HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME QUATRIÈME

 

LIVRE XXIII. — L'EXPÉDITION DU MEXIQUE.

 

 

SOMMAIRE : I. — La seconde partie du règne de Napoléon : complications qui contrastent avec l'aspect simple du début politique intérieure : politique extérieure : quels sont les trois grands objets autour desquels tous les autres événements peuvent se grouper.
II. — Le Mexique : son histoire ; Santa-Anna ; Juarez et Miramon. — Griefs des puissances européennes contre le gouvernement mexicain : difficultés presque insurmontables pour obtenir justice. — Redoublement d'anarchie. — Comment la question mexicaine, considérée en Angleterre comme une question commerciale, tend à devenir en France une question politique : indices divers qui semblent marquer les intentions de l'Empereur. — M. Dubois de Saligny : ses rapports.
III. — Décret de Juarez suspendant l'effet des Conventions étrangères (17 juillet 1861). — Projets d'intervention : la France, l'Angleterre, l'Espagne. Convention du 31 octobre 1861. — Comment la divergence de vues entre les puissances amène l'équivoque dans la Convention : instructions : distribution des contingents.
IV. — Arrivée des Espagnols à la Vera-Cruz, soucis des Anglais et des Français. — Alarmes du gouvernement mexicain. — Quels sont les embarras des commissaires alliés : leur attitude : proclamation aux Mexicains : Miramon : discussion des réclamations financières ; l'affaire Jecker ; de quelle façon singulière la France patronne cette affaire. — Quel embarras domine tous les autres : description du Mexique : les trois zones : conditions climatériques nécessité de s'assurer des campements salubres avant l'invasion de la fièvre jaune. — Comment, sous l'empire de cette crainte, quelques pourparlers s'engagent Juarez : Doblado : les commissaires : singulière situation réciproque des Mexicains et des alliés. — Entrevue de Prim et de Doblado : convention de la Soledad et comment il convient de l'apprécier.
V. — Comment les liens de l'alliance, difficilement maintenus au Mexique, tendent à se dénouer en Europe. — Accroissement des forces françaises ; les bruits d'établissement monarchique s'accréditent de plus en plus : mécontentement à Londres et comment l'Espagne parait incliner vers l'Angleterre : comment les nouvelles du Mexique provoquent à Paris, à Londres et à Madrid des appréciations diverses : on apprend la convention de la Soledad ; comment elle est désavouée à Paris, comment elle est jugée en Angleterre et en Espagne. — Divisions croissantes entre les commissaires alliés au Mexique ; arrivée de la brigade Lorencez : Almonte : comment les dissentiments arrivent à l'état aigu : les commissaires français eux-mêmes ont peine à s'entendre entre eux. — Conférence du 9 avril à Orizaba : rupture entre les plénipotentiaires français et ceux de l'Angleterre et de l'Espagne. — Fin de l'alliance.
VI. — Les Français demeurent seuls au Mexique : combien est critique la situation de la brigade Lorencez : quelles illusions voilent le péril : premières mesures prises par le général : quel prétexte permet de se dérober à la stricte exécution du traité de la Soledad : Lorencez à Orizaba ; ses illusions persistantes et par qui elles sont entretenues. — Marche sur Puebla : dispositions pour l'attaque : assaut du fort de Guadalupe (5 mai 1862). — Insuccès de nos efforts.
VII. — La question mexicaine et l'opinion publique en France : premiers débats parlementaires. — On apprend l'échec de Puebla : vote de crédits : séance du 26 juin 1862 au Corps législatif : M. Jules Favre, M. Billault. — L'Empereur : sa correspondance avec le maréchal Randon : son zèle pour assurer les mesures qui répareront l'échec : formation d'un corps d'armée sous le commandement du général Forey.
VIII. — Les Français au Mexique après l'échec de Puebla : retraite et avec quel ordre admirable elle est conduite. — Combat de la Barranca-Seca et rentrée à Orizaba. — Embarras et périls de toutes sortes : difficulté des approvisionnements : récriminations de Lorencez contre M. de Saligny : la fièvre jaune à la Vera-Cruz et dans les terres chaudes : l'ennemi essaie d'entourer Orizaba : beau combat du Cerro-Borrego. — Arrivée des premiers renforts : la colonne Brincourt, comment elle traverse les terres chaudes et arrive à Orizaba. — Débarquement de Forey. — Comment Lorencez quitte l'armée et retourne en Europe.
IX. — Le corps expéditionnaire à la fin de 1862 : sa composition et ses forces : diverses causes qui retardent la reprise des opérations actives : impatience de l'armée : marche sur Puebla.
X. — Puebla : comment se sont accrus les moyens de défense : commencement des opérations du siège : prise du fort San-Xavier : ce qui diminue l'importance de ce succès : les cadres ; efforts infructueux ; la nouvelle Saragosse : conseils de guerre ; résolutions diverses ; engagements heureux autour de la ville ; attaque inutile et sanglante contre le cadre Saint-Inès ; situation un peu critique ; indécisions nouvelles. — Combat de San-Lorenzo ; son influence sur la suite du siège. — Chute de Puebla (17 mai 1863).
XI. — Entrée des Français à Mexico (10 juin 1863) : attitude favorable de la population mexicaine et comment s'explique cette attitude ; langage de Forey ; Junte provisoire ; triumvirat ; assemblée des notables : vote en faveur de la monarchie. — De quelle façon le général en chef dépasse la pensée du gouvernement impérial ; langage du maréchal Randon et curieuse dépêche de M. Drouyn de l'Huys. — Rappel de M. de Saligny et de Forey lui-même. — Bazaine élevé au commandement en chef et de quelle manière cette nomination est accueillie.

 

I

Le précédent volume s'est arrêté à l'époque de la mort de Cavour, c'est-à-dire au mois de juillet 1861. Je reprends ma tâche avec une extrême appréhension, tant est grand l'embarras de porter quelque lumière dans l'épaisse obscurité des choses ! L'histoire du Second Empire provoque à un double titre l'étonnement, au début par sa simple et majestueuse unité, vers la fin par son immense confusion. On dirait une de ces journées où il fait beau trop matin et où les nuages surgissent de toutes parts à mesure que le soleil monte à l'horizon. Nous avons épuisé les années de gouvernement facile : nous voici jetés dans les multiples complications.

A l'intérieur, la popularité du Prince n'a subi aucune atteinte sensible, mais la confiance en sa sagesse est légèrement, très légèrement ébranlée. Les institutions qui ont présidé à l'établissement du règne sont déjà battues en brèche sans qu'aucune autre les remplace, en sorte que les esprits flottent entre le régime autoritaire un peu discrédité et le régime libéral à peine ébauché. Sauf une opposition négligeable au moins par le nombre, Napoléon après le Coup d'État avait rallié à lui tous les hommes d'ordre : les incidents de la question romaine viennent de rejeter en deux partis contraires ceux qui ont fondé l'Empire. Les serviteurs de Napoléon, jusque-là fixés dans une obéissance admirative, commencent à devenir fort éveillés pour la critique ; on les verra, dans les temps qui vont suivre, multiplier les conseils, se disputer les influences, ainsi qu'il arrive quand le maître, vieilli ou fatigué, a cessé de s'imposer. Dans le personnel impérial, la mort fera bientôt des vides, et qui ne seront point comblés. Est-ce le déclin ? Le mot paraîtrait injuste, tant les apparences demeurent brillantes et superbes ! Mais déjà on remarque une direction moins ferme, on observe des courants contradictoires, on note même, à de rares intervalles, des signes d'inquiétude qui contrastent avec la sécurité reposée des premières années.

Ce qui n'est au dedans que trouble léger revêt au dehors un singulier aspect de perturbation. L'Empereur a porté son activité sur tous les points du monde, mais déjà sa main soutient avec peine tous les fardeaux qu'elle a soulevés. Le drapeau français s'est déployé victorieux en Chine et s'est montré avec honneur en Syrie : ces interventions se justifiaient par l'intérêt national et, comme elles n'embrassaient qu'un objet limité, n'offraient point de péril. Mais tout près de nous l'Itali e demeure un bien autre souci, et, les yeux fixés sans cesse sur Rome et sur Venise, l'Empereur s'ingénie à tenir une sorte d'équilibre instable entre les vœux des catholiques, les réclamations de l'Autriche, les aspirations des Italiens eux-mêmes. Entre temps, l'attention est ramenée vers les principautés danubiennes et, de là, vers les affaires d'Orient. Cependant Napoléon, loin de restreindre ses desseins, songe à les étendre, et c'est alors qu'amplifiant son programme, il médite l'établissement d'un empire au-delà de l'Atlantique. Jusque-là, le nord de l'Europe est demeuré paisible ; mais voici que l'agitation gagne la Pologne, qui s'insurge ; les duchés de l'Elbe, où se prépare un changement de maître ; l'Allemagne, qui songe à réformer son organisation vieillie ; la Prusse enfin, où un homme de puissant génie et de mince scrupule surgit, comme à point nommé, pour exploiter toute cette anarchie.

Par son étendue, par son aspect complexe surtout, ce tableau déconcerte les regards. Les événements, si on les embrasse d'une seule vue, ne se dégagent qu'avec un relief indécis : que si on les morcèle pour les présenter séparément, on risque de ne rien laisser apercevoir du lien qui les enchaîne et de n'offrir qu'une série de récits juxtaposés. Au milieu de toutes ces complications, l'esprit éprouve un grand besoin de clarté. Mais là même réside un danger, et à vouloir dissiper tout ce qui est ténèbres, simplifier tout ce qui est trop emmêlé, on n'arriverait le plus souvent qu'à cette netteté trompeuse qui s'obtient aux dépens de la vérité. Cette histoire se déroule capricieusement avec des alternatives d'obscurité profonde et d'éblouissantes éclaircies ; il faut lui conserver sa physionomie réelle, se plier à ses inconséquences et se garder de l'altérer, même sous le prétexte d'y introduire la logique ou de la rendre raisonnable ; autrement on ne reproduirait qu'une image fort infidèle du souverain qui en est le héros. Entre tous les embarras, le plus grand est de suivre à la trace les desseins de l'Empereur. Il désespère quiconque le veut peindre, et comme il est, suivant l'occasion, très éclatant et très secret, le seul portrait qui soit vrai paraîtrait invraisemblable, tant s'y heurteraient brusquement les ombres et la lumière ! L'intelligence s'épuise à analyser ses entreprises, à la fois chimère et réalité. Dix ans d'un règne presque absolu lui ont permis de jeter à loisir toutes sortes de semences, à travers le monde comme sur le sol de son pays. L'heure approche où il se trouvera face à face avec le fruit de ses œuvres. Naïvement il s'étonnera de voir déjà si grands tant de germes échappés de ses mains ; bientôt à la surprise succédera le trouble ; puis un commencement d'anxiété percera à travers la sécurité de sa toute-puissance. Mais ce sera un repentir sans vertu, sans efficacité surtout : car les vrais rêveurs croient corriger leurs rêves en évoquant d'autres rêves ; ils ne se guérissent jamais de rêver.

Dans ce tableau fait de traits si divers, je voudrais mettre un peu d'ordre, un ordre qui ne fausse pas la vérité de l'ensemble. — Pendant ces derniers mois de 1861, une expédition se prépare qui, d'abord modestement annoncée, puis grandie par degrés, aura pour but la fondation d'une monarchie au Mexique. Dans l'histoire du Second Empire, l'expédition du Mexique n'apparaît point seulement comme un mémorable épisode, mais elle influe sur le sort général du règne par les forces qu'elle enlève à la patrie, par les complications très réelles qu'elle soulève, par le discrédit que l'insuccès final fait peser sur Napoléon. La suite des temps, l'enchaînement normal des faits, nous amènent tout d'abord vers cette entreprise, entreprise singulière entre toutes, car en nulle autre l'Empereur ne se peint mieux avec son esprit à la fois vaste et débile qui se hausse jusqu'aux plus grands desseins, mais sans la sagesse qui mesure d'avance les obstacles et sans la prévoyance qui assure la réussite. — Pendant que nos soldats combattent au Mexique, le pays et le gouvernement lui-même élargissent par degré les institutions de 1852 ; du groupe de l'ancienne majorité, un parti se détache qui réclame pour le Corps législatif un accroissement d'attributions, et bientôt on voit renaître quelques-unes des formes qui semblaient jadis abolies. Cette évolution de l'esprit public et des lois est, dans le règne de Napoléon, un second fait non moins considérable, non moins digne d'être retenu. — Cependant, sur notre frontière du nord-est, un peuple ambitieux trouve pour incarner ses aspirations un ministre plus ambitieux encore. Entre les deux puissances allemandes, un conflit se prépare, et avec des proportions tellement agrandies que tout autre intérêt pâlit devant celui-là. Comme la lutte approche, l'Empereur flotte indécis, à la recherche de quelque fastueuse intervention qui l'érigera en arbitre entre les deux rivaux épuisés. Toutes choses se précipitant, quelques jours suffisent pour achever la campagne, et, sans avoir tiré l'épée, Napoléon se réveille, — au lendemain de la défaite autrichienne, plus vaincu que les vaincus eux-mêmes. — Expédition du Mexique, transformation intérieure du régime impérial, complications du nord de l'Europe et grandeur prussienne, toute l'histoire des années qui vont suivre peut se grouper autour de ces trois objets principaux.

 

II

Ancienne colonie espagnole, le Mexique avait, au commencement de ce siècle, secoué la domination de la métropole. Les principaux héros de l'Indépendance furent Hidalgo, curé de Dolorès, et Morelos, curé de Caracuaro, tous deux soldats autant que prêtres et destinés à devenir les victimes de leur cause, car ils tombèrent l'un et l'autre aux mains de l'ennemi, qui les fusilla. En 1821, la séparation s'acheva sous les auspices d'un ancien officier de Ferdinand VII, rallié au parti national et qu'on appelait Iturbide. Iturbide fut proclamé empereur, mais ne jouit pas longtemps du rang suprême ; au bout d'un an, il perdit la couronne, et, un peu plus tard, une tentative infructueuse pour rentrer dans son pays lui coûta la vie. Défiants de la monarchie, les Mexicains versèrent dans la république, mais une république qui ne leur assura ni sécurité ni liberté. On se lasserait à citer tous ceux qui, par force, ruse ou coup de fortune, se haussèrent jusqu'à la première magistrature, puis en redescendirent par une violence égale à celle qui les y avait portés. Entre tous ces noms, un seul mérite d'être retenu, celui de Santa-Anna, qui, pendant une période de plus de vingt ans, ne quitta le pouvoir que pour y revenir bientôt, osa affecter des allures princières et finit par exercer une véritable dictature. En 1855, Santa-Anna avant été contraint d'abdiquer, la confusion redoubla. Comonfort, nommé à quelque temps de là président de la République et animé de vues assez modérées, ne put tenir contre les factions extrêmes. Deux partis existaient depuis longtemps au Mexique d'un côté le parti conservateur, dominé par le clergé et les grands propriétaires et inclinant secrètement vers une monarchie centralisée ; de l'autre, le parti dit libéral, dont le programme pouvait se résumer en trois mots : nationalisation des biens d'Église, organisation fédérative, affermissement des institutions républicaines. A partir de 1857, la rivalité dégénéra en une lutte sans merci. Les deux partis, dissemblables sur tout le reste, ne se rapprochaient que par deux points, une détresse financière presque égale et un égal dédain de la loi. Au milieu de toutes sortes d'intrigues et de violences, deux gouvernements se formèrent qui se proscrivirent mutuellement : celui des conservateurs, représenté par Miramon, jeune général de vingt-six ans, actif, brave, brillant autant qu'audacieux ; puis celui des libéraux, personnifié par un avocat obscur, Juarez, d'origine indienne, homme d'esprit assez médiocre et de capacités contestées, mais dont on vantait déjà la volonté opiniâtre et l'indomptable énergie. Juarez était établi à Vera-Cruz, tandis que Miramon occupait la capitale. Vers l'automne de 1860, les deux partis luttaient encore, bien que toutes les chances fussent déjà pour Juarez.

Il semble que l'Europe aurait pu se désintéresser de ces querelles lointaines. Il n'en était point ainsi. Le Mexique avait attiré un grand nombre d'émigrants, séduits par la réputation de ses richesses. Plusieurs compagnies britanniques s'étaient créées dans l'intérieur du pays, les unes pour y développer des établissements agricoles, les autres pour y exploiter les mines d'argent dont on racontait tant de merveilles. Les Espagnols étaient venus aussi, se flattant de retrouver au Mexique comme une seconde patrie, et ne pouvant se figurer que la colonie de Fernand Cortez fût tout à fait séparée de l'antique métropole. Bien qu'un peu suspects aux yeux des indigènes, comme le sont d'ordinaire les anciens maîtres, ils avaient pu renouer de vieilles relations commerciales ; la communauté de langues ou de mœurs avait fait le reste, et, vers le milieu de ce siècle, soit à Mexico, soit sur le littoral ou dans les provinces, ils représentaient des intérêts fort importants. Les Français eux-mêmes avaient fourni leur contingent, et beaucoup plus considérable qu'on ne l'eût cru, à l'émigration. Peu portés vers les pays de population anglo-saxonne, ils se sentaient attirés davantage vers les colonies de race latine. Ils étaient arrivés peu chargés d'argent, mais comptant bien en trouver beaucoup dans cette terre promise, et, en attendant que leurs rêves se réalisassent, ils avaient exercé toutes sortes de métiers ou de petites industries : bijoutiers, ciseleurs, tailleurs, ouvriers d'art, aubergistes. La plupart étaient restés dans cette condition modeste ou même, ayant réalisé quelques bénéfices, les avaient dissipés en de folles spéculations. Mais quelques-uns, plus habiles ou plus heureux, étaient devenus d'artisans, banquiers, agriculteurs, exploitants de mines, et, soit par l'influence, soit par la fortune, figuraient au premier rang dans la colonie étrangère. — Or, pour tous ces résidents européens, le pire ennemi était l'insécurité générale. Après avoir subi les charges communes, ils couraient grand risque d'être rançonnés à titre d'étrangers. Au milieu des dissensions intestines qui désolaient la contrée, il n'était guère de faction qui n'eût son jour de victoire, en sorte que, chacun subissant à son tour ou imposant la violence, une sorte d'équilibre s'établissait entre les bonnes et les mauvaises chances de la guerre civile. Il semblait que les émigrants, n'appartenant à aucun parti, dussent être respectés par tous. Souvent, le contraire leur arrivait, et, comme ils étaient demeurés neutres, tout général, tout aventurier triomphant les rangeait de confiance parmi les vaincus. S'ils résistaient aux réquisitions abusives, aux impôts arbitraires, aux emprunts forcés, un redoublement de persécution devenait le châtiment de leur hardiesse. Tantôt les haciendas étaient brûlées ou les récoltes dévastées, tantôt l'exploitation des mines était rendue impossible par toutes sortes d'entraves ; d'autres fois, les convois de métaux précieux dirigés vers la côte étaient pillés. A cela s'ajoutaient les violences contre les personnes, emprisonnements, séquestrations, et même assassinats.

A chaque vexation nouvelle, les victimes portaient leurs doléances aux consuls ; les consuls transmettaient les réclamations aux ministres résidents, et ceux-ci, à leur tour, saisissaient leurs chefs hiérarchiques. A Paris, à Madrid, à Londres, les bureaux ministériels ne tardèrent pas à s'encombrer de volumineux dossiers, qui incessamment grossissaient. A une si grande distance, l'embarras était extrême, soit pour vérifier les griefs, soit pour en obtenir justice. Sur des plaintes très fondées se greffaient toutes sortes de prétentions, les unes ridiculement exagérées, les autres tout à fait fausses ; car il ne manquait pas d'émigrants dont la principale industrie consistait à monnayer leurs prétendues souffrances. Ce qui rendait le contrôle plus malaisé, c'était la coupable complaisance de certains consuls qui se firent plus d'une fois les organes de doléances imaginaires. Quand, au prix de grands efforts et de longues enquêtes, on avait démêlé la vérité, le plus difficile était de poursuivre les réparations. Les gouvernements se succédaient rapidement au Mexique, et chaque pouvoir nouveau ou désavouait les engagements précédents ou tout au moins s'autorisait de son ignorance pour reprendre des pourparlers qui ne finissaient point. Que si, après bien des négociations, on était arrivé à fixer quelque chiffre positif, on s'apercevait tout à coup qu'on n'avait rien terminé du tout : le Mexique entendait payer les indemnités, non en numéraire, car le pays qui en produisait le plus était celui où on en voyait le moins, mais en promesses, en bons, en délégations, revêtus d'une grande abondance de signatures toutes également insolvables. Dépitées de ces échecs, les puissances européennes tantôt se décidaient à des mesures coercitives, tantôt fixaient leurs revendications dans des traités fort solennels qui laissaient eux-mêmes peu d'illusions. La France, en 1838, arma une escadre et bombarda Saint-Jean-d'Ulloa. En 1853, elle signa une convention qui établissait un fonds d'amortissement pour l'extinction des créances françaises. Puis, comme cette convention restait inexécutée, comme de nouveaux griefs s'ajoutaient même aux anciens, elle envoya, en 1858, dans les eaux de la Vera-Cruz quelques forces navales sous les ordres du contre-amiral Penaud. Sous la menace du pavillon français, un nouvel accord fut conclu. L'Angleterre et l'Espagne négocièrent de leur côté divers arrangements, l'une en 184 et en 1851, l'autre en 1853 et en 1859. Ces traités, tous rédigés dans le même but, furent désignés au Mexique et aussi en Europe sous un nom générique ; on les appela les Conventions étrangères. — Cependant le difficile était toujours l'exécution. En ces conjonctures, on s'était avisé qu'en droit civil une des voies de contrainte les plus sûres est la saisie-arrêt. Le principal revenu du Mexique consistait dans les droits de douane. En prélevant dans les ports de la Vera-Cruz et de Tampico une portion des droits d'entrée, on arriverait de la sorte à s'indemniser. Les Anglais, gens très positifs, avaient goûté fort l'expédient. Ce moyen, quoique le plus pratique, n'était pas entièrement efficace. Il y aurait à compter avec les fraudes. Puis les Mexicains pourraient abaisser les tarifs à l'entrée des ports et créer, en arrière, des douanes intérieures. Enfin, on ne pouvait absorber le gage tout entier. Je lis dans une dépêche britannique que les Anglais réclamaient pour eux seuls un prélèvement de 41 pour 100 sur les droits de douane de la Vera-Cruz. Que resterait-il pour les autres puissances ? Que resterait-il surtout pour le Mexique ? Les mois, les années s'écoulaient, et soit au Foreign Office, soit au quai d'Orsay, les réclamations se multipliaient. Il y a dans chaque chancellerie des questions qu'on ne veut point abandonner et qu'on est impuissant à résoudre : on les laisse dormir quand quelque grand péril porte ailleurs les sollicitudes, puis on y revient quand le reste de la politique chôme : les chefs de service se passent de main en main les dossiers alourdis, avec un scepticisme résigné et sans aucun espoir d'en finir. Au train que prenaient les choses, ainsi en serait-il bientôt pour la question des indemnités mexicaines.

Avec l'année 1860, les embarras s'accrurent au point de paraître inextricables. A quel gouvernement porter les doléances ? A celui de la Vera-Cruz, représenté par Juarez ? A celui de Mexico, représenté par Miramon ? En deux circonstances assez curieuses, les Anglais éprouvèrent la bonne foi de l'un et de l'autre. Au mois de septembre 1860, une conduite considérable d'argent, appartenant pour la plus grande partie à des sujets britanniques, avait été dirigée de Guanajuato et de San-Luis sur Tampico. Comme on descendait vers la côte, un général de l'armée juariste arrêta le convoi, se l'appropria, et déclara, ce qui était vrai, qu'il avait agi sur l'ordre de ses chefs militaires. Les Anglais flétrirent vivement le gouvernement de Juarez, pour lequel ils avaient eu jusque-là des préférences. Ils avaient à peine achevé leur note comminatoire qu'ils en purent libeller une nouvelle copie à l'usage du gouvernement rival. A la légation anglaise à Mexico avaient été déposés les fonds destinés à payer les arrérages de certains bons mexicains. Un jour, au mois de novembre 1860, des agents de Mira-mon se présentèrent à l'ambassade, alors gérée par un simple consul, et, sous prétexte de rechercher de prétendus dépôts d'armes, forcèrent le coffre-fort qui contenait les fonds. Des deux côtés la violence était égale. Il n'est que juste d'ajouter que les excuses furent pareilles. Très courtoisement, les spoliateurs donnèrent un reçu des sommes volées. Ils exprimèrent leurs très vifs regrets, et si vite que la contrition semblait avoir précédé la faute. Ils n'auraient rien pris, n'eût été la détresse qui était vraiment extrême. Juarez essaya d'apaiser les Anglais par une restitution partielle ; quant à Miramon, il insinua que les fonds consignés à la légation britannique, n'ayant point été répartis, n'étaient point encore tout à fait sortis des caisses publiques et, à toute rigueur, y pouvaient rentrer. A l'envi, les deux présidents protestèrent qu'on ne perdrait rien : l'un et l'autre promettaient de tout rembourser, Miramon quand il aurait vaincu Juarez, et Juarez quand il aurait renversé Miramon[1].

Cet excès de confusion, ce mépris du droit, autorisaient d'exceptionnelles mesures de rigueur. Dès lors, un projet commença à s'accréditer, celui d'une expédition navale, entreprise par les puissances intéressées et beaucoup plus considérable que toutes les démonstrations précédentes. Le but serait de contraindre le Mexique à l'exécution de ses engagements passés, de s'assurer des gages, bien positifs cette fois, et de prendre pour l'avenir de solides garanties. Ainsi pensait-on dans le monde commercial. A Paris, ce point de vue des intérêts mercantiles paraissait mesquin et s'absorbait dans des vues plus grandioses. Fort secrètement, fort confusément encore, on songeait, non à recouvrer une créance, mais à régénérer un peuple, peut-être même à fonder un empire.

A quelle époque remonte la conception primitive de ce vaste dessein ? Ici nous sommes forcés de chercher un peu à tâtons les marques de la pensée impériale, et nous ne pouvons que grouper les indices sans parvenir toujours à les lier entre eux.

Parmi les projets de l'Empereur, il n'en est guère dont on ne saisisse le premier germe dans les méditations de la captivité ou les écrits de l'exil. Là se montrent vaguement toutes sortes d'idées, commencées plutôt qu'achevées, imaginées plutôt que précisées, et qui, après avoir longtemps sommeillé, se réveilleront aux jours de la toute-puissance, mais sans se dégager tout à fait du rêve et en gardant, jusque dans leurs réalisations les plus positives, quelque chose des ombres flottantes sous lesquelles elles se seront d'abord cachées. En 1846, comme Louis-Napoléon était encore à Ham, son regard, d'autant plus avide des vastes horizons que l'espace lui était plus étroitement mesuré, s'était porté avec une sollicitude particulière vers l'Amérique centrale. Le fruit de ces études, ce fut un travail fort suggestif pour quiconque étudie les affaires mexicaines. Le prince proclamait l'urgence de construire un canal pour relier les deux océans et, après avoir discuté divers projets, optait pour un tracé à travers l'isthme de Nicaragua. Le plus remarquable n'était pas la discussion technique, bien qu'elle fût fort documentée, mais le commentaire qui l'accompagnait. S'échappant de sa prison et franchissant l'espace, mêlant suivant sa coutume les statistiques les plus rigoureuses et les fantaisies les plus chimériques, Louis-Napoléon dressait l'inventaire des richesses que recélaient ces contrées inconnues ou du moins inexploitées. Avec une extraordinaire puissance d'imagination, il voyait des villes, des villages, des fermes, des usines surgissant tout à coup du désert. Il vantait la fertilité du sol, apte à toutes les productions, celles des tropiques dans les terres basses de la côte et, sur les hauteurs, celles des climats tempérés. Surtout ces régions lui apparaissaient comme marquées pour un rôle providentiel. Entre l'Amérique du Nord, dévolue à la race germanique, et l'Amérique du Sud, peuplée par la race latine, des territoires s'étendaient qui, par le percement de l'isthme, deviendraient un lieu de passage pour le commerce lu monde entier. L'imagination l'emportant sur ses ailes, le Prince se figurait quelque « nouvelle Constantinople » surgissant aux limites des deux Amériques, comme l'antique Byzance aux confins de l'Europe et de l'Asie. Heureux celui qui, s'établissant sur ce point du globe, pourrait fonder t'équilibre américain, comme avait été fondé jadis l'équilibre européen, en ranimant d'un côté la race latine affaiblie, en contenant de l'autre la race anglo-saxonne débordante ! Telle était la brochure de 1846. Louis Bonaparte abandonnait rarement ses pensées ; il se contentait de les emmagasiner silencieusement et, à l'heure la plus inattendue, les tirait de son cerveau. Est-il téméraire de croire que Napoléon empereur s'est rappelé les spéculations de Napoléon prisonnier ? Montez quatre ou cinq degrés de latitude ; dites l'isthme de Tehuantepec au lieu de l'isthme de Nicaragua, et le rêve de l'Amérique centrale deviendra le rêve du Mexique.

Pendant les premières années de l'Empire, le Mexique n'occupa la France que par les réclamations de nos nationaux. Néanmoins j'observe chez plusieurs publicistes une certaine tendance à vanter les richesses de cette contrée et, en se fondant sur les récits de M. de Humboldt ou des autres voyageurs, à dresser toutes sortes de calculs mêlés de fantasmagories et de réalités : dans le même ordre d'idées, on peut noter, à l'Exposition universelle de 1855, l'insistance fort marquée des journalistes officieux à louer les produits mexicains, les plus remarquables, dit-on, de toute l'Amérique après ceux des États-Unis. Sur ces entrefaites, l'attention publique fut attirée, mais très passagèrement, vers ces régions par la tentative d'un gentilhomme français, le comte de Raousset-Boulbon, qui deux fois descendit dans la Sonora, tenta de s'y établir et, après de singuliers retours de fortune, fut fait prisonnier et fusillé. Qu'était M. de Raousset-Boulbon ? Un simple aventurier, audacieux et brave, moitié chercheur de mines, moitié soldat, qui, à ses risques et périls, joua une grosse partie et la perdit. Entre ce vague essai de colonisation et la grande expédition qui devait suivre, il serait sans doute hasardé d'établir un lien ; l'une et l'autre entreprise n'eurent, à vrai dire, qu'une ressemblance bien certaine, ce fut la tragédie qui les termina. Et pourtant le langage de l'explorateur français offre une assez singulière analogie avec celui qui devait être tenu plus tard. Lui aussi, il parle de devancer, de contenir les Anglo-Saxons. Lui aussi, il ne veut s'établir dans la Sonora qu'avec l'assentiment des populations. Dans une lettre écrite trois mois avant sa mort, le 29 avril 1854, sa pensée se précise, et il va jusqu'à se proclamer le précurseur de la France elle-même. « La régénération du Mexique, écrit-il, est une nécessité politique de premier ordre..., car il faut une barrière contre les États-Unis... Mais le Mexique ne peut se relever que par la conquête. Ne vous étonnez pas, continue-t-il, de me voir embrasser le Mexique tout entier ; je n'ose pas dire que c'est dans mes plans, mais c'est dans la force des choses. J'ai la conviction que mon œuvre, à moi, à savoir l'établissement des Français en Sonora, ne sera que le premier pas de la France vers l'occupation de tout ce magnifique pays. »

Dans les temps qui suivirent, certaines suggestions venues des Mexicains eux-mêmes accréditèrent aux Tuileries l'idée de quelque grande mission à remplir. Les révolutions périodiques de ces contrées avaient rejeté loin de leur pays et poussé jusqu'en Europe un assez grand nombre d'émigrés, la plupart considérables par la situation sociale ou la fortune et jaloux d'abriter dans un sûr exil leur opulence ou leur repos. De leur patrie ils tracèrent un tableau à la fois superbe et affligeant ; ils en vantèrent outre mesure les richesses ; ils en flétrirent sans pitié les mœurs politiques. Le grand mal, ne cessaient-ils de répéter, venait des institutions. Au Mexique, ancienne colonie espagnole et habituée à la monarchie, le hasard avait imposé le régime républicain contraire à son humeur, à ses coutumes, à son passé : de là de perpétuels déchirements et, au milieu de ces divisions, l'appauvrissement progressif d'une des terres les plus privilégiées du globe. D'instinct, ajoutaient-ils, les Mexicains sentaient la cause de leur décadence ; mais, faute de pouvoir fixer leur choix sur quelque nom propre à rallier tous les suffrages, ils en étaient réduits à poursuivre dans des dictatures de plus en plus éphémères l'ombre effacée de la royauté. Arrivés à ce point, les émigrés insinuaient le remède. Combien serait différent le sort de leur patrie si l'ancien continent leur fournissait un monarque, d'origine assez auguste pour imposer le respect, assez étranger aux partis pour les dominer tous ! Sans doute, il faudrait un secours de l'Europe, mais faible, mais temporaire ; sans doute, quelques avances de fonds seraient nécessaires, mais bientôt remboursées, et avec usure, grâce aux ressources merveilleuses du pays rendu à lui-même. Tout seul, le Mexique ne ferait point sa révolution ; mais qu'on lui montrât la voie à suivre, qu'on fit paraître quelques troupes étrangères, ne fût-ce que pour assurer la transition, et sans embarras, sans effort, sans effusion de sang, l'immense majorité suivrait avec transports. Le résultat serait l'ordre rétabli, la religion redevenue florissante, la mise en œuvre d'incalculables richesses agricoles ou minières. A cette transformation, quels avantages ne trouverait pas la France elle-même ! Du même coup, elle ouvrirait à son commerce un débouché incomparable, elle se créerait une alliée sûre au-delà des mers ; par-dessus tout, elle opposerait aux envahissements anglo-saxons une infranchissable barrière. Ainsi parlaient déjà, ainsi devaient surtout parler plus tard les Mexicains établis à Paris : M. Guttierez de Estrada, le plus vieux champion de la monarchie, M. Hidalgo, le général Almonte, Mgr Labastida, archevêque de Mexico. Tout concourut à ce qu'ils fussent écoutés. On sait avec quelle bienveillance les étrangers étaient accueillis aux Tuileries. Ces étrangers eux-mêmes soutenaient une cause alors fort en faveur, celle de la monarchie contre la république, de l'ordre contre le fédéralisme démocratique. Leur thèse était d'ailleurs singulièrement séduisante, à la seule condition qu'elle fût réalisable. Bientôt les vexations du parti libéral contre le clergé leur valurent un redoublement de crédit ; ils furent appuyés par le parti de l'Église, par l'Impératrice surtout, qu'ils entretenaient dans sa langue maternelle et qui plus d'une fois, (lit-on, leur prêta son patronage. Enhardis par ce commencement de succès, les émigrés mexicains, non contents de prêcher la monarchie, se préoccupèrent du monarque. On assure que, dès 1859, certaines propositions, vagues d'ailleurs et discrètes, furent adressées à l'archiduc Maximilien, frère de François-Joseph, et, faute d'adhésion de sa part, demeurèrent alors sans suite. C'est à cette époque que remontent aussi les premières conversations diplomatiques relatives au sort futur du peuple mexicain. Au mois de novembre 1858, M. Walewski s'entretint de ce sujet avec les représentants des puissances et tout spécialement avec M. Mon, ambassadeur d'Espagne. « Quel moyen, disait-il, pourrait-on employer pour asseoir une autorité stable au Mexique ? Quel système pourrait-on préconiser et suivre ? » A ces communications, le chef du cabinet espagnol répondit en conseillant à M. Mon la réserve : il jugeait les moyens moraux suffisants et n'hésitait pas à repousser les autres[2]. Si discrets que fussent ces échanges de vues, plusieurs de nos agents commençaient à pénétrer les pensées naissantes du gouvernement impérial. Un an plus tard, comme M. Pacheco, nommé ambassadeur d'Espagne au Mexique, arrivait à la Vera-Cruz, il rencontra au mouillage de Sacrificios notre représentant, M. de Gabriac, qui rentrait en France. Celui-ci l'entretint avec beaucoup de véhémence des affaires mexicaines. « Tôt ou tard, disait-il, l'Europe devrait s'en préoccuper. Aux frontières du Mexique, et là seulement, l'Europe pourra arrêter dans son mouvement d'expansion le peuple des États-Unis, ce peuple envahisseur qui, si on n'y prend garde, est appelé à couvrir l'Amérique, puis le monde entier : de là la nécessité d'une intervention de l'Angleterre, de la France, de l'Espagne, ou tout au moins de ces deux dernières puissances[3]. » C'est au milieu de ces projets incohérents, mal définis, qu'on atteignit la fin de l'année 1860. La question mexicaine subsistait depuis longtemps à l'état de question commerciale. La transformerait-on en question politique ? Vers ce temps-là partit pour le Mexique un nouveau chargé d'affaires qui ne contribua pas médiocrement à brusquer la solution.

On l'appelait M. Dubois de Saligny. C'est à la fin de novembre 1860 que le paquebot venu de France le débarqua à la Vera-Cruz. Il arriva pour assister à la chute de Miramon, qui, définitivement vaincu le 22 décembre, quitta trois jours plus tard Mexico et, à travers mille périls, parvint à gagner la Havane. Le 11 janvier 1861, Juarez fit son entrée dans la capitale et, par divers actes de sagesse, éveilla d'abord quelque espérance. Cette modération fut courte, et bientôt il fut visible que le régime nouveau ne ferait que continuer l'ancienne anarchie. M. Dubois de Saligny avait pénétré les pensées de Napoléon. Jaloux de fournir des arguments à la politique de son souverain, il se fit l'infatigable accusateur du gouvernement de Juarez. Les griefs n'étaient que trop réels. Avec nne âpreté préméditée, le chargé d'affaires de France reprit le récit des violences passées, y ajouta toutes les vexations récentes et, par un habile groupement de faits, composa un tableau, vrai dans ses lignes principales, mais artificieusement ménagé pour provoquer un éclat. Chaque paquebot, partant de la Vera-Cruz, emportait ses rapports, d'une véhémence toujours croissante : les convois de marchandises ou de métaux précieux étaient, disait-il, parfois pillés ; sur certaines routes, même très fréquentées, telles que celle de Puebla à Mexico, les diligences ne pouvaient accomplir leur trajet sans être rançonnées par les bandes ; des meurtres se commettaient jusque dans les rues de la capitale ; les emprunts forcés, les réquisitions, les confiscations semblaient les moyens habituels de gouverner. Il serait inutile, ajoutait notre chargé d'affaires, de poursuivre par les voies amiables la réparation de nos griefs : le gouvernement était à bout, penniless, comme disait le représentant de l'Angleterre sir Charles Wyke, et ne pouvait offrir qu'un seul gage, d'une réalisation aussi incertaine qu'éloignée, à savoir, les dépouilles des couvents. D'autres fois, s'élevant à un point de vue plus général, M. de Saligny dénonçait dans toutes les sphères de l'administration mexicaine un véritable « état de décomposition sociale ». Quel serait le remède ? Les uns demandaient une dictature ; les autres souhaitaient que le congrès s'érigeât en Convention nationale et se saisit de tous les pouvoirs. Arrivé là, M. de Saligny ne manquait pas d'insinuer que la solution serait bien plus sûre si l'Europe y aidait. Ostensiblement, il ne parlait que de la protection de nos nationaux, mais sous ce prétexte il préconisait un système d'intervention qui pourrait conduire à bien autre chose. Toutes ses dépêches avaient la même conclusion. « Il me paraît nécessaire que nous ayons sur les côtes du Mexique une force matérielle suffisante pour pourvoir, quoi qu'il arrive, à tous nos intérêts. » Ainsi s'exprimait le rapport du 28 avril 1861. Le rapport du 12 juin n'était pas moins net. « Je crois plus que jamais à la nécessité d'appuyer par la force nos réclamations. » Le 29 juin et le 5 juillet, M. Dubois de Saligny reproduisait en termes presque identiques les mêmes formules. « Le gouvernement de l'Empereur, disait-il, reconnaîtra sans doute l'urgente nécessité de faire respecter, quoi qu'il arrive, les intérêts et l'honneur de la France... La force seule pourra contraindre le gouvernement à remplir ses engagements envers nous[4]. »

 

III

A la fin d'août 1861, le courrier de Saint-Nazaire apporta à Paris une dépêche plus grave que toutes les autres. A bout d'expédients, impuissant à créer de nouvelles ressources ou même à assurer le recouvrement des impôts anciens, Juarez s'était avisé qu'il restait à la Vera-Cruz 4 ou 500 mille piastres destinées à garantir l'exécution des engagements internationaux. Dans la détresse du Trésor, cette somme assurerait un répit, un délai, en un mot quelques jours de vie. Le 17 juillet 1861, une loi, votée par le Congrès et sanctionnée par le Président, avait suspendu pour deux ans le paiement des dettes inscrites dans les Conventions étrangères.

Bien des fois l'Europe avait expérimenté l'insolvabilité mexicaine, et, pour qui savait l'histoire de ce pays, l'acte de Juarez n'avait rien d'original ni même de tout à fait insolite. Cependant le décret du 17 juillet éveilla autant de courroux que s'il eût été quelque chose d'extraordinaire et d'inattendu. Après les vexations des années précédentes, ce cynique déni de justice comblait la mesure. A Londres et à Madrid aussi bien qu'à Paris, on en jugea de la sorte. Mais si la politique d'action semblait s'imposer, quelle serait cette action ? Dans quelles limites serait-elle restreinte et jusqu'où la poursuivrait-on ? On connaissait, on devinait du moins les secrets désirs du gouvernement impérial. En revanche, on ignorait quelle adhésion les vues de la France rencontreraient en Angleterre et en Espagne.

L'Angleterre, dès les premiers pourparlers, se montra très nette, et on lui doit cette justice qu'elle le fut jusqu'au bout. Puissance germanique et protestante, aucune affinité de races, aucun intérêt religieux ne l'appelait en ces régions. Entre tous les prétendants à la suprême magistrature, Juarez était peut-être au fond celui qui eût le moins déplu : au début de son pouvoir, il avait manifesté quelques bonnes intentions, suscité quelques espérances ; puis il avait publié les lois de réforme qui spoliaient de ses biens le clergé catholique et assuraient en outre l'égalité de tous les cultes : pour qui connaissait lord Russell, son esprit dogmatique, son hostilité contre le papisme, ces titres n'étaient pas de ceux qui se négligent ou s'oublient. Les sujets britanniques avaient souffert des libéraux, mais aussi des réactionnaires, et, bien qu'ayant été volés par Juarez, n'avaient aucune raison de regretter Miramon, qui les avait volés pareillement. Un autre motif poussait à la réserve le gouvernement anglais. Grâce aux informations de ses consuls, il savait la faiblesse réelle des réactionnaires mexicains, considérables par le rang ou la fortune, mais non par l'influence, et plus propres à figurer la monarchie en Europe qu'à l'établir dans leur propre pays. A cela se joignait la crainte des États-Unis, alors engagés dans une cruelle guerre civile, mais qui, une fois sortis de leurs embarras, ne manqueraient pas de dénoncer ou de combattre toute ingérence européenne s'exerçant si près de leurs frontières. — Mû par ces pensées, lord Russell, alors chef du Foreign Office, s'appliqua dès le début à repousser, comme il le disait, « toute considération de politique idéale ou transcendante ». Il ne formulerait d'autres revendications que des revendications commerciales. Il ne mettrait au service de l'alliance que la flotte et quelques compagnies de débarquement ; celles-ci occuperaient les ports, Vera-Cruz, Tampico, mais n'iraient point au-delà. M. Thouvenel ayant prié M. de Flahaut, notre ambassadeur à Londres, de sonder très confidentiellement les ministres de la reine sur l'opportunité de rétablir la monarchie au Mexique[5], la réponse ne tarda pas, et elle fut la critique, critique, hélas ! singulièrement sagace, de l'entreprise que nous allions poursuivre. Le principe de non-intervention est notre règle, écrivait lord Russell à lord Cowley : cette règle, sage presque toujours, l'est surtout au Mexique, à cause des factions, qui y sont nombreuses ; à cause de l'étendue du pays, qui exigerait un corps 'd'armée considérable ; à cause des États-Unis, toujours ombrageux et en éveil : les Espagnols seraient odieux aux libéraux, les Anglais aux réactionnaires ; si l'arrivée de notre flotte provoque un changement dans la politique mexicaine, nous nous en réjouirons ; mais nous croyons qu'une attitude réservée est la meilleure pour nous, pour l'Europe, pour le Mexique lui-même[6]. — Toute la conduite de l'Angleterre ne fut que le développement de ce programme. Ce qu'il disait dans ses dépêches, lord Russell le répéta quelques jours plus tard aux résidents anglais établis au Mexique et qui lui apportaient leurs doléances. Il eut soin de le redire au chargé d'affaires des États-Unis comme pour prévenir par avance toute mauvaise querelle. La Grande-Bretagne voulait bien une expédition, mais dont les dépenses ne dépasseraient pas les profits. Son moyen de se payer, ce serait la saisie des douanes, vieux moyen qu'elle perfectionnerait par quelques précautions supplémentaires négligées jusque-là. Elle se présenterait sur les rives du Mexique moins en ennemie qu'en créancière. Elle apparaîtrait dans les eaux de la Vera-Cruz à la façon, non d'un conquérant, mais d'un huissier, d'un huissier à la vérité plus exigeant, plus courroucé que d'habitude, et accompagné de beaucoup de recors passablement armés.

Autant il est aisé de pénétrer le programme de l'Angleterre, autant on éprouve d'embarras à démêler ce que voulut l'Espagne. Elle fut hantée par un rêve, un rêve grandiose, mais si inconsistant, si vite évanoui, qu'on a peine à le saisir et qu'elle-même peut-être ne saurait dire aujourd'hui ce qu'elle a rêvé. Outre les injures à ses nationaux, elle avait contre le gouvernement mexicain un grief particulier. Au mois de janvier 1861, comme Juarez victorieux venait d'arriver à Mexico, il avait éloigné du territoire de la république M. Pacheco, agent de la cour de Madrid et, disait-il, complice de ses ennemis. Quel que fut le procédé, ce motif à lui seul expliquerait mal l'extraordinaire empressement de l'Espagne à s'associer aux puissances et à les devancer. L'ambassadeur de la reine Isabelle auprès de la cour des Tuileries était alors M. Mon. Celui-ci, ayant connu les premiers pourparlers entre Paris et Londres, se hâta d'en aviser son gouvernement. C'était le 6 septembre. Ce jour-là même, M. Calderon-Collantès, ministre des Affaires étrangères, lui télégraphia de Madrid en ces termes : « Un vapeur va partir. Il portera au capitaine général de Cuba des instructions précises pour qu'il agisse contre la Vera-Cruz et Tampico avec toutes les forces de terre et de mer dont il pourra disposer[7]. » « L'Espagne est prête, continuait M. Calderon-Collantès, à se concerter avec la France et l'Angleterre ; mais si l'accord ne pouvait se produire, elle agirait seule et mettrait sur pied sans peine des forces suffisantes. » On insiste sur l'opportunité de brusquer la solution : il faudra débarquer dès que la fièvre jaune ne sera plus à craindre et dès qu'on n'aura plus à redouter les tempêtes de l'équinoxe : Cuba offre une bonne base d'opérations ; de là partiront les troupes. Ces préparatifs sont annoncés dans un langage d'une solennité toute castillane : « Le gouvernement de la reine, écrit M. Calderon-Collantès, s'occupe incessamment de réunir les éléments indispensables pour que le glorieux drapeau espagnol apparaisse sur les côtes du Mexique avec la splendeur qu'il a toujours conservée. » — A Paris, à Londres, cette hâte, cette ardeur, ne laissent pas que de surprendre un peu. Que signifient ces évocations du passé ? Naguère l'Espagne a porté ses armes au Maroc ; mise en goût d'aventures guerrières, songerait-elle à relever au-delà de l'Atlantique quelques débris de la domination de Fernand Cortez ? Ici commence l'obscurité. Les ambitions du gouvernement de Madrid se découvrent, se voilent, puis se découvrent encore. Dans ses premières dépêches à M. Mon, M. Calderon-Collantès trace à l'entreprise un large programme. « Il faudra, dit-il, établir un ordre solide et régulier au Mexique. » Le 9 septembre, M. Mon voit M. Thouvenel et, dans son entretien avec lui, s'inspire de ces pensées[8]. Comme le ministre français, il juge nécessaire d'assurer au Mexique un gouvernement stable et qui ne peut être que la monarchie. Quelle sera cette monarchie ? Dans les vues secrètes du cabinet de Madrid, ne sera-t-elle pas, par le choix du monarque, lié de près ou de loin à la maison de Bourbon, comme une continuation, comme un prolongement de l'antique domination ? Cependant les Anglais s'inquiètent, et à Madrid, sir John Crampton, ambassadeur de la reine, interroge le maréchal O'Donnell, président du conseil. Sur cette interpellation, le langage redevient tout à coup modeste. Le maréchal désavoue toute revendication sur les anciennes colonies du Nouveau-Monde : « Nous ne songeons, dit-il, à aucune réannexion ; nous désirons garder notre domaine colonial insulaire, Cuba, les Philippines..., mais que pourrions-nous tenter sur le continent américain[9] ? » Ainsi s'exprime le 24 septembre le chef du cabinet de Madrid, attentif à restreindre ses desseins, à les ramener presque aux proportions des projets britanniques. Quelques jours s'écoulent, et voici que la politique espagnole se laisse de nouveau pénétrer par le rêve d'une expédition agrandie. Dans une dépêche du 8 octobre, M. Calderon-Collantès invite les puissances e à sauver le Mexique d'une ruine inévitable n. Il proclame l'affaire « grave et d'une immense portée ». « Il s'agit, dit-il, d'une nation à régénérer. Ce que nous déplorerions, ajoute-t-il, ce serait la disparition de la civilisation apportée au-delà des mers par nos glorieux ancêtres[10]. » Quoi de commun entre ces amples formules et le terre-à-terre du langage de lord Russell ! — Pendant ce temps, lord Cowley à Paris confère avec M. Thouvenel et s'efforce de lui arracher l'engagement que les trois puissances n'interviendront en aucun cas dans les affaires intérieures du Mexique. M. Thouvenel résiste, refuse de se lier les mains, objecte les chances que peuvent offrir soit les péripéties de la guerre de Sécession, soit l'état d'anarchie où se débat le Mexique. De quel côté se rangera l'Espagne ? Du côté de la France ? du côté de l'Angleterre ? Il semble bien qu'elle incline vers la France ; car à quelques jours de là, le 21 octobre, M. Calderon-Collantès dit au ministre de France à Madrid, M. Barrot : « Il vaudrait mieux ne pas aller au Mexique que d'y aller comme le voudrait le cabinet britannique[11]. » — Et pourtant l'adhésion est-elle complète, sans réserve ? Dans l'entrefaite, M. Thouvenel voit M. Mon et l'entretient de cette affaire, de plus en plus absorbante, du Mexique. Avec cette alliée, plus sûre, pense-t-il, que ne l'est l'Angleterre, il se découvre, parle longuement de la monarchie, hasarde même le nom du monarque. « Nous écarterions d'avance, dit-il, toute candidature d'un prince de la famille impériale ; nous ne doutons pas que l'Angleterre et l'Espagne ne soient dans des dispositions pareilles. » Puis il ajoute avec quelque hésitation : « Le cas échéant, un archiduc d'Autriche aurait notre assentiment. » La fin de l'entretien se trouve rapportée dans les dépêches d'origine espagnole. A cette insinuation M. Mon se garde de répondre : avec une affectation visible, il rentre dans les généralités et tout à coup redevient positif presque à l'égal des Anglais. « L'Espagne, réplique-t-il froidement, n'a d'autre objectif que la protection de ses nationaux et le rétablissement de l'ordre ; que si les Mexicains veulent un changement de régime, c'est à eux qu'il appartient de se prononcer. » Ainsi parle M. Mon, et avec l'approbation de son gouvernement, qui souhaite bien la monarchie, mais, suivant l'expression de M. Calderon-Collantès, « pour un prince de la maison de Bourbon ou intimement lié avec elle. » Cette scène n'est-elle pas, comme on dirait aujourd'hui, suggestive ? Entre la politique matérielle de l'Angleterre et la politique idéale de la France, l'Espagne optait pour la France. Mais la politique idéale elle-même a ses avantages, et à Madrid il ne convenait guère que le gouvernement impérial se les attribuât par avance. Que le Mexique, en renouvelant ses institutions, se rapprochât de l'ancienne métropole, qu'il renouât quelque chose des anciens liens, et les ministres de la reine Isabelle, pour atteindre un pareil but, ne reculeraient devant aucun effort. Qu'importerait, au contraire, la transformation si elle s'accomplissait au profit d'un prince étranger, d'un prince d'origine germanique, et si le, pays ainsi régénéré se trouvait attiré dans l'orbite de la France ? Autant qu'on peut le conjecturer en l'absence de documents plus positifs, les oscillations, les contradictions de l'Espagne ne s'expliquent point par d'autres calculs. Tantôt elle rêvait de choses grandioses ; tantôt, dépitée de rêver des grandeurs pour autrui, elle se laissait retomber brusquement sur le sol et se jetait dans les bras de l'Angleterre ; puis, l'illusion la ressaisissant, elle s'élançait de nouveau vers cette terre de Fernand Cortez qu'elle ne pouvait croire perdue pour jamais.

Cependant les nouvelles venues du Mexique y signalaient une recrudescence de désordre. D'après des rumeurs fort répandues, Juarez victorieux était combattu par ses propres amis : par Ortega, qui, disait-on, convoitait sa succession ; par Doblado, qui, suivant l'opinion commune, intriguait pour son propre compte. Le parti réactionnaire avait été vaincu, mais non désarmé. Si Miramon proscrit vivait en exilé à la Havane, les généraux Marquez et Mejia continuaient à tenir la campagne. Battu en brèche de toutes parts, le gouvernement ne se soutenait que par ses exactions. Depuis le commencement de l'année, sept Français avaient été assassinés ; une vingtaine d'autres avaient été pillés, volés, séquestrés, frappés de coups de poignard jusque dans les rues de Mexico[12]. Un jour même, une balle fut ramassée sous l'un des portiques de l'ambassade de France : ce qui accrédita le bruit d'un attentat contre le représentant du gouvernement impérial. Le sort des résidents anglais n'était ni meilleur ni plus sûr. Tous ces faits se trouvaient attestés non seulement par les rapports de M. de Saligny, un peu suspects de passion, mais par ceux de M. Wyke, plus favorable qu'hostile au parti libéral. Comme son collègue français, dont il devait se séparer si violemment plus tard, sir Charles Wyke ne se lassait pas de signaler les violences contre les personnes, les extorsions de fonds, les attaques à main armée contre les diligences. « L'impunité est parfaite, ajoutait-il avec découragement, et le gouvernement renonce à présenter ses excuses ou à exprimer ses regrets[13]. »

Ces rapports étaient bien propres à dissiper toutes les hésitations. Le 31 octobre, entre les cabinets de Londres, de Paris, de Madrid, une convention fut signée qu'on appela la Convention de Londres. « Rien de vague ni d'obscur ne doit s'écrire ou se résoudre dans une affaire si importante, disait M. Calderon-Collantès. » Vraiment, dans les paroles du ministre espagnol, n'y avait-il pas quelque ironie ? Il est une sorte d'harmonie trompeuse qu'on obtient en évitant tout ce qui éveillerait les divergences et en substituant aux stipulations précises des formules assez générales pour satisfaire à la fois plusieurs pensées. A ce prix, l'accord se fait, mais factice, et, loin de supprimer les embarras, on n'aboutit qu'à les reculer. Entre les trois contractants, animés de vues si différentes, la convention du 31 octobre ne pouvait que créer un accord pareil. Le but était nettement indiqué dans le préambule : ce serait d'abord d'exiger des autorités mexicaines une protection plus efficace pour les résidents européens ; ce serait, en second lieu, de poursuivre l'exécution des obligations financières ou autres dérivant des traités antérieurs. Afin d'atteindre ce double objet, disait l'article premier, les trois gouvernements de Londres, de Paris et de Madrid armeront des forces suffisantes pour saisir et occuper les différentes forteresses et positions militaires du littoral mexicain Jusque-là, rien n'était plus clair, rien aussi n'était plus modeste. Il s'agirait d'une de ces expéditions navales comme l'Europe en avait plusieurs fois tenté. On bombarderait les ports, on saisirait les bureaux de douane ; puis, sous l'empire de la terreur, on amènerait à merci le débiteur récalcitrant. Mais voici que, dans le paragraphe suivant, apparaissaient, à l'encontre des desseins terre à terre de la Grande-Bretagne, les hautes visées des Français, peut-être aussi des Espagnols. « Les commandants des forces alliées seront en outre autorisés à accomplir les autres opérations qui seraient jugées, sur les lieux, les plus propres à réaliser le but spécifié et surtout à assurer la sécurité des résidents étrangers. Comme tout à coup l'horizon change et s'agrandit ! Ainsi, une fois sur le sol mexicain, les chefs militaires seront libres ; à leur gré, ils pourront s'enfoncer dans l'intérieur, franchir les pentes des montagnes, s'avancer même jusqu'à Mexico. Telle est la disposition additionnelle que l'influence de la France a fait introduire dans la Convention. Cependant l'Angleterre tient en réserve une clause qui contiendra toutes les velléités conquérantes. Le projet primitif porte un article ainsi conçu : « Les Hautes Parties contractantes s'engagent à ne point faire usage de leurs forces pour d'autres objets que ceux spécifiés dans le préambule, et spécialement à n'en pas faire usage dans le but d'intervenir dans le gouvernement mexicain. Mais contre cet article la France proteste : « Cette déclaration est trop absolue, objecte M. Thouvenel ; la prudence et l'usage nous conseillent de ne point nous lier les mains d'avance. Disons ce que nous ferons, ne disons point ce que nous ne ferons pas. » Et sur ces observations la clause est supprimée. Battue de ce côté, l'Angleterre essaie de prendre sa revanche. Dans l'article 2, rédigé sous l'influence de lord Russell, elle détaille avec un grand luxe d'énumération tout ce qui est défendu. « Les Hautes Parties contractantes s'interdisent toute acquisition de territoire ; elles renoncent à tout avantage particulier ; elles s'engagent à n'exercer dans les affaires intérieures du Mexique aucune influence de nature à porter atteinte au droit de la nation mexicaine, de choisir et de constituer la forme de son gouvernement. » Mais quoi ! les entreprises éventuelles, les desseins futurs ne se trahissent-ils point par la sollicitude même qui s'efforce de leur barrer le chemin ? A l'arrivée des forces européennes, il y aura donc, il pourra y avoir, de l'aveu même des Anglais, une révolution intérieure, un changement de gouvernement. Le peuple mexicain demeurera libre : ainsi le veut l'article 2. Libre ! il le sera sans doute. Mais n'a-t-il pas été implicitement stipulé, dans le dernier paragraphe de l'article premier, que les commandants des forces alliées pourront à leur gré s'avancer jusque dans l'intérieur du pays ? Pourront-ils occuper le sol du Mexique sans influencer par là même le choix des Mexicains ? L'idée de l'intervention se retrouvait jusque dans les précautions prises pour la prévenir ou l'écarter.

L'équivoque était dans la Convention. Elle se retrouva dans les instructions de chaque gouvernement à ses agents politiques et militaires. Écoutons lord Russell : « Si les Mexicains, dit-il, nous reçoivent à la Vera-Cruz, il n'y aura pas lieu d'occuper les ports du Pacifique ; dans le cas contraire, notre pavillon pourra paraître dans l'un et l'autre océan. Mais sous aucun prétexte nous ne devrons nous éloigner de la côte et pénétrer dans l'intérieur du pays[14]. » Combien autre est le langage de M. Thouvenel ! Il parle d'un corps de troupes de débarquement qui fournira aux alliés le moyen d'étendre le cercle de leur action ; il prévoit une « marche vers l'intérieur qui conduira, s'il le faut, jusqu'à Mexico » : que si les hommes d'ordre tentaient, à l'ombre du drapeau français, un changement dans les institutions politiques, il ne faudrait leur ménager ni les encouragements ni les appuis moraux[15]. Pendant ce temps, l'Espagne se disposait à tout événement, prèle tout à la fois à devancer la France ou à rétrograder jusqu'à l'Angleterre. Comme M. Barrot interrogeait le maréchal O'Donnell sur les directions qui seraient données au chef de l'expédition. « Oh ! répliqua le maréchal, nos instructions sont très élastiques et pour ainsi dire discrétionnelles. » Quinze jours s'étaient à peine écoulés, et la Convention du 31 octobre entrait dans le monde avec deux gloses différentes : l'interprétation étroite, celle de Londres ; l'interprétation large, celle de Paris. Le plus piquant était que les deux programmes suivaient des lignes non seulement parallèles, mais parfois contraires. Outre ces deux interprétations, il y en avait une troisième, celle de Madrid, que l'Europe s'épuisait à deviner et dont le gouvernement de Madrid lui-même n'eût peut-être pas pu livrer le secret.

La plus grande singularité de l'entreprise, ce fut la répartition des forces. — Tant par économie que pour bien marquer ses intentions, l'Angleterre s'appliqua à restreindre sa part de concours. Elle annonça qu'elle armerait deux vaisseaux de ligne, quatre frégates et un nombre proportionné de bâtiments légers. Plus tard elle diminua encore cet effectif ; quant au corps de débarquement, il se réduirait à sept cents soldats de marine[16]. Le commandement fut confié d'abord au contre-amiral Milne, puis au commodore Dunlop. — En France, la contradiction fut flagrante entre l'ampleur du but et la dérisoire parcimonie des moyens. La pensée secrète était de fonder un empire, la pensée déjà publiée était de dépasser le littoral, de pousser peut-être jusqu'à Mexico. Rien ne fut préparé qui fût digne d'un tel dessein. L'expédition fut décidée, comme on aurait fait d'une chose négligeable, pendant une absence du ministre de la Guerre, le maréchal Randon[17]. Quand l'heure vint de constituer le corps expéditionnaire, on rassembla un bataillon de marins-fusiliers et un demi-régiment d'infanterie de marine ; on leur adjoignit un bataillon de zouaves, ainsi que quelques autres troupes d'Afrique, et ce fut tout. Le chiffre total s'élevait à 2.500 hommes. Le commandement était peu enviable, il l'eût été moins encore si on avait pu deviner les prochains mécomptes. Du moins, le choix du souverain se porta sur l'un de ses meilleurs serviteurs, le vice-amiral Jurien de la Gravière, qui fut investi de pleins pouvoirs diplomatiques et militaires et était doublement digne de cette confiance par la distinction de son esprit et l'irréprochable droiture de son caractère. — Pour que rien ne manquât à l'étrangeté de cette entrée en campagne, il se trouva que la moindre des trois puissances fut aussi celle qui consentit les plus grands sacrifices. L'Espagne équipa non 700 marins comme l'Angleterre, non 2.500 soldats comme la France, mais environ 6.000 hommes. Cette petite armée, déjà formée à Cuba, était assez près du théâtre des opérations pour arriver fort en avant-garde et pour cueillir, s'approprier peut-être, les premiers fruits du succès. Le symptôme le plus significatif de la prépondérance espagnole, ce fut le choix du général en chef ; cette dignité fut réservée au général Prim, comte de Reuss, marquis de Los Castillejos, un des hommes les plus considérables de son pays et surtout un des plus entreprenants. N'aurait-il pas, à raison de sa renommée, une sorte d'autorité supérieure, même sur les contingents des deux autres nations ? Le bruit s'en accrédita, et il fallut qu'une note du Moniteur le démentît. Nonobstant l'égalité officiellement proclamée, Prim sembla de suite appelé à exercer une influence dirigeante. Il la devrait à sa situation dans sa patrie, à l'importance de son corps d'armée, à la faveur de l'Empereur, qu'il avait vu naguère à Vichy, et dont il avait recueilli, croyait-on, les plus intimes pensées. Au Mexique, où il allait débarquer, il ne serait point un étranger : il en parlait la langue, et ses relations de famille et d'amitié lui permettraient d'y nouer bien vite de précieuses intelligences. Soldat de fortune, très rompu aux intrigues ou aux coups de main militaires familiers à l'Espagne comme aux républiques du Nouveau-Monde, brave et audacieux, confiant en lui-même au point de n'imaginer aucun rôle qui fût au-dessus de son ambition, on pouvait être assuré qu'il ne négligerait rien pour se hausser et se maintenir au premier rang. Tel était l'homme à qui le gouvernement venait de donner, selon le langage d'O'Donnell à M. Barrot, des instructions « élastiques, discrétionnelles ». Discrétionnelles, elles l'étaient en effet. A lui, à lui seul, il serait réservé de mesurer sur les lieux les bénéfices de l'entreprise, bénéfices pour son pays, bénéfices pour lui-même, et, suivant l'occurrence, il devrait poursuivre jusqu'au bout le rêve de grandeur castillane ou brusquement l'arrêter.

 

IV

A Mexico, on avait pu noter les signes croissants du mécontentement de l'Europe. M. de la Fuente, agent de la république à Paris, s'étant rendu au ministère des Affaires étrangères, M. Thouvenel l'avait très mal accueilli et lui avait fait comprendre que l'heure des promesses était passée. Sérieusement alarmé, Juarez rapporta la loi du 17 juillet sur les conventions étrangères et offrit même quelques autres concessions qui furent jugées tardives ou insuffisantes. Au commencement de décembre, M. de Saligny et sir Charles Wyke quittèrent la capitale en signe de rupture et descendirent à la Vera-Cruz. Sur ces entrefaites on connut l'accord des trois puissances, mais sans connaitre encore le texte de la Convention, qui ne fut publiée qu'un peu plus tard.

La menace semblait bien près de l'exécution. On n'en put plus douter quand, vers le milieu de décembre, apparut en vue de la Vera-Cruz une flotte assez considérable. C'étaient les Espagnols, qui, se trouvant rassemblés à la Havane, étaient partis avant le temps, et dans une hâte qui ne laissa pas que d'indisposer leurs alliés. Volontiers les Mexicains eussent résisté : entre tous les étrangers, les Espagnols, à titre d'anciens dominateurs, étaient les plus haïs. Mais ils jugèrent dangereux ou du moins impolitique d'engager irrévocablement les hostilités. Dans cette pensée, ils abandonnèrent la Vera-Cruz aux envahisseurs et se contentèrent d'établir à quelque distance une sorte de cordon militaire que nul, parmi les indigènes, ne put franchir. Au commencement de janvier, une nouvelle flottille, mais beaucoup plus modeste, fut signalée au large : c'était celle de l'Angleterre. Le lendemain se montra l'escadre française. Vers le milieu de janvier, les chefs militaires et politiques de l'expédition se trouvaient tous réunis à la Vera-Cruz : c'étaient, pour la Grande-Bretagne, le commodore Dunlop et sir Charles Wyke ; pour la France, le vice-amiral Jurien et M. de Saligny ; pour l'Espagne, enfin, le général Prim.

Décidément, la crise était grave pour la République mexicaine et pouvait même devenir mortelle. A d'autres époques, on avait vu des démonstrations menaçantes : jamais ne s'était déployé un tel appareil. Quel but poursuivaient les Européens ? Étaient-ce de simples créanciers poussés à bout ? Voulaient-ils au contraire intervenir dans les affaires intérieures ? installer un gouvernement ? proclamer un monarque ? Nul parmi les Mexicains ne le savait, et cette ignorance était bien naturelle. Ce qui eût semblé plus extraordinaire, c'était que les chefs alliés ne le savaient guère davantage.

Le titre de leur occupation, c'était la Convention du 31 octobre, acte obscur qui autorisait à la fois plusieurs conduites. Chacun avait emporté d'Europe son commentaire, et toute explication à fond eût aussitôt rompu l'accord. Le caractère de chacun des commissaires accroissait les embarras. Interprète de la pensée anglaise, sir Charles Wyke proscrivait tout projet réactionnaire, et le jour n'était pas loin où, après avoir flétri autant que personne les agissements de Juarez, il dévierait vers ce même Juarez ou du moins vers ses amis. Les deux commissaires français offraient eux-mêmes entre eux plus d'une dissemblance : M. de Saligny représentait les plus violentes passions réactionnaires et, croyant ainsi répondre aux vues de l'Empereur, ne cessait de pousser aux plus âpres mesures ; l'amiral Jurien de la Gravière avait appris les affaires mexicaines dans les dépêches du ministre de France, mais déjà il s'étonnait, il devait surtout s'étonner plus tard que rien ne fût pareil à ce qu'on lui avait dépeint. Quant au général Prim, son principal souci était d'affirmer sa prépondérance. A la Vera-Cruz, il avait déjà ses amis, ses flatteurs. Bientôt un journal se trouverait, tout à sa dévotion, qui vanterait son habileté, détaillerait tous ses titres passés, puis laisserait entendre qu'après tant de services rendus à l'Espagne, le général pourrait rendre au Mexique d'autres services non moins signalés. Cette invite, à force d'être répétée, à force de se rééditer sous toutes les formes, accréditerait plus tard l'opinion que le chef de l'armée espagnole, en travaillant pour son pays, entendait travailler aussi pour lui-même. Aujourd'hui encore cette croyance est à peu près unanime parmi les survivants de l'expédition, bien qu'on n'en puisse rapporter la preuve matérielle et positive.

C'est une coutume fort générale parmi les hommes que de se rabattre sur les discours quand les actes sont trop malaisés. De la Vera-Cruz les commissaires adressèrent une proclamation au peuple mexicain. C'était une nouvelle glose de la convention du 31 octobre, et qui achevait de la rendre inintelligible. Le ton était à la fois comminatoire et débonnaire. Le début était un acte d'accusation véhément contre les gouvernements divers qui s'étaient succédé au Mexique et qui, par leur mauvaise foi, avaient rendu nécessaire l'intervention des puissances. Cette intervention, à proprement parler, n'en était d'ailleurs pas une, et, avec une grande redondance d'affirmations, les commissaires s'évertuaient à le prouver. Si les troupes européennes occupaient la Vera-Cruz, ce n'était point avec des pensées belliqueuses, mais pour tendre la main à une nation amie qui usait, en de déplorables convulsions, toute sa vitalité. Les alliés n'avaient pas de souhait plus cher que la régénération du Mexique : aussi les Mexicains seraient bien aveuglés s'ils ne profitaient de l'occasion pour établir au plus vite un gouvernement solide ; surtout ils seraient inexcusables s'ils opposaient la force des armes à qui leur apportait l'ordre, la civilisation et la paix. Telle était cette proclamation, d'une inspiration honnête sans doute, mais étrange plus encore qu'honnête. Je me rappelle avoir lu autrefois quelque chose de pareil. En 1849, quand le général Oudinot arriva sous les murs de Rome, il s'adressa « aux Romains, ses frères », leur déclara que la République française ne voulait rien autre chose que donner à la nation romaine un éclatant témoignage de sympathie. Il ajouta que sa seule ambition « était de se consacrer aux intérêts d'une si belle patrie ». Lui aussi, il parla de régénération. Quatre jours plus tard le canon tonnait près de la porte Angelica. Il en fut de même au Mexique.

Cependant une conviction régnait en France, celle qu'il existait au Mexique un grand parti de l'ordre qui n'attendait que notre arrivée pour se soulever. Les rapports de M. de Saligny, les dires des émigrés avaient affermi cette croyance ; et c'était avec cet espoir assuré que l'amiral Jurien avait abordé à la Vera-Cruz. Le débarquement achevé, plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'aucun personnage de marque ne vînt au-devant de nous. Sans doute les Juaristes faisaient bonne garde ; mais l'abstention se prolongeant, la surprise commença. On s'étonna que, sur aucun point du pays, notre arrivée n'eût été saluée par quelque manifestation. Les émigrés mexicains n'auraient-ils été que des imposteurs ? Non, ils n'étaient pas des imposteurs, beaucoup étaient même de fort honnêtes gens et de très bonne foi. Les conservateurs, les hommes d'ordre existaient, mais si timides, si déshabitués de toute vie publique, si dépourvus de toute initiative qu'il faudrait non les attendre, mais les aller chercher. Dans les temps qui suivirent, quelques Mexicains de haut rang arrivèrent à la Vera-Cruz : ils n'arrivaient pas de l'intérieur, mais ils avaient été amenés par les vaisseaux : ils venaient moins nous apporter leur concours que solliciter le nôtre pour pénétrer dans leur pays à la suite de notre drapeau. De tous ces personnages, le plus important était Miramon. Comme si tout eût conspiré contre notre intervention, sa présence, loin d'être une force, ne fut qu'un embarras. C'était sous sa Présidence qu'avaient été enlevés, ainsi qu'on l'a dit, les fonds déposés à la légation britannique. Le commodore Dunlop et sir Charles Wyke manifestèrent l'intention de l'arrêter comme on eût fait d'un malfaiteur. M. Dubois de Saligny protesta et, avec lui, le général Prim. Longtemps on discuta, les uns proclamant l'indignité de cet homme, les autres s'inquiétant de l'injure faite au parti conservateur en la personne d'un de ses représentants les plus considérables. De guerre las, on transigea, et Miramon fut renvoyé à la Havane. Il fallait vraiment qu'un mauvais génie pesât sur l'entreprise, puisque nos protégés non seulement ne nous servaient pas, mais semaient l'esprit de discorde entre nous et nos alliés.

Assez embarrassés dans la grande politique, les Européens eussent en vain cherché leur revanche dans la petite. Dès leur arrivée sur le sol mexicain et près de quinze jours avant la malencontreuse arrivée de Miramon, ils s'étaient appliqués à rédiger, sous forme d'ultimatum, le compte de leurs réclamations financières. Cette évaluation, qui aurait dû se poursuivre dans le calme, suscita un violent orage. Les Anglais réclamaient la ponctuelle exécution des traités précédents, le remboursement des sommes soustraites soit dans les conduites d'argent, soit à la Légation britannique, enfin le règlement immédiat des créances déjà admises et le paiement aussi prompt que possible de toutes celles qui seraient ultérieurement vérifiées. Les Espagnols formulaient des demandes à peu près pareilles et, en outre, exigeaient des excuses pour l'expulsion de leur ambassadeur, M. Pacheco. Lorsque vint le tour des Français, ils réclamèrent 12 millions de piastres[18]. Cette somme étonna par son chiffre ; on critiqua en outre cette fixation en bloc qui ne permettait aucun examen des diverses créances, les unes fondées sans cloute, mais les autres grossies peut-être ou même inventées. Les Anglais et les Espagnols se croyaient au bout de leurs surprises, quand on arriva à l'article 3 de l'ultimatum rédigé par M. de Saligny. L'article était ainsi conçu : « Le Mexique sera tenu à l'exécution pleine, loyale et immédiate du contrat conclu en 1859 entre le gouvernement mexicain et la maison Jecker. » Cette lecture fut écoutée avec une véritable stupeur, puis les murmures éclatèrent. Sir Charles Wyke, appuyé par le général Prim, formula ses objections avec une véhémence mal contenue. « La réclamation est au moins extraordinaire, répétaient tout haut les Anglais. » Et ils ajoutaient tout bas qu'elle était honteuse, shameful, disaient-ils avec indignation.

Quelle était cette créance Jecker, véritable pomme de discorde entre les commissaires alliés ? La chose vaut la peine d'être rapportée.

En 1859, Miramon, dans un moment d'extrême détresse financière, avait imaginé une émission de bons pour la somme de 75 millions. Ces bons porteraient intérêt à 6 pour 100, seraient remboursables dans un délai déterminé et jouiraient d'un privilège spécial, celui d'être admis jusqu'à concurrence de 20 pour 100 dans l'acquittement des droits de douane ou des contributions publiques. L'opération, quoiqu’avec toutes les apparences d'un emprunt, n'était au fond qu'une conversion. En effet tous les titres de l'ancienne dette intérieure, même les plus discrédités, même ceux qui ne se négociaient plus qu'avec une perte de 93 ou 94 pour 100, pouvaient être échangés contre les bons nouveaux, moyennant une soulte en argent de 9.5 pour 100. A Mexico était alors un banquier d'origine suisse établi depuis vingt-cinq ans clans le pays, « personnage considérable, a dit plus tard M. Billault, et mêlé, suivant le témoignage du même ministre, à toutes les œuvres de bienfaisance intéressant les résidents étrangers[19]. » Ce « personnage considérable » était M. Jecker. C'est la maison Jecker qui se trouva chargée de l'opération.

A première vue, la combinaison semblait très profitable pour le Trésor. Il n'aurait d'autre embarras que de retirer de la circulation de vieux titres discrédités et de les remplacer par de nouveaux titres pourvus de toutes sortes de garanties, mais pas plus fortes que toutes celles qui jadis avaient entouré les anciens bons. Cet échange de papiers lui vaudrait une soulte de 25 pour 100, soit 18.750.000 francs. En y regardant de plus près, le plus grand avantage était pour Jecker. Il eut soin d'alléger dans le détail tout ce qu'il concédait en gros. Sur la soulte de 25 pour 100, il se fit attribuer 5 pour 100 à titre de commission. Puis, sous prétexte d'intérêts à garantir, il stipula à son profit une nouvelle déduction de 10 pour 100. Restait à payer 10 pour 100 : par suite de divers expédients, le capital réel versé en espèces atteignit à peine la moitié de cette somme. Moyennant quelques millions, Jecker se trouva créancier de l'État mexicain pour une valeur nominale de 75 millions. Sans doute, la condition financière du Mexique rendait précaire l'avenir de ces titres ; mais dans le présent, quelle marge ne s'offrait pas à la spéculation !

On éprouve quelque embarras à qualifier la transaction. D'après toutes les idées européennes, le contrat était entaché de la plus évidente usure, et les Anglais n'avaient pas tort de le qualifier de honteux. Mais au Mexique l'inexécution presque générale des engagements publics avait autorisé toutes les exigences des prêteurs. Au fond, Miramon et Jecker procédaient tous deux du même état social : l'un, vrai fils de famille, enlaçant follement son pays dans les liens d'une convention ruineuse à observer, immorale à désavouer ; l'autre, dégradant ses engagements, diminuant habilement la part du numéraire à payer et, quoique banquier considérable au dire de M. Billault, souscrivant un de ces contrats équivoques qui, en Europe, se cachent dans l'ombre ou relèvent de la comédie.

Tous ces misérables calculs ne profitèrent pas. La même mauvaise fortune atteignit à la fois le prêteur Jecker, qui, au mois de mai 1860, tomba en état de faillite, et Miramon l'emprunteur, qui, sept mois plus tard, fut renversé. Après quelques hésitations, Juarez triomphant déclara nul le contrat de 1859 : en quoi il trouva un double avantage, le bénéfice de l'État d'abord, puis le sien propre, car en rescindant un acte qu'il qualifiait d'usuraire, il affectait pour son propre compte des airs d'austérité inaccoutumée. A la vérité, lui-même, dans le même temps, suspendit le paiement des Conventions étrangères, montrant par là qu'au Mexique tout changeait, hormis une seule chose, l'improbité des gouvernants.

Il semble que toute cette affaire eût dû laisser la France indifférente. Le bailleur de fonds, Jecker, était Suisse, l'emprunteur était Miramon, Mexicain et président de la République mexicaine. Un autre président venait d'annuler les engagements de son prédécesseur. Qu'avions-nous à faire en ces équivoques et lointains marchandages ?

Ici apparaissait cependant un intérêt français, mais bien petit, bien restreint, bien modeste ; puis, derrière cet intérêt, il était malaisé de ne pas soupçonner, de ne pas pressentir une grande, une immorale spéculation.

Jecker, au moment de sa faillite, n'avait placé qu'une assez minime partie de ses bons. Ceux-ci formaient même la meilleure partie du gage des créanciers. Or ces créanciers étaient pour la plupart des étrangers, et assez particulièrement des Français. Leur gage vaudrait ce que vaudraient les bons : de là pour eux une préoccupation naturelle, légitime, celle de faire rapporter ou du moins adoucir le décret radical de Juarez. En outre, parmi les bons déjà placés, un certain nombre se trouvait entre les mains de négociants qui les avaient acquis dans l'espoir de s'en servir pour le paiement des droits de douane. Ceux-là aussi étaient intéressés à ce que ces titres ne tombassent point à rien. Jecker, quoiqu’en faillite, avait été laissé à la tête de ses affaires. En son nom, au nom des résidents étrangers, il avait sollicité l'appui de M. de Saligny, et celui-ci, dès le mois de mai 1861, était intervenu auprès de Juarez.

Comment était-il intervenu ? C'est ici que la surprise s'éveille et que la spéculation se devine. Ce qui ne constituait, somme toute, qu'une affaire tout à fait secondaire, une de ces affaires courantes comme il s'en traite toujours entre les chancelleries, était devenu pour le ministre de France une préoccupation dominante, dominante au point d'absorber toutes les autres. Jecker était étranger : il fut protégé comme jamais Français ne le fut, soit en son propre pays, soit loin de sa patrie. Jecker représentait une créance entachée d'usure : cette créance fut traitée en créance privilégiée, comme si le titre eût été non seulement irréprochable, mais sacré. On eût compris une démarche en faveur des résidents étrangers, une tentative pour ressusciter quelque chose des anciens bons annulés : on comprenait mal que la France, se subrogeant à Jecker, fît de cette affaire sa propre affaire, la prît en bloc à son compte et la couvrît du renom de sa probité. Cette sollicitude paraissant inexplicable, un soupçon avait commencé à s'accréditer, à savoir que cette intervention si chaude, si extraordinaire, n'était peut-être pas gratuite ; que Jecker, laissé à la tête de ses affaires, avait acheté en Europe des protecteurs ; que ces protecteurs étaient puissants, puissants au point de tenir les fils de la diplomatie française ; que l'intérêt très restreint de quelques négociants n'était qu'une apparence, que derrière eux se cachaient des spéculateurs poussant la France à l'action, à l'action jusqu'à la guerre, et cela avec la perspective d'une quote-part dans les profits quand les bons réhabilités seraient replacés au rang d'une créance honorable. Ces pensées se répandaient déjà avec une singulière persistance au début de 1862, c'est-à-dire au moment où les commissaires alliés, rassemblés à la Vera-Cruz, y tenaient leur première réunion. Il appartenait à M. Dubois de Saligny de donner corps à la rumeur ou de la démentir. En rangeant dans son ultimatum la créance Jecker parmi les créances françaises, en présentant sa réclamation comme une sorte de réclamation intangible, il confirma tout ce que jusque-là on se contentait de murmurer. De là l'irritation des alliés et, chez l'honnête amiral Jurien de la Gravière, un commencement de surprise embarrassée. Cette surprise, cet embarras, devaient se retrouver un peu plus tard jusque dans les dépêches de M. Thouvenel, se débattant mal contre les objections anglaises, discernant quelque action clandestine qui s'exerçait au-dessus de lui, s'épuisant à chercher quelque transaction qui ne ble,3sât point trop l'équité. Dans les temps qui vont suivre, la même protection mystérieuse continuera de s'étendre sur Jecker : il était Suisse ; un décret le naturalisera Français. Au milieu des péripéties de l'expédition mexicaine, la Créance Jecker, ainsi qu'on prendra coutume de l'appeler, apparaîtra par intervalles, mêlant sa confusion propre à la grande confusion de l'entreprise. Plusieurs même, par une singulière exagération, en arriveront à se persuader que la guerre du Mexique est sortie tout entière de la réclamation Jecker. Cependant, dès le début de 1862, un nom commence à se prononcer dans les bureaux des journaux et jusque dans les couloirs de la Chambre. Pour une affaire si mauvaise, il faut un bien haut protecteur. L'opinion publique nomme M. le duc de Morny. L'année suivante, les lettres adressées d'Europe à Jecker ayant été interceptées et publiées par ordre du gouvernement des États-Unis[20], le nom du duc se trouva étrangement mêlé à toute cette correspondance, et par là se fortifièrent les soupçons. Pourquoi faut-il que l'avenir, loin de détruire les indices, les ait confirmés ? Dans les Archives des Tuileries fut trouvée une lettre de Jecker qui désignait M. de Morny comme son patron ou, pour employer son expression, comme son « associé ». « L'associé » aurait stipulé 30 pour 100 dans les bénéfices de l'opération. L'arrangement aurait été conclu dans les premiers mois de 1861, et l'appui de la légation française n'aurait été que la conséquence de cette entente. « A partir de ce moment, dit Jecker, nous fûmes parfaitement soutenus... Plus tard, M. de Morny étant mort, la protection que le gouvernement m'avait accordée cessa complètement[21]. »

A la Vera-Cruz, la production de la créance Jecker eut pour résultat d'ajourner toute action solidaire des puissances en vue de recouvrer leurs indemnités. De l'énormité des demandes naissait d'ailleurs un embarras. En supputant les réclamations anglaises, les réclamations espagnoles et la double réclamation française, on arrivait à un total approximatif de plus de 250 millions. Était-il possible d'exiger du Mexique deux années de son revenu ? Dans cette perplexité, on décida de solliciter en Europe de nouvelles instructions. Quant au gouvernement mexicain, on se contenta de lui adresser une note un peu vague, tout à fait dans le goût de la première proclamation. Les commissaires réclamaient « l'acquittement de dettes sacrées et déjà reconnues par les traités ». Quelles étaient ces dettes ? Ils se gardaient bien de préciser, car il aurait fallu qu'ils s'accordassent entre eux. En revanche, ils se livraient à toutes sortes de considérations. « Le Mexique avait été en proie à de trop fréquentes convulsions ; il était temps que le désordre et l'anarchie fissent place à un état normal fondé sur le respect des lois. Nous venons ici, poursuivaient les plénipotentiaires, pour être les témoins et au besoin les protecteurs de la régénération du Mexique[22]. »

Au milieu de ces pensées flottantes, un souci bien positif et bien pressant s'imposait à la vigilance des chefs militaires, c'était celui de la conservation de l'armée.

Pour comprendre cette préoccupation, il faut connaître, au moins sommairement, la contrée où nos troupes venaient de débarquer et où elles devaient vivre pendant de longues années.

Au voyageur venant d'Europe la terre mexicaine s'annonce de loin par un pic neigeux qui domine tout l'horizon, c'est le pic d'Orizaba. Quand on approche du rivage, la réalité ne répond guère à cette apparence grandiose. La côte se développe, triste, droite, sablonneuse : « On croirait voir, disait un des officiers du corps expéditionnaire, un morceau du Sahara collé aux flancs de l'Amérique[23]. » Bientôt se montre l'îlot de Sacrificios, puis Saint-Jean-d'Ulloa, enfin la Vera-Cruz, cité médiocre et d'aspect morne, quoiqu'elle soit le principal lieu de transit pour le commerce européen. De la Vera-Cruz partent deux chemins qui conduisent à Mexico : l'un, peu fréquenté, par Jalapa et Perote ; l'autre, beaucoup plus suivi, par Cordova et Orizaba. Quand on s'éloigne de la Vera-Cruz, soit par l'une, soit par l'autre voie, on traverse d'abord une région basse, à l'air lourd, au climat brillant, infestée par les moustiques ou les insectes venimeux, et si marécageuse pendant la saison des pluies que les routes deviennent incommodes pour les piétons ou les cavaliers et presque impossibles pour les charrois. En ces lieux apparaît par endroits une végétation très puissante, mais rarement réglée par le travail de l'homme ; point de villes, mais seulement quelques bourgades. Cette contrée, large bande qui se développe tout le long de l'Océan et forme autour du Mexique comme une ceinture, s'appelle dans le langage du pays les terres chaudes. — A une vingtaine de lieues de la Vera-Cruz, après le passage de plusieurs petites rivières, le sol commence à s'élever ; peu à peu, l'atmosphère devient plus pure ; à mesure qu'on gravit les pentes, la végétation change aussi et aux plantes tropicales se mêlent les bouquets de chênes, les fougères ou les arbrisseaux du midi de l'Europe ; en même temps, les villages, les domaines ruraux ou haciendas apparaissent plus nombreux. La première ville de quelque importance est Cordova, puis à sept lieues plus loin Orizaba, située à 1.200 mètres d'altitude cette région est celle des terres tempérées, région heureuse par la douceur de son climat et la grâce de ses aspects, riche par ses plantations de caféiers et de bananiers, embellie en outre par d'épais bosquets d'orangers plantés jadis à profusion par les Espagnols. — Au-delà d'Orizaba, se dresse une muraille immense : ce sont les Cumbres, sorte d'assise gigantesque, qui soutient le plateau du Mexique central. A travers cette muraille, qui de loin semble sans fissure, la route pénètre resserrée entre les rochers et formant de nombreux lacets. On débouche alors sur le plateau dit de l'Anahuac où a été fondée la Puebla de los Angeles, la ville des Anges. Au-delà, de nouvelles montagnes se dressent. Enfin apparaît dans une haute vallée et entourée de ses lacs, à une altitude de 2,300 mètres, la ville de Mexico. Par opposition à la région du littoral, ces terres s'appellent les terres froides, froides relativement aux autres, car certains jours y sont fort chauds. Là se retrouvent en maints endroits les aspects, les productions, les influences climatériques de l'Europe ; et, en aspirant un air plus vif si différent de celui des côtes tropicales, en parcourant les plaines couvertes de maïs et parfois aussi de blé, en gravissant les flancs des montagnes revêtues de sapins ou de mélèzes, nos soldats pourraient plus d'une fois se rappeler le pays natal.

Ces régions que nos colonnes devaient si souvent traverser différaient entre elles non seulement par le relief du sol, la température, la végétation, mais encore et surtout par leurs conditions de salubrité. Tandis que les Européens s'acclimataient assez aisément dans les terres tempérées ou les terres froides, tout autre était leur sort dans les terres chaudes. A la Vera-Cruz et dans toute la contrée basse, le climat, assez malsain pendant le reste de l'année, devenait pernicieux durant la saison des pluies, d'avril à septembre. Pendant ces mois régnait la fièvre jaune, le vomito, affection toujours grave, souvent mortelle, et qui saisissait à l'improviste les corps les plus robustes. Les gens du pays étaient moins accessibles au mal, soit qu'ils fussent accoutumés aux influences morbides, soit qu'ayant déjà éprouvé les atteintes du fléau, ils y fussent désormais réfractaires. Mais pour les étrangers, pour les nouveaux débarqués surtout, le danger était terrible, et de ceux qui peuvent en quelques semaines fondre et réduire à rien toute une armée.

Ce souci, ce grand souci dominait tous les autres. On était alors au commencement de février ; déjà, sous l'influence anémiante des régions basses, le nombre des malades s'était accru dans des proportions inaccoutumées. Encore deux mois, et la fièvre jaune se montrerait. Avant deux mois, il faudrait ou repasser la mer ou chercher dans des régions plus élevées des bivouacs plus propices.

Reprendre la mer, on n'y songeait pas ! Quant à pénétrer dans le pays, on le pouvait sans doute, mais à quel titre et dans quel appareil ? Durant les premiers jours, on avait attendu quelque appel venu de l'intérieur. Le temps s'écoulait, et, malgré les assurances de M. Dubois de Saligny, aucune aide matérielle, aucun encouragement positif, aucune promesse même n'arrivait jusqu'à nous. Nous fraierions-nous un chemin par les armes ? Ici les objections ne laissaient pas que d'être assez sérieuses. Les contingents étaient bien restreints pour des opérations étendues. Puis cette attitude résolue, si elle convenait à l'amiral Jurien ou à M. de Saligny, serait-elle du goût des Anglais, décidés à ne point s'aventurer loin des côtes ; serait-elle du goût du général Prim, de plus en plus disposé à lier partie avec sir Charles Wyke ? Enfin l'équivoque dans les paroles avait amené une certaine équivoque dans les choses. Conquérir de force de nouveaux bivouacs, c'était traiter les Mexicains en ennemis. Mais quoi ! étaient-ce des ennemis ? Depuis un mois, dans toutes les proclamations, on ne parlait que de les régénérer.

De cette situation emmêlée diverses négociations allaient naître qui achèveraient de brouiller les rôles et accumuleraient si bien les obscurités que nul ne saurait plus à quel titre nous étions au Mexique, en adversaires ou en hôtes bienveillants, en créanciers courroucés ou en messagers d'amitié, en protecteurs de la république ou en fondateurs d'empire.

Comme les officiers chargés de porter la note relative aux réclamations financières partaient pour Mexico, il leur fut prescrit de sonder le gouvernement mexicain sur la nécessité d'assurer aux alliés des bivouacs salubres, où ils attendraient le règlement des indemnités et la réorganisation du pays. Juarez avait alors pour ministre des Affaires étrangères M. Doblado. C'était un personnage très délié, très rompu à l'intrigue, conseiller de Juarez, mais seulement par occasion, également disposé, suivant son propre intérêt, à le servir ou à l'abandonner. Il avait deviné les divisions des alliés et s'était persuadé que la ruse serait le meilleur moyen de les éconduire ; peut-être aussi se demandait-il s'il ne pourrait pas édifier sa fortune en s'appuyant sur l'un ou l'autre des chefs européens, par exemple sur les Anglais, très disposés à transiger avec le parti libéral. Dans cette disposition d'esprit, Doblado reçut à merveille les envoyés et, déployant la plus engageante bonhomie, affecta de ne leur rien cacher. Il était, dit-il, « de notoriété incontestable » que tous les États obéissaient au gouvernement constitutionnel : seules, quelques bandes de rebelles subsistaient encore. Six mois auparavant, ajouta-t-il avec un grand air de confiance et d'abandon, l'intervention des puissances européennes n'aurait point déplu au pays ; dans l'état actuel, cette assistance était vraiment inopportune. Doblado ne se plaignait point d'ailleurs de la présence des alliés. Bien au contraire, observait-il avec une assurance troublante, ceux-ci pourraient rapporter en Europe le témoignage que la grande œuvre de la pacification du Mexique se continuait suivant les principes bien entendus de la liberté et du progrès. Arrivant aux réclamations financières, le ministre mexicain en parla avec le même aplomb tranquille. « On fera droit, dit-il, les pourparlers peuvent s'engager » ; et il poursuivit avec une contrition de bon augure : « Notre gouvernement a le désir de relever son crédit entamé par des fautes involontaires. » La conclusion fut que les représentants des puissances, accompagnés d'une escorte de deux mille hommes, se rendissent à Orizaba pour traiter. Le reste de l'armée se rembarquerait, ajouta Doblado avec une ingénuité qui ne manquait pas d'effronterie : de la sorte, l'arrangement ne serait pas, aux yeux de la nation mexicaine, vicié par l'appareil de la force.

Quand, au retour des envoyés, l'amiral Jurien entendit parler de rembarquement, il songea à couper court à des pourparlers décevants et à occuper de haute lutte les campements qui nous étaient indispensables. Mais il avait à compter avec ses alliés. Sir Charles Wyke, jadis si sombre dans ses dépêches, semblait de plus en plus acquis au parti libéral. « Doblado, écrivait-il, est un homme d'un réel talent... Sa réponse, à part la proposition de rembarquement, qui est inadmissible, est somme toute satisfaisante. » Et il ajoutait le lendemain, dans une dépêche à lord Russell : Doblado a centralisé les forces du gouvernement..., nous pourrons bientôt avoir dans ce pays un gouvernement solide et intelligent, désireux de traiter avec nous et de prêter l'oreille à nos réclamations[24]. » Prim, de son côté, jugeait, lui aussi, la situation fort améliorée. En ces conjonctures, on décida d'ajourner encore tout ce qui eût semblé hostilité. lin nouveau message fut expédié à Mexico : il portait que les alliés se mettraient prochainement en marche vers Orizaba et Jalapa et qu'ils espéraient y trouver un accueil amical.

Cependant la situation, en se prolongeant, devenait de plus en plus étrange. Les Français et les Espagnols avaient porté leurs corps de troupes en avant de la Vera-Cruz et occupaient la Tejeria, San Juan, Médellin. En face se développaient les campements juaristes. De part et d'autre on s'observait, mais sans en venir aux mains. Si nos procédés étaient contradictoires, ceux des Mexicains ne l'étaient pas moins. Celui de leurs généraux chargé de surveiller nos lignes était le général Uraga. En toute occasion, il tenait à marquer vis-à-vis de nous ses bons procédés : aux avant-postes, les relations étaient courtoises ; il arriva même que, d'un camp à l'autre, on échangea de menus présents, comme pour affirmer le bon voisinage[25]. Nonobstant ces marques de sympathie, la confiance eût été hors de saison. Peu de jours auparavant, le 25 janvier 1862, Juarez avait rendu une loi, bientôt désignée sous le nom de loi mortuaire, et punissant de la peine capitale tous ceux des Mexicains qui, par aide, livraison d'armes, acceptation d'emploi, complicité quelconque, prêteraient leur concours aux envahisseurs. Sur ces entrefaites, Uraga ayant été remplacé par Saragoza, celui-ci se plaignit que les Européens étendissent leurs campements et, en une dépêche du ton le plus agressif, leur notifia que toute tentative pour porter en avant leurs bivouacs serait repoussée par la force... Comme les alliés s'irritaient, Doblado intervint, désavoua Saragoza, s'appliqua avec beaucoup de soin à calmer les colères. Mais qui croire : ou Juarez, qui, au nom du gouvernement mexicain, punissait de mort quiconque nous aiderait ; ou son ministre Doblado, qui, au nom de ce même gouvernement, nous prodiguait les assurances et les caresses ?

Au milieu de tous ces symptômes contraires, l'état sanitaire demeurait le grand souci. Le séjour des terres chaudes commençait à produire son effet accoutumé. Le général Prim avait dû renvoyer huit cents malades à la Havane. Les Français comptaient eux-mêmes près de quatre cents indisponibles. Que serait-ce quand sévirait le terrible vomito ? à tout prix, il fallait gagner les plateaux. A la suite de divers messages, une conférence fut résolue pour le 19 février entre les délégués des alliés et ceux du gouvernement mexicain ; le lieu fixé fut d'abord le Rancho de la Purga, puis la Soledad. Entre les chefs européens, le général Prim était le plus important ; il fut décidé qu'il représenterait ses collègues. Quant à Juarez, il aurait pour organe Doblado.

Prim était aisé à gagner : se souciant peu de travailler pour la France, il inclinait vers l'Angleterre. De loin, l'entreprise avait pu offrir des aspects grandioses ; de près, le rêve s'amoindrissait et semblait s'évanouir : que s'il se réalisait jamais, ce ne serait point au profit de l'Espagne. Doblado pressentit ces dispositions. Il déploya toutes les habiletés, et surtout la première de toutes, qui était la modération. Loin de vanter outre mesure son pays, il le jugea avec une impartialité singulière, comme il eût fait d'un peuple étranger. Le grand mal du Mexique, dit-il, c'était l'existence d'une classe turbulente, qui ne vivait que de la guerre et poussait l'audace à l'extrême, tandis que le reste de la nation poussait à l'extrême la timidité. Descendant de ces généralités, il parla de l'intervention, mais sans colère et avec un insinuant abandon. « Nous sommes très désireux, ajouta-t-il, d'une solution pacifique, mais il faut que vous nous aidiez. Des conditions trop dures, même si nous les acceptions, exaspéreraient : de là un retour à l'anarchie ; et cette anarchie vous ôterait la dernière chance d'obtenir le redressement de vos griefs. » Doblado, comme pour provoquer une déclaration contraire, insista sur les rumeurs accréditées dans le public : on attribuait aux Français des projets monarchiques, aux Espagnols l'arrière-pensée de rétablir leur ancienne domination. A ces mots, Prim, interrompant, désavoua tout dessein d'attenter à l'indépendance mexicaine et traita de ridicules les prétendues ambitions de l'Espagne. Ces explications préliminaires laissaient présager l'accord. En concédant les campements sur les plateaux, Doblado exprima la crainte d'introduire les alliés au cœur du pays. « Qu'à cela ne tienne, répliqua Prim ; en cas d'échec des négociations, nous rétrograderons jusqu'au pied des hauteurs, sauf à reprendre le lendemain par la force les positions que nous aurons abandonnées. » Encouragé par le ton amical de l'entretien, le ministre de Juarez essaya de jeter la sonde comme pour voir ce qu'il pourrait oser, et il demanda la reconnaissance du gouvernement républicain. Prim refusa, mais en adoucissant son refus : « Vous n'avez pas besoin, dit-il, que nous vous reconnaissions, puisque vous vous déclarez assez forts pour maintenir un ordre solide et durable. » Un débat s'éleva sur la remise de la douane aux autorités indigènes, mais la question resta irrésolue. Doblado demanda enfin que le drapeau mexicain flottât sur la Vera-Cruz à côté des drapeaux alliés. Un mois auparavant, Prim, répondant à un chef de guérillas, avait déclaré la prétention insoutenable. Cette fois, il la jugea légitime, et, sur cette dernière concession, la conférence se termina.

La nuit était déjà fort avancée quand Prim revint à la Vera-Cruz. Ses collègues l'attendaient, impatients du résultat. Le général se montra charmé de tout ce qu'il avait vu : « Doblado, dit-il, est un homme d'esprit supérieur et d'excellentes manières. Il connaît à merveille les affaires de son pays. » Puis il ajouta avec un redoublement d'optimisme : « Il paraît très franc et très sincère. » Un projet d'accord avait été préparé entre les deux négociateurs. Les Anglais y acquiescèrent incontinent ; après quelques critiques, les Français s'y rallièrent aussi, non par goût, mais par impossibilité de trouver autre chose. Aux termes de la convention, de la convention de la Soledad ainsi qu'on l'appela dans la suite, les représentants des puissances alliées s'engageaient à ne porter aucune atteinte « à l'indépendance, à la souveraineté, à l'intégrité du territoire de la République ». En retour, les troupes européennes pourraient s'établir dans les trois villes de Cordova, de Tehuacan, d'Orizaba et dans leur rayon naturel. Elles y demeureraient pendant tout le temps des pourparlers relatifs aux réparations ou indemnités. Ces conférences s'ouvriraient, ainsi qu'il fut décidé un peu plus tard, à la date du 15 avril. Que si d'aventure les négociations échouaient, les alliés s'engageaient à quitter les bivouacs concédés et à redescendre jusqu'à l'entrée des terres chaudes[26].

De retour auprès de Juarez, Doblado put à bon droit se vanter d'un succès mémorable. Six mois auparavant, M. Dubois de Saligny, sir Charles Wyke lui-même, n'avaient point assez de flétrissures contre le faible et insolvable gouvernement mexicain. Or, voici que le 19 février 1862 ils proclamaient l'un et l'autre que ce même gouvernement « possédait les éléments de force et d'opinion nécessaires pour se maintenir contre toute révolution intestine[27] ». Dans le programme des alliés, tout au moins dans celui de la France, l'entreprise avait pour objet une réorganisation du Mexique en dehors de Juarez ou de ses amis, peut-être même au profit de la monarchie. Or voici que la convention de la Soledad déclarait la république intangible. Les Français étaient venus en régénérateurs, les Anglais en créanciers irrités : non seulement on ne parlait plus de régénération, mais les créanciers eux-mêmes, singulièrement adoucis, acceptaient l'hospitalité du débiteur pendant qu'on discuterait la dette. L'hospitalité serait d'ailleurs précaire, et, en cas de non-entente, le créancier serait contraint à une retraite fort semblable à une expulsion. Tel était le traité de la Soledad, acte à la fois très déraisonnable et fort nécessaire. Il y a des fautes initiales d'où dérive souvent tout un long enchaînement de fautes secondaires. La faute initiale résidait dans la convention de Londres si équivoque en sa rédaction, dans les instructions encore plus équivoques qui en furent le commentaire, dans la modicité dérisoire des effectifs organisés en vue d'une démonstration pacifique, non d'une guerre. Débarqués sur les côtes du Mexique, que pouvaient les chefs alliés ? S'ouvrir par la force les routes de l'intérieur ? Outre leur faiblesse numérique, la divergence de leurs vues n'eût pas permis une action d'ensemble. Reprendre la mer ? La chose était impossible. Se consumer dans les terres basses en attendant la fièvre jaune ? De toutes les hypothèses, celle-là était la pire. En cette occurrence, ils aimèrent mieux transformer leurs instructions que de sacrifier inutilement la vie de leurs hommes. Ce parti était non le meilleur, mais le moins mauvais, et le gouvernement français, qui plus tard désavoua ses plénipotentiaires, était le dernier qui eût le droit de les condamner.

Le 23 février, Juarez ratifia la convention. Les Français levèrent leur bivouac le 26, les Espagnols le 28. Les difficultés de la route, même en l'absence de tout ennemi, démontrèrent les dangers d'un mouvement offensif qui se fût accompli en pays hostile. Les malades étaient de plus en plus nombreux, et, malgré la saison peu avancée, quelques cas de fièvre jaune avaient déjà été observés. Après plusieurs étapes, pénibles non par la longueur du chemin, mais par l'insuffisance du matériel et l'influence énervante du climat, on atteignit le pied des hauteurs. Dès qu'on eut commencé à gravir les pentes, les hommes ressentirent bien vite les effets de l'air plus pur, et c'est d'un pas allègre que s'acheva la route commencée dans la fatigue. Les Français s'établirent à Tehuacan, les Espagnols à Orizaba et à Cordova ; une partie de cette dernière ville fut réservée aux Anglais, mais ils ne s'y installèrent point, préférant l'abri de leurs vaisseaux.

Comme les derniers détachements français et espagnols s'éloignaient de la Vera-Cruz, le pavillon mexicain fut arboré sur la ville et aussi sur le château de Saint-Jean-d'Ulloa : ainsi le voulait l'article 6 du traité de la Soledad. Cette alliance d'emblèmes rivaux achevait de marquer la confusion, confusion devenue telle que les plus perspicaces ne s'y reconnaîtraient plus. Au moment où le drapeau fut hissé, nous dit un rapport de sir Charles Wyke, une frégate américaine, arrivée tout récemment dans la rade, le salua de ses salves. Était-ce hasard, démonstration ironique, ou bien encore une façon particulière de proclamer la doctrine de Monroë ? La république des États-Unis, apparaissant pour la première fois, acclamait le premier succès de Juarez. Nous ne la reverrons guère dans les temps qui vont suivre, car une terrible lutte intestine absorbera toute son activité ; mais, la guerre civile terminée, elle se montrera de nouveau, prête à jeter dans la balance le poids de ses forces, et cela à l'heure où l'imbroglio du début sera devenu l'effroyable tragédie du dénouement.

 

V

Tandis que les commissaires européens, maintenant entre eux une harmonie précaire, s'accordaient pour signer avec Juarez la convention de la Soledad, les liens de l'alliance se dénouaient entre la France, l'Angleterre et l'Espagne.

Dès les premiers jours de l'année 1862, le gouvernement français résolut d'accroître l'effectif du corps expéditionnaire. Une forte brigade d'environ 4.000 hommes serait organisée sous les ordres du général de Lorencez, et d'urgence s'embarquerait pour le Mexique. Quand les Anglais apprirent la nouvelle, ils en conçurent quelque ombrage : décidément la France découvrait ses desseins. Aux objections de lord Russell, notre représentant, M. de Flahaut, répondit en invoquant l'exemple du cabinet de Madrid : il importait que les forces françaises ne fussent point inférieures aux forces espagnoles ; si une marche à l'intérieur devenait nécessaire, la France ne voulait pas que le petit nombre des combattants devînt une cause d'échec. Ces explications ne satisfirent point le chef du Foreign Office. « Je regrette fort la mesure, répliqua-t-il avec aigreur. Quant à nous, nous n'accroîtrons point notre effectif. » Ainsi parlèrent les Anglais[28], et les Espagnols les imitèrent, mécontents qu'ils étaient de voir le premier rôle leur échapper.

Ce premier dissentiment fut bientôt suivi d'un second. Les officiers français qui allaient partir ne se gênaient pas pour publier le but de l'entreprise, qui était, disaient-ils, de fonder un empire ; on nommait même le futur empereur : ce serait l'archiduc Maximilien. Comme ce bruit circulait dans Paris avec beaucoup de persistance, lord Cowley interrogea M. Thouvenel. Celui-ci nia que, dans cet ordre d'idées, aucune négociation directe eût été entamée par la France. Il y a eu des pourparlers, ajouta-t-il, mais engagés par les Mexicains qui, agissant à leurs risques et périls, sont venus en Europe et se sont rendus à Vienne. Avides de lumière, les Anglais se tournèrent vers l'Autriche. Le chancelier autrichien, 11I. de Rechberg répliqua que les instigateurs du projet étaient des émigrés mexicains en résidence à Paris. « Le gouvernement de Sa Majesté, poursuivit-il, ne se prêtera certainement pas à ce dessein, à moins qu'il ne soit établi que Son Altesse est appelée par le vœu unanime des populations. » Pour que l'information fût complète, il restait à interroger le chef du cabinet de Madrid. Lord Russell put pénétrer sans peine les dispositions de l'Espagne, déjà fort refroidie pour une entreprise dont le bénéficiaire serait un protégé de Napoléon. Le maréchal O'Donnell parla comme eussent pu le faire les Anglais eux-mêmes. Il désapprouvait l'établissement d'une monarchie au Mexique : sans la garantie de l'Europe, cette monarchie ne durerait pas un an ; que si l'Europe la garantissait, le résultat ne serait guère meilleur ; ce seraient des luttes perpétuelles, non seulement à l'intérieur, mais avec toutes les républiques américaines et spécialement avec les États-Unis. « Je ne sais, ajouta en souriant O' Donnell, les vœux de l'illustre personnage dont le nom est prononcé, mais je ne puis répéter qu'une chose : Je ne suis ni archiduc, ni prince, mais simple général espagnol. Eh bien ! si la couronne du Mexique m'était offerte, je n'hésiterais pas un seul instant à la refuser. » Assuré de l'adhésion de l'Espagne, lord Russell revint vers la France et se crut autorisé à rappeler au cabinet des Tuileries le principe de non-intervention, fondement de la convention de Londres. « Soyez sans crainte, répliqua avec quelque vivacité M. Thouvenel, nous ne tenterons pas d'imposer un gouvernement au Mexique. » Même à travers ce langage, il était aisé de deviner une arrière-pensée, celle de provoquer parmi les Mexicains une manifestation en faveur de la monarchie. Et c'est ainsi que le traité du 31 octobre, quoique respecté dans son texte littéral, s'accompagnait d'interprétations de plus en plus divergentes[29].

Sur ces entrefaites arrivèrent les premières nouvelles du corps expéditionnaire. La proclamation des commissaires alliés fut blâmée à Londres comme à Paris, mais pour des motifs contraires : à Paris, on la trouva trop timide ; à Londres, trop accentuée. Bientôt on sut que M. Dubois de Saligny se faisait le patron de la créance Jecker, et au point de l'assimiler aux réclamations françaises. Cette malheureuse affaire, qui, à la Vera-Cruz, avait failli créer un conflit, produisit en Europe un dissentiment pareil. Lord Russell jugea bien élevé l'ensemble de nos demandes ; puis, venant à la créance Jecker : e Je n'imagine pas, écrivit-il à lord Cowley, que le gouvernement français puisse approuver cette partie de l'ultimatum. M. Thouvenel défendit assez mollement son agent et surtout se garda bien de se solidariser avec lui : les dossiers avaient été examinés dans les bureaux de la légation française à Mexico ; les bureaux ministériels étaient demeurés étrangers à ce travail : le chiffre de l'indemnité paraissait en effet bien considérable : on pourrait voir, examiner, nommer sur les lieux une commission, établir un rang entre les réclamations. Quant à la créance Jecker, M. Thouvenel s'en expliqua à plusieurs reprises avec un singulier embarras, en homme qui n'osait ni la défendre ni l'abandonner : un grand nombre de Français, répétait-il, s'étaient rendus acquéreurs de bons, et il importait qu'ils ne fussent pas frustrés. Il essayait d'établir une distinction entre les intérêts légitimes, qui méritaient notre protection, et les intérêts étrangers, que nous n'avions pas mission de sauvegarder. Lord Russell tint bon et prescrivit à sir Charles Wyke de ne point soutenir une pareille demande si M. de Saligny persistait à la présenter : « Le contrat Jecker, disait-il avec quelque ironie à M. de Flahaut, n'est point de ceux dont on doive poursuivre l'exécution par voie d'ultimatum. » Cependant à Paris et à Londres l'opposition de vues ne se dissimulait plus. M. Thouvenel s'ingéniait à publier tous les indices qui établiraient l'existence d'un parti monarchique au Mexique : lord Russell s'appliquait avec un soin égal à décliner toute participation dans une œuvre pareille. Les agents français ne cessaient de parler de la régénération du Mexique : bien au contraire, le commodore Dunlop, ayant eu le malheur d'employer cette expression dans l'une de ses dépêches, fut aussitôt blâmé par son gouvernement. Le 13 mars, au Corps législatif, M. Billault calculait que nos troupes avaient dû quitter le 20 février la Vera-Cruz, et il ajoutait : « Nous devons être aujourd'hui à Mexico. » Combien autre était dans le même temps le langage de lord Russell et celui des commissaires de l'amirauté anglaise ! A aucun prix, disaient-ils, les marins ne s'aventureraient dans l'intérieur, et si la fièvre jaune devenait trop meurtrière, mieux vaudrait se rembarquer pour les Bermudes.

On en était là quand on apprit la convention de la Soledad. Dans les trois cours, la surprise fut tout d'abord égale, tant le traité, à première vue, parut extraordinaire[30] ! Quand l'étonnement se fut calmé, on relut l'acte, on en pesa les clauses : devait-on le proclamer nul ou au contraire le sanctionner ? Ici la divergence éclata, et trop nette, trop publique pour ne pas détruire jusqu'aux dernières apparences de l'accord. — Lord Russell ratifia la conduite de sir Charles Wyke, non sans doute avec beaucoup d'empressement, car il discernait les objections et dès la première heure les formula, mais avec la conviction que, de tous les arrangements possibles, celui-ci était le moins périlleux et le moins dommageable[31]. — Tout autre fut la conduite du gouvernement français. Non seulement il repoussa la Convention, mais eut à cœur de publier sa désapprobation. Le 2 avril, le Moniteur enregistra le désaveu : bien plus, le vice-amiral Jurien de la Gravière fut disgracié et reçut l'ordre de reprendre le simple commandement de la division navale ; enfin, tous les pouvoirs publics furent concentrés entre les mains de M. de Saligny, et cette désignation aurait suffi, à elle seule, à marquer l'orientation désormais invariable de la politique française. — Que ferait l'Espagne ? A Madrid, la première pensée fut de blâmer la convention. « A la place de Prim, disait le maréchal O'Donnell, je ne l'aurais pas signée[32]. » Dans cet esprit, des instructions assez énergiques furent adressées au général en chef espagnol : il devrait hâter les négociations et, si le résultat n'était pas satisfaisant, agir avec promptitude. Les jours suivants, ces résolutions commencèrent à fléchir. Le cabinet de Madrid proposa de nouvelles conférences entre les plénipotentiaires des trois cours : on y résoudrait par avance les questions qui pourraient surgir des pourparlers ouverts à Orizaba. « A quoi bon de nouvelles conférences, répliqua M. Thouvenel ? Avant que nos courriers parviennent au Mexique, les négociations auront été interrompues ou auront abouti à un traité ; dans le premier cas, notre seule chance sera le recours aux armes ; dans le second, nous devrons, pour apprécier le traité, attendre que le texte nous en soit parvenu[33]. » Dès lors, l'Espagne se refroidit tout à fait, et le signe le plus clair de son évolution, ce fut son zèle à reprendre pour son compte les arguments familiers aux Anglais : tout le mal venait des émigrés mexicains établis à Paris et qui, par leurs exagérations, avaient trompé l'Europe ; la presse française, en reproduisant ces tableaux fantaisistes, accréditait les plus regrettables illusions ; il était fâcheux que l'on eût soulevé la question de la monarchie et plus fâcheux encore qu'on eût désigné l'archiduc[34]. Malgré ces symptômes, on doutait encore que les ministres de la reine Isabelle eussent rabaissé leur ambition jusqu'au niveau de la positive Angleterre ! Le 9 avril, le gouvernement espagnol acheva sa conversion. Ce jour-là, au grand étonnement de l'ambassadeur de France, au grand étonnement des Espagnols eux-mêmes, M. Calderon-Collantès, par une déclaration à la Chambre des députés, donna, en termes très réservés mais très nets, son adhésion à la conduite de Prim et à l'acte même de la Soledad.

C'était la fin de l'action commune. Dans le même temps, le traité du 31 octobre, devenu caduc en Europe, se déchirait violemment au Mexique.

Les commissaires alliés avaient eu beau apposer leur signature au bas d'un acte identique ; de plus en plus ils s'engageaient dans des voies contraires. Sir Charles Wyke inclinait de jour en jour davantage vers le parti libéral, vers Doblado surtout, l'homme le plus capable à ses yeux de ramener l'ordre au Mexique et d'assurer pour l'avenir le remboursement des créances européennes. Prim s'appliquait à restreindre le programme de l'entreprise, à mesure que la France s'appliquait à l'étendre ; les Anglais s'ingéniaient à l'affermir dans ces dispositions, et ils trouvaient des complices dans certains Mexicains eux-mêmes qui s'efforçaient de circonvenir le général, de séduire sa vanité par toutes sortes de flatteries, de l'allécher par la perspective de quelque rôle personnel. Quant à l'amiral Jurien de la Gravière, il n'avait souscrit qu'à contre-cœur à l'acte de la Soledad. Sentant combien il avait élargi ses instructions, il prévoyait un désaveu, peut-être une disgrâce. Sa seule consolation, et elle était grande, était d'avoir prémuni son petit corps d'armée contre les prochaines atteintes de la fièvre jaune. En attendant, ses regards se portaient vers l'intérieur, et avec un reste d'espoir, car il ne pouvait se persuader que tout ce qu'avaient répété les émigrés mexicains, que tout ce qu'avait écrit la légation de France fût dénué de fondement. Cependant, par son tact et sa droiture, il maintenait tant bien que mal les liens fragiles de l'alliance ; il servait ainsi de trait d'union entre ses collègues et M. de Saligny, qui représentait la politique intransigeante et ne prenait pas la peine de s'en cacher. Sur ces entrefaites, les commissaires se séparèrent. A la fin de février, l'amiral Jurien partit pour Tehuacan ; à quelques jours de là, sir Charles Wyke et, après lui, Prim s'établirent à Orizaba. Seuls, le commodore Dunlop et M. de Saligny demeurèrent à la Vera-Cruz. Cet éloignement pourrait être lui-même un bien, car, en diminuant les occasions de contact, il diminuerait les causes de désaccord. La bonne harmonie ne tenait plus qu'à un fil, et qui se briserait au moindre incident. Cet incident ne tarda pas à se produire.

Le 5 mars 1862, le général de Lorencez, monté sur le Forfait, aborda à la Vera-Cruz. Les autres bâtiments suivaient d'assez près, portant le reste de la brigade. Cet accroissement de nos effectifs n'était fait pour plaire ni aux Anglais, toujours hostiles à tout apprêt guerrier, ni aux Espagnols ; qui, du premier rang, passaient décidément au second. Ce qui n'était qu'ombrage et jalousie se changea en irritation très vive quand on sut quel personnage le général Lorencez allait abriter sous son drapeau.

Ce personnage s'appelait Almonte. On le disait bâtard du curé Morelos, l'un des héros de l'Indépendance. Dans les jours de combat, Morelos, pour que son fils fût en sûreté, l'envoyait dans les bois, Al Monte ; de là le nom qu'on donna à l'enfant et qui plus tard lui resta. Telle était la légende. Almonte avait grandi au milieu des discordes de sa patrie, mais sans parvenir jamais à la première place, soit que sa modération naturelle détournât de lui les hommes des partis extrêmes, soit que ses facultés, distinguées plutôt que supérieures, ne le marquassent point pour le rang suprême. Bien que n'ayant jamais été investi de la présidence, il avait occupé des charges importantes : non seulement il était général (titre fort commun au Mexique), mais plusieurs fois il avait été ministre de la guerre, puis il avait successivement représenté son pays aux États-Unis et en France. Entre les factions contraires, il avait gardé toujours une attitude un peu flottante, par prudence ou embarras de se décider, et rien ne faisait prévoir qu'il serait un jour le champion de la monarchie. Depuis 1859 seulement, il s'était rattaché par une évolution bien nette au parti conservateur, et, sous Miramon, il avait été désigné comme ministre du Mexique à Paris et à Madrid. A Paris, il conquit une place à part dans la colonie étrangère. La considération dont on l'entoura, il la méritait à bien des titres. Il était très honnête, et d'une honnêteté qui semblait doublement méritoire au milieu de la décomposition morale où se dissolvait son pays. Son passé était pur des excès sanguinaires auxquels avaient participé au Mexique les hommes de tous les partis. Il commandait la confiance par un langage grave qui contrastait avec les ardeurs ordinaires de ses compatriotes. L'Empereur Napoléon se prit d'inclination pour cet étranger et acheva par-là de le mettre en relief. Les émigrés mexicains établis en Europe et depuis longtemps à la poursuite de la monarchie crurent qu'ils ne pourraient trouver un meilleur chef et, sans souci d'une conversion un peu récente, se rangèrent derrière lui. Almonte fit valoir auprès de l'Empereur les ressources extraordinaires, la grande influence du parti conservateur. En cela il le trompa, mais tous ceux qui l'ont connu affirment qu'il fut de bonne foi et subit lui-même les illusions qu'il propagea autour de lui. Influencé par ces conseils, qui répondaient à ses propres pensées, Napoléon engagea Almonte à regagner son pays et à y hâter ce mouvement d'opinion qui serait, disait-on, irrésistible. M. Thouvenel, de son côté, donna le même avis, ainsi qu'il l'avoua plus tard à lord Cowley[35]. C'est ainsi qu'Almonte aborda à la Vera -Cruz en même temps que Lorencez, bien que non par le même bâtiment. L'élévation de son rang ne permettait pas que son arrivée passât inaperçue. La faveur dont il jouissait aux Tuileries autorisait à croire qu'il apportait au Mexique les plus récentes pensées de l'Empereur. Avec lui avaient débarqué plusieurs Mexicains notables qui lui faisaient cortège. Nul doute n'était possible. En renvoyant Almonte dans sa patrie, Napoléon achevait de se dévoiler. Décidément il entendait fonder au Mexique un nouveau gouvernement, et Almonte apparaissait comme le fourrier du nouvel empire.

Parmi nos alliés l'émotion fut grande. A. la Vera-Cruz, le commodore Dunlop interrogea M. de Saligny. Celui-ci, se refusant à toute explication, se retrancha derrière les volontés de l'Empereur, son maître. D'Orizaba, sir Charles Wyke formula à son tour ses plaintes. Le plus animé fut Prim. A première vue, son irritation eût pu surprendre : il avait naguère protesté contre l'éloignement de Miramon ; pouvait-il, à un mois d'intervalle, réclamer l'expulsion d'Almonte ? Mais le général ne se piquait pas de cette logique. Il était encore à la Fera-Cruz quand Almonte y aborda. Celui-ci étant venu le voir, il s'applique à lui dépeindre les dangers de sa tentative : s'il s'aventure seul dans le pays, il sera traité en ennemi ; s'il y pénètre confondu dans les rangs français, ce sera la fin de la triple alliance[36]. Ayant parlé de la sorte, il part pour Orizaba. Là, il reçoit une protestation de Doblado, qui dénonce le débarquement des émigrés et les proclame rebelles. Sans tarder, il transmet la dépêche à l'amiral Jurien et puise dans les dispositions du gouvernement de Juarez un nouvel argument pour éloigner Almonte. Le 17 mars, dans une lettre à Napoléon III lui-même, le commandant en chef des forces espagnoles s'efforce de démontrer les difficultés de tout établissement monarchique. « Il sera facile à Votre Majesté, ajoute-t-il avec une remarquable clairvoyance, de conduire le prince Maximilien à la capitale et de le couronner roi ; mais le roi ne rencontrera dans le pays d'autre appui que celui des chefs conservateurs, qui ne songeaient pas à fonder la monarchie lorsqu'ils étaient au pouvoir, et qui y songent maintenant qu'ils sont vaincus, dispersés et proscrits[37]. » Sur ces entrefaites, on apprend diverses mesures rigoureuses prises par Juarez contre les résidents étrangers et spécialement les Espagnols. Vivement blessé de ces vexations, Prim se rejette en arrière, et ses lettres à l'amiral Jurien semblent témoigner de son revirement. Mais bientôt son dépit s'apaise, et de plus en plus une seule préoccupation domine en ses paroles comme en ses actes, celle de se détacher de la France et d'évoluer vers l'Angleterre.

Ce qui complétait l'imbroglio, c'est que les Français, qui ne s'entendaient plus avec leurs alliés, avaient peine à s'entendre entre eux. Lorencez avait naguère quitté Cherbourg, l'oreille toute remplie des paroles optimistes qui se murmuraient autour de lui. Quand, à l'approche de la Vera-Cruz, on avait vu, du pont du Forfait, flotter sur la ville le drapeau mexicain associé au drapeau français, les officiers qui entouraient le général s'étaient imaginé que le but de l'expédition se trouvait déjà atteint et, avec le désappointement naturel aux militaires qui arrivent trop tard, s'étaient écrié que tout était fini[38]. Une fois à terre, il avait fallu en rabattre. Ce drapeau, loin de marquer la victoire, était celui de Juarez, avec qui on venait de conclure un accord : nos troupes n'étaient point à Mexico, comme le disait complaisamment M. Billault, mais sur les premiers plateaux des terres tempérées ; elles n'y étaient même qu'à titre précaire et par un consentement qui se pourrait révoquer. On devine la déception de Lorencez, jeté de plain-pied dans l'aventure la plus inextricable, demain peut-être la plus périlleuse. Le mécompte n'avait pas été moindre pour Almonte, qui avait regretté son voyage, l'avait jugé malencontreux et, prêt à devancer les vœux des Anglais, des Espagnols, des Juaristes, avait tout d'abord songé au retour. En ces conjonctures, M. de Saligny, resté à la Vera-Cruz tandis que l'amiral Jurien s'établissait à Tehuacan, avait ravivé les illusions, qui déjà s'éteignaient. Aux nouveaux arrivants il répéta ce qu'il affirmait dans ses dépêches, ce qu'il avait fini par se persuader à force de le redire : il y avait dans le pays un grand parti monarchique ; encore un peu de patience, et on le verrait s'éveiller ; de plus en plus le gouvernement républicain se discréditait ; on agirait isolément si on ne pouvait agir à trois. De la convention Je la Soledad elle-même, le ministre de France ne se préoccupait que médiocrement ; les procédés de Juarez donnaient déjà, donneraient surtout dans l'avenir des prétextes surabondants pour la déclarer nulle. Tel était le catéchisme des affaires mexicaines, depuis longtemps rédigé à l'usage de l'Europe par M. de Saligny. Le plus piquant, c'est qu'à cinquante lieues plus loin, à Tehuacan, les nouveaux débarqués eussent appris un catéchisme bien différent, aussi réservé dans ses formules que l'autre était tranchant et dogmatique dans ses affirmations. Au contact de la réalité, l'amiral Jurien avait fini par prendre en grande méfiance les informations de son collègue. Il pénétrait que les pensées de M. de Saligny étaient celles qui rencontraient le plus de faveur à Paris. Mais ces pensées elles-mêmes lui semblaient si dangereuses, si excessives, qu'il hésitait à s'y plier. Dans cet esprit, il s'efforçait de maintenir entre les commissaires des trois puissances le peu d'harmonie qui restait. Son plan, plus honnête que praticable, eût été une amnistie générale proclamée par Juarez, puis une sorte de consultation nationale, exempte de fraude, de violence ou de dol, et qui, dans un sens ou dans un autre, eût fixé le sort du Mexique. Entre les deux opinions, il était naturel que Lorencez et ses compagnons se pénétrassent des vues de M. de Saligny, présent à la Vera-Cruz, plutôt que de celles de l'amiral Jurien, qui ne leur arrivaient que par correspondance et comme avec un son affaibli. Non seulement ils crurent le ministre de France, mais ils modelèrent leurs rapports sur les siens. En cela, ils se trompaient, ce qui était grave. Ce qui était plus grave encore, ils tromperaient leur pays : car en France on additionnerait les témoignages ; aux dépêches de Saligny on ajouterait les lettres de Lorencez, les correspondances de ses officiers ; comme on trouverait partout la même conclusion, on s'autoriserait de ces suffrages cumulés pour pousser à fond la même politique, et cela sans songer que tous ces rapports émanaient en réalité d'une source unique, que toutes ces voix n'étaient que l'écho d'une seule voix.

Durant les premiers jours de mars, Almonte demeura à la Vera-Cruz. En cette ville, sa présence pouvait, à toute rigueur, ne point soulever de trop vives réclamations. Quelques jours plus tard, il s'éloigna de la côte ainsi que ses compagnons et, sous la protection d'un bataillon de chasseurs à pied, pénétra dans l'intérieur. Le 23 mars, il était à Cordova. A cette nouvelle, Dunlop, sir Charles Wyke, Prim, redoublèrent leurs plaintes, demandèrent derechef des explications, réclamèrent une réunion des conférences. Au commodore Dunlop M. de Saligny répliqua, ainsi qu'il l'avait déjà fait, en invoquant les volontés de son souverain. Comme le général Lorencez arrivait à Orizaba, se rendant à Tehuacan, Prim eut avec lui une longue entrevue et, à l'aide de toutes sortes d'arguments, lui montra la faiblesse du parti monarchique. Si nous en croyons Prim[39], le général fut frappé de la force de ses raisons, mais ajouta que le gouvernement impérial avait des informations toutes contraires. Le 27, Prim, se rendant à Tehuacan, y vit l'amiral Jurien. Celui-ci était en proie à de cruelles perplexités. Il se sentait placé entre les intentions de l'Empereur, qui se découvraient de plus en plus à ses yeux, et la convention de la Soledad, qu'il avait signée. Bien que n'aimant guère M. de Saligny et le jugeant un informateur beaucoup trop passionné, bien que plein d'inquiétudes sur l'issue de l'entreprise, il ne se croyait pas en droit de persévérer dans une politique d'atermoiements, qui serait, à coup sûr, désavouée à Paris. De là une certaine déviation dans sa conduite. Sa pensée dominante était de dénoncer au plus vite le traité de la Soledad, de rétrograder jusqu'au pied des hauteurs avant que la fièvre jaune ne régnât en maîtresse ; puis, ayant fait honneur à sa parole, il reprendrait, et cette fois en ennemi loyal, les positions abandonnées. A l'exposé de ce plan, Prim se récria plutôt que de s'associer à une pareille conduite, il se rembarquerait avec son armée. Impressionné de ce langage, l'amiral consentit à ajourner sa résolution ; toutefois il reculerait, dès à présent, de Tehuacan jusqu'à Cordova ; de là il pourrait en quelques jours redescendre jusqu'aux terres chaudes, comme le voulait l'acte de la Soledad, puis reprendre sa marche offensive, comme le voulait sans doute son gouvernement. L'éloignement d'Almonte et de ses compagnons était le but principal que poursuivait le général Prim. A ce point de l'entretien, Jurien ne cacha pas son regret qu'une protection, inconsidérée peut-être, eût été accordée aux exilés mexicains ; cette mesure avait été prise sans sa participation : il recommanderait aux émigrés la prudence et ne leur permettrait pas de dépasser Cordova. Prim insista pour obtenir davantage : Almonte et les autres réactionnaires ne pourraient-ils pas être réembarqués ou du moins être renvoyés à la Vera-Cruz ? « Non, non, répliqua Jurien, notre honneur nous le défend. » L'amiral mit dans cette réponse une énergie singulière et bien propre à déconcerter toute nouvelle sollicitation. Le moment était mal venu en effet pour réclamer ce sacrifice. Cinq jours auparavant, un Mexicain de haut rang, appartenant au parti conservateur, le général Robbles, ayant voulu franchir les campements juaristes et gagner Tehuacan pour se concerter avec nous, avait été saisi non loin de nos lignes et aussitôt fusillé comme traître. A l'heure où Juarez punissait de mort toute démarche en notre faveur, le devoir était de ne pas désavouer ceux qui se confiaient à nous ; et sur cette question de dignité, l'amiral Jurien, quelque transigeant qu'il fût sur tout le reste, ne devait pas tenir un autre langage que M. de Saligny lui-même.

Il ne restait plus rien de l'alliance et la malheureuse convention de Londres s'en allait en pièces. Une dernière conférence se tint, moins en vue de rétablir l'accord que de constater la séparation. Elle eut lieu le 9 avril à Orizaba. Tous les commissaires y assistaient, même M. de Saligny, qui avait invoqué jusque-là sa santé pour ne point quitter la Vera-Cruz. Les secrétaires de légation avaient été convoqués, comme si on eût voulu environner d'un plus grand nombre de témoins cette rupture solennelle. Dès l'ouverture de la séance, le général Prim rappela les premiers actes de la campagne, puis il précisa nettement l'objet de la réunion : la présence du général Almonte dans les rangs des troupes françaises était-elle conciliable avec la convention de Londres et avec les préliminaires de la Soledad ? Mis en demeure de s'expliquer, l'amiral Jurien le fit avec beaucoup de loyauté, s'efforçant de masquer, sous la courtoisie des formes, l'âpreté des dissentiments : loin de violer le traité de la Soledad, il l'exécuterait à la lettre, quoi qu'il lui en pût coûter ; en retirant ses troupes de Tehuacan, en commençant la marche rétrograde, il avait déjà marqué sa volonté de ne point profiter de positions bénévolement concédées ; quant à Almonte, il ne l'abandonnerait pas ; c'était un proscrit, qui, à ce titre, avait droit à la protection de la France ; il revenait dans sa patrie en conciliateur et non pour y porter la guerre ; il y revenait sur l'invitation même de l'Empereur, qui l'honorait de sa bienveillance. Sir Charles Wyke et le général Prim se récrièrent : « Almonte, répliquèrent-ils l'un et l'autre, n'est point un exilé qu'il s'agit de protéger contre ses ennemis politiques : de lui-même il a quitté le sûr asile de l'Europe ; il a débarqué au Mexique avec des intentions hostiles contre le gouvernement établi : est-il correct que nous lui prêtions notre appui, tandis que nous négocions avec ce même gouvernement ? Nous ne demandons pas qu'Almonte soit livré à Juarez, mais qu'il soit renvoyé à la Vera-Cruz. » Derechef, les Anglais et les Espagnols invoquèrent la convention de Londres. « Si la convention de Londres a été violée, répliqua Jurien avec un commencement d'animation, c'est moins par la protection accordée au général Almonte que par nos excès d'égards envers le gouvernement de Juarez. » Et comme s'accusant lui-même, il ajouta que la conduite conseillée par M. de Saligny eût été plus conforme aux intentions de son souverain. Jusque-là, la discussion avait été correcte. M. de Saligny intervenant, le débat prit tout à coup un tour plus passionné. Le ministre de France s'éleva avec beaucoup de force contre le gouvernement de Juarez et récapitula tous les récents griefs de nos nationaux. « Il est étonnant, répliqua sir Charles Wyke avec aigreur, que la nouvelle de ces griefs ne nous soit pas parvenue. — Les sujets français, repartit M. de Saligny, n'ont point coutume de porter leurs plaintes à la Légation britannique. » A ce langage, sir Charles Wyke reprit avec un redoublement d'acrimonie : « N'avez-vous pas dit que la convention de la Soledad n'avait pas à vos yeux plus de valeur que le papier qui avait servi à l'écrire ? — Je n'ai aucune confiance, répondit M. de Saligny, dans ceux qui gouvernent au Mexique. » Toute contrainte cessant, les récriminations, jusque-là contenues, éclatèrent. Le général Prim interpella directement M. de Saligny : « Vous avez dit à l'un de nos colonels et au consul d'Espagne à la Vera-Cruz que le secret de mon hostilité contre la monarchie de Maximilien, c'étaient mes propres aspirations à l'empire du Mexique. Je vous supplie de vous expliquer. — Je n'ai fait que répéter ce qui se disait partout, répliqua le ministre de France. » Et, assez artificieusement, il énuméra les propos, les lettres, les articles de journaux d'où le bruit public était né. Avec beaucoup de solennité, le général espagnol désavoua toute ambition personnelle. Cependant la réunion devenait tout à fait tumultueuse, et, pour la dignité des plénipotentiaires, il était à souhaiter qu'elle ne se prolongeât point. Une fois encore, sir Charles Wyke et le général Prim demandèrent l'éloignement d'Almonte. D'une même voix, les deux commissaires français s'y refusèrent. Alors les Anglais et les Espagnols, déclarant la conférence terminée, annoncèrent leur résolution de rembarquer leurs troupes pour l'Europe.

L'exécution ne tarda pas. Déjà les marins britanniques avaient repris la mer. Quant aux bataillons espagnols, on les vit, dès le milieu d'avril, descendre d'Orizaba dans les terres chaudes ; puis, gagnant la Vera-Cruz, ils furent ramenés à la Havane. La Grande-Bretagne ratifia avec empressement les résolutions de ses plénipotentiaires. En Espagne, la conduite de Prim reçut la même approbation officielle ; mais dans le public un regret subsista, celui d'une grande entreprise arrêtée à mi-chemin et où s'était complu quelque temps l'orgueil national. Comme les alliés se séparaient, les uns pour la guerre, les autres pour la retraite, le courrier de France arriva, portant à l'amiral Jurien de la Gravière la désapprobation du traité qu'il avait souscrit. Le vaillant marin s'éloigna, disgracié, quoique pour peu de temps. C'était la première victime du Mexique.

 

VI

Au cours de la longue aventure mexicaine, nous verrons surgir bien des périls, périls politiques, périls militaires. Nulle situation ne fut plus critique que celle de Lorencez, resté seul à Cordova, tandis que les Espagnols s'acheminaient vers la Vera-Cruz et que les vaisseaux anglais disparaissaient dans la direction des Bermudes.

La petite armée comptait à peine six mille combattants, excellents soldats sans doute et fort aguerris, mais dont la qualité ne compensait pas le faible nombre. Deux mille lieues séparaient de la patrie. Entre la Vera-Cruz, base de nos opérations, et les régions où l'on campait, s'étendait la large bande des terres chaudes qui serait bientôt infestée par les guérillas et aussi par la fièvre jaune, plus terrible que les guérillas elles-mêmes. La malheureuse garnison laissée à la Vera-Cruz n'était qu'une proie dévouée d'avance au vomito, et on ne savait ce qui en resterait quand la saison salubre reviendrait. A l'ouest et du côté des plateaux s'ouvrait une région immense, mal connue et qui offrirait d'innombrables retraites à nos adversaires vaincus. Le chef même semblait inégal à la tâche. Général de division depuis quelques jours seulement, il n'avait ni l'habitude ni l'autorité des grands commandements. Ceux qui l'entouraient vantaient sa bravoure, sa droiture, la distinction de ses manières, son irréprochable intégrité, mais ne formulaient sur tout le reste qu'un éloge plus réservé. Froid, distant, de haute mine, observateur exact de la discipline pour les autres comme pour lui-même, le général de Lorencez se recommandait par les qualités qui imposent l'estime plutôt que par celles qui conquièrent les âmes. Il ferait régner autour de lui l'obéissance, mais sans grand prestige, n'inspirerait qu'une confiance médiocre en ses capacités, et il ne deviendrait populaire que sur la fin de son commandement, quand une longue communauté d'épreuves et une demi-disgrâce, en mettant en relief ses vertus militaires, auraient cimenté les liens entre ses compagnons d'armes et lui. En outre, le nouveau général en chef avait vécu jusque-là loin de la politique, n'avait point la finesse d'esprit qui démêle ou déjoue l'intrigue, ne savait de l'affaire mexicaine que ce qu'il avait récemment appris. Cette ignorance même le condamnerait à tout voir, à tout juger par les yeux d'autrui ; et si ceux qui l'inspiraient lui communiquaient des impressions viciées par l'intérêt ou la passion, il dévierait sans s'en douter bien loin de la réalité : de là une nouvelle cause d'erreur ou d'insuccès dans une entreprise où les complications ne se comptaient déjà plus.

Il y a plusieurs manières d'affronter froidement les périls. Les uns les dominent par hauteur d'âme ou génie ; les autres ne s'en émeuvent point, faute de les découvrir. Il ne semble pas que le général Lorencez ait eu la pleine vision de ses dangers. On lui avait dit à Paris, sur la foi des dépêches venues de Mexico, qu'il trouverait, à peine débarqué, tous les bras prêts à s'ouvrir, et il rapportait les illusions aux lieux où elles s'étaient forgées. A la vérité, le langage des commissaires espagnols et anglais, les doutes attristés de l'honnête et clairvoyant Jurien de la Gravière, l'aspect même de toutes choses, eussent été bien propres à l'éclairer. Mais dès la première heure Saligny l'avait entouré, circonvenu, conquis, et, son langage étant exactement celui qu'on tenait aux Tuileries, il n'avait point douté que le ministre de France ne fût le vrai, le seul représentant de l'Empereur. En vain les autres avaient apporté plus tard à Cordova, à Orizaba, à Tehuacan, leurs informations, leurs rapports, leurs avis. Le général avait sa conviction faite, et, comme il était tout d'une pièce, tous les avertissements avaient glissé sur son esprit sans le pénétrer. Si on n'avait point réussi, c'est qu'on avait péché par timidité, par ménagement pour le misérable Juarez. Si on n'avait point découvert ce fameux parti monarchique, c'est qu'on n'avait point eu la hardiesse de le chercher jusque dans l'intérieur du pays, jusqu'à Puebla, jusqu'à Mexico. Ainsi parlait Saligny et après lui Lorencez, son fidèle écho. C'est dans cette disposition que le général en chef prit, sans trouble et même sans trop de crainte, les mesures qui inaugureraient la guerre.

A l'issue de la conférence du 9 avril, les commissaires français avaient notifié à Juarez l'ouverture prochaine des hostilités. Les motifs à l'appui de la rupture étaient les nouvelles vexations vis-à-vis de nos nationaux, le meurtre de plusieurs de nos soldats sur la route de la Vera-Cruz, enfin les rigueurs réclamées contre Almonte et ses compagnons. Le 16, un manifeste au peuple mexicain publia les intentions de la France, qui étaient non de conquérir le Mexique, mais de le régénérer. Le lendemain, Almonte, dans l'espérance de rallier les monarchistes si lents à prendre parti, décréta la création d'un gouvernement provisoire, s'en déclara le chef et traça même une sorte de programme que, dans le langage du pays, on appela le plan de Cordova. Cependant, à la veille de la lutte, une préoccupation dominait chez Lorencez, celle de la convention de la Soledad. La déclarer nulle et marcher en avant, c'était s'exposer à l'accusation de parjure ; redescendre jusqu'à Paso-Ancho, comme le voulait l'article 4 du traité, pour remonter ensuite sur les plateaux, c'était aller chercher les fièvres. Sur ces entrefaites, un incident surgit, assez minime en apparence, mais que le général se plut à grossir à ses propres yeux et aux yeux des autres afin de secouer des liens qui lui pesaient.

Quand l'amiral Jurien, préludant au mouvement rétrograde imposé par la convention de la Soledad, avait ramené ses troupes de Tehuacan à Cordova, il avait laissé ses malades à Orizaba, les plaçant sous la sauvegarde de la loyauté mexicaine. Le 12 avril, ceux-ci furent transférés d'un hôpital dans un autre, et plusieurs d'entre eux, déjà en convalescence, traversèrent la ville tout armés. Un bruit s'accrédita aussitôt, celui que les Français, en quittant Orizaba, avaient laissé un détachement d'hommes valides pour la sûreté de leurs malades. Le général Saragoza accueillit la rumeur et, dans une lettre assez hautaine, invita Lorencez à retirer cette garde au plus vite. A ce message, Lorencez ressentit une assez vive irritation et affecta surtout de se montrer fort blessé. Déjà l'établissement de guérillas autour de la Vera-Cruz et quelques attaques contre des militaires isolés lui avaient paru autant de violations du traité de la Soledad. Soit que ses appréhensions fussent réelles, soit qu'il jugeât opportun de se dire très alarmé, il vit ou crut voir dans la note du général Saragoza une sorte de menace pour les soldats laissés en territoire ennemi. Il manifesta la crainte qu'ils ne fussent que n des otages exposés aux excès d'une armée indisciplinée et de chefs sans scrupules ». En conséquence, il révoqua tous les ordres de marche rétrograde et, déchirant tout ce qui restait de la malheureuse convention, résolut de se porter le soir même vers Orizaba à la tête de son armée. Au fond, le prétexte était assez faible. Quelques heures plus tard, Saragoza mieux informé désavoua sa première dépêche ; en outre, si nos malades avaient pu courir quelque péril, la rupture du traité eût été l'acte le plus propre à aggraver leur sort, car les Mexicains auraient eu le temps de les emmener prisonniers, de les massacrer peut-être, bien avant l'arrivée de nos colonnes. Mais Lorencez était impatient de combattre, était jaloux surtout d'épargner à ses troupes une descente, même passagère, dans la région des fièvres. « Si votre armée ne monte pas immédiatement au-delà de Cordova, écrivait en ce temps-là à M. de Saligny le ministre de Prusse, elle sera décimée par le vomito et les fièvres pernicieuses. Les premières pluies vous apporteront tout cela, et quand l'infection aura une fois gagné l'armée, il sera trop tard. Toutes les questions et toutes les conventions politiques disparaissent devant le danger de sacrifier des milliers d'hommes aux épidémies d'un climat meurtrier... Mes craintes sont fondées sur un long séjour dans ce pays. Le gouvernement mexicain, qui connaît tous ces dangers, fera tout son possible pour vous retenir encore quelque temps[40]. » Cet avertissement, qui concordait avec d'autres informations non moins inquiétantes, Lorencez l'avait sous les yeux, et il était assez grave pour ébranler sa conscience. Il n'avait pas un homme à perdre avec des effectifs déjà si restreints. En ces conjonctures, la lettre hautaine de Saragoza vint à point. De là une résolution qu'il est malaisé de juger, loin des temps, loin des circonstances où elle fut prise, et qu'il serait à la fois téméraire de condamner ou d'absoudre.

Le 20 avril, après un court engagement près du village du Fortin, Lorencez entra dans Orizaba. Il y retrouva ses malades, qui n'avaient subi aucune avanie là ; arrivèrent enfin d'assez nombreuses adhésions venues de l'intérieur. Entre tous ceux qui offrirent leur concours, les plus notables furent le général Méjia, d'origine indienne, très influent dans la région montagneuse qui s'étend au-delà de Queretaro, et le général Marquez, militaire de mince scrupule mais de rare énergie et trop compromis dans le parti réactionnaire pour pouvoir le déserter jamais. Dans le même temps, on vit paraître les premières troupes mexicaines : c'étaient 2 ou 300 cavaliers amenés à notre camp sous la conduite du général Galvez. Les nôtres contemplaient avec quelque surprise ces auxiliaires à la mise débraillée, marchant sans ordre ni discipline et suivis d'un long cortège de femmes qui veillaient aux bagages et aux ustensiles de campement ; pourtant, les chevaux étaient assez bons, les armes passables, et les hommes, maigres, secs, nerveux, paraissaient singulièrement durs à la fatigue. Somme toute, ce concours des indigènes était médiocre, mais Lorencez ne se troublait pas. Ses regards se portaient avec fierté sur sa petite armée, qui offrait alors l'aspect le plus martial. Elle se composait de corps d'élite : le 2e zouaves, tiré d'Afrique ; le 1er bataillon de chasseurs à pied, le 99e de ligne, commandé par le vaillant colonel L'hériller ; puis un régiment d'infanterie de marine et enfin un bataillon de marins fusiliers, moins bons marcheurs que leurs camarades, mais excellents pour tout le reste et terribles au combat. L'air salubre des plateaux achevait de dissiper les influences morbides des terres basses, et la plupart des malades sortaient des ambulances. La beauté du climat, l'abondance de toutes choses, accentuaient dans tous les rangs le bon esprit, la gaieté, la bonne humeur. A cela s'ajoutait l'attrait de l'inconnu, la perspective d'aventures glorieuses, tout ce qui surexcite les âmes des soldats. Charmé de ces dispositions, confiant dans ses forces, Lorencez débordait des illusions dont M. de Saligny l'avait pénétré. « Nous avons sur les Mexicains, écrivait-il au ministre de la Guerre, une telle supériorité de race, d'organisation, de discipline, de moralité et d'élévation de sentiments que je prie Votre Excellence de vouloir bien dire à l'Empereur que dès maintenant, à la tête de ses 6.000 soldats, je suis le maître du Mexique. Je regretterais profondément que les correspondances officielles ou particulières eussent détourné l'Empereur de ses projets sur le Mexique et qu'elles eussent fait hésiter le prince Maximilien à accepter la couronne que Sa Majesté voulait lui mettre sur la tête. Je suis de plus en plus convaincu que la monarchie, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de l'écrire à Votre Excellence, est le seul gouvernement qui convienne au Mexique, et je suis également assuré qu'en très peu d'années ce pays, bien gouverné, jouira d'une prospérité inouïe. »

Le 27 avril, les Français quittèrent Orizaba. A quelques lieues de là, se dressent les grandes et les petites Cumbres, immense soubassement rocheux qui soutient le plateau de l'Anahuac et sépare les terres tempérées des terres froides. C'est en ces lieux que Saragoza attendait ses adversaires. Il avait pour lui, outre bien d'autres avantages, l'excellence de la position. L'élan des nôtres surmonta les obstacles, et l'ennemi, refoulé de tous côtés, dut nous céder l'accès des hauteurs. Ce succès, acheté par de très faibles pertes, grandit encore les espérances. Par étapes régulières et comme en pays déjà pacifié, on s'achemina vers Puebla. On l'attaquerait ; sûrement on la conquerrait, et du même coup la route serait libre jusqu'à Mexico. Serait-il même nécessaire de l'attaquer ? Si on en croyait M. Dubois de Saligny, Puebla de los Angeles, la cité des Anges, la cité pieuse, était tout acquise au parti réactionnaire et pleine de nos amis. Ceux-ci accourraient au-devant de nous, et c'est au son des cloches des églises que nous entrerions dans la ville en libérateurs.

Le 4 mai, on bivouaqua à Amozoc. Nos prétendus amis n'apparaissaient point. En revanche, on apprit que Juarez avait ordonné de défendre la place à outrance. La garnison se composait de 12.000 hommes environ. Saragoza, l'un des généraux les plus hostiles à l'intervention, était investi du commandement en chef. Au débouché des rues avaient été établies de formidables barricades. Que nous eussions des partisans dans la ville, la chose était possible, probable même ; mais enfermés dans la cité, dominés par l'autorité militaire, contraints sous peine de mort au silence, ils ne viendraient à nous qu'au lendemain de la victoire, et, pour les rallier à notre cause, nous devrions nous frayer par force le chemin jusqu'à eux.

Vers la fin du jour, un conseil de guerre se tint où on discuta le plan d'attaque. Puebla, qu'on ne connaissait qu'assez imparfaitement, n'était point entourée d'une enceinte continue. Elle offrirait néanmoins de sérieux obstacles à l'assaillant. Entre ses rues, toutes taillées à angle droit, se dressaient des ilots de maisons, construites en matériaux très solides et facilement utilisables pour la défense. Au nord-est, la ville était dominée à une distance d'un kilomètre par une colline, le Cerro de Guadalupe, surmontée elle-même d'un couvent que l'ennemi avait fortifié et garni d'artillerie ; la colline se prolongeait vers le nord-ouest en s'abaissant un peu et se terminait à son extrémité par un petit fort appelé fort de Loreto. Comme on délibérait, un Mexicain survint, qui était, disait-on, ingénieur et pouvait à ce titre fournir d'utiles renseignements. Introduit auprès du général en chef, il insista pour que l'attaque se fît par le sud : du côté du Cerro de Guadalupe, la position était trop formidable, les travaux de défense trop importants, pour qu'un coup de main pût réussir ; au cours des guerres civiles, c'était toujours vers le sud que les assiégeants avaient dirigé leurs efforts, et l'expérience avait montré que là était le point faible de la place ; les quartiers méridionaux de la ville étaient d'ailleurs trop éloignés du Cerro de Guadalupe pour que l'artillerie qui y était établie pût devenir bien gênante. Lorencez ne goûta point cet avis. Se conformant aux règles accoutumées de la guerre, il jugea peu raisonnable de pénétrer dans la ville sans s'être préalablement emparé du mamelon qui la dominait ; au contraire, pensait-il, la conquête des hauteurs entraînerait forcément la chute de la place. Ce calcul était sage ; seulement, pour qu'il le fût tout à fait, il eût fallu pousser la sagesse jusqu'au bout, c'est-à-dire étudier le terrain par des reconnaissances poussées à fond et, loin de brusquer l'attaque, la préparer par des travaux d'approche. Mais l'impatience du général ne souffrait pas de retard ; il n'avait au reste ni le matériel ni les ressources nécessaires pour un siège, et n'était prêt que pour un coup de main. Il se confia à sa bonne fortune, à la vaillance de ses soldats, qui sauraient, comme on disait, se débrouiller. Il avait cru d'abord qu'il ne rencontrerait aucun ennemi dans Puebla. De près, cet espoir s'évanouissait. Même dans ce commencement de désillusion, il ne pouvait se figurer que cet ennemi ne fin pas méprisable. Autour du général, cette confiance remplissait les cœurs, et les officiers de l'état-major se disaient joyeusement entre eux : « Demain, nous coucherons chez l'évêque de Puebla[41]. »

Le 5, à la petite pointe du jour, on leva le bivouac. Vers neuf heures, comme on débouchait de la route d'Amozoc, on aperçut sur la gauche les clochers de la ville qui émergeaient au-dessus des jardins ou des clôtures, et sur la droite, le Cerro de Guadalupe. De près, cette dernière position parut formidable : suivant l'expression d'un des officiers, elle semblait dominer la cité comme le mont Valérien domine Paris. Quelques tirailleurs ennemis se montrent dans les buissons et, après avoir déchargé leurs armes, se replient devant nos colonnes. Le général explore et fait explorer par son chef d'état-major ces lieux tout nouveaux pour lui. Cet examen, même rapide et fort incomplet, était de nature à détruire les illusions. Pour atteindre jusqu'au sommet du Cerro, il faudrait gravir, sous le feu de l'ennemi, des pentes escarpées et sans abris ; au sommet de la colline le couvent se profilait, transformé en forteresse, avec ses ouvrages assez solides et ses embrasures garnies de canons. En tournant autour du mamelon, en l'abordant en arrière par les hauteurs de Loreto, l'accès serait, selon toute apparence, plus aisé, mais le danger ne serait guère moindre, par la nécessité de cheminer longtemps sous le tir des assiégés. Malgré le péril, le général s'affermit clans le dessein d'une attaque directe contre le Cerro ; peut-être aussi conservait-il l'espoir obstiné de quelque diversion venue de l'intérieur ou de quelque panique de l'ennemi. L'artillerie ouvrit son feu contre les ouvrages, mais à plus de 2.000 mètres, l'état des lieux ne permettant pas de s'avancer plus avant. Au bout de trois quarts d'heure, le tir, quoique bien dirigé, n'avait, à cette distance, produit aucun effet. Lancer nos troupes sur ces pentes balayées par les boulets mexicains, tenter l'assaut des murailles nulle part encore ébréchées, constituait la plus extraordinaire des témérités. Décidé à violenter la fortune, le général Lorencez forme en colonnes d'attaque un bataillon de zouaves et quatre compagnies de chasseurs à pied, et leur montre le couvent de Guadalupe comme la proie à conquérir. Tout ce que peuvent de braves soldats, jaloux de leur devoir militaire et dédaigneux de la mort, les assaillants le firent pour l'honneur de l'armée et le succès de la journée. On les voit à travers la mitraille s'élever jusqu'au sommet du mamelon, redescendre dans le fossé, reparaître au pied des murailles ; les plus agiles se hissent sur les épaules de leurs camarades ; d'autres amènent des planches garnies d'échelons cloués, seul moyen d'escalade qu'on ait eu le temps de préparer. Zouaves et chasseurs à pied, pris d'une émulation héroïque, s'acharnent dans l'impossible entreprise, et ceux que les balles couchent à terre sont aussitôt remplacés par d'autres non moins vaillants. Au prix d'efforts inouïs et par un incroyable bonheur, quelques-uns parviennent sans blessures jusqu'au sommet du rempart, et de là s'apprêtent à faire irruption dans l'ouvrage ; mais là s'arrête leur fortune, et les uns après les autres ils tombent sous les coups de l'ennemi ; seul, un clairon de chasseurs du nom de Roblet parvient à se maintenir un instant sur le parapet et de là, sonnant la charge, encourage les siens. Bientôt le fossé se remplit de morts, et en arrière les plus intrépides hésitent. Dans le même temps, une attaque, essayée sur la droite du fort par l'autre bataillon de zouaves, aboutit à un égal insuccès, et dans la plaine la cavalerie mexicaine essaie de déborder notre infanterie. Ne voulant pas désespérer encore, le général Lorencez fait avancer ses marins et quelques compagnies de zouaves qui lui restent. La nature, plus clémente que les hommes, hâta la fin de l'inutile et meurtrier combat. Tandis que la lutte faisait rage, une nuée s'était formée qui tout à coup se fondit en des torrents d'eau. En un instant, le sol se détrempa et les pentes de la colline devinrent si glissantes qu'il serait impossible de s'y hasarder. Alors, alors seulement, le général ordonna la retraite, et les débris des colonnes assaillantes, poursuivies par le canon des Mexicains victorieux, se rallièrent dans les replis de terrain au bas du coteau.

A la nuit, la petite armée reprit ses bivouacs à trois kilomètres environ de la ville, des deux côtés de la route d'Amozoc. Toute la soirée, les blessés arrivèrent à l'ambulance sans que les chirurgiens pussent suffire à la tâche. Près de 500 hommes avaient été atteints, chiffre singulièrement considérable pour l'effectif restreint du corps expéditionnaire. On affirme que, dans l'entourage du général, on agita le plan d'une nouvelle attaque pour le lendemain. Tardivement éclairé par l'expérience, Lorencez jugea que c'était assez de témérité et qu'un nouvel échec convertirait la défaite en désastre. Un espoir restait pourtant au commandant en chef, celui que les défenseurs de Puebla, enorgueillis du succès, sortiraient de la ville et tenteraient de compléter leur victoire. Ce serait une occasion certaine de revanche ; car les Mexicains, assez solides derrière leurs murailles, n'auraient pu, en rase campagne et même en nombre fort supérieur, supporter le choc des nôtres. Pendant les journées du 6 et du 7, Lorencez se maintint dans ses cantonnements, guettant ce retour de fortune. Saragoza se garda de cette faute. Il se contenta d'expédier sur tous les points de la République de fastueux bulletins où il exaltait « la victoire des soldats de l'Anahuac sur les premiers soldats du monde ». Le 8, les Français commencèrent leur mouvement rétrograde. Le seul souci de Lorencez serait désormais d'achever en paix sa retraite, d'échapper aux embuscades de l'ennemi, de ménager ce qui restait de son armée et d'attendre, sans se laisser entamer, les renforts de France.

 

VII

En France, la question mexicaine avait tout d'abord laissé le public assez indifférent. Les pensées se portaient vers des objets plus proches et d'un intérêt plus immédiat : l'Italie, la Pologne, les libertés intérieures. La publication du traité de Londres n'éveilla qu'une curiosité médiocre. En ouvrant la session législative, l'Empereur s'appliqua à prévenir toute inquiétude. Après avoir annoncé l'expédition, il ajouta : « Ce conflit ne peut rien engendrer qui soit de nature à altérer la confiance dans l'avenir. » Les esprits les plus clairvoyants ne laissaient pas que d'être un peu troublés par le langage des journaux officieux, attentifs à développer le thème de la régénération des races latines et à laisser entendre qu'un empire pourrait se fonder dans le Nouveau-Monde. Mais ces impressions demeuraient à la surface, sans pénétrer dans les masses. L'affaire du Mexique fut portée pour la première fois au Sénat par M. de Boissy et au Corps législatif par M. de Pierres. « Je crains, dit M. de Boissy, que nous ne restions au Mexique à nos dépens et pour le profit des autres[42]. » « Nous avons, dit M. de Pierres, dans l'Italie une sœur cadette, pas trop déférente pour sa sœur aînée et dont nous nous serions bien passés, et cependant n'allons-nous pas au Mexique affranchir un autre petit frère ? Et la Chine ? Et la Syrie ? Quand donc s'arrêtera notre famille[43] ? M. de Boissy et M. de Pierres gâtaient souvent beaucoup de sagesse par l'exclusive préoccupation de montrer leur esprit. Aux prédictions de ceux qui passaient pour les loustics du Parlement, sénateurs et députés se prirent à rire, ce qui dispensa le gouvernement de répondre. A quelques jours de là, le 13 mars, un nouveau débat s'ouvrit au Palais-Bourbon, mais sans grande ampleur encore et un peu écourté. Sur ces entrefaites, on connut la convention de la Soledad, si extraordinaire qu'elle éveilla partout une immense surprise. Puis on sut les dissentiments des trois puissances qui, parties pour ramener l'accord au Mexique, n'avaient pu l'établir entre elles. Les Anglais allaient revenir, les Espagnols aussi, et nous serions seuls là-bas. A cette pensée, les fronts s'assombrirent un peu. Le langage de nos alliés d'hier n'était pas fait pour nous rassurer. Ils nous souhaitaient bonne chance avec une singulière ironie. a Au Mexique, disait le Times, la France peut faire énormément de bien, avec peu de chances de faire du mal, excepté à elle-même[44]. » En ces conjonctures, la presse officieuse s'ingénia à dissiper les premières alarmes : « Nos troupes, disait la Patrie, s'avancent triomphalement à travers le Mexique : Puebla s'est déclaré pour nous ; encore un peu, et on sera à Mexico[45]. » Les jours suivants, les mêmes journaux devinrent remarquablement silencieux. Tant de discrétion éveilla l'étonnement, puis la crainte. Le 15 juin, le Moniteur se décida à parler : on n'était pas à Mexico, on n'était même pas à Puebla, ou plutôt on avait essayé d'y entrer et on avait été battu.

L'impression fut assez vive. On n'eut pas de suite le rapport du général de Lorencez. Pourquoi ce retard ? Les communications seraient-elles coupées entre les troupes françaises et la Vera-Cruz ? L'Indépendance belge annonça une nouvelle défaite. La presse anglaise, au contraire, bienveillante contre sa coutume, contesta la gravité de l'affaire, qui se réduisait, disait-elle, à une simple escarmouche. Enfin le rapport arriva, confirmant l'insuccès.

L'essentiel était de réparer l'échec. Silencieusement le Corps législatif vota les premiers crédits de l'expédition agrandie. Ayant ainsi pourvu aux besoins urgents de l'armée, les députés jugèrent qu'il était de leur devoir de discuter, de laisser discuter au moins cette grave affaire qu'il n'était plus permis désormais d'ignorer ou de rejeter au second plan. Le 26juin 1862, à propos du budget de la guerre, s'ouvrit le premier grand débat sur la question mexicaine. Grand, il le fut par l'importance de son objet, il ne le fut pas moins par le rang des orateurs. Tout ce qui pouvait se dire contre l'expédition, Jules Favre le dit dans son langage élégant et amer, avec cet art consommé qui tour à tour éveillait la colère ou l'émotion, avec cette perfidie d'allusions qui n'omettait rien et feignait en outre de laisser dans l'ombre toutes sortes de choses impossibles à révéler. En des termes d'une modération calculée, il fit la critique générale de l'entreprise et montra toutes les inconséquences de la convention de Londres. Puis, graduant ses hardiesses, il toucha d'une main fort téméraire, mais qui affectait d'être craintive, aux mobiles secrets dont l'opinion publique commençait à s'émouvoir. D'un air fort scandalisé, il parla des calomnies qui se propageaient à l'étranger : « Le Times n'a-t-il pas dit que les bons Jecker avaient été rachetés par une société à la tête de laquelle se trouvaient des personnages connus ? La rumeur ne pénètre pas en France, mais circule impunément en Europe. » Ayant parlé de la sorte, Jules Favre se garda de poursuivre, car sa bouche était moins cruelle par ce qu'elle laissait échapper que par tout ce qu'elle semblait retenir. Dans la Chambre régnait l'agitation, mais coupée tout à coup de grands silences, comme si la curiosité l'eut emporté sur tout le reste. M. de Morny présidait, avec le maintien aisé qui lui était habituel, un peu plus impartial qu'à l'ordinaire, et, du geste, apaisant les murmures de ses amis trop zélés. A M. Billault était réservée la charge de traduire la pensée impériale : il était alors dans tout l'éclat de sa renommée ; car ce fut la singulière fortune de ce personnage qu'étant resté longtemps dans un rang contesté, il s'éleva au-dessus de lui-même vers la fin de sa vie et ne fut jamais si grand qu'à la veille de mourir. En un langage ferme, souple et brillant, il traça l'historique de l'expédition, groupa avec beaucoup d'art l'ensemble de nos griefs, flétrit avec une indignation légitime les procédés de Juarez et, voilant tout ce que l'exécution avait eu (le mesquin, d'incohérent ou d'incomplet, mit en lumière la grandeur réelle des desseins de l'Empereur. Parlant de nos alliés, il s'exprima avec ménagement sur l'Angleterre, qui n'avait jamais varié ; avec amertume sur l'Espagne, qu'on accusait d'abandon. La conduite ondoyante du général Prim éveilla surtout sa verve, et il se complut à lire, à rapprocher ses dépêches, avec un persiflage dédaigneux qui touchait au mépris. Sur les bons Jecker, la curiosité fut mal satisfaite : la seule réponse, ce fut la lecture des dépêches de M. Thouvenel, dépêches fort générales, déjà connues par le Livre jaune, et qui n'apprenaient rien de ce qu'on eût aimé savoir. On s'attendait à ce que le programme entier de l'expédition se dévoilât devant la Chambre. Ici M. Billault tourna court, avec un soin visible de ne pas compromettre l'avenir : de la monarchie, de l'archiduc Maximilien, il ne parla qu'incidemment, et se contenta de rajeunir avec un art brillant le thème déjà un peu usé de la régénération du Mexique. — Quand le ministre descendit de la tribune, il recueillit les applaudissements qui étaient prodigués en ce temps-là aux orateurs officiels et que son magnifique talent eût arrachés à ses adversaires eux-mêmes. Aux yeux de tout observateur attentif, un symptôme eût toutefois frappé : si on acclamait M. Billault, on avait écouté non seulement avec tolérance mais avec attention Jules Favre, Jules Favre, de tous les orateurs de l'opposition le plus antipathique à la majorité. A ce signe, on eût pu deviner les dispositions d'un grand nombre de députés. Ils voyaient avec quelque ombrage une si grande affaire engagée en dehors d'eux ; ils redoutaient la dépense, qui serait excessive ; ils jugeaient dangereux que, dans l'état de l'Europe, nos forces s'éparpillassent de tous côtés, et, répétant tout bas ce que M. de Pierres disait tout haut, ils supputaient avec inquiétude toutes les nationalités que nous entendions régénérer ; enfin, ils étaient presque tous de probité intacte, et, sans bien pénétrer la vérité, s'émouvaient des spéculations qui semblaient liées à l'entreprise. Ces sentiments, à peine perceptibles à cette heure, s'accentueront d'année en année : on continuera à applaudir les ministres, mais on prêtera de plus en plus l'oreille aux discours de l'opposition ; et cette attention, nuancée parfois de faveur, sera la leçon, bien discrète, bien timide encore, du Palais-Bourbon vis-à-vis du palais des Tuileries.

L'Empereur était assez perspicace pour pénétrer ces hésitations et ces craintes. Il n'entrait en rien dans sa pensée de restreindre l'entreprise ou d'y couper court ; car il subissait encore, et à un degré déplorable, l'influence de M. de Saligny, dont il ne cessait de louer la prudence, le jugement, la sûreté d'information. Mais il estimait que le meilleur moyen de désarmer d'avance toutes les critiques, ce ne seraient pas les concessions, mais la réussite. Si quelque doute subsistait au fond des âmes sur la sagesse de ses desseins, le succès ramènerait l'unanimité autour de lui. Qu'il obtînt une prompte, une éclatante revanche, et cette ombre de désapprobation s'évanouirait.

C'est à cette préoccupation qu'il faut attribuer l'activité que Napoléon déploya durant cette période et qui contraste avec l'indifférence fatiguée dans laquelle il s'endormit plus tard. Sa correspondance avec le ministre de la Guerre témoigne de son incessante sollicitude. Des mesures sont prises aussitôt pour envoyer au Mexique non plus quelques bataillons isolés, non plus une brigade, mais un corps d'armée. L'Empereur se pique de présider non seulement à l'ensemble, mais aux détails. Bien qu'il soit dangereux de descendre les troupes à terre en pleine saison du vomito, il écrit pour hâter les premiers embarquements. Il indique les effectifs : « Il faut, ajoute-t-il, qu'ils soient accrus plutôt que diminués. » Il s'inquiète des résistances que pourraient rencontrer les premières colonnes montant vers Orizaba, et il recommande que le premier convoi soit renforcé. Il revient sur ses ordres, tantôt pour les compléter, tantôt pour les modifier. Penché sur sa carte du Mexique, la seule bonne, paraît-il, qu'on ait pu trouver en France, il juge les dernières opérations militaires, « qui ont été conduites, dit-il, d'une façon déplorable ; » puis il suppute les distances, compte les obstacles, calcule l'heure probable du succès. Il se préoccupe des vêtements, de la coiffure, de la nourriture des hommes, de tout ce qui peut combattre les influences morbides ou celles du climat. Attentif à recueillir toutes les informations, il a entendu dire que, non loin de la côte, une île se trouvait où la fièvre jaune était inconnue, et il demande si ce lieu ne pourrait pas être utilisé pour notre ravitaillement ou nos dépôts. Cependant, il lui a été affirmé que les nouveaux débarqués ne se pénétraient qu'au bout de huit jours du germe des fièvres pernicieuses. Aussitôt il recommande que ce laps de temps ne soit, autant que possible, pas dépassé pour franchir les terres chaudes ; quant à la garde de la Vera-Cruz, il faudra la confier aux Mexicains, aux turcos, aux nègres venus de la Martinique, et, à moins de nécessité absolue, n'y point conserver d'Européens. L'Empereur élabore toutes sortes de projets, un chemin de fer à établir jusqu'au pied des montagnes, puis un télégraphe qui assurera les communications rapides entre la Vera-Cruz et l'intérieur du pays. De Vichy, les dépêches du souverain vont encore trouver le ministre ; il le presse de ne rien négliger, l'engage à tout surveiller par lui-même et lui envoie des notes sur les officiers les plus propres à faire campagne[46].

Il n'est pas téméraire de penser que le maréchal Randon se sentit parfois gêné autant qu'aidé par cette activité un peu débordante et pas toujours très réglée. Au reste, il n'avait pas besoin d'être stimulé. Au point de vue politique, il inclinait à la réserve et surtout jugeait excessive la confiance de l'Empereur dans M. de Saligny ; mais au point de vue exclusivement militaire, il sentait autant que personne l'urgence de mesures énergiques. Les embarquements commencèrent, non pas aussi vite que l'eût souhaité l'Empereur, mais dès les premiers jours de juillet : de la sorte on satisferait aux besoins les plus pressants. Les autres convois s'échelonnèrent un peu plus tard, en août et en septembre, de façon que les troupes n'abordassent à la Vera-Cruz que dans la période décroissante du vomito. Des ports de France et d'Algérie, vingt-trois mille hommes partirent qui, se joignant aux effectifs déjà existants, composeraient une force vraiment imposante. A ce corps fut préposé, à titre de commandant en chef, le général Forey, officier de capacités ordinaires, mais ayant de beaux états de service, une longue ancienneté de grade, et recommandé par le souvenir du combat de Montebello. Forey fut investi de pleins pouvoirs politiques et militaires. Il aurait, décida l'Empereur, la même position que le général Montauban avait eue jadis au début de la campagne de Chine : la plus grande déférence lui était toutefois recommandée vis-à-vis de M. de Saligny, plus en grâce que jamais aux Tuileries. Le nouveau général en chef, monté sur le Turenne et accompagné d'un bataillon de chasseurs à pied, partit de Cherbourg le 28 juillet. Déjà le colonel Brincourt, embarqué avec ses zouaves, était à la hauteur des Antilles et allait porter le premier secours sur la terre mexicaine. Ce secours, on le savait nécessaire, mais on ne devinait pas, on ne pouvait deviner à quel point il était urgent.

 

VIII

Le 8 mai, Lorencez avait quitté son bivouac devant Puebla. Alors avait commencé une retraite, attristée par le souvenir de l'échec, assombrie par la grandeur des pertes, anxieuse par le voisinage de l'ennemi. On cheminait lentement, par crainte de quelque embuscade et aussi pour éviter des secousses douloureuses aux nombreux blessés que l'on emmenait avec soi. Aux haltes, les médecins pansaient les plaies, tandis que les hommes valides se reposaient silencieusement autour des faisceaux, sans aucun des bruits joyeux qui d'ordinaire animent les bivouacs. Par intervalles, l'approche de quelques cavaliers mexicains conviait à un surcroît de vigilance : ce n'était qu'une alerte, et les éclaireurs disparaissaient sans qu'aucune force importante se montrât, tant demeurait grand, même en notre défaite, le renom de notre valeur ! Cette tristesse était sans découragement, sans murmure surtout : aucune plainte peu virile contre le sort contraire ; aucun énervement de la discipline ; aucune récrimination des soldats contre les chefs, et, de la part des chefs, un commandement tranquille et ferme qui rassurait. Le soir, à l'appel, nul ne manquait, et le principal souci était de ne laisser en arrière ni un homme, ni un canon, ni une arme, rien, en un mot, qui fût, aux mains de l'adversaire, gage de victoire ou trophée. Ce sang-froid s'affermissait par un sentiment unanime, celui que de la fermeté de tous naîtrait la sécurité de chacun. Quand on commença à descendre du plateau de l'Anahuac, on redoubla de précautions ; car la croyance commune était que l'ennemi nous attendrait au passage des Cumbres. Sa présence ne se révéla que par quelques coupures en travers de la route et par de nombreux abatis d'arbres, faibles obstacles qu'il fut aisé de combler ou de franchir. La seule attaque que tentèrent les Juaristes fut dirigée contre les contingents de Marquez, qui, à travers les chemins de montagne, essayaient de nous rejoindre. L'intervention du 99° de ligne dégagea les auxiliaires mexicains, et ce combat, connu dans les Bulletins de la guerre sous le nom de combat de la Barranca-Seca, fut une première revanche après l'échec du 5 mai.

Le 18 mai, le corps expéditionnaire regagna Orizaba, qui, située à égale distance de Puebla et de la Vera-Cruz et pourvue d'hôpitaux et de magasins, deviendrait notre seconde base d'opérations. Ici s'acheva la retraite, la retraite des six mille, ainsi qu'on l'appela plus tard. C'était le terme de la marche, non celui des difficultés ou des périls. — La petite armée rentrait diminuée par la lutte, et elle ne cesserait de s'amoindrir, soit par les maladies, soit par toutes les causes diverses qui fondent peu à peu les effectifs, même des meilleures troupes. Quand viendraient les secours de France ? On l'ignorait. En attendant, la seule assistance, ce serait celle des contingents indigènes, qui, formés pour la plupart avec d'anciens déserteurs de l'armée libérale, ne chercheraient à la première alerte qu'une occasion de déserter de nouveau. Sûrement, les Juaristes allaient s'approcher : en rase campagne on ne les craignait point, mais par une guerre d'escarmouches ils pourraient nous incommoder fort. — Un grand embarras s'annonçait déjà, celui des approvisionnements : du plateau de l'Anahuac on ne pourrait rien tirer, les Mexicains faisant bonne garde ; du côté de la Vera-Cruz, les difficultés seraient extrêmes, nos convois ayant à redouter tout ensemble les pluies qui défonceraient les chemins, les fièvres qui enlèveraient les hommes, les guérillas qui, à l'improviste, assailliraient les chariots en marche, tueraient les conducteurs, pilleraient les provisions. A quelques jours de là, le 10 juin, une caravane de vingt voitures, escortée par une trentaine de cavaliers, fut attaquée près de l'arroyo Seco, à quelques lieues de la Vera-Cruz. Un officier du train et un soldat purent seuls s'échapper : tout le reste périt. — A toutes ces causes de soucis s'ajoutaient de pénibles dissentiments, non de l'ordre militaire, car jamais l'armée ne fut plus unie, mais de l'ordre politique. A la suite de l'échec du 5 mai, le général en chef s'était subitement séparé de M. de Saligny, dont les faux rapports, disait-il, l'avaient induit en de fatales erreurs. Poussant son revirement à l'extrême, il avait rompu toutes relations avec lui et, dans ses conversations privées, dans ses ordres du jour même, tentait de rejeter sur la légation de France la responsabilité de notre insuccès. Almonte était enveloppé, et celui-là fort injustement, dans la même défaveur. L'armée, moitié par esprit de corps, moitié par estime pour le caractère du général, épousa avec beaucoup de chaleur la querelle de son chef. Parmi les officiers, ce fut à qui éviterait M. de Saligny ou réduirait au strict nécessaire les relations avec lui. En revanche, par ces accusations, Lorencez s'aliénerait, et d'une façon définitive, les bonnes grâces de l'Empereur, disposé à pardonner la défaite, mais non les mauvais procédés envers le ministre de France, jusque-là fidèle interprète de ses pensées.

Le 10 juin, on vit arriver à Orizaba le général Douay, désigné pour commander en second le corps expéditionnaire. Il arriva avec une escorte de 150 hommes environ et après avoir vu mourir par les fièvres, dans la traversée des terres chaudes, son officier d'ordonnance et son aide de camp. De la France, il n'apportait que des nouvelles déjà un peu vieillies. En revanche, il put parler longuement de la Vera-Cruz, qu'il venait de quitter. L'état de la malheureuse ville était lamentable. La garnison se composait de cinq cents hommes à peine, appartenant à des corps divers et, par suite, sans grande cohésion. Les chefs des guérillas mexicaines, renseignés par des amis sûrs, s'enhardissaient au point de pousser leurs hommes jusqu'aux abords de la place. Un jour, ceux-ci avaient déchargé leurs armes sur les sentinelles, puis, se dérobant avec prestesse, avaient échappé au châtiment. Ces témérités n'étaient point ordinaires ; ce qui était habituel, c'étaient les incursions qui arrêtaient les convois, interceptaient les dépêches, surprenaient les détachements, massacraient les soldats isolés. Une contre-guérilla était en voie de formation, sous les ordres d'un ingénieur suisse, M. Stœcklin, mais il faudrait quelque temps pour qu'elle pût fonctionner. Le grand mal était le vomito, qui sévissait cruellement sur les troupes de terre et n'épargnait pas davantage les équipages de la flotte : près de cent quatre-vingts soldats, gendarmes ou matelots, avaient déjà succombé. A toutes ces causes de découragement, se joignait l'hostilité de la population civile, qui attribuait tous ses maux à l'intervention. Les négociants achetaient, disait-on, la protection des guérillas, afin de faire parvenir jusque dans l'intérieur quelque chose de leur commerce. Ce sentiment de malveillance vis-à-vis de nous était général, même parmi les résidents français, plus effrayés que réjouis de nous voir et calculant déjà quelles représailles viendraient les atteindre si jamais notre entreprise aboutissait à un insuccès.

A Orizaba, on avait trop de ses propres soucis pour s'attarder longtemps aux souffrances de la Vera-Cruz. Les chefs ennemis n'ignoraient rien de nos embarras. Comme ils avaient été informés de la rupture entre Lorencez et M. de Saligny, ils résolurent d'en profiter et invitèrent le général à négocier directement avec eux. Cette tentative ayant échoué, ils se rapprochèrent de la ville, comme pour la bloquer. Sentant la nécessité de concentrer toutes ses forces dans Orizaba, Lorencez rappela à lui le 99e de ligne, qui bivouaquait à deux lieues à l'ouest, à Ingenio ; puis, en prévision d'une attaque, il se bâta d'achever certains travaux de barricades déjà commencés. Les Mexicains avançaient, mais avec timidité. Leur tactique était d'éviter un engagement général où ils succomberaient : en revanche, confiants dans leur parfaite connaissance du pays, ils tenteraient quelque surprise qui forcerait les Français à une nouvelle retraite. Leur attente devait se changer en déception cruelle, car l'une de ces tentatives amena, comme on va le dire, un des plus glorieux combats de la campagne.

La route qui de Puebla conduit vers Orizaba s'engage, avant d'entrer dans cette dernière ville, en un étroit défilé resserré entre deux hautes collines : c'est, à droite, le Cerro San-Cristobal ; c'est, à gauche, le Cerro Borrego, montagne rocheuse, couverte de broussailles et de lentisques et qui, s'élevant de 350 mètres au-dessus d'Orizaba, la domine entièrement. Le général de Lorencez avait fait établir au débouché de la chaussée, près du bureau d'octroi, divers ouvrages en terre garnis d'artillerie. Dès lors, il s'était cru garanti contre toute agression ; car cette voie était, pensait-il, la seule par laquelle pût arriver l'ennemi venant de Puebla. Quant au Cerro Borrego, il s'était abstenu de le faire occuper, le jugeant tout à fait inaccessible à une armée. En cela il se trompait, au moins en partie ; car le mont, presque à pic sur son versant méridional, descend par une pente assez douce sur son versant septentrional, que, par malheur, on n'avait exploré qu'imparfaitement ou pas du tout. Le 13 juin, l'ennemi, mieux instruit que nous de l'état des lieux et se dissimulant sous les fourrés, tourna la montagne par le côté nord, puis, à la faveur de la nuit qui commençait, il parvint à occuper les crêtes du Cerro et y hissa même trois obusiers. De cette position dominante, on aurait la ville à discrétion et, en la rendant intenable, on forcerait les Français à se replier vers Cordova, peut-être même à redescendre jusque dans les terres chaudes. Tel était l'espoir des Mexicains. Cependant, un détachement du 99e de ligne bivouaquait près de la barrière de l'octroi, mais les avant-postes se contentaient de surveiller les abords de la route, toute autre vigilance paraissant superflue. Il était près de minuit quand une pauvre femme crut entendre une rumeur singulière et comme un bruit d'armes qui descendait de la montagne. Elle donna l'éveil à l'un des officiers, et celui-ci se hâta d'avertir le colonel L'hériller, malade en ce moment. L'avis était grave. Si vraiment le mont était occupé, le salut de l'armée pouvait être compromis. Il n'y avait pas une minute à perdre, et il fallait mettre à profit les trois ou quatre heures de nuit qui restaient, pour assaillir l'ennemi à l'improviste et le précipiter du haut du mont. L'hériller avait sous la main une compagnie commandée par un jeune capitaine, récemment promu, et d'une vigueur inébranlable, le capitaine Detrie. C'est à lui qu'il réserva la tâche. De ce côté, la pente était si rapide qu'à certains endroits on pouvait à peine s'y tenir. S'accrochant aux touffes d'herbes, aux buissons, aux anfractuosités rocheuses, les soldats parviennent au prix d'efforts inouïs jusqu'à un terre-plein élevé de 150 mètres et qui forme comme le premier étage de la montagne. Là on fait halte un instant, mais dans un profond silence, le succès dépendant de la surprise. Dans le même temps, L'hériller fait avancer, sous la conduite du capitaine Leclère, une seconde compagnie qui marchera dans les traces de la première et au besoin l'appuiera. Après un court repos, les soldats de Detrie s'encouragent à un nouvel effort ; ils grimpent au milieu des ténèbres, que ne perce encore aucune blancheur, et vont enfin atteindre le sommet. A ce moment, ils sont découverts, et une décharge des Mexicains, peu meurtrière à cause de l'obscurité, inaugure la lutte. Les nôtres, qui n'ont point encore achevé l'ascension, tâchent de se grouper, puis s'élancent à la baïonnette Durant près d'une heure, ils avancent de la sorte, conquérant le terrain pied à pied. Les trois obusiers sont enlevés et précipités au bas du ravin. Pourtant l'ennemi grossit toujours en nombre, et Detrie, craignant d'être enveloppé, embusque ses hommes et attend le secours. Sur le flanc de la montagne, on entend monter la seconde compagnie, faible renfort, mais suffisant pour ranimer le combat. La lutte, un instant ralentie, reprend avec acharnement. Cependant les Mexicains, surpris dans leur sommeil, stupéfaits de cette apparition fantastique, fusillés à bout portant ou atteints par les baïonnettes, se figurent avoir devant eux une partie de l'armée. Après avoir repoussé plusieurs attaques, ils se troublent, fléchissent et, lâchant pied, se débandent. Aux premières lueurs de l'aube, on les voyait descendant en désordre le long des escarpements. Bientôt, le jour éclairant toute la montagne, on put mesurer à la fois et la grandeur du danger qu'on venait de courir et l'audacieuse énergie qui l'avait conjuré. 250 Mexicains, morts ou blessés, étaient couchés sur le champ de bataille ; 200 prisonniers étaient entre nos mains. De notre côté, nous avions une trentaine d'hommes hors de combat. 140 soldats, triomphant des obstacles naturels aussi bien que du nombre, avaient surpris et mis en déroute près de 2.000 hommes. Detrie revint au camp légèrement blessé, les vêtements criblés de balles et portant encore en ses mains son revolver qui s'était broyé dans le combat. Quoique capitaine depuis quinze jours à peine, il fut aussitôt nommé chef de bataillon ; et ce fait d'armes, que peu d'autres surpassent, est, aujourd'hui encore, conservé pieusement dans les annales du 990 de ligne, comme dans la mémoire de tous les survivants.

La victoire élargissait le cercle autour de nous ; mais elle ne nous apportait qu'une courte et précaire sécurité. Tous les embarras du général en chef subsistaient, toujours pressants et cruels. De toutes les difficultés, la plus grande était le maintien des communications avec la Vera-Cruz. La faiblesse des effectifs et l'insalubrité des terres chaudes ne permettaient pas de multiplier sur le chemin les garnisons ou les postes permanents. Quant aux auxiliaires mexicains, Marquez déclarait que ses soldats déserteraient en masse si on essayait de les maintenir dans les régions qu'infestait le vomito. Faute de protection suffisante, les convois d'approvisionnements ou de munitions étaient arrêtés par les guérillas ou n'atteignaient le but qu'au prix d'efforts inouïs. La conséquence fut, pour le corps expéditionnaire enfermé à Orizaba, une véritable pénurie de vivres. Du côté de l'Anahuac, les Mexicains interceptaient tout arrivage ; si du côté de l'ouest ils obtenaient le même résultat, nous serions réduits à combattre non pour vaincre, mais pour ne pas mourir de faim. Cette crainte obsédante hantait Lorencez. Dès le 25 juin, la ration de pain fut réduite à 500 grammes. L'orge et l'avoine manquaient également pour les chevaux, que bientôt on dut nourrir avec des cannes à sucre vertes. Le 21 juillet, un convoi de farines arriva, mais les besoins de l'escorte avaient absorbé une partie de l'approvisionnement, en sorte que la subsistance serait assurée pour vingt jours à peine. Heureusement le moral des troupes était au niveau de ces contretemps et de ces épreuves. Le courage qui les avait fortifiées dans la périlleuse retraite de Puebla les soutint dans l'énervante halte d'Orizaba : ce fut la même patience, le même sang-froid, la même fécondité de ressources pour suppléer à tout ce qui manquait ; ce fut surtout la même attente confiante dans le secours de la France. Enfin, vers le commencement d'août, un Indien, qui avait échappé aux guérillas, arriva à notre camp : il était porteur d'une dépêche chiffrée qui annonçait le prochain débarquement des renforts.

Quelques jours plus tard, en effet, l'Eylau, l'Impérial, le Finistère, abordant à la Vera-Cruz, y déposaient deux bataillons du 1er zouaves et un escadron de chasseurs d'Afrique, sous le commandement du colonel Brincourt. C'était l'avant-garde du général Forey. Dès la première heure, les nouveaux débarqués furent jetés comme de plain-pied dans toutes les épreuves de la vie en campagne. A peine avaient-ils quitté leurs vaisseaux que la fièvre jaune, alors dans toute sa violence, s'abattit sur eux, et plusieurs ne touchèrent au rivage que pour y mourir. Puis, pendant la traversée des terres chaudes, ils eurent à braver, outre les fièvres qui ne les quittaient point, les embarras des chemins défoncés, les pluies torrentielles, les énervantes chaleurs des régions tropicales. Les guérillas mexicaines observaient les colonnes, mais à distance et n'osant les attaquer ; elles se contentaient d'épier les voitures laissées en arrière, et leur seul butin se réduisit à une vingtaine de mules. Rassurés sur eux-mêmes à cause de leur nombre et de leur attitude martiale, nos soldats retrouvaient, chemin faisant, les traces des déprédations et des pillages dont avaient été victimes les convois précédents. Plusieurs fois, le long de la route, ils aperçurent des corps déjà décomposés et qui se balançaient aux arbres : c'étaient de malheureux Indiens qui, sous l'appât d'une forte récompense, avaient consenti à porter, de la Vera-Cruz au quartier général de Lorencez, des dépêches qui se roulaient dans l'intérieur des cigarettes : les Mexicains les avaient surpris et avaient puni par ce châtiment sommaire ce qu'ils considéraient comme une trahison. A ces premières images qu'offrait le Mexique, les cœurs se serraient, et il fallait toute l'insouciance habituelle aux soldats pour que, le soir, la gaieté revînt dans les bivouacs. Comme les têtes de colonnes arrivaient aux bords d'un cours d'eau qu'on appelait le Jamapa, elles trouvèrent le pont incendié et la rivière tellement grossie par les pluies qu'elle était infranchissable. Par un hasard assez singulier, du côté opposé de la rivière, bivouaquait un autre détachement de zouaves, mais du 2° régiment, qui, marchant en sens inverse et allant chercher un convoi à la Vera-Cruz, avait été également arrêté par les eaux. D'une rive à l'autre, soldats et officiers se reconnurent et, tout heureux de cette rencontre si loin de la patrie, échangèrent entre eux quelques propos joyeux, quelques souvenirs des garnisons d'Oran et de Coléah. Par intervalles, le bruit du torrent qui coulait à pleins bords dominait cet étrange entretien. Cependant le plus urgent était de surmonter l'obstacle. On eut la bonne fortune de découvrir une vieille pirogue. Au mépris du péril, un soldat du 1er zouaves s'y confia et, à la suite d'efforts inouïs, parvint à amener une amarre d'un bord à l'autre : de cette façon, on établit une sorte de bac qui permit le passage. Puis les deux colonnes se séparèrent, l'une descendant vers la Vera-Cruz, l'autre s'acheminant vers les plateaux. On était au milieu de septembre, quand le 2e zouaves rallia le corps de Lorencez. Il avait acquis à un prix cruel le droit d'atteindre le champ de bataille, car sur un effectif de 1.500 hommes il avait 350 malades. Avec une joie bien naturelle, les défenseurs d'Orizaba acclamèrent ceux qui leur apportaient le salut, qui leur présageaient même la reprise des opérations offensives. Lorencez, ainsi renforcé, put s'étendre un peu, réoccupa Ingenio, puis, vers l'est, fortifia ses postes que la décroissance du vomit° rendrait prochainement moins dangereux. Un mois plus tard, Forey arriva, et dès lors toutes les pensées se tournèrent vers la revanche prochaine.

Le petit corps expéditionnaire des premiers jours allait se fondre dans l'armée désormais agrandie. Un seul disparaîtrait, celui qui avait eu le malheur de se tromper et d'être vaincu. Après l'échec de Puebla, Lorencez avait reçu de l'Empereur une dépêche officielle pleine de bienveillance pour lui-même comme pour ses soldats. Mais à ce témoignage ostensible était jointe une lettre du ministre de la Guerre, écrite par ordre de Napoléon, et qui exprimait des sentiments bien différents. Le souverain blâmait les dispositions 'mises pour l'attaque ; il se plaignait de la rupture avec Saligny et avec Almonte ; il prescrivait une attitude toute passive jusqu'à l'arrivée des renforts. Persuadé qu'il avait perdu la confiance de l'Empereur, Lorencez avait sollicité son rappel. Dès que Forey arriva, il eut hâte de quitter l'armée. Il y laissa plus de regrets qu'il n'avait d'abord excité de sympathies. Avec le temps on s'était attaché à ce chef si froid, si peu communicatif, mais qui, même aux heures les plus sombres, avait su maintenir dans tous les rangs la discipline et l'obéissance. Les plus sévères pour les talents du général ne pouvaient se défendre d'honorer hautement le soldat. Puis, les marques de déférence pour Lorencez étaient une protestation contre M. de Saligny, que tout le monde accusait d'avoir trompé l'Empereur. Dans cet esprit, officiers et soldais s'appliquèrent à adoucir par toutes sortes de démonstrations la disgrâce du chef qui partait. Le 10 novembre, l'ancien commandant du corps expéditionnaire s'embarqua pour la France. Son sort était pareil à celui de Jurien de la Gravière, que jadis, aux jours de la crédulité et de l'infatuation, il avait jugé trop timide, trop prompt à s'effrayer. Lorencez, après le vice-amiral Jurien, était la seconde victime du Mexique.

 

IX

A la fin de novembre 1862, l'armée de Forey se composait de deux grosses divisions ; la première était commandée par le général Bazaine, la seconde, qui avait absorbé en elle l'ancienne brigade Lorencez, était confiée au général Douav. A ces corps s'ajoutait une brigade de cavalerie légère sous les ordres du général de Mirandol. De plus, un régiment d'infanterie de marine et un bataillon de marins fusiliers avaient été laissés à la disposition du général en chef. L'effectif total des troupes venues d'Europe, soit avec l'amiral Jurien ou le général Lorencez, soit depuis l'échec de Puebla, s'élevait à près de 31.000 hommes. De ce chiffre il convenait de déduire les pertes causées par le feu ou par les maladies ; en outre, un assez grand nombre de soldats, bien qu'ayant résisté à la fièvre jaune ou aux autres affections, se trouvaient trop débilités pour tout service de guerre et devraient être rapatriés. Ces défalcations opérées, on pouvait évaluer à 27.000 hommes le corps expéditionnaire.

Avec de telles forces, il eût semblé naturel que, sans plus attendre, on marchât sur Puebla. Temporiser, c'était prolonger le discrédit moral de notre échec, refroidir nos partisans et surtout laisser à l'ennemi le loisir de fortifier la place. Pourtant, des causes diverses devaient retarder pendant plusieurs mois encore la reprise des opérations offensives.

Entre tous les motifs d'ajournement, l'un des principaux résidait dans la situation même du général en chef. Forey, déjà un peu alourdi par les années, étranger jusque-là à la politique, bon militaire plutôt qu'esprit fécond en ressources, se trouvait jeté tout à coup dans une entreprise bien peu sortable pour son âge comme pour ses aptitudes. Dès son débarquement, il avait eu comme une première vision, un peu confuse mais effrayante, de tous les embarras que lui réservait le Mexique. Puis, dans le trajet de la Vera-Cruz vers les plateaux, il avait vu tomber autour de lui, frappés par le vomito ou par d'autres fièvres, la plupart des chasseurs à pied qui lui servaient d'escorte. Sur un effectif de 515 hommes, il avait dû laisser 175 malades à l'ambulance de la Soledad ; l'arrivée à Orizaba, le bataillon ne comptait que 10 hommes entièrement valides ; 112 se traînaient avec peine, 70 étaient portés sur les chariots et sur les mules ; le reste était mort ou aux hôpitaux[47]. Quels ne seraient pas les mécomptes après un pareil début ! A Orizaba, M. de Saligny lui-même, l'homme de confiance de l'Empereur, celui que par-dessus tout on devait écouter, tenait par intervalles un langage moins optimiste et, dans ses heures d'intime épanchement, convenait que l'entreprise serait longue, difficile, que l'occupation française devrait durer pendant cinq ans au moins : ainsi parlait-il un jour à l'un de nos officiers d'état-major[48]. Il y avait loin de cet aveu aux assurances présomptueuses qui se colportaient à Paris. Cependant le principal souci de Forey était de ne point imiter Lorencez. Lorencez s'était trop hâté, avait marché trop vite, avait négligé de s'éclairer, avait attaqué Puebla de trop loin : c'est pourquoi il avait été blâmé par l'Empereur. Forey s'était pénétré de ces enseignements, mais jusqu'à les exagérer. Il était donc à craindre que l'expédition, compromise tout d'abord par témérité, ne le fût une seconde fois par temporisation.

Les instructions mêmes du général en chef étaient moins propres à le guider qu'à prolonger ses incertitudes. Conçues sous l'empire des illusions persistantes qui régnaient aux Tuileries, elles prétendaient concilier toutes sortes de choses inconciliables. Forey était autorisé à marquer les prédilections de la France pour le régime monarchique et même à indiquer le monarque, mais il se garderait de rien imposer à la nation mexicaine. Il n'épouserait aucune querelle de parti, mais il aurait soin d'accueillir avec la plus grande bienveillance Almonte et ses amis. Il ne manquerait aucune occasion de témoigner sa déférence envers le clergé, mais serait attentif au même degré pour rassurer les détenteurs des biens ecclésiastiques. S'il y avait des combats à livrer, l'Empereur recommandait que le premier rôle fut laissé aux auxiliaires mexicains : ce qui eût été le plus souvent compromettre le succès. Sur les opérations militaires proprement dites, le souverain se contentait de rééditer les critiques déjà adressées au général de Lorencez ; puis il invitait le nouveau général en chef « à procéder avec un habile mélange d'audace et de prudence ». Muni d'instructions à deux fins, rédigées pour la paix aussi bien que pour la guerre, Forey imita naturellement les commissaires alliés qui avaient débarqué jadis à la Vera-Cruz et, comme eux, inaugura son commandement par une adresse aux Mexicains. Puis, mis en goût de harangues, il publia une seconde proclamation qui répétait la première, mais en termes maladroits. A Paris, cette prolixité déplut : on avait approuvé la première proclamation, on blâma la seconde, on recommanda surtout qu'on s'abstînt d'en faire une troisième. Cependant Saragoza, qui venait de mourir, avait été remplacé dans le commandement de l'armée libérale par Ortega. De même que Saragoza avait essayé de séduire Lorencez, de même Forey se flatta d'attirer à lui Ortega. En termes courtois mais formels, l'insinuation fut repoussée. C'est ainsi que s'acheva l'année 1862.

Le nouveau commandant en chef puisait dans des considérations d'ordre administratif ou militaire des motifs plus sérieux pour ajourner l'action décisive. Les moyens de transport et les bêtes de somme manquaient : des fonctionnaires de l'intendance avaient dû être envoyés d'urgence à la Nouvelle-Orléans, à New-York, à Cuba, pour acheter des voitures et des mulets. Un grand nombre de chevaux étaient morts pendant la traversée, et il importait de les remplacer au plus vite. En outre, le service des approvisionnements demeurait difficile. Avant d'aller plus loin, il y avait lieu de pacifier toute la région de la Vera-Cruz et d'assurer les communications entre la Vera-Cruz elle-même et Orizaba : de là, diverses expéditions qui donnèrent lieu à quelques petits combats. Cependant il était à craindre que les guérillas ne reparussent quand nos colonnes se seraient enfoncées dans l'intérieur. Déjà une contre-guérilla avait été créée sous les ordres de M. Stœcklin. Forey résolut de refondre ce corps et de l'accroître : dans ce but, il en donna le commandement à un colonel de l'armée française, le colonel Dupin, officier entreprenant, mais de moralité déplorable et qui, pour combattre plus efficacement ce qu'il appelait le brigandage, emprunterait à ses adversaires eux-mêmes leurs plus détestables pratiques.

Pendant que le général en chef s'attardait en tous ces soins, l'armée, tantôt inactive, tantôt employée à des opérations secondaires, s'énervait un peu dans la longue attente. Parmi les nouveaux arrivants régnait une disposition mécontente et déçue. Ils étaient partis de France avec l'espoir d'un chaleureux accueil, et décidément les acclamations étaient rares. Ils s'étaient flattés d'aborder en un des plus beaux pays du monde, et de cet admirable Mexique ils n'avaient vu d'abord que les terres chaudes. L'aspect des soldats de Marquez, d'assez minable apparence quoique les meilleurs de l'armée réactionnaire, avait achevé la désillusion. « Nous sommes passablement englués ici, écrivait l'un. » « Il me faudrait, mandait l'autre, des volumes pour dire tout le mal que je pense de ce pays. » Volontiers on rejetait sur M. de Saligny la responsabilité de tous les embarras, et les compagnons de Forey, parlant comme ceux de Lorencez, l'accusaient d'avoir trompé l'Empereur. Par ordre du général en chef, les officiers firent des visites au ministre de France, mais d'un accord commun ils choisissaient l'heure où ils étaient assurés de ne pas le rencontrer. Parmi les soldats, les symptômes étaient un peu plus graves : les Mexicains glissaient jusque dans nos bivouacs des proclamations, des brochures ; ces excitations ne furent pas toujours repoussées, et quelques sous-officiers désertèrent. La marche en avant, la vie en campagne, le succès surtout, dissiperaient aisément cette humeur un peu chagrine, cette légère inclination à la critique ou à la désobéissance. Une croyance assez générale, c'était que Forey voudrait faire coïncider la prise de Puebla avec l'ouverture des Chambres ; puis on se persuada que ce serait le bouquet de fête qui arriverait à Paris pour l'anniversaire de la naissance du Prince Impérial. Comme le temps s'écoulait, la surprise s'accrut. Que faisait le général en chef à Orizaba ? Pourquoi s'y immobilisait-il, ne visitant même pas les troupes ? La circonspection, ajoutait-on, quand elle est poussée à ce point, cesse d'être sagesse et devient elle-même imprudence. La vérité, c'est que cinq mois s'étaient écoulés depuis le débarquement des renforts. Enfin, dans les derniers jours de février, une proclamation de Forey annonça l'heure des opérations offensives. A cette nouvelle, toutes les âmes se relevèrent, et joyeusement chacun se prépara à l'action. Le 9 mars, nos têtes de colonnes débouchaient à Amozoc. Encore une étape, et on atteindrait Puebla.

 

X

Puebla, que les soldats de Lorencez n'avaient fait qu'entrevoir l'année précédente, avait grandement accru ses moyens de défense. Outre Loreto et le couvent de Guadalupe si tristement célèbres, elle était protégée par plusieurs autres ouvrages, les uns de création nouvelle, les autres restaurés. Les plus importants étaient au nord le fort Santa-Anita, à l'ouest le fort San-Xavier, au sud le fort Carmen. La difficulté de l'attaque résulterait moins de ces défenses extérieures que de la configuration intérieure de la place. Du nord au sud, de l'est à l'ouest, Puebla était sillonnée par des rues taillées toutes à angle droit. Entre ces rues s'élevaient des pâtés de maisons, isolés les uns des autres, et formant comme autant de villes dans la ville elle-même. Ces bâtiments, faits en grosse maçonnerie, pouvaient s'utiliser presque tous pour la résistance. En outre, certaines de ces constructions, d'une solidité exceptionnelle, constituaient de véritables forteresses : tels étaient les couvents, avec les rues qui les entouraient comme d'un fossé, avec leurs épaisses murailles presque sans jour au dehors et semblables à des remparts, avec leurs tours ou leurs chapelles d'où l'on dominerait l'assaillant, avec leurs cours et leurs cloîtres prêts à recevoir et à abriter les défenseurs. Que ces îlots, ces cadres ainsi qu'on les appelait, fussent reliés par des barricades, et l'assiégeant, même ayant surmonté tous les obstacles extérieurs, ne serait qu'au début de sa tâche. Il lui resterait à conquérir une à une chacune de ces petites citadelles, épuisant labeur qui découragerait la constance la plus robuste et détruirait en détail l'ennemi le mieux armé. La garnison avait été proportionnée à l'appareil de la défense. Elle se composait d'une vingtaine de mille hommes, sous les ordres d'Ortega : de plus, quelques troupes, commandées par Comonfort, bivouaquaient hors de la place et formeraient le noyau d'une armée de secours. L'état de siège avait été proclamé ; les bouches inutiles avaient été renvoyées ; les couvents, les églises, les maisons particulières avaient été adaptés à leur destination nouvelle : tout, en un mot, avait été subordonné aux nécessités de la guerre, et cela avec un zèle d'autant plus âpre que Puebla, ville cléricale, n'était nullement à ménager et fournirait un excellent champ d'expériences pour le patriotisme mexicain. Rien d'ailleurs n'était négligé pour exalter ou raffermir les courages. Les chefs ne cessaient de rappeler la victoire du 5 mai, et des médailles avaient été frappées en mémoire du grand succès. Les Français, disait-on, étaient disposés à faire défection, et, pour accréditer cette rumeur, on propageait à un très grand nombre d'exemplaires les discours de Jules Favre et de Picard au Corps législatif. Comme l'ennemi était signalé, Juarez arriva, passa en revue les troupes, les exhorta à la vaillance, leur distribua de l'argent ; puis il rentra à Mexico pour y attendre l'événement qui consoliderait la République ou pourrait la ruiner à jamais.

Le 17 mars, à l'aube du jour, l'armée, concentrée à droite et à gauche de la route d'Amozoc, s'ébranla dans la direction de Puebla. A sept ou huit kilomètres de la ville, en un lieu qu'on appelait Amalucan, les deux divisions se séparèrent : l'une, la division Douay, inclina vers la droite, décrivit un vaste mouvement circulaire autour des forts de Guadalupe et de Loreto et enveloppa la place du côté du nord et du nord-ouest ; l'autre, la division Bazaine, se porta vers la gauche et, se dirigeant vers l'hacienda San-Bartolo, s'établit au sud et au sud-ouest de la cité. Cette double marche s'accomplit sans résistance sérieuse de l'ennemi, et le plus grand obstacle fut le passage des ravins ou barrancas qui sillonnent la plaine et retardèrent longtemps les voitures et l'artillerie. On réalisa de cette manière une sorte d'investissement, mais ni très rigoureux ni très complet, tant à cause de l'effectif insuffisant des troupes que de la grande étendue du périmètre à garder. Le 19 mars, Forey établit son quartier général à l'ouest de Puebla sur le Cerro San-Juan : c'était une colline surmontée d'un couvent, située à deux kilomètres des barrières et qui fut occupée après un court combat. De là le commandant en chef pourrait tout à la fois observer la ville, surveiller ses bivouacs, suivre même les mouvements des troupes de Comonfort, dont la cavalerie se montrait à deux lieues plus loin. Cet examen ne se poursuivrait ni sans trouble ni sans danger, car plus d'une fois les projectiles ennemis vinrent atteindre le Cerro : l'un des obus éclata même dans la chapelle du couvent.

L'Empereur avait recommandé que l'attaque ne se fit ni par le fort Loreto ni par celui de Guadalupe ; il avait conseillé de la diriger de préférence vers le sud, c'est-à-dire contre le fort Carmen. Cependant, à l'ouest de la ville, le fort San-Xavier, appelé aussi le Pénitencier, s'avançait hors de la place par une saillie très prononcée qui permettrait des attaques convergentes. On se persuada avec raison que cette disposition des lieux faciliterait le succès : l'ouvrage une fois entre nos mains, on aurait un pied dans Puebla, dont on ne soupçonnait pas les défenses intérieures. Donc, dans la nuit du 23 au 24 mars, la tranchée fut ouverte de ce côté, à 600 mètres du saillant. Les jours suivants, les travaux furent continués. Le 26, les batteries, ouvrant leur feu, bouleversèrent les parapets. Bientôt l'assaut fut jugé possible, et le 29 mars, dans la soirée, après une lutte très acharnée, notre drapeau fut arboré sur le fort conquis.

Deux choses attristèrent la victoire : d'abord l'étendue des pertes, qui dépassaient 200 hommes tués ou blessés ; en second lieu, la triste certitude que cette opération qu'on croyait décisive ne déciderait rien du tout.

On vit alors ce qu'on n'avait entrevu jusque-là qu'à travers les derniers mirages de l'illusion. Nous n'avions d'autre terrain que celui que venait d'arroser le sang de nos soldats. En arrière, se dressaient les îlots de maisons, les cadres ainsi qu'on disait, vastes constructions à l'espagnole, solides, massives, bien armées, abondamment pourvues de défenseurs. Ceux-ci n'eussent point soutenu notre choc en rase campagne ; mais, protégés sous ces abris, ils n'étaient point des adversaires méprisables. Quand, soit par des pétards, soit à coups de canon, on aurait forcé l'entrée d'un îlot, la conquête, loin d'être achevée, serait à peine commencée : on se trouverait dans une cour intérieure où on subirait à découvert le feu d'ennemis invisibles, et il faudrait emporter pièce par pièce ces pâtés de maisons. Les jours suivants, quelques cadres furent enlevés ; mais il y en avait, disait-on, 158. « Nous voilà solidement établis en ville, écrivait Forey à la date du 2 avril. » Sans doute, mais qu'importait si toute la ville n'était que forteresse ? Il y a des mots qui font fortune. Jadis, dans les longues attentes du siège de Sébastopol, que de fois n'avait-on point rappelé le siège de Troie ! Ici, devant cette ville espagnole transportée de l'autre côté de l'Atlantique, on se rappela l'Espagne elle-même, les guerres impériales, un autre siège fameux. Tout ce qui restait d'illusion tomba, et sur toutes les lèvres en même temps se retrouva le nom de Saragosse.

Ce qui suivit parut justifier l'évocation de ce souvenir. Du Carmen à Santa-Anita, l'ennemi, privé du fort San-Xavier, établit une seconde ligne de défense. En rétrogradant, il semblait que, loin de s'affaiblir, les assiégés se fussent fortifiés, car ils rétrécissaient du même coup le périmètre qu'ils avaient à couvrir. Nous continuâmes nos cheminements, mais les progrès étaient lents, difficiles, tous achetés au prix du sang. Chaque cadre exigeait un siège, et plusieurs furent infructueux ; le seul résultat était de mettre en lumière l'héroïsme de quelques officiers, le commandant Carteret-Trécourt, le lieutenant Galland, d'autres encore, dont les noms devinrent tout à coup populaires. On essaya de pratiquer des galeries de mines, mais on rencontra le roc. Cependant les munitions s'épuisaient. En outre, cette lutte acharnée creusait dans l'armée des vides qui, à cette distance de la patrie, ne se pourraient combler : les pertes, dès le commencement d'avril, s'élevaient, depuis le début du siège, à 600 hommes hors de combat.

Le 7 avril, un conseil de guerre se tint au Cerro San-Juan. Si nous en croyons l'un de ceux qui y assistaient[49], le général en chef, après avoir proposé d'abord de porter vers le fort Carmen la principale attaque, développa tout à coup une opinion toute contraire et fort inattendue, celle de lever le siège et de marcher droit sur Mexico. Entre toutes les résolutions, nulle n'eût été plus extraordinaire. On se serait enfoncé dans l'intérieur en laissant sur ses derrières des forces invaincues : en outre, n'était-il pas à craindre que Mexico, encouragée par l'heureuse résistance de la grande cité voisine, ne devînt elle-même une seconde Puebla ? Ce plan offrait à la fois tous les périls de la faiblesse et tous ceux de la témérité ; on commencerait par un recul timide, puis on continuerait par la plus hasardée des marches offensives. Si peu judicieux que fût l'avis, il ne manqua pas d'approbateurs. Les plus considérables furent, dit-on, les deux divisionnaires, les généraux Douay et Bazaine. L'un et l'autre firent valoir l'étendue des pertes, le découragement des troupes. « Nos soldats, répétèrent-ils plusieurs fois, ne veulent plus de la guerre des cadres. » Trois voix seulement, assure-t-on, s'élevèrent contre cette conduite. Cependant la séance était à peine levée que plusieurs des membres du conseil ressentirent le regret, presque le repentir de leur vote. Le général Douay se ravisa le premier, puis le commandant en chef lui-même. Il fut décidé qu'on ne lèverait pas le siège, mais seulement qu'on ralentirait les opérations jusqu'à l'arrivée de nouveaux convois de poudre et de nouveaux engins d'artillerie. Les jours suivants furent surtout consacrés à améliorer les ouvrages commencés, à resserrer la ligne d'investissement, à assurer l'approvisionnement de l'armée. Ces travaux se poursuivirent sans beaucoup d'entrain. Du dehors heureusement, des nouvelles favorables survinrent. Déjà, au début du siège, les chasseurs du colonel du Barail avaient dispersé à Cholula la cavalerie mexicaine. Ce petit combat fut suivi d'un engagement plus important. Le 14 avril, à Atlixco, le colonel Brincourt, avec un de ses bataillons de zouaves, deux escadrons de chasseurs, un détachement indigène, battit les troupes de Comonfort ; et ce beau fait d'armes, outre qu'il diminuait pour les assiégés l'espoir du secours extérieur, ranima parmi les assiégeants la confiance dans le succès final

Forey, dans le conseil du 7 avril, avant de proposer la levée du siège, avait développé un plan de conduite qui consistait à porter l'attaque de la place non seulement vers l'ouest, mais vers le sud. Du côté de l'ouest, on poursuivrait les cheminements en avant du fort Xavier et à travers les cadres ; du côté du sud, on commencerait des travaux d'approche vis-à-vis du fort Carmen. A l'arrivée des nouveaux convois d'artillerie, ce fut donc sur ces deux points à la fois que se dirigea l'effort des assaillants. Les cheminements furent d'abord assez heureux : on conquit quelques ilots de maisons et on pénétra fort avant dans la ville. L'espoir du général en chef était même qu'une portion de nos troupes, venant par l'ouest et pénétrant jusqu'au cœur de la cité, pourrait prendre à revers le fort Carmen, tandis qu'au sud l'autre portion l'aborderait par la plaine. La plus grande partie de la ville tomberait de la sorte entre nos mains.

Cependant, pour atteindre ce résultat, un ouvrage restait à emporter, c'était le couvent de Saint-Inès. Nulle part l'ennemi n'avait accumulé de plus formidables moyens de défense. Le couvent était protégé par un mur d'enceinte ; puis se dressait une forte grille en fer ; enfin quatre retranchements s'étageaient, qu'on avait en partie consolidés avec les matériaux des constructions voisines. Des abatis et des filets obstruaient tous les espaces restés libres. En arrière, se montrait le couvent lui-même avec ses murailles et ses terrasses garnies de tirailleurs. Dans une des ailes avait été amenée une pièce de canon qui flanquait les retranchements. Le général en chef ordonna l'attaque pour le 25 avril. A l'aide de la mine, le mur d'enceinte fut renversé, puis, à six heures du matin, notre artillerie ouvrit son feu et pendant trois heures s'efforça de battre les ouvrages. A neuf heures et demie, bien que les défenses intérieures n'eussent été que faiblement entamées, l'assaut fut ordonné. Au signal d'attaque, huit compagnies du Pr zouaves, divisées en deux colonnes, s'élancent contre le couvent. Tout ce que peuvent faire le sang-froid, l'agilité, la valeur, les zouaves l'accomplirent ce jour-là. Mais sur l'étroit espace où ils doivent déboucher, les Mexicains, embusqués derrière les créneaux ou sur les terrasses, concentrent leur tir. Les nôtres s'embarrassent au milieu des piquets, des abatis, des cordes, et, pendant que leur marche se ralentit, l'ennemi multiplie parmi eux les victimes. L'artillerie a à peine ébranlé la grille et bien peu parviennent à la franchir. Quelques-uns cependant surmontent tous les obstacles, atteignent les retranchements, se glissent jusqu'aux murailles du couvent. La plupart paient de leur vie leur audace ou, s'égarant dans le dédale des constructions, tombent aux mains de l'adversaire. Quand vint l'ordre de la retraite, ces braves gens n'étaient plus qu'une poignée. Ils regagnèrent leurs lignes au milieu de l'admiration de leurs camarades et furent suivis jusque dans leurs bivouacs par les hommages même de l'ennemi. « Les zouaves se sont battus comme des lions », disait dans son rapport Ortega.

Cette heure fut la plus critique du siège. Les soldats, quoique toujours solides et vaillants, commençaient à se troubler de cette guerre de rues, de cette lutte traîtresse où les coups partaient d'un ennemi invisible qu'on ne pouvait atteindre ni frapper. Parmi les officiers, plusieurs murmuraient à voix presque haute contre la politique aveuglée ou coupable qui, sans aucun intérêt national, sacrifiait un sang si précieux. Quant au commandant en chef, il se montrait peu, cherchait à relever les espérances par des proclamations dont il était fort prodigue, s'impatientait contre Puebla, « Puebla l'arrogante, » ainsi qu'il la nommait. On dit que, sous l'influence des désillusions, il lui arriva de s'exprimer sur le compte de M. de Saligny en termes assez sévères et comme l'avait fait, après l'échec du 5 mai, Lorencez lui-même[50]. Ainsi qu'il arrive dans toute fortune médiocre ou douteuse, l'armée se prenait à souhaiter vaguement un nouveau chef, et les regards se portaient sur les lieutenants de Forey, sur Bazaine en particulier, dont on vantait l'habileté, l'expérience, la fécondité de ressources. Pourtant, au milieu de cette énervante attente, un souci dominait. Que penserait-on à Paris ? Que dirait l'Empereur ? A Paris, aux Tuileries surtout, toutes les illusions subsistaient encore, et dans ce temps-là même on en eut la preuve. Le jour de l'échec de Saint-Inès, tandis que les zouaves blessés passaient devant les bivouacs, une dépêche arriva au quartier général, qui émanait, à ce qu'on assure, de Napoléon lui-même. Le souverain annonçait au commandant en chef une bonne, une excellente nouvelle, une chose qu'il savait de source certaine par le ministre des États-Unis : cette chose certaine, c'était que nous ne rencontrerions aucune résistance ni à Puebla ni à Mexico.

Quelle eût été l'issue du siège s'il eût fallu pousser jusqu'au bout la conquête de chaque cadre ? Sans doute, Puebla eût succombé, mais au prix de l'armée, anéantie par ses propres efforts et aussi ruinée que la ville elle-même. Heureusement, le résultat de toutes nos opérations extérieures permettait d'espérer un dénouement moins sanglant. Contre l'armée de secours pas un combat n'avait été livré qui ne fût un succès. Ainsi en avait-il été à Cholula et plus récemment à Atlixco. Le principal souci de Comonfort était de rétablir ses communications avec la place, d'y jeter des munitions et des vivres. Que s'il réussissait, aucun terme précis ne pourrait être assigné à la résistance. Mais s'il échouait, s'il était refoulé au loin, Puebla aurait le sort des villes investies. Un avantage décisif en rase campagne compenserait donc ce que nos attaques avaient eu jusque-là d'incomplet ou d'indécis.

La fortune de la guerre nous réserva ce grand bonheur. Depuis plusieurs jours, Comonfort tâtait nos lignes, avec le dessein visible de forcer l'investissement. Le 5 mai, il fut repoussé près de Pablo del Monte ; le 6, il fut de nouveau contraint de rétrograder. Il se retira alors à dix kilomètres au nord de la place, en un lieu qu'on appelait San-Lorenzo, et s'y fortifia. Bazaine, ayant reçu l'ordre de l'en déloger, combina un vigoureux mouvement offensif qui écarterait à tout jamais cet adversaire importun. Il rassembla quatre bataillons d'infanterie, deux escadrons de chasseurs, quelques auxiliaires indigènes et une force assez importante en artillerie. Le 8 mai, il quitta son bivouac à une heure du matin, chemina toute la nuit et, malgré l'importance de sa colonne, dissimula si bien sa marche qu'il arriva à deux kilomètres de San-Lorenzo sans que son apparition fût signalée. A l'aube du jour, la lutte s'engagea. L'ennemi avait le double avantage d'une assez grande supériorité numérique et d'une position très propre à la défense. Mais la vigueur de l'attaque déconcerta la résistance. Après un combat assez court quoique très opiniâtre, les Mexicains se dispersèrent, laissant sur le terrain six ou sept cents tués ou blessés et entre nos mains mille prisonniers. « Ce fut une belle petite bataille », a écrit l'un des acteurs de la journée[51]. Belle, elle le fut pour les victorieux, ravis de leur triomphe. Elle le fut surtout pour Bazaine, que l'armée proclama non seulement officier distingué, mais véritable homme de guerre, et qu'elle salua dès lors comme son chef futur.

Le grand résultat du combat de San-Lorenzo, ce fut de décourager les défenseurs de Puebla. Le dénouement se précipita, alors que les plus optimistes le croyaient encore lointain. Comonfort tenu à distance, il était clair que la place ne pourrait se ravitailler. Les jours suivants, les travaux d'approche au sud de la ville furent poursuivis avec une activité de mauvais augure pour les assiégés ; puis l'artillerie ouvrit son feu et bouleversa si bien les ouvrages que l'assaut serait à bref délai possible. Ayant satisfait et au-delà à toutes les exigences de l'honneur, Ortega ne crut pas que le patriotisme exigeât de lui des sacrifices désormais inutiles. Secrètement il demanda au général Forey d'abord un armistice, puis le droit pour la garnison de se retirer avec armes et bagages sur Mexico. L'une et l'autre proposition ayant été déclinées, il se résigna à livrer la place. Pendant la nuit du 16 au 17 mai, il fit briser les armes, enclouer les canons, détruire les poudres. A l'aube, un messager parti de la ville vint annoncer au camp français la fin de la résistance. Pour colorer sa décision, Ortega invoquait la pénurie des vivres, ce qui était vrai, et l'épuisement des munitions, ce qui n'était pas tout à fait exact ; il ajoutait avec une fierté qui n'était pas sans grandeur : « Je ne puis me défendre plus longtemps ; sans cela Votre Excellence ne peut douter que je ne l'eusse fait.

Ainsi tomba, après soixante et un jours de siège, la Puebla de los Angeles. Le 19 mai, Forey fit son entrée dans la ville, et la cathédrale, naguère aménagée pour les nécessités de la défense, se para pour célébrer la victoire. Même en cette heure de triomphe, la joie se mêla de tristesse. Nous cheminions à travers les ruines, et, sur cette terre que nous devions régénérer, il n'y avait jusqu'ici de certain que l'âpre résistance de nos adversaires et la grandeur de nos propres sacrifices. Plus de 1.100 officiers ou soldats, les uns tués, les autres blessés, avaient payé de leur sang la possession de ces murailles. Quel que fût l'éclat du succès, certains incidents, certains signes marquaient la fragilité de notre conquête. Le jour même où se rendait Puebla, on apprit que le 1er mai, à Camaron, village situé à la limite des terres chaudes, une compagnie de la légion étrangère commandée par le capitaine Danjou avait été assaillie par un corps de 1.500 à 1.800 Mexicains. Sur 65 hommes, 43 avaient été tués ou blessés ; les autres, après une résistance héroïque, avaient été faits prisonniers ; un seul avait pu s'échapper et avait porté la nouvelle de la catastrophe. Combien n'était point précaire notre établissement, puisque le chemin vers la mer demeurait infesté de nos ennemis ! C'est au milieu de ces impressions un peu sombres que Forey s'établit dans Puebla. Il fit inventorier le matériel de guerre laissé dans la place, réorganisa les administrations locales, puis rendit divers décrets de l'ordre militaire et politique. Cependant, dès la première heure, le principal souci avait été la garde et le traitement des prisonniers. Parmi les défenseurs de la ville, un grand nombre étaient parvenus à s'enfuir dès le licenciement et avant que nos troupes occupassent les barrières. Des soldats qui restaient, on fit deux parts : les uns furent employés à détruire les barricades, les autres furent incorporés dans les bataillons de Marquez, où ils guettèrent naturellement la première occasion de déserter. Quant aux généraux et officiers, il fut décidé qu'on les dirigerait vers la France ; mais, comme on ne leur demanda pas d'engagement et comme d'ailleurs la surveillance fut assez relâchée, la plupart s'évadèrent avant l'arrivée à la Vera-Cruz. On devait les retrouver plus tard dans les rangs de nos ennemis.

 

XI

A la nouvelle de la chute de Puebla, Juarez affirma tout d'abord sa volonté de défendre Mexico. La ville fut mise en état de siège : un décret ordonna l'expulsion de tous les Français valides ; enfin une proclamation du ton le plus emphatique exhorta à la lutte contre l'envahisseur. Devant la réalité, cet appareil belliqueux s'évanouit : peut-être au fond n'était-il qu'une apparence pour masquer une retraite déjà résolue. Le siège de Puebla avait absorbé toutes les ressources de la République. Ni de l'armée ni de la nation on ne pouvait attendre un nouvel effort. Le président lui-même, magistrat civil et non chef militaire, était plus propre à incarner en lui la résistance passive qu'à dominer les suprêmes périls de la guerre. Comme les Français approchaient, Juarez fit, avec une résignation obstinée et tranquille, ses apprêts de départ. Son principal souci fut que sa retraite n'eût rien d'une abdication. Le 31 mai, il clôtura la session du Congrès ; puis, emmenant avec lui ses ministres, ses principaux conseillers, les papiers d'État, les caisses publiques, il sortit de la ville par la route du nord et s'achemina vers San-Luis de Potosi. Ce jour-là commença le long exode de ce gouvernement singulier, toujours fugitif, jamais prisonnier, toujours mourant, jamais abattu.

Rien n'arrêterait désormais les vainqueurs. Le 1.r juin, la division Bazaine franchit la chaîne de montagnes qui sépare le bassin de Puebla de celui de Mexico. Le 2, elle établit son bivouac à Buena-Vista. De là apparut, avec ses lacs, ses villages, ses plantations, ses haciendas, la haute vallée où la capitale est assise ; bientôt on distingua, quoique dans l'éloignement, la ville elle-même, avec ses dômes et ses clochers. Dès le 7, Bazaine occupa Mexico. Le 10, Forey y fit son entrée solennelle.

Ce jour-là, ce jour-là enfin, ce qu'annonçait depuis si longtemps M. de Saligny put sembler vérité. Rien n'est contagieux comme le succès : or notre succès, quoique lent, quoique obscurci jadis par un échec, était trop décisif pour ne pas frapper les âmes. Ce n'était point une illusion que de croire à l'existence d'un parti réactionnaire, monarchique même. La seule illusion était de s'imaginer que ce parti pourrait nous frayer la voie, se développer hors du rayon de notre tutelle ou survivre à notre occupation. Juarez, en évacuant la capitale, l'avait laissée à qui voudrait la prendre, et elle n'avait guère d'autre alternative que de nous subir ou de se livrer aux factions. Toutes ces causes contribuèrent à créer autour de nous un courant d'adhésion assez vif, et très sincère quoique passager. C'est au bruit du canon, au son des cloches, que le commandant en chef français s'avança dans la ville ; à ces manifestations officielles s'ajoutèrent les arcs de triomphe, les bouquets, les acclamations, en un mot, les témoignages habituels de la joie publique ; et, oublieux des scènes sanglantes de Puebla, que les Mexicains eux-mêmes semblaient avoir oubliées, nous pûmes, sans trop de complaisance pour nous-mêmes, nous croire non seulement des vainqueurs, mais des hôtes désirés. Les jours suivants, les réjouissances se prolongèrent. L'octave de la Fête-Dieu fournit le prétexte d'une de ces processions solennelles, si chères aux peuples de race espagnole. Puis vinrent les banquets, les bals, les jeux de toutes sortes. Le parti réactionnaire conduisait toutes ces pompes. Quant aux masses, elles ne se lassaient pas d'admirer le bel ordre de l'armée française, elles s'extasiaient devant l'éclat des uniformes, elles se rappelaient les angoisses des récentes guerres civiles, et moitié entraînées, moitié éblouies, s'abandonnaient, avec un commencement de confiance, à l'espoir de jours meilleurs. Forey jouissait de son succès avec une joie naïve, et une vanité qui ne se dissimulait point assez. Vraiment, il se croit Fernand Cortez, disaient tout bas ses officiers. « Je viens d'entrer à Mexico, mandait le commandant en chef à l'Empereur... La population de cette capitale, tout entière, a accueilli l'armée avec un enthousiasme qui tenait du délire. Les soldats de la France ont été littéralement écrasés sous les couronnes et les bouquets. La rentrée des troupes à Paris après la campagne d'Italie peut seule donner l'idée d'un pareil triomphe. » Toutes les épithètes louangeuses de la langue française étaient mises à contribution pour dépeindre la foule, qui était « immense » ; nos régiments, qui étaient « admirables » ; la cathédrale, qui était « magnifique ». Se portant garant pour la nation mexicaine, Forey lui donnait généreusement un brevet de sagesse. Elle était, disait-il, « avide d'ordre, de justice, de liberté vraie. » « Je lui ai promis tout cela, ajoutait-il, au nom de l'Empereur. » Enfin, tout à fait grisé de ses propres paroles et jaloux de résumer ses pensées en une seule, le général proclamait tout uniment que « la réception était sans égale dans l'histoire[52] ».

À cette population « avide d'ordre », Forey pensa que l'heure était venue d'assurer un gouvernement. Jusque-là, le seul essai d'organisation avait été le plan de Cordova. Il était temps de créer un établissement plus solide. Mais ici l'embarras ne laissait pas que d'être grand. Les instructions du commandant en chef lui prescrivaient de consulter la nation mexicaine et de ne rien faire que d'après ses vœux. Or il se trouvait que Juarez, exilé de la capitale, détenait encore la plupart des provinces, ce qui rendrait impossible tout appel au suffrage populaire, hormis sur les territoires assez restreints occupés par nos armes. Faute de plébiscite, voici la combinaison qu'imaginèrent les autorités françaises. Trente-cinq citoyens mexicains furent choisis pour former une junte. Cette junte désigna un pouvoir exécutif composé de trois membres. Ce furent Almonte, Monseigneur Labastida, archevêque de Mexico ; enfin le général Salas, personnage très obscur et destiné à remplir ce rôle sacrifié qu'on retrouve au fond de tous les triumvirats. Après avoir constitué cette sorte de gouvernement, les membres de la junte s'adjoignirent deux cent quinze collègues. Ainsi fut formée une assemblée de deux cent cinquante notables qui s'érigea en Assemblée constituante. Le 10 juillet, elle proclama le rétablissement de la monarchie, décida que la couronne serait offerte à l'archiduc Maximilien et ajouta qu'en cas de refus de ce prince, la nation s'en rapporterait à Napoléon III pour le choix d'un souverain. Quel que fut le mérite intrinsèque de la résolution, il était malaisé d'y trouver la marque, même incomplète ou indirecte, de la volonté populaire ; et, sauf la garantie de la sagesse et de la probité françaises, ce nouveau pronunciamento ressemblait fort à tous ceux qu'on avait vus jadis. Forey se contenta de cette apparence, et peut-être dans le présent ne pouvait-il faire mieux. Le décret fut publié, le gouvernement provisoire prit le nom de Régence de l'Empire, et de nouveau les réjouissances éclatèrent, comme si le Mexique fût au bout de tous ses maux.

Forey, en proclamant la monarchie, n'avait-il pas été trop loin ? N'avait-il pas devancé ou dépassé les intentions de l'Empereur ? L'une des nombreuses malchances de l'entreprise mexicaine, ce fut la lenteur des communications, qui permit rarement que les ordres du souverain s'adaptassent à la réalité des choses. Les instructions transmises de Paris avaient cessé d'être opportunes quand elles arrivaient au Mexique ; les rapports expédiés du Mexique avaient cessé d'être vrais quand ils parvenaient à Paris ; de là un perpétuel quiproquo qui pesa sur toute l'expédition. Tandis que Forey, tout enivré de son triomphe, allait sans hésiter jusqu'à la limite extrême de ses instructions et croyait par-là consolider sa faveur, à Paris, dans les conseils de l'Empire, apparaissaient quelques signes de regret, presque de repentir. Pendant tout l'hiver de 1862 à 1863, on avait attendu le dénouement, et chaque courrier avait été une déception. Puis, l'opiniâtre résistance de Puebla, en trompant de nouveau les espérances, avait provoqué un pénible étonnement. Où donc était le parti monarchique ? Les obstacles qu'on rencontrait devant Puebla, ne les rencontrerait-on pas devant Mexico ? Les ministres de Napoléon, assez hostiles en général à l'entreprise, n'avaient pas manqué d'exploiter ces mécomptes. L'un des plus ardents à limiter l'expédition était le ministre de la Guerre. Dès le 3 juin, sous l'impression des nouvelles peu favorables venues de Puebla, il exhortait l'Empereur à éviter une troisième campagne, il jugeait difficile un plus grand développement des opérations actives ; il proposait discrètement l'envoi au Mexique d'un aide de camp chargé de tout voir et de tout rapporter : « Jusqu'à ce jour, ajoutait-il avec une légère nuance de blâme et de désappointement, j'ai dû bien plutôt prévoir ce qui pouvait manquer au corps expéditionnaire que je n'ai été prévenu en temps utile de ce qui pouvait lui faire défaut[53]. » — Deux jours plus tard, le 5 juin, une dépêche de M. Drouyn de Lhuys au général Forey vint marquer mieux encore la tendance à abréger ou à restreindre notre intervention. M. Drouyn de Lhuys rejetait toute idée de compromission avec le gouvernement de Juarez ; mais, après avoir formulé assez fièrement cette réserve, il poursuivait en des termes qui contrastaient fort avec l'âpre langage tenu jusque-là par M. de Saligny, et approuvé par l'Empereur. « Nous n'aurions, disait-il, pas d'objection à entrer en relations avec un pouvoir nouveau, ayant l'assentiment du pays et prêt à traiter sur la base des indemnités et des garanties d'intérêt général que nous sommes fondés à revendiquer. A nos demandes antérieures nous ne voulons joindre la stipulation d'aucun avantage exclusif en dehors des frais de guerre, que l'étendue de nos sacrifices nous oblige à réclamer. » Quel serait le dépositaire de ce « pouvoir nouveau » ? Ici le ministre s'appliquait à mettre en relief son esprit de tolérance : « Une société, poursuivait-il, dont les malheurs viennent principalement de ses divisions, aurait surtout besoin de voir à sa tête un nom capable de rallier les partis opposés... Notre désir serait donc que l'homme avec lequel vous essayeriez de vous mettre en rapport fût apte autant que possible à entreprendre cette œuvre de conciliation et eût reçu au préalable de la nation elle-même, sous une forme quelconque, même provisoire, le pouvoir de traiter avec vous... Il se pourrait, continuait M. Drouyn de Lhuys, avec un redoublement de concessions, qu'il fallût le chercher parmi les chefs mêmes qui, trompés par leur patriotisme, croient servir la cause nationale en portant les armes contre nous. Vous ne vous refuseriez point à sonder ses dispositions parce qu'il serait aujourd'hui dans les rangs de nos adversaires. Notre politique a été, dès le principe, de faire appel à tous ceux dont le concours nous serait utile, et c'est la même pensée qui doit vous guider dans les ouvertures dont il vous paraîtrait opportun de prendre l'initiative. » Quelle opposition entre ces paroles et le langage des émigrés mexicains ! La dépêche était remarquable par tout ce qu'elle affirmait ; elle l'était plus encore par tout ce qu'elle laissait dans l'ombre : pas un mot de la monarchie, pas un mot de l'archiduc Maximilien.

Cette importante communication parvint à Mexico au moment où Forey venait de convoquer l'Assemblée des notables qui avait, au moins en principe, proclamé la monarchie. On devine son émoi. Il venait de compromettre à fond la politique impériale, et voici que cette politique à large envergure semblait n'avoir plus d'autre souci que de se couper les ailes. Avait-il été un interprète peu clairvoyant, maladroit ou infidèle ? Un espoir restait au commandant en chef, celui que la nouvelle encore ignorée à Paris de l'entrée à Mexico raffermirait dans les sphères officielles la confiance un peu ébranlée.

Autant qu'on peut en juger par les documents que nous possédons, l'impression de doute, née de la longueur de la guerre et de l'opiniâtre résistance de Puebla, ne se dissipa point, même à l'annonce du succès décisif qui nous avait portés jusque dans la capitale. » Au train dont vont les choses, écrivait le maréchal Randon, nous allons être obligés de faire occuper à peu près tous les points importants. » Et il ajoutait d'un ton découragé : « Il est permis de se demander jusqu'à quand nous serons entraînés à envoyer de nouvelles troupes au Mexique[54]. » Dans le même temps, une mesure bien significative vint marquer mieux encore la répugnance du gouvernement impérial à s'engager sans retour. L'homme en qui s'incarnait l'intervention, l'homme à qui l'on attribuait la convocation de l'Assemblée des notables et la proclamation imprudente ou prématurée du régime monarchique, M. de Saligny, fut relevé de sa charge et rappelé en France. Il le fut durement, moins en diplomate qu'on veut honorer qu'en serviteur qu'on congédie. Comme il ajournait son départ du Mexique, où le retenaient divers intérêts, des dépêches réitérées lui enjoignirent de hâter son retour. De ces dépêches la dernière, adressée par le maréchal Randon au commandant en chef, est conçue en des termes comminatoires qui surprennent : « M. le ministre des Affaires étrangères a adressé par trois fois différentes à M. de Saligny l'ordre de rentrer en France, même sans attendre l'arrivée de son successeur, M. de Montholon. Je suis chargé de vous faire connaître que l'intention formelle de l'Empereur est que l'ordre concernant M. de Saligny soit exécuté au reçu de cette lettre, dans le cas où il serait encore au Mexique. » Et le maréchal ajoutait en post-scriptum : « Alors même que M. de Saligny donnerait sa démission, il ne devait pas moins quitter le Mexique sans aucun retard[55]. » Ainsi était traité l'homme que jadis l'Empereur proposait pour modèle à tous ses agents, et qui avait été le mentor de Jurien de la Gravière, de Lorencez, de Forey lui-même. La rigueur de ce langage est telle qu'on y pourrait voir non seulement un désaveu politique, mais la punition de quelque intrigue, de quelque faute jusqu'ici ignorée. Quelque éclatante que fût la disgrâce, le repentir était tardif, en tout cas il fut passager. Il était aisé de destituer M. de Saligny, il le serait moins de se dégager de la politique téméraire qu'il avait inaugurée. Le châtiment de certaines imprudences initiales, c'est d'empêcher pour l'avenir le retour à la prudence. Le point de départ de notre entreprise était une erreur fondamentale sur l'état du Mexique, ses ressources, les forces respectives des parties qui y régnaient. Toute la conduite ultérieure devait se ressentir de ce faux jugement, et en disgraciant M. de Saligny, on retiendrait malgré soi une bonne part des informations qu'il aurait propagées. Par une singulière fatalité, les agents de l'Empereur venaient d'engager presque irrévocablement la France, et cela à l'heure où le souverain, éclairé par la première lueur des événements, cherchait peut-être à modérer sa marche, à limiter ses sacrifices, à trouver pour sa politique un point d'arrêt. Tout le reste de l'expédition reflétera la même incohérence : à Paris, à Mexico, la vérité apparaîtra, mais incomplète, par échappées, altérée aussitôt par toutes les erreurs primitives, qu'on n'aura qu'imparfaitement dépouillées ; et la dernière illusion ne s'évanouira que quand toute voie de retraite honorable sera déjà fermée.

Forey ne devait pas assister au développement de l'entreprise mexicaine, et la grave dépêche que nous venons de citer fut ouverte par son successeur. Vers le milieu d'août, le courrier de France lui avait apporté tout ensemble une grande joie et une assez vive déception. La grande joie, c'était son élévation à la dignité de maréchal ; la déception, c'était la fin de son commandement. Il était invité à remettre au général Bazaine l'autorité suprême. A travers les témoignages de la satisfaction officielle, à travers l'éclat de la plus haute distinction, le nouveau maréchal put discerner un blâme discret et eut comme la sensation d'une défaveur. Au fond, on lui reprochait à Paris ses lenteurs devant Puebla, son succès trop chèrement acquis, et, en récompensant sa victoire, on doutait de son habileté. Au point de vue politique, on critiquait plusieurs de ses décrets, entachés, disait-on, d'esprit réactionnaire et plus dignes d'un conquérant que d'un libérateur. Comme M. de Saligny, Forey hésita tout d'abord à partir, espéra un contre-ordre, et on le vit demeurer quelque temps au milieu des troupes, se complaisant dans l'appareil fastueux d'un fondateur d'empire. Enfin, sur de nouvelles dépêches, il quitta Mexico le 1er octobre 1863, et, le 21, s'embarqua à la Vera-Cruz.

Sur cette terre brûlante du Mexique, les hommes s'usaient vite. A Jurien de la Gravière désavoué avait succédé Lorencez ; à Lorencez disgracié avait succédé Forey ; voici que Forey lui-même s'éloignait, grandi plutôt en dignité qu'en renommée. Avec les chefs militaires disparaissait le chef politique, M. de Saligny, plus rudement frappé qu'aucun de ceux qu'il avait accusés. L'armée vit partir le maréchal sans le regretter beaucoup : elle le jugeait un peu vieilli et peu apte aux fatigues de la guerre ; en outre, il était d'accueil assez rude et, bien qu'excellent officier, très droit, très intègre, n'avait point conquis le prestige qui fait pardonner les rudesses. En revanche, toutes les pensées se tournaient vers Bazaine. Jamais général n'inaugura le pouvoir suprême en éveillant plus d'espérances. Devant Puebla, les soldats, mécontents de la lenteur des opérations, s'étaient plu à mettre en relief ses talents, son sang-froid, sa bravoure. Le combat de San-Lorenzo avait fait de lui le favori de l'armée. Bazaine avait saisi ces symptômes et n'avait rien négligé pour les aviver. On l'avait vu, pendant le siège, parcourant les tranchées, abordant les officiers inférieurs, causant familièrement avec eux, insinuant ce qu'on eût dû faire et ce qu'on ne faisait point, édifiant de la sorte une popularité qui l'élèverait au niveau de son chef et bientôt au-dessus de lui. Ce furent les témoignages de cette faveur qui saluèrent le nouveau général en chef. De vrai, il avait des qualités de surface très propres à faire illusion : un savoir-faire qui passerait pour habileté, un goût d'intrigue qui semblerait esprit politique, une certaine vulgarité d'allures qui paraîtrait dédain du faste ou modestie. Ses amis ajoutaient qu'il savait l'espagnol à merveille, ce qui le rendrait, disait-on, très apte aux négociations avec les indigènes. Forey, dans les intervalles de ses brusqueries, était un peu solennel : Bazaine serait d'accès facile ; Forey gardait avec un soin jaloux, excessif peut-être, toutes les rigueurs de l'ancienne discipline : Bazaine les laisserait se relâcher un peu ; Forey ne se montrait guère : Bazaine, au moins dans les premiers temps, affecterait de vivre au milieu des soldats comme l'homme fait pour partager leurs périls et les conduire à la victoire. On se souvient de ces pages où Salluste, décrivant la guerre de Jugurtha, montre le grave et sévère Metellus supplanté par Marius, Marius le populaire, Marius actif, remuant, prompt à toutes les intrigues comme à tous les travaux. Les légionnaires se pressaient autour de leur nouveau général, tandis que son prédécesseur s'embarquait tristement pour l'Italie. L'avenir étant caché à tous les yeux, on vit au Mexique quelque chose de pareil. A Bazaine, destiné à un si sombre avenir, on eût alors appliqué volontiers le jugement que Salluste porte sur Marius, réservé à tant de victoires : Omnes spes et opes in illo sitœ.

 

 

 



[1] Voir Correspondence respecting british claims on Mexico, p. 2 et suiv., 12 et suiv.

[2] Dépêches de M. Mon à M. Calderon-Collantès et de M. Calderon-Collantès à M. Mon, 24 novembre, 9 décembre 1858, 3 et 10 janvier 1859. (Documents communiqués aux Cortès sur les affaires du Mexique, 1861-1862.)

[3] Dépêche de M. Pacheco, 25 mai 1860. (Documents distribués aux Cortès sur les affaires du Mexique, 1861-1862.)

[4] Documents diplomatiques, 1861, p. 109-113.

[5] Lettre de M. Thouvenel au comte de Flahaut, 26 septembre 1861. (Le Secret de l'Empereur, t. II, p. 175-176.)

[6] Voir Correspondence respecting the affairs of Mexico, p. 94, et passim.

[7] Documents communiqués aux Cortès sur les affaires du Mexique, 1861-1862.

[8] Discours de M. Mon à l'Assemblée des députés, 7 janvier 1863.

[9] Correspondence respecting the affairs of Mexico, p. 97-98.

[10] Documents communiqués aux Cortès sur les affaires du Mexique, 1861-1862.

[11] Dépêche de M. Barrot à M. Thouvenel, 21 octobre 1861. (Document diplomatiques, 1862, p. 157.)

[12] Rapports de M. Dubois de Saligny, 4 août, 28 septembre 1861. (Documents diplomatiques, 1861, p. 114-118.

[13] Voir Correspondence respecting the affairs of Mexico, p. 92-94, 101, 114-115.

[14] Voir Correspondence respecting the affairs of Mexico, p. 112.

[15] Voir Documents diplomatiques, 1861, p. 123-123.

[16] Correspondence respecting the affairs of Mexico, p. 102 et 120. — Discours de lord Russell à la Chambre des lords, 19 juin 1862. (Parliamentary debates, third series, t. CLVII, p. 720.)

[17] Voir Mémoires du maréchal Randon, t. II, p. 58.

[18] La piastre avait une valeur nominale de 5 francs environ.

[19] Discours de M. Billault au Corps législatif, 26 juin 1862 et 7 février 1863.

[20] Executive documents, 1863.

[21] Lettre de M. Jecker à M. Conti, S décembre 1869. (Papiers des Tuileries.)

[22] Voir Correspondence relatinq to affairs in Mexico, t. II, p. 25-26.

[23] Général DU BARAIL, Mémoires, t. I, p. 342.

[24] Correspondence relating to affairs of Mexico, p. 29, 31.

[25] Voir NIOX, Expédition du Mexique, p. 73, note.

[26] Voir Procès-verbal de la deuxième conférence des plénipotentiaires alliés. (Documents distribués aux Cortès sur les affaires du Mexique, 1861-1862.)

[27] Article premier du traité de la Soledad.

[28] Voir Correspondence respectinq the affairs of Mexico, p. 145-147.

[29] Corregpondence respecting the affairs of Mexico, p. 148, et 2e part., p. 3, 4 et 9.

[30] Voir Documents diplomatiques, 1862, p. 173-174.

[31] Voir Correspondence relatiny to affairs in Mexico, t. II, p. 81.

[32] Documents diplomatiques, 1862, p. 178.

[33] Documents diplomatiques, 1862, p. 183.

[34] Voir Documents communiqués aux Cortès sur les affaires du Mexique, 1861-1862.

[35] Correspondence relating to affairs of Mexico, t. II, p. 107.

[36] Voir Procès-verbal de la conférence du 9 avril 1862 entre les commissaires alliés.

[37] Voir Executive documents, Washington, 1863, p. 97.

[38] Voir prince BIBESCO, Combat et retraite des six mille, p. 37.

[39] Dépêche du général Prim au ministre d'État, 19 mars 1862. (Documents communiqués aux Cortès sur les affaires mexicaines, 1862.)

[40] Voir NIOX, Expédition du Mexique, p. 137.

[41] Prince BIBESCO, Combats et retraite des six mille, p. 141.

[42] Séance du 27 février 1862.

[43] Séance du 7 mars 1862.

[44] Times, 21 mai 1862.

[45] La Patrie, 1er juin 1862.

[46] Lettres de l'Empereur au maréchal Randon, 14, 24, 29 juin, 3, 4 juillet, 6 août 1862. (Mémoires du maréchal Randon, t. II, p. 63-75.) — Pièces inédites, etc.

[47] Voir NIOX, Expédition du Mexique, p. 209-210.

[48] Lettre du chef d'escadron B*** au général de Martimprey, 27 décembre. 1862. (Correspondance inédite.)

[49] Voir Souvenirs militaires, par l'intendant général WOLFF, p. 323 et suiv. — Voir aussi général DU BARAIL, Mémoires, t. II, p. 416-420.

[50] Voir Mémoires du général du Barail, t. II, p. 140.

[51] Lettre du lieutenant-colonel Margueritte, 10 mai. (Vie du général Margueritte, par le général PHILEBERT, p. 288.)

[52] Voir Moniteur du 19 juillet 1863.

[53] Voir Mémoires du maréchal Randon, t. II, p. 82.

[54] Voir Mémoires du maréchal Randon, t. II, p. 85.

[55] Voir Mémoires du maréchal Randon, t. II, p. 85-86.