HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME QUATRIÈME

 

LIVRE XXIV. — LA POLITIQUE INTÉRIEURE ET LES ÉLECTIONS DE 1863.

 

 

SOMMAIRE : I. — Comment la politique intérieure de l'Empire se complique en même temps que la politique extérieure. — Les conséquences du décret du 24 novembre et incertitude sur l'état de choses créé par ce décret. — L'Empire et les catholiques en 1861 : lutte tantôt sourde, tantôt ouverte : incidents divers : procès ; polémiques ; surveillance exercée sur les fonctionnaires. Comment les catholiques se rapprochent des adversaires de l'Empire : symptômes divers qui marquent ce rapprochement. — Comment l'Empire distribue ses rigueurs entre les catholiques et les hommes des anciens partis. Quelles diversions il essaie : inauguration du boulevard Malesherbes ; crédit de 25 millions pour les chemins vicinaux. — Continuation de la lutte religieuse : de quelques incidents ; étroite surveillance ministérielle ; nomination des instituteurs ; l'évêché de Poitiers.
II. — La Société de Saint-Vincent de Paul ; ses origines, ses développements ; son esprit. — Premiers symptômes de la malveillance gouvernementale, et comment ce mauvais vouloir est conjuré. — M. de Persigny ; démarches en faveur de la Société menacée ; quels griefs sont rassemblés contre l'association. — Circulaire ministérielle du 16 octobre 1861 et analyse de ce document. — Catholiques et Francs-maçons. — Tristesse et irritation des catholiques : à quoi se réduisent les griefs du gouvernement impérial. — Quelle combinaison surgit : embarras des catholiques : comment ils se décident è repousser toute organisation officielle.
III. — Quels embarras rejettent au second plan les dissentiments religieux : commencement de la crise cotonnière : embarras industriels : mauvaise récolte : éclat apparent et gêne réelle. — Article de la Revue des Deux Mondes et de quelle sévérité administrative il est l'objet. — Comment l'aveu vient du gouvernement lui-même : conseil aux Tuileries : mémoire de M. Fould ; critiques qui y sont formulées, remèdes qui y sont proposés. — M. Fould ministre des finances : impression publique. — Comment l'Empereur s'approprie les vues de M. Fould. — Sénatus-consulte du 31 décembre 1861 : caractère de la réforme : comment cette réforme elle-même est appelée à demeurer stérile si les tendances générales de la politique ne se modifient pas.
IV. — L'Italie depuis la mort de M. Cavour : M. Ricasoli ; ses impatiences ; ses dépêches à M. Nigra. — Comment la situation de la péninsule justifie peu les ambitions italiennes. — Nomination de M. Benedetti à Turin, de M. de la Valette à Rome : projet de M. Ricasoli ; comment il est accueilli à Paris. Ministère Rattazzi : projet français soumis à la cour de Rome et comment il est repoussé. — Victor-Emmanuel à Naples : Rome : canonisation des martyrs japonais. — Attitude de la France. — Quelles agitations révolutionnaires travaillent l'Italie : Garibaldi : affaire d'Aspromonte. — Dépêche du général Duraudo. — Comment Napoléon III, irrité et découragé, se rejette en arrière : motifs et caractère de cette évolution.
V. — Les élections prochaines : 1857 et 1863 ; quel avait été, depuis six années, le progrès des idées libérales. — Les divers partis. — Le parti démocratique : ses diverses fractions : les abstentionnistes ou radicaux : les hommes de 1848 : le groupe des jeunes. — Le parti légitimiste : quel était, à l'approche des élections, son plus grand embarras. —Les catholiques : comment et jusqu'à quel point ils étaient séparés de l'Empire. — Le parti parlementaire ou libéral : en quoi il se confond avec l'orléanisme : ses personnalités les plus marquantes : son éclat et son impuissance : Prévost-Paradol.
VI. — Quel est l'homme appelé à grouper les forces gouvernementales : M. de Persigny : son caractère ; ses tendances : ce qu'on pouvait craindre ou espérer de lui.
VII. — La lutte électorale : les démocrates et républicains à Paris et dans les départements : voyage de Garnier-Pagès : dissentiments et compétitions : embarras pour la création d'un comité : liste de l'opposition dans le département de la Seine. — Les légitimistes : la question du serment : candidature de Berryer et de quelques-uns de ses amis. — Les catholiques indépendants ; leurs candidatures ; comment ils dévient vers une opposition assez accentuée : lettre des Sept Évêques. — Les libéraux ou orléanistes : leurs candidats.
VIII. — Circulaire de M. de Persigny (8 mai 1863) : en quoi le langage de M. de Persigny diffère de celui de M. de Morny : la candidature officielle ; quelle force elle puise dans les lois, dans la répartition des arrondissements électoraux, dans le concours des fonctionnaires publics. — De quelques incidents de la lutte électorale et de quelques candidats particulièrement coin-battus.
IX. — Les résultats du scrutin : succès de l'opposition à Paris : son échec dans les départements : les enseignements des élections : comment elles révèlent une séparation profonde entre l'esprit des villes et celui des campagnes. — Comment M. de Persigny commente les élections : sa chute. — Comment la nouvelle Chambre, quoique composée à peu près des mêmes éléments, ne sera point la continuation de l'ancienne : M. Thiers : M. Berryer : de quelle façon le gouvernement s'applique à assurer sa défense devant le Corps législatif : décret du 23 juin 1863 : le ministre d'État et ses collaborateurs : M. Billault, ministre d'État ; sa mort. — Avènement de M. Rouher (18 octobre 1863).
X. — Ouverture de la session législative (5 novembre 1863). — Comment l'esprit de la nouvelle Chambre se révèle dans les débats sur la vérification des pouvoirs : incidents divers : les commissaires du gouvernement : M. Thuillier. — M. Berryer : son intervention en matière financière : M. Thiers : son discours sur les libertés nécessaires.
XI. — L'animée 1864 : discours de l'Empereur au cardinal de Bonnechose. Complot contre la vie de l'Empereur : Pasquale Greco et ses complices. De diverses préoccupations publiques : M. Renan et la Vie de Jésus. Élections complémentaires : M. Garnier-Pagès et M. Carnot sont élus : quelle est la signification de ce vote.
XII. — Quel homme nouveau le décret du 23 juin 1863 a porté aux affaires : M. Duruy, son caractère, ses tendances. — Son œuvre : l'instruction publique à ses divers degrés : comment procède M. Duruy : instruction secondaire : instruction supérieure : instruction primaire. — Rapport sur l'instruction primaire obligatoire : quelle opposition soulève cette thèse. — Comment cette querelle s'absorbe dans une querelle plus grande : M. Duruy et le clergé : de divers incidents de cette lutte. — La loi des coalitions. — État antérieur de la législation : comment est discrédité peu à peu l'ancien état de choses. — M. de Morny et M. Émile Ollivier. — Présentation du projet de loi : le rapport de M. Cornudet, et comment son adhésion résignée répond aux sentiments du Corps législatif : vues diverses dans la Commission. — M. Émile Ollivier ; comment il est nommé rapporteur ; influence de M. de Morny ; de quelle façon M. Ollivier modifie la proposition primitive. — La discussion publique : critiques des conservateurs ; critiques venues de la gauche. — Emile Ollivier et ses collègues de la gauche : comment se consomme la scission. — Le vote : vrai sentiment du Corps législatif et comment M. Buffet l'exprime. — Comment la loi des coalitions est doublement mémorable au point de vue économique et au point de vue politique.

 

I

Nous avons poursuivi, sans l'interrompre, l'étrange aventure qui devait nous conduire jusqu'à Mexico. Si vif qu'ait été le souci de la lointaine entreprise, l'esprit public se portait vers d'autres objets, et avec ardeur. Ce fut le sort du second Empire que toutes choses se compliquèrent en même temps, à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur.

La première partie du règne s'était déroulée calme, silencieuse, avec cet aspect régulier des États absolus, où tout procède du maître et où rien ne s'anime qu'à sa voix. La politique, très simple alors, se résumait d'un seul mot : concentration de l'autorité entre les mains de l'Empereur. Cependant le monarque s'était fatigué de la toute-puissance, avant que le peuple ne se lassât de la sujétion. Au mois de novembre 1860, il lui avait plu, ainsi qu'on l'a déjà rapporté[1], de rétablir à l'improviste quelques-unes des formes qu'il avait naguère abolies. L'initiative impériale avait éveillé encore plus de surprise qu'elle n'avait excité de gratitude. Sur l'acte du souverain, le jugement public avait eu quelque peine à se formuler. Visiblement on touchait au déclin de l'Empire autoritaire. Mais l'heure était-elle venue de saluer l'Empire libéral ? On n'osait encore prononcer ce mot, par crainte de désillusion et de désaveu. Au fond, la confusion était extrême, par l'obscurité du présent, par l'obscurité plus grande de l'avenir. Dans son interprétation littérale, le décret du 24 novembre ne s'appliquait qu'au Corps législatif ; mais était-il possible que, la Chambre devenant plus libre, les mêmes règles restrictives continuassent à régir l'ensemble des institutions ? Dans le motu proprio impérial, fallait-il voir un acte isolé, un passager caprice de la puissance souveraine ? Était-ce, au contraire, le premier pas d'une évolution qui, s'accomplissant par degrés, renouvellerait pièce à pièce la Constitution et les lois ? A peine publié, le décret s'accompagna de toutes sortes de gloses qui épaissirent les ténèbres, loin de les dissiper. Entre toutes les conditions, la plus incertaine était celle des journalistes. A certaines heures, ils se croyaient, feignaient de se croire émancipés et tentaient quelque pointe audacieuse hors du sentier étroit où ils avaient cheminé jusque-là ; que si quelque rude avertissement les ramenait à la réalité, ils se refaisaient petits et humblement rentraient dans le sillon accoutumé ; ils n'y rentraient d'ailleurs que pour peu de temps, car ils ne pouvaient se figurer que, les députés ayant recouvré le droit de parler, ils n'eussent pas, au même degré, recouvré le droit d'écrire. Par intervalles, la longanimité du pouvoir semblait autoriser leurs espérances ; alors ils s'affranchissaient tout à fait et, avec un mélange d'inquiétude et de plaisir, s'égaraient bien loin des frontières jadis sévèrement gardées ; puis ils revenaient, repartaient de nouveau et, par toutes sortes de manèges, essayaient de tâter les bornes extrêmes où les hardiesses se devraient arrêter. On eût dit des écoliers qui, ne sentant pas la férule du maître, se demandent si elle est brisée ou simplement au repos. Le plus singulier, c'est que l'Empereur semblait partager l'ignorance du public lui-même. Le pays ne savait pas bien ce qu'il avait reçu ; le gouvernement savait-il beaucoup mieux ce qu'il avait donné ?Dans les régions officielles, c'était comme un mot d'ordre de dédaigner le régime parlementaire, bon, disait-on, pour les Anglais ; d'un autre côté, on réprouvait fort le pouvoir absolu ; on ne se lassait point de répéter que la Constitution était perfectible ; on laissait entendre que le souverain avait entrepris de construire un édifice imposant autant que solide qui ne ressemblerait à rien de ce qu'on avait vu jusque-là, et que cet édifice, destiné à s'élever par assises successives, était loin de son couronnement. L'Empire, loin d'abolir les anciennes lois, les tenait suspendues sur ses adversaires ; mais, tout en les gardant comme une menace, il les relâchait par ses pratiques et les discréditait par ses propres déclarations : il aspirait à un avenir nouveau, mais sans oser briser aucun des liens qui le rattachaient à son origine ; il préconisait la liberté, mais par la bouche des mêmes hommes qui avaient été jadis artisans de compression. Le langage des serviteurs du prince ajoutait à ces incertitudes. Ce que l'Empereur savait à peine, ils ne le savaient plus du tout. L'ambiguïté dans les vues entraînait dans la conduite une ambiguïté pareille : de là le plus extraordinaire contraste de tolérances surprenantes et de brusques sévérités. Pendant les années 1861 et 1862, le pays vécut de cette équivoque. Cependant l'année 1863 devait être celle du renouvellement de la Chambre. Les élections se feraient-elles sous les auspices de la liberté ou sous l'empire des anciennes pratiques ? Tous les esprits observateurs suivaient attentivement cette évolution étrange, pleine de retours, d'à-coups, d'obscurités, et ces variations de la politique intérieure allaient parfois jusqu'à distraire des choses du dehors, déjà si inquiétantes pourtant et si troublées.

Cette première épreuve de la liberté, le gouvernement allait la tenter en des conjonctures assez bizarres. Pendant neuf années, Napoléon avait tenu tous les hommes d'ordre étroitement serrés autour de lui. Cette unanimité désarmait toute opposition. Les partis conservaient leurs cadres, mais les soldats avaient en masse déserté à l'Empire. Les affaires italiennes venaient de rompre le pacte tacite qui, dès le commencement du règne, avait rattaché les catholiques à la dynastie. Inoffensive jusque-là, la libre discussion pouvait engendrer désormais, non de vrais périls, mais de sérieux embarras. Napoléon ne faisait rien comme personne. Il choisit pour lever la consigne du silence le moment même où le silence lui eût été le plus propice. Aveuglement ou singularité, confiance en son prestige ou fatigue du pouvoir personnel, il joua, comme à point nommé, le jeu le plus propre à réjouir ses adversaires, et le jour où il commit ses premières grandes fautes fut précisément celui où il se proclama discutable.

Même à ne considérer que les affaires intérieures, les révolutions italiennes faussèrent toute la politique impériale. La nouvelle de Castelfidardo avait rempli d'indignation tous les cœurs catholiques. Le temps amortit les colères, mais sans ramener l'harmonie. Dans la bouche de hauts fonctionnaires, on retrouvait encore des paroles pleines de déférence pour l'Église ; et certaines harangues épiscopales gardaient les traces de l'ancienne adulation. Le plus souvent, ces témoignages n'étaient que de vaines formules répétées par convenance ou routine. Le gouvernement accusait le clergé d'ingratitude, et le clergé, de son côté, n'était pas loin de se croire trahi. En certaines contrées, on vit le préfet et l'évêque se séparer violemment, l'un ralliant à lui tous les agents du pouvoir, l'autre entraînant ses prêtres à sa suite ; et la société tout entière, depuis les rangs les plus élevés jusqu'aux plus humbles, se trouva partagée en deux camps qui mutuellement se frappaient d'interdit ainsi en fut-il dans les diocèses d'Orléans, de Nîmes, et plus particulièrement de Poitiers. Ces rivalités aiguës n'étaient point habituelles : ce qui était ordinaire, c'était, entre les autorités civile et religieuse, une méfiance pleine de soupçons, une politesse pleine de réserve, une perpétuelle surveillance pour saisir ou dénoncer l'empiétement. De part et d'autre une crainte régnait, celle de trop concéder ; cette disposition chagrine transformait les moindres incidents en querelles, les moindres querelles en conflits. Des deux côtés, on désavouait toute pensée provocante, mais on pratiquait une sorte de défensive irritante et jalouse qui ressemblait fort à l'agression. Toute l'année 1861 fut remplie par cette petite guerre. A la suite des affaires italiennes, certaines chaires de village avaient retenti de protestations véhémentes, plus séantes en un discours de tribune que dans un prône de campagne. Dans une circulaire très âpre de ton, le garde des sceaux, M. Delangle, invita le clergé au respect des lois et rappela les dispositions du Code pénal qui réprimaient les écarts de la chaire[2]. Dans l'Indre-et-Loire, la Vienne, la Charente-Inférieure, plusieurs desservants Furent poursuivis en police correctionnelle, les uns pour discours tenus dans les Eglises, les autres pour harangues prononcées dans les distributions de prix. A défaut de délit assez caractérisé pour provoquer l'action de la justice, les rigueurs administratives châtiaient sans bruit et discrètement les excès de zèle ou les propos inconsidérés. « Dans mon diocèse, disait au Sénat[3] le cardinal Matthieu, il se trouve des ecclésiastiques qui ne touchent plus de traitement depuis cinq mois et demi, et sans que j'aie pu connaître les motifs d'une semblable mesure. » L'orientation politique étant changée, une des grandes préoccupations du ministère des Cultes fut de rapporter tout ce qui était faveur. Dans le département du Nord, où le chiffre de la population rendait très lourd le ministère sacerdotal, l'autorité diocésaine avait pris coutume de s'adjoindre des prêtres belges qui secondaient le clergé des paroisses : le gouvernement s'émut de ces auxiliaires et, s'autorisant de quelques abus isolés, les renvoya dans leur pays. La congrégation des Rédemptoristes à Douai, celle des capucins à Hazebrouck, furent dissoutes[4]. Cependant la presse antireligieuse dénonçait avec grand bruit certains actes de prosélytisme qui cachaient, disait-elle, les plus graves désordres : de jeunes israélites avaient été soustraites à leur famille, mises au secret dans des couvents ou des maisons ecclésiastiques, et amenées, par dol ou violence morale, à embrasser la religion chrétienne. Le 1er mars 1861, un prêtre, le chanoine Mallet, homme de mœurs très suspectes, fut traduit pour détournement de mineure devant la cour d'assises du Nord et condamné à six années de réclusion[5] : à la suite du procès, un couvent de Douai, le couvent dit de la Sainte-Union, se vit retirer le bénéfice de l'autorisation légale[6]. Un peu plus tard, une affaire pareille, mais suivie d'acquittement, se déroula devant la cour d'assises du Puy-de-Dôme[7]. Ces tristes débats furent remarquables moins par eux-mêmes que par l'attitude du gouvernement, qui, au lieu d'abréger comme en d'autres temps le scandale, s'appliqua comme par représailles à en prolonger le bruit. Bien plus, à quelque temps de là, une circulaire du ministre des Cultes[8] commenta, non sans une certaine amertume, les derniers incidents, et parut faire retomber sur l'ensemble du clergé et des maisons religieuses ce qui n'était que le crime d'un seul et l'imprudence de quelques-uns. Plusieurs prélats s'émurent du reproche : tel fut l'évêque d'Arras, qui, en termes d'une vivacité extrême, releva l'imputation. Le ministre répliqua, l'évêque répondit de nouveau ; et le ton même de cette polémique permit de mesurer ce qui restait de l'ancienne alliance. — Parmi les agents du pouvoir le désarroi était grand. On commençait à noter les paroles, les démarches, les relations surtout, et la prudence ne fut jamais plus nécessaire que le lendemain du jour où on avait proclamé la liberté. C'est vers ce temps qu'on se mit à distinguer entre les fonctionnaires cléricaux et ceux qui ne l'étaient point. Le signe le plus  visible du cléricalisme pour un fonctionnaire, c'était de confier l'éducation de ses enfants au clergé ou aux Congrégations, et il ne manqua pas de préfets ou de chefs de service pour dénoncer chez leurs subordonnés cette indépendance devenue suspecte. C'est une justice à rendre à Napoléon, que le plus souvent il ignorait ces mesquineries et, quand on les lui signalait, s'empressait de les désavouer. Pourtant, dans son langage, dans sa conduite, on pouvait surprendre une vive irritation contre les catholiques. Il s'exagérait fort la portée de ses services et leur reprochait l'oubli de ce qu'il appelait ses bontés. Sous l'empire de son dépit, il lui arriva de laisser échapper des paroles amères, d'autoriser des procédés vexatoires, de pratiquer même pour son propre compte ces recherches inquisitoriales qu'il raillait chez ses agents. Un jour, comme il était à Biarritz, il apprit qu'un colonel de cavalerie avait violé la consigne qui mettait en interdit la demeure de Mgr Pie, évêque de Poitiers. Aussitôt, toutes affaires cessantes, il saisit de l'infraction le ministre de la Guerre. « J'apprends que le colonel X***, lors du départ de son régiment, s'est rendu avec éclat, à cheval, à la tête de son corps d'officiers, chez l'évêque. Il mérite une sévère réprimande[9]. »

Tous les partis sentent à leur tour le besoin de la liberté, et c'est pourquoi la vraie sagesse est de ne la proscrire jamais. Victimes du pouvoir, les catholiques admiraient de moins en moins ce bel ordre de 1852 qui jadis les avait ravis. Les légitimistes, les orléanistes, les parlementaires leur ouvrirent leurs cadres. Ils y entrèrent d'abord timidement, puis, s'enhardissant, remplirent une bonne portion des places vides. Leur évolution ne s'accomplissait ni sans embarras, ni sans indécisions, ni sans retours. Qu'ils le voulussent ou non, ils se trouvaient entraînés bien loin de l'Empire. — Vers ce temps-là furent autorisées, bien parcimonieusement encore, les premières conférences ou lectures publiques imitées de l'Angleterre : les catholiques formèrent une partie de l'auditoire, et on les vit applaudir aux allusions politiques où se complaisaient la littérature et le journalisme d'alors. — Les intérêts ayant changé, les doctrines se modifièrent pareillement. Au début du règne, on avait espéré, entrevu un régime de privilèges ; on y avait même goûté, quoique à fort petites doses. Cette attente étant évanouie, le mot d'ordre fut de dédaigner ce qu'on n'avait pu obtenir et de vanter le retour au droit commun. Deux années auparavant, l'un des plus notables parmi les catholiques libéraux, le prince Albert de Broglie, avait publié les derniers volumes d'une Histoire de l'Église au IVe siècle, c'est-à-dire au temps de Constantin et de Julien. L'œuvre, conçue sous l'inspiration la plus haute, planait fort au-dessus de la politique courante. Il se trouva pourtant que le livre rencontra une sorte d'actualité qu'il n'avait point cherchée. Le public fut frappé de ce qu'avait de capricieux, de despotique, d'intermittent, la protection des princes, fût-ce celle d'un Constantin ; et, entre tous les enseignements de l'ouvrage, ce fut celui-là qu'il retint. — En s'avançant dans cette voie toute nouvelle, les catholiques se montraient très préoccupés d'éviter les mots qui effraieraient. Ils s'ingéniaient à trouver des formules adoucies, à faire leur choix entre les libertés, à vanter seulement les moins compromettantes, à les déguiser sous le nom de franchises : de franchises municipales, de franchises provinciales ; à se dire moins démocrates que libéraux, moins libéraux que décentralisateurs. La perfection eût été que l'initiative vînt de leurs amis et qu'ils dirigeassent le mouvement auquel ils participeraient. En cette même année 1861, dans une ville de province, à Nancy, un groupe d'hommes notables, chrétiens pour la plupart, imagina de fonder, sous le nom de Varia, un recueil qui prêcherait la liberté, mais sous la forme d'émancipation locale, de reconstitution provinciale, de guerre au césarisme autoritaire et au despotisme administratif. Ce programme, très rassurant pour l'ordre, semblait fait à point pour rallier le parti religieux. Il rencontra d'autres approbations ; la plus considérable fut celle de M. Guizot. Plus tard, beaucoup plus tard, toutes sortes d'adhésions suivirent, venues d'hommes de tous les partis : M. Barrot, M. Daru, M. de Larcy, M. de Falloux, M. de Montalembert, M. Jules Simon même et, pour tout compléter, M. Jules Ferry. C'est ainsi que, toutes choses étant changées, les catholiques prenaient leur place non plus à l'extrême droite du pouvoir, mais à l'extrême droite de l'opposition. Le front de bataille, à la vérité, était plus étendu que solide, et plein de vides par où le gouvernement pourrait s'insinuer. Cette ligue avait pour organes habituels la Gazette de France, le Courrier du dimanche, le Correspondant, et, pour allié d'occasion, les Débats, voire même le Temps. En revanche, la coalition s'arrêtait aux bureaux du Siècle. Là se dressait la plus infranchissable des barrières : pour le Siècle, le cléricalisme était l'ennemi, et il s'était accoutumé à pratiquer le précepte bien avant que d'autres le formulassent en maxime.

Habitué à manier des masses dociles, le gouvernement supportait avec une impatience extrême cette petite guerre qui se manifestait par des tendances bien plus que par des actes positifs. Une opposition ouverte, il l'eût brisée. Cette hostilité négative, et pourtant tenace autant que gênante, le déconcertait. Il s'indignait contre les catholiques et bien plus encore contre les hommes des anciens partis. Dans cette disposition rancunière et chagrine, il lui arrivait de reprendre en taquineries de détail ce qu'il avait naguère concédé en liberté. — Au printemps de 1861, il lui avait plu de ressusciter un des procédés les plus dictatoriaux du premier Empire, à savoir la saisie administrative. La théorie n'était point heureuse ; l'application le fut moins encore. Au faubourg Saint-Germain vivait dans une retraite honorée l'un des anciens ministres de Louis-Philippe, le vieux duc de Broglie : nul ne le surpassait par l'élévation de l'esprit, la dignité du caractère, l'austérité de la vie. Sous le titre de Vues sur le gouvernement de la France, il avait rassemblé le fruit de ses méditations politiques. L'œuvre n'avait point été mise dans le commerce, mais seulement lithographiée à un petit nombre d'exemplaires. A la suite de la lettre du duc d'Aumale, une circulaire de M. de Persigny avait recommandé de surveiller ou de prévenir toute introduction de brochures ou écrits émanés des princes exilés. Au ministère de l'Intérieur, on jugea que la prescription, édictée pour les princes, pourrait avec avantage s'étendre à leurs amis. Une descente de police fut pratiquée, et les feuilles lithographiées furent saisies. La suite ne laissa pas que d'être assez curieuse. Une double instance s'engagea : l'une du ministère public contre le duc de Broglie pour infraction aux lois sur la presse, l'autre du duc de Broglie contre le préfet de police pour restitution des exemplaires illégalement saisis. Comme la sollicitude la plus attentive ne pouvait découvrir aucun délit, une ordonnance de non-lieu intervint. Le duc de Broglie, de son côté, se désista de sa demande. Quand il fallut rendre les exemplaires, l'embarras fut extrême ; car l'écrit factieux avait été partout propagé, et par les soins de ceux-là mêmes qui avaient la charge de l'interdire. On eut grand'peine à rassembler les feuilles dispersées. « Ces messieurs, disait M. Doudan, ont prêté les exemplaires avec une obligeance infinie[10]. » — Ces mesquineries ne mériteraient guère d'être rapportées si elles ne peignaient les dispositions des autorités officielles, indécises entre le régime de compression ou celui de liberté et pratiquant maladroitement l'un et l'autre. Dans le temps même où s'organisaient ces petites vexations, le directeur de la presse mandait au ministère de l'Intérieur les rédacteurs en chef des journaux, les assurait de sa bienveillance, les invitait à marcher en toute sécurité dans une voie un peu élargie. L'avis était reçu avec plus de déférence apparente que de reconnaissance, et les journalistes n'avaient d'autre souci que d'ouvrir toute grande la porte qu'on leur entre-baillait. Ils soulevaient toutes sortes de questions de détails, puis, d'une allure à la fois osée et craintive, s'attaquaient au décret de 1852, cette arche sainte de l'Empire autoritaire. Comme on promettait la liberté à la manière de l'Angleterre, pour le jour où les partis auraient désarmé : « Quand donc, répliquait Prévost-Paradol, la maison de Hanovre se croira-t-elle affermie[11] ? » Ce persiflage dédaigneux, ces hardiesses croissantes exaspéraient le gouvernement, qui, se croyant payé d'ingratitude, se rejetait brusquement vers les anciennes pratiques. Le retour en arrière se marquait par des notes du Moniteur qui affirmaient la législation existante : il se marquait surtout par un renouveau de communiqués et d'avertissements distribués un peu pêle-mêle. — Cependant, à toutes les époques du règne, l'un des procédés les plus familiers du gouvernement impérial avait été de s'assurer contre l'hostilité des classes élevées en se solidarisant avec les classes populaires. A qui parlait trop obstinément de liberté, l'Empereur répondait démocratie ou réformes économiques. La diversion avait jusque-là réussi ; n'était-elle pas plus opportune que jamais ? Le M août 1861, comme Napoléon inaugurait le boulevard Malesherbes, il énuméra, dans un discours en réponse au préfet de la Seine, toutes les mesures projetées ou déjà prises pour améliorer le sort de la classe la plus nombreuse : l'eau allait être amenée à Paris et fournie à des prix moins élevés ; les petits loyers étaient exemptés d'impôts ; le commerce de la boulangerie et de la boucherie était mieux organisé ; les écoles, églises, établissements de bienfaisance avaient été multipliés. Une autre promesse suivait, bien plus alléchante que toutes les réformes passées. « Je vous recommande surtout, ajoutait l'Empereur, dans l'examen de votre budget, de réduire, autant que les finances le permettront, les droits qui pèsent sur les matières de première nécessité. C'est par là que vous acquerrez de nouveaux titres à ma reconnaissance. » Quatre jours plus tard, la même sollicitude bienfaisante, qui s'était portée sur la population parisienne, s'étendait aux populations rurales. Dans une lettre au ministre de l'Intérieur, l'Empereur proclamait /4 que l'amélioration des campagnes est encore plus utile que la transformation des villes. En conséquence, il invitait le ministre à présenter au Corps législatif une demande de crédit de 25 millions pour l'achèvement par annuités des chemins vicinaux précédemment classés. — Suppression ou allégement des octrois dans les villes, chemins à profusion à travers les campagnes, quelle perspective de bien-être pour les ménages ouvriers, quelle source de prospérité pour les exploitations rurales ! Napoléon, qui était d'âme excellente, était porté vers le bien par naturelle bonté : on eût dit qu'il ne le faisait que par calcul, tant il le faisait avec profit ! Quelle opposition pourrait tenir devant cette abondance de promesses ? Combien pâles paraîtraient auprès de ces heureuses réalités les spéculations des orléanistes, qui prônaient la liberté ; les rêves des légitimistes, qui prêchaient la décentralisation ; les maussades doléances des cléricaux, qui plaignaient les disgrâces du pape !

Ces incidents rejetaient à l'arrière-plan les luttes religieuses ; mais bientôt elles se ranimaient, comme se reprend, après un intermède, une pièce interrompue. Les catholiques suscitaient autour d'eux toutes sortes de brochures ou de livres, et tantôt se portaient à la défense du Pontife Romain ou de leur propre clergé, tantôt s'enhardissaient jusqu'à faire irruption dans le camp ennemi. Entre toutes les attaques, l'une des plus virulentes fut due à la plume d'un professeur de l'Université, M. de Laprade, qui, en vers indignés, flétrit, sous le nom de Muses d'État, les lâchetés de la presse officieuse, empressée à dénoncer les faibles et à courir sus aux vaincus. M. de Laprade était professeur à la Faculté des lettres de Lyon. Une révocation bruyamment publiée fut le châtiment de son audace. Mais les sévérités aussi bien que l'indulgence étaient impuissantes à ramener la paix. — Dans le gouvernement, trois des ministres avaient charge pour défendre, comme on disait, la société civile contre les empiétements cléricaux : c'était le ministre de l'Intérieur, qui exerçait par les préfets une sorte de surveillance générale ; c'était le garde des Sceaux, armé du Code pénal et le tenant suspendu sur les prêtres les plus récalcitrants ; c'était le ministre des Cultes, qui contrôlait avec un soin jaloux tout ce qui était gestion des fabriques, dons aux églises ou règlements budgétaires. La politique religieuse en 1861 offrait exactement l'image renversée de la politique de 1852. En 1852, la bienveillance officielle s'était traduite vis-à-vis du clergé par des faveurs au fond assez modestes, mais enveloppées de formules confiantes ou respectueuses qui charmaient. En 1861, la malveillance se résumait en des sévérités pas bien terribles, assez débonnaires même, mais accrues trop souvent par de blessantes paroles et surtout par un perpétuel reproche d'ingratitude. Dans leurs communications aux prêtres ou aux évêques, les représentants du gouvernement ne manquaient jamais d'insister sur le grand intérêt qu'avait l'Église à ne pas se séparer de l'Empire. Quel ne serait pas son sort si la main tutélaire de Napoléon se retirait d'elle ! Cette commisération, légèrement insultante, poussait à bout les catholiques, qui s'exaspéraient de paraître protégés, à l'heure même où ils étaient tenus en suspicion. -- C'était surtout en province qu'éclataient les dissentiments. Un jour, dans une commune du département d'Ille-et-Vilaine, le préfet avait nommé un instituteur laïque contrairement à l'avis du Conseil municipal, qui réclamait des maîtres congréganistes. La décision souleva une véritable tempête. L'archevêque de Rennes s'émut, disciplina autour de lui les fidèles, dénonça comme illégal l'arrêté administratif, rédigea en ce sens une pétition au Sénat, la fit couvrir de signatures ; et l'affaire, portée quelques mois plus tard à la Haute Assemblée, y remplit deux longues et assez orageuses séances[12]. — Entre tous les diocèses, celui de Poitiers était toujours le plus agité. Là, l'évêché et la préfecture se dressaient comme deux maisons ennemies, et quiconque pénétrait dans l'une était dans l'autre irrévocablement excommunié. Dans cette lutte qui durait depuis deux années, l'évêque avait bien des avantages : l'appui moral de ses diocésains les plus notables, une parfaite connaissance du pays, en outre un esprit très souple, prêt à la fois à toutes les véhémences de la chaire et à toutes les épigrammes des salons. La préfecture eut pourtant son jour de revanche et l'évêché son jour de confusion. Ce jour-là, tout ce qui était fonctionnaire, à Poitiers et dans toute la France, se pâma d'aise en lisant la Gazette des Tribunaux, devenue, sans le savoir, plus malicieuse que le plus ingénieux des pamphlets. Je touche ici à une mystification mémorable. — Au lendemain de Castelfidardo, Mgr Pie avait exalté en chaire les jeunes gens du Poitou morts pour la Papauté, et les avait proclamés martyrs de l'Église et du droit. La cérémonie était achevée, quand on s'avisa qu'un des morts n'avait point eu sa part de louanges : ce n'était pas un gentilhomme, mais un enfant du peuple ; il était originaire de Guingamp, mais avait contracté à Poitiers l'engagement qui l'avait lié à l'armée pontificale. On l'appelait Gicquel. Il était, à ce qu'on affirmait, tombé glorieusement dans la bataille. Les jeunes et touchantes victimes que l'évêque avait louées appartenaient presque toutes à l'aristocratie de la province : louer Gicquel, Gicquel l'ouvrier, parut chose tout à fait opportune. Sans plus amples informations, un service funèbre fut, pour le 30 octobre, préparé à Sainte-Radegonde. Ce jour-là, toute la société poitevine descendit vers la vieille église et, au milieu de toutes les pompes chrétiennes, Mgr Pie prononça le panégyrique. L'éloge fut sans limite. Le prélat exalta dans Gicquel « un enfant de la Bretagne catholique et monarchique ». Il vanta sa droiture, sa pureté de mœurs, son attachement à la religion, sa délicatesse, qui était telle que, pour payer les dettes paternelles, il avait vendu l'héritage de ses parents. Du soldat il parla non moins magnifiquement et, au nom de la ville de Poitiers, lui promit un tombeau. Le monument n'était pas encore commencé, quand se répandit une nouvelle assez déconcertante. Pour mériter une oraison funèbre, la première condition est d'être mort, et Gicquel était parmi les vivants. Non seulement il vivait, mais n'avait point été blessé ; bien plus, il n'avait assisté que de fort loin à la bataille. Le reste était d'égale force. L'enfant de « la Bretagne catholique et monarchique » était le fils d'un père méprisable. Lui-même n'était qu'un vagabond. Sa principale industrie était de courir les presbytères : il se disait protestant, mais travaillé de doutes, demandait qu'on l’instruisît, qu'on lui enseignât le catéchisme, et, sous ce prétexte, se faisait héberger. Combien de fois reçut-il le baptême ? C'est ce que l'enquête n'avait pu établir. Comme il était à Poitiers, il avait entendu parler d'engagements pour le service du Pape. Il avait manifesté le zèle le plus exalté, s'était enrôlé, s'était fait bénir par l'évêque, puis, ayant touché sa prime, l'avait dépensée avec des filles de joie. A Home, sa conduite avait été si répréhensible qu'on avait songé à le faire passer devant un conseil de guerre. On fut indulgent — à cause de sa bêtise, parait-il et on se contenta de le chasser. Sa « bêtise » n'était pas telle qu'il n'eût saisi bien vite l'art d'exploiter l'héroïsme des autres. Après Castelfidardo, il était revenu en France, où on le croyait mort. Non, il n'était point mort, mais, à l'entendre, peu s'en était fallu. Il ne cessait de parler d'une certaine blessure qu'il plaçait tantôt à la jambe, tantôt au côté, et qui le faisait, disait-il, cruellement souffrir. Il était plein de récits sur Castelfidardo et sur le pieux héroïsme de ses compagnons d'armes. Qui n'eût secouru un tel défenseur de l'Église` ? Dans ses jours d'ambition, Gicquel parlait fort de Lamoricière et se haussait jusqu'à insinuer qu'il en avait été l'aide de camp. L'odyssée s'acheva où elle devait finir. Le 2G octobre 1861, l'escroc comparut devant le tribunal correctionnel de Laval. Qui fut sur la sellette ? Gicquel sans doute, mais plus encore l'évêque. Le procureur impérial, doublement heureux de son succès et de plaire en haut lieu, lut, sans en rien passer, l'oraison funèbre de l'année précédente et laissa aux juges le soin de comparer le portrait et le modèle[13]. L'âpreté de la lutte excusait cette petite vengeance. Ce que la Gazette des Tribunaux avait rapporté, les journaux officieux le reproduisirent tout au long, et avec toutes sortes de commentaires joyeux. — La mésaventure était assez piquante. A Poitiers cependant, Mgr Pie en fut médiocrement atteint. Il dominait de haut ses diocésains, qui le respectaient beaucoup, l'admiraient plus encore et ne pouvaient se persuader que leur grand évêque eût été léger ou inconsidéré. La rivalité se poursuivit, sans autre avantage pour l'autorité civile qu'un passager succès de gaieté. Le gouvernement ne savait comment réduire ou discréditer le terrible adversaire. Les sévérités administratives étaient inefficaces, et quant aux autres, le prélat était trop avisé pour les encourir. En quête de représailles, le ministère des Cultes songea à couper en deux le diocèse, qui s'étendait sur deux départements, puis le projet fut abandonné comme inutilement vexatoire. « On diminuera le diocèse, disaient les plus sensés ; mais n'est-il pas à craindre que nous grandissions encore l'évêque ?[14] »

 

II

Ces tracasseries de détails prolongeaient la mésintelligence entre les deux pouvoirs. En cette même année 1861, comme l'automne finissait, le gouvernement prit une mesure beaucoup plus grave, qui fut l'une des plus regrettables, l'une des moins justifiées du règne.

En 1833, huit étudiants eu quartier Latin, dans un bel élan de zèle pieux, s'étaient unis pour visiter les pauvres et avaient placé leur association sous le patronage de saint Vincent de Paul. L'un d'eux était Ozanam : il avait animé de son souffle l'œuvre naissante et, s'y étant donné tout entier, l'avait incarnée en lui. Les débuts avaient été modestes et même médiocrement encouragés, le clergé se montrant plus surpris qu'empressé. Un homme de bien, M. Bailly, avait présidé à la première organisation. Une religieuse du quartier, sœur Rosalie, avait fourni les avis de son expérience et indiqué les familles à secourir. Dieu bénit, au-delà de toute espérance, cette inspiration de la jeunesse, de la charité et de la foi. La société de Saint-Vincent de Paul, ainsi qu'on prit coutume de l'appeler, se développa dans Paris, puis se propagea en province et enfin s'étendit dans le monde entier. Le nombre des conférences était en 1848 de 339, en 1852 de 878, en 1861 de 3.406. Entre toutes les créations de ce siècle, aucune ne fut plus pure et plus sainte. Sur l'œuvre fondamentale de la visite des pauvres à domicile, toutes sortes d'œuvres connexes se greffèrent : patronages d'apprentis, fourneaux économiques, bibliothèques, mariages d'indigents, assistance médicale, vestiaire, caisse de loyers. Les dévouements s'accrurent dans la proportion de la tâche agrandie, et les ressources se renouvelèrent alors qu'elles semblaient taries. La religion avait fondé la société, elle en demeura la gardienne. L'institution sut éviter à la fois deux dangers : celui de verser dans la simple philanthropie, celui de pratiquer la charité exclusive. Jamais elle ne dissimula son symbole, jamais non plus elle ne l'imposa. La seule prédication fut celle de l'exemple ; ce fui la seule aussi qui ne manqua jamais. Comme l'œuvre s'étendait, il fallut constituer une hiérarchie qui en maintînt les traditions et en assurât la perpétuité. A Paris, un conseil général fut créé qui dirigea la société tout entière ; il se relia à des conseils centraux établis par provinces ; au-dessous furent établis des conseils particuliers auxquels se rattachèrent des groupes de conférences. Ainsi se formèrent des liens de subordination, mais volontaires, et qui fortifieraient l'esprit de confraternité générale sans gêner le fonctionnement de chaque confrérie. Qu'une telle organisation cadrât mal avec la rigueur des lois sur les associations, il eût été malaisé de le contester. Très pénétrés de ce danger, les fondateurs s'étaient fort appliqués à le prévenir. Ils jugèrent que la plus grande des habiletés serait une simple franchise qui ne cacherait rien. « Nos œuvres, avaient-ils coutume de dire, doivent être obscures, non pas secrètes ; non pas cachées, mais discrètes. » Rien ne fut dissimulé, ni les noms des membres, ni le lieu ou les heures des séances, ni les listes des familles visitées ; et l'autorité put tout contrôler à son gré. Les délibérations furent consignées dans des procès-verbaux, les comptes rendus furent imprimés, ainsi qu'il convient à des œuvres qui, ne souhaitant pas la publicité, n'ont aucune raison de la redouter. A l'heure des grandes calamités publiques, les sociétés de Saint-Vincent de Paul offrirent sans marchander le concours de leur dévouement. Au lendemain de l'insurrection de juin, le quartier le plus désolé par l'émeute, le plus éprouvé par le chômage, était le quartier Saint-Marcel. Le maire de l'arrondissement, le docteur Trélat, alla trouver M. de Melun : « Aux malheureux qui n'ont connu jusqu'ici que les rigueurs de la répression, je voudrais, dit-il, envoyer, au lieu de gendarmes, des hommes de bien qui distribueraient des secours. Vos confrères de Saint-Vincent de Paul accepteraient-ils cette charge ? » Non seulement l'offre fut acceptée, mais cette mission pénible, rebutante, périlleuse peut-être vu l'état des esprits, fut recherchée comme ailleurs sont recherchés les honneurs. C'est ainsi que, dans les grandes crises, le devoir charitable se confondait avec le devoir civique. A l'ordinaire, le rôle des conférences était plus modeste et se bornait à secourir les pauvres, humblement, obscurément, en dehors de toute vue humaine. Entre toutes les choses humaines, la plus redoutée, la seule haïe était la politique. Non seulement elle était proscrite, mais traitée en ennemie. Le règlement, les circulaires, l'usage, s'unissaient pour l'interdire[15]. L'association comptait parmi ses membres des catholiques attachés à l'Empire, des hommes appartenant aux anciens partis, en outre un assez grand nombre de fonctionnaires, en sorte que toute infraction à la règle eût été dissolution ou déchirement. L'obligation de la neutralité, tout la prescrivait, tout l'imposait, tout la rappelait, tout, jusqu'à la prière traditionnelle qui terminait chaque séance et qui demandait humblement à Dieu que « toujours les œuvres de l'association fussent dégagées des intérêts de la terre ». Telle avait apparu à son origine, telle était encore en 1861 la Société de Saint-Vincent de Paul.

M. de Persigny était alors ministre de l'Intérieur. C'était un personnage de probité intègre, dévoué à l'Empereur et capable de le servir sans le flatter. Mais son esprit était fantasque et son jugement peu sûr. Déjà ministre de l'Intérieur de 1852 à 1854, ses soupçons s'étaient portés dès cette époque sur les sociétés de Saint-Vincent de Paul, qu'il croyait hostiles à l'Empire : il ne mettait pas en doute la sagesse du conseil général, mais dans les provinces, les dévots, ainsi qu'il les appelait, étaient exploités par les habiles. Le 4 mai 1854, à la suite d'une entrevue avec lui, M. de Melun écrivait à M. de Falloux : « Je crois qu'on fera bien de ne placer à la tête des conférences que des hommes sans couleur politique bien tranchée[16]. » Diverses démarches tentées auprès de l'Empereur, en particulier par Mgr Parisis et par un député très attaché au parti religieux, M. de la Tour, avaient enrayé ce commencement de malveillance[17]. Plusieurs années s'étaient écoulées sans nouvelle alerte, quand soudain les affaires romaines avaient rendu suspects les catholiques. C'est au milieu de ces complications que M. de Persigny était rentré au ministère. Il y avait rapporté ses anciennes méfiances et croyait puiser dans les incidents récents la justification de ses soupçons. Le Siècle ne cessait de stimuler la vigilance du pouvoir, rappelait les lois sur les associations et demandait qu'elles fussent appliquées sans ménagement. Le symptôme le plus grave, c'était le langage de certaines feuilles officieuses qui, sous une forme un peu plus adoucie, exprimaient un vœu a peu près pareil. Très préoccupé de ces accusations qui répondaient à ses pensées personnelles, le ministre s'ingéniait à rassembler les griefs qui autoriseraient ses rigueurs. Cependant ces griefs étaient bien minces et, même rapprochés les uns des autres, formaient une trame bien peu solide. En compulsant les rapports de police anciens ou récents, tout au plus pouvait-on en extraire deux ou trois faits : un jour, dans une tombola organisée par les conférences, avait figuré à une place d'honneur le buste du comte de Chambord ; on citait aussi une conférence qui, dans une occasion pareille, s'était refusée à solliciter un lot de l'Impératrice ; enfin certains préfets, subitement pris de sollicitude pour les intérêts ecclésiastiques, se plaignaient que les aumônes des fidèles, au lieu d'aller au clergé paroissial, fussent absorbées par une confrérie purement laïque. Sur ces entrefaites, le 22 septembre 1861, se tint à Lusignan, petite ville du Poitou, une réunion régionale des conférences. Les journaux antireligieux, à l'affût d'un prétexte, dénoncèrent aussitôt ce qu'ils appelaient une Vendée renaissante. Tout concourait à ce que la dénonciation fût écoutée : l'assemblée, exceptionnellement nombreuse, avait compté plus de 150 membres, appartenant à trente-deux conférences ; la réunion avait été présidée par Mgr Cousseau, évêque d'Angoulême, prélat fort attaché aux doctrines ultramontaines ; Lusignan enfin relevait du diocèse de Poitiers, gouverné par Mgr Pie. Très inquiets, les catholiques se prirent à redouter que les menaces, vagues jusque-là, ne fussent bien près de s'exécuter. M. de Falloux et M. de Melun, anciens collègues du ministre à l'Assemblée législative, intervinrent tour à tour auprès de lui et plaidèrent chaleureusement la cause qui leur était chère. M. de Falloux sortit de l'entrevue, tout confiant et se flattant que l'orage pourrait être détourné. M. de Melun au contraire ne se gêna pas pour déclarer qu'il avait été fort mal reçu[18]. Quel était le plus clairvoyant ? Les catholiques ne tardèrent pas à l'apprendre.

Le 18 octobre 1861, une circulaire parut, qui justifiait à la fois l'optimisme de M. de Falloux et les appréhensions de M. de Melun. Toutes les considérations que M. de Falloux avait développées, M. de Persigny les répétait, et avec une telle surabondance d'éloges que les catholiques semblaient n'avoir rien à craindre, sinon pour leur modestie. A entendre le ministre, les conférences de Saint-Vincent de Paul « poursuivaient avec un zèle remarquable un but qui ne saurait être trop loué ». Elles « se recommandaient par leurs vertus au respect public ». Elles « personnifiaient la bienfaisance donnant la main à la religion ». Elles « concouraient à entretenir dans les classes élevées tout un ordre de sentiments généreux ; elles faisaient comprendre aux hommes de fortune et de loisir la mission du riche au milieu de ceux qui souffrent ». A ce certificat de dévouement le ministre ajoutait un certificat de civisme. « L'esprit de ces sociétés, continuait-il, paraît, du reste, en lui-même étranger aux préoccupations politiques ; car, formées d'hommes religieux appartenant indistinctement à toutes les opinions, elles comptent dans leur sein un grand nombre de fonctionnaires publics et d'amis dévoués du gouvernement. » M. de Falloux, devenu ministre, n'eût rien ajouté à ce langage, peut-être même y eût-il retranché, le jugeant trop ample et chaleureux. M. de Persigny n'était pas homme à signer une circulaire sans y mettre sa marque. Il poursuivait par un rapprochement qui était bien de sa façon et qui n'avait pu lui être soufflé. Esprit original et chercheur, il avait découvert que rien ne ressemblait plus à la société de Saint-Vincent de Paul que la Franc-Maçonnerie. Un long parallèle se développait, plein de vues ingénieuses et sans qu'on pût savoir où se portaient les préférences officielles. La Franc-Maçonnerie était plus ancienne que la société de Saint-Vincent de Paul, étant née, disait le ministre, devenu tout à fait érudit, en 1725. Elle avait son origine dans la philanthropie comme la société de Saint-Vincent de Paul dans la religion. Ainsi que la société de Saint-Vincent de Paul, elle « n'avait cessé de maintenir sa réputation de bienfaisance » ; en outre, « tout en accomplissant avec zèle sa mission de charité, elle s'était montrée animée d'un patriotisme qui n'avait jamais fait défaut dans les grandes circonstances. ». « Ses loges, chapitres, collèges, consistoires fonctionnaient avec calme et depuis longtemps n'avaient donné lieu à aucune plainte. » — Jusque-là la circulaire était inoffensive et se contentait d'être étrange. Qui eût cru que cette universelle bienveillance servirai t de préface à une universelle sévérité ? M. de Persigny accomplissait ce tour de force avec une prestesse singulière et un aplomb sérieux qui désarmait. Francs-maçons et confrères de Saint-Vincent de Paul étaient également admirables à l'état individuel : reliés en société hiérarchique, ils devenaient à titre égal dangereux, suspects, presque factieux. Aussitôt la critique commençait vive et résolue comme l'avait été l'éloge : « Si les conférences locales de Saint-Vincent de Paul ont droit à toute la sympathie du gouvernement, j'ai le regret de dire qu'il n'en est pas de même de ces conseils ou comités provinciaux qui, sous l'apparence d'encourager les efforts particuliers des diverses conférences, viennent chaque jour davantage s'emparer (le leur direction, les dépouillent du droit de choisir elles-mêmes leurs présidents et leurs dignitaires, et s'imposent ainsi à toutes les sociétés d'une province, comme pour les faire servir d'instruments à une pensée étrangère à la bienfaisance... » Le même reproche, mais plus accentué, s'adressait au Conseil supérieur, accusé de former le centre d'une association occulte, d'étendre ses ramifications à l'étranger et de prélever sur les Conférences un budget dont l'emploi restait inconnu. « Une telle organisation, continuait le ministre, ne peut s'expliquer par l'intérêt seul de la charité... La charité chrétienne a-t-elle besoin pour s'exercer de se constituer sous la forme de sociétés secrètes ? « En ces lignes se marquait la théorie officielle : chaque conférence isolée méritait le prix Montyon, la collectivité n'était digne que de la police correctionnelle. En termes d'une remarquable âpreté, M. de Persigny rappelait les lois sur les associations, « lois qui étaient, disait-il, violées depuis longtemps. Un ordre formel suivait à l'adresse de tous les préfets, celui d'interdire la réunion de tout conseil supérieur, central ou provincial, et d'en prononcer la dissolution. Ainsi se continuait sur le ton le plus comminatoire cette circulaire fameuse qui avait débuté dans un débordement de louanges. — En terminant, le ministre changeait une seconde fois son langage. Il laissait entendre que, si les conférences tenaient absolument à une organisation hiérarchisée, leur vœu ne serait point d'un accomplissement impossible. Qu'elles se confiassent à l'Empereur, et, sous les auspices du souverain, une représentation centrale pourrait s'établir au siège même du gouvernement. Cette insinuation, cette discrète avance permettait de saisir la vraie pensée impériale. L'idéal eût été, non de dissoudre les conseils, mais de les absorber ; non de combattre la bienfaisance, mais d'y présider. Francs-maçons et sociétaires de Saint-Vincent de Paul, M. de Persigny dans sa circulaire n'oubliait personne : il n'oubliait pas même les modestes membres des sociétés de Saint-François de Salles ou de Saint-Régis, ces dii minores de la charité : à tous il montrait nettement la voie à suivre ; tous, il les invitait à se ranger autour du trône et à en attendre tout bienfait comme toute inspiration.

Le Siècle fut ravi, et pareillement la Presse ainsi que l'Opinion nationale. A l'envi, ils louèrent le libéralisme éclairé de M. de Persigny, le félicitèrent d'avoir concouru au progrès démocratique, invoquèrent les principes de 1789, parlèrent même de la séparation de l'Église et de l'État. Les Débats, le Temps, le Courrier du Dimanche, prirent parti contre le ministre, non par sollicitude pour l'association frappée, mais par souci pour la liberté. Parmi les catholiques l'émoi fut grand. Tout blessait dans la circulaire ministérielle : les critiques, qui étaient injustes, et plus encore les éloges, qui semblaient dérision. L'assimilation de la société de Saint-Vincent de Paul à la Franc-Maçonnerie provoquait surtout une stupeur mêlée de colère. En termes véhéments et attristés, les pieux chrétiens qui avaient recueilli la tradition d'Ozanam s'ingéniaient à réfuter, point par point, les accusations. — Si les conférences étaient irréprochables, comment les comités directeurs eussent-ils été des foyers d'ambition ou d'intrigue` ? La meilleure réponse était de citer les membres du conseil général, tous d'honneur intact, de vertu éprouvée, et choisis parmi les plus honnêtes gens de leur temps. Loin qu'ils fussent les ennemis du gouvernement, la plupart d'entre eux s'y rattachaient par les fonctions, les traditions ou les souvenirs : dans le conseil siégeaient M. Cornudet, conseiller d'État ; M. de Ségur, maitre des requêtes ; M. Cochin, maire d'un des arrondissements de Paris ; M. Thaler, sénateur ; le comte Lemercier, jadis candidat officiel et petit-fils du maréchal Jourdan. — On reprochait à la société d'avoir des ramifications à l'étranger : c'était un grand honneur pour la France que, des extrémités du monde, on vînt chercher la lumière au lieu même où s'était allumé le foyer. — Les conférences, ajoutait-on, étaient affiliées à Rome. Elles avaient en effet un cardinal protecteur : depuis onze ans, on lui avait écrit onze fois, il avait répondu trois fois ; ces lettres n'avaient d'autre objet que des demandes d'indulgences : depuis 1859, cette correspondance même avait cessé. — La circulaire ministérielle parlait d'un budget prélevé sur les recettes des conférences et dont l'emploi était inconnu. Il n'était pas dans les coutumes de la société de publier ses aumônes, et c'était même, à proprement parler, la seule chose qui fût secrète. Puisque la défiance gouvernementale exigeait des comptes, il était aisé de les produire. Où s'était écoulé ce budget, les pauvres affamés de l'Irlande, les chrétiens maronites de la Syrie, les malheureux de tous les pays le pouvaient dire. — Contre la société on invoquait l'esprit moderne, l'esprit de liberté. Libre au gouvernement de parler comme le Siècle. Mais tous les faits matériels protestaient contre l'accusation. C'était dans les pays les plus libres, en Hollande, en Belgique, en Angleterre, aux Etats-Unis, que la société avait poussé ses plus vigoureux rameaux. En un seul pays, elle n'avait pu s'implanter, c'était à Naples, sous le règne de Ferdinand. — Ainsi parlaient les catholiques, ardents à se défendre et tentés parfois de prendre l'offensive à leur tour. Jusqu'à la circulaire de M. de Persigny, jamais la politique n'avait franchi le seuil des conférences : au lendemain de la circulaire, il y eut un jour, un seul jour, où le règlement fut oublié.

Le plus malaisé n'était pas de répondre, mais bien de conjurer l'orage. L'acte ministériel ne détruisait pas l'œuvre, mais il en rompait l'unité, et, de plus, il la rangeait parmi les choses suspectes. L'un des membres du conseil général, M. Cochin, proposa la résistance et l'appel aux tribunaux. La majorité repoussa ce parti extrême : les textes de lois étaient formels, et un tel éclat ne ferait que consommer la rupture. Les démarches officieuses se poursuivirent donc auprès du ministre, de l'archevêque de Paris, de l'Empereur lui-même. Tout fut inutile, et le 12 novembre, M. Baudon, président général de la société, reçut un avis du préfet de police qui interdisait toute réunion ultérieure des conseils. — Cependant la même pensée hantait M. de Persigny : il briserait, s'il le fallait, les cadres de la société ; mais s'il pouvait les assouplir à sa main et les marquer à l'estampille impériale, combien plus grand ne serait pas le succès ! Les intermédiaires officieux ne manquaient pas, qui s'insinuaient dans les groupes et vantaient les avantages de la soumission. Ils abordaient un à un les membres du conseil supérieur, les engageaient à s'en remettre à la bienveillance de l'Empereur et à accepter un chef choisi par lui : de la sorte, une crise pénible, funeste peut-être, serait évitée ; le souverain était bon, conciliant et, au milieu de tous les incidents de la lutte religieuse, serait touché du retour de confiance : il saurait ménager les susceptibilités, les scrupules d'hommes honorables qui jouissaient de toute son estime, et, son droit d'intervention une fois reconnu, il se garderait de porter atteinte au libre fonctionnement des conférences. Poussant à fond l'entretien, les mêmes intermédiaires allaient jusqu'à désigner le président futur : ce serait le cardinal Morlot, archevêque de Paris, prélat pieux entre tous, vieillard doux, humble, ennemi de l'intrigue, n'avant d'autre souci que de sanctifier sa fin ; avec cela protecteur discret de toutes les œuvres et très spécialement de la société de Saint-Vincent de Paul, que de très longue date il aimait. L'offre était engageante et se formulait sur un ton bienveillant jusqu'à la caresse. Où la menace avait échoué, la séduction réussirait-elle ? Quoique très perplexes, les membres du comité directeur préférèrent une indépendance, même périlleuse, au poids d'une chaîne, même fort allégée. Ils jugèrent que toute attache officielle dénaturerait le caractère de l'institution. Ils gardaient dans leur mémoire le souvenir de la Congrégation au temps de Charles X et, instruits par l'expérience, avaient à cœur de ne point la copier. Le cardinal Morlot, d'ailleurs, répugnait au fardeau dont on voulait le charger et ne dissimulait pas sa résolution de le décliner. Une considération dominait toutes les autres. L'œuvre de Saint-Vincent de Paul était internationale : or les conférences étrangères briseraient aussitôt leurs liens si le comité central, au lieu de fonctionner en pleine indépendance, relevait de l'Empereur des Français. Cédant aux circonstances, le conseil général vota sa propre dissolution et remit tous les pouvoirs à son président. Celui-ci continua à exercer son action, mais officieusement, secrètement, en sorte que le reproche de clandestinité, jusqu'ici chimérique, fut, à partir de ce jour et de ce jour-là seulement, fondé. — M. de Persigny était obstiné. Il lui plut d'en appeler du conseil général aux conférences elles-mêmes. Au commencement de 1862, il les fit interroger par les préfets : que préféraient-elles, ou fonctionner à l'état isolé, ou se relier à un comité de direction, dont le président serait nommé par l'Empereur ? Quatre-vingts conférences seulement votèrent pour le patronage officiel : sept cent soixante le repoussèrent. La Société de Saint-Vincent de Paul survécut à l'épreuve, mais en sortit meurtrie. Timidité ou découragement, plusieurs conférences disparurent : en outre, les fonctionnaires s'éloignèrent presque tous. Du moins le principe de l'indépendance fut maintenu et, peu à peu, les comités eux-mêmes se reformèrent, grâce à la tolérance du pouvoir, absorbé ailleurs par de bien autres embarras. Au milieu de tous ces incidents, on avait un peu oublié les francs-maçons, ces émules des sociétaires de Saint-Vincent de Paul. On sut bientôt qu'ils avaient été plus dociles, car sur ces entrefaites un décret impérial leur désigna un grand-maître qui n'était autre que le maréchal Magnan[19]. Ce n'était pour le gouvernement qu'un demi-succès. Pour que la victoire fût complète, il eût fallu qu'aux jours de fêtes officielles on pût voir, gravissant d'un même pas l'escalier des Tuileries : d'un côté, le maréchal Magnan à la tête des libres penseurs ; de l'autre, le cardinal Morlot à la tête des croyants. C'eût été le triomphe du bel ordre symétrique : t'eût été la perfection de la régularité administrative, qui, contrôlant tout, contenant tout, émondant tout, eût doucement plié sous le même niveau étouffant et protecteur la philanthropie et la charité, l'incrédulité et la foi.

 

III

L'un des contemporains écrivait dans son journal à la date du 22 octobre 1861 : « Le gouvernement est tellement occupé des Sociétés de Saint-Vincent de Paul qu'il oublie de regarder ailleurs. » Le public, plus perspicace, ne pouvait se persuader que tous les maux vinssent des cléricaux ou des hommes des anciens partis. Il « regardait ailleurs », et avec une sollicitude non pas inquiète, mais un peu soucieuse. Dans l'ordre des intérêts matériels, il entrevoyait non des dangers, mais des complications de diverses sortes. Le blocus des États du Sud, fruit de la guerre de Sécession, entravait l'arrivage des cotons : de là un ralentissement notable dans une de nos principales industries : on n'était encore qu'à la gêne ; mais la gêne deviendrait détresse le jour où l'épuisement de la matière première, en arrêtant la fabrication, priverait des milliers d'ouvriers de leur salaire quotidien. La date du 1er octobre 1861 était celle où entrerait en pleine vigueur le traité de commerce de 1860. Le nouveau régime était très redouté par les manufacturiers, qui, poussant jusqu'à l'exagération la crainte de la concurrence étrangère, avaient par avance limité leur production. Ces embarras industriels eussent été en partie conjurés si l'abondance des produits agricoles et en particulier des céréales assuré la vie à bon marché. Par malheur, la dernière récolte n'avait donné que des résultats fort médiocres : on évaluait à plus de 10 millions d'hectolitres l'insuffisance du rendement en blé, en sorte que les achats au dehors exigeraient un déboursé de 250 à 300 millions. Ces conditions étaient d'autant plus fâcheuses que les capitaux français se trouvaient engagés au-delà de nos frontières en d'importantes spéculations : une partie notable du dernier emprunt italien avait été souscrite à Paris, et les époques des versements étaient fixées à des dates très prochaines ; en outre, d'importantes entreprises étrangères, vigoureusement patronnées par nos établissements de crédit, avaient de plus en plus éparpillé au dehors la fortune nationale. Avec l'automne de 1861, on vit se manifester certains symptômes de gène qui contrastaient avec l'aspect extérieur des choses, toujours brillant et animé. L'argent se faisait rare, le crédit se resserrait. Le 1er octobre, la Banque de France éleva à 6 pour 100 le taux de son escompte. Par cette, mesure d'administration, prudente peut-être, elle constatait, pour ainsi dire officiellement, l'embarras général, et il était à craindre qu'en le publiant elle ne l'aggravât.

Cet état de malaise disposait les esprits à accueillir des critiques qui, en d'autres temps, eussent paru téméraires ou inopportunes. En cette occurrence, la Revue des Deux Mondes se chargea de préciser les griefs jusque-là laissés dans l'ombre ou inaperçus. Dans le numéro du 15 octobre, le chroniqueur de la Revue, M. Forcade, prit très vivement à partie la Banque de France. Le but était moins de frapper la grande institution financière, que d'atteindre à travers elle le gouvernement lui-même. Le blâme se resserrait en peu de mots, mais assez acerbes, quoique de forme modérée. Le gouvernement, disait M. Forcade, n'était responsable ni de la crise cotonnière, fruit de la guerre de Sécession, ni des mauvaises récoltes, imputables seulement à la nature. Toutefois, ces accidents, qui ne relevaient d'aucune responsabilité humaine, mettaient en lumière des erreurs, des fautes déjà anciennes, qui compliquaient les accidents eux-mêmes et les aggravaient. Partant de là, M. Forcade dénonçait avec beaucoup de vigueur les pratiques financières du gouvernement. Ses reproches portaient sur trois points : l'exagération des dépenses, l'impulsion imprévoyante donnée aux travaux publics et spécialement aux démolitions et aux reconstructions, enfin l'absence de vues coordonnées dans la direction de la politique économique. Cette fois, ajoutait M. Forcade avec une sorte d'indulgence beaucoup plus blessante que l'invective, nous en serons quittes pour la peur. Mais, poursuivait-il sur le même ton dédaigneusement protecteur, il importe que la leçon ne soit point perdue. L'article se terminait par cette affirmation « qu'il n'y a point de bon gouvernement financier en dehors du rigoureux contrôle des assemblées représentatives et des vigilantes polémiques d'une presse libre[20] ».

Dans les régions officielles, la mercuriale car, on ne pouvait guère l'appeler autrement, la mercuriale déplut fort. Elle froissa d'autant plus qu'elle venait, comme à point nommé, pour traduire le sentiment public. Un avertissement fut infligé à la Revue des Deux Mondes et très spécialement à M. Forcade. Les considérants étaient très durs, insultants même, car ils parlaient « d'allégations mensongères ». Très irrité, le publiciste annonça l'intention de déférer au Conseil d'État l'arrêté ministériel, diffamatoire, disait-il, et calomniateur. La réparation vint, et sans tarder ; elle vint, non du Conseil d'État, mais du palais des Tuileries. M. Forcade avait eu un tort, un seul, celui de dérober au maître la primeur de la confession publique que, dans le secret de son âme, celui-ci méditait.

Le 12 novembre, on sut que l'Empereur était venu de Compiègne à Paris et qu'aux Tuileries s'était tenue une assemblée du Conseil privé et du Conseil des ministres. La Patrie et le Constitutionnel annoncèrent que l'objet de la réunion avait été l'examen de la situation financière. Suivant la Patrie, on s'était préoccupé d'un projet qui assurerait l'unification de la dette. Quant au Constitutionnel, il laissait prévoir, en termes mystérieux, et comme pour ménager une surprise, une prochaine réforme à laquelle le Sénat et le Corps législatif ne manqueraient pas d'applaudir. Toutes sortes de bruits couraient, en particulier celui d'une crise ministérielle et de l'élévation de M. Fould. Deux jours plus tard, tout s'éclaira. La presse officieuse avait été exactement renseignée, et c'était bien à l'état des finances qu'avait été consacrée la solennelle délibération du 12 novembre. M. Fould avait tenu toute la séance. Il l'avait remplie de ses critiques bien plus que de ses éloges. La critique avait été agréée plus que ne l'eût été la flatterie. M. Fould mon seulement n'avait éveillé aucun déplaisir, mais l'Empereur venait de lui témoigner sa satisfaction en une lettre qui constituait le plus solennel brevet de confiance. Bien plus, il était nominé ministre des Finances avec pleins pouvoirs pour rétablir l'équilibre un peu troublé. Ce n'était pas tout. M. Fould avait consigné ses vues en un volumineux Mémoire dont le Conseil avait entendu la lecture. En tout autre temps, le document eût été gardé dans les plus secrètes archives en attendant l'heure de l'histoire. Napoléon dédaigna cette pratique vulgaire. Il aimait l'extrême lumière aussi bien que l'ombre extrême. Il se plaisait aux confessions publiques, et mettait quelque chose de théâtral jusque dans sa modestie. Le 15 novembre, le Mémoire fut publié dans le Moniteur.

M. Fould débutait par la critique accoutumée de l'ancienne législation parlementaire. Il blâmait l'extrême spécialité des crédits, source de tant de débats stériles ou mesquins. Sous la royauté de Juillet, cette perpétuelle et taquine surveillance des Chambres avait été une entrave permanente pour l'administration et un obstacle à l'accomplissement des plus grands desseins. Arrivant au système financier créé en 1852, le nouveau ministre se hâtait d'y rendre hommage : « Les attaques dont ce système a été l'objet ne me paraissent, disait-il, nullement fondées. » Jusque-là, le rapport n'était que la copie fidèle, presque servile, de tout ce qui se disait depuis dix ans dans les conseils de l'Empereur. Ces déclarations, un peu banales et louangeuses, étaient comme une préface destinée à faire pardonner les hardiesses du livre. La critique commençait bientôt, vive, acérée même. Un abus frappait surtout M. Fould, c'était la faculté laissée au souverain d'ouvrir par décret, dans l'intervalle des sessions, des crédits extraordinaires et supplémentaires. « La Constitution, ajoutait-il, a réservé au Corps législatif le droit de voter l'impôt, mais ce droit serait presque illusoire si les choses demeuraient dans la situation actuelle ; car qu'est-ce qu'un contrôle qui s'exerce sur une dépense dix-huit mois après qu'elle est faite ? » Ces crédits supplémentaires et extraordinaires, M. Fould en dressait le compte depuis le commencement de l'Empire. De 1851 à 1858, ils s'étaient élevés à 2 milliards 400 millions, dont 1.350 millions avaient été absorbés par les dépenses de la guerre d'Orient. Ils avaient été en 1859 de 83 millions, en 1860 de 115 millions ; pour 1861, ils approchaient de 200 millions. « A moins d'un changement de système, continuait M. Fould, nous nous trouverons bientôt en présence d'embarras très graves. » Soit entraînement d'une conviction profonde, soit désir de bien fixer les charges de la succession qu'il allait accepter, l'auteur du Mémoire s'appliquait à porter partout la lumière, et cela sans aucun souci d'en atténuer l'éclat importun. « Pour satisfaire aux dépenses, disait-il, on a eu recours au crédit sous toutes les formes, et on a utilisé, avec l'assentiment des pouvoirs publics, les ressources des établissements spéciaux dont l'État à la direction. Les emprunts en rente négociés en 1854, 1855 et 1859 ne s'élèvent pas à moins de 2 milliards. Lors du renouvellement du privilège de la Banque, le Trésor a absorbé l'augmentation du capital de 100 millions imposée à cet établissement. La caisse de la dotation de l'armée, qui avait reçu 135 millions, a vu toute son encaisse absorbée par le Trésor, qui lui a remis directement des inscriptions sur le Grand-Livre. Enfin, on a eu recours à un nouveau mode d'emprunt, les obligations trentenaires, dont on a émis cette année 132 millions... Le public, continuait le Mémoire, a souscrit ces emprunts avec un grand empressement, mais ce serait se faire de dangereuses illusions que de compter indéfiniment sur le développement du crédit national. » M. Fould insistait sur les inquiétudes des hommes d'affaires, sur les appréhensions du Corps législatif : « Lors de la récente discussion du budget, on calculait que les découverts devraient s'élever à la fin de l'année à près d'un milliard, et ce chiffre certainement n'était pas exagéré. Ce qui rendait la crise plus grave, c'était « la situation des départements, des villes, des compagnies particulières, qui, à l'exemple de l'État, dans un but d'amélioration et de progrès, s'étaient lancés, peut-être avec trop de précipitation, dans des dépenses très considérables ».

Ayant prononcé le mot de crise, M. Fould s'arrêtait, et s'attachait à chercher le moyen qui pourrait la conjurer. Le véritable remède était à ses yeux la suppression des crédits supplémentaires et extraordinaires ouverts par décrets en dehors des sessions et sans le vote préalable du Corps législatif. Cette prérogative, jusqu'ici réservée à l'Empereur, paraissait à l'auteur du Mémoire une source d'embarras bien plus que de force. Le Souverain, dépouillé de ce droit excessif, ne serait plus assailli par les demandes des communes ou des particuliers qui, le sachant investi de la faculté de tout accorder, s'étaient jusque-là encouragés à tout lui demander. A l'extérieur, cette diminution des attributions impériales ne permettrait plus d'accréditer ces bruits d'armements extraordinaires, qui se propageaient par intervalles et s'insinuaient partout avec la perfide rapidité de la calomnie. M. Fould poursuivait avec une grande force, une grande justesse d'expression, mais dans un langage un peu singulier pour un ministre d'hier et de demain. « Votre Majesté, si elle renonçait spontanément à ce pouvoir plus apparent que réel, plus menaçant qu'efficace, ne rendrait pas seulement la confiance à la France, elle calmerait l'inquiétude de l'Europe et ôterait tout prétexte à des menées hostiles. Lorsqu'on verrait les dépenses de l'armée et de la marine soumises au vote régulier du Corps législatif, on ne pourrait plus se croire placé sous le coup d'une attaque subite et imprévue ; les gouvernements ne se livreraient plus à ces luttes ruineuses qui les poussent, à l'envi les uns des autres, dans la voie des armements et des préparatifs militaires ; les populations ne verraient plus s'augmenter annuellement les charges qui les excitent contre la France et dont on essaie de faire remonter l'odieux jusqu'à l'Empereur. Dès lors tout devient facile : la sécurité se rétablit, les ressources se développent, les embarras de la situation actuelle se règlent dans des conditions convenables, et, après avoir pourvu aux exigences du passé, on n'a plus à craindre de lies voir se reproduire. On ne pouvait mieux dire, mais en ce langage, quel aveu implicite ! La confiance était donc troublée puisqu'il s'agissait de la ranimer ! L'inquiétude existait puisqu'au plus vite il importait de la calmer ! La sécurité n'était plus entière puisque, toute affaire cessante, il fallait travailler à la rétablir ! —En supprimant les crédits supplémentaires, M. Fould entendait maintenir le droit de virement tel que l'avait déterminé le sénatus-consulte du 25 décembre 1852. Le droit de virement, en permettant de pourvoir aux besoins imprévus des divers services, assurerait, dans une mesure raisonnable et limitée, les ressources temporaires qu'on ne se procurerait plus par une ouverture de crédit ; et cette faculté exercée avec prudence n'offrirait aucun danger. — Le rapport se terminait par l'examen d'une question qui avait été agitée dans les conseils de l'Empereur : convenait-il d'accroître, en ce qui concernait la loi de finances, les attributions de la Chambre et de lui soumettre par grandes divisions le budget qu'elle avait jusque-là voté par ministère ? M. Fould ne repoussait pas le projet, y adhérait même puisqu'il avait, disait-il, obtenu l'assentiment de l'Empereur et qu'à cet égard une quasi-promesse avait été faite par M. Magne au Corps législatif[21] ; mais il l'accueillait un peu dédaigneusement, le jugeant de médiocre prix : il importait en tout cas que le vote se fît par grandes sections, qu'on se gardât d'en multiplier le nombre et qu'on ne revînt sous aucun prétexte à la spécialité.

Tel était le fameux Mémoire que tout Paris lut, relut, commenta avec une surprise voisine de la stupéfaction. Il était remarquable par sa sagesse et aussi par sa hardiesse. Il l'était plus encore par le cadre où il se produisait. Qui se fût attendu à le rencontrer dans le Moniteur ? Qu'avait dit M. Forcade qui ne se trouvât développé par M. Fould avec plus d'ampleur, avec plus d'autorité, avec une plus grande abondance de documents ? Seulement la même critique, qui, sous la plume de l'un, avait paru allégation mensongère, devenait vérité louable dans la bouche de l'autre et, brusquement, d'une seule étape, le portait jusqu'au ministère.

M. Fould était en effet ministre, et quel ministre ! Pendant quelques semaines, il fut l'homme sur qui se portèrent tous les regards. On ne se figurait point qu'arrivé au pouvoir après un tel éclat, il pût être réservé à une mission ordinaire. Sans doute, la faveur du souverain lui ménageait une place à part, et l'opinion générale n'était pas loin de saluer en lui le vrai chef du Cabinet. Sur ces entrefaites, un décret parut qui subordonnait à l'avis préalable du ministre des Finances toute mesure qui accroîtrait les charges budgétaires. Ce décret sembla la marque d'une sorte de prépondérance qui ne tarderait pas à s'affirmer. Le public grandissait le rôle de M. Fould dans la proportion des dangers mêmes qu'il supposait. Il ne pouvait se persuader qu'on ne lui cachât rien. Surpris par une révélation si inattendue, il se prenait à redouter que cet aveu ne fût qu'un commencement. Il parlait de nouveaux impôts, de nouveau système financier et, plein de ces préoccupations, ne voulait voir dans le gouvernement qu'un seul homme, celui qui, ayant dénoncé les abus et les fautes, saurait sans doute les réparer. Aux alarmes excessives la réponse eût été aisée : la dette publique s'était accrue en d'énormes proportions ; mais les recettes du Trésor s'étaient accrues aussi, et cela moins par l'élévation des impôts que par le mouvement ascendant de la prospérité générale : le chiffre de la dette flottante était fort élevé, mais ce chiffre d'un milliard, jugé alors fantastique, perdait en partie sa signification redoutable si on le décomposait et si on en défalquait l'encaisse des communes et des établissements publics dont l'État était le caissier naturel. On était acculé à de réels embarras, mais nullement jeté en pleine crise : telle était la vérité dépouillée de toute exagération. Cette vérité, le public, ému par la brusque apparition du Mémoire, fut un peu lent à la saisir, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'il recouvra la pleine indépendance de son jugement.

En publiant le mémoire de M. Fould, l'Empereur s'en était approprié les conclusions. Cependant le dernier mot appartenait au Sénat ; car l'état de choses que le gouvernement se proposait de modifier avait été créé par le sénatus-consulte du 25 décembre 1852. Après un rapport très développé de M. Troplong, après un débat auquel prirent part les principaux financiers du règne, M. Magne, M. de Forcade la Roquette, M. Fould lui-même, la Haute Assemblée ratifia la réforme. Le nouveau sénatus-consulte, promulgué le 31 décembre 1861, se décomposait en trois dispositions : désormais aucun crédit supplémentaire ou extraordinaire ne pourrait être accordé, sinon en vertu d'une loi ; le droit de virement était consacré entre les différents chapitres d'un même ministère, mais ne s'exercerait que moyennant un décret rendu en Conseil d'État ; enfin le budget, au lieu d'être voté par ministère, serait voté par sections.

C'est ainsi que le projet impérial devint définitivement loi de l'État. La réforme pouvait se résumer d'un mot : elle était le développement du décret du 24 novembre. Par le décret du 24 novembre 1860, le gouvernement avait élargi les attributions parlementaires en matière politique : par le sénatus-consulte du 31 décembre 1861, il les étendait en matière de finances ; à un an d'intervalle, les deux actes se complétaient et, pour ainsi dire, se faisaient pendant. En pleine possession d'un pouvoir encore incontesté, dans le plein épanouissement d'un prestige non encore sérieusement altéré, l'Empereur posait lui-même des limites à sa puissance : de sa propre main, il fermait les caisses publiques et, attentif à se défendre contre ses propres entraînements, en remettait les clefs au Corps législatif ; puis à ce même Corps législatif il livrait son budget, non plus dans un ensemble difficile à embrasser, mais en portions assez morcelées pour que le contrôle fût moins malaisé. Ce renoncement spontané avait sa grandeur, et, dans l'acte impérial, tout avait fière apparence, tout, jusqu'à la hardiesse avec laquelle Napoléon, reposé dans sa popularité, publiait ses faux calculs ou ses erreurs. — Quel que fût le mérite de l'initiative souveraine, une confiance sans réserve eût été optimisme ou flatterie. Les contemporains furent moins touchés de l'octroi princier qu'effrayés des perspectives qui subitement venaient de se découvrir. Au fond, le changement était dans l'appellation des choses, plus encore que dans les choses elles-mêmes ; et la sécurité de l'avenir dépendrait moins de la réforme que de l'esprit qui l'appliquerait. La religion nous enseigne que la contrition, même la plus touchante, ne vaut rien sans le ferme propos : la maxime, excellente dans la vie chrétienne, l'est au même degré dans la vie politique. A l'heure des premiers embarras, alors que ces embarras mêmes pouvaient, sans trop d'adulation, être imputés au trop-plein de la prospérité ; alors que tout était aisément réparable, un premier avertissement venait d'être donné au prince ; et celui-ci avait accueilli la critique, avait paru désavouer les dépenses excessives qui pouvaient être dépenses utiles, mais qui, en se multipliant, deviendraient dépenses folles : bien plus, il avait élevé jusqu'à ses côtés celui par qui lui venaient les avis. C'était à merveille, mais à la condition que le ferme propos durât, à la condition que la prudence qui présiderait désormais à la gestion financière présidât à la direction politique. Si cette prudence manquait, l'Empereur n'était pas tellement lié qu'il ne pût se dégager des entraves que lui-même avait forgées. La faculté de virement, si elle n'était contenue en de sévères limites, équivaudrait presque à la faculté d'ouvrir des crédits supplémentaires. Le Corps législatif était très ferme dans les discussions des bureaux, mais beaucoup moins hardi dans les débats publics et tout à fait timide à l'heure du vote. Le souverain lui-même était investi de telles attributions générales que, s'il ne pouvait plus rien dépenser, il gardait la liberté de tout compromettre. La porte était fermée aux gaspillages, aux prodigalités, mais si peu solidement que la moindre pesée suffirait à la forcer. Que le Prince se repentit de sa sagesse, qu'il se livrât à la politique des aventures, et, nonobstant toutes les barrières du sénatus-consulte, le pays, bon gré, mal gré, serait contraint d'acquitter ce que la témérité du maitre aurait engagé.

 

IV

Cette politique d'aventures, Napoléon en avait déjà fait, hélas ! un premier essai au-delà des Alpes. Au milieu des incidents que nous venons de rapporter, la question italienne continuait à pénétrer toutes nos affaires et demeurait, pour le pays comme pour le souverain, un sujet permanent de soucis. Plus on s'y engageait, plus les ténèbres s'épaississaient. Tout avait contribué à l'obscurcir : l'erreur, le mensonge, la subtilité, la passion et, par-dessus tout, le conflit des intérêts patriotiques et des intérêts religieux, les uns et les autres se disant sacrés. Il était également malaisé de la résoudre ou d'y échapper. Elle dominait toute notre politique extérieure par les complications qui en pouvaient naître et faussait toute notre politique intérieure en rejetant Napoléon loin des catholiques ses alliés. Dans la période que nous traversons, on voit l'Empereur s'ingéniant à calmer les impatiences des Italiens, poursuivant, avec plus de persévérance que d'espoir, divers plans de transaction entre le Piémont et la Papauté, puis se décourageant de ses propres efforts, laissant tomber de ses mains lassées et débiles tout ce qu'il a imprudemment soulevé, et se contentant d'une halte à défaut d'une solution.

Cavour avait succombé à ce point précis de sa tâche où, toute l'Italie, sauf Rome et Venise, se trouvait réunie sous un même sceptre. En disparaissant de la scène, il avait laissé parmi ses compatriotes un grand vide et en Europe une grande impression de défiance sur l'avenir de son pays. En ces conjonctures, la France, loin de retirer son patronage, avait tenu à l'affirmer par un acte solennel : elle avait reconnu le jeune royaume, et cette haute marque de bienveillance avait paru suprême hommage à celui qui venait de mourir. A Turin, dans l'entrefaite, il avait été pourvu à la succession vacante. Ricasoli était devenu premier ministre. Ce choix, qui, à ne considérer que l'Italie, avait ses avantages, n'était point celui qu'eût pu souhaiter Napoléon. Ricasoli avait peu de sympathie pour la France et, comme l'attestent de nombreux témoignages, réservait toute son admiration pour l'Angleterre. Sa nature, inapte aux ménagements, le rendait peu propre à négocier avec l'Empereur qui voulait, ainsi que le répétaient les plus avisés des Italiens, être compris à demi-mot. Il était rude, dogmatique, froidement obstiné, absolu plus encore que résolu ; et le souvenir récent de Cavour, si habile à masquer ses desseins les plus osés, ferait ressortir ce qui lui manquait de souplesse. Il voudrait aller vite et par la voie droite, Napoléon cheminer lentement à travers mille détours et retours. Il publierait tout ce qu'il faudrait cacher et précipiterait sa marche suivant sa volonté ardente, au lieu de la régler sur celle de son allié. Dès son arrivée au pouvoir, plusieurs parmi ses amis se prirent à redouter ses maladroites impatiences. La suite des événements justifia toutes leurs craintes.

Cavour, dans les derniers temps de sa vie, tenait les yeux fixés sur Rome. Son intelligence s'usait à chercher une solution, acceptable pour ses compatriotes, point trop offensante pour la France, assez voilée de formules respectueuses, assez entourée de garanties spirituelles pour que les catholiques s'en accommodassent sans trop de clameurs et pour que la Papauté elle-même, surtout avec un autre pontife, s'y résignât. Ricasoli reprit le dessein ; mais, n'ayant ni le même esprit de ressources ni la même autorité, il imagina de compenser par l'ardeur de ses instances ce qui lui manquait du côté du prestige et du génie. La reconnaissance du royaume d'Italie lui parut le signe d'une bonne volonté qu'il faudrait, toutes affaires cessantes, exploiter. Dans cette hâte, trois semaines à peine après la mort de Cavour, il manda le comte Arese, ce précieux ami de l'Empereur, et, lui remettant une lettre pour M. Thouvenel, lui confia la mission de se rendre à Paris. Le chef du Cabinet italien, dédaignant les précautions de langage que son illustre prédécesseur n'avait point jugé superflues, demandait que la France fixât un terme prochain à l'occupation de Rome et cessât « de mettre obstacle aux aspirations nationales «. Le 30 juin 1861, le négociateur fut reçu au quai d'Orsay. A la lecture de la lettre de Ricasoli, M. Thouvenel ne cacha ni sa surprise ni sa désapprobation. « Vraiment, dit-il, le baron Ricasoli est bien pressé. Il se préoccupe bien peu de nos difficultés intérieures. J'ai déjà eu beaucoup de peine à obtenir la reconnaissance du royaume d'Italie ; quant à Rome, je n'ai aucun espoir de réussir pour le moment. Sans doute, l'Empereur souhaite l'évacuation ; mais il doit compter avec les résistances de ses ministres, avec l'opposition du Corps législatif, avec les objections du Sénat. « Puis, s'adoucissant un peu, il ajouta : « Au moins, que les Italiens attendent la mort de Pie IX : avec le pape actuel, l'Empereur se considère comme engagé d'honneur ; celui-ci une fois disparu, la solution sera moins malaisée. Si le nouveau pape est conciliant, il s'entendra avec vous ; s'il persiste dans les anciens errements, nous pourrons l'abandonner à son sort. » Interprète des impatiences de Ricasoli, Arese goûta médiocrement cet espoir. « Pie IX peut vivre bien longtemps, dit-il avec quelque dépit. — Non, non, reprit Thouvenel, la vacance est prochaine... Nous sommes prêts, poursuivit-il, à nous entendre avec vous sur le choix du nouveau pape. Santucci nous conviendrait ; il y a aussi d'Andrea, mais il n'est pas papabile. » A ces perspectives, Arese se ranima. « On pourrait, insinua-t-il avec un mélange d'ingénuité et de cynisme, on pourrait, le conclave à peine réuni, faire voter l'annexion par le suffrage universel. — Ah ! non, reprit Thouvenel en souriant de l'expédient ; le moyen est ingénieux, mais il ressemblerait trop à un tour de passe-passe. » Rebuté de ce côté, Arese agita diverses combinaisons : l'une d'elles, qui n'avait point le mérite de la nouveauté, consistait à reléguer le pape dans la cité Léonine avec tous les attributs de la souveraineté. L'entretien se prolongea longtemps de la sorte ; mais sans résultat, l'Italien jetant de tous côtés la sonde pour découvrir les pensées de l'Empereur, le ministre français appliquant tout son art à formuler des objections[22]. — Cependant, comme Arese regagnait son hôtel après cette entrevue stérile, il y trouva une dépêche de Napoléon qui l'invitait à venir le lendemain « dîner et coucher à Fontainebleau ». Quelle occasion que ce long tête-à-tête, quelle occasion pour plaider, avec tous les privilèges de l'amitié, la cause de l'Italie ! Ricasoli, ce téméraire serviteur de son pays, se chargea de tout gâter. Tandis que l'envoyé était à Fontainebleau, le télégraphe y apporta le résumé d'un discours que le chef du Cabinet italien venait de prononcer à la Chambre des députés. Les déclarations du ministre étaient singulièrement osées. Sans détour, sans ménagements d'aucune sorte, il proclamait le droit de l'Italie sur Rome ; il ajoutait, avec un surcroît de maladresse, et en faisant allusion à certains bruits de cession de la Sardaigne, que jamais son gouvernement ne consentirait à aucun sacrifice de territoire[23]. « Mais nous n'avons rien demandé, dit l'Empereur très froissé. » Cette hautaine revendication de Rome, encore occupée par les troupes françaises, ne causa point au monarque un moindre déplaisir. Tout l'entretien du Prince et de son ami se ressentit de cette impression. Toujours prévenant, toujours plein d'affection pour le compagnon des anciens jours, Napoléon n'autorisa aucune espérance, au moins prochaine. Il répéta, presque mot pour mot, les paroles de M. Thouvenel : M. Ricasoli était bien agité ; l'Italie était bien exigeante ; à force d'importunités, elle risquait de lasser ses protecteurs ; et après avoir tant obtenu, la vraie sagesse pour elle était de se faire oublier[24].

Se faire oublier ! Le conseil était plus aisé à formuler qu'à suivre. Jamais l'Italie, qu'on conviait au silence, n'avait plus fait parler d'elle. Le plus fâcheux, c'est que tous les récits qui arrivaient d'au-delà des Alpes accréditaient alors une opinion peu favorable à la solidité du nouvel État. Le jeune royaume, à peine fondé, traversait une crise redoutable. Une grande gêne financière commençait à se révéler. Le sort des compagnons de Garibaldi était malaisé à fixer, et, à côté de l'armée régulière, subsistait toute une armée irrégulière, issue de la Révolution, lui survivant et qu'on ne savait comment satisfaire ou dissoudre. L'ascendant de Cavour avait longtemps contenu toutes les compétitions : celui-ci disparu, c'était à qui se pousserait au premier rang, et, jusque dans ses collègues, Ricasoli trouvait des adversaires. Toutes ces difficultés semblaient de minces embarras si l'on songeait à la condition de l'Italie méridionale. Là se débattait contre la domination piémontaise un parti nombreux qui ne se laissait ni absorber ni conquérir. Dans l'ancien royaume de Naples, on avait vu, en moins d'un an, se succéder, sous des noms divers, toutes sortes de gouverneurs : Farini, le prince Eugène de Carignan, M. Ponza de San-Martino, enfin Cialdini. Tous s'étaient lassés de cette tâche ingrate et s'y étaient amoindris. L'antipathie du Nord et du Midi, la maladresse des agents sardes, les lois antireligieuses qui avaient indisposé le clergé, la popularité assez réelle de la dynastie bourbonienne dans les classes inférieures, les actes multiples du régime nouveau qui s'était signalé moins par des bienfaits que par des aggravations de charges, tout avait fortifié la résistance. Jusque dans le voisinage des villes, d'audacieux partisans interceptaient les communications, pillaient les convois ou les caisses publiques, harcelaient la troupe. La complicité des paysans, généralement favorables, assurait leur subsistance et protégeait leur retraite : que s'ils étaient serrés de trop près, en hâte ils cachaient leurs armes, changeaient leurs habits, et quand survenait la force publique, retardée le plus souvent par l'ignorance des lieux ou les mauvais chemins, elle les trouvait déjà tout déguisés, les uns courbés sur les vignes, les autres façonnant le bois dans la montagne. Ces révoltes éclataient même dans les lieux où le plébiscite avait donné naguère les résultats les plus triomphants. Les Italiens appelaient dédaigneusement brigands ceux qu'ils eussent répugné à nommer insurgés. De Turin, le gouvernement, impatient de pacification, stimulait le zèle de ses fonctionnaires ; mais il s'attirait parfois de dures répliques. Un jour, Cialdini, irrité des critiques du premier ministre, lui répondit avec hauteur : « Sachez bien que nous n'avons ici d'autre force que celle des bataillons dont je dispose. » Les agents officieux, dépêchés dans le Midi, ne transmettaient pas des informations plus rassurantes. « Un seul parti est fort ici, écrivait l'un d'eux à Ricasoli, c'est le parti Bourbonien clérical. » Il ajoutait que les officiers isolés, les fonctionnaires administratifs devaient être transportés par mer à leur poste si l'on voulait qu'ils y arrivassent sans encombre[25]. Certains aveux, empruntés à des documents officiels, montrent bien l'état précaire de ces régions. A quelque temps de là, on vit, à l'une des séances de la Chambre, M. Ricasoli monter à la tribune et y publier de bonnes, d'excellentes nouvelles : depuis six mois, disait-il, les courriers de la poste n'avaient été arrêtés que quarante-deux fois. A cette statistique, les députés applaudirent fort, tout émerveillés de ce progrès de la sécurité générale. Cependant tous les rapports arrivés de Naples se terminaient par ces mots : « Il nous faut des troupes, des bersagliers surtout et des gendarmes. » Donc, les bersagliers débarquaient, les gendarmes aussi ; et les âmes s'exaspérant par la longueur de la lutte, les répressions se faisaient implacables. D'abord on se contenta de fusiller les brigands pris les armes à la main, puis on fusilla leurs complices, et on en vint à comprendre sous le nom de complices ceux qui, dans les campagnes, leur offraient un asile ou du pain. Ces mesures extrêmes ne rétablissaient point la paix ; en revanche, elles soulevaient au dehors d'énergiques réprobations. De toutes les protestations, la plus notable fut celle de Napoléon, qui, de Vichy, s'éleva avec beaucoup de force contre ces excès. Faisant allusion aux arrêtés piémontais : « Les Bourbons, disait-il, n'ont jamais rendu de plus sanglants décrets. » Vers la même époque, recevant le général Nanti, qui était venu le saluer au camp de Châlons, l'Empereur évita avec soin toute conversation sur Rome, mais au contraire ramena avec une insistance marquée l'entretien sur Naples : « Les affaires de Naples vont mal, vont très mal, répéta-t-il plusieurs fois[26]. En Italie même, ces durs procédés de conquête indignaient les âmes généreuses. Le plus empressé à flétrir ces cruautés fut Maxime d'Azeglio. L'une de ses lettres fut publiée[27] et fit grand bruit par le renom de l'auteur, honnête entre tous et l'un des plus chauds amis de l'indépendance italienne. « La lettre de Maxime d'Azeglio nous a été funeste, écrivait le chevalier Nigra au baron Ricasoli[28].

Cette impuissance à pacifier les provinces conquises encourageait peu la France et l'Europe à tolérer de nouvelles annexions. En dépit de tous les signes contraires, Ricasoli ne se troublait point. Il écrivait le 19 juillet 1861 : « Il est aussi impossible au pape de jouer le rôle de roi, qu'au roi de jouer le rôle de pape. » Partant de là, il poursuivait avec une incroyable obstination le dessein qui, à bref délai, conduirait son maitre jusqu'au Capitole. Son âme, froidement passionnée, s'absorbait dans cette entreprise au point de ne répudier aucune arme, même les moins loyales. On voit ce gentilhomme florentin, probe jusqu'à l'austérité dans la vie privée, entamer contre le gouvernement papal une véritable campagne de dénonciations et de calomnies. Il avait signalé les complaisances du commandant en chef du corps d'occupation, le général de Goyon, favorable, disait-on, au parti réactionnaire ; le général étant en différend avec Mgr de Mérode, voici que le langage change : Goyon devient tout à coup un instrument utile, et tout l'art est désormais d'envenimer le désaccord, de le transformer en conflit. Le chef du Cabinet italien entretient jusqu'au Vatican des agents toujours aux écoutes. Un jour, il flétrit l'intolérance romaine : n'a-t-on pas osé censurer le prêtre qui a assisté Cavour à ses derniers moments ? Un autre jour, il transmet à Paris certains propos du pape, qui a, dit-on, mal parlé de l'Empereur. Contre Rome tout sert, même les embarras des Deux-Siciles. Si les provinces napolitaines ne se pacifient pas, la faute n'est ni à l'esprit des populations, ni aux maladresses piémontaises, mais à Pie IX, qui donne asile au roi déchu : Rome est un véritable Coblentz ; c'est là que François II rassemble ses partisans, les soudoie, les munit d'armes ; c'est de là qu'il les lance sur son ancien royaume ; le Saint-Père connaît ces menées, les favorise et les bénit. Tel est l'acte d'accusation, formulé en règle et assez souvent renouvelé pour que nul ne le puisse ignorer. Parfois le réquisitoire se poursuit avec une curieuse variante. Si le pape est si agressif, si François II est si osé, c'est qu'ils se sentent appuyés par une grande puissance : les bataillons français n'occupent pas seulement Rome, mais s'étendent, par quelques-uns de leurs détachements, jusqu'aux limites de l'état pontifical ; or, sur les frontières, certains officiers, faisant le jeu de la réaction, ont d'étranges indulgences pour les Bourboniens, d'étranges sévérités pour leurs adversaires ; à coup sûr, l'Empereur ignore cette conduite ; autrement il la réprouverait. Puis les rapports, se continuant, aboutissent tous à la même conclusion. Que les Français se retirent et combien ne sera pas meilleure la condition des Piémontais ! Combien ne sera pas plus aisée la pacification de Naples elle-même ! Voilà ce qu'insinuent doucement les diplomates, voilà ce que proclame brutalement Ricasoli[29].

C'est à la légation d'Italie que venaient aboutir ces plaintes, et le chevalier Nigra était chargé de les exposer au ministre, de les propager dans la presse, de les porter jusqu'aux Tuileries. Quelque désireux qu'il fût d'une solution, les impatiences de son chef ne laissaient pas que de l'embarrasser. Très habile à sonder l'opinion publique française, très en éveil pour saisir toutes les rumeurs de la cour, il craignait les dangers de la précipitation et redoutait surtout que trop d'instances ne parussent importunité. Quand il signalait à M. Thouvenel les mené es de François II à Rome, quand il dénonçait tantôt (les dépôts d'armes, tantôt des bureaux d'enrôlements pour la cause bourbonienne, notre ministre des Affaires étrangères se bornait à répondre évasivement sur un ton très bienveillant mais un peu lassé, et, ayant assuré qu'il contrôlerait les griefs, se taisait sur tout le reste. Les dépêches de M. Nigra, durant cette période, ne sont guère que le récit de ses démarches inutiles. Il sent qu'on ne veut ni l'encourager, ni le combattre et que, dans cet embarras, on est plus attentif à le fuir qu'à le rencontrer.

Thouvenel, dit-il, est presque toujours à la campagne, et j'ai grand'peine à le saisir. » « J'ai vu aujourd'hui l'Empereur, écrit-il le 8 août, et il a été très gracieux ; mais c'était en audience publique, et je n'ai rien pu lui dire. II va partir pour Châlons, pour Biarritz, pour Compiègne, et pendant deux mois je ne pourrai guère l'approcher. » Le « hasard », ainsi qu'il le dit lui-même, lui permet de rencontrer encore Napoléon à Saint-Gratien chez la princesse Mathilde ; « mais, ajoute-t-il avec un peu de dépit, une seconde fois il a éludé la question italienne. » Il ne veut pas cependant qu'on le croie inactif ou qu'on doute de son zèle. « Tous ces jours-ci, mande-t-il à son chef, j'ai vu Persigny, Rouher, le garde des sceaux, en un mot tous ceux des conseillers de l'Empereur qui nous sont favorables. Tous nous engagent à attendre, disant que, quand le fruit sera mûr, il se détachera tout seul. » « L'essentiel, c'est Naples, poursuit M. Nigra, en envoyant à Turin, au lieu des espérances qu'on lui demande, des conseils qu'on ne lui demande point... La question romaine est dans nos mains, conclut-il, autant que dans celles de l'Empereur. Armons-nous et pacifions les provinces méridionales[30]. » Ces avis ne conviennent guère à l'humeur impétueuse de Ricasoli. « Aller à Rome, répète-t-il, m'occupe et me préoccupe toute la journée[31]. » Comment y aller ? Son esprit, plus opiniâtre qu'inventif, s'use en cette recherche. Le moyen, il le demande à tous : il le demande à Paris, il le demande à ses amis d'Italie, il le demande à ses compatriotes toscans, qu'il sait gens d'esprit et fertiles en ressources. Écrivant à Salvagnoli, il lui reproche de lui parler des affaires générales, des difficultés financières, des brigands, en un mot de toutes les choses importunes. « Donne-moi plutôt, dit-il, une recette, une bonne recette, una ricetta di tuo conio, pour aller à Rome, pour y aller bien vite[32]. »

Sur ces entrefaites, une nouvelle très réconfortante arriva à Turin. M. Benedetti venait d'être accrédité auprès du roi Victor-Emmanuel en remplacement de M. de Talleyrand ; à quelque temps de là, M. de la Valette recueillit à Rome la succession de M. de Gramont. De Paris, l'agent piémontais Vimercati manda ces nominations en les accompagnant d'un commentaire joyeusement cynique : « Voilà La Valette ambassadeur à Rome ; si, avec Benedetti à Turin, La Valette à Rome, on ne réussit pas à envoyer au diable le temporel, toute la faute sera de notre côté[33]. » Mérimée écrivait dans le même temps à son ami M. Panizzi Ces deux bons catholiques sont, à mon avis, très propres à persuader à Notre Saint-Père le Pape que son royaume n'est pas de ce monde[34]. » Ricasoli n'avait pas besoin d'être encouragé. Toujours enclin à s'exagérer les motifs d'espérance, il jugea l'occasion tout à fait favorable pour précipiter le dénouement de la question romaine. Aux vagues ouvertures, aux considérations générales, il substitua un projet précis. Ce projet était à la fois très simple et très raffiné. Il était très simple, car il pouvait se résumer en une seule phrase : on demandait au Saint-Père qu'il renonçât à son pouvoir temporel, et cela « au nom du droit incontestable qu'avait la nation italienne sur Rome » ; en retour, toutes sortes de compensations pécuniaires, d'immunités, de garanties spirituelles seraient assurées au Saint-Siège. « Si vous voulez être le plus puissant des souverains de la terre, dépouillez-vous des misères du trône. » Ainsi parlait Ricasoli à Pie IX. Voici en quoi ce plan très simple révélait un remarquable raffinement. La véritable habileté des Italiens consistait à faire endosser le projet par la France, à la compromettre, à la rendre solidaire de leurs ambitions. Ce serait le gouvernement français qui serait le commissionnaire de l'Italie et se chargerait de porter à destination l'adresse au Saint-Père, l'indirizzo, comme disait Ricasoli. De la sorte, si la proposition était repoussée, et, de bonne foi, on ne pouvait croire qu'elle fût accueillie, l'échec retomberait moins sur l'Italie, qui resterait dans l'ombre, que sur la France, directement mise en cause. Tout l'espoir était que Napoléon, indisposé du refus, serait amené à retirer ses troupes ; dès lors, le drapeau français disparaissant, la révolution, à bref délai, ferait le reste.

Les pièces du projet furent confiées à M. Benedetti, qui, après avoir touché barre à Turin, revenait à Paris. Celui-ci les remit le 12 septembre 1861 à M. Thouvenel. Quoique très froid pour le Saint-Siège, quoique très favorable à l'Italie, notre ministre des Affaires étrangères était de jugement trop sûr pour ne pas comprendre l'incorrection de la démarche qu'on sollicitait de son gouvernement. Il ne doutait pas que la souveraineté pontificale ne dût quelque jour disparaître ; mais que la France, jusque-là protectrice, prit à son compte les sommations du Piémont, c'était une conduite peu conforme aux bienséances diplomatiques, dangereuse en outre par l'irritation qu'en ressentirait tout le parti religieux. Il faudrait au moins qu'à ce projet positif, presque brutal, fût substituée une respectueuse prière ; on verrait alors, suivant la réponse, ce qu'on pourrait obtenir de Pie IX, ce qu'on pourrait concéder à Victor-Emmanuel. Dans cet esprit, M. Thouvenel accueillit avec réserve les suggestions venues de Turin. « Je partirai demain pour la campagne, écrivit-il au chevalier Nigra ; c'est à l'ombre de mes arbres que je préparerai mon rapport à l'Empereur. Je ne pourrai probablement pas l'achever pour le prochain conseil ; puis il faudra à Sa Majesté le temps de me répondre, si même Elle ne m'appelle à Biarritz... Les choses, vous le voyez, ne peuvent aller aussi vite que le suppose le baron Ricasoli. » Quand, quelques jours plus tard, le 17 septembre, le ministre revit M. Nigra, il lui tint un langage qui révélait a même circonspection « La combinaison de M. Ricasoli, dit-il, est un beau sujet de développement pour un article de journal, pour un discours dans les Chambres ; niais, à parler franc, il est malaisé de la soumettre au pape. Tout ce que nous pourrions faire, ce serait d'inviter M. de La Valette à sonder le terrain à Rome. Ensuite, ajouta-t-il en laissant de plus en plus flotter sa pensée, on aviserait, et, s'il y avait lieu, nous pourrions recommander le projet de votre gouvernement. Nigra, qui connaissait la Cour des Tuileries et les courants contradictoires qui y régnaient, ne s'attendait guère à une autre réponse. Tout autre fut l'impression à Turin. Il n'y a rien de plus ardent que les calmes quand une fois ils se sont échauffés. Consumé par ses impatiences intérieures, l'œil constamment fixé vers son but, Ricasoli comptait les jours et volontiers gourmandait son agent. Nigra s'ingéniait à tempérer ses emportements ; Paris, lui mandait-il, était désert au mois de septembre ; les meilleurs amis de l'Italie étaient absents. « J'ai fait tout ce que j'ai pu, ajoutait-il, j'ai répété phrase par phrase toutes vos instructions. Je n'ai rien pu obtenir de décisif... Ce sont nos ennemis, poursuivait-il, qui entourent l'Empereur à Biarritz. Tout ce qui rappelle la question romaine est mal venu et importun[35]. » Ricasoli n'était pas homme à se payer de ces explications. Les jours s'écoulant, il se ronge de plus en plus dans l'attente. Le 8 octobre, il se plaint en termes amers : « Je n'ai pas encore eu l'honneur d'une réponse quelconque du gouvernement de l'Empereur[36]. » Dans son ardeur obstinée, il s'adresse à tout le monde : au prince Napoléon, à M. Benedetti, qui vient de rentrer à Turin ; aux ministres anglais. Hélas ! toutes les réponses se résument dans les mêmes exhortations à la patience. Le prince Napoléon affirme très chaleureusement ses sympathies, se porte garant des sentiments personnels de l'Empereur, mais ajoute qu'aux Tuileries on ne suit aucun plan net, que le souverain doit compter avec son entourage, surtout avec l'impératrice. M. Benedetti parle comme le prince Napoléon et, lui aussi, répète qu'il faut attendre. Quant aux Anglais, leurs pronostics sont très favorables pour l'avenir, plus réservés pour le présent. Leurs encouragements se mêlent d'une légère nuance complimenteuse et ironique : « Vraiment, disent-ils à Ricasoli, les pièces de votre projet feront merveille dans un Blue-Book » ; et ayant parlé de la sorte, ils gardent le silence sur le reste[37].

Enfin l'Empereur revint de Biarritz et, traversant Paris, alla s'installer à Compiègne. Aux interrogations qui lui furent adressées, il répondit avec une impartialité fatiguée, en homme qui éprouverait un égal embarras à soutenir le pouvoir pontifical ou à l'abandonner. « J'ai fait jadis l'expédition de Rome, disait-il aux Italiens. Ai-je bien fait ? Ai-je mal fait ? Je l'ignore... Peut-être me suis-je trompé. En tout cas, je ne puis me dégager vis-à-vis de Pie IX... après... oh ! après... on verra... A tout prix, ajoutait-il, pacifiez Naples. » Puis il finissait par un conseil assez perfide : « Agissez sur la presse et tâchez, si vous le pouvez, de mettre le pape dans son tort. » Pour un protecteur du Saint-Siège, le langage était singulier. Quelle que fût l'incorrection, on était loin de cette complicité immédiate qu'eût souhaitée Ricasoli. Décidément, l'obstiné Florentin n'obtenait rien par ses impatiences : déjà, en France, en Italie même, l'opinion s'accréditait qu'un autre devrait prendre sa place et poursuivre par étapes successives ce qui ne pouvait se réaliser par brusqueries ou emportements. Sur ces entrefaites, Rattazzi, président de la chambre des députés, vint en France, fut reçu à Compiègne avec beaucoup d'honneur, fit de nombreuses visites dans le monde officiel, s'entretint longuement avec l'Empereur. Dès lors ce personnage parut tout désigné pour une prochaine élévation. Depuis longtemps il jouissait de la faveur du roi ; si en outre Napoléon le prenait en gré, quelles ne seraient pas ses chances ! A voir les prévenances qui l'entouraient, à noter l'empressement des journaux, qui n'omettaient aucune de ses démarches, on eût dit qu'il était venu CD France pour y chercher l'investiture de son pouvoir, pour y régler le programme de son ministère. Cette rumeur grandissante ne laissait pas que d'embarrasser M. Nigra, placé entre son chef d'hier et son chef de demain, partagé entre les instructions officielles de Turin, qui prêchaient une politique intransigeante, et d'autres directions officieuses, qui déjà poussaient aux ménagements ; cruellement perplexe surtout entre les volontés du roi qui prescrivait d'accueillir M. Rattazzi avec toutes sortes d'égards, con ogni gentilezza, et les susceptibilités de M. Ricasoli, qui, dans l'hôte de Compiègne, devinait déjà son remplaçant.

L'horoscope se réalisa, mais trois mois plus tard. Au commencement de mars 1862, Rattazzi devint premier ministre. Tout naturellement il se revêtait de souplesse comme Ricasoli ; tout naturellement aussi, se revêtait de brusquerie, et il lui eût été aussi malaisé de laisser éclater ses pensées qu'à son prédécesseur de nuancer les siennes. Quoique non incapable de déguisement, Ricasoli était le moins délié des Italiens : Rattazzi eût pratiqué la finesse par art s'il ne l'eût fait par politique. Le hautain baron Toscan, grandi dans la solitude et habitué à s'entourer de protégés, avait toujours dédaigné de plaire : d'humble origine, Rattazzi s'était élevé en d'autres conditions, et l'exercice de la vie avait affiné les facultés insinuantes qu'il portait en lui. Son programme serait de plaire à tout le monde : au roi, au parlement, aux révolutionnaires eux-mêmes et surtout à la France. Ricasoli n'avait ménagé personne ; de là sa chute : si Rattazzi échouait, ce serait pour avoir prodigué aux partis les plus opposés ses sourires ou ses avances, pour avoir été bifronte, comme disait Garibaldi, en sorte que dans leur élévation, dans leurs procédés de gouvernement ou dans leur disgrâce, ces deux personnages seraient en tout le contraire l'un de l'autre.

En son premier discours, le 7 mars 1862, M. Rattazzi proclama, comme l'eût fait son prédécesseur, que la question de Rome devait être résolue conformément au vœu du parlement ; puis il ajouta aussitôt, par une transparente concession à la France : « Elle doit l'être par les moyens moraux et par la diplomatie[38]. » Aux Tuileries, on jugea qu'il importait de mettre à profit ces dispositions plus conciliantes, et d'essayer de nouveau un rapprochement entre les deux pouvoirs. A vrai dire, les démarches tentées au Vatican avaient abouti jusque-là aux plus décourageants échecs. Tout récemment encore, au mois de janvier, M. de La Valette ayant sondé les vues de la Curie Romaine ; le cardinal Antonelli avait répliqué d'un ton très modéré mais très ferme que toute transaction était impossible entre le Saint-Siège et ses spoliateurs. Quel qu'eût été l'insuccès, Napoléon résolut de reprendre les pourparlers. Dans cet esprit, il élabora tout un plan de conciliation. Le gouvernement italien reconnaîtrait les États de l'Église dans leurs délimitations actuelles ; le Saint-Père, de son côté ; accepterait le statu quo territorial ; les grandes puissances adhéreraient à l'arrangement et s'en porteraient garantes ; une liste civile serait constituée au profit du pape et le dédommagerait de ses revenus perdus ; Pie IX enfin accorderait à ses sujets des libertés provinciales et municipales assez larges pour satisfaire tous leurs vœux légitimes. Tel fut le programme tracé à grands traits le 20 mai 1862 dans une lettre de l'Empereur à M. Thouvenel et précisé dix jours plus tard dans une dépêche de notre ministre des Affaires étrangères à M. de La Valette[39]. — Au fond, il y avait une singulière naïveté à croire que le Saint-Siège fournirait lui-même à l'Italie le titre qui légitimerait sa conquête. Que si, contre toute apparence, le pape ne rejetait point l'accord, l'Italie, sous le gouvernement d'un Ricasoli, le repousserait durement et, sous le gouvernement d'un Battazzi, ne l'accepterait qu'à titre provisoire, en attendant de meilleures chances, et avec l'arrière-pensée d'en tolérer la violation. On n'eut point l'embarras de porter l'arrangement à Turin, ni surtout de le soumettre à l'aréopage des grandes puissances. Quatre fois, M. de La Valette vit Antonelli : il lui représenta tous les avantages d'une transaction, fit valoir l'impossibilité de restaurer le passé, laissa entendre sans beaucoup de ménagements que l'assistance française ne se prolongerait point toujours, qu'en cas de refus l'Empereur pourrait se lasser de sa protection, retirer ses troupes, abandonner le pontife à lui-même. Le cardinal écouta, sans interrompre, tous ces arguments. Puis il développa toutes les considérations qui justifiaient la politique pontificale : le Saint-Père, en consentant qu'on lui garantît une portion de son territoire, ferait par là même implicitement l'abandon des provinces ravies ; les puissances signataires du traité de Vienne avaient jadis tracé les limites des flats de l'Église ; ce titre de possession suffisait, on n'en ambitionnait pas d'autre ; quant à l'offre d'une liste civile, le secrétaire d'État en témoignait une grande reconnaissance et convenait qu'une telle ressource aiderait grandement la détresse de son souverain ; mais il se hâtait d'ajouter que l'acceptation d'une indemnité équivaudrait à la reconnaissance de la spoliation. Venant enfin à la question des réformes, le conseiller du Saint-Père répliqua, avec une légère, très légère, nuance de persiflage, que bien souvent déjà l'Europe avait invité le gouvernement pontifical à s'amender ; Pie IX, poursuivit-il, goûtait fort ces avis et était, plus qu'aucun prince, soucieux du bien de ses sujets : seulement ces améliorations administratives, ces innovations libérales exigeaient un avenir assuré ; les Édits seront publiés, concluait le cardinal avec une ironie tranquille, ils le seront certainement... le jour où le Saint-Père sera redevenu le maître paisible de tous ses États. — Ainsi parla Antonelli, de ce ton calme qui lui était habituel, avec cette froideur péremptoire et polie qui prévenait tout éclat, avec cette courtoisie caressante et hautaine qui charmait beaucoup et déconcertait un peu. C'est en ces occasions qu'il était pour Pie IX un inappréciable interprète. Inhabile à l'action, nul n'excellait comme lui à éconduire une demande importune, à couper à temps un entretien embarrassant, à décorer si bien la faiblesse que la faiblesse intimiderait la force ; et c'est par cet art, non exempt d'artifices, qu'il écarta les demandes de M. de La Valette, jugé à bon droit un adversaire, presque un ennemi.

L'aspect extérieur des choses non moins que les entretiens de la diplomatie montraient les vues divergentes des deux pouvoirs. En ce printemps de 1862, Victor-Emmanuel et Pie IX tinrent l'un et l'autre leurs solennelles assises, et l'on put mesurer à cette occasion quelle infranchissable distance les séparait.

Comme l'Italie méridionale demeurait toujours agitée, on s'était persuadé que la présence du roi raffermirait les amis du Piémont, achèverait de déconcerter le parti bourbonien. Le 28 avril, le prince débarqua à Naples. Dans l'ancienne capitale de François II, il déploya toutes les pompes officielles qui, dans le train ordinaire de la vie, lui inspiraient une extrême répugnance, mais que ses conseillers lui imposaient parfois. Rien ne manqua au voyage, ni l'éclat du cortège, ni la splendeur des fêtes, ni la prodigalité des faveurs ; rien ne manqua, pas même les acclamations du peuple napolitain, l'un des plus bruyants de la terre ; et la presse put, sans mensonge au moins pour ce jour-là, répandre, d'un bout à l'autre de l'Europe, la bonne nouvelle que le monarque était à Naples non seulement accepté, mais populaire. La solennité des conjonctures haussait le prix des paroles du roi. Or, en chacun de ses discours publics, en chacun de ses entretiens privés, il marqua la volonté de n'arrêter ses ambitions que le jour où l'Italie serait tout entière réunie sous son sceptre. Que devenaient dès lors les projets français de conciliation ? Par crainte de perdre la protection impériale, Victor-Emmanuel pourrait ralentir sa marche, varier ses conseillers, substituer à l'impétueux Ricasoli l'insinuant Rattazzi ; mais, dût-il piétiner quelque temps sur place, dût-il même reculer un peu, toujours ses yeux demeureraient fixés sur le but.

Le jeune royaume avait célébré ses fêtes. Dans le même temps, l'antique Rome des pontifes préparait les siennes. L'objet ne serait point de consacrer une conquête matérielle : c'est vers le ciel que le chef de l'Église portait ses regards. Jadis, au temps des persécutions japonaises, de vaillants chrétiens avaient, en ces contrées lointaines, subi la mort pour leur foi. Pie IX voulut que la proclamation de leur martyre fût, pour tout l'univers catholique, une solennité mémorable, et que ces humbles fussent honorés comme jamais ne l'avaient été les superbes. Avec un empressement extraordinaire, les fidèles répondirent à l'appel du Saint-Père, ses disgrâces le rendant doublement sacré. Grande était aussi la curiosité, grand était le désir de contempler ces cérémonies d'un autre âge et que sans doute on ne reverrait plus. Dès le commencent de mai, on vit se rassembler sur le port de Marseille toutes sortes de voyageurs : dévots pèlerins qui, au moment de s'embarquer, entonnaient l'Ave maris Stella, évêques réunis en si grand nombre qu'on eût dit l'approche d'un concile, touristes de tout rang et de toute nation, jaloux de fixer dans leurs regards les pompes suprêmes d'un pouvoir qui allait mourir. Tout grandit ces fêtes dernières de la Rome pontificale et, plus que tout le reste, les périls de l'Église qui prêtaient aux démonstrations des catholiques quelque chose de passionné. Ce qui était cérémonie pieuse devint Pour eux manifestation. De leurs acclamations émues ils saluaient Pie IX pontife et, non moins chaleureusement, Pie IX roi. Quelle confiante assurance le Saint-Père n'eût-il pas puisée dans ces ardents témoignages ! A Naples, le roi d'Italie avait publié ses ambitions nationales ; à Rome, Pie IX publia ses droits traditionnels. En ses allocutions, il rappela avec une insistance marquée les malheurs de l'Église d'Italie, la condition lamentable des évêques qui n'avaient pu aller jusqu'à lui. « Les circonstances sont graves, ajouta-t-il : des temps peuvent venir où je ne pourrai plus comme aujourd'hui vous réunir autour de moi et vous faire entendre ma parole, où même il ne me sera plus possible de vous faire parvenir à tous mes instructions et mes enseignements. » Ainsi s'exprimait Pie IX, attristé plutôt qu'effrayé, attentif à défendre l'héritage de ses prédécesseurs, et aussi résigné à tout subir que résolu à ne rien abandonner[40].

Entre ces deux pouvoirs qui s'éloignaient loin de se rapprocher, que ferait Napoléon ? Vraiment on n'eût pu discerner où le portaient ses préférences, tant étaient contradictoires les signes de sa politique ! Il avait envoyé sa flotte à Naples pour faire honneur à Victor-Emmanuel ; mais fallait-il tirer trop de conséquences de cet acte de courtoisie, et, après tout, cette même flotte n'avait-elle pas, l'année précédente, sur ces mêmes rivages, assisté et honoré François II vaincu ? M. Benedetti, avec tout le personnel de sa légation, avait accompagné le roi dans son voyage, et de plus le prince Napoléon était accouru de France pour saluer le monarque. Quelles que fussent ces complaisances, eût-il été raisonnable d'en prendre ombrage ? Le Moniteur lui-même prenait soin de rassurer les catholiques : c'était à titre privé, disait-il, que le prince faisait une visite à son beau-père, et il n'était chargé d'aucune mission politique[41]. L'Empereur avait nommé à Rome un ambassadeur très défavorable au Saint-Siège ; mais le désagrément était fort atténué pour Pie IX, M. de La Valette étant généralement en congé. Quand, aux Tuileries, le courant italien l'emportait, on annonçait que l'ambassadeur allait regagner son poste et que le général de Goyon, commandant en chef du corps d'occupation, très dévoué au Saint-Père, plus dévoué même qu'intelligent, allait être rappelé ; que si le lendemain les catholiques ressaisissaient l'influence, M. de La Valette semblait fixé à Paris et M. de Goyon à Rome. Lorsque le gouvernement avait vu tant de prélats répondre à l'appel de Pie IX, il s'était ému de toutes ces ardeurs épiscopales, avait craint que les martyrs japonais ne fussent qu'un prétexte, avait songé à ressusciter les anciennes lois gallicanes ; bientôt il s'était ravisé et, revenant à des pensées fort sages, avait montré plus de tolérance que ne l'eût peut-être fait la monarchie. On se souvient que, l'année précédente, les demeures de certains évêques avaient été mises en interdit. Que fallait-il penser de ces mesures de rigueur ? Comme Mgr Dupanloup avait tenu à Rome un langage très patriotique, le ministre des Cultes, M. Rouland lui écrivit en termes pleins de gratitude, de félicitations, d'abandon ; et, à quelque temps de là, l'interdit fut levé[42]. Le parti religieux se plaignait du gouvernement impérial ; mais quoi ! Les agents piémontais répandus à Paris s'en plaignaient encore davantage : « Il est de mode ici d'être très catholique, » répétaient-ils à l'envi les uns des autres. Par intervalles, la presse officieuse tenait un langage menaçant pour le Saint-Père ; mais déjà on s'entretenait : d'un journal nouveau qui aurait des rédacteurs considérables, des patrons puissants et se proposerait pour objet la défense de la politique conservatrice et de la papauté. Au commencement d'août, le journal parut sous le nom de la France, et bon nombre de catholiques proclamèrent qu'un grand avocat venait de naître pour la cause pontificale. A qui se confier pourtant ? Bientôt l'avocat sembla suspect, plus emphatique que zélé, obscur surtout ; et, de vrai, parmi toutes les feuilles de ce temps, nulle n'excella au même degré à professer le contradictoire avec des airs entendus. Ainsi se partageaient, à doses presque égales, les symptômes défavorables ou propices. Si quelque circonstance née de la politique extérieure permettait un remaniement des territoires, si Pie IX mourait, si le bon ordre du nouveau royaume encourageait ses protecteurs à le soutenir, peut-être alors Napoléon serait-il amené à hâter du côté de Venise, du côté de Home, l'achèvement de l'unité italienne. Tout autre serait sa conduite si les persistantes résistances des catholiques français l'obligeaient à des ménagements, si les longs jours de Pie IX déconcertaient ses calculs, et surtout si les agitations de l'Italie lassaient pour un temps sa bienveillance. Sur ces entrefaites, une grande tentative révolutionnaire vint, à point nommé, pour désabuser l'Empereur de sa cliente et assurer au Saint-Père un répit.

Tandis que Victor-Emmanuel tenait cour plénière à Naples, tandis que les évêques s'acheminaient vers Home, un autre personnage rentrait bruyamment en scène. Dès le mois de mars, Garibaldi, s'arrachant à sa retraite, avait parcouru le nord de l'Italie, soulevant autour de lui un immense concours de peuple. Le but apparent était d'inaugurer dans tout le royaume des sociétés de tir national. L'objet réel était de préparer un mouvement révolutionnaire aux frontières autrichiennes. La police avait surpris les traces de l'entreprise, et des précautions vigilantes l'avaient déjouée. Il arriva même que Garibaldi regagna son île, et l'on put croire que toute menace de troubles était conjurée. Cette sécurité fut courte. Vers le milieu de l'été, l'audacieux partisan parut en Sicile, et cette fois à la tête d'un corps de volontaires. Ses proclamations publiaient ses desseins : « Rome ou la mort », disait-il, et il se répandait en injures contre Napoléon, en imprécations contre l© ministre Rattazzi, vil complaisant de la France. Le 19 août, il entra à Catane ; puis il parvint à passer sur le continent et aborda près de Melito, dans la Calabre méridionale. Cependant, à Turin, dans les conseils de Victor-Emmanuel, l'émoi était extrême. Si Garibaldi marchait vers Rome, la lutte s'engagerait peut-être avec les troupes françaises, et quelles ne seraient pas les conséquences du conflit ! Recommencer les complicités de 1860 eût été la plus inexcusable des fautes. Bien résolu à se garder de toute complaisance, le gouvernement décréta des mesures énergiques : déjà des forces importantes avaient été dirigées vers la Sicile ; à la nouvelle du débarquement en terre ferme, des troupes furent lancées à la poursuite de l'aventurier. Celui-ci bivouaquait sur le plateau d'Aspromonte, désireux surtout d'éviter tout engagement et se disposant à marcher vers le Nord. C'est en ce lieu que, le 29 août, les royaux l'atteignirent, sous le commandement du colonel Pallavicini. Il n'y eut point combat, mais seulement quelques balles échangées entre les soldats et les plus ardents des volontaires. Les garibaldiens se rendirent et, avec eux, leur chef, qui avait été assez grièvement blessé au pied. Le succès une fois assuré, Victor-Emmanuel et ses conseillers parurent étonnés de leur fermeté et comme embarrassés de leur victoire. Étrange était le prisonnier : c'était l'homme qui, avec Cavour ; qui, avec le souverain lui-même, partageait l'honneur d'avoir fait l'Italie. Celui qu'on venait de vaincre, le roi l'avait reçu avec faveur, et plus d'une fois Rattazzi avait souri à ses projets. Le cri ti Rome ou la mort », poussé sur les rivages de l'Italie méridionale, avait maintes fois retenti dans les Chambres ; seulement Garibaldi mettait son sang là où les autres se contentaient de leurs paroles. Le 30 août, le captif fut transféré sur une frégate italienne à la Spezzia. Il y arriva sous une escorte qui paraissait lui faire honneur autant que le garder. Il vint beaucoup d'agents pour le surveiller, mais plus encore de médecins pour le soigner, de patriotes pour l'acclamer, de touristes anglais qui se partageaient comme des reliques tout ce qu'il avait touché. Le bruit s'étant répandu que la blessure avait mauvais aspect, que l'amputation serait nécessaire, que peut-être même elle serait tardive, l'anxiété fut au comble d'un bout à l'autre de la péninsule : nul ne la ressentit à l'égal des victorieux ; si Garibaldi mourait d'une balle italienne, quel ne serait pas le sort de ceux qui l'auraient frappé ! Cette grande alarme une fois dissipée, un embarras resta, celui du dénouement. Que faire du précieux rebelle ? Quels juges lui donner ? Un jury calabrais ? Le Sénat ? Un conseil de guerre ? Cependant, on venait d'annoncer le mariage de la princesse Marie-Pie, fille de Victor-Emmanuel, avec le roi de Portugal, et les plus avisés se persuadaient que cet événement de famille offrirait un prétexte naturel pour une amnistie. La prévision se réalisa, et c'est ainsi que le roi se donna le mérite de la clémence en s'évitant le terrible ennui d'un procès.

Aux Tuileries, on avait suivi avec une curiosité extrême la tentative de Garibaldi. Jusque-là, entre Turin et Rome, l'Empereur s'était montré perplexe, s'épuisant à concilier l'inconciliable. C'est en cette disposition d'esprit que l'avait trouvé la tentative d'Aspromonte. Les insultes de Garibaldi l'irritèrent comme une ingratitude. Les agitations de l'Italie ébranlèrent sa foi dans le nouveau royaume. Comme une grande émotion régnait au Vatican, une note parut au Moniteur, qui affirmait, en termes plus énergiques que de coutume, les devoirs de la France envers le Saint-Père : « Le monde doit savoir, ajoutait l'organe officiel, que la France n'abandonne pas dans le danger ceux sur lesquels s'est étendue sa protection[43]. » Ce langage était moins encore une garantie pour le pape qu'un avertissement pour Victor-Emmanuel. Sur ces entrefaites, un message arriva d'Italie, d'une singulière logique, d'une conclusion plus singulière encore, et bien propre à lasser la bienveillance de Napoléon. On pouvait croire que le gouvernement italien éprouverait quelque confusion des événements récents. Loin de s'excuser, il s'autorisa de la rébellion réprimée pour réclamer son salaire. Le 10 septembre 1862, en une dépêche à ses agents, le général Durando, ministre des Affaires étrangères, invoqua la tentative de Garibaldi comme un symptôme de l'opinion publique, résolue à hâter l'achèvement de l'unité. « La loi l'a emporté, disait-il ; mais le mot d'ordre des volontaires a été cette fois, il faut le reconnaître, l'expression d'un besoin plus impérieux que jamais. La nation tout entière réclame sa capitale ; elle n'a résisté naguère à l'élan inconsidéré de Garibaldi que parce qu'elle est convaincue que le gouvernement du roi saura remplir le mandat qu'il a reçu du parlement à l'égard de Rome. Le problème a pu changer de face, mais la solution n'a fait que devenir plus urgente. » Partant de là, le général Durando s'adressait à toutes les puissances et très spécialement aux États catholiques : « Tous reconnaîtront le danger de maintenir plus longtemps entre l'Italie et la papauté un antagonisme dont la seule cause réside dans le pouvoir temporel. » La conclusion était que l'Europe, que la France surtout, autorisassent au plus tôt l'Italie à accomplir, en la colorant de formes légales, l'œuvre que Garibaldi, cet ami inconsidéré, avait maladroitement tentée par violence.

En sa modération étudiée, ce langage était osé, trop osé même. Le résultat alla à l'encontre des vœux de l'Italie. Le 25 septembre, le Moniteur publia toutes les pièces des négociations tentées à Rome, au printemps précédent, par M. de La Valette. On eût dit que Napoléon voulût par-là prendre l'Europe à témoin de ses infructueux efforts et clore des pourparlers décidément illusoires. Si, en se désintéressant des affaires du nouveau royaume, l'Empereur se fût désintéressé pareillement des affaires romaines, le cabinet de Turin n'eût point perdu au changement, peut-être même y eût-il gagné. L'incertitude fut courte. Le 17 octobre, un véritable coup d'État diplomatique marqua clairement l'orientation du gouvernement impérial. M. Benedetti à Turin, M. de La Valette à Rome, furent relevés de leurs fonctions : c'étaient les deux principaux parmi les Italianissimes, comme les appelaient ironiquement leurs adversaires ; M. Thouvenel, cet autre ami de l'Italie, ami moins chaud d'ailleurs et beaucoup plus attentif aux nécessités de la politique générale, M. Thouvenel fut, dans le même temps, remplacé au quai d'Orsay. Le choix de leurs successeurs acheva de préciser l'évolution. Le nouvel ambassadeur à Rome fut M. de La Tour d'Auvergne, frère d'un cardinal et personnellement très attaché à la politique conservatrice. Le nouveau ministre des Affaires étrangères était M. Drouyn de Lhuys, tiré de la retraite profonde où il vivait depuis sept années et dont le nom signifiait rapprochement vis-à-vis de l'Autriche, maintien du statu quo territorial, stricte observation des traités.

« Nous sommes désitalianisés pour longtemps, » écrivait l'un des contemporains en lisant les décrets du 17 octobre[44]. Le mot était excessif. Les disputes de Napoléon avec l'Italie furent toujours pareilles à ces querelles de ménage invariablement suivies de réconciliation. Cette fois pourtant, le refroidissement fut un peu plus marqué, un peu moins passager que de coutume. Le langage de M. Drouyn de Lhuys, à son entrée en charge, fut plein de déférence pour le Saint-Père, assez dur en revanche pour les conseillers de Victor-Emmanuel, pour le général Durando surtout, qui, dans sa dépêche du 10 septembre, s'était approprié, disait-on, le programme de Garibaldi[45]. » M. de La Tour d'Auvergne étant arrivé à Rome, le Saint-Père l'accueillit avec la plus affectueuse confiance, témoigna une grande joie de le voir, parla de la France avec gratitude, de ses propres malheurs sans amertume. Les formules de langage variant un peu dans les sphères officielles, on insista beaucoup moins sur l'obstination du pape, beaucoup plus sur la témérité de l'Italie. Un autre signe de revirement, ce fut la fin de non-recevoir assez sèche opposée par M. Drouyn de Lhuys aux demandes des ministres anglais, qui, par haine du papisme, ne cessaient de pousser à l'évacuation de Rome[46]. C'est sous ces auspices que s'ouvrit l'année 1863. — A Turin, on observait avec dépit et aussi avec une légère anxiété cette évolution. En cette occurrence, le secourable Arese fut, suivant la coutume, dépêché auprès de l'Empereur. La mission du diplomate officieux fut artificieusement déguisée sous une offre de concours : les affaires de Grèce, de Pologne, d'autres encore, présageaient bien des complications ; que si Napoléon tirait l'épée, l'assistance de l'Italie ne lui manquerait point, et elle combattrait à ses côtés comme en 1855, comme en 1859. « Je suis arrivé à l'hôtel de Douvres, écrivait le 16 mars 1863 Arese au comte Pasolini, devenu, dans l'entrefaite, ministre des Affaires étrangères. A peine étais-je installé, que je reçus de la part de l'Empereur une invitation à loger aux Tuileries. Après une résistance modérée, je me rendis. Je fus comblé de tant de prévenances, en particulier par l'Impératrice, que j'en tirai mauvais augure : je craignis qu'on ne me voulût payer de cette monnaie et je me tins sur mes gardes. » Sur la Vénétie, l'Empereur tint un langage très encourageant. « Tous mes efforts, dit-il, tendent à ce que vous l'obteniez. — Et le Tyrol italien ? hasarda Arese tout alléché. — Ah ! je ne puis mettre ainsi les points sur les reprit l'Empereur avec un léger sourire, et réprimant doucement cette avidité. » Quand les deux amis vinrent à parler de Rome, le souverain fut beaucoup plus réservé. « Rien ne peut se faire aujourd'hui, dit-il d'un ton assez résolu ; deux fois déjà j'ai pris les dispositions nécessaires pour rappeler mes troupes, et deux fois les expéditions de Garibaldi ont changé mes desseins... Vous êtes tous à crier sur tous les tons : Nous voulons Rome, nous avons le droit... Mais, dites-moi, si, à propos de la question polonaise, M. Billault allait dire au Sénat : Le Rhin est à nous, nous le voulons, ne répéterait-on pas dans toute l'Europe : l'Empereur et M. Billault sont fous. » Ayant parlé de la sorte, l'Empereur, moitié bonté, moitié complaisance, se fût reproché d'affliger jusqu'au bout son ami. Il poursuivit d'un ton plus conciliant : « Croyez-moi, tenez-vous tranquilles, rassurez le pape. » Puis, avec plus de duplicité que de franchise, il jeta ces mots comme au hasard : « Laissez le Saint-Père avoir la conviction que vous ne l'attaquerez pas, alors je ne demande pas mieux que de retirer mes troupes, et après, vous ferez ce que vous voudrez. »

Malgré ce mot final, Arese quitta Paris assez découragé. « Le vent qu'on respire ici, écrivait-il, n'est favorable ni peu ni beaucoup. » « L'Empereur, poursuivait-il avec un peu d'ironie, est très occupé par la Vie de César. » Puis il ajoutait, en appuyant fort sur l'observation : « La proximité des élections fait qu'on veut tenir grand compte du clergé[47]. » Cette phrase mérite d'être retenue. En mettant en relief cette dernière considération, l'envoyé italien montrait sa clairvoyance. L'année qui commençait était celle où le Corps législatif se renouvellerait. Vis-à-vis des chefs du parti religieux, le gouvernement impérial était peu disposé à désarmer, et, dans ce temps-là même, en une pièce fameuse[48], il les laissait bafouer ; mais, plein de rancune vis-à-vis de ceux qui lui apparaissaient comme des ennemis, il se flattait de retenir sous ses drapeaux le gros de cette armée docile qui avait fait l'Empire et depuis douze ans le soutenait. Cette politique exigeait que les bruyantes disputes des années précédentes s'oubliassent un peu et que la question romaine pût être présentée aux masses catholiques comme une question, non résolue sans doute, mais en voie d'apaisement. Là était le principal motif de l'évolution que nous venons de raconter. C'est en quoi cet épisode des affaires italiennes se rattache à nos affaires intérieures, s'y rattache même si étroitement que nous avons pu le placer ici.

 

V

Une fois déjà, en 1857, le Corps législatif avait été renouvelé. Les élections qui se préparaient auraient une bien autre importance. En 1857, le pays n'avait vu dans les élections qu'un nouvel enregistrement du plébiscite : en 1863, il n'aspirait point -encore à diriger ses affaires, mais déjà il manifestait quelque empressement à les connaître. En 1857, le mot de liberté n'eût frappé que des oreilles indifférentes : en 1863, il évoquait toute espèce de souvenirs qui, les uns après les autres, se réveillaient comme la mémoire se ranime après une longue léthargie. En 1857, tout ce qui n'avait pas reçu l'estampille de l'Empire semblait suspect ou vieilli : en 1863, l'indépendance, qui n'était point encore un titre à la popularité, n'entraînait plus de droit l'ostracisme. En 1857, les hommes des anciens partis eussent effrayé comme des revenants : en 1863, les revenants ne faisaient plus peur ; on s'approchait d'eux avec curiosité, on les revoyait même avec un vague plaisir ; et, sans que le plus souvent la faveur dût aller jusqu'au vote, on se hasardait à rappeler avec un léger, très léger retour de bienveillance, ce que jadis ils avaient fait. En 1857, le silence semblait la première des habiletés comme des vertus : en 1863, l'éloquence avait reconquis son prestige, ainsi qu'il arrive d'une mode ancienne qui se reprend. Aussi bien que le corps électoral, les dispositions des candidats avaient changé. Le mandat législatif, naguère dédaigné comme puéril honneur ou fonction servile, allait être brigué par les plus illustres. Tout avait grandi, et très particulièrement le cercle des choses à défendre. En 1857, l'Empereur protégeait de si haut tous les intérêts moraux ou matériels que les hommes d'ordre ne pouvaient se frayer leur chemin qu'en s'absorbant en lui : en 1863, les intérêts religieux, abandonnés ou mollement défendus par Napoléon, appelaient à leur aide tous ceux qui volontiers eussent prolongé leur repos. Un instinct mal défini, une sorte de prescience, attirait vers les choses publiques les moins ambitieux. En 1857, le pays, qui avait livré au maitre un blanc-seing, ne se figurait pas que jamais le prince y pût inscrire des engagements téméraires : de là une sécurité reposée, fort semblable à l'abdication ; en 1863, l'esprit public se sentait déconcerté par tout ce que l'Empereur embrassait. « Nos soldats, disait un jour le souverain, ont été victorieux en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique. » Cet éparpillement de nos forces, cette compromission de notre politique poussant partout ses pointes capricieuses, tout cela éveillait moins de fierté que de soucieuses réflexions ; de là la pensée d'assister, de contenir, de combattre, s'il le fallait, celui en qui on n'osait plus se confier. A propos des élections qui se préparaient, l'un des contemporains écrivait : « Le vent qui souffle a une certaine violence, mais est-ce une bourrasque ou le commencement d'une tempête[49] ? » Non, ce n'était point la tempête, et l'ouragan était loin. Mais on touchait à la première protestation notable contre le grand effacement de 1852. La vérité, c'est que tous les partis s'agitaient, bien faibles encore, bien mal armés et chétifs vis-à-vis du suffrage universel, divisés en outre en eux-mêmes, mais désormais impatients de se ressaisir : pour la première fois depuis l'établissement du règne, on peut suivre nettement leur trace et les dépeindre.

Entre tous les partis, le parti démocratique ou républicain était, non pas le plus incommode pour le gouvernement, mais celui qui, par son influence dans les grandes villes, réunirait le plus de suffrages. De l'ensemble de ce parti, trois groupes se détachaient : les démagogues et radicaux exclusifs, — les hommes de 1848, — et enfin un groupe plus jeune qui se croyait, qui se disait le parti de l'avenir et l'était en effet.

C'est vers la terre étrangère que les démagogues et radicaux exclusifs portaient le plus souvent leurs regards. Victor Hugo, prisonnier volontaire dans l'île de Jersey ; Ledru-Rollin, Louis Blanc, Schœlcher, fixés à Londres ; Barbès, établi en Hollande ; Quinet, Charras, réfugiés en Suisse, tels étaient ceux dont les noms revenaient sans cesse sur leurs lèvres. Malgré la fréquente expression de ces sympathies, il eût été inexact de dire qu'ils subissaient un mot d'ordre. Séparés les uns des autres par les distances, par les amours-propres, par tous les froissements nés d'un long exil, les chefs exotiques de la démocratie eussent été fort embarrassés de dresser un plan commun d'action : l'eussent-ils formulé que l'indiscipline de leurs amis de France eût amendé leurs combinaisons au point de les détruire. A. défaut de programme général universellement accepté, le Parti, ainsi qu'il s'appelait lui-même à l'exclusion de tous autres, puisait toute sa force de cohésion dans la vivace énergie de ses haines. De toutes les haines, la plus implacable, la plus irréductible était celle de l'Empereur et de l'Empire. Quand du choc des amours-propres ou des intérêts avait jailli quelque débat violent, l'invective contre Napoléon était comme le dérivatif qui détournait toutes les colères intestines en les concentrant sur le personnage exécré. La haine de l'Empereur, sentiment inflexible à la manière d'un dogme, faisait taire toute justice, toute raison aussi, et les rumeurs les plus ridicules ou les plus folles, les calomnies les plus niaisement perverses semblaient toutes naturelles dès qu'elles attaquaient, en son honneur, le souverain, sa femme ou son fils. Dans ce groupe, la disposition habituelle était un dédain plein de hauteur pour les démocrates moins fanatisés qui se contentaient de combattre l'Empire et ne poussaient point l'aversion méprisante jusqu'à paraître l'ignorer. A l'étranger, les proscrits qui, malgré l'amnistie, avaient prolongé leur exil dénonçaient non sans amertume la tiédeur de ceux qu'ils appelaient les républicains politiques : ils se plaignaient que les décisions fussent prises sans eux, qu'on vint en Angleterre, en Belgique, en Suisse, sans songer même à les visiter ; que leur volontaire bannissement, loin de les ranger parmi les martyrs de la cause, fût un motif d'indifférence ou d'oubli. Sur notre sol, leurs coreligionnaires de France, peu nombreux, mais très ardents, faisaient écho à leur voix. Ceux-ci vivaient dans leur patrie, aussi isolés qu'ils l'eussent fait en exil. Leur existence était singulière entre toutes. Rentrés dans leur pays après l'amnistie ou ne l'ayant jamais quittée, ils s'y cantonnaient dans une volontaire ignorance de tout ce qui se passait autour d'eux. Ils ne voulaient rien recevoir que de la terre étrangère, la seule libre, disaient-ils ; de là leur arrivaient les rêves, les inspirations des exilés, et ils s'accoutumaient à considérer comme l'opinion de l'Europe et du monde ce qui n'était que la répétition ou le prolongement de leur propre pensée. Ils s'agitaient dans un cercle étroit et sombre, et, de peur que la lumière ne leur montrât quelque objet offusquant, s'appliquaient à fermer les yeux. Une de leurs grandes joies était de mettre la main sur les petits livres publiés à Londres, à Genève, à Bruxelles : en cachette et au prix d'un petit péril qui doublait le plaisir, ils goûtaient au fruit défendu et le faisaient savourer autour d'eux. Ils apprirent par cœur les Châtiments ; plus tard, d'autres brochures devaient les charmer : tels seraient les Propos de Labienus et le Dialogue entre Machiavel et Montesquieu. Pour tromper l'ennui de leur bouderie farouche, ils grossissaient à plaisir les petites nouvelles. Un jour, au concours général des lycées, l'éloge du roi Jérôme qui venait de mourir avait été proposé aux candidats comme sujet d'amplification. L'un d'eux, qui s'appelait, je crois, Richard, au lieu de chanter le héros officiel, célébra Garibaldi, Mazzini, la résistance au coup d'État, en un mot tout ce qui était interdit. Ce qui n'était que malice d'écolier osé parut acte héroïque : la pièce de vers se propagea par copies, et, sur cette seule espérance, on déclara très sérieusement qu'un nouveau Juvénal était né. Juvénal, en effet, était fort à la mode, ainsi que tous les Romains qui avaient flétri la tyrannie. Le plus goûté était Tacite : on le détaillait par citations le plus souvent tronquées, et les mêmes traits qui avaient peint Néron ou Tibère paraissaient faits à souhait pour Napoléon. Les plus lettrés se rappelaient divers sénateurs condamnés jadis au poison ou à s'ouvrir les veines, et, tous ces badauds fanatiques s'exaltant mutuellement, ces vieux récits prenaient un air d'actualité. Ces crédules et farouches démocrates se persuadaient de bonne foi qu'ils inspiraient au tyran une haine égale à celle qu'eux-mêmes ils lui portaient. Ils se croyaient tous l'objet d'une surveillance spéciale. Ils ne doutaient point qu'un des principaux soucis de la poste ne fût de décacheter leurs lettres ; ils se jugeaient toujours sous le coup de perquisitions et laissaient entendre qu'ils avaient à l'étranger quelque abri sûr où reposaient leur correspondance, leurs notes, leurs papiers, en un mot, toutes sortes de témoignages qui seraient un jour l'éclatante condamnation du régime détesté. Ils ne terminaient jamais aucun de leurs entretiens sans un retour sur Napoléon, ses fourberies, ses débauches ou ses crimes. Quelques-uns, assagis par l'expérience ou calmés par la vieillesse, se sont rappelé plus tard avec une certaine confusion leur débordement de paroles. Nous les avons vus, avec un sourire moitié sceptique, moitié repentant, excuser leur monomanie. « Que voulez-vous ? disaient-ils ; à Badinguet, c'est ainsi que nous appelions l'Empereur, nous attribuions non seulement les malheurs publics, mais les plus vulgaires mécomptes. A peine nos enfants savaient-ils parler que nous leur apprenions à maudire cet homme. Il était responsable de toutes choses : du temps qui était mauvais, des fruits qui ne mûrissaient point, de la cheminée qui fumait. Ce nom devenait comme un juron, comme une imprécation familière, et l'habitude continuait ce que la haine avait commencé. 1, — Comme les élections de 1863 approchaient, ces républicains irréductibles durent se concerter sur la conduite à tenir. Une opinion assez vivement soutenue était que le serment ne devait point arrêter : il n'obligeait pas, l'homme étant hors la loi : volontiers on répétait l'adage romain : Adversus hostem æterna auctoritas. Cependant d'autres jugèrent que la formule, même corrigée par cette restriction mentale, avait un parfum de soumission. La réserve, conseillée par la logique du fanatisme, l'était aussi par des considérations plus pratiques : si, dans les programmes électoraux, les revendications s'adoucissaient, ne serait-ce pas un commencement de réconciliation ? Si au contraire elles se présentaient sous leur aspect farouche, quel ne serait pas l'effroi des électeurs ? Tout annonçait donc qu'en 1863, comme en 1852, comme en 1857, il y aurait un petit groupe, un groupe restreint, celui des insermentés, qui se refuserait à la lutte, qui s'y refuserait, non par indifférence, découragement ou inclination vers l'obéissance, mais au contraire par surabondance de haine et parce qu'il aimerait mieux ne manier aucune arme que d'en manier une qui fût au-dessous de ses ressentiments.

Quand un parti a régné, fût-ce peu de temps, il conserve, même après sa chute, un état-major qui s'arroge volontiers un droit de direction et se flatte de dominer les débris dispersés. A travers l'empire triomphant, les hommes de 1848 avaient conservé cette illusion. On appelait ainsi les membres du gouvernement provisoire ou de la commission exécutive, et tous ceux qui, par l'exercice des grandes fonctions publiques, s'étaient rattachés à eux. Les plus notables de ces personnages étaient M. Marie, avocat très réputé au Palais, et doublement honoré pour la scrupuleuse droiture de son caractère et pour l'élévation de son talent ; M. Crémieux, autre avocat, à l'intelligence souple, féconde en ressources, pleine de saillies, et aussi brillant que M. Marie était grave ; Ni. Carnot, d'intelligence assez médiocre, mais d'honnêteté non suspecte, et portant un nom cher aux républicains ; Garnier-Pagès, paré du reflet de son frère comme Carnot de l'illustration paternelle, homme d'ailleurs verbeux, solennel, d'une activité encombrante, en revanche, de probité intacte et d'un cœur excellent. Il y a des aristocraties partout, et très spécialement dans les démocraties. Les républicains que je viens de citer formaient l'aristocratie de la république. Leur défaite ne les avait nullement déconcertés. Ils l'attribuaient à la mobilité des événements, à l'inconstance du peuple, à la perfidie de Louis-Napoléon. Descendus du pouvoir, les mains nettes et la conscience pure, ce qui était bien quelque chose, ils ne doutaient point qu'ils ne fussent hommes d'État tout autant qu'honnêtes gens. Dans cette disposition, ils jugeaient tout naturel que leur dictature se prolongeât et eussent considéré comme usurpation tout ce qui se fût fait sans eux. Leur crédit réel, leurs aptitudes étaient fort au-dessous de cette prétention. Plusieurs causes contribueraient à infirmer leur autorité. D'abord une certaine indécision régnait dans leurs vues : en 1852, leur disgrâce récente, leur impopularité, la grandeur des obstacles, tout les avait poussés à conseiller presque partout l'abstention : en 1857, ils n'avaient guère engagé la lutte qu'à Paris, et encore leur répugnance à prêter serment avait-elle arrêté les deux plus notables d'entre eux sur le seuil du Corps législatif : à la veille des élections de 1863, ils se sentaient gagnés par la lassitude du repos ; mais leurs avis seraient-ils suivis ? Quelle serait l'issue de la bataille ? Dans les départements, les républicains, engourdis par une longue torpeur, pourraient-ils se rejoindre et se ressaisir ? En outre, d'ardentes rivalités personnelles entravaient l'unité d'action. L'année 1848 avait vu passer trois gouvernements : la commission exécutive ne s'était élevée qu'en éliminant une portion du gouvernement provisoire ; puis Cavaignac n'avait grandi qu'aux dépens de la commission exécutive elle-même : toutes ces transformations ne s'étaient point accomplies sans de pénibles amoindrissements de situation, sans de cruels froissements d'amour-propre ; il arrivait donc que ces vaincus de Bonaparte avaient souvent à régler entre eux quelque vieux compte de rancune : tous ces mauvais souvenirs qui avaient survécu au coup d'État, à l'Empire, à la mort de Cavaignac lui-même, ajouteraient leurs difficultés propres à toutes les difficultés de la lutte. Enfin les hommes de 1848 subissaient leur parti plutôt qu'ils ne le dominaient. De condition aisée, ils avaient à se débattre contre les réclamations ou les menaces de toutes sortes de faméliques, vieux compagnons de révolution ou électeurs d'autrefois. Gens instruits et ayant le sens des choses réelles, ils étaient contraints d'entendre tout ce que le fanatisme ou l'ignorance inspirait de divagations aux plus exaltés de leurs alliés. Respectueux, au fond, de l'ordre, il leur fallait couvrir de leur approbation apparente les ridicules essais de rébellion, les chimériques projets de sociétés secrètes, en un mot, toutes les misérables ébauches révolutionnaires que la police laissait se développer, qu'elle surprenait au point voulu, et qui venaient tristement échouer devant les tribunaux. En ces jours d'audience, ils revêtaient leur toge et, s'exaltant à froid, prononçaient quelque plaidoirie violente qui ne trompait ni les juges, ni le public, ni les clients, et les laissait eux-mêmes las autant qu'écœurés. Quel art disciplinerait tous ces éléments divers et les ferait concourir à un but commun ! Quel ne serait pas surtout l'embarras de rapprocher les uns des autres pour la lutte électorale ceux que, dans le train ordinaire de la vie, on s'appliquait surtout à contenir et à éviter ! Ces conditions peu favorables laissaient pressentir que, si l'opposition démocratique l'emportait à Paris et dans les grandes villes, ce serait moins par l'influence personnelle de ses chefs que par une vigoureuse poussée du peuple et même de la bourgeoisie, l'un et l'autre lassés de leur quiétude, et jaloux de donner une leçon an pouvoir. — Aux hommes de 1848 se rattachaient les Cinq, comme eux bourgeois, comme eux hommes de parole, comme eux républicains quoique ennemis de tout excès. Mais la communauté de situation n'entraînait ni intimité, ni même grandes sympathies. Jules Favre, le seul des Cinq qui eût participé au gouvernement de 1848, était accusé d'avoir dénoncé, trahi même la commission exécutive, et l'ambiguïté de sa conduite en ces conjonctures avait soulevé contre lui des colères non apaisées. Ollivier, qui commençait à grandir, portait ombrage par son éloquence, par sa modération aussi, et semblait se tracer une voie à part, au-dessus de tout patronage comme en dehors de toute coterie. Picard, esprit gouailleur quoiqu’au fond triste, avait plus d'une fois raillé les solennels pontifes du gouvernement provisoire. Contre les Cinq, les dictateurs de 1848 avaient d'ailleurs, à la veille des élections, un grief commun. Ils se sentaient distancés par ces nouveaux venus qui s'étaient pliés les premiers à l'obligation du serment, qui avaient pris pied dans les circonscriptions les plus favorables à la cause ; et, leurs propres désirs se réveillant après un long dédain, ils voyaient en eux des rivaux presque autant que des alliés.

Dans le parti républicain, un autre groupe existait, le groupe des jeunes. On ne peut guère le définir qu'en le décrivant.

« En ce temps-là, nous dit une correspondance contemporaine, plusieurs jeunes gens, à peine échappés de l'école de droit et inscrits au stage, étaient venus à Paris avec l'intention arrêtée d'accomplir plusieurs choses notables et en particulier de renverser le gouvernement. » Ces jeunes gens audacieux, qui voyaient de si loin l'avenir et s'y préparaient, se reliaient aux hommes de 1848, dont ils étaient les auxiliaires et les lieutenants naturels ; mais volontiers ils eussent agi moins en subordonnés qu'en coadjuteurs, et en coadjuteurs que séduit surtout la future succession. Ils étaient plus riches en ambitions qu'en vertus ; entre toutes les vertus, celle qui leur manquait le plus, c'était le respect de la vieillesse. Ils avaient quelque peine à se convaincre que le fait d'avoir gouverné la République, et même de l'avoir laissé choir, fût un titre à une dictature perpétuée sur les débris du parti vaincu. Aussi, tout en recherchant un patronage dont ils profitaient, ils ne contenaient point toujours leurs irrévérences, et ceux que, dans les discours publics, on appelait les vénérables vétérans de la démocratie étaient, dans l'intimité, qualifiés de vieilles barbes, de vieux bonzes et même de vieilles ganaches. Parmi ces jeunes gens, quelques-uns affichaient le jacobinisme le plus ardent : toutefois ce fut seulement vers la fin de l'Empire que l'état de décomposition générale favorisa ces extrêmes violences. La plupart d'entre eux se contentaient d'être des Girondins, des Girondins très amoureux de l'éloquence, non de celle qui mène à l'échafaud, mais de celle qui conduit à la popularité et aux honneurs. En une foule de parlottes, ils s'exerçaient à l'art de bien dire : de toutes ces parlottes, la plus fameuse fut la Conférence des avocats. Au Palais, ils plaidaient fort peu encore ; en revanche, ils écoutaient avec une attention passionnée les maîtres de la parole ; puis le soir, dans les cafés, ifs redisaient les discours et, se faisant maîtres à leur tour, commençaient à se créer, parmi les habitués, un petit cercle d'admirateurs et d'amis. Dans les débats judiciaires, ils se tenaient à l'affût de tout ce qui pourrait discréditer l'Empire : c'est ainsi que naguère, dans le procès du banquier juif Mirés, on les avait vus remplissant toute la salle d'audience, épelant les témoignages, épiant les moindres indices, espérant toujours, sans que leur espoir se réalisât, quelque révélation qui compromît le gouvernement ou ses serviteurs[50]. Ils travaillaient, moins en vue de leur profession que de la politique : leur lecture habituelle, c'était Machiavel, Montesquieu. Ils lisaient aussi Tacite, non qu'ils fussent assez simples pour comparer Napoléon à Tibère, mais afin de s'approvisionner de toutes sortes de traits bien acérés. Ils se plaisaient fort aux correspondances de l'Indépendance belge ou du Times : en revanche, ils se désolaient que leur parti eût comme organe officiel le Siècle, à demi vendu au pouvoir, et l'Opinion Nationale, en coquetterie réglée avec le Palais-Royal. Entre tous les journaux, ils n'en goûtaient tout à fait qu'un seul, c'était le Temps, que M. Nefftzer venait de fonder et qui aspirait à devenir le Journal des Débats de la démocratie. Ils avaient leurs jours d'impatience, de découragement et, eux aussi, parlaient d'abstention ; mais leur vivace jeunesse se reprenait bientôt à l'espoir. C'est vers le Palais-Bourbon qu'ils se tournaient le plus souvent. Il y avait là-bas une tribune publique de dix-huit places. Ils l'avaient accaparée, comme certains consommateurs dans les cafés accaparent si bien une salle, que nul intrus n'ose s'y aventurer. Les huissiers les connaissaient tous, et les députés les contemplaient d'un œil méfiant et ahuri. On les appela bientôt les auditeurs au Corps législatif. On eût dit un bataillon scolaire de la politique, s'exerçant à la petite guerre, avec un désir démesuré de commencer la grande. Quand la séance était levée, ils la prolongeaient en d'interminables promenades où ils discutaient les questions, les incidents, les orateurs. Après les grands débats, ils faisaient cortège aux Cinq, et souvent les ramenaient jusqu'en leurs demeures. Jules Favre intimidait par l'impeccable perfection et le ton hautain de son éloquence ; Darimon répétait trop Proudhon et était jugé ennuyeux ; Picard, spirituel, sceptique, d'abord facile, semblait à tous un contemporain, presque un ami, et, en 'le reconduisant chez lui, on recueillait avidement ses bons mots, comme les miettes après le festin ; plus accessible que Jules Favre, plus élevé que Picard, Ollivier séduisait plus que tous les autres par son ampleur méridionale et par l'accent de sincérité que sa chaude parole dégageait. Parmi ces jeunes gens, quelques-uns se jalousaient : la plupart s'étaient persuadé que l'union valait mieux que l'envie, et, en de véritables sociétés d'admiration mutuelle, se prédisaient les uns aux autres la célébrité. Comme les élections de 1863 approchaient, ils manifestèrent un grand zèle à s'effacer derrière les hommes de 1848, mais de préférence derrière les plus vieux, derrière ceux qui dureraient le moins. Quant à eux, ils se montraient modestes, mais avec d'intermittentes poussées d'ambition, comme s'ils eussent voulu reconnaître le terrain où ils pourraient s'avancer : ils seraient les secrétaires des comités, les simples soldats du parti : cependant, ajoutaient-ils, ils ne déclineraient pas l'occasion de se dévouer. Dans un milieu très restreint, ces jeunes tenants de la République sentaient déjà bruire autour d'eux un petit murmure de renommée qui les charmait. On citait déjà quelques noms : Hérold, Floquet, Jules Ferry ; entre tous ces jeunes avocats, car presque tous appartenaient au barreau, l'un surtout, quoique encore stagiaire, attirait déjà l'attention par son aspect étrange et inculte, par ses enlevées éloquentes, par un je ne sais quoi d'avisé et de passionné tout ensemble. On eût dit qu'il avait emprunté à notre Midi sa force expansive, à l'Italie sa finesse. On l'appelait Léon Gambetta.

Tel était, en ses nuances diverses, et sans parler des groupes ouvriers ou socialistes qui ne s'organisèrent fortement que plus tard, tel était le parti républicain. Tout à l'opposé, le parti légitimiste avait, par le retour des catholiques, regagné dans les derniers temps de précieuses recrues. Malgré ce renforcement, sa condition était précaire. Au moment où s'annonçait la lutte électorale, un grand embarras naîtrait pour lui, non de ses adversaires, mais de son chef lui-même.

Dès la proclamation de l'Empire, les circulaires du comte de Chambord avaient recommandé l'abstention. Même au début du règne, le conseil, l'ordre plutôt, car le prince procédait par ordres, avait paru à plusieurs excessif. Comme les événements se développaient, la sagesse de ces directions avait semblé de plus en plus douteuse. Quand les attributions de la Chambre s'étaient accrues, les légitimistes s'obstineraient-ils à vivre en émigrés dans leur propre pays ? Dans les périls de la papauté et de l'Église, le prince assumerait-il la responsabilité de refuser au clergé et aux catholiques le concours de ses amis ? Les orléanistes avaient annoncé leur dessein de tenter la fortune des élections : leur laisserait-on tout l'honneur de la défense religieuse, tous les bénéfices de l'opposition indépendante ? N'était-il pas à craindre qu'une conduite si étroite ne ramenât une seconde fois vers l'Empire les catholiques désabusés, et ne ralliât à la monarchie de 1830 tous ceux qui avaient souci des institutions représentatives ? L'un des plus ardents à tenir ce langage avait été M. de Falloux. Dès 1861, il avait adressé au duc de Lévis, mandataire général du prince, des représentations très pressantes ; puis, comme ses avis demeuraient vains, il avait fait parvenir jusqu'à Frohsdorf l'expression de ses doléances et de ses vœux : il ne se faisait pas illusion sur les succès électoraux qu'on pourrait remporter ; mais il jugeait qu'aucun échec ne serait dommageable à l'égal de l'inaction : en conséquence, il priait, il suppliait son maître de lever la défense, de transformer, du moins, en simple conseil ce qui avait été jusque-là prescription[51].

Cependant M. de Falloux comptait beaucoup d'ennemis dans la petite cour de Frohsdorf. Ce personnage, de l'esprit le plus délié comme le plus ferme, avait contre lui ses lumières mêmes : son grand malheur était de se montrer trop politique au milieu de gens qui ne l'étaient pas assez : puis il avait le tort de ne point dissimuler, d'exagérer même parfois l'insuffisance de ses amis. Parmi les royalistes, un homme existait à qui toutes les hardiesses semblaient permises. Berryer était l'honneur, la décoration de son parti et, depuis trente années, projetait sur lui son reflet. Au mois de juin 1862, comme le prince recevait ses fidèles à Lucerne, les plus avisés d'entre les courtisans de l'exil adressèrent message sur message au glorieux vieillard, pour qu'au plus tôt il vînt les rejoindre. « Nous sommes ici, lui écrivait M. Benoist d'Azy, une foule très nombreuse ; mais il y manque une personne que tout le monde demande, et c'est vous. Au nom de tous, je suis chargé de vous le dire. Chacun de nous fait son possible pour faire comprendre la situation réelle du pays. Sans affirmer le succès de ces efforts, je crois voir qu'ils font une impression utile et favorable. Les vôtres seraient plus puissants que les nôtres... » « Cher Berryer, mandait de son côté M. Laurentie, je suis d'avis que vous veniez brusquement... Il dépend de vous de dissiper des doutes et des penchants dangereux. Croyez-moi, vous n'avez jamais eu occasion meilleure de rendre sa force à la politique que vous avez toujours suivie ; au nom du ciel, ne la perdez pas[52]. » Docile à l'appel, le grand orateur partit pour Lucerne. Ainsi que l'avait annoncé M. Benoist d'Azy, ci la foule était très nombreuse » : on comptait 3.400 visiteurs ; c'était peu pour la France entière, c'était énorme pour une cour d'exilé. Le comte de Chambord était l'un des hommes les plus séduisants de son temps : Berryer, de son côté, était d'âme vibrante, et son cœur, comme il l'avouait lui-même, battait à se rompre quand il approchait celui qu'il appelait son roi. Au plus illustre de ses amis, le prince prodigua les marques de sa cordialité, de sa gratitude, de son affection ; et Berryer, au contact royal, se sentit renaître et rajeunir. « Non, la cause n'est pas morte, écrivait-il dans un vrai débordement d'allégresse et d'enthousiasme. » Aux effusions du dévouement devaient succéder les négociations de la politique. Le prince autorisa, parut autoriser certains rapprochements, certaine entente entre les chefs parlementaires : il approuvait que les hommes des anciens partis se concertassent et s'unissent. Berryer, prompt à l'espoir, ne douta pas que cette entente n'impliquât une action commune sur le terrain électoral. Hélas ! quand le dernier bruit des fêtes de Lucerne se fut évanoui, il fallut bien reconnaître qu'on n'avait rien gagné, et le prince, qui avait prodigué les bonnes paroles, se retrouva aussi inflexible que par le passé.

Dans les pourparlers, il y eut une interruption et comme un moment de silence découragé. Pourtant les mois s'écoulaient. Du fond de leurs provinces, les plus actifs des royalistes : M. de Kerdrel, M. de Larcy, M. Léopold de Gaillard, adressaient aux chefs du parti, à Berryer surtout, des appels désespérés : ils ne comprenaient point l'abstention, cette manière de mourir : aucun combat, quelle que fût la défaite, ne serait préjudiciable à l'égal de l'inertie. Entre toutes ces lettres, les plus hardies, les plus puissantes par la force des raisons étaient celles de M. de Kerdrel : « C'est une bien funeste idée, écrivait-il le 19 mars 1863, que cette exclusion des royalistes ; on fait d'eux des hommes à part, ayant des devoirs plus étroits, une conscience plus pure que leurs concitoyens de toute nuance. Avec ce système, plus de rapprochements, plus de fusion possible ; le roi demeure le roi de ses amis et devient de moins en moins celui des Français[53]. « On ne pouvait mieux dire ni avec un patriotisme plus clairvoyant. Berryer prit la lettre, y joignit une copie de sa réponse et envoya le dossier à Frohsdorf comme une dernière supplication. Le suprême appel demeura, comme tout le reste, inécouté. C'est ainsi qu'on atteignit l'époque des élections.

À côté des légitimistes s'agitaient les catholiques purs. Pouvait-on dire d'eux qu'ils formaient un parti ? Un changement de la politique gouvernementale les avait rejetés loin de l'Empire : un changement contraire suffirait, non à ramener l'ancienne intimité, mais à rétablir un état de paix décent. On se rappelle comment s'était affirmée, sur le terrain parlementaire, l'opposition de droite. Le 22 mars 1861, comme on discutait le paragraphe de l'adresse relatif aux affaires romaines, 91 députés, résistant à toutes les objurgations comme à toutes les prières, avaient formulé un blâme très modéré, mais très net, contre la conduite adoptée vis-à-vis du Saint-Siège et de l'Italie. Dans l'entourage du souverain et jusqu'aux Tuileries, cet échec, le premier depuis la fondation de l'Empire, avait éveillé un grand courroux. M. de Persigny avait publié aussitôt son intention de se venger : les députés réfractaires seraient, au renouvellement de la Chambre, privés du patronage officiel et traités en ennemis. Les élections approchant, on put s'assurer que la menace n'avait point été oubliée, mais que les représailles s'exerceraient partiellement. Parmi les 91, beaucoup trouveraient grâce, soit qu'ils eussent donné, postérieurement à leur vote, des preuves de docilité, soit que de hautes influences eussent raffermi leur crédit, soit enfin que leur popularité rendît malaisé de les combattre. Sur qui se porteraient les rigueurs de l'administration ? On ne le savait pas bien encore ; mais déjà on désignait M. de Flavigny, M. Lemercier, M. Plichon, M. Keller. Ces noms personnifiaient l'opposition religieuse proprement dite, celle qui eût été incompréhensible en 1857, celle qui était née des complications romaines.

Entre tous les partis, j'ai réservé pour la fin celui que j'éprouve le plus d'embarras à décrire. Ce parti résidait partout sans être Fixé nulle part ; il empiétait sur tous les groupes sans qu'aucun lui appartînt entièrement ; il avait noué en tous lieux des intelligences, mais sans que les sympathies allassent jamais jusqu'à l'inviolable fidélité. Tout ce qui avait gardé le culte des lettres, le goût de l'éloquence, l'instinct de la liberté, se rapprochait de lui par une affinité naturelle et relevait de ses jugements. Il avait brillé jadis au Luxembourg, au Palais-Bourbon, dans les chaires de l'enseignement public. Il peuplait encore les salons, les académies surtout ; et le palais Mazarin était son domaine et comme sa forteresse. A ce parti, il est malaisé de donner un nom. Était-ce le parti orléaniste ? le parti libéral ? le parti constitutionnel et parlementaire ? Aucune de ces désignations n'est fausse, mais aucune ne satisfait pleinement. Les anciens ministres, les conseillers, les amis du roi Louis-Philippe, M. Guizot, le vieux duc de Broglie, M. de Rémusat, M. Vitet, M. Saint-Marc-Girardin, apparaissaient au premier plan du groupe, en étaient comme l'état-major fixe et permanent : c'est en quoi l'appellation d'Orléaniste paraissait exacte et justifiée. Mais quelles n'étaient point les extensions, les prolongements, à droite jusqu'aux catholiques libéraux, jusqu'aux légitimistes amis des institutions représentatives, à gauche jusqu'à ces constitutionnels extrêmes qui s'égaraient volontiers sur les lisières de la République ! On eût dit une longue ligne un peu mince, dont les orléanistes formaient le centre, mais dont les ailes se développaient si fort que le centre n'aspirait point à dominer et se contentait de n'être point absorbé. Ce qui manquait en cohésion se retrouvait en éclat. La coalition, car ce mot convient plus encore que celui de parti, la coalition avait encadré en elle tout ce que la France comptait alors de plus illustre. Les catholiques libéraux y figuraient presque tous : c'était Montalembert, toujours dominé par le regret de son adhésion passagère à l'Empire, déjà courbé sous les premières atteintes de la maladie qui bientôt le réduirait à l'impuissance, et laissant déborder en d'éloquentes invectives le trop-plein de ses inquiétudes, de ses colères et de son mépris : c'était le prince Albert de Broglie, aussi contenu que Montalembert l'était peu, polémiste grave et courtoisement ironique, écrivain de forte race et d'un talent qui ne ferait que grandir : c'était Mgr Dupanloup, déjà très absorbé par ce qu'il appelait le péril social, l'apercevant de loin quand personne ne le discernait, attentif à le dénoncer, le dénonçant avec âpreté, avec trop d'âpreté même, car ses écrits hâtifs, souvent composés de citations incomplètes, effleuraient les questions sans les épuiser et perdaient en autorité durable ce qu'ils gagnaient en véhémence. A ce parti se rattachaient aussi les plus transigeants des légitimistes, ceux qui poursuivirent pendant tout l'Empire, avec de longs intervalles de découragement, ce travail de Pénélope qu'on appela la fusion : Berryer était considéré comme un allié, et plus encore M. de Falloux, qui oubliait volontiers, en cette société de gens d'esprit, ce qu'il appelait l'étroitesse et l'inintelligence de ses amis. La commune disgrâce avait effacé ou adouci les dissentiments passés c'est ainsi que les anciens membres du tiers parti ou de l'opposition dynastique : Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne, faisaient cause commune avec ceux que jadis ils avaient combattus. Les limites se reculant encore davantage, nul n'était exclu : ni M. Dufaure, qui avait naguère trouvé en de retentissantes plaidoiries un regain de renommée ; ni M. Laboulaye, qui venait de publier sous le nom de Paris en Amérique une vive satire de nos mœurs centralisées ; ni même quelques républicains avérés, comme Jules Simon, qui traversèrent, à diverses reprises, le groupe, sans jamais s'y mêler. Entre tous les anciens chefs parlementaires, M. Thiers était le plus illustre ; mais, quoique appartenant à la coalition et l'inspirant même parfois, il prenait grand soin de ne pas se solidariser avec elle. Cette réserve était calcul ; cet éminent personnage, très positif dans ses ambitions, recherchait la popularité pratique, celle qui donne les suffrages. Puis, il goûtait peu cette sorte de société composite qu'il ne dominerait point entièrement et où il serait exposé à entendre beaucoup de discours qui ne seraient pas les siens.

Les récents développements des attributions législatives n'avaient pas été sans émouvoir les vieux parlementaires. En 1852, en 1857, ils avaient pu affecter le dédain. Désormais l'arène était digne d'eux, comme aussi les intérêts à défendre. C'est dans cet état d'esprit qu'ils voyaient approcher les élections. Mais ici apparaîtrait leur vraie condition, à la fois très brillante et très précaire. Tout ce qui, dans Paris, au milieu d'une société polie, leur assurait le renom, la gloire même, s'évanouirait sous le souffle puissant et brutal du suffrage universel. Ce qui plaît aux masses, ils l'ignoraient, et ils ne leur offriraient le plus souvent que ce qu'elles étaient inaptes à comprendre. Ils aimaient les livres plus que les brochures, les brochures plus que les journaux ; parmi les journaux, leurs préférences les portaient vers les plus raffinés, les plus délicats, et leur pensée planerait fort au-dessus de ceux qu'ils voudraient atteindre. Entre toutes les armes de combat, celle de leur choix eût été la plus fine, le stylet qui ressemble si bien à une plume : or dans les luttes du suffrage universel l'arme la meilleure est la plus lourde, la massue. Ils défendaient les causes vaincues : or le peuple n'aime guère les vaincus, à moins que l'infortune, par sa grandeur touchante ou tragique, ne saisisse les âmes à la manière d'un poème ou d'une légende. Ils personnifiaient la liberté, mot un peu abstrait, dont le sens se pénètre mal sans un commencement de culture et d'étude. Ils représentaient toutes les aristocraties : aristocratie de l'éducation ou des goûts, du talent ou de la naissance, mauvaise condition pour conquérir les sociétés démocratiques, rebelles à toutes les supériorités, hormis celle de l'or, qui leur apporte la brutale sensation de l'éblouissement. Le pire pour ces honnêtes gens, comme on eût dit au XVIIe siècle, c'est qu'ils n'avaient aucune force qui, à proprement parler, fût à eux. Il y avait dans l'ouest et dans le midi des légitimistes, des républicains dans les grandes villes, un peu partout des catholiques. Où étaient, au moins à l'état de groupe compact, les orléanistes, les constitutionnels, les libéraux ? Il arriverait donc qu'on ne pourrait faire la guerre qu'avec des troupes d'emprunt, en enrôlant ici les démocrates, plus loin les royalistes, ailleurs les catholiques : de là le double danger, ou de n'être pas compris si on demeurait dans les généralités, ou de tenir des langages contradictoires si on s'accommodait à toutes les différences de milieux. Ces illustres personnages avaient le juste sentiment de leur faiblesse. Il eût fallu qu'un autre leur conquit leur mandat, et qu'eux-mêmes, par une sorte de subrogation, l'exerçassent. De bonne foi et avec une sincérité spirituelle, plusieurs n'hésitaient pas à confesser tout ce qui leur manquait : « Notre plus grande maladresse, disaient-ils, serait de nous compter. »

Les parlementaires avaient pourtant à leur service l'un des plus admirables journalistes du temps, le premier de tous, dirais-je volontiers, puisque M. de Sacy vieillissait et puisque Louis Veuillot était alors condamné au repos. En 1863, il était, quoique fort jeune encore, bien près d'atteindre le faîte de sa renommée. On ne peut parler des anciens partis sous le Second Empire sans qu'aussitôt son nom vienne aux lèvres. En lui se personnifia la coalition, et très particulièrement l'Orléanisme libéral, dont il fut pendant douze ans la vive incarnation.

« Connaissez-vous Prévost-Paradol, écrivait de l'exil dès 1854 Edgar Quinet ? Je viens de lire de lui, dans la Revue de l'Instruction publique, un article extrêmement remarquable[54]. » Le jeune homme, dont le nom ignoré se murmurait pour la première fois, aspirait déjà à une autre publicité que celle de la revue modeste où avaient été distingués ses premiers essais. Il sortait de l'École normale, cette école qui, selon l'expression de M. Weiss, « mène à tout, même à l'enseignement. » Il était chargé de cours à la Faculté d'Aix quand, en 1856, on lui avait offert une place de rédacteur au Journal des Débats. « Je me réservai, écrivit-il plus tard, le temps de faire trois tours de jardin pour réfléchir, mais je n'avais pas achevé le premier que j'étais décidé[55]. » Il quitta Aix, non sans donner un regret à sa petite maison presque rurale, à ses doux loisirs de province, à cette belle lumière méridionale dont il garda le reflet dans les yeux. Aux Débats, il fut chargé du bulletin politique. Sous sa plume, ce compte rendu quotidien, un peu sec par nature, prit couleur et s'anima. Son esprit net autant qu'étendu excellait à discerner les sommets des choses, et ce qu'il avait embrassé d'une vue générale, il le résumait avec une brièveté naturelle qui ne sentait point l'effort, avec une clarté élégante qui ne laissait rien d'obscur. Il condensait ensuite le résumé lui-même et d'un mot austère ou enjoué, ironique ou profond, gravait avec un relief saisissant l'événement principal ou l'impression dominante du jour. Ce qu'avait dit Quinet, d'autres plus illustres le répétèrent : « Qui est donc, demandait M. Thiers, ce Prévost-Paradol ? » — La condition des journalistes sous l'Empire, très précaire à beaucoup d'égards, était par certains côtés assez enviable, car il n'était aucune de leurs servitudes qui n'eût son dédommagement. Dans le pêle-mêle confus où s'agite la presse libre, les esprits les plus vigoureux ont peine à faire leur trouée et malaisément se dégagent des médiocrités touffues qui les enserrent. Le régime de 1852, en imposant la loi générale du silence, mettait par là même en lumière les rares privilégiés qui avaient licence de parler. Sur le terrain déblayé, le talent n'avait à craindre aucune concurrence et allait droit au public, qui, n'ayant guère la faculté de choisir, lui faisait fête aussitôt. Il arrivait donc, par une assez singulière compensation des choses, que l'autorité individuelle des journalistes croissait dans la mesure même où avait diminué la puissance collective de la presse. Les dures entraves de la législation décourageaient les faibles ou les maladroits : les forts se piquaient au jeu. Le public, d'ailleurs, s'était accoutumé à comprendre à demi-mot ; il complétait les phrases, achevait les idées et, s'émerveillant que les journalistes pussent dire tant de choses malgré la censure, se demandait avec admiration quel ne serait pas leur génie si la censure ne les émondait pas. Pour les gérants responsables, pour les actionnaires, l'anxiété était perpétuelle ; pour les publicistes, qui ne répondaient que de leurs articles, la sensation de l'écueil toujours côtoyé n'était point sans charme, et ils trouvaient dans leurs disgrâces même la preuve que leurs coups avaient porté. — Cette condition fut celle de Prévost-Paradol, et, n'ayant jamais vécu que sous l'Empire, il n'en connut jamais d'autre. Bientôt le bulletin politique ne lui suffit plus, et sa verve débordante se répandit en de longs articles. Dans le journalisme, il créa un genre nouveau plein de rapprochements imprévus, de sous-entendus malicieux, d'ironies ingénieuses ou méprisantes. Il y a dans la statuaire certaines draperies beaucoup plus osées que ne le serait la nudité. Prévost-Paradol pratiqua un art pareil et se servit de tout, même des voiles dont il était contraint de couvrir sa pensée. Avec une cruelle et délicate précision il gravait la critique, puis tout à coup il laissait l'idée suspendue, et l'arrêt était si brusque, si habilement calculé, qu'aucune parole n'eût égalé l'impertinence de son silence. Il lui arrivait parfois de déplorer ses entraves. « Je suis condamné, écrivait-il un jour, à dire non les choses que je crois le plus utiles, mais celles que je crois le plus inoffensives[56]. » La vérité, c'est que sa plume asservie trouvait des tours ingénieux et hardis que n'eût peut-être point trouvés sa plume libre. Il l'avouait lui-même en ses heures de sincérité. « Quelle volupté de peser et de compter les coups, d'enfoncer délicatement l'aiguille. Vraiment le plaisir est encore plus grand que l'honneur[57]. »

Tous, jusqu'aux adversaires, subissaient le charme. « Il tirait sur nous, disait un jour Sainte-Beuve, mais il tirait si bien. » Si les ennemis parlaient de la sorte, quel ne devait pas être le ravissement de ceux au profit de qui se livrait la bataille ! « Il a bien de l'agrément dans les manières, écrivait M. Doudan. Il a les instincts élevés qui régnaient il y a quarante ans dans l'élite de la société. Cela est aimable en tout temps, mais surtout avec la grâce de la jeunesse[58]. » En Prévost-Paradol, les vieux parlementaires revivaient comme un père revit en un fils aimé. Depuis dix années, on leur prédisait que leurs doctrines étaient mortes ; et voici qu'un champion avait surgi pour leur cause, non pas usé par les anciennes luttes, mais de plume jeune, souple, alerte, maître dans l'ironie comme dans l'invective, doublement armé de la force de ses raisons et de la force de son mépris. Par surcroît de bonheur, il se trouvait que ce jeune homme parlait la plus pure langue classique, en sorte que, l'affinité littéraire se joignant à l'affinité politique, son commerce offrirait tous les charmes. Tout plaisait dans le nouveau venu. En lui rien de pédant, rien de plaideresque, comme eût dit Montaigne, mais un goût très vif de la bonne compagnie, un dédain inné des vulgarités démocratiques ; aucun étalage d'érudition, mais, en revanche, de beaux souvenirs classiques comme s'il eût vécu dans Athènes, et en effet nul ne fut plus athénien que lui par le culte du beau, par la sagesse un peu intermittente, par la double aptitude à pénétrer le côté philosophique des choses ou à en saisir l'ironie. Dans le monde orléaniste et libéral, l'inclination tourna à l'engouement. « Prévost-Paradol, disait-on dédaigneusement dans les régions officielles, est le secrétaire général des anciens partis. » Le jeune publiciste eut à cœur de ne pas démentir ce titre. A quelque temps de là, par la publication d'une brochure très audacieuse, précisément sur les anciens partis, il se marqua lui-même sa place et scella l'alliance. La brochure fut poursuivie et l'auteur fut condamné à deux mois de prison. Il accomplit sa peine, doucement, dans la maison de santé du docteur Blanche, en convalescent plutôt qu'en captif, et surtout en pécheur moins repentant que jamais.

Cependant le Journal des Débats avait des propriétaires circonspects et représentait des intérêts considérables qui ne se risquaient qu'à bon escient. Prévost-Paradol ne quitta point la rue des Prêtres, mais on le vit moins souvent monter les marches usées de la vieille maison. Dans les guerres navales, il y a de ces petits brûlots qui sont faits pour sauter, mais après avoir tiré de beaux coups et essuyé de rudes bordées. Dans la lutte de la presse opposante contre l'Empire, le Courrier du dimanche, fondé dès 1859, fit l'office d'une de ces petites embarcations héroïques et sacrifiées. Il ne paraissait que le dimanche, ainsi que son nom l'indiquait, mais se rattrapait amplement le septième jour du silence qui lui était imposé pendant les six autres. Il emmagasinait toute la semaine toutes sortes de jolies impertinences, puis les lâchait en une sorte de feu d'artifice qui égayait fort le repos dominical des Parisiens. Connaissant à fond le code de la presse, il portait allègrement le premier avertissement, ne s'émouvait guère du second et bornait son ambition à éviter le troisième, celui qui faisait mourir. Une amnistie survenait-elle ? Il acceptait le pardon avec une remarquable ingratitude et reprenait sa marche avec une sécurité joyeuse. Cette sécurité était courte, car il avait bientôt fait de commettre les deux délits qui rendraient le troisième mortel. Ce petit journal, toujours bataillant, toujours mourant, Prévost-Paradol en fut l'âme et la vie. Ce fut la même manière qu'aux Débats, mais avec plus de hardiesse, de spontanéité, d'enlevée. Un apologue, une comparaison, un souvenir, tout lui était matière à forger ses traits. Tel de ses articles n'était d'un bout à l'autre qu'une allusion, soutenue par des miracles d'esprit, contenue par des miracles de prudence, et où on ne savait ce qu'on devait le plus admirer, ou de l'art exquis qui aiguisait les coups, ou du merveilleux sang-froid qui les arrêtait à temps. Cette méthode causait parfois quelque fatigue, par l'excès même du raffinement : submergé sous le flot des malices, le lecteur demandait grâce et sollicitait quelque chose qui ne fût point saillie. Ce genre plus grave, plus simple, Prévost-Paradol y eût excellé. Par intervalles, il dédaignait de persifler : en ces moments d'accalmie, sa pensée se risquait à sonder les plus troublants problèmes de la philosophie ; d'autres fois il s'exerçait à pénétrer l'avenir de son pays ; alors ce railleur devenait tout à coup très sombre et laissait échapper comme au hasard quelques-unes de ces prévisions, lucides jusqu'à la prophétie, qui se développeraient plus tard dans les derniers chapitres de la France nouvelle. Cependant le Courrier du dimanche, cette pauvre petite barque, faisait eau de toutes parts. Les coups répétés des sévérités administratives étaient comme les boulets qui déchiraient sa coque, et elle semblait toujours sur le point de sombrer. A chaque suspension d'armes, elle se radoubait, mais mal, et, avant d'avoir atteint la haute mer, fléchissait sous quelque nouvelle avarie. Les conducteurs ne s'inquiétaient pas outre mesure. Ce n'était pas pour naviguer sur des flots paisibles qu'ils s'étaient éloignés de la sûre et opulente maison des Débats. Ils se flattaient de retarder leur sort bien plus que de le conjurer. L'honneur les touchait plus que ne les émouvait le péril ; et à chaque coup qui frappait leur petit navire, la brise leur envoyait du rivage le bruit des applaudissements de leurs amis.

Ce penseur délicat, cet admirable, ciseleur de style, apporterait-il à son parti autant de force qu'il lui communiquerait d'éclat ? Les anciens chefs parlementaires devaient se le demander bien souvent jusqu'à la fin de l'Empire ; ils se le demandèrent pour la première fois en 1863 quand l'approche des élections leur démontra la nécessité d'un trucheman entre le suffrage universel et eux. J'ai dit les dons rares de ce brillant esprit. Voici où résiderait sa faiblesse. « Les Ilotes, disait en un jour de dépit Prévost-Paradol, ont vaincu Lacédémone. » Les Ilotes, c'était le suffrage universel ; Lacédémone, et il eût dit plus justement Athènes, c'était le groupe où s'agitaient ses nobles et glorieux amis. Ce courant du suffrage universel, Prévost-Paradol était, de tous les hommes, le moins propre à le remonter. Pour cette entreprise il fallait la force, et il avait surtout la finesse ; il fallait quelques idées très simples, et il se complaisait surtout aux idées ingénieuses ; il fallait déployer de vives couleurs, et il faisait miroiter un nombre infini de délicates nuances. Tout le pétillement de son esprit s'évaporerait à la surface des foules, comme une mousse fine et légère glisse sur un bloc de granit. Cet homme de bonne compagnie personnifiait l'éclectisme, c'est-à-dire ce que le peuple comprend le moins. Il était sceptique au point de mettre en doute l'âme immortelle, et pourtant jamais son langage ne se para d'expressions plus attendries qu'en louant les plus chrétiens de ses contemporains : Lacordaire, Mme Swetchine, quelques autres non moins saints. Il lui arriva souvent de célébrer la monarchie, mais avec toutes sortes de sous-entendus qui ébranlaient la foi même qu'il paraissait affirmer. Dans le monde où il était jeté, il discernait des courants contraires et, suivant les impressions de sa nature vibrante, allait de l'un à l'autre, tantôt s'abandonnant à toutes les gaietés de sa verve, tantôt étreint subitement par ces poignants soucis d'avenir, par ces anxiétés patriotiques qui avaient torturé Tocqueville en ses derniers jours. À ce fils choyé d'un groupe d'élite tout fut prodigué : les salons s'ouvraient devant lui et aussi les boudoirs : l'Académie guettait l'heure où son âge permettrait de l'accueillir : ses articles étaient sur toutes les tables, et il n'était pas de cercle poli qui ne répétât ses bons mots. Il rappelait, disait-on, Aristophane par l'audacieuse fantaisie, Swifft par le sarcasme amer, Voltaire par la lumineuse brièveté du trait. Sur la fin du règne, il conquerrait l'Empereur lui-même, qui, pour avoir raison d'untel adversaire, n'imaginerait rien de mieux que de l'absorber. Une seule puissance lui tint toujours rigueur, le suffrage universel, « ce monstre robuste, violent et fanatique, » comme disait M. Doudan. Ce fils des anciens partis les servirait médiocrement, leur ressemblant trop : il les doublerait au lieu de les compléter.

Cette physionomie singulière achèvera de se révéler vers la fin de l'Empire. Dès à présent, elle apparaît en assez complète lumière pour qu'on puisse la saisir, et je n'ai point résisté à l'attrait de la peindre. Elle séduit et attache, avec quelque chose d'inachevé qui attriste. Ce charmeur exquis cueillit, chemin faisant, toutes les fleurs de la renommée, mais s'arrêta sur le seuil de la gloire. Il demeurera, pour employer l'expression des contemporains, comme le secrétaire général des anciens partis, et d'anciens partis qui n'ont pas régné. D'une main sûre et agile, il porta à l'Empire des coups brillants, mais non ceux qui ébranlent. Dans l'ordre des choses extérieures, une vive prévoyance lui montra les périls prochains ; il en fut terrifié et avec une admirable éloquence les dénonça. La plus grande singularité de sa destinée, ce fut qu'il se rallia à Napoléon à la veille de la chute, et mourut de la défaite de celui qu'il avait le plus combattu. Dans la grande catastrophe, sa vie se brisa, en même temps que sa raison, et, quand l'ouragan se fut apaisé, il demeura comme un débris, un débris déjà oublié, au milieu de tout ce que la tempête avait emporté. L'isolement qui s'étendit autour de sa mémoire contraste avec les faveurs qui s'étaient accumulées autour de sa vie. De cet enfant gâté de la fortune, il ne reste plus que des feuilles dispersées, le souvenir d'un suicide tragique, une tombe en terre étrangère ; et dans le cloître, une fille, seul reste d'un foyer éteint, prie silencieusement pour celui qui fut le dernier des Athéniens.

 

VI

J'ai essayé de décrire l'état des partis, mal armés pour la lutte, inclinant pourtant à s'y mêler. L'homme à qui incombait le soin de grouper les forces gouvernementales et de combattre la coalition était M. de Persigny. Ce personnage, par le mélange de ses théories libérales et de ses procédés arbitraires, avait offert de si singuliers contrastes qu'on ne savait pas bien ce qu'on pouvait attendre en fait de tolérance ou de sévérité.

On connait déjà ce serviteur des premiers jours qui, dans Louis Bonaparte proscrit, avait deviné le souverain futur et qui, sans peur comme sans défaillance, l'avait suivi depuis Arenenberg jusqu'au Palais des Tuileries. Je sers, telle était sa devise. Il s'y était montré invariablement fidèle : « Vous êtes à votre manière un Vendéen, lui disait un jour à Londres M. de Falloux, émerveillé de cette foi robuste. » Le dévouement a ses exigences. Celles de M. de Persigny ne connurent point de bornes. Son objectif n'était point l'argent, au moins celui qui s'acquiert mal. Quant aux dignités, il en avait été comblé : dès les premiers temps du règne, il était devenu sénateur, grand-croix de la Légion d'honneur, membre du Conseil privé ; puis il avait été ambassadeur à Londres : en 1863, il dirigeait pour la seconde fois le ministère de l'Intérieur, qu'il occupait depuis trois années. Fort au-dessus de l'or, au-dessus même des honneurs, qui pourtant le touchaient beaucoup, cet ami de l'exil eût souhaité un autre prix de son attachement : comme ses services étaient les plus anciens, il n'imaginait pas qu'aucun crédit pût égaler le sien ; et il lui eût plu d'être non seulement l'un des grands dignitaires de l'Empire, mais l'inspirateur et le conseiller de la politique. La nature de son esprit répondait mal à ses ambitions. Un trait dominait chez M. de Persigny, à savoir, l'horreur de ce qui était simple. Il n'était ni homme ordinaire ni homme supérieur, mais ingénieusement compliqué. Dans sa jeunesse, le premier travail sorti de sa plume avait été une dissertation sur les pyramides d'Égypte, qui, disait-il, n'étaient point du tout des sépultures ainsi qu'on le croyait communément, mais des digues contre l'envahissement des sables. Cette thèse singulière, développée non sans force ni sans agrément, le peint tout entier. En toutes choses, il saisissait le côté paradoxal, et, même lorsque ses conclusions étaient banales, il y arrivait par des chemins que nul autre n'eût imaginés. Avec le pouvoir, les flatteurs étaient venus, avaient jugé neuf et original ce qui n'était qu'excentrique, profond ce qui n'était qu'obscur, et le ministre avait laissé dire avec complaisance ce que lui-même croyait depuis longtemps. La vérité, c'est qu'au milieu de théories confuses apparaissait de loin en loin quelque clarté assez vive et qui, par le contraste des ténèbres environnantes, apparaissait tout à fait lumineuse. Dans l'obscurité d'une épaisse forêt, le moindre falot brille à l'égal d'un phare ; ainsi en était-il des traits de lumière que semait sur sa route M. de Persigny. — De ce personnage, on ne pouvait dire qu'il fût libéral ou autoritaire, tant il mêlait les deux rôles ! Son éducation politique s'était faite à Londres, où il avait vécu sous des conditions très diverses, en exilé et en ambassadeur. Il y a quelque chose de pire que d'ignorer les institutions anglaises, c'est de les avoir étudiées sans les comprendre. D'Angleterre, M. de Persigny avait rapporté toute une provision d'idées, assemblées le plus étrangement du monde. Il goûtait fort le principe aristocratique, qui, disait-il, eût consolidé l'Empire : en revanche, il n'avait pénétré aucune des conditions qui fondent et conservent les aristocraties : son humeur ombrageuse et fantasque eût malaisément respecté les supériorités naturelles ; et, de fait, durant son ministère, on le vit s'effrayer de tout ce qui faisait ombre au trône, même des inoffensives sociétés de Saint-Vincent de Paul. Il se disait décentralisateur : mais, ainsi que le prouvent ses décrets, ainsi que le prouvent les mémoires qu'il devait présenter plus tard à l'Empereur[59], sa conception n'allait guère au-delà d'un déplacement d'attributions, et il se figurait que, pour rendre le pays plus libre, il suffisait de transférer aux préfets, devenus plus puissants, la dépouille des bureaux ministériels. Il haïssait le parlementarisme, réprouvait également le despotisme et traçait entre l'un et l'autre un chemin obscur où ses amis s'épuisaient à le suivre et où lui-même s'égarait. De tout le bagage ramené de Londres, le plus curieux était la collection des Bills, édictés, aux premiers temps de la maison de Hanovre, contre les partisans des Stuarts et les papistes. De l'étude de ces lois, M. de Persigny tirait une conclusion ingénieuse autant qu'inattendue. Il remarquait que les ministres de la reine Anne ou des Georges s'étaient bien gardés de se désarmer tant qu'il avait existé dans le Royaume-Uni un seul catholique rebelle, un seul stuartiste insoumis. Qui eût blâmé l'Empire d'observer la même réserve ? Ainsi naquit la théorie qui proclamait une liberté intégrale, mais seulement après l'extinction complète des anciens partis. Par-là M. de Persigny créait une sorte de libéralisme à part, le libéralisme à terme ou sous condition, comme on eût dit en droit civil. Qui a terme ne doit rien, dit une vieille maxime juridique. Et en effet, M. de Persigny, ne devant rien, ne donnait rien du tout. De plus en plus en goût d'importation, M. de Persigny avait tiré d'Angleterre d'autres enseignements. Il avait découvert qu'au-delà de la Manche la défense de la dynastie de Hanovre avait inspiré jadis contre les journalistes des lois draconiennes : ils pouvaient être condamnés à l'amende, à la prison, au pilori, au fouet, à la déportation et même à mort. Charmé de la trouvaille, le ministre jugea qu'il y aurait dommage à la tenir secrète. Dans une circulaire aux préfets[60], il compara le sort des infortunés publicistes anglais à celui de nos heureux compatriotes, qu'on se contentait de morigéner, d'avertir, de suspendre, que rarement on condamnait à l'amende, plus rarement à l'emprisonnement, et qui vraiment n'avaient qu'à remercier. C'est sous cet aspect original que M. de Persigny avait vu l'Angleterre. Il appelait cela les lumières de la philosophie et de l'histoire. L'histoire, il l'avait étudiée, mais en systématique, et avec le désir préconçu d'y trouver tout ce que d'avance son esprit y gravait. Il se piquait d'être une âme méditative et l'était en effet ; mais la méditation égare ceux qu'elle ne grandit pas, et il méditait trop pour son intelligence. — Qu'un tel personnage fût rebelle aux détails de l'administration, il n'y avait pas lieu de s'en étonner. Ses amis se hâtaient d'ajouter qu'il compensait cette inhabileté aux petites choses par une remarquable aptitude à s'élever jusqu'aux grandes : il révélait, disait-on, dans les affaires importantes un véritable don d'intuition et comme de seconde vue. L'éloge, fort excessif, renfermait une portion de réalité. Ce qu'il ne voyait pas avec les lumières de sa raison, il le pénétrait par intervalles avec l'instinct de son dévouement : de là des avis très lucides qui perçaient çà et là les ténèbres ; de là même de très prévoyants cris d'alarme : c'était le cri de la fidélité, qui a, elle aussi, sa prescience. — En ce personnage, le caractère était aussi étrange que l'esprit. Ses qualités, qui étaient grandes, semblaient parfois aussi incommodes que l'eussent été des vices. Son désintéressement était orgueilleux : comme il voyait autour de lui la cupidité qui exploitait l'âme généreuse du Prince ou la spéculation qui monnayait les secrets d'État, sa probité lui semblait, par comparaison, héroïsme : tantôt il supputait dans une disposition chagrine le prix de sa vertu ; tantôt il dénonçait les scandales, mais avec de tels éclats qu'Alceste faisait regretter Philinte. Au milieu de la Cour, il professait la plus entière, la plus méritoire indépendance : par malheur, il était un joug auquel il n'échappait pas, celui de son propre esprit, tendu et violent, absolu et passionné. — Une humeur si batailleuse, un tempérament si dominateur, avaient valu à M. de Persigny de nombreuses inimitiés dans l'entourage impérial. Parmi les serviteurs de l'Empire, celui dont la nature contrastait le plus avec la sienne était M. de Morny, et, à l'approche des élections de 1863, le patronage du président de la Chambre serait un titre fort équivoque à la bienveillance du ministre. L'Empereur lui-même commençait à se lasser de cet ami rude, exigeant, ne voulant d'autre rang que le premier. Il l'avait expérimenté comme ambassadeur à Londres, où lord Malmesbury, chef du Foreign Office, l'avait jugé l'homme le moins propre à la diplomatie. Il l'avait appelé deux fois au ministère de l'Intérieur, et de fréquents rapports avaient signalé ses intempérances de paroles et d'actes, ses capricieuses alternatives de brusquerie et de faiblesse. Décidément, ce loyal et incommode serviteur ne portait en lui ni la volonté réfléchie qui fait l'homme d'État, ni la régularité correcte qui fait le fonctionnaire, ni l'insinuante souplesse qui fait le favori : ses sages avis eux-mêmes, enveloppés en toutes sortes de théories indigestes ou de reproches grondeurs, s'achetaient à trop haut prix. Tandis que Napoléon déplorait à voix basse les boutades de son vieux compagnon, le vieux compagnon dénonçait de plus en plus bruyamment les incroyables indulgences du maître, qui ne savait, disait-il, ni écarter l'incapacité, ni démasquer l'égoïsme, ni découvrir la corruption : « Persigny, comment donc êtes-vous si colère, demandait un jour Napoléon à son ministre ? — Et vous, Sire, comment l'êtes-vous si peu ? » Très desservi par les courtisans, combattu par l'impératrice, M. de Persigny allait bientôt tomber dans une sorte de demi disgrâce, et il se confinerait, durant le reste du règne, dans une retraite murmurante et chagrine, quoiqu’avec un cœur invariablement fidèle.

Tel était l'homme qui, bien qu'au déclin de sa faveur, allait présider aux élections. Quel esprit y apporterait-il ? Les saisies administratives après la brochure du duc d'Aumale, les mesures prises vis-à-vis des sociétés de Saint-Vincent de Paul, les avertissements infligés à la presse, l'intention déjà proclamée de combattre les plus compromis des 91, tout cela révélait la volonté de ne faire l'union qu'entre ceux qui professeraient les plus pures doctrines impériales. Jadis cependant, en entrant au ministère, M. de Persigny avait prononcé de nobles paroles dont le souvenir ne s'était point perdu. « Je vous recommande, disait-il, de ne rien négliger pour achever l'œuvre de réconciliation entre les partis. Beaucoup d'hommes honorables et distingués des anciens gouvernements, tout en rendant hommage à l'Empereur pour les grandes choses qu'il a accomplies, se tiennent encore à l'écart par un sentiment de dignité personnelle. Témoignez-leur les égards qu'ils méritent ; ne négligez aucune occasion de les engager à faire profiter le pays de leurs lumières et de leur expérience, et rappelez-leur que, s'il est noble de conserver le culte des souvenirs, il est encore plus noble d'être utile à son pays[61]. » A l'heure la plus solennelle, la dernière peut-être de son ministère, M. de Persigny ne se rappellerait-il point ce large programme qui avait été comme son don de joyeux avènement ?

 

VII

Le parti républicain entra le premier en campagne. A Paris, il avait ses chefs, son personnel et, malgré tous les embarras que nous avons décrits, ses moyens d'action. Les succès partiels de 1857 étaient un sujet d'espoir. L'administration, si puissante dans les cantons ruraux, se sentait désarmée dans la grande ville, où se perdraient les prières, les avertissements, les menaces. Le plus grand danger, ce serait que la discorde éclatât entre les différents groupes démocratiques. Tout autre était la province. Là subsistait le souvenir des rigueurs passées. Les uns par peur se refusaient à la lutte ; les autres par fanatisme se repliaient dans l'abstention. Les plus résolus se décourageaient : que pouvaient-ils sur les masses rurales doublement acquises à l'Empire par l'espoir des récompenses et par la crainte des châtiments ? Dans leur dépit, il leur arrivait d'accuser le suffrage universel, cette conquête tant célébrée de 1848. Ces regrets, ces doléances, Jules Favre les traduisait, en ce temps-là même, au Corps législatif : « Ne serait-il pas à désirer, disait-il, que le droit de vote ne fût conféré qu'à ceux qui savent lire et écrire[62]. »

Il fallait raffermir ces volontés inertes. Parmi les hommes de 1848, Garnier-Pagès était alors le plus remuant. C'était un homme excellent, très dévoué à ses amis, agité plus encore qu'actif, aimant le mouvement par zèle pour son parti et par désir d'importance. Dans les derniers jours de l'année 1862, il entreprit une vaste tournée électorale que son âge déjà avancé et les rigueurs de la saison ne laissaient pas que de rendre assez méritoire. Allant du nord au midi et de l'est à l'ouest, il visita, dit-on, plus de soixante villes. L'accueil fut généralement assez froid : à la gare ou au bureau de la diligence, quelques amis venaient à sa rencontre, mais timides et se croyant sous l'œil de la police : au lieu où il était descendu se tenaient de petits conciliabules de gens effrayés, pleins d'objections, plus enclins à se dénoncer mutuellement qu'à agir en commun. Ces républicains, désabusés ou craintifs, doutaient de tout et en particulier de la popularité du messager qui leur était envoyé : plus d'une fois, ils l'engagèrent à ne pas trop se montrer, à ne pas trop parler, car, aux yeux des masses, il représentait l'impôt des quarante-cinq centimes, cette chose aujourd'hui fort oubliée, mais qui rappelait alors de très déplaisants souvenirs. Garnier-Pagès avait cette magnifique intrépidité des médiocres que rien ne déconcerte. Où tout autre n'eût vu que des sujets d'abattement, il ne vit que des sujets d'espérance. A tous il prêche la conciliation, et avec le chaleureux accent de son incontestable honnêteté, il restaure et rajeunit les vieux restes de la rhétorique de 1848. « Le combat légal et loyal, dit-il en un style plein de métaphores, voilà ce que redoute le plus le gouvernement despotique. Allons ! poussons-le avec les tronçons de l'épée légale qui reste dans nos mains et nous le forcerons dans ses derniers retranchements. » Il offre d'aller partout où il y a des courages à relever, des dissentiments à effacer : « Je me regarde, ajoute-t-il avec une modestie plus encombrante que l'orgueil, comme le vieux de la vieille qui doit vous léguer les traditions de mon frère Garnier-Pagès, et peu importe que j'arrive, pourvu que vous arriviez. » Quoiqu’un peu désordonnée, cette activité ne fut pas sans fruit. En plusieurs endroits, les républicains qui semblaient irrévocablement désunis se rapprochèrent. Le système de l'abstention, jusque-là établi comme un principe, commença à être combattu ; des candidatures furent discutées, et sans qu'elles fussent proclamées encore, déjà il semblait probable qu'elles se produiraient au moment opportun. Cependant la tournée était longue, Garnier-Pagès était vieux, l'hiver était rigoureux : un peu fatigué de ses courses, mais plein de confiance en son prestige, le représentant de la démocratie voyageuse alla se reposer à Cannes.

Sa quiétude y fut bientôt troublée par de fâcheuses nouvelles. Si la province demeurait trop silencieuse, Paris était trop bruyant. En province, il faudrait exciter les ambitions ; à Paris, il faudrait les contenir. L'année 1863 s'était ouverte au milieu d'un grand bruit de discussions et d'une grande émulation de désirs. Parmi les journalistes ou les membres du barreau, nous dit un contemporain[63], quiconque avait un appartement décent donnait à parler. Les abstentionnistes étaient fort rares, bien que Proudhon vînt de leur prêter le secours de sa plume. En revanche, un grand embarras naîtrait peut-être par l'abondance même des candidatures. Il y avait les hommes de 1848 qui invoquaient leurs vieux services ; il y avait les jeunes gens qui répugnaient à une trop longue attente ; il y avait les Cinq qui se jugeaient un droit de possession sur leurs circonscriptions respectives ; il y avait le Siècle et l'Opinion Nationale qui se prévalaient de leur nombreuse clientèle et entendaient que le journalisme eût sa part dans les honneurs législatifs. Une autre question s'agitait. Convenait-il que les démocrates fissent l'union avec les hommes des autres partis ? Si cette union s'accomplissait, quelles circonscriptions leur seraient abandonnées ? Sur ces entrefaites, l'esprit de rivalité, jusque-là contenu, éclata. Picard représentait la cinquième circonscription, Havin la revendiqua. Les Cinq invoquèrent le droit acquis ; les partisans de M. Havin jetèrent dans la balance le puissant patronage du Siècle. La querelle devenue publique s'envenima par d'aigres paroles. « Les Cinq, qui ne sont que trois, écrivait M. Havin à M. Corbon, font un tas d'intrigues que le grand jour et la publicité vont déjouer. » Les Cinq n'étaient pas en reste de réplique et, très vivement soutenus par la Presse et le Temps, ne se lassaient pas de dénoncer la despotique influence du Siècle. M. Havin finit par retirer sa candidature, sous la réserve implicite d'un dédommagement dans quelque autre circonscription[64] ; mais sa retraite n'effaça point le souvenir du pénible incident. « Chacun creuse à la sourdine son petit chemin couvert à la députation, mandait à Garnier-Pagès son gendre, M. Dréo. » Tenu jour par jour au courant de ces divisions, Garnier-Pagès, toujours dans le Midi, multipliait ses exhortations à la paix. Dans de longues lettres à Dréo ou à Corbon, il mettait en relief les services de chaque groupe : « Je vous supplie, disait-il, de faire cesser les divisions des vieux et des jeunes... Les jeunes ne sont-ils pas actifs ? Les vieux ne conservent-ils pas la tradition ? Les Cinq n'ont-ils pas fait ce qu'ils ont pu pour se rendre utiles[65] ? » Le remède était à ses yeux bien simple : il consistait dans l'établissement d'un grand comité qui saisirait la direction des forces éparses, indécises ou rivales. M. Garnier-Pagès, avec sa foi robuste, ne doutait pas qu'il n'eût trouvé la panacée souveraine et que tous les groupes, ainsi rattachés par un lien commun, ne se réconciliassent dans un embrassement général.

Le moyen n'était pas nouveau, et bien avant Garnier-Pagès beaucoup y avaient songé. Le difficile serait de former ce comité sauveur. Un certain nombre de jeunes avocats, auteurs d'un Manuel électoral publié l'année précédente, avaient pris l'habitude de se réunir et formaient comme une petite association permanente ; mais l'objet demeurait limité, au moins en apparence, aux questions contentieuses. Hors de là, il n'existait que des groupements partiels et de simples coteries. Au mois de mars, plusieurs conciliabules se tinrent chez M. Carnot, en vue d'assurer au parti cette organisation qui lui manquait. A la suite de conférences assez orageuses, une sorte de scrutin préparatoire s'ouvrit pour la constitution d'un comité central. Les électeurs, choisis parmi ceux qui avaient assisté aux premières réunions, étaient au nombre de 595. Hélas ! le vote qui devait rallier les républicains autour de leurs chefs naturels ne fit qu'affirmer leur esprit d'indiscipline. M. Carnot avait déclaré qu'il ne consentirait à présider le comité que si la plupart de ses collègues de 1848 étaient appelés à y siéger avec lui. Cette déclaration n'intimida personne. Carnot fut élu en tête de la liste, mais seul : les autres noms furent des noms inconnus ou étrangers au vieux parti républicain. Garnier-Pagès arriva le trente-deuxième avec 112 voix ; Marie, le trente-cinquième avec 97 voix. M. Carnot, isolé, désespéra de dominer les éléments nouveaux qui sans doute échapperaient à sa main ; et, désavoué par celui-là même qui avait pris l'initiative de le fonder, le comité disparut avant d'avoir fonctionné[66].

La situation ne laissait pas que d'être embarrassante. On était aux premiers jours de mai. Un mois seulement séparait des élections, et il n'y avait pas une minute à perdre pour étouffer les germes de discorde. C'est à ce moment qu'intervint 1\1. Marie. Le 3 mai, à l'heure même où s'accomplissait le simulacre de vote que nous avons rapporté, il s'exprimait en ces termes dans une lettre à M. Hérold : e Si notre parti veut l'action, qu'un comité se constitue, se proclame dictatorialement, sans s'entourer, comme on l'a fait, de toutes les formes d'une action représentative ; prenons les noms les plus populaires auprès des diverses classes de la société et puis marchons !... nous irons ainsi plus vite et bien plus sûrement : tout le monde ne peut pas commander, et tout est perdu s'il n'y a parmi nous personne qui puisse et ose prendre le commandement et imposer l'obéissance[67] ». Au milieu de la confusion générale, M. Marie proposait à ses anciens collègues de ressaisir la direction et de ne se confier qu'à eux-mêmes. La solution n'était pas la plus libérale ; peut-être, vu les circonstances, était-elle la plus sage. Garnier-Pagès, depuis quelque temps déjà à Paris ; Marie, Carnot, Crémieux, s'adjoignirent Jules Simon, Corbon, Henri Martin et en outre les jeunes avocats qui naguère avaient rédigé le Manuel, c'est-à-dire Jules Ferry, Floquet, Hérold, Hérisson, quelques autres : tous ensemble, ils se constituèrent en comité. Le but, ainsi que l'annonçait une circulaire du 8 mai, était de « surmonter les obstacles qui pourraient entraver les votes... de mettre en harmonie les prétentions diverses, d'adoucir les rivalités, de rapprocher les esprits, de recommander l'union de tous ceux qui veulent sincèrement la liberté. » Deux jours plus tard, furent publiés les noms des candidats dans les neuf circonscriptions du département de la Seine. C'étaient d'abord les députés sortants : Favre, Ollivier, Picard, Darimon ; puis les rédacteurs en chef des deux journaux démocratiques : M. Havin, directeur du Siècle ; M. Guéroult, directeur de l'Opinion Nationale ; enfin, trois publicistes notables à des titres divers : Jules Simon, Pelletan, Laboulaye : les deux premiers se rattachaient à l'opinion républicaine ; le troisième, qui était professeur au Collège de France et l'un des collaborateurs du Journal des Débats, appartenait à la fraction libérale. On avait à peine arrêté cette liste, très laborieusement préparée, quand la candidature de M. Thiers, posée dans la circonscription où avait été désigné M. Laboulaye, vint éveiller de nouveau dans le camp de la démocratie avancée les susceptibilités les plus vives. La notoriété de cet illustre personnage rendait l'exclusion malaisée. « Il est impossible d'éloigner de la Chambre un tel homme, répétait avec beaucoup de force M. Émile Ollivier. » D'un autre côté, quelles n'étaient point les critiques ! L'historien du Consulat et de l'Empire, qui avait glorifié Napoléon Ier, pourrait-il être vis-à-vis de Napoléon III un adversaire bien résolu ? Jadis, après 1848, on l'avait vu s'allier aux catholiques, aux royalistes même : on savait ses sentiments sur la question italienne ; il ne dissimulait pas ses sympathies pour le pouvoir temporel du pape. Cette dernière objection était surtout puissante auprès des lecteurs du Siècle et de l'Opinion Nationale. Sur ces entrefaites, M. Laboulaye se désista. Le Siècle alors se décida à ne point combattre celui qu'il craignait de ne pas vaincre, et le gros du parti républicain imita bon gré mal gré cette soumission. Tous ces choix, même acceptés, n'échappaient point à la discussion, et ceux qui étaient le plus résolus à garder la discipline ne se faisaient pas faute de juger très librement leurs futurs élus. Ollivier paraissait déjà suspect, et Darimon de talent bien médiocre. On raillait un peu Jules Simon, naguère chaud partisan de l'abstention. Les attaches de M. Guéroult avec le prince Napoléon étaient dénoncées en termes assez âpres et on se défiait de ce démocrate qui, sous le régime de l'acte additionnel, fût devenu sans doute impérialiste. Le plus attaqué était M. Havin, républicain à Paris, et dans le département de la Manche, sa patrie, très agréable à son préfet : il est, disait-on, moitié bonapartiste, moitié démocrate, mais surtout normand. Qui ne l'eût abandonné s'il n'eût entraîné à sa suite les gros bataillons du Siècle ? Quelles que fussent les critiques ou les murmures, toutes les rivalités se perdaient dans le bruit croissant de la lutte : républicains jeunes et vieux, modérés ou radicaux, discutaient avec ardeur les chances des candidats, recueillaient les moindres rumeurs, commentaient les moindres incidents ; et toute cette animation, si différente de la torpeur passée, eût montré à elle seule la vitalité d'un parti qui décidément se réveillait.

Tandis que les démocrates ou républicains s'organisaient de la sorte, la même question continuait à se débattre parmi les amis d'Henri V, à savoir celle de l'abstention. De Frohsdorf aucun mot ne venait qui fût autorisation de combattre ou même indice de tolérance. Sur ces entrefaites, Prévost-Paradol ayant soutenu dans les Débats[68] que le serment n'oblige à rien autre chose qu'au respect des lois, un avertissement lui arriva du ministère de l'Intérieur : « Le serment, proclamait le ministre, jaloux de rétablir les vrais principes, crée un lien d'honneur entre celui qui le prête et celui qui le reçoit, entre l'Empereur et le candidat. » Aussitôt, dans l'entourage du Prince, on se prévalut de cette interprétation pour montrer combien serait grave l'engagement et quelles conséquences il entraînerait. Berryer était alors en Bretagne. Sa foi dans le principe monarchique était inébranlable et son respect du sang royal allait jusqu'à une superstitieuse vénération. Malgré toutes les apparences contraires, il ne pouvait se persuader que la résolution fût définitive : il croyait à un malentendu prolongé : il attendait, il attendait toujours un signe qui levât l'interdiction, qui marquât du moins une volonté amollie. Lorsque les dernières espérances se furent évanouies, sa tristesse fut extrême et aussi son anxiété. Son patriotisme dominant tout le reste, il conseilla à ses amis : M. de Larcy, M. de Kerdrel, M. de Falloux, de ne s'inspirer que de leur conscience et de l'intérêt de leur pays. Quant à lui, il hésita longtemps. Cependant, comme il revenait à Paris, il vit chemin faisant quelques-uns des plus considérables parmi ses contemporains : à Nantes Mgr Jacquemet, au Chillon le général Lamoricière, à Orléans Mgr Dupanloup : tous, au nom de la patrie, de la vraie liberté, des intérêts religieux surtout, le conjurèrent de ne pas refuser son nom à la lutte qui se préparait. A peine était-il arrivé à Paris que d'autres, non moins illustres, lui portèrent les mêmes avis : c'étaient le duc de Noailles, M. Duchâtel, M. Vitet et aussi le P. Félix, qui invoqua, en des paroles très touchantes, la mémoire vénérée du P. de Ravignan. Sur ces instances, Berryer céda, mais avec la douleur de désobéir au Prince, qu'aisément il eût contredit sur le trône, mais qu'il ne se consolait pas d'affliger dans l'exil. Il accepta la candidature à Marseille, où son nom, son éloquence, le souvenir d'anciens services, l'avaient, de vieille date, rendu populaire. Dans le même temps, on annonça les candidatures de M. de Kerdrel dans l'Ille-et-Vilaine, de M. de Vogüé dans le Cher, de M. de Civrac dans le Maine-et-Loire, de M. Fresneau dans le Morbihan. En quelles conditions défavorables s'engagerait la lutte, il n'était pas malaisé de le comprendre ! Même avec la plus étroite union, les succès eussent été rares, très rares et chèrement disputés. Quels ne seraient pas les désavantages quand on lutterait pour le roi malgré le roi lui-même, avec des journaux indécis et sous des chefs divisés ! Berryer ne se faisait point illusion, mais attentif à l'intérêt de son pays ne se préoccupait pas trop de l'issue. « Je saurai, disait-il avec une fière tristesse, sacrifier le bonheur de plaire à l'honneur de servir. »

Autant les légitimistes se montraient attentifs à regarder vers Frohsdorf, autant les catholiques purs attendaient avec impatience les décisions définitives du gouvernement. Quelle part le ministère ferait-il à la politique de tolérance ? Quelle autre à la politique de rancune ? On sut enfin quels seraient, parmi les 91, les députés maintenus dans les faveurs administratives, ou déchus du patronage officiel. L'ostracisme s'étendit à vingt-six candidats, jugés : les uns trop hostiles pour qu'on les appuyât, les autres trop aisés à combattre pour qu'on songeât à les amnistier. Au premier rang parmi les abandonnés figuraient ceux qu'on avait appelés les Cinq de la Droite : MM. Keller, Plichon, Anatole Lemercier, de Flavigny, Kolb-Bernard : toutefois vis-à-vis de M. Kolb-Bernard, le moins agressif, le moins batailleur des hommes, le mot d'ordre fut non de l'attaquer, mais seulement de ne pas le soutenir. M. de Cuverville, qui s'était signalé l'un des premiers par son zèle pour la cause du Saint-Père ; M. Ancel, qui, par son opportune intervention, n'avait pas peu contribué à amener le vote hostile dont le gouvernement avait gardé mémoire ; M. de Pierres, dont les libres propos avaient plus d'une fois touché à l'impertinence ; M. de Jouvenel, naguère rapporteur de la commission qui avait rejeté le projet de récompense en faveur du général de Palikao ; M. Garreau, qui jadis, tout au début de la législature, à propos de la loi de sûreté générale, avait montré plus d'indépendance que ne le voulait la discipline, tels étaient les hommes qui s'ajoutaient à la liste d'exclusion. Il convient de mentionner aussi le marquis d'Andelarre, qui, d'abord à demi agréé, fut vers la fin de la période électorale combattu avec acharnement. La liste se complétait à l'aide d'autres noms plus obscurs, choisis un peu au hasard, et sans qu'on pût toujours savoir quelle cause avait motivé l'indulgence ou déterminé la sévérité. Parmi les députés, ainsi livrés à leurs propres forces, quelques-uns se jugèrent inégaux à la lutte. La plupart, présumant mieux d'eux-mêmes, demandèrent au suffrage universel de les relever de leur disgrâce. A agir de la sorte, ils montraient quelque courage, tant leur condition était singulière ! Verseraient-ils nettement dans l'opposition ? Persisteraient-ils au contraire à se rattacher au gouvernement qui les répudiait ? On allait les voir dévier peu à peu, avec toutes sortes d'hésitations, de scrupules, de retours, et il ne faudrait rien moins que l'ardeur du combat et l'âpreté de leurs anciens protecteurs pour qu'ils poursuivissent l'évolution qui les transformerait en adversaires. Ils essayèrent d'abord de se tracer leur voie entre la complaisance et l'hostilité. Dans cet esprit, ils imaginèrent de se proclamer candidats indépendants. Le gouvernement n'accepta pas l'appellation et leur répliqua très aigrement par la voix du Moniteur[69] que l'indépendance étant le lot de tout le monde, ce titre ne pouvait être revendiqué par personne. Rebutés de ce côté, ils ne purent se persuader que l'abandon fût complet, et plusieurs d'entre eux s'obstinèrent à laisser entendre qu'ils avaient en haut lieu et peut-être jusqu'aux Tuileries des patrons puissants. Un jour, le Journal des villes et des campagnes rapporta que l'Empereur avait dit à l'un des 91 : « Si vous n'êtes pas le candidat de l'administration, vous serez le mien. » Le ministre eût été bien imprudent s'il eût laissé s'accréditer de pareilles rumeurs, et l'imprudente gazette fut aussitôt frappée d'un avertissement. Alors, alors seulement, les malheureux candidats, délaissés sans retour, se portèrent vers l'opposition, tout en se défendant encore de lui appartenir tout à fait. Catholiques, ils dénoncèrent dans leurs circulaires les périls de l'Église : mais il se trouva que leurs yeux étaient devenus fort clairvoyants pour discerner d'autres périls : de là un langage qui ne différait guère de celui des libéraux les plus résolus. Leur programme s'élargit jusqu'à embrasser toutes choses. Ils signalèrent l'exagération des dépenses, demandèrent la diminution des charges militaires, proscrivirent les expéditions lointaines, réclamèrent l'extension des libertés publiques : dans le Nord, ils incarnèrent en eux les griefs industriels nés du traité de commerce. Le gouvernement s'irrita que la défection fût si complète ; les candidats, de leur côté, s'indignèrent qu'on prétendît prolonger leur dépendance, même après les avoir abandonnés. Il arriverait donc qu'avant la fin de la lutte les amis d'hier, jadis séparés par de simples nuances, se traiteraient en adversaires, que dis-je, en ennemis

Dans le temps où les catholiques se préparaient à une lutte qu'ils n'avaient point souhaitée, les hommes du parti constitutionnel ou parlementaire reparaissaient un à un dans l'arène. On connut successivement les candidatures de M. de Rémusat dans la Haute-Garonne, de M. Decazes dans la Gironde, de M. Casimir-Perier dans l'Isère, de M. Saint-Marc Girardin dans la Haute-Vienne. M. Guizot avait renoncé à la vie publique, mais son gendre, M. Cornelis de Witt, se présenta sous ses auspices dans le Calvados. Tous ces noms rappelaient la monarchie de Juillet, et la presse officieuse ne manqua pas de dénoncer la résurrection de l'Orléanisme. Les candidats repoussèrent l'appellation, non qu'ils fussent infidèles à leurs souvenirs, mais parce qu'ils se flattaient de rallier, en dehors de toute préférence dynastique, tous ceux qui souhaitaient le développement des institutions représentatives. M. de Montalembert, qui se rattachait au groupe catholique bien plus qu'aux anciens partis, posa sa candidature dans deux départements : dans le Doubs et dans les Côtes-du-Nord. Sur ces entrefaites, M. Odilon Barrot, dans une longue lettre au journal le Temps, publia sa profession de foi : au lendemain du 2 Décembre, il avait refusé le serment, car t'eût été une approbation du coup d'État : aujourd'hui le gouvernement étant établi et reconnu, le scrupule eût été excessif, c'est pourquoi il solliciterait les suffrages de ses anciens commettants, les électeurs de Strasbourg. De la Sarthe, on annonça la candidature de M. Gustave de Beaumont, cet intime ami de Tocqueville. Tandis que les directeurs des feuilles démocratiques : M. Havin, M. Guéroult, poursuivaient avec ardeur le mandat législatif, comment les journalistes de l'Orléanisme eussent-ils contenu leurs ambitions` ? Seulement, quelle ne serait pas la différence de fortune, les uns entraînant les masses à leur suite, les autres réduits à manier cette chose légère, insaisissable, qu'on appelle l'Opinion ! Prévost-Paradol fut candidat dans la Dordogne, il le fut également dans la sixième circonscription de la Seine. Là, il se trouverait en concurrence avec M. Cochin, le seul de tous les candidats parisiens qui appartînt vraiment à la capitale, par le domicile transmis de père en fils, par les libéralités et les services héréditaires, par le dévouement traditionnel aux intérêts de la grande cité. Cependant les jours s'écoulaient, et, parmi les chefs parlementaires, plusieurs prolongeaient leurs irrésolutions. Le plus perplexe était M. Dufaure, ce personnage aussi flottant dans sa conduite que ferme en son langage. Il se décida enfin à poser sa candidature dans la Gironde et dans la Charente-Inférieure, mais seulement à l'heure où les délais pour la prestation de serment allaient expirer, en sorte que ce retard ajouterait un embarras à tous les autres obstacles. Entre tous les serviteurs des régimes déchus, le plus en vue était M. Thiers : il était candidat en quatre circonscriptions : à Aix, à Valenciennes, dans les Côtes-du-Nord et enfin, comme on l'a dit plus haut, dans le département de la Seine.

 

VIII

Le 7 mai, comme le Corps législatif tenait sa dernière séance, M. de Morny clôtura la, législature par les paroles suivantes : « Un gouvernement sans contrôle et sans critique est comme un navire sans lest. L'absence de contradiction aveugle et égare quelquefois le pouvoir et ne rassure pas le pays. Nos discussions ont plus affermi la sécurité que ne l'eût fait un silence trompeur. En dépit des plus vives discussions, les opinions les plus éloignées se sont adoucies et un peu rapprochées. Que de préventions des premiers jours qui se sont dissipées ! Que de défiances qui se sont évanouies ! Je crois que personne, même aux points les plus opposés de cette Assemblée, ne voudra me démentir. Quant à moi, je n'ai trouvé en vous tous que des collègues pleins d'égards et de déférence, et je souhaite que vous emportiez de moi le souvenir que je conserverai de vous. En vous disant à tous adieu, je voudrais pouvoir vous dire à tous au revoir. »

On ne pouvait tenir un langage plus sensé, ni adresser à ceux qui partaient un plus cordial salut. Le public avait encore dans l'oreille ces paroles gracieuses jusqu'à la caresse, quand soudain une autre note vibra, aussi dure, aussi stridente que l'autre avait été harmonieuse. Morny, à force de charme personnel, eût rendu aimable même le despotisme ; Persigny, à force de brusqueries fantasques, eût gâté même la liberté. Nous venons d'entendre le président de la Chambre : voici le ministre de l'Intérieur.

Le 8 mai, en une circulaire aux préfets, il fit connaître son programme. Dans ce document, on eût vainement cherché la trace des pensées conciliantes qui, trois années auparavant, avaient suscité d'assez vives espérances. A la veille de la lutte électorale, l'homme de combat se retrouvait tout entier.

L'instruction ministérielle débutait par une pompeuse apologie de l'Empire, qui avait « restauré l'ordre moral, politique et religieux, doublé la fortune immobilière, accru de 7 ou 8 milliards la fortune mobilière, augmenté de 300 millions le revenu public, sillonné tout le territoire de routes et de voies ferrées, rendu enfin à notre politique extérieure l'influence qu'elle avait perdue ». La confiance du pays avait permis au prince d'accomplir cette grande œuvre : c'est à cette confiance que de nouveau le souverain faisait appel. Arrivé à ce point, M. de Persigny se hâtait de développer la théorie qui lui était chère : « S'il n'y avait en France, comme en Angleterre, que des partis divisés sur la conduite des affaires, mais tous également attachés à nos institutions fondamentales, le gouvernement pourrait se borner, dans les élections, à assister à la lutte des opinions diverses. Mais dans un pays comme le nôtre, qui, après tant de convulsions, n'est sérieusement constitué que depuis dix ans, il y a des partis qui ne sont encore que des factions. Formés des débris des gouvernements déchus, ils ne cherchent à pénétrer au cœur de nos institutions que pour en vicier le principe, et n'invoquent la liberté que pour la tourner contre l'État. » Cette « coalition d'hostilités et de rancunes n'ébranlait pas les intentions généreuses de l'Empereur ». « Pénétrés de l'esprit libéral et démocratique de nos institutions, » les préfets devaient « laisser se produire librement toutes les candidatures. » Le suffrage est libre, proclamait solennellement le ministre. » Libre, il l'était en effet ! Mais cette maxime fastueuse servait comme de passe port à des recommandations bien différentes, et M. de Persigny n'affirmait le principe que pour le restreindre aussitôt. « Afin que la bonne foi des populations ne puisse être trompée par des habiletés de langage ou des professions de foi équivoques, désignez hautement, comme dans les élections précédentes, les candidats qui inspirent le plus de confiance au gouvernement. Que les populations sachent quels sont les amis ou les adversaires plus ou moins déguisés de l'Empire, et qu'elles se prononcent en toute liberté, mais en parfaite connaissance de cause. » Quels seraient les adversaires ? Ce seraient naturellement les hommes des anciens partis. Ce serait aussi, et là résidait surtout l'intérêt de la circulaire, un certain nombre d'anciens députés qui, au cours de la législature, avaient dépassé la limite des dissidences permises. « Le gouvernement, en effet, ajoutait le ministre, ne pouvait appuyer auprès des électeurs que des hommes dévoués, sans réserve et sans arrière-pensées, à la dynastie impériale et à nos institutions. » Quels avaient été les motifs précis d'exclusion ? M. de Persigny se gardait de s'expliquer. Toutefois, il affirmait, avec plus d'énergie que de vraisemblance, que le vote connu sous le nom de vote des 91 n'avait été pour personne la cause déterminante de l'ostracisme. « Jamais, disait-il, je n'ai eu la pensée de rechercher des votes inspirés par des scrupules de conscience. »

Ainsi se trouvait proclamée la candidature officielle. Le gouvernement avait, depuis longtemps, préparé le puissant outillage qui lui permettrait de la pratiquer avec succès.

Sa première force serait celle qu'il puiserait dans les lois, les unes de date ancienne, les autres édictées par lui-même. Armé du Code pénal et de la loi du 10 avril 1834, il était autorisé à dissoudre toute association, à proscrire toute réunion publique. Dès le 1er mai, une note du Moniteur avait rappelé que tout comité de plus de vingt personnes était interdit, fût-il sectionné en sous-comités qui n'atteindraient point ce chiffre. Le décret de 1852 sur la presse ne garantissait pas à l'administration u.ne moindre sécurité. A Paris, les journaux étaient assez nombreux et jouissaient, en fait, d'une indépendance assez grande pour que les candidatures y fussent librement discutées. Tout autre était la condition des provinces. En beaucoup de départements, la seule gazette était celle de la préfecture, liée au pouvoir par le profit, car les annonces judiciaires l'enrichissaient, et aussi par la crainte, car la moindre témérité l'eût fait mourir. Aucune autre feuille ne pouvait naître sans une autorisation préalable, en sorte que le gouvernement ne verrait surgir de nouvel adversaire qu'autant qu'il lui plairait d'en susciter. Quant aux journaux indépendants qui avaient survécu au dur régime de 1852, la période électorale, qui surexcitait leur activité, multipliait autour d'eux les dan-sers. Dans les deux mois qui précédèrent les élections, huit d'entre eux furent frappés d'avertissement ; un autre fut suspendu. — Mal servis par les journaux, les candidats opposants avaient la ressource des distributions à domicile ou des affiches. Mais ils n'échappaient au décret sur la presse que pour tomber dans les règlements sur l'imprimerie. Les bulletins ou les circulaires une fois prêts, les règlements sur le colportage complétaient la série des obstacles légaux : quand enfin les affiches étaient posées sur les murs, le garde champêtre survenait et souvent les arrachait, ainsi que de nombreuses décisions judiciaires eu firent foi.

L'administration avait à loisir délimité son champ de bataille. Aux termes de la loi en vigueur, les circonscriptions électorales n'étaient point calquées sur les arrondissements territoriaux, mais calculées sur le chiffre de la population, à raison d'un député par 35.000 électeurs. Elles n'avaient donc rien d'immuable, rien de fixe même, et, pourvu que le chiffre approximatif de chaque groupement fût maintenu, se prêtaient à toutes les modifications. Ces modifications, le gouvernement avait le droit de les opérer par décret, et il avait amplement usé de la faculté. Dans 29 départements, les anciennes divisions avaient été changées. En quinze d'entre eux, le remaniement se pouvait expliquer par des diminutions ou accroissements de population : mais que dire des quatorze autres ! J'ai sous les yeux les cartes de plusieurs départements où sont teintées en couleurs différentes les diverses circonscriptions. L'aspect est le plus singulier qui se puisse imaginer. Le regard n'aperçoit qu'une série de découpures bizarres, assez semblables à celles d'un rivage creusé de tous côtés par les flots. Les circonscriptions se développent, se rétrécissent, s'emboîtent les unes dans les autres, se prolongent par des extensions inexpliquées : parfois elles se coupent, s'isolent et n'apparaissent qu'en tronçons séparés. Quel mobile avait pu inspirer ces conceptions étranges, sinon l'intérêt des candidatures officielles à défendre, des candidatures opposantes à déconcerter ! Certains départements comme le Var, la Corrèze, le Gard, le Maine-et-Loire, avaient le privilège des remaniements les plus importants. Dans le Nord, l'arrondissement d'Hazebrouck, arrondissement purement agricole et de langue flamande, était partagé entre trois circonscriptions et se rattachait d'un côté à la cité maritime de Dunkerque, de l'autre aux quartiers nord-ouest de Lille. La plupart des grandes villes avaient été brisées comme on eût fait d'un vase, et chaque fragment avait été attribué à une portion de la banlieue. En ce temps-là, les provinciaux qui revenaient à Paris après une longue absence prétendaient ne s'y plus reconnaître, tant M. Haussmann avait tout bouleversé ! Plus d'un député, en se retrouvant dans son département à la veille des élections, dut éprouver une impression pareille : ils se sentaient comme perdus en leur propre pays, ils recherchaient comme au hasard leurs patrons, leurs clients, leurs amis ; ils ne savaient pas bien ceux qui leur appartenaient encore, ceux qui déjà leur avaient été ravis, et c'est par morceaux qu'ils ressaisissaient ce qui avait été leur circonscription.

Le gouvernement avait façonné ses agents aussi bien que le terrain de la bataille. En matière d'élections, il fut manœuvrier sans égal. Entre tous les agents, les premiers par l'activité comme par l'importance étaient les préfets. Dans l'histoire du fonctionnarisme français, les préfets du second Empire tiendront, je crois, une place à part. Ceux qui ne les ont vus qu'à la fin du règne, vieillis, découragés, troublés par des directions contraires, doutant de leur Prince et d'eux-mêmes, n'auraient qu'une fausse idée de l'influence qu'ils exercèrent et du prestige qui longtemps les soutint. En 1863, aucun sérieux affaiblissement du pouvoir n'avait encore énervé leur autorité. Ils exerçaient sur leurs administrés une sorte de domination facile et paisible ; et ceux-ci, témoins constants de leurs succès, n'imaginaient pas que leur crédit eût une limite ou leur bonheur un terme. Leurs tempéraments étaient très divers, et c'est par des moyens très différents qu'ils avaient établi et consolidé leur empire : celui-ci commandait avec bonhomie et avec un insinuant abandon ; celui-là dictait ses volontés avec une sécheresse étudiée et, comme on eût dit à Rome, brevitate imperatoriâ : l'un affectait le souci des détails et une connaissance approfondie des affaires administratives ; l'autre se montrait homme de plaisir et se fût presque offensé qu'on le rangeât parmi les laborieux. Quelles que fussent leurs diversités, ils se rapprochaient par des traits communs. A voir leur aplomb superbe, nul n'eût pu croire qu'il y eût une opposition ou que la victoire pût demeurer un instant douteuse. Étrangers le plus souvent au pays, ils tournaient à bien ce désavantage même et se proclamaient d'autant plus impartiaux qu'aucune passion locale ne les avait pénétrés. Ce qui grandissait leur crédit, c'était le nombre infini des faveurs dont ils étaient les dispensateurs ou les intermédiaires : ils vivaient à une époque de rénovation économique ; chaque village demandait son chemin vicinal, chaque ville son chemin de fer, et de leurs lèvres on attendait anxieusement le mot qui éveillerait ou affermirait les espérances. Le décret récent de 1861, en dépouillant à leur bénéfice les bureaux ministériels, avait créé une prétendue décentralisation qui n'était au fond qu'une centralisation à leur profit. Ils étaient à l'ordinaire, accueillants, généreux, en sorte que dans la médiocrité monotone des petites villes, l'éclat de leurs fêtes éblouissait ceux même qui ne cherchaient point les faveurs. Ils avaient leurs grands jours, c'étaient ceux de la tournée de révision. Ces jours-là, ils tenaient cour plénière. Ces jours-là aussi étaient ceux où se préparaient de longue main les candidatures. Au chef-lieu de canton, qui était gîte d'étape, le candidat rejoignait le préfet comme par hasard et celui-ci le présentait aux administrés, parlait pour lui, s'incarnait en lui. Le même hasard se renouvelait à peu près chaque jour, si bien qu'au bout de la tournée l'affaire paraissait comme conclue. Le comble de l'habileté, c'était que la voiture officielle contint aussi l'ingénieur des ponts et chaussées ; alors on descendait au moment opportun ; devant les paysans ébahis, on discutait un tracé, on posait même quelques jalons, et un cri de reconnaissance montait vers le préfet, qui, modestement, faisait dévier la gratitude vers son candidat. Ainsi en fut-il en 1863. En 1852, en 1857, la rareté des compétitions, la certitude de la réussite, avaient un peu déprécié le succès : en 1863, la lutte, sans éveiller l'inquiétude, était déjà assez vive pour surexciter le plaisir de vaincre. — Comme la période électorale s'avançait, l'activité fut sans bornes. L'une des principales préoccupations du ministre et de son subordonné fut de dénier à ceux des 91 qui étaient devenus suspects le titre de défenseurs de l'Église. Certains préfets imaginèrent, dans ce but, une tactique assez raffinée : elle consistait à mettre en relief la dernière évolution du gouvernement impérial, à montrer la question romaine comme une question résolue, à opposer aux catholiques inconsidérés qui mêlaient la religion aux affaires civiles d'autres catholiques non moins fidèles, mais plus calmes, moins passionnés, plus confiants dans la bienveillance de l'Empereur. A ces arguments s'ajoutèrent quelques dons faits aux églises, quelques marques de déférence, quelques menues faveurs accordées avec discernement et publiées avec éclat. Plusieurs prélats s'émurent de cette conduite : à la veille du scrutin, ils publièrent une déclaration collective, connue sous le nom de Lettre des sept Évêques[70], déclaration conçue dans le double but de combattre l'abstention et de grouper tous les votes catholiques sur les noms de ceux qui, pour servir la papauté, avaient encouru l'ostracisme. — L'administra tion, non contente de ces manœuvres, ne dédaignait pas les plus petits moyens. Pour capter les suffrages, les procédés varièrent à l'infini. Dans le Pas-de-Calais, des remises de peine furent accordées en bloc pour délits forestiers. Dans l'Indre-et-Loire, les délits de chasse et de pèche furent pareillement pardonnés, et les gendarmes, réunissant les braconniers, les informèrent qu'ils avaient reçu une lettre de l'Empereur qui leur faisait grâce. Dans la Corrèze, le ministre des Travaux publics parcourut le département à l'approche de la période électorale, sema les promesses et, en cette pauvre région privée de tout, se fit appeler par le préfet le Colbert du XIXe siècle. Dans le Var, le préfet proclama la suppression du droit de consommation sur les boissons consommées dans les chambrées. Dans la Charente-Inférieure, le sous-préfet de Saint-Jean-d’Angély annonça que la contribution syndicale due par l'une des communes de l'arrondissement ne serait point payée ; dans le même département, un des agents du candidat opposant fut arrêté, détenu pendant six jours, puis relâché sans qu'il pût connaître le motif de son arrestation. Un abus à peu près semblable fut signalé dans la Loire-Inférieure. Autour du préfet, toute l'armée administrative était sur pied : maires, juges de paix, inspecteurs des écoles, commissaires cantonaux, gendarmes, débitants de tabacs et même cabaretiers. Les menaces de destitution prévenaient toute hostilité ; l'espoir des récompenses surexcitait le zèle. Il advint aussi qu'on se débarrassa temporairement des fonctionnaires qu'on soupçonnait de tiédeur et qu'on répugnait à frapper. Ainsi en fut-il du sous-préfet de Cambrai. Vis-à-vis du candidat officiel, ce fonctionnaire professait une indifférence assez voisine de la malveillance. De Paris une dépêche lui parvint qui le mandait au ministère de l'Intérieur. Comme il alléguait les devoirs de sa charge qui le retenaient à son poste, un nouveau télégramme survint, plus impératif. Quand il se présenta devant son chef, une seule recommandation lui fut faite, celle de profiter, sans en perdre une heure, d'un congé de quinze jours qui d'office lui était accordé. Tout lui était permis, hormis de reparaître dans son arrondissement avant que le scrutin fût dépouillé.

Je me hâte, de peur que ce tableau, vieux de près de quarante ans, né paraisse copié sur des époques plus récentes. Les contemporains ont conservé k souvenir de quelques luttes électorales qui parurent alors tout à fait extraordinaires, tant leur animation contrastait avec la paisible quiétude des temps passés ! — Dans le Nord, M. Plichon, avec une circonscription morcelée, sans journaux, obligé de chercher au loin un imprimeur, surveillé, paraît-il, et suivi dans toutes ses démarches, balança par sa prodigieuse activité toutes les ressources de l'administration. — Dans la Brie, la rivalité électorale dégénéra en une sorte de lutte économique, je dirais volontiers en une lutte agraire si le mot ne paraissait excessif. Le candidat abandonné par l'administration, M. Garreau, était soutenu par les cultivateurs du pays, grands producteurs de blé et intéressés par suite à la hausse des grains. Le candidat officiel, M. de Jaucourt, qu'il le voulût ou non, se trouva personnifier l'intérêt des prolétaires. D'anciennes formules se rajeunissant, le bruit se répandit que M. Garreau était l'ami des accapareurs, et que, s'il était élu, on mangerait du pain de paille. — L'un des candidats les plus battus en brèche fut M. de Flavigny, personnage du plus rare mérite et du plus intègre caractère. Le préfet, perdant toute mesure, le traita en ennemi et l'accusa « de relever le drapeau blanc ». Il fit plus et menaça M. Gouin, qui se présentait dans une circonscription voisine et était favorable à son collègue, de lui retirer l'appui de l'administration s'il ne renonçait à une aussi dangereuse amitié. L'affaire fut portée à l'Empereur, qui jugea ce zèle excessif, réprouva son agent et ordonna que la candidature officielle fût maintenue à M. Gouin sans condition. — Nulle part la lutte ne fut plus vive qu'à Grenoble. Là se présentait M. Casimir-Perier, nom illustré sous la monarchie de Juillet. Pour assurer le triomphe de l'administration, aucune mesure ne parut téméraire. Des poursuites ayant été décidées contre l'Impartial Dauphinois, à l'occasion d'un des articles du candidat, la résolution fut annoncée à son de trompe dans toutes les communes. Bien plus, le jour même de l'élection, le préfet fit avancer le départ des facteurs afin qu'ils répandissent jusqu'aux coins les plus reculés les dernières instructions du gouvernement.

De tous les candidats, le plus considérable était M. Thiers. A Paris, une certaine incertitude régnait sur le caractère de sa candidature. Napoléon, en un de ses discours, l'avait jadis proclamé l'historien national. On n'ignorait pas qu'il entretenait des relations avec plusieurs des serviteurs de l'Empire. A plusieurs reprises, il avait formulé de sages avis, destinés à être répétés dans les cercles officiels et jusqu'aux Tuileries. L'opinion publique, rassemblant tous ces indices, se persuadait volontiers que le gouvernement verrait sans trop de déplaisir le succès de cet illustre personnage : M. Devinck, le candidat officiel, n'était, disait-on, soutenu qu'en apparence, et serait doucement abandonné. M. de Persigny était de ces violents que la lutte exaspère. Comme la rumeur s'accréditait, il s'en indigna et, faisant à M. Thiers l'honneur d'une circulaire spéciale, s'appliqua à lui restituer sa place dans les rangs ennemis. Ce fut un réquisitoire, d'une âpreté inouïe, contre ceux qu'on appelait les hommes des anciens partis. « Ce que veut M. Thiers, disait le ministre, c'est le rétablissement d'un régime qui a été fatal à la France et à lui-même ; d'un régime flatteur pour la vanité de quelques-uns et funeste au bien de tous ; qui déplace l'autorité de sa base naturelle pour la jeter en pâture aux passions de la tribune ; qui remplace le mouvement fécond de l'action par l'agitation stérile de la parole ; qui, pendant dix-huit ans, n'a produit que l'impuissance au dedans et la faiblesse au dehors, et qui, commencé dans l'émeute, continué aux bruits de l'émeute, a fini par l'émeute. Non, le suffrage universel n'opposera pas à ceux qui ont tiré le pays de l'abîme ceux qui l'y avaient laissé tomber. » Dans la voie que montrait le ministre, les officieux se précipitèrent. Les jours suivants, le Constitutionnel épuisa toute sa verve « contre les émigrés du dedans et du dehors, contre les gens qui n'avaient rien appris et s'imaginaient qu'on avait tout oublié, contre les hommes encore plus vieux par les idées que par les années qui essayaient de monter à l'assaut du pouvoir avec leurs vieilles machines de guerre et leurs vieilles armures[71] ». Stimulé par son chef, le préfet de la Seine, dans une circulaire du 29 mai, reprit pour son compte l'acte d'accusation ; puis, généralisant ses critiques, il railla, non sans quelque raison, cette ville industrielle et commerçante qui n'avait d'autres candidats que des avocats ou des journalistes. Cependant les amis les plus éclairés du pouvoir redoutaient plus qu'ils n'approuvaient ce débordement. « M. de Persigny, écrivait Mérimée, ressemble à un cocher qui tire sur les rênes et donne des coups de fouet à droite et à gauche[72]. » En province, le langage officiel eût intimidé les populations rurales : à Paris, il surexcitait l'esprit de contradiction. Jusque-là l'issue avait semblé douteuse ; dès lors elle parut certaine : « M. Thiers sera élu, répétaient sans hésiter les plus avisés. »

 

IX

Le scrutin avait été fixé aux 30 et 31 mai. Le premier jour était le jour du Grand prix, et la foule fut plus empressée le long des Champs-Élysées qu'aux abords des sections. Le lendemain, l'aspect des choses changea. Comme la journée finissait, les boulevards se remplirent de monde : bientôt les premiers résultats arrivèrent ; on se les passait de main en main et, sous la lueur des becs de gaz, des lecteurs improvisés les proclamaient. Jamais, depuis l'établissement de l'Empire, on n'avait vu pareil concours de peuple. Enfin on sut le verdict de la capitale : les neuf candidats de l'opposition étaient élus, sauf un seul, qui était en ballottage, mais en des conditions qui assuraient son succès. Alors dans le parti démocratique une joie bruyante éclata. « Paris vient de prendre sa revanche du 2 Décembre, disaient les uns. » — « Paris vient de proclamer la République, ajoutaient les autres, encore plus exaltés. » — « Nous saurons ressaisir Paris, s'était écrié un jour Ernest Picard au Corps législatif. » On eût dit que, ce soir-là, la prévision se fût réalisée.

Le lendemain, les nouvelles des départements jetèrent beaucoup de froideur sur cet ardent foyer. Victorieuse à Paris, l'opposition démocratique était vaincue en province. A peine y avait-elle fait passer cinq ou six de ses candidats : M. Hénon, M. Glais-Bizoin, M. Dorian et en outre M. Havin, qui, nommé dans la Manche aussi bien qu'à Paris, se trouvait investi d'un double mandat. Le plus notable parmi les élus était M. Marie, envoyé au Corps législatif par le département des Bouches-du-Rhône. — Les légitimistes, qui n'avaient affronté que dans quelques circonscriptions les chances du scrutin, n'étaient pas plus heureux : un seul d'entre eux était élu, M. Berryer. — Quant aux candidats catholiques ou simplement indépendants, combattus par M. de Persigny, ils avaient rencontré des fortunes diverses. M. Plichon, le marquis d'Andelarre, M. de Grouchy, M. de Chambrun, étaient sortis victorieux de la lutte. En revanche, M. Keller, M. de Flavigny, M. Lemercier, M. de Cuverville, M. Garreau, M. de Jouvenel, n'avaient point réussi à balancer par leurs propres forces l'hostilité de l'administration. Quelques hommes nouveaux entraient à la Chambre, entre autres M. Lanjuinais, le duc de Marmier, M. Martel, M. Lambrecht, appartenant tous à l'opinion constitutionnelle. Entre tous les échecs des catholiques, le plus marqué fut celui de M. de Montalembert, qui, exclu de la Chambre en 1857, venait de subir une nouvelle défaite : il avait été repoussé tout à la fois par les électeurs du Doubs et ceux des Côtes-du-Nord. — Les plus maltraités furent ceux qu'on appelait les hommes des anciens partis. M. Odilon Barrot échoua à Strasbourg, M. de Rémusat à Toulouse, M. Saint-Marc Girardin dans la Haute-Vienne, M. Dufaure dans la Gironde et dans les Charentes, M. Casimir-Perier dans l'Isère. Élu à Paris, M. Thiers était battu à Aix, à Valenciennes, dans les Côtes-du-Nord. Prévost-Paradol succombait pareillement dans la Dordogne ; dans la sixième circonscription de la Seine, il obtenait sur 30.000 votants 2.300 voix.

Plusieurs jours s'écoulèrent avant que ces résultats fussent connus avec certitude. Les scrutins de ballottage apportèrent à l'opposition six nouveaux élus : c'était M. Ancel, riche armateur du Havre et l'un des plus considérables parmi les 91 ; c'était M. Guéroult, et aussi M. Jules Favre, qui, déjà nommé à Paris le 31 mai, recueillait, par le choix de ses concitoyens du Rhône, le bénéfice d'une double élection ; c'était enfin trois hommes nouveaux : M. Planat, M. Malézieux, M. Maurice Richard, envoyés à la Chambre par les départements de la Charente, de l'Aisne, de la Seine-et-Oise. On put alors supputer, sans crainte d'erreur, l'importance future des diverses fractions parlementaires. L'opposition démocratique, naguère réduite aux Cinq, était presque quadruplée et compterait dix-huit à vingt membres. Une quinzaine de députés, les uns nouveaux venus dans la politique, les autres séparés du gouvernement par les incidents des luttes religieuses, formeraient le noyau d'un groupe qui serait destiné à grossir, qui flotterait longtemps à la recherche d'un programme ou d'un chef et qui s'appellerait tour à tour le centre gauche ou le tiers parti. Le reste de la Chambre, c'est-à-dire plus de deux cents députés, était le produit de la candidature officielle : là résiderait la majorité, mais une majorité un peu moins homogène que par le passé et qui devait, ainsi qu'on le verra dans la suite, se subdiviser elle-même en plusieurs fractions assez distinctes. Cependant, de la masse des élus se dégageaient M. Thiers et M. Berryer, ces témoins imposants des jours d'autrefois, et quelles qu'eussent été les disgrâces des anciens partis, on ne pouvait se persuader que, conservant de tels champions, ils fussent tout à fait vaincus. Tel apparaissait, au lendemain des élections, le Corps législatif nouveau.

La démocratie, qui avait accueilli par un cri de triomphe les élections parisiennes, eut à cœur de ne point paraitre déconcertée par les élections provinciales. Dans les jours qui suivirent la proclamation du scrutin, une théorie fut imaginée qui consistait à peser les votes au lieu de les compter. D'ingénieux publicistes énumérèrent les suffrages obtenus par l'opposition dans la capitale ; puis, ayant établi sans peine que Paris était la ville de l'intelligence, ils insinuèrent sans beaucoup de ménagements que l'Empire était condamné par quiconque portait en soi le culte du progrès. La même statistique savante s'étendit à la province, décomposa dans les départements le vote des villes et celui des campagnes, démontra que presque partout les populations urbaines avaient donné la majorité aux candidats indépendants et opposa l'esprit raffiné des citadins dont l'éducation politique était faite à la rusticité des paysans non encore émancipés du joug. Pour une presse qui se disait asservie, le raisonnement ne manquait pas de hardiesse ni même d'impertinence. Afin de rendre l'argument plus sensible, les journalistes de l'opposition s'appliquèrent à remettre sous les yeux du public le tableau des circonscriptions électorales qui, brisant à dessein toutes les grandes cités, les partageaient en fragments : « Quels n'eussent point été, disaient-ils, les succès de l'opposition si l'unité morale de toutes les villes importantes n'eût point été détruite ! L'un des traits caractéristiques du vote récent, ajoutaient-ils, et en cela ils ne se trompaient point, c'est la séparation des populations rurales et des populations urbaines. » Comme on le pense bien, les publicistes officieux ne demeurèrent pas en reste de réplique et dirent des villes autant de mal que leurs adversaires en avaient dit des campagnes. La querelle se prolongea longtemps, et les délibérations du Corps législatif en porteraient plus tard la trace. Chaque parlement a cinq ou six causes d'interruptions familières, cinq ou six causes de tapage accoutumées. Que de fois n'entendrait-on pas les députés de la Seine rappeler l'origine de leur mandat et vanter Paris, la Ville-lumière : « Paris n'est point la France, répéteraient aussitôt avec un bruyant ensemble les députés ruraux », et invariablement plusieurs minutes s'écouleraient avant que le calme se rétablît.

L'opposition n'était pas seule à rechercher les enseignements du scrutin. Pendant la période électorale, M. de Persigny avait beaucoup écrit, trop écrit peut-être. Comme le vote venait de se terminer, il jugea bon, lui aussi, d'en tirer la moralité. Dans une circulaire du 2l juin, il félicita les préfets, sous-préfets, maires, agents de tout ordre, « qui avaient, disait-il, avec tant de zèle, éclairé les populations sur les choix qu'elles avaient à faire... Pour la première fois depuis dix ans, continuait-il, une coalition s'est formée entre des opinions plus ou moins rattachées aux gouvernements antérieurs. Sur quelques points, et particulièrement dans les grands centres de population, elle a réussi à surprendre le suffrage universel, mais l'immense majorité du pays a répondu à l'appel du gouvernement et n'a laissé à la coalition que quelques noms pour se consoler de sa défaite. » Ces insuccès partiels, loin d'inspirer à M. de Persigny quelques craintes, attestaient à ses yeux la puissante vitalité de l'Empire ; et il s'émerveillait que tant d'efforts eussent abouti à un si mince résultat. « Attaqué de toutes part, notre édifice politique n'en est devenu que plus solide... et nos institutions, critiquées par les candidats de l'opposition sous le prétexte de leur perfectibilité, ont reçu par le succès des candidats du gouvernement une nouvelle consécration. » Ainsi parlait ce ministre si empressé à se glorifier. Chose singulière ! il se trouva qu'en écrivant le bulletin de sa victoire, il écrivait aussi son testament. Dans les cercles officiels, les élections parisiennes, connues les premières, avaient éveillé un extrême dépit ; les nouvelles des provinces n'avaient qu'imparfaitement effacé ce déplaisir et, quel que fût le succès d'ensemble, il restait en beaucoup d'esprits une impression déçue. Les ennemis du ministre, fort nombreux, avaient saisi l'occasion pour dénoncer derechef ses étrangetés, ses brusqueries, ses maladresses. L'Empereur lui-même ressentait, ainsi qu'on l'a dit, la fatigue de ce serviteur incommode autant que fidèle. Les élections achevées, il fallait substituer la politique de tolérance à la politique de combat. M. de Persigny fut sacrifié par ceux qu'il avait servis : le 23 juin, un décret le releva de ses fonctions, et, assez semblable à ces débris des anciens partis qu'il avait si souvent dénoncés, il rentra dans la retraite, cette fois pour n'en plus sortir. En se séparant de cet ami d'autrefois, l'Empereur eut à cœur que l'éloignement ne parût point disgrâce. A qui était paré de toutes les dignités, il n'avait plus rien à donner. En cet embarras, il se souvint que celui qui était venu à lui sous le modeste nom de Fialin n'était point encore orné du plus haut des titres nobiliaires ; et par des lettres patentes il le fit duc. Le public accueillit la distinction avec une surprise un peu narquoise. Un bon mot courut les salons : « L'Empereur, dit-on, en créant Persigny duc, aura sans doute voulu le soustraire aux investigations du parquet, qui lui contestait son titre de comte. »

Cependant, l'un des principaux soucis du souverain était d'assurer au Palais-Bourbon la défense des intérêts de l'Empire. Tout annonçait que la nouvelle Chambre, quoique composée à peu près des mêmes éléments, ne serait point tout à fait la continuation de l'ancienne ; ce seraient les mêmes hommes, mais renouvelés, mais attirés par d'autres influences et s'en laissant peu à peu pénétrer. Ce qui occupait le plus dans les régions officielles, ce n'était pas l'opposition démocratique : bien qu'elle se fût fort accrue, elle ne semblait nullement dangereuse. La majorité écouterait avec tolérance, peut-être avec curiosité, les nouveaux députés du groupe, Marie et Jules Simon ; elle sourirait aux saillies de Picard ; elle se contraindrait jusqu'à supporter sans trop violents murmures les insinuations amères de Jules Favre. Mais, vis-à-vis d'aucun des orateurs de la gauche, l'attention ne se nuancerait de faveur. En revanche, Thiers et Berryer inspiraient d'autres appréhensions. Leur habitude de la tactique parlementaire, leur éloquence, leur âge, qui commandait le respect ; leur modération, qui ne permettait pas de les confondre parmi les hommes de désordre, tout concourrait à les rendre redoutables. Ils retrouveraient dans l'enceinte législative d'anciens amis, d'anciens clients qui, par dignité naturelle, se garderaient de les fuir, qui mettraient même quelque vanité à se rapprocher d'eux. M. de Morny lui-même n'avait pas laissé ignorer qu'il accueillerait avec une courtoisie pleine de déférence ces illustres revenants, et on pouvait être certain que, dans son empressement à ne pas imiter M. de Persigny, il pousserait les égards jusqu'à la coquetterie. C'était à merveille. Mais n'était-il pas à craindre que ces deux éminents personnages ne missent à profit ces conditions propices ? Leur influence serait surtout grande si, dépouillant tout esprit de parti, ils se plaçaient sur le terrain des affaires ou des finances, ou bien encore de la politique extérieure, déjà si emmêlée et si compromise. Il arriverait alors qu'ils attireraient à eux les députés indépendants, et peut-être même feraient quelques conquêtes sur les lisières de la majorité. A tout prix, il fallait éviter à l'Empire un si sensible déplaisir : de là la pensée d'organiser par avance les forces gouvernementales en vue des grands débats parlementaires que l'on prévoyait.

Déjà le décret du 24 novembre 1860 avait créé les ministres sans portefeuille. On jugea bon de substituer à cette conception un projet plus ample et d'établir toute une hiérarchie d'orateurs officiels avec un chef d'emploi, un sous-ordre, et toute une légion d'auxiliaires préposés aux besognes de moindre importance. Dans cet esprit, un décret du 23 juin accrédita, sous le nom de ministre d'État, un représentant général de l'Empereur auprès des Chambres. Ce personnage, débarrassé de toute attribution administrative et voué uniquement à l'éloquence, serait le porte-parole du gouvernement au Luxembourg et au Palais-Bourbon. Il serait assisté par une sorte de substitut qui ne serait autre que le ministre présidant le Conseil d'État : au-dessous, les membres du Conseil d'État, présidents de section ou simples conseillers, seraient investis de délégations spéciales pour les débats d'affaires ou de finances qui n'intéresseraient pas la grande politique. Le même décret qui réglementait l'institution désigna les mandataires à qui l'Empereur confiait le soin de sa défense. Le ministre présidant le Conseil d'État fut M. Rouher, qui remplaça M. Baroche, un peu vieilli et fatigué. Quant au premier rôle, tout le monde eut désigné d'avance l'homme qui en aurait l'honneur et la charge, et il ne semblait pas que le décret pût s'appliquer à un autre qu'à lui. Entre tous les ministres sans portefeuille, M. Billault s'était créé une place à part et depuis trois années portait, sans fléchir, le poids, de plus en plus lourd, des discussions législatives. Aux yeux des contemporains, son nom éveillait le souvenir d'aberrations singulières et de contradictions pénibles : on l'avait vu, en 1848, plaider pour le droit au travail ; plus tard, devenu, après le coup d'État, président du Corps législatif, il s'était fait, lui, l'ancien libéral, l'apôtre du régime absolu. Dans ses nouvelles fonctions, c'est-à-dire dans le ministère de la parole, il s'était élevé si haut que ses erreurs ou ses inconséquences passées se perdaient dans l'éclat de ses services présents. On trouverait malaisément un autre exemple d'un esprit qui, longtemps contesté et jugé peu sûr, se soit soudain, et comme d'un coup d'aile, porté jusqu'au premier rang. Depuis 1861, le cours des discussions parlementaires l'avait amené à intervenir dans les plus grandes causes : la question romaine, la question polonaise, les affaires de Syrie ou du Mexique, le développement des libertés intérieures, le droit d'association. En ces débats, il avait déployé, dans une proportion égale, les dons qui charment et ceux qui persuadent. Ses adversaires eux-mêmes avaient admiré sa parole souple et brillante, ample et précise tout ensemble, incisive quoique toujours courtoise, embellie en outre par une forme littéraire qui complétait la séduction. A. force de talent, il avait acquis l'autorité. Parfois il s'abandonnait aux réminiscences des régimes libres qu'il avait connus, et, l'illusion étant complète, on eût dit un ministre responsable défendant devant le Parlement ses actes personnels. Le plus souvent, sa méthode était celle des avocats, mais des plus considérables. Les obscures pensées de l'Empereur, son client, n'étaient ni aisées à traduire, ni faciles à justifier. Par un miracle d'artifice, il lui arriva, comme dans la question romaine, de donner aux expédients les plus contestables un air de solution, et de solution triomphante. Ses lèvres étaient comme un filtre à travers lequel se clarifiaient les nuageuses conceptions du souverain. Il soutint, à force d'art, le vide des projets de son maître, déconcerta ceux qui commençaient à douter de sa sagesse et prolongea la confiante illusion de l'Europe, du Corps législatif et de la France elle-même. Il y avait en lui du rhéteur, mais du rhéteur qui émerveille par les difficultés vaincues. Que si l'incohérence des vues rendait trop malaisée l'apologie, il cachait sous une apparence de généralisation ce qu'il ne pouvait expliquer, et le bruit des applaudissements qu'il suscitait le dérobait à l'embarras de conclure. Tel était l'homme qui, pendant les trois dernières sessions de la précédente législature, avait été l'interprète de la pensée impériale. Quand, par le décret du 23 juin, il fut appelé au poste de ministre d'État, beaucoup se persuadèrent que Napoléon, revenant aux coutumes anciennes, venait, sous une autre désignation, de nommer un premier ministre. Premier ministre ! Le mot était excessif et, en tout cas, l'appellation prématurée. Premier ministre ou non, M. Billault devenait du même coup le premier personnage de l'Empire. A lui était réservée la tâche de maintenir intact le faisceau de la majorité, de le maintenir intact contre les dissidents que déjà on soupçonnait, contre les indépendants nommés en dépit de la candidature officielle, contre M. Berryer, contre M. Thiers. Ces deux illustres personnages, M. Billault les avait connus jadis au début de sa carrière parlementaire, alors que, modestement confondu dans les rangs du tiers parti, il évoluait aux côtés de M. Dufaure ; mais il avait grandi, tellement grandi, qu'il ne semblait plus indigne de se mesurer à eux.

Il n'était point dans son destin de livrer ce combat. L'institution du ministère d'État était appelée à subsister, mais non au profit de celui pour qui elle semblait créée. Au mois d'octobre, comme M. Billault se reposait auprès de Nantes, dans sa terre de la Grésillière, un mal subit le terrassa, et à Paris on apprit presque en même temps sa maladie et sa mort. L'émoi fut grand et, dans le journal la France, M. de la Guéronnière n'hésita pas à proclamer que la perte était irréparable. Le mot déplut, comme s'il eût impliqué un doute sur les ressources du personnel impérial. Cependant vingt jours à peine séparaient de la réunion des Chambres et il importait de pourvoir à l'urgente nécessité. Le souci pressant de remplacer cet illustre serviteur fit abréger un peu l'expression des regrets, et le meilleur témoignage du vide qu'il laissait fut l'embarras où sa mort jetait le gouvernement. M. Rouher était le coadjuteur de M. Billault et, en un moment où il fallait se hâter, avait l'heureuse chance de se trouver sous la main. Il eut le sort commun des coadjuteurs : brusquement et comme pour masquer l'interrègne, la succession lui fut dévolue. Le choix n'alla pas sans méfiance. Le nouveau ministre d'État était un avocat solide, un homme d'affaires consommé, un travailleur infatigable ; plus d'une fois il avait fait apprécier son esprit fertile en ressources, son abondante faconde, sa facilité à embrasser les sujets les plus divers. Malgré cette réunion de qualités rares, une crainte subsistait, celle que ce personnage, très remarqué au second rang, fût insuffisant pour le premier. On lui adjoignit, comme pour le doubler, toutes sortes d'auxiliaires. Ce furent M. Rouland, M. Vuitry, M. de Forcade La Roquette, M. Chais d'Est-Ange, tous appelés au Conseil d'État, le premier comme président, les trois autres comme vice-présidents. Puis on attendit l'ouverture des Chambres, mais avec un reste d'appréhension soucieuse dont les correspondances contemporaines portent la trace. L'opinion commune était qu'on avait donné à M. Billault un remplaçant plutôt qu'un successeur.

L'avenir, renversant ces prévisions, rejetterait dans une demi-ombre celui qui venait de mourir, placerait au contraire en pleine lumière celui qui venait de se hausser jusqu'aux grands honneurs. A distance, la physionomie de M. Billault apparaît dans une perspective déjà lointaine et avec un relief qui déjà s'efface. Placé sur les limites indécises de l'Empire libéral qu'il ne devait point voir, il ne laisse que le souvenir un peu fragile d'une éloquence harmonieuse, insinuante et persuasive, qui charma quelques jours et expira tout à coup dans ses plus beaux accents. Dans le cadre du second Empire, la haute et massive stature de M. Rouher cache un peu la taille mince et grêle de M. Billault, et celui qui eut surtout la finesse disparaît derrière celui qui eut surtout la force. Quand on embrasse d'un coup d'œil très général le règne de Napoléon, on trouve aux côtés du prince, dans les dix premières années, un conseiller hardi et sagace, M. de Morny, auquel il manqua peu de chose pour être un homme d'État. Puis, tout au déclin du régime, un autre conseiller apparaît, M. Émile Ollivier, qui se détache des lisières du parti républicain, qui s'avance par étapes et finit par se donner, mais ne se donne qu'au dernier moment, en sorte que tout demeure incertain dans sa tentative, hormis son éloquence et sa patriotique honnêteté. A l'heure où nous sommes arrivés, Morny touche à la fin de sa carrière, et Ollivier se dégage à peine du groupe des Cinq. Entre ces deux personnages se place la domination de l'homme que l'Empereur venait de désigner comme l'interprète de sa politique. On va le voir s'insinuer modestement dans sa charge, puis s'y installer en maître. Il s'assimilera non seulement les choses, mais les hommes ; il ne se contentera pas de se les assimiler, mais aspirera à les absorber. Il régira la Chambre, tentera de s'imposer au souverain et visera à discipliner si bien le personnel impérial que nul ne puisse grandir en dehors de sa tutelle. C'est le 18 octobre 1863 que l'Empereur appela ce personnage au ministère d'État. Cette date est à retenir pour l'histoire. Ce jour-là commença le règne de M. Rouher.

 

X

Le 5 novembre, en ouvrant la session législative, l'Empereur salua en quelques mots brefs et cordiaux les nouveaux élus : « Soyez, leur dit-il, les bienvenus. » — « Malgré quelques dissidences partielles, ajouta-t-il, je n'ai qu'à m'applaudir du résultat du scrutin. » Puis il poursuivit avec un double accent de confiance loyale et de fermeté calculée : « Vous m'avez tous prêté le même serment, il me répond de votre concours. » Le lendemain, au Palais-Bourbon, M. de Morny tint le même langage rassuré, en accentuant en outre la note conciliante et libérale. Il constata que « les dernières élections avaient réveillé des aspirations assoupies depuis plusieurs années. » — « Le mot de liberté, continua-t-il, a été souvent prononcé et le sera encore. Le gouvernement ne s'en émut pas. » Fort habilement, il fit remonter jusqu'au Prince l'honneur de l'initiative. « La liberté, dit-il, ne peut s'établir paisiblement que par l'accord entre un souverain libéral et une assemblée modérée. » M. Thiers, M. Berryer, d'autres encore avaient été combattus à outrance par M. de Persigny. M. de Morny s'efforça d'effacer ce mauvais souvenir : « Les suffrages du peuple ont replacé parmi nous d'anciennes illustrations parlementaires ; j'ose dire que, pour mon compte, je m'en suis réjoui. » Le président de la Chambre finissait par un touchant appel à la concorde : « Mettons en commun nos idées, notre expérience, sans préventions, sans parti pris. Tâchons de nous éclairer par des discussions loyales et courtoises, et cherchons à ne résoudre les questions que dans un seul but, celui des véritables intérêts du pays. »

Chacune de ces paroles était soigneusement pesée. Avec son tact exquis, M. de Morny avait proportionné son langage aux besoins de la nouvelle politique que, de loin, il entrevoyait. Son discours était comme une indication, fort brève sans doute, mais assez nette pour qu'elle fût comprise : discrètement, il montrait à son souverain la voie où il devrait devancer son peuple : de la sorte, l'Empereur dirigerait le mouvement et, loin de subir les réformes, en recueillerait la popularité. En s'exprimant de la sorte, M. de Morny distançait de beaucoup la majorité de ses collègues, les uns très réfractaires à tout programme libéral, les autres retenant par timidité leurs espérances. Pourtant, dès les premiers jours de la législature, une observation attentive eût permis de pressentir, de conjecturer du moins quels traits particuliers distingueraient la nouvelle assemblée de celle qui venait de disparaître. La Chambre n'était pas dans son ensemble une Chambre libérale ; mais déjà elle était une Chambre émancipée. Au début de l'Empire avaient été amassés des trésors d'obéissance ; ces trésors n'étaient point épuisés, mais déjà ils ne se renouvelaient plus. Les hommes étaient en grande partie les mêmes ; mais ils revenaient avec des pensées hésitantes, avec une foi moins robuste dans le principe d'autorité. Il fallait l'œil exercé de M. de Morny pour discerner, au premier moment, ces nuances confuses, visibles seulement par intermittence. Comme on procédait à la vérification des pouvoirs, cet état d'esprit apparut un peu plus clairement. Certaines élections ayant été fort contestées, des discussions s'engagèrent avec une allure vive, spontanée, qui eût paru, quelques années auparavant, tout à fait surprenante. Ces séances, les premières de la session, permirent de mesurer ce qui restait de l'antique soumission et ce qui déjà perçait de nouvelle indépendance.

Dès l'examen des premiers dossiers, les protestations révélèrent au profit des candidats officiels toutes sortes d'abus : inscriptions d'électeurs après la clôture des listes, lacération d'affiches, intervention de fonctionnaires, irrégularités dans la tenue du scrutin. Jadis la crainte d'ébranler l'autorité eût porté à dissimuler ces regrettables désordres. Très généralement, les bureaux repoussèrent des pensées si timides et publièrent, sans trop le dissimuler, ce que les enquêtes avaient appris. Puis ils adoptèrent une ligne de conduite qui consistait à supputer les voix des candidats rivaux. Quand l'écart était trop grand pour que les manœuvres eussent pu influer sur le résultat du scrutin, ils se refusaient d'ordinaire à une nouvelle épreuve qui eût réveillé les passions amorties : en termes plus ou moins énergiques, suivant l'esprit du rapporteur, ils condamnaient les excès ; puis, après avoir insinué que les candidats opposants avaient employé des moyens à peu près semblables, ils proposaient de valider l'élection. Cette impartialité, même fort incomplète, ne laissait pas que d'avoir son mérite, si l'on songe que le tribunal où était portée la candidature officielle se composait en grande partie des candidats officiels eux-mêmes.

On vit plusieurs des membres de la majorité déplorer fort publiquement la disparition de leurs collègues tombés dans la lutte. M. de Flavigny avait échoué dans l'Indre-et-Loire. Quand le rapport sur l'élection de son concurrent, M. de Quinemont, vint à l'ordre du jour, il y eut dans l'Assemblée un unanime concert de regrets pour celui qu'on ne reverrait plus. Les partisans ou les adversaires de la validation louèrent à l'envi les uns des autres cet homme de rare vertu et de haute intelligence, « vrai type d'honneur et de loyauté ». Si l'on se rappelle que ce même personnage avait naguère attiré sur lui toutes les rigueurs de l'administration, la leçon, quoique indirecte, était fort transparente. Les mêmes témoignages d'estime accompagnèrent M. Lemercier, qui, battu dans la Charente, se trouvait, en pleine jeunesse, écarté de la vie publique. Chose singulière ! les commissaires du gouvernement, gens d'esprit large le plus souvent et fort au-dessus des petites rancunes électorales, s'associaient parfois à ces hommages. « Votre très distingué, très honorable et très regretté ancien collègue, disait un jour M. Boinvilliers, président de section, en parlant d'un des 91. — Mais alors pourquoi l'avez-vous combattu, s'écrièrent aussitôt quelques voix ? »

Un signe assez remarquable de l'indépendance des esprits, ce fut que plusieurs des candidats de l'opposition, vaincus dans le dernier scrutin, trouvèrent parmi les députés fidèles à l'Empire leurs plus chaleureux avocats. M. Casimir-Perier, battu dans l'Isère, fut courageusement défendu par M. Larrabure. A quelque temps de là fut discutée l'élection de M. de Jaucourt, chef du cabinet de M. de Persigny, élu dans la Seine-et-Oise contre M. Garreau. Qui défendit M. Garreau ? l'honnête M. Se-gris, qui devait bientôt compter parmi les députés les plus éloquents de l'Assemblée. Il produisit une impression profonde quand, élevant le débat bien au-dessus d'une question personnelle, il s'écria : « Le peuple a voté pour l'Empire, mais il a voté en même temps pour la liberté. » Peu s'en fallut que l'Assemblée ne cédât à son appel. Quand on alla aux voix, 84 suffrages, minorité énorme pour le temps, se prononcèrent contre la validité de l'élection.

On aurait eu tort de s'exagérer ces accès d'indépendance. Ils étaient rares et souvent suivis de retours. Dans la majorité se trouvait d'ailleurs un groupe compact d'impérialistes purs, réfractaires à toute innovation. Ils commençaient à élever une prétention qui, plus tard, s'afficha à grand bruit, celle d'être les vrais soutiens du règne et les seuls qui en pussent assurer la durée. Un jour, pendant la vérification des pouvoirs, ils eurent occasion de faire éclater leurs sentiments. L'un des vice-présidents du Conseil d'État, M. Chaix d'Est-Ange, à propos d'une élection contestée, voulut montrer comment certains candidats avaient été soutenus, d'autres abandonnés, et, chemin faisant, se laissa aller à décrire le type idéal du député fidèle : « Messieurs, dit-il, tous nous avons des amis. Le gouvernement en a beaucoup, à divers degrés. Les uns sont dévoués, sincères, ne nous reprochent point nos fautes et nos erreurs, et n'en parlent jamais. Ce sont les amis du premier degré. Il y en a d'autres, et ils sont nombreux, qui se disent, eux aussi, dévoués, mais qui savent découvrir nos défauts, les publient et même, en nous défendant, les aggravent. Ce sont les amis du deuxième degré... Ah ! messieurs, tous tant que vous êtes, vous avez le droit de choisir vos amis. Je suis sûr que, tous, vous préférez les premiers. Le gouvernement les préfère aussi. Chacune des phrases de cette déclaration fut scandée par les rires, les marques d'assentiment ; et les applaudissements, en se répétant, tournèrent à la manifestation. Mais même à travers ces bruyants témoignages on eût pu discerner un certain changement. L'ancienne majorité eût-elle pris tant de soin à s'affirmer elle-même si elle n'eût senti que la vieille discipline était déjà un peu relâchée ? Comme M. Chaix d'Est-Ange venait de se rasseoir, M. Émile Ollivier, se levant, combattit très chaleureusement la théorie gouvernementale : Pessimum inimicoruin genus laudantes, dit-il en rappelant une parole de Tacite. Les pires des ennemis, ce sont ceux qui approuvent toujours. M. Émile Ollivier siégeait encore à l'extrême-gauche et avait à peine marqué son évolution vers le centre. Cependant une approbation assez marquée salua ses paroles : c'était la contre-manifestation de ceux qui, attentifs à découvrir ou à signaler les fautes, se trouvaient dédaigneusement rangés dans la seconde catégorie des amis.

Quelle que fût l'indulgence pour les candidats officiels, cette faiblesse n'alla pas jusqu'à l'amnistie quand la corruption par l'argent était trop visible ou quand les manœuvres frauduleuses avaient été poussées jusqu'au scandale. — M. Isaac Pereire avait été élu dans les Pyrénées-Orientales. L'examen des protestations révéla de nombreuses libéralités, et si proches du jour du vote qu'il était malaisé de n'y pas voir un véritable achat de suffrages. En se défendant, le nouveau député acheva de se perdre : ' L'argent, dit-il, n'a joué qu'un très faible rôle dans mon élection. Cette sorte de demi-aveu troubla même les moins rigoristes, et, après une épreuve déclarée douteuse, l'invalidation fut proclamée. — La diffusion d'un pamphlet diffamatoire en langue allemande fit invalider M. Zorn de Bulach, nommé dans le Bas-Rhin[73]. — L'intervention trop manifeste de certains fonctionnaires publics et l'ouverture de nombreux cabarets à la veille du scrutin firent casser à Cambrai l'élection de M. Boittelle, frère du préfet de police. — Entre tous les dossiers des élections, il en était un qui éveillait une curiosité singulière. Le nouvel élu, originaire du département du Gard, avait jadis quitté pauvre son pays natal et, après un long séjour en Égypte, en était revenu chargé de richesses. On l'appelait M. Bravay. Ayant acquis l'opulence, il lui avait plu d'y ajouter les honneurs. Sur sa vie privée, sur son passé, toutes sortes de bruits couraient, qui semblaient lui conseiller l'obscurité. Cependant, là-bas, au pays des pauvres et pierreuses garrigues, on se montrait avec une sorte d'admiration ahurie ce nabab dont les mains laissaient échapper l'or, et son influence deviendrait irrésistible si au prestige de la fortune se joignait quelque éclatant service. Justement, la belle cité de Nîmes était abondamment pourvue de toutes choses, hormis l'eau, qui lui manquait. Bien des projets avaient été élaborés, mais sans succès, et quiconque résoudrait ce qu'on appelait la question des eaux serait assuré de la gratitude publique et des suffrages. Une société fut fondée avec les capitaux de M. Bravay. Les travaux n'étaient pas encore commencés, rien n'annonçait même qu'ils dussent s'exécuter, et déjà la période électorale était ouverte. Assez audacieusement, cinq jours avant le scrutin, le candidat organisa une fête solennelle pour la pose de la première pierre du canal. Les votes allèrent à celui que déjà l'on considérait comme le bienfaiteur du pays. Quand le dossier de l'élection parvint dans les bureaux du Corps législatif, cette mise en scène parut une manœuvre trop osée pour qu'il fût possible de ne pas la voir. Cet homme, en défendant son élection, trouva pourtant une phrase éloquente : « Je ne pouvais imaginer, dit-il, qu'après avoir dans ma jeunesse combattu contre la pauvreté, j'eusse plus tard à me défendre contre la fortune. » Une lutte singulière s'engagea entre la Chambre, qui repoussait ce nouveau collègue, et le suffrage universel, qui s'obstinait à le nommer. Exclu une première fois, M. Bravay fut derechef élu ; une seconde invalidation fut suivie d'une troisième élection. De guerre lasse, le Corps législatif céda. Une fois admis, M. Bravay rentra dans l'ombre d'où ces aventures l'avaient un instant tiré. Il ne parut guère au Palais-Bourbon, et il se contenta du bruit que son élection avait fait.

En prévision des débats agrandis, le pouvoir avait doublé ses forces, comme on double la garde en un édifice qui peut devenir tumultueux. Chose singulière ! l'Empire, cet ennemi des avocats, en avait rassemblé pour sa défense un plus grand nombre que ne l'eût fait aucun gouvernement parlementaire. Au début de la séance, les orateurs officiels prenaient place au bas de l'hémicycle et formaient, tant était grand leur nombre, un groupe distinct au milieu du Corps législatif. La vérification des pouvoirs, si animée qu'elle fût, offrait un champ médiocre à M. Rouher, qui se réservait pour la discussion de l'adresse : le ministre président du Conseil d'Etat, M. Rouland, prit la parole une fois, mais en homme que l'éloquence n'intéresse plus guère : bientôt le poste de gouverneur de la Banque de France lui offrirait une lucrative retraite, et il disparaîtrait de la politique active. Parmi les vice-présidents, M. de Parieu était d'esprit trop généralisateur pour se plaire aux questions de personnes ; M. Vuitry était surtout versé dans les questions financières, et M. de Forcade la Roquette, dans les questions économiques. En revanche, M. Chaix d'Est-Ange intervint à plusieurs reprises avec un succès réel, quoique peu proportionné à la réputation qu'il avait jadis acquise au barreau. Les présidents de section, les simples conseillers portèrent surtout le poids de la discussion. On les vit s'exerçant aux luttes parlementaires, sous les yeux de leurs chefs, de leurs collègues, des députés eux-mêmes, tous fort attentifs à découvrir leurs mérites ou à pronostiquer leur avenir. Un jour, on put croire que, parmi eux, un grand orateur venait de surgir. Le 19 novembre, à propos d'une élection de la Gironde où le candidat de l'opposition démocratique, M. Lavertujon, avait serré d'assez près le candidat patronné, l'un des présidents de section se leva de son banc pour répondre aux protestataires. On l'appelait M. Thuillier. On était déjà à cette heure tardive où l'attention s'impose malaisément. Dès les premiers mots, l'auditoire fut conquis. L'avocat du gouvernement inaugura une nouvelle méthode qui consistait, non à justifier le candidat officiel, niais à porter la guerre dans le camp adverse. A la défense, il substitua le réquisitoire. Il ne niait pas les manœuvres, mais en lavait l'administration pour en charger l'opposition. Sa véhémence toucha à la violence, et plus d'une fois ses accusations, qui se déversaient sur des absents, parurent diatribes. Quels que fussent les écarts de sa passion, la Chambre tout entière se sentit secouée par cette parole imagée, heurtée, un peu désordonnée, mais toujours puissante, éclatant en saillies inattendues et en traits qui accablaient. Quand M. Thuillier eut fini, les membres les plus ardents de la majorité se précipitèrent à sa place et lui firent grande fête. A quelques jours de là, il intervint dans les débats sur l'une des élections de l'Isère, et obtint un nouveau succès. Tous ceux qui dans la Chambre représentaient l'Empire autoritaire incarnèrent dès lors leurs passions dans les siennes et s'unirent pour l'exalter. Les libéraux, les députés de l'opposition eux-mêmes avaient trop vivement senti les blessures de cet impitoyable adversaire pour contester sa vigueur : toutefois ils ajoutaient que cette manière virulente fatiguerait bientôt, si elle ne se maîtrisait ; en outre, ils scrutaient le passé du nouveau venu, ancien commissaire de la République en 1848, et raillaient un peu ce condottiere de l'éloquence, prêt à servir avec une fougue égale les partis contraires. Cependant, dans les cercles parlementaires, le nom de M. Thuillier se rencontrait sur toutes les lèvres. Il était tout à coup devenu célèbre, célèbre à rendre jaloux ses chefs comme ses égaux. On le verra l'année suivante reparaître à la Chambre, y déployer la même ardeur agressive et se mesurer, non sans succès, à M. Thiers lui-même. Puis la maladie l'éloignera de la politique, et il s'éteindra obscurément. Aujourd'hui encore, les contemporains gardent un vif souvenir de cette parole éclatante et tranchante comme la lame d'une épée ; ils se plaisent à rappeler les complaisants pronostics qui, un instant, placèrent cet homme au niveau de M. Rouher. Acteur d'un jour sur la scène politique, M. Thuillier ne fit que traverser le Palais-Bourbon : ce ne fut qu'une apparition, mais trop brillante pour que dans l'histoire du second Empire ce nom soit omis.

C'est au milieu de toutes ces impressions que la vérification des pouvoirs s'était achevée. Déjà la Chambre, définitivement constituée, avait commencé ses travaux législatifs. Cependant les deux illustres revenants des anciennes assemblées, M. Berryer et M. Thiers, attiraient tous les regards : on observait leur attitude, on attendait leurs déclarations. La curiosité fut bientôt satisfaite : l'un et l'autre, à peu de jours d'intervalle, firent leur rentrée dans la politique, le premier à propos des finances, le second à propos des libertés générales.

Le gouvernement, dès le début de la session, avait dû confesser une situation financière, non très grave encore, mais assez embarrassée. Comme la dette flottante approchait d'un milliard, il avait sollicité du Corps législatif l'autorisation de contracter un emprunt de 300 millions. L'autorisation à peine accordée, il avait déposé au Palais-Bourbon un nouveau projet de loi relatif à des crédits supplémentaires qui s'élevaient à 93 millions. La première demande avait été accueillie avec une bonne volonté très générale. A la seconde, les plaintes s'étaient formulées un peu plus vives ; et le rapporteur de la commission avait dénoncé, en termes ; assez sévères, les aggravations d'impôts, l'accroissement de la dette publique, la suppression de l'amortissement ; puis, comme la plus grande partie des crédits se référait à l'expédition du Mexique, il avait exprimé le vœu que l'aventureuse expédition eût un ternie prochain. Le 8 janvier 1864, la discussion du projet étant venue à l'ordre du jour, M. Berryer demanda la parole. Comme il se levait du milieu de ses collègues, le silence se fit, profond et solennel, tant était vive la curiosité d'ouïr ce grand vieillard que, depuis si longtemps, on n'avait point entendu, et dont la mort peut-être scellerait bientôt les lèvres ! Tout concourait à lui assurer une sorte d'attention respectueuse. La cause qu'il allait défendre était celle de la probité, de l'économie, de la prudence, cause très chère à la majorité. Les vétérans des anciennes assemblées se rappelaient sa lucidité merveilleuse dans les questions de chiffres, et nul ne doutait qu'avec sa méthode si sûre il ne portât partout la lumière. Par son âge, par l'imposante unité de sa vie, il planait au-dessus des partis comme au-dessus des passions. Dès son début, il repoussa tout ce qui eût été souvenir irritant. « Je ne viens point accuser, mais seulement avertir. » Tout son discours fut, en effet, un avertissement ou, pour parler le langage de l'ancien régime, une remontrance. Il commença par fixer les chiffres sans aucune récrimination personnelle, sans aucun commentaire inutile, mais avec une modération simple, bien plus forte que la véhémence. « Il est facile, dit-il, d'énumérer les ressources mises depuis 1852 à la disposition du ministre des finances. On a eu d'abord recours à des emprunts par souscription publique. Ces différents emprunts se sont élevés à 2 milliards 57 millions environ. On a, en outre, emprunté 100 millions à la Banque de France, 116 millions à la Caisse de la dotation de l'armée ; différentes opérations sur les obligations trentenaires ont produit 290 millions environ, et c'étaient là de véritables emprunts. Les 157 millions de soulte pavés par les rentiers au moment de la conversion ont été également un véritable emprunt. Il convient d'ajouter à la somme totale de ces emprunts l'accroissement de la dette flottante. Celle-ci était de 614 millions en janvier 1852 ; elle est aujourd'hui de 971 millions. Il y a donc eu en réalité réception par le Trésor de 357 millions, dont il a été fait emploi. » — « Je suis effrayé d'arriver au total, ajoutait l'orateur, tout hésitant et comme effrayé de ses propres conclusions, mais je trouve qu'en douze ans le chiffre total de nos emprunts s'est élevé à 3 milliards 144 millions. » Ce chiffre à lui seul avait une éloquence qu'aucun développement oratoire n'eût égalée. De ce tableau général, M. Berryer rapprochait les déclarations formulées par M. Fould en son fameux mémoire. « Il n'y aurait plus, avait dit M. Fould deux années auparavant, de dépenses engagées sans l'assentiment préalable du Corps législatif. Il n'y aurait plus désormais de crédits supplémentaires, les budgets étant établis avec maturité. » Était-ce en exécution de ces promesses que se formulaient les demandes actuelles ? On parle de crédits supplémentaires, ajoutait M. Berryer : mais est-ce bien de crédits supplémentaires qu'il s'agit ? Les expéditions lointaines, celle du Mexique en particulier, eussent été entreprises avec une singulière imprévoyance, si on n'en eût supputé les conséquences matérielles. Il n'y a pas eu, continuait l'orateur avec une méritoire indulgence de langage, il n'y a pas eu sincérité parfaite dans les rapports du gouvernement avec le Corps législatif. Car, en ce qui concerne l'affaire du Mexique, on ne peut admettre qu'au commencement de 1863 on ignorât quelles dépenses on aurait à supporter au cours de l'année. M. Berryer n'insistait pas, s'étant imposé pour règle de ne pas prononcer une seule parole qui fût d'un ennemi. Remontant dans les généralités, il suppliait le gouvernement de revenir aux saines pratiques des régimes économes et sages. Il recommandait la prudence dans l'émission des bons du Trésor. Il déplorait que le service de l'amortissement eût été suspendu, et cela en dépit de la loi, de l'intérêt des rentiers, de l'intérêt même de l'État. Il critiquait, mais avec mesure, les expéditions lointaines, coûteuses toujours, parfois plus nuisibles qu'utiles au commerce « J'adjure, disait-il en élevant de plus en plus sa pensée, j'adjure le gouvernement de maintenir au milieu des États européens la paix de la France. Il termina par un bref et touchant retour sur lui-même. « Messieurs, je parle sans aucun sentiment personnel. À l'âge où je suis parvenu, on n'a pas pour soi-même de ces préoccupations ; l'avenir n'est pas fait pour moi ; mais je serai toujours fidèle à ma passion pour les belles et heureuses destinées de ma patrie.

Tel fut le discours de Berryer. Tout ce qui pouvait être dit en faveur de l'Empire, M. Vuitry le dit dans la séance du lendemain, en avocat probe et sensé, disert et lucide. Il ne nia pas l'importance des ressources extraordinaires que le gouvernement avait eues à sa disposition ; seulement il s'attacha à établir que ces ressources extraordinaires avaient eu, toutes, une affectation extraordinaire aussi : avec l'argent des emprunts, l'Empereur avait mené à bonne fin la guerre de Crimée et la guerre d'Italie, était intervenu en Syrie et en Chine : de plus, 787 millions avaient été consacrés aux travaux publics. Descendant dans les détails, il s'attacha, avec un soin extrême, à justifier la comptabilité du ministère des Finances. Puis il conclut en laissant entrevoir le jour où, les expéditions lointaines étant terminées, les services publics pourraient se suffire à l'aide des revenus ordinaires. — A ne considérer que le résultat matériel, la victoire fut à M. Vuitry. Quatorze voix seulement, qui appartenaient à l'extrême-gauche, se prononcèrent pour le rejet. Mais quiconque écrirait l'histoire du Corps législatif, en supputant uniquement ses votes, ne ferait qu'une histoire très incomplète et très infidèle. Le jour même du scrutin, bon nombre de députés, non parmi les moins dévoués, se groupaient dans les couloirs et déploraient à voix basse les entraînements du Mexique, la folie des entreprises lointaines, l'exagération des travaux publics ; puis ils ajoutaient mélancoliquement : « La dépense est engagée, les fonds peut-être sont absorbés ; pouvons-nous refuser au gouvernement un bill d'indemnité ? » L'inutilité de l'opposition décourageait si bien l'opposition elle-même que Berryer, ce magistral adversaire de la loi, se contenta de s'abstenir. Bill d'indemnité, ce mot exprimait à merveille le sens réel du vote, qui était moins l'approbation de la politique gouvernementale que l'enregistrement d'un fait accompli.

Ce que M. Berryer avait fait pour nos finances, M. Thiers le fit pour l'ensemble de notre régime intérieur. Depuis longtemps, dans les entretiens de la place Saint-Georges, il avait dressé une sorte de programme minimum des revendications à exercer contre l'Empire. Certaines libertés étaient, à ses yeux, des libertés nécessaires, sans lesquelles tout contrôle demeurerait vain et qu'il importait de poursuivre sans se lasser jamais. Comme la discussion générale de l'Adresse allait s'ouvrir, il eut à cœur de formuler devant la France entière le vœu que, maintes fois, il avait exprimé dans le cercle de ses familiers. Son discours, qui tint presque toute la séance du 1 l janvier1864, mérite d'être non seulement rappelé, mais analysé ; car il sembla le manifeste officiel du parlementarisme renaissant.

L'orateur commença par un insinuant appel à la bienveillance de ses collègues, dont « il serait heureux, disait-il, de posséder la confiance ». Il parla de sa longue carrière, de son zèle à se porter tantôt à la défense de l'ordre, tantôt au service de la liberté, suivant que l'un ou l'autre se trouvaient menacés. Il se proclama fils de 89 et rehaussa par l'ampleur de son langage ces déclarations un peu banales ; puis, par une avance très marquée aux sentiments de la majorité, il fit acte d'adhésion au principe de la souveraineté nationale. « Je pense, dit-il, que le peuple ne doit user de sa souveraineté que très rarement, et même que mieux vaudrait qu'il n'en usât jamais ; mais quand il a prononcé, à mes yeux le droit y est. Je pense que c'est manquer et à la loi et au bon sens que de chercher à substituer des vues particulières à sa volonté clairement exprimée. » A ces mots, sur les bancs du centre, les bravos éclatèrent, assez chaleureux et nourris. Entre l'auditoire et l'orateur, la glace était rompue.

Ayant achevé sa propre histoire, M. Thiers fit celle du Corps législatif. Il la fit un peu dédaigneusement : « Avant les décrets du 24 novembre 1860, de février et de décembre 1861, vous ne pouviez-vous réunir qu'en silence pour recevoir les projets de lois que vous apportaient MM. les conseillers d'État, et que vous deviez discuter avec eux presque sans pouvoir les amender. Puis venait le budget, que vous deviez voter par ministère, et quant aux crédits supplémentaires, plus importants que le budget, vous n'en pouviez connaître qu'à la loi des comptes, c'est-à-dire quand il n'était plus possible d'exercer un contrôle utile. » Ces paroles laissaient percer ces airs de supériorité que M. Thiers prenait parfois vis-à-vis de ses collègues. Elles furent coupées de quelques réclamations, mais courtes et vite apaisées ; le silence se rétablit, profond, presque respectueux ; et il en fallait beaucoup, car la voix de l'orateur qui parlait de sa place embrassait malaisément toute la salle, et les sténographes se plaignaient de ne point entendre.

Toute trace d'impression fâcheuse disparut quand l'illustre homme d'État, après avoir rappelé les décrets de 1860 et de 1861, en fit remonter tout le mérite au souverain. « J'ai, dit-il, conseillé à mes amis de prêter serment à l'Empereur. Quant à moi, ajouta-t-il, si je suis venu au milieu de vous, c'est avec une seule ambition, celle de vous apporter le modeste tribut d'une expérience bien chèrement acquise, de discuter avec vous les affaires de l'État du point de vue de l'État, et jamais du point de vue des partis, de pouvoir quelquefois être d'un léger secours à vos délibérations, et de ne pas laisser tout à fait inutiles à mon pays les dernières années de ma vie. »

Ces préambules étaient bien longs et, sortis de toute autre bouche, eussent éveillé quelque impatience. M. Thiers entra enfin dans le vif du débat. c‘ Depuis quelque temps, on parle beaucoup de liberté et on en parlera encore : eh bien ! voici la question que je me pose : ce vœu de liberté est-il sérieux, ou bien est-ce un simple caprice ? S'il est sérieux, dans quelle mesure est-il sage d'y céder, et nos institutions actuelles permettent-elles de lui donner satisfaction ?... Je puis dire comme le poète : incedo per ignes, mais, messieurs, fiez-vous à moi du soin de respecter tout ce qui doit être respecté.

En une de ces amples généralisations qu'il affectionnait, M. Thiers montra, à travers le siècle, le sort de l'idée libérale, tantôt triomphante, tantôt vaincue, mais, même aux jours de la plus grande défaveur, ne s'effaçant jamais tout à fait. Ce fut comme un tableau de toutes les vicissitudes contemporaines, tableau à larges traits, ordonné avec une simplicité savante, et non seulement lucide, mais lumineux. Plus tard, ces leçons d'histoire, qui devaient se répéter dans les harangues des sessions suivantes, paraîtraient un peu prolixes, et on raillerait sans beaucoup de déguisement ces préfaces qui débordaient sur l'ensemble au point de détruire toute proportion. Mais ces développements, tour à tour ingénieux et superbes, avaient, en 1864, tout l'attrait d'un renouveau. On commençait d'ailleurs la discussion de l'Adresse, sorte de tournoi oratoire que notre génération ne connaît plus. On consacrait à cette occasion une ou deux semaines aux discours et, comme on en pressentait beaucoup d'ennuyeux, on n'était pas fâché de se dédommager d'avance par les autres. M. Thiers put donc s'étaler à l'aise, et nul ne se plaignit que le charme se prolongeât. La bienveillance de l'Assemblée se colora même d'émotion quand l'orateur, après avoir raconté les longues disgrâces de la liberté, compara ses échecs successifs à ceux de ces navires qui, au XVe siècle, avaient essayé de franchir le cap des Tempêtes. « Le cap des Tempêtes, ajouta M. Thiers, est devenu le cap de Bonne-Espérance. N'aurons-nous pas la même fortune ? Ne verrons-nous pas, nous aussi, nos vaines terreurs se dissiper ? » Dans ce langage plusieurs crurent voir une sorte d'appel à l'Empereur, et, sur plusieurs bancs, les approbations se mêlèrent d'applaudissements.

Ayant ainsi gagné la Chambre, M. Thiers fit le compte de ses revendications ? « N'est-il pas possible, dit-il, de déterminer ce qui, en fait de liberté, constitue le nécessaire ? » Cinq conditions lui apparaissaient comme indispensables pour que le contrôle du pays fût efficace. Il fallait d'abord que la liberté individuelle fût respectée, et, en second lieu, que la presse fût libre. La troisième et la quatrième condition, c'était la liberté de l'électeur, investi du droit de choisir, sans pression d'aucune sorte, son élu, et la liberté de l'élu, dégagé de toute entrave dans l'exercice de son mandat représentatif. La cinquième condition, c'était le droit pour la majorité de la Chambre, interprète de l'opinion publique, de diriger la marche du gouvernement.

Il était malaisé de développer ce programme sans éveiller les murmures. Parlant de la liberté individuelle, M. Thiers signala la loi de sûreté générale : « Elle appartient à des circonstances qui heureusement ne sont plus... J'imagine qu'aucun de vous ne me désavouera quand je dirai que, dans cette enceinte, personne ne songe à renouveler cette loi. » — A propos de la liberté de la presse, l'orateur cita son propre exemple. « S'il y a un homme en France qui ait éprouvé les inconvénients de cette liberté, c'est assurément celui qui vous parle... Mais que voulez-vous ? ajouta-t-il avec une sorte d'abandon, les peuples aujourd'hui aimeraient mieux gâter leurs affaires de leurs propres mains que de les laisser bien faire à d'autres... On parle souvent, poursuivit-il, de la liberté et de la licence. La licence, en matière de presse, l'avez-vous supprimée ? Ou plutôt ne l'avez-vous pas mise en dépôt dans les mains du gouvernement pour s'en servir quelquefois, lorsqu'un citoyen a eu le malheur de déplaire ? » — Sur la liberté électorale, M. Thiers n'insista point, soit qu'il se réservât d'y revenir, soit que la matière lui parût dangereuse. Il se contenta de montrer la singulière condition du suffrage universel, à la fois souverain et esclave ; du suffrage universel, dont tout le monde proclamait la toute-puissance et que tout le monde prétendait conduire. Des prérogatives des électeurs aux prérogatives des élus, la transition était toute naturelle. Une des plus importantes parties du discours fut consacrée à établir en quoi le contrôle du Corps législatif était insuffisant et surtout tardif. « C'est précisément parce que certaines affaires n'ont pas été saisies à temps qu'elles se traduisent aujourd'hui par des chiffres de 400 ou 500 millions, par des développements exagérés de la dette flottante, par des emprunts en un mot, et qu'on est réduit, comme la prière au pied boiteux d'Homère, à déplorer le mal qui a été fait, mais à venir toujours trop tard pour le réparer. » A ces paroles qui faisaient revivre de récents griefs, beaucoup de députés, même au centre, ne déguisèrent point leur approbation. — C'est alors qu'au milieu de l'auditoire de plus en plus recueilli, M. Thiers aborda la dernière condition de son programme libéral, à savoir la responsabilité ministérielle. La hardiesse était grande. Combien de fois les avocats officiels n'avaient-ils pas condamné, aux grands applaudissements du Corps législatif, ce vieux système, qui, disaient-ils, ne ressusciterait jamais ! Avec une malicieuse bonhomie, M. Thiers devança l'objection. « Je sais bien ce qu'on va me dire : ah ! nous vous reconnaissons ! ah ! vous voulez rétablir cet affreux gouvernement parlementaire, ce gouvernement de rhéteurs qui nous a donné pendant quarante ans le triste spectacle de la dispute des portefeuilles... ce gouvernement qui a mal fini, qui peut convenir à l'Angleterre, cette nation de marchands, mais qui ne convient pas à l'héroïque France, à laquelle il ne faut pas de disputes de procureurs, mais une perpétuelle épopée... Puisqu'on veut bien me reconnaître à tout ce que j'ai dit, je vous demande la permission de répondre à ces objections. » La réfutation suivait, précise, spirituelle, alerte. — « On parle du gouvernement des rhéteurs... Mais vraiment, on devrait se montrer moins dédaigneux. Car en voilà des rhéteurs, et des plus distingués. » Et, s'exprimant de la sorte, M. Thiers désignait du geste le banc des commissaires du gouvernement. « Ces rhéteurs, ajoutait-il, vous les applaudissez, et vous avez raison. Bien plus, quand d'aventure vous en voyez poindre un, et ces paroles se rapportaient au récent succès de M. Thuillier, vous l'applaudissez de toutes vos forces, et vous avez encore raison. » — « On objecte la dispute des portefeuilles... Mais quel est le pays où le pouvoir n'a pas été disputé ? Dans les démocraties, il est disputé sur la place publique ; dans les Cours même les plus glorieuses, il est souvent acquis par l'intrigue. N'est-il pas plus noblement obtenu quand il devient le prix de la confiance du Parlement. » g C'est, dit-on, un gouvernement importé du dehors, c'est une contrefaçon de l'Angleterre... Mais quoi ! ce système, d'origine anglaise, est aujourd'hui pratiqué dans les pays les plus éclairés de l'Europe. » — M. Thiers arrivait enfin à la dernière objection, à celle que le gouvernement impérial tirait de l'existence des anciens partis. Comme il abordait ce sujet plein de périls, la curiosité redoubla. Les développements qui suivirent et qui terminent le discours méritent d'être intégralement cités :

« Je vous demande, dans l'intérêt de notre patrie, la permission de déchirer tous les voiles.

« J'ai observé notre pays, et je crois le bien connaître. Eh bien ! quelle mission a-t-il donnée à ces représentants des anciens partis ? Il leur a donné pour mission d'étudier les affaires du pays, de les discuter avec sincérité, avec impartialité, mais aussi de les approfondir. Il leur a donné pour mission de veiller à la fortune publique, de veiller au développement progressif et continu de nos institutions, car la bonne gestion des affaires publiques est tout entière dans les bonnes institutions. Voilà la mission qu'il a donnée aux représentants des anciens partis, et au surplus je ne parle que pour moi. Mais si les représentants des anciens partis, au lieu de se vouer à cette tâche, laissaient apercevoir l'intention, ou de substituer une forme de gouvernement à une autre ou une dynastie à une autre dynastie, tout de suite ils seraient faibles, parce qu'ils seraient en dehors de leur mandat. (Très bien ! très bien !)

« Je crois que ce que je vais dire est dans l'âme de beaucoup d'entre eux, et peut-être de tous, du moins je l'espère : or il y a un tel désir de la saine liberté, de la vraie liberté, que le gouvernement qui nous la donnera sera franchement, sincèrement accepté de tous. (Bruit.)

« Quant à moi, permettez-moi de déchirer encore un dernier voile, j'ai servi une auguste famille aujourd'hui dans le malheur. Je lui dois le respect qu'on ne saurait refuser à de grandes infortunes noblement supportées : je lui dois l'affection qu'on ne peut pas manquer de ressentir pour ceux avec qui on a passé la meilleure partie de sa vie. Il y a quelque chose que je ne lui dois pas, et qu'elle ne tue demande pas, mais que la fierté de mon âme lui donne volontiers, c'est de vivre dans la retraite et de ne pas lui montrer ses anciens serviteurs recherchant l'éclat du pouvoir quand elle est dans les tristesses de l'exil. Mais il y a quelque chose que, j'en atteste le ciel, elle ne me demande pas, qu'elle ne me demandera jamais, et que je ne lui donnerai point, c'est de lui sacrifier les intérêts de mon pays. Je le déclare donc ici en honnête homme, si on nous donne cette liberté nécessaire, quant à moi, je l'accepterai, et on pourra me compter au nombre des ; citoyens soumis et reconnaissants de l'Empire. »

PLUSIEURS VOIX. — « Très bien ! »

M. GLAIS-BIZOIN. — « Qu'on la donne donc ! » (Exclamations.)

M. THIERS. — « Mais si notre devoir est d'accepter, permettez-moi de vous le dire, le devoir du gouvernement est de donner. Et qu'on n'imagine pas que je veuille ici tenir le langage d'une exigence arrogante ; non, je sais que pour obtenir il faut demander avec respect. C'est donc avec respect que je demande. Pour moi, je ne demanderai jamais rien ; pour mon pays, je n'hésiterai jamais à demander, et à demander avec le ton de déférence qui convient. Mais, qu'on y prenne garde, ce pays aujourd'hui à peine éveillé, ce pays si bouillant, chez lequel l'exagération des désirs est si près de leur réveil, ce pays qui permet aujourd'hui qu'on demande pour lui du ton le plus déférent, un jour peut-être il exigera. »

 

Le lendemain, le Moniteur publia le discours ou plutôt le manifeste, car, je le répète, c'en était un. — Au dehors, l'effet fut grand. La bourgeoisie parisienne, qui volontiers suivait M. Thiers, reprit la harangue, la détailla, s'émerveilla de ce programme fait juste à sa taille, clair, sensé, éloquent, assez abondamment fourni de lieux communs, légèrement, très légèrement teinté de formules révolutionnaires quoique, au fond, très conservateur et même un peu routinier. Elle ne se lassa pas de disserter sur les libertés nécessaires, et le mot parut si ingénieux, si bien trouvé, qu'on l'introduisit dans le vocabulaire politique. — Au Palais-Bourbon, les appréciations furent plus réservées. Quand les députés, ayant secoué le charme, eurent pu, à tête reposée, asseoir leur jugement, il leur resta la double impression d'une éloquence dont ils étaient fiers et d'une politique dont ils persistaient à se défier. Lorsque, trois jours auparavant, Berryer avait invoqué son désintéressement, nul n'avait imaginé qu'il pût être autre chose qu'un imposant témoin du passé : M. Thiers ne semblait pas dégagé à ce point des passions contemporaines, et, malgré son affectation à invoquer son âge, il n'était pas tellement au bord de la tombe qu'il ne pût faire quelque rentrée bruyante dans la terre des vivants. Berryer, en prêchant l'économie, la prudence, la modération dans les desseins, avait traduit avec une clarté éloquente les pensées communes, et beaucoup de ceux qui n'eussent osé l'applaudir étaient au fond ses complices : en retraçant, le 11 janvier, le programme du gouvernement parlementaire, M. Thiers avait paru un avocat plaidant sa propre cause et, en outre, une cause suspecte. Ce mot de gouvernement parlementaire sonnait mal aux oreilles du plus grand nombre. Pour les autoritaires de la majorité, il représentait la cause de tous les malheurs passés. Quant aux libéraux qui devaient plus tard former le tiers parti ou le centre gauche, beaucoup d'entre eux nourrissaient eux-mêmes quelques préjugés contre ce système, répugnaient à le reprendre en bloc, se flattaient de réaliser quelque chose qui fût la liberté sans être tout à fait le retour aux anciens errements. Ces pensées se révélèrent bien quand, à la fin de la séance du 12 janvier, M. Roulier vint, en répondant à M. Thiers, défendre les doctrines de l'Empire : « Voulez-vous le gouvernement parlementaire, dit-il aux députés ? » — « Non, non, s'écrièrent aussitôt deux cents voix. » Et le ministre d'État, qui poursuivit avec beaucoup de succès son discours, aurait pu l'arrêter là. — En dépit de ces dissentiments, M. Thiers venait de reparaître sur la scène politique avec un singulier éclat. Cette adhésion qu'il n'avait pas rencontrée dans la discussion des affaires intérieures, il la rencontrerait bientôt, au surplus, quand, dans les grands débats sur l'Italie, sur le Danemark, sur l'Allemagne, il incarnerait en lui les inquiétudes de son pays et, à force de raison éloquente, dominerait par intervalles la majorité elle-même. Ce seront les grandes journées de sa vie, les plus belles sans contredit, et peut-être les seules que la postérité retiendra. C'est en ces conjonctures mémorables que nous le retrouverons.

 

XI

C'est au bruit de ces débats que s'était ouverte l'année 1864. La parole étant de plus en plus en honneur, les discussions du Palais-Bourbon ne suffisaient plus : l'habitude des conférences u lectures publiques commençait à s'introduire dans nos mœurs ; l'autorité tantôt repoussait les demandes, tantôt les accueillait, et, pendant les mois qui suivirent, on vit se rassembler sur divers points de la ville de nombreux auditeurs, moins avides encore de s'instruire que de savourer de piquantes allusions. Cependant, dès la fin de l'automne, la cour était revenue de Compiègne, et le monde officiel avait inauguré avec beaucoup d'entrain et d'éclat les réjouissances de l'hiver. Au malaise économique des années antérieures avait succédé une heureuse détente. La dernière récolte, par son extrême abondance, avait provoqué une baisse considérable des céréales, en sorte que dans les campagnes, comme dans les villes, la subsistance du pauvre semblait assurée. Les embarras industriels, qui avaient suivi l'exécution du traité de commerce, tendaient à s'atténuer. La crise cotonnière, quoique bien grave encore, était adoucie par l'abondance des secours privés autant que par l'intervention des pouvoirs publics, et le jour était proche où elle diminuerait d'intensité. Quelque rassurante que fût cette situation, l'ancienne confiance ne revenait point tout à fait, et ceux même qui gouvernaient laissaient par intervalles percer leurs soucis. Le 14 janvier, comme l'Empereur remettait la barrette de cardinal à M. de Bonnechose, il répondit aux remerciements du nouveau prince de l'Église par des paroles d'une lassitude découragée : « Les honneurs de ce monde sont de lourds fardeaux que la Providence nous impose. Elle a voulu, dans sa justice, augmenter les devoirs en proportion des dignités. Aussi je me demande, poursuivait le souverain avec un redoublement de gravité attristée, si la bonne fortune n'a pas autant de tribulations que n'en a la mauvaise. » Ce langage mystique, cette note inquiète jetée au milieu des fêtes, excita une surprise pleine de trouble, et, comme l'aspect des choses intérieures était fort paisible, on se demanda si cette demi-confidence ne préparait pas l'aveu de quelque complication au dehors. La crainte s'évanouit bien vite, mais l'impression générale subsista, laissant un doute, un doute bien léger encore sur la stabilité d'un régime qui inspirait à son propre fondateur de si mélancoliques pensées.

Depuis l'attentat d'Orsini, aucun complot n'avait été signalé contre la vie de l'Empereur. Vers ce temps-là, on apprit que la police était sur la trace d'une nouvelle machination. Ainsi que leurs devanciers, les conspirateurs appartenaient à l'Italie. Leur tentative fut à la fois terrible par les engins qu'ils avaient rassemblés, misérable par la façon dont ils échouèrent. Comme ils étaient partis de Lugano, au nombre de quatre, et entraient en France par la frontière suisse, le commissaire de surveillance crut retrouver en l'un d'eux un visage connu et avisa par le télégraphe le service de la sûreté. Il advint donc que, dès leur arrivée à Paris, toutes leurs démarches furent suivies. Leurs allures mystérieuses, leurs changements d'hôtel, leur crainte perpétuelle qu'on ouvrît leurs malles ou leurs meubles, leur retard à produire leurs papiers, tout cela fortifia les indices. On remarqua qu'ils s'étaient installés d'abord dans des maisons séparées et ne communiquaient entre eux qu'à la dérobée, de façon à déconcerter la surveillance. On les vit explorer plusieurs fois les abords des Tuileries et les Champs-Élysées. Un jour que le souverain devait se rendre à l'Opéra, on les observa aux environs du théâtre, passant, repassant, étudiant les lieux. Les soupçons s'étant changés en une sorte de certitude, une perquisition fut opérée en leurs chambres d'hôtel. Elle fit découvrir huit bombes avec les instruments destinés à monter ou à visser les cheminées, en outre un fusil-canne, deux revolvers, quatre poignards, des paquets de balles et de poudre. Sans retard, on procéda à l'arrestation de ceux que déjà on pouvait qualifier d'assassins. Ces quatre étrangers s'appelaient Pasquale Greco, Imperatori, Scaglioni, Trabucco. Tous appartenaient au parti révolutionnaire le plus exalté et, sauf Trabucco, avaient fait partie des Mille de Garibaldi. Greco, qui paraissait le principal instrument du crime, était une sorte de demi-artiste, Calabrais d'origine et fils d'un patron de barque. Par une assez singulière coïncidence, il se trouvait que son père avait aidé I1Iurat dans sa descente au Pizzo : à la faveur de ce souvenir, il était parvenu à se présenter lors d'un premier voyage à Paris, en mai 1863, chez le fils de l'ancien roi de Naples ; et cette circonstance avait tout à fait dérouté la police, qui, dès ce moment, suivait ses traces. C'était lui qui, revenu à Lugano, y avait recruté ses complices : Scaglioni, jeune étudiant de Pavie, qui, pour mieux se dissimuler, avait pris le nom de Maspoli ; Imperatori, originaire de la Suisse italienne et libraire de profession ; enfin Trabucco, vrai type de bohème, ayant parcouru tous les pays, exercé tous les métiers, tour à tour employé subalterne sur une frégate française, soldat en Italie, puis musicien ambulant à Londres, à Constantinople, à Athènes, à Smyrne, à Paris, deux fois condamné pour escroquerie et pour vol, poussé peu à peu au crime par la lecture des journaux qui avaient exalté sa pauvre tête, égaré d'ailleurs par l'extrême misère, et n'ayant pour gagne-pain qu'un certain cor d'harmonie qu'il portait toujours avec lui et dont il ne voulut jamais se séparer. Le résultat des perquisitions rendait toute défense malaisée. Les conjurés déclarèrent que les engins explosifs étaient de fabrication anglaise et qu'ils les avaient introduits en France en les cachant sous leurs vêtements. Ils ne dissimulèrent point leur dessein, qui était d'attenter à la vie du souverain : leur projet était, disaient-ils, de jeter les bombes sous la voiture de l'Empereur, puis de se servir des poignards et des pistolets, soit pour se défendre, soit pour achever leur œuvre. — Le 25 février, le procès s'ouvrit devant la cour d'assises, mais au milieu d'une médiocre affluence, car le complot qui avait avorté semblait déjà ancien et comme oublié. Cependant l'armurier Devismes provoqua un frisson d'horreur quand il décrivit les bombes, démontra leur puissance explosible et évoqua le souvenir encore vivant de l'attentat d'Orsini. Greco fut condamné à la déportation : il en fut de même de Trabucco, maniaque presque autant que pervers, et qui, interrogé sur l'application de la peine, ne demanda qu'une chose, ce fut de garder son cor d'harmonie. Scaglioni et Imperatori, l'un digne de quelque intérêt à cause de sa jeunesse, l'autre un peu moins engagé dans l'entreprise, furent frappés de vingt années de détention[74]. — Aux yeux des magistrats, des jurés, du public lui-même, les plus coupables n'étaient pas les quatre malheureux comparses, mais un autre personnage aussi prudent que fanatique, qui, de loin, avait armé leurs bras. Au cours de l'instruction, Greco avait affirmé que ses compagnons et lui-même n'étaient que les agents de Mazzini : Mazzini, disait-il, qui était à Lugano, avait, durant l'année précédente, maintes fois conféré avec lui : c'était Mazzini qui avait organisé le complot, procuré l'argent et les armes, précisé les termes de convention qui permettraient de correspondre en toute sûreté, 'ratifié enfin le choix des complices. Le principal effort du ministère public fut d'établir aux yeux de la France et de l'Europe cette haute responsabilité. Il advint donc que Greco joua à l'audience un double et singulier rôle, et y parut en dénonciateur presque autant qu'en accusé. Si suspects que soient d'ordinaire ces sortes de dires, inspirés par la peur, le dépit ou la rancune, la déclaration portait en elle-même un caractère de véracité qui frappa. Elle concordait en toutes ses parties. Elle s'était produite, non tout au début de l'enquête, mais un peu plus tard, et, loin qu'elle fût inspirée par la passion, semblait ne s'être formulée qu'à regret. Elle se fortifiait de toutes sortes d'indices : Mazzini, en 1863, avait en effet séjourné à Lugano, et à l'époque où Greco s'y était rendu lui-même : le fameux agitateur connaissait de vieille date Greco, qu'il considérait, disait-il, comme un patriote enthousiaste : les conjurés, pauvres et obscurs, eussent malaisément préparé le complot, si un chef occulte n'eût réglé le programme, dressé l'itinéraire, assuré la dépense, fourni les armes. Ce n'était pas tout. Dans les vêtements de Greco, une note avait été saisie qui devait servir de clef pour l'échange des correspondances : or, un expert en écritures vint affirmer que cette note était de la main de Mazzini. Enfin, trois jours après l'arrestation de Greco, des fonds étaient arrivés à son adresse, et ils lui étaient arrivés par l'intermédiaire d'une banque étroitement associée à tous les agissements du parti mazzinien. L'assemblage de toutes ces charges entraîna la conviction de la Cour, qui, proclamant Mazzini le vrai chef de l'entreprise, le condamna par contumace à la déportation[75]. — Par avance, le grand révolutionnaire avait, par la voie du Times, protesté contre l'accusation, mais en une défense qui parut faible et le laissa comme accablé sous le poids des preuves. En France, on rappela que cet homme, si prodigue de la vie des autres, avait trempé jadis dans le complot de Tibaldi, et l'on ne sut de quoi s'indigner le plus, ou de la perversité qui ourdissait le crime, ou de la lâcheté qui se dérobait au châtiment. L'Angleterre elle-même se départit de son habituelle indulgence et, sans oser refuser son asile au criminel, flétrit du moins le crime avec une remarquable énergie. Nulle part, les protestations ne furent plus vives qu'en Italie. Dès la première nouvelle du complot, le président du Conseil, M. Minghetti, dénonça avec véhémence « ces enfants perdus que la patrie rejetait de son sein ». Quand on sut les charges qui pesaient sur Mazzini, ses amis les plus chauds se sentirent eux-mêmes embarrassés à le disculper. La politique, non moins que la morale et le droit des gens, inspirait cette réprobation. Au-delà des monts, on avait encore besoin de la France, et la crainte était grande que l'Empereur ne se lassât enfin de cette terre ingrate, aussi infatigable à enfanter des assassins que lui-même à la combler de ses bienfaits.

Ces temps furent féconds en incidents de toutes sortes, et le monde de la pensée eut, comme le monde matériel, ses agitations. Pendant cet hiver de 1863 à 1864, un grand effarement mêlé de colère s'était emparé des âmes pieuses. Ce qui était en jeu, ce n'était point, comme naguère, les prérogatives du pontife romain, mais l'essence même du christianisme. Un livre, un simple livre, publié quelques mois auparavant, avait causé toute cette émotion qui se prolongeait sans s'apaiser. Depuis près de dix années, les lecteurs du Journal des Débats ou de la Revue des Deux Mondes pouvaient suivre en ses évolutions un écrivain jeune encore, mais de talent très assuré que ne rebutait aucun problème de la philosophie ou de l'exégèse et qui se plaisait surtout aux questions religieuses. On l'appelait M. Renan. Quelque jugement qu'on portât sur son compte, il était impossible de le lire sans une vive impression de ses dons et aussi de ses lacunes. Rien en lui du savant qui rebute par son aridité, mais au contraire un grand sens des choses artistiques, une érudition ingénieuse qui se nuançait de mille fantaisies charmantes, un souci de la forme qui devait tomber plus tard dans la préciosité. Que si on perçait cette brillante enveloppe pour pénétrer jusqu'aux théories, l'esprit se sentait déconcerté par toutes sortes de contradictions. Dans les écrits de cet homme, tout ce que la méthode historique a de plus rigoureux s'alliait à tout ce que l'imagination a de plus transcendant. Il inclinait au scepticisme, mais avec de fréquentes envolées mystiques, et son idéal échappait plus encore à l'analyse que le surnaturel qu'il aspirait à détruire. Sa pensée, qui se développait tout d'abord avec une précision sévère, se faisait souvent vague et insaisissable au moment de conclure, comme il fût arrivé d'un fleuve qui, en s'éloignant de sa source, eût laissé évaporer ses eaux. Il commençait à la façon des savants qui cherchent la lumière, puis, désespérant de l'atteindre, il se fixait dans cette demi-ombre où se plaisent les poètes et se répandait en tant de grâces exquises qu'on oubliait les preuves à peine ébauchées. Cette impuissance à pousser à bout ses thèses n'ébranlait point sa foi dans la souveraineté de la critique, et, ne reconstituant que peu de choses, il triomphait au moins de ce qu'il avait ébranlé. Dans sa jeunesse, il avait connu les mystères chrétiens et même s'était approché des portiques sacrés, car il appartenait à la catholique Bretagne, et c'était en un séminaire qu'il avait été élevé. Bientôt il avait secoué ses liens, doucement, sans colère, et même avec des retours de gratitude attendrie pour ses anciens maîtres : seulement son respect, fût-il sincère, laissait un arrière-goût de dérision, tant il y mêlait de condescendance compatissante pour les pauvres erreurs qu'il avait failli partager ! Une heureuse fortune avait protégé cette carrière. Lauréat de l'Institut, puis membre de l'Institut lui-même, M. Renan avait, sans trop de lutte, conquis tous les honneurs qui sont la menue monnaie de la gloire. Au milieu de cette faveur croissante, plusieurs avaient dénoncé le libertinage intellectuel de ce brillant esprit. Du fond de sa retraite attentive, M. Doudan, ce juge affiné des choses contemporaines, l'avait apprécié avec sévérité : « C'est, écrivait-il dès 1858, un jeune séditieux en fait d'idées... Je crois remarquer, ajoutait-il un peu plus tard, que sa grande variété de points de vue tient à ce qu'il n'a de parti pris sur rien et qu'il professe le contradictoire avec des airs entendus[76]. » — Cependant, en 1860, M. Renan avait reçu une mission en Phénicie. Au cours de ce voyage s'était affermi le dessein de l'œuvre considérable qui ferait passer son nom de la bouche des savants dans celle du peuple. La Palestine avait été parcourue jusque-là par les pèlerins qui baisaient les vestiges du Sauveur et par les musulmans qui, de leur cimeterre, mutilaient les monuments sacrés. Le nouveau visiteur n'était pas de ceux qui adorent ; et quoique plus funeste, il n'était pas non plus de ceux qui brisent. Celui dont il suivit les traces fut Jésus lui-même ; il ne le suivit ni en croyant ni, disait-il, en ennemi, mais en critique qui, d'après les textes, les lieux, les traditions, recompose et ranime le passé. Patiemment, en érudit, en artiste surtout qui s'imprègne de la poésie des choses, il fouilla les montagnes où le Christ avait prêché, il passa et repassa le long du lac qu'avaient sillonné les barques de ses disciples. Puis, a dans la solitude d'une cabane maronite, e ainsi qu'il l'a écrit lui-même[77], il traça l'ébauche de ce qu'il développerait plus tard. A son retour, il avait classé, recueilli ses souvenirs, et voici qu'il venait de publier, sous le titre de Vie de Jésus, le livre dont son nom ne serait plus séparé. — Au moment même où l'ouvrage paraissait, le respectable M. de Sacy l'avait apprécié en ces termes : « Avec les quatre évangiles et ses propres conjectures, M. Renan essaie en quelque sorte de reconstituer un cinquième évangile d'où il bannit ce qui compose, à mon sens, la mystérieuse sublimité des quatre évangiles consacrés par la foi publique, à savoir le surnaturel, les miracles et le dogme. n Parmi les catholiques, parmi les chrétiens des diverses communions, tout avait contribué à accroître le trouble, à prolonger le scandale. L'attaque se portait à la racine même de l'arbre chrétien. L'œuvre émanait, non d'un pamphlétaire ignorant ou inconnu, mais d'un des plus distingués parmi les beaux esprits du temps. Naguère un Allemand, M. Strauss, avait tenté le même sujet, mais sous une forme lourde et avec un appareil scientifique propre à rebuter le vulgaire : ici, tous les raffinements de l'art conspiraient pour retenir ceux qu'une discussion de textes eût bien vite découragés. Le livre, à le bien approfondir, était le plus bizarre qui se pût imaginer. Relevait-il de l'histoire, de l'exégèse, du roman, de la poésie ? Aucune de ces appellations n'eût été déplacée, tant se variaient les traits qui avaient composé le tableau ! Par endroits, la critique disparaissait sous l'abondance des descriptions ; ailleurs elle s'entrecoupait de récits gracieux, d'une langueur un peu sensuelle et qui touchaient à l'idylle[78]. On eût dit l'Allemand Strauss, mais fortement retouché par un autre Allemand, Gessner. Il semblait que le Christ ne pût déchoir de son rang surnaturel que pour tomber aussitôt à celui d'imposteur. M. Renan n'avait point eu cette logique. En dissipant la légende, il avait gardé sa grandeur à celui qui en était le héros. Il ne dépouillait Jésus de l'auréole divine que pour le parer d'une autre auréole tout humaine, mais si resplendissante que nul front mortel n'eût été digne d'en porter les rayons. L'homme-Dieu demeurait comme suspendu entre le ciel, qui lui était fermé, et la terre, qu'il dominait de trop haut pour n'appartenir qu'à elle. Là était la prodigieuse singularité de l'ouvrage, qui n'échappait au surnaturel que pour tomber dans le mysticisme, et qui n'abolissait le culte consacré par les âges que pour y substituer une sorte de culte littéraire beaucoup moins compréhensible que tous les miracles qu'on entendait proscrire. Si la matière n'avait été si grave, t'eût été un curieux spectacle que celui du rude et primitif récit évangélique soumis aux interprétations de ce raffiné : ces interprétations étaient à la fois tranchantes et hasardées, avec toutes sortes d'hypothèses très cherchées, peu dignes d'un esprit qui se piquait surtout de critique. Ce qui achevait de confondre, c'était que l'attaque contre le christianisme se défendait d'en être une. Jésus était découronné, gravement, sans outrage, et même avec toutes sortes de louanges ; quant à la religion qu'il avait fondée, on enregistrait sa déchéance au nom de la critique infaillible, mais on se gardait de porter la main sur elle ; bien plus, on l'eût volontiers conservée à titre de curiosité archéologique, comme on fait d'un monument vénérable qui a abrité les générations disparues. — Tel était le livre, au moins dans ses pensées maîtresses. Les âmes chrétiennes furent exaspérées. Elles eussent souhaité un peu d'insulte. L'aménité des formes sembla raffinement d'hypocrisie, et cette négation tranquille, sans excès de paroles et sans colère, parut le signe d'une audace inconnue jusque-là. M. Renan fut traité moins en publiciste qu'on combat qu'en hérésiarque à qui on dit anathème. En maintes brochures ou mandements, les évêques s'ingénièrent à le réfuter ; les curés le flétrirent dans leurs prônes ; les cardinaux le dénoncèrent au Sénat. Comme il était professeur au Collège de France, le gouvernement, essayant d'abord d'une demi-disgrâce, le transféra à la bibliothèque impériale, puis, sur son refus d'accepter un châtiment mitigé, le priva de sa chaire. A quelque temps de là, l'Empereur, dans une lettre à l'évêque d'Arras, s'associa publiquement à l'universelle réprobation. Entre toutes les réfutations, qui furent innombrables, nulle n'eût égalé la simple publication des quatre évangiles, ce livre sans art, sans suite, sans habileté, sans science, et qui porte avec lui l'irrésistible persuasion, précisément parce que rien ne s'y découvre de tout ce qu'une main humaine n'eût pas manqué d'y mettre. — Cependant l'auteur de toutes ces agitations supportait avec une sérénité toute scientifique ce débordement. Comme, dans les polémiques que suscitait son œuvre, l'insulte se mêlait trop souvent aux arguments, il s'autorisa des injures pour ne point répondre aux raisons. Sa seule réponse fut de publier une édition abrégée de son livre, édition débarrassée des notes explicatives ou des controverses, et composée très spécialement à l'usage des âmes pieuses. « J'offre, disait-il dans sa préface, cette image de Jésus aux pauvres, aux attristés de ce monde, à ceux que Jésus a le plus aimés... Mon livre, ajoutait-il, composé avec la froideur absolue de l'historien, ne pouvait manquer, par sa franchise, de causer quelque froissement à tant d'âmes excellentes que le christianisme élève ou nourrit... Je crois du moins que beaucoup de vrais chrétiens ne trouveront dans ce petit volume rien qui puisse les blesser. » On ne peut lire sans stupéfaction ces lignes déconcertantes. Était-ce inconscience, infatuation, vengeance raffinée, ou bien encore foi singulière dans cette religion de l'idéal qui devait s'élever sur les ruines des symboles détruits ? Le livre, mis par son prix et son format à la portée de tous, circula donc comme livre de méditation, presque comme livre de prière. Cette métamorphose inattendue porta au comble l'indignation, et tout le bruit qui s'était fait autour de l'ouvrage se prolongea autour du « petit volume » qui prétendait n'en être que l'innocent abrégé.

Au milieu de ces controverses ardentes, l'opinion ne se laissait distraire de la politique que pour y revenir bientôt. Deux des élus de la Seine, M. Havin et Jules Favre, investis d'un double mandat, avaient opté, l'un pour le département de la Manche, l'autre pour Lyon. Les électeurs ayant été convoqués pour le 21 mars à l'effet de les remplacer, on eut à Paris une répétition abrégée des élections générales. Dès l'abord, ce fut, pour les deux seules places, un étrange pêle-mêle de candidatures et comme une poussée confuse d'ambitions rivales. La liberté renaissante surexcitait les désirs ; puis tous ceux qui, naguère, avaient été contraints de s'effacer, n'étaient point éloignés de se dire frustrés et attendaient le dédommagement de ce qu'ils appelaient leur sacrifice. En 1863, les anciens membres du gouvernement provisoire, fort battus en brèche, s'étaient abstenus, au moins à Paris, de toute candidature. Cette fois, on les vit reparaître devant les électeurs et sans avoir rien changé à leurs vieilles formules. Garnier-Pagès, qui briguait la succession de Jules Favre, s'engageait dans sa profession de foi à « défendre la cause sacrée des nationalités, à contribuer à former sur les bases de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, de la justice, la Sainte-Alliance des peuples ». Carnot, qui ambitionnait l'héritage de M. Havin, exprimait en un langage non moins solennel des banalités non moins creuses. Ces revenants de la politique se croyaient encore au club ou sur le balcon de l'Hôtel-de-Ville. Froissé dans son bon sens autant que dans son bon goût, le Journal des Débats qualifia fort durement ces sortes d'élucubrations. « C'est, dit-il, du radotage pseudo-révolutionnaire. » A la candidature de M. Carnot il opposait celle de M. Laboulaye, qui s'était, aux élections générales, effacé devant M. Thiers. — Au milieu de ces rivalités, les jeunes du parti, ainsi qu'on les nommait, épiaient ardemment les occasions. Plus empressé que tous les autres, Jules Ferry avait, dès le début de la période électorale, tenté d'imposer sa candidature. Sa circulaire fut plus orgueilleuse dans sa simplicité que celle de Garnier-Pagès ne l'était dans son enflure. Il parlait de l'obscurité de son nom, rappelait avec une brièveté étudiée « les services qu'il avait rendus depuis 1857 à la cause des libertés électorales ». Puis il continuait en ces termes : « Ma candidature répond à un sentiment qui éclate de toutes parts. Un grand parti comme le nôtre ne doit-il pas, à côté des illustrations du présent, préparer les combattants de l'avenir ? Depuis douze ans, le gouvernement évoque contre nous des souvenirs irritants et des colères rétrospectives. Enlevez-lui ces armes et choisissez des hommes nouveaux. Aux yeux de ses patrons, aux yeux de ses amis eux-mêmes, l'homme nouveau parut sans doute impatient à l'excès, car, à quelques jours de là, on apprit que, sur les conseils de Jules Favre, il venait de rentrer dans le rang. Les succès de l'année précédente avaient alléché ceux mêmes qui avaient paru le plus dédaigneux du mandat législatif. En Belgique, vivait depuis le coup d'État un ancien représentant du peuple, qu'on appelait Bancel. Les Belges, peu gâtés par leur propre éloquence, se rattrapent volontiers sur celle des autres. Professeur à l'Université libre de Bruxelles, Bancel avait trouvé en exil la renommée que peut-être il eût cherchée vainement dans son pays. Quoique entouré d'abstentionnistes et appartenant lui-même à l'opposition la plus irréductible, il ne résista pas aux séductions de la vie publique ; et de la terre étrangère, où il avait volontairement prolongé son séjour, il envoya à Paris son serment. Une irrégularité dans les formes du dépôt empêcha que l'administration ne le classât parmi les candidats. Ainsi fut écarté, à la veille même du scrutin, l'homme dont on célébrait déjà la puissance oratoire, et que le Siècle avait, durant quelques jours, couvert de son patronage. — L'événement le plus important de la période électorale, quoique non le plus remarqué, ce fut l'entrée en scène du parti ouvrier. Près d'un mois avant les élections, une sorte de programme parut qui était signé par soixante ouvriers appartenant presque tous aux arts industriels : « Nous voulons, disait le manifeste, en faisant entrer dans le Parlement des députés choisis parmi les nôtres, fortifier l'opposition libérale. Elle a demandé dans les termes les plus modestes le nécessaire des libertés. Les députés ouvriers demanderaient le nécessaire des réformes économiques. » Un ciseleur, du nom de Tolain, fut proclamé candidat et traduisit dans sa circulaire les revendications de ses compagnons. Il réclamait la liberté de réunion et d'association, l'abrogation complète de la loi sur les coalitions, l'organisation de chambres syndicales composées exclusivement d'ouvriers, l'instruction primaire gratuite et obligatoire, la suppression du budget des Cultes. — Chose singulière ! le public fut aussi peu empressé à voter qu'il avait été attentif à suivre les incidents de la lutte électorale. Dans l'une et l'autre circonscription, plus du tiers des électeurs s'abstint. Les libéraux furent vaincus avec M. Laboulaye, qui obtint 900 voix ; les ouvriers avec Tolain, qui réunit 400 suffrages. Les deux candidats agréables à l'administration, M. Pinart et M. Lévy obtinrent, le premier 5.000 voix, le second 6.000. Les vrais bénéficiaires de la journée furent les hommes de 1848, à savoir Garnier-Pagès et Carnot, qui l'emportèrent, l'un avec 13.000, l'autre avec 14.000 voix. Les officieux ressentirent de cette nouvelle défaite un grand dépit, un dépit peut-être excessif. Les nouveaux élus avaient appris dans leur jeunesse les formules révolutionnaires et, en gens trop vieux pour apprendre autre chose, s'en allaient les répétant. Au fond, ils étaient très bourgeois de goût et d'instincts, tribuns seulement par routine ou par habitude de rhétorique ; et ce qu'on pouvait leur souhaiter de meilleur, ce que, dans le secret de leur âme, ils se souhaitaient peut-être à eux-mêmes, ce serait de participer à la popularité de l'opposition, sans devenir jamais les maîtres. Ce n'était point que le péril fût chimérique, mais il résidait ailleurs et était encore éloigné. En ces élections complémentaires, on avait vu poindre les irréductibles qui avaient failli trouver un candidat dans Bancel, on avait entendu les revendications sociales des ouvriers rassemblés autour de Tolain. La tentative avait misérablement échoué. Mais ces deux groupes grandiraient, se développeraient d'abord parallèlement, puis se rejoindraient, substitueraient aux anciens griefs flottants, à l'ancienne phraséologie, leurs âpres et nettes convoitises : ils fondraient insensiblement en eux l'ancien parti démocratique, et, aux élections suivantes, seraient assez forts pour étouffer la voix des vieux chefs. Ce jour-là, ce jour-là seulement, commencerait, pour l'Empire comme pour la cause de l'ordre, le véritable danger.

 

XII

C'est ainsi que la démocratie, à la fois bruyante et timide, se répétait elle-même. En cette année 1864, si l'on voulait trouver un véritable novateur, c'était dans les régions gouvernementales qu'il le fallait chercher.

On se souvient des modifications assez nombreuses que les-décrets du 23 juin 1863 avaient introduites dans le haut personnel impérial. Tout entier aux élections qui venaient de finir, le public avait vu surtout dans ces changements deux choses : d'abord la disgrâce de M. de Persigny, puis la sollicitude du gouvernement à assurer sa défense devant les Chambres. Pourtant, au milieu de ces décrets, s'était glissée une nomination très digne d'être remarquée. En remplacement de M. Rouland, avait été appelé au ministère de l'Instruction publique un homme tout nouveau et dont le nom ne tarderait pas à fixer l'attention.

On l'appelait M. Duruy. Son élévation était, à plusieurs titres, singulière. D'abord le personnage qui se trouvait préposé à l'instruction publique, non seulement n'était point étranger à l'enseignement, mais, de sa vie, n'avait jamais fait autre chose ; ce qui n'était pas une médiocre nouveauté. En outre, il n'avait aucune relation à la cour, aucune intelligence dans le monde officiel. Ce qui complétait la bizarrerie, c'est que, s'il eût appartenu à un parti, c'eut été à la démocratie, une démocratie disciplinée, patriote, instruite, fortement teintée de libre pensée. Professeur d'histoire, pendant plus de vingt ans, au collège Henri IV, puis au lycée Saint-Louis, son nom était resté assez obscur, même parmi ses collègues. Ceux qui le connaissaient le jugeaient d'esprit solide, quoique sans relief, sans enlevée, sans éclat ; en revanche, ils louaient sans réserve son intégrité, son attachement à ses devoirs professionnels et surtout son infatigable labeur. « Je suis, disait-il de lui-même, un bœuf qui trace patiemment son sillon. » Et la comparaison, outre le mérite d'être modeste, ne manquait pas de justesse. Ainsi vécut-il longtemps, confiné au quartier Latin, et comme fixé au rang fort honorable mais secondaire que sans doute il ne dépasserait point. Cependant cet homme, fort ignorant de la politique française, connaissait à merveille l'ancienne Rome, ayant composé là-dessus plusieurs livres à l'usage de la jeunesse. Ce fut l'origine de sa fortune. Justement, l'Empereur préparait la Vie de César et se montrait fort avide de toutes les informations qui l'aideraient en ce grand sujet. M. Duruy lui ayant été signalé, il le manda aux Tuileries. Dans l'entrevue, le professeur commit, à ce qu'on assure, quelques gaucheries, mais de ces gaucheries heureuses qui s'arrêtent à temps et plaisent aux princes en les reposant des courtisans. Il se trouva aussi que cet universitaire, si documenté sur la Borne des Césars, ne l'était guère moins sur celle des pontifes. Un jour, dans l'une des crises aiguées de la lutte avec le Saint Siège, M. Duruy fut appelé : il fallait composer au plus vite une brochure fort nourrie de faits sur le rôle des papes comme princes italiens. Par un miracle de travail, la brochure, en cinq ou six jours, fut achevée. Dans l'intervalle, les deux pouvoirs s'étaient à demi réconciliés : quand le publiciste arriva avec ses feuilles, on l'invita à les reprendre. Celui-ci s'inclina sans mot dire, en sorte qu'après avoir plu par son empressement laborieux, il ne plut pas moins par sa docilité silencieuse. Dans les temps qui suivirent, M. Duruy vint assez régulièrement au cabinet de l'Empereur, sorte d'adjoint de M. Mocquard, mais sans titre ni fonction déterminée. Il acheva de gagner le souverain par ses jugements sur César, qui, disait-il, en abattant la république romaine, avait abattu ce qui n'était plus qu'une ombre, et une ombre sanglante. La thèse, développée très sincèrement, venait trop à point pour ne pas charmer le prince. Que devenait dès lors la théorie du Césarisme, si en faveur en ce temps-là dans les cercles de l'opposition ? Napoléon eut à cœur de protéger celui en qui il voyait presque un confrère littéraire. M. Duruy devint inspecteur d'académie, puis inspecteur général. Dans l'entrefaite, il se trouva qu'on eut besoin d'un ministre de l'Instruction publique. L'Empereur était assez puissant pour agir à la manière d'un sultan qui choisit son vizir. M. Duruy se trouvait alors à Moulins, en tournée d'inspection. Un jour, comme il venait de s'asseoir à table d'hôte, une dépêche lui arriva qu'il n'ouvrit qu'en tremblant, car l'un de ses enfants était malade, et il redoutait quelque fatale nouvelle. Le télégramme lui annonçait qu'il était ministre. Au même moment parut sur le seuil de l'hôtel le préfet, qui venait le féliciter et qui le premier le salua d'Excellence.

A l'époque où nous sommes parvenus, le nouveau grand-maître de l'université s'était déjà si bien fait connaître que la dernière des choses qu'on eût pu lui reprocher eût été son obscurité. A peine installé rue de Grenelle, il s'était proclamé réformateur. Aussitôt son activité débordante s'était répandue de tous côtés. Les recueils officiels ne suffisaient point à contenir ses circulaires, à enregistrer ses arrêtés, et on notait comme extraordinaires les jours où il s'abstenait de légiférer. Tous s'occupaient de lui, ses amis qui le saluaient grand ministre et ses adversaires qui le disaient simplement agité. Son œuvre, quelque jugement qu'on porte sur elle, toucha de trop près aux intérêts généraux du pays pour qu'il soit hors de propos d'établir une sorte de triage entre les actes un peu confus de son administration, et de mettre en lumière ceux qui, bons ou mauvais, méritent d'être retenus.

Il y aurait quelque puérilité à nier qu'à l'avènement de M. Duruy l'organisation de l'instruction publique n'offrît, à tous les degrés, bien des lacunes. Si l'on ne tenait compte que de l'instruction primaire, plus de mille communes demeuraient, en 1863, privées d'écoles[79]. Incomplet pour les garçons, l'enseignement l'était bien plus encore pour les filles. Ce qui avait été appris durant les années de l'enfance courait grand risque d'être oublié dans l'âge suivant, car les cours d'adultes s'étaient peu développés. L'indigence du local ou du matériel était extrême, et ce qui est devenu somptuosité respirait alors le dénuement. Le plus digne de pitié était le maître, si mal payé que son traitement l'élevait à peine au-dessus de la misère. — Si l'on montait à l'enseignement secondaire, on était frappé que les choses du collège n'eussent que fort peu de rapports avec les choses de la vie. Le commerce s'était développé ; l'industrie avait grandi ; un mot nouveau, celui d'arts industriels, était né pour désigner un ordre de choses inconnu de nos pères : l'agriculture tendait à perfectionner ses procédés, au point de devenir science elle-même ; enfin l'extension des communications internationales avait rendu indispensable l'étude des langues étrangères. Or, toutes les tentatives, assez nombreuses d'ailleurs, pour créer un enseignement spécial n'avaient abouti qu'à d'infimes résultats. L'Université semblait fixée dans l'ancien programme classique, sans doute le meilleur pour la formation de l'esprit humain, mais qui ne convient qu'à une élite, suppose l'aisance, les loisirs, et s'adapte mal aux urgentes nécessités de la vie. Un autre fait digne de remarque, c'était que le Corps universitaire, inhabile aux nouvelles méthodes, avait laissé fléchir un peu les anciennes Le système de la bifurcation, application maladroite d'une pensée juste, avait affaibli assez sensiblement le niveau des études. En outre, la philosophie se trouvait, suivant les termes du programme, réduite à la logique. On avait tant souffert en 1848 des débordements du sophisme qu'on le suspectait partout : dans cet esprit, on avait voulu se prémunir contre les déviations de la science même, qui, bien comprise, sert à le démasquer. — Quant à l'enseignement supérieur, il n'était guère, en dehors des facultés de droit et de médecine, qu'une branche de l'éloquence. Une fois par semaine, rarement deux, les professeurs des facultés des lettres montaient en chaire devant des auditeurs venus des points les plus divers, et plus curieux de distractions que de savoir. Si le maître était beau diseur, habile à éveiller l'émotion ou à provoquer les sourires, le succès était grand. La perfection était atteinte si, à tous ces agréments, il joignait le talent de glisser au moment opportun quelque allusion aux événements du jour, par exemple en 1863 à l'héroïque Pologne. Cet art ingénieux n'était point sans prix, et il y aurait mauvaise grâce à le mépriser sous prétexte d'érudition. Mais ces leçons brillantes n'étaient que la parure de la science. Ce qui manquait presque partout, c'étaient les conférences pratiques qui éveillent dans les jeunes esprits le goût de l'investigation. Ce qui manquait dans les établissements scientifiques, c'était l'outillage, à savoir : les instruments, les collections, les locaux, les laboratoires de recherches ou d'expériences. La pénurie des moyens d'instruction éloignait les travailleurs, et le gouvernement ou les corps élus s'autorisaient, à leur tour, du petit nombre des vrais étudiants pour ajourner ou rejeter toute dépense. Tout faisait défaut, et particulièrement les livres. Dans les bibliothèques on voyait de magnifiques collections, mais le plus souvent antérieures à 1789 et tirées du fonds des abbayes : pour les époques postérieures, le catalogue se composait de pages blanches, et l'on eût dit que le progrès se fût arrêté juste à l'heure où on l'avait proclamé.

Ce tableau, en plusieurs de ses traits, n'a point cessé d'être vrai. Toutefois ce fut le mérite de M. Duruy d'avoir discerné les lacunes et d'avoir courageusement travaillé à les combler. S'il échoua en beaucoup de ses projets, si en d'autres il ne réussit que très imparfaitement, il marqua partout, et très fortement, sa trace. Ses nombreuses circulaires, que les contemporains raillèrent fort, révèlent un esprit prodigieusement laborieux, jaloux de tout scruter et volontiers minutieux, très probe quoique non sans préjugés, plein de vues et attentif aux innovations jusqu'à paraître brouillon ou inquiet, toujours prêt aux responsabilités, très pénétré des prérogatives de l'Université et se jugeant destiné à lui restituer tout ce qu'elle croyait avoir perdu, pardessus tout épris de la science, trop épris même, car il ne plaçait rien au-dessus d'elle, pas même ce qui doit la régir et la dominer.

Ce fut vers l'enseignement secondaire que M. Duruy tourna d'abord son activité. Son premier arrêté eut pour objet de rétablir le programme de la philosophie[80]. La restitution était heureuse, surtout si les maîtres se montraient dignes de l'enseignement. A quelque temps de là, une autre décision prescrivit dans les lycées l'étude de l'histoire contemporaine. « Respectons les hommes qui ont, avant nous, porté le poids du jour, disait très noblement le ministre dans la circulaire ; de la sorte nous serons plus tard respectés nous-mêmes malgré nos fautes[81]. » Cet appel à l'équité n'était point inutile, et peut-être eût-ce été prudence de réduire, au moins pour les derniers règnes, le programme à une simple nomenclature. Une autre innovation suivit, celle-là irréprochable, qui avait pour but d'organiser l'enseignement des langues vivantes[82]. Cependant la bifurcation subsistait. M. Fortoul, en l'établissant jadis, avait obéi à une pensée fort juste, qui était d'harmoniser les études des jeunes gens avec les nécessités futures de leur carrière ; seulement l'exécution avait été malhabile, et, au lieu de créer un enseignement spécial, on n'avait abouti qu'à un dédoublement maladroit de l'enseignement classique. Dès 1863, l'institution fut modifiée, et, l'année suivante, elle fut complètement supprimée[83]. — Ces réformes ne touchaient qu'à des points partiels. Dans une circulaire du 2 octobre 1863, le ministre aborda une matière plus grave et qu'on pouvait croire tout à fait neuve, tant avaient été infructueux les essais tentés jusque-là ! L'enseignement professionnel, institué pendant la période révolutionnaire, aboli sous le premier Empire, réorganisé à partir de 1829 dans quelques collèges isolés, remis enfin à l'étude en 1850, n'avait, à proprement parler, jamais subi l'épreuve d'une sérieuse expérience. Dans sa circulaire, le ministre proclama le grand dessein de créer de toutes pièces ce qui, avant lui, n'avait été qu'ébauché. e Sur la base consolidée et élargie de l'enseignement primaire, s'élèveraient parallèlement les deux enseignements secondaires, l'un classique pour les carrières dites libérales, l'autre professionnel pour les carrières de l'industrie, du commerce et de l'agriculture. Nos cours classiques, ajoutait M. Duruy, avec beaucoup de sagesse, sont encombrés d'élèves qui ne seront jamais que de mauvais lettrés, et qui pourraient, en revanche, devenir d'excellents négociants. « Le programme suivait, un peu trop étendu, mais bien adapté dans son ensemble aux nécessités de la vie moderne. Un conseil de perfectionnement établi auprès de chaque collège signalerait les études spéciales, utiles à introduire en chaque région. Point de réglementation inexorable, point de centralisation à outrance, mais un cadre mobile qui s'adapterait à tous les besoins. On approfondirait plus particulièrement dans les villes maritimes la géographie et la législation commerciale : l'anglais serait enseigné sur les côtes de la Manche, l'allemand dans l'Est, l'espagnol et l'italien dans les départements limitrophes des Pyrénées et des Alpes ; l'enseignement du dessin se plierait aux arts et aux productions de chaque province ; les applications industrielles seraient celles du pays où vivaient les écoliers. Ils se familiariseraient dans la vallée du Rhône avec la fabrication de la soie, en Normandie, à Mulhouse, à Roubaix, avec la filature de la laine ou du coton, ailleurs avec la métallurgie. Visiblement le ministre se mirait dans son œuvre, et il y insistait avec une confiance un peu optimiste : « Avec les élèves professionnels, rien ne sera donné à la spéculation pure : au lieu de se borner à faire expliquer aux élèves l'anglais ou l'allemand dans les livres, on le leur fera parler... On les mènera au laboratoire de chimie pour faire des manipulations, sur le terrain pour lever des plans, dans la campagne pour étudier certaines cultures, dans les usines pour voir fonctionner les appareils. L'enseignement, en un mot, sera dirigé dans un esprit d'application[84]. » Le projet fut envoyé au Conseil d'État en 1864, puis converti en loi l'année suivante. Le service rendu au pays était réel et mérite d'être rappelé. Par malheur, la vanité des pères de famille, la routine des administrations municipales, rendirent en partie vaines les intentions du ministre. Les communes, aux termes de la loi, pouvaient, après avis du conseil académique, organiser leurs collèges en vue de l'enseignement spécial. Un an s'était écoulé depuis le vote, et une dizaine de villes à peine avaient profité de la faculté. Le plus souvent, les petits collèges subsistèrent avec leur personnel de maîtres faméliques et mécontents, avec leur misérable contingent d'enfants qu'une demi-éducation classique armait seulement de vanité, et qui emportaient de l'école le seul bagage qui ne dût leur servir jamais.

En même temps qu'il portait ses pensées vers les lycées ou collèges, le ministre s'appliquait à relever l'enseignement supérieur. Les actes officiels attestent à cet égard sa vigilance. Des chaires nouvelles furent instituées à la Faculté des sciences de Lille, à la Faculté de médecine de Strasbourg, à l'école préparatoire de médecine de Bordeaux. L'enseignement de l'économie politique fut créé à l'École de droit de Paris. Deux nouvelles facultés de droit furent fondées : à Nancy en 1864, à Douai l'année suivante. Des conférences du soir furent organisées à la Sorbonne. Des instructions pressantes furent adressées aux recteurs pour que, sous leurs auspices, des cours libres s'ouvrissent dans les villes les plus importantes de leur ressort académique. — Ces mesures ne furent pour le ministre que la moindre partie de sa tâche. Initié depuis trente années aux choses de l'instruction, il n'ignorait pas que l'infériorité relative de nos facultés résultait moins de l'insuffisance ou de l'apathie des maîtres, en grand nombre excellents, que de la pénurie des moyens de travail. Un de ses principaux soucis fut de créer l'outillage scientifique, c'est-à-dire acheter des instruments, rassembler des livres, organiser des laboratoires, approprier des locaux. Pour une œuvre si coûteuse, l'argent lui manquait. Plus d'une fois, il sollicita ses collègues ; mais ceux-ci raillaient un peu ses excès d'activité, le trouvaient bien prolixe, bien agité, et se défiaient de ses audaces. Rebuté de ce côté, il ne se troublait point, et il se contentait, dans ses rares moments de lassitude, de comparer la riche dotation des dépenses de luxe avec l'indigence de son budget. Il avait la foi universitaire, comme d'autres la foi religieuse. Il imitait ces congrégations qu'il n'aimait guère, et qui, même sans ressources, se mettent à bâtir. Lui aussi, nous dit un de ses collaborateurs, il commençait par commencer[85]. Les choses une fois engagées, il faudrait bien le suivre. En attendant, il s'appliquait à supprimer tout superflu et réalisait ses premières ressources, nous dit le même biographe, sur les épluchures de son ministère[86]. Il ne se montrait pas seulement attentif à réunir les moyens de travail, mais apportait le même soin à recommander de sûres méthodes d'investigation. Il avait l'horreur du suranné et volontiers eût porté dans l'histoire toute la précision des recherches scientifiques. La tendance était bonne, à la condition que la scrupuleuse recherche de la vérité ne dégénérât point en minuties d'érudition. Sous les auspices de M. Duruy, fut créée l'École pratique des hautes études, et, entre toutes les œuvres accomplies sous son ministère, ce fut, à ce qu'on assure, une de celles qu'il suivit avec le plus de sollicitude.

Cet art à stimuler toutes les bonnes volontés et à faire emploi de toutes les ressources, M. Duruy le porta dans l'instruction primaire. C'est là surtout qu'il se fit quêteur. Ce qu'il ne pouvait obtenir du gouvernement, il le demandait aux conseils généraux, aux municipalités, aux particuliers eux-mêmes. Ces allocations, d'origines très diverses et arrachées de tous côtés, ressemblaient à ces petits ruisseaux qui, en se réunissant, forment rivière. Sous l'impulsion du ministre, les écoles s'améliorèrent, les écoliers s'accrurent, les maîtres, mieux pavés, reprirent courage. Une de ses œuvres principales fut le développement des cours d'adultes, qui conservent et gravent dans la jeunesse les enseignements reçus dans l'enfance. Ces cours, qui comptaient en 1848 100.000 auditeurs, en avaient, à ce qu'on affirme, près de 800.000 vers la fin de l'Empire[87]. Cependant M. Duruy, dans sa guerre acharnée contre l'ignorance, nourrissait une ambition plus haute, celle de proclamer l'instruction primaire comme un droit pour l'enfant, comme un devoir pour le père de famille : ce fut sa grande hardiesse, je dirais volontiers sa grande témérité : car, par-là, il se découvrit à ses adversaires politiques, déjà très en éveil ; à ses adversaires religieux surtout, qui depuis longtemps le suspectaient.

Les habitués du Moniteur, en ouvrant leur journal le 6 mars 1865, y purent voir un rapport, remarquable par son ampleur, car il tenait dix-huit colonnes, et plus remarquable encore par sa doctrine. Plus d'un abonné, en avançant dans sa lecture, dut s'y reprendre à plusieurs fois avec le sentiment que sans doute il s'était trompé. Était-ce le Moniteur de l'Empire qu'il tenait en main ? N'était-ce pas plutôt l'Opinion Nationale de M. Guéroult ? Vivait-on sous Napoléon III ? Ou n'avait-on pas remonté tout à coup jusqu'en 1848 ? A part un langage beaucoup plus précis et positif, on eût dit l'œuvre de M. Hippolyte Carnot, au lendemain de la révolution de février. La thèse se développait en forme, avec exposé préliminaire, recherche des précédents historiques et des lois étrangères, raisons savamment mises en ordre, et enfin réfutation des objections. Comme conclusion, le mémoire proclamait, en matière d'instruction primaire, le double principe de la gratuité et de l'obligation. Si important que fût le rapport, il éveilla moins de commentaires par les dix-huit colonnes qu'il absorbait que par une petite formule qui ne l'accompagnait point. A la suite de la signature de M. Duruy, manquait la sanction ordinaire des projets ministériels : Vu et approuvé par l'Empereur. Le lendemain, l'organe officiel expliqua la lacune : les vues du ministre de l'Instruction publique, débattues pendant plusieurs séances du Conseil, n'avaient point été adoptées ; toutefois l'insertion au journal officiel avait été prescrite, tant pour l'intérêt documentaire du mémoire que par déférence pour les opinions personnelles de l'auteur.

La publication ne laissait pas que d'être singulière. Ce qui suivit ne le fut pas moins. Le ministre garda son portefeuille et demeura même « très bonapartiste », ayant, disait-il, confiance dans les sentiments démocratiques de l'Empereur. Mais il eut cette étrange fortune de devenir surtout populaire dans l'opposition. Le rapport mérita les éloges du Siècle, de l'Opinion Nationale, du Temps : en revanche, tout ce qui était conservateur le combattit à outrance : entre les deux se tenait la presse officieuse, un peu indécise et comme à la recherche de la pensée du maître. Un mois plus tard, comme les débats de l'Adresse s'ouvraient au Corps législatif, l'extrême-gauche reprit pour son compte le programme que le Moniteur avait à la fois mis en lumière et désavoué. La cause de l'instruction obligatoire eut pour avocat l'honnête Carnot, qui répéta ses vieux discours, et Jules Simon, qui était assez en fond d'habileté pour rajeunir les siens. Puis, du banc des commissaires du gouvernement se leva un des vice-présidents du Conseil d'État, M. de Parieu, et cet ami de l'Empire démolit, en un fort beau et philosophique langage, tout ce qu'un autre ami de l'Empire avait naguère essayé d'édifier. Tandis que les serviteurs de Napoléon montraient de la sorte leur unité de vues, les objections se multipliaient contre la thèse devenue fameuse. A quelque temps de là, en présidant la Société pour l'encouragement de l'instruction parmi les protestants de France, M. Guizot formula les critiques avec beaucoup de gravité : « L'obligation légale de l'instruction, dit-il, est une intervention dans le domaine de la famille, une limitation imposée, une contrainte apportée à l'autorité paternelle... J'ai peu de goût en général pour une telle intervention... la loi intervient quelquefois pour réprimer les abus graves de l'autorité paternelle, non pour imposer à l'autorité paternelle ses devoirs... que sera-ce, ajouta-t-il, si dans un grand État de grands et répétés événemens ont amené entre les familles de grands dissentiments religieux et politiques ? L'instruction primaire obligatoire deviendra alors une exigence tyrannique ; elle contraindra les parents ou bien à envoyer leurs enfants dans des écoles publiques qui n'auront pas leur confiance, ou bien à voir les inspecteurs de l'État entrer dans les familles pour s'assurer que l'instruction primaire y est en effet donnée. Et remarquez que, dans la plupart des communes, il n'y a qu'une école primaire, ce qui rendra la contrainte bien plus fâcheuse et bien plus difficile à éviter[88]. »

Le dissentiment s'absorba dans un débat plus grand. Suspect à ses collègues et en général aux conservateurs, M. Duruy avait, je le répète, excité parmi les catholiques des méfiances qui déjà se transformaient en hostilité. A part les polémiques sur la question romaine, nulles querelles ne furent plus vives. Cette lutte fut surtout ardente dans les dernières années du règne ; mais on peut dès à présent en signaler les principaux traits.

Dès son arrivée au pouvoir, M. Duruy avait, en toutes ses déclarations, laissé deviner cette pensée que son gouvernement marquerait la revanche de l'Université. « Le sens de ma nomination, disait-il, en ouvrant le Conseil supérieur, c'est que l'Université est désormais appelée à faire elle-même sa fortune[89]. » La loi suspecte était visiblement la loi de 1850, qu'on ne méditait point d'abolir, mais qu'on n'eût point été fâché de ramener à ses termes les plus stricts. Si l'on songe que cette loi, achetée par vingt ans d'efforts, était la grande conquête des catholiques, ces dispositions n'avaient rien de rassurant. A l'occasion, le ministre affirmait, avec un certain éclat de paroles, ses vrais sentiments. Un jour, comme il présidait le Conseil supérieur de l'instruction publique, l'un des évêques, étonné de toutes ses initiatives, l'interpella : « Qu'avez-vous l'intention de faire ? où vous proposez-vous d'aller ? Ce que je veux faire ? Monseigneur, répliqua-t-il, je veux faire le contraire de ce que vous avez fait. Où je veux aller ? à la lumière[90]. » Au Conseil d'État, M. de Parieu, qui critiquait avec quelque véhémence un des projets ministériels, ne fut pas repris moins durement. « Je vous connais, lui répondit en se levant M. Duruy, je vous connais ; c'est vous qui jadis avez fait peser sur nous la terreur blanche[91]. » Ce que le ministre laissait échapper dans ses discours, il le marquait bien davantage dans ses communications privées. Dans une lettre confidentielle à l'Empereur où il traçait le programme de ses vues, nous lisons ces mots, à propos de l'éducation des filles : « Nous avons jusqu'ici laissé cette éducation aux mains de gens qui ne sont ni de leur temps ni de leur pays[92]. » Les premières plaintes publiques se manifestèrent au Sénat en décembre 1863 : on accusa le grand-maître de l'Université d'avoir publié de sa propre autorité un de ses programmes et de ne l'avoir soumis qu'après coup à la sanction du Conseil supérieur ; ce ne fut qu'une escarmouche, assez confuse d'ailleurs, et où, des deux parts, on eut quelque peine à fixer le terrain de la lutte[93]. Cependant, entre le ministre et l'épiscopat, les méfiances laissaient place à des retours, et l'on vit même M. Duruy et Mgr Dupanloup, ces futurs adversaires, échanger des lettres courtoises, presque cordiales. Bientôt les divergences s'accentuèrent. Le ministre écrivait de trop nombreuses circulaires pour n'avoir pas souvent l'occasion de blesser. Dans les bureaux de la rue de Grenelle, la tendance était de restreindre toutes les menues facilités laissées jusque-là à l'enseignement privé. On ne tarissait pas sur l'ignorance ou la routine des congrégations religieuses de femmes, on raillait surtout le privilège des lettres d'obédience. Sur ces entrefaites, toutes sortes de renseignements statistiques furent demandés sur l'état ou le personnel des établissements libres, et ces enquêtes parurent inquisition[94]. Les catholiques inaugurèrent alors leurs représailles. Le ministre attachait un prix extrême à ce que les professeurs des facultés multipliassent les cours dans les diverses villes de leur ressort académique. Le clergé à son tour railla un peu ces leçons circulantes et en détourna ses amis. C'est en ces conjonctures que parut le rapport sur l'instruction gratuite et obligatoire. L'Église y vit une mainmise de l'État sur la famille et sur l'enfant. La thèse fut jugée surtout inquiétante, quand on sut quels en étaient les avocats. Au Corps législatif, M. Havin et, à sa suite, M. Guéroult ajoutèrent à l'éloge du ministre toutes sortes d'accusations contre l'enseignement libre. Ils dressèrent la statistique de la population scolaire, puis procédèrent au dénombrement des ordres religieux. Ils affectaient de respecter fort les Frères des Écoles chrétiennes, ces modestes instituteurs du peuple ; tout autre était, en revanche, leur langage quand ils parlaient de certaines autres congrégations, hostiles, disaient-ils, à l'esprit moderne. « Je voudrais, dit M. Guéroult, que le droit d'enseigner la jeunesse fût retiré à celles des corporations qui ne se soumettraient pas aux principes de notre droit public[95]. » Ces paroles provoquèrent quelque appréhension, non à cause de M. Guéroult, qu'on ne redoutait guère, mais à cause du ministre, dont les députés de la gauche se faisaient, dans le même temps, les champions. La rivalité prit un caractère plus aigu quand, un an plus tard, par une circulaire du 14 février 1866, M. Duruy restreignit aux congréganistes employés dans les écoles publiques les dispenses militaires étendues jusque-là à tous les congréganistes sans distinction[96]. Loin de calmer ses adversaires, déjà fort en émoi, le ministre acheva de les indisposer par des paroles méprisantes. « Quoi ! dit-il, trois aunes de drap gris ou noir sur l'épaule d'un homme suffiront pour faire un dispensé militaire ! » Sur ces menus griefs, se greffèrent dans la suite deux grands débats. Le premier eut pour objet l'institution des cours publics de jeunes filles, institution que l'épiscopat en masse combattit ; le second surgit à propos de l'enseignement de l'État dans les facultés, et spécialement à l'École de médecine.

Ces deux conflits n'éclatèrent que vers la fin du règne. C'est alors que nous aurons occasion d'y revenir, car déjà nous avons devancé l'ordre des temps. Dès l'époque où nous sommes arrivés, les actes du ministre avaient partagé l'opinion publique en deux camps, les uns saluant en lui un auxiliaire du progrès, un émancipateur de la pensée humaine, les autres le combattant au nom de la tradition et surtout des intérêts religieux. Le temps a apaisé ces disputes, et, toutes choses étant réduites à leurs vraies proportions, il est possible de discerner ce que l'éloge eut de vrai, ce que la critique eut de fondé. Un bien naturel hommage est dû à ce travailleur infatigable, probe, économe, sévère, toujours en quête d'améliorations, parvenu dans la meilleure acception du mot, c'est-à-dire à force de labeur et de persévérance. Il conçut et poursuivit un noble dessein, celui de rendre plus instruites les générations à venir. Appelé au premier rang par la volonté du maitre, il y porta tout ce que sa vie passée lui avait appris, à savoir une grande connaissance de l'Université et toutes sortes de notions de détail qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait soupçonnées. Ce fut sa véritable force, et c'est à cette compétence éprouvée que ses volumineuses circulaires doivent l'intérêt qu'aujourd'hui encore elles n'ont point perdu. Voici pourtant où commencerait la critique. Cet esprit, qui était éclairé par beaucoup de petites lueurs très vives, manquait de ces grandes lumières qui pénètrent tout l'horizon. En dépit d'initiatives très utiles, il avança la pédagogie plus encore qu'il ne vulgarisa la science. Démocrate, fortement égalitaire, méfiant du passé, soupçonnant derrière toute tradition un privilège, il était moins propre à éveiller le libre génie de la France qu'à créer une nation faite à sa taille, sage, disciplinée, laborieuse, érudite dans les classes supérieures, teintée de quelque lecture jusque dans les rangs les plus infimes, moyenne en toutes choses, un peu terne partout. L'un des premiers, il proclama cette décevante maxime que le peuple qui compte le moins d'illettrés est aussi le plus moral, et il exalta l'instruction avec tant d'excès, la présenta si souvent comme l'universelle panacée, qu'au sortir de ses entretiens, la pauvre ignorance, traquée de toutes parts, semblait avoir un vague parfum de suavité. Comme un religieux aime sa congrégation, il aimait l'Université. Ce grand attachement, qui lui fait honneur, avait tous les dangers de l'exclusivisme. Le but de son ministère fut, à ses yeux, moins le gouvernement général de l'instruction publique que l'affermissement de sa corporation. De là une tendance à ne protéger que ce qui serait subordonné : de là une suspicion générale contre la loi de 1850. Tout déplaisait en cette loi, et la restriction des privilèges universitaires, et les franchises accordées à l'Église, et les Conseils qui, avec les représentants des grands Corps élus, avaient un air aristocratique et, avec les évêques, une physionomie cléricale. Ce fantôme du cléricalisme était ce que M. Duruy redoutait le plus, et on touche ici au trait dominant de sa nature. Il était, nous disent ses amis, libre penseur jusqu'aux moelles ([97]. Son bon sens, sa consciencieuse probité, son esprit de justice, l'inclinaient à se montrer respectueux de ce qu'il ne croyait pas, et il se fut indigné qu'on le jugeât agressif ou seulement malveillant. Malgré lui, ses préventions fortement enracinées le ressaisissaient, et il retombait sous leur influence, même lorsqu'il croyait de bonne foi v avoir échappé. Ce qui n'était chez lui que méfiance des empiétements cléricaux devint chez quelques-uns de ses auxiliaires passion antireligieuse. Par-là surtout son œuvre apparaît incomplète et viciée. La Providence, qui prolongea ses jours jusqu'à la vieillesse, lui permit de voir les lois qui ont effacé de l'École les derniers vestiges divins. Il en fut, à ce qu'on assure, consterné : « Nous qui sommes les témoins désolés de la laïcisation à outrance et de la guerre religieuse, écrivait-il à M. le duc de Broglie, avec quel bonheur ne verrions-nous pas un gouvernement qui prendrait pour devise ces mots : quietis custos[98]. Cette réprobation honore sa mémoire. Mais est-il bien certain que quelques-uns des germes qui devaient se développer de notre temps ne se soient pas échappé de ses mains inconscientes ou de celles des collaborateurs qui cheminaient sous son abri ? Qu'il l'eût ou non voulu, c'est de son ministère que datent les premières déviations de l'enseignement public ; et les catholiques, qui furent très injustes quand ils incriminèrent ses intentions ou attaquèrent sa personne, ne furent au contraire que clairvoyants quand ils dénoncèrent l'esprit nouveau qui s'autorisait de sa tolérance ou commençait à s'insinuer sous son nom.

 

XIII

Au milieu de tous les incidents que nous venons de rapporter, le Corps législatif poursuivait sa session. Entre toutes les lois votées en 1864, la plus importante fut celle des Coalitions. Cette loi demeure mémorable à un double titre, car elle introduisit dans l'ordre économique une grave réforme, et elle fit éclater, parmi les députés de la gauche, les dissentiments qui avaient couvé jusque-là.

La révolution, en abolissant le régime corporatif, avait délié l'ouvrier de ses entraves et l'avait privé, du même coup, d'une puissante protection. Une sollicitude attentive veilla pour que le système aboli ne se relevât jamais. La loi des 16 et 17 juin 1791 proclama dans son article 1er « que l'anéantissement de toute espèce de corporation de citoyens de même état et profession était l'une des bases fondamentales de la Constitution française ». Puis, dans son article 4, elle déclara « inconstitutionnelles, attentatoires à la liberté et à la Déclaration des droits de l'homme et de nul effet toutes délibérations ou concert entre citoyens de même art ou métier en vue de refuser ou de n'accorder qu'à un prix déterminé le secours de leur art et de leur métier ». Ainsi naquit le délit de Coalition. Il eut pour origine la crainte qu'une alliance entre patrons ou une alliance entre ouvriers ne ressuscitât quelque chose de ce qu'on voulait détruire. Il se trouva donc qu'une loi de répression fut écrite dans un édit qui se proclamait édit d'affranchissement. Les lois intermédiaires et le Code pénal maintinrent ce que la loi de 1791 avait décidé. Individuellement, patrons et ouvriers étaient maîtres de refuser leur travail ou d'en fixer le taux : mais la faculté accordée à l'individu devenait délit lorsqu'elle s'exerçait à l'état collectif, et le délit existait par le fait seul de la coalition, même en l'absence de tout acte abusif ou violent. Cet état de choses s'était perpétué à travers tous les régimes. La seule modification avait été une loi de 1849 qui avait supprimé certaines inégalités entre patrons et salariés ; mais cet acte même avait paru consacrer l'ancienne législation, précisément par le soin qu'il prenait de la retoucher et de l'adoucir.

Le sort de l'ouvrier, à la fois affranchi et tenu en suspicion, ne laissait pas que d'être assez précaire. Il avait perdu les bénéfices de la protection sans acquérir les prérogatives de la liberté. Les corporations avaient cessé de le couvrir de leur abri gênant et tutélaire ; mais, les associations forcées étant dissoutes, toute association libre, toute organisation collective s'était trouvée prohibée. Le travailleur ne relevait plus de personne ; en revanche son indépendance, théoriquement proclamée, n'avait d'égal que son isolement. La disparition des petits ateliers, où subsistaient entre patrons et employés quelques rapports familiaux, avait encore accru dans les masses le sentiment de cette faiblesse. Rassemblés dans de grandes usines, civilement et politiquement égaux à leurs maîtres, mais juxtaposés les uns aux autres sans pouvoir se joindre ou s'unir ; libres sans doute, mais courbés sous une loi qui déclarait factieuse toute volonté même juste qui essaierait de se transformer en concert, les ouvriers représentaient des forces immenses émiettées à l'infini. La révolution, accomplissant un travail contradictoire, avait montré une ardeur égale à émanciper l'individu, à désarmer la collectivité, et tous les droits de l'un venaient se perdre dans l'impuissance de l'autre.

Ces graves questions sommeillèrent pendant les premières années de l'Empire. Le souvenir des récentes répressions avait engourdi jusqu'à la faculté de se plaindre. La plainte elle-même eut eu peu de sujets au milieu de la prospérité générale. Plus heureuses, somme toute, que sous les régimes précédents, les masses ouvrières étaient moins disposées à analyser leur condition qu'à chercher dans le plaisir l'oubli de ce qui leur manquait. On en était là quand, en 1862, se plaça un événement, sur l'heure assez inaperçu, mais très mémorable dans l'histoire économique de notre pays et du monde. Comme une exposition universelle venait de s'ouvrir en Angleterre, une lettre publiée dans le Siècle émit l'avis que des travailleurs de toute profession, élus par les suffrages de leurs camarades, y fussent délégués. Sous cette forme l'idée était nouvelle : car si, en 1851, à l'époque de la dernière exposition britannique, des ouvriers avaient été envoyés à Londres, ils l'avaient été aux frais et sur le choix de leurs patrons. Cette initiative ranima dans un assez grand nombre d'ateliers certaines aspirations assoupies plutôt qu'éteintes. Cependant cette sorte de vote était contraire à toutes les lois. La bienveillance extrême de l'Empereur supprima les obstacles. Il laissa faire l'élection par corps de métiers et, de plus, favorisa le voyage. Ainsi furent nommés pour Paris trois cents délégués auxquels se joignirent d'autres ouvriers, désignés soit par les chefs d'industrie, soit par les sociétés particulières[99]. A Londres, les représentants français entrèrent en conférences avec ceux des autres nations. Il n'apparaît pas que ce premier Congrès du travail ait d'abord donné naissance à des desseins factieux. De ces entretiens, deux pensées principales semblent s'être dégagées : la première, c'est que les questions sociales devaient se séparer des questions politiques et que les prolétaires gagneraient peu à s'enrôler pour le service des libertés bourgeoises ; la seconde, c'est que les ouvriers, faibles jusqu'à l'anéantissement s'ils demeuraient isolés, pourraient devenir forts en s'associant, assez forts peut-être pour dicter leurs volontés. C'est avec le sentiment très vif, et alors tout nouveau, de la puissance de l'association que les délégués parisiens revinrent dans leur patrie. Ils s'associeraient pour acheter, au prix du gros, les objets de première nécessité qu'ils ne se procuraient qu'à des conditions très onéreuses : de là les Sociétés coopératives qui diminueraient leurs dépenses. Ils s'associeraient pour obtenir, par une vigoureuse poussée de leurs efforts communs, un meilleur prix de leur travail : de là le droit de Coalition qui, pratiqué opportunément, amènerait la hausse des salaires. Ils s'associeraient par corps de métiers pour la défense et la protection de leurs intérêts particuliers : de là l'organisation de Chambres syndicales. Ils s'associeraient enfin, de peuple à peuple, pour garantir leur sort contre les crises industrielles ou les accidents de guerre : de là cette fameuse Société internationale des travailleurs qui, déviant de son origine, devait verser si vite dans la politique, et dans la pire de toutes.

Tous ces projets arriveraient à leur heure. Une législation plus libérale sur les sociétés favoriserait le développement des Entreprises coopératives. La tolérance du gouvernement laisserait s'établir les Chambres syndicales. Quant à la Société internationale, qui devait se fonder un peu plus tard, on n'aura que trop souvent l'occasion d'en saisir les traces. — Entre toutes les demandes de la classe ouvrière, le rappel des lois sur les Coalitions était celle qui avait le plus de chances de succès. Notre Code, en proscrivant indistinctement toutes les grèves, même les plus justifiées, même les plus paisibles, paraissait bien rigoureux, bien absolu. Quoique les coalitions de patrons ou celles d'ouvriers fussent frappées des mêmes peines, l'égalité ne se montrait qu'à la surface ; au fond, les chefs d'industrie, à cause de leur petit nombre, pouvaient se concerter à l'aise, tandis que les ouvriers, inhabiles à cacher leurs desseins, n'échappaient presque jamais à la vigilance de l'autorité. Ces objections, à force de se répéter, avaient fini par énerver la loi elle-même. A peine avait-elle pour partisans ceux qui en étaient les bénéficiaires : les industriels en général eussent répugné à l'abolir, mais ne l'invoquaient qu'avec hésitation, à regret, et seulement dans les circonstances extrêmes. Le gouvernement, d'ailleurs, montrait les mêmes scrupules et manquait rarement d'effacer ou d'adoucir les peines que les tribunaux avaient prononcées.

Sur ces entrefaites, un procès qui fit grand bruit accrut le discrédit de cette législation déjà fort combattue.

En 1843, un tarif des prix de main-d'œuvre avait été établi d'un commun accord entre les maîtres-imprimeurs de la ville de Paris et les ouvriers typographes. Ce règlement avait été maintenu sans modification notable, bien que les exigences croissantes de la vie matérielle semblassent appeler une meilleure rémunération du travail. Dès 1860, un ouvrier du nom de Gauthier, président d'une société de secours mutuels, avait entrepris d'obtenir la révision des tarifs. Il s'adressa d'abord au Conseil des prud'hommes, puis au président de la Chambre des imprimeurs. Les pourparlers étant demeurés stériles, il se tourna vers l'administration et soumit au préfet de police un projet d'arbitrage ; dans le même temps, ses compagnons portaient leurs doléances au ministre du Commerce et enfin à l'Empereur. La réponse du gouvernement n'était guère douteuse : ce fut le refus de se mêler à un différend d'ordre privé. Toutes les voies de conciliation étant épuisées, un assez grand nombre de typographes quittèrent les ateliers, sans bruit d'ailleurs et sans éclat, dans l'espoir de réaliser par la grève ce qu'ils n'avaient pu conquérir autrement. C'est alors que le ministère public intervint au nom de la loi violée. La cause attira l'attention à plusieurs titres, et par la nature des demandes qui, à première vue, paraissaient légitimes, et par la modération des inculpés, qui d'avance avaient désavoué toute pensée violente, et par la grandeur de l'avocat, qui ne fut autre que Berryer. Lorsque le procès fut appelé devant le tribunal correctionnel en septembre 1862, et deux mois plus tard devant la Cour d'appel, il sembla que l'enjeu des poursuites fût moins le sort des inculpés que le droit de coalition lui-même. Le Code pénal, par la clarté de ses termes, échappait à l'interprétation des magistrats et, aux deux degrés de juridiction, les prévenus furent condamnés. Ils le furent, mais la loi avec eux, car l'Empereur, comme pour protester contre des textes surannés, fit grâce immédiate et complète à ceux que la justice venait de frapper[100].

Ce qui assurait la réforme, c'est qu'elle répondait aux vœux d'une politique nouvelle qui, en ce temps-là même, cherchait l'occasion de s'affirmer.

Cette politique avait pour principal inspirateur M. de Morny. Ce haut personnage nourrissait alors le dessein de consolider dans la liberté le régime fondé jadis dans la crainte. On l'avait vu, dans les années précédentes, fort attentif à défendre ou à développer les prérogatives de la Chambre, et le décret du 24 novembre avait paru sa première victoire. En relâchant les ressorts de l'autorité tendus à l'excès à la suite du 2 Décembre, cet homme éminent n'entendait revenir à l'ancien parlementarisme qu'en le transformant. Dans cette pensée, il s'appliquait surtout à vanter ce qu'il appelait, ce qu'on appelait autour de lui, les Libertés civiles. On désignait par là un ensemble de mesures qui, ne touchant pas à la politique, avaient pour objet de supprimer toutes les entraves inutiles, d'abolir tout ce qui gênait l'initiative individuelle, et de remanier notre législation dans un large esprit de progrès. A procéder de la sorte, M. de Morny trouvait plusieurs avantages. D'abord il paraîtrait faire du nouveau et non copier le passé ; puis il ménagerait une habile transition entre le régime de 1852 et celui qu'il espérait fonder. Que si, parmi les libertés civiles, il en était quelques-unes qui dussent surtout profiter au peuple, c'est de ce côté qu'il faudrait surtout se tourner, car par là on ravirait le cœur du souverain, toujours porté vers les classes laborieuses, et, en touchant son âme, on conquerrait du même coup sa confiance. Les libertés politiques viendraient plus tard et garderaient l'édifice social comme des remparts qui se développent autour d'une ville déjà achevée et florissante. — Tandis que le président du Corps législatif se détachait des impérialistes autoritaires et allait à la liberté, l'un des membres de la Chambre, jusque-là fixé à gauche, se dégageait insensiblement de l'opposition extrême et, sans rompre encore avec son parti, marchait, un peu à tâtons, en avant de ses amis : c'était M. Émile Ollivier. Jamais hommes ne furent plus dissemblables par leur origine, leurs goûts, leur tempérament : l'un avait été l'agent des proscriptions de Décembre ; l'autre était fils de proscrit : le premier, consommé dans toutes les élégances, n'avait guère reçu d'autres leçons que celles de l'expérience et du monde ; le second, simple jusqu'à l'austérité, avait grandi un peu solitaire et sans autre maître que ses livres : celui-là avait épuisé la vie, celui-ci l'avait à peine effleurée : M. de Morny mettait tout son art à se contenir, et sa parole, empreinte d'une sorte de charme dédaigneux, attentive à fuir tout ce qui eût semblé forme oratoire, ne trahissait ses émotions que par vive et courte échappée ; M. Émile Ollivier ignorait ces feintes, et son éloquence ample, abondante, animée d'une belle flamme méridionale, livrait toute son âme sans souci de rien cacher. Certains rapprochements naissent des contrastes aussi bien que des ressemblances. Ces deux personnages si divers étaient faits pour se compléter. Longtemps ils s'observèrent, mais sans s'aborder, tant étaient différents leurs points de départ et tant était grande la distance qui les séparait. Un jour, comme M. Émile Ollivier était accablé sous le poids d'un grand deuil, le président du Corps législatif lui témoigna ses sympathies avec une grâce empressée, et cette marque de courtoisie fut entre eux le premier lien. Les relations, d'abord fort espacées, devinrent un peu plus fréquentes à mesure que le jeune député de la Seine échappait davantage à ses collègues de la gauche. A cette communauté naissante, l'un apporterait l'expérience, l'autre la foi. Après les élections de 1863, M. Émile Ollivier se prévalut des vœux du pays pour demander que le programme du 9.4 novembre fût amplifié. g. Nous reparlerons plus tard des libertés politiques, répliqua M. de Morny : dès à présent je suis d'accord avec vous sur la nécessité d'étendre les libertés civiles. Tout, dans notre pays, est réglementé à l'excès, et c'est un malheur. Dans cet ordre d'idées, qu'y aurait-il de plus urgent pour contenter les classes ouvrières ? » Provoqué de la sorte à s'expliquer, M. Ollivier parla des lois sur les coalitions, sur les réunions, sur les associations. Le président du Corps législatif l'interrompit : « N'entreprenons pas trop à la fois, car nous n'obtiendrions rien. Commençons par les Coalitions. L'Empereur est bon, il aime le peuple, il a déjà, par des grâces accordées à des ouvriers condamnés, marqué ses sentiments. Je crois pouvoir vous promettre une loi sur cet objet[101]. »

M. de Morny ne s'était pas engagé en vain. Le souverain fut, comme il l'avait espéré, le complice de ses pensées. Il le fut par bienveillance : il le fut aussi par calcul ; car en donnant des gages aux classes laborieuses, il se flattait de les contenir et peut-être de les détacher des partis politiques. Le 5 novembre 1863, en inaugurant les travaux des Chambres, il annonça un prochain remaniement de la législation sur les grèves.

Cependant la réforme aurait à compter avec certaines méfiances assez tenaces dans le Conseil d'État, avec certaines objections assez vives dans le Corps législatif.

La proposition ayant été élaborée au Conseil d'État, l'exposé des motifs fut confié à l'un des membres les plus distingués de cette assemblée, M. Cornudet. En son rapport, très remarquable par l'étendue des recherches, il s'appliqua moins à louer le projet qu'à en présenter la défense. Par-là, il traduisit fidèlement la pensée de beaucoup de ses collègues, très persuadés des lacunes de la législation existante, mais fort embarrassés à la remplacer, et s'ingéniant, sans grande conviction, à justifier à leurs propres yeux et aux yeux du public ce que sans doute ils n'eussent point conseillé. Tous les dangers, tous les inconvénients des coalitions, au triple point de vue de l'ordre public, de la production industrielle, de l'intérêt même des ouvriers, étaient soigneusement mis en relief. Un long récit des grèves anglaises et de toutes les misères qu'elles avaient entraînées ajoutait un trait fort sombre à la mélancolie générale du tableau La suite du rapport exposait les avantages du projet, mais brièvement et sans que l'impression des critiques s'effaçât. La justice, disait M. Cornudet, obligeait à distinguer entre les grèves paisibles et celles que viciait la fraude ou la violence ; celles-ci méritaient seules une répression, les autres étaient légitimes : il y avait intérêt à se départir de rigueurs excessives peu en harmonie avec l'esprit des temps nouveaux : la loi ancienne était, de fait, presque tombée en désuétude par la double complicité des patrons qui hésitaient à s'en prévaloir et du gouvernement qui graciait les condamnés ; il arriverait donc qu'en l'abolissant on ne ferait que déclarer abrogé ce qui déjà était détruit. En finissant son exposé des motifs, M. Cornudet s'appliquait à énumérer, sans en négliger aucune, toutes les précautions prises pour armer l'autorité, pour désarmer les fauteurs de troubles, et, par cette insistance, on eût dit qu'il voulût se rassurer lui-même et rassurer les députés.

L'impression d'obéissance résignée qui se dégageait du rapport de M. Cornudet fut aussi celle du Corps législatif. Au Palais-Bourbon, on reconnaissait les imperfections des lois en vigueur, mais le remède n'inspirait qu'une médiocre confiance. Plusieurs ne se gênaient point pour attribuer le projet à un caprice du souverain : « Passons-lui, ajoutaient-ils, cette fantaisie, puisque décidément il y tient, mais au meilleur compte possible. » D'autres, sans aller jusque-là et sans tenir cet irrespectueux langage, se mirent aussitôt à rechercher avec une consciencieuse honnêteté les moyens d'améliorer la proposition et de la dépouiller de ses dangers. Cette préoccupation se trahit dans les débats des bureaux, elle se trahit surtout par les amendements qui furent soumis à la commission. Dans l'espoir de diminuer les chances de conflits entre patrons et ouvriers, quelques-uns imaginèrent de déclarer toute grève punissable si elle n'avait été précédée d'une tentative de conciliation, soit devant des arbitres choisis par les parties, soit devant le Conseil des prud'hommes : la majorité des commissaires adopta l'amendement ; mais les membres du Conseil d'État le repoussèrent, dans la crainte que ces conciliateurs, imposés à titre obligatoire, ne finissent par se constituer en véritable tribunal des salaires. Cependant l'un des dangers qui inquiétaient le plus était l'arrêt subit de certains travaux, comme ceux des moissonneurs, ou de certaines industries, comme celles des boulangers, des cochers de fiacre, des mécaniciens de chemins de fer. Deux amendements, signés par M. Pinart et M. Buffet, demandèrent qu'à l'exemple de la loi belge, toute cessation de travail fût déclarée délictueuse lorsqu'elle se produirait au mépris des usages locaux ou sans un préavis de quinze jours. Cette pensée ne fut point accueillie ; mais cette motion écartée, d'autres restaient à débattre ; et cet empressement à modifier l'œuvre du gouvernement semblait un signe assez fâcheux des dispositions générales.

C'est en ces conjonctures que M. Émile Ollivier recueillit le projet de loi. La libérale tolérance de ses collègues l'avait fait, ainsi que Jules Simon, entrer dans la commission. Il se plaisait à ces questions qui, touchant au droit, à l'économie sociale, à la politique, lui permettaient de généraliser sa pensée et de se montrer tout ensemble jurisconsulte et philosophe. La discussion mit en pleine lumière ses aptitudes. Le patronage de M. de Morny dissipa les préventions. Le président du Corps législatif, s'enhardissant de plus en plus, entreprit de faire élire rapporteur celui en qui il voyait déjà le collaborateur de ses desseins. Cette nomination prit l'importance d'une affaire d'État. M. Rouher la combattit de toutes ses forces ; l'Empereur s'y montra peu favorable, mais se refusa à influencer les députés. Cependant M. de Morny tint bon et M. Ollivier fut choisi. Ce fut l'événement du jour ; car depuis 1852, jamais député de l'opposition n'avait recueilli pareille marque de confiance. Sous l'influence du rapporteur, le projet subit d'importants remaniements. Sous sa forme définitive, il se résumait en deux règles principales : toutes les coalitions de patrons et d'ouvriers étaient libres, et cela sans que le pouvoir eût à rechercher si elles reposaient sur un fondement équitable : en revanche, ce droit devenait délit toutes les fois que, dans son exercice, il était vicié par violence ou manœuvres frauduleuses, et c'est à réprimer ces délits désignés sous le nom général d'atteinte à la liberté du travail que se bornerait le rôle de l'autorité publique.

La discussion s'étant ouverte le 27 avril, les discours trahirent les répugnances persistantes d'un certain nombre de députés qui, sans beaucoup d'espoir de changer le vote final, tenaient du moins à affirmer leurs objections. La réforme rencontra des adversaires en deux groupes : dans le groupe des industriels qui l'appréhendaient comme dangereuse, dans le groupe des députés de la gauche qui la repoussaient comme insuffisante.

Un des membres les plus fidèles de la majorité, M. Seydoux, riche manufacturier du Cateau, se fit l'interprète des doléances de l'industrie. En une sorte de mémoire écrit, très substantiel et très solide, il condensa les critiques de ses amis. Il commença par railler la singulière logique des avocats de la loi qui, après avoir confessé les désastreux effets du droit de coalition en Angleterre et ailleurs, concluaient en demandant que ce même droit fût inscrit dans nos codes. Dans l'état actuel, les ouvriers vendent leur travail le plus cher possible et quittent l'usine quand ils le veulent : sont-ils fondés à réclamer davantage ? Que si on veut la liberté, il faudrait du moins la vouloir complète. On donne aux ouvriers le droit de se concerter : mais pour se concerter, il faut se réunir ; or le droit de réunion n'existe point : il arrivera donc que le juge ressaisira du chef de réunion interdite celui qu'il aura absous du chef de coalition. Entrant dans le détail de la vie industrielle, M. Seydoux montrait l'embarras de concilier le droit de grève avec le principe de la division du travail : dans une filature, il suffira de la volonté de quelques ouvriers pour entraîner la stagnation de tous les métiers, et les prétentions souvent folles ou injustes d'un petit nombre engendreront la misère pour tous. Quand un travail est commencé, il y a, de la part de ceux qui l'ont entrepris, une sorte d'engagement tacite de l'achever, et toute interruption subite est la violation d'un quasi-contrat. Le plus grand péril est celui de la pression morale exercée par les meneurs : il y aura bientôt des professeurs de grèves, comme il y avait jadis des professeurs de barricades. Ainsi parla M. Seydoux, en un discours très écouté, quoique simple lecture, et coupé de très fréquentes approbations. — Après lui, M. Kolb-Bernard reprit les critiques, regretta la destruction des anciens liens corporatifs, ne nia point que l'organisation du travail péchât par quelques côtés, mais contesta avec beaucoup de vigueur l'efficacité du remède ; puis, concluant en des ternies sévères qui contrastaient avec sa bienveillance habituelle, il condamna le projet comme « inutile, insuffisant et dangereux. »

Ce jugement était rigoureux. C'est de la gauche que devaient partir les plus dures paroles. Depuis le commencement des débats, les députés de l'opposition démocratique se montraient moins attentifs à critiquer la loi qu'à observer celui qui s'en était fait le rapporteur. Depuis longtemps, Émile Ollivier était, à leurs yeux, suspect. Après le décret du 24 novembre, il avait parlé de la mesure avec une approbation mêlée de gratitude, et en adversaire loyal bien plus 'qu'en irréductible ennemi. Pendant la période électorale de 1863, la même modération avait inspiré ses actes. A propos de la question polonaise, il s'était séparé de ses collègues, avait désapprouvé très hautement l'insurrection, et avait, par cette indépendance, encouru les censures de la démocratie. On n'ignorait plus ses relations en dehors de son parti et très spécialement avec M. de Morny. Sa récente élection comme rapporteur avait paru le prix de ses ménagements ou, comme on disait, de ses faiblesses. Cependant les représentants de l'extrême-gauche contenaient leurs méfiances, et ce n'est qu'à voix très basse qu'ils murmuraient le mot de désertion. Ollivier, de son côté, conservait avec Ernest Picard des relations très cordiales et témoignait à Jules Favre des égards pleins de déférence. Dès que son rapport sur les coalitions avait été imprimé, il le leur avait envoyé à l'un et à l'autre, en épreuves, comme pour les consulter : « Je trouve votre rapport très remarquable, avait répondu Jules Favre, quoique peut-être un peu trop savant. Il ne m'a pas converti, mais je suis sûr que la discussion, en établissant notre commune indépendance, ne fera que fortifier notre alliance étroite pour la défense de la liberté. » Combien étaient fragiles ces témoignages réciproques, on ne tarda pas à en avoir la preuve !

L'orage éclata à la fin de la séance du 28 avril. Ollivier s'était levé de son banc pour répondre à ses adversaires de droite. Au nom de la logique, de l'équité, de la liberté, il avait défendu la loi et s'était surtout appliqué à éclaircir le tableau fort sombre que M. Seydoux et M. Kolb-Bernard avaient tracé. Comme il touchait à la fin de son discours, il aborda l'une des critiques de ses contradicteurs qui reprochaient au droit de coalition d'être dérisoire si les ouvriers n'acquéraient du même coup le droit de se réunir et le droit de s'associer. « C'est, dit-il, une mauvaise manière d'agir que de refuser un progrès sous prétexte qu'il est incomplet. Oh ! Je connais cette théorie et je l'ai vue décrite avec un art admirable dans les mémoires de Mallet-Dupan sur la première révolution. C'est la théorie du pessimisme. Elle consiste, lorsqu'un gouvernement déplaît en principe ou qu'on n'agrée pas sa marche générale, non à approuver ce qui est bien et à blâmer ce qui est mal, comme doit faire tout homme d'honneur et de bon sens, mais à tout critiquer, à tout attaquer, surtout le bien, parce que le bien pourrait profiter à ceux qui l'accomplissent. Ainsi ont trop souvent agi les partis qui se sont succédé parmi nous. Aussi, messieurs, que reste-t-il dans notre pays après tant d'agitations ? Beaucoup de ruines ; beaucoup de beaux et grands discours, et pas d'institutions libérales ; et tous, à quelque passé que nous appartenions, nous sommes contraints de regretter souvent de n'avoir pas, au lieu de nous être laissé absorber par des querelles stériles, de n'avoir pas soutenu les hommes de bonne volonté qui, dans un temps, s'appelaient Roland, Martignac ; dans un autre, ou plus tard, de tout autre nom, de n'avoir pas accepté les réformes partielles qu'ils nous offraient et d'avoir trop sacrifié à l'implacable satisfaction de nos rancunes personnelles. Quant à moi, messieurs, je n'appartiens pas à cette école. Je ne suis pas pessimiste, je prends le bien de quelque main qu'il me vienne. Je ne dis jamais : « Tout ou rien, » maxime factieuse et redoutable. Je dis : « Un peu à chaque jour » ; et je n'oublie jamais la célèbre parole : « A chaque jour suffit sa peine ».  Aujourd'hui la loi des coalitions, demain celle des associations, et puisqu'on me demande cette déclaration, je n'hésite pas à la faire : Dans l'acte du gouvernement, je ne vois pas seulement ce qui n'y est pas : le droit de réunion et le droit d'association. Je vois aussi ce qui y est : la liberté de coalition. »

Ainsi se terminait en une profession de foi éclatante ce discours qui tout d'abord n'avait été que défense du projet de loi. A ne consulter que l'ordre du jour, les contradicteurs de M. Ollivier étaient encore M. Seydoux, M. Kolb-Bernard, ces champions de la droite ; mais qui ne les avait oubliés ? Par une transformation subite, le terrain du combat se trouvait changé, et l'orateur y appelait comme en un champ clos des adversaires nouveaux qui ne s'étaient pas encore démasqués. Dans les paroles que le rapporteur venait de prononcer, il n'en était pas une qui s'adressât directement à la gauche : mais bien qu'elle ne fût nommée nulle part, il n'était pas un seul mot qui ne la désignât, pas un seul trait par lequel elle ne pût se sentir atteinte. Très nettement M. Ollivier traçait à l'opposition deux voies, l'une étroite, bornée, sans issue, l'autre large et féconde qui s'orienterait vers la liberté et le progrès : il abandonnait la première à ceux qu'il appelait encore ses amis, et très résolument, dût-il être seul, s'engageait dans la seconde. La majorité avait écouté d'abord en silence et avec une curiosité étonnée. Bientôt, sur un grand nombre de bancs, s'était manifesté l'assentiment le plus chaleureux. Quand l'orateur se rassit, les applaudissements éclatèrent et se prolongèrent assez pour se transformer en ovation. Cependant à gauche se marquait la stupéfaction et aussi la colère « : Le ralliement est complet, disait, au milieu du petit cercle de ses amis, M. Garnier-Pagès[102]. »

Dans l'opposition démocratique, la soirée qui suivit fut pleine d'agitation et de conciliabules confus. Le lendemain, dès l'ouverture de la séance, Jules Simon prit la parole. Il avait siégé dans la commission à côté d'Ollivier, l'avait à plusieurs reprises combattu et, entre ces deux hommes égaux par le talent, régnait une émulation qui confinait à l'envie. Il déploya en son discours sa souplesse d'esprit ordinaire, mais avec une nuance émue et vibrante où se révélait l'animation des âmes. Chaque argument dans sa bouche était comme un coup double qui atteignait à la fois et la loi et le rapporteur. Interprète des critiques de son parti, il formula contre le projet un double reproche. Le droit de coalition, sans le droit de réunion, sans le droit d'association, n'était à ses yeux qu'une faculté trompeuse et dérisoire : tel était le premier grief. Le second grief était tiré de la nature même des délits, si mal définis, disait-il, et si vagues, qu'ils se prêtaient à toutes les interprétations des juges. Ce qu'avait dit Jules Simon, Jules Favre le répéta, mais avec une surabondance d'amertume. En jurisconsulte habitué à manier les textes, il insista surtout sur l'inculpation de manœuvres frauduleuses qui était inscrite dans la loi. « Avec une pareille rédaction, je me ferais fort, si j'étais magistrat du ministère public, de trouver dans n'importe quelle grève les éléments d'un délit. » — « La commission, ajouta-t-il avec un surcroît d'ironie, a supposé une coalition théorique, une coalition de sages, et c'est la seule qui se pourra manifester librement. » Le véritable adversaire était le rapporteur. Comme Émile Ollivier avait cité les mémoires de Mallet-Dupan, Jules Favre parla aussi de cet homme qui, dit-il avec une intention cruelle, « après avoir servi les émigrés, les avait trahis. » Très vivement il écarta le reproche de « repousser le progrès par haine pour la main qui le donne ». Puis il conclut en une brève et hautaine leçon : « Il y a en politique, dit-il, deux écoles, celle des principes et celle des expédients : avec la seconde on ne fonde rien, et nous appartenons à la première. » Ainsi parla Jules Favre. Était-ce bien la rupture ? On en put douter encore quand on entendit la réponse d'Émile Ollivier, réponse calme et courtoise, quoiqu'un peu plus nerveuse qu'à l'ordinaire. Il s'appliqua à adoucir plutôt qu'à accentuer ses premières déclarations ; parlant de Jules Favre, il l'appela son éloquent ami ; avec un soin visible, il se fixa sur le terrain juridique et concentra tous ses efforts pour la défense de la loi. Comme il venait de se rasseoir, Ernest Picard vint le trouver à son banc, lui parla en termes empreints d'une émotion affectueuse, et cet entretien, observé avec une curiosité attentive, parut signe de détente, peut-être de réconciliation. Mais, deux jours plus tard, à propos de la discussion des articles, Jules Favre reprit la parole, et loin de fermer la blessure, s'appliqua à l'aviver : « Il faut, dit-il en terminant, que chacun ait le courage de son opinion. Nous rejetons l'équivoque. On a fait appel à des amitiés qui restent aux personnes, mais ne sauraient rien changer aux opinions. Il faut qu'on nous dise comment on a abandonné d'anciennes convictions en proposant aujourd'hui ce qui les contredit absolument. » Tout meurtri d'une attaque si âpre, et à son tour poussé à bout, Émile Ollivier ne cacha plus son « douloureux étonnement ». — « L'histoire répondit-il, sera confondue quand elle rapprochera de la loi les critiques qu'elle a eu à subir. » Vers la fin de la séance, Jules Favre l'ayant rencontré dans les couloirs et lui ayant tendu la main, il se déroba : « Nous ne sommes pas ici au Palais, répliqua-t-il durement. » A peine avait-il prononcé cette parole qu'il s'en repentit et essaya de rejoindre celui qui avait été si longtemps le chef de son parti et le compagnon de ses luttes. Mais Jules Favre était déjà trop loin pour qu'il pût l'atteindre. Entre les alliés d'hier, il pourrait y avoir encore quelque arrière-pensée de rapprochement, quelque regret de la rupture ; mais, malgré la persistance de certains liens personnels, la séparation politique était désormais consommée.

C'est au milieu de ces incidents qu'on atteignit l'heure du scrutin. Trente-six suffrages se prononcèrent contre le projet. Cette minorité, assez considérable pour le temps, comprenait le groupe démocratique tout entier, sauf Ollivier et M. Darimon. Aux membres de la gauche s'étaient joints, quoique par des motifs tout contraires, la plupart des grands industriels de la Chambre, MM. Seydoux, Pouyer-Quertier, de Wendel, de Lespérut ; quelques députés isolés, M. Plichon, M. Martel, M. Lambrecht, complétaient l'opposition. Parmi ceux qui s'abstinrent, on remarqua M. Thiers, M. Berryer lui-même qui avait naguère défendu les ouvriers typographes. Le reste de l'assemblée vota la réforme, mais avec plus de résignation que d'empressement. Très désireux de faire quelque chose pour les classes laborieuses, les députés de la majorité ne se sentaient point rassurés. Ils craignaient les grèves et leurs désordres ; de la toutes sortes de réserves, toutes sortes de vœux ébauchés plutôt que développés. Plusieurs députés exprimaient le regret que la liberté d'association, prudemment essayée, ne fût pas le point initial d'où tout le reste découlerait. D'autres rappelaient les anciens liens corporatifs et n'auraient pas répugné à ce que les lois ou les mœurs en ressuscitassent quelque chose. Quelques-uns vantaient le système de la participation aux bénéfices, système plus efficace, disaient-ils, que tout autre pour établir et consolider l'union entre les patrons et les ouvriers. Au cours de la discussion qui venait de finir, cet état d'esprit avait été traduit, sous une forme très suggestive, par un député tout nouvellement élu, M. Buffet. Rien de plus curieux que cette harangue, résumé fidèle de tous les mérites et de toutes les lacunes de la loi. Pas un éloge qui ne se tempère aussitôt d'une critique ; pas une espérance qui ne se mêle d'une crainte M. Buffet, membre de la commission, regrette que ses amendements n'aient pas été adoptés par le gouvernement et par ses collègues, et que la Constitution ne permette pas de les représenter. Il eût souhaité que les ouvriers fussent plus instruits, plus aptes à user de leurs droits. Il juge que, dans le présent, la loi apportera à l'industrie plus d'épreuves qu'elle ne lui assurera d'avantages ; mais il ajoute aussitôt que l'expérience éclairera plus tard les travailleurs et les patrons. Il insiste sur les promesses du discours de la couronne, promesses qu'on ne peut laisser protester : « Malgré mes doutes, malgré les anxiétés de mon esprit, conclut-il, je considère que le parti le plus prudent, le plus conforme à l'intérêt social, c'est de voter le projet. » Ce qui fut plus remarquable que le discours lui-même, ce fut l'accueil que lui réserva la majorité. A ces paroles d'adhésion, mais d'adhésion contrainte, l'assemblée répond par des approbations réitérées. Au moment où M. Buffet se rassoit, un grand nombre de ses collègues viennent le féliciter à son banc ; la séance est, de fait, suspendue. L'interruption se prolonge même au point d'agacer un peu M. de Morny. « Si nous nous arrêtons après chaque discours, dit-il avec quelque humeur, nous n'en finirons jamais. » Ce que le Corps législatif se plaisait à retrouver en M. Buffet, c'était la fidèle expression de ses propres pensées. Il n'était pas un seul de ses doutes qu'il ne partageât, et il lui savait un gré infini d'avoir marqué d'avance, et avec une entière franchise, la vraie signification du vote.

Cependant le dissentiment politique qui avait surgi de la discussion ne s'était point apaisé, et l'éclat de cette querelle couvrait tous les autres bruits. La loi des coalitions marque une date mémorable dans l'histoire des partis. Dès à présent l'ancien groupe des cinq est pour jamais désagrégé, et déjà, dans les conciliabules de l'opposition irréductible, on commence à dénoncer ce qu'on appelle la trahison d'Émile Olivier. Alors ; commence aussi l'étrange destin de ce personnage, désavoué par l'opposition sans être avoué par le gouvernement, trop fier pour se laisser recueillir par la majorité et trop faible pour la dominer, n'ayant à son service ni coterie ni parti, captivant parfois ses collègues par la belle sincérité de son éloquence, mais ne remportant que des triomphes passagers et qui s'évanouissent avec l'écho de sa voix. Le patronage de M. de Morny masque tout d'abord son isolement, et des pourparlers de ces deux hommes sortent même quelques projets d'action commune. Mais les jours du haut protecteur sont comptés, et sa mort rend à la solitude celui qui n'a pas d'autre allié. On le verra, dans les années qui vont suivre, dédaigneusement repoussé par ses anciens amis qui se plaisent à prédire son impuissance, furieusement attaqué par les impérialistes autoritaires qui, pour lui barrer le chemin, font bonne garde autour du maître, sourdement combattu par les agents du pouvoir qui craignent en lui un successeur. Les députés, qui, rassemblés au centre-gauche ou dispersés sur les bancs du centre, aspirent à fortifier la liberté, ne lui prêtent eux-mêmes qu'un appui réservé ; car ces hommes de bonne volonté, libéraux en matière politique, sont très conservateurs sur tout le reste : par là ils diffèrent d'Émile Ollivier, aussi soucieux de démocratie que de liberté, indépendant de toute croyance positive quoique très porté aux études religieuses, épris, avec cela, de la théorie des nationalités ; et ces divergences, qui ne s'effaceront jamais tout à fait, rendent l'entente un peu difficile et précaire. Cependant, à sa place solitaire, cet homme est aussi en vue que le plus entouré des chefs de partis, et en chacun de ses discours on recueille avec un soin attentif tout ce qui marque les progrès ou la diminution de son crédit. C'est ainsi que la fortune lui marchande le succès, se rapproche ou s'éloigne de lui tour à tour, lui dérobe plusieurs fois le pouvoir au moment où il va le saisir, et ne se décide que tard et comme à regret à le couronner.

Elle ne le couronne, hélas ! que pour le précipiter de plus haut, et cette élévation, si proche de la catastrophe finale, semble dérision d'un sort cruel. Tout ceci appartient à la dernière partie du règne et se retrouvera plus tard. A l'époque où nous sommes, nul n'eût pu deviner, pressentir, soupçonner même la grandeur tragique des revers futurs. Cependant, tandis que se développaient les événements intérieurs que nous venons de rapporter, les complications s'accumulaient au dehors, assez nombreuses, assez graves pour éveiller une sollicitude anxieuse. Au Mexique nous poursuivions la fondation d'un Empire qui, malgré tous nos sacrifices, demeurerait précaire, et que, plus tard, nous ne pourrions ni soutenir sans épuiser nos forces, ni abandonner sans compromettre notre honneur. Sur le vieux continent le spectacle était moins rassurant encore, pour quiconque savait pénétrer au-delà des apparences des choses. Le grand péril n'était plus l'Italie, bien qu'elle fût toujours inquiète et troublée. Au nord de l'Europe, Cavour avait trouvé un imitateur et, en cette année 1864, la Prusse, assurée contre la Russie par ses complaisances dans les affaires de Pologne, expérimentait sur l'honnête et faible Danemark le degré de violence que l'Europe tolérerait. L'Autriche suivait, complice aujourd'hui, demain victime. C'est entre le Mexique, où bataillaient nos soldats, et l'Europe septentrionale, où se déchirait l'ancien droit, que se partageait l'attention publique. C'est vers ce double objet que notre récit doit se porter. Nous dirons d'abord les destinées du jeune Empereur du Mexique, et ses courts éblouissements suivis de longs revers. Puis, de même que nous avons raconté jadis l'origine et la formation de l'unité Italienne, nous raconterons le développement des ambitions Prussiennes, triste et obsédant sujet qui ne nous quittera plus.

 

 

 



[1] Voir t. III, livre XXII.

[2] Circulaire du 8 avril 1861. (Moniteur, 1861, p. 499.)

[3] Séance du 31 mai 1861. (Moniteur, 1861, p. 783.)

[4] Voir, sur ces incidents, DESTOMBES, Vie du cardinal Regnier, t. I, p. 458-505.

[5] Voir Gazette des Tribunaux, 3 mars 1861 et suiv.

[6] Voir DESTOMBES, loc. cit., t. II, p. 1-35.

[7] Voir Gazette des Tribunaux, 22 novembre 1861 et suiv.

[8] Voir Moniteur de 1861, p. 1807.

[9] Voir Mémoires du maréchal Randon, t. II, p. 76-77.

[10] DOUDAN, Lettres, t. III, p. 227.

[11] Journal des Débats, 25 juin 1861.

[12] Voir Moniteur, 1862, p. 666 et suiv.

[13] Voir Gazette des Tribunaux, 30 octobre 1861.

[14] BAUNARD, Vie du cardinal Pie, t. II, p. 154.

[15] Voir Règlement du mois de décembre 1835, circulaires des 11 juin, 15 août 1844. (Manuel des Sociétés de Saint-Vincent de Paul, p. 33, 35, 305, 317-318.)

[16] Correspondance inédite.

[17] Voir l'abbé SCHALL, Vie d'Adolphe Baudon, p. 380-382.

[18] Voir Mémoires de M. de Falloux, p. 388 et suiv. — Vie de M. Cochin, par M. DE FALLOUX, p. 140 et suiv. — Mémoires de M. de Melun.

[19] Décret du 11 janvier 1862. (Bulletin des lois, 1862, p. 43.)

[20] Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1861, p. 1009-1010.

[21] Séance du 18 mars 1861. (Moniteur, 19 mars.)

[22] Voir Rapport de M. le comte Arese à M. Ricasoli, ter juillet 1861. (Lettere e documenti del Barone Bettino Ricasoli, t. VI, p. 36-39.)

[23] Parlamento italiano, 1861, p. 915.

[24] Voir Lettere et documenti del Barone Ricasoli, t. VI, p. 39, 44-45, et passim. — Voir aussi BONEADINI, Vita di Francesco Arese, passim.

[25] Lettere e documenti del Barone Ricasoli, t. VI, p. 34-36.

[26] Lettere e documenti del Barone Ricasoli, t. VI, p. 102.

[27] Voir la Patrie, 9 août 1861.

[28] Rapport du 16 août 1861. (Lettere e documenti del Barone Ricasoli, t. VI, p. 97.)

[29] Voir Lettere e documenti del Barone Ricasoli, t. VI, passim.

[30] Rapports de M. Nigra, 7, 8, 16 août 1861.

[31] Lettere e documenti, t. VI, p. 92.

[32] Lettere e documenti, t. VI, p. 127.

[33] Rapport du 30 août. (Carteggio Politico di Michel-Angelo CASTELLI, t. I, p. 389.)

[34] MÉRIMÉE, Lettres à Panizzi, lettre du 3 septembre 1861.

[35] Rapports de M. Nigra, 13, 24, septembre 1861.

[36] Lettere e documenti del Barone Ricasoli, t. VI, p. 191.

[37] Lettere e documenti del Barone Ricasoli, t. VI, passim.

[38] Parlamento italiano, 1862, p. 1981.

[39] Voir Documents diplomatiques, 1863, p. 1 et suiv.

[40] Voir Allocutions pontificales du 24 mai et du 9 juin 1862. (Le Monde, 29 mai et 16 juin 1862.)

[41] Moniteur, 11 mai 1862.

[42] Voir Vie de Mgr Dupanloup, par l'abbé LAGRANGE, t. II, p. 369.

[43] Moniteur, 25 août 1862.

[44] VIEIL-CASTEL, Mémoires, t. VI, p. 195.

[45] Dépêche de M. Drouyn de Lhuys, 26 octobre 1862.

[46] Voir Documents diplomatiques, 1863, p. 15-37.

[47] Lettres d'Arese à Pasolini. (PASOLINI, Memorie raccolte da suo figlio, p. 344-352.)

[48] Le fils de Giboyer.

[49] DOUDAN, Lettres, t. III, p. 291.

[50] Les pièces du dossier compromirent fortement plusieurs des personnages de l'entourage impérial ; mais rien ne transpira à l'audience.

[51] Voir Mémoires de M. DE FALLOUX, t. II, p. 345 et suiv.

[52] Lettres des 21 et 23 juin 1862. (Voir Vie de Berryer, par M. Charles DE LACOMBE, t. III, p. 384 et 385.)

[53] Voir Vie de Berryer, par M. Charles DE LACOMBE, t. III, p. 396.

[54] Lettres d'EDGAR QUINET, t. I, p. 177.

[55] Prévost-Paradol, par M. GRÉARD, p. 50.

[56] Journal des Débats, 17 janvier 1862.

[57] Prévost-Paradol, par M. GRÉARD, p. 66.

[58] Lettre du 16 novembre 1861. (Correspondance, t. III, p. 245.)

[59] Voir Mémoires de M. DE PERSIGNY, p. 302-318.

[60] Circulaire du 7 décembre 1860.

[61] Circulaire du 5 décembre 1860.

[62] Corps législatif, séance du 11 février 1863. (Moniteur, 1863, p. 215.)

[63] Hector PESSARD, Mes Petits Papiers, p. 74.

[64] Voir le Siècle, 22 mars 1863.

[65] Lettres des 10 et 28 mars 1863. (Procès des Treize.)

[66] Voir Procès des Treize. — Réquisitoire de M. l'avocat impérial Mahler.

[67] Voir Procès des Treize. — Réquisitoire de M. l'avocat impérial Mahler.

[68] Journal des Débats, 21 avril 1863.

[69] Moniteur, 23 avril 1863.

[70] Les signataires furent les archevêques de Cambrai, de Tours, de Rennes, les évêques de Metz, d'Orléans, de Nantes, de Chartres.

[71] Le Constitutionnel, 27 mai 1863.

[72] Lettres à Panizzi, t. II, p. 340.

[73] Moniteur, 1863, p. 1407.

[74] Voir Gazette des Tribunaux, 26 février 1864 et suiv.

[75] Arrêt du 30 mars 1864. (Voir Gazette des Tribunaux, 31 mars 1864.)

[76] Correspondance, t. III, p. 119 et 174.

[77] Introduction, p. LIV.

[78] Voir p. 64, et suiv., 72-73, 80-81, 142 et suiv.

[79] Voir Recueil des actes de l'instruction publique, 1864, p. 138.

[80] Décret du 29 juin 1863.

[81] Circulaire du 24 septembre 1863. (Recueil des actes de l'instruction publique, 1863, p. 313.)

[82] Circulaire du 29 septembre 1863. (Recueil des actes de l'instruction publique, 1863, p. 332.)

[83] Décrets du 2 septembre 1863 et du 4 décembre 1864. (Bulletin des lois, 1863, 1re partie, p. 542, et 1865, 1re partie, p. 32.)

[84] Circulaire du 2 octobre 1863. (Recueil des actes de l'instruction publique, 1863, p. 365.)

[85] M. Duruy, par M. LAVISSE, p. 93.

[86] M. Duruy, par M. LAVISSE, p. 97.

[87] Jules SIMON, Notice sur M. Duruy, lue à l'Académie des sciences morales et politiques.

[88] Voir Journal des Débats, 6 mai 1865.

[89] Voir Recueil des actes de l'instruction publique, 1863, p. 183.

[90] M. Duruy, par M. LAVISSE, p. 55-56.

[91] M. Duruy, par M. LAVISSE, p. 57-58.

[92] M. Duruy, par M. LAVISSE, p. 68.

[93] Voir Séance du Sénat, 16 décembre 1863.

[94] Voir Instruction et questionnaire du 16 juillet 1864. (Recueil des actes de l'instruction publique, 1864, p. 334.)

[95] Moniteur, 9 avril 1865.

[96] Voir Recueil des actes de l'instruction publique, 1866, p. 62.

[97] Jules SIMON, Notice sur M. Duruy.

[98] M. Duruy, par M. le duc DE BROGLIE. (Revue des Deux Mondes, 1898, p. 545.)

[99] Rapport de M. Jules Simon sur l'Exposition universelle, 1878, p. 171, 172.

[100] Voir Plaidoyers de Berryer, t. IV, p. 206 et suiv. — M. DE LACOMBE, Vie de Berryer, t. III, p. 389 et suiv.

[101] Émile OLLIVIER, le 19 janvier, p. 219-220.

[102] DARIMON, le Tiers-parti sous l'Empire, p. 149.