HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME TROISIÈME

 

LIVRE XXII. — LE DÉCRET DU 24 NOVEMBRE.

 

 

SOMMAIRE I. La France après Castelfidardo : manifestations diverses ; Mgr Dupanloup. — Les régions officielles : l'Empereur : M. Thouvenel M. de Gramont. — Les puissances étrangères : entrevue de Varsovie : dépêche de lord John Russell à sir James Hudson (27 octobre 1860). L'Italie : loi autorisant les annexions : les votes dans l'Italie centrale et spécialement dans les Deux-Siciles. — Victor-Emmanuel à Naples et retraite de Garibaldi.
II. — La politique intérieure : légers signes de retour aux idées de liberté : la presse et son langage un peu plus assuré : le Corps législatif et ses tendances à grandir son rôle. — Le décret du 24 novembre : analyse de ce décret et en quoi consiste sa véritable importance : comment il est jugé par l'opinion publique.
III. — Comment toutes les pensées se tournent vers l'Italie : Gaëte : quel genre de protection l'Empereur imagine au profit du roi de Naples : l'escadre française devant Gaëte : protestations du Piémont et de l'Angleterre : retraite de l'escadre : les derniers jours de Gaete et reddition de la place.
IV. — Ouverture de la session législative et première application du décret du 24 novembre. — Le Sénat : discours du prince Napoléon et caractère extraordinaire de ce discours : incidents divers : brochure du duc d'Aumale.
V. — Le Corps législatif et le décret du 24 novembre : sous quelle impression les députés inaugurent leurs travaux. — Toujours la question italienne : comment les catholiques se sont de plus en plus séparés du gouvernement ; circulaires diverses ; brochure de M. de la Guéronnière ; Mgr Pie. — La discussion de l'Adresse : les affaires italiennes et romaines : séance du 13 mars et discours de M. Keller. — Suite de l'adresse : incidents divers : M. Émile Ollivier. — Séance du 22 mars : nouvelle discussion sur la question romaine : vote des 91.
VI. — L'Italie au printemps de 1861 : Cavour ; ses derniers jours : sa maladie et sa mort. — Où se portent, à partir de 1864, les préoccupations du gouvernement impérial, et quel personnage va désormais occuper la scène.

 

I

Peu après l'invasion des Marches, Mérimée écrivait à M. Panizzi : « Notre pays a le malheur d'être profondément sommaire. » L'aspect extérieur des choses, dans les jours qui suivirent Castelfidardo, sembla bien justifier cet aveu sincère et dépité. Que les masses fussent fort remuées par les récents événements italiens, il serait téméraire de le prétendre. Mais des groupes les plus instruits et les plus éclairés, un murmure de réprobation s'éleva, bien propre à troubler soit les triomphateurs, soit leurs complices. Les plus zélés des catholiques jugeaient l'attentat sacrilège ; les plus modérés se contentaient de le déclarer inouï. La guerre apparaissait, non comme une lutte régulière, mais comme le brutal écrasement du faible par le fort. « Espérons, disaient les plus prévoyants, que le chaos italien ne deviendra pas le chaos européen. » Quand on connut les noms des victimes, l'émotion s'accrut. Sur les pentes des Crocettes, le plus pur-sang de la France avait coulé, en sorte que la défaite semblait comme subie par nous. « Rassurez le noble faubourg, mandait ironiquement Cavour à M. Nigra en annonçant le rapatriement des prisonniers. Ses enfants lui seront rendus, guéris, je l'espère, du projet de convertir les Italiens[1]. Les captifs revinrent, en effet, les uns montrant leurs blessures, les autres racontant leurs disgrâces, tous proclamant la complicité de Napoléon dans l'aventure récente et répétant le fameux fate presto que plusieurs avaient recueilli de la bouche même de Cialdini. À la fois victorieux et disqualifiés, les Sardes se dédommageaient par leurs profits de ce qui manquait à leur honneur. « Nous ressemblons, écrivait de Paris à quelque temps de là l'un des agents piémontais, nous ressemblons à ces femmes galantes qu'on ne salue point dans la rue. » Cependant un souci dominait chez les catholiques, celui de rendre un éclatant hommage aux jeunes et glorieux morts tombés, ainsi qu'on disait, pro Petri sede. Dans les plus grandes villes de France, au milieu d'une affluence extraordinaire, des services furent célébrés pour les victimes. De toutes ces cérémonies, la plus mémorable fut celle que présida Mgr Dupanloup. C'est en Savoie qu'il avait appris l'invasion, puis le combat et la défaite. Aussitôt il avait regagné Orléans, ne voulant pas, en ces conjonctures, demeurer loin de son diocèse. Le 9 octobre, dans sa cathédrale, il prononça l'oraison funèbre de ceux qui avaient succombé. « Nous venons, dit-il, déposer sur leurs tombes lointaines non pas des larmes, mais des louanges avec nos prières ; et sur ce qui reste d'eux ici-bas, sur le dépôt vénéré de leurs cendres bénies, redire à leurs âmes immortelles : Vous êtes bien heureuses, car tout ce qu'il y a ici-bas d'honneur et de gloire pure s'est reposé sur vous, avec la vertu de Dieu. » Tous les contemporains ont encore aujourd'hui gravée dans leur mémoire la fin du discours, quand l'orateur, évoquant les collines de Castelfidardo, les proclama consacrées par le sang des martyrs. Ils se rappellent l'émotion frémissante de l'auditoire, et, au pied de la chaire, Berryer tout en pleurs. Jamais l'évêque n'avait rencontré de tels accents, et jamais non plus, dans la suite, il ne les retrouva. Encore ne découvrit-il que la moitié de ses pensées, ayant qualité pour honorer les victimes, non pour flétrir les agresseurs. « J'étouffais, a-t-il écrit plus tard, de tout ce que je ne pouvais pas dire. »

L'Empereur était revenu d'Algérie. L'absence avait eu juste la durée de l'attentat qu'on ne voulait pas voir. Autour de lui, il ne manquait pas de loyaux et clairvoyants serviteurs qui demandaient qu'on mît enfin en interdit le redoutable Cavour : tels étaient le maréchal Randon, M. Magne et surtout M. Walewski, qui allait bientôt revenir aux affaires comme ministre d'État. En revanche, le prince Napoléon, alors au fond de l'Écosse, écrivait qu'il était « enchanté » et se préparait, dès son retour en France, à mener le chœur des bruyantes approbations. Entre ces influences diverses, le souverain flottait suivant sa coutume, tantôt se taisant, tantôt promulguant quelques obscurs oracles que chaque parti interprétait selon ses espérances. « L'Empereur nous gronde, mandait Cavour à M. Pepoli, mais molto amorevolmente. » Et il ajoutait quelques jours plus tard : « Napoléon est mécontent de tout le monde, mais du Pape plus encore que de nous[2]. » Quant au ministre des affaires extérieures, M. Thouvenel, il semble avoir, en ces extraordinaires conjonctures, professé des opinions un peu variables. On a dit avec quelle énergie il avait réprouvé l'ultimatum de Cavour. Bientôt son courroux avait molli, et, sans amnistier la politique italienne, il s'était plié fort doucement aux faits accomplis. Il jugeait impossible toute intervention matérielle et déclarait chimérique toute tentative pour recouvrer les Marches et l'Ombrie. Que le Pape fût laissé libre au Vatican ; que nos troupes, en étendant un peu le cercle de leur action, écartassent de Rome tout danger immédiat, et il n'imaginait rien au-delà de ces arrangements provisoires. Bien mieux, il n'était pas loin de penser que nos protégés seraient bien ingrats s'ils ne se contentaient de ce patronage précaire. « On continuera à nous accuser, écrivait-il à notre ambassadeur à Rome, M. de Gramont, mais au fond personne n'en aura fait autant que nous. » Pendant ce temps, M. de Gramont, pénétré par les impressions alors dominantes dans la société romaine, persistait dans un jugement plus sévère. Un danger le préoccupait surtout, celui de la fuite du Pape. Le Pape parti, notre occupation n'aurait plus de raison d'être, et, Rome évacuée devenant bien vite la proie des Piémontais, l'unité italienne se ferait toute seule. Tout plein de ces pensées, M. de Gramont écrivait, le 22 septembre, à M. Thouvenel : « Il y a une corvette autrichienne qui fait des entrées et des sorties continuelles dans le port de Civitta-Vecchia, sous prétexte de porter à Rome des caisses appartenant au roi de Naples : elle en porte, en effet, mais tout cela pourrait bien avoir pour but réel d'habituer la population à ces voyages, et, un soir, le bâtiment disparaîtrait avec le Pape déguisé[3]. « Le 24, le Saint-Père parut résolu à partir et annonça même sa décision au chargé d'affaires d'Espagne. Très inquiet, M. de Gramont dépêcha au Vatican plusieurs cardinaux dont il se croyait sûr ; puis il trouva moyen de faire démonter la machine de la corvette pontificale qui devait emporter Pie IX. Les jours suivants, les projets de fuite parurent abandonnés. Pourtant, autour de l'Empereur, plusieurs jugeaient que le départ du Pape, en dégageant notre responsabilité, en livrant Rome à elle-même, et à bref délai, au Piémont, fournirait un dénouement tout naturel à l'insoluble question romaine. M. de Gramont pénétra ces pensées, et craignit d'avoir servi le maître au-delà de ce que le maître souhaitait. « Si Pie IX est encore ici, écrivait-il le 13 novembre à M. Thouvenel, je puis dire que c'est moi qui l'ai retenu par sa soutane ; mais, ajoutait-il très confidentiellement, dites-moi, je vous en prie, et d'une façon bien claire, si l'Empereur tient beaucoup à ce que le Pape reste à Rome[4]. »

Au milieu de ces desseins confus et contradictoires, qui eût pu s'orienter ? Le public déconcerté cherchait à l'étranger quelques lumières qui pussent percer les ténèbres. De toutes les puissances, la plus courroucée était l'Autriche, et il n'est pas douteux qu'elle n'ait, en ces jours-là, nourri certains projets d'intervention. L'Espagne se montrait aussi très irritée, prenait fort à cœur, soit la cause du Saint-Père, soit celle de François II, et volontiers se fût prêtée à une action collective des puissances catholiques en faveur du Souverain Pontife. La Prusse avait protesté avec beaucoup de vivacité contre les événements récents ; mais elle n'avait point rompu les relations diplomatiques, et on la verra bientôt former avec le Piémont les premiers nœuds de la future alliance. Quant à la Russie, elle s'était sentie doublement blessée, et par la violation injustifiable du territoire pontifical, et par la disgrâce de la dynastie napolitaine, son ancienne et fidèle cliente. Aussi, non contente de protester, elle venait de rappeler son envoyé. — Cependant l'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche, le prince régent allaient se réunir le 20 octobre à Varsovie, et une grande curiosité s'attachait à cette rencontre. N'en sortirait-il pas quelque résolution en vue d'isoler la France, jugée responsable des derniers événements italiens ? Quelques-uns, parmi les plus pessimistes, prononçaient déjà le mot de coalition. L'entrevue eut lieu, mais écourtée par la maladie de l'impératrice mère de Russie. Entre les princes, il y eut des conversations plutôt que des conférences. De ces conversations, aucun dessein précis ne se dégagea, la Russie étant liée à la France, la Prusse étant décidée à ne travailler que pour son propre avantage, l'Autriche elle-même étant, malgré ses colères, peu avide de nouvelles luttes. D'avance Alexandre II s'était ingénié à rassurer l'empereur des Français : « Je vais à Varsovie, avait-il dit au duc de Montebello, pour faire de la conciliation, non de la coalition[5]. » Au retour de l'entrevue, le prince Gortchakof, dans un long entretien avec notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, lui renouvela les mêmes protestations et mit en relief, avec un peu de complaisance peut-être, les bons offices du Czar envers son allié. Dans le même temps, le chancelier russe écrivait confidentiellement à M. de Morny, avec qui il s'était lié d'amitié à l'époque des cérémonies du couronnement d'Alexandre : « On a dû vous dire qu'aucune coalition contre la France n'est possible tant que la Russie n'en veut pas. Votre gouvernement a été présent à Varsovie sans se déplacer. » A ces cordiaux témoignages le prince ajoutait un conseil : « Habituez, disait-il, l'Europe à vous voir persévérer dans une direction une fois prise. Épargnez-lui l'imprévu. Elle a besoin de repos[6]. » — Telles étaient les dispositions des puissances, un peu défiantes vis-à-vis de Napoléon, et généralement hostiles à Cavour, mais point jusqu'à risquer la guerre. Comme les souverains s'éloignaient de Varsovie, le premier ministre sarde reçut une marque de sympathie qui contrastait fort avec les témoignages de la désapprobation générale. Elle lui vint de l'Angleterre. Lord John Russell avait souri à toutes les audaces du Piémont et avait consacré tous ses agrandissements successifs La violence ayant achevé ce que la ruse à elle seule n'eût pu fonder, le chef du Foreign Office eut à cœur non seulement d'absoudre les faits accomplis, mais de les légitimer. Dans une solennelle dépêche adressée le 27 octobre[7] à sir James Hudson, il proclama le double droit des Italiens à renverser leurs gouvernements, lesquels étaient, disait-il, mauvais, et à s'agglomérer en un grand État capable d'indépendance. Vattel et les autres docteurs du droit des gens étaient invoqués à l'appui de la thèse ; car chez Russell le diplomate se doublait toujours d'un casuiste. Cavour accueillit avec joie la communication de l'Angleterre. Il l'accueillit aussi avec surprise : vraiment il ne pouvait se figurer qu'il fût en règle avec le droit des gens, et volontiers il se fût contenté de l'impunité, sans viser du tout à l'innocence. La dépêche britannique, la dépêche du 27 octobre, comme on l'appela, fut aussitôt publiée et fut répandue partout. Puis, de tous les points de la Péninsule, des témoignages de gratitude arrivèrent à lord Russell, qui put se croire, au même titre que les vainqueurs de Solferino, le libérateur de l'Italie. A la vérité, le jour était proche où la Prusse se subrogerait à l'Angleterre, comme l'Angleterre elle-même s'était subrogée à la France.

Grondé ou absous, menacé ou glorifié, Cavour, au point où il avait poussé les choses, n'avait plus qu'à poursuivre. En ce temps-là, il n'était point de courrier venant d'Italie qui n'apportât en France quelque nouvelle à sensation. Comme Ancône venait d'être prise, le chef du cabinet sarde s'était présenté devant les Chambres et en avait sollicité l'autorisation d'annexer, par voie de plébiscite, les Marches et l'Ombrie, ainsi que l'Italie méridionale. Le plus étrange ne fut pas la demande elle-même, fort logique et tout à fait attendue, mais le commentaire qui l'accompagna. Au moment où il soumettait à la sanction parlementaire l'acte qui légaliserait la spoliation du Pape, on entendit Cavour proclamer les bienfaits de la liberté religieuse et rendre hommage au Saint-Père, qui, débarrassé des choses temporelles, trouverait sa vraie force dans l'amour de vingt-deux millions d'Italiens. On le verra, dans les derniers mois de sa vie, reprendre la même thèse et s'y attacher avec une obstination singulière, soit par souci d'ambitieux jaloux de reconstruire, soit par vague remords d'homme hanté de sa fin et jaloux de s'amnistier. Cette étrangeté n'était point la seule. Dans la tribune diplomatique pouvaient s'asseoir encore les représentants des Deux-Siciles, MM. Manna et Winspeare. Ils étaient demeurés à Turin comme oubliés, tandis que se préparait le projet de loi qui livrerait à Victor-Emmanuel les États de leur maître. Sur ces entrefaites, Cavour s'aperçut de l'inadvertance et congédia ceux que la cour de Gaète avait omis de rappeler. La loi fut adoptée comme le voulait Cavour. A quelque temps de là, les Marches et l'Ombrie votèrent l'annexion. Naples, cependant, demeurait la grande préoccupation. Dans les provinces de terre ferme comme en Sicile régnait le plus déplorable désordre, et les plus cruels ennemis de la dynastie déchue confessaient que jamais sous les Bourbons les actes de malversation ou de tyrannie n'avaient été aussi nombreux ni aussi criants[8]. Aux périls de l'anarchie se joignaient des soucis militaires assez sérieux, car l'armée royale tenait autour de Capoue et avait même remporté au début quelques succès. Sur ces entrefaites, Garibaldi, très hostile à Cavour et à son entourage, mais accessible encore à l'influence du Roi, rendit un décret qui convoquait dans leurs comices, pour le 21 octobre, le peuple des Deux-Siciles. On a parlé souvent de ce vote presque unanime d'un peuple qui, en beaucoup de provinces, s'insurgea le lendemain. Au jour du plébiscite, trois urnes furent placées dans la salle du vote : la première contenait les bulletins négatifs ; la seconde, les bulletins affirmatifs ; la troisième était celle où chaque citoyen, après avoir pris son bulletin dans une des deux autres urnes, devrait déposer son suffrage. Sous l'œil de ceux qui étaient à la fois les surveillants et les bénéficiaires du scrutin, quelques-uns osèrent se diriger vers l'urne des suffrages négatifs et y puiser leur bulletin. Les Piémontais eux-mêmes s'émerveillèrent de cette vaillance. « J'ai admiré, écrivait Persano dans son Journal, le courage civique de deux ou trois personnes qui ont osé voter non. Je n'ai pas moins admiré la digne attitude des assistants qui se sont abstenus de tout murmure[9]. » Pendant que s'accomplissait la consultation nationale, Victor-Emmanuel avait franchi la frontière et se rapprochait à petites journées de Naples. Comme il s'avançait à travers ses nouveaux États, un grand succès vint affermir son prestige, et mieux que ne l'eût fait le plus empressé des votes. Ce que les garibaldiens n'avaient point réalisé, les Piémontais l'accomplirent. Le 2 novembre, Capoue se rendit au général sarde della Rocca, en sorte que François II n'eut plus d'autre refuge que l'étroite enceinte de Gaëte. Le 7 novembre, le Roi entra dans Naples. Il ne restait plus qu'à plier sous le niveau commun l'incommode Garibaldi, devenu plus grand qu'un sujet ne doit l'être. Victor-Emmanuel lui offrit des grades, des honneurs, des dotations, en un mot, tout ce qui, en payant ses services, l'eût ramené à l'état de subordonné. L'aventurier refusa tout, ne voulant stipuler que pour ses compagnons d'armes et réclamant pour eux des avantages tellement exorbitants qu'aucun prince n'y eût souscrit. Le monarque et le général se séparèrent presque brouillés, le premier supportant mal une dette de reconnaissance qu'il ne pouvait acquitter, le second s'irritant, non d'abdiquer, mais d'abdiquer aux mains de Cavour et de ses amis. Comme l'amiral Persano faisait ses adieux au général, celui-ci exprima en termes amers son dépit. « Vous savez, lui dit-il, ce qu'on fait des oranges ; on en presse le jus, puis on les jette dans un coin[10]. » Le 9, à l'aube du jour, le conquérant des Deux-Siciles s'embarqua seul à bord du Washington, qui le ramena dans sa retraite de Caprera. Dans le même temps, Farini, l'un des ennemis de Garibaldi, l'un des élèves de Cavour, fut nommé lieutenant général du Roi pour les provinces méridionales. C'était le premier des nombreux gouverneurs qui devaient se succéder à Naples et y user, au milieu des soucis d'une administration impossible, leurs forces, leur crédit, leur popularité.

 

II

Un changement considérable dans notre régime parlementaire ramena vers la politique intérieure les esprits tout absorbés par les affaires italiennes. A cette époque remonte le décret du 24 novembre, c'est-à-dire la première, la plus importante des évolutions successives qui transformèrent l'Empire autoritaire en Empire libéral.

Depuis un an, il était visible que la Constitution de 1852 tendait à s'altérer un peu. Les lois étaient les mêmes, mais leur interprétation n'avait plus une aussi inflexible rigidité. En outre, le champ des discussions permises, jadis si étroitement circonscrit, s'était un peu élargi. Après l'amnistie politique du 15 août 1859, on avait vu les journalistes solliciter assez hardiment une condition moins précaire. Une note du Moniteur (18 septembre 1859) ayant ajourné leurs espérances, ils ne s'étaient point découragés et avaient poursuivi leur campagne : l'un d'eux avait même osé demander sans détour que le décret du 17 février 1852 fût rapporté. Comme l'administration ne se montrait pas trop courroucée, les critiques avaient continué avec un curieux mélange d'audacieux persiflage et de timide réserve. « Aucun journal, disait M. Saint-Marc-Girardin, n'a voulu jusqu'à présent faire l'épreuve de la liberté que nous avons peut-être[11]. » « On pourrait tenter de discuter ; il n'y a que le premier pas qui coûte, ajoutait M. Weiss ; seulement, il coûte singulièrement quand il n'en faut que deux pour mourir[12]. » De loin en loin, un ballon d'essai était lancé et allait s'égarer dans les régions interdites. En cette même année 1860, avaient paru plusieurs brochures fort téméraires pour le temps. Les plus fameuses furent celles de M. d'Haussonville et de M. Prévost-Paradol, qui appartenaient l'un et l'autre, ainsi qu'on disait, aux anciens partis : l'une d'elles fut poursuivie devant les tribunaux et valut à son auteur trois mois de prison, car l'indulgence était intermittente, et le plus sûr était de n'y pas compter. C'est alors aussi que fut fondé le Courrier du dimanche, appelé à devenir plus redoutable par la raillerie ou l'allusion qu'aucun autre journal par l'attaque directe ou l'injure. — Malgré ces velléités d'émancipation, la prudence demeurait la règle commune, et l'heure où la presse reconquerrait sa puissance n'avait pas encore sonné. Ce qui était plus curieux à noter que ces tentatives partielles et mal assurées, c'étaient les dispositions du Corps législatif, où les habitudes de discussion libre reprenaient décidément faveur. Pendant la session de 1860, le budget, le traité de commerce, les affaires italiennes, certaines lois spéciales elles-mêmes, avaient fourni matière à des délibérations qui, par leur ampleur, n'eussent point été indignes des anciennes assemblées. Quoique défigurés sous la forme impersonnelle d'un résumé, les comptes rendus avaient pris un développement tout à fait imprévu. Ces comptes rendus, jadis honteusement relégués entre la mercuriale des marchés et le tableau de la Bourse, avaient retrouvé dans les journaux une place un peu moins effacée, et le public, bien qu'assez indifférent, se surprenait parfois à les lire. A plusieurs reprises, les députés avaient eu à cœur d'affirmer leur indépendance. Surtout, ils avaient montré une répugnance extrême à ratifier certaines opérations électorales notoirement viciées par l'excès de la pression officielle. C'est ainsi qu'au mois de mars 1860, l'élection, dans l'Ille-et-Vilaine, d'un sous-chef du cabinet de l'Empereur n'avait été validée qu'à une majorité de 14 voix. Loin de contrarier les tendances libérales, le président du Corps législatif, M. de Morny, s'appliquait à les encourager. Cet éminent personnage ne doutait pas que l'empire autoritaire, fondé en 1852, ne dût avec le temps se transformer : or le Corps législatif, avec son esprit de docilité et de dévouement modeste, avec la parfaite honorabilité de la plupart de ses membres, lui paraissait l'instrument le plus propre à inaugurer la liberté sans en abuser jamais. Dans cette prévision, il s'ingéniait à pousser auprès du souverain et à grandir dans l'opinion publique ceux de ses collègues qui, par leur nom ou leur fortune, leur aptitude aux affaires ou leur talent oratoire, leur autorité morale ou leur influence, pourraient devenir les serviteurs de l'Empire rajeuni. Dès le début de 1860, il avait commencé à se découvrir, vantant non la liberté politique, mais la liberté civile, mot atténué et qui n'offusquerait point. Plus tard, il avait recommandé au petit groupe des députés opposants la prudence. Il méditait, disait-il, des modifications réglementaires qui étendraient beaucoup le rôle de la Chambre, et il importait de ne compromettre le résultat par aucun éclat intempestif. C'est sur cette vague espérance que la session de 1860 s'était achevée.

Le décret, connu sous le nom de décret du 24 novembre, laissait intacte, dans toutes ses parties essentielles, la Constitution de 1852. Il ne modifiait ni le décret sur la presse, ni aucun des autres règlements restrictifs édictés au début de l'Empire. C'est aux Chambres seules qu'il s'appliquait. Même ainsi limité, il marquait une date singulièrement mémorable. D'un mot, on pouvait le résumer : le Prince Président, en 1852, s'était appliqué à isoler le Corps législatif ; en 1860, l'Empereur rétablissait la communication entre le Corps législatif et le pays. Voici les diverses dispositions de cet acte fameux.

Un ancien usage de la monarchie parlementaire autorisait les Chambres à rédiger une Adresse en réponse au discours prononcé par le souverain à l'ouverture de chaque session. La discussion de cette Adresse, débattue d'ordinaire paragraphe par paragraphe, permettait aux députés de parcourir tout le cycle de la politique intérieure ou extérieure, d'exprimer au prince leurs félicitations ou leurs doléances, et d'associer, par la large publicité des séances ou des discours, la nation tout entière à leurs pensées. La législation de 1852, en supprimant cet usage et en proscrivant d'ailleurs le droit d'interpellation, n'avait laissé aux élus du suffrage universel aucun moyen d'aborder la politique générale : tout au plus le pouvaient-ils, mais en brisant le cadre de l'ordre du jour, à propos de la loi budgétaire ou de la loi du contingent. La disposition principale du décret du 24 novembre était le rétablissement de l'Adresse, soit au profit de la Chambre, soit au profit du Sénat. Donc, une fois par an, le Corps législatif, jusque-là gardé avec tant de soin contre toutes les tentations de la publicité bruyante, aurait le droit de s'approprier les vœux du pays, de les passer tous en revue et de les faire parvenir jusqu'au pied du trône. — Une autre innovation suivait qui n'était guère moins remarquable. Depuis 1852, un art savant s'était appliqué, sinon à interdire l'éloquence, au moins à empêcher que le bruit ne s'en répandît. Là où le public cherchait des discours, il ne trouvait que des procès-verbaux. Il s'était bientôt habitué à ne rien chercher du tout, et c'est seulement dans les derniers temps que la grandeur des questions en jeu avait réveillé une certaine curiosité. Le décret impérial rétablissait la reproduction intégrale des débats par la sténographie : de la sorte, le pays recueillerait, toute vivante, toute vibrante, la parole des députés et participerait à toutes les émotions que cette parole soulèverait. — L'un des articles du décret avait un autre but, celui de faciliter le droit d'amendement, entouré en 1852 de tant d'incommodes entraves. — Une dernière disposition achevait de marquer la tendance de l'Empereur à relever le Corps législatif de sa situation un peu subalterne. Jusque-là, le gouvernement avait eu pour représentants au Palais-Bourbon de simples conseillers d'État, presque tous d'esprit fort distingué, mais investis d'un mandat restreint et n'ayant ni le droit ni le désir de l'amplifier. Seul, M. Baroche semblait l'interprète autorisé de la pensée impériale. Le décret du 24 novembre créait, sous le nom de ministres sans portefeuille, de véritables avocats du pouvoir. Ces hauts personnages, déchargés, ainsi que leur nom l'indiquait, de tout souci administratif, auraient une seule mission : s'assimiler la politique gouvernementale, recueillir tous les documents propres à l'éclairer, puis la développer et la faire prévaloir dans les Assemblées. Par une assez singulière séparation des choses, il y aurait deux sortes de ministres, les uns pour les affaires, qui ne parleraient jamais ; les autres pour la discussion, qui se montreraient toujours ; et cette création d'orateurs attitrés, préposés uniquement à l'éloquence, ne laissait pas que de détonner un peu sous un régime si dédaigneux de l'ostentation oratoire. Les ministres sans portefeuille furent M Baroche, qui ne changeait point de rôle, car il était depuis longtemps le défenseur du gouvernement devant les Chambres ; M. Magne, vieilli dans les plus hauts emplois et d'une expérience consommée dans les questions financières ; M. Billault enfin, qui devait être jusqu'à sa mort le souple et brillant organe de la politique impériale. Ces choix seuls indiquaient quelle place les débats parlementaires allaient reprendre dans la vie du pays.

Dans le public on soupçonnait certaines concessions, mais non un retour si marqué vers les pratiques naguère abolies. « Les pouvoirs de la Chambre sont tellement changés que nous ne la reconnaissons plus » : ainsi s'exprimait dans les Débats Prévost-Paradol[13], et, jugeant que pour une œuvre nouvelle il faut un instrument nouveau, il réclamait la dissolution Le décret vaudrait par lui-même, mais surtout par l'esprit qui l'appliquerait. Parmi les serviteurs de l'Empire, plusieurs se plièrent sincèrement à l'évolution : dans une circulaire aux préfets, M. de Persigny, qui venait de succéder à M. Billault comme ministre de l'intérieur, proclama avec beaucoup de netteté les intentions généreuses du souverain et adressa à tous les hommes de bonne foi, aux hommes des anciens partis eux-mêmes, le plus chaleureux appel[14]. D'autres soulignèrent leurs réserves, soit par un éloge affecté de la Constitution de 1852, laquelle, disaient-ils, demeurait hors de toute atteinte, soit par un soin extrême à limiter les conséquences du décret récent. Le langage des journaux indépendants fut assez curieux à observer. Ce fut une satisfaction modérée, mêlée d'un peu de jalousie. Ils s'étonnaient que dans ce retour à un régime plus libre, la législation sur la presse conservât toutes ses rigueurs. Dans les groupes divers de l'opposition, on dédaigna d'approuver : les démocrates jugeaient la restitution incomplète et tardive ; quant aux légitimistes, orléanistes, catholiques libéraux, constitutionnels de toute sorte, ils étaient alors trop irrités par les affaires d'Italie pour apprécier favorablement même une mesure qui répondait à leurs vœux. Cependant les plus prévoyants estimaient que l'Empereur, une fois engagé dans la voie où il venait de marquer le premier pas, ne pourrait demeurer stationnaire, et que tôt ou tard il serait contraint, soit de rétrograder violemment jusqu'à son point de départ, soit de franchir toutes les étapes qui le séparaient encore de la complète liberté. M. de Morny, rencontrant en ce temps-là M. Émile Ollivier, l'aborda en ces termes : « Eh bien ! lui dit-il, j'espère que vous êtes content. — Oui, sans doute, reprit M. Ollivier ; seulement, permettez-moi d'ajouter ceci : Si c'est une fin, vous êtes perdus ; mais si c'est un commencement, vous êtes fondés[15]. »

 

III

Un instant distraite par les affaires intérieures, l'attention publique se reporta de nouveau sur l'Italie, objet dominant de toutes les préoccupations.

Vers un point surtout, vers Gaète, tous les regards se fixaient. Au mois de novembre, le roi de Naples se trouvait définitivement rejeté dans la petite ville qu'il avait choisie pour refuge, et déjà le siège avait commencé.

Gomme on touchait au dernier acte du drame italien, Napoléon avait ressenti comme le remords de ses complaisances passées. Au-delà des monts, il avait jusque-là tout toléré. Mais voici que Victor-Emmanuel, sans déclaration de guerre, sans aucun prétexte qui voilât les convoitises, procédait à l'expropriation d'un prince lié par le sang à la maison de Savoie et digne d'intérêt par sa jeunesse, son innocence, ses malheurs. Ayant été le complice des ambitions du roi sarde, l'Empereur ne voulut l'être ni de ses rapts, ni de ses vilenies. Ne pouvant plus rien empêcher, il eut du moins à cœur de retirer ostensiblement sa main de l'inavouable entreprise. Dans cette pensée, il avait imaginé une sorte de demi-assistance qui, sans doute, ne sauverait point le vaincu, mais qui, pour lui Napoléon, dégagerait son propre honneur.

Le vice-amiral Le Barbier de Tinan commandait l'escadre de la Méditerranée. Il reçut l'ordre de se rendre dans les eaux de Gaète et d'empêcher le blocus du côté du port. De la sorte, la mer demeurerait libre, et, au jour de sa chute, François II, au lieu de devenir le prisonnier du Piémont, trouverait, à bord de la flotte française, un asile digne d'un roi. Le vice-amiral de Tinan avait assisté à Naples à toute l'intrigue qui touchait à son dénouement. Sa froideur silencieuse vis-à-vis de l'amiral Persano[16], ses confidences irritées faites aux autres chefs d'escadre avaient, à plusieurs reprises, révélé chez lui le double dégoût des menées piémontaises et des trahisons napolitaines. Animé de cet esprit, il s'appliqua, dès le début, à étendre fort la zone neutralisée que couvrirait son pavillon. Ses instructions lui ayant prescrit de se renfermer dans les limites du littoral de Gaète, il s'ingénia du moins à adoucir par ses sympathies la disgrâce du jeune roi, puisqu'il ne pouvait lui porter un secours plus efficace. On vit alors un singulier spectacle. Du côté de la terre, les Piémontais avaient resserré leurs lignes d'investissement, et les projectiles commençaient à tomber dans la ville. Mais du côté de la mer, les vaisseaux sardes étaient tenus à bonne distance, en sorte que la France, sans empêcher du tout la lutte, sans même en influencer sérieusement l'issue finale, rétrécissait l'arène du combat, comme on eût fait dans un duel ou dans un tournoi. Par la mer, les assiégés se ravitaillaient ; par la mer, ils recevaient les journaux ou recueillaient les rumeurs de l'Europe. La mer aussi livrait passage, pour le départ, aux courtisans de dévouement médiocre qui s'effrayaient des périls ou se lassaient de la fidélité. Cependant, jusqu'en ces heures de revers, quelques amis arrivaient encore. C'étaient d'anciens zouaves pontificaux ou des légitimistes de France, jaloux de servir un Bourbon, même vaincu. Ils n'étaient pas les seuls à subir cet attrait du malheur. En France, un vif mouvement d'opinion portait les cœurs vers le jeune prince. On vantait son courage, on s'émouvait de sa jeunesse, on plaignait ses infortunes. A son nom, on associait surtout celui de la Reine, avide de partager les périls de son époux et qui, disait-on, déployait dans l'épreuve une ardeur toute virile. Si Dieu avait décidément condamné la maison de Bourbon, il était beau, du moins, et de bon exemple, qu'elle eût une telle fin. Ainsi parlaient les royalistes, et, la mode aidant, ces propos se répétaient non seulement au faubourg Saint-Germain, mais dans le monde officiel et même aux Tuileries. On les retrouvait, disait-on, jusque sur les lèvres de l'Impératrice. Autour de Gaëte déjà condamnée, autour du couple royal déjà voué à l'exil, se fixaient quelques-uns de ces reflets touchants qui éclairent les nobles choses qui finissent.

Contre cette protection le Piémont réclama, et naturellement lord John Russell avec lui. Le chef du Foreign Office invoqua le principe de non-intervention. L'Empereur tint bon, désavouant toute pensée d'un rôle plus actif, mais ne se résignant pas à ordonner l'irrévocable abandon. Durant plus de deux mois, nos vaisseaux se tinrent en vue de Gaete, et les assiégés, qui chaque matin les revoyaient mouillés au large, ne pouvaient se figurer que tout espoir fût perdu. A travers cette voie qui lui restait ouverte, François II transmettait à l'Europe ses protestations : sa cause était celle de tous les rois ; l'intrigue seule avait détruit la monarchie napolitaine ; c'était par la violence, la confiscation, la terreur des cours martiales, que les Sardes maintenaient sous leur joug les peuples un instant trompés. Le 25 décembre, une dépêche fort insistante de lord John Russell arriva à Paris. On aurait compris, disait-il, que l'Empereur, par une intervention avouée, assurât au roi de Naples la possession de ses États ; on ne comprenait plus une assistance in extremis qui ne pouvait ni rien rétablir ni rien sauver[17]. Dans sa dureté, ce langage était logique. Si la résolution était prise de ne rien faire qui rappelât le malade à la vie, à quoi bon tant de soins pour prolonger son agonie ? De Rome, M. de Gramont mandait à M. Thouvenel : « Il y a quelque chose de cruel dans notre sollicitude même pour le roi de Naples : nous agitons une corde au-dessus d'un noyé, mais nous la faisons à dessein trop courte pour qu'il la puisse saisir. » A plusieurs reprises, Napoléon engagea François II à céder à la mauvaise fortune. Il provoqua même un armistice de quelques jours qui faciliterait le dénouement. Enfin, jugeant qu'il avait assez montré au vaincu sa sympathie, au victorieux sa désapprobation, il retira sa garde d'honneur. Au dernier moment, le vice-amiral de Tinan se rendit auprès du Roi et le supplia de s'embarquer sur la Bretagne. Cette tentative ayant été vaine, le 19 janvier 1861, à quatre heures de l'après-midi, l'escadre française salua une dernière fois le pavillon royal, puis elle disparut à travers les flots. Bientôt d'autres vaisseaux se montrèrent : c'était l'amiral Persano qui allait attaquer Gaëte par mer, comme l'année précédente il l'avait fait pour Ancône.

Dès lors le silence se fit autour de la petite forteresse, et il n'en arriva plus d'autres nouvelles que celles que les Sardes laissaient passer. Les assiégés essayèrent d'utiliser un ancien télégraphe aérien entre la tour d'Orlando et Terracine : mais il fonctionnait mal et irrégulièrement. Les communications des ministres étrangers avec leur gouvernement étaient elles-mêmes entravées, ce qui faisait, disait le duc de Gramont, naître une question de droit. « Mais, ajoutait-il ironiquement, ce mot droit n'a plus aucun sens ni aucune valeur en Italie, et on rirait maintenant de tout cela[18]. » Sur ces entrefaites, le typhus s'abattit sur la ville et joignit ses ravages à ceux du bombardement. Puis, le 5 février, une explosion terrible ouvrit une brèche du côté de la mer. L'un des derniers visiteurs, le dernier peut-être qui pénétra dans la cité, fut un des secrétaires de l'ambassade de France à Rome, M. de Piennes. Il arriva le 9 février, porteur d'une lettre de l'Impératrice pour la Reine. L'aspect de la ville était alors lamentable. Ce qui avait le moins souffert, c'étaient les fortifications ; mais les toits de toutes les maisons étaient détruits, et la plupart des façades étaient criblées de boulets. Les soldats paraissaient obéissants et fidèles, mais sans espoir. La Reine lut avec émotion la lettre de sympathie que l'Impératrice lui adressait. Puis le Roi exprima chaleureusement au jeune diplomate sa reconnaissance envers l'Empereur : « Sans la présence de la flotte qui m'a permis de m'approvisionner et de relever le moral de mes troupes, j'aurais dû capituler sans même avoir eu l'honneur de me défendre. » « Mais, poursuivit François II, m'apportez-vous quelques nouvelles qui me permettent d'espérer un appui ou un incident favorable ? » M. de Piennes garda le silence. « Je puis résister encore, reprit le prince, mais qu'importe ? Si l'on ne vient pas à mon secours, je dois toujours succomber. » A ce moment, une bombe éclata près de la casemate royale. « Voilà la musique au son de laquelle nous dormons depuis trois mois », dit en souriant la Reine. Le Roi reprit aussitôt l'entretien : « Dites au duc de Gramont que je lui demande instamment de me faire connaître la vérité. S'il n'existe vraiment aucune chance de secours, mon devoir est peut-être de mettre un terme à la défense... Dites bien au duc, ajouta le prince avec une gravité émue, que je fais appel à son honneur. Ce n'est plus le roi de Naples qui s'adresse à l'ambassadeur, c'est François de Bourbon qui demande à un gentilhomme français de lui répondre sans détour, et qui place sa confiance dans la parole de celui qu'il consulte. » Parlant de la sorte, le Roi remit à M. de Piennes deux séries de chiffres : l'une signifiait ces mots : Il n'y a plus d'espoir ; l'autre : Il y a espoir d'être secouru. Suivant la réponse, il aviserait. Le Roi alors congédia le messager. Celui-ci, en se retirant, traversa plusieurs casemates remplies de soldats qui disaient leur chapelet ; puis il repassa en hâte à travers les rues de la petite ville que les ombres de la nuit commençaient à envahir, mais qui s'éclairaient par intervalles de la lueur des bombes. Quelques heures après, il était au camp de Cialdini, lequel, pour être juste, se plaignit des Napolitains autant que François II s'était plaint des Piémontais.

Le duc de Gramont n'eut point l'embarras de choisir entre les deux chiffres que M. de Piennes lui avait apportés. Tandis qu'il consultait son gouvernement, les choses se précipitaient à Gaëte. L'explosion d'une poudrière, l'effondrement d'une grande casemate avaient ajouté au désarroi de la défense. En outre, le typhus croissait, et les approvisionnements en vivres, bien qu'abondants encore, s'avariaient. Quant au secours extérieur, qui désormais pouvait y songer ? Le 13 février, la capitulation fut signée. Le lendemain, l'aviso français la Mouette, mandé de Naples, arriva en vue de la ville et reçut le Roi à son bord. Du rivage s'élevèrent encore quelques acclamations fidèles ; puis, sur les remparts qui dominaient la mer, les drapeaux fleurdelisés s'abaissèrent une dernière fois en l'honneur du proscrit. Le jour même, François II aborda à Terracine et de là gagna Rome.

 

IV

Tandis que les défenseurs de Gaëte épuisaient leurs dernières forces, l’Empereur avait inauguré le 4 février la session législative et la France s'apprêtait à expérimenter le régime nouveau que le décret du 24 novembre avait créé.

Le retour aux discussions parlementaires fut marqué par un coup d'éclat qui fit scandale. Chose étrange ! ce fut la paisible enceinte du Sénat qui vit cette scène, et ce fut un prince qui donna cet exemple.

Le 28 février, la discussion générale de l'Adresse s'était ouverte au palais du Luxembourg. De quoi eût-on parlé, sinon de la question italienne ? M. de la Rochejacquelein, M. de Heeckereen, le marquis de Gabriac défendirent la souveraineté du Saint-Père et les principes de l'ancien droit public. M. Pietri soutint la thèse contraire, mais en une harangue écourtée, qui semblait comme un lever de rideau avant la grande pièce. Cependant le prince Napoléon siégeait à son banc, et contre sa coutume, car il n'aimait aucune contrainte, et l'assiduité parlementaire lui eût déplu à l'égal de la discipline des camps. Le lendemain, 1er mars, comme la séance commençait, on le vit se lever du milieu de ses collègues, et, dès le début, l'abrupte violence de ses paroles laissa pressentir quelque témérité inouïe.

« Vous avez pu, dit-il en commençant, juger la brochure que notre honorable collègue, M. le marquis de la Rochejacquelein, a lue hier devant vous. Elle émane évidemment d'un saint concile légitimiste et clérical ; car elle ne fait que reproduire les arguments développés depuis plusieurs mois dans les journaux qui représentent ce parti ; et tout cela se trouve dans les mandements de certains évêques dont je ne parlerai pas... Il y a, continuait le prince, des outrages qui honorent... Nouveau venu dans le Sénat de l'Empire, M. le marquis de la Rochejacquelein doit à l'esprit de conciliation de l'Empereur de siéger parmi nous... Mais au lieu de s'inspirer de l'esprit moderne, il s'inspire des sentiments d'un autre âge. »

A ce langage provocant, quelques murmures s'élevèrent, mais contenus par la crainte ou le respect. Le président demeurait impassible, les ministres immobiles. L'impression dominante était l'embarras ; c'était aussi une immense curiosité. Cependant le prince jouissait de cette confusion et se complaisait dans cette attente. Sa belle tête, régulière et dure, dominait l'auditoire. De ses lèvres les mots tombaient vigoureux et pleins d'images, mais un peu incohérents et trop pressés, comme si ses pensées, éclatant après un trop long silence, eussent eu peine à se discipliner et à se tracer leur voie.

« Nous ne sommes pas, dit-il, les représentants de la réaction, mais de la société moderne. Napoléon III représente le droit populaire opposé au droit divin. On a parlé de sympathies pour François II. Ne confondons pas la sympathie avec la pitié. Notre sympathie, nous la réservons pour la glorieuse cause italienne. Pour l'ex-roi des Deux-Siciles, nous n'avons que de la pitié. »

Le roi de Naples avait le malheur d'être Bourbon. L'orateur ne chercha pas d'autre transition et, avec une brutalité inouïe, entreprit le procès de tous les Bourbons, en France, en Espagne, en Italie, partout. Le Sénat écoutait avec plus de malaise que de faveur ce débordement d'invectives Tout à coup le silence se changea en approbations très chaleureuses. C'est que le prince, après avoir raconté les anciennes divisions dans la famille royale, venait d'affirmer l'union de tous les Bonaparte dans le présent comme dans le passé : « Si des jours de malheurs venaient, s'écria-t-il, jamais l'histoire n'aurait à enregistrer de trahison parmi les Bonaparte comme parmi les Bourbons : tous les Napoléon seraient unis en face du péril. » A ces paroles, les applaudissements éclatèrent, et même un peu plus prolongés qu'une véritable habileté ne l'eût voulu. Si la fidélité du prince n'avait été un peu douteuse, pourquoi tant d'empressement à prendre acte de la protestation ?

Tous ces développements n'étaient, parait-il, qu'un préambule : car alors, alors seulement, l'orateur annonça qu'il allait entrer dans le vif de la discussion. Mais ce qui suivit pouvait-il à un degré quelconque s'appeler discussion ? Ce fut, pendant près de trois heures, le plus extraordinaire des monologues, décousu, sans transitions, plein d'invectives éloquentes et d'implacables ironies, d'un ton familier jusqu'à la trivialité, avec des tours pittoresques ou imprévus qui captivaient, avec des nuances de hauteur méprisante qui accablaient, avec une assurance d'impunité qui s'élevait au-dessus des règlements comme des bienséances. Dans cette impitoyable revue de toutes choses, le prince n'épargna personne, mais surtout s'acharna sur les morts, les bannis, les absents, les vaincus. Il flétrit Lamoricière et « ses bandes » ; il railla M. de Mérode, ce sous-lieutenant belge transformé en ministre des armes ; il signala dans Rome un nouveau Coblentz, condamna sommairement la souveraineté pontificale « qui fuyait de toutes parts, disait-il, comme un vase fêlé », dénonça la Papauté elle-même, « cette cristallisation du moyen âge ». Puis sa parole s'égarant de plus en plus sans rien perdre de sa forme originale, il évoqua tous les souvenirs irritants du passé, Bonaparte et Pie VI, Georges Cadoudal, les traités de 1815. L'heure s'écoulait sans que rien annonçât que l'étrange harangue touchait à son terme. On suspendit la séance, les lustres s'allumèrent, et toujours le discours se poursuivait. Parmi les sénateurs, la plupart gardaient le silence, ne sachant ce qui plairait le plus au maître, du murmure ou de l'approbation. Plusieurs s'indignaient et lançaient, mais à mi-voix, des interruptions qui se perdaient ou que les sténographes se gardaient d'entendre Quelques réflexions s'échangeaient tout bas : « On n'a jamais vu, disait un ancien pair de France, chose pareille au Luxembourg, si ce n'est en 1848, quand Louis Blanc présidait la commission du travail. » Enfin le discours se termina par une apologie de l'unité italienne. Quant au Pape, le prince l'invitait à revenir au plus vite à la simplicité des apôtres, à céder Rome aux Piémontais qui en avaient vraiment le plus grand besoin et « à se retirer dans une honorable retraite d'où il dominerait tout le monde sans dépendre de personne ».

Ce discours eut sa récompense. Comme la séance s'achevait, le ministre de l'intérieur, M. de Persigny, se précipita au télégraphe afin de faire connaître au pays que la France comptait un grand orateur de plus et que cet orateur était un Napoléon à quelques jours de là, la harangue princière, afin que personne ne pût l'ignorer, s'étala dans le Moniteur des communes. D'Italie arrivèrent dans le même temps toutes sortes de félicitations. A Turin le discours fut traduit, tiré en brochure, puis réduit sous un très petit format qui en permettrait la propagation clandestine à Rome et en Vénétie. M. de Cavour écrivit au prince : « Le discours de Votre Altesse est pour le pouvoir temporel du Pape ce que Solférino a été pour la domination autrichienne. » « L'aide de Votre Altesse, ajouta-t-il, ne nous fera pas défaut. Après avoir fait une aussi large brèche aux murailles de la cité éternelle, Votre Altesse nous donnera un coup d'épaule pour nous en faciliter l'entrée. Ce sera un grand événement pour l'Italie, pour la France, pour l'univers. La destruction du pouvoir temporel sera un des faits les plus glorieux et les plus féconds dans l'histoire de l'humanité, et le nom de Votre Altesse y demeurera à jamais attaché[19]. »

Il n'est guère de triomphe qui soit sans mélange. J'ai dit la récompense. Voici maintenant le châtiment. Dans l'exil un prince vivait qui avait passé sa jeunesse dans les travaux de la guerre et qui, n'ayant plus à manier qu'une plume, la maniait comme jadis l'épée. On l'appelait le duc d'Aumale. Aucun de ceux qui l'avaient connu en Afrique n'avait pu oublier sa vaillance, et, à travers bien des défections, il avait conservé de courageuses et fidèles amitiés. Or, le récent discours sénatorial, se portant sur toutes choses dans son impétueux et éloquent désordre, s'était appliqué à mettre en lumière, d'un côté, l'union des Bonaparte ; de l'autre, les dissentiments, les rivalités, les trahisons des Bourbons. Le duc d'Aumale entreprit la réfutation. « L'exil m'a-t-il fait perdre, disait-il en commençant, le droit le plus naturel, le plus sacré de tous, celui de défendre ma famille publiquement outragée, et, avec elle, le passé de la France ? Cette attaque injurieuse qui a été propagée, affichée sur tous les murs, ma réponse peut-elle la suivre et se produire, en se conformant aux lois, sur le sol même de la patrie ? J'en veux faire l'expérience ; si elle tourne contre mes vœux, et si, au mépris des plus simples notions de la justice et de l'honneur, vous étouffez ma voix en France, dans une cause si légitime, elle aura du moins quelque écho en Europe, et ira, en tout pays, au cœur des honnêtes gens. » La défense ne lui suffisant pas, le prince exilé porta hardiment la lutte dans le camp ennemi. A son tour, il refit l'histoire des Bonaparte. Puis, avec une accablante précision de détails, il rappela les marques de bienveillance de Louis-Philippe pour 'la reine Hortense, l'Empereur, le roi Jérôme, le prince Napoléon lui-même. La discourtoise brutalité de l'attaque autorisait toutes les représailles, même les plus extrêmes. Ce ne fut pas une réponse, mais une exécution, en un langage d'une éloquence indignée et avec d'admirables formes de mépris. Le 13 avril, la brochure parut sous ce titre : Lettre sur l'histoire de France adressée au prince Napoléon. La saisie fut ordonnée, mais trop tard et au moment où les derniers exemplaires s'écoulaient. La rumeur fut grande et se prolongea, d'abord par la publication des nombreuses réponses que le gouvernement autorisa, puis par le procès fait aux éditeurs. On parla malicieusement d'un duel entre les deux princes, et à ce propos toutes sortes de bons mots coururent qui défrayèrent quelque temps les salons. Dans les régions officielles, tout ce bruit déplaisait-il ? On en pouvait douter. Aux Tuileries, on ne se persuadait point que l'orateur du Sénat, très empressé à rappeler les intrigues des branches cadettes, fût lui-même tout à fait innocent des tendances qu'il dénonçait si bien. Plusieurs même, parmi les plus raffinés, jugèrent que le meilleur moyen de faire leur cour n'était pas d'ignorer la fameuse brochure ou de la détruire, mais bien plutôt de la laisser doucement circuler.

 

V

La véhémente parole du prince Napoléon avait brusquement secoué sur leurs sièges les sénateurs à demi assoupis ; elle n'avait pas changé une seule conviction. On le vit bien quand, cinq jours plus tard, dans la discussion des paragraphes de l'Adresse, un amendement en faveur du pouvoir temporel du Saint-Père groupa une imposante minorité de 61 voix sur 139 votants. Ce fut, comme on l'a dit, la revanche des cardinaux. Mais déjà la curiosité publique se détournait du Luxembourg pour se porter vers le Palais-Bourbon.

Là régnait une activité tout à fait inaccoutumée. La discussion prochaine de l'Adresse avait tout l'attrait d'un spectacle nouveau ou, du moins, d'une reprise. On recherchait les précédents ; on interrogeait, on consultait les anciens parlementaires. A la pensée qu'ils allaient reparaître devant le grand public, que la sténographie allait, comme jadis, noter chacune de leurs paroles, les membres du Corps législatif sentaient le besoin de s'apprêter un peu. On parlait de harangues qui déjà s'élaboraient, de discours écrits, mais qui feraient sensation. Les députés officiels, entretenus depuis dix années dans le dédain de l'éloquence, s'appliquaient à se remettre au point de l'évolution récente et à retrouver dans leur mémoire quelque chose de leurs anciennes opinions, peut-être même de leurs anciens discours. Pour dire vrai, quelques-uns se montraient rebelles, raillaient doucement toute cette agitation, s'effrayaient un peu du festin oratoire qui s'annonçait et qui serait, disaient-ils, bien long, bien indigeste peut-être. Cependant, au milieu de toutes les questions à l'ordre du jour, une seule passionnait vraiment, la question italienne.

Cette malheureuse question ne troublait pas seulement les politiques ; par son étroite connexité avec les intérêts religieux, elle avait créé dans le pays de véritables divisions. Entre les catholiques et le gouvernement, une petite guerre s'était engagée, souvent désavouée, mêlée de trêves fréquentes, mais signalée par d'assez vifs épisodes. Comme les mandements épiscopaux se transformaient en brochures, le ministre de l'intérieur avait décidé que, s'ils étaient livrés au commerce, ils seraient assujettis à l'impôt du timbre[20]. Comme des comités s'étaient établis pour recueillir les dons en faveur du denier de Saint-Pierre, une circulaire avait interdit ces sortes de collectes et n'avait autorisé que les offrandes individuelles recueillies par l'autorité ecclésiastique[21]. A cette époque, reparurent certaines appellations qui semblaient tombées en désuétude, certaines pratiques qui cadraient mal avec l'esprit si large de l'Empereur. On recommença à distinguer entre les fonctionnaires cléricaux et les autres ; on vit, dans plusieurs départements, les préfets surveiller les relations de leurs subordonnés et mettre les évêques en interdit. Vis-à-vis de quelques communautés religieuses, particulièrement dans le département du Nord, le pouvoir retira durement sa bienveillance et un peu plus tard exigea l'expulsion des religieux de nationalité belge. La chaire chrétienne fut surveillée, et quelques prêtres, ainsi qu'on l'apprit dans la suite, furent privés de leur traitement[22]. Dans l'entrefaite, une brochure parut, bien propre à aviver l'esprit de discussion. Sous ce titre : La France, Rome et l'Italie, M. de la Guéronnière, l'interprète habituel des pensées impériales, développa une thèse assez osée. A entendre le publiciste officieux, l'auteur responsable des récentes révolutions italiennes n'était point M. de Cavour, mais bien plutôt le Pape qui s'était obstiné à ne pas se dépouiller et, par son entêtement, avait causé tout le mal : telle était l'accusation et exprimée très nettement, quoique voilée sous toutes les formes du respect. Piqués au vif, les catholiques relevèrent vivement l'attaque. L'une des réfutations, celle de Mgr Pie, excita surtout une grande rumeur. Dans une lettre pastorale, l'évêque prit à partie l'Empereur lui-même et, par une allusion très transparente, lui imputa d'avoir livré Pie IX, comme Pilate avait livré Jésus. Ce langage eût été audacieux dans une brochure ; dans un acte du ministère épiscopal, il parut à bon droit intolérable. Le gouvernement songea d'abord à renvoyer le prélat devant le tribunal correctionnel ; puis s'adoucissant, il se contenta de la juridiction du conseil d'État qui déclara l'abus. — C'est au bruit de tous ces incidents que le Corps législatif venait de se rassembler. Pour les députés catholiques et en même temps amis de l'ordre et dévoués à l'Empire, un devoir s'imposait : provoquer parmi leurs collègues une manifestation assez nette pour que le gouvernement y vît un signe du vœu public ; sauver de la sorte ce qui restait des traités, ce qui restait du pouvoir temporel ; rétablir et assurer la paix religieuse compromise ; ramener l'Empereur vers ses alliés d'autrefois ; puis, pour l'avenir, le contenir par l'usage raisonnable et éclairé des libertés nouvelles, et le garder ainsi contre l'esprit d'aventure. Dès 1860, dès 1859 même, plusieurs des membres du Corps législatif s'étaient inspirés de cette sage politique. En 1861, tout concourait pour que les avertissements se renouvelassent avec plus d'ampleur et d'autorité ; d'un côté, le péril était plus grand ; de l'autre, les attributions accrues de la Chambre rendaient plus aisée l'intervention. Ceux des députés qui, dans les sessions précédentes, avaient plaidé la cause du vieux droit et celle de la souveraineté pontificale s'apprêtèrent à renouveler leurs efforts : c'étaient M. de Flavigny, l'un des plus honorés parmi les anciens parlementaires ; M. Anatole Lemercier, lié par ses origines au premier Empire et, à ce titre, de dévouement non suspect ; M. Kolb-Bernard et M. Plichon, qui représentaient les populations catholiques des Flandres ; enfin M. Keller, député du Haut-Rhin. Autour d'eux se rassemblèrent un assez grand nombre de leurs collègues, les uns par zèle religieux, les autres par prévoyance politique. Ainsi se constitua l'opposition de droite qui, en se mêlant d'éléments fort divers, devait former plus tard le noyau du tiers parti. C'est par l'active participation de ce groupe aux débats parlementaires que se marqua surtout la session de 1861.

Le 11 mars, la discussion générale de l'Adresse s'étant ouverte, on entendit M. Jérôme David et M. Kœnigswarter affirmer leurs sympathies pour l'Italie : puis, dans deux discours écrits, M. Kolb-Bernard et M. Plichon, le premier avec beaucoup d'élévation, le second avec son énergie un peu rude, dénoncèrent les dangers de la politique impériale. Jusque-là et nonobstant la grandeur du sujet, la Chambre était médiocrement attentive. Le 13 mars, un orateur survint qui la captiva tout à fait.

C'était M. Keller. Les contemporains ont gardé mémoire de cette journée. La veille, M. Baroche avait répliqué à M. Plichon, et les députés catholiques, fort armés de bonnes raisons, mais peu préparés aux grandes discussions publiques, n'envisageaient point sans quelque crainte l'issue du débat. M. Keller était jeune, tout à fait inconnu, et c'est au milieu de l'indifférence générale que son discours commença. Bientôt, plusieurs choses frappèrent : une logique impitoyable, une calme hardiesse que rien n'effrayait, et surtout quelque chose de contenu et de froidement passionné. Il refit l'histoire de l'année précédente, parla de l'entrevue de Chambéry, de l'invasion des Marches, puis résuma sa pensée d'un seul mot : « On pouvait arrêter le Piémont, seulement il fallait le vouloir. » Ce qui suivit fut d'une audace inouïe : « La France, dit l'orateur, a changé sa politique, la France a reculé, non devant le petit Piémont, non devant l'Angleterre, mais devant une puissance dont le programme, consigné dans un document célèbre, a été un jour inséré au Moniteur. » Et M. Keller, prenant le journal officiel, lut devant la Chambre stupéfaite le testament d'Orsini. « La Révolution incarnée dans Orsini, voilà ce qui a fait reculer la France. » A l'évocation de ce souvenir, la Chambre entière tressaillit. Parmi les amis de l'orateur, quelques-uns s'inquiétèrent, craignant que la violence, poussée à ce point, n'exaspérât l'Empereur et ne le rejetât vers les partis extrêmes. Cependant, une telle licence demeurée impunie autorisait toutes les témérités. M. Keller continua : « Qu'on ne cherche donc pas à rapetisser ce grand débat ; qu'on ne vienne pas évoquer l'ombre des anciens partis. Nous ne sommes pas les soldats de je ne sais quelle patrie autrichienne cachés sous le manteau de la religion. La lutte est, comme en 1848, entre la foi catholique, en même temps française et romaine, et la foi révolutionnaire ; elle est entre des hommes qui, de part et d'autre, déploient ouvertement leurs drapeaux, et qui à leurs idées mettent, quand il le faut, le sceau de leur sang. La France a été franchement révolutionnaire en 1793, franchement conquérante sous le premier Empire, franchement conservatrice en 1848 et en 1849. Mais vous qui avez eu l'imprudence de rouvrir cette arène sans en mesurer l'étendue, qui êtes-vous et que voulez-vous être ? Êtes-vous révolutionnaires ? êtes-vous conservateurs ? ou bien êtes-vous simplement spectateurs du combat ? Jusqu'à présent, vous n'êtes ni l'un ni l'autre, car vous avez reculé devant Garibaldi en même temps que vous vous disiez son plus grand ennemi, car vous envoyiez à la fois une aide efficace au Piémont et de la charpie au roi de Naples, car vous avez fait écrire dans les mêmes pages l'inviolabilité du Saint-Père et la déchéance du Saint-Père. Dites donc ce que vous êtes. » Depuis l'établissement de l'Empire, jamais on n'avait entendu pareil langage. Bien plus, en l'absence de tout ministère responsable, tous les coups portaient directement sur l'Empereur. Celui que nul ne connaissait une heure auparavant dominait la Chambre et les tribunes, soulevé lui-même par une émotion qu'il ne retrouva plus, car ce jour-là, et ce jour-là seulement dans toute sa carrière, il fut, et de l'aveu des meilleurs juges, grand orateur. La fin fut simple, nette, avec une modération habile qui semblait tempérer les précédentes hardiesses : « Vous nous avez demandé notre pensée entière, je vais achever de vous dire la mienne. Il est temps de regarder la Révolution en face et de lui dire : Tu n'iras pas plus loin ! La pensée que j'exprime ici n'est pas la pensée d'un adversaire, c'est celle d'un homme sincère, dévoué à trois choses qu'il ne sépare pas, son pays, son gouvernement, sa conscience. »

Ce discours eut tous les honneurs, et en particulier celui de provoquer une réponse de M. Billault. Comme M. Keller venait de finir, il se leva de sa place, nerveux, vibrant, visiblement surexcité par une véhémence si inattendue : « Le gouvernement, dit-il, voulait réserver la suite de la discussion jusqu'au vote sur le paragraphe, mais la violence croissante des attaques ne permet pas de garder le silence. » Avec une extrême énergie, il vengea l'Empereur du reproche d'avoir laissé dévier sa politique par faiblesse pour la Révolution ou sous la crainte de l'assassinat. ll proclama le grand résultat de la guerre d'Italie, à savoir la destruction de la prépondérance autrichienne dans la Péninsule. Il nia que Napoléon pût défaire ce qu'il avait si glorieusement fait et se constituer, lui, l'élu du peuple, le restaurateur des trônes de droit divin. La Chambre applaudit ; mais ce qu'elle acclama, ce fut surtout le brillant et chaleureux orateur. « Dites ce que vous êtes, l'ordre ou la révolution ? » avait audacieusement demandé M. Keller. Même après la harangue officielle, l'équivoque subsistait, et toute l'éloquence du ministre n'avait pu éclairer cette politique impériale, tortueuse et compliquée au point de ne plus se comprendre elle-même. Du discours de M. Billault, un mot resta. Comme il commençait à parler et contemplait la Chambre, jadis si paisible, si morne même, et devenue tout à coup si houleuse, il s'écria : « Quel chemin nous avons fait depuis huit jours ! » Grand, en effet, était le chemin parcouru, et ceux-là mêmes qui avaient souhaité l'évolution s'étonnaient qu'elle fût si rapide. « Saluez l'ancienne Chambre de 1857, écrivait le lendemain Prévost-Paradol, car elle est bien morte, et nous ne la reverrons plus. »

Le public avait décidément repris goût aux débats parlementaires. Les séances suivantes s'ouvrirent au milieu d'une affluence extraordinaire. Un jour même, on vit des groupes nombreux d'étudiants s'acheminer vers le Palais-Bourbon, dans l'espoir de trouver place dans les tribunes. Les employés du palais s'émurent de la démarche comme d'une manifestation : « Craignez-vous donc une nouvelle journée du 15 mai ? » dit en riant l'un des députés de la gauche. Cependant, la continuation des débats de l'Adresse portait successivement l'attention sur tous les points de la politique. On entendit M. Jules Favre réclamer l'extension des libertés publiques. M. Ernest Picard critiqua les travaux de Paris et la gestion de M. Haussmann, première édition d'un discours qu'il devait reproduire et varier bien des fois. M. Pouyer-Quertier et M. Brame renouvelèrent leurs doléances à propos du traité de commerce. M. Devinck et, après lui, M. Magne, parlèrent des finances. Au milieu de ces discussions, les députés de l'extrême gauche, les Cinq, ainsi qu'on les appelait, demeuraient isolés du reste de leurs collègues et, dédaigneux de velléités libérales timides et tardives, semblaient former le groupe de l'opposition irréductible. Sur ces entrefaites, un incident survint qui provoqua des commentaires infinis. A la fin de la séance du 14 mars, M. Émile Ollivier avait pris la parole après M. Baroche et, avec son élévation d'esprit ordinaire, avait traité de la presse, de ses conditions d'existence, de la nécessité d'abolir l'autorisation préalable et de substituer à l'arbitraire administratif la juridiction du jury. Comme son discours s'achevait, sa pensée se dégagea de ses voiles, et, s'adressant pour ainsi dire au souverain lui-même, il le convia, dans le plus loyal, dans le plus magnifique langage, « à repousser les conseils pusillanimes, à se faire l'initiateur courageux et volontaire d'un grand peuple à la liberté, à se mettre directement en présence de la nation » : « Je le dis, moi qui suis républicain, le jour où cet appel serait fait, il pourrait bien exister encore dans le pays des hommes fidèles aux souvenirs du passé ou trop absorbés par les espérances de l'avenir ; mais le plus grand nombre admirerait, aiderait, et cet appui serait d'autant plus efficace qu'il serait plus désintéressé. » Le lendemain, les mots : « moi qui suis républicain » ne se retrouvèrent pas dans le compte rendu sténographique : M. de Morny, interpellé à ce sujet, revendiqua la responsabilité de la suppression et rendit du même coup un hommage fort mérité, mais fort significatif, « à la modération, à l'honnêteté, à la droiture de son honorable collègue ». Parmi les Cinq, ce discours marqua la première scission : il marqua aussi la première des déviations successives qui peu à peu porteraient M. Émile Ollivier vers l'Empire libéral.

Le 22 mars, la discussion du paragraphe sur les affaires italiennes ramena les esprits vers le grand, le principal objet de toutes les préoccupations. La séance fut remarquable, moins par l'éclat des harangues que par le retour aux habiletés les plus raffinées de l'ancienne tactique parlementaire. La droite avait pour ambition de réunir sur un amendement, si effacé, si modeste qu'il fût, un nombre de voix assez considérable pour que ce vote devînt, aux yeux du pays une manifestation, aux yeux de l'Empereur un avertissement. Elle se réserva d'abord, et laissa discuter très à fond une motion de M. Jules Favre et de ses amis qui, à l'exemple du prince Napoléon, demandaient l'abandon du pontife romain et le prochain retrait du corps d'occupation. La proposition de l'extrême gauche n'ayant recueilli que cinq voix, c'est-à-dire celles de ses auteurs, ce fut pour les catholiques un premier succès. C'est alors qu'entrant en lice, ils produisirent leur amendement. Avec une sagesse avisée, ils se gardèrent d'en confier la défense à ceux de leurs collègues les plus engagés dans les précédents débats. Bien au contraire, ils le placèrent sous le patronage de députés moins compromis jusque-là, plus mêlés aux discussions d'affaires qu'à la politique, très estimés, très honorés dans tous les groupes, et bien propres, à ce titre, à recueillir sur les lisières de précieuses adhésions. M. O'Quin, député des Basses-Pyrénées, M. Ancel, armateur très considérable du Havre, furent les organes de la droite. Cependant M. Billault avait déjà pris la parole, et un peu prématurément. M. de Morny vit le péril. Comme M. O'Quin venait de s'asseoir, il se leva de son fauteuil et, jaloux de prévenir un échec qui mettrait l'Empereur en défiance contre les récentes réformes, se fit l'avocat du gouvernement. Son bref discours, admirablement mesuré, donne bien l'idée de sa manière insinuante, de son art à noter toutes les nuances, de son élocution d'autant plus persuasive qu'elle semblait dédaigneuse de se grandir jusqu'à l'éloquence. Il commença, d'une voix basse qui commandait le silence, et en alléguant une extrême fatigue comme s'il eût voulu par-là donner plus de prix à son intervention et en mieux marquer l'importance. « Les amendements, dit-il, sont petits quand on, les propose ; ils sont gros quand on les a adoptés. » Il lut, relut, commenta le texte de la Commission et affirma que ce texte répondait au double sentiment du pays, très catholique et par suite très attristé des disgrâces du Saint-Père, mais en même temps très libéral et très hostile à tout empiétement du clergé dans le domaine politique. L'Empereur avait confiance dans le Corps législatif, puisqu'il venait d'en étendre les attributions : le Corps législatif n'aurait-il pas la même confiance dans le souverain ? Ainsi parla M. de Morny. Nul ne savait comme lui rallier la majorité. Sur l'auditoire l'impression fut visible, si visible que M. Ancel retira son amendement. — Pourtant, même en ces conjonctures, la droite ne s'avoua point vaincue et, avec une obstination, avec un sang-froid méritoires, saisit la dernière ressource que la procédure parlementaire lui offrait. Le projet de la Commission, très correct dans son ensemble, se terminait par une phrase peu respectueuse pour le Saint-Père, qui était accusé de résistance à de sages conseils. Au moment où le scrutin allait commencer, M. Ancel et M. Anatole Lemercier demandèrent la division du paragraphe et la suppression de la dernière phrase. Ce serait, pour les adversaires de la politique pratiquée en Italie, un moyen, un moyen suprême de se rassembler et de se compter. De son banc, M. Baroche protesta. Une foule de députés demandèrent à la fois la parole, et le paisible Corps législatif des temps jadis devint tout à fait tumultueux. Enfin, la division l'emportant, la dernière partie du paragraphe fut séparément mise aux voix, et il se trouva 91 suffrages contre 126 votes contraires, pour en demander le retranchement.

De tous les incidents de la session, celui-là fut le plus mémorable. Pour la première fois depuis l'établissement de l'Empire, une opposition imposante par le nombre s'affirmait, non dans une question d'affaires, mais dans une question politique. Jusque-là il n'y avait eu qu'une opposition, l'opposition de gauche, c'est-à-dire les cinq ; désormais il y en avait une autre, celle de droite, les quatre-vingt-onze ; et cette opposition, flottante encore et facile à ramener, pourrait se fortifier un jour si l'on n'y prenait garde. Le gouvernement ne s'y trompa point et ressentit d'autant plus cet échec relatif qu'il avait été accoutumé à plus de docilité. A l'issue de la séance, on vit de hauts personnages, les uns fonctionnaires, les autres appartenant à la Cour, interpeller les députés et leur reprocher ce qu'ils appelaient leur défection. Entre tous, le plus animé était le ministre de l'intérieur, M. de Persigny. Sur l'heure, il déclara que le patronage officiel serait retiré à ceux qui venaient de déposer un vote hostile à la politique impériale. Comme, au sortir du Palais-Bourbon, il rencontrait M. Ancel, il alla brusquement à lui et luit dit ces seuls mots : a Nous nous retrouverons aux élections ! »

 

VI

Au milieu de ces conjonctures, Cavour achevait de pousser sa fortune. Le 18 février, Victor-Emmanuel avait ouvert le Parlement, et, pour la première fois, les représentants de toute l'Italie, depuis les vallées du Piémont jusqu'aux rivages de la Sicile, s'étaient trouvés réunis dans une même enceinte. Avec un habile mélange d'orgueil et de modestie, le Roi avait célébré ses succès. Avec effusion il avait remercié les puissances alliées, la France, l'Angleterre ; puis il avait ajouté : « Un prince loyal et illustre étant monté sur le trône de Prusse, je lui ai envoyé un ambassadeur, en signe de déférence pour lui et de sympathie pour la noble nation germanique, qui se persuadera de plus en plus, je l'espère, que l'Italie, constituée dans son unité naturelle, ne peut offenser ni les droits ni les intérêts des autres nations. » A ces paroles significatives et prononcées sur un ton plus significatif encore, tous les regards s'étaient tournés vers le général de Bonin, représentant de la cour de Berlin, qui assistait à la séance dans la tribune diplomatique, et venait apprendre comment se fait un peuple. Peu de jours après, une résolution fut votée qui changeait le vieux titre du roi de Sardaigne et, consacrant ses conquêtes, le faisait roi d'Italie. L'Italie était en effet complète, sauf Venise et Rome. De Venise, on n'osait trop parler ; en revanche, Rome était l'objet de toutes les convoitises, et l'ardeur des Piémontais à conquérir la Ville éternelle n'avait d'égal que le zèle des catholiques à la leur disputer.

Pour que Rome fit retour au patrimoine commun, il fallait ou que le Pape fût amené, soit par crainte, soit par persuasion, à abdiquer ses droits temporels, ou que la France retirât sa protection. — Du côté du Saint-Père, un renoncement était bien peu probable. Malgré l'invraisemblance du succès, Cavour, depuis plusieurs mois, s'ingéniait, par des intrigues très secrètes, à gagner certains membres du Sacré-Collège qui, à leur tour, agiraient sur l'esprit de Pie IX. Il avait à Rome pour principal correspondant un médecin assez distingué, le docteur Pantaleoni. Le docteur Pantaleoni vit le cardinal Santucci, favorable, disait-on, à la conciliation, et lui exposa tout un arrangement qui, en retour de la souveraineté temporelle, assurerait au Saint-Père, non-seulement l'entière liberté, mais toute sorte de privilèges et d'avantages. Un autre agent plus obscur encore fut employé : ce fut un habitant de Verceil qui se rendait à Rome, et qu'on appelait Orner Bozino. Bozino s'adjoignit un prêtre sicilien, l'abbé Antonio Isaïa, et l'un et l'autre, par l'intermédiaire d'un avocat du nom d'Aguglia, firent parvenir jusqu'au cardinal Antonelli quelques vagues propositions. De tous les confidents de M. de Cavour, le plus important fut le Père Passaglia, religieux fixé à Rome, et fort estimé pour sa science. Le Père Passaglia amena plusieurs cardinaux à discuter au point de vue théologique la question de savoir si le Pape pouvait transiger sur son domaine temporel. A quelque temps de là, ces menées s'étant ébruitées, le gouvernement pontifical démentit toute négociation, et éloigna même des États de l'Église le docteur Pantaleoni et l'abbé Antonio Isaïa. Napoléon fut informé de toutes ces trames, mais ne crut pas un seul instant à la réussite. « C'est une intrigue assez mal emmanchée, écrivait familièrement le duc de Gramont, et que nous n'avons aucun intérêt à suivre. — Rebuté du côté de Rome ainsi qu'il devait s'y attendre, Cavour se retourna vers la France. A cette époque remonte le premier dessein de la Convention conclue trois ans plus tard, et restée fameuse sous le nom de Convention du 15 septembre : la France rappellerait ses troupes, et le Piémont, de son côté, s'engagerait à s'abstenir de toute attaque contre les États de l'Église. Dès le 13 avril, le prince Napoléon exposait ce projet au premier ministre sarde ; il ajoutait d'ailleurs pour le rassurer : « Si la domination du Pape devenait trop insupportable, le gouvernement de l'Empereur ne se croirait pas obligé de défendre le Saint-Père contre ses propres sujets. » Cet arrangement ne déplaisait pas à M. Thouvenel, qui, dès cette époque, en entretint l'Empereur et qui poussait en outre à la reconnaissance du nouveau royaume. De Rome, à la vérité, notre ambassadeur M. de Gramont formulait des objections : « Comment, disait-il, proposer au Piémont une convention qu'il n'acceptera pas ou qu'il n'acceptera qu'avec l'arrière-pensée de la violer ? » A un traité, il jugeait de beaucoup préférable cette simple et nette déclaration, à savoir que toute attaque du Piémont contre le territoire pontifical évacué par nos troupes constituerait un casus belli[23].

Dans l'entre-temps, la question romaine avait été inscrite à l'ordre du jour du Parlement italien. Appelé à publier ses vues devant son pays et devant l'Europe, Cavour le fit avec un extraordinaire mélange d'impudence et de respectueuses protestations. De ses discours, car il en prononça trois en cette occasion[24], on peut faire deux parts : d'un côté, il rejetait brutalement tout ce que l'ancien droit des gens avait proclamé sacré ; de l'autre, il établissait de toutes pièces un droit nouveau qui ne le céderait point à l'ancien : « Rome, dit-il, doit être et sera la capitale de l'Italie. » Voilà l'affirmation cynique, cynique vis-à-vis du Pape reconnu roi par toutes les cours ; cynique vis-à-vis de la France, qui couvrait Rome de son drapeau ; cynique vis-à-vis du monde entier, qui n'aurait plus rien d'assuré si de telles maximes prévalaient jamais. Mais voici que le contraste apparaissait aussitôt. Ayant dépouillé la victime, Cavour s'appliquait à la revêtir d'un manteau plus brillant que celui qu'il venait de lui arracher. Avec une majesté de langage, une ampleur d'éloquence tout à fait inaccoutumée en sa bouche, il niait que le pouvoir temporel, exercé sous le contrôle et avec l'assistance des troupes étrangères, pût être pour le Souverain Pontife une garantie d'indépendance : il raillait les concordats et leurs concessions précaires ; il rappelait le programme tracé jadis par Lamennais, et repris par Lacordaire, Montalembert et leurs amis ; il invoquait l'état de la Belgique où le clergé, débarrassé de toute entrave concordataire, soumis uniquement au droit commun, exerçait sur les affaires publiques une si notable influence. « En même temps, poursuivait-il, que nous proclamerons la déchéance du pouvoir temporel, nous proclamerons la liberté de l'Église... Or, chez nous, le parti libéral est plus catholique qu'en aucun pays d'Europe... aussi, en Italie, les bienfaits de la liberté seront si grands qu'en peu d'années les partisans de l'Église, s'ils acceptent ce système, auront le dessus dans le pays légal. » Et le premier ministre, revenant au langage familier qu'il affectionnait, ajoutait : « Je me résigne, quant à moi, à finir ma carrière sur les bancs de l'opposition. »

Cavour était-il sincère ? Parmi les catholiques, ce respect parut hypocrisie, et les contemporains se rappellent encore les protestations indignées de Montalembert, outré qu'on travestît de la sorte ses plus nobles pensées. On jugea dérisoire cette promesse de liberté religieuse qui avait pour préambule la spoliation. Les rigueurs qui, en ce temps-là même, s'exerçaient contre le clergé et les ordres religieux semblaient un gage étrange de pacification. Qui se flatterait pourtant de pénétrer les replis de l'âme humaine ? Cavour, dès sa jeunesse, sa correspondance en fait foi, avait caressé le plan d'une société religieuse se développant dans la société civile sous la seule garantie du droit commun, et ce qui apparaissait comme une formule trompeuse n'était peut-être que réminiscence. Les nécessités de la politique l'avaient jeté violemment dans le camp des ennemis de l'Église ; mais aucun préjugé de naissance, aucune haine de secte n'avait invinciblement obscurci sa vue. Tous les ambitieux, arrivés au faîte, ont d'ailleurs le même souci, celui de réparer les brèches du droit violé ou de reconstituer un droit nouveau, de consolider dans la concorde ce qu'ils ont édifié dans la lutte, de finir par un édit de pacification. C'est pour eux le rêve suprême, mais que Dieu ne leur permet guère de réaliser ; car l'impuissance à reconstruire est, dès ici-bas, le châtiment de ceux qui ont beaucoup détruit.

L'un des familiers de Cavour a raconté qu'un soir, peu après l'un des débats que nous venons de rapporter, comme il reconduisait le grand ministre jusqu'à sa demeure, il osa l'interroger sur ses desseins les plus secrets : « Vous avez, lui dit-il, proclamé Rome capitale ; mais quelle sera la durée de notre attente et quand aurons-nous le cœur libre de ce grand souci ? » A cette question, Cavour resta d'abord silencieux ; puis, au moment de franchir le seuil de son hôtel, il serra fortement la main de son compagnon et lui dit ces simples mots : « Il me faudra deux années. » Sur quels indices se fondait l'homme d'État pour parler de la sorte ? Nous l'ignorons ; car aucune négociation avec la France n'était alors assez avancée pour qu'on pût savoir le terme précis où notre occupation cesserait. Mais déjà pour Cavour l'heure était passée des vastes plans et des desseins lointains. Celui qui, d'étape en étape, avait conduit son maître de Turin à Milan, de Milan à Florence, de Florence à Naples, s'arrêterait aux portes de Rome et n'y entrerait point. Dieu lui ravirait le dernier triomphe et aussi, dans sa 'miséricorde, lui épargnerait le suprême attentat.

Depuis quelque temps, l'excès du travail, des émotions, des soucis, avait altéré sa robuste santé, et les saignées fréquentes, remèdes habituels de ses indispositions, avaient à la longue diminué ses forces. Nul, hormis ses serviteurs les plus intimes, ne s'apercevait de ce déclin ; son activité était la même ; son esprit, prodigieusement souple et étendu, se montrait également apte à embrasser toutes choses ; quant à son éloquence, elle avait grandi et, de debater d'affaires, il était devenu orateur, à l'extrême surprise de ses amis. Cet extraordinaire labeur ne se poursuivait que par un surmenage inouï qui peu à peu minait le corps, et bientôt le laisserait sans défense contre tout nouvel assaut. Un seul remède eût été efficace, le repos. Ce remède, Cavour ne le repoussait pas, mais indéfiniment l'ajournait. A certaines heures, devant ses familiers, il se repliait en lui-même, parlait de sa retraite, de la paix qu'il goûterait en son domaine de Leri : il n'irait point à Rome, n'étant point artiste, disait-il en riant ; une fois la monarchie constituée, il laisserait à d'autres la tâche, et reviendrait vieillir auprès des gens de Turin qu'il aimait et dont il était affectionné. Cependant, les affaires le ressaisissaient, et au point de consumer ce qui lui restait de vie. Sa pensée était contrainte à se partager entre toutes sortes de soucis : c'était le royaume de Naples, toujours insoumis malgré les assurances contraires, et jusqu'ici rebelle à tout essai d'assimilation ; c'était la France, bienveillante sans doute, mais un peu lente à imiter l'Angleterre et à reconnaître le nouveau royaume ; c'était par-dessus tout l'insoluble question romaine. A l'intérieur, l'embarras n'était pas moins grand pour assurer le fonctionnement d'un État prodigieusement accru, choisir entre la centralisation et le système déjà préconisé des régions, pourvoir aux dépenses d'une organisation toute nouvelle, discipliner enfin les impérieux auxiliaires qu'on avait été contraint de grandir ou de tolérer. De tous ces auxiliaires, le plus incommode était Garibaldi, qui se plaignait, avec une extraordinaire amertume, du sort fait à ses compagnons d'armes. Il vint à Turin, provoqua un débat au Parlement et, dans un discours plein d'invectives, rassembla tous les griefs de ceux qui avaient été ses soldats. La discussion, ouverte le 18 avril, dura trois jours. Ce fut un duel implacable entre Garibaldi et le premier ministre. Celui-ci sortit victorieux de la lutte, mais au prix d'un effort qui le consuma. Ceux de ses amis qui le reconduisirent chez lui après les séances, furent atterrés de sa pâleur livide, de sa surexcitation fiévreuse qui contrastait avec son sang-froid habituel ; dès ce jour, ils commencèrent à douter que celui qui avait été si longtemps leur chef pût porter jusqu'au bout l'écrasant fardeau.

Le 29 mai 1861, le mal éclata, sous la forme d'une fièvre violente accompagnée de vomissements. D'abord, il parut céder aux remèdes, et le 31, Cavour put même réunir chez lui un conseil des ministres. Il retrouva, dans son entretien avec ses collègues, toute sa lucidité, toute sa verve même. Ce fut le dernier effort de cette puissante intelligence. Le lendemain, le surlendemain surtout, la fièvre reprit, et avec une intensité continue qui déconcerta tous les soins. Ce jour-là, 2 juin, était le jour d'une fête nationale, la fête du Statut, et du dehors on entendait les réjouissances du peuple qui, ignorant encore que les nouvelles fussent si mauvaises, mêlait joyeusement le nom du premier ministre à toutes ses démonstrations. Le 3juin, la gravité de la maladie ne se pouvant plus cacher, la rumeur s'en répandit dans Turin et, de là, se propagea dans toute l'Europe. Ce fut, en Italie, la douleur, et, dans toutes les cours, une attente pleine d'anxiété. On parla de fièvre typhoïde, de fièvre pernicieuse, de transport au cerveau, avec peu de précision d'ailleurs ; la vérité, c'est qu'une prodigieuse surexcitation de travail avait usé tous les ressorts de la vie. Dans les rares intervalles que lui laissait le délire, Cavour mandait ses amis, articulait quelques paroles qui semblaient annoncer des recommandations, des confidences ; mais ses idées s'arrêtaient inachevées sans qu'aucune interrogation pût les faire revivre, en sorte qu'il emporta avec lui tout ce qui eût été conseil, révélation ou adieu. Aucune amélioration, même passagère, ne ranima l'espoir. Le 5 juin, comme la journée finissait, nul ne douta plus que le terme de cette grande existence ne fût proche. Le curé de Notre-Dame des Anges fut appelé, non seulement par bienséance, mais par respect pour les vœux du malade, qui jamais n'avait fait profession d'impiété, ni même d'incroyance. Le moribond reçut l'absolution, puis le saint viatique, et eut encore la force de dire ces mots entrecoupés : « Je veux que le peuple de Turin sache que je meurs en bon chrétien. » Il restait, pour Cavour, à recevoir ce congé solennel que les princes ont coutume de donner à leurs serviteurs mourants. A neuf heures du soir, le Roi parut au pied du lit de son grand ministre. Celui-ci le reconnut, essaya de se soulever. Ah, Maesta, murmura-t-il ; et de nouveau les ombres le ressaisirent. Aux environs stationnait une foule immense, avide de recueillir les moindres bruits et, par intervalles, se rattachant follement à l'espoir. Le Roi avait prescrit qu'on le renseignât heure par heure sur les progrès du mal. A l'aube, l'un des amis de Cavour, M. Castelli, se rendit au Palais-Royal et annonça à Victor-Emmanuel que l'agonie avait commencé. Comme il revenait d'accomplir son message et traversait la place Saint-Charles, toute remplie de monde malgré l'heure matinale, l'un des médecins du comte qui passait de l'autre côté des arcades lui fit un triste signe dont le sens n'était que trop clair. Cavour venait de paraître devant le souverain Juge.

Aucun hommage ne manqua au personnage extraordinaire qui avait porté si haut la fortune de sa patrie. Ses amis le pleurèrent. Ses adversaires eux-mêmes, ceux qui jadis l'avaient combattu sur les bancs de la droite, se piquèrent de générosité devant la mort ; ne pouvant approuver sa politique, ils se plurent à mettre en relief sa loyauté privée, sa bienfaisance, la facilité de son commerce, et sur tout le reste gardèrent le silence. Ainsi fit le journal catholique l'Armonia, cet ancien ennemi de Cavour. Les plus enclins à un jugement rigoureux furent les révolutionnaires, très durement contenus dans les derniers temps. D'Angleterre arrivèrent de solennelles marques de sympathie. Quant au gouvernement français, il voulut donner à l'Italie, privée de son grand ministre, le gage de bienveillance qu'il avait jusque-là marchandé ou différé ; il reconnut quelques jours plus tard le jeune royaume, et ce fut son hommage posthume à celui qui venait de disparaître. Victor-Emmanuel avait souvent porté avec impatience le joug de Cavour ; la mort ayant effacé tous ces passagers froissements, il songea à assurer à son éminent serviteur le privilège de la sépulture dans l'asile royal de la Superga. Cependant le premier ministre avait exprimé un souhait plus modeste, celui de reposer dans son domaine héréditaire de Santena. Ce vœu fut observé. A quelques jours de là, le cortège funèbre entra dans le petit village, mais déjà dans un commencement d'abandon, les ambitieux étant restés à Turin pour se disputer l'héritage. Lorsqu'on arriva au caveau, nous raconte un des biographes de Cavour[25], il se trouva qu'il était trop petit pour recevoir le cercueil. Les fossoyeurs et les maçons durent se mettre à l'œuvre, et longtemps on entendit retentir les coups de marteau, jusqu'à ce qu'enfin le sépulcre agrandi fût mis juste à la taille de celui qui avait fait l'Italie.

 

La mort de Cavour marquait une date mémorable pour l'Italie, mémorable aussi pour la France. Avec lui disparaissait l'homme à l'esprit souple et puissant qui avait su asservir l'Empereur à ses vues et changer si bien l'axe de notre politique que, pour raconter l'histoire de France, nous avons dû souvent nous placer, non point à Paris, mais à Turin. Des Tuileries partaient les directions apparentes, les fastueux programmes ; mais le nœud de l'intrigue était là où se trouvait Cavour. Cavour descendu dans la tombe, Napoléon allait-il recouvrer-son indépendance si longtemps aliénée et pourvoir enfin, à, l'exclusion du reste, à l'intérêt français ? L'Italie, quoiqu'elle dût traverser encore bien des orages, était désormais constituée. Du moins et pour l'avenir, le passé étant irréparable, une double prévoyance s'imposait : il importait d'abord que notre protégée ne devînt point notre rivale ; il importait surtout que, si quelque part surgissait un second Cavour, il fût dès l'abord deviné, dénoncé, contenu.

Ici commence, pour Napoléon III, la seconde partie de son, règne. Cavour eut un successeur, mais non en Italie, où il ne laissa à proprement parler que des élèves et des disciples. Six mois auparavant, le 2 janvier 1861, s'était éteint à Berlin, après une longue démence, le roi Frédéric-Guillaume, ce prince mystique, étrange, qui, dans ses lueurs d'illuminisme, avait, comme-jadis Charles-Albert à Turin, entrevu et à demi prédit la grandeur de son pays. Il avait eu pour héritier celui qui devait être l'empereur Guillaume et devait dans le nord de l'Europe, comme Victor-Emmanuel au sud, grandir par la ruse et par l'épée. Jalouse de compléter les similitudes, la fortune qui avait donné un si grand ministre à Victor-Emmanuel, ménageait au nouveau roi de Prusse un conseiller de même habileté, de même persévérance, de même hardiesse sans scrupules et sans frein. Celui-là serait le vrai successeur de Cavour. Il représentait alors son Roi à Saint-Pétersbourg et, bien que déjà fort en vue, ne portait encore rien en lui qui pronostiquât sa grandeur. Son œuvre ressemblerait à celle du grand Italien, mais plus implacable, plus farouche, avec une plus grande effusion de sang, et il lui serait réservé de se déployer sur un théâtre plus tragique, quoique non avec plus de génie. On l'appelait Othon de Bismarck-Schœnhausen. Il allait remplir toute la scène que Cavour venait d'abandonner.

 

FIN DU TROISIÈME VOLUME

 

 

 



[1] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. IV, p. 13.

[2] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. IV, p. 18 et 37.

[3] Le Secret de l'Empereur, t. Ier, p. 218.

[4] Voir le Secret de l'Empereur, t. Ier, p. 299.

[5] Dépêche de M. de Montebello, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, à M. Thouvenel, 17 septembre 1860. (Documents diplomatiques, 1860, p. 174.)

[6] Lettre du 22 octobre 1860. (Une ambassade en Russie en 1856, p. 231.)

[7] Voir Further correspondence relating to the affairs of Italy, partie VII, p. 123.

[8] Voir, en particulier, rapports de M. Elliot, ministre d'Angleterre à Naples, à lord Russell, 15, 16 octobre, 9 novembre 1860. (Further papers, p. 111, 115, 144.)

[9] PERSANO, Diario privato politico-militare, p. 380.

[10] PERSANO, Diario privato politico-militare, p. 454.

[11] Journal des Débats, 2 juillet 1860.

[12] Journal des Débats, 9 juillet 1860.

[13] Journal des Débats, 2 décembre 1860

[14] Voir Moniteur, 6 décembre 1860.

[15] Émile OLLIVIER, Le 19 janvier, p. 247.

[16] Voir PERSANO, Diario politico-militare, p. 123.

[17] Further correspondence, part. VII, p. 187.

[18] Le Secret de l'Empereur, p. 363.

[19] Lettere edite ed inedite, t. VI, p. 693.

[20] Moniteur, 17 novembre 1860.

[21] Moniteur, 17 novembre 1860.

[22] Voir Discours du cardinal Mathieu au Sénat, séance du 31 mai 1861.

[23] Dépêche de M. de Gramont à M. Thouvenel, 27 avril et 11 mai 1861.

[24] Séances des 25, 27 mars et 9 avril 1861.

[25] ARTOM, Il conte Cavour in parlamento, p. XLV.