le
monde officiel. Ce qui complétait la bizarrerie, c'est que, s'il eût
appartenu à un parti, c'eut été à la démocratie, une démocratie disciplinée,
patriote, instruite, fortement teintée de libre pensée. Professeur
d'histoire, pendant plus de vingt ans, au collège Henri IV, puis au lycée
Saint-Louis, son nom était resté assez obscur, même parmi ses collègues. Ceux
qui le connaissaient le jugeaient d'esprit solide, quoique sans relief, sans
enlevée, sans éclat ; en revanche, ils louaient sans réserve son intégrité,
son attachement à ses devoirs professionnels et surtout son infatigable
labeur. « Je suis, disait-il de lui-même, un bœuf qui trace patiemment
son sillon. » Et la comparaison, outre le mérite d'être modeste, ne manquait
pas de justesse. Ainsi vécut-il longtemps, confiné au quartier Latin, et
comme fixé au rang fort honorable mais secondaire que sans doute il ne
dépasserait point. Cependant cet homme, fort ignorant de la politique
française, connaissait à merveille l'ancienne Rome, ayant composé là-dessus
plusieurs livres à l'usage de la jeunesse. Ce fut l'origine de sa fortune.
Justement, l'Empereur préparait la Vie de César et se montrait fort avide de
toutes les informations qui l'aideraient en ce grand sujet. M. Duruy lui
ayant été signalé, il le manda aux Tuileries. Dans l'entrevue, le professeur
commit, à ce qu'on assure, quelques gaucheries, mais de ces gaucheries
heureuses qui s'arrêtent à temps et plaisent aux princes en les reposant des
courtisans. Il se trouva aussi que cet universitaire, si documenté sur la
Borne des Césars, ne l'était guère moins sur celle des pontifes. Un jour,
dans l'une des crises aiguées de la lutte avec le Saint Siège, M. Duruy fut
appelé : il fallait composer au plus vite une brochure fort nourrie de faits
sur le rôle des papes comme princes italiens. Par un miracle de travail, la
brochure, en cinq ou six jours, fut achevée. Dans l'intervalle, les deux
pouvoirs s'étaient à demi réconciliés : quand le publiciste arriva avec ses
feuilles, on l'invita à les reprendre. Celui-ci s'inclina sans mot dire, en
sorte qu'après avoir plu par son empressement laborieux, il ne plut pas moins
par sa docilité silencieuse. Dans les temps qui suivirent, M. Duruy vint
assez régulièrement au cabinet de l'Empereur, sorte d'adjoint de M. Mocquard,
mais sans titre ni fonction déterminée. Il acheva de gagner le souverain par
ses jugements sur César, qui, disait-il, en abattant la république romaine,
avait abattu ce qui n'était plus qu'une ombre, et une ombre sanglante. La
thèse, développée très sincèrement, venait trop à point pour ne pas charmer
le prince. Que devenait dès lors la théorie du Césarisme, si en faveur
en ce temps-là dans les cercles de l'opposition ? Napoléon eut à cœur de
protéger celui en qui il voyait presque un confrère littéraire. M. Duruy
devint inspecteur d'académie, puis inspecteur général. Dans l'entrefaite, il
se trouva qu'on eut besoin d'un ministre de l'Instruction publique.
L'Empereur était assez puissant pour agir à la manière d'un sultan qui
choisit son vizir. M. Duruy se trouvait alors à Moulins, en tournée
d'inspection. Un jour, comme il venait de s'asseoir à table d'hôte, une
dépêche lui arriva qu'il n'ouvrit qu'en tremblant, car l'un de ses enfants
était malade, et il redoutait quelque fatale nouvelle. Le télégramme lui
annonçait qu'il était ministre. Au même moment parut sur le seuil de l'hôtel
le préfet, qui venait le féliciter et qui le premier le salua d'Excellence. A
l'époque où nous sommes parvenus, le nouveau grand-maître de l'université
s'était déjà si bien fait connaître que la dernière des choses qu'on eût pu
lui reprocher eût été son obscurité. A peine installé rue de Grenelle, il
s'était proclamé réformateur. Aussitôt son activité débordante s'était
répandue de tous côtés. Les recueils officiels ne suffisaient point à
contenir ses circulaires, à enregistrer ses arrêtés, et on notait comme
extraordinaires les jours où il s'abstenait de légiférer. Tous s'occupaient
de lui, ses amis qui le saluaient grand ministre et ses adversaires qui le
disaient simplement agité. Son œuvre, quelque jugement qu'on porte sur elle,
toucha de trop près aux intérêts généraux du pays pour qu'il soit hors de
propos d'établir une sorte de triage entre les actes un peu confus de son
administration, et de mettre en lumière ceux qui, bons ou mauvais, méritent
d'être retenus. Il y
aurait quelque puérilité à nier qu'à l'avènement de M. Duruy l'organisation
de l'instruction publique n'offrît, à tous les degrés, bien des lacunes. Si
l'on ne tenait compte que de l'instruction primaire, plus de mille communes
demeuraient, en 1863, privées d'écoles[79]. Incomplet pour les garçons,
l'enseignement l'était bien plus encore pour les filles. Ce qui avait été
appris durant les années de l'enfance courait grand risque d'être oublié dans
l'âge suivant, car les cours d'adultes s'étaient peu développés. L'indigence
du local ou du matériel était extrême, et ce qui est devenu somptuosité
respirait alors le dénuement. Le plus digne de pitié était le maître, si mal
payé que son traitement l'élevait à peine au-dessus de la misère. — Si l'on
montait à l'enseignement secondaire, on était frappé que les choses du
collège n'eussent que fort peu de rapports avec les choses de la vie. Le
commerce s'était développé ; l'industrie avait grandi ; un mot nouveau, celui
d'arts industriels, était né pour désigner un ordre de choses inconnu de nos
pères : l'agriculture tendait à perfectionner ses procédés, au point de
devenir science elle-même ; enfin l'extension des communications
internationales avait rendu indispensable l'étude des langues étrangères. Or,
toutes les tentatives, assez nombreuses d'ailleurs, pour créer un
enseignement spécial n'avaient abouti qu'à d'infimes résultats. L'Université
semblait fixée dans l'ancien programme classique, sans doute le meilleur pour
la formation de l'esprit humain, mais qui ne convient qu'à une élite, suppose
l'aisance, les loisirs, et s'adapte mal aux urgentes nécessités de la vie. Un
autre fait digne de remarque, c'était que le Corps universitaire, inhabile
aux nouvelles méthodes, avait laissé fléchir un peu les anciennes Le système
de la bifurcation, application maladroite d'une pensée juste, avait affaibli
assez sensiblement le niveau des études. En outre, la philosophie se
trouvait, suivant les termes du programme, réduite à la logique. On avait
tant souffert en 1848 des débordements du sophisme qu'on le suspectait
partout : dans cet esprit, on avait voulu se prémunir contre les déviations
de la science même, qui, bien comprise, sert à le démasquer. — Quant à
l'enseignement supérieur, il n'était guère, en dehors des facultés de droit
et de médecine, qu'une branche de l'éloquence. Une fois par semaine, rarement
deux, les professeurs des facultés des lettres montaient en chaire devant des
auditeurs venus des points les plus divers, et plus curieux de distractions
que de savoir. Si le maître était beau diseur, habile à éveiller l'émotion ou
à provoquer les sourires, le succès était grand. La perfection était atteinte
si, à tous ces agréments, il joignait le talent de glisser au moment opportun
quelque allusion aux événements du jour, par exemple en 1863 à l'héroïque
Pologne. Cet art ingénieux n'était point sans prix, et il y aurait
mauvaise grâce à le mépriser sous prétexte d'érudition. Mais ces leçons
brillantes n'étaient que la parure de la science. Ce qui manquait presque
partout, c'étaient les conférences pratiques qui éveillent dans les jeunes
esprits le goût de l'investigation. Ce qui manquait dans les établissements
scientifiques, c'était l'outillage, à savoir : les instruments, les
collections, les locaux, les laboratoires de recherches ou d'expériences. La
pénurie des moyens d'instruction éloignait les travailleurs, et le
gouvernement ou les corps élus s'autorisaient, à leur tour, du petit nombre
des vrais étudiants pour ajourner ou rejeter toute dépense. Tout faisait
défaut, et particulièrement les livres. Dans les bibliothèques on voyait de
magnifiques collections, mais le plus souvent antérieures à 1789 et tirées du
fonds des abbayes : pour les époques postérieures, le catalogue se composait
de pages blanches, et l'on eût dit que le progrès se fût arrêté juste à
l'heure où on l'avait proclamé. Ce
tableau, en plusieurs de ses traits, n'a point cessé d'être vrai. Toutefois
ce fut le mérite de M. Duruy d'avoir discerné les lacunes et d'avoir
courageusement travaillé à les combler. S'il échoua en beaucoup de ses
projets, si en d'autres il ne réussit que très imparfaitement, il marqua
partout, et très fortement, sa trace. Ses nombreuses circulaires, que les
contemporains raillèrent fort, révèlent un esprit prodigieusement laborieux,
jaloux de tout scruter et volontiers minutieux, très probe quoique non sans
préjugés, plein de vues et attentif aux innovations jusqu'à paraître
brouillon ou inquiet, toujours prêt aux responsabilités, très pénétré des
prérogatives de l'Université et se jugeant destiné à lui restituer tout ce
qu'elle croyait avoir perdu, pardessus tout épris de la science, trop épris
même, car il ne plaçait rien au-dessus d'elle, pas même ce qui doit la régir
et la dominer. Ce fut
vers l'enseignement secondaire que M. Duruy tourna d'abord son activité. Son
premier arrêté eut pour objet de rétablir le programme de la philosophie[80]. La restitution était heureuse,
surtout si les maîtres se montraient dignes de l'enseignement. A quelque
temps de là, une autre décision prescrivit dans les lycées l'étude de
l'histoire contemporaine. « Respectons les hommes qui ont, avant nous,
porté le poids du jour, disait très noblement le ministre dans la circulaire
; de la sorte nous serons plus tard respectés nous-mêmes malgré nos fautes[81]. » Cet appel à l'équité
n'était point inutile, et peut-être eût-ce été prudence de réduire, au moins
pour les derniers règnes, le programme à une simple nomenclature. Une autre
innovation suivit, celle-là irréprochable, qui avait pour but d'organiser
l'enseignement des langues vivantes[82]. Cependant la bifurcation
subsistait. M. Fortoul, en l'établissant jadis, avait obéi à une pensée fort
juste, qui était d'harmoniser les études des jeunes gens avec les nécessités
futures de leur carrière ; seulement l'exécution avait été malhabile, et, au
lieu de créer un enseignement spécial, on n'avait abouti qu'à un dédoublement
maladroit de l'enseignement classique. Dès 1863, l'institution fut modifiée,
et, l'année suivante, elle fut complètement supprimée[83]. — Ces réformes ne touchaient
qu'à des points partiels. Dans une circulaire du 2 octobre 1863, le ministre
aborda une matière plus grave et qu'on pouvait croire tout à fait neuve, tant
avaient été infructueux les essais tentés jusque-là ! L'enseignement
professionnel, institué pendant la période révolutionnaire, aboli sous le
premier Empire, réorganisé à partir de 1829 dans quelques collèges isolés,
remis enfin à l'étude en 1850, n'avait, à proprement parler, jamais subi
l'épreuve d'une sérieuse expérience. Dans sa circulaire, le ministre proclama
le grand dessein de créer de toutes pièces ce qui, avant lui, n'avait été
qu'ébauché. e Sur la base consolidée et élargie de l'enseignement primaire,
s'élèveraient parallèlement les deux enseignements secondaires, l'un
classique pour les carrières dites libérales, l'autre professionnel pour les
carrières de l'industrie, du commerce et de l'agriculture. Nos cours
classiques, ajoutait M. Duruy, avec beaucoup de sagesse, sont encombrés
d'élèves qui ne seront jamais que de mauvais lettrés, et qui pourraient, en
revanche, devenir d'excellents négociants. « Le programme suivait, un peu
trop étendu, mais bien adapté dans son ensemble aux nécessités de la vie
moderne. Un conseil de perfectionnement établi auprès de chaque collège
signalerait les études spéciales, utiles à introduire en chaque région. Point
de réglementation inexorable, point de centralisation à outrance, mais un
cadre mobile qui s'adapterait à tous les besoins. On approfondirait plus
particulièrement dans les villes maritimes la géographie et la législation
commerciale : l'anglais serait enseigné sur les côtes de la Manche,
l'allemand dans l'Est, l'espagnol et l'italien dans les départements
limitrophes des Pyrénées et des Alpes ; l'enseignement du dessin se plierait
aux arts et aux productions de chaque province ; les applications
industrielles seraient celles du pays où vivaient les écoliers. Ils se
familiariseraient dans la vallée du Rhône avec la fabrication de la soie, en
Normandie, à Mulhouse, à Roubaix, avec la filature de la laine ou du coton,
ailleurs avec la métallurgie. Visiblement le ministre se mirait dans son
œuvre, et il y insistait avec une confiance un peu optimiste : « Avec
les élèves professionnels, rien ne sera donné à la spéculation pure : au lieu
de se borner à faire expliquer aux élèves l'anglais ou l'allemand dans les
livres, on le leur fera parler... On les mènera au laboratoire de chimie pour
faire des manipulations, sur le terrain pour lever des plans, dans la
campagne pour étudier certaines cultures, dans les usines pour voir
fonctionner les appareils. L'enseignement, en un mot, sera dirigé dans un
esprit d'application[84]. » Le projet fut
envoyé au Conseil d'État en 1864, puis converti en loi l'année suivante. Le
service rendu au pays était réel et mérite d'être rappelé. Par malheur, la
vanité des pères de famille, la routine des administrations municipales,
rendirent en partie vaines les intentions du ministre. Les communes, aux
termes de la loi, pouvaient, après avis du conseil académique, organiser
leurs collèges en vue de l'enseignement spécial. Un an s'était écoulé depuis
le vote, et une dizaine de villes à peine avaient profité de la faculté. Le
plus souvent, les petits collèges subsistèrent avec leur personnel de maîtres
faméliques et mécontents, avec leur misérable contingent d'enfants qu'une
demi-éducation classique armait seulement de vanité, et qui emportaient de
l'école le seul bagage qui ne dût leur servir jamais. En même
temps qu'il portait ses pensées vers les lycées ou collèges, le ministre
s'appliquait à relever l'enseignement supérieur. Les actes officiels
attestent à cet égard sa vigilance. Des chaires nouvelles furent instituées à
la Faculté des sciences de Lille, à la Faculté de médecine de Strasbourg, à
l'école préparatoire de médecine de Bordeaux. L'enseignement de l'économie
politique fut créé à l'École de droit de Paris. Deux nouvelles facultés de
droit furent fondées : à Nancy en 1864, à Douai l'année suivante. Des
conférences du soir furent organisées à la Sorbonne. Des instructions
pressantes furent adressées aux recteurs pour que, sous leurs auspices, des
cours libres s'ouvrissent dans les villes les plus importantes de leur
ressort académique. — Ces mesures ne furent pour le ministre que la moindre
partie de sa tâche. Initié depuis trente années aux choses de l'instruction,
il n'ignorait pas que l'infériorité relative de nos facultés résultait moins
de l'insuffisance ou de l'apathie des maîtres, en grand nombre excellents, que
de la pénurie des moyens de travail. Un de ses principaux soucis fut de créer
l'outillage scientifique, c'est-à-dire acheter des instruments, rassembler
des livres, organiser des laboratoires, approprier des locaux. Pour une œuvre
si coûteuse, l'argent lui manquait. Plus d'une fois, il sollicita ses
collègues ; mais ceux-ci raillaient un peu ses excès d'activité, le
trouvaient bien prolixe, bien agité, et se défiaient de ses audaces. Rebuté
de ce côté, il ne se troublait point, et il se contentait, dans ses rares
moments de lassitude, de comparer la riche dotation des dépenses de luxe avec
l'indigence de son budget. Il avait la foi universitaire, comme d'autres la
foi religieuse. Il imitait ces congrégations qu'il n'aimait guère, et qui,
même sans ressources, se mettent à bâtir. Lui aussi, nous dit un de ses
collaborateurs, il commençait par commencer[85]. Les choses une fois engagées,
il faudrait bien le suivre. En attendant, il s'appliquait à supprimer tout
superflu et réalisait ses premières ressources, nous dit le même biographe,
sur les épluchures de son ministère[86]. Il ne se montrait pas
seulement attentif à réunir les moyens de travail, mais apportait le même
soin à recommander de sûres méthodes d'investigation. Il avait l'horreur du
suranné et volontiers eût porté dans l'histoire toute la précision des
recherches scientifiques. La tendance était bonne, à la condition que la
scrupuleuse recherche de la vérité ne dégénérât point en minuties
d'érudition. Sous les auspices de M. Duruy, fut créée l'École pratique des
hautes études, et, entre toutes les œuvres accomplies sous son ministère, ce
fut, à ce qu'on assure, une de celles qu'il suivit avec le plus de
sollicitude. Cet art
à stimuler toutes les bonnes volontés et à faire emploi de toutes les
ressources, M. Duruy le porta dans l'instruction primaire. C'est là surtout
qu'il se fit quêteur. Ce qu'il ne pouvait obtenir du gouvernement, il le
demandait aux conseils généraux, aux municipalités, aux particuliers
eux-mêmes. Ces allocations, d'origines très diverses et arrachées de tous
côtés, ressemblaient à ces petits ruisseaux qui, en se réunissant, forment
rivière. Sous l'impulsion du ministre, les écoles s'améliorèrent, les
écoliers s'accrurent, les maîtres, mieux pavés, reprirent courage. Une de ses
œuvres principales fut le développement des cours d'adultes, qui conservent
et gravent dans la jeunesse les enseignements reçus dans l'enfance. Ces
cours, qui comptaient en 1848 100.000 auditeurs, en avaient, à ce qu'on
affirme, près de 800.000 vers la fin de l'Empire[87]. Cependant M. Duruy, dans sa
guerre acharnée contre l'ignorance, nourrissait une ambition plus haute,
celle de proclamer l'instruction primaire comme un droit pour l'enfant, comme
un devoir pour le père de famille : ce fut sa grande hardiesse, je dirais
volontiers sa grande témérité : car, par-là, il se découvrit à ses
adversaires politiques, déjà très en éveil ; à ses adversaires religieux
surtout, qui depuis longtemps le suspectaient. Les
habitués du Moniteur, en ouvrant leur journal le 6 mars 1865, y purent
voir un rapport, remarquable par son ampleur, car il tenait dix-huit
colonnes, et plus remarquable encore par sa doctrine. Plus d'un abonné, en
avançant dans sa lecture, dut s'y reprendre à plusieurs fois avec le
sentiment que sans doute il s'était trompé. Était-ce le Moniteur de
l'Empire qu'il tenait en main ? N'était-ce pas plutôt l'Opinion
Nationale de M. Guéroult ? Vivait-on sous Napoléon III ? Ou n'avait-on
pas remonté tout à coup jusqu'en 1848 ? A part un langage beaucoup plus
précis et positif, on eût dit l'œuvre de M. Hippolyte Carnot, au lendemain de
la révolution de février. La thèse se développait en forme, avec exposé
préliminaire, recherche des précédents historiques et des lois étrangères,
raisons savamment mises en ordre, et enfin réfutation des objections. Comme
conclusion, le mémoire proclamait, en matière d'instruction primaire, le
double principe de la gratuité et de l'obligation. Si important que fût le
rapport, il éveilla moins de commentaires par les dix-huit colonnes qu'il
absorbait que par une petite formule qui ne l'accompagnait point. A la suite
de la signature de M. Duruy, manquait la sanction ordinaire des projets
ministériels : Vu et approuvé par l'Empereur. Le lendemain, l'organe
officiel expliqua la lacune : les vues du ministre de l'Instruction publique,
débattues pendant plusieurs séances du Conseil, n'avaient point été adoptées
; toutefois l'insertion au journal officiel avait été prescrite, tant pour
l'intérêt documentaire du mémoire que par déférence pour les opinions
personnelles de l'auteur. La
publication ne laissait pas que d'être singulière. Ce qui suivit ne le fut
pas moins. Le ministre garda son portefeuille et demeura même « très bonapartiste »,
ayant, disait-il, confiance dans les sentiments démocratiques de l'Empereur.
Mais il eut cette étrange fortune de devenir surtout populaire dans
l'opposition. Le rapport mérita les éloges du Siècle, de l'Opinion
Nationale, du Temps : en revanche, tout ce qui était conservateur
le combattit à outrance : entre les deux se tenait la presse officieuse, un
peu indécise et comme à la recherche de la pensée du maître. Un mois plus
tard, comme les débats de l'Adresse s'ouvraient au Corps législatif,
l'extrême-gauche reprit pour son compte le programme que le Moniteur
avait à la fois mis en lumière et désavoué. La cause de l'instruction
obligatoire eut pour avocat l'honnête Carnot, qui répéta ses vieux
discours, et Jules Simon, qui était assez en fond d'habileté pour rajeunir
les siens. Puis, du banc des commissaires du gouvernement se leva un des
vice-présidents du Conseil d'État, M. de Parieu, et cet ami de l'Empire
démolit, en un fort beau et philosophique langage, tout ce qu'un autre ami de
l'Empire avait naguère essayé d'édifier. Tandis que les serviteurs de
Napoléon montraient de la sorte leur unité de vues, les objections se
multipliaient contre la thèse devenue fameuse. A quelque temps de là, en
présidant la Société pour l'encouragement de l'instruction parmi les
protestants de France, M. Guizot formula les critiques avec beaucoup de
gravité : « L'obligation légale de l'instruction, dit-il, est une
intervention dans le domaine de la famille, une limitation imposée, une
contrainte apportée à l'autorité paternelle... J'ai peu de goût en général
pour une telle intervention... la loi intervient quelquefois pour réprimer
les abus graves de l'autorité paternelle, non pour imposer à l'autorité
paternelle ses devoirs... que sera-ce, ajouta-t-il, si dans un grand État de
grands et répétés événemens ont amené entre les familles de grands
dissentiments religieux et politiques ? L'instruction primaire obligatoire
deviendra alors une exigence tyrannique ; elle contraindra les parents ou
bien à envoyer leurs enfants dans des écoles publiques qui n'auront pas leur
confiance, ou bien à voir les inspecteurs de l'État entrer dans les familles
pour s'assurer que l'instruction primaire y est en effet donnée. Et remarquez
que, dans la plupart des communes, il n'y a qu'une école primaire, ce qui
rendra la contrainte bien plus fâcheuse et bien plus difficile à éviter[88]. » Le
dissentiment s'absorba dans un débat plus grand. Suspect à ses collègues et
en général aux conservateurs, M. Duruy avait, je le répète, excité parmi les
catholiques des méfiances qui déjà se transformaient en hostilité. A part les
polémiques sur la question romaine, nulles querelles ne furent plus vives.
Cette lutte fut surtout ardente dans les dernières années du règne ; mais on
peut dès à présent en signaler les principaux traits. Dès son
arrivée au pouvoir, M. Duruy avait, en toutes ses déclarations, laissé
deviner cette pensée que son gouvernement marquerait la revanche de
l'Université. « Le sens de ma nomination, disait-il, en ouvrant le Conseil
supérieur, c'est que l'Université est désormais appelée à faire elle-même sa
fortune[89]. » La loi suspecte était
visiblement la loi de 1850, qu'on ne méditait point d'abolir, mais qu'on
n'eût point été fâché de ramener à ses termes les plus stricts. Si l'on songe
que cette loi, achetée par vingt ans d'efforts, était la grande conquête des
catholiques, ces dispositions n'avaient rien de rassurant. A l'occasion, le
ministre affirmait, avec un certain éclat de paroles, ses vrais sentiments.
Un jour, comme il présidait le Conseil supérieur de l'instruction publique,
l'un des évêques, étonné de toutes ses initiatives, l'interpella :
« Qu'avez-vous l'intention de faire ? où vous proposez-vous d'aller ? Ce
que je veux faire ? Monseigneur, répliqua-t-il, je veux faire le contraire de
ce que vous avez fait. Où je veux aller ? à la lumière[90]. » Au Conseil d'État, M. de
Parieu, qui critiquait avec quelque véhémence un des projets ministériels, ne
fut pas repris moins durement. « Je vous connais, lui répondit en se levant
M. Duruy, je vous connais ; c'est vous qui jadis avez fait peser sur nous la terreur
blanche[91]. » Ce que le ministre
laissait échapper dans ses discours, il le marquait bien davantage dans ses
communications privées. Dans une lettre confidentielle à l'Empereur où il
traçait le programme de ses vues, nous lisons ces mots, à propos de l'éducation
des filles : « Nous avons jusqu'ici laissé cette éducation aux mains de gens
qui ne sont ni de leur temps ni de leur pays[92]. » Les premières plaintes
publiques se manifestèrent au Sénat en décembre 1863 : on accusa le
grand-maître de l'Université d'avoir publié de sa propre autorité un de ses
programmes et de ne l'avoir soumis qu'après coup à la sanction du Conseil
supérieur ; ce ne fut qu'une escarmouche, assez confuse d'ailleurs, et où,
des deux parts, on eut quelque peine à fixer le terrain de la lutte[93]. Cependant, entre le ministre
et l'épiscopat, les méfiances laissaient place à des retours, et l'on vit
même M. Duruy et Mgr Dupanloup, ces futurs adversaires, échanger des lettres
courtoises, presque cordiales. Bientôt les divergences s'accentuèrent. Le ministre
écrivait de trop nombreuses circulaires pour n'avoir pas souvent l'occasion
de blesser. Dans les bureaux de la rue de Grenelle, la tendance était de
restreindre toutes les menues facilités laissées jusque-là à l'enseignement
privé. On ne tarissait pas sur l'ignorance ou la routine des congrégations
religieuses de femmes, on raillait surtout le privilège des lettres
d'obédience. Sur ces entrefaites, toutes sortes de renseignements
statistiques furent demandés sur l'état ou le personnel des établissements
libres, et ces enquêtes parurent inquisition[94]. Les catholiques inaugurèrent
alors leurs représailles. Le ministre attachait un prix extrême à ce que les
professeurs des facultés multipliassent les cours dans les diverses villes de
leur ressort académique. Le clergé à son tour railla un peu ces leçons
circulantes et en détourna ses amis. C'est en ces conjonctures que parut
le rapport sur l'instruction gratuite et obligatoire. L'Église y vit
une mainmise de l'État sur la famille et sur l'enfant. La thèse fut jugée
surtout inquiétante, quand on sut quels en étaient les avocats. Au Corps
législatif, M. Havin et, à sa suite, M. Guéroult ajoutèrent à l'éloge du
ministre toutes sortes d'accusations contre l'enseignement libre. Ils
dressèrent la statistique de la population scolaire, puis procédèrent au
dénombrement des ordres religieux. Ils affectaient de respecter fort les
Frères des Écoles chrétiennes, ces modestes instituteurs du peuple ; tout
autre était, en revanche, leur langage quand ils parlaient de certaines
autres congrégations, hostiles, disaient-ils, à l'esprit moderne. « Je
voudrais, dit M. Guéroult, que le droit d'enseigner la jeunesse fût retiré à
celles des corporations qui ne se soumettraient pas aux principes de notre
droit public[95]. » Ces paroles provoquèrent
quelque appréhension, non à cause de M. Guéroult, qu'on ne redoutait guère,
mais à cause du ministre, dont les députés de la gauche se faisaient, dans le
même temps, les champions. La rivalité prit un caractère plus aigu quand, un
an plus tard, par une circulaire du 14 février 1866, M. Duruy restreignit aux
congréganistes employés dans les écoles publiques les dispenses militaires
étendues jusque-là à tous les congréganistes sans distinction[96]. Loin de calmer ses
adversaires, déjà fort en émoi, le ministre acheva de les indisposer par des
paroles méprisantes. « Quoi ! dit-il, trois aunes de drap gris ou noir
sur l'épaule d'un homme suffiront pour faire un dispensé militaire ! » Sur
ces menus griefs, se greffèrent dans la suite deux grands débats. Le premier
eut pour objet l'institution des cours publics de jeunes filles, institution
que l'épiscopat en masse combattit ; le second surgit à propos de
l'enseignement de l'État dans les facultés, et spécialement à l'École de
médecine. Ces
deux conflits n'éclatèrent que vers la fin du règne. C'est alors que nous
aurons occasion d'y revenir, car déjà nous avons devancé l'ordre des temps.
Dès l'époque où nous sommes arrivés, les actes du ministre avaient partagé
l'opinion publique en deux camps, les uns saluant en lui un auxiliaire du
progrès, un émancipateur de la pensée humaine, les autres le combattant au
nom de la tradition et surtout des intérêts religieux. Le temps a apaisé ces
disputes, et, toutes choses étant réduites à leurs vraies proportions, il est
possible de discerner ce que l'éloge eut de vrai, ce que la critique eut de
fondé. Un bien naturel hommage est dû à ce travailleur infatigable, probe,
économe, sévère, toujours en quête d'améliorations, parvenu dans la meilleure
acception du mot, c'est-à-dire à force de labeur et de persévérance. Il
conçut et poursuivit un noble dessein, celui de rendre plus instruites les
générations à venir. Appelé au premier rang par la volonté du maitre, il y
porta tout ce que sa vie passée lui avait appris, à savoir une grande
connaissance de l'Université et toutes sortes de notions de détail qu'aucun
de ses prédécesseurs n'avait soupçonnées. Ce fut sa véritable force, et c'est
à cette compétence éprouvée que ses volumineuses circulaires doivent
l'intérêt qu'aujourd'hui encore elles n'ont point perdu. Voici pourtant où
commencerait la critique. Cet esprit, qui était éclairé par beaucoup de
petites lueurs très vives, manquait de ces grandes lumières qui pénètrent
tout l'horizon. En dépit d'initiatives très utiles, il avança la pédagogie
plus encore qu'il ne vulgarisa la science. Démocrate, fortement égalitaire,
méfiant du passé, soupçonnant derrière toute tradition un privilège, il était
moins propre à éveiller le libre génie de la France qu'à créer une nation faite
à sa taille, sage, disciplinée, laborieuse, érudite dans les classes
supérieures, teintée de quelque lecture jusque dans les rangs les plus
infimes, moyenne en toutes choses, un peu terne partout. L'un des premiers,
il proclama cette décevante maxime que le peuple qui compte le moins d'illettrés
est aussi le plus moral, et il exalta l'instruction avec tant d'excès, la
présenta si souvent comme l'universelle panacée, qu'au sortir de ses
entretiens, la pauvre ignorance, traquée de toutes parts, semblait avoir un
vague parfum de suavité. Comme un religieux aime sa congrégation, il aimait
l'Université. Ce grand attachement, qui lui fait honneur, avait tous les
dangers de l'exclusivisme. Le but de son ministère fut, à ses yeux, moins le
gouvernement général de l'instruction publique que l'affermissement de sa
corporation. De là une tendance à ne protéger que ce qui serait subordonné :
de là une suspicion générale contre la loi de 1850. Tout déplaisait en cette
loi, et la restriction des privilèges universitaires, et les franchises
accordées à l'Église, et les Conseils qui, avec les représentants des grands
Corps élus, avaient un air aristocratique et, avec les évêques, une
physionomie cléricale. Ce fantôme du cléricalisme était ce que M. Duruy
redoutait le plus, et on touche ici au trait dominant de sa nature. Il était,
nous disent ses amis, libre penseur jusqu'aux moelles ([97]. Son bon sens, sa
consciencieuse probité, son esprit de justice, l'inclinaient à se montrer
respectueux de ce qu'il ne croyait pas, et il se fut indigné qu'on le jugeât
agressif ou seulement malveillant. Malgré lui, ses préventions fortement
enracinées le ressaisissaient, et il retombait sous leur influence, même
lorsqu'il croyait de bonne foi v avoir échappé. Ce qui n'était chez lui que
méfiance des empiétements cléricaux devint chez quelques-uns de ses
auxiliaires passion antireligieuse. Par-là surtout son œuvre apparaît
incomplète et viciée. La Providence, qui prolongea ses jours jusqu'à la
vieillesse, lui permit de voir les lois qui ont effacé de l'École les
derniers vestiges divins. Il en fut, à ce qu'on assure, consterné : « Nous
qui sommes les témoins désolés de la laïcisation à outrance et de la guerre
religieuse, écrivait-il à M. le duc de Broglie, avec quel bonheur ne
verrions-nous pas un gouvernement qui prendrait pour devise ces mots : quietis
custos[98]. Cette réprobation honore sa
mémoire. Mais est-il bien certain que quelques-uns des germes qui devaient se
développer de notre temps ne se soient pas échappé de ses mains inconscientes
ou de celles des collaborateurs qui cheminaient sous son abri ? Qu'il l'eût
ou non voulu, c'est de son ministère que datent les premières déviations de
l'enseignement public ; et les catholiques, qui furent très injustes quand
ils incriminèrent ses intentions ou attaquèrent sa personne, ne furent au
contraire que clairvoyants quand ils dénoncèrent l'esprit nouveau qui
s'autorisait de sa tolérance ou commençait à s'insinuer sous son nom. XIII Au
milieu de tous les incidents que nous venons de rapporter, le Corps
législatif poursuivait sa session. Entre toutes les lois votées en 1864, la
plus importante fut celle des Coalitions. Cette loi demeure mémorable à un
double titre, car elle introduisit dans l'ordre économique une grave réforme,
et elle fit éclater, parmi les députés de la gauche, les dissentiments qui
avaient couvé jusque-là. La
révolution, en abolissant le régime corporatif, avait délié l'ouvrier de ses
entraves et l'avait privé, du même coup, d'une puissante protection. Une
sollicitude attentive veilla pour que le système aboli ne se relevât jamais.
La loi des 16 et 17 juin 1791 proclama dans son article 1er « que
l'anéantissement de toute espèce de corporation de citoyens de même état et
profession était l'une des bases fondamentales de la Constitution
française ». Puis, dans son article 4, elle déclara
« inconstitutionnelles, attentatoires à la liberté et à la Déclaration
des droits de l'homme et de nul effet toutes délibérations ou concert entre
citoyens de même art ou métier en vue de refuser ou de n'accorder qu'à un
prix déterminé le secours de leur art et de leur métier ». Ainsi naquit le délit
de Coalition. Il eut pour origine la crainte qu'une alliance entre
patrons ou une alliance entre ouvriers ne ressuscitât quelque chose de ce
qu'on voulait détruire. Il se trouva donc qu'une loi de répression fut écrite
dans un édit qui se proclamait édit d'affranchissement. Les lois
intermédiaires et le Code pénal maintinrent ce que la loi de 1791 avait
décidé. Individuellement, patrons et ouvriers étaient maîtres de refuser leur
travail ou d'en fixer le taux : mais la faculté accordée à l'individu
devenait délit lorsqu'elle s'exerçait à l'état collectif, et le délit
existait par le fait seul de la coalition, même en l'absence de tout acte
abusif ou violent. Cet état de choses s'était perpétué à travers tous les
régimes. La seule modification avait été une loi de 1849 qui avait supprimé
certaines inégalités entre patrons et salariés ; mais cet acte même avait
paru consacrer l'ancienne législation, précisément par le soin qu'il prenait
de la retoucher et de l'adoucir. Le sort
de l'ouvrier, à la fois affranchi et tenu en suspicion, ne laissait pas que
d'être assez précaire. Il avait perdu les bénéfices de la protection sans
acquérir les prérogatives de la liberté. Les corporations avaient cessé de le
couvrir de leur abri gênant et tutélaire ; mais, les associations forcées
étant dissoutes, toute association libre, toute organisation collective
s'était trouvée prohibée. Le travailleur ne relevait plus de personne ; en
revanche son indépendance, théoriquement proclamée, n'avait d'égal que son
isolement. La disparition des petits ateliers, où subsistaient entre patrons
et employés quelques rapports familiaux, avait encore accru dans les masses
le sentiment de cette faiblesse. Rassemblés dans de grandes usines,
civilement et politiquement égaux à leurs maîtres, mais juxtaposés les uns
aux autres sans pouvoir se joindre ou s'unir ; libres sans doute, mais
courbés sous une loi qui déclarait factieuse toute volonté même juste qui
essaierait de se transformer en concert, les ouvriers représentaient des
forces immenses émiettées à l'infini. La révolution, accomplissant un travail
contradictoire, avait montré une ardeur égale à émanciper l'individu, à
désarmer la collectivité, et tous les droits de l'un venaient se perdre dans
l'impuissance de l'autre. Ces
graves questions sommeillèrent pendant les premières années de l'Empire. Le
souvenir des récentes répressions avait engourdi jusqu'à la faculté de se
plaindre. La plainte elle-même eut eu peu de sujets au milieu de la
prospérité générale. Plus heureuses, somme toute, que sous les régimes
précédents, les masses ouvrières étaient moins disposées à analyser leur
condition qu'à chercher dans le plaisir l'oubli de ce qui leur manquait. On
en était là quand, en 1862, se plaça un événement, sur l'heure assez
inaperçu, mais très mémorable dans l'histoire économique de notre pays et du
monde. Comme une exposition universelle venait de s'ouvrir en Angleterre, une
lettre publiée dans le Siècle émit l'avis que des travailleurs de toute
profession, élus par les suffrages de leurs camarades, y fussent délégués.
Sous cette forme l'idée était nouvelle : car si, en 1851, à l'époque de la
dernière exposition britannique, des ouvriers avaient été envoyés à Londres,
ils l'avaient été aux frais et sur le choix de leurs patrons. Cette
initiative ranima dans un assez grand nombre d'ateliers certaines aspirations
assoupies plutôt qu'éteintes. Cependant cette sorte de vote était contraire à
toutes les lois. La bienveillance extrême de l'Empereur supprima les
obstacles. Il laissa faire l'élection par corps de métiers et, de plus,
favorisa le voyage. Ainsi furent nommés pour Paris trois cents délégués
auxquels se joignirent d'autres ouvriers, désignés soit par les chefs
d'industrie, soit par les sociétés particulières[99]. A Londres, les représentants
français entrèrent en conférences avec ceux des autres nations. Il n'apparaît
pas que ce premier Congrès du travail ait d'abord donné naissance à des
desseins factieux. De ces entretiens, deux pensées principales semblent
s'être dégagées : la première, c'est que les questions sociales devaient se
séparer des questions politiques et que les prolétaires gagneraient peu à
s'enrôler pour le service des libertés bourgeoises ; la seconde, c'est que
les ouvriers, faibles jusqu'à l'anéantissement s'ils demeuraient isolés,
pourraient devenir forts en s'associant, assez forts peut-être pour dicter
leurs volontés. C'est avec le sentiment très vif, et alors tout nouveau, de
la puissance de l'association que les délégués parisiens revinrent dans leur
patrie. Ils s'associeraient pour acheter, au prix du gros, les objets de
première nécessité qu'ils ne se procuraient qu'à des conditions très
onéreuses : de là les Sociétés coopératives qui diminueraient leurs dépenses.
Ils s'associeraient pour obtenir, par une vigoureuse poussée de leurs efforts
communs, un meilleur prix de leur travail : de là le droit de Coalition
qui, pratiqué opportunément, amènerait la hausse des salaires. Ils s'associeraient
par corps de métiers pour la défense et la protection de leurs intérêts
particuliers : de là l'organisation de Chambres syndicales. Ils
s'associeraient enfin, de peuple à peuple, pour garantir leur sort contre les
crises industrielles ou les accidents de guerre : de là cette fameuse Société
internationale des travailleurs qui, déviant de son origine, devait
verser si vite dans la politique, et dans la pire de toutes. Tous
ces projets arriveraient à leur heure. Une législation plus libérale sur les
sociétés favoriserait le développement des Entreprises coopératives.
La tolérance du gouvernement laisserait s'établir les Chambres syndicales.
Quant à la Société internationale, qui devait se fonder un peu plus
tard, on n'aura que trop souvent l'occasion d'en saisir les traces. — Entre
toutes les demandes de la classe ouvrière, le rappel des lois sur les Coalitions
était celle qui avait le plus de chances de succès. Notre Code, en
proscrivant indistinctement toutes les grèves, même les plus justifiées, même
les plus paisibles, paraissait bien rigoureux, bien absolu. Quoique les
coalitions de patrons ou celles d'ouvriers fussent frappées des mêmes peines,
l'égalité ne se montrait qu'à la surface ; au fond, les chefs d'industrie, à
cause de leur petit nombre, pouvaient se concerter à l'aise, tandis que les
ouvriers, inhabiles à cacher leurs desseins, n'échappaient presque jamais à
la vigilance de l'autorité. Ces objections, à force de se répéter, avaient
fini par énerver la loi elle-même. A peine avait-elle pour partisans ceux qui
en étaient les bénéficiaires : les industriels en général eussent répugné à
l'abolir, mais ne l'invoquaient qu'avec hésitation, à regret, et seulement
dans les circonstances extrêmes. Le gouvernement, d'ailleurs, montrait les mêmes
scrupules et manquait rarement d'effacer ou d'adoucir les peines que les
tribunaux avaient prononcées. Sur ces
entrefaites, un procès qui fit grand bruit accrut le discrédit de cette
législation déjà fort combattue. En
1843, un tarif des prix de main-d'œuvre avait été établi d'un commun accord
entre les maîtres-imprimeurs de la ville de Paris et les ouvriers
typographes. Ce règlement avait été maintenu sans modification notable, bien
que les exigences croissantes de la vie matérielle semblassent appeler une
meilleure rémunération du travail. Dès 1860, un ouvrier du nom de Gauthier,
président d'une société de secours mutuels, avait entrepris d'obtenir la
révision des tarifs. Il s'adressa d'abord au Conseil des prud'hommes, puis au
président de la Chambre des imprimeurs. Les pourparlers étant demeurés
stériles, il se tourna vers l'administration et soumit au préfet de police un
projet d'arbitrage ; dans le même temps, ses compagnons portaient leurs
doléances au ministre du Commerce et enfin à l'Empereur. La réponse du
gouvernement n'était guère douteuse : ce fut le refus de se mêler à un
différend d'ordre privé. Toutes les voies de conciliation étant épuisées, un
assez grand nombre de typographes quittèrent les ateliers, sans bruit
d'ailleurs et sans éclat, dans l'espoir de réaliser par la grève ce qu'ils
n'avaient pu conquérir autrement. C'est alors que le ministère public
intervint au nom de la loi violée. La cause attira l'attention à plusieurs
titres, et par la nature des demandes qui, à première vue, paraissaient
légitimes, et par la modération des inculpés, qui d'avance avaient désavoué
toute pensée violente, et par la grandeur de l'avocat, qui ne fut autre que
Berryer. Lorsque le procès fut appelé devant le tribunal correctionnel en
septembre 1862, et deux mois plus tard devant la Cour d'appel, il sembla que
l'enjeu des poursuites fût moins le sort des inculpés que le droit de
coalition lui-même. Le Code pénal, par la clarté de ses termes, échappait à
l'interprétation des magistrats et, aux deux degrés de juridiction, les
prévenus furent condamnés. Ils le furent, mais la loi avec eux, car
l'Empereur, comme pour protester contre des textes surannés, fit grâce
immédiate et complète à ceux que la justice venait de frapper[100]. Ce qui
assurait la réforme, c'est qu'elle répondait aux vœux d'une politique
nouvelle qui, en ce temps-là même, cherchait l'occasion de s'affirmer. Cette
politique avait pour principal inspirateur M. de Morny. Ce haut personnage
nourrissait alors le dessein de consolider dans la liberté le régime fondé
jadis dans la crainte. On l'avait vu, dans les années précédentes, fort
attentif à défendre ou à développer les prérogatives de la Chambre, et le
décret du 24 novembre avait paru sa première victoire. En relâchant les
ressorts de l'autorité tendus à l'excès à la suite du 2 Décembre, cet homme
éminent n'entendait revenir à l'ancien parlementarisme qu'en le transformant.
Dans cette pensée, il s'appliquait surtout à vanter ce qu'il appelait, ce
qu'on appelait autour de lui, les Libertés civiles. On désignait par là un
ensemble de mesures qui, ne touchant pas à la politique, avaient pour objet
de supprimer toutes les entraves inutiles, d'abolir tout ce qui gênait
l'initiative individuelle, et de remanier notre législation dans un large
esprit de progrès. A procéder de la sorte, M. de Morny trouvait plusieurs
avantages. D'abord il paraîtrait faire du nouveau et non copier le passé ;
puis il ménagerait une habile transition entre le régime de 1852 et celui
qu'il espérait fonder. Que si, parmi les libertés civiles, il en était
quelques-unes qui dussent surtout profiter au peuple, c'est de ce côté qu'il
faudrait surtout se tourner, car par là on ravirait le cœur du souverain,
toujours porté vers les classes laborieuses, et, en touchant son âme, on conquerrait
du même coup sa confiance. Les libertés politiques viendraient plus tard et
garderaient l'édifice social comme des remparts qui se développent autour
d'une ville déjà achevée et florissante. — Tandis que le président du Corps
législatif se détachait des impérialistes autoritaires et allait à la
liberté, l'un des membres de la Chambre, jusque-là fixé à gauche, se
dégageait insensiblement de l'opposition extrême et, sans rompre encore avec
son parti, marchait, un peu à tâtons, en avant de ses amis : c'était M. Émile
Ollivier. Jamais hommes ne furent plus dissemblables par leur origine, leurs
goûts, leur tempérament : l'un avait été l'agent des proscriptions de
Décembre ; l'autre était fils de proscrit : le premier, consommé dans toutes
les élégances, n'avait guère reçu d'autres leçons que celles de l'expérience
et du monde ; le second, simple jusqu'à l'austérité, avait grandi un peu
solitaire et sans autre maître que ses livres : celui-là avait épuisé la vie,
celui-ci l'avait à peine effleurée : M. de Morny mettait tout son art à se
contenir, et sa parole, empreinte d'une sorte de charme dédaigneux, attentive
à fuir tout ce qui eût semblé forme oratoire, ne trahissait ses émotions que
par vive et courte échappée ; M. Émile Ollivier ignorait ces feintes, et son
éloquence ample, abondante, animée d'une belle flamme méridionale, livrait
toute son âme sans souci de rien cacher. Certains rapprochements naissent des
contrastes aussi bien que des ressemblances. Ces deux personnages si divers
étaient faits pour se compléter. Longtemps ils s'observèrent, mais sans
s'aborder, tant étaient différents leurs points de départ et tant était
grande la distance qui les séparait. Un jour, comme M. Émile Ollivier était
accablé sous le poids d'un grand deuil, le président du Corps législatif lui
témoigna ses sympathies avec une grâce empressée, et cette marque de
courtoisie fut entre eux le premier lien. Les relations, d'abord fort
espacées, devinrent un peu plus fréquentes à mesure que le jeune député de la
Seine échappait davantage à ses collègues de la gauche. A cette communauté
naissante, l'un apporterait l'expérience, l'autre la foi. Après les élections
de 1863, M. Émile Ollivier se prévalut des vœux du pays pour demander que le
programme du 9.4 novembre fût amplifié. g. Nous reparlerons plus tard des
libertés politiques, répliqua M. de Morny : dès à présent je suis d'accord
avec vous sur la nécessité d'étendre les libertés civiles. Tout, dans notre
pays, est réglementé à l'excès, et c'est un malheur. Dans cet ordre d'idées, qu'y
aurait-il de plus urgent pour contenter les classes ouvrières ? » Provoqué de
la sorte à s'expliquer, M. Ollivier parla des lois sur les coalitions, sur
les réunions, sur les associations. Le président du Corps législatif
l'interrompit : « N'entreprenons pas trop à la fois, car nous
n'obtiendrions rien. Commençons par les Coalitions. L'Empereur est
bon, il aime le peuple, il a déjà, par des grâces accordées à des ouvriers
condamnés, marqué ses sentiments. Je crois pouvoir vous promettre une loi sur
cet objet[101]. » M. de
Morny ne s'était pas engagé en vain. Le souverain fut, comme il l'avait
espéré, le complice de ses pensées. Il le fut par bienveillance : il le fut
aussi par calcul ; car en donnant des gages aux classes laborieuses, il se
flattait de les contenir et peut-être de les détacher des partis politiques.
Le 5 novembre 1863, en inaugurant les travaux des Chambres, il annonça un
prochain remaniement de la législation sur les grèves. Cependant
la réforme aurait à compter avec certaines méfiances assez tenaces dans le
Conseil d'État, avec certaines objections assez vives dans le Corps
législatif. La
proposition ayant été élaborée au Conseil d'État, l'exposé des motifs fut
confié à l'un des membres les plus distingués de cette assemblée, M.
Cornudet. En son rapport, très remarquable par l'étendue des recherches, il
s'appliqua moins à louer le projet qu'à en présenter la défense. Par-là, il
traduisit fidèlement la pensée de beaucoup de ses collègues, très persuadés
des lacunes de la législation existante, mais fort embarrassés à la
remplacer, et s'ingéniant, sans grande conviction, à justifier à leurs
propres yeux et aux yeux du public ce que sans doute ils n'eussent point
conseillé. Tous les dangers, tous les inconvénients des coalitions, au triple
point de vue de l'ordre public, de la production industrielle, de l'intérêt
même des ouvriers, étaient soigneusement mis en relief. Un long récit des
grèves anglaises et de toutes les misères qu'elles avaient entraînées
ajoutait un trait fort sombre à la mélancolie générale du tableau La suite du
rapport exposait les avantages du projet, mais brièvement et sans que
l'impression des critiques s'effaçât. La justice, disait M. Cornudet,
obligeait à distinguer entre les grèves paisibles et celles que viciait la fraude
ou la violence ; celles-ci méritaient seules une répression, les autres
étaient légitimes : il y avait intérêt à se départir de rigueurs excessives
peu en harmonie avec l'esprit des temps nouveaux : la loi ancienne était, de
fait, presque tombée en désuétude par la double complicité des patrons qui
hésitaient à s'en prévaloir et du gouvernement qui graciait les condamnés ;
il arriverait donc qu'en l'abolissant on ne ferait que déclarer abrogé ce qui
déjà était détruit. En finissant son exposé des motifs, M. Cornudet
s'appliquait à énumérer, sans en négliger aucune, toutes les précautions
prises pour armer l'autorité, pour désarmer les fauteurs de troubles, et, par
cette insistance, on eût dit qu'il voulût se rassurer lui-même et rassurer
les députés. L'impression
d'obéissance résignée qui se dégageait du rapport de M. Cornudet fut aussi
celle du Corps législatif. Au Palais-Bourbon, on reconnaissait les
imperfections des lois en vigueur, mais le remède n'inspirait qu'une médiocre
confiance. Plusieurs ne se gênaient point pour attribuer le projet à un
caprice du souverain : « Passons-lui, ajoutaient-ils, cette fantaisie,
puisque décidément il y tient, mais au meilleur compte possible. » D'autres,
sans aller jusque-là et sans tenir cet irrespectueux langage, se mirent
aussitôt à rechercher avec une consciencieuse honnêteté les moyens
d'améliorer la proposition et de la dépouiller de ses dangers. Cette
préoccupation se trahit dans les débats des bureaux, elle se trahit surtout
par les amendements qui furent soumis à la commission. Dans l'espoir de
diminuer les chances de conflits entre patrons et ouvriers, quelques-uns
imaginèrent de déclarer toute grève punissable si elle n'avait été précédée
d'une tentative de conciliation, soit devant des arbitres choisis par les
parties, soit devant le Conseil des prud'hommes : la majorité des
commissaires adopta l'amendement ; mais les membres du Conseil d'État le
repoussèrent, dans la crainte que ces conciliateurs, imposés à titre
obligatoire, ne finissent par se constituer en véritable tribunal des
salaires. Cependant l'un des dangers qui inquiétaient le plus était l'arrêt
subit de certains travaux, comme ceux des moissonneurs, ou de certaines
industries, comme celles des boulangers, des cochers de fiacre, des
mécaniciens de chemins de fer. Deux amendements, signés par M. Pinart et M.
Buffet, demandèrent qu'à l'exemple de la loi belge, toute cessation de
travail fût déclarée délictueuse lorsqu'elle se produirait au mépris des
usages locaux ou sans un préavis de quinze jours. Cette pensée ne fut point
accueillie ; mais cette motion écartée, d'autres restaient à débattre ; et
cet empressement à modifier l'œuvre du gouvernement semblait un signe assez
fâcheux des dispositions générales. C'est
en ces conjonctures que M. Émile Ollivier recueillit le projet de loi. La
libérale tolérance de ses collègues l'avait fait, ainsi que Jules Simon,
entrer dans la commission. Il se plaisait à ces questions qui, touchant au
droit, à l'économie sociale, à la politique, lui permettaient de généraliser
sa pensée et de se montrer tout ensemble jurisconsulte et philosophe. La
discussion mit en pleine lumière ses aptitudes. Le patronage de M. de Morny
dissipa les préventions. Le président du Corps législatif, s'enhardissant de
plus en plus, entreprit de faire élire rapporteur celui en qui il voyait déjà
le collaborateur de ses desseins. Cette nomination prit l'importance d'une
affaire d'État. M. Rouher la combattit de toutes ses forces ; l'Empereur s'y
montra peu favorable, mais se refusa à influencer les députés. Cependant M.
de Morny tint bon et M. Ollivier fut choisi. Ce fut l'événement du jour ; car
depuis 1852, jamais député de l'opposition n'avait recueilli pareille marque
de confiance. Sous l'influence du rapporteur, le projet subit d'importants remaniements.
Sous sa forme définitive, il se résumait en deux règles principales : toutes
les coalitions de patrons et d'ouvriers étaient libres, et cela sans que le
pouvoir eût à rechercher si elles reposaient sur un fondement équitable : en
revanche, ce droit devenait délit toutes les fois que, dans son exercice, il
était vicié par violence ou manœuvres frauduleuses, et c'est à réprimer ces
délits désignés sous le nom général d'atteinte à la liberté du travail
que se bornerait le rôle de l'autorité publique. La
discussion s'étant ouverte le 27 avril, les discours trahirent les
répugnances persistantes d'un certain nombre de députés qui, sans beaucoup
d'espoir de changer le vote final, tenaient du moins à affirmer leurs
objections. La réforme rencontra des adversaires en deux groupes : dans le
groupe des industriels qui l'appréhendaient comme dangereuse, dans le groupe
des députés de la gauche qui la repoussaient comme insuffisante. Un des
membres les plus fidèles de la majorité, M. Seydoux, riche manufacturier du
Cateau, se fit l'interprète des doléances de l'industrie. En une sorte de
mémoire écrit, très substantiel et très solide, il condensa les critiques de
ses amis. Il commença par railler la singulière logique des avocats de la loi
qui, après avoir confessé les désastreux effets du droit de coalition en
Angleterre et ailleurs, concluaient en demandant que ce même droit fût
inscrit dans nos codes. Dans l'état actuel, les ouvriers vendent leur travail
le plus cher possible et quittent l'usine quand ils le veulent : sont-ils
fondés à réclamer davantage ? Que si on veut la liberté, il faudrait du moins
la vouloir complète. On donne aux ouvriers le droit de se concerter : mais
pour se concerter, il faut se réunir ; or le droit de réunion n'existe point
: il arrivera donc que le juge ressaisira du chef de réunion interdite celui
qu'il aura absous du chef de coalition. Entrant dans le détail de la vie
industrielle, M. Seydoux montrait l'embarras de concilier le droit de grève
avec le principe de la division du travail : dans une filature, il suffira de
la volonté de quelques ouvriers pour entraîner la stagnation de tous les
métiers, et les prétentions souvent folles ou injustes d'un petit nombre
engendreront la misère pour tous. Quand un travail est commencé, il y a, de
la part de ceux qui l'ont entrepris, une sorte d'engagement tacite de
l'achever, et toute interruption subite est la violation d'un quasi-contrat.
Le plus grand péril est celui de la pression morale exercée par les meneurs :
il y aura bientôt des professeurs de grèves, comme il y avait jadis
des professeurs de barricades. Ainsi parla M. Seydoux, en un discours
très écouté, quoique simple lecture, et coupé de très fréquentes
approbations. — Après lui, M. Kolb-Bernard reprit les critiques, regretta la
destruction des anciens liens corporatifs, ne nia point que l'organisation du
travail péchât par quelques côtés, mais contesta avec beaucoup de vigueur
l'efficacité du remède ; puis, concluant en des ternies sévères qui
contrastaient avec sa bienveillance habituelle, il condamna le projet comme
« inutile, insuffisant et dangereux. » Ce
jugement était rigoureux. C'est de la gauche que devaient partir les plus
dures paroles. Depuis le commencement des débats, les députés de l'opposition
démocratique se montraient moins attentifs à critiquer la loi qu'à observer
celui qui s'en était fait le rapporteur. Depuis longtemps, Émile Ollivier
était, à leurs yeux, suspect. Après le décret du 24 novembre, il avait parlé
de la mesure avec une approbation mêlée de gratitude, et en adversaire loyal
bien plus 'qu'en irréductible ennemi. Pendant la période électorale de 1863,
la même modération avait inspiré ses actes. A propos de la question
polonaise, il s'était séparé de ses collègues, avait désapprouvé très
hautement l'insurrection, et avait, par cette indépendance, encouru les
censures de la démocratie. On n'ignorait plus ses relations en dehors de son
parti et très spécialement avec M. de Morny. Sa récente élection comme
rapporteur avait paru le prix de ses ménagements ou, comme on disait, de ses
faiblesses. Cependant les représentants de l'extrême-gauche contenaient leurs
méfiances, et ce n'est qu'à voix très basse qu'ils murmuraient le mot de
désertion. Ollivier, de son côté, conservait avec Ernest Picard des relations
très cordiales et témoignait à Jules Favre des égards pleins de déférence.
Dès que son rapport sur les coalitions avait été imprimé, il le leur avait
envoyé à l'un et à l'autre, en épreuves, comme pour les consulter : « Je
trouve votre rapport très remarquable, avait répondu Jules Favre, quoique
peut-être un peu trop savant. Il ne m'a pas converti, mais je suis sûr que la
discussion, en établissant notre commune indépendance, ne fera que fortifier
notre alliance étroite pour la défense de la liberté. » Combien étaient
fragiles ces témoignages réciproques, on ne tarda pas à en avoir la preuve ! L'orage
éclata à la fin de la séance du 28 avril. Ollivier s'était levé de son banc
pour répondre à ses adversaires de droite. Au nom de la logique, de l'équité,
de la liberté, il avait défendu la loi et s'était surtout appliqué à
éclaircir le tableau fort sombre que M. Seydoux et M. Kolb-Bernard avaient
tracé. Comme il touchait à la fin de son discours, il aborda l'une des
critiques de ses contradicteurs qui reprochaient au droit de coalition d'être
dérisoire si les ouvriers n'acquéraient du même coup le droit de se réunir et
le droit de s'associer. « C'est, dit-il, une mauvaise manière d'agir que
de refuser un progrès sous prétexte qu'il est incomplet. Oh ! Je connais
cette théorie et je l'ai vue décrite avec un art admirable dans les mémoires
de Mallet-Dupan sur la première révolution. C'est la théorie du pessimisme.
Elle consiste, lorsqu'un gouvernement déplaît en principe ou qu'on n'agrée
pas sa marche générale, non à approuver ce qui est bien et à blâmer ce qui
est mal, comme doit faire tout homme d'honneur et de bon sens, mais à tout
critiquer, à tout attaquer, surtout le bien, parce que le bien pourrait
profiter à ceux qui l'accomplissent. Ainsi ont trop souvent agi les partis
qui se sont succédé parmi nous. Aussi, messieurs, que reste-t-il dans notre
pays après tant d'agitations ? Beaucoup de ruines ; beaucoup de beaux et
grands discours, et pas d'institutions libérales ; et tous, à quelque passé
que nous appartenions, nous sommes contraints de regretter souvent de n'avoir
pas, au lieu de nous être laissé absorber par des querelles stériles, de
n'avoir pas soutenu les hommes de bonne volonté qui, dans un temps,
s'appelaient Roland, Martignac ; dans un autre, ou plus tard, de tout autre
nom, de n'avoir pas accepté les réformes partielles qu'ils nous offraient et
d'avoir trop sacrifié à l'implacable satisfaction de nos rancunes
personnelles. Quant à moi, messieurs, je n'appartiens pas à cette école. Je
ne suis pas pessimiste, je prends le bien de quelque main qu'il me vienne. Je
ne dis jamais : « Tout ou rien, » maxime factieuse et redoutable. Je dis
: « Un peu à chaque jour » ; et je n'oublie jamais la célèbre parole : «
A chaque jour suffit sa peine ».
Aujourd'hui la loi des coalitions, demain celle des associations, et
puisqu'on me demande cette déclaration, je n'hésite pas à la faire : Dans
l'acte du gouvernement, je ne vois pas seulement ce qui n'y est pas : le
droit de réunion et le droit d'association. Je vois aussi ce qui y est : la
liberté de coalition. » Ainsi
se terminait en une profession de foi éclatante ce discours qui tout d'abord
n'avait été que défense du projet de loi. A ne consulter que l'ordre du jour,
les contradicteurs de M. Ollivier étaient encore M. Seydoux, M. Kolb-Bernard,
ces champions de la droite ; mais qui ne les avait oubliés ? Par une
transformation subite, le terrain du combat se trouvait changé, et l'orateur
y appelait comme en un champ clos des adversaires nouveaux qui ne s'étaient
pas encore démasqués. Dans les paroles que le rapporteur venait de prononcer,
il n'en était pas une qui s'adressât directement à la gauche : mais bien
qu'elle ne fût nommée nulle part, il n'était pas un seul mot qui ne la
désignât, pas un seul trait par lequel elle ne pût se sentir atteinte. Très
nettement M. Ollivier traçait à l'opposition deux voies, l'une étroite,
bornée, sans issue, l'autre large et féconde qui s'orienterait vers la
liberté et le progrès : il abandonnait la première à ceux qu'il appelait encore
ses amis, et très résolument, dût-il être seul, s'engageait dans la seconde.
La majorité avait écouté d'abord en silence et avec une curiosité étonnée.
Bientôt, sur un grand nombre de bancs, s'était manifesté l'assentiment le
plus chaleureux. Quand l'orateur se rassit, les applaudissements éclatèrent
et se prolongèrent assez pour se transformer en ovation. Cependant à gauche
se marquait la stupéfaction et aussi la colère « : Le ralliement est complet,
disait, au milieu du petit cercle de ses amis, M. Garnier-Pagès[102]. » Dans
l'opposition démocratique, la soirée qui suivit fut pleine d'agitation et de
conciliabules confus. Le lendemain, dès l'ouverture de la séance, Jules Simon
prit la parole. Il avait siégé dans la commission à côté d'Ollivier, l'avait
à plusieurs reprises combattu et, entre ces deux hommes égaux par le talent,
régnait une émulation qui confinait à l'envie. Il déploya en son discours sa
souplesse d'esprit ordinaire, mais avec une nuance émue et vibrante où se
révélait l'animation des âmes. Chaque argument dans sa bouche était comme un
coup double qui atteignait à la fois et la loi et le rapporteur. Interprète
des critiques de son parti, il formula contre le projet un double reproche.
Le droit de coalition, sans le droit de réunion, sans le droit d'association,
n'était à ses yeux qu'une faculté trompeuse et dérisoire : tel était le
premier grief. Le second grief était tiré de la nature même des délits, si
mal définis, disait-il, et si vagues, qu'ils se prêtaient à toutes les
interprétations des juges. Ce qu'avait dit Jules Simon, Jules Favre le
répéta, mais avec une surabondance d'amertume. En jurisconsulte habitué à
manier les textes, il insista surtout sur l'inculpation de manœuvres
frauduleuses qui était inscrite dans la loi. « Avec une pareille
rédaction, je me ferais fort, si j'étais magistrat du ministère public, de
trouver dans n'importe quelle grève les éléments d'un délit. » — « La
commission, ajouta-t-il avec un surcroît d'ironie, a supposé une coalition
théorique, une coalition de sages, et c'est la seule qui se pourra manifester
librement. » Le véritable adversaire était le rapporteur. Comme Émile
Ollivier avait cité les mémoires de Mallet-Dupan, Jules Favre parla aussi de
cet homme qui, dit-il avec une intention cruelle, « après avoir servi les
émigrés, les avait trahis. » Très vivement il écarta le reproche de «
repousser le progrès par haine pour la main qui le donne ». Puis il conclut
en une brève et hautaine leçon : « Il y a en politique, dit-il, deux écoles,
celle des principes et celle des expédients : avec la seconde on ne fonde
rien, et nous appartenons à la première. » Ainsi parla Jules Favre. Était-ce
bien la rupture ? On en put douter encore quand on entendit la réponse
d'Émile Ollivier, réponse calme et courtoise, quoiqu'un peu plus nerveuse
qu'à l'ordinaire. Il s'appliqua à adoucir plutôt qu'à accentuer ses premières
déclarations ; parlant de Jules Favre, il l'appela son éloquent ami ; avec un
soin visible, il se fixa sur le terrain juridique et concentra tous ses
efforts pour la défense de la loi. Comme il venait de se rasseoir, Ernest
Picard vint le trouver à son banc, lui parla en termes empreints d'une
émotion affectueuse, et cet entretien, observé avec une curiosité attentive,
parut signe de détente, peut-être de réconciliation. Mais, deux jours plus
tard, à propos de la discussion des articles, Jules Favre reprit la parole,
et loin de fermer la blessure, s'appliqua à l'aviver : « Il faut, dit-il en
terminant, que chacun ait le courage de son opinion. Nous rejetons l'équivoque.
On a fait appel à des amitiés qui restent aux personnes, mais ne sauraient
rien changer aux opinions. Il faut qu'on nous dise comment on a abandonné
d'anciennes convictions en proposant aujourd'hui ce qui les contredit
absolument. » Tout meurtri d'une attaque si âpre, et à son tour poussé à
bout, Émile Ollivier ne cacha plus son « douloureux étonnement ». —
« L'histoire répondit-il, sera confondue quand elle rapprochera de la
loi les critiques qu'elle a eu à subir. » Vers la fin de la séance, Jules
Favre l'ayant rencontré dans les couloirs et lui ayant tendu la main, il se
déroba : « Nous ne sommes pas ici au Palais, répliqua-t-il durement. » A
peine avait-il prononcé cette parole qu'il s'en repentit et essaya de
rejoindre celui qui avait été si longtemps le chef de son parti et le
compagnon de ses luttes. Mais Jules Favre était déjà trop loin pour qu'il pût
l'atteindre. Entre les alliés d'hier, il pourrait y avoir encore quelque
arrière-pensée de rapprochement, quelque regret de la rupture ; mais, malgré
la persistance de certains liens personnels, la séparation politique était
désormais consommée. C'est
au milieu de ces incidents qu'on atteignit l'heure du scrutin. Trente-six
suffrages se prononcèrent contre le projet. Cette minorité, assez considérable
pour le temps, comprenait le groupe démocratique tout entier, sauf Ollivier
et M. Darimon. Aux membres de la gauche s'étaient joints, quoique par des
motifs tout contraires, la plupart des grands industriels de la Chambre, MM.
Seydoux, Pouyer-Quertier, de Wendel, de Lespérut ; quelques députés isolés,
M. Plichon, M. Martel, M. Lambrecht, complétaient l'opposition. Parmi ceux
qui s'abstinrent, on remarqua M. Thiers, M. Berryer lui-même qui avait
naguère défendu les ouvriers typographes. Le reste de l'assemblée vota la
réforme, mais avec plus de résignation que d'empressement. Très désireux de
faire quelque chose pour les classes laborieuses, les députés de la majorité
ne se sentaient point rassurés. Ils craignaient les grèves et leurs désordres
; de la toutes sortes de réserves, toutes sortes de vœux ébauchés plutôt que
développés. Plusieurs députés exprimaient le regret que la liberté
d'association, prudemment essayée, ne fût pas le point initial d'où tout le
reste découlerait. D'autres rappelaient les anciens liens corporatifs et
n'auraient pas répugné à ce que les lois ou les mœurs en ressuscitassent
quelque chose. Quelques-uns vantaient le système de la participation aux
bénéfices, système plus efficace, disaient-ils, que tout autre pour établir
et consolider l'union entre les patrons et les ouvriers. Au cours de la
discussion qui venait de finir, cet état d'esprit avait été traduit, sous une
forme très suggestive, par un député tout nouvellement élu, M. Buffet. Rien
de plus curieux que cette harangue, résumé fidèle de tous les mérites et de
toutes les lacunes de la loi. Pas un éloge qui ne se tempère aussitôt d'une
critique ; pas une espérance qui ne se mêle d'une crainte M. Buffet, membre
de la commission, regrette que ses amendements n'aient pas été adoptés par le
gouvernement et par ses collègues, et que la Constitution ne permette pas de
les représenter. Il eût souhaité que les ouvriers fussent plus instruits,
plus aptes à user de leurs droits. Il juge que, dans le présent, la loi
apportera à l'industrie plus d'épreuves qu'elle ne lui assurera d'avantages ;
mais il ajoute aussitôt que l'expérience éclairera plus tard les travailleurs
et les patrons. Il insiste sur les promesses du discours de la couronne,
promesses qu'on ne peut laisser protester : « Malgré mes doutes, malgré
les anxiétés de mon esprit, conclut-il, je considère que le parti le plus
prudent, le plus conforme à l'intérêt social, c'est de voter le projet. » Ce
qui fut plus remarquable que le discours lui-même, ce fut l'accueil que lui
réserva la majorité. A ces paroles d'adhésion, mais d'adhésion contrainte,
l'assemblée répond par des approbations réitérées. Au moment où M. Buffet se
rassoit, un grand nombre de ses collègues viennent le féliciter à son banc ;
la séance est, de fait, suspendue. L'interruption se prolonge même au point
d'agacer un peu M. de Morny. « Si nous nous arrêtons après chaque
discours, dit-il avec quelque humeur, nous n'en finirons jamais. » Ce que le
Corps législatif se plaisait à retrouver en M. Buffet, c'était la fidèle
expression de ses propres pensées. Il n'était pas un seul de ses doutes qu'il
ne partageât, et il lui savait un gré infini d'avoir marqué d'avance, et avec
une entière franchise, la vraie signification du vote. Cependant
le dissentiment politique qui avait surgi de la discussion ne s'était point
apaisé, et l'éclat de cette querelle couvrait tous les autres bruits. La loi
des coalitions marque une date mémorable dans l'histoire des partis. Dès à
présent l'ancien groupe des cinq est pour jamais désagrégé, et déjà, dans les
conciliabules de l'opposition irréductible, on commence à dénoncer ce qu'on
appelle la trahison d'Émile Olivier. Alors ; commence aussi l'étrange destin
de ce personnage, désavoué par l'opposition sans être avoué par le
gouvernement, trop fier pour se laisser recueillir par la majorité et trop
faible pour la dominer, n'ayant à son service ni coterie ni parti, captivant
parfois ses collègues par la belle sincérité de son éloquence, mais ne
remportant que des triomphes passagers et qui s'évanouissent avec l'écho de
sa voix. Le patronage de M. de Morny masque tout d'abord son isolement, et
des pourparlers de ces deux hommes sortent même quelques projets d'action
commune. Mais les jours du haut protecteur sont comptés, et sa mort rend à la
solitude celui qui n'a pas d'autre allié. On le verra, dans les années qui
vont suivre, dédaigneusement repoussé par ses anciens amis qui se plaisent à
prédire son impuissance, furieusement attaqué par les impérialistes
autoritaires qui, pour lui barrer le chemin, font bonne garde autour du
maître, sourdement combattu par les agents du pouvoir qui craignent en lui un
successeur. Les députés, qui, rassemblés au centre-gauche ou dispersés sur
les bancs du centre, aspirent à fortifier la liberté, ne lui prêtent
eux-mêmes qu'un appui réservé ; car ces hommes de bonne volonté, libéraux en
matière politique, sont très conservateurs sur tout le reste : par là ils
diffèrent d'Émile Ollivier, aussi soucieux de démocratie que de liberté,
indépendant de toute croyance positive quoique très porté aux études
religieuses, épris, avec cela, de la théorie des nationalités ; et ces
divergences, qui ne s'effaceront jamais tout à fait, rendent l'entente un peu
difficile et précaire. Cependant, à sa place solitaire, cet homme est aussi
en vue que le plus entouré des chefs de partis, et en chacun de ses discours
on recueille avec un soin attentif tout ce qui marque les progrès ou la
diminution de son crédit. C'est ainsi que la fortune lui marchande le succès,
se rapproche ou s'éloigne de lui tour à tour, lui dérobe plusieurs fois le
pouvoir au moment où il va le saisir, et ne se décide que tard et comme à
regret à le couronner. Elle ne le couronne, hélas ! que pour le précipiter de plus haut, et cette élévation, si proche de la catastrophe finale, semble dérision d'un sort cruel. Tout ceci appartient à la dernière partie du règne et se retrouvera plus tard. A l'époque où nous sommes, nul n'eût pu deviner, pressentir, soupçonner même la grandeur tragique des revers futurs. Cependant, tandis que se développaient les événements intérieurs que nous venons de rapporter, les complications s'accumulaient au dehors, assez nombreuses, assez graves pour éveiller une sollicitude anxieuse. Au Mexique nous poursuivions la fondation d'un Empire qui, malgré tous nos sacrifices, demeurerait précaire, et que, plus tard, nous ne pourrions ni soutenir sans épuiser nos forces, ni abandonner sans compromettre notre honneur. Sur le vieux continent le spectacle était moins rassurant encore, pour quiconque savait pénétrer au-delà des apparences des choses. Le grand péril n'était plus l'Italie, bien qu'elle fût toujours inquiète et troublée. Au nord de l'Europe, Cavour avait trouvé un imitateur et, en cette année 1864, la Prusse, assurée contre la Russie par ses complaisances dans les affaires de Pologne, expérimentait sur l'honnête et faible Danemark le degré de violence que l'Europe tolérerait. L'Autriche suivait, complice aujourd'hui, demain victime. C'est entre le Mexique, où bataillaient nos soldats, et l'Europe septentrionale, où se déchirait l'ancien droit, que se partageait l'attention publique. C'est vers ce double objet que notre récit doit se porter. Nous dirons d'abord les destinées du jeune Empereur du Mexique, et ses courts éblouissements suivis de longs revers. Puis, de même que nous avons raconté jadis l'origine et la formation de l'unité Italienne, nous raconterons le développement des ambitions Prussiennes, triste et obsédant sujet qui ne nous quittera plus. |
[1]
Voir t. III, livre XXII.
[2]
Circulaire du 8 avril 1861. (Moniteur, 1861, p. 499.)
[3]
Séance du 31 mai 1861. (Moniteur, 1861, p. 783.)
[4]
Voir, sur ces incidents, DESTOMBES,
Vie du cardinal Regnier, t. I, p. 458-505.
[5]
Voir Gazette des Tribunaux, 3 mars 1861 et suiv.
[6]
Voir DESTOMBES, loc.
cit., t. II, p. 1-35.
[7]
Voir Gazette des Tribunaux, 22 novembre 1861 et suiv.
[8]
Voir Moniteur de 1861, p. 1807.
[9]
Voir Mémoires du maréchal Randon, t. II, p. 76-77.
[10]
DOUDAN, Lettres,
t. III, p. 227.
[11]
Journal des Débats, 25 juin 1861.
[12]
Voir Moniteur, 1862, p. 666 et suiv.
[13]
Voir Gazette des Tribunaux, 30 octobre 1861.
[14]
BAUNARD, Vie
du cardinal Pie, t. II, p. 154.
[15]
Voir Règlement du mois de décembre 1835, circulaires des 11 juin, 15 août 1844.
(Manuel des Sociétés de Saint-Vincent de Paul, p. 33, 35, 305, 317-318.)
[16]
Correspondance inédite.
[17]
Voir l'abbé SCHALL,
Vie d'Adolphe Baudon, p. 380-382.
[18]
Voir Mémoires de M. de Falloux, p. 388 et suiv. — Vie de M. Cochin, par
M. DE FALLOUX, p. 140 et
suiv. — Mémoires de M. de Melun.
[19]
Décret du 11 janvier 1862. (Bulletin des lois, 1862, p. 43.)
[20]
Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1861, p. 1009-1010.
[21]
Séance du 18 mars 1861. (Moniteur, 19 mars.)
[22]
Voir Rapport de M. le comte Arese à M. Ricasoli, ter juillet 1861. (Lettere
e documenti del Barone Bettino Ricasoli, t. VI, p. 36-39.)
[23]
Parlamento italiano, 1861, p. 915.
[24]
Voir Lettere et documenti del Barone Ricasoli, t. VI, p. 39, 44-45, et
passim. — Voir aussi BONEADINI,
Vita di Francesco Arese, passim.
[25]
Lettere e documenti del Barone Ricasoli, t. VI, p. 34-36.
[26]
Lettere e documenti del Barone Ricasoli, t. VI, p. 102.
[27]
Voir la Patrie, 9 août 1861.
[28]
Rapport du 16 août 1861. (Lettere e documenti del Barone Ricasoli, t.
VI, p. 97.)
[29]
Voir Lettere e documenti del Barone Ricasoli, t. VI, passim.
[30]
Rapports de M. Nigra, 7, 8, 16 août 1861.
[31]
Lettere e documenti, t. VI, p. 92.
[32]
Lettere e documenti, t. VI, p. 127.
[33]
Rapport du 30 août. (Carteggio Politico di Michel-Angelo CASTELLI, t. I, p.
389.)
[34]
MÉRIMÉE, Lettres
à Panizzi, lettre du 3 septembre 1861.
[35]
Rapports de M. Nigra, 13, 24, septembre 1861.
[36]
Lettere e documenti del Barone Ricasoli, t. VI, p. 191.
[37]
Lettere e documenti del Barone Ricasoli, t. VI, passim.
[38]
Parlamento italiano, 1862, p. 1981.
[39]
Voir Documents diplomatiques, 1863, p. 1 et suiv.
[40]
Voir Allocutions pontificales du 24 mai et du 9 juin 1862. (Le Monde,
29 mai et 16 juin 1862.)
[41]
Moniteur, 11 mai 1862.
[42]
Voir Vie de Mgr Dupanloup, par l'abbé LAGRANGE, t. II, p. 369.
[43]
Moniteur, 25 août 1862.
[44]
VIEIL-CASTEL, Mémoires,
t. VI, p. 195.
[45]
Dépêche de M. Drouyn de Lhuys, 26 octobre 1862.
[46]
Voir Documents diplomatiques, 1863, p. 15-37.
[47]
Lettres d'Arese à Pasolini. (PASOLINI, Memorie raccolte da suo figlio, p. 344-352.)
[48]
Le fils de Giboyer.
[49]
DOUDAN, Lettres,
t. III, p. 291.
[50]
Les pièces du dossier compromirent fortement plusieurs des personnages de
l'entourage impérial ; mais rien ne transpira à l'audience.
[51]
Voir Mémoires de M. DE FALLOUX,
t. II, p. 345 et suiv.
[52]
Lettres des 21 et 23 juin 1862. (Voir Vie de Berryer, par M. Charles DE LACOMBE, t. III, p. 384
et 385.)
[53]
Voir Vie de Berryer, par M. Charles DE LACOMBE, t. III, p. 396.
[54]
Lettres d'EDGAR
QUINET, t. I, p.
177.
[55]
Prévost-Paradol, par M. GRÉARD, p. 50.
[56]
Journal des Débats, 17 janvier 1862.
[57]
Prévost-Paradol, par M. GRÉARD, p. 66.
[58]
Lettre du 16 novembre 1861. (Correspondance, t. III, p. 245.)
[59]
Voir Mémoires de M. DE PERSIGNY,
p. 302-318.
[60]
Circulaire du 7 décembre 1860.
[61]
Circulaire du 5 décembre 1860.
[62]
Corps législatif, séance du 11 février 1863. (Moniteur, 1863, p. 215.)
[63]
Hector PESSARD, Mes
Petits Papiers, p. 74.
[64]
Voir le Siècle, 22 mars 1863.
[65]
Lettres des 10 et 28 mars 1863. (Procès des Treize.)
[66]
Voir Procès des Treize. — Réquisitoire de M. l'avocat impérial Mahler.
[67]
Voir Procès des Treize. — Réquisitoire de M. l'avocat impérial Mahler.
[68]
Journal des Débats, 21 avril 1863.
[69]
Moniteur, 23 avril 1863.
[70]
Les signataires furent les archevêques de Cambrai, de Tours, de Rennes, les
évêques de Metz, d'Orléans, de Nantes, de Chartres.
[71]
Le Constitutionnel, 27 mai 1863.
[72]
Lettres à Panizzi, t. II, p. 340.
[73]
Moniteur, 1863, p. 1407.
[74]
Voir Gazette des Tribunaux, 26 février 1864 et suiv.
[75]
Arrêt du 30 mars 1864. (Voir Gazette des Tribunaux, 31 mars 1864.)
[76]
Correspondance, t. III, p. 119 et 174.
[77]
Introduction, p. LIV.
[78]
Voir p. 64, et suiv., 72-73, 80-81, 142 et suiv.
[79]
Voir Recueil des actes de l'instruction publique, 1864, p. 138.
[80]
Décret du 29 juin 1863.
[81]
Circulaire du 24 septembre 1863. (Recueil des actes de l'instruction
publique, 1863, p. 313.)
[82]
Circulaire du 29 septembre 1863. (Recueil des actes de l'instruction
publique, 1863, p. 332.)
[83]
Décrets du 2 septembre 1863 et du 4 décembre 1864. (Bulletin des lois,
1863, 1re partie, p. 542, et 1865, 1re partie, p. 32.)
[84]
Circulaire du 2 octobre 1863. (Recueil des actes de l'instruction publique,
1863, p. 365.)
[85]
M. Duruy, par M. LAVISSE,
p. 93.
[86]
M. Duruy, par M. LAVISSE,
p. 97.
[87]
Jules SIMON, Notice
sur M. Duruy, lue à l'Académie des sciences morales et politiques.
[88]
Voir Journal des Débats, 6 mai 1865.
[89]
Voir Recueil des actes de l'instruction publique, 1863, p. 183.
[90]
M. Duruy, par M. LAVISSE,
p. 55-56.
[91]
M. Duruy, par M. LAVISSE,
p. 57-58.
[92]
M. Duruy, par M. LAVISSE,
p. 68.
[93]
Voir Séance du Sénat, 16 décembre 1863.
[94]
Voir Instruction et questionnaire du 16 juillet 1864. (Recueil des actes de
l'instruction publique, 1864, p. 334.)
[95]
Moniteur, 9 avril 1865.
[96]
Voir Recueil des actes de l'instruction publique, 1866, p. 62.
[97]
Jules SIMON, Notice
sur M. Duruy.
[98]
M. Duruy, par M. le duc DE BROGLIE.
(Revue des Deux Mondes, 1898, p. 545.)
[99]
Rapport de M. Jules Simon sur l'Exposition universelle, 1878, p. 171,
172.
[100]
Voir Plaidoyers de Berryer, t. IV, p. 206 et suiv. — M. DE LACOMBE, Vie de
Berryer, t. III, p. 389 et suiv.
[101]
Émile OLLIVIER, le
19 janvier, p. 219-220.
[102]
DARIMON, le
Tiers-parti sous l'Empire, p. 149.