SOMMAIRE : I. — La seconde partie du
règne de Napoléon : complications qui contrastent avec l'aspect simple du
début politique intérieure : politique extérieure : quels sont les trois
grands objets autour desquels tous les autres événements peuvent se grouper.
II. — Le Mexique : son
histoire ; Santa-Anna ; Juarez et Miramon. — Griefs des puissances
européennes contre le gouvernement mexicain : difficultés presque
insurmontables pour obtenir justice. — Redoublement d'anarchie. — Comment la
question mexicaine, considérée en Angleterre comme une question commerciale,
tend à devenir en France une question politique : indices divers qui semblent
marquer les intentions de l'Empereur. — M. Dubois de Saligny : ses rapports.
III. — Décret de
Juarez suspendant l'effet des Conventions étrangères (17 juillet 1861). —
Projets d'intervention : la France, l'Angleterre, l'Espagne. Convention du 31
octobre 1861. — Comment la divergence de vues entre les puissances amène
l'équivoque dans la Convention : instructions : distribution des contingents.
IV. — Arrivée des
Espagnols à la Vera-Cruz, soucis des Anglais et des Français. — Alarmes du
gouvernement mexicain. — Quels sont les embarras des commissaires alliés :
leur attitude : proclamation aux Mexicains : Miramon : discussion des
réclamations financières ; l'affaire Jecker ; de quelle façon singulière la
France patronne cette affaire. — Quel embarras domine tous les autres :
description du Mexique : les trois zones : conditions climatériques nécessité
de s'assurer des campements salubres avant l'invasion de la fièvre jaune. —
Comment, sous l'empire de cette crainte, quelques pourparlers s'engagent
Juarez : Doblado : les commissaires : singulière situation réciproque des
Mexicains et des alliés. — Entrevue de Prim et de Doblado : convention de la
Soledad et comment il convient de l'apprécier.
V. — Comment les liens
de l'alliance, difficilement maintenus au Mexique, tendent à se dénouer en
Europe. — Accroissement des forces françaises ; les bruits d'établissement
monarchique s'accréditent de plus en plus : mécontentement à Londres et
comment l'Espagne parait incliner vers l'Angleterre : comment les nouvelles
du Mexique provoquent à Paris, à Londres et à Madrid des appréciations
diverses : on apprend la convention de la Soledad ; comment elle est
désavouée à Paris, comment elle est jugée en Angleterre et en Espagne. —
Divisions croissantes entre les commissaires alliés au Mexique ; arrivée de
la brigade Lorencez : Almonte : comment les dissentiments arrivent à l'état
aigu : les commissaires français eux-mêmes ont peine à s'entendre entre eux.
— Conférence du 9 avril à Orizaba : rupture entre les plénipotentiaires
français et ceux de l'Angleterre et de l'Espagne. — Fin de l'alliance.
VI. — Les Français
demeurent seuls au Mexique : combien est critique la situation de la brigade
Lorencez : quelles illusions voilent le péril : premières mesures prises par
le général : quel prétexte permet de se dérober à la stricte exécution du
traité de la Soledad : Lorencez à Orizaba ; ses illusions persistantes et par
qui elles sont entretenues. — Marche sur Puebla : dispositions pour l'attaque
: assaut du fort de Guadalupe (5 mai 1862). — Insuccès de nos efforts.
VII. — La question
mexicaine et l'opinion publique en France : premiers débats parlementaires. —
On apprend l'échec de Puebla : vote de crédits : séance du 26 juin 1862 au
Corps législatif : M. Jules Favre, M. Billault. — L'Empereur : sa
correspondance avec le maréchal Randon : son zèle pour assurer les mesures
qui répareront l'échec : formation d'un corps d'armée sous le commandement du
général Forey.
VIII. — Les Français
au Mexique après l'échec de Puebla : retraite et avec quel ordre admirable
elle est conduite. — Combat de la Barranca-Seca et rentrée à Orizaba. —
Embarras et périls de toutes sortes : difficulté des approvisionnements :
récriminations de Lorencez contre M. de Saligny : la fièvre jaune à la
Vera-Cruz et dans les terres chaudes : l'ennemi essaie d'entourer Orizaba :
beau combat du Cerro-Borrego. — Arrivée des premiers renforts : la colonne
Brincourt, comment elle traverse les terres chaudes et arrive à Orizaba. —
Débarquement de Forey. — Comment Lorencez quitte l'armée et retourne en
Europe.
IX. — Le corps
expéditionnaire à la fin de 1862 : sa composition et ses forces : diverses
causes qui retardent la reprise des opérations actives : impatience de
l'armée : marche sur Puebla.
X. — Puebla : comment
se sont accrus les moyens de défense : commencement des opérations du siège :
prise du fort San-Xavier : ce qui diminue l'importance de ce succès : les
cadres ; efforts infructueux ; la nouvelle Saragosse : conseils de guerre ;
résolutions diverses ; engagements heureux autour de la ville ; attaque
inutile et sanglante contre le cadre Saint-Inès ; situation un peu critique ;
indécisions nouvelles. — Combat de San-Lorenzo ; son influence sur la suite
du siège. — Chute de Puebla (17 mai 1863).
XI. — Entrée des
Français à Mexico (10 juin 1863) : attitude favorable de la population
mexicaine et comment s'explique cette attitude ; langage de Forey ; Junte
provisoire ; triumvirat ; assemblée des notables : vote en faveur de la
monarchie. — De quelle façon le général en chef dépasse la pensée du
gouvernement impérial ; langage du maréchal Randon et curieuse dépêche de M.
Drouyn de l'Huys. — Rappel de M. de Saligny et de Forey lui-même. — Bazaine
élevé au commandement en chef et de quelle manière cette nomination est
accueillie.
I Le
précédent volume s'est arrêté à l'époque de la mort de Cavour, c'est-à-dire
au mois de juillet 1861. Je reprends ma tâche avec une extrême appréhension,
tant est grand l'embarras de porter quelque lumière dans l'épaisse obscurité
des choses ! L'histoire du Second Empire provoque à un double titre
l'étonnement, au début par sa simple et majestueuse unité, vers la fin par
son immense confusion. On dirait une de ces journées où il fait beau trop
matin et où les nuages surgissent de toutes parts à mesure que le soleil
monte à l'horizon. Nous avons épuisé les années de gouvernement facile : nous
voici jetés dans les multiples complications. A
l'intérieur, la popularité du Prince n'a subi aucune atteinte sensible, mais
la confiance en sa sagesse est légèrement, très légèrement ébranlée. Les
institutions qui ont présidé à l'établissement du règne sont déjà battues en
brèche sans qu'aucune autre les remplace, en sorte que les esprits flottent
entre le régime autoritaire un peu discrédité et le régime libéral à peine
ébauché. Sauf une opposition négligeable au moins par le nombre, Napoléon
après le Coup d'État avait rallié à lui tous les hommes d'ordre : les
incidents de la question romaine viennent de rejeter en deux partis
contraires ceux qui ont fondé l'Empire. Les serviteurs de Napoléon, jusque-là
fixés dans une obéissance admirative, commencent à devenir fort éveillés pour
la critique ; on les verra, dans les temps qui vont suivre, multiplier les
conseils, se disputer les influences, ainsi qu'il arrive quand le maître,
vieilli ou fatigué, a cessé de s'imposer. Dans le personnel impérial, la mort
fera bientôt des vides, et qui ne seront point comblés. Est-ce le déclin ? Le
mot paraîtrait injuste, tant les apparences demeurent brillantes et superbes
! Mais déjà on remarque une direction moins ferme, on observe des courants
contradictoires, on note même, à de rares intervalles, des signes
d'inquiétude qui contrastent avec la sécurité reposée des premières années. Ce qui
n'est au dedans que trouble léger revêt au dehors un singulier aspect de
perturbation. L'Empereur a porté son activité sur tous les points du monde,
mais déjà sa main soutient avec peine tous les fardeaux qu'elle a soulevés.
Le drapeau français s'est déployé victorieux en Chine et s'est montré avec
honneur en Syrie : ces interventions se justifiaient par l'intérêt national
et, comme elles n'embrassaient qu'un objet limité, n'offraient point de
péril. Mais tout près de nous l'Itali e demeure un bien autre souci, et, les
yeux fixés sans cesse sur Rome et sur Venise, l'Empereur s'ingénie à tenir
une sorte d'équilibre instable entre les vœux des catholiques, les
réclamations de l'Autriche, les aspirations des Italiens eux-mêmes. Entre
temps, l'attention est ramenée vers les principautés danubiennes et, de là,
vers les affaires d'Orient. Cependant Napoléon, loin de restreindre ses
desseins, songe à les étendre, et c'est alors qu'amplifiant son programme, il
médite l'établissement d'un empire au-delà de l'Atlantique. Jusque-là, le
nord de l'Europe est demeuré paisible ; mais voici que l'agitation gagne la
Pologne, qui s'insurge ; les duchés de l'Elbe, où se prépare un changement de
maître ; l'Allemagne, qui songe à réformer son organisation vieillie ; la
Prusse enfin, où un homme de puissant génie et de mince scrupule surgit,
comme à point nommé, pour exploiter toute cette anarchie. Par son
étendue, par son aspect complexe surtout, ce tableau déconcerte les regards.
Les événements, si on les embrasse d'une seule vue, ne se dégagent qu'avec un
relief indécis : que si on les morcèle pour les présenter séparément, on
risque de ne rien laisser apercevoir du lien qui les enchaîne et de n'offrir
qu'une série de récits juxtaposés. Au milieu de toutes ces complications,
l'esprit éprouve un grand besoin de clarté. Mais là même réside un danger, et
à vouloir dissiper tout ce qui est ténèbres, simplifier tout ce qui est trop
emmêlé, on n'arriverait le plus souvent qu'à cette netteté trompeuse qui
s'obtient aux dépens de la vérité. Cette histoire se déroule capricieusement
avec des alternatives d'obscurité profonde et d'éblouissantes éclaircies ; il
faut lui conserver sa physionomie réelle, se plier à ses inconséquences et se
garder de l'altérer, même sous le prétexte d'y introduire la logique ou de la
rendre raisonnable ; autrement on ne reproduirait qu'une image fort infidèle
du souverain qui en est le héros. Entre tous les embarras, le plus grand est
de suivre à la trace les desseins de l'Empereur. Il désespère quiconque le
veut peindre, et comme il est, suivant l'occasion, très éclatant et très
secret, le seul portrait qui soit vrai paraîtrait invraisemblable, tant s'y
heurteraient brusquement les ombres et la lumière ! L'intelligence s'épuise à
analyser ses entreprises, à la fois chimère et réalité. Dix ans d'un règne
presque absolu lui ont permis de jeter à loisir toutes sortes de semences, à
travers le monde comme sur le sol de son pays. L'heure approche où il se
trouvera face à face avec le fruit de ses œuvres. Naïvement il s'étonnera de
voir déjà si grands tant de germes échappés de ses mains ; bientôt à la
surprise succédera le trouble ; puis un commencement d'anxiété percera à
travers la sécurité de sa toute-puissance. Mais ce sera un repentir sans
vertu, sans efficacité surtout : car les vrais rêveurs croient corriger leurs
rêves en évoquant d'autres rêves ; ils ne se guérissent jamais de rêver. Dans ce
tableau fait de traits si divers, je voudrais mettre un peu d'ordre, un ordre
qui ne fausse pas la vérité de l'ensemble. — Pendant ces derniers mois de
1861, une expédition se prépare qui, d'abord modestement annoncée, puis
grandie par degrés, aura pour but la fondation d'une monarchie au Mexique.
Dans l'histoire du Second Empire, l'expédition du Mexique n'apparaît point
seulement comme un mémorable épisode, mais elle influe sur le sort général du
règne par les forces qu'elle enlève à la patrie, par les complications très
réelles qu'elle soulève, par le discrédit que l'insuccès final fait peser sur
Napoléon. La suite des temps, l'enchaînement normal des faits, nous amènent
tout d'abord vers cette entreprise, entreprise singulière entre toutes, car
en nulle autre l'Empereur ne se peint mieux avec son esprit à la fois vaste
et débile qui se hausse jusqu'aux plus grands desseins, mais sans la sagesse
qui mesure d'avance les obstacles et sans la prévoyance qui assure la
réussite. — Pendant que nos soldats combattent au Mexique, le pays et le
gouvernement lui-même élargissent par degré les institutions de 1852 ; du
groupe de l'ancienne majorité, un parti se détache qui réclame pour le Corps
législatif un accroissement d'attributions, et bientôt on voit renaître
quelques-unes des formes qui semblaient jadis abolies. Cette évolution de
l'esprit public et des lois est, dans le règne de Napoléon, un second fait
non moins considérable, non moins digne d'être retenu. — Cependant, sur notre
frontière du nord-est, un peuple ambitieux trouve pour incarner ses
aspirations un ministre plus ambitieux encore. Entre les deux puissances
allemandes, un conflit se prépare, et avec des proportions tellement
agrandies que tout autre intérêt pâlit devant celui-là. Comme la lutte
approche, l'Empereur flotte indécis, à la recherche de quelque fastueuse
intervention qui l'érigera en arbitre entre les deux rivaux épuisés. Toutes
choses se précipitant, quelques jours suffisent pour achever la campagne, et,
sans avoir tiré l'épée, Napoléon se réveille, — au lendemain de la défaite
autrichienne, plus vaincu que les vaincus eux-mêmes. — Expédition du
Mexique, transformation intérieure du régime impérial, complications du nord
de l'Europe et grandeur prussienne, toute l'histoire des années qui vont
suivre peut se grouper autour de ces trois objets principaux. II Ancienne
colonie espagnole, le Mexique avait, au commencement de ce siècle, secoué la
domination de la métropole. Les principaux héros de l'Indépendance furent
Hidalgo, curé de Dolorès, et Morelos, curé de Caracuaro, tous deux soldats
autant que prêtres et destinés à devenir les victimes de leur cause, car ils
tombèrent l'un et l'autre aux mains de l'ennemi, qui les fusilla. En 1821, la
séparation s'acheva sous les auspices d'un ancien officier de Ferdinand VII,
rallié au parti national et qu'on appelait Iturbide. Iturbide fut proclamé
empereur, mais ne jouit pas longtemps du rang suprême ; au bout d'un an, il
perdit la couronne, et, un peu plus tard, une tentative infructueuse pour
rentrer dans son pays lui coûta la vie. Défiants de la monarchie, les
Mexicains versèrent dans la république, mais une république qui ne leur
assura ni sécurité ni liberté. On se lasserait à citer tous ceux qui, par
force, ruse ou coup de fortune, se haussèrent jusqu'à la première
magistrature, puis en redescendirent par une violence égale à celle qui les y
avait portés. Entre tous ces noms, un seul mérite d'être retenu, celui de
Santa-Anna, qui, pendant une période de plus de vingt ans, ne quitta le
pouvoir que pour y revenir bientôt, osa affecter des allures princières et
finit par exercer une véritable dictature. En 1855, Santa-Anna avant été
contraint d'abdiquer, la confusion redoubla. Comonfort, nommé à quelque temps
de là président de la République et animé de vues assez modérées, ne put
tenir contre les factions extrêmes. Deux partis existaient depuis longtemps
au Mexique d'un côté le parti conservateur, dominé par le clergé et
les grands propriétaires et inclinant secrètement vers une monarchie
centralisée ; de l'autre, le parti dit libéral, dont le
programme pouvait se résumer en trois mots : nationalisation des biens
d'Église, organisation fédérative, affermissement des institutions
républicaines. A partir de 1857, la rivalité dégénéra en une lutte sans
merci. Les deux partis, dissemblables sur tout le reste, ne se rapprochaient
que par deux points, une détresse financière presque égale et un égal dédain
de la loi. Au milieu de toutes sortes d'intrigues et de violences, deux
gouvernements se formèrent qui se proscrivirent mutuellement : celui des
conservateurs, représenté par Miramon, jeune général de vingt-six ans, actif,
brave, brillant autant qu'audacieux ; puis celui des libéraux, personnifié
par un avocat obscur, Juarez, d'origine indienne, homme d'esprit assez
médiocre et de capacités contestées, mais dont on vantait déjà la volonté
opiniâtre et l'indomptable énergie. Juarez était établi à Vera-Cruz, tandis
que Miramon occupait la capitale. Vers l'automne de 1860, les deux partis
luttaient encore, bien que toutes les chances fussent déjà pour Juarez. Il
semble que l'Europe aurait pu se désintéresser de ces querelles lointaines.
Il n'en était point ainsi. Le Mexique avait attiré un grand nombre
d'émigrants, séduits par la réputation de ses richesses. Plusieurs compagnies
britanniques s'étaient créées dans l'intérieur du pays, les unes pour y
développer des établissements agricoles, les autres pour y exploiter les
mines d'argent dont on racontait tant de merveilles. Les Espagnols étaient
venus aussi, se flattant de retrouver au Mexique comme une seconde patrie, et
ne pouvant se figurer que la colonie de Fernand Cortez fût tout à fait
séparée de l'antique métropole. Bien qu'un peu suspects aux yeux des indigènes,
comme le sont d'ordinaire les anciens maîtres, ils avaient pu renouer de
vieilles relations commerciales ; la communauté de langues ou de mœurs avait
fait le reste, et, vers le milieu de ce siècle, soit à Mexico, soit sur le
littoral ou dans les provinces, ils représentaient des intérêts fort
importants. Les Français eux-mêmes avaient fourni leur contingent, et
beaucoup plus considérable qu'on ne l'eût cru, à l'émigration. Peu portés
vers les pays de population anglo-saxonne, ils se sentaient attirés davantage
vers les colonies de race latine. Ils étaient arrivés peu chargés d'argent,
mais comptant bien en trouver beaucoup dans cette terre promise, et, en
attendant que leurs rêves se réalisassent, ils avaient exercé toutes sortes
de métiers ou de petites industries : bijoutiers, ciseleurs, tailleurs,
ouvriers d'art, aubergistes. La plupart étaient restés dans cette condition
modeste ou même, ayant réalisé quelques bénéfices, les avaient dissipés en de
folles spéculations. Mais quelques-uns, plus habiles ou plus heureux, étaient
devenus d'artisans, banquiers, agriculteurs, exploitants de mines, et, soit
par l'influence, soit par la fortune, figuraient au premier rang dans la
colonie étrangère. — Or, pour tous ces résidents européens, le pire ennemi
était l'insécurité générale. Après avoir subi les charges communes, ils
couraient grand risque d'être rançonnés à titre d'étrangers. Au milieu des
dissensions intestines qui désolaient la contrée, il n'était guère de faction
qui n'eût son jour de victoire, en sorte que, chacun subissant à son tour ou
imposant la violence, une sorte d'équilibre s'établissait entre les bonnes et
les mauvaises chances de la guerre civile. Il semblait que les émigrants,
n'appartenant à aucun parti, dussent être respectés par tous. Souvent, le
contraire leur arrivait, et, comme ils étaient demeurés neutres, tout
général, tout aventurier triomphant les rangeait de confiance parmi les
vaincus. S'ils résistaient aux réquisitions abusives, aux impôts arbitraires,
aux emprunts forcés, un redoublement de persécution devenait le châtiment de
leur hardiesse. Tantôt les haciendas étaient brûlées ou les récoltes
dévastées, tantôt l'exploitation des mines était rendue impossible par toutes
sortes d'entraves ; d'autres fois, les convois de métaux précieux dirigés
vers la côte étaient pillés. A cela s'ajoutaient les violences contre les
personnes, emprisonnements, séquestrations, et même assassinats. A
chaque vexation nouvelle, les victimes portaient leurs doléances aux consuls
; les consuls transmettaient les réclamations aux ministres résidents, et
ceux-ci, à leur tour, saisissaient leurs chefs hiérarchiques. A Paris, à
Madrid, à Londres, les bureaux ministériels ne tardèrent pas à s'encombrer de
volumineux dossiers, qui incessamment grossissaient. A une si grande
distance, l'embarras était extrême, soit pour vérifier les griefs, soit pour
en obtenir justice. Sur des plaintes très fondées se greffaient toutes sortes
de prétentions, les unes ridiculement exagérées, les autres tout à fait
fausses ; car il ne manquait pas d'émigrants dont la principale industrie
consistait à monnayer leurs prétendues souffrances. Ce qui rendait le
contrôle plus malaisé, c'était la coupable complaisance de certains consuls
qui se firent plus d'une fois les organes de doléances imaginaires. Quand, au
prix de grands efforts et de longues enquêtes, on avait démêlé la vérité, le
plus difficile était de poursuivre les réparations. Les gouvernements se
succédaient rapidement au Mexique, et chaque pouvoir nouveau ou désavouait les
engagements précédents ou tout au moins s'autorisait de son ignorance pour
reprendre des pourparlers qui ne finissaient point. Que si, après bien des
négociations, on était arrivé à fixer quelque chiffre positif, on
s'apercevait tout à coup qu'on n'avait rien terminé du tout : le Mexique
entendait payer les indemnités, non en numéraire, car le pays qui en
produisait le plus était celui où on en voyait le moins, mais en promesses,
en bons, en délégations, revêtus d'une grande abondance de signatures toutes
également insolvables. Dépitées de ces échecs, les puissances européennes
tantôt se décidaient à des mesures coercitives, tantôt fixaient leurs
revendications dans des traités fort solennels qui laissaient eux-mêmes peu
d'illusions. La France, en 1838, arma une escadre et bombarda
Saint-Jean-d'Ulloa. En 1853, elle signa une convention qui établissait un
fonds d'amortissement pour l'extinction des créances françaises. Puis, comme
cette convention restait inexécutée, comme de nouveaux griefs s'ajoutaient
même aux anciens, elle envoya, en 1858, dans les eaux de la Vera-Cruz
quelques forces navales sous les ordres du contre-amiral Penaud. Sous la
menace du pavillon français, un nouvel accord fut conclu. L'Angleterre et
l'Espagne négocièrent de leur côté divers arrangements, l'une en 184 et en
1851, l'autre en 1853 et en 1859. Ces traités, tous rédigés dans le même but,
furent désignés au Mexique et aussi en Europe sous un nom générique ; on les
appela les Conventions étrangères. — Cependant le difficile était
toujours l'exécution. En ces conjonctures, on s'était avisé qu'en droit civil
une des voies de contrainte les plus sûres est la saisie-arrêt. Le principal
revenu du Mexique consistait dans les droits de douane. En prélevant dans les
ports de la Vera-Cruz et de Tampico une portion des droits d'entrée, on
arriverait de la sorte à s'indemniser. Les Anglais, gens très positifs,
avaient goûté fort l'expédient. Ce moyen, quoique le plus pratique, n'était
pas entièrement efficace. Il y aurait à compter avec les fraudes. Puis les
Mexicains pourraient abaisser les tarifs à l'entrée des ports et créer, en
arrière, des douanes intérieures. Enfin, on ne pouvait absorber le gage tout
entier. Je lis dans une dépêche britannique que les Anglais réclamaient pour
eux seuls un prélèvement de 41 pour 100 sur les droits de douane de la
Vera-Cruz. Que resterait-il pour les autres puissances ? Que resterait-il
surtout pour le Mexique ? Les mois, les années s'écoulaient, et soit au Foreign
Office, soit au quai d'Orsay, les réclamations se multipliaient. Il y a
dans chaque chancellerie des questions qu'on ne veut point abandonner et
qu'on est impuissant à résoudre : on les laisse dormir quand quelque grand
péril porte ailleurs les sollicitudes, puis on y revient quand le reste de la
politique chôme : les chefs de service se passent de main en main les
dossiers alourdis, avec un scepticisme résigné et sans aucun espoir d'en
finir. Au train que prenaient les choses, ainsi en serait-il bientôt pour la
question des indemnités mexicaines. Avec l'année
1860, les embarras s'accrurent au point de paraître inextricables. A quel
gouvernement porter les doléances ? A celui de la Vera-Cruz, représenté par
Juarez ? A celui de Mexico, représenté par Miramon ? En deux circonstances
assez curieuses, les Anglais éprouvèrent la bonne foi de l'un et de l'autre.
Au mois de septembre 1860, une conduite considérable d'argent, appartenant
pour la plus grande partie à des sujets britanniques, avait été dirigée de
Guanajuato et de San-Luis sur Tampico. Comme on descendait vers la côte, un
général de l'armée juariste arrêta le convoi, se l'appropria, et déclara, ce
qui était vrai, qu'il avait agi sur l'ordre de ses chefs militaires. Les
Anglais flétrirent vivement le gouvernement de Juarez, pour lequel ils
avaient eu jusque-là des préférences. Ils avaient à peine achevé leur note
comminatoire qu'ils en purent libeller une nouvelle copie à l'usage du
gouvernement rival. A la légation anglaise à Mexico avaient été déposés les
fonds destinés à payer les arrérages de certains bons mexicains. Un jour, au
mois de novembre 1860, des agents de Mira-mon se présentèrent à l'ambassade,
alors gérée par un simple consul, et, sous prétexte de rechercher de
prétendus dépôts d'armes, forcèrent le coffre-fort qui contenait les fonds. Des
deux côtés la violence était égale. Il n'est que juste d'ajouter que les
excuses furent pareilles. Très courtoisement, les spoliateurs donnèrent un
reçu des sommes volées. Ils exprimèrent leurs très vifs regrets, et si vite
que la contrition semblait avoir précédé la faute. Ils n'auraient rien pris,
n'eût été la détresse qui était vraiment extrême. Juarez essaya d'apaiser les
Anglais par une restitution partielle ; quant à Miramon, il insinua que les
fonds consignés à la légation britannique, n'ayant point été répartis,
n'étaient point encore tout à fait sortis des caisses publiques et, à toute
rigueur, y pouvaient rentrer. A l'envi, les deux présidents protestèrent
qu'on ne perdrait rien : l'un et l'autre promettaient de tout rembourser,
Miramon quand il aurait vaincu Juarez, et Juarez quand il aurait renversé
Miramon[1]. Cet
excès de confusion, ce mépris du droit, autorisaient d'exceptionnelles
mesures de rigueur. Dès lors, un projet commença à s'accréditer, celui d'une
expédition navale, entreprise par les puissances intéressées et beaucoup plus
considérable que toutes les démonstrations précédentes. Le but serait de
contraindre le Mexique à l'exécution de ses engagements passés, de s'assurer
des gages, bien positifs cette fois, et de prendre pour l'avenir de solides
garanties. Ainsi pensait-on dans le monde commercial. A Paris, ce point de
vue des intérêts mercantiles paraissait mesquin et s'absorbait dans des vues
plus grandioses. Fort secrètement, fort confusément encore, on songeait, non
à recouvrer une créance, mais à régénérer un peuple, peut-être même à fonder
un empire. A
quelle époque remonte la conception primitive de ce vaste dessein ? Ici nous
sommes forcés de chercher un peu à tâtons les marques de la pensée impériale,
et nous ne pouvons que grouper les indices sans parvenir toujours à les lier
entre eux. Parmi
les projets de l'Empereur, il n'en est guère dont on ne saisisse le premier
germe dans les méditations de la captivité ou les écrits de l'exil. Là se
montrent vaguement toutes sortes d'idées, commencées plutôt qu'achevées,
imaginées plutôt que précisées, et qui, après avoir longtemps sommeillé, se
réveilleront aux jours de la toute-puissance, mais sans se dégager tout à
fait du rêve et en gardant, jusque dans leurs réalisations les plus positives,
quelque chose des ombres flottantes sous lesquelles elles se seront d'abord
cachées. En 1846, comme Louis-Napoléon était encore à Ham, son regard,
d'autant plus avide des vastes horizons que l'espace lui était plus
étroitement mesuré, s'était porté avec une sollicitude particulière vers
l'Amérique centrale. Le fruit de ces études, ce fut un travail fort suggestif
pour quiconque étudie les affaires mexicaines. Le prince proclamait l'urgence
de construire un canal pour relier les deux océans et, après avoir discuté
divers projets, optait pour un tracé à travers l'isthme de Nicaragua. Le plus
remarquable n'était pas la discussion technique, bien qu'elle fût fort
documentée, mais le commentaire qui l'accompagnait. S'échappant de sa prison
et franchissant l'espace, mêlant suivant sa coutume les statistiques les plus
rigoureuses et les fantaisies les plus chimériques, Louis-Napoléon dressait
l'inventaire des richesses que recélaient ces contrées inconnues ou du moins
inexploitées. Avec une extraordinaire puissance d'imagination, il voyait des
villes, des villages, des fermes, des usines surgissant tout à coup du
désert. Il vantait la fertilité du sol, apte à toutes les productions, celles
des tropiques dans les terres basses de la côte et, sur les hauteurs, celles
des climats tempérés. Surtout ces régions lui apparaissaient comme marquées
pour un rôle providentiel. Entre l'Amérique du Nord, dévolue à la race
germanique, et l'Amérique du Sud, peuplée par la race latine, des territoires
s'étendaient qui, par le percement de l'isthme, deviendraient un lieu de
passage pour le commerce lu monde entier. L'imagination l'emportant sur ses
ailes, le Prince se figurait quelque « nouvelle Constantinople » surgissant
aux limites des deux Amériques, comme l'antique Byzance aux confins de
l'Europe et de l'Asie. Heureux celui qui, s'établissant sur ce point du
globe, pourrait fonder t'équilibre américain, comme avait été fondé jadis
l'équilibre européen, en ranimant d'un côté la race latine affaiblie, en
contenant de l'autre la race anglo-saxonne débordante ! Telle était la
brochure de 1846. Louis Bonaparte abandonnait rarement ses pensées ; il se
contentait de les emmagasiner silencieusement et, à l'heure la plus
inattendue, les tirait de son cerveau. Est-il téméraire de croire que
Napoléon empereur s'est rappelé les spéculations de Napoléon prisonnier ?
Montez quatre ou cinq degrés de latitude ; dites l'isthme de Tehuantepec au
lieu de l'isthme de Nicaragua, et le rêve de l'Amérique centrale deviendra le
rêve du Mexique. Pendant
les premières années de l'Empire, le Mexique n'occupa la France que par les
réclamations de nos nationaux. Néanmoins j'observe chez plusieurs publicistes
une certaine tendance à vanter les richesses de cette contrée et, en se
fondant sur les récits de M. de Humboldt ou des autres voyageurs, à dresser
toutes sortes de calculs mêlés de fantasmagories et de réalités : dans le
même ordre d'idées, on peut noter, à l'Exposition universelle de 1855,
l'insistance fort marquée des journalistes officieux à louer les produits
mexicains, les plus remarquables, dit-on, de toute l'Amérique après ceux des
États-Unis. Sur ces entrefaites, l'attention publique fut attirée, mais très
passagèrement, vers ces régions par la tentative d'un gentilhomme français,
le comte de Raousset-Boulbon, qui deux fois descendit dans la Sonora, tenta
de s'y établir et, après de singuliers retours de fortune, fut fait
prisonnier et fusillé. Qu'était M. de Raousset-Boulbon ? Un simple
aventurier, audacieux et brave, moitié chercheur de mines, moitié soldat,
qui, à ses risques et périls, joua une grosse partie et la perdit. Entre ce
vague essai de colonisation et la grande expédition qui devait suivre, il
serait sans doute hasardé d'établir un lien ; l'une et l'autre entreprise
n'eurent, à vrai dire, qu'une ressemblance bien certaine, ce fut la tragédie
qui les termina. Et pourtant le langage de l'explorateur français offre une
assez singulière analogie avec celui qui devait être tenu plus tard. Lui
aussi, il parle de devancer, de contenir les Anglo-Saxons. Lui aussi, il ne
veut s'établir dans la Sonora qu'avec l'assentiment des populations. Dans une
lettre écrite trois mois avant sa mort, le 29 avril 1854, sa pensée se
précise, et il va jusqu'à se proclamer le précurseur de la France elle-même. «
La régénération du Mexique, écrit-il, est une nécessité politique de premier
ordre..., car il faut une barrière contre les États-Unis... Mais le Mexique
ne peut se relever que par la conquête. Ne vous étonnez pas, continue-t-il,
de me voir embrasser le Mexique tout entier ; je n'ose pas dire que c'est
dans mes plans, mais c'est dans la force des choses. J'ai la conviction que
mon œuvre, à moi, à savoir l'établissement des Français en Sonora, ne sera
que le premier pas de la France vers l'occupation de tout ce magnifique
pays. » Dans
les temps qui suivirent, certaines suggestions venues des Mexicains eux-mêmes
accréditèrent aux Tuileries l'idée de quelque grande mission à remplir. Les
révolutions périodiques de ces contrées avaient rejeté loin de leur pays et
poussé jusqu'en Europe un assez grand nombre d'émigrés, la plupart
considérables par la situation sociale ou la fortune et jaloux d'abriter dans
un sûr exil leur opulence ou leur repos. De leur patrie ils tracèrent un
tableau à la fois superbe et affligeant ; ils en vantèrent outre mesure les
richesses ; ils en flétrirent sans pitié les mœurs politiques. Le grand mal,
ne cessaient-ils de répéter, venait des institutions. Au Mexique, ancienne
colonie espagnole et habituée à la monarchie, le hasard avait imposé le
régime républicain contraire à son humeur, à ses coutumes, à son passé : de
là de perpétuels déchirements et, au milieu de ces divisions,
l'appauvrissement progressif d'une des terres les plus privilégiées du globe.
D'instinct, ajoutaient-ils, les Mexicains sentaient la cause de leur
décadence ; mais, faute de pouvoir fixer leur choix sur quelque nom propre à
rallier tous les suffrages, ils en étaient réduits à poursuivre dans des
dictatures de plus en plus éphémères l'ombre effacée de la royauté. Arrivés à
ce point, les émigrés insinuaient le remède. Combien serait différent le sort
de leur patrie si l'ancien continent leur fournissait un monarque, d'origine
assez auguste pour imposer le respect, assez étranger aux partis pour les
dominer tous ! Sans doute, il faudrait un secours de l'Europe, mais faible,
mais temporaire ; sans doute, quelques avances de fonds seraient nécessaires,
mais bientôt remboursées, et avec usure, grâce aux ressources merveilleuses
du pays rendu à lui-même. Tout seul, le Mexique ne ferait point sa révolution
; mais qu'on lui montrât la voie à suivre, qu'on fit paraître quelques
troupes étrangères, ne fût-ce que pour assurer la transition, et sans
embarras, sans effort, sans effusion de sang, l'immense majorité suivrait
avec transports. Le résultat serait l'ordre rétabli, la religion redevenue
florissante, la mise en œuvre d'incalculables richesses agricoles ou
minières. A cette transformation, quels avantages ne trouverait pas la France
elle-même ! Du même coup, elle ouvrirait à son commerce un débouché
incomparable, elle se créerait une alliée sûre au-delà des mers ; par-dessus
tout, elle opposerait aux envahissements anglo-saxons une infranchissable
barrière. Ainsi parlaient déjà, ainsi devaient surtout parler plus tard les Mexicains
établis à Paris : M. Guttierez de Estrada, le plus vieux champion de la
monarchie, M. Hidalgo, le général Almonte, Mgr Labastida, archevêque de
Mexico. Tout concourut à ce qu'ils fussent écoutés. On sait avec quelle
bienveillance les étrangers étaient accueillis aux Tuileries. Ces étrangers
eux-mêmes soutenaient une cause alors fort en faveur, celle de la monarchie
contre la république, de l'ordre contre le fédéralisme démocratique. Leur
thèse était d'ailleurs singulièrement séduisante, à la seule condition
qu'elle fût réalisable. Bientôt les vexations du parti libéral contre le
clergé leur valurent un redoublement de crédit ; ils furent appuyés par le
parti de l'Église, par l'Impératrice surtout, qu'ils entretenaient dans sa
langue maternelle et qui plus d'une fois, (lit-on, leur prêta son patronage.
Enhardis par ce commencement de succès, les émigrés mexicains, non contents
de prêcher la monarchie, se préoccupèrent du monarque. On assure que, dès
1859, certaines propositions, vagues d'ailleurs et discrètes, furent
adressées à l'archiduc Maximilien, frère de François-Joseph, et, faute
d'adhésion de sa part, demeurèrent alors sans suite. C'est à cette époque que
remontent aussi les premières conversations diplomatiques relatives au sort
futur du peuple mexicain. Au mois de novembre 1858, M. Walewski s'entretint
de ce sujet avec les représentants des puissances et tout spécialement avec
M. Mon, ambassadeur d'Espagne. « Quel moyen, disait-il, pourrait-on employer
pour asseoir une autorité stable au Mexique ? Quel système pourrait-on
préconiser et suivre ? » A ces communications, le chef du cabinet espagnol
répondit en conseillant à M. Mon la réserve : il jugeait les moyens moraux
suffisants et n'hésitait pas à repousser les autres[2]. Si discrets que fussent ces
échanges de vues, plusieurs de nos agents commençaient à pénétrer les pensées
naissantes du gouvernement impérial. Un an plus tard, comme M. Pacheco, nommé
ambassadeur d'Espagne au Mexique, arrivait à la Vera-Cruz, il rencontra au
mouillage de Sacrificios notre représentant, M. de Gabriac, qui rentrait en
France. Celui-ci l'entretint avec beaucoup de véhémence des affaires
mexicaines. « Tôt ou tard, disait-il, l'Europe devrait s'en préoccuper. Aux
frontières du Mexique, et là seulement, l'Europe pourra arrêter dans son
mouvement d'expansion le peuple des États-Unis, ce peuple envahisseur qui, si
on n'y prend garde, est appelé à couvrir l'Amérique, puis le monde entier :
de là la nécessité d'une intervention de l'Angleterre, de la France, de
l'Espagne, ou tout au moins de ces deux dernières puissances[3]. » C'est au milieu de ces
projets incohérents, mal définis, qu'on atteignit la fin de l'année 1860. La question
mexicaine subsistait depuis longtemps à l'état de question commerciale.
La transformerait-on en question politique ? Vers ce temps-là partit pour le
Mexique un nouveau chargé d'affaires qui ne contribua pas médiocrement à
brusquer la solution. On
l'appelait M. Dubois de Saligny. C'est à la fin de novembre 1860 que le
paquebot venu de France le débarqua à la Vera-Cruz. Il arriva pour assister à
la chute de Miramon, qui, définitivement vaincu le 22 décembre, quitta trois
jours plus tard Mexico et, à travers mille périls, parvint à gagner la
Havane. Le 11 janvier 1861, Juarez fit son entrée dans la capitale et, par
divers actes de sagesse, éveilla d'abord quelque espérance. Cette modération
fut courte, et bientôt il fut visible que le régime nouveau ne ferait que
continuer l'ancienne anarchie. M. Dubois de Saligny avait pénétré les pensées
de Napoléon. Jaloux de fournir des arguments à la politique de son souverain,
il se fit l'infatigable accusateur du gouvernement de Juarez. Les griefs
n'étaient que trop réels. Avec nne âpreté préméditée, le chargé d'affaires de
France reprit le récit des violences passées, y ajouta toutes les vexations
récentes et, par un habile groupement de faits, composa un tableau, vrai dans
ses lignes principales, mais artificieusement ménagé pour provoquer un éclat.
Chaque paquebot, partant de la Vera-Cruz, emportait ses rapports, d'une
véhémence toujours croissante : les convois de marchandises ou de métaux
précieux étaient, disait-il, parfois pillés ; sur certaines routes, même très
fréquentées, telles que celle de Puebla à Mexico, les diligences ne pouvaient
accomplir leur trajet sans être rançonnées par les bandes ; des meurtres se
commettaient jusque dans les rues de la capitale ; les emprunts forcés, les
réquisitions, les confiscations semblaient les moyens habituels de gouverner.
Il serait inutile, ajoutait notre chargé d'affaires, de poursuivre par les
voies amiables la réparation de nos griefs : le gouvernement était à bout, penniless,
comme disait le représentant de l'Angleterre sir Charles Wyke, et ne pouvait
offrir qu'un seul gage, d'une réalisation aussi incertaine qu'éloignée, à
savoir, les dépouilles des couvents. D'autres fois, s'élevant à un point de
vue plus général, M. de Saligny dénonçait dans toutes les sphères de
l'administration mexicaine un véritable « état de décomposition sociale ».
Quel serait le remède ? Les uns demandaient une dictature ; les autres
souhaitaient que le congrès s'érigeât en Convention nationale et se saisit de
tous les pouvoirs. Arrivé là, M. de Saligny ne manquait pas d'insinuer que la
solution serait bien plus sûre si l'Europe y aidait. Ostensiblement, il ne
parlait que de la protection de nos nationaux, mais sous ce prétexte il
préconisait un système d'intervention qui pourrait conduire à bien autre
chose. Toutes ses dépêches avaient la même conclusion. « Il me paraît
nécessaire que nous ayons sur les côtes du Mexique une force matérielle
suffisante pour pourvoir, quoi qu'il arrive, à tous nos intérêts. » Ainsi
s'exprimait le rapport du 28 avril 1861. Le rapport du 12 juin n'était pas
moins net. « Je crois plus que jamais à la nécessité d'appuyer par la force
nos réclamations. » Le 29 juin et le 5 juillet, M. Dubois de Saligny
reproduisait en termes presque identiques les mêmes formules. « Le
gouvernement de l'Empereur, disait-il, reconnaîtra sans doute l'urgente
nécessité de faire respecter, quoi qu'il arrive, les intérêts et l'honneur de
la France... La force seule pourra contraindre le gouvernement à remplir ses
engagements envers nous[4]. » III A la
fin d'août 1861, le courrier de Saint-Nazaire apporta à Paris une dépêche
plus grave que toutes les autres. A bout d'expédients, impuissant à créer de
nouvelles ressources ou même à assurer le recouvrement des impôts anciens,
Juarez s'était avisé qu'il restait à la Vera-Cruz 4 ou 500 mille piastres
destinées à garantir l'exécution des engagements internationaux. Dans la
détresse du Trésor, cette somme assurerait un répit, un délai, en un mot
quelques jours de vie. Le 17 juillet 1861, une loi, votée par le Congrès et
sanctionnée par le Président, avait suspendu pour deux ans le paiement des dettes
inscrites dans les Conventions étrangères. Bien
des fois l'Europe avait expérimenté l'insolvabilité mexicaine, et, pour qui
savait l'histoire de ce pays, l'acte de Juarez n'avait rien d'original ni
même de tout à fait insolite. Cependant le décret du 17 juillet éveilla
autant de courroux que s'il eût été quelque chose d'extraordinaire et
d'inattendu. Après les vexations des années précédentes, ce cynique déni de
justice comblait la mesure. A Londres et à Madrid aussi bien qu'à Paris, on
en jugea de la sorte. Mais si la politique d'action semblait s'imposer,
quelle serait cette action ? Dans quelles limites serait-elle restreinte et
jusqu'où la poursuivrait-on ? On connaissait, on devinait du moins les
secrets désirs du gouvernement impérial. En revanche, on ignorait quelle
adhésion les vues de la France rencontreraient en Angleterre et en Espagne. L'Angleterre,
dès les premiers pourparlers, se montra très nette, et on lui doit cette
justice qu'elle le fut jusqu'au bout. Puissance germanique et protestante, aucune
affinité de races, aucun intérêt religieux ne l'appelait en ces régions.
Entre tous les prétendants à la suprême magistrature, Juarez était peut-être
au fond celui qui eût le moins déplu : au début de son pouvoir, il avait
manifesté quelques bonnes intentions, suscité quelques espérances ; puis il
avait publié les lois de réforme qui spoliaient de ses biens le clergé
catholique et assuraient en outre l'égalité de tous les cultes : pour qui
connaissait lord Russell, son esprit dogmatique, son hostilité contre le papisme,
ces titres n'étaient pas de ceux qui se négligent ou s'oublient. Les sujets
britanniques avaient souffert des libéraux, mais aussi des réactionnaires,
et, bien qu'ayant été volés par Juarez, n'avaient aucune raison de regretter
Miramon, qui les avait volés pareillement. Un autre motif poussait à la
réserve le gouvernement anglais. Grâce aux informations de ses consuls, il
savait la faiblesse réelle des réactionnaires mexicains, considérables par le
rang ou la fortune, mais non par l'influence, et plus propres à figurer la
monarchie en Europe qu'à l'établir dans leur propre pays. A cela se joignait
la crainte des États-Unis, alors engagés dans une cruelle guerre civile, mais
qui, une fois sortis de leurs embarras, ne manqueraient pas de dénoncer ou de
combattre toute ingérence européenne s'exerçant si près de leurs frontières.
— Mû par ces pensées, lord Russell, alors chef du Foreign Office,
s'appliqua dès le début à repousser, comme il le disait, « toute
considération de politique idéale ou transcendante ». Il ne formulerait
d'autres revendications que des revendications commerciales. Il ne mettrait
au service de l'alliance que la flotte et quelques compagnies de débarquement
; celles-ci occuperaient les ports, Vera-Cruz, Tampico, mais n'iraient point
au-delà. M. Thouvenel ayant prié M. de Flahaut, notre ambassadeur à Londres,
de sonder très confidentiellement les ministres de la reine sur l'opportunité
de rétablir la monarchie au Mexique[5], la réponse ne tarda pas, et
elle fut la critique, critique, hélas ! singulièrement sagace, de
l'entreprise que nous allions poursuivre. Le principe de non-intervention est
notre règle, écrivait lord Russell à lord Cowley : cette règle, sage presque
toujours, l'est surtout au Mexique, à cause des factions, qui y sont
nombreuses ; à cause de l'étendue du pays, qui exigerait un corps 'd'armée
considérable ; à cause des États-Unis, toujours ombrageux et en éveil : les
Espagnols seraient odieux aux libéraux, les Anglais aux réactionnaires ; si
l'arrivée de notre flotte provoque un changement dans la politique mexicaine,
nous nous en réjouirons ; mais nous croyons qu'une attitude réservée est la
meilleure pour nous, pour l'Europe, pour le Mexique lui-même[6]. — Toute la conduite de
l'Angleterre ne fut que le développement de ce programme. Ce qu'il disait
dans ses dépêches, lord Russell le répéta quelques jours plus tard aux
résidents anglais établis au Mexique et qui lui apportaient leurs doléances.
Il eut soin de le redire au chargé d'affaires des États-Unis comme pour
prévenir par avance toute mauvaise querelle. La Grande-Bretagne voulait bien
une expédition, mais dont les dépenses ne dépasseraient pas les profits. Son
moyen de se payer, ce serait la saisie des douanes, vieux moyen qu'elle
perfectionnerait par quelques précautions supplémentaires négligées
jusque-là. Elle se présenterait sur les rives du Mexique moins en ennemie
qu'en créancière. Elle apparaîtrait dans les eaux de la Vera-Cruz à la façon,
non d'un conquérant, mais d'un huissier, d'un huissier à la vérité plus
exigeant, plus courroucé que d'habitude, et accompagné de beaucoup de recors
passablement armés. Autant
il est aisé de pénétrer le programme de l'Angleterre, autant on éprouve
d'embarras à démêler ce que voulut l'Espagne. Elle fut hantée par un rêve, un
rêve grandiose, mais si inconsistant, si vite évanoui, qu'on a peine à le
saisir et qu'elle-même peut-être ne saurait dire aujourd'hui ce qu'elle a
rêvé. Outre les injures à ses nationaux, elle avait contre le gouvernement
mexicain un grief particulier. Au mois de janvier 1861, comme Juarez
victorieux venait d'arriver à Mexico, il avait éloigné du territoire de la
république M. Pacheco, agent de la cour de Madrid et, disait-il, complice de
ses ennemis. Quel que fut le procédé, ce motif à lui seul expliquerait mal
l'extraordinaire empressement de l'Espagne à s'associer aux puissances et à
les devancer. L'ambassadeur de la reine Isabelle auprès de la cour des
Tuileries était alors M. Mon. Celui-ci, ayant connu les premiers pourparlers
entre Paris et Londres, se hâta d'en aviser son gouvernement. C'était le 6
septembre. Ce jour-là même, M. Calderon-Collantès, ministre des Affaires
étrangères, lui télégraphia de Madrid en ces termes : « Un vapeur va
partir. Il portera au capitaine général de Cuba des instructions précises
pour qu'il agisse contre la Vera-Cruz et Tampico avec toutes les forces de
terre et de mer dont il pourra disposer[7]. » « L'Espagne est prête,
continuait M. Calderon-Collantès, à se concerter avec la France et
l'Angleterre ; mais si l'accord ne pouvait se produire, elle agirait seule et
mettrait sur pied sans peine des forces suffisantes. » On insiste sur
l'opportunité de brusquer la solution : il faudra débarquer dès que la fièvre
jaune ne sera plus à craindre et dès qu'on n'aura plus à redouter les
tempêtes de l'équinoxe : Cuba offre une bonne base d'opérations ; de là
partiront les troupes. Ces préparatifs sont annoncés dans un langage d'une
solennité toute castillane : « Le gouvernement de la reine, écrit M.
Calderon-Collantès, s'occupe incessamment de réunir les éléments
indispensables pour que le glorieux drapeau espagnol apparaisse sur les côtes
du Mexique avec la splendeur qu'il a toujours conservée. » — A Paris, à
Londres, cette hâte, cette ardeur, ne laissent pas que de surprendre un peu.
Que signifient ces évocations du passé ? Naguère l'Espagne a porté ses armes
au Maroc ; mise en goût d'aventures guerrières, songerait-elle à relever
au-delà de l'Atlantique quelques débris de la domination de Fernand Cortez ?
Ici commence l'obscurité. Les ambitions du gouvernement de Madrid se
découvrent, se voilent, puis se découvrent encore. Dans ses premières
dépêches à M. Mon, M. Calderon-Collantès trace à l'entreprise un large
programme. « Il faudra, dit-il, établir un ordre solide et régulier au
Mexique. » Le 9 septembre, M. Mon voit M. Thouvenel et, dans son entretien
avec lui, s'inspire de ces pensées[8]. Comme le ministre français, il
juge nécessaire d'assurer au Mexique un gouvernement stable et qui ne peut
être que la monarchie. Quelle sera cette monarchie ? Dans les vues secrètes
du cabinet de Madrid, ne sera-t-elle pas, par le choix du monarque, lié de
près ou de loin à la maison de Bourbon, comme une continuation, comme un
prolongement de l'antique domination ? Cependant les Anglais s'inquiètent, et
à Madrid, sir John Crampton, ambassadeur de la reine, interroge le maréchal
O'Donnell, président du conseil. Sur cette interpellation, le langage
redevient tout à coup modeste. Le maréchal désavoue toute revendication sur
les anciennes colonies du Nouveau-Monde : « Nous ne songeons,
dit-il, à aucune réannexion ; nous désirons garder notre domaine colonial
insulaire, Cuba, les Philippines..., mais que pourrions-nous tenter sur le
continent américain[9] ? » Ainsi s'exprime
le 24 septembre le chef du cabinet de Madrid, attentif à restreindre ses
desseins, à les ramener presque aux proportions des projets britanniques.
Quelques jours s'écoulent, et voici que la politique espagnole se laisse de nouveau
pénétrer par le rêve d'une expédition agrandie. Dans une dépêche du 8
octobre, M. Calderon-Collantès invite les puissances e à sauver le Mexique
d'une ruine inévitable n. Il proclame l'affaire « grave et d'une immense
portée ». « Il s'agit, dit-il, d'une nation à régénérer. Ce que nous
déplorerions, ajoute-t-il, ce serait la disparition de la civilisation
apportée au-delà des mers par nos glorieux ancêtres[10]. » Quoi de commun entre
ces amples formules et le terre-à-terre du langage de lord Russell ! —
Pendant ce temps, lord Cowley à Paris confère avec M. Thouvenel et s'efforce
de lui arracher l'engagement que les trois puissances n'interviendront en
aucun cas dans les affaires intérieures du Mexique. M. Thouvenel résiste,
refuse de se lier les mains, objecte les chances que peuvent offrir soit les
péripéties de la guerre de Sécession, soit l'état d'anarchie où se débat le
Mexique. De quel côté se rangera l'Espagne ? Du côté de la France ? du côté
de l'Angleterre ? Il semble bien qu'elle incline vers la France ; car à
quelques jours de là, le 21 octobre, M. Calderon-Collantès dit au ministre de
France à Madrid, M. Barrot : « Il vaudrait mieux ne pas aller au Mexique que
d'y aller comme le voudrait le cabinet britannique[11]. » — Et pourtant
l'adhésion est-elle complète, sans réserve ? Dans l'entrefaite, M. Thouvenel
voit M. Mon et l'entretient de cette affaire, de plus en plus absorbante, du
Mexique. Avec cette alliée, plus sûre, pense-t-il, que ne l'est l'Angleterre,
il se découvre, parle longuement de la monarchie, hasarde même le nom du
monarque. « Nous écarterions d'avance, dit-il, toute candidature d'un prince
de la famille impériale ; nous ne doutons pas que l'Angleterre et l'Espagne
ne soient dans des dispositions pareilles. » Puis il ajoute avec quelque
hésitation : « Le cas échéant, un archiduc d'Autriche aurait notre
assentiment. » La fin de l'entretien se trouve rapportée dans les dépêches
d'origine espagnole. A cette insinuation M. Mon se garde de répondre : avec
une affectation visible, il rentre dans les généralités et tout à coup
redevient positif presque à l'égal des Anglais. « L'Espagne,
réplique-t-il froidement, n'a d'autre objectif que la protection de ses
nationaux et le rétablissement de l'ordre ; que si les Mexicains veulent un
changement de régime, c'est à eux qu'il appartient de se prononcer. » Ainsi
parle M. Mon, et avec l'approbation de son gouvernement, qui souhaite bien la
monarchie, mais, suivant l'expression de M. Calderon-Collantès, « pour un
prince de la maison de Bourbon ou intimement lié avec elle. » Cette scène
n'est-elle pas, comme on dirait aujourd'hui, suggestive ? Entre la politique
matérielle de l'Angleterre et la politique idéale de la France, l'Espagne
optait pour la France. Mais la politique idéale elle-même a ses avantages, et
à Madrid il ne convenait guère que le gouvernement impérial se les attribuât
par avance. Que le Mexique, en renouvelant ses institutions, se rapprochât de
l'ancienne métropole, qu'il renouât quelque chose des anciens liens, et les
ministres de la reine Isabelle, pour atteindre un pareil but, ne reculeraient
devant aucun effort. Qu'importerait, au contraire, la transformation si elle
s'accomplissait au profit d'un prince étranger, d'un prince d'origine
germanique, et si le, pays ainsi régénéré se trouvait attiré dans l'orbite de
la France ? Autant qu'on peut le conjecturer en l'absence de documents plus
positifs, les oscillations, les contradictions de l'Espagne ne s'expliquent
point par d'autres calculs. Tantôt elle rêvait de choses grandioses ; tantôt,
dépitée de rêver des grandeurs pour autrui, elle se laissait retomber
brusquement sur le sol et se jetait dans les bras de l'Angleterre ; puis,
l'illusion la ressaisissant, elle s'élançait de nouveau vers cette terre de
Fernand Cortez qu'elle ne pouvait croire perdue pour jamais. Cependant
les nouvelles venues du Mexique y signalaient une recrudescence de désordre.
D'après des rumeurs fort répandues, Juarez victorieux était combattu par ses
propres amis : par Ortega, qui, disait-on, convoitait sa succession ; par
Doblado, qui, suivant l'opinion commune, intriguait pour son propre compte.
Le parti réactionnaire avait été vaincu, mais non désarmé. Si Miramon
proscrit vivait en exilé à la Havane, les généraux Marquez et Mejia
continuaient à tenir la campagne. Battu en brèche de toutes parts, le
gouvernement ne se soutenait que par ses exactions. Depuis le commencement de
l'année, sept Français avaient été assassinés ; une vingtaine d'autres
avaient été pillés, volés, séquestrés, frappés de coups de poignard jusque
dans les rues de Mexico[12]. Un jour même, une balle fut
ramassée sous l'un des portiques de l'ambassade de France : ce qui accrédita
le bruit d'un attentat contre le représentant du gouvernement impérial. Le
sort des résidents anglais n'était ni meilleur ni plus sûr. Tous ces faits se
trouvaient attestés non seulement par les rapports de M. de Saligny, un peu
suspects de passion, mais par ceux de M. Wyke, plus favorable qu'hostile au
parti libéral. Comme son collègue français, dont il devait se séparer si
violemment plus tard, sir Charles Wyke ne se lassait pas de signaler les
violences contre les personnes, les extorsions de fonds, les attaques à main
armée contre les diligences. « L'impunité est parfaite, ajoutait-il avec
découragement, et le gouvernement renonce à présenter ses excuses ou à
exprimer ses regrets[13]. » Ces
rapports étaient bien propres à dissiper toutes les hésitations. Le 31
octobre, entre les cabinets de Londres, de Paris, de Madrid, une convention
fut signée qu'on appela la Convention de Londres. « Rien de vague ni
d'obscur ne doit s'écrire ou se résoudre dans une affaire si importante,
disait M. Calderon-Collantès. » Vraiment, dans les paroles du ministre
espagnol, n'y avait-il pas quelque ironie ? Il est une sorte d'harmonie
trompeuse qu'on obtient en évitant tout ce qui éveillerait les divergences et
en substituant aux stipulations précises des formules assez générales pour
satisfaire à la fois plusieurs pensées. A ce prix, l'accord se fait, mais
factice, et, loin de supprimer les embarras, on n'aboutit qu'à les reculer.
Entre les trois contractants, animés de vues si différentes, la convention du
31 octobre ne pouvait que créer un accord pareil. Le but était nettement
indiqué dans le préambule : ce serait d'abord d'exiger des autorités
mexicaines une protection plus efficace pour les résidents européens ; ce
serait, en second lieu, de poursuivre l'exécution des obligations financières
ou autres dérivant des traités antérieurs. Afin d'atteindre ce double objet,
disait l'article premier, les trois gouvernements de Londres, de Paris et de
Madrid armeront des forces suffisantes pour saisir et occuper les différentes
forteresses et positions militaires du littoral mexicain Jusque-là, rien
n'était plus clair, rien aussi n'était plus modeste. Il s'agirait d'une de
ces expéditions navales comme l'Europe en avait plusieurs fois tenté. On
bombarderait les ports, on saisirait les bureaux de douane ; puis, sous
l'empire de la terreur, on amènerait à merci le débiteur récalcitrant. Mais
voici que, dans le paragraphe suivant, apparaissaient, à l'encontre des desseins
terre à terre de la Grande-Bretagne, les hautes visées des Français,
peut-être aussi des Espagnols. « Les commandants des forces alliées seront en
outre autorisés à accomplir les autres opérations qui seraient jugées, sur
les lieux, les plus propres à réaliser le but spécifié et surtout à assurer
la sécurité des résidents étrangers. Comme tout à coup l'horizon change et
s'agrandit ! Ainsi, une fois sur le sol mexicain, les chefs militaires seront
libres ; à leur gré, ils pourront s'enfoncer dans l'intérieur, franchir les
pentes des montagnes, s'avancer même jusqu'à Mexico. Telle est la disposition
additionnelle que l'influence de la France a fait introduire dans la
Convention. Cependant l'Angleterre tient en réserve une clause qui contiendra
toutes les velléités conquérantes. Le projet primitif porte un article ainsi
conçu : « Les Hautes Parties contractantes s'engagent à ne point faire usage
de leurs forces pour d'autres objets que ceux spécifiés dans le préambule, et
spécialement à n'en pas faire usage dans le but d'intervenir dans le
gouvernement mexicain. Mais contre cet article la France proteste :
« Cette déclaration est trop absolue, objecte M. Thouvenel ; la prudence
et l'usage nous conseillent de ne point nous lier les mains d'avance. Disons
ce que nous ferons, ne disons point ce que nous ne ferons pas. » Et sur ces
observations la clause est supprimée. Battue de ce côté, l'Angleterre essaie
de prendre sa revanche. Dans l'article 2, rédigé sous l'influence de lord
Russell, elle détaille avec un grand luxe d'énumération tout ce qui est
défendu. « Les Hautes Parties contractantes s'interdisent toute acquisition
de territoire ; elles renoncent à tout avantage particulier ; elles
s'engagent à n'exercer dans les affaires intérieures du Mexique aucune
influence de nature à porter atteinte au droit de la nation mexicaine, de
choisir et de constituer la forme de son gouvernement. » Mais quoi ! les
entreprises éventuelles, les desseins futurs ne se trahissent-ils point par
la sollicitude même qui s'efforce de leur barrer le chemin ? A l'arrivée des
forces européennes, il y aura donc, il pourra y avoir, de l'aveu même des
Anglais, une révolution intérieure, un changement de gouvernement. Le peuple
mexicain demeurera libre : ainsi le veut l'article 2. Libre ! il le sera sans
doute. Mais n'a-t-il pas été implicitement stipulé, dans le dernier
paragraphe de l'article premier, que les commandants des forces alliées
pourront à leur gré s'avancer jusque dans l'intérieur du pays ? Pourront-ils
occuper le sol du Mexique sans influencer par là même le choix des Mexicains
? L'idée de l'intervention se retrouvait jusque dans les précautions prises
pour la prévenir ou l'écarter. L'équivoque
était dans la Convention. Elle se retrouva dans les instructions de chaque
gouvernement à ses agents politiques et militaires. Écoutons lord Russell : «
Si les Mexicains, dit-il, nous reçoivent à la Vera-Cruz, il n'y aura pas lieu
d'occuper les ports du Pacifique ; dans le cas contraire, notre pavillon
pourra paraître dans l'un et l'autre océan. Mais sous aucun prétexte nous ne
devrons nous éloigner de la côte et pénétrer dans l'intérieur du pays[14]. » Combien autre est le langage
de M. Thouvenel ! Il parle d'un corps de troupes de débarquement qui fournira
aux alliés le moyen d'étendre le cercle de leur action ; il prévoit une «
marche vers l'intérieur qui conduira, s'il le faut, jusqu'à Mexico » :
que si les hommes d'ordre tentaient, à l'ombre du drapeau français, un
changement dans les institutions politiques, il ne faudrait leur ménager ni
les encouragements ni les appuis moraux[15]. Pendant ce temps, l'Espagne se
disposait à tout événement, prèle tout à la fois à devancer la France ou à
rétrograder jusqu'à l'Angleterre. Comme M. Barrot interrogeait le maréchal
O'Donnell sur les directions qui seraient données au chef de l'expédition. «
Oh ! répliqua le maréchal, nos instructions sont très élastiques et pour
ainsi dire discrétionnelles. » Quinze jours s'étaient à peine écoulés,
et la Convention du 31 octobre entrait dans le monde avec deux gloses
différentes : l'interprétation étroite, celle de Londres ; l'interprétation
large, celle de Paris. Le plus piquant était que les deux programmes
suivaient des lignes non seulement parallèles, mais parfois contraires. Outre
ces deux interprétations, il y en avait une troisième, celle de Madrid, que
l'Europe s'épuisait à deviner et dont le gouvernement de Madrid lui-même
n'eût peut-être pas pu livrer le secret. La plus
grande singularité de l'entreprise, ce fut la répartition des forces. — Tant
par économie que pour bien marquer ses intentions, l'Angleterre s'appliqua à
restreindre sa part de concours. Elle annonça qu'elle armerait deux vaisseaux
de ligne, quatre frégates et un nombre proportionné de bâtiments légers. Plus
tard elle diminua encore cet effectif ; quant au corps de débarquement, il se
réduirait à sept cents soldats de marine[16]. Le commandement fut confié
d'abord au contre-amiral Milne, puis au commodore Dunlop. — En France, la
contradiction fut flagrante entre l'ampleur du but et la dérisoire parcimonie
des moyens. La pensée secrète était de fonder un empire, la pensée déjà
publiée était de dépasser le littoral, de pousser peut-être jusqu'à Mexico.
Rien ne fut préparé qui fût digne d'un tel dessein. L'expédition fut décidée,
comme on aurait fait d'une chose négligeable, pendant une absence du ministre
de la Guerre, le maréchal Randon[17]. Quand l'heure vint de
constituer le corps expéditionnaire, on rassembla un bataillon de
marins-fusiliers et un demi-régiment d'infanterie de marine ; on leur adjoignit
un bataillon de zouaves, ainsi que quelques autres troupes d'Afrique, et ce
fut tout. Le chiffre total s'élevait à 2.500 hommes. Le commandement était
peu enviable, il l'eût été moins encore si on avait pu deviner les prochains
mécomptes. Du moins, le choix du souverain se porta sur l'un de ses meilleurs
serviteurs, le vice-amiral Jurien de la Gravière, qui fut investi de pleins
pouvoirs diplomatiques et militaires et était doublement digne de cette
confiance par la distinction de son esprit et l'irréprochable droiture de son
caractère. — Pour que rien ne manquât à l'étrangeté de cette entrée en
campagne, il se trouva que la moindre des trois puissances fut aussi celle
qui consentit les plus grands sacrifices. L'Espagne équipa non 700 marins
comme l'Angleterre, non 2.500 soldats comme la France, mais environ 6.000
hommes. Cette petite armée, déjà formée à Cuba, était assez près du théâtre
des opérations pour arriver fort en avant-garde et pour cueillir,
s'approprier peut-être, les premiers fruits du succès. Le symptôme le plus
significatif de la prépondérance espagnole, ce fut le choix du général en
chef ; cette dignité fut réservée au général Prim, comte de Reuss, marquis de
Los Castillejos, un des hommes les plus considérables de son pays et surtout
un des plus entreprenants. N'aurait-il pas, à raison de sa renommée, une
sorte d'autorité supérieure, même sur les contingents des deux autres nations
? Le bruit s'en accrédita, et il fallut qu'une note du Moniteur le démentît.
Nonobstant l'égalité officiellement proclamée, Prim sembla de suite appelé à
exercer une influence dirigeante. Il la devrait à sa situation dans sa
patrie, à l'importance de son corps d'armée, à la faveur de l'Empereur, qu'il
avait vu naguère à Vichy, et dont il avait recueilli, croyait-on, les plus
intimes pensées. Au Mexique, où il allait débarquer, il ne serait point un
étranger : il en parlait la langue, et ses relations de famille et d'amitié
lui permettraient d'y nouer bien vite de précieuses intelligences. Soldat de
fortune, très rompu aux intrigues ou aux coups de main militaires familiers à
l'Espagne comme aux républiques du Nouveau-Monde, brave et audacieux,
confiant en lui-même au point de n'imaginer aucun rôle qui fût au-dessus de
son ambition, on pouvait être assuré qu'il ne négligerait rien pour se
hausser et se maintenir au premier rang. Tel était l'homme à qui le
gouvernement venait de donner, selon le langage d'O'Donnell à M. Barrot, des
instructions « élastiques, discrétionnelles ». Discrétionnelles, elles
l'étaient en effet. A lui, à lui seul, il serait réservé de mesurer sur les
lieux les bénéfices de l'entreprise, bénéfices pour son pays, bénéfices pour
lui-même, et, suivant l'occurrence, il devrait poursuivre jusqu'au bout le
rêve de grandeur castillane ou brusquement l'arrêter. IV A
Mexico, on avait pu noter les signes croissants du mécontentement de
l'Europe. M. de la Fuente, agent de la république à Paris, s'étant rendu au
ministère des Affaires étrangères, M. Thouvenel l'avait très mal accueilli et
lui avait fait comprendre que l'heure des promesses était passée.
Sérieusement alarmé, Juarez rapporta la loi du 17 juillet sur les conventions
étrangères et offrit même quelques autres concessions qui furent jugées
tardives ou insuffisantes. Au commencement de décembre, M. de Saligny et sir
Charles Wyke quittèrent la capitale en signe de rupture et descendirent à la
Vera-Cruz. Sur ces entrefaites on connut l'accord des trois puissances, mais
sans connaitre encore le texte de la Convention, qui ne fut publiée qu'un peu
plus tard. La
menace semblait bien près de l'exécution. On n'en put plus douter quand, vers
le milieu de décembre, apparut en vue de la Vera-Cruz une flotte assez
considérable. C'étaient les Espagnols, qui, se trouvant rassemblés à la
Havane, étaient partis avant le temps, et dans une hâte qui ne laissa pas que
d'indisposer leurs alliés. Volontiers les Mexicains eussent résisté : entre
tous les étrangers, les Espagnols, à titre d'anciens dominateurs, étaient les
plus haïs. Mais ils jugèrent dangereux ou du moins impolitique d'engager
irrévocablement les hostilités. Dans cette pensée, ils abandonnèrent la
Vera-Cruz aux envahisseurs et se contentèrent d'établir à quelque distance
une sorte de cordon militaire que nul, parmi les indigènes, ne put franchir.
Au commencement de janvier, une nouvelle flottille, mais beaucoup plus
modeste, fut signalée au large : c'était celle de l'Angleterre. Le lendemain
se montra l'escadre française. Vers le milieu de janvier, les chefs
militaires et politiques de l'expédition se trouvaient tous réunis à la
Vera-Cruz : c'étaient, pour la Grande-Bretagne, le commodore Dunlop et sir
Charles Wyke ; pour la France, le vice-amiral Jurien et M. de Saligny ; pour
l'Espagne, enfin, le général Prim. Décidément,
la crise était grave pour la République mexicaine et pouvait même devenir
mortelle. A d'autres époques, on avait vu des démonstrations menaçantes :
jamais ne s'était déployé un tel appareil. Quel but poursuivaient les
Européens ? Étaient-ce de simples créanciers poussés à bout ? Voulaient-ils
au contraire intervenir dans les affaires intérieures ? installer un
gouvernement ? proclamer un monarque ? Nul parmi les Mexicains ne le savait,
et cette ignorance était bien naturelle. Ce qui eût semblé plus
extraordinaire, c'était que les chefs alliés ne le savaient guère davantage. Le
titre de leur occupation, c'était la Convention du 31 octobre, acte obscur
qui autorisait à la fois plusieurs conduites. Chacun avait emporté d'Europe
son commentaire, et toute explication à fond eût aussitôt rompu l'accord. Le
caractère de chacun des commissaires accroissait les embarras. Interprète de
la pensée anglaise, sir Charles Wyke proscrivait tout projet réactionnaire,
et le jour n'était pas loin où, après avoir flétri autant que personne les
agissements de Juarez, il dévierait vers ce même Juarez ou du moins vers ses
amis. Les deux commissaires français offraient eux-mêmes entre eux plus d'une
dissemblance : M. de Saligny représentait les plus violentes passions
réactionnaires et, croyant ainsi répondre aux vues de l'Empereur, ne cessait
de pousser aux plus âpres mesures ; l'amiral Jurien de la Gravière avait
appris les affaires mexicaines dans les dépêches du ministre de France, mais
déjà il s'étonnait, il devait surtout s'étonner plus tard que rien ne fût
pareil à ce qu'on lui avait dépeint. Quant au général Prim, son principal
souci était d'affirmer sa prépondérance. A la Vera-Cruz, il avait déjà ses
amis, ses flatteurs. Bientôt un journal se trouverait, tout à sa dévotion,
qui vanterait son habileté, détaillerait tous ses titres passés, puis
laisserait entendre qu'après tant de services rendus à l'Espagne, le général
pourrait rendre au Mexique d'autres services non moins signalés. Cette
invite, à force d'être répétée, à force de se rééditer sous toutes les
formes, accréditerait plus tard l'opinion que le chef de l'armée espagnole,
en travaillant pour son pays, entendait travailler aussi pour lui-même.
Aujourd'hui encore cette croyance est à peu près unanime parmi les survivants
de l'expédition, bien qu'on n'en puisse rapporter la preuve matérielle et
positive. C'est
une coutume fort générale parmi les hommes que de se rabattre sur les
discours quand les actes sont trop malaisés. De la Vera-Cruz les commissaires
adressèrent une proclamation au peuple mexicain. C'était une nouvelle glose
de la convention du 31 octobre, et qui achevait de la rendre inintelligible.
Le ton était à la fois comminatoire et débonnaire. Le début était un acte
d'accusation véhément contre les gouvernements divers qui s'étaient succédé
au Mexique et qui, par leur mauvaise foi, avaient rendu nécessaire
l'intervention des puissances. Cette intervention, à proprement parler, n'en
était d'ailleurs pas une, et, avec une grande redondance d'affirmations, les
commissaires s'évertuaient à le prouver. Si les troupes européennes
occupaient la Vera-Cruz, ce n'était point avec des pensées belliqueuses, mais
pour tendre la main à une nation amie qui usait, en de déplorables
convulsions, toute sa vitalité. Les alliés n'avaient pas de souhait plus cher
que la régénération du Mexique : aussi les Mexicains seraient bien aveuglés
s'ils ne profitaient de l'occasion pour établir au plus vite un gouvernement
solide ; surtout ils seraient inexcusables s'ils opposaient la force des
armes à qui leur apportait l'ordre, la civilisation et la paix. Telle était
cette proclamation, d'une inspiration honnête sans doute, mais étrange plus
encore qu'honnête. Je me rappelle avoir lu autrefois quelque chose de pareil.
En 1849, quand le général Oudinot arriva sous les murs de Rome, il s'adressa
« aux Romains, ses frères », leur déclara que la République française ne
voulait rien autre chose que donner à la nation romaine un éclatant
témoignage de sympathie. Il ajouta que sa seule ambition « était de se
consacrer aux intérêts d'une si belle patrie ». Lui aussi, il parla de
régénération. Quatre jours plus tard le canon tonnait près de la porte
Angelica. Il en fut de même au Mexique. Cependant
une conviction régnait en France, celle qu'il existait au Mexique un grand
parti de l'ordre qui n'attendait que notre arrivée pour se soulever. Les
rapports de M. de Saligny, les dires des émigrés avaient affermi cette
croyance ; et c'était avec cet espoir assuré que l'amiral Jurien avait abordé
à la Vera-Cruz. Le débarquement achevé, plusieurs jours s'écoulèrent sans
qu'aucun personnage de marque ne vînt au-devant de nous. Sans doute les
Juaristes faisaient bonne garde ; mais l'abstention se prolongeant, la
surprise commença. On s'étonna que, sur aucun point du pays, notre arrivée
n'eût été saluée par quelque manifestation. Les émigrés mexicains
n'auraient-ils été que des imposteurs ? Non, ils n'étaient pas des
imposteurs, beaucoup étaient même de fort honnêtes gens et de très bonne foi.
Les conservateurs, les hommes d'ordre existaient, mais si timides, si
déshabitués de toute vie publique, si dépourvus de toute initiative qu'il
faudrait non les attendre, mais les aller chercher. Dans les temps qui
suivirent, quelques Mexicains de haut rang arrivèrent à la Vera-Cruz : ils
n'arrivaient pas de l'intérieur, mais ils avaient été amenés par les
vaisseaux : ils venaient moins nous apporter leur concours que solliciter le
nôtre pour pénétrer dans leur pays à la suite de notre drapeau. De tous ces
personnages, le plus important était Miramon. Comme si tout eût conspiré
contre notre intervention, sa présence, loin d'être une force, ne fut qu'un
embarras. C'était sous sa Présidence qu'avaient été enlevés, ainsi qu'on l'a
dit, les fonds déposés à la légation britannique. Le commodore Dunlop et sir
Charles Wyke manifestèrent l'intention de l'arrêter comme on eût fait d'un
malfaiteur. M. Dubois de Saligny protesta et, avec lui, le général Prim.
Longtemps on discuta, les uns proclamant l'indignité de cet homme, les autres
s'inquiétant de l'injure faite au parti conservateur en la personne d'un de
ses représentants les plus considérables. De guerre las, on transigea, et
Miramon fut renvoyé à la Havane. Il fallait vraiment qu'un mauvais génie
pesât sur l'entreprise, puisque nos protégés non seulement ne nous servaient
pas, mais semaient l'esprit de discorde entre nous et nos alliés. Assez
embarrassés dans la grande politique, les Européens eussent en vain cherché
leur revanche dans la petite. Dès leur arrivée sur le sol mexicain et près de
quinze jours avant la malencontreuse arrivée de Miramon, ils s'étaient
appliqués à rédiger, sous forme d'ultimatum, le compte de leurs réclamations
financières. Cette évaluation, qui aurait dû se poursuivre dans le calme,
suscita un violent orage. Les Anglais réclamaient la ponctuelle exécution des
traités précédents, le remboursement des sommes soustraites soit dans les
conduites d'argent, soit à la Légation britannique, enfin le règlement
immédiat des créances déjà admises et le paiement aussi prompt que possible
de toutes celles qui seraient ultérieurement vérifiées. Les Espagnols
formulaient des demandes à peu près pareilles et, en outre, exigeaient des
excuses pour l'expulsion de leur ambassadeur, M. Pacheco. Lorsque vint le
tour des Français, ils réclamèrent 12 millions de piastres[18]. Cette somme étonna par son
chiffre ; on critiqua en outre cette fixation en bloc qui ne permettait aucun
examen des diverses créances, les unes fondées sans cloute, mais les autres
grossies peut-être ou même inventées. Les Anglais et les Espagnols se croyaient
au bout de leurs surprises, quand on arriva à l'article 3 de l'ultimatum
rédigé par M. de Saligny. L'article était ainsi conçu : « Le Mexique sera
tenu à l'exécution pleine, loyale et immédiate du contrat conclu en 1859
entre le gouvernement mexicain et la maison Jecker. » Cette lecture fut
écoutée avec une véritable stupeur, puis les murmures éclatèrent. Sir Charles
Wyke, appuyé par le général Prim, formula ses objections avec une véhémence
mal contenue. « La réclamation est au moins extraordinaire, répétaient tout
haut les Anglais. » Et ils ajoutaient tout bas qu'elle était honteuse, shameful,
disaient-ils avec indignation. Quelle
était cette créance Jecker, véritable pomme de discorde entre les
commissaires alliés ? La chose vaut la peine d'être rapportée. En
1859, Miramon, dans un moment d'extrême détresse financière, avait imaginé
une émission de bons pour la somme de 75 millions. Ces bons porteraient
intérêt à 6 pour 100, seraient remboursables dans un délai déterminé et
jouiraient d'un privilège spécial, celui d'être admis jusqu'à concurrence de
20 pour 100 dans l'acquittement des droits de douane ou des contributions
publiques. L'opération, quoiqu’avec toutes les apparences d'un emprunt,
n'était au fond qu'une conversion. En effet tous les titres de l'ancienne
dette intérieure, même les plus discrédités, même ceux qui ne se négociaient
plus qu'avec une perte de 93 ou 94 pour 100, pouvaient être échangés contre
les bons nouveaux, moyennant une soulte en argent de 9.5 pour 100. A Mexico était
alors un banquier d'origine suisse établi depuis vingt-cinq ans clans le
pays, « personnage considérable, a dit plus tard M. Billault, et mêlé,
suivant le témoignage du même ministre, à toutes les œuvres de bienfaisance
intéressant les résidents étrangers[19]. » Ce « personnage
considérable » était M. Jecker. C'est la maison Jecker qui se trouva chargée
de l'opération. A
première vue, la combinaison semblait très profitable pour le Trésor. Il
n'aurait d'autre embarras que de retirer de la circulation de vieux titres
discrédités et de les remplacer par de nouveaux titres pourvus de toutes
sortes de garanties, mais pas plus fortes que toutes celles qui jadis avaient
entouré les anciens bons. Cet échange de papiers lui vaudrait une soulte de
25 pour 100, soit 18.750.000 francs. En y regardant de plus près, le plus
grand avantage était pour Jecker. Il eut soin d'alléger dans le détail tout
ce qu'il concédait en gros. Sur la soulte de 25 pour 100, il se fit attribuer
5 pour 100 à titre de commission. Puis, sous prétexte d'intérêts à garantir,
il stipula à son profit une nouvelle déduction de 10 pour 100. Restait à
payer 10 pour 100 : par suite de divers expédients, le capital réel versé en
espèces atteignit à peine la moitié de cette somme. Moyennant quelques millions,
Jecker se trouva créancier de l'État mexicain pour une valeur nominale de 75
millions. Sans doute, la condition financière du Mexique rendait précaire
l'avenir de ces titres ; mais dans le présent, quelle marge ne s'offrait pas
à la spéculation ! On
éprouve quelque embarras à qualifier la transaction. D'après toutes les idées
européennes, le contrat était entaché de la plus évidente usure, et les
Anglais n'avaient pas tort de le qualifier de honteux. Mais au Mexique
l'inexécution presque générale des engagements publics avait autorisé toutes
les exigences des prêteurs. Au fond, Miramon et Jecker procédaient tous deux
du même état social : l'un, vrai fils de famille, enlaçant follement son pays
dans les liens d'une convention ruineuse à observer, immorale à désavouer ;
l'autre, dégradant ses engagements, diminuant habilement la part du numéraire
à payer et, quoique banquier considérable au dire de M. Billault, souscrivant
un de ces contrats équivoques qui, en Europe, se cachent dans l'ombre ou
relèvent de la comédie. Tous
ces misérables calculs ne profitèrent pas. La même mauvaise fortune atteignit
à la fois le prêteur Jecker, qui, au mois de mai 1860, tomba en état de
faillite, et Miramon l'emprunteur, qui, sept mois plus tard, fut renversé.
Après quelques hésitations, Juarez triomphant déclara nul le contrat de 1859
: en quoi il trouva un double avantage, le bénéfice de l'État d'abord, puis
le sien propre, car en rescindant un acte qu'il qualifiait d'usuraire, il
affectait pour son propre compte des airs d'austérité inaccoutumée. A la
vérité, lui-même, dans le même temps, suspendit le paiement des Conventions
étrangères, montrant par là qu'au Mexique tout changeait, hormis une seule
chose, l'improbité des gouvernants. Il
semble que toute cette affaire eût dû laisser la France indifférente. Le
bailleur de fonds, Jecker, était Suisse, l'emprunteur était Miramon, Mexicain
et président de la République mexicaine. Un autre président venait d'annuler
les engagements de son prédécesseur. Qu'avions-nous à faire en ces équivoques
et lointains marchandages ? Ici
apparaissait cependant un intérêt français, mais bien petit, bien restreint,
bien modeste ; puis, derrière cet intérêt, il était malaisé de ne pas
soupçonner, de ne pas pressentir une grande, une immorale spéculation. Jecker,
au moment de sa faillite, n'avait placé qu'une assez minime partie de ses
bons. Ceux-ci formaient même la meilleure partie du gage des créanciers. Or
ces créanciers étaient pour la plupart des étrangers, et assez
particulièrement des Français. Leur gage vaudrait ce que vaudraient les bons
: de là pour eux une préoccupation naturelle, légitime, celle de faire
rapporter ou du moins adoucir le décret radical de Juarez. En outre, parmi
les bons déjà placés, un certain nombre se trouvait entre les mains de
négociants qui les avaient acquis dans l'espoir de s'en servir pour le
paiement des droits de douane. Ceux-là aussi étaient intéressés à ce que ces
titres ne tombassent point à rien. Jecker, quoiqu’en faillite, avait été
laissé à la tête de ses affaires. En son nom, au nom des résidents étrangers,
il avait sollicité l'appui de M. de Saligny, et celui-ci, dès le mois de mai
1861, était intervenu auprès de Juarez. Comment
était-il intervenu ? C'est ici que la surprise s'éveille et que la
spéculation se devine. Ce qui ne constituait, somme toute, qu'une affaire
tout à fait secondaire, une de ces affaires courantes comme il s'en traite
toujours entre les chancelleries, était devenu pour le ministre de France une
préoccupation dominante, dominante au point d'absorber toutes les autres.
Jecker était étranger : il fut protégé comme jamais Français ne le fut, soit
en son propre pays, soit loin de sa patrie. Jecker représentait une créance
entachée d'usure : cette créance fut traitée en créance privilégiée, comme si
le titre eût été non seulement irréprochable, mais sacré. On eût compris une
démarche en faveur des résidents étrangers, une tentative pour ressusciter
quelque chose des anciens bons annulés : on comprenait mal que la France, se
subrogeant à Jecker, fît de cette affaire sa propre affaire, la prît en bloc
à son compte et la couvrît du renom de sa probité. Cette sollicitude
paraissant inexplicable, un soupçon avait commencé à s'accréditer, à savoir
que cette intervention si chaude, si extraordinaire, n'était peut-être pas
gratuite ; que Jecker, laissé à la tête de ses affaires, avait acheté en
Europe des protecteurs ; que ces protecteurs étaient puissants, puissants au
point de tenir les fils de la diplomatie française ; que l'intérêt très restreint
de quelques négociants n'était qu'une apparence, que derrière eux se
cachaient des spéculateurs poussant la France à l'action, à l'action jusqu'à
la guerre, et cela avec la perspective d'une quote-part dans les profits
quand les bons réhabilités seraient replacés au rang d'une créance honorable.
Ces pensées se répandaient déjà avec une singulière persistance au début de
1862, c'est-à-dire au moment où les commissaires alliés, rassemblés à la
Vera-Cruz, y tenaient leur première réunion. Il appartenait à M. Dubois de
Saligny de donner corps à la rumeur ou de la démentir. En rangeant dans son
ultimatum la créance Jecker parmi les créances françaises, en présentant sa
réclamation comme une sorte de réclamation intangible, il confirma tout ce
que jusque-là on se contentait de murmurer. De là l'irritation des alliés et,
chez l'honnête amiral Jurien de la Gravière, un commencement de surprise
embarrassée. Cette surprise, cet embarras, devaient se retrouver un peu plus
tard jusque dans les dépêches de M. Thouvenel, se débattant mal contre les
objections anglaises, discernant quelque action clandestine qui s'exerçait
au-dessus de lui, s'épuisant à chercher quelque transaction qui ne ble,3sât
point trop l'équité. Dans les temps qui vont suivre, la même protection mystérieuse
continuera de s'étendre sur Jecker : il était Suisse ; un décret le
naturalisera Français. Au milieu des péripéties de l'expédition mexicaine, la
Créance Jecker, ainsi qu'on prendra coutume de l'appeler, apparaîtra par
intervalles, mêlant sa confusion propre à la grande confusion de
l'entreprise. Plusieurs même, par une singulière exagération, en arriveront à
se persuader que la guerre du Mexique est sortie tout entière de la
réclamation Jecker. Cependant, dès le début de 1862, un nom commence à se
prononcer dans les bureaux des journaux et jusque dans les couloirs de la
Chambre. Pour une affaire si mauvaise, il faut un bien haut protecteur.
L'opinion publique nomme M. le duc de Morny. L'année suivante, les lettres
adressées d'Europe à Jecker ayant été interceptées et publiées par ordre du
gouvernement des États-Unis[20], le nom du duc se trouva
étrangement mêlé à toute cette correspondance, et par là se fortifièrent les
soupçons. Pourquoi faut-il que l'avenir, loin de détruire les indices, les
ait confirmés ? Dans les Archives des Tuileries fut trouvée une lettre de Jecker
qui désignait M. de Morny comme son patron ou, pour employer son expression,
comme son « associé ». « L'associé » aurait stipulé 30
pour 100 dans les bénéfices de l'opération. L'arrangement aurait été conclu
dans les premiers mois de 1861, et l'appui de la légation française n'aurait
été que la conséquence de cette entente. « A partir de ce moment, dit Jecker,
nous fûmes parfaitement soutenus... Plus tard, M. de Morny étant mort, la protection
que le gouvernement m'avait accordée cessa complètement[21]. » A la
Vera-Cruz, la production de la créance Jecker eut pour résultat d'ajourner
toute action solidaire des puissances en vue de recouvrer leurs indemnités.
De l'énormité des demandes naissait d'ailleurs un embarras. En supputant les
réclamations anglaises, les réclamations espagnoles et la double réclamation
française, on arrivait à un total approximatif de plus de 250 millions.
Était-il possible d'exiger du Mexique deux années de son revenu ? Dans cette
perplexité, on décida de solliciter en Europe de nouvelles instructions.
Quant au gouvernement mexicain, on se contenta de lui adresser une note un
peu vague, tout à fait dans le goût de la première proclamation. Les
commissaires réclamaient « l'acquittement de dettes sacrées et déjà
reconnues par les traités ». Quelles étaient ces dettes ? Ils se
gardaient bien de préciser, car il aurait fallu qu'ils s'accordassent entre
eux. En revanche, ils se livraient à toutes sortes de considérations. « Le
Mexique avait été en proie à de trop fréquentes convulsions ; il était temps
que le désordre et l'anarchie fissent place à un état normal fondé sur le
respect des lois. Nous venons ici, poursuivaient les plénipotentiaires, pour
être les témoins et au besoin les protecteurs de la régénération du Mexique[22]. » Au
milieu de ces pensées flottantes, un souci bien positif et bien pressant
s'imposait à la vigilance des chefs militaires, c'était celui de la
conservation de l'armée. Pour
comprendre cette préoccupation, il faut connaître, au moins sommairement, la
contrée où nos troupes venaient de débarquer et où elles devaient vivre
pendant de longues années. Au
voyageur venant d'Europe la terre mexicaine s'annonce de loin par un pic
neigeux qui domine tout l'horizon, c'est le pic d'Orizaba. Quand on approche
du rivage, la réalité ne répond guère à cette apparence grandiose. La côte se
développe, triste, droite, sablonneuse : « On croirait voir, disait un des
officiers du corps expéditionnaire, un morceau du Sahara collé aux flancs de
l'Amérique[23]. » Bientôt se montre
l'îlot de Sacrificios, puis Saint-Jean-d'Ulloa, enfin la Vera-Cruz, cité
médiocre et d'aspect morne, quoiqu'elle soit le principal lieu de transit
pour le commerce européen. De la Vera-Cruz partent deux chemins qui
conduisent à Mexico : l'un, peu fréquenté, par Jalapa et Perote ; l'autre,
beaucoup plus suivi, par Cordova et Orizaba. Quand on s'éloigne de la
Vera-Cruz, soit par l'une, soit par l'autre voie, on traverse d'abord une
région basse, à l'air lourd, au climat brillant, infestée par les moustiques
ou les insectes venimeux, et si marécageuse pendant la saison des pluies que
les routes deviennent incommodes pour les piétons ou les cavaliers et presque
impossibles pour les charrois. En ces lieux apparaît par endroits une
végétation très puissante, mais rarement réglée par le travail de l'homme ;
point de villes, mais seulement quelques bourgades. Cette contrée, large
bande qui se développe tout le long de l'Océan et forme autour du Mexique
comme une ceinture, s'appelle dans le langage du pays les terres chaudes.
— A une vingtaine de lieues de la Vera-Cruz, après le passage de plusieurs
petites rivières, le sol commence à s'élever ; peu à peu, l'atmosphère
devient plus pure ; à mesure qu'on gravit les pentes, la végétation change
aussi et aux plantes tropicales se mêlent les bouquets de chênes, les
fougères ou les arbrisseaux du midi de l'Europe ; en même temps, les
villages, les domaines ruraux ou haciendas apparaissent plus nombreux.
La première ville de quelque importance est Cordova, puis à sept lieues plus
loin Orizaba, située à 1.200 mètres d'altitude cette région est celle des terres
tempérées, région heureuse par la douceur de son climat et la grâce de
ses aspects, riche par ses plantations de caféiers et de bananiers, embellie
en outre par d'épais bosquets d'orangers plantés jadis à profusion par les
Espagnols. — Au-delà d'Orizaba, se dresse une muraille immense : ce sont les
Cumbres, sorte d'assise gigantesque, qui soutient le plateau du Mexique
central. A travers cette muraille, qui de loin semble sans fissure, la route
pénètre resserrée entre les rochers et formant de nombreux lacets. On
débouche alors sur le plateau dit de l'Anahuac où a été fondée la Puebla
de los Angeles, la ville des Anges. Au-delà, de nouvelles
montagnes se dressent. Enfin apparaît dans une haute vallée et entourée de
ses lacs, à une altitude de 2,300 mètres, la ville de Mexico. Par opposition
à la région du littoral, ces terres s'appellent les terres froides,
froides relativement aux autres, car certains jours y sont fort chauds. Là se
retrouvent en maints endroits les aspects, les productions, les influences
climatériques de l'Europe ; et, en aspirant un air plus vif si différent de
celui des côtes tropicales, en parcourant les plaines couvertes de maïs et
parfois aussi de blé, en gravissant les flancs des montagnes revêtues de
sapins ou de mélèzes, nos soldats pourraient plus d'une fois se rappeler le
pays natal. Ces
régions que nos colonnes devaient si souvent traverser différaient entre
elles non seulement par le relief du sol, la température, la végétation, mais
encore et surtout par leurs conditions de salubrité. Tandis que les Européens
s'acclimataient assez aisément dans les terres tempérées ou les terres
froides, tout autre était leur sort dans les terres chaudes. A la Vera-Cruz
et dans toute la contrée basse, le climat, assez malsain pendant le reste de
l'année, devenait pernicieux durant la saison des pluies, d'avril à
septembre. Pendant ces mois régnait la fièvre jaune, le vomito, affection
toujours grave, souvent mortelle, et qui saisissait à l'improviste les corps
les plus robustes. Les gens du pays étaient moins accessibles au mal, soit
qu'ils fussent accoutumés aux influences morbides, soit qu'ayant déjà éprouvé
les atteintes du fléau, ils y fussent désormais réfractaires. Mais pour les
étrangers, pour les nouveaux débarqués surtout, le danger était terrible, et
de ceux qui peuvent en quelques semaines fondre et réduire à rien toute une
armée. Ce
souci, ce grand souci dominait tous les autres. On était alors au
commencement de février ; déjà, sous l'influence anémiante des régions
basses, le nombre des malades s'était accru dans des proportions
inaccoutumées. Encore deux mois, et la fièvre jaune se montrerait. Avant deux
mois, il faudrait ou repasser la mer ou chercher dans des régions plus
élevées des bivouacs plus propices. Reprendre
la mer, on n'y songeait pas ! Quant à pénétrer dans le pays, on le pouvait
sans doute, mais à quel titre et dans quel appareil ? Durant les premiers
jours, on avait attendu quelque appel venu de l'intérieur. Le temps
s'écoulait, et, malgré les assurances de M. Dubois de Saligny, aucune aide
matérielle, aucun encouragement positif, aucune promesse même n'arrivait
jusqu'à nous. Nous fraierions-nous un chemin par les armes ? Ici les
objections ne laissaient pas que d'être assez sérieuses. Les contingents
étaient bien restreints pour des opérations étendues. Puis cette attitude
résolue, si elle convenait à l'amiral Jurien ou à M. de Saligny, serait-elle
du goût des Anglais, décidés à ne point s'aventurer loin des côtes ;
serait-elle du goût du général Prim, de plus en plus disposé à lier partie
avec sir Charles Wyke ? Enfin l'équivoque dans les paroles avait amené une
certaine équivoque dans les choses. Conquérir de force de nouveaux bivouacs,
c'était traiter les Mexicains en ennemis. Mais quoi ! étaient-ce des ennemis
? Depuis un mois, dans toutes les proclamations, on ne parlait que de les
régénérer. De
cette situation emmêlée diverses négociations allaient naître qui
achèveraient de brouiller les rôles et accumuleraient si bien les obscurités
que nul ne saurait plus à quel titre nous étions au Mexique, en adversaires
ou en hôtes bienveillants, en créanciers courroucés ou en messagers d'amitié,
en protecteurs de la république ou en fondateurs d'empire. Comme
les officiers chargés de porter la note relative aux réclamations financières
partaient pour Mexico, il leur fut prescrit de sonder le gouvernement
mexicain sur la nécessité d'assurer aux alliés des bivouacs salubres, où ils
attendraient le règlement des indemnités et la réorganisation du pays. Juarez
avait alors pour ministre des Affaires étrangères M. Doblado. C'était un
personnage très délié, très rompu à l'intrigue, conseiller de Juarez, mais
seulement par occasion, également disposé, suivant son propre intérêt, à le
servir ou à l'abandonner. Il avait deviné les divisions des alliés et s'était
persuadé que la ruse serait le meilleur moyen de les éconduire ; peut-être
aussi se demandait-il s'il ne pourrait pas édifier sa fortune en s'appuyant
sur l'un ou l'autre des chefs européens, par exemple sur les Anglais, très
disposés à transiger avec le parti libéral. Dans cette disposition d'esprit,
Doblado reçut à merveille les envoyés et, déployant la plus engageante
bonhomie, affecta de ne leur rien cacher. Il était, dit-il, « de notoriété
incontestable » que tous les États obéissaient au gouvernement
constitutionnel : seules, quelques bandes de rebelles subsistaient encore.
Six mois auparavant, ajouta-t-il avec un grand air de confiance et d'abandon,
l'intervention des puissances européennes n'aurait point déplu au pays ; dans
l'état actuel, cette assistance était vraiment inopportune. Doblado ne se
plaignait point d'ailleurs de la présence des alliés. Bien au contraire,
observait-il avec une assurance troublante, ceux-ci pourraient rapporter en
Europe le témoignage que la grande œuvre de la pacification du Mexique se
continuait suivant les principes bien entendus de la liberté et du progrès. Arrivant
aux réclamations financières, le ministre mexicain en parla avec le même
aplomb tranquille. « On fera droit, dit-il, les pourparlers peuvent
s'engager » ; et il poursuivit avec une contrition de bon augure : « Notre
gouvernement a le désir de relever son crédit entamé par des fautes
involontaires. » La conclusion fut que les représentants des puissances,
accompagnés d'une escorte de deux mille hommes, se rendissent à Orizaba pour
traiter. Le reste de l'armée se rembarquerait, ajouta Doblado avec une
ingénuité qui ne manquait pas d'effronterie : de la sorte, l'arrangement ne
serait pas, aux yeux de la nation mexicaine, vicié par l'appareil de la
force. Quand,
au retour des envoyés, l'amiral Jurien entendit parler de rembarquement, il
songea à couper court à des pourparlers décevants et à occuper de haute lutte
les campements qui nous étaient indispensables. Mais il avait à compter avec
ses alliés. Sir Charles Wyke, jadis si sombre dans ses dépêches, semblait de
plus en plus acquis au parti libéral. « Doblado, écrivait-il, est un
homme d'un réel talent... Sa réponse, à part la proposition de rembarquement,
qui est inadmissible, est somme toute satisfaisante. » Et il ajoutait le
lendemain, dans une dépêche à lord Russell : Doblado a centralisé les forces
du gouvernement..., nous pourrons bientôt avoir dans ce pays un gouvernement
solide et intelligent, désireux de traiter avec nous et de prêter l'oreille à
nos réclamations[24]. » Prim, de son côté, jugeait,
lui aussi, la situation fort améliorée. En ces conjonctures, on décida
d'ajourner encore tout ce qui eût semblé hostilité. lin nouveau message fut
expédié à Mexico : il portait que les alliés se mettraient prochainement en
marche vers Orizaba et Jalapa et qu'ils espéraient y trouver un accueil
amical. Cependant
la situation, en se prolongeant, devenait de plus en plus étrange. Les
Français et les Espagnols avaient porté leurs corps de troupes en avant de la
Vera-Cruz et occupaient la Tejeria, San Juan, Médellin. En face se
développaient les campements juaristes. De part et d'autre on s'observait,
mais sans en venir aux mains. Si nos procédés étaient contradictoires, ceux
des Mexicains ne l'étaient pas moins. Celui de leurs généraux chargé de
surveiller nos lignes était le général Uraga. En toute occasion, il tenait à
marquer vis-à-vis de nous ses bons procédés : aux avant-postes, les relations
étaient courtoises ; il arriva même que, d'un camp à l'autre, on échangea de
menus présents, comme pour affirmer le bon voisinage[25]. Nonobstant ces marques de
sympathie, la confiance eût été hors de saison. Peu de jours auparavant, le
25 janvier 1862, Juarez avait rendu une loi, bientôt désignée sous le nom de
loi mortuaire, et punissant de la peine capitale tous ceux des Mexicains qui,
par aide, livraison d'armes, acceptation d'emploi, complicité quelconque,
prêteraient leur concours aux envahisseurs. Sur ces entrefaites, Uraga ayant
été remplacé par Saragoza, celui-ci se plaignit que les Européens étendissent
leurs campements et, en une dépêche du ton le plus agressif, leur notifia que
toute tentative pour porter en avant leurs bivouacs serait repoussée par la
force... Comme les alliés s'irritaient, Doblado intervint, désavoua Saragoza,
s'appliqua avec beaucoup de soin à calmer les colères. Mais qui croire : ou
Juarez, qui, au nom du gouvernement mexicain, punissait de mort quiconque
nous aiderait ; ou son ministre Doblado, qui, au nom de ce même gouvernement,
nous prodiguait les assurances et les caresses ? Au
milieu de tous ces symptômes contraires, l'état sanitaire demeurait le grand
souci. Le séjour des terres chaudes commençait à produire son effet
accoutumé. Le général Prim avait dû renvoyer huit cents malades à la Havane.
Les Français comptaient eux-mêmes près de quatre cents indisponibles. Que
serait-ce quand sévirait le terrible vomito ? à tout prix, il fallait
gagner les plateaux. A la suite de divers messages, une conférence fut
résolue pour le 19 février entre les délégués des alliés et ceux du
gouvernement mexicain ; le lieu fixé fut d'abord le Rancho de la Purga, puis
la Soledad. Entre les chefs européens, le général Prim était le plus
important ; il fut décidé qu'il représenterait ses collègues. Quant à Juarez,
il aurait pour organe Doblado. Prim
était aisé à gagner : se souciant peu de travailler pour la France, il
inclinait vers l'Angleterre. De loin, l'entreprise avait pu offrir des
aspects grandioses ; de près, le rêve s'amoindrissait et semblait s'évanouir
: que s'il se réalisait jamais, ce ne serait point au profit de l'Espagne.
Doblado pressentit ces dispositions. Il déploya toutes les habiletés, et
surtout la première de toutes, qui était la modération. Loin de vanter outre
mesure son pays, il le jugea avec une impartialité singulière, comme il eût
fait d'un peuple étranger. Le grand mal du Mexique, dit-il, c'était
l'existence d'une classe turbulente, qui ne vivait que de la guerre et
poussait l'audace à l'extrême, tandis que le reste de la nation poussait à
l'extrême la timidité. Descendant de ces généralités, il parla de
l'intervention, mais sans colère et avec un insinuant abandon. « Nous
sommes très désireux, ajouta-t-il, d'une solution pacifique, mais il faut que
vous nous aidiez. Des conditions trop dures, même si nous les acceptions,
exaspéreraient : de là un retour à l'anarchie ; et cette anarchie vous
ôterait la dernière chance d'obtenir le redressement de vos griefs. »
Doblado, comme pour provoquer une déclaration contraire, insista sur les
rumeurs accréditées dans le public : on attribuait aux Français des projets
monarchiques, aux Espagnols l'arrière-pensée de rétablir leur ancienne
domination. A ces mots, Prim, interrompant, désavoua tout dessein d'attenter
à l'indépendance mexicaine et traita de ridicules les prétendues ambitions de
l'Espagne. Ces explications préliminaires laissaient présager l'accord. En
concédant les campements sur les plateaux, Doblado exprima la crainte
d'introduire les alliés au cœur du pays. « Qu'à cela ne tienne, répliqua Prim
; en cas d'échec des négociations, nous rétrograderons jusqu'au pied des
hauteurs, sauf à reprendre le lendemain par la force les positions que nous
aurons abandonnées. » Encouragé par le ton amical de l'entretien, le ministre
de Juarez essaya de jeter la sonde comme pour voir ce qu'il pourrait oser, et
il demanda la reconnaissance du gouvernement républicain. Prim refusa, mais
en adoucissant son refus : « Vous n'avez pas besoin, dit-il, que nous vous
reconnaissions, puisque vous vous déclarez assez forts pour maintenir un
ordre solide et durable. » Un débat s'éleva sur la remise de la douane aux
autorités indigènes, mais la question resta irrésolue. Doblado demanda enfin
que le drapeau mexicain flottât sur la Vera-Cruz à côté des drapeaux alliés.
Un mois auparavant, Prim, répondant à un chef de guérillas, avait déclaré la
prétention insoutenable. Cette fois, il la jugea légitime, et, sur cette
dernière concession, la conférence se termina. La nuit
était déjà fort avancée quand Prim revint à la Vera-Cruz. Ses collègues
l'attendaient, impatients du résultat. Le général se montra charmé de tout ce
qu'il avait vu : « Doblado, dit-il, est un homme d'esprit supérieur et
d'excellentes manières. Il connaît à merveille les affaires de son pays. »
Puis il ajouta avec un redoublement d'optimisme : « Il paraît très franc et
très sincère. » Un projet d'accord avait été préparé entre les deux
négociateurs. Les Anglais y acquiescèrent incontinent ; après quelques
critiques, les Français s'y rallièrent aussi, non par goût, mais par
impossibilité de trouver autre chose. Aux termes de la convention, de la convention
de la Soledad ainsi qu'on l'appela dans la suite, les représentants des
puissances alliées s'engageaient à ne porter aucune atteinte « à
l'indépendance, à la souveraineté, à l'intégrité du territoire de la
République ». En retour, les troupes européennes pourraient s'établir dans
les trois villes de Cordova, de Tehuacan, d'Orizaba et dans leur rayon
naturel. Elles y demeureraient pendant tout le temps des pourparlers relatifs
aux réparations ou indemnités. Ces conférences s'ouvriraient, ainsi qu'il fut
décidé un peu plus tard, à la date du 15 avril. Que si d'aventure les
négociations échouaient, les alliés s'engageaient à quitter les bivouacs
concédés et à redescendre jusqu'à l'entrée des terres chaudes[26]. De
retour auprès de Juarez, Doblado put à bon droit se vanter d'un succès
mémorable. Six mois auparavant, M. Dubois de Saligny, sir Charles Wyke
lui-même, n'avaient point assez de flétrissures contre le faible et
insolvable gouvernement mexicain. Or, voici que le 19 février 1862 ils
proclamaient l'un et l'autre que ce même gouvernement « possédait les
éléments de force et d'opinion nécessaires pour se maintenir contre toute
révolution intestine[27] ». Dans le programme des
alliés, tout au moins dans celui de la France, l'entreprise avait pour objet
une réorganisation du Mexique en dehors de Juarez ou de ses amis, peut-être
même au profit de la monarchie. Or voici que la convention de la Soledad
déclarait la république intangible. Les Français étaient venus en
régénérateurs, les Anglais en créanciers irrités : non seulement on ne
parlait plus de régénération, mais les créanciers eux-mêmes, singulièrement
adoucis, acceptaient l'hospitalité du débiteur pendant qu'on discuterait la
dette. L'hospitalité serait d'ailleurs précaire, et, en cas de non-entente,
le créancier serait contraint à une retraite fort semblable à une expulsion.
Tel était le traité de la Soledad, acte à la fois très déraisonnable et fort
nécessaire. Il y a des fautes initiales d'où dérive souvent tout un long
enchaînement de fautes secondaires. La faute initiale résidait dans la
convention de Londres si équivoque en sa rédaction, dans les instructions
encore plus équivoques qui en furent le commentaire, dans la modicité
dérisoire des effectifs organisés en vue d'une démonstration pacifique, non
d'une guerre. Débarqués sur les côtes du Mexique, que pouvaient les chefs
alliés ? S'ouvrir par la force les routes de l'intérieur ? Outre leur
faiblesse numérique, la divergence de leurs vues n'eût pas permis une action
d'ensemble. Reprendre la mer ? La chose était impossible. Se consumer dans
les terres basses en attendant la fièvre jaune ? De toutes les hypothèses,
celle-là était la pire. En cette occurrence, ils aimèrent mieux transformer
leurs instructions que de sacrifier inutilement la vie de leurs hommes. Ce parti
était non le meilleur, mais le moins mauvais, et le gouvernement français,
qui plus tard désavoua ses plénipotentiaires, était le dernier qui eût le
droit de les condamner. Le 23
février, Juarez ratifia la convention. Les Français levèrent leur bivouac le
26, les Espagnols le 28. Les difficultés de la route, même en l'absence de
tout ennemi, démontrèrent les dangers d'un mouvement offensif qui se fût
accompli en pays hostile. Les malades étaient de plus en plus nombreux, et,
malgré la saison peu avancée, quelques cas de fièvre jaune avaient déjà été
observés. Après plusieurs étapes, pénibles non par la longueur du chemin,
mais par l'insuffisance du matériel et l'influence énervante du climat, on
atteignit le pied des hauteurs. Dès qu'on eut commencé à gravir les pentes,
les hommes ressentirent bien vite les effets de l'air plus pur, et c'est d'un
pas allègre que s'acheva la route commencée dans la fatigue. Les Français
s'établirent à Tehuacan, les Espagnols à Orizaba et à Cordova ; une partie de
cette dernière ville fut réservée aux Anglais, mais ils ne s'y installèrent
point, préférant l'abri de leurs vaisseaux. Comme
les derniers détachements français et espagnols s'éloignaient de la
Vera-Cruz, le pavillon mexicain fut arboré sur la ville et aussi sur le
château de Saint-Jean-d'Ulloa : ainsi le voulait l'article 6 du traité de la
Soledad. Cette alliance d'emblèmes rivaux achevait de marquer la confusion,
confusion devenue telle que les plus perspicaces ne s'y reconnaîtraient plus.
Au moment où le drapeau fut hissé, nous dit un rapport de sir Charles Wyke,
une frégate américaine, arrivée tout récemment dans la rade, le salua de ses
salves. Était-ce hasard, démonstration ironique, ou bien encore une façon
particulière de proclamer la doctrine de Monroë ? La république des
États-Unis, apparaissant pour la première fois, acclamait le premier succès
de Juarez. Nous ne la reverrons guère dans les temps qui vont suivre, car une
terrible lutte intestine absorbera toute son activité ; mais, la guerre
civile terminée, elle se montrera de nouveau, prête à jeter dans la balance
le poids de ses forces, et cela à l'heure où l'imbroglio du début sera devenu
l'effroyable tragédie du dénouement. V Tandis
que les commissaires européens, maintenant entre eux une harmonie précaire,
s'accordaient pour signer avec Juarez la convention de la Soledad, les
liens de l'alliance se dénouaient entre la France, l'Angleterre et l'Espagne. Dès les
premiers jours de l'année 1862, le gouvernement français résolut d'accroître
l'effectif du corps expéditionnaire. Une forte brigade d'environ 4.000 hommes
serait organisée sous les ordres du général de Lorencez, et d'urgence
s'embarquerait pour le Mexique. Quand les Anglais apprirent la nouvelle, ils
en conçurent quelque ombrage : décidément la France découvrait ses desseins.
Aux objections de lord Russell, notre représentant, M. de Flahaut, répondit
en invoquant l'exemple du cabinet de Madrid : il importait que les forces
françaises ne fussent point inférieures aux forces espagnoles ; si une marche
à l'intérieur devenait nécessaire, la France ne voulait pas que le petit
nombre des combattants devînt une cause d'échec. Ces explications ne
satisfirent point le chef du Foreign Office. « Je regrette fort
la mesure, répliqua-t-il avec aigreur. Quant à nous, nous n'accroîtrons point
notre effectif. » Ainsi parlèrent les Anglais[28], et les Espagnols les
imitèrent, mécontents qu'ils étaient de voir le premier rôle leur échapper. Ce
premier dissentiment fut bientôt suivi d'un second. Les officiers français
qui allaient partir ne se gênaient pas pour publier le but de l'entreprise,
qui était, disaient-ils, de fonder un empire ; on nommait même le futur
empereur : ce serait l'archiduc Maximilien. Comme ce bruit circulait dans
Paris avec beaucoup de persistance, lord Cowley interrogea M. Thouvenel.
Celui-ci nia que, dans cet ordre d'idées, aucune négociation directe eût été
entamée par la France. Il y a eu des pourparlers, ajouta-t-il, mais engagés
par les Mexicains qui, agissant à leurs risques et périls, sont venus en
Europe et se sont rendus à Vienne. Avides de lumière, les Anglais se
tournèrent vers l'Autriche. Le chancelier autrichien, 11I. de Rechberg
répliqua que les instigateurs du projet étaient des émigrés mexicains en
résidence à Paris. « Le gouvernement de Sa Majesté, poursuivit-il, ne se
prêtera certainement pas à ce dessein, à moins qu'il ne soit établi que Son
Altesse est appelée par le vœu unanime des populations. » Pour que
l'information fût complète, il restait à interroger le chef du cabinet de Madrid.
Lord Russell put pénétrer sans peine les dispositions de l'Espagne, déjà fort
refroidie pour une entreprise dont le bénéficiaire serait un protégé de
Napoléon. Le maréchal O'Donnell parla comme eussent pu le faire les Anglais
eux-mêmes. Il désapprouvait l'établissement d'une monarchie au Mexique : sans
la garantie de l'Europe, cette monarchie ne durerait pas un an ; que si
l'Europe la garantissait, le résultat ne serait guère meilleur ; ce seraient
des luttes perpétuelles, non seulement à l'intérieur, mais avec toutes les
républiques américaines et spécialement avec les États-Unis. « Je ne sais,
ajouta en souriant O' Donnell, les vœux de l'illustre personnage dont le nom
est prononcé, mais je ne puis répéter qu'une chose : Je ne suis ni archiduc,
ni prince, mais simple général espagnol. Eh bien ! si la couronne du Mexique
m'était offerte, je n'hésiterais pas un seul instant à la refuser. » Assuré
de l'adhésion de l'Espagne, lord Russell revint vers la France et se crut
autorisé à rappeler au cabinet des Tuileries le principe de non-intervention,
fondement de la convention de Londres. « Soyez sans crainte, répliqua
avec quelque vivacité M. Thouvenel, nous ne tenterons pas d'imposer un
gouvernement au Mexique. » Même à travers ce langage, il était aisé de
deviner une arrière-pensée, celle de provoquer parmi les Mexicains une
manifestation en faveur de la monarchie. Et c'est ainsi que le traité du 31
octobre, quoique respecté dans son texte littéral, s'accompagnait
d'interprétations de plus en plus divergentes[29]. Sur ces
entrefaites arrivèrent les premières nouvelles du corps expéditionnaire. La
proclamation des commissaires alliés fut blâmée à Londres comme à Paris, mais
pour des motifs contraires : à Paris, on la trouva trop timide ; à Londres,
trop accentuée. Bientôt on sut que M. Dubois de Saligny se faisait le patron
de la créance Jecker, et au point de l'assimiler aux réclamations françaises.
Cette malheureuse affaire, qui, à la Vera-Cruz, avait failli créer un
conflit, produisit en Europe un dissentiment pareil. Lord Russell jugea bien
élevé l'ensemble de nos demandes ; puis, venant à la créance Jecker : e Je
n'imagine pas, écrivit-il à lord Cowley, que le gouvernement français puisse
approuver cette partie de l'ultimatum. M. Thouvenel défendit assez mollement
son agent et surtout se garda bien de se solidariser avec lui : les dossiers
avaient été examinés dans les bureaux de la légation française à Mexico ; les
bureaux ministériels étaient demeurés étrangers à ce travail : le chiffre de
l'indemnité paraissait en effet bien considérable : on pourrait voir,
examiner, nommer sur les lieux une commission, établir un rang entre les
réclamations. Quant à la créance Jecker, M. Thouvenel s'en expliqua à
plusieurs reprises avec un singulier embarras, en homme qui n'osait ni la
défendre ni l'abandonner : un grand nombre de Français, répétait-il,
s'étaient rendus acquéreurs de bons, et il importait qu'ils ne fussent pas
frustrés. Il essayait d'établir une distinction entre les intérêts légitimes,
qui méritaient notre protection, et les intérêts étrangers, que nous n'avions
pas mission de sauvegarder. Lord Russell tint bon et prescrivit à sir Charles
Wyke de ne point soutenir une pareille demande si M. de Saligny persistait à
la présenter : « Le contrat Jecker, disait-il avec quelque ironie à M.
de Flahaut, n'est point de ceux dont on doive poursuivre l'exécution par voie
d'ultimatum. » Cependant à Paris et à Londres l'opposition de vues ne se
dissimulait plus. M. Thouvenel s'ingéniait à publier tous les indices qui
établiraient l'existence d'un parti monarchique au Mexique : lord Russell
s'appliquait avec un soin égal à décliner toute participation dans une œuvre
pareille. Les agents français ne cessaient de parler de la régénération du
Mexique : bien au contraire, le commodore Dunlop, ayant eu le malheur
d'employer cette expression dans l'une de ses dépêches, fut aussitôt blâmé
par son gouvernement. Le 13 mars, au Corps législatif, M. Billault calculait
que nos troupes avaient dû quitter le 20 février la Vera-Cruz, et il ajoutait
: « Nous devons être aujourd'hui à Mexico. » Combien autre était dans le même
temps le langage de lord Russell et celui des commissaires de l'amirauté
anglaise ! A aucun prix, disaient-ils, les marins ne s'aventureraient dans
l'intérieur, et si la fièvre jaune devenait trop meurtrière, mieux vaudrait
se rembarquer pour les Bermudes. On en
était là quand on apprit la convention de la Soledad. Dans les trois cours,
la surprise fut tout d'abord égale, tant le traité, à première vue, parut
extraordinaire[30] ! Quand l'étonnement se fut
calmé, on relut l'acte, on en pesa les clauses : devait-on le proclamer nul
ou au contraire le sanctionner ? Ici la divergence éclata, et trop nette,
trop publique pour ne pas détruire jusqu'aux dernières apparences de l'accord.
— Lord Russell ratifia la conduite de sir Charles Wyke, non sans doute avec
beaucoup d'empressement, car il discernait les objections et dès la première
heure les formula, mais avec la conviction que, de tous les arrangements
possibles, celui-ci était le moins périlleux et le moins dommageable[31]. — Tout autre fut la conduite
du gouvernement français. Non seulement il repoussa la Convention, mais eut à
cœur de publier sa désapprobation. Le 2 avril, le Moniteur enregistra
le désaveu : bien plus, le vice-amiral Jurien de la Gravière fut disgracié et
reçut l'ordre de reprendre le simple commandement de la division navale ;
enfin, tous les pouvoirs publics furent concentrés entre les mains de M. de
Saligny, et cette désignation aurait suffi, à elle seule, à marquer
l'orientation désormais invariable de la politique française. — Que ferait
l'Espagne ? A Madrid, la première pensée fut de blâmer la convention.
« A la place de Prim, disait le maréchal O'Donnell, je ne l'aurais pas
signée[32]. » Dans cet esprit, des
instructions assez énergiques furent adressées au général en chef espagnol :
il devrait hâter les négociations et, si le résultat n'était pas
satisfaisant, agir avec promptitude. Les jours suivants, ces résolutions
commencèrent à fléchir. Le cabinet de Madrid proposa de nouvelles conférences
entre les plénipotentiaires des trois cours : on y résoudrait par avance les
questions qui pourraient surgir des pourparlers ouverts à Orizaba. « A quoi
bon de nouvelles conférences, répliqua M. Thouvenel ? Avant que nos courriers
parviennent au Mexique, les négociations auront été interrompues ou auront
abouti à un traité ; dans le premier cas, notre seule chance sera le recours
aux armes ; dans le second, nous devrons, pour apprécier le traité, attendre
que le texte nous en soit parvenu[33]. » Dès lors, l'Espagne se
refroidit tout à fait, et le signe le plus clair de son évolution, ce fut son
zèle à reprendre pour son compte les arguments familiers aux Anglais : tout
le mal venait des émigrés mexicains établis à Paris et qui, par leurs exagérations,
avaient trompé l'Europe ; la presse française, en reproduisant ces tableaux
fantaisistes, accréditait les plus regrettables illusions ; il était fâcheux
que l'on eût soulevé la question de la monarchie et plus fâcheux encore qu'on
eût désigné l'archiduc[34]. Malgré ces symptômes, on
doutait encore que les ministres de la reine Isabelle eussent rabaissé leur
ambition jusqu'au niveau de la positive Angleterre ! Le 9 avril, le
gouvernement espagnol acheva sa conversion. Ce jour-là, au grand étonnement
de l'ambassadeur de France, au grand étonnement des Espagnols eux-mêmes, M.
Calderon-Collantès, par une déclaration à la Chambre des députés, donna, en
termes très réservés mais très nets, son adhésion à la conduite de Prim et à
l'acte même de la Soledad. C'était
la fin de l'action commune. Dans le même temps, le traité du 31 octobre,
devenu caduc en Europe, se déchirait violemment au Mexique. Les
commissaires alliés avaient eu beau apposer leur signature au bas d'un acte
identique ; de plus en plus ils s'engageaient dans des voies contraires. Sir
Charles Wyke inclinait de jour en jour davantage vers le parti libéral, vers
Doblado surtout, l'homme le plus capable à ses yeux de ramener l'ordre au
Mexique et d'assurer pour l'avenir le remboursement des créances européennes.
Prim s'appliquait à restreindre le programme de l'entreprise, à mesure que la
France s'appliquait à l'étendre ; les Anglais s'ingéniaient à l'affermir dans
ces dispositions, et ils trouvaient des complices dans certains Mexicains
eux-mêmes qui s'efforçaient de circonvenir le général, de séduire sa vanité
par toutes sortes de flatteries, de l'allécher par la perspective de quelque
rôle personnel. Quant à l'amiral Jurien de la Gravière, il n'avait souscrit
qu'à contre-cœur à l'acte de la Soledad. Sentant combien il avait élargi ses
instructions, il prévoyait un désaveu, peut-être une disgrâce. Sa seule
consolation, et elle était grande, était d'avoir prémuni son petit corps
d'armée contre les prochaines atteintes de la fièvre jaune. En attendant, ses
regards se portaient vers l'intérieur, et avec un reste d'espoir, car il ne
pouvait se persuader que tout ce qu'avaient répété les émigrés mexicains, que
tout ce qu'avait écrit la légation de France fût dénué de fondement. Cependant,
par son tact et sa droiture, il maintenait tant bien que mal les liens
fragiles de l'alliance ; il servait ainsi de trait d'union entre ses
collègues et M. de Saligny, qui représentait la politique intransigeante et
ne prenait pas la peine de s'en cacher. Sur ces entrefaites, les commissaires
se séparèrent. A la fin de février, l'amiral Jurien partit pour Tehuacan ; à
quelques jours de là, sir Charles Wyke et, après lui, Prim s'établirent à
Orizaba. Seuls, le commodore Dunlop et M. de Saligny demeurèrent à la
Vera-Cruz. Cet éloignement pourrait être lui-même un bien, car, en diminuant
les occasions de contact, il diminuerait les causes de désaccord. La bonne
harmonie ne tenait plus qu'à un fil, et qui se briserait au moindre incident.
Cet incident ne tarda pas à se produire. Le 5
mars 1862, le général de Lorencez, monté sur le Forfait, aborda à la
Vera-Cruz. Les autres bâtiments suivaient d'assez près, portant le reste de
la brigade. Cet accroissement de nos effectifs n'était fait pour plaire ni
aux Anglais, toujours hostiles à tout apprêt guerrier, ni aux Espagnols ;
qui, du premier rang, passaient décidément au second. Ce qui n'était
qu'ombrage et jalousie se changea en irritation très vive quand on sut quel
personnage le général Lorencez allait abriter sous son drapeau. Ce
personnage s'appelait Almonte. On le disait bâtard du curé Morelos, l'un des
héros de l'Indépendance. Dans les jours de combat, Morelos, pour que son fils
fût en sûreté, l'envoyait dans les bois, Al Monte ; de là le nom qu'on
donna à l'enfant et qui plus tard lui resta. Telle était la légende. Almonte
avait grandi au milieu des discordes de sa patrie, mais sans parvenir jamais
à la première place, soit que sa modération naturelle détournât de lui les
hommes des partis extrêmes, soit que ses facultés, distinguées plutôt que
supérieures, ne le marquassent point pour le rang suprême. Bien que n'ayant
jamais été investi de la présidence, il avait occupé des charges importantes
: non seulement il était général (titre fort commun au Mexique), mais
plusieurs fois il avait été ministre de la guerre, puis il avait
successivement représenté son pays aux États-Unis et en France. Entre les
factions contraires, il avait gardé toujours une attitude un peu flottante,
par prudence ou embarras de se décider, et rien ne faisait prévoir qu'il
serait un jour le champion de la monarchie. Depuis 1859 seulement, il s'était
rattaché par une évolution bien nette au parti conservateur, et, sous
Miramon, il avait été désigné comme ministre du Mexique à Paris et à Madrid.
A Paris, il conquit une place à part dans la colonie étrangère. La
considération dont on l'entoura, il la méritait à bien des titres. Il était
très honnête, et d'une honnêteté qui semblait doublement méritoire au milieu
de la décomposition morale où se dissolvait son pays. Son passé était pur des
excès sanguinaires auxquels avaient participé au Mexique les hommes de tous
les partis. Il commandait la confiance par un langage grave qui contrastait
avec les ardeurs ordinaires de ses compatriotes. L'Empereur Napoléon se prit
d'inclination pour cet étranger et acheva par-là de le mettre en relief. Les
émigrés mexicains établis en Europe et depuis longtemps à la poursuite de la
monarchie crurent qu'ils ne pourraient trouver un meilleur chef et, sans
souci d'une conversion un peu récente, se rangèrent derrière lui. Almonte fit
valoir auprès de l'Empereur les ressources extraordinaires, la grande
influence du parti conservateur. En cela il le trompa, mais tous ceux qui
l'ont connu affirment qu'il fut de bonne foi et subit lui-même les illusions
qu'il propagea autour de lui. Influencé par ces conseils, qui répondaient à
ses propres pensées, Napoléon engagea Almonte à regagner son pays et à y
hâter ce mouvement d'opinion qui serait, disait-on, irrésistible. M. Thouvenel,
de son côté, donna le même avis, ainsi qu'il l'avoua plus tard à lord Cowley[35]. C'est ainsi qu'Almonte aborda
à la Vera -Cruz en même temps que Lorencez, bien que non par le même
bâtiment. L'élévation de son rang ne permettait pas que son arrivée passât
inaperçue. La faveur dont il jouissait aux Tuileries autorisait à croire
qu'il apportait au Mexique les plus récentes pensées de l'Empereur. Avec lui
avaient débarqué plusieurs Mexicains notables qui lui faisaient cortège. Nul
doute n'était possible. En renvoyant Almonte dans sa patrie, Napoléon
achevait de se dévoiler. Décidément il entendait fonder au Mexique un nouveau
gouvernement, et Almonte apparaissait comme le fourrier du nouvel empire. Parmi
nos alliés l'émotion fut grande. A. la Vera-Cruz, le commodore Dunlop
interrogea M. de Saligny. Celui-ci, se refusant à toute explication, se
retrancha derrière les volontés de l'Empereur, son maître. D'Orizaba, sir
Charles Wyke formula à son tour ses plaintes. Le plus animé fut Prim. A
première vue, son irritation eût pu surprendre : il avait naguère protesté
contre l'éloignement de Miramon ; pouvait-il, à un mois d'intervalle,
réclamer l'expulsion d'Almonte ? Mais le général ne se piquait pas de cette
logique. Il était encore à la Fera-Cruz quand Almonte y aborda. Celui-ci
étant venu le voir, il s'applique à lui dépeindre les dangers de sa tentative
: s'il s'aventure seul dans le pays, il sera traité en ennemi ; s'il y
pénètre confondu dans les rangs français, ce sera la fin de la triple
alliance[36]. Ayant parlé de la sorte, il
part pour Orizaba. Là, il reçoit une protestation de Doblado, qui dénonce le
débarquement des émigrés et les proclame rebelles. Sans tarder, il transmet
la dépêche à l'amiral Jurien et puise dans les dispositions du gouvernement
de Juarez un nouvel argument pour éloigner Almonte. Le 17 mars, dans une
lettre à Napoléon III lui-même, le commandant en chef des forces espagnoles
s'efforce de démontrer les difficultés de tout établissement monarchique.
« Il sera facile à Votre Majesté, ajoute-t-il avec une remarquable
clairvoyance, de conduire le prince Maximilien à la capitale et de le
couronner roi ; mais le roi ne rencontrera dans le pays d'autre appui que
celui des chefs conservateurs, qui ne songeaient pas à fonder la monarchie
lorsqu'ils étaient au pouvoir, et qui y songent maintenant qu'ils sont
vaincus, dispersés et proscrits[37]. » Sur ces entrefaites, on
apprend diverses mesures rigoureuses prises par Juarez contre les résidents
étrangers et spécialement les Espagnols. Vivement blessé de ces vexations,
Prim se rejette en arrière, et ses lettres à l'amiral Jurien semblent témoigner
de son revirement. Mais bientôt son dépit s'apaise, et de plus en plus une
seule préoccupation domine en ses paroles comme en ses actes, celle de se
détacher de la France et d'évoluer vers l'Angleterre. Ce qui
complétait l'imbroglio, c'est que les Français, qui ne s'entendaient plus
avec leurs alliés, avaient peine à s'entendre entre eux. Lorencez avait
naguère quitté Cherbourg, l'oreille toute remplie des paroles optimistes qui
se murmuraient autour de lui. Quand, à l'approche de la Vera-Cruz, on avait
vu, du pont du Forfait, flotter sur la ville le drapeau mexicain
associé au drapeau français, les officiers qui entouraient le général
s'étaient imaginé que le but de l'expédition se trouvait déjà atteint et,
avec le désappointement naturel aux militaires qui arrivent trop tard,
s'étaient écrié que tout était fini[38]. Une fois à terre, il avait
fallu en rabattre. Ce drapeau, loin de marquer la victoire, était celui de
Juarez, avec qui on venait de conclure un accord : nos troupes n'étaient
point à Mexico, comme le disait complaisamment M. Billault, mais sur les premiers
plateaux des terres tempérées ; elles n'y étaient même qu'à titre précaire et
par un consentement qui se pourrait révoquer. On devine la déception de
Lorencez, jeté de plain-pied dans l'aventure la plus inextricable, demain
peut-être la plus périlleuse. Le mécompte n'avait pas été moindre pour
Almonte, qui avait regretté son voyage, l'avait jugé malencontreux et, prêt à
devancer les vœux des Anglais, des Espagnols, des Juaristes, avait tout
d'abord songé au retour. En ces conjonctures, M. de Saligny, resté à la
Vera-Cruz tandis que l'amiral Jurien s'établissait à Tehuacan, avait ravivé
les illusions, qui déjà s'éteignaient. Aux nouveaux arrivants il répéta ce
qu'il affirmait dans ses dépêches, ce qu'il avait fini par se persuader à
force de le redire : il y avait dans le pays un grand parti monarchique ;
encore un peu de patience, et on le verrait s'éveiller ; de plus en plus le
gouvernement républicain se discréditait ; on agirait isolément si on ne
pouvait agir à trois. De la convention Je la Soledad elle-même, le ministre
de France ne se préoccupait que médiocrement ; les procédés de Juarez
donnaient déjà, donneraient surtout dans l'avenir des prétextes surabondants
pour la déclarer nulle. Tel était le catéchisme des affaires mexicaines,
depuis longtemps rédigé à l'usage de l'Europe par M. de Saligny. Le plus
piquant, c'est qu'à cinquante lieues plus loin, à Tehuacan, les nouveaux
débarqués eussent appris un catéchisme bien différent, aussi réservé dans ses
formules que l'autre était tranchant et dogmatique dans ses affirmations. Au
contact de la réalité, l'amiral Jurien avait fini par prendre en grande méfiance
les informations de son collègue. Il pénétrait que les pensées de M. de
Saligny étaient celles qui rencontraient le plus de faveur à Paris. Mais ces
pensées elles-mêmes lui semblaient si dangereuses, si excessives, qu'il
hésitait à s'y plier. Dans cet esprit, il s'efforçait de maintenir entre les
commissaires des trois puissances le peu d'harmonie qui restait. Son plan,
plus honnête que praticable, eût été une amnistie générale proclamée par
Juarez, puis une sorte de consultation nationale, exempte de fraude, de
violence ou de dol, et qui, dans un sens ou dans un autre, eût fixé le sort
du Mexique. Entre les deux opinions, il était naturel que Lorencez et ses
compagnons se pénétrassent des vues de M. de Saligny, présent à la Vera-Cruz,
plutôt que de celles de l'amiral Jurien, qui ne leur arrivaient que par
correspondance et comme avec un son affaibli. Non seulement ils crurent le
ministre de France, mais ils modelèrent leurs rapports sur les siens. En
cela, ils se trompaient, ce qui était grave. Ce qui était plus grave encore,
ils tromperaient leur pays : car en France on additionnerait les témoignages
; aux dépêches de Saligny on ajouterait les lettres de Lorencez, les
correspondances de ses officiers ; comme on trouverait partout la même
conclusion, on s'autoriserait de ces suffrages cumulés pour pousser à fond la
même politique, et cela sans songer que tous ces rapports émanaient en
réalité d'une source unique, que toutes ces voix n'étaient que l'écho d'une
seule voix. Durant
les premiers jours de mars, Almonte demeura à la Vera-Cruz. En cette ville,
sa présence pouvait, à toute rigueur, ne point soulever de trop vives
réclamations. Quelques jours plus tard, il s'éloigna de la côte ainsi que ses
compagnons et, sous la protection d'un bataillon de chasseurs à pied, pénétra
dans l'intérieur. Le 23 mars, il était à Cordova. A cette nouvelle, Dunlop,
sir Charles Wyke, Prim, redoublèrent leurs plaintes, demandèrent derechef des
explications, réclamèrent une réunion des conférences. Au commodore Dunlop M.
de Saligny répliqua, ainsi qu'il l'avait déjà fait, en invoquant les volontés
de son souverain. Comme le général Lorencez arrivait à Orizaba, se rendant à
Tehuacan, Prim eut avec lui une longue entrevue et, à l'aide de toutes sortes
d'arguments, lui montra la faiblesse du parti monarchique. Si nous en croyons
Prim[39], le général fut frappé de la
force de ses raisons, mais ajouta que le gouvernement impérial avait des
informations toutes contraires. Le 27, Prim, se rendant à Tehuacan, y vit
l'amiral Jurien. Celui-ci était en proie à de cruelles perplexités. Il se
sentait placé entre les intentions de l'Empereur, qui se découvraient de plus
en plus à ses yeux, et la convention de la Soledad, qu'il avait signée. Bien
que n'aimant guère M. de Saligny et le jugeant un informateur beaucoup trop
passionné, bien que plein d'inquiétudes sur l'issue de l'entreprise, il ne se
croyait pas en droit de persévérer dans une politique d'atermoiements, qui
serait, à coup sûr, désavouée à Paris. De là une certaine déviation dans sa conduite.
Sa pensée dominante était de dénoncer au plus vite le traité de la Soledad,
de rétrograder jusqu'au pied des hauteurs avant que la fièvre jaune ne régnât
en maîtresse ; puis, ayant fait honneur à sa parole, il reprendrait, et cette
fois en ennemi loyal, les positions abandonnées. A l'exposé de ce plan, Prim
se récria plutôt que de s'associer à une pareille conduite, il se
rembarquerait avec son armée. Impressionné de ce langage, l'amiral consentit
à ajourner sa résolution ; toutefois il reculerait, dès à présent, de
Tehuacan jusqu'à Cordova ; de là il pourrait en quelques jours redescendre
jusqu'aux terres chaudes, comme le voulait l'acte de la Soledad, puis
reprendre sa marche offensive, comme le voulait sans doute son gouvernement.
L'éloignement d'Almonte et de ses compagnons était le but principal que
poursuivait le général Prim. A ce point de l'entretien, Jurien ne cacha pas
son regret qu'une protection, inconsidérée peut-être, eût été accordée aux
exilés mexicains ; cette mesure avait été prise sans sa participation : il
recommanderait aux émigrés la prudence et ne leur permettrait pas de dépasser
Cordova. Prim insista pour obtenir davantage : Almonte et les autres
réactionnaires ne pourraient-ils pas être réembarqués ou du moins être
renvoyés à la Vera-Cruz ? « Non, non, répliqua Jurien, notre honneur nous le
défend. » L'amiral mit dans cette réponse une énergie singulière et bien
propre à déconcerter toute nouvelle sollicitation. Le moment était mal venu
en effet pour réclamer ce sacrifice. Cinq jours auparavant, un Mexicain de
haut rang, appartenant au parti conservateur, le général Robbles, ayant voulu
franchir les campements juaristes et gagner Tehuacan pour se concerter avec
nous, avait été saisi non loin de nos lignes et aussitôt fusillé comme
traître. A l'heure où Juarez punissait de mort toute démarche en notre
faveur, le devoir était de ne pas désavouer ceux qui se confiaient à nous ;
et sur cette question de dignité, l'amiral Jurien, quelque transigeant qu'il
fût sur tout le reste, ne devait pas tenir un autre langage que M. de Saligny
lui-même. Il ne
restait plus rien de l'alliance et la malheureuse convention de Londres s'en
allait en pièces. Une dernière conférence se tint, moins en vue de rétablir
l'accord que de constater la séparation. Elle eut lieu le 9 avril à Orizaba.
Tous les commissaires y assistaient, même M. de Saligny, qui avait invoqué
jusque-là sa santé pour ne point quitter la Vera-Cruz. Les secrétaires de
légation avaient été convoqués, comme si on eût voulu environner d'un plus
grand nombre de témoins cette rupture solennelle. Dès l'ouverture de la
séance, le général Prim rappela les premiers actes de la campagne, puis il
précisa nettement l'objet de la réunion : la présence du général Almonte dans
les rangs des troupes françaises était-elle conciliable avec la convention de
Londres et avec les préliminaires de la Soledad ? Mis en demeure de
s'expliquer, l'amiral Jurien le fit avec beaucoup de loyauté, s'efforçant de
masquer, sous la courtoisie des formes, l'âpreté des dissentiments : loin de
violer le traité de la Soledad, il l'exécuterait à la lettre, quoi qu'il lui
en pût coûter ; en retirant ses troupes de Tehuacan, en commençant la marche
rétrograde, il avait déjà marqué sa volonté de ne point profiter de positions
bénévolement concédées ; quant à Almonte, il ne l'abandonnerait pas ; c'était
un proscrit, qui, à ce titre, avait droit à la protection de la France ; il
revenait dans sa patrie en conciliateur et non pour y porter la guerre ; il y
revenait sur l'invitation même de l'Empereur, qui l'honorait de sa
bienveillance. Sir Charles Wyke et le général Prim se récrièrent : « Almonte,
répliquèrent-ils l'un et l'autre, n'est point un exilé qu'il s'agit de
protéger contre ses ennemis politiques : de lui-même il a quitté le sûr asile
de l'Europe ; il a débarqué au Mexique avec des intentions hostiles contre le
gouvernement établi : est-il correct que nous lui prêtions notre appui,
tandis que nous négocions avec ce même gouvernement ? Nous ne demandons pas
qu'Almonte soit livré à Juarez, mais qu'il soit renvoyé à la
Vera-Cruz. » Derechef, les Anglais et les Espagnols invoquèrent la
convention de Londres. « Si la convention de Londres a été violée, répliqua
Jurien avec un commencement d'animation, c'est moins par la protection
accordée au général Almonte que par nos excès d'égards envers le gouvernement
de Juarez. » Et comme s'accusant lui-même, il ajouta que la conduite
conseillée par M. de Saligny eût été plus conforme aux intentions de son
souverain. Jusque-là, la discussion avait été correcte. M. de Saligny
intervenant, le débat prit tout à coup un tour plus passionné. Le ministre de
France s'éleva avec beaucoup de force contre le gouvernement de Juarez et
récapitula tous les récents griefs de nos nationaux. « Il est étonnant,
répliqua sir Charles Wyke avec aigreur, que la nouvelle de ces griefs ne nous
soit pas parvenue. — Les sujets français, repartit M. de Saligny, n'ont point
coutume de porter leurs plaintes à la Légation britannique. » A ce langage,
sir Charles Wyke reprit avec un redoublement d'acrimonie :
« N'avez-vous pas dit que la convention de la Soledad n'avait pas à vos
yeux plus de valeur que le papier qui avait servi à l'écrire ? — Je n'ai
aucune confiance, répondit M. de Saligny, dans ceux qui gouvernent au
Mexique. » Toute contrainte cessant, les récriminations, jusque-là
contenues, éclatèrent. Le général Prim interpella directement M. de Saligny :
« Vous avez dit à l'un de nos colonels et au consul d'Espagne à la
Vera-Cruz que le secret de mon hostilité contre la monarchie de Maximilien,
c'étaient mes propres aspirations à l'empire du Mexique. Je vous supplie de
vous expliquer. — Je n'ai fait que répéter ce qui se disait partout, répliqua
le ministre de France. » Et, assez artificieusement, il énuméra les propos,
les lettres, les articles de journaux d'où le bruit public était né. Avec
beaucoup de solennité, le général espagnol désavoua toute ambition
personnelle. Cependant la réunion devenait tout à fait tumultueuse, et, pour
la dignité des plénipotentiaires, il était à souhaiter qu'elle ne se
prolongeât point. Une fois encore, sir Charles Wyke et le général Prim
demandèrent l'éloignement d'Almonte. D'une même voix, les deux commissaires
français s'y refusèrent. Alors les Anglais et les Espagnols, déclarant la
conférence terminée, annoncèrent leur résolution de rembarquer leurs troupes
pour l'Europe. L'exécution
ne tarda pas. Déjà les marins britanniques avaient repris la mer. Quant aux
bataillons espagnols, on les vit, dès le milieu d'avril, descendre d'Orizaba
dans les terres chaudes ; puis, gagnant la Vera-Cruz, ils furent ramenés à la
Havane. La Grande-Bretagne ratifia avec empressement les résolutions de ses
plénipotentiaires. En Espagne, la conduite de Prim reçut la même approbation
officielle ; mais dans le public un regret subsista, celui d'une grande
entreprise arrêtée à mi-chemin et où s'était complu quelque temps l'orgueil
national. Comme les alliés se séparaient, les uns pour la guerre, les autres
pour la retraite, le courrier de France arriva, portant à l'amiral Jurien de
la Gravière la désapprobation du traité qu'il avait souscrit. Le vaillant
marin s'éloigna, disgracié, quoique pour peu de temps. C'était la première
victime du Mexique. VI Au
cours de la longue aventure mexicaine, nous verrons surgir bien des périls,
périls politiques, périls militaires. Nulle situation ne fut plus critique
que celle de Lorencez, resté seul à Cordova, tandis que les Espagnols
s'acheminaient vers la Vera-Cruz et que les vaisseaux anglais disparaissaient
dans la direction des Bermudes. La
petite armée comptait à peine six mille combattants, excellents soldats sans
doute et fort aguerris, mais dont la qualité ne compensait pas le faible
nombre. Deux mille lieues séparaient de la patrie. Entre la Vera-Cruz, base
de nos opérations, et les régions où l'on campait, s'étendait la large bande
des terres chaudes qui serait bientôt infestée par les guérillas et aussi par
la fièvre jaune, plus terrible que les guérillas elles-mêmes. La malheureuse
garnison laissée à la Vera-Cruz n'était qu'une proie dévouée d'avance au vomito,
et on ne savait ce qui en resterait quand la saison salubre reviendrait. A
l'ouest et du côté des plateaux s'ouvrait une région immense, mal connue et
qui offrirait d'innombrables retraites à nos adversaires vaincus. Le chef
même semblait inégal à la tâche. Général de division depuis quelques jours
seulement, il n'avait ni l'habitude ni l'autorité des grands commandements.
Ceux qui l'entouraient vantaient sa bravoure, sa droiture, la distinction de
ses manières, son irréprochable intégrité, mais ne formulaient sur tout le
reste qu'un éloge plus réservé. Froid, distant, de haute mine, observateur
exact de la discipline pour les autres comme pour lui-même, le général de
Lorencez se recommandait par les qualités qui imposent l'estime plutôt que
par celles qui conquièrent les âmes. Il ferait régner autour de lui
l'obéissance, mais sans grand prestige, n'inspirerait qu'une confiance
médiocre en ses capacités, et il ne deviendrait populaire que sur la fin de
son commandement, quand une longue communauté d'épreuves et une
demi-disgrâce, en mettant en relief ses vertus militaires, auraient cimenté
les liens entre ses compagnons d'armes et lui. En outre, le nouveau général
en chef avait vécu jusque-là loin de la politique, n'avait point la finesse
d'esprit qui démêle ou déjoue l'intrigue, ne savait de l'affaire mexicaine
que ce qu'il avait récemment appris. Cette ignorance même le condamnerait à
tout voir, à tout juger par les yeux d'autrui ; et si ceux qui l'inspiraient
lui communiquaient des impressions viciées par l'intérêt ou la passion, il
dévierait sans s'en douter bien loin de la réalité : de là une nouvelle cause
d'erreur ou d'insuccès dans une entreprise où les complications ne se
comptaient déjà plus. Il y a
plusieurs manières d'affronter froidement les périls. Les uns les dominent
par hauteur d'âme ou génie ; les autres ne s'en émeuvent point, faute de les
découvrir. Il ne semble pas que le général Lorencez ait eu la pleine vision
de ses dangers. On lui avait dit à Paris, sur la foi des dépêches venues de
Mexico, qu'il trouverait, à peine débarqué, tous les bras prêts à s'ouvrir,
et il rapportait les illusions aux lieux où elles s'étaient forgées. A la
vérité, le langage des commissaires espagnols et anglais, les doutes
attristés de l'honnête et clairvoyant Jurien de la Gravière, l'aspect même de
toutes choses, eussent été bien propres à l'éclairer. Mais dès la première
heure Saligny l'avait entouré, circonvenu, conquis, et, son langage étant
exactement celui qu'on tenait aux Tuileries, il n'avait point douté que le
ministre de France ne fût le vrai, le seul représentant de l'Empereur. En
vain les autres avaient apporté plus tard à Cordova, à Orizaba, à Tehuacan,
leurs informations, leurs rapports, leurs avis. Le général avait sa
conviction faite, et, comme il était tout d'une pièce, tous les
avertissements avaient glissé sur son esprit sans le pénétrer. Si on n'avait
point réussi, c'est qu'on avait péché par timidité, par ménagement pour le
misérable Juarez. Si on n'avait point découvert ce fameux parti monarchique,
c'est qu'on n'avait point eu la hardiesse de le chercher jusque dans
l'intérieur du pays, jusqu'à Puebla, jusqu'à Mexico. Ainsi parlait Saligny et
après lui Lorencez, son fidèle écho. C'est dans cette disposition que le
général en chef prit, sans trouble et même sans trop de crainte, les mesures
qui inaugureraient la guerre. A
l'issue de la conférence du 9 avril, les commissaires français avaient
notifié à Juarez l'ouverture prochaine des hostilités. Les motifs à l'appui
de la rupture étaient les nouvelles vexations vis-à-vis de nos nationaux, le
meurtre de plusieurs de nos soldats sur la route de la Vera-Cruz, enfin les
rigueurs réclamées contre Almonte et ses compagnons. Le 16, un manifeste au
peuple mexicain publia les intentions de la France, qui étaient non de
conquérir le Mexique, mais de le régénérer. Le lendemain, Almonte, dans
l'espérance de rallier les monarchistes si lents à prendre parti, décréta la
création d'un gouvernement provisoire, s'en déclara le chef et traça même une
sorte de programme que, dans le langage du pays, on appela le plan de
Cordova. Cependant, à la veille de la lutte, une préoccupation dominait chez
Lorencez, celle de la convention de la Soledad. La déclarer nulle et marcher
en avant, c'était s'exposer à l'accusation de parjure ; redescendre jusqu'à
Paso-Ancho, comme le voulait l'article 4 du traité, pour remonter ensuite sur
les plateaux, c'était aller chercher les fièvres. Sur ces entrefaites, un
incident surgit, assez minime en apparence, mais que le général se plut à
grossir à ses propres yeux et aux yeux des autres afin de secouer des liens
qui lui pesaient. Quand
l'amiral Jurien, préludant au mouvement rétrograde imposé par la convention
de la Soledad, avait ramené ses troupes de Tehuacan à Cordova, il avait
laissé ses malades à Orizaba, les plaçant sous la sauvegarde de la loyauté
mexicaine. Le 12 avril, ceux-ci furent transférés d'un hôpital dans un autre,
et plusieurs d'entre eux, déjà en convalescence, traversèrent la ville tout
armés. Un bruit s'accrédita aussitôt, celui que les Français, en quittant
Orizaba, avaient laissé un détachement d'hommes valides pour la sûreté de
leurs malades. Le général Saragoza accueillit la rumeur et, dans une lettre
assez hautaine, invita Lorencez à retirer cette garde au plus vite. A ce
message, Lorencez ressentit une assez vive irritation et affecta surtout de
se montrer fort blessé. Déjà l'établissement de guérillas autour de la
Vera-Cruz et quelques attaques contre des militaires isolés lui avaient paru
autant de violations du traité de la Soledad. Soit que ses appréhensions
fussent réelles, soit qu'il jugeât opportun de se dire très alarmé, il vit ou
crut voir dans la note du général Saragoza une sorte de menace pour les
soldats laissés en territoire ennemi. Il manifesta la crainte qu'ils ne
fussent que n des otages exposés aux excès d'une armée indisciplinée et de
chefs sans scrupules ». En conséquence, il révoqua tous les ordres de marche
rétrograde et, déchirant tout ce qui restait de la malheureuse convention,
résolut de se porter le soir même vers Orizaba à la tête de son armée. Au
fond, le prétexte était assez faible. Quelques heures plus tard, Saragoza
mieux informé désavoua sa première dépêche ; en outre, si nos malades avaient
pu courir quelque péril, la rupture du traité eût été l'acte le plus propre à
aggraver leur sort, car les Mexicains auraient eu le temps de les emmener
prisonniers, de les massacrer peut-être, bien avant l'arrivée de nos
colonnes. Mais Lorencez était impatient de combattre, était jaloux surtout
d'épargner à ses troupes une descente, même passagère, dans la région des
fièvres. « Si votre armée ne monte pas immédiatement au-delà de Cordova,
écrivait en ce temps-là à M. de Saligny le ministre de Prusse, elle sera décimée
par le vomito et les fièvres pernicieuses. Les premières pluies vous
apporteront tout cela, et quand l'infection aura une fois gagné l'armée, il
sera trop tard. Toutes les questions et toutes les conventions politiques
disparaissent devant le danger de sacrifier des milliers d'hommes aux
épidémies d'un climat meurtrier... Mes craintes sont fondées sur un long
séjour dans ce pays. Le gouvernement mexicain, qui connaît tous ces dangers,
fera tout son possible pour vous retenir encore quelque temps[40]. » Cet avertissement, qui
concordait avec d'autres informations non moins inquiétantes, Lorencez
l'avait sous les yeux, et il était assez grave pour ébranler sa conscience.
Il n'avait pas un homme à perdre avec des effectifs déjà si restreints. En ces
conjonctures, la lettre hautaine de Saragoza vint à point. De là une
résolution qu'il est malaisé de juger, loin des temps, loin des circonstances
où elle fut prise, et qu'il serait à la fois téméraire de condamner ou
d'absoudre. Le 20
avril, après un court engagement près du village du Fortin, Lorencez entra
dans Orizaba. Il y retrouva ses malades, qui n'avaient subi aucune avanie là
; arrivèrent enfin d'assez nombreuses adhésions venues de l'intérieur. Entre
tous ceux qui offrirent leur concours, les plus notables furent le général
Méjia, d'origine indienne, très influent dans la région montagneuse qui
s'étend au-delà de Queretaro, et le général Marquez, militaire de mince
scrupule mais de rare énergie et trop compromis dans le parti réactionnaire
pour pouvoir le déserter jamais. Dans le même temps, on vit paraître les
premières troupes mexicaines : c'étaient 2 ou 300 cavaliers amenés à notre
camp sous la conduite du général Galvez. Les nôtres contemplaient avec
quelque surprise ces auxiliaires à la mise débraillée, marchant sans ordre ni
discipline et suivis d'un long cortège de femmes qui veillaient aux bagages
et aux ustensiles de campement ; pourtant, les chevaux étaient assez bons,
les armes passables, et les hommes, maigres, secs, nerveux, paraissaient
singulièrement durs à la fatigue. Somme toute, ce concours des indigènes
était médiocre, mais Lorencez ne se troublait pas. Ses regards se portaient
avec fierté sur sa petite armée, qui offrait alors l'aspect le plus martial.
Elle se composait de corps d'élite : le 2e zouaves, tiré d'Afrique ; le 1er
bataillon de chasseurs à pied, le 99e de ligne, commandé par le vaillant
colonel L'hériller ; puis un régiment d'infanterie de marine et enfin un
bataillon de marins fusiliers, moins bons marcheurs que leurs camarades, mais
excellents pour tout le reste et terribles au combat. L'air salubre des
plateaux achevait de dissiper les influences morbides des terres basses, et
la plupart des malades sortaient des ambulances. La beauté du climat,
l'abondance de toutes choses, accentuaient dans tous les rangs le bon esprit,
la gaieté, la bonne humeur. A cela s'ajoutait l'attrait de l'inconnu, la
perspective d'aventures glorieuses, tout ce qui surexcite les âmes des
soldats. Charmé de ces dispositions, confiant dans ses forces, Lorencez
débordait des illusions dont M. de Saligny l'avait pénétré. « Nous avons
sur les Mexicains, écrivait-il au ministre de la Guerre, une telle
supériorité de race, d'organisation, de discipline, de moralité et
d'élévation de sentiments que je prie Votre Excellence de vouloir bien dire à
l'Empereur que dès maintenant, à la tête de ses 6.000 soldats, je suis le
maître du Mexique. Je regretterais profondément que les correspondances
officielles ou particulières eussent détourné l'Empereur de ses projets sur
le Mexique et qu'elles eussent fait hésiter le prince Maximilien à accepter
la couronne que Sa Majesté voulait lui mettre sur la tête. Je suis de plus en
plus convaincu que la monarchie, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de l'écrire
à Votre Excellence, est le seul gouvernement qui convienne au Mexique, et je
suis également assuré qu'en très peu d'années ce pays, bien gouverné, jouira
d'une prospérité inouïe. » Le 27
avril, les Français quittèrent Orizaba. A quelques lieues de là, se dressent
les grandes et les petites Cumbres, immense soubassement rocheux qui soutient
le plateau de l'Anahuac et sépare les terres tempérées des terres froides.
C'est en ces lieux que Saragoza attendait ses adversaires. Il avait pour lui,
outre bien d'autres avantages, l'excellence de la position. L'élan des nôtres
surmonta les obstacles, et l'ennemi, refoulé de tous côtés, dut nous céder
l'accès des hauteurs. Ce succès, acheté par de très faibles pertes, grandit
encore les espérances. Par étapes régulières et comme en pays déjà pacifié,
on s'achemina vers Puebla. On l'attaquerait ; sûrement on la conquerrait, et
du même coup la route serait libre jusqu'à Mexico. Serait-il même nécessaire
de l'attaquer ? Si on en croyait M. Dubois de Saligny, Puebla de los
Angeles, la cité des Anges, la cité pieuse, était tout acquise au parti
réactionnaire et pleine de nos amis. Ceux-ci accourraient au-devant de nous,
et c'est au son des cloches des églises que nous entrerions dans la ville en
libérateurs. Le 4
mai, on bivouaqua à Amozoc. Nos prétendus amis n'apparaissaient point. En
revanche, on apprit que Juarez avait ordonné de défendre la place à outrance.
La garnison se composait de 12.000 hommes environ. Saragoza, l'un des
généraux les plus hostiles à l'intervention, était investi du commandement en
chef. Au débouché des rues avaient été établies de formidables barricades.
Que nous eussions des partisans dans la ville, la chose était possible,
probable même ; mais enfermés dans la cité, dominés par l'autorité militaire,
contraints sous peine de mort au silence, ils ne viendraient à nous qu'au
lendemain de la victoire, et, pour les rallier à notre cause, nous devrions
nous frayer par force le chemin jusqu'à eux. Vers la
fin du jour, un conseil de guerre se tint où on discuta le plan d'attaque.
Puebla, qu'on ne connaissait qu'assez imparfaitement, n'était point entourée
d'une enceinte continue. Elle offrirait néanmoins de sérieux obstacles à
l'assaillant. Entre ses rues, toutes taillées à angle droit, se dressaient
des ilots de maisons, construites en matériaux très solides et facilement
utilisables pour la défense. Au nord-est, la ville était dominée à une
distance d'un kilomètre par une colline, le Cerro de Guadalupe, surmontée
elle-même d'un couvent que l'ennemi avait fortifié et garni d'artillerie ; la
colline se prolongeait vers le nord-ouest en s'abaissant un peu et se
terminait à son extrémité par un petit fort appelé fort de Loreto. Comme on
délibérait, un Mexicain survint, qui était, disait-on, ingénieur et pouvait à
ce titre fournir d'utiles renseignements. Introduit auprès du général en
chef, il insista pour que l'attaque se fît par le sud : du côté du Cerro de
Guadalupe, la position était trop formidable, les travaux de défense trop
importants, pour qu'un coup de main pût réussir ; au cours des guerres
civiles, c'était toujours vers le sud que les assiégeants avaient dirigé
leurs efforts, et l'expérience avait montré que là était le point faible de
la place ; les quartiers méridionaux de la ville étaient d'ailleurs trop
éloignés du Cerro de Guadalupe pour que l'artillerie qui y était établie pût
devenir bien gênante. Lorencez ne goûta point cet avis. Se conformant aux
règles accoutumées de la guerre, il jugea peu raisonnable de pénétrer dans la
ville sans s'être préalablement emparé du mamelon qui la dominait ; au
contraire, pensait-il, la conquête des hauteurs entraînerait forcément la
chute de la place. Ce calcul était sage ; seulement, pour qu'il le fût tout à
fait, il eût fallu pousser la sagesse jusqu'au bout, c'est-à-dire étudier le
terrain par des reconnaissances poussées à fond et, loin de brusquer
l'attaque, la préparer par des travaux d'approche. Mais l'impatience du
général ne souffrait pas de retard ; il n'avait au reste ni le matériel ni
les ressources nécessaires pour un siège, et n'était prêt que pour un coup de
main. Il se confia à sa bonne fortune, à la vaillance de ses soldats, qui
sauraient, comme on disait, se débrouiller. Il avait cru d'abord qu'il ne
rencontrerait aucun ennemi dans Puebla. De près, cet espoir s'évanouissait.
Même dans ce commencement de désillusion, il ne pouvait se figurer que cet
ennemi ne fin pas méprisable. Autour du général, cette confiance remplissait
les cœurs, et les officiers de l'état-major se disaient joyeusement entre eux
: « Demain, nous coucherons chez l'évêque de Puebla[41]. » Le 5, à
la petite pointe du jour, on leva le bivouac. Vers neuf heures, comme on
débouchait de la route d'Amozoc, on aperçut sur la gauche les clochers de la
ville qui émergeaient au-dessus des jardins ou des clôtures, et sur la
droite, le Cerro de Guadalupe. De près, cette dernière position parut
formidable : suivant l'expression d'un des officiers, elle semblait dominer
la cité comme le mont Valérien domine Paris. Quelques tirailleurs ennemis se
montrent dans les buissons et, après avoir déchargé leurs armes, se replient
devant nos colonnes. Le général explore et fait explorer par son chef
d'état-major ces lieux tout nouveaux pour lui. Cet examen, même rapide et
fort incomplet, était de nature à détruire les illusions. Pour atteindre
jusqu'au sommet du Cerro, il faudrait gravir, sous le feu de l'ennemi,
des pentes escarpées et sans abris ; au sommet de la colline le couvent se
profilait, transformé en forteresse, avec ses ouvrages assez solides et ses
embrasures garnies de canons. En tournant autour du mamelon, en l'abordant en
arrière par les hauteurs de Loreto, l'accès serait, selon toute apparence,
plus aisé, mais le danger ne serait guère moindre, par la nécessité de
cheminer longtemps sous le tir des assiégés. Malgré le péril, le général
s'affermit clans le dessein d'une attaque directe contre le Cerro ;
peut-être aussi conservait-il l'espoir obstiné de quelque diversion venue de
l'intérieur ou de quelque panique de l'ennemi. L'artillerie ouvrit son feu
contre les ouvrages, mais à plus de 2.000 mètres, l'état des lieux ne
permettant pas de s'avancer plus avant. Au bout de trois quarts d'heure, le
tir, quoique bien dirigé, n'avait, à cette distance, produit aucun effet.
Lancer nos troupes sur ces pentes balayées par les boulets mexicains, tenter
l'assaut des murailles nulle part encore ébréchées, constituait la plus
extraordinaire des témérités. Décidé à violenter la fortune, le général
Lorencez forme en colonnes d'attaque un bataillon de zouaves et quatre
compagnies de chasseurs à pied, et leur montre le couvent de Guadalupe comme
la proie à conquérir. Tout ce que peuvent de braves soldats, jaloux de leur
devoir militaire et dédaigneux de la mort, les assaillants le firent pour
l'honneur de l'armée et le succès de la journée. On les voit à travers la
mitraille s'élever jusqu'au sommet du mamelon, redescendre dans le fossé,
reparaître au pied des murailles ; les plus agiles se hissent sur les épaules
de leurs camarades ; d'autres amènent des planches garnies d'échelons cloués,
seul moyen d'escalade qu'on ait eu le temps de préparer. Zouaves et chasseurs
à pied, pris d'une émulation héroïque, s'acharnent dans l'impossible
entreprise, et ceux que les balles couchent à terre sont aussitôt remplacés
par d'autres non moins vaillants. Au prix d'efforts inouïs et par un
incroyable bonheur, quelques-uns parviennent sans blessures jusqu'au sommet
du rempart, et de là s'apprêtent à faire irruption dans l'ouvrage ; mais là
s'arrête leur fortune, et les uns après les autres ils tombent sous les coups
de l'ennemi ; seul, un clairon de chasseurs du nom de Roblet parvient à se
maintenir un instant sur le parapet et de là, sonnant la charge, encourage
les siens. Bientôt le fossé se remplit de morts, et en arrière les plus
intrépides hésitent. Dans le même temps, une attaque, essayée sur la droite
du fort par l'autre bataillon de zouaves, aboutit à un égal insuccès, et dans
la plaine la cavalerie mexicaine essaie de déborder notre infanterie. Ne
voulant pas désespérer encore, le général Lorencez fait avancer ses marins et
quelques compagnies de zouaves qui lui restent. La nature, plus clémente que
les hommes, hâta la fin de l'inutile et meurtrier combat. Tandis que la lutte
faisait rage, une nuée s'était formée qui tout à coup se fondit en des torrents
d'eau. En un instant, le sol se détrempa et les pentes de la colline
devinrent si glissantes qu'il serait impossible de s'y hasarder. Alors, alors
seulement, le général ordonna la retraite, et les débris des colonnes
assaillantes, poursuivies par le canon des Mexicains victorieux, se
rallièrent dans les replis de terrain au bas du coteau. A la
nuit, la petite armée reprit ses bivouacs à trois kilomètres environ de la
ville, des deux côtés de la route d'Amozoc. Toute la soirée, les blessés
arrivèrent à l'ambulance sans que les chirurgiens pussent suffire à la tâche.
Près de 500 hommes avaient été atteints, chiffre singulièrement considérable
pour l'effectif restreint du corps expéditionnaire. On affirme que, dans
l'entourage du général, on agita le plan d'une nouvelle attaque pour le
lendemain. Tardivement éclairé par l'expérience, Lorencez jugea que c'était
assez de témérité et qu'un nouvel échec convertirait la défaite en désastre.
Un espoir restait pourtant au commandant en chef, celui que les défenseurs de
Puebla, enorgueillis du succès, sortiraient de la ville et tenteraient de
compléter leur victoire. Ce serait une occasion certaine de revanche ; car
les Mexicains, assez solides derrière leurs murailles, n'auraient pu, en rase
campagne et même en nombre fort supérieur, supporter le choc des nôtres.
Pendant les journées du 6 et du 7, Lorencez se maintint dans ses
cantonnements, guettant ce retour de fortune. Saragoza se garda de cette
faute. Il se contenta d'expédier sur tous les points de la République de
fastueux bulletins où il exaltait « la victoire des soldats de l'Anahuac sur
les premiers soldats du monde ». Le 8, les Français commencèrent leur
mouvement rétrograde. Le seul souci de Lorencez serait désormais d'achever en
paix sa retraite, d'échapper aux embuscades de l'ennemi, de ménager ce qui
restait de son armée et d'attendre, sans se laisser entamer, les renforts de
France. VII En
France, la question mexicaine avait tout d'abord laissé le public assez
indifférent. Les pensées se portaient vers des objets plus proches et d'un
intérêt plus immédiat : l'Italie, la Pologne, les libertés intérieures. La
publication du traité de Londres n'éveilla qu'une curiosité médiocre. En
ouvrant la session législative, l'Empereur s'appliqua à prévenir toute inquiétude.
Après avoir annoncé l'expédition, il ajouta : « Ce conflit ne peut rien
engendrer qui soit de nature à altérer la confiance dans l'avenir. » Les
esprits les plus clairvoyants ne laissaient pas que d'être un peu troublés
par le langage des journaux officieux, attentifs à développer le thème de la
régénération des races latines et à laisser entendre qu'un empire pourrait se
fonder dans le Nouveau-Monde. Mais ces impressions demeuraient à la surface,
sans pénétrer dans les masses. L'affaire du Mexique fut portée pour la
première fois au Sénat par M. de Boissy et au Corps législatif par M. de
Pierres. « Je crains, dit M. de Boissy, que nous ne restions au Mexique
à nos dépens et pour le profit des autres[42]. » « Nous avons, dit M. de
Pierres, dans l'Italie une sœur cadette, pas trop déférente pour sa sœur
aînée et dont nous nous serions bien passés, et cependant n'allons-nous pas
au Mexique affranchir un autre petit frère ? Et la Chine ? Et la Syrie ?
Quand donc s'arrêtera notre famille[43] ? M. de Boissy et M. de
Pierres gâtaient souvent beaucoup de sagesse par l'exclusive préoccupation de
montrer leur esprit. Aux prédictions de ceux qui passaient pour les loustics
du Parlement, sénateurs et députés se prirent à rire, ce qui dispensa le
gouvernement de répondre. A quelques jours de là, le 13 mars, un nouveau
débat s'ouvrit au Palais-Bourbon, mais sans grande ampleur encore et un peu
écourté. Sur ces entrefaites, on connut la convention de la Soledad, si
extraordinaire qu'elle éveilla partout une immense surprise. Puis on sut les
dissentiments des trois puissances qui, parties pour ramener l'accord au
Mexique, n'avaient pu l'établir entre elles. Les Anglais allaient revenir,
les Espagnols aussi, et nous serions seuls là-bas. A cette pensée, les fronts
s'assombrirent un peu. Le langage de nos alliés d'hier n'était pas fait pour
nous rassurer. Ils nous souhaitaient bonne chance avec une singulière ironie.
a Au Mexique, disait le Times, la France peut faire énormément de
bien, avec peu de chances de faire du mal, excepté à elle-même[44]. » En ces conjonctures, la
presse officieuse s'ingénia à dissiper les premières alarmes : « Nos
troupes, disait la Patrie, s'avancent triomphalement à travers le
Mexique : Puebla s'est déclaré pour nous ; encore un peu, et on sera à Mexico[45]. » Les jours suivants, les
mêmes journaux devinrent remarquablement silencieux. Tant de discrétion
éveilla l'étonnement, puis la crainte. Le 15 juin, le Moniteur se décida à
parler : on n'était pas à Mexico, on n'était même pas à Puebla, ou plutôt on
avait essayé d'y entrer et on avait été battu. L'impression
fut assez vive. On n'eut pas de suite le rapport du général de Lorencez.
Pourquoi ce retard ? Les communications seraient-elles coupées entre les
troupes françaises et la Vera-Cruz ? L'Indépendance belge annonça une
nouvelle défaite. La presse anglaise, au contraire, bienveillante contre sa
coutume, contesta la gravité de l'affaire, qui se réduisait, disait-elle, à
une simple escarmouche. Enfin le rapport arriva, confirmant l'insuccès. L'essentiel
était de réparer l'échec. Silencieusement le Corps législatif vota les
premiers crédits de l'expédition agrandie. Ayant ainsi pourvu aux besoins
urgents de l'armée, les députés jugèrent qu'il était de leur devoir de
discuter, de laisser discuter au moins cette grave affaire qu'il n'était plus
permis désormais d'ignorer ou de rejeter au second plan. Le 26juin 1862, à
propos du budget de la guerre, s'ouvrit le premier grand débat sur la
question mexicaine. Grand, il le fut par l'importance de son objet, il ne le
fut pas moins par le rang des orateurs. Tout ce qui pouvait se dire contre
l'expédition, Jules Favre le dit dans son langage élégant et amer, avec cet
art consommé qui tour à tour éveillait la colère ou l'émotion, avec cette
perfidie d'allusions qui n'omettait rien et feignait en outre de laisser dans
l'ombre toutes sortes de choses impossibles à révéler. En des termes d'une
modération calculée, il fit la critique générale de l'entreprise et montra
toutes les inconséquences de la convention de Londres. Puis, graduant ses
hardiesses, il toucha d'une main fort téméraire, mais qui affectait d'être
craintive, aux mobiles secrets dont l'opinion publique commençait à
s'émouvoir. D'un air fort scandalisé, il parla des calomnies qui se
propageaient à l'étranger : « Le Times n'a-t-il pas dit que les
bons Jecker avaient été rachetés par une société à la tête de laquelle se
trouvaient des personnages connus ? La rumeur ne pénètre pas en France, mais
circule impunément en Europe. » Ayant parlé de la sorte, Jules Favre se garda
de poursuivre, car sa bouche était moins cruelle par ce qu'elle laissait
échapper que par tout ce qu'elle semblait retenir. Dans la Chambre régnait
l'agitation, mais coupée tout à coup de grands silences, comme si la
curiosité l'eut emporté sur tout le reste. M. de Morny présidait, avec le
maintien aisé qui lui était habituel, un peu plus impartial qu'à l'ordinaire,
et, du geste, apaisant les murmures de ses amis trop zélés. A M. Billault
était réservée la charge de traduire la pensée impériale : il était alors
dans tout l'éclat de sa renommée ; car ce fut la singulière fortune de ce
personnage qu'étant resté longtemps dans un rang contesté, il s'éleva
au-dessus de lui-même vers la fin de sa vie et ne fut jamais si grand qu'à la
veille de mourir. En un langage ferme, souple et brillant, il traça
l'historique de l'expédition, groupa avec beaucoup d'art l'ensemble de nos
griefs, flétrit avec une indignation légitime les procédés de Juarez et,
voilant tout ce que l'exécution avait eu (le mesquin, d'incohérent ou
d'incomplet, mit en lumière la grandeur réelle des desseins de l'Empereur.
Parlant de nos alliés, il s'exprima avec ménagement sur l'Angleterre, qui
n'avait jamais varié ; avec amertume sur l'Espagne, qu'on accusait d'abandon.
La conduite ondoyante du général Prim éveilla surtout sa verve, et il se
complut à lire, à rapprocher ses dépêches, avec un persiflage dédaigneux qui
touchait au mépris. Sur les bons Jecker, la curiosité fut mal satisfaite : la
seule réponse, ce fut la lecture des dépêches de M. Thouvenel, dépêches fort
générales, déjà connues par le Livre jaune, et qui n'apprenaient rien de ce
qu'on eût aimé savoir. On s'attendait à ce que le programme entier de
l'expédition se dévoilât devant la Chambre. Ici M. Billault tourna court,
avec un soin visible de ne pas compromettre l'avenir : de la monarchie, de
l'archiduc Maximilien, il ne parla qu'incidemment, et se contenta de rajeunir
avec un art brillant le thème déjà un peu usé de la régénération du Mexique.
— Quand le ministre descendit de la tribune, il recueillit les
applaudissements qui étaient prodigués en ce temps-là aux orateurs officiels
et que son magnifique talent eût arrachés à ses adversaires eux-mêmes. Aux
yeux de tout observateur attentif, un symptôme eût toutefois frappé : si on
acclamait M. Billault, on avait écouté non seulement avec tolérance mais avec
attention Jules Favre, Jules Favre, de tous les orateurs de l'opposition le
plus antipathique à la majorité. A ce signe, on eût pu deviner les
dispositions d'un grand nombre de députés. Ils voyaient avec quelque ombrage
une si grande affaire engagée en dehors d'eux ; ils redoutaient la dépense,
qui serait excessive ; ils jugeaient dangereux que, dans l'état de l'Europe,
nos forces s'éparpillassent de tous côtés, et, répétant tout bas ce que M. de
Pierres disait tout haut, ils supputaient avec inquiétude toutes les
nationalités que nous entendions régénérer ; enfin, ils étaient presque tous
de probité intacte, et, sans bien pénétrer la vérité, s'émouvaient des
spéculations qui semblaient liées à l'entreprise. Ces sentiments, à peine
perceptibles à cette heure, s'accentueront d'année en année : on continuera à
applaudir les ministres, mais on prêtera de plus en plus l'oreille aux
discours de l'opposition ; et cette attention, nuancée parfois de faveur,
sera la leçon, bien discrète, bien timide encore, du Palais-Bourbon vis-à-vis
du palais des Tuileries. L'Empereur
était assez perspicace pour pénétrer ces hésitations et ces craintes. Il
n'entrait en rien dans sa pensée de restreindre l'entreprise ou d'y couper
court ; car il subissait encore, et à un degré déplorable, l'influence de M.
de Saligny, dont il ne cessait de louer la prudence, le jugement, la sûreté
d'information. Mais il estimait que le meilleur moyen de désarmer d'avance
toutes les critiques, ce ne seraient pas les concessions, mais la réussite.
Si quelque doute subsistait au fond des âmes sur la sagesse de ses desseins,
le succès ramènerait l'unanimité autour de lui. Qu'il obtînt une prompte, une
éclatante revanche, et cette ombre de désapprobation s'évanouirait. C'est à
cette préoccupation qu'il faut attribuer l'activité que Napoléon déploya
durant cette période et qui contraste avec l'indifférence fatiguée dans
laquelle il s'endormit plus tard. Sa correspondance avec le ministre de la
Guerre témoigne de son incessante sollicitude. Des mesures sont prises
aussitôt pour envoyer au Mexique non plus quelques bataillons isolés, non
plus une brigade, mais un corps d'armée. L'Empereur se pique de présider non
seulement à l'ensemble, mais aux détails. Bien qu'il soit dangereux de
descendre les troupes à terre en pleine saison du vomito, il écrit pour hâter
les premiers embarquements. Il indique les effectifs : « Il faut,
ajoute-t-il, qu'ils soient accrus plutôt que diminués. » Il s'inquiète des
résistances que pourraient rencontrer les premières colonnes montant vers
Orizaba, et il recommande que le premier convoi soit renforcé. Il revient sur
ses ordres, tantôt pour les compléter, tantôt pour les modifier. Penché sur
sa carte du Mexique, la seule bonne, paraît-il, qu'on ait pu trouver en
France, il juge les dernières opérations militaires, « qui ont été conduites,
dit-il, d'une façon déplorable ; » puis il suppute les distances, compte les
obstacles, calcule l'heure probable du succès. Il se préoccupe des vêtements,
de la coiffure, de la nourriture des hommes, de tout ce qui peut combattre
les influences morbides ou celles du climat. Attentif à recueillir toutes les
informations, il a entendu dire que, non loin de la côte, une île se trouvait
où la fièvre jaune était inconnue, et il demande si ce lieu ne pourrait pas
être utilisé pour notre ravitaillement ou nos dépôts. Cependant, il lui a été
affirmé que les nouveaux débarqués ne se pénétraient qu'au bout de huit jours
du germe des fièvres pernicieuses. Aussitôt il recommande que ce laps de
temps ne soit, autant que possible, pas dépassé pour franchir les terres
chaudes ; quant à la garde de la Vera-Cruz, il faudra la confier aux
Mexicains, aux turcos, aux nègres venus de la Martinique, et, à moins de
nécessité absolue, n'y point conserver d'Européens. L'Empereur élabore toutes
sortes de projets, un chemin de fer à établir jusqu'au pied des montagnes,
puis un télégraphe qui assurera les communications rapides entre la Vera-Cruz
et l'intérieur du pays. De Vichy, les dépêches du souverain vont encore
trouver le ministre ; il le presse de ne rien négliger, l'engage à tout
surveiller par lui-même et lui envoie des notes sur les officiers les plus
propres à faire campagne[46]. Il
n'est pas téméraire de penser que le maréchal Randon se sentit parfois gêné
autant qu'aidé par cette activité un peu débordante et pas toujours très
réglée. Au reste, il n'avait pas besoin d'être stimulé. Au point de vue
politique, il inclinait à la réserve et surtout jugeait excessive la
confiance de l'Empereur dans M. de Saligny ; mais au point de vue
exclusivement militaire, il sentait autant que personne l'urgence de mesures
énergiques. Les embarquements commencèrent, non pas aussi vite que l'eût
souhaité l'Empereur, mais dès les premiers jours de juillet : de la sorte on
satisferait aux besoins les plus pressants. Les autres convois
s'échelonnèrent un peu plus tard, en août et en septembre, de façon que les
troupes n'abordassent à la Vera-Cruz que dans la période décroissante du
vomito. Des ports de France et d'Algérie, vingt-trois mille hommes partirent
qui, se joignant aux effectifs déjà existants, composeraient une force
vraiment imposante. A ce corps fut préposé, à titre de commandant en chef, le
général Forey, officier de capacités ordinaires, mais ayant de beaux états de
service, une longue ancienneté de grade, et recommandé par le souvenir du
combat de Montebello. Forey fut investi de pleins pouvoirs politiques et
militaires. Il aurait, décida l'Empereur, la même position que le général
Montauban avait eue jadis au début de la campagne de Chine : la plus grande
déférence lui était toutefois recommandée vis-à-vis de M. de Saligny, plus en
grâce que jamais aux Tuileries. Le nouveau général en chef, monté sur le Turenne
et accompagné d'un bataillon de chasseurs à pied, partit de Cherbourg le 28
juillet. Déjà le colonel Brincourt, embarqué avec ses zouaves, était à la
hauteur des Antilles et allait porter le premier secours sur la terre
mexicaine. Ce secours, on le savait nécessaire, mais on ne devinait pas, on
ne pouvait deviner à quel point il était urgent. VIII Le 8
mai, Lorencez avait quitté son bivouac devant Puebla. Alors avait commencé
une retraite, attristée par le souvenir de l'échec, assombrie par la grandeur
des pertes, anxieuse par le voisinage de l'ennemi. On cheminait lentement,
par crainte de quelque embuscade et aussi pour éviter des secousses
douloureuses aux nombreux blessés que l'on emmenait avec soi. Aux haltes, les
médecins pansaient les plaies, tandis que les hommes valides se reposaient
silencieusement autour des faisceaux, sans aucun des bruits joyeux qui
d'ordinaire animent les bivouacs. Par intervalles, l'approche de quelques
cavaliers mexicains conviait à un surcroît de vigilance : ce n'était qu'une
alerte, et les éclaireurs disparaissaient sans qu'aucune force importante se
montrât, tant demeurait grand, même en notre défaite, le renom de notre
valeur ! Cette tristesse était sans découragement, sans murmure surtout :
aucune plainte peu virile contre le sort contraire ; aucun énervement de la
discipline ; aucune récrimination des soldats contre les chefs, et, de la
part des chefs, un commandement tranquille et ferme qui rassurait. Le soir, à
l'appel, nul ne manquait, et le principal souci était de ne laisser en
arrière ni un homme, ni un canon, ni une arme, rien, en un mot, qui fût, aux
mains de l'adversaire, gage de victoire ou trophée. Ce sang-froid
s'affermissait par un sentiment unanime, celui que de la fermeté de tous
naîtrait la sécurité de chacun. Quand on commença à descendre du plateau de
l'Anahuac, on redoubla de précautions ; car la croyance commune était que
l'ennemi nous attendrait au passage des Cumbres. Sa présence ne se révéla que
par quelques coupures en travers de la route et par de nombreux abatis
d'arbres, faibles obstacles qu'il fut aisé de combler ou de franchir. La
seule attaque que tentèrent les Juaristes fut dirigée contre les contingents
de Marquez, qui, à travers les chemins de montagne, essayaient de nous
rejoindre. L'intervention du 99° de ligne dégagea les auxiliaires mexicains,
et ce combat, connu dans les Bulletins de la guerre sous le nom de combat de
la Barranca-Seca, fut une première revanche après l'échec du 5 mai. Le 18
mai, le corps expéditionnaire regagna Orizaba, qui, située à égale distance
de Puebla et de la Vera-Cruz et pourvue d'hôpitaux et de magasins,
deviendrait notre seconde base d'opérations. Ici s'acheva la retraite, la
retraite des six mille, ainsi qu'on l'appela plus tard. C'était le terme de
la marche, non celui des difficultés ou des périls. — La petite armée
rentrait diminuée par la lutte, et elle ne cesserait de s'amoindrir, soit par
les maladies, soit par toutes les causes diverses qui fondent peu à peu les
effectifs, même des meilleures troupes. Quand viendraient les secours de
France ? On l'ignorait. En attendant, la seule assistance, ce serait celle
des contingents indigènes, qui, formés pour la plupart avec d'anciens
déserteurs de l'armée libérale, ne chercheraient à la première alerte qu'une
occasion de déserter de nouveau. Sûrement, les Juaristes allaient s'approcher
: en rase campagne on ne les craignait point, mais par une guerre
d'escarmouches ils pourraient nous incommoder fort. — Un grand embarras
s'annonçait déjà, celui des approvisionnements : du plateau de l'Anahuac on
ne pourrait rien tirer, les Mexicains faisant bonne garde ; du côté de la
Vera-Cruz, les difficultés seraient extrêmes, nos convois ayant à redouter
tout ensemble les pluies qui défonceraient les chemins, les fièvres qui
enlèveraient les hommes, les guérillas qui, à l'improviste, assailliraient
les chariots en marche, tueraient les conducteurs, pilleraient les
provisions. A quelques jours de là, le 10 juin, une caravane de vingt
voitures, escortée par une trentaine de cavaliers, fut attaquée près de
l'arroyo Seco, à quelques lieues de la Vera-Cruz. Un officier du train et un
soldat purent seuls s'échapper : tout le reste périt. — A toutes ces causes
de soucis s'ajoutaient de pénibles dissentiments, non de l'ordre militaire,
car jamais l'armée ne fut plus unie, mais de l'ordre politique. A la suite de
l'échec du 5 mai, le général en chef s'était subitement séparé de M. de
Saligny, dont les faux rapports, disait-il, l'avaient induit en de fatales
erreurs. Poussant son revirement à l'extrême, il avait rompu toutes relations
avec lui et, dans ses conversations privées, dans ses ordres du jour même,
tentait de rejeter sur la légation de France la responsabilité de notre
insuccès. Almonte était enveloppé, et celui-là fort injustement, dans la même
défaveur. L'armée, moitié par esprit de corps, moitié par estime pour le
caractère du général, épousa avec beaucoup de chaleur la querelle de son
chef. Parmi les officiers, ce fut à qui éviterait M. de Saligny ou réduirait
au strict nécessaire les relations avec lui. En revanche, par ces
accusations, Lorencez s'aliénerait, et d'une façon définitive, les bonnes
grâces de l'Empereur, disposé à pardonner la défaite, mais non les mauvais
procédés envers le ministre de France, jusque-là fidèle interprète de ses
pensées. Le 10
juin, on vit arriver à Orizaba le général Douay, désigné pour commander en
second le corps expéditionnaire. Il arriva avec une escorte de 150 hommes
environ et après avoir vu mourir par les fièvres, dans la traversée des terres
chaudes, son officier d'ordonnance et son aide de camp. De la France, il
n'apportait que des nouvelles déjà un peu vieillies. En revanche, il put
parler longuement de la Vera-Cruz, qu'il venait de quitter. L'état de la
malheureuse ville était lamentable. La garnison se composait de cinq cents
hommes à peine, appartenant à des corps divers et, par suite, sans grande
cohésion. Les chefs des guérillas mexicaines, renseignés par des amis sûrs,
s'enhardissaient au point de pousser leurs hommes jusqu'aux abords de la
place. Un jour, ceux-ci avaient déchargé leurs armes sur les sentinelles,
puis, se dérobant avec prestesse, avaient échappé au châtiment. Ces témérités
n'étaient point ordinaires ; ce qui était habituel, c'étaient les incursions
qui arrêtaient les convois, interceptaient les dépêches, surprenaient les
détachements, massacraient les soldats isolés. Une contre-guérilla
était en voie de formation, sous les ordres d'un ingénieur suisse, M.
Stœcklin, mais il faudrait quelque temps pour qu'elle pût fonctionner. Le
grand mal était le vomito, qui sévissait cruellement sur les troupes de terre
et n'épargnait pas davantage les équipages de la flotte : près de cent
quatre-vingts soldats, gendarmes ou matelots, avaient déjà succombé. A toutes
ces causes de découragement, se joignait l'hostilité de la population civile,
qui attribuait tous ses maux à l'intervention. Les négociants achetaient,
disait-on, la protection des guérillas, afin de faire parvenir jusque dans
l'intérieur quelque chose de leur commerce. Ce sentiment de malveillance
vis-à-vis de nous était général, même parmi les résidents français, plus
effrayés que réjouis de nous voir et calculant déjà quelles représailles
viendraient les atteindre si jamais notre entreprise aboutissait à un
insuccès. A
Orizaba, on avait trop de ses propres soucis pour s'attarder longtemps aux
souffrances de la Vera-Cruz. Les chefs ennemis n'ignoraient rien de nos
embarras. Comme ils avaient été informés de la rupture entre Lorencez et M.
de Saligny, ils résolurent d'en profiter et invitèrent le général à négocier
directement avec eux. Cette tentative ayant échoué, ils se rapprochèrent de
la ville, comme pour la bloquer. Sentant la nécessité de concentrer toutes
ses forces dans Orizaba, Lorencez rappela à lui le 99e de ligne, qui
bivouaquait à deux lieues à l'ouest, à Ingenio ; puis, en prévision d'une
attaque, il se bâta d'achever certains travaux de barricades déjà commencés.
Les Mexicains avançaient, mais avec timidité. Leur tactique était d'éviter un
engagement général où ils succomberaient : en revanche, confiants dans leur
parfaite connaissance du pays, ils tenteraient quelque surprise qui forcerait
les Français à une nouvelle retraite. Leur attente devait se changer en
déception cruelle, car l'une de ces tentatives amena, comme on va le dire, un
des plus glorieux combats de la campagne. La
route qui de Puebla conduit vers Orizaba s'engage, avant d'entrer dans cette
dernière ville, en un étroit défilé resserré entre deux hautes collines :
c'est, à droite, le Cerro San-Cristobal ; c'est, à gauche, le Cerro Borrego,
montagne rocheuse, couverte de broussailles et de lentisques et qui,
s'élevant de 350 mètres au-dessus d'Orizaba, la domine entièrement. Le
général de Lorencez avait fait établir au débouché de la chaussée, près du
bureau d'octroi, divers ouvrages en terre garnis d'artillerie. Dès lors, il
s'était cru garanti contre toute agression ; car cette voie était,
pensait-il, la seule par laquelle pût arriver l'ennemi venant de Puebla.
Quant au Cerro Borrego, il s'était abstenu de le faire occuper, le jugeant
tout à fait inaccessible à une armée. En cela il se trompait, au moins en
partie ; car le mont, presque à pic sur son versant méridional, descend par
une pente assez douce sur son versant septentrional, que, par malheur, on
n'avait exploré qu'imparfaitement ou pas du tout. Le 13 juin, l'ennemi, mieux
instruit que nous de l'état des lieux et se dissimulant sous les fourrés,
tourna la montagne par le côté nord, puis, à la faveur de la nuit qui
commençait, il parvint à occuper les crêtes du Cerro et y hissa même
trois obusiers. De cette position dominante, on aurait la ville à discrétion
et, en la rendant intenable, on forcerait les Français à se replier vers
Cordova, peut-être même à redescendre jusque dans les terres chaudes.
Tel était l'espoir des Mexicains. Cependant, un détachement du 99e de ligne
bivouaquait près de la barrière de l'octroi, mais les avant-postes se
contentaient de surveiller les abords de la route, toute autre vigilance
paraissant superflue. Il était près de minuit quand une pauvre femme crut
entendre une rumeur singulière et comme un bruit d'armes qui descendait de la
montagne. Elle donna l'éveil à l'un des officiers, et celui-ci se hâta
d'avertir le colonel L'hériller, malade en ce moment. L'avis était grave. Si
vraiment le mont était occupé, le salut de l'armée pouvait être compromis. Il
n'y avait pas une minute à perdre, et il fallait mettre à profit les trois ou
quatre heures de nuit qui restaient, pour assaillir l'ennemi à l'improviste
et le précipiter du haut du mont. L'hériller avait sous la main une compagnie
commandée par un jeune capitaine, récemment promu, et d'une vigueur
inébranlable, le capitaine Detrie. C'est à lui qu'il réserva la tâche. De ce
côté, la pente était si rapide qu'à certains endroits on pouvait à peine s'y
tenir. S'accrochant aux touffes d'herbes, aux buissons, aux anfractuosités
rocheuses, les soldats parviennent au prix d'efforts inouïs jusqu'à un
terre-plein élevé de 150 mètres et qui forme comme le premier étage de la montagne.
Là on fait halte un instant, mais dans un profond silence, le succès
dépendant de la surprise. Dans le même temps, L'hériller fait avancer, sous
la conduite du capitaine Leclère, une seconde compagnie qui marchera dans les
traces de la première et au besoin l'appuiera. Après un court repos, les
soldats de Detrie s'encouragent à un nouvel effort ; ils grimpent au milieu
des ténèbres, que ne perce encore aucune blancheur, et vont enfin atteindre
le sommet. A ce moment, ils sont découverts, et une décharge des Mexicains,
peu meurtrière à cause de l'obscurité, inaugure la lutte. Les nôtres, qui
n'ont point encore achevé l'ascension, tâchent de se grouper, puis s'élancent
à la baïonnette Durant près d'une heure, ils avancent de la sorte, conquérant
le terrain pied à pied. Les trois obusiers sont enlevés et précipités au bas
du ravin. Pourtant l'ennemi grossit toujours en nombre, et Detrie, craignant
d'être enveloppé, embusque ses hommes et attend le secours. Sur le flanc de
la montagne, on entend monter la seconde compagnie, faible renfort, mais
suffisant pour ranimer le combat. La lutte, un instant ralentie, reprend avec
acharnement. Cependant les Mexicains, surpris dans leur sommeil, stupéfaits
de cette apparition fantastique, fusillés à bout portant ou atteints par les
baïonnettes, se figurent avoir devant eux une partie de l'armée. Après avoir
repoussé plusieurs attaques, ils se troublent, fléchissent et, lâchant pied,
se débandent. Aux premières lueurs de l'aube, on les voyait descendant en
désordre le long des escarpements. Bientôt, le jour éclairant toute la
montagne, on put mesurer à la fois et la grandeur du danger qu'on venait de
courir et l'audacieuse énergie qui l'avait conjuré. 250 Mexicains, morts ou
blessés, étaient couchés sur le champ de bataille ; 200 prisonniers étaient
entre nos mains. De notre côté, nous avions une trentaine d'hommes hors de
combat. 140 soldats, triomphant des obstacles naturels aussi bien que du
nombre, avaient surpris et mis en déroute près de 2.000 hommes. Detrie revint
au camp légèrement blessé, les vêtements criblés de balles et portant encore
en ses mains son revolver qui s'était broyé dans le combat. Quoique capitaine
depuis quinze jours à peine, il fut aussitôt nommé chef de bataillon ; et ce
fait d'armes, que peu d'autres surpassent, est, aujourd'hui encore, conservé
pieusement dans les annales du 990 de ligne, comme dans la mémoire de tous
les survivants. La
victoire élargissait le cercle autour de nous ; mais elle ne nous apportait
qu'une courte et précaire sécurité. Tous les embarras du général en chef
subsistaient, toujours pressants et cruels. De toutes les difficultés, la
plus grande était le maintien des communications avec la Vera-Cruz. La
faiblesse des effectifs et l'insalubrité des terres chaudes ne permettaient
pas de multiplier sur le chemin les garnisons ou les postes permanents. Quant
aux auxiliaires mexicains, Marquez déclarait que ses soldats déserteraient en
masse si on essayait de les maintenir dans les régions qu'infestait le vomito.
Faute de protection suffisante, les convois d'approvisionnements ou de
munitions étaient arrêtés par les guérillas ou n'atteignaient le but qu'au
prix d'efforts inouïs. La conséquence fut, pour le corps expéditionnaire
enfermé à Orizaba, une véritable pénurie de vivres. Du côté de l'Anahuac, les
Mexicains interceptaient tout arrivage ; si du côté de l'ouest ils obtenaient
le même résultat, nous serions réduits à combattre non pour vaincre, mais
pour ne pas mourir de faim. Cette crainte obsédante hantait Lorencez. Dès le
25 juin, la ration de pain fut réduite à 500 grammes. L'orge et l'avoine
manquaient également pour les chevaux, que bientôt on dut nourrir avec des
cannes à sucre vertes. Le 21 juillet, un convoi de farines arriva, mais les
besoins de l'escorte avaient absorbé une partie de l'approvisionnement, en
sorte que la subsistance serait assurée pour vingt jours à peine.
Heureusement le moral des troupes était au niveau de ces contretemps et de
ces épreuves. Le courage qui les avait fortifiées dans la périlleuse retraite
de Puebla les soutint dans l'énervante halte d'Orizaba : ce fut la même
patience, le même sang-froid, la même fécondité de ressources pour suppléer à
tout ce qui manquait ; ce fut surtout la même attente confiante dans le
secours de la France. Enfin, vers le commencement d'août, un Indien, qui
avait échappé aux guérillas, arriva à notre camp : il était porteur d'une
dépêche chiffrée qui annonçait le prochain débarquement des renforts. Quelques
jours plus tard, en effet, l'Eylau, l'Impérial, le Finistère, abordant à la
Vera-Cruz, y déposaient deux bataillons du 1er zouaves et un escadron de
chasseurs d'Afrique, sous le commandement du colonel Brincourt. C'était
l'avant-garde du général Forey. Dès la première heure, les nouveaux débarqués
furent jetés comme de plain-pied dans toutes les épreuves de la vie en
campagne. A peine avaient-ils quitté leurs vaisseaux que la fièvre jaune,
alors dans toute sa violence, s'abattit sur eux, et plusieurs ne touchèrent
au rivage que pour y mourir. Puis, pendant la traversée des terres chaudes,
ils eurent à braver, outre les fièvres qui ne les quittaient point, les
embarras des chemins défoncés, les pluies torrentielles, les énervantes
chaleurs des régions tropicales. Les guérillas mexicaines observaient les
colonnes, mais à distance et n'osant les attaquer ; elles se contentaient
d'épier les voitures laissées en arrière, et leur seul butin se réduisit à
une vingtaine de mules. Rassurés sur eux-mêmes à cause de leur nombre et de
leur attitude martiale, nos soldats retrouvaient, chemin faisant, les traces
des déprédations et des pillages dont avaient été victimes les convois
précédents. Plusieurs fois, le long de la route, ils aperçurent des corps
déjà décomposés et qui se balançaient aux arbres : c'étaient de malheureux Indiens
qui, sous l'appât d'une forte récompense, avaient consenti à porter, de la
Vera-Cruz au quartier général de Lorencez, des dépêches qui se roulaient dans
l'intérieur des cigarettes : les Mexicains les avaient surpris et avaient
puni par ce châtiment sommaire ce qu'ils considéraient comme une trahison. A
ces premières images qu'offrait le Mexique, les cœurs se serraient, et il
fallait toute l'insouciance habituelle aux soldats pour que, le soir, la
gaieté revînt dans les bivouacs. Comme les têtes de colonnes arrivaient aux
bords d'un cours d'eau qu'on appelait le Jamapa, elles trouvèrent le pont
incendié et la rivière tellement grossie par les pluies qu'elle était
infranchissable. Par un hasard assez singulier, du côté opposé de la rivière,
bivouaquait un autre détachement de zouaves, mais du 2° régiment, qui,
marchant en sens inverse et allant chercher un convoi à la Vera-Cruz, avait
été également arrêté par les eaux. D'une rive à l'autre, soldats et officiers
se reconnurent et, tout heureux de cette rencontre si loin de la patrie,
échangèrent entre eux quelques propos joyeux, quelques souvenirs des
garnisons d'Oran et de Coléah. Par intervalles, le bruit du torrent qui
coulait à pleins bords dominait cet étrange entretien. Cependant le plus
urgent était de surmonter l'obstacle. On eut la bonne fortune de découvrir
une vieille pirogue. Au mépris du péril, un soldat du 1er zouaves s'y confia
et, à la suite d'efforts inouïs, parvint à amener une amarre d'un bord à
l'autre : de cette façon, on établit une sorte de bac qui permit le passage.
Puis les deux colonnes se séparèrent, l'une descendant vers la Vera-Cruz,
l'autre s'acheminant vers les plateaux. On était au milieu de septembre,
quand le 2e zouaves rallia le corps de Lorencez. Il avait acquis à un prix cruel
le droit d'atteindre le champ de bataille, car sur un effectif de 1.500
hommes il avait 350 malades. Avec une joie bien naturelle, les défenseurs
d'Orizaba acclamèrent ceux qui leur apportaient le salut, qui leur
présageaient même la reprise des opérations offensives. Lorencez, ainsi
renforcé, put s'étendre un peu, réoccupa Ingenio, puis, vers l'est, fortifia
ses postes que la décroissance du vomit° rendrait prochainement moins
dangereux. Un mois plus tard, Forey arriva, et dès lors toutes les pensées se
tournèrent vers la revanche prochaine. Le
petit corps expéditionnaire des premiers jours allait se fondre dans l'armée
désormais agrandie. Un seul disparaîtrait, celui qui avait eu le malheur de
se tromper et d'être vaincu. Après l'échec de Puebla, Lorencez avait reçu de
l'Empereur une dépêche officielle pleine de bienveillance pour lui-même comme
pour ses soldats. Mais à ce témoignage ostensible était jointe une lettre du
ministre de la Guerre, écrite par ordre de Napoléon, et qui exprimait des
sentiments bien différents. Le souverain blâmait les dispositions 'mises pour
l'attaque ; il se plaignait de la rupture avec Saligny et avec Almonte ; il
prescrivait une attitude toute passive jusqu'à l'arrivée des renforts.
Persuadé qu'il avait perdu la confiance de l'Empereur, Lorencez avait
sollicité son rappel. Dès que Forey arriva, il eut hâte de quitter l'armée.
Il y laissa plus de regrets qu'il n'avait d'abord excité de sympathies. Avec
le temps on s'était attaché à ce chef si froid, si peu communicatif, mais
qui, même aux heures les plus sombres, avait su maintenir dans tous les rangs
la discipline et l'obéissance. Les plus sévères pour les talents du général
ne pouvaient se défendre d'honorer hautement le soldat. Puis, les marques de
déférence pour Lorencez étaient une protestation contre M. de Saligny, que
tout le monde accusait d'avoir trompé l'Empereur. Dans cet esprit, officiers
et soldais s'appliquèrent à adoucir par toutes sortes de démonstrations la
disgrâce du chef qui partait. Le 10 novembre, l'ancien commandant du corps
expéditionnaire s'embarqua pour la France. Son sort était pareil à celui de
Jurien de la Gravière, que jadis, aux jours de la crédulité et de
l'infatuation, il avait jugé trop timide, trop prompt à s'effrayer. Lorencez,
après le vice-amiral Jurien, était la seconde victime du Mexique. IX A la
fin de novembre 1862, l'armée de Forey se composait de deux grosses divisions
; la première était commandée par le général Bazaine, la seconde, qui avait
absorbé en elle l'ancienne brigade Lorencez, était confiée au général Douav.
A ces corps s'ajoutait une brigade de cavalerie légère sous les ordres du
général de Mirandol. De plus, un régiment d'infanterie de marine et un
bataillon de marins fusiliers avaient été laissés à la disposition du général
en chef. L'effectif total des troupes venues d'Europe, soit avec l'amiral
Jurien ou le général Lorencez, soit depuis l'échec de Puebla, s'élevait à
près de 31.000 hommes. De ce chiffre il convenait de déduire les pertes
causées par le feu ou par les maladies ; en outre, un assez grand nombre de
soldats, bien qu'ayant résisté à la fièvre jaune ou aux autres affections, se
trouvaient trop débilités pour tout service de guerre et devraient être
rapatriés. Ces défalcations opérées, on pouvait évaluer à 27.000 hommes le
corps expéditionnaire. Avec de
telles forces, il eût semblé naturel que, sans plus attendre, on marchât sur
Puebla. Temporiser, c'était prolonger le discrédit moral de notre échec,
refroidir nos partisans et surtout laisser à l'ennemi le loisir de fortifier
la place. Pourtant, des causes diverses devaient retarder pendant plusieurs
mois encore la reprise des opérations offensives. Entre
tous les motifs d'ajournement, l'un des principaux résidait dans la situation
même du général en chef. Forey, déjà un peu alourdi par les années, étranger
jusque-là à la politique, bon militaire plutôt qu'esprit fécond en
ressources, se trouvait jeté tout à coup dans une entreprise bien peu
sortable pour son âge comme pour ses aptitudes. Dès son débarquement, il avait
eu comme une première vision, un peu confuse mais effrayante, de tous les
embarras que lui réservait le Mexique. Puis, dans le trajet de la Vera-Cruz
vers les plateaux, il avait vu tomber autour de lui, frappés par le vomito ou
par d'autres fièvres, la plupart des chasseurs à pied qui lui servaient
d'escorte. Sur un effectif de 515 hommes, il avait dû laisser 175 malades à
l'ambulance de la Soledad ; l'arrivée à Orizaba, le bataillon ne comptait que
10 hommes entièrement valides ; 112 se traînaient avec peine, 70 étaient
portés sur les chariots et sur les mules ; le reste était mort ou aux
hôpitaux[47]. Quels ne seraient pas les
mécomptes après un pareil début ! A Orizaba, M. de Saligny lui-même, l'homme
de confiance de l'Empereur, celui que par-dessus tout on devait écouter,
tenait par intervalles un langage moins optimiste et, dans ses heures d'intime
épanchement, convenait que l'entreprise serait longue, difficile, que
l'occupation française devrait durer pendant cinq ans au moins : ainsi
parlait-il un jour à l'un de nos officiers d'état-major[48]. Il y avait loin de cet aveu
aux assurances présomptueuses qui se colportaient à Paris. Cependant le
principal souci de Forey était de ne point imiter Lorencez. Lorencez s'était
trop hâté, avait marché trop vite, avait négligé de s'éclairer, avait attaqué
Puebla de trop loin : c'est pourquoi il avait été blâmé par l'Empereur. Forey
s'était pénétré de ces enseignements, mais jusqu'à les exagérer. Il était
donc à craindre que l'expédition, compromise tout d'abord par témérité, ne le
fût une seconde fois par temporisation. Les
instructions mêmes du général en chef étaient moins propres à le guider qu'à
prolonger ses incertitudes. Conçues sous l'empire des illusions persistantes
qui régnaient aux Tuileries, elles prétendaient concilier toutes sortes de
choses inconciliables. Forey était autorisé à marquer les prédilections de la
France pour le régime monarchique et même à indiquer le monarque, mais il se
garderait de rien imposer à la nation mexicaine. Il n'épouserait aucune
querelle de parti, mais il aurait soin d'accueillir avec la plus grande
bienveillance Almonte et ses amis. Il ne manquerait aucune occasion de
témoigner sa déférence envers le clergé, mais serait attentif au même degré
pour rassurer les détenteurs des biens ecclésiastiques. S'il y avait des
combats à livrer, l'Empereur recommandait que le premier rôle fut laissé aux
auxiliaires mexicains : ce qui eût été le plus souvent compromettre le
succès. Sur les opérations militaires proprement dites, le souverain se
contentait de rééditer les critiques déjà adressées au général de Lorencez ;
puis il invitait le nouveau général en chef « à procéder avec un habile
mélange d'audace et de prudence ». Muni d'instructions à deux fins,
rédigées pour la paix aussi bien que pour la guerre, Forey imita
naturellement les commissaires alliés qui avaient débarqué jadis à la
Vera-Cruz et, comme eux, inaugura son commandement par une adresse aux
Mexicains. Puis, mis en goût de harangues, il publia une seconde proclamation
qui répétait la première, mais en termes maladroits. A Paris, cette prolixité
déplut : on avait approuvé la première proclamation, on blâma la seconde, on
recommanda surtout qu'on s'abstînt d'en faire une troisième. Cependant
Saragoza, qui venait de mourir, avait été remplacé dans le commandement de
l'armée libérale par Ortega. De même que Saragoza avait essayé de séduire
Lorencez, de même Forey se flatta d'attirer à lui Ortega. En termes courtois
mais formels, l'insinuation fut repoussée. C'est ainsi que s'acheva l'année
1862. Le
nouveau commandant en chef puisait dans des considérations d'ordre
administratif ou militaire des motifs plus sérieux pour ajourner l'action
décisive. Les moyens de transport et les bêtes de somme manquaient : des
fonctionnaires de l'intendance avaient dû être envoyés d'urgence à la
Nouvelle-Orléans, à New-York, à Cuba, pour acheter des voitures et des
mulets. Un grand nombre de chevaux étaient morts pendant la traversée, et il
importait de les remplacer au plus vite. En outre, le service des
approvisionnements demeurait difficile. Avant d'aller plus loin, il y avait
lieu de pacifier toute la région de la Vera-Cruz et d'assurer les
communications entre la Vera-Cruz elle-même et Orizaba : de là, diverses
expéditions qui donnèrent lieu à quelques petits combats. Cependant il était
à craindre que les guérillas ne reparussent quand nos colonnes se seraient
enfoncées dans l'intérieur. Déjà une contre-guérilla avait été créée sous les
ordres de M. Stœcklin. Forey résolut de refondre ce corps et de l'accroître :
dans ce but, il en donna le commandement à un colonel de l'armée française,
le colonel Dupin, officier entreprenant, mais de moralité déplorable et qui,
pour combattre plus efficacement ce qu'il appelait le brigandage,
emprunterait à ses adversaires eux-mêmes leurs plus détestables pratiques. Pendant
que le général en chef s'attardait en tous ces soins, l'armée, tantôt
inactive, tantôt employée à des opérations secondaires, s'énervait un peu
dans la longue attente. Parmi les nouveaux arrivants régnait une disposition
mécontente et déçue. Ils étaient partis de France avec l'espoir d'un
chaleureux accueil, et décidément les acclamations étaient rares. Ils
s'étaient flattés d'aborder en un des plus beaux pays du monde, et de cet
admirable Mexique ils n'avaient vu d'abord que les terres chaudes. L'aspect
des soldats de Marquez, d'assez minable apparence quoique les meilleurs de
l'armée réactionnaire, avait achevé la désillusion. « Nous sommes
passablement englués ici, écrivait l'un. » « Il me faudrait,
mandait l'autre, des volumes pour dire tout le mal que je pense de ce
pays. » Volontiers on rejetait sur M. de Saligny la responsabilité de
tous les embarras, et les compagnons de Forey, parlant comme ceux de
Lorencez, l'accusaient d'avoir trompé l'Empereur. Par ordre du général en
chef, les officiers firent des visites au ministre de France, mais d'un
accord commun ils choisissaient l'heure où ils étaient assurés de ne pas le
rencontrer. Parmi les soldats, les symptômes étaient un peu plus graves : les
Mexicains glissaient jusque dans nos bivouacs des proclamations, des
brochures ; ces excitations ne furent pas toujours repoussées, et quelques
sous-officiers désertèrent. La marche en avant, la vie en campagne, le succès
surtout, dissiperaient aisément cette humeur un peu chagrine, cette légère
inclination à la critique ou à la désobéissance. Une croyance assez générale,
c'était que Forey voudrait faire coïncider la prise de Puebla avec
l'ouverture des Chambres ; puis on se persuada que ce serait le bouquet de
fête qui arriverait à Paris pour l'anniversaire de la naissance du Prince
Impérial. Comme le temps s'écoulait, la surprise s'accrut. Que faisait le
général en chef à Orizaba ? Pourquoi s'y immobilisait-il, ne visitant même
pas les troupes ? La circonspection, ajoutait-on, quand elle est poussée à ce
point, cesse d'être sagesse et devient elle-même imprudence. La vérité, c'est
que cinq mois s'étaient écoulés depuis le débarquement des renforts. Enfin,
dans les derniers jours de février, une proclamation de Forey annonça l'heure
des opérations offensives. A cette nouvelle, toutes les âmes se relevèrent,
et joyeusement chacun se prépara à l'action. Le 9 mars, nos têtes de colonnes
débouchaient à Amozoc. Encore une étape, et on atteindrait Puebla. X Puebla,
que les soldats de Lorencez n'avaient fait qu'entrevoir l'année précédente,
avait grandement accru ses moyens de défense. Outre Loreto et le couvent de
Guadalupe si tristement célèbres, elle était protégée par plusieurs autres
ouvrages, les uns de création nouvelle, les autres restaurés. Les plus
importants étaient au nord le fort Santa-Anita, à l'ouest le fort San-Xavier,
au sud le fort Carmen. La difficulté de l'attaque résulterait moins de ces
défenses extérieures que de la configuration intérieure de la place. Du nord
au sud, de l'est à l'ouest, Puebla était sillonnée par des rues taillées
toutes à angle droit. Entre ces rues s'élevaient des pâtés de maisons, isolés
les uns des autres, et formant comme autant de villes dans la ville
elle-même. Ces bâtiments, faits en grosse maçonnerie, pouvaient s'utiliser
presque tous pour la résistance. En outre, certaines de ces constructions,
d'une solidité exceptionnelle, constituaient de véritables forteresses : tels
étaient les couvents, avec les rues qui les entouraient comme d'un fossé,
avec leurs épaisses murailles presque sans jour au dehors et semblables à des
remparts, avec leurs tours ou leurs chapelles d'où l'on dominerait
l'assaillant, avec leurs cours et leurs cloîtres prêts à recevoir et à
abriter les défenseurs. Que ces îlots, ces cadres ainsi qu'on les appelait,
fussent reliés par des barricades, et l'assiégeant, même ayant surmonté tous
les obstacles extérieurs, ne serait qu'au début de sa tâche. Il lui resterait
à conquérir une à une chacune de ces petites citadelles, épuisant labeur qui
découragerait la constance la plus robuste et détruirait en détail l'ennemi
le mieux armé. La garnison avait été proportionnée à l'appareil de la
défense. Elle se composait d'une vingtaine de mille hommes, sous les ordres
d'Ortega : de plus, quelques troupes, commandées par Comonfort, bivouaquaient
hors de la place et formeraient le noyau d'une armée de secours. L'état de
siège avait été proclamé ; les bouches inutiles avaient été renvoyées ; les
couvents, les églises, les maisons particulières avaient été adaptés à leur
destination nouvelle : tout, en un mot, avait été subordonné aux nécessités
de la guerre, et cela avec un zèle d'autant plus âpre que Puebla, ville
cléricale, n'était nullement à ménager et fournirait un excellent champ
d'expériences pour le patriotisme mexicain. Rien d'ailleurs n'était négligé
pour exalter ou raffermir les courages. Les chefs ne cessaient de rappeler la
victoire du 5 mai, et des médailles avaient été frappées en mémoire du grand
succès. Les Français, disait-on, étaient disposés à faire défection, et, pour
accréditer cette rumeur, on propageait à un très grand nombre d'exemplaires
les discours de Jules Favre et de Picard au Corps législatif. Comme l'ennemi
était signalé, Juarez arriva, passa en revue les troupes, les exhorta à la
vaillance, leur distribua de l'argent ; puis il rentra à Mexico pour y
attendre l'événement qui consoliderait la République ou pourrait la ruiner à
jamais. Le 17
mars, à l'aube du jour, l'armée, concentrée à droite et à gauche de la route
d'Amozoc, s'ébranla dans la direction de Puebla. A sept ou huit kilomètres de
la ville, en un lieu qu'on appelait Amalucan, les deux divisions se
séparèrent : l'une, la division Douay, inclina vers la droite, décrivit un
vaste mouvement circulaire autour des forts de Guadalupe et de Loreto et
enveloppa la place du côté du nord et du nord-ouest ; l'autre, la division
Bazaine, se porta vers la gauche et, se dirigeant vers l'hacienda
San-Bartolo, s'établit au sud et au sud-ouest de la cité. Cette double marche
s'accomplit sans résistance sérieuse de l'ennemi, et le plus grand obstacle
fut le passage des ravins ou barrancas qui sillonnent la plaine et
retardèrent longtemps les voitures et l'artillerie. On réalisa de cette
manière une sorte d'investissement, mais ni très rigoureux ni très complet,
tant à cause de l'effectif insuffisant des troupes que de la grande étendue
du périmètre à garder. Le 19 mars, Forey établit son quartier général à
l'ouest de Puebla sur le Cerro San-Juan : c'était une colline surmontée d'un
couvent, située à deux kilomètres des barrières et qui fut occupée après un
court combat. De là le commandant en chef pourrait tout à la fois observer la
ville, surveiller ses bivouacs, suivre même les mouvements des troupes de
Comonfort, dont la cavalerie se montrait à deux lieues plus loin. Cet examen
ne se poursuivrait ni sans trouble ni sans danger, car plus d'une fois les
projectiles ennemis vinrent atteindre le Cerro : l'un des obus éclata même
dans la chapelle du couvent. L'Empereur
avait recommandé que l'attaque ne se fit ni par le fort Loreto ni par celui
de Guadalupe ; il avait conseillé de la diriger de préférence vers le sud,
c'est-à-dire contre le fort Carmen. Cependant, à l'ouest de la ville, le fort
San-Xavier, appelé aussi le Pénitencier, s'avançait hors de la place par une
saillie très prononcée qui permettrait des attaques convergentes. On se
persuada avec raison que cette disposition des lieux faciliterait le succès :
l'ouvrage une fois entre nos mains, on aurait un pied dans Puebla, dont on ne
soupçonnait pas les défenses intérieures. Donc, dans la nuit du 23 au 24
mars, la tranchée fut ouverte de ce côté, à 600 mètres du saillant. Les jours
suivants, les travaux furent continués. Le 26, les batteries, ouvrant leur
feu, bouleversèrent les parapets. Bientôt l'assaut fut jugé possible, et le
29 mars, dans la soirée, après une lutte très acharnée, notre drapeau fut
arboré sur le fort conquis. Deux
choses attristèrent la victoire : d'abord l'étendue des pertes, qui
dépassaient 200 hommes tués ou blessés ; en second lieu, la triste certitude
que cette opération qu'on croyait décisive ne déciderait rien du tout. On vit
alors ce qu'on n'avait entrevu jusque-là qu'à travers les derniers mirages de
l'illusion. Nous n'avions d'autre terrain que celui que venait d'arroser le
sang de nos soldats. En arrière, se dressaient les îlots de maisons, les
cadres ainsi qu'on disait, vastes constructions à l'espagnole, solides,
massives, bien armées, abondamment pourvues de défenseurs. Ceux-ci n'eussent
point soutenu notre choc en rase campagne ; mais, protégés sous ces abris,
ils n'étaient point des adversaires méprisables. Quand, soit par des pétards,
soit à coups de canon, on aurait forcé l'entrée d'un îlot, la conquête, loin d'être
achevée, serait à peine commencée : on se trouverait dans une cour intérieure
où on subirait à découvert le feu d'ennemis invisibles, et il faudrait
emporter pièce par pièce ces pâtés de maisons. Les jours suivants, quelques
cadres furent enlevés ; mais il y en avait, disait-on, 158. « Nous voilà
solidement établis en ville, écrivait Forey à la date du 2 avril. » Sans
doute, mais qu'importait si toute la ville n'était que forteresse ? Il y a
des mots qui font fortune. Jadis, dans les longues attentes du siège de
Sébastopol, que de fois n'avait-on point rappelé le siège de Troie ! Ici,
devant cette ville espagnole transportée de l'autre côté de l'Atlantique, on
se rappela l'Espagne elle-même, les guerres impériales, un autre siège
fameux. Tout ce qui restait d'illusion tomba, et sur toutes les lèvres en
même temps se retrouva le nom de Saragosse. Ce qui
suivit parut justifier l'évocation de ce souvenir. Du Carmen à Santa-Anita,
l'ennemi, privé du fort San-Xavier, établit une seconde ligne de défense. En
rétrogradant, il semblait que, loin de s'affaiblir, les assiégés se fussent
fortifiés, car ils rétrécissaient du même coup le périmètre qu'ils avaient à
couvrir. Nous continuâmes nos cheminements, mais les progrès étaient lents,
difficiles, tous achetés au prix du sang. Chaque cadre exigeait un siège, et
plusieurs furent infructueux ; le seul résultat était de mettre en lumière
l'héroïsme de quelques officiers, le commandant Carteret-Trécourt, le
lieutenant Galland, d'autres encore, dont les noms devinrent tout à coup
populaires. On essaya de pratiquer des galeries de mines, mais on rencontra
le roc. Cependant les munitions s'épuisaient. En outre, cette lutte acharnée
creusait dans l'armée des vides qui, à cette distance de la patrie, ne se
pourraient combler : les pertes, dès le commencement d'avril, s'élevaient,
depuis le début du siège, à 600 hommes hors de combat. Le 7
avril, un conseil de guerre se tint au Cerro San-Juan. Si nous en
croyons l'un de ceux qui y assistaient[49], le général en chef, après
avoir proposé d'abord de porter vers le fort Carmen la principale attaque,
développa tout à coup une opinion toute contraire et fort inattendue, celle
de lever le siège et de marcher droit sur Mexico. Entre toutes les
résolutions, nulle n'eût été plus extraordinaire. On se serait enfoncé dans
l'intérieur en laissant sur ses derrières des forces invaincues : en outre,
n'était-il pas à craindre que Mexico, encouragée par l'heureuse résistance de
la grande cité voisine, ne devînt elle-même une seconde Puebla ? Ce plan
offrait à la fois tous les périls de la faiblesse et tous ceux de la témérité
; on commencerait par un recul timide, puis on continuerait par la plus
hasardée des marches offensives. Si peu judicieux que fût l'avis, il ne
manqua pas d'approbateurs. Les plus considérables furent, dit-on, les deux
divisionnaires, les généraux Douay et Bazaine. L'un et l'autre firent valoir
l'étendue des pertes, le découragement des troupes. « Nos soldats,
répétèrent-ils plusieurs fois, ne veulent plus de la guerre des cadres. »
Trois voix seulement, assure-t-on, s'élevèrent contre cette conduite.
Cependant la séance était à peine levée que plusieurs des membres du conseil
ressentirent le regret, presque le repentir de leur vote. Le général Douay se
ravisa le premier, puis le commandant en chef lui-même. Il fut décidé qu'on
ne lèverait pas le siège, mais seulement qu'on ralentirait les opérations
jusqu'à l'arrivée de nouveaux convois de poudre et de nouveaux engins
d'artillerie. Les jours suivants furent surtout consacrés à améliorer les
ouvrages commencés, à resserrer la ligne d'investissement, à assurer
l'approvisionnement de l'armée. Ces travaux se poursuivirent sans beaucoup
d'entrain. Du dehors heureusement, des nouvelles favorables survinrent. Déjà,
au début du siège, les chasseurs du colonel du Barail avaient dispersé à
Cholula la cavalerie mexicaine. Ce petit combat fut suivi d'un engagement
plus important. Le 14 avril, à Atlixco, le colonel Brincourt, avec un de ses
bataillons de zouaves, deux escadrons de chasseurs, un détachement indigène,
battit les troupes de Comonfort ; et ce beau fait d'armes, outre qu'il
diminuait pour les assiégés l'espoir du secours extérieur, ranima parmi les
assiégeants la confiance dans le succès final Forey,
dans le conseil du 7 avril, avant de proposer la levée du siège, avait
développé un plan de conduite qui consistait à porter l'attaque de la place
non seulement vers l'ouest, mais vers le sud. Du côté de l'ouest, on
poursuivrait les cheminements en avant du fort Xavier et à travers les cadres
; du côté du sud, on commencerait des travaux d'approche vis-à-vis du fort
Carmen. A l'arrivée des nouveaux convois d'artillerie, ce fut donc sur ces
deux points à la fois que se dirigea l'effort des assaillants. Les
cheminements furent d'abord assez heureux : on conquit quelques ilots de
maisons et on pénétra fort avant dans la ville. L'espoir du général en chef
était même qu'une portion de nos troupes, venant par l'ouest et pénétrant
jusqu'au cœur de la cité, pourrait prendre à revers le fort Carmen, tandis
qu'au sud l'autre portion l'aborderait par la plaine. La plus grande partie
de la ville tomberait de la sorte entre nos mains. Cependant,
pour atteindre ce résultat, un ouvrage restait à emporter, c'était le couvent
de Saint-Inès. Nulle part l'ennemi n'avait accumulé de plus formidables
moyens de défense. Le couvent était protégé par un mur d'enceinte ; puis se
dressait une forte grille en fer ; enfin quatre retranchements s'étageaient,
qu'on avait en partie consolidés avec les matériaux des constructions
voisines. Des abatis et des filets obstruaient tous les espaces restés
libres. En arrière, se montrait le couvent lui-même avec ses murailles et ses
terrasses garnies de tirailleurs. Dans une des ailes avait été amenée une
pièce de canon qui flanquait les retranchements. Le général en chef ordonna
l'attaque pour le 25 avril. A l'aide de la mine, le mur d'enceinte fut
renversé, puis, à six heures du matin, notre artillerie ouvrit son feu et
pendant trois heures s'efforça de battre les ouvrages. A neuf heures et
demie, bien que les défenses intérieures n'eussent été que faiblement
entamées, l'assaut fut ordonné. Au signal d'attaque, huit compagnies du Pr
zouaves, divisées en deux colonnes, s'élancent contre le couvent. Tout ce que
peuvent faire le sang-froid, l'agilité, la valeur, les zouaves l'accomplirent
ce jour-là. Mais sur l'étroit espace où ils doivent déboucher, les Mexicains,
embusqués derrière les créneaux ou sur les terrasses, concentrent leur tir.
Les nôtres s'embarrassent au milieu des piquets, des abatis, des cordes, et,
pendant que leur marche se ralentit, l'ennemi multiplie parmi eux les
victimes. L'artillerie a à peine ébranlé la grille et bien peu parviennent à
la franchir. Quelques-uns cependant surmontent tous les obstacles, atteignent
les retranchements, se glissent jusqu'aux murailles du couvent. La plupart
paient de leur vie leur audace ou, s'égarant dans le dédale des
constructions, tombent aux mains de l'adversaire. Quand vint l'ordre de la
retraite, ces braves gens n'étaient plus qu'une poignée. Ils regagnèrent
leurs lignes au milieu de l'admiration de leurs camarades et furent suivis
jusque dans leurs bivouacs par les hommages même de l'ennemi. « Les zouaves
se sont battus comme des lions », disait dans son rapport Ortega. Cette
heure fut la plus critique du siège. Les soldats, quoique toujours solides et
vaillants, commençaient à se troubler de cette guerre de rues, de cette lutte
traîtresse où les coups partaient d'un ennemi invisible qu'on ne pouvait
atteindre ni frapper. Parmi les officiers, plusieurs murmuraient à voix
presque haute contre la politique aveuglée ou coupable qui, sans aucun
intérêt national, sacrifiait un sang si précieux. Quant au commandant en
chef, il se montrait peu, cherchait à relever les espérances par des
proclamations dont il était fort prodigue, s'impatientait contre Puebla, «
Puebla l'arrogante, » ainsi qu'il la nommait. On dit que, sous l'influence
des désillusions, il lui arriva de s'exprimer sur le compte de M. de Saligny
en termes assez sévères et comme l'avait fait, après l'échec du 5 mai,
Lorencez lui-même[50]. Ainsi qu'il arrive dans toute
fortune médiocre ou douteuse, l'armée se prenait à souhaiter vaguement un
nouveau chef, et les regards se portaient sur les lieutenants de Forey, sur
Bazaine en particulier, dont on vantait l'habileté, l'expérience, la fécondité
de ressources. Pourtant, au milieu de cette énervante attente, un souci
dominait. Que penserait-on à Paris ? Que dirait l'Empereur ? A Paris, aux
Tuileries surtout, toutes les illusions subsistaient encore, et dans ce
temps-là même on en eut la preuve. Le jour de l'échec de Saint-Inès, tandis
que les zouaves blessés passaient devant les bivouacs, une dépêche arriva au
quartier général, qui émanait, à ce qu'on assure, de Napoléon lui-même. Le souverain
annonçait au commandant en chef une bonne, une excellente nouvelle, une chose
qu'il savait de source certaine par le ministre des États-Unis : cette chose
certaine, c'était que nous ne rencontrerions aucune résistance ni à Puebla ni
à Mexico. Quelle
eût été l'issue du siège s'il eût fallu pousser jusqu'au bout la conquête de
chaque cadre ? Sans doute, Puebla eût succombé, mais au prix de l'armée,
anéantie par ses propres efforts et aussi ruinée que la ville elle-même.
Heureusement, le résultat de toutes nos opérations extérieures permettait
d'espérer un dénouement moins sanglant. Contre l'armée de secours pas un
combat n'avait été livré qui ne fût un succès. Ainsi en avait-il été à
Cholula et plus récemment à Atlixco. Le principal souci de Comonfort était de
rétablir ses communications avec la place, d'y jeter des munitions et des
vivres. Que s'il réussissait, aucun terme précis ne pourrait être assigné à
la résistance. Mais s'il échouait, s'il était refoulé au loin, Puebla aurait
le sort des villes investies. Un avantage décisif en rase campagne
compenserait donc ce que nos attaques avaient eu jusque-là d'incomplet ou
d'indécis. La
fortune de la guerre nous réserva ce grand bonheur. Depuis plusieurs jours,
Comonfort tâtait nos lignes, avec le dessein visible de forcer
l'investissement. Le 5 mai, il fut repoussé près de Pablo del Monte ; le 6,
il fut de nouveau contraint de rétrograder. Il se retira alors à dix
kilomètres au nord de la place, en un lieu qu'on appelait San-Lorenzo, et s'y
fortifia. Bazaine, ayant reçu l'ordre de l'en déloger, combina un vigoureux
mouvement offensif qui écarterait à tout jamais cet adversaire importun. Il
rassembla quatre bataillons d'infanterie, deux escadrons de chasseurs,
quelques auxiliaires indigènes et une force assez importante en artillerie.
Le 8 mai, il quitta son bivouac à une heure du matin, chemina toute la nuit
et, malgré l'importance de sa colonne, dissimula si bien sa marche qu'il
arriva à deux kilomètres de San-Lorenzo sans que son apparition fût signalée.
A l'aube du jour, la lutte s'engagea. L'ennemi avait le double avantage d'une
assez grande supériorité numérique et d'une position très propre à la
défense. Mais la vigueur de l'attaque déconcerta la résistance. Après un
combat assez court quoique très opiniâtre, les Mexicains se dispersèrent,
laissant sur le terrain six ou sept cents tués ou blessés et entre nos mains
mille prisonniers. « Ce fut une belle petite bataille », a écrit
l'un des acteurs de la journée[51]. Belle, elle le fut pour les
victorieux, ravis de leur triomphe. Elle le fut surtout pour Bazaine, que
l'armée proclama non seulement officier distingué, mais véritable homme de
guerre, et qu'elle salua dès lors comme son chef futur. Le
grand résultat du combat de San-Lorenzo, ce fut de décourager les défenseurs
de Puebla. Le dénouement se précipita, alors que les plus optimistes le
croyaient encore lointain. Comonfort tenu à distance, il était clair que la
place ne pourrait se ravitailler. Les jours suivants, les travaux d'approche
au sud de la ville furent poursuivis avec une activité de mauvais augure pour
les assiégés ; puis l'artillerie ouvrit son feu et bouleversa si bien les
ouvrages que l'assaut serait à bref délai possible. Ayant satisfait et
au-delà à toutes les exigences de l'honneur, Ortega ne crut pas que le
patriotisme exigeât de lui des sacrifices désormais inutiles. Secrètement il
demanda au général Forey d'abord un armistice, puis le droit pour la garnison
de se retirer avec armes et bagages sur Mexico. L'une et l'autre proposition
ayant été déclinées, il se résigna à livrer la place. Pendant la nuit du 16
au 17 mai, il fit briser les armes, enclouer les canons, détruire les
poudres. A l'aube, un messager parti de la ville vint annoncer au camp
français la fin de la résistance. Pour colorer sa décision, Ortega invoquait
la pénurie des vivres, ce qui était vrai, et l'épuisement des munitions, ce
qui n'était pas tout à fait exact ; il ajoutait avec une fierté qui n'était
pas sans grandeur : « Je ne puis me défendre plus longtemps ; sans cela Votre
Excellence ne peut douter que je ne l'eusse fait. Ainsi
tomba, après soixante et un jours de siège, la Puebla de los Angeles.
Le 19 mai, Forey fit son entrée dans la ville, et la cathédrale, naguère
aménagée pour les nécessités de la défense, se para pour célébrer la
victoire. Même en cette heure de triomphe, la joie se mêla de tristesse. Nous
cheminions à travers les ruines, et, sur cette terre que nous devions
régénérer, il n'y avait jusqu'ici de certain que l'âpre résistance de nos
adversaires et la grandeur de nos propres sacrifices. Plus de 1.100 officiers
ou soldats, les uns tués, les autres blessés, avaient payé de leur sang la
possession de ces murailles. Quel que fût l'éclat du succès, certains
incidents, certains signes marquaient la fragilité de notre conquête. Le jour
même où se rendait Puebla, on apprit que le 1er mai, à Camaron, village situé
à la limite des terres chaudes, une compagnie de la légion étrangère
commandée par le capitaine Danjou avait été assaillie par un corps de 1.500 à
1.800 Mexicains. Sur 65 hommes, 43 avaient été tués ou blessés ; les autres,
après une résistance héroïque, avaient été faits prisonniers ; un seul avait
pu s'échapper et avait porté la nouvelle de la catastrophe. Combien n'était
point précaire notre établissement, puisque le chemin vers la mer demeurait
infesté de nos ennemis ! C'est au milieu de ces impressions un peu sombres
que Forey s'établit dans Puebla. Il fit inventorier le matériel de guerre
laissé dans la place, réorganisa les administrations locales, puis rendit
divers décrets de l'ordre militaire et politique. Cependant, dès la première
heure, le principal souci avait été la garde et le traitement des
prisonniers. Parmi les défenseurs de la ville, un grand nombre étaient
parvenus à s'enfuir dès le licenciement et avant que nos troupes occupassent
les barrières. Des soldats qui restaient, on fit deux parts : les uns furent
employés à détruire les barricades, les autres furent incorporés dans les
bataillons de Marquez, où ils guettèrent naturellement la première occasion
de déserter. Quant aux généraux et officiers, il fut décidé qu'on les
dirigerait vers la France ; mais, comme on ne leur demanda pas d'engagement
et comme d'ailleurs la surveillance fut assez relâchée, la plupart
s'évadèrent avant l'arrivée à la Vera-Cruz. On devait les retrouver plus tard
dans les rangs de nos ennemis. XI A la
nouvelle de la chute de Puebla, Juarez affirma tout d'abord sa volonté de
défendre Mexico. La ville fut mise en état de siège : un décret ordonna
l'expulsion de tous les Français valides ; enfin une proclamation du ton le
plus emphatique exhorta à la lutte contre l'envahisseur. Devant la réalité,
cet appareil belliqueux s'évanouit : peut-être au fond n'était-il qu'une
apparence pour masquer une retraite déjà résolue. Le siège de Puebla avait
absorbé toutes les ressources de la République. Ni de l'armée ni de la nation
on ne pouvait attendre un nouvel effort. Le président lui-même, magistrat
civil et non chef militaire, était plus propre à incarner en lui la résistance
passive qu'à dominer les suprêmes périls de la guerre. Comme les Français
approchaient, Juarez fit, avec une résignation obstinée et tranquille, ses
apprêts de départ. Son principal souci fut que sa retraite n'eût rien d'une
abdication. Le 31 mai, il clôtura la session du Congrès ; puis, emmenant avec
lui ses ministres, ses principaux conseillers, les papiers d'État, les
caisses publiques, il sortit de la ville par la route du nord et s'achemina
vers San-Luis de Potosi. Ce jour-là commença le long exode de ce gouvernement
singulier, toujours fugitif, jamais prisonnier, toujours mourant, jamais
abattu. Rien
n'arrêterait désormais les vainqueurs. Le 1.r juin, la division Bazaine
franchit la chaîne de montagnes qui sépare le bassin de Puebla de celui de
Mexico. Le 2, elle établit son bivouac à Buena-Vista. De là apparut, avec ses
lacs, ses villages, ses plantations, ses haciendas, la haute vallée où la
capitale est assise ; bientôt on distingua, quoique dans l'éloignement, la
ville elle-même, avec ses dômes et ses clochers. Dès le 7, Bazaine occupa
Mexico. Le 10, Forey y fit son entrée solennelle. Ce
jour-là, ce jour-là enfin, ce qu'annonçait depuis si longtemps M. de Saligny
put sembler vérité. Rien n'est contagieux comme le succès : or notre succès,
quoique lent, quoique obscurci jadis par un échec, était trop décisif pour ne
pas frapper les âmes. Ce n'était point une illusion que de croire à
l'existence d'un parti réactionnaire, monarchique même. La seule illusion
était de s'imaginer que ce parti pourrait nous frayer la voie, se développer
hors du rayon de notre tutelle ou survivre à notre occupation. Juarez, en
évacuant la capitale, l'avait laissée à qui voudrait la prendre, et elle
n'avait guère d'autre alternative que de nous subir ou de se livrer aux
factions. Toutes ces causes contribuèrent à créer autour de nous un courant
d'adhésion assez vif, et très sincère quoique passager. C'est au bruit du
canon, au son des cloches, que le commandant en chef français s'avança dans
la ville ; à ces manifestations officielles s'ajoutèrent les arcs de
triomphe, les bouquets, les acclamations, en un mot, les témoignages
habituels de la joie publique ; et, oublieux des scènes sanglantes de Puebla,
que les Mexicains eux-mêmes semblaient avoir oubliées, nous pûmes, sans trop
de complaisance pour nous-mêmes, nous croire non seulement des vainqueurs,
mais des hôtes désirés. Les jours suivants, les réjouissances se
prolongèrent. L'octave de la Fête-Dieu fournit le prétexte d'une de ces
processions solennelles, si chères aux peuples de race espagnole. Puis
vinrent les banquets, les bals, les jeux de toutes sortes. Le parti
réactionnaire conduisait toutes ces pompes. Quant aux masses, elles ne se
lassaient pas d'admirer le bel ordre de l'armée française, elles s'extasiaient
devant l'éclat des uniformes, elles se rappelaient les angoisses des récentes
guerres civiles, et moitié entraînées, moitié éblouies, s'abandonnaient, avec
un commencement de confiance, à l'espoir de jours meilleurs. Forey jouissait
de son succès avec une joie naïve, et une vanité qui ne se dissimulait point
assez. Vraiment, il se croit Fernand Cortez, disaient tout bas ses officiers.
« Je viens d'entrer à Mexico, mandait le commandant en chef à
l'Empereur... La population de cette capitale, tout entière, a accueilli
l'armée avec un enthousiasme qui tenait du délire. Les soldats de la France
ont été littéralement écrasés sous les couronnes et les bouquets. La rentrée
des troupes à Paris après la campagne d'Italie peut seule donner l'idée d'un
pareil triomphe. » Toutes les épithètes louangeuses de la langue
française étaient mises à contribution pour dépeindre la foule, qui était
« immense » ; nos régiments, qui étaient « admirables » ; la
cathédrale, qui était « magnifique ». Se portant garant pour la nation mexicaine,
Forey lui donnait généreusement un brevet de sagesse. Elle était, disait-il,
« avide d'ordre, de justice, de liberté vraie. » « Je lui ai promis tout
cela, ajoutait-il, au nom de l'Empereur. » Enfin, tout à fait grisé de ses
propres paroles et jaloux de résumer ses pensées en une seule, le général
proclamait tout uniment que « la réception était sans égale dans l'histoire[52] ». À cette
population « avide d'ordre », Forey pensa que l'heure était venue
d'assurer un gouvernement. Jusque-là, le seul essai d'organisation avait été
le plan de Cordova. Il était temps de créer un établissement plus
solide. Mais ici l'embarras ne laissait pas que d'être grand. Les
instructions du commandant en chef lui prescrivaient de consulter la nation
mexicaine et de ne rien faire que d'après ses vœux. Or il se trouvait que
Juarez, exilé de la capitale, détenait encore la plupart des provinces, ce
qui rendrait impossible tout appel au suffrage populaire, hormis sur les
territoires assez restreints occupés par nos armes. Faute de plébiscite,
voici la combinaison qu'imaginèrent les autorités françaises. Trente-cinq
citoyens mexicains furent choisis pour former une junte. Cette junte désigna
un pouvoir exécutif composé de trois membres. Ce furent Almonte, Monseigneur
Labastida, archevêque de Mexico ; enfin le général Salas, personnage très
obscur et destiné à remplir ce rôle sacrifié qu'on retrouve au fond de tous
les triumvirats. Après avoir constitué cette sorte de gouvernement, les
membres de la junte s'adjoignirent deux cent quinze collègues. Ainsi fut
formée une assemblée de deux cent cinquante notables qui s'érigea en
Assemblée constituante. Le 10 juillet, elle proclama le rétablissement de la
monarchie, décida que la couronne serait offerte à l'archiduc Maximilien et ajouta
qu'en cas de refus de ce prince, la nation s'en rapporterait à Napoléon III
pour le choix d'un souverain. Quel que fut le mérite intrinsèque de la
résolution, il était malaisé d'y trouver la marque, même incomplète ou
indirecte, de la volonté populaire ; et, sauf la garantie de la sagesse et de
la probité françaises, ce nouveau pronunciamento ressemblait fort à tous ceux
qu'on avait vus jadis. Forey se contenta de cette apparence, et peut-être
dans le présent ne pouvait-il faire mieux. Le décret fut publié, le
gouvernement provisoire prit le nom de Régence de l'Empire, et de
nouveau les réjouissances éclatèrent, comme si le Mexique fût au bout de tous
ses maux. Forey,
en proclamant la monarchie, n'avait-il pas été trop loin ? N'avait-il pas
devancé ou dépassé les intentions de l'Empereur ? L'une des nombreuses
malchances de l'entreprise mexicaine, ce fut la lenteur des communications,
qui permit rarement que les ordres du souverain s'adaptassent à la réalité
des choses. Les instructions transmises de Paris avaient cessé d'être
opportunes quand elles arrivaient au Mexique ; les rapports expédiés du
Mexique avaient cessé d'être vrais quand ils parvenaient à Paris ; de là un
perpétuel quiproquo qui pesa sur toute l'expédition. Tandis que Forey, tout
enivré de son triomphe, allait sans hésiter jusqu'à la limite extrême de ses
instructions et croyait par-là consolider sa faveur, à Paris, dans les
conseils de l'Empire, apparaissaient quelques signes de regret, presque de
repentir. Pendant tout l'hiver de 1862 à 1863, on avait attendu le
dénouement, et chaque courrier avait été une déception. Puis, l'opiniâtre
résistance de Puebla, en trompant de nouveau les espérances, avait provoqué
un pénible étonnement. Où donc était le parti monarchique ? Les obstacles qu'on
rencontrait devant Puebla, ne les rencontrerait-on pas devant Mexico ? Les
ministres de Napoléon, assez hostiles en général à l'entreprise, n'avaient
pas manqué d'exploiter ces mécomptes. L'un des plus ardents à limiter
l'expédition était le ministre de la Guerre. Dès le 3 juin, sous l'impression
des nouvelles peu favorables venues de Puebla, il exhortait l'Empereur à
éviter une troisième campagne, il jugeait difficile un plus grand
développement des opérations actives ; il proposait discrètement l'envoi au Mexique
d'un aide de camp chargé de tout voir et de tout rapporter : « Jusqu'à
ce jour, ajoutait-il avec une légère nuance de blâme et de désappointement,
j'ai dû bien plutôt prévoir ce qui pouvait manquer au corps expéditionnaire
que je n'ai été prévenu en temps utile de ce qui pouvait lui faire défaut[53]. » — Deux jours plus tard,
le 5 juin, une dépêche de M. Drouyn de Lhuys au général Forey vint marquer
mieux encore la tendance à abréger ou à restreindre notre intervention. M.
Drouyn de Lhuys rejetait toute idée de compromission avec le gouvernement de
Juarez ; mais, après avoir formulé assez fièrement cette réserve, il
poursuivait en des termes qui contrastaient fort avec l'âpre langage tenu
jusque-là par M. de Saligny, et approuvé par l'Empereur. « Nous
n'aurions, disait-il, pas d'objection à entrer en relations avec un pouvoir
nouveau, ayant l'assentiment du pays et prêt à traiter sur la base des
indemnités et des garanties d'intérêt général que nous sommes fondés à
revendiquer. A nos demandes antérieures nous ne voulons joindre la
stipulation d'aucun avantage exclusif en dehors des frais de guerre, que
l'étendue de nos sacrifices nous oblige à réclamer. » Quel serait le
dépositaire de ce « pouvoir nouveau » ? Ici le ministre
s'appliquait à mettre en relief son esprit de tolérance : « Une société,
poursuivait-il, dont les malheurs viennent principalement de ses divisions,
aurait surtout besoin de voir à sa tête un nom capable de rallier les partis
opposés... Notre désir serait donc que l'homme avec lequel vous essayeriez de
vous mettre en rapport fût apte autant que possible à entreprendre cette
œuvre de conciliation et eût reçu au préalable de la nation elle-même, sous
une forme quelconque, même provisoire, le pouvoir de traiter avec vous... Il
se pourrait, continuait M. Drouyn de Lhuys, avec un redoublement de
concessions, qu'il fallût le chercher parmi les chefs mêmes qui, trompés par
leur patriotisme, croient servir la cause nationale en portant les armes
contre nous. Vous ne vous refuseriez point à sonder ses dispositions parce
qu'il serait aujourd'hui dans les rangs de nos adversaires. Notre politique a
été, dès le principe, de faire appel à tous ceux dont le concours nous serait
utile, et c'est la même pensée qui doit vous guider dans les ouvertures dont
il vous paraîtrait opportun de prendre l'initiative. » Quelle opposition
entre ces paroles et le langage des émigrés mexicains ! La dépêche était
remarquable par tout ce qu'elle affirmait ; elle l'était plus encore par tout
ce qu'elle laissait dans l'ombre : pas un mot de la monarchie, pas un mot de
l'archiduc Maximilien. Cette
importante communication parvint à Mexico au moment où Forey venait de
convoquer l'Assemblée des notables qui avait, au moins en principe, proclamé
la monarchie. On devine son émoi. Il venait de compromettre à fond la
politique impériale, et voici que cette politique à large envergure semblait
n'avoir plus d'autre souci que de se couper les ailes. Avait-il été un
interprète peu clairvoyant, maladroit ou infidèle ? Un espoir restait au
commandant en chef, celui que la nouvelle encore ignorée à Paris de l'entrée
à Mexico raffermirait dans les sphères officielles la confiance un peu
ébranlée. Autant
qu'on peut en juger par les documents que nous possédons, l'impression de
doute, née de la longueur de la guerre et de l'opiniâtre résistance de
Puebla, ne se dissipa point, même à l'annonce du succès décisif qui nous
avait portés jusque dans la capitale. » Au train dont vont les choses,
écrivait le maréchal Randon, nous allons être obligés de faire occuper à peu
près tous les points importants. » Et il ajoutait d'un ton découragé :
« Il est permis de se demander jusqu'à quand nous serons entraînés à
envoyer de nouvelles troupes au Mexique[54]. » Dans le même temps, une
mesure bien significative vint marquer mieux encore la répugnance du
gouvernement impérial à s'engager sans retour. L'homme en qui s'incarnait
l'intervention, l'homme à qui l'on attribuait la convocation de l'Assemblée
des notables et la proclamation imprudente ou prématurée du régime
monarchique, M. de Saligny, fut relevé de sa charge et rappelé en France. Il
le fut durement, moins en diplomate qu'on veut honorer qu'en serviteur qu'on
congédie. Comme il ajournait son départ du Mexique, où le retenaient divers
intérêts, des dépêches réitérées lui enjoignirent de hâter son retour. De ces
dépêches la dernière, adressée par le maréchal Randon au commandant en chef,
est conçue en des termes comminatoires qui surprennent : « M. le
ministre des Affaires étrangères a adressé par trois fois différentes à M. de
Saligny l'ordre de rentrer en France, même sans attendre l'arrivée de son
successeur, M. de Montholon. Je suis chargé de vous faire connaître que
l'intention formelle de l'Empereur est que l'ordre concernant M. de Saligny
soit exécuté au reçu de cette lettre, dans le cas où il serait encore au
Mexique. » Et le maréchal ajoutait en post-scriptum : « Alors même que M. de
Saligny donnerait sa démission, il ne devait pas moins quitter le Mexique
sans aucun retard[55]. » Ainsi était traité l'homme
que jadis l'Empereur proposait pour modèle à tous ses agents, et qui avait
été le mentor de Jurien de la Gravière, de Lorencez, de Forey lui-même. La
rigueur de ce langage est telle qu'on y pourrait voir non seulement un
désaveu politique, mais la punition de quelque intrigue, de quelque faute
jusqu'ici ignorée. Quelque éclatante que fût la disgrâce, le repentir était
tardif, en tout cas il fut passager. Il était aisé de destituer M. de
Saligny, il le serait moins de se dégager de la politique téméraire qu'il
avait inaugurée. Le châtiment de certaines imprudences initiales, c'est
d'empêcher pour l'avenir le retour à la prudence. Le point de départ de notre
entreprise était une erreur fondamentale sur l'état du Mexique, ses
ressources, les forces respectives des parties qui y régnaient. Toute la
conduite ultérieure devait se ressentir de ce faux jugement, et en
disgraciant M. de Saligny, on retiendrait malgré soi une bonne part des
informations qu'il aurait propagées. Par une singulière fatalité, les agents
de l'Empereur venaient d'engager presque irrévocablement la France, et cela à
l'heure où le souverain, éclairé par la première lueur des événements,
cherchait peut-être à modérer sa marche, à limiter ses sacrifices, à trouver
pour sa politique un point d'arrêt. Tout le reste de l'expédition reflétera
la même incohérence : à Paris, à Mexico, la vérité apparaîtra, mais
incomplète, par échappées, altérée aussitôt par toutes les erreurs
primitives, qu'on n'aura qu'imparfaitement dépouillées ; et la dernière illusion
ne s'évanouira que quand toute voie de retraite honorable sera déjà fermée. Forey
ne devait pas assister au développement de l'entreprise mexicaine, et la
grave dépêche que nous venons de citer fut ouverte par son successeur. Vers
le milieu d'août, le courrier de France lui avait apporté tout ensemble une
grande joie et une assez vive déception. La grande joie, c'était son
élévation à la dignité de maréchal ; la déception, c'était la fin de son
commandement. Il était invité à remettre au général Bazaine l'autorité
suprême. A travers les témoignages de la satisfaction officielle, à travers
l'éclat de la plus haute distinction, le nouveau maréchal put discerner un
blâme discret et eut comme la sensation d'une défaveur. Au fond, on lui
reprochait à Paris ses lenteurs devant Puebla, son succès trop chèrement
acquis, et, en récompensant sa victoire, on doutait de son habileté. Au point
de vue politique, on critiquait plusieurs de ses décrets, entachés,
disait-on, d'esprit réactionnaire et plus dignes d'un conquérant que d'un
libérateur. Comme M. de Saligny, Forey hésita tout d'abord à partir, espéra
un contre-ordre, et on le vit demeurer quelque temps au milieu des troupes,
se complaisant dans l'appareil fastueux d'un fondateur d'empire. Enfin, sur
de nouvelles dépêches, il quitta Mexico le 1er octobre 1863, et, le 21,
s'embarqua à la Vera-Cruz. Sur cette terre brûlante du Mexique, les hommes s'usaient vite. A Jurien de la Gravière désavoué avait succédé Lorencez ; à Lorencez disgracié avait succédé Forey ; voici que Forey lui-même s'éloignait, grandi plutôt en dignité qu'en renommée. Avec les chefs militaires disparaissait le chef politique, M. de Saligny, plus rudement frappé qu'aucun de ceux qu'il avait accusés. L'armée vit partir le maréchal sans le regretter beaucoup : elle le jugeait un peu vieilli et peu apte aux fatigues de la guerre ; en outre, il était d'accueil assez rude et, bien qu'excellent officier, très droit, très intègre, n'avait point conquis le prestige qui fait pardonner les rudesses. En revanche, toutes les pensées se tournaient vers Bazaine. Jamais général n'inaugura le pouvoir suprême en éveillant plus d'espérances. Devant Puebla, les soldats, mécontents de la lenteur des opérations, s'étaient plu à mettre en relief ses talents, son sang-froid, sa bravoure. Le combat de San-Lorenzo avait fait de lui le favori de l'armée. Bazaine avait saisi ces symptômes et n'avait rien négligé pour les aviver. On l'avait vu, pendant le siège, parcourant les tranchées, abordant les officiers inférieurs, causant familièrement avec eux, insinuant ce qu'on eût dû faire et ce qu'on ne faisait point, édifiant de la sorte une popularité qui l'élèverait au niveau de son chef et bientôt au-dessus de lui. Ce furent les témoignages de cette faveur qui saluèrent le nouveau général en chef. De vrai, il avait des qualités de surface très propres à faire illusion : un savoir-faire qui passerait pour habileté, un goût d'intrigue qui semblerait esprit politique, une certaine vulgarité d'allures qui paraîtrait dédain du faste ou modestie. Ses amis ajoutaient qu'il savait l'espagnol à merveille, ce qui le rendrait, disait-on, très apte aux négociations avec les indigènes. Forey, dans les intervalles de ses brusqueries, était un peu solennel : Bazaine serait d'accès facile ; Forey gardait avec un soin jaloux, excessif peut-être, toutes les rigueurs de l'ancienne discipline : Bazaine les laisserait se relâcher un peu ; Forey ne se montrait guère : Bazaine, au moins dans les premiers temps, affecterait de vivre au milieu des soldats comme l'homme fait pour partager leurs périls et les conduire à la victoire. On se souvient de ces pages où Salluste, décrivant la guerre de Jugurtha, montre le grave et sévère Metellus supplanté par Marius, Marius le populaire, Marius actif, remuant, prompt à toutes les intrigues comme à tous les travaux. Les légionnaires se pressaient autour de leur nouveau général, tandis que son prédécesseur s'embarquait tristement pour l'Italie. L'avenir étant caché à tous les yeux, on vit au Mexique quelque chose de pareil. A Bazaine, destiné à un si sombre avenir, on eût alors appliqué volontiers le jugement que Salluste porte sur Marius, réservé à tant de victoires : Omnes spes et opes in illo sitœ. |
[1]
Voir Correspondence respecting british claims on Mexico, p. 2 et suiv.,
12 et suiv.
[2]
Dépêches de M. Mon à M. Calderon-Collantès et de M. Calderon-Collantès à M.
Mon, 24 novembre, 9 décembre 1858, 3 et 10 janvier 1859. (Documents
communiqués aux Cortès sur les affaires du Mexique, 1861-1862.)
[3]
Dépêche de M. Pacheco, 25 mai 1860. (Documents distribués aux Cortès sur les
affaires du Mexique, 1861-1862.)
[4]
Documents diplomatiques, 1861, p. 109-113.
[5]
Lettre de M. Thouvenel au comte de Flahaut, 26 septembre 1861. (Le Secret de
l'Empereur, t. II, p. 175-176.)
[6]
Voir Correspondence respecting the affairs of Mexico, p. 94, et passim.
[7]
Documents communiqués aux Cortès sur les affaires du Mexique, 1861-1862.
[8]
Discours de M. Mon à l'Assemblée des députés, 7 janvier 1863.
[9]
Correspondence respecting the affairs of Mexico, p. 97-98.
[10]
Documents communiqués aux Cortès sur les affaires du Mexique, 1861-1862.
[11]
Dépêche de M. Barrot à M. Thouvenel, 21 octobre 1861. (Document
diplomatiques, 1862, p. 157.)
[12]
Rapports de M. Dubois de Saligny, 4 août, 28 septembre 1861. (Documents
diplomatiques, 1861, p. 114-118.
[13]
Voir Correspondence respecting the affairs of Mexico, p. 92-94, 101,
114-115.
[14]
Voir Correspondence respecting the affairs of Mexico, p. 112.
[15]
Voir Documents diplomatiques, 1861, p. 123-123.
[16]
Correspondence respecting the affairs of Mexico, p. 102 et 120. —
Discours de lord Russell à la Chambre des lords, 19 juin 1862. (Parliamentary
debates, third series, t. CLVII, p. 720.)
[17]
Voir Mémoires du maréchal Randon, t. II, p. 58.
[18]
La piastre avait une valeur nominale de 5 francs environ.
[19]
Discours de M. Billault au Corps législatif, 26 juin 1862 et 7 février 1863.
[20]
Executive documents, 1863.
[21]
Lettre de M. Jecker à M. Conti, S décembre 1869. (Papiers des Tuileries.)
[22]
Voir Correspondence relatinq to affairs in Mexico, t. II, p. 25-26.
[23]
Général DU BARAIL, Mémoires,
t. I, p. 342.
[24]
Correspondence relating to affairs of Mexico, p. 29, 31.
[25]
Voir NIOX, Expédition
du Mexique, p. 73, note.
[26]
Voir Procès-verbal de la deuxième conférence des plénipotentiaires alliés. (Documents
distribués aux Cortès sur les affaires du Mexique, 1861-1862.)
[27]
Article premier du traité de la Soledad.
[28]
Voir Correspondence respectinq the affairs of Mexico, p. 145-147.
[29]
Corregpondence respecting the affairs of Mexico, p. 148, et 2e part., p.
3, 4 et 9.
[30]
Voir Documents diplomatiques, 1862, p. 173-174.
[31]
Voir Correspondence relatiny to affairs in Mexico, t. II, p. 81.
[32]
Documents diplomatiques, 1862, p. 178.
[33]
Documents diplomatiques, 1862, p. 183.
[34]
Voir Documents communiqués aux Cortès sur les affaires du Mexique,
1861-1862.
[35]
Correspondence relating to affairs of Mexico, t. II, p. 107.
[36]
Voir Procès-verbal de la conférence du 9 avril 1862 entre les commissaires
alliés.
[37]
Voir Executive documents, Washington, 1863, p. 97.
[38]
Voir prince BIBESCO,
Combat et retraite des six mille, p. 37.
[39]
Dépêche du général Prim au ministre d'État, 19 mars 1862. (Documents
communiqués aux Cortès sur les affaires mexicaines, 1862.)
[40]
Voir NIOX, Expédition
du Mexique, p. 137.
[41]
Prince BIBESCO, Combats
et retraite des six mille, p. 141.
[42]
Séance du 27 février 1862.
[43]
Séance du 7 mars 1862.
[44]
Times, 21 mai 1862.
[45]
La Patrie, 1er juin 1862.
[46]
Lettres de l'Empereur au maréchal Randon, 14, 24, 29 juin, 3, 4 juillet, 6 août
1862. (Mémoires du maréchal Randon, t. II, p. 63-75.) — Pièces
inédites, etc.
[47]
Voir NIOX, Expédition
du Mexique, p. 209-210.
[48]
Lettre du chef d'escadron B*** au général de Martimprey, 27 décembre. 1862. (Correspondance
inédite.)
[49]
Voir Souvenirs militaires, par l'intendant général WOLFF, p. 323 et suiv.
— Voir aussi général DU
BARAIL, Mémoires,
t. II, p. 416-420.
[50]
Voir Mémoires du général du Barail, t. II, p. 140.
[51]
Lettre du lieutenant-colonel Margueritte, 10 mai. (Vie du général
Margueritte, par le général PHILEBERT, p. 288.)
[52]
Voir Moniteur du 19 juillet 1863.
[53]
Voir Mémoires du maréchal Randon, t. II, p. 82.
[54]
Voir Mémoires du maréchal Randon, t. II, p. 85.
[55]
Voir Mémoires du maréchal Randon, t. II, p. 85-86.