SOMMAIRE I. La France après
Castelfidardo : manifestations diverses ; Mgr Dupanloup. — Les régions
officielles : l'Empereur : M. Thouvenel M. de Gramont. — Les puissances
étrangères : entrevue de Varsovie : dépêche de lord John Russell à sir James
Hudson (27 octobre 1860). L'Italie : loi autorisant les annexions : les votes
dans l'Italie centrale et spécialement dans les Deux-Siciles. —
Victor-Emmanuel à Naples et retraite de Garibaldi.
II. — La politique
intérieure : légers signes de retour aux idées de liberté : la presse et son
langage un peu plus assuré : le Corps législatif et ses tendances à grandir
son rôle. — Le décret du 24 novembre : analyse de ce décret et en quoi
consiste sa véritable importance : comment il est jugé par l'opinion
publique.
III. — Comment toutes
les pensées se tournent vers l'Italie : Gaëte : quel genre de protection
l'Empereur imagine au profit du roi de Naples : l'escadre française devant
Gaëte : protestations du Piémont et de l'Angleterre : retraite de l'escadre :
les derniers jours de Gaete et reddition de la place.
IV. — Ouverture de la
session législative et première application du décret du 24 novembre. — Le
Sénat : discours du prince Napoléon et caractère extraordinaire de ce
discours : incidents divers : brochure du duc d'Aumale.
V. — Le Corps
législatif et le décret du 24 novembre : sous quelle impression les députés
inaugurent leurs travaux. — Toujours la question italienne : comment les catholiques
se sont de plus en plus séparés du gouvernement ; circulaires diverses ;
brochure de M. de la Guéronnière ; Mgr Pie. — La discussion de l'Adresse :
les affaires italiennes et romaines : séance du 13 mars et discours de M.
Keller. — Suite de l'adresse : incidents divers : M. Émile Ollivier. — Séance
du 22 mars : nouvelle discussion sur la question romaine : vote des 91.
VI. — L'Italie au
printemps de 1861 : Cavour ; ses derniers jours : sa maladie et sa mort. — Où
se portent, à partir de 1864, les préoccupations du gouvernement impérial, et
quel personnage va désormais occuper la scène.
I Peu
après l'invasion des Marches, Mérimée écrivait à M. Panizzi : « Notre pays a
le malheur d'être profondément sommaire. » L'aspect extérieur des choses,
dans les jours qui suivirent Castelfidardo, sembla bien justifier cet aveu
sincère et dépité. Que les masses fussent fort remuées par les récents
événements italiens, il serait téméraire de le prétendre. Mais des groupes
les plus instruits et les plus éclairés, un murmure de réprobation s'éleva,
bien propre à troubler soit les triomphateurs, soit leurs complices. Les plus
zélés des catholiques jugeaient l'attentat sacrilège ; les plus modérés se
contentaient de le déclarer inouï. La guerre apparaissait, non comme une
lutte régulière, mais comme le brutal écrasement du faible par le fort. «
Espérons, disaient les plus prévoyants, que le chaos italien ne deviendra pas
le chaos européen. » Quand on connut les noms des victimes, l'émotion
s'accrut. Sur les pentes des Crocettes, le plus pur-sang de la France
avait coulé, en sorte que la défaite semblait comme subie par nous.
« Rassurez le noble faubourg, mandait ironiquement Cavour à M. Nigra en
annonçant le rapatriement des prisonniers. Ses enfants lui seront rendus, guéris,
je l'espère, du projet de convertir les Italiens[1]. Les captifs revinrent, en
effet, les uns montrant leurs blessures, les autres racontant leurs
disgrâces, tous proclamant la complicité de Napoléon dans l'aventure récente
et répétant le fameux fate presto que plusieurs avaient recueilli de
la bouche même de Cialdini. À la fois victorieux et disqualifiés, les Sardes
se dédommageaient par leurs profits de ce qui manquait à leur honneur. « Nous
ressemblons, écrivait de Paris à quelque temps de là l'un des agents
piémontais, nous ressemblons à ces femmes galantes qu'on ne salue point dans
la rue. » Cependant un souci dominait chez les catholiques, celui de rendre
un éclatant hommage aux jeunes et glorieux morts tombés, ainsi qu'on disait, pro
Petri sede. Dans les plus grandes villes de France, au milieu d'une
affluence extraordinaire, des services furent célébrés pour les victimes. De
toutes ces cérémonies, la plus mémorable fut celle que présida Mgr Dupanloup.
C'est en Savoie qu'il avait appris l'invasion, puis le combat et la défaite.
Aussitôt il avait regagné Orléans, ne voulant pas, en ces conjonctures,
demeurer loin de son diocèse. Le 9 octobre, dans sa cathédrale, il prononça
l'oraison funèbre de ceux qui avaient succombé. « Nous venons, dit-il, déposer
sur leurs tombes lointaines non pas des larmes, mais des louanges avec nos
prières ; et sur ce qui reste d'eux ici-bas, sur le dépôt vénéré de leurs
cendres bénies, redire à leurs âmes immortelles : Vous êtes bien heureuses,
car tout ce qu'il y a ici-bas d'honneur et de gloire pure s'est reposé sur
vous, avec la vertu de Dieu. » Tous les contemporains ont encore aujourd'hui
gravée dans leur mémoire la fin du discours, quand l'orateur, évoquant les
collines de Castelfidardo, les proclama consacrées par le sang des martyrs.
Ils se rappellent l'émotion frémissante de l'auditoire, et, au pied de la
chaire, Berryer tout en pleurs. Jamais l'évêque n'avait rencontré de tels
accents, et jamais non plus, dans la suite, il ne les retrouva. Encore ne
découvrit-il que la moitié de ses pensées, ayant qualité pour honorer les
victimes, non pour flétrir les agresseurs. « J'étouffais, a-t-il écrit
plus tard, de tout ce que je ne pouvais pas dire. » L'Empereur
était revenu d'Algérie. L'absence avait eu juste la durée de l'attentat qu'on
ne voulait pas voir. Autour de lui, il ne manquait pas de loyaux et
clairvoyants serviteurs qui demandaient qu'on mît enfin en interdit le
redoutable Cavour : tels étaient le maréchal Randon, M. Magne et surtout M.
Walewski, qui allait bientôt revenir aux affaires comme ministre d'État. En
revanche, le prince Napoléon, alors au fond de l'Écosse, écrivait qu'il était
« enchanté » et se préparait, dès son retour en France, à mener le chœur
des bruyantes approbations. Entre ces influences diverses, le souverain
flottait suivant sa coutume, tantôt se taisant, tantôt promulguant quelques
obscurs oracles que chaque parti interprétait selon ses espérances. «
L'Empereur nous gronde, mandait Cavour à M. Pepoli, mais molto
amorevolmente. » Et il ajoutait quelques jours plus tard :
« Napoléon est mécontent de tout le monde, mais du Pape plus encore que
de nous[2]. » Quant au ministre des
affaires extérieures, M. Thouvenel, il semble avoir, en ces extraordinaires
conjonctures, professé des opinions un peu variables. On a dit avec quelle
énergie il avait réprouvé l'ultimatum de Cavour. Bientôt son courroux avait
molli, et, sans amnistier la politique italienne, il s'était plié fort
doucement aux faits accomplis. Il jugeait impossible toute intervention
matérielle et déclarait chimérique toute tentative pour recouvrer les Marches
et l'Ombrie. Que le Pape fût laissé libre au Vatican ; que nos troupes, en
étendant un peu le cercle de leur action, écartassent de Rome tout danger
immédiat, et il n'imaginait rien au-delà de ces arrangements provisoires.
Bien mieux, il n'était pas loin de penser que nos protégés seraient bien
ingrats s'ils ne se contentaient de ce patronage précaire. « On continuera à
nous accuser, écrivait-il à notre ambassadeur à Rome, M. de Gramont, mais au
fond personne n'en aura fait autant que nous. » Pendant ce temps, M. de
Gramont, pénétré par les impressions alors dominantes dans la société
romaine, persistait dans un jugement plus sévère. Un danger le préoccupait
surtout, celui de la fuite du Pape. Le Pape parti, notre occupation n'aurait
plus de raison d'être, et, Rome évacuée devenant bien vite la proie des
Piémontais, l'unité italienne se ferait toute seule. Tout plein de ces
pensées, M. de Gramont écrivait, le 22 septembre, à M. Thouvenel : « Il y a
une corvette autrichienne qui fait des entrées et des sorties continuelles
dans le port de Civitta-Vecchia, sous prétexte de porter à Rome des caisses
appartenant au roi de Naples : elle en porte, en effet, mais tout cela
pourrait bien avoir pour but réel d'habituer la population à ces voyages, et,
un soir, le bâtiment disparaîtrait avec le Pape déguisé[3]. « Le 24, le Saint-Père parut
résolu à partir et annonça même sa décision au chargé d'affaires d'Espagne.
Très inquiet, M. de Gramont dépêcha au Vatican plusieurs cardinaux dont il se
croyait sûr ; puis il trouva moyen de faire démonter la machine de la
corvette pontificale qui devait emporter Pie IX. Les jours suivants, les
projets de fuite parurent abandonnés. Pourtant, autour de l'Empereur, plusieurs
jugeaient que le départ du Pape, en dégageant notre responsabilité, en
livrant Rome à elle-même, et à bref délai, au Piémont, fournirait un
dénouement tout naturel à l'insoluble question romaine. M. de Gramont pénétra
ces pensées, et craignit d'avoir servi le maître au-delà de ce que le maître
souhaitait. « Si Pie IX est encore ici, écrivait-il le 13 novembre à M.
Thouvenel, je puis dire que c'est moi qui l'ai retenu par sa soutane ; mais,
ajoutait-il très confidentiellement, dites-moi, je vous en prie, et d'une
façon bien claire, si l'Empereur tient beaucoup à ce que le Pape reste à Rome[4]. » Au
milieu de ces desseins confus et contradictoires, qui eût pu s'orienter ? Le
public déconcerté cherchait à l'étranger quelques lumières qui pussent percer
les ténèbres. De toutes les puissances, la plus courroucée était l'Autriche,
et il n'est pas douteux qu'elle n'ait, en ces jours-là, nourri certains
projets d'intervention. L'Espagne se montrait aussi très irritée, prenait
fort à cœur, soit la cause du Saint-Père, soit celle de François II, et
volontiers se fût prêtée à une action collective des puissances catholiques
en faveur du Souverain Pontife. La Prusse avait protesté avec beaucoup de
vivacité contre les événements récents ; mais elle n'avait point rompu les
relations diplomatiques, et on la verra bientôt former avec le Piémont les
premiers nœuds de la future alliance. Quant à la Russie, elle s'était sentie
doublement blessée, et par la violation injustifiable du territoire
pontifical, et par la disgrâce de la dynastie napolitaine, son ancienne et
fidèle cliente. Aussi, non contente de protester, elle venait de rappeler son
envoyé. — Cependant l'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche, le prince
régent allaient se réunir le 20 octobre à Varsovie, et une grande curiosité
s'attachait à cette rencontre. N'en sortirait-il pas quelque résolution en
vue d'isoler la France, jugée responsable des derniers événements italiens ?
Quelques-uns, parmi les plus pessimistes, prononçaient déjà le mot de
coalition. L'entrevue eut lieu, mais écourtée par la maladie de l'impératrice
mère de Russie. Entre les princes, il y eut des conversations plutôt que des
conférences. De ces conversations, aucun dessein précis ne se dégagea, la
Russie étant liée à la France, la Prusse étant décidée à ne travailler que
pour son propre avantage, l'Autriche elle-même étant, malgré ses colères, peu
avide de nouvelles luttes. D'avance Alexandre II s'était ingénié à rassurer
l'empereur des Français : « Je vais à Varsovie, avait-il dit au duc de
Montebello, pour faire de la conciliation, non de la coalition[5]. » Au retour de l'entrevue, le
prince Gortchakof, dans un long entretien avec notre ambassadeur à
Saint-Pétersbourg, lui renouvela les mêmes protestations et mit en relief,
avec un peu de complaisance peut-être, les bons offices du Czar envers son
allié. Dans le même temps, le chancelier russe écrivait confidentiellement à
M. de Morny, avec qui il s'était lié d'amitié à l'époque des cérémonies du
couronnement d'Alexandre : « On a dû vous dire qu'aucune coalition contre la
France n'est possible tant que la Russie n'en veut pas. Votre gouvernement a
été présent à Varsovie sans se déplacer. » A ces cordiaux témoignages le
prince ajoutait un conseil : « Habituez, disait-il, l'Europe à vous voir
persévérer dans une direction une fois prise. Épargnez-lui l'imprévu. Elle a
besoin de repos[6]. » — Telles étaient les
dispositions des puissances, un peu défiantes vis-à-vis de Napoléon, et
généralement hostiles à Cavour, mais point jusqu'à risquer la guerre. Comme
les souverains s'éloignaient de Varsovie, le premier ministre sarde reçut une
marque de sympathie qui contrastait fort avec les témoignages de la
désapprobation générale. Elle lui vint de l'Angleterre. Lord John Russell
avait souri à toutes les audaces du Piémont et avait consacré tous ses
agrandissements successifs La violence ayant achevé ce que la ruse à elle
seule n'eût pu fonder, le chef du Foreign Office eut à cœur non
seulement d'absoudre les faits accomplis, mais de les légitimer. Dans une
solennelle dépêche adressée le 27 octobre[7] à sir James Hudson, il proclama
le double droit des Italiens à renverser leurs gouvernements, lesquels
étaient, disait-il, mauvais, et à s'agglomérer en un grand État capable
d'indépendance. Vattel et les autres docteurs du droit des gens étaient
invoqués à l'appui de la thèse ; car chez Russell le diplomate se doublait
toujours d'un casuiste. Cavour accueillit avec joie la communication de
l'Angleterre. Il l'accueillit aussi avec surprise : vraiment il ne pouvait se
figurer qu'il fût en règle avec le droit des gens, et volontiers il se fût
contenté de l'impunité, sans viser du tout à l'innocence. La dépêche
britannique, la dépêche du 27 octobre, comme on l'appela, fut aussitôt
publiée et fut répandue partout. Puis, de tous les points de la Péninsule,
des témoignages de gratitude arrivèrent à lord Russell, qui put se croire, au
même titre que les vainqueurs de Solferino, le libérateur de l'Italie. A la
vérité, le jour était proche où la Prusse se subrogerait à l'Angleterre,
comme l'Angleterre elle-même s'était subrogée à la France. Grondé
ou absous, menacé ou glorifié, Cavour, au point où il avait poussé les
choses, n'avait plus qu'à poursuivre. En ce temps-là, il n'était point de
courrier venant d'Italie qui n'apportât en France quelque nouvelle à
sensation. Comme Ancône venait d'être prise, le chef du cabinet sarde s'était
présenté devant les Chambres et en avait sollicité l'autorisation d'annexer,
par voie de plébiscite, les Marches et l'Ombrie, ainsi que l'Italie méridionale.
Le plus étrange ne fut pas la demande elle-même, fort logique et tout à fait
attendue, mais le commentaire qui l'accompagna. Au moment où il soumettait à
la sanction parlementaire l'acte qui légaliserait la spoliation du Pape, on
entendit Cavour proclamer les bienfaits de la liberté religieuse et rendre
hommage au Saint-Père, qui, débarrassé des choses temporelles, trouverait sa
vraie force dans l'amour de vingt-deux millions d'Italiens. On le verra, dans
les derniers mois de sa vie, reprendre la même thèse et s'y attacher avec une
obstination singulière, soit par souci d'ambitieux jaloux de reconstruire,
soit par vague remords d'homme hanté de sa fin et jaloux de s'amnistier.
Cette étrangeté n'était point la seule. Dans la tribune diplomatique pouvaient
s'asseoir encore les représentants des Deux-Siciles, MM. Manna et Winspeare.
Ils étaient demeurés à Turin comme oubliés, tandis que se préparait le projet
de loi qui livrerait à Victor-Emmanuel les États de leur maître. Sur ces
entrefaites, Cavour s'aperçut de l'inadvertance et congédia ceux que la cour
de Gaète avait omis de rappeler. La loi fut adoptée comme le voulait Cavour.
A quelque temps de là, les Marches et l'Ombrie votèrent l'annexion. Naples,
cependant, demeurait la grande préoccupation. Dans les provinces de terre
ferme comme en Sicile régnait le plus déplorable désordre, et les plus cruels
ennemis de la dynastie déchue confessaient que jamais sous les Bourbons les
actes de malversation ou de tyrannie n'avaient été aussi nombreux ni aussi criants[8]. Aux périls de l'anarchie se
joignaient des soucis militaires assez sérieux, car l'armée royale tenait
autour de Capoue et avait même remporté au début quelques succès. Sur ces
entrefaites, Garibaldi, très hostile à Cavour et à son entourage, mais accessible
encore à l'influence du Roi, rendit un décret qui convoquait dans leurs
comices, pour le 21 octobre, le peuple des Deux-Siciles. On a parlé souvent
de ce vote presque unanime d'un peuple qui, en beaucoup de provinces,
s'insurgea le lendemain. Au jour du plébiscite, trois urnes furent placées
dans la salle du vote : la première contenait les bulletins négatifs ; la
seconde, les bulletins affirmatifs ; la troisième était celle où chaque
citoyen, après avoir pris son bulletin dans une des deux autres urnes,
devrait déposer son suffrage. Sous l'œil de ceux qui étaient à la fois les
surveillants et les bénéficiaires du scrutin, quelques-uns osèrent se diriger
vers l'urne des suffrages négatifs et y puiser leur bulletin. Les Piémontais
eux-mêmes s'émerveillèrent de cette vaillance. « J'ai admiré, écrivait
Persano dans son Journal, le courage civique de deux ou trois personnes qui
ont osé voter non. Je n'ai pas moins admiré la digne attitude des assistants
qui se sont abstenus de tout murmure[9]. » Pendant que
s'accomplissait la consultation nationale, Victor-Emmanuel avait franchi la
frontière et se rapprochait à petites journées de Naples. Comme il s'avançait
à travers ses nouveaux États, un grand succès vint affermir son prestige, et
mieux que ne l'eût fait le plus empressé des votes. Ce que les garibaldiens
n'avaient point réalisé, les Piémontais l'accomplirent. Le 2 novembre, Capoue
se rendit au général sarde della Rocca, en sorte que François II n'eut plus
d'autre refuge que l'étroite enceinte de Gaëte. Le 7 novembre, le Roi entra
dans Naples. Il ne restait plus qu'à plier sous le niveau commun l'incommode
Garibaldi, devenu plus grand qu'un sujet ne doit l'être. Victor-Emmanuel lui
offrit des grades, des honneurs, des dotations, en un mot, tout ce qui, en payant
ses services, l'eût ramené à l'état de subordonné. L'aventurier refusa tout,
ne voulant stipuler que pour ses compagnons d'armes et réclamant pour eux des
avantages tellement exorbitants qu'aucun prince n'y eût souscrit. Le monarque
et le général se séparèrent presque brouillés, le premier supportant mal une
dette de reconnaissance qu'il ne pouvait acquitter, le second s'irritant, non
d'abdiquer, mais d'abdiquer aux mains de Cavour et de ses amis. Comme
l'amiral Persano faisait ses adieux au général, celui-ci exprima en termes
amers son dépit. « Vous savez, lui dit-il, ce qu'on fait des oranges ;
on en presse le jus, puis on les jette dans un coin[10]. » Le 9, à l'aube du jour, le
conquérant des Deux-Siciles s'embarqua seul à bord du Washington, qui
le ramena dans sa retraite de Caprera. Dans le même temps, Farini, l'un des
ennemis de Garibaldi, l'un des élèves de Cavour, fut nommé lieutenant général
du Roi pour les provinces méridionales. C'était le premier des nombreux
gouverneurs qui devaient se succéder à Naples et y user, au milieu des soucis
d'une administration impossible, leurs forces, leur crédit, leur popularité. II Un
changement considérable dans notre régime parlementaire ramena vers la
politique intérieure les esprits tout absorbés par les affaires italiennes. A
cette époque remonte le décret du 24 novembre, c'est-à-dire la
première, la plus importante des évolutions successives qui transformèrent
l'Empire autoritaire en Empire libéral. Depuis
un an, il était visible que la Constitution de 1852 tendait à s'altérer un
peu. Les lois étaient les mêmes, mais leur interprétation n'avait plus une
aussi inflexible rigidité. En outre, le champ des discussions permises, jadis
si étroitement circonscrit, s'était un peu élargi. Après l'amnistie politique
du 15 août 1859, on avait vu les journalistes solliciter assez hardiment une
condition moins précaire. Une note du Moniteur (18 septembre
1859) ayant ajourné
leurs espérances, ils ne s'étaient point découragés et avaient poursuivi leur
campagne : l'un d'eux avait même osé demander sans détour que le décret du 17
février 1852 fût rapporté. Comme l'administration ne se montrait pas trop
courroucée, les critiques avaient continué avec un curieux mélange
d'audacieux persiflage et de timide réserve. « Aucun journal, disait M.
Saint-Marc-Girardin, n'a voulu jusqu'à présent faire l'épreuve de la liberté que
nous avons peut-être[11]. » « On pourrait tenter de
discuter ; il n'y a que le premier pas qui coûte, ajoutait M. Weiss ;
seulement, il coûte singulièrement quand il n'en faut que deux pour mourir[12]. » De loin en loin, un ballon
d'essai était lancé et allait s'égarer dans les régions interdites. En cette
même année 1860, avaient paru plusieurs brochures fort téméraires pour le
temps. Les plus fameuses furent celles de M. d'Haussonville et de M. Prévost-Paradol,
qui appartenaient l'un et l'autre, ainsi qu'on disait, aux anciens partis :
l'une d'elles fut poursuivie devant les tribunaux et valut à son auteur trois
mois de prison, car l'indulgence était intermittente, et le plus sûr était de
n'y pas compter. C'est alors aussi que fut fondé le Courrier du dimanche,
appelé à devenir plus redoutable par la raillerie ou l'allusion qu'aucun
autre journal par l'attaque directe ou l'injure. — Malgré ces velléités
d'émancipation, la prudence demeurait la règle commune, et l'heure où la
presse reconquerrait sa puissance n'avait pas encore sonné. Ce qui était plus
curieux à noter que ces tentatives partielles et mal assurées, c'étaient les
dispositions du Corps législatif, où les habitudes de discussion libre
reprenaient décidément faveur. Pendant la session de 1860, le budget, le
traité de commerce, les affaires italiennes, certaines lois spéciales
elles-mêmes, avaient fourni matière à des délibérations qui, par leur
ampleur, n'eussent point été indignes des anciennes assemblées. Quoique
défigurés sous la forme impersonnelle d'un résumé, les comptes rendus avaient
pris un développement tout à fait imprévu. Ces comptes rendus, jadis
honteusement relégués entre la mercuriale des marchés et le tableau de la
Bourse, avaient retrouvé dans les journaux une place un peu moins effacée, et
le public, bien qu'assez indifférent, se surprenait parfois à les lire. A
plusieurs reprises, les députés avaient eu à cœur d'affirmer leur
indépendance. Surtout, ils avaient montré une répugnance extrême à ratifier
certaines opérations électorales notoirement viciées par l'excès de la
pression officielle. C'est ainsi qu'au mois de mars 1860, l'élection, dans
l'Ille-et-Vilaine, d'un sous-chef du cabinet de l'Empereur n'avait été
validée qu'à une majorité de 14 voix. Loin de contrarier les tendances
libérales, le président du Corps législatif, M. de Morny, s'appliquait à les
encourager. Cet éminent personnage ne doutait pas que l'empire autoritaire,
fondé en 1852, ne dût avec le temps se transformer : or le Corps législatif,
avec son esprit de docilité et de dévouement modeste, avec la parfaite
honorabilité de la plupart de ses membres, lui paraissait l'instrument le
plus propre à inaugurer la liberté sans en abuser jamais. Dans cette
prévision, il s'ingéniait à pousser auprès du souverain et à grandir dans
l'opinion publique ceux de ses collègues qui, par leur nom ou leur fortune,
leur aptitude aux affaires ou leur talent oratoire, leur autorité morale ou
leur influence, pourraient devenir les serviteurs de l'Empire rajeuni. Dès le
début de 1860, il avait commencé à se découvrir, vantant non la liberté
politique, mais la liberté civile, mot atténué et qui n'offusquerait point.
Plus tard, il avait recommandé au petit groupe des députés opposants la
prudence. Il méditait, disait-il, des modifications réglementaires qui
étendraient beaucoup le rôle de la Chambre, et il importait de ne
compromettre le résultat par aucun éclat intempestif. C'est sur cette vague
espérance que la session de 1860 s'était achevée. Le
décret, connu sous le nom de décret du 24 novembre, laissait intacte, dans
toutes ses parties essentielles, la Constitution de 1852. Il ne modifiait ni
le décret sur la presse, ni aucun des autres règlements restrictifs édictés
au début de l'Empire. C'est aux Chambres seules qu'il s'appliquait. Même
ainsi limité, il marquait une date singulièrement mémorable. D'un mot, on
pouvait le résumer : le Prince Président, en 1852, s'était appliqué à isoler
le Corps législatif ; en 1860, l'Empereur rétablissait la communication entre
le Corps législatif et le pays. Voici les diverses dispositions de cet acte
fameux. Un
ancien usage de la monarchie parlementaire autorisait les Chambres à rédiger
une Adresse en réponse au discours prononcé par le souverain à
l'ouverture de chaque session. La discussion de cette Adresse, débattue
d'ordinaire paragraphe par paragraphe, permettait aux députés de parcourir
tout le cycle de la politique intérieure ou extérieure, d'exprimer au prince
leurs félicitations ou leurs doléances, et d'associer, par la large publicité
des séances ou des discours, la nation tout entière à leurs pensées. La
législation de 1852, en supprimant cet usage et en proscrivant d'ailleurs le
droit d'interpellation, n'avait laissé aux élus du suffrage universel aucun
moyen d'aborder la politique générale : tout au plus le pouvaient-ils, mais
en brisant le cadre de l'ordre du jour, à propos de la loi budgétaire ou de
la loi du contingent. La disposition principale du décret du 24 novembre
était le rétablissement de l'Adresse, soit au profit de la Chambre, soit au
profit du Sénat. Donc, une fois par an, le Corps législatif, jusque-là gardé
avec tant de soin contre toutes les tentations de la publicité bruyante,
aurait le droit de s'approprier les vœux du pays, de les passer tous en revue
et de les faire parvenir jusqu'au pied du trône. — Une autre innovation
suivait qui n'était guère moins remarquable. Depuis 1852, un art savant
s'était appliqué, sinon à interdire l'éloquence, au moins à empêcher que le
bruit ne s'en répandît. Là où le public cherchait des discours, il ne
trouvait que des procès-verbaux. Il s'était bientôt habitué à ne rien
chercher du tout, et c'est seulement dans les derniers temps que la grandeur
des questions en jeu avait réveillé une certaine curiosité. Le décret
impérial rétablissait la reproduction intégrale des débats par la
sténographie : de la sorte, le pays recueillerait, toute vivante, toute
vibrante, la parole des députés et participerait à toutes les émotions que
cette parole soulèverait. — L'un des articles du décret avait un autre but,
celui de faciliter le droit d'amendement, entouré en 1852 de tant
d'incommodes entraves. — Une dernière disposition achevait de marquer la
tendance de l'Empereur à relever le Corps législatif de sa situation un peu
subalterne. Jusque-là, le gouvernement avait eu pour représentants au
Palais-Bourbon de simples conseillers d'État, presque tous d'esprit fort
distingué, mais investis d'un mandat restreint et n'ayant ni le droit ni le
désir de l'amplifier. Seul, M. Baroche semblait l'interprète autorisé de la
pensée impériale. Le décret du 24 novembre créait, sous le nom de ministres
sans portefeuille, de véritables avocats du pouvoir. Ces hauts personnages,
déchargés, ainsi que leur nom l'indiquait, de tout souci administratif,
auraient une seule mission : s'assimiler la politique gouvernementale,
recueillir tous les documents propres à l'éclairer, puis la développer et la
faire prévaloir dans les Assemblées. Par une assez singulière séparation des
choses, il y aurait deux sortes de ministres, les uns pour les affaires, qui
ne parleraient jamais ; les autres pour la discussion, qui se montreraient
toujours ; et cette création d'orateurs attitrés, préposés uniquement à l'éloquence,
ne laissait pas que de détonner un peu sous un régime si dédaigneux de
l'ostentation oratoire. Les ministres sans portefeuille furent M Baroche, qui
ne changeait point de rôle, car il était depuis longtemps le défenseur du
gouvernement devant les Chambres ; M. Magne, vieilli dans les plus hauts
emplois et d'une expérience consommée dans les questions financières ; M.
Billault enfin, qui devait être jusqu'à sa mort le souple et brillant organe
de la politique impériale. Ces choix seuls indiquaient quelle place les
débats parlementaires allaient reprendre dans la vie du pays. Dans le
public on soupçonnait certaines concessions, mais non un retour si marqué
vers les pratiques naguère abolies. « Les pouvoirs de la Chambre sont
tellement changés que nous ne la reconnaissons plus » : ainsi s'exprimait
dans les Débats Prévost-Paradol[13], et, jugeant que pour une œuvre
nouvelle il faut un instrument nouveau, il réclamait la dissolution Le décret
vaudrait par lui-même, mais surtout par l'esprit qui l'appliquerait. Parmi
les serviteurs de l'Empire, plusieurs se plièrent sincèrement à l'évolution :
dans une circulaire aux préfets, M. de Persigny, qui venait de succéder à M.
Billault comme ministre de l'intérieur, proclama avec beaucoup de netteté les
intentions généreuses du souverain et adressa à tous les hommes de bonne foi,
aux hommes des anciens partis eux-mêmes, le plus chaleureux appel[14]. D'autres soulignèrent leurs
réserves, soit par un éloge affecté de la Constitution de 1852, laquelle,
disaient-ils, demeurait hors de toute atteinte, soit par un soin extrême à
limiter les conséquences du décret récent. Le langage des journaux
indépendants fut assez curieux à observer. Ce fut une satisfaction modérée,
mêlée d'un peu de jalousie. Ils s'étonnaient que dans ce retour à un régime
plus libre, la législation sur la presse conservât toutes ses rigueurs. Dans
les groupes divers de l'opposition, on dédaigna d'approuver : les démocrates
jugeaient la restitution incomplète et tardive ; quant aux légitimistes,
orléanistes, catholiques libéraux, constitutionnels de toute sorte, ils
étaient alors trop irrités par les affaires d'Italie pour apprécier
favorablement même une mesure qui répondait à leurs vœux. Cependant les plus
prévoyants estimaient que l'Empereur, une fois engagé dans la voie où il
venait de marquer le premier pas, ne pourrait demeurer stationnaire, et que
tôt ou tard il serait contraint, soit de rétrograder violemment jusqu'à son
point de départ, soit de franchir toutes les étapes qui le séparaient encore de
la complète liberté. M. de Morny, rencontrant en ce temps-là M. Émile
Ollivier, l'aborda en ces termes : « Eh bien ! lui dit-il, j'espère que
vous êtes content. — Oui, sans doute, reprit M. Ollivier ; seulement,
permettez-moi d'ajouter ceci : Si c'est une fin, vous êtes perdus ; mais si
c'est un commencement, vous êtes fondés[15]. » III Un
instant distraite par les affaires intérieures, l'attention publique se
reporta de nouveau sur l'Italie, objet dominant de toutes les préoccupations. Vers un
point surtout, vers Gaète, tous les regards se fixaient. Au mois de novembre,
le roi de Naples se trouvait définitivement rejeté dans la petite ville qu'il
avait choisie pour refuge, et déjà le siège avait commencé. Gomme
on touchait au dernier acte du drame italien, Napoléon avait ressenti comme
le remords de ses complaisances passées. Au-delà des monts, il avait
jusque-là tout toléré. Mais voici que Victor-Emmanuel, sans déclaration de
guerre, sans aucun prétexte qui voilât les convoitises, procédait à
l'expropriation d'un prince lié par le sang à la maison de Savoie et digne
d'intérêt par sa jeunesse, son innocence, ses malheurs. Ayant été le complice
des ambitions du roi sarde, l'Empereur ne voulut l'être ni de ses rapts, ni
de ses vilenies. Ne pouvant plus rien empêcher, il eut du moins à cœur de
retirer ostensiblement sa main de l'inavouable entreprise. Dans cette pensée,
il avait imaginé une sorte de demi-assistance qui, sans doute, ne sauverait
point le vaincu, mais qui, pour lui Napoléon, dégagerait son propre honneur. Le
vice-amiral Le Barbier de Tinan commandait l'escadre de la Méditerranée. Il
reçut l'ordre de se rendre dans les eaux de Gaète et d'empêcher le blocus du
côté du port. De la sorte, la mer demeurerait libre, et, au jour de sa chute,
François II, au lieu de devenir le prisonnier du Piémont, trouverait, à bord
de la flotte française, un asile digne d'un roi. Le vice-amiral de Tinan
avait assisté à Naples à toute l'intrigue qui touchait à son dénouement. Sa
froideur silencieuse vis-à-vis de l'amiral Persano[16], ses confidences irritées
faites aux autres chefs d'escadre avaient, à plusieurs reprises, révélé chez
lui le double dégoût des menées piémontaises et des trahisons napolitaines.
Animé de cet esprit, il s'appliqua, dès le début, à étendre fort la zone neutralisée
que couvrirait son pavillon. Ses instructions lui ayant prescrit de se
renfermer dans les limites du littoral de Gaète, il s'ingénia du moins à
adoucir par ses sympathies la disgrâce du jeune roi, puisqu'il ne pouvait lui
porter un secours plus efficace. On vit alors un singulier spectacle. Du côté
de la terre, les Piémontais avaient resserré leurs lignes d'investissement,
et les projectiles commençaient à tomber dans la ville. Mais du côté de la
mer, les vaisseaux sardes étaient tenus à bonne distance, en sorte que la
France, sans empêcher du tout la lutte, sans même en influencer sérieusement
l'issue finale, rétrécissait l'arène du combat, comme on eût fait dans un
duel ou dans un tournoi. Par la mer, les assiégés se ravitaillaient ; par la
mer, ils recevaient les journaux ou recueillaient les rumeurs de l'Europe. La
mer aussi livrait passage, pour le départ, aux courtisans de dévouement
médiocre qui s'effrayaient des périls ou se lassaient de la fidélité.
Cependant, jusqu'en ces heures de revers, quelques amis arrivaient encore.
C'étaient d'anciens zouaves pontificaux ou des légitimistes de France, jaloux
de servir un Bourbon, même vaincu. Ils n'étaient pas les seuls à subir cet
attrait du malheur. En France, un vif mouvement d'opinion portait les cœurs
vers le jeune prince. On vantait son courage, on s'émouvait de sa jeunesse,
on plaignait ses infortunes. A son nom, on associait surtout celui de la
Reine, avide de partager les périls de son époux et qui, disait-on, déployait
dans l'épreuve une ardeur toute virile. Si Dieu avait décidément condamné la
maison de Bourbon, il était beau, du moins, et de bon exemple, qu'elle eût
une telle fin. Ainsi parlaient les royalistes, et, la mode aidant, ces propos
se répétaient non seulement au faubourg Saint-Germain, mais dans le monde
officiel et même aux Tuileries. On les retrouvait, disait-on, jusque sur les
lèvres de l'Impératrice. Autour de Gaëte déjà condamnée, autour du couple
royal déjà voué à l'exil, se fixaient quelques-uns de ces reflets touchants
qui éclairent les nobles choses qui finissent. Contre
cette protection le Piémont réclama, et naturellement lord John Russell avec
lui. Le chef du Foreign Office invoqua le principe de
non-intervention. L'Empereur tint bon, désavouant toute pensée d'un rôle plus
actif, mais ne se résignant pas à ordonner l'irrévocable abandon. Durant plus
de deux mois, nos vaisseaux se tinrent en vue de Gaete, et les assiégés, qui
chaque matin les revoyaient mouillés au large, ne pouvaient se figurer que
tout espoir fût perdu. A travers cette voie qui lui restait ouverte, François
II transmettait à l'Europe ses protestations : sa cause était celle de tous
les rois ; l'intrigue seule avait détruit la monarchie napolitaine ; c'était
par la violence, la confiscation, la terreur des cours martiales, que les
Sardes maintenaient sous leur joug les peuples un instant trompés. Le 25
décembre, une dépêche fort insistante de lord John Russell arriva à Paris. On
aurait compris, disait-il, que l'Empereur, par une intervention avouée, assurât
au roi de Naples la possession de ses États ; on ne comprenait plus une
assistance in extremis qui ne pouvait ni rien rétablir ni rien sauver[17]. Dans sa dureté, ce langage
était logique. Si la résolution était prise de ne rien faire qui rappelât le
malade à la vie, à quoi bon tant de soins pour prolonger son agonie ? De
Rome, M. de Gramont mandait à M. Thouvenel : « Il y a quelque chose de cruel
dans notre sollicitude même pour le roi de Naples : nous agitons une corde
au-dessus d'un noyé, mais nous la faisons à dessein trop courte pour qu'il la
puisse saisir. » A plusieurs reprises, Napoléon engagea François II à céder à
la mauvaise fortune. Il provoqua même un armistice de quelques jours qui
faciliterait le dénouement. Enfin, jugeant qu'il avait assez montré au vaincu
sa sympathie, au victorieux sa désapprobation, il retira sa garde d'honneur.
Au dernier moment, le vice-amiral de Tinan se rendit auprès du Roi et le
supplia de s'embarquer sur la Bretagne. Cette tentative ayant été
vaine, le 19 janvier 1861, à quatre heures de l'après-midi, l'escadre
française salua une dernière fois le pavillon royal, puis elle disparut à
travers les flots. Bientôt d'autres vaisseaux se montrèrent : c'était
l'amiral Persano qui allait attaquer Gaëte par mer, comme l'année précédente
il l'avait fait pour Ancône. Dès
lors le silence se fit autour de la petite forteresse, et il n'en arriva plus
d'autres nouvelles que celles que les Sardes laissaient passer. Les assiégés
essayèrent d'utiliser un ancien télégraphe aérien entre la tour d'Orlando et
Terracine : mais il fonctionnait mal et irrégulièrement. Les communications
des ministres étrangers avec leur gouvernement étaient elles-mêmes entravées,
ce qui faisait, disait le duc de Gramont, naître une question de droit.
« Mais, ajoutait-il ironiquement, ce mot droit n'a plus aucun sens ni
aucune valeur en Italie, et on rirait maintenant de tout cela[18]. » Sur ces entrefaites, le
typhus s'abattit sur la ville et joignit ses ravages à ceux du bombardement.
Puis, le 5 février, une explosion terrible ouvrit une brèche du côté de la
mer. L'un des derniers visiteurs, le dernier peut-être qui pénétra dans la
cité, fut un des secrétaires de l'ambassade de France à Rome, M. de Piennes.
Il arriva le 9 février, porteur d'une lettre de l'Impératrice pour la Reine.
L'aspect de la ville était alors lamentable. Ce qui avait le moins souffert,
c'étaient les fortifications ; mais les toits de toutes les maisons étaient
détruits, et la plupart des façades étaient criblées de boulets. Les soldats
paraissaient obéissants et fidèles, mais sans espoir. La Reine lut avec
émotion la lettre de sympathie que l'Impératrice lui adressait. Puis le Roi
exprima chaleureusement au jeune diplomate sa reconnaissance envers
l'Empereur : « Sans la présence de la flotte qui m'a permis de
m'approvisionner et de relever le moral de mes troupes, j'aurais dû capituler
sans même avoir eu l'honneur de me défendre. » « Mais, poursuivit
François II, m'apportez-vous quelques nouvelles qui me permettent d'espérer
un appui ou un incident favorable ? » M. de Piennes garda le silence.
« Je puis résister encore, reprit le prince, mais qu'importe ? Si l'on
ne vient pas à mon secours, je dois toujours succomber. » A ce moment, une
bombe éclata près de la casemate royale. « Voilà la musique au son de
laquelle nous dormons depuis trois mois », dit en souriant la Reine. Le Roi
reprit aussitôt l'entretien : « Dites au duc de Gramont que je lui
demande instamment de me faire connaître la vérité. S'il n'existe vraiment
aucune chance de secours, mon devoir est peut-être de mettre un terme à la
défense... Dites bien au duc, ajouta le prince avec une gravité émue, que je
fais appel à son honneur. Ce n'est plus le roi de Naples qui s'adresse à
l'ambassadeur, c'est François de Bourbon qui demande à un gentilhomme
français de lui répondre sans détour, et qui place sa confiance dans la
parole de celui qu'il consulte. » Parlant de la sorte, le Roi remit à M.
de Piennes deux séries de chiffres : l'une signifiait ces mots : Il n'y a
plus d'espoir ; l'autre : Il y a espoir d'être secouru. Suivant la
réponse, il aviserait. Le Roi alors congédia le messager. Celui-ci, en se
retirant, traversa plusieurs casemates remplies de soldats qui disaient leur
chapelet ; puis il repassa en hâte à travers les rues de la petite ville que
les ombres de la nuit commençaient à envahir, mais qui s'éclairaient par
intervalles de la lueur des bombes. Quelques heures après, il était au camp
de Cialdini, lequel, pour être juste, se plaignit des Napolitains autant que
François II s'était plaint des Piémontais. Le duc
de Gramont n'eut point l'embarras de choisir entre les deux chiffres que M.
de Piennes lui avait apportés. Tandis qu'il consultait son gouvernement, les
choses se précipitaient à Gaëte. L'explosion d'une poudrière, l'effondrement
d'une grande casemate avaient ajouté au désarroi de la défense. En outre, le
typhus croissait, et les approvisionnements en vivres, bien qu'abondants
encore, s'avariaient. Quant au secours extérieur, qui désormais pouvait y
songer ? Le 13 février, la capitulation fut signée. Le lendemain, l'aviso
français la Mouette, mandé de Naples, arriva en vue de la ville et
reçut le Roi à son bord. Du rivage s'élevèrent encore quelques acclamations
fidèles ; puis, sur les remparts qui dominaient la mer, les drapeaux
fleurdelisés s'abaissèrent une dernière fois en l'honneur du proscrit. Le
jour même, François II aborda à Terracine et de là gagna Rome. IV Tandis
que les défenseurs de Gaëte épuisaient leurs dernières forces, l’Empereur
avait inauguré le 4 février la session législative et la France s'apprêtait à
expérimenter le régime nouveau que le décret du 24 novembre avait créé. Le
retour aux discussions parlementaires fut marqué par un coup d'éclat qui fit
scandale. Chose étrange ! ce fut la paisible enceinte du Sénat qui vit cette
scène, et ce fut un prince qui donna cet exemple. Le 28
février, la discussion générale de l'Adresse s'était ouverte au palais
du Luxembourg. De quoi eût-on parlé, sinon de la question italienne ? M. de
la Rochejacquelein, M. de Heeckereen, le marquis de Gabriac défendirent la
souveraineté du Saint-Père et les principes de l'ancien droit public. M. Pietri
soutint la thèse contraire, mais en une harangue écourtée, qui semblait comme
un lever de rideau avant la grande pièce. Cependant le prince Napoléon
siégeait à son banc, et contre sa coutume, car il n'aimait aucune contrainte,
et l'assiduité parlementaire lui eût déplu à l'égal de la discipline des
camps. Le lendemain, 1er mars, comme la séance commençait, on le vit se lever
du milieu de ses collègues, et, dès le début, l'abrupte violence de ses
paroles laissa pressentir quelque témérité inouïe. « Vous
avez pu, dit-il en commençant, juger la brochure que notre honorable
collègue, M. le marquis de la Rochejacquelein, a lue hier devant vous. Elle
émane évidemment d'un saint concile légitimiste et clérical ; car elle ne
fait que reproduire les arguments développés depuis plusieurs mois dans les
journaux qui représentent ce parti ; et tout cela se trouve dans les
mandements de certains évêques dont je ne parlerai pas... Il y a, continuait
le prince, des outrages qui honorent... Nouveau venu dans le Sénat de
l'Empire, M. le marquis de la Rochejacquelein doit à l'esprit de conciliation
de l'Empereur de siéger parmi nous... Mais au lieu de s'inspirer de l'esprit
moderne, il s'inspire des sentiments d'un autre âge. » A ce
langage provocant, quelques murmures s'élevèrent, mais contenus par la
crainte ou le respect. Le président demeurait impassible, les ministres
immobiles. L'impression dominante était l'embarras ; c'était aussi une
immense curiosité. Cependant le prince jouissait de cette confusion et se
complaisait dans cette attente. Sa belle tête, régulière et dure, dominait
l'auditoire. De ses lèvres les mots tombaient vigoureux et pleins d'images,
mais un peu incohérents et trop pressés, comme si ses pensées, éclatant après
un trop long silence, eussent eu peine à se discipliner et à se tracer leur
voie. « Nous
ne sommes pas, dit-il, les représentants de la réaction, mais de la société
moderne. Napoléon III représente le droit populaire opposé au droit divin. On
a parlé de sympathies pour François II. Ne confondons pas la sympathie avec
la pitié. Notre sympathie, nous la réservons pour la glorieuse cause
italienne. Pour l'ex-roi des Deux-Siciles, nous n'avons que de la pitié. » Le roi
de Naples avait le malheur d'être Bourbon. L'orateur ne chercha pas d'autre
transition et, avec une brutalité inouïe, entreprit le procès de tous les
Bourbons, en France, en Espagne, en Italie, partout. Le Sénat écoutait avec
plus de malaise que de faveur ce débordement d'invectives Tout à coup le
silence se changea en approbations très chaleureuses. C'est que le prince,
après avoir raconté les anciennes divisions dans la famille royale, venait
d'affirmer l'union de tous les Bonaparte dans le présent comme dans le passé
: « Si des jours de malheurs venaient, s'écria-t-il, jamais l'histoire
n'aurait à enregistrer de trahison parmi les Bonaparte comme parmi les
Bourbons : tous les Napoléon seraient unis en face du péril. » A ces paroles,
les applaudissements éclatèrent, et même un peu plus prolongés qu'une
véritable habileté ne l'eût voulu. Si la fidélité du prince n'avait été un
peu douteuse, pourquoi tant d'empressement à prendre acte de la protestation
? Tous
ces développements n'étaient, parait-il, qu'un préambule : car alors, alors
seulement, l'orateur annonça qu'il allait entrer dans le vif de la
discussion. Mais ce qui suivit pouvait-il à un degré quelconque s'appeler
discussion ? Ce fut, pendant près de trois heures, le plus extraordinaire des
monologues, décousu, sans transitions, plein d'invectives éloquentes et
d'implacables ironies, d'un ton familier jusqu'à la trivialité, avec des
tours pittoresques ou imprévus qui captivaient, avec des nuances de hauteur
méprisante qui accablaient, avec une assurance d'impunité qui s'élevait
au-dessus des règlements comme des bienséances. Dans cette impitoyable revue
de toutes choses, le prince n'épargna personne, mais surtout s'acharna sur
les morts, les bannis, les absents, les vaincus. Il flétrit Lamoricière et
« ses bandes » ; il railla M. de Mérode, ce sous-lieutenant belge
transformé en ministre des armes ; il signala dans Rome un nouveau Coblentz,
condamna sommairement la souveraineté pontificale « qui fuyait de toutes parts,
disait-il, comme un vase fêlé », dénonça la Papauté elle-même, « cette
cristallisation du moyen âge ». Puis sa parole s'égarant de plus en plus
sans rien perdre de sa forme originale, il évoqua tous les souvenirs
irritants du passé, Bonaparte et Pie VI, Georges Cadoudal, les traités de
1815. L'heure s'écoulait sans que rien annonçât que l'étrange harangue
touchait à son terme. On suspendit la séance, les lustres s'allumèrent, et
toujours le discours se poursuivait. Parmi les sénateurs, la plupart gardaient
le silence, ne sachant ce qui plairait le plus au maître, du murmure ou de
l'approbation. Plusieurs s'indignaient et lançaient, mais à mi-voix, des
interruptions qui se perdaient ou que les sténographes se gardaient
d'entendre Quelques réflexions s'échangeaient tout bas : « On n'a jamais vu,
disait un ancien pair de France, chose pareille au Luxembourg, si ce n'est en
1848, quand Louis Blanc présidait la commission du travail. » Enfin le
discours se termina par une apologie de l'unité italienne. Quant au Pape, le
prince l'invitait à revenir au plus vite à la simplicité des apôtres, à céder
Rome aux Piémontais qui en avaient vraiment le plus grand besoin et « à se
retirer dans une honorable retraite d'où il dominerait tout le monde sans
dépendre de personne ». Ce
discours eut sa récompense. Comme la séance s'achevait, le ministre de
l'intérieur, M. de Persigny, se précipita au télégraphe afin de faire
connaître au pays que la France comptait un grand orateur de plus et que cet
orateur était un Napoléon à quelques jours de là, la harangue princière, afin
que personne ne pût l'ignorer, s'étala dans le Moniteur des communes.
D'Italie arrivèrent dans le même temps toutes sortes de félicitations. A
Turin le discours fut traduit, tiré en brochure, puis réduit sous un très
petit format qui en permettrait la propagation clandestine à Rome et en
Vénétie. M. de Cavour écrivit au prince : « Le discours de Votre Altesse est
pour le pouvoir temporel du Pape ce que Solférino a été pour la domination
autrichienne. » « L'aide de Votre Altesse, ajouta-t-il, ne nous fera pas
défaut. Après avoir fait une aussi large brèche aux murailles de la cité
éternelle, Votre Altesse nous donnera un coup d'épaule pour nous en faciliter
l'entrée. Ce sera un grand événement pour l'Italie, pour la France, pour
l'univers. La destruction du pouvoir temporel sera un des faits les plus
glorieux et les plus féconds dans l'histoire de l'humanité, et le nom de
Votre Altesse y demeurera à jamais attaché[19]. » Il
n'est guère de triomphe qui soit sans mélange. J'ai dit la récompense. Voici
maintenant le châtiment. Dans l'exil un prince vivait qui avait passé sa
jeunesse dans les travaux de la guerre et qui, n'ayant plus à manier qu'une
plume, la maniait comme jadis l'épée. On l'appelait le duc d'Aumale. Aucun de
ceux qui l'avaient connu en Afrique n'avait pu oublier sa vaillance, et, à
travers bien des défections, il avait conservé de courageuses et fidèles
amitiés. Or, le récent discours sénatorial, se portant sur toutes choses dans
son impétueux et éloquent désordre, s'était appliqué à mettre en lumière,
d'un côté, l'union des Bonaparte ; de l'autre, les dissentiments, les
rivalités, les trahisons des Bourbons. Le duc d'Aumale entreprit la
réfutation. « L'exil m'a-t-il fait perdre, disait-il en commençant, le
droit le plus naturel, le plus sacré de tous, celui de défendre ma famille
publiquement outragée, et, avec elle, le passé de la France ? Cette attaque
injurieuse qui a été propagée, affichée sur tous les murs, ma réponse
peut-elle la suivre et se produire, en se conformant aux lois, sur le sol
même de la patrie ? J'en veux faire l'expérience ; si elle tourne contre mes
vœux, et si, au mépris des plus simples notions de la justice et de
l'honneur, vous étouffez ma voix en France, dans une cause si légitime, elle
aura du moins quelque écho en Europe, et ira, en tout pays, au cœur des
honnêtes gens. » La défense ne lui suffisant pas, le prince exilé porta
hardiment la lutte dans le camp ennemi. A son tour, il refit l'histoire des
Bonaparte. Puis, avec une accablante précision de détails, il rappela les
marques de bienveillance de Louis-Philippe pour 'la reine Hortense,
l'Empereur, le roi Jérôme, le prince Napoléon lui-même. La discourtoise
brutalité de l'attaque autorisait toutes les représailles, même les plus
extrêmes. Ce ne fut pas une réponse, mais une exécution, en un langage d'une
éloquence indignée et avec d'admirables formes de mépris. Le 13 avril, la
brochure parut sous ce titre : Lettre sur l'histoire de France adressée au
prince Napoléon. La saisie fut ordonnée, mais trop tard et au moment où les
derniers exemplaires s'écoulaient. La rumeur fut grande et se prolongea,
d'abord par la publication des nombreuses réponses que le gouvernement
autorisa, puis par le procès fait aux éditeurs. On parla malicieusement d'un
duel entre les deux princes, et à ce propos toutes sortes de bons mots
coururent qui défrayèrent quelque temps les salons. Dans les régions
officielles, tout ce bruit déplaisait-il ? On en pouvait douter. Aux
Tuileries, on ne se persuadait point que l'orateur du Sénat, très empressé à
rappeler les intrigues des branches cadettes, fût lui-même tout à fait
innocent des tendances qu'il dénonçait si bien. Plusieurs même, parmi les
plus raffinés, jugèrent que le meilleur moyen de faire leur cour n'était pas
d'ignorer la fameuse brochure ou de la détruire, mais bien plutôt de la
laisser doucement circuler. V La
véhémente parole du prince Napoléon avait brusquement secoué sur leurs sièges
les sénateurs à demi assoupis ; elle n'avait pas changé une seule conviction.
On le vit bien quand, cinq jours plus tard, dans la discussion des
paragraphes de l'Adresse, un amendement en faveur du pouvoir temporel du
Saint-Père groupa une imposante minorité de 61 voix sur 139 votants. Ce fut,
comme on l'a dit, la revanche des cardinaux. Mais déjà la curiosité publique
se détournait du Luxembourg pour se porter vers le Palais-Bourbon. Là
régnait une activité tout à fait inaccoutumée. La discussion prochaine de
l'Adresse avait tout l'attrait d'un spectacle nouveau ou, du moins, d'une
reprise. On recherchait les précédents ; on interrogeait, on consultait les
anciens parlementaires. A la pensée qu'ils allaient reparaître devant le
grand public, que la sténographie allait, comme jadis, noter chacune de leurs
paroles, les membres du Corps législatif sentaient le besoin de s'apprêter un
peu. On parlait de harangues qui déjà s'élaboraient, de discours écrits, mais
qui feraient sensation. Les députés officiels, entretenus depuis dix années
dans le dédain de l'éloquence, s'appliquaient à se remettre au point de
l'évolution récente et à retrouver dans leur mémoire quelque chose de leurs
anciennes opinions, peut-être même de leurs anciens discours. Pour dire vrai,
quelques-uns se montraient rebelles, raillaient doucement toute cette
agitation, s'effrayaient un peu du festin oratoire qui s'annonçait et qui
serait, disaient-ils, bien long, bien indigeste peut-être. Cependant, au
milieu de toutes les questions à l'ordre du jour, une seule passionnait
vraiment, la question italienne. Cette
malheureuse question ne troublait pas seulement les politiques ; par son
étroite connexité avec les intérêts religieux, elle avait créé dans le pays
de véritables divisions. Entre les catholiques et le gouvernement, une petite
guerre s'était engagée, souvent désavouée, mêlée de trêves fréquentes, mais
signalée par d'assez vifs épisodes. Comme les mandements épiscopaux se
transformaient en brochures, le ministre de l'intérieur avait décidé que,
s'ils étaient livrés au commerce, ils seraient assujettis à l'impôt du timbre[20]. Comme des comités s'étaient
établis pour recueillir les dons en faveur du denier de Saint-Pierre, une
circulaire avait interdit ces sortes de collectes et n'avait autorisé que les
offrandes individuelles recueillies par l'autorité ecclésiastique[21]. A cette époque, reparurent
certaines appellations qui semblaient tombées en désuétude, certaines
pratiques qui cadraient mal avec l'esprit si large de l'Empereur. On
recommença à distinguer entre les fonctionnaires cléricaux et les autres ; on
vit, dans plusieurs départements, les préfets surveiller les relations de
leurs subordonnés et mettre les évêques en interdit. Vis-à-vis de quelques
communautés religieuses, particulièrement dans le département du Nord, le
pouvoir retira durement sa bienveillance et un peu plus tard exigea
l'expulsion des religieux de nationalité belge. La chaire chrétienne fut
surveillée, et quelques prêtres, ainsi qu'on l'apprit dans la suite, furent
privés de leur traitement[22]. Dans l'entrefaite, une
brochure parut, bien propre à aviver l'esprit de discussion. Sous ce titre : La
France, Rome et l'Italie, M. de la Guéronnière, l'interprète habituel des
pensées impériales, développa une thèse assez osée. A entendre le publiciste
officieux, l'auteur responsable des récentes révolutions italiennes n'était
point M. de Cavour, mais bien plutôt le Pape qui s'était obstiné à ne pas se
dépouiller et, par son entêtement, avait causé tout le mal : telle était
l'accusation et exprimée très nettement, quoique voilée sous toutes les
formes du respect. Piqués au vif, les catholiques relevèrent vivement
l'attaque. L'une des réfutations, celle de Mgr Pie, excita surtout une grande
rumeur. Dans une lettre pastorale, l'évêque prit à partie l'Empereur lui-même
et, par une allusion très transparente, lui imputa d'avoir livré Pie IX,
comme Pilate avait livré Jésus. Ce langage eût été audacieux dans une
brochure ; dans un acte du ministère épiscopal, il parut à bon droit
intolérable. Le gouvernement songea d'abord à renvoyer le prélat devant le
tribunal correctionnel ; puis s'adoucissant, il se contenta de la juridiction
du conseil d'État qui déclara l'abus. — C'est au bruit de tous ces incidents
que le Corps législatif venait de se rassembler. Pour les députés catholiques
et en même temps amis de l'ordre et dévoués à l'Empire, un devoir s'imposait
: provoquer parmi leurs collègues une manifestation assez nette pour que le
gouvernement y vît un signe du vœu public ; sauver de la sorte ce qui restait
des traités, ce qui restait du pouvoir temporel ; rétablir et assurer la paix
religieuse compromise ; ramener l'Empereur vers ses alliés d'autrefois ;
puis, pour l'avenir, le contenir par l'usage raisonnable et éclairé des
libertés nouvelles, et le garder ainsi contre l'esprit d'aventure. Dès 1860, dès
1859 même, plusieurs des membres du Corps législatif s'étaient inspirés de
cette sage politique. En 1861, tout concourait pour que les avertissements se
renouvelassent avec plus d'ampleur et d'autorité ; d'un côté, le péril était
plus grand ; de l'autre, les attributions accrues de la Chambre rendaient
plus aisée l'intervention. Ceux des députés qui, dans les sessions
précédentes, avaient plaidé la cause du vieux droit et celle de la
souveraineté pontificale s'apprêtèrent à renouveler leurs efforts : c'étaient
M. de Flavigny, l'un des plus honorés parmi les anciens parlementaires ; M.
Anatole Lemercier, lié par ses origines au premier Empire et, à ce titre, de
dévouement non suspect ; M. Kolb-Bernard et M. Plichon, qui représentaient
les populations catholiques des Flandres ; enfin M. Keller, député du
Haut-Rhin. Autour d'eux se rassemblèrent un assez grand nombre de leurs
collègues, les uns par zèle religieux, les autres par prévoyance politique.
Ainsi se constitua l'opposition de droite qui, en se mêlant d'éléments fort
divers, devait former plus tard le noyau du tiers parti. C'est par l'active
participation de ce groupe aux débats parlementaires que se marqua surtout la
session de 1861. Le 11
mars, la discussion générale de l'Adresse s'étant ouverte, on entendit M.
Jérôme David et M. Kœnigswarter affirmer leurs sympathies pour l'Italie :
puis, dans deux discours écrits, M. Kolb-Bernard et M. Plichon, le premier
avec beaucoup d'élévation, le second avec son énergie un peu rude,
dénoncèrent les dangers de la politique impériale. Jusque-là et nonobstant la
grandeur du sujet, la Chambre était médiocrement attentive. Le 13 mars, un
orateur survint qui la captiva tout à fait. C'était
M. Keller. Les contemporains ont gardé mémoire de cette journée. La veille,
M. Baroche avait répliqué à M. Plichon, et les députés catholiques, fort
armés de bonnes raisons, mais peu préparés aux grandes discussions publiques,
n'envisageaient point sans quelque crainte l'issue du débat. M. Keller était
jeune, tout à fait inconnu, et c'est au milieu de l'indifférence générale que
son discours commença. Bientôt, plusieurs choses frappèrent : une logique
impitoyable, une calme hardiesse que rien n'effrayait, et surtout quelque
chose de contenu et de froidement passionné. Il refit l'histoire de l'année
précédente, parla de l'entrevue de Chambéry, de l'invasion des Marches, puis
résuma sa pensée d'un seul mot : « On pouvait arrêter le Piémont, seulement
il fallait le vouloir. » Ce qui suivit fut d'une audace inouïe : « La France,
dit l'orateur, a changé sa politique, la France a reculé, non devant le petit
Piémont, non devant l'Angleterre, mais devant une puissance dont le
programme, consigné dans un document célèbre, a été un jour inséré au Moniteur.
» Et M. Keller, prenant le journal officiel, lut devant la Chambre stupéfaite
le testament d'Orsini. « La Révolution incarnée dans Orsini, voilà ce qui a
fait reculer la France. » A l'évocation de ce souvenir, la Chambre entière
tressaillit. Parmi les amis de l'orateur, quelques-uns s'inquiétèrent,
craignant que la violence, poussée à ce point, n'exaspérât l'Empereur et ne
le rejetât vers les partis extrêmes. Cependant, une telle licence demeurée
impunie autorisait toutes les témérités. M. Keller continua : « Qu'on ne
cherche donc pas à rapetisser ce grand débat ; qu'on ne vienne pas évoquer
l'ombre des anciens partis. Nous ne sommes pas les soldats de je ne sais
quelle patrie autrichienne cachés sous le manteau de la religion. La lutte
est, comme en 1848, entre la foi catholique, en même temps française et
romaine, et la foi révolutionnaire ; elle est entre des hommes qui, de part
et d'autre, déploient ouvertement leurs drapeaux, et qui à leurs idées
mettent, quand il le faut, le sceau de leur sang. La France a été franchement
révolutionnaire en 1793, franchement conquérante sous le premier Empire,
franchement conservatrice en 1848 et en 1849. Mais vous qui avez eu
l'imprudence de rouvrir cette arène sans en mesurer l'étendue, qui êtes-vous
et que voulez-vous être ? Êtes-vous révolutionnaires ? êtes-vous
conservateurs ? ou bien êtes-vous simplement spectateurs du combat ? Jusqu'à
présent, vous n'êtes ni l'un ni l'autre, car vous avez reculé devant
Garibaldi en même temps que vous vous disiez son plus grand ennemi, car vous
envoyiez à la fois une aide efficace au Piémont et de la charpie au roi de
Naples, car vous avez fait écrire dans les mêmes pages l'inviolabilité du
Saint-Père et la déchéance du Saint-Père. Dites donc ce que vous êtes. »
Depuis l'établissement de l'Empire, jamais on n'avait entendu pareil langage.
Bien plus, en l'absence de tout ministère responsable, tous les coups
portaient directement sur l'Empereur. Celui que nul ne connaissait une heure
auparavant dominait la Chambre et les tribunes, soulevé lui-même par une
émotion qu'il ne retrouva plus, car ce jour-là, et ce jour-là seulement dans
toute sa carrière, il fut, et de l'aveu des meilleurs juges, grand orateur.
La fin fut simple, nette, avec une modération habile qui semblait tempérer
les précédentes hardiesses : « Vous nous avez demandé notre pensée entière,
je vais achever de vous dire la mienne. Il est temps de regarder la
Révolution en face et de lui dire : Tu n'iras pas plus loin ! La pensée que
j'exprime ici n'est pas la pensée d'un adversaire, c'est celle d'un homme
sincère, dévoué à trois choses qu'il ne sépare pas, son pays, son
gouvernement, sa conscience. » Ce
discours eut tous les honneurs, et en particulier celui de provoquer une
réponse de M. Billault. Comme M. Keller venait de finir, il se leva de sa
place, nerveux, vibrant, visiblement surexcité par une véhémence si
inattendue : « Le gouvernement, dit-il, voulait réserver la suite de la
discussion jusqu'au vote sur le paragraphe, mais la violence croissante des
attaques ne permet pas de garder le silence. » Avec une extrême énergie, il
vengea l'Empereur du reproche d'avoir laissé dévier sa politique par
faiblesse pour la Révolution ou sous la crainte de l'assassinat. ll proclama
le grand résultat de la guerre d'Italie, à savoir la destruction de la
prépondérance autrichienne dans la Péninsule. Il nia que Napoléon pût défaire
ce qu'il avait si glorieusement fait et se constituer, lui, l'élu du peuple,
le restaurateur des trônes de droit divin. La Chambre applaudit ; mais ce
qu'elle acclama, ce fut surtout le brillant et chaleureux orateur.
« Dites ce que vous êtes, l'ordre ou la révolution ? » avait
audacieusement demandé M. Keller. Même après la harangue officielle,
l'équivoque subsistait, et toute l'éloquence du ministre n'avait pu éclairer
cette politique impériale, tortueuse et compliquée au point de ne plus se
comprendre elle-même. Du discours de M. Billault, un mot resta. Comme il
commençait à parler et contemplait la Chambre, jadis si paisible, si morne
même, et devenue tout à coup si houleuse, il s'écria : « Quel chemin nous
avons fait depuis huit jours ! » Grand, en effet, était le chemin parcouru,
et ceux-là mêmes qui avaient souhaité l'évolution s'étonnaient qu'elle fût si
rapide. « Saluez l'ancienne Chambre de 1857, écrivait le lendemain
Prévost-Paradol, car elle est bien morte, et nous ne la reverrons plus. » Le
public avait décidément repris goût aux débats parlementaires. Les séances
suivantes s'ouvrirent au milieu d'une affluence extraordinaire. Un jour même,
on vit des groupes nombreux d'étudiants s'acheminer vers le Palais-Bourbon,
dans l'espoir de trouver place dans les tribunes. Les employés du palais
s'émurent de la démarche comme d'une manifestation : « Craignez-vous donc une
nouvelle journée du 15 mai ? » dit en riant l'un des députés de la gauche.
Cependant, la continuation des débats de l'Adresse portait successivement
l'attention sur tous les points de la politique. On entendit M. Jules Favre
réclamer l'extension des libertés publiques. M. Ernest Picard critiqua les
travaux de Paris et la gestion de M. Haussmann, première édition d'un
discours qu'il devait reproduire et varier bien des fois. M. Pouyer-Quertier
et M. Brame renouvelèrent leurs doléances à propos du traité de commerce. M.
Devinck et, après lui, M. Magne, parlèrent des finances. Au milieu de ces
discussions, les députés de l'extrême gauche, les Cinq, ainsi qu'on
les appelait, demeuraient isolés du reste de leurs collègues et, dédaigneux
de velléités libérales timides et tardives, semblaient former le groupe de
l'opposition irréductible. Sur ces entrefaites, un incident survint qui
provoqua des commentaires infinis. A la fin de la séance du 14 mars, M. Émile
Ollivier avait pris la parole après M. Baroche et, avec son élévation
d'esprit ordinaire, avait traité de la presse, de ses conditions d'existence,
de la nécessité d'abolir l'autorisation préalable et de substituer à
l'arbitraire administratif la juridiction du jury. Comme son discours
s'achevait, sa pensée se dégagea de ses voiles, et, s'adressant pour ainsi
dire au souverain lui-même, il le convia, dans le plus loyal, dans le plus
magnifique langage, « à repousser les conseils pusillanimes, à se faire
l'initiateur courageux et volontaire d'un grand peuple à la liberté, à se
mettre directement en présence de la nation » : « Je le dis, moi qui suis
républicain, le jour où cet appel serait fait, il pourrait bien exister
encore dans le pays des hommes fidèles aux souvenirs du passé ou trop
absorbés par les espérances de l'avenir ; mais le plus grand nombre
admirerait, aiderait, et cet appui serait d'autant plus efficace qu'il serait
plus désintéressé. » Le lendemain, les mots : « moi qui suis républicain » ne
se retrouvèrent pas dans le compte rendu sténographique : M. de Morny,
interpellé à ce sujet, revendiqua la responsabilité de la suppression et
rendit du même coup un hommage fort mérité, mais fort significatif, « à la
modération, à l'honnêteté, à la droiture de son honorable collègue ». Parmi
les Cinq, ce discours marqua la première scission : il marqua aussi la
première des déviations successives qui peu à peu porteraient M. Émile
Ollivier vers l'Empire libéral. Le 22
mars, la discussion du paragraphe sur les affaires italiennes ramena les
esprits vers le grand, le principal objet de toutes les préoccupations. La
séance fut remarquable, moins par l'éclat des harangues que par le retour aux
habiletés les plus raffinées de l'ancienne tactique parlementaire. La droite
avait pour ambition de réunir sur un amendement, si effacé, si modeste qu'il
fût, un nombre de voix assez considérable pour que ce vote devînt, aux yeux
du pays une manifestation, aux yeux de l'Empereur un avertissement. Elle se
réserva d'abord, et laissa discuter très à fond une motion de M. Jules Favre
et de ses amis qui, à l'exemple du prince Napoléon, demandaient l'abandon du
pontife romain et le prochain retrait du corps d'occupation. La proposition
de l'extrême gauche n'ayant recueilli que cinq voix, c'est-à-dire celles de
ses auteurs, ce fut pour les catholiques un premier succès. C'est alors
qu'entrant en lice, ils produisirent leur amendement. Avec une sagesse
avisée, ils se gardèrent d'en confier la défense à ceux de leurs collègues
les plus engagés dans les précédents débats. Bien au contraire, ils le
placèrent sous le patronage de députés moins compromis jusque-là, plus mêlés
aux discussions d'affaires qu'à la politique, très estimés, très honorés dans
tous les groupes, et bien propres, à ce titre, à recueillir sur les lisières
de précieuses adhésions. M. O'Quin, député des Basses-Pyrénées, M. Ancel,
armateur très considérable du Havre, furent les organes de la droite.
Cependant M. Billault avait déjà pris la parole, et un peu prématurément. M.
de Morny vit le péril. Comme M. O'Quin venait de s'asseoir, il se leva de son
fauteuil et, jaloux de prévenir un échec qui mettrait l'Empereur en défiance
contre les récentes réformes, se fit l'avocat du gouvernement. Son bref
discours, admirablement mesuré, donne bien l'idée de sa manière insinuante,
de son art à noter toutes les nuances, de son élocution d'autant plus
persuasive qu'elle semblait dédaigneuse de se grandir jusqu'à l'éloquence. Il
commença, d'une voix basse qui commandait le silence, et en alléguant une
extrême fatigue comme s'il eût voulu par-là donner plus de prix à son
intervention et en mieux marquer l'importance. « Les amendements,
dit-il, sont petits quand on, les propose ; ils sont gros quand on les a
adoptés. » Il lut, relut, commenta le texte de la Commission et affirma que
ce texte répondait au double sentiment du pays, très catholique et par suite
très attristé des disgrâces du Saint-Père, mais en même temps très libéral et
très hostile à tout empiétement du clergé dans le domaine politique.
L'Empereur avait confiance dans le Corps législatif, puisqu'il venait d'en
étendre les attributions : le Corps législatif n'aurait-il pas la même
confiance dans le souverain ? Ainsi parla M. de Morny. Nul ne savait comme
lui rallier la majorité. Sur l'auditoire l'impression fut visible, si visible
que M. Ancel retira son amendement. — Pourtant, même en ces conjonctures, la
droite ne s'avoua point vaincue et, avec une obstination, avec un sang-froid
méritoires, saisit la dernière ressource que la procédure parlementaire lui
offrait. Le projet de la Commission, très correct dans son ensemble, se
terminait par une phrase peu respectueuse pour le Saint-Père, qui était
accusé de résistance à de sages conseils. Au moment où le scrutin allait
commencer, M. Ancel et M. Anatole Lemercier demandèrent la division du
paragraphe et la suppression de la dernière phrase. Ce serait, pour les adversaires
de la politique pratiquée en Italie, un moyen, un moyen suprême de se
rassembler et de se compter. De son banc, M. Baroche protesta. Une foule de
députés demandèrent à la fois la parole, et le paisible Corps législatif des
temps jadis devint tout à fait tumultueux. Enfin, la division l'emportant, la
dernière partie du paragraphe fut séparément mise aux voix, et il se trouva
91 suffrages contre 126 votes contraires, pour en demander le retranchement. De tous
les incidents de la session, celui-là fut le plus mémorable. Pour la première
fois depuis l'établissement de l'Empire, une opposition imposante par le
nombre s'affirmait, non dans une question d'affaires, mais dans une question
politique. Jusque-là il n'y avait eu qu'une opposition, l'opposition de
gauche, c'est-à-dire les cinq ; désormais il y en avait une autre, celle de
droite, les quatre-vingt-onze ; et cette opposition, flottante encore et
facile à ramener, pourrait se fortifier un jour si l'on n'y prenait garde. Le
gouvernement ne s'y trompa point et ressentit d'autant plus cet échec relatif
qu'il avait été accoutumé à plus de docilité. A l'issue de la séance, on vit
de hauts personnages, les uns fonctionnaires, les autres appartenant à la
Cour, interpeller les députés et leur reprocher ce qu'ils appelaient leur
défection. Entre tous, le plus animé était le ministre de l'intérieur, M. de
Persigny. Sur l'heure, il déclara que le patronage officiel serait retiré à
ceux qui venaient de déposer un vote hostile à la politique impériale. Comme,
au sortir du Palais-Bourbon, il rencontrait M. Ancel, il alla brusquement à
lui et luit dit ces seuls mots : a Nous nous retrouverons aux élections ! »
VI Au
milieu de ces conjonctures, Cavour achevait de pousser sa fortune. Le 18
février, Victor-Emmanuel avait ouvert le Parlement, et, pour la première
fois, les représentants de toute l'Italie, depuis les vallées du Piémont
jusqu'aux rivages de la Sicile, s'étaient trouvés réunis dans une même
enceinte. Avec un habile mélange d'orgueil et de modestie, le Roi avait
célébré ses succès. Avec effusion il avait remercié les puissances alliées,
la France, l'Angleterre ; puis il avait ajouté : « Un prince loyal et
illustre étant monté sur le trône de Prusse, je lui ai envoyé un ambassadeur,
en signe de déférence pour lui et de sympathie pour la noble nation
germanique, qui se persuadera de plus en plus, je l'espère, que l'Italie,
constituée dans son unité naturelle, ne peut offenser ni les droits ni les
intérêts des autres nations. » A ces paroles significatives et prononcées sur
un ton plus significatif encore, tous les regards s'étaient tournés vers le
général de Bonin, représentant de la cour de Berlin, qui assistait à la
séance dans la tribune diplomatique, et venait apprendre comment se fait un
peuple. Peu de jours après, une résolution fut votée qui changeait le vieux
titre du roi de Sardaigne et, consacrant ses conquêtes, le faisait roi
d'Italie. L'Italie était en effet complète, sauf Venise et Rome. De Venise,
on n'osait trop parler ; en revanche, Rome était l'objet de toutes les
convoitises, et l'ardeur des Piémontais à conquérir la Ville éternelle
n'avait d'égal que le zèle des catholiques à la leur disputer. Pour
que Rome fit retour au patrimoine commun, il fallait ou que le Pape fût
amené, soit par crainte, soit par persuasion, à abdiquer ses droits
temporels, ou que la France retirât sa protection. — Du côté du Saint-Père,
un renoncement était bien peu probable. Malgré l'invraisemblance du succès,
Cavour, depuis plusieurs mois, s'ingéniait, par des intrigues très secrètes,
à gagner certains membres du Sacré-Collège qui, à leur tour, agiraient sur
l'esprit de Pie IX. Il avait à Rome pour principal correspondant un médecin
assez distingué, le docteur Pantaleoni. Le docteur Pantaleoni vit le cardinal
Santucci, favorable, disait-on, à la conciliation, et lui exposa tout un
arrangement qui, en retour de la souveraineté temporelle, assurerait au
Saint-Père, non-seulement l'entière liberté, mais toute sorte de privilèges
et d'avantages. Un autre agent plus obscur encore fut employé : ce fut un
habitant de Verceil qui se rendait à Rome, et qu'on appelait Orner Bozino.
Bozino s'adjoignit un prêtre sicilien, l'abbé Antonio Isaïa, et l'un et
l'autre, par l'intermédiaire d'un avocat du nom d'Aguglia, firent parvenir jusqu'au
cardinal Antonelli quelques vagues propositions. De tous les confidents de M.
de Cavour, le plus important fut le Père Passaglia, religieux fixé à Rome, et
fort estimé pour sa science. Le Père Passaglia amena plusieurs cardinaux à
discuter au point de vue théologique la question de savoir si le Pape pouvait
transiger sur son domaine temporel. A quelque temps de là, ces menées s'étant
ébruitées, le gouvernement pontifical démentit toute négociation, et éloigna
même des États de l'Église le docteur Pantaleoni et l'abbé Antonio Isaïa.
Napoléon fut informé de toutes ces trames, mais ne crut pas un seul instant à
la réussite. « C'est une intrigue assez mal emmanchée, écrivait
familièrement le duc de Gramont, et que nous n'avons aucun intérêt à suivre.
— Rebuté du côté de Rome ainsi qu'il devait s'y attendre, Cavour se retourna
vers la France. A cette époque remonte le premier dessein de la Convention
conclue trois ans plus tard, et restée fameuse sous le nom de Convention
du 15 septembre : la France rappellerait ses troupes, et le Piémont, de
son côté, s'engagerait à s'abstenir de toute attaque contre les États de
l'Église. Dès le 13 avril, le prince Napoléon exposait ce projet au premier
ministre sarde ; il ajoutait d'ailleurs pour le rassurer : « Si la
domination du Pape devenait trop insupportable, le gouvernement de l'Empereur
ne se croirait pas obligé de défendre le Saint-Père contre ses propres
sujets. » Cet arrangement ne déplaisait pas à M. Thouvenel, qui, dès cette
époque, en entretint l'Empereur et qui poussait en outre à la reconnaissance
du nouveau royaume. De Rome, à la vérité, notre ambassadeur M. de Gramont
formulait des objections : « Comment, disait-il, proposer au Piémont une
convention qu'il n'acceptera pas ou qu'il n'acceptera qu'avec l'arrière-pensée
de la violer ? » A un traité, il jugeait de beaucoup préférable cette simple
et nette déclaration, à savoir que toute attaque du Piémont contre le
territoire pontifical évacué par nos troupes constituerait un casus belli[23]. Dans
l'entre-temps, la question romaine avait été inscrite à l'ordre du jour du
Parlement italien. Appelé à publier ses vues devant son pays et devant
l'Europe, Cavour le fit avec un extraordinaire mélange d'impudence et de
respectueuses protestations. De ses discours, car il en prononça trois en
cette occasion[24], on peut faire deux parts :
d'un côté, il rejetait brutalement tout ce que l'ancien droit des gens avait
proclamé sacré ; de l'autre, il établissait de toutes pièces un droit nouveau
qui ne le céderait point à l'ancien : « Rome, dit-il, doit être et sera
la capitale de l'Italie. » Voilà l'affirmation cynique, cynique vis-à-vis du
Pape reconnu roi par toutes les cours ; cynique vis-à-vis de la France, qui
couvrait Rome de son drapeau ; cynique vis-à-vis du monde entier, qui
n'aurait plus rien d'assuré si de telles maximes prévalaient jamais. Mais
voici que le contraste apparaissait aussitôt. Ayant dépouillé la victime,
Cavour s'appliquait à la revêtir d'un manteau plus brillant que celui qu'il
venait de lui arracher. Avec une majesté de langage, une ampleur d'éloquence
tout à fait inaccoutumée en sa bouche, il niait que le pouvoir temporel,
exercé sous le contrôle et avec l'assistance des troupes étrangères, pût être
pour le Souverain Pontife une garantie d'indépendance : il raillait les
concordats et leurs concessions précaires ; il rappelait le programme tracé
jadis par Lamennais, et repris par Lacordaire, Montalembert et leurs amis ;
il invoquait l'état de la Belgique où le clergé, débarrassé de toute entrave
concordataire, soumis uniquement au droit commun, exerçait sur les affaires
publiques une si notable influence. « En même temps, poursuivait-il, que
nous proclamerons la déchéance du pouvoir temporel, nous proclamerons la
liberté de l'Église... Or, chez nous, le parti libéral est plus catholique
qu'en aucun pays d'Europe... aussi, en Italie, les bienfaits de la liberté
seront si grands qu'en peu d'années les partisans de l'Église, s'ils
acceptent ce système, auront le dessus dans le pays légal. » Et le
premier ministre, revenant au langage familier qu'il affectionnait, ajoutait
: « Je me résigne, quant à moi, à finir ma carrière sur les bancs de
l'opposition. » Cavour
était-il sincère ? Parmi les catholiques, ce respect parut hypocrisie, et les
contemporains se rappellent encore les protestations indignées de
Montalembert, outré qu'on travestît de la sorte ses plus nobles pensées. On
jugea dérisoire cette promesse de liberté religieuse qui avait pour préambule
la spoliation. Les rigueurs qui, en ce temps-là même, s'exerçaient contre le
clergé et les ordres religieux semblaient un gage étrange de pacification.
Qui se flatterait pourtant de pénétrer les replis de l'âme humaine ? Cavour,
dès sa jeunesse, sa correspondance en fait foi, avait caressé le plan d'une
société religieuse se développant dans la société civile sous la seule
garantie du droit commun, et ce qui apparaissait comme une formule trompeuse
n'était peut-être que réminiscence. Les nécessités de la politique l'avaient
jeté violemment dans le camp des ennemis de l'Église ; mais aucun préjugé de
naissance, aucune haine de secte n'avait invinciblement obscurci sa vue. Tous
les ambitieux, arrivés au faîte, ont d'ailleurs le même souci, celui de
réparer les brèches du droit violé ou de reconstituer un droit nouveau, de
consolider dans la concorde ce qu'ils ont édifié dans la lutte, de finir par
un édit de pacification. C'est pour eux le rêve suprême, mais que Dieu ne
leur permet guère de réaliser ; car l'impuissance à reconstruire est, dès
ici-bas, le châtiment de ceux qui ont beaucoup détruit. L'un
des familiers de Cavour a raconté qu'un soir, peu après l'un des débats que
nous venons de rapporter, comme il reconduisait le grand ministre jusqu'à sa
demeure, il osa l'interroger sur ses desseins les plus secrets : « Vous avez,
lui dit-il, proclamé Rome capitale ; mais quelle sera la durée de notre
attente et quand aurons-nous le cœur libre de ce grand souci ? » A
cette question, Cavour resta d'abord silencieux ; puis, au moment de franchir
le seuil de son hôtel, il serra fortement la main de son compagnon et lui dit
ces simples mots : « Il me faudra deux années. » Sur quels indices
se fondait l'homme d'État pour parler de la sorte ? Nous l'ignorons ; car
aucune négociation avec la France n'était alors assez avancée pour qu'on pût
savoir le terme précis où notre occupation cesserait. Mais déjà pour Cavour
l'heure était passée des vastes plans et des desseins lointains. Celui qui,
d'étape en étape, avait conduit son maître de Turin à Milan, de Milan à
Florence, de Florence à Naples, s'arrêterait aux portes de Rome et n'y
entrerait point. Dieu lui ravirait le dernier triomphe et aussi, dans sa
'miséricorde, lui épargnerait le suprême attentat. Depuis
quelque temps, l'excès du travail, des émotions, des soucis, avait altéré sa
robuste santé, et les saignées fréquentes, remèdes habituels de ses
indispositions, avaient à la longue diminué ses forces. Nul, hormis ses
serviteurs les plus intimes, ne s'apercevait de ce déclin ; son activité
était la même ; son esprit, prodigieusement souple et étendu, se montrait
également apte à embrasser toutes choses ; quant à son éloquence, elle avait
grandi et, de debater d'affaires, il était devenu orateur, à l'extrême
surprise de ses amis. Cet extraordinaire labeur ne se poursuivait que par un
surmenage inouï qui peu à peu minait le corps, et bientôt le laisserait sans
défense contre tout nouvel assaut. Un seul remède eût été efficace, le repos.
Ce remède, Cavour ne le repoussait pas, mais indéfiniment l'ajournait. A
certaines heures, devant ses familiers, il se repliait en lui-même, parlait
de sa retraite, de la paix qu'il goûterait en son domaine de Leri : il
n'irait point à Rome, n'étant point artiste, disait-il en riant ; une fois la
monarchie constituée, il laisserait à d'autres la tâche, et reviendrait
vieillir auprès des gens de Turin qu'il aimait et dont il était affectionné.
Cependant, les affaires le ressaisissaient, et au point de consumer ce qui
lui restait de vie. Sa pensée était contrainte à se partager entre toutes
sortes de soucis : c'était le royaume de Naples, toujours insoumis malgré les
assurances contraires, et jusqu'ici rebelle à tout essai d'assimilation ;
c'était la France, bienveillante sans doute, mais un peu lente à imiter
l'Angleterre et à reconnaître le nouveau royaume ; c'était par-dessus tout
l'insoluble question romaine. A l'intérieur, l'embarras n'était pas moins
grand pour assurer le fonctionnement d'un État prodigieusement accru, choisir
entre la centralisation et le système déjà préconisé des régions,
pourvoir aux dépenses d'une organisation toute nouvelle, discipliner enfin
les impérieux auxiliaires qu'on avait été contraint de grandir ou de tolérer.
De tous ces auxiliaires, le plus incommode était Garibaldi, qui se plaignait,
avec une extraordinaire amertume, du sort fait à ses compagnons d'armes. Il
vint à Turin, provoqua un débat au Parlement et, dans un discours plein
d'invectives, rassembla tous les griefs de ceux qui avaient été ses soldats.
La discussion, ouverte le 18 avril, dura trois jours. Ce fut un duel
implacable entre Garibaldi et le premier ministre. Celui-ci sortit victorieux
de la lutte, mais au prix d'un effort qui le consuma. Ceux de ses amis qui le
reconduisirent chez lui après les séances, furent atterrés de sa pâleur
livide, de sa surexcitation fiévreuse qui contrastait avec son sang-froid
habituel ; dès ce jour, ils commencèrent à douter que celui qui avait été si
longtemps leur chef pût porter jusqu'au bout l'écrasant fardeau. Le 29
mai 1861, le mal éclata, sous la forme d'une fièvre violente accompagnée de
vomissements. D'abord, il parut céder aux remèdes, et le 31, Cavour put même
réunir chez lui un conseil des ministres. Il retrouva, dans son entretien
avec ses collègues, toute sa lucidité, toute sa verve même. Ce fut le dernier
effort de cette puissante intelligence. Le lendemain, le surlendemain
surtout, la fièvre reprit, et avec une intensité continue qui déconcerta tous
les soins. Ce jour-là, 2 juin, était le jour d'une fête nationale, la fête du
Statut, et du dehors on entendait les réjouissances du peuple qui, ignorant
encore que les nouvelles fussent si mauvaises, mêlait joyeusement le nom du
premier ministre à toutes ses démonstrations. Le 3juin, la gravité de la
maladie ne se pouvant plus cacher, la rumeur s'en répandit dans Turin et, de
là, se propagea dans toute l'Europe. Ce fut, en Italie, la douleur, et, dans
toutes les cours, une attente pleine d'anxiété. On parla de fièvre typhoïde,
de fièvre pernicieuse, de transport au cerveau, avec peu de précision
d'ailleurs ; la vérité, c'est qu'une prodigieuse surexcitation de travail
avait usé tous les ressorts de la vie. Dans les rares intervalles que lui
laissait le délire, Cavour mandait ses amis, articulait quelques paroles qui
semblaient annoncer des recommandations, des confidences ; mais ses idées
s'arrêtaient inachevées sans qu'aucune interrogation pût les faire revivre,
en sorte qu'il emporta avec lui tout ce qui eût été conseil, révélation ou
adieu. Aucune amélioration, même passagère, ne ranima l'espoir. Le 5 juin,
comme la journée finissait, nul ne douta plus que le terme de cette grande
existence ne fût proche. Le curé de Notre-Dame des Anges fut appelé, non
seulement par bienséance, mais par respect pour les vœux du malade, qui
jamais n'avait fait profession d'impiété, ni même d'incroyance. Le moribond
reçut l'absolution, puis le saint viatique, et eut encore la force de dire
ces mots entrecoupés : « Je veux que le peuple de Turin sache que je meurs en
bon chrétien. » Il restait, pour Cavour, à recevoir ce congé solennel
que les princes ont coutume de donner à leurs serviteurs mourants. A neuf
heures du soir, le Roi parut au pied du lit de son grand ministre. Celui-ci
le reconnut, essaya de se soulever. Ah, Maesta, murmura-t-il ; et de
nouveau les ombres le ressaisirent. Aux environs stationnait une foule
immense, avide de recueillir les moindres bruits et, par intervalles, se
rattachant follement à l'espoir. Le Roi avait prescrit qu'on le renseignât
heure par heure sur les progrès du mal. A l'aube, l'un des amis de Cavour, M.
Castelli, se rendit au Palais-Royal et annonça à Victor-Emmanuel que l'agonie
avait commencé. Comme il revenait d'accomplir son message et traversait la
place Saint-Charles, toute remplie de monde malgré l'heure matinale, l'un des
médecins du comte qui passait de l'autre côté des arcades lui fit un triste
signe dont le sens n'était que trop clair. Cavour venait de paraître devant
le souverain Juge. Aucun
hommage ne manqua au personnage extraordinaire qui avait porté si haut la
fortune de sa patrie. Ses amis le pleurèrent. Ses adversaires eux-mêmes, ceux
qui jadis l'avaient combattu sur les bancs de la droite, se piquèrent de
générosité devant la mort ; ne pouvant approuver sa politique, ils se plurent
à mettre en relief sa loyauté privée, sa bienfaisance, la facilité de son
commerce, et sur tout le reste gardèrent le silence. Ainsi fit le journal
catholique l'Armonia, cet ancien ennemi de Cavour. Les plus enclins à
un jugement rigoureux furent les révolutionnaires, très durement contenus
dans les derniers temps. D'Angleterre arrivèrent de solennelles marques de
sympathie. Quant au gouvernement français, il voulut donner à l'Italie,
privée de son grand ministre, le gage de bienveillance qu'il avait jusque-là
marchandé ou différé ; il reconnut quelques jours plus tard le jeune royaume,
et ce fut son hommage posthume à celui qui venait de disparaître.
Victor-Emmanuel avait souvent porté avec impatience le joug de Cavour ; la
mort ayant effacé tous ces passagers froissements, il songea à assurer à son
éminent serviteur le privilège de la sépulture dans l'asile royal de la
Superga. Cependant le premier ministre avait exprimé un souhait plus modeste,
celui de reposer dans son domaine héréditaire de Santena. Ce vœu fut observé.
A quelques jours de là, le cortège funèbre entra dans le petit village, mais
déjà dans un commencement d'abandon, les ambitieux étant restés à Turin pour
se disputer l'héritage. Lorsqu'on arriva au caveau, nous raconte un des
biographes de Cavour[25], il se trouva qu'il était trop
petit pour recevoir le cercueil. Les fossoyeurs et les maçons durent se
mettre à l'œuvre, et longtemps on entendit retentir les coups de marteau,
jusqu'à ce qu'enfin le sépulcre agrandi fût mis juste à la taille de celui qui
avait fait l'Italie. La mort
de Cavour marquait une date mémorable pour l'Italie, mémorable aussi pour la
France. Avec lui disparaissait l'homme à l'esprit souple et puissant qui
avait su asservir l'Empereur à ses vues et changer si bien l'axe de notre
politique que, pour raconter l'histoire de France, nous avons dû souvent nous
placer, non point à Paris, mais à Turin. Des Tuileries partaient les
directions apparentes, les fastueux programmes ; mais le nœud de l'intrigue
était là où se trouvait Cavour. Cavour descendu dans la tombe, Napoléon
allait-il recouvrer-son indépendance si longtemps aliénée et pourvoir enfin,
à, l'exclusion du reste, à l'intérêt français ? L'Italie, quoiqu'elle dût
traverser encore bien des orages, était désormais constituée. Du moins et
pour l'avenir, le passé étant irréparable, une double prévoyance s'imposait :
il importait d'abord que notre protégée ne devînt point notre rivale ; il
importait surtout que, si quelque part surgissait un second Cavour, il fût
dès l'abord deviné, dénoncé, contenu. Ici
commence, pour Napoléon III, la seconde partie de son, règne. Cavour eut un
successeur, mais non en Italie, où il ne laissa à proprement parler que des
élèves et des disciples. Six mois auparavant, le 2 janvier 1861, s'était
éteint à Berlin, après une longue démence, le roi Frédéric-Guillaume, ce
prince mystique, étrange, qui, dans ses lueurs d'illuminisme, avait,
comme-jadis Charles-Albert à Turin, entrevu et à demi prédit la grandeur de
son pays. Il avait eu pour héritier celui qui devait être l'empereur
Guillaume et devait dans le nord de l'Europe, comme Victor-Emmanuel au sud,
grandir par la ruse et par l'épée. Jalouse de compléter les similitudes, la
fortune qui avait donné un si grand ministre à Victor-Emmanuel, ménageait au
nouveau roi de Prusse un conseiller de même habileté, de même persévérance,
de même hardiesse sans scrupules et sans frein. Celui-là serait le vrai
successeur de Cavour. Il représentait alors son Roi à Saint-Pétersbourg et,
bien que déjà fort en vue, ne portait encore rien en lui qui pronostiquât sa
grandeur. Son œuvre ressemblerait à celle du grand Italien, mais plus
implacable, plus farouche, avec une plus grande effusion de sang, et il lui
serait réservé de se déployer sur un théâtre plus tragique, quoique non avec
plus de génie. On l'appelait Othon de Bismarck-Schœnhausen. Il allait remplir
toute la scène que Cavour venait d'abandonner. FIN DU TROISIÈME VOLUME
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[1]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. IV, p. 13.
[2]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. IV, p. 18 et 37.
[3]
Le Secret de l'Empereur, t. Ier, p. 218.
[4]
Voir le Secret de l'Empereur, t. Ier, p. 299.
[5]
Dépêche de M. de Montebello, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, à M.
Thouvenel, 17 septembre 1860. (Documents diplomatiques, 1860, p. 174.)
[6]
Lettre du 22 octobre 1860. (Une ambassade en Russie en 1856, p. 231.)
[7]
Voir Further correspondence relating to the affairs of Italy, partie
VII, p. 123.
[8]
Voir, en particulier, rapports de M. Elliot, ministre d'Angleterre à Naples, à
lord Russell, 15, 16 octobre, 9 novembre 1860. (Further papers, p. 111,
115, 144.)
[9]
PERSANO, Diario
privato politico-militare, p. 380.
[10]
PERSANO, Diario
privato politico-militare, p. 454.
[11]
Journal des Débats, 2 juillet 1860.
[12]
Journal des Débats, 9 juillet 1860.
[13]
Journal des Débats, 2 décembre 1860
[14]
Voir Moniteur, 6 décembre 1860.
[15]
Émile OLLIVIER, Le
19 janvier, p. 247.
[16]
Voir PERSANO, Diario
politico-militare, p. 123.
[17]
Further correspondence, part. VII, p. 187.
[18]
Le Secret de l'Empereur, p. 363.
[19]
Lettere edite ed inedite, t. VI, p. 693.
[20]
Moniteur, 17 novembre 1860.
[21]
Moniteur, 17 novembre 1860.
[22]
Voir Discours du cardinal Mathieu au Sénat, séance du 31 mai 1861.
[23]
Dépêche de M. de Gramont à M. Thouvenel, 27 avril et 11 mai 1861.
[24]
Séances des 25, 27 mars et 9 avril 1861.
[25]
ARTOM, Il
conte Cavour in parlamento, p. XLV.