HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME TROISIÈME

 

LIVRE XXI. — MARSALA ET CASTELFIDARDO.

 

 

SOMMAIRE : I. — Le complément de l'unité italienne : Venise, Naples, Rome. Les annexions de 1859 et celles de 1860 ; en quoi elles diffèrent.
II. — État de Rome au printemps de 1860 : comment, dans l'entourage du Pape, on incline à la politique d'action : quelles circonstances diverses favorisent cette tendance. — Le cardinal Antonelli et Mgr de Mérode, leur caractère et leur influence. — Idée de créer une armée pontificale. — Lamoricière : son voyage à Rome : sa mission militaire. — Quels ombrages conçoit de cette mission l'ambassadeur de France. — L'œuvre du général de Lamoricière. — Quels obstacles elle rencontre ; comment le général parvient à surmonter quelques-uns de ces obstacles. — Négociations de l'ambassadeur de France en vue du rappel du corps d'occupation ; pourparlers, projet de convention. — Quel événement met de nouveau toutes choses en suspens.
III. — De diverses tentatives pour exciter la révolution dans le royaume des Deux-Siciles : M. Crispi en 1859. — Insurrection sicilienne en avril 1860 : Garibaldi, ses hésitations, et conditions de son acquiescement à une descente dans Me. — Le gouvernement sarde : de quelle façon Cavour parait avoir envisagé l'entreprise. — Garibaldi et ses compagnons : dernières irrésolu-dons : l'expédition est décidée. — Les soldats ; les armes ; les vaisseaux. Attitude de Cavour. — Départ de l'expédition : traversée, et de quelle manière elle est protégée : débarquement à Marsala. — Cavour ; ses inquiétudes pour les États romains ; comment il est rassuré ; quelle est son attitude vis-à-vis des diplomates et en particulier de M. de Talleyrand. — Suite de l'entreprise de Garibaldi : succès : incidents divers : entrée à Palerme. — Comment Cavour craint d'être débordé 's ! retient et pousse la révolution. — La cour de Naples : ambassade napolitaine à Paris : réception des envoyés à Fontainebleau et résultat de cette audience. — Négociations des Napolitains avec la cour de Turin : M. de Talleyrand ; inefficacité de son intervention : une ambassade extraordinaire arrive de Naples : caractère dérisoire des pourparlers. — Projet français, et comment l'Angleterre le repousse. — Tentative de Cavour pour devancer Garibaldi à Naples : intrigue et conspiration 7 comment cette intrigue échoue. — Marche de Garibaldi à travers l'Italie du Sud derniers jours de François II dans sa capitale : son départ : entrée de Garibaldi à Naples (7 septembre).
IV. — Embarras de Cavour, et comment ils naissent du succès même : son projet de devancer Garibaldi sur le territoire pontifical. — Diverses menées pour préparer une sédition dans l'Ombrie et dans les Marches. — Quel caractère Cavour s'efforce de donner à son entreprise : il veut, dit-il, combattre la révolution. —L'Empereur : entrevue de Chambéry : récits italiens et dépêches françaises : quelle semble avoir été l'attitude de l'Empereur. — Derniers préparatifs de Cavour. — Sommation au cardinal Antonelli.
V. — Lamoricière et son œuvre d'organisation militaire. — Premiers indices d'attaque de la part des Piémontais. — Ultimatum envoyé par le général Fanti et ouverture des hostilités. — Plan de Lamoricière et projet de concentration sur Ancône. — Espoir d'une intervention française : M. Thouvenel et l'Empereur : dépêches échangées : M. de Gramont à Rome, et quelles interrogations pressantes lui sont adressées : incidents divers : rappel de M. de Talleyrand : M. de Gramont, à Rome et son cruel embarras. — Les opérations militaires : marche de Lamoricière sur Ancône : combat de Castelfidardo : déroute des pontificaux et héroïsme des Franco-Belges. — Lamoricière entre presque seul dans Ancône. — Siège de la ville et capitulation. — Triomphe de la politique de Cavour.

 

I

Le 2 avril 1860, en ouvrant le parlement sarde, le roi Victor-Emmanuel s'exprimait ainsi : « L'Italie n'est plus l'Italie des Romains ou l'Italie du moyen âge ; elle ne doit plus être dans l'avenir un champ ouvert aux convoitises étrangères, mais elle doit être l'Italie des Italiens. » Dégagés des réserves officielles, les députés jugèrent inutile de dissimuler sous ces vagues formules leurs desseins ambitieux. Ce que le Roi laissait discrètement entendre, ils le publièrent très haut : « Faisons serment de ne pas nous arrêter tant que les destinées de la patrie commune ne seront pas accomplies. » Ainsi parlait, dans la séance du 13 avril, et au milieu de bruyantes acclamations, le rapporteur du projet de loi sanctionnant l'annexion de l’Émile et de la Toscane. Venise, Naples, Rome, telles étaient désormais les trois cités à affranchir. Pour Venise, on se résignait à patienter, tant elle était bien gardée par les canons autrichiens ! En revanche, quelle magnifique proie que le royaume des Deux-Siciles, et serait-il impossible de la saisir, si quelque insurrection, éclatant à l'intérieur, fournissait un prétexte à intervention ! Quant à Rome, le drapeau de la France, flottant sur le château Saint-Ange, la rendait inviolable ; mais à des intervalles presque périodiques, on parlait du retrait du corps d'occupation ; les Français une fois partis, une habileté même ordinaire suffirait pour faire vouloir au peuple romain ce qu'on voulait soi-même ; en dehors de la ville et de la campagne de Rome, il y avait les Marches et l'Ombrie, deux fort belles provinces qui compléteraient très avantageusement la récente acquisition des Romagnes. Le Roi, les ministres, les hauts personnages de l'État affectaient de modérer le vœu public, mais le contenaient avec tant de douceur que le meilleur moyen de plaire serait de désobéir. Eux-mêmes hasardaient parfois quelques confidences qui, répétées à. propos, commenteraient ou éclaireraient le langage officiel. Comme le Roi, en avril 1860, visitait la ville de Florence, on le vit, à l'issue d'un banquet, causer longuement avec le comte Pasolini, ancien ministre constitutionnel de Pie IX, l'interroger en détail sur l'état de Rome, puis le congédier en lui disant ces mots : « Rome, j'ai besoin d'y aller ; il faut que nous y allions vite[1]. »

C'était donc bien en vain que certains diplomates se flattaient d'avoir endigué les ambitions de Cavour. Le royaume de la haute Italie, qui jadis l'eût peut-être satisfait, ne lui suffisait plus. Sa vue, de plus en plus étendue sans être pour cela moins nette, embrassait toute la Péninsule depuis les lagunes de Venise jusqu'aux pointes de la Sicile. Son dessein pourrait souffrir des obstacles ou comporter des retards ; mais désormais son programme était fixé, c'était celui de l'Italie unitaire rassemblée tout entière sous le sceptre du roi son maître, et fortement disciplinée sous sa propre main.

Plusieurs traits particuliers marquent cet achèvement de l'unification. Les annexions de 1859 peuvent s'appeler union volontaire : celles de 1860 sont visiblement le fruit de la conquête. En 1859, les Italiens du Centre, abandonnés par leurs princes ou les ayant chassés, s'offrent sans répugnance, et les plus réfractaires se laissent absorber sans trop de murmures ; en 1860, les Italiens du Sud, après quelques jours d'entraînement, se rejettent en arrière, et si vivement que la terreur seule peut les retenir ou les soumettre. En 1859, le vote populaire, quoique très fortement influencé, précède l'occupation ; en 1860, l'occupation s'accomplit d'abord, et le vote vient ensuite, sous le contrôle armé de ceux qui en doivent bénéficier. L'œuvre de 1859 est, en maints endroits, entachée de dol ; celle de 1860 est surtout viciée par violence. En 1859, Cavour tourne l'ancien droit public ; en 1860, il le brave. Après avoir savamment gradué ses hardiesses, il se hausse au niveau de ces grandes audaces qui se nomment à volonté génie ou brigandage. Sa marche, longtemps mesurée, se précipite tout à coup. C'est, dit-il, nécessité de gagner en vitesse la Révolution, et, sous prétexte de la mieux vaincre, il s'incarne lui-même en elle. Tout ce qu'il a laborieusement préparé en de longues années, il l'achève en quelques mois, au mépris de la France tour à tour caressante et grondeuse, de l'Autriche muette de stupéfaction ou suffoquée de colère, de l'Europe indécise et désorientée ; avec une hâte fiévreuse, il va au bout de ses desseins, comme s'il eût eu le pressentiment de la brièveté de ses propres jours. En 1859, la politique d'annexion se développe à la manière d'une comédie d'intrigue, plus fertile en incidents curieux qu'en émouvantes péripéties ; en 1860, la comédie devient drame, drame d'une simplicité singulière et saisissante. Sur le sol de la Péninsule se donnent rendez-vous, d'un côté, les tenants de l'ancien droit ; de l'autre, les tenants du droit révolutionnaire, en sorte que la querelle agrandie devient celle du vieux monde et du monde nouveau. Les uns se rassemblent à Rome sous la bannière pontificale ; les autres, sur les quais de Gênes, se réunissent sous le drapeau de Garibaldi. De là deux croisades : l'une pour défendre, l'autre pour assaillir ce qui reste du passé. Cependant Cavour veille et, à point nommé, intervient. Il écrase les uns, qu'il traite de mercenaires ; quant aux autres, il les proclame des héros, leur vote des actions de grâces, puis s'installe à leur place. Ainsi se forme la nouvelle monarchie, celle qui n'attend plus qu'une défaillance de l'Autriche ou de la France pour s'annexer Venise et Rome. Alors sera complétée, suivant l'expression de Victor-Emmanuel, l'Italie des Italiens, l'Italie modelée sur les grands États modernes, l'Italie émancipée, libre, heureuse même, si pour être heureux il suffit d'échapper aux abus partiels, de vivre sous un régime uniforme, de subir des lois très dures, mais votées sous une forme très régulière, et de porter très également de très lourds fardeaux.

 

II

En cette seconde période des annexions italiennes, c'est Rome qui, tout d'abord, doit attirer l'attention.

Les étrangers qui ont visité Rome pendant le carnaval de 1860 ont conservé de l'état de la ville à cette époque un souvenir qui ne s'est point effacé. Rome n'était plus la Rome de Grégoire XVI, fixée dans une volontaire immobilité ; ce n'était pas davantage celle de 1846, amoureuse de son Pontife, ou celle de 1848, agitée par des rébellions ouvertes ; ce n'était pas non plus la Rome des années précédentes, matériellement fort heureuse, se laissant doucement plaindre, aimant Pie IX, non plus d'enthousiasme comme jadis, mais d'affection sincère, un peu sceptique sur les abus tant de fois dénoncés par la presse étrangère, et attendant avec une patience remarquable ce qu'on appelait à Turin son affranchissement. Sur la cité sainte, un souffle d'inquiétude avait passé. Sans que la Révolution fût maîtresse, on percevait visiblement les symptômes d'une agitation qui, factice au début, deviendrait bientôt réelle si elle n'était sévèrement contenue. Les transactions étaient moins assurées ; la politique, cette chose longtemps inconnue, avait assombri les relations ordinaires de la vie ; les fêtes elles-mêmes semblaient moins joyeuses, tant la crainte était grande qu'elles ne servissent de prétexte aux manifestations. Parmi les mécontents, dont le nombre s'était fort accru, le mot d'ordre était comme toujours de réclamer des réformes ; suivant une tactique ancienne, on se gardait bien de préciser ; de la sorte, les griefs demeuraient flottants et tellement vagues qu'aucune concession ne les pourrait apaiser. A certains jours d'anniversaires patriotiques, on voyait les cafés aux abords de la place Colonna se remplir d'une foule turbulente, des groupes se former dans le Corso, des drapeaux italiens paraître, disparaître, reparaître encore ; puis, après l'Angelus, les fenêtres se garnissaient de lampions. Quand les manifestants s'émancipaient à l'excès, les gendarmes pontificaux arrivaient ; s'ils ne sévissaient point, ils devenaient un objet de dérision ; s'ils se montraient trop rudes, le télégraphe portait le lendemain à toute l'Europe le bruit de leurs prétendus assassinats. Dans les cas extrêmes, une ou deux compagnies françaises sortaient de leurs casernes, et, en un clin d'œil, rues et places se déblayaient. Gendarmes pontificaux et soldats français se séparaient rarement sans quelque querelle, les premiers étant souvent maladroits et les seconds souriant à demi au désordre qu'ils réprimaient d'ailleurs fort efficacement. Cependant le général de Goyon, commandant en chef le corps d'occupation, à la différence de plusieurs de ses officiers un peu gâtés par un long contact avec la population civile, se montrait non seulement très correct, mais fort dévoué vis-à-vis du Saint-Père. Il ordonnait force patrouilles et adressait à l'Empereur des rapports très véhéments, trop véhéments même, car Napoléon le faisait blâmer par le maréchal Randon, et l'ambassadeur de France signalait avec aigreur ses excès de zèle. — Tel était l'aspect extérieur des choses. Ceux des étrangers que leur rang ou leurs relations initiaient à la vie plus intime de la société romaine et surtout de la cour pontificale y trouvaient un autre objet d'observation non moins curieux. Au Vatican, des conciliabules se tenaient, plus animés, plus prolongés que de coutume ; des mots se recueillaient, attribués aux prélats les plus en crédit, et avidement commentés. Quand on réunissait les phrases, les demi-aveux, les lambeaux de confidences, il s'en dégageait l'indice d'une politique moins timide, moins circonspecte et presque belliqueuse : non seulement on résisterait à la Révolution avec les armes spirituelles, mais même avec les autres, Dieu ne les ayant point interdites, et les Pontifes étant, après tout, souverains temporels. Entre tous les souvenirs de l'Église, les plus chers semblaient ceux de ses combats : la force mise au service d'une cause sainte devenait, disait-on, sainte elle-même : on rappelait la bataille de Lépante, et on ajoutait que l'étendard de cette journée, pieusement conservé, pourrait abriter d'autres victoires : à de nouveaux barbares, il importait d'opposer une nouvelle croisade. Dans l'entourage du Pape, ces propos se répétaient avec un assez singulier mélange de confiance mystique, d'inexpérience naïve et d'ardeur martiale. Du Vatican, les rumeurs se propageaient dans la ville, où elles provoquaient des commentaires infinis. Sûrement le Pape ne désapprouvait point cette évolution ; autrement tiendrait-on un tel langage si près de lui et avec une telle liberté ? Mais quelle résolution sortirait de cet état d'esprit tout nouveau ? Voilà ce qui se disait à mots couverts dans les ambassades, ce qui se colportait dans les salons, ce qui se chuchotait jusque dans les fêtes, toujours brillantes, quoiqu’un peu troublées, du carnaval qui finissait.

Il est aisé de suivre l'enchaînement des faits qui avaient développé peu à peu ces pensées plus hardies. — Le Pape avait vivement ressenti la perte des Romagnes. Ce qui avait accentué son déplaisir, c'étaient les combinaisons diverses imaginées par l'Empereur et qui, sous le nom de vicariat ou sous tout autre nom, prétendaient laisser au spoliateur les profits de la conquête et consacrer un droit de haute suzeraineté au profit du spolié : « Je puis subir l'usurpation, avait répliqué avec dignité le Saint-Père, mais je ne puis la reconnaître en transigeant avec elle. » — Le dépit s'était changé en stupéfaction quand, vers le milieu de février, un messager venu de Turin, l'abbé Stellardi, avait osé exposer à Pie IX, en une audience particulière, ce qu'il appelait les vues du Piémont. Victor-Emmanuel était prêt à se déclarer fidèle feudataire du Saint-Siège ; seulement, le Pape étant de plus en plus traité en incapable, la Sardaigne aurait la libre administration non seulement des Romagnes déjà séparées, mais encore des Marches et de l'Ombrie, qui n'étaient pas encore perdues : c'était la combinaison du vicariat, mais amplifiée et qui, préjugeant les vœux des sujets du Pape, leur évitait tout embarras, même celui de se révolter. A cette avidité cynique et paisible, le Saint-Père répliqua par cet adage de droit civil : Res clamat ad dominum. Il aurait pu employer des arguments plus forts ; il se contenta, semble-t-il, de celui-là ; et l'abbé Stellardi se retira, assez honteusement éconduit[2]. — En cet état critique, l'appui de la France subsistait, mais presque aussi importun que secourable. D'abord la protection n'était que partielle : très efficace à Rome et dans l'ancien patrimoine de saint Pierre, elle ne couvrait ni matériellement. ni même moralement les territoires situés au-delà de l'Apennin. A Rome même, d'assez fréquents conflits éclataient entre nos officiers et les agents pontificaux, les uns et les autres étant fort susceptibles, ceux-là à titre de bienfaiteurs, ceux-ci à titre d'obligés. Puis le protecteur s'autorisait de ses services pour donner des avis, pour conseiller des réformes ; or le mot « réforme', avait le don d'exciter au suprême degré le Pape, ses ministres, les membres du Sacré Collège : tout en convenant de certains abus, ils ne pouvaient admettre que tout fût à reprendre dans l'antique organisation des États de l'Église ; ils demandaient qu'on précisât les griefs ; ils ajoutaient que les réformes, possibles en un temps calme, sembleraient, en un temps de crise, un témoignage de faiblesse. En outre, les Français avaient, en général, une manière à eux de soutenir le gouvernement pontifical : ils ne manquaient aucune occasion de témoigner leur respect pour Pie IX, mais, avec une affectation très marquée, ils séparaient le Pontife de son entourage : en cela, ils interprétaient les vraies pensées de l'Empereur qui, volontiers, eût limité son assistance à la protection personnelle du Pape, et dans Rome aimait Pie IX, mais Pie IX seulement. — Le Saint-Père et ses conseillers étaient trop fins pour ne pas sentir ces nuances, trop fiers pour ne pas souhaiter une condition moins précaire. C'est sous ces influences diverses que furent délibérés les premiers projets qui, à demi ébruités, intriguèrent si vivement les étrangers et la société romaine. Sur ces entrefaites, on connut à Rome le vif mouvement d'opinion qui, dans les premiers mois de 1860, porta vers le Pape non seulement les catholiques, mais tous ceux qu'effrayaient les ambitions de Cavour. Tous les souverains ont leurs flatteurs, et les souverains religieux comme les autres. Ce qui était manifestation considérable fut représenté comme un vœu universel, et on ne douta plus que le Pape ne trouvât au dehors le supplément de ressources qu'il ne pouvait tirer de son territoire amoindri. Sous l'impression de ces nouvelles, les desseins se précisèrent : ils consistaient à assurer au Saint-Père, par les souscriptions des fidèles, un trésor et, par les enrôlements volontaires, une armée.

Cette évolution devait amener au Vatican, non pas une crise ministérielle, chose fort inconnue à Rome, mais un déplacement, au moins passager, d'influence. Appelé à la direction des affaires dès 1840, le cardinal Antonelli occupait depuis plus de dix ans la secrétairerie d'État. Dans ce poste, il avait déployé de remarquables qualités, mais négatives. Tout son art avait été non de faire prospérer l'État pontifical, mais d'empêcher qu'il ne mourût. On eût dit l'hôte d'une maison menacée de ruine et qui n'ose bouger une pierre, de peur que tout l'édifice ne croule. Les entreprises des révolutionnaires justifiaient en partie cette cauteleuse prudence. Peut-être aussi le cardinal pensait-il très secrètement que l'esprit moderne qui a détruit toutes les souverainetés ecclésiastiques n'épargnerait pas davantage la plus auguste de toutes, et qu'il y aurait folie à entretenir de vastes pensées. Très défiant de lui-même depuis ses malheurs, Pie IX s'était donné presque entièrement à ce conseiller, avisé qui avait toutes les habiletés dont il manquait lui-même, et qui, sans donner beaucoup d'éclat à son règne, en écarterait du moins, on l'espérait, les grand-, embarras. Maître à peu près absolu, Antonelli avait gouverné Rome comme on ferait d'un malade qui ne reviendra jamais à une santé brillante, mais dont les jours se peuvent indéfiniment prolonger. Jugeant que les choses humaines ne sont faites que de délais mis bout à bout, il estimait qu'en gagnant du temps, il préserverait de toute atteinte le règne de Pie IX et le sien propre : après lui, Dieu ferait le reste et, suivant ses desseins, laisserait tomber ou maintiendrait l'antique principauté. Peu confiant dans le peuple romain, ne croyant guère à la popularité de son maître et point du tout à la sienne, Antonelli fondait surtout sa politique sur l'appui des puissances. La nature et l'étude lui avaient donné, pour traiter avec elles, toutes les qualités du diplomate consommé, à savoir : la tenue, la froide réserve qui déconcerte les questions indiscrètes, la constante courtoisie qui prévient tout éclat, l'art de se taire soi-même en provoquant les confidences. Vis-à-vis de la France, il accomplit ce prodige de ne jamais rien faire de ce qu'elle demandait et de ne se brouiller avec aucun de ses représentants. A la vérité, il ne dédaigna aucune habileté, même celles qui touchaient à la rouerie. A des intervalles presque périodiques, l'ambassadeur arrivait avec un programme de réformes auxquelles l'Empereur, disait-on, tenait extraordinairement. Le ministre de Pie IX ne répondait ni oui ni non, et prodiguait les bonnes paroles. Quand on insistait, il affectait cette ignorance des choses du monde qui ne messied pas à un homme engagé dans la cléricature, et invoquait le besoin de s'éclairer par des enquêtes, des commissions, des rapports ; car, bien que dédaignant fort le parlementarisme, il avait retenu de la langue parlementaire tous les mots qui signifient différer. Que si on devenait trop pressant, ses réponses se nuançaient d'une légère, mais très légère impertinence : à qui demandait des franchises, des garanties, toutes sortes d'institutions modernes, il répliquait en s'enquérant obligeamment des libertés dont on jouissait en France, et qui, sans doute, étaient fort étendues, puisque, le peuple français étant satisfait, il restait tant d'idées libérales à exporter. Arrivé à ce point, il se taisait, ayant épuisé le degré d'ironie qu'un faible, fût-il cardinal, pouvait se permettre sans danger. Mais du même coup l'entretien prenait un autre tour et, un délai étant acquis, le but se trouvait atteint. Dans l'entrefaite, l'ambassadeur était assez généralement rappelé, et le même manège se recommençait sans trop de périls avec le successeur. Ainsi gouvernait Antonelli. Puisant toute sa force dans de perpétuelles temporisations, il ne conviendrait guère à la politique agissante depuis quelque temps préconisée. Il ne quitterait pas le pouvoir, mais il abandonnerait provisoirement le devant de la scène, quitte à ne point lâcher tout à fait les fils et à les reprendre bien vite dès qu'il pourrait les ressaisir. La politique nouvelle fut alors représentée par un prélat dont l'originalité principale était précisément le dédain de toutes les adresses où le cardinal se complaisait.

On l'appelait Xavier de Mérode. Il était de grande race et de grand cœur. La Belgique était sa patrie, mais beaucoup de liens de famille et d'amitié le rattachaient à la France. Dans sa jeunesse, il avait servi dans l'armée belge, puis dans l'armée française d'Algérie et avec éclat. Bientôt sa piété très vive le poussant vers la vie religieuse, il était devenu prêtre, et Pie IX, en 1850, l'avait élevé à la prélature. A la cour pontificale, sa haute naissance eût suffi pour le mettre en relief. Il dut à d'autres causes un renom qui dépassa fort l'enceinte du Vatican et même celle de la ville. Dans la Rome du temps de Pie IX, nulle physionomie ne fut plus personnelle ni surtout plus en dehors que celle de ce robuste et libre Franco-Belge égaré parmi les Italiens. Il était par-dessus tout sincère et montrait avec une égale simplicité ses vertus, qui étaient admirables, et ses défauts, qui étaient assez nombreux. De tous ces défauts, le principal était l'excès même de la sincérité. Admis dans la familiarité de Pie IX, qui goûtait fort son esprit et aimait sa piété, il lui dit la vérité comme jamais un sujet ne la dit à son souverain, et, non content de la dire de la sorte, il la publia avec une liberté tout à fait inaccoutumée. Il vit à Rome des usages puérils ou surannés, et il les railla ; des actes de favoritisme, et il les signala ; des alternatives de sévérité maladroite ou de mansuétude coupable, et il les condamna très haut. Quoique d'une rare bonté, il portait souvent dans la critique quelque chose d'original et de mordant qui gravait la blessure et ne permettait guère qu'elle se fermât. Grand redresseur de torts, il s'irritait de la résistance jusqu'à s'en exaspérer. Voici un trait qui le peint bien. Un jour, en 1857, comme il accompagnait Pie IX dans un voyage, il voulut visiter une prison où il flairait quelque abus : comme on lui en disputait l'entrée, il requit des ouvriers, démolit un pan de mur et entra par la brèche. En tout pays, un tel personnage eût fait beaucoup de bruit : quel n'était pas l'effarement dans Rome, ce traditionnel séjour de la quiétude et du doux laisser-faire ? En lui, le prêtre était pieux jusqu'au mysticisme, et c'était merveille de le voir monter à l'autel avec une gravité recueillie qui touchait au ravissement. Le saint sacrifice achevé, le soldat d'autrefois se retrouvait, batailleur et même un peu rude. Rude, il ne l'était d'ailleurs que vis-à-vis des puissants ; car vis-à-vis des humbles, des égarés, des souffrants, son cœur se fondait en tendresses ; et aujourd'hui encore, son nom revit à Rome dans les saintes et obscures bénédictions des pauvres. Autour de Pie IX, Antonelli et Mérode, l'un au premier rang, l'autre encore dans une demi-ombre, offraient le plus saisissant des contrastes. Antonelli ne travaillait qu'à perpétuer la paix, fût-ce la paix dans l'immobilité ; M. de Mérode aimait le combat même sans la victoire. M. de Mérode, qui n'était pas seulement droit, mais la droiture même, aimait toutes les vérités, et de préférence les plus difficiles à dire ; Antonelli ne s'arrêtait que sur les limites indécises où le mensonge commence. Le prélat était de ces impétueux qui chassent les vendeurs du temple ; le cardinal prenait grand soin de ne pas les voir, soit par naturelle tolérance ou complicité secrète, soit par la triste conviction que, dans l'État pontifical, le temple aurait bien des places vides si on n'y gardait que ceux qui n'y trafiquaient point. Vis-à-vis du Pape, chacun de ces deux personnages jouissait d'un crédit particulier qui semblait exclure toute concurrence. Pie IX était porté vers son camérier, aussi fidèle serviteur que mauvais courtisan, et, de plus en plus, devait l'élever au rang d'ami ; mais il se méfiait de sa langue trop prompte et de son esprit bouillant Antonelli, au contraire, qui ne possédait en rien son cœur, lui en imposait par son expérience, ses grandes manières, sa connaissance raffinée de la diplomatie officielle ; et il n'imaginait point qu'un conseiller d'un tel savoir-faire pût être jamais à court d'expédients sauveurs. Voici par quel côté le cardinal reprenait surtout ses avantages. La pratique de la vie avait développé en lui l'une des qualités maîtresses de l'homme d'État, à savoir, la mesure. Tout autre était Mgr de Mérode. Passionné pour le bien et vaillant comme personne, il s'élançait en avant avec une superbe fierté de gentilhomme : mais ses desseins, ainsi qu'on le vit surtout plus tard, n'étaient pas toujours suffisamment mûris ; par là il lui advint de donner prise aux attaques de ses adversaires et d'embarrasser parfois ses amis eux-mêmes. Agir, agir toujours, était le rêve de Mgr de Mérode. Animé d'un amour sans bornes pour le Pape et pour l'Église, il se désespérait que la royauté temporelle pût sombrer. Cette royauté, il voulait la préserver, au prix de tous les sacrifices et surtout en la modernisant : donc ce rétrograde se faisait homme de progrès et trouvait un singulier plaisir, fait à la fois de zèle et d'esprit de contradiction, à déployer aux yeux des Romains ébahis toute l'activité familière à sa patrie. Que si, malgré ces efforts, l'assaut de la Révolution était inévitable, l'ancien officier d'Afrique ne voulait point douter que le Pape ne trouvât des défenseurs capables de sauver son trône ou, du moins, d'honorer sa chute. C'est en quoi se complétait le contraste entre les pensées du prélat et celles du cardinal : celui-ci n'avait qu'une ambition, celle d'assurer la vieillesse de l'État pontifical, mais une vieillesse si bien ordonnée, si savamment protégée, que cette vieillesse même userait beaucoup de ceux qui se croyaient de longs jours à vivre.

Au printemps de 1860, la politique d'action tendant à prévaloir, l'influence de Mgr de Mérode grandit dans la même proportion. Le cardinal gardait la direction des affaires : mais à Rome, on commençait à dire tout bas qu'il y avait autour de Pie IX deux partis, le parti Antonelli et le parti Mérode.

En France, dans les milieux catholiques les plus ardents, cette politique plus résolue non seulement était souhaitée, mais avait été pour ainsi dire indiquée d'avance. Quelques mois auparavant, comme un groupe de prêtres poitevins consultait Mgr Pie sur un présent à adresser au Saint-Père, l'évêque avait répondu : « Envoyez plutôt des hommes et de l'argent. » L'argent, on l'obtiendrait assez aisément, et déjà, sous le nom de Denier de Saint-Pierre, les souscriptions volontaires s'organisaient. Quant aux forces militaires, l'embarras serait plus grand ; on arriverait pourtant à les constituer, les uns s'offrant par dévouement, les autres se laissant attirer par la perspective de notables avantages. Le plus important, le plus difficile aussi serait de trouver un chef capable d'utiliser les éléments anciens, de les fondre dans les éléments nouveaux, de porter partout l'esprit de discipline. La perfection serait atteinte, si ce chef était assez glorieux pour communiquer à sa petite armée quelque chose de son propre prestige et pour relever ceux qu'on appelait dédaigneusement les « soldats du Pape », du discrédit, sans doute injuste, mais très réel, où ils étaient tombés.

C'est ici que Mgr de Mérode déploya son entreprenante activité. Parmi les militaires français que la politique rendait alors disponibles, se trouvait un général qu'il avait connu autrefois en Afrique, qu'il avait revu plus tard à Bruxelles après le coup d'État, et qui se rattachait à lui par un lien éloigné de parenté : c'était le général de Lamoricière. Nul autre choix n'eût été meilleur. Bien que n'ayant pas fait la grande guerre, Lamoricière avait déployé en Algérie plusieurs des qualités brillantes auxquelles se reconnaissent les vrais capitaines : son nom, synonyme de courage, rappelait de glorieux souvenirs non encore oubliés : longtemps éloigné des pratiques religieuses positives, il y était récemment revenu, en sorte que l'Église pouvait le réclamer pour l'un des siens. Une seule objection aurait pu se formuler : Lamoricière, banni par l'Empire, comptait parmi les opposants les plus intraitables, et Napoléon verrait sans doute avec déplaisir le Pape se confier à l'un de ses adversaires. Mais une telle considération n'était pas de nature à retenir Mgr de Mérode et ses amis, qui, fort animés contre l'Empereur, n'étaient pas fâchés de s'émanciper tout à fait ; d'ailleurs, les officiers généraux en crédit étant presque tous pourvus d'emploi, il fallait bien s'adresser aux autres, sous peine de n'obtenir personne.

Lamoricière, en ces circonstances, mérita toute la reconnaissance des catholiques. Quelques mois auparavant, comme un ancien ambassadeur de France à Rome, M. de Corcelles, lui parlait de la cause pontificale : « C'est une cause pour laquelle il serait beau de mourir », avait-il simplement répondu. Il était en Picardie, au château de Prouzel, quand, le 3 mars 1860, Mgr de Mérode vint le trouver, accompagné de son frère, le comte Werner de Mérode. Il aurait pu formuler des objections : il avait dans le parti libéral et jusque parmi les démocrates une vieille popularité qu'il allait compromettre : les difficultés étaient immenses, les chances à peu près nulles : l'œuvre serait bien ingrate si elle se bornait à une mission de police ; elle aboutirait à un échec presque inévitable si la lutte s'engageait aux frontières. Lamoricière fut séduit par la grandeur du sacrifice et ne permit pas que sa vue s'égarât sur le reste. Son acceptation fut complète et sans réserve. A son ancien compagnon d'armes, le général Bedeau, qui était digne d'entendre un tel langage, il écrivit ces mots : « Je charge un de nos amis communs de vous dire le parti que j'ai pris... Je n'ai vraiment d'espoir qu'en Dieu, car, d'après ce que je sais, la force d'un homme ne peut suffire à l'œuvre que je vais entreprendre... L'audace, j'espère, ne me manquera pas au besoin ; mais j'attends la récompense là-haut bien plus qu'ici-bas. » Ayant fait cette seule confidence, il dit brièvement adieu aux siens, prit dans son bagage son sabre d'Afrique et, quoique à peine remis d'un accès de goutte, partit sans dire où il allait. Le secret avait été jugé nécessaire, de peur que le gouvernement français avisé n'intervînt auprès du Pape et ne l'amenât à un changement de résolution. Le souci de l'incognito fut poussé si loin que le général, pour déconcerter tous les soupçons, gagna l'Italie par Cologne, Vienne, Trieste, Ancône. Le 1er avril, il arrivait à Rome avec Mgr de Mérode, fidèle compagnon de son voyage. Celui-ci était radieux d'amener aux pieds du Pape un tel champion. A ce grand bonheur s'ajoutait pour lui un petit plaisir ; il ne se figurait pas, sans se divertir fort, l'embarras des diplomates, le dépit de l'ambassadeur de France, l'effarement des vieux cardinaux. A cette pensée, le bon et fidèle prélat ne tarissait pas en railleries, car avec lui l'esprit de malice ne perdait jamais ses droits.

Le 31 mars, en apprenant que le général était à Ancône, M. de Gramont écrivait à M. Thouvenel : « Comme vous devez le penser, tout le monde se préoccupe de l'arrivée de Lamoricière. Que vient-il faire ici ? » Les jours suivants, les dépêches de l'ambassadeur trahirent un très vif mécontentement. Nul doute n'était désormais possible : Lamoricière avait accepté d'être le généralissime de l'armée pontificale. Mais la loi française lui refusait le droit de prendre du service à l'étranger sans l'autorisation du gouvernement impérial. Selon toute vraisemblance, l'autorisation ne serait pas refusée : encore fallait-il qu'elle fût sollicitée suivant les formes régulières et qu'elle fût préalable à l'entrée en fonction. Ce qui ajoutait à la mauvaise humeur du duc de Gramont, c'était l'attitude du général de Goyon qui, ne voyant dans Lamoricière qu'un frère d'armes très ancien de grade et très illustre par les services, l'avait accueilli avec cordialité et lui avait même témoigné les plus grands égards. Le 7 avril, l'ambassadeur, tout à fait dépité, n'hésita pas à formuler contre M. de Goyon une véritable plainte. « La combinaison Lamoricière, ajoutait-il, s'exécute dans un esprit d'hostilité incontestable au gouvernement de l'Empereur. » Il signalait l'arrivée à Rome de plusieurs Français connus pour leurs « opinions légitimistes ». « C'était un coup monté et encouragé, sinon par le Pape en personne, au moins par tout son entourage. » La revanche du diplomate était toute prête : il proposait le rappel des troupes d'occupation, non par départs successifs, ainsi qu'on y songeait depuis longtemps, mais de suite et en une seule fois. — En ces conjonctures, le cardinal Antonelli intervint et le Saint-Père lui-même s'interposa. L'autorisation de servir le Pape fut demandée et accordée. L'assurance fut donnée que Lamoricière ne remplirait à Rome qu'une mission militaire et ne couvrirait jamais sous son nom les menées des partis politiques. Le général lui-même fit une visite à l'ambassade. Le duc de Gramont, fort calmé, chercha même à reprendre sa plainte contre M. de Goyon ; par malheur, elle avait déjà été mise sous les yeux de l'Empereur. Ainsi s'apaisa le conflit. Mais si la lutte ouverte fit place à des rapports moins tendus, les germes de dissentiments subsistèrent, et nous les verrons reparaître à toute occasion[3].

Lamoricière était absorbé par trop de soucis pour s'arrêter longtemps à ces rivalités. Tandis qu'il prenait le commandement en chef, Mgr de Mérode était nominé ministre des armes, en sorte que sur eux seuls portait tout le poids de l'entreprise qui, suivant l'échec ou le succès, raviverait l'État pontifical ou en consommerait l'abaissement. L'un et l'autre étaient de cœur vaillant : autrement l'insuffisance des ressources les eût découragés dès le début. L'armée comprenait sept à huit mille hommes à peine, mal vêtus, mal équipés, médiocrement commandés, travaillés par les excitations du dehors. La cavalerie se réduisait à quelques chevaux ; quant à l'artillerie, autant valait n'en pas parler. Point de matériel de guerre, ou tellement démodé, qu'il n'eût plus convenu qu'à un musée. Officiellement, certains établissements militaires subsistaient ; mais ils étaient depuis longtemps détournés de leur destination. Un jour, Lamoricière voulut visiter ce qu'on appelait le magasin d'artillerie : il le trouva occupé par un carrossier et aussi par des artistes qui, de temps immémorial, en faisaient leur demeure ; ainsi en était-il du reste. Cette pénurie de toutes choses n'était pas le seul embarras. Il fallait ramener à l'ordre les officiers négligents, les administrateurs inactifs, les fournisseurs suspects. Il y avait dans Rome, non pas de grands brigandages, mais une foule de petites improbités qui se rassuraient et s'amnistiaient elles-mêmes, tant elles se sentaient tolérées ! Les ordres du général ou du ministre des armes ne rencontreraient aucune opposition ouverte ; mais, dès les premiers jours, on put deviner une résistance d'inertie qui paralyserait tout si on ne la brisait. Cette résistance serait d'autant plus dangereuse qu'elle pouvait se croire approuvée. Antonelli, contraint à partager l'influence, observait d'un regard froidement impassible tout cet appareil guerrier. Tandis que Mgr de Mérode était tout de feu, il était tout de glace. Il ne contrarierait point l'essai commencé et se contenterait d'attendre que la fatigue d'un si dur labeur ou un insuccès éclatant lui ramenât Pie IX. Dans la haute position du cardinal, c'était entraver l'entreprise que de ne pas la soutenir. « Je ne puis dire du mal du gouvernement, mais je puis en entendre », disait un jour un fonctionnaire plus sceptique que fidèle. Non, Antonelli ne disait point de mal du nouveau ministre des armes, mais il écoutait toutes les plaintes avec un silence si peu décourageant, que son cabinet deviendrait le refuge de tous ceux qu'étourdissait l'infatigable activité de Mgr de Mérode ou qu'offensaient les rudesses du général Lamoricière.

C'est, en effet, au prix de beaucoup de froissements personnels que Lamoricière put plier au travail et à la discipline tous ses subordonnés, quels qu'ils fussent. L'un de ses premiers soins fut de visiter les principales villes de l'État pontifical. Son attention se porta surtout sur Ancône. Il estimait qu'en cas de péril les Français couvriraient Rome : mais c'était à lui qu'incomberait, à l'orient de l'Apennin, la défense des États de l'Église ; et il importait que, dans cette prévision, Ancône devînt une vraie place de guerre. Rien ne serait fait si on ne renforçait l'effectif, dérisoirement faible, des bataillons existants. Des mesures furent prises pour activer le recrutement parmi les Autrichiens, les Suisses, les Irlandais. Des marchés furent passés pour l'habillement, l'armement, l'entretien des hommes. Dans le même temps, Lamoricière recherchait partout les officiers expérimentés et capables ; il confia l'organisation de son artillerie à un capitaine démissionnaire de l'armée française, M. Blumenstihl ; il s'attacha quelques Romains, particulièrement instruits et zélés ; il appela à lui M. de Pimodan, Français d'origine, qui avait longtemps servi avec distinction dans les rangs de l'Autriche ; puis il s'assura le concours de quelques autres Français : M. de Becdelièvre, M. de Chevigné, M. de Charette, les uns ayant servi dans l'armée nationale, les autres à l'étranger. Chefs et soldats se composeraient d'éléments bien hétérogènes, mais les circonstances ne permettaient pas de faire mieux. Cette organisation, à peine ébauchée et qui, même achevée, serait si imparfaite, exigeait une persévérance et une fermeté inouïes, tant il était malaisé de stimuler les fonctionnaires militaires et civils, les uns endormis dans une longue routine et ahuris de toutes ces nouveautés, les autres inintelligents ou bien encore feignant de ne pas comprendre ce qu'ils étaient résolus à ne point exécuter. Les soucis de Lamoricière se tempéraient pourtant de quelques joies. Les lettres de France lui annonçaient la prochaine arrivée de volontaires. Dans les provinces catholiques de l'Ouest, se manifestaient, en effet, les premiers signes du mouvement généreux qui porterait à la défense de la Papauté tant de jeunes gens de noble race et de cœur intrépide. C'est vers ce temps-là que débarquèrent à Civitta-Vecchia les premiers de ceux qui devaient s'appeler d'abord les Tirailleurs, puis, plus tard, les Zouaves. Lamoricière faisait appel non seulement aux jeunes gens, mais à ses anciens compagnons d'école ou de régiment : « Venez me donner un coup de main », écrivait-il familièrement à un gentilhomme angevin, M. de Quatrebarbes, qui devait devenir, deux mois plus tard, gouverneur d'Ancône.

L'ambassadeur de France observait avec une attention plus ironique que bienveillante tout ce déploiement d'activité militaire. Dans ses lettres particulières, il raillait volontiers Mgr de Mérode, ce prélat martial « qui jouait, disait-il, au rôle de Jules II ». Il signalait certaines réceptions qui avaient eu lieu au Vatican, et dans lesquelles la politique de l'Empereur aurait été très sévèrement jugée. Les noms de ceux qu'accueillait le Saint-Père et qui entraient dans la nouvelle milice', étaient assez significatifs : que voulait dire cette nouvelle croisade ? Voulait-on ressusciter la Vendée ou plutôt l'armée de Condé ? Grossissant fort les chiffres, l'ambassadeur évaluait à 16 ou 17.000 hommes l'armée pontificale ; il ajoutait que 400 ou 500 hommes débarquaient chaque semaine, et que l'on attendait un millier d'Irlandais[4]. M. de Gramont jugeait, d'ailleurs, que puisque le Pape avait tant de défenseurs, l'occasion était belle pour nous de retirer nos troupes. Il ne parlait plus, comme il l'avait fait en un moment de dépit, d'un départ en masse et ab irato, mesure disgracieuse qui eût effacé toute la protection passée ; mais il insistait pour une évacuation progressive qui, sans nous brouiller avec la cour de Rome, mettrait fin à une situation onéreuse et pleine d'embarras. Il proposait de presser les pourparlers avec le cardinal Antonelli dont il se louait assez ; de la sorte, la négociation pourrait être conclue avant que Lamoricière, alors en tournée d'inspection dans l'État pontifical, revînt à Rome et pût souffler les objections ; car, disait M. de Gramont, le général et son parti, c‘ tout en feignant d'acquiescer à notre départ, mettront tout en œuvre pour le retarder jusqu'en octobre[5]. A Paris, ces vues, qui répondaient à un désir déjà ancien, furent pleinement approuvées. Le danger le plus redoutable à prévoir était une agression du Piémont. Cavour promit tout ce qu'on voulut. « Nous sommes certains, écrivait, le 1er mai, M. Thouvenel au duc de Gramont, que le gouvernement sarde ne songe pas à attaquer les Marches[6]. » Après pourparlers et échange de notes avec le cardinal, il fut décidé que l'évacuation commencerait par le départ d'un bataillon de chasseurs à pied ; l'un des régiments d'infanterie suivrait et serait embarqué en juin à Civitta-Vecchia ; le reste de l'arillée serait rapatrié en juillet et en août.

Le 11 mai, l'arrangement fut conclu. Le lendemain, le duc de Gramont partit en congé ; mais à cette heure-là même une grave nouvelle, transmise de Gênes, se répandait en Europe et obligeait notre gouvernement à renforcer, loin de les restreindre, les mesures de vigilance. Tandis que se préparait à Rome la croisade que nous venons de rapporter, d'autres croisés, ceux de la Révolution, s'embarquaient pour la Sicile avec Garibaldi.

 

III

Peu de temps après Villafranca, M. de Cavour, se trouvant à Pressinge chez ses amis les de La Rive, leur disait, dans un moment d'épanchement : « Je m'occuperai de Naples ; on m'accusera d'être un révolutionnaire, mais avant tout il faut marcher, et nous marcherons.,) Ce qui n'était chez Cavour qu'une idée vague, bientôt repoussée ou du moins ajournée, rentrait depuis longtemps dans le programme, pour ainsi dire IF classique, des vieux conspirateurs de profession. A plusieurs reprises, Mazzini avait essayé de jeter quelques partisans sur les côtes de l'Italie méridionale, espérant que l'insurrection remonterait du sud vers le nord, gagnerait Naples, Rome, et enfin déborderait de tous côtés. La guerre d'Italie lui avait paru une occasion favorable pour renouveler ses tentatives. La lutte durait encore quand, au commencement de juillet 1859, il avait appelé à lui un exilé sicilien, en ce temps-là à Londres, M. Francesco Crispi, et lui avait donné pour mission de se rendre dans sa patrie, afin d'y provoquer une prise d'armes. Mazzini, d'ailleurs, rejetait bien loin la pensée d'une action commune quelconque avec la Sardaigne : « La Sicile n'a rien à attendre du Piémont[7] », telle était la maxime qu'il importait de propager partout. Au mois d'août, M. Crispi parvint à débarquer en Sicile, mais put constater bien vite ce qu'il y avait de chimérique dans les instructions de celui qu'il appelait son maître. La plupart des libéraux ou, comme on disait, des patriotes, avaient été affiliés à la Société nationale, sous les auspices de La Farina, ancien disciple de Mazzini, mais rallié à Victor-Emmanuel et, à ce titre, excommunié par le pontife. Sous peine d'échec, M. Crispi dut élargir son programme, et parler uniquement de liberté et d'indépendance. Un mouvement insurrectionnel fut préparé d'abord pour le 4, puis pour le 11 octobre ; mais il n'éclata pas, soit par crainte de la police qui avait quelques soupçons, soit par déférence pour certains avis qui conseillaient l'ajournement. M. Crispi se réfugia à Malte, puis passa dans l'Italie centrale. Là, déviant de plus en plus de ses instructions primitives, il fut entraîné à prendre pour confidents ces mêmes amis du Piémont avec lesquels il lui était recommandé d'éviter tout contact. Le 10 décembre, il vit M. Farini, alors dans toute son influence et dictateur de l'Émilie : après une longue conférence, tous deux furent d'accord que le meilleur moyen de compléter l'unité, ce serait de préparer une expédition de volontaires qui aborderait en Sicile. Sur une interrogation plus pressante, et sur une demande de secours en argent, Farini répondit en termes favorables, mais sans rien décider. « Allez, ajouta-t-il, à Turin, et parlez de tout cela à Rattazzi. » A Turin, Rattazzi, qui était encore président du conseil, se tint dans une prudente réserve ; comme on lui demandait de laisser faire et de fermer les yeux, il se refusa à tout engagement. M. Crispi vit aussi La Farina, ancien ami, mais dont il s'était séparé. Il s'entretint longtemps avec lui, sans rien conclure de positif. Sur l'heure, la négociation ne se poursuivit pas. Le gouvernement piémontais, avant de porter ses vues sur l'Italie méridionale, devait achever les annexions du Centre. Mais il est curieux de retrouver les premières origines de l'audacieuse entreprise qui, moitié conspiration, moitié prise d'armes, ferait bientôt tom ber la royauté napolitaine.

Un homme existait en Italie, qui semblait très propre à ce hardi coup de main, c'était Garibaldi, soldat, chef de partisans et, par-dessus tout, grand entraîneur de peuples. A la fin de l'automne, on l'avait vu dans l'Italie centrale méditant une invasion des Marches. De pressants conseils, venus de Turin et de Florence, l'avaient détourné de cette dangereuse équipée. Depuis ce temps il était en disponibilité, tantôt se repliant dans la solitude, tantôt rêvant quelque retentissante aventure. De toutes les aventures, nulle, par l'éclat ou le profit, n'égalerait celle de Sicile. Mais, pour une telle expédition, l'appui secret de la Sardaigne serait nécessaire : or le gouvernement sarde voudrait-il se compromettre jusqu'à cette complicité ? Garibaldi, de son côté, serait-il très avide d'un patronage qui tôt ou tard gênerait son indépendance ? L'aventurier se méfiait de Cavour. De plus, une circonstance récente avait changé sa méfiance en une véritable haine. Nice, qu'un traité venait de céder à la France, était sa patrie, et il ne pardonnait pas qu'on eût trafiqué de sa ville natale.

On en était là, quand, au commencement d'avril, la nouvelle se répandit d'une insurrection dans Palerme. L'occasion était belle de tendre la main à ceux qui ne demandaient qu'à se donner. Garibaldi était alors à Turin, où le Parlement venait de s'ouvrir. Nino Bixio, ancien compagnon du général, alla le trouver, accompagné de M. Crispi, et lui demanda de se mettre à la tête d'une expédition armée qui prêterait main-forte aux insurgés. La réponse trahit quelque indécision. Vaincu par les instances de ses amis, Garibaldi finit par se rendre ; mais il ne voulait, disait-il, agir que si le soulèvement offrait de sérieuses chances de durée ; autrement le secours extérieur n'arriverait qu'après le triomphe de la réaction. Quelle était l'étendue de l'insurrection ? C'est ce qui demeurait singulièrement obscur, tant les nouvelles étaient contradictoires. Le 11 avril, une dépêche annonça que la répression était assurée. Le 13, à la Chambre des députés, l'un des amis de Garibaldi, M. Bertani, impatient d'un éclaircissement, interrogea les ministres. Cavour, quels que fussent ses desseins ultérieurs, n'était point homme à se compromettre par avance : il se contenta de répondre qu'il ne pouvait faire office de gazetier. Peu de jours après, la Chambre s'étant ajournée, Garibaldi se rendit à Gênes et descendit à la villa Spinola, près du village de Quarto, à cinq kilomètres de la ville. Là devaient se concentrer tous les préparatifs. Mais l'expédition se ferait-elle ? Sur l'état de la Sicile on ne recueillait que des rumeurs confuses. Garibaldi se montrait plus attristé que confiant : ses regards se portaient toujours vers Nice, dont il déplorait l'abandon : quant à l'entreprise qui mettrait le sceau à sa fortune, il ne l'envisageait à cette heure première qu'avec crainte et comme en tremblant.

Rien ne pourrait se faire sans l'aide ou du moins la complaisance des autorités officielles. Dès le début, un incident se produisit qui aurait pu sembler de mauvais augure. Un comité patriotique avait réuni à Milan des fusils, et ces armes, par une assez singulière tolérance, avaient été déposées dans les dépendances du local où logeaient les carabiniers royaux. Les amis de Garibaldi étant venus pour les prendre, le colonel hésita à les laisser enlever. Les messagers insistèrent : le plus pressé pour eux n'était-il pas d'avoir des fusils ? Après nouveaux pourparlers, l'interdiction fut maintenue, et sur l'ordre supérieur de Maxime d'Azeglio, alors gouverneur de Milan. « On ne peut, écrivait-il quelques jours plus tard, avoir un représentant à Naples et envoyer des fusils aux Siciliens[8]. » Maxime d'Azeglio aurait-il beaucoup d'imitateurs ? La question valait la peine d'être éclaircie. Il importait surtout de pénétrer les pensées de Cavour ; lui, lui seul, aurait l'audace nécessaire pour tout précipiter ou tout interdire.

Depuis longtemps, ses regards se portaient avec une sollicitude attentive sur le royaume des Deux-Siciles. Il avait à Naples, pour agent — devons-nous dire pour ambassadeur ? —, M. de Villamarina. M. de Villamarina appartenait à cette classe de diplomates dont M. Buoncompagni, à Florence, et M. della Minerva, à Rome, avaient jadis offert les modèles les plus accomplis. Sa mission était moins d'entretenir les relations internationales accoutumées que de préparer l'absorption. Le meilleur moyen d'absorption serait une alliance qui, peu à peu, se convertirait en vasselage. Arrivé à Naples en 1859, M. de Villamarina, dès le début de son ambassade, avait paru un messager d'amitié. Il proposait une union intime entre les deux États du Nord et du Sud ligués pour la défense de l'Italie. Le jeune roi François H, qui avait récemment succédé à son père, accueillerait peut-être ces ouvertures, et il vaudrait mieux l'englober dans l'orbite du Piémont que d'avoir d'emblée l'embarras de le détrôner. Cette politique était celle qui avait toutes les préférences de Cavour. Malgré le langage impatient tenu naguère à Pressinge, il sentait le besoin d'affermir ses conquêtes et de faire halte avant d'aller plus loin. Sûrement, il ne renonçait pas au royaume de Naples : mais il eût voulu le prendre à son heure. « Il faudrait, écrivait-il le 30 mars 1860, que l'état actuel durât encore quelques années[9]. » C'est sur ces entrefaites qu'il avait connu les projets des garibaldiens, car, par La Farina et par quelques autres, il tenait tous les fils du parti démocratique. Sa perplexité fut extrême. Aussitôt il interrogea Villamarina : « Était-il possible de créer dans les Deux-Siciles un courant annexionniste analogue à celui qui s'était produit en Toscane ? » La réponse de l'envoyé sarde fut très nette. Dans les provinces de terre ferme, il ne fallait pas songer à une pareille manifestation : à Naples, le Roi avait l'armée pour lui, et les Napolitains tenaient à leur autonomie. Tout autre était la Sicile : là, l'idée de l'annexion était fort accréditée, et c'était cette idée qui avait inspiré les derniers événements de Palerme et de Messine[10]. — Cependant Victor-Emmanuel visitait ses nouvelles provinces, et Cavour, à sa suite, dut partir pour la Toscane. Aucune des pompes du voyage ne détourna son esprit de l'entreprise hasardeuse qui pourrait si grandement le servir ou le compromettre. N'y tenant plus, il abandonna le Roi à Pise et, s'embarquant à Livourne sous prétexte de visiter la Spezzia, arriva le 22 avril à Gênes. Il conféra longuement avec le vice-gouverneur, puis le lendemain reçut Sirtori, l'un des principaux compagnons de Garibaldi. Sirtori ayant fait d'abord allusion à une entreprise possible contre les Marches : « Non, non, interrompit très vivement Cavour, nous nous y opposerons de toutes nos forces. » Quant au projet d'expédition en Sicile, le premier ministre en écouta silencieusement tous les détails. Suivant Sirtori, il l'approuva, et même avec beaucoup de chaleur : « C'est bien, aurait-il répondu, il faut commencer par le Sud pour remonter vers le Nord. Soyez sûr que, quand l'heure sera venue, je ne le céderai en audace à personne[11]. » Pourtant le lendemain, comme il était de retour à Turin, il envoya un messager à Gênes pour détourner Garibaldi de son dessein. Peut-être, dans l'entre-temps, avait-il subi des influences contraires ou avait-il reçu sur l'insurrection de l'île des nouvelles défavorables. La vérité, c'est que Cavour se troublait devant les périls de l'extraordinaire aventure. Malgré sa résolution habituelle, il hésitait. La proie s'offrait à lui prématurément et avant qu'il eût préparé les moyens de la saisir. Puis, était-il bien sûr que ceux qui partaient travailleraient pour lui ? Il redoutait la prépondérance des mazziniens, les témérités de Garibaldi, l'intervention de l'Europe. Ce ne sera que dans les derniers jours que, dépouillant ses scrupules et s'élevant au-dessus de ses craintes, il se décidera, et sous l'influence du Roi, non seulement à ne pas entraver l'œuvre, mais à la seconder.

Était-il étonnant que Cavour fût perplexe quand, même dans l'entourage de Garibaldi, l'incertitude continuait à régner ? Pendant les derniers jours d'avril, soit à Gênes, soit à la villa Spinola, les conseils furent pleins de trouble et de confusion. De l'état de la Sicile dépendait le départ ou l'ajournement : or, on ne savait rien de précis. Le 25, arriva un patron de barque qui avait abordé dans l'île et qui apporta des nouvelles favorables. Mais, le lendemain, un message de Malte annonça des revers. Autour du général, les Siciliens poussaient encore à l'action, mais d'autres se taisaient ou demandaient ouvertement qu'on se séparât. Le 29, Garibaldi déclara, dit-on, qu'il allait retourner à Caprera. Le 30, les résolutions changèrent de nouveau. Ce jour-là, M Bixio et M. Crispi arrivèrent à la villa Spinola avec des lettres et des dépêches qui mandaient que l'insurrection, loin de s'apaiser, gagnait en intensité. Une délibération suivit, à laquelle Garibaldi mit bientôt fin. Il était homme d'impression, prompt à l'enthousiasme comme au découragement : « Partons, dit-il, mais partons de suite. » Dès ce moment toute hésitation cessa.

Pour la descente en Sicile, il fallait des soldats et des armes, puis des bâtiments.

Les soldats étaient aisés à trouver. Défenseur de la République romaine en 1849, et naguère chef de corps francs dans la lutte contre l'Autriche, Garibaldi avait de nombreux partisans qui n'attendaient qu'un signal pour se ranger autour de lui. La plupart étaient déjà à Gênes et s'y montraient en groupes sans se dissimuler, les officiers dînant bruyamment au café de la Concordia, et les soldats jouant aux boules dans les jardins d'Acqua Sola. Tout le monde observait avec curiosité ces étrangers, sauf la police remarquablement inattentive. Pendant les jours qui suivirent, les cadres déjà prêts s'ouvrirent pour de nouveaux arrivants. Quant aux armes, elles furent procurées, dit-on, mais le 4 mai seulement, par l'intermédiaire de l'ami de Cavour, M. La Farina, qui, précédemment, avait fait venir de Modène plusieurs caisses de fusils[12]. Ainsi équipée, la petite troupe atteignit un effectif d'un peu plus de 1.000 hommes ; de là l'appellation des mille, nom qu'elle garda dans la suite.

Restait à assurer les moyens de transport. Bixio avait été chargé de les préparer. Il avait servi dans la marine et connaissait à merveille les ressources de Gênes. Dans le port stationnaient deux bateaux à vapeur, le Lombardo et le Piemonte, appartenant à la Compagnie Rubattino. Le directeur de la Compagnie consentit à ce que les deux bâtiments servissent à l'entreprise. Il exigea seulement qu'on lui en garantît la valeur et qu'un simulacre d'attaque, exécuté au moment du départ, permît aux hommes de l'équipage de se dire violentés. Dans le même bassin et tout près des deux navires, un hasard tout à fait opportun avait placé un vieux vaisseau hors de service. Dans les flancs de la vieille carcasse, les caisses de fusils, les munitions, les bagages furent entassés à l'avance, en sorte que, dans la nuit du départ, on n'aurait plus qu'à les transporter d'un bord à l'autre[13]. Toutes ces allées et venues s'achevèrent sans encombre, loin des douaniers, des surveillants, des officiers du port, tous également appliqués à regarder ailleurs.

Ce que la police ne voulait pas voir, il était impossible que la diplomatie l'ignorât tout à fait. Dès le 28 avril, M. de Talleyrand avait posé quelques questions embarrassantes[14]. De Gênes, les rapports des consuls signalaient les rassemblements, les préparatifs pour un coup de main, les bruits de départ pour une destination inconnue : l'expédition aurait pour objectif, selon les uns, l'État pontifical ; suivant les autres, la Sicile. Victor-Emmanuel, toujours en voyage, était alors à Bologne. Cavour se hâta de l'y rejoindre : par cet éloignement, il se dérobait aux interrogations trop pressantes ; en outre, à l'heure décisive, il voulait prendre les derniers ordres de son souverain. Même à ce moment extrême, le grand ministre manifesta une très vive répugnance à s'engager à fond, tant la témérité lui semblait grande et le succès incertain ! Le Roi, au contraire, se montra très résolu, et sa volonté fut si nette qu'elle entraîna celle de Cavour. Ayant pris son parti, celui-ci se garda bien de regagner tout de suite Turin. Il importait que les ambassadeurs, s'il leur plaisait d'être indiscrets, ne trouvassent devant eux que des secrétaires ignorants et irresponsables. Donc il séjourna à Bologne, visitant la ville en détail et s'attardant sous les arcades : le musée, surtout, lui offrit une précieuse ressource ; et devenu tout à coup le plus artiste des hommes, il se perdit dans la contemplation de la Sainte Cécile de Raphaël, il s'y absorba même si bien qu'il eût été malséant ou importun de troubler son ravissement en lui parlant d'autre chose.

La nuit du 5 au 6 mai avait été choisie pour le départ. A la tombée du jour, des hommes d'allures fort militaires, quoique sans armes apparentes, se formèrent en groupes assez nombreux et se dirigèrent vers la Porta Pila ; puis ils s'engagèrent sur la route qui, longeant la mer à quelque distance, conduit à Nervi. Près du village de Quarto s'ouvre une petite crique. Là étaient amarrées les barques qui accosteraient les vapeurs. La nuit était claire et belle, trop claire même, si la complaisance des autorités n'eût rendu le mystère superflu. Garibaldi descendit au rivage, revêtu de son costume traditionnel, la chemise rouge, le sombrero, le poncho américain. L'épopée commençait, à la fois héroïque et grotesque. Dante l'eût dédaignée ; l'Arioste l'eût délicieusement chantée. Pendant ce temps, ceux qui étaient restés à Gênes gagnaient les quais et feignaient d'attaquer les vapeurs. Il y eut un simulacre de rixe, comme au théâtre ; puis les matelots se laissèrent faire. Bientôt les bâtiments sortirent du port au milieu du sommeil obstiné de tous ceux qui d'ordinaire veillaient. Déjà l'aube commençait à blanchir, quand les steamers furent rejoints par les embarcations venues de la grève de Quarto. Rapidement les hommes montèrent à bord. On fit l'appel. Les nouveaux Argonautes, héros, flibustiers et pirates tout ensemble, étaient au nombre de 1.085. Les barques regagnèrent le rivage, et les bâtiments s'éloignèrent dans la direction du sud.

Le lendemain, la grave nouvelle se répandit dans Gênes. Les consuls télégraphièrent, les chancelleries s'émurent, les ambassadeurs réclamèrent. Que signifiait cette expédition ? Où débarquerait-elle ? Quelle tolérance singulière l'avait laissée partir ? En France, la presse officieuse essaya pourtant de rassurer le public. La Patrie, après avoir annoncé l'entreprise de Garibaldi, ajoutait : « Nous n'avons pas besoin de dire que le gouvernement piémontais réprouve cette conduite, qui n'est pas seulement un acte d'insubordination, mais une véritable trahison à son égard. Du reste, le bâtiment qui porte Garibaldi est signalé sur toute la côte[15]. »

Il était signalé, en effet, mais pour qu'on le protégeât. L'amiral piémontais Persano stationnait dans le golfe de Cagliari. L'ordre lui fut donné d'arrêter les bâtiments garibaldiens s'ils touchaient à quelque port de Sardaigne, mais de les laisser poursuivre leur route s'ils voguaient en pleine mer. L'amiral voulut des instructions plus nettes. « Dois-je, manda-t-il, mettre obstacle à l'expédition ou la laisser passer ? Dans le premier cas, télégraphiez-moi Cagliari ; dans le second, Malte. » Cavour répondit par ce laconique message : « Le ministère a décidé Cagliari. » Il était aisé de lire entre les mots. Le ministère qui décidait Cagliari, c'était le gouvernement officiel, celui auquel il importait de ne pas obéir. Persano répliqua ces simples mots : « J'ai compris[16]. » Qu'eût-il pu faire, d'ailleurs ? Pendant que s'échangeaient ces messages, Garibaldi, prenant l'avance, avait poursuivi sa course. Le 11, à l'aube du jour, la côte sicilienne était en vue ; bientôt on distingua les quais et les maisons de Marsala.

La même divinité favorable qui avait protégé la traversée protégea le débarquement. Elle prit cette fois la forme de deux navires britanniques qui, par une heureuse coïncidence, étaient arrivés le matin même dans ces parages. Des vapeurs sardes, le Piemonte, qui était de beaucoup le meilleur marcheur, entra le premier dans le port et, en toute hâte, mit ses hommes à terre. Quant au Lombardo, beaucoup plus pesant, il était encore à quelque distance. Cependant deux bâtiments de guerre napolitains, avertis de l'audacieuse descente, approchaient à toute vitesse. Comme ils commençaient l'attaque, les Anglais intervinrent, demandant que l'action fût suspendue jusqu'à ce que leurs officiers, la plupart à terre, eussent regagné leur bord. Crainte, affolement ou naïveté, les Napolitains se prêtèrent à ces délais. Mais, quand ils reprirent leur feu, le débarquement s'achevait. Leur seule consolation fut de s'emparer des steamers. Ils étaient vides, et les garibaldiens, déjà formés en colonnes, défilaient dans un appareil assez militaire à travers les rues de Marsala.

Le premier accueil fut froid. Ce fut la stupeur, et nullement, comme on l'espérait, l'enthousiasme. L'insurrection qui avait agité l'île était en décroissance. Marsala, ville de commerce, avait peu à gagner aux rébellions. On se montrait avec ahurissement ces hôtes étranges, bandits presque autant que libérateurs. Quelques-uns pénétrèrent dans les entrepôts et burent avec excès les vins capiteux du pays. En toute hâte, Garibaldi emmena ses hommes hors de la ville et les fit bivouaquer en pleine campagne. Là, vinrent le rejoindre une cinquantaine de recrues armées de fusils de chasse. Le lendemain, à Salemi, la réception fut un peu meilleure, et quelques bandes arrivèrent. Garibaldi n'en demandait pas plus : il organisa sa petite armée, puis il paya d'audace et, bien qu'il n'eût rien d'assuré, si ce n'est le terrain où il campait, il se proclama, sans plus tarder, le dictateur de l’île.

Rentré à Turin dans la soirée du 5, Cavour avait attendu clans une anxiété extrême les nouvelles de l'expédition. Une crainte le dominait, celle que Garibaldi, une fois en pleine mer, loin de naviguer vers la Sicile, n'abordât sur quelque point des États de l'Église ; de là naîtrait peut-être un conflit avec les troupes françaises, et quelles ne seraient pas les suites d'une si folle équipée ? Il pressait d'interrogations La Farina, chef de la Société nationale et habituel trucheman entre les révolutionnaires et lui. Celui-ci s'ingéniait à le calmer : il avait, disait-il, assisté au départ ; Garibaldi avait donné le commandement de quatre compagnies sur sept à des Siciliens ; aurait-il agi de la sorte s'il n'avait eu en vue la délivrance de la Sicile[17] ? La Farina n'était pas, au fond, beaucoup plus rassuré que son chef : « Je suis, écrivait-il, sur des épines. » Envisageant l'hypothèse d'un coup de main contre l'État pontifical : « Ce serait, disait-il, un second Novare[18]. » Enfin, la nouvelle parvint de la descente à Marsala, et ce fut pour Cavour un immense allégement. — Rassuré de ce côté, le premier ministre avait à braver les reproches de l'Europe. Il s'attendait aux remontrances irritées de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, et n'en prenait pas trop de souci. Le langage de la France le préoccupait davantage. M. de Talleyrand ne lui ménagea pas les marques de réprobation, lui rappela avec hauteur les précédents avertissements, puis s'étonna que le gouvernement sarde, si attentif à arrêter quelques embaucheurs pontificaux, se soit trouvé tout à coup désarmé vis-à-vis d'autres embauchements[19]. Cavour se tira d'embarras en niant toute participation à l'entreprise : vraiment il l'avait ignorée, il la déplorait, et, pour que nul ne se méprît, il désavoua publiquement, dans la Gazette officielle, l'expédition du condottiere[20]. Restait pour Cavour la tâche la plus facile, celle de se disculper vis-à-vis de l'Angleterre. Russell, d'abord, manifesta quelque humeur : il craignait que la France, si elle tolérait cette nouvelle audace, ne fît payer de nouveau ses complaisances. Mais on l'assura que pas un pouce de terre italienne ne serait cédé[21]. Dès lors, quoique jugeant la hardiesse un peu forte, il estima que tout allait bien.

Suivant le succès ou la défaite, il s'appellera Guillaume d'Orange ou se nommera Murat. » Ainsi s'exprimait le Times en parlant de Garibaldi. A ne voir que les apparences, il y avait beaucoup de chances pour qu'il fût Murat. Il aurait bientôt à combattre toutes les forces militaires de la Sicile, puis, s'il échappait à cette épreuve, toutes celles venues de la terre ferme. Quant à lui, ses bandes, bien que grossies, ne méritaient en rien le nom d'armée, et il faudrait du temps pour que de nouvelles recrues arrivassent de Gênes. L'aventurier se confia dans sa fortune. Comme un corps de Napolitains avait été envoyé au-devant de lui pour lui barrer le chemin, il accepta hardiment la bataille. La lutte s'engagea le 15 mai près de Calatafimi. Les Royaux avaient pour eux le nombre, la discipline, et aussi l'avantage de la position. Le combat fut opiniâtre, les fidélités n'étant pas encore ébranlées comme elles le furent depuis. Enfin, l'élan des garibaldiens l'emporta. Le 17 mai, Garibaldi était à Alcamo ; le 18, à Partinico ; le 21, il était à Parco, à quelques lieues seulement de Palerme.

La grande ville était depuis plusieurs jours occupée militairement, et l'aspect assez martial des troupes semblait promettre une vigoureuse résistance. Le commandement était confié à un vieux général, le général Lanza. Dans les eaux de Palerme stationnaient les escadres de plusieurs marines étrangères, et tous se tenaient sur la rade, attentifs à protéger leurs nationaux et curieux de suivre l'extraordinaire aventure. Les Anglais surtout se donnaient beaucoup de mouvement, et, l'attraction leur paraissant très grande, quelques-uns d'entre eux avaient déjà loué une villa située sur un point fort élevé et d'où on pourrait, sans trop de danger, voir tout ce qui se passerait. Le 23 mai, de mauvaises nouvelles se répandirent : Garibaldi, disait-on, approchait de la ville. Cependant la journée du 24 fut tranquille. Le 25, le même calme régna, et le bruit se propagea même que les rebelles, les flibustiers, comme on les appelait, faisaient retraite vers les montagnes. La rumeur s'accrédita si bien que, le lendemain, le commandant de l'escadre britannique, étant descendu à terre, entreprit, en compagnie du consul, une longue promenade en calèche. Comme ils étaient à quelques kilomètres, ils virent sortir d'un hallier plusieurs soldats fort semblables à des brigands, et qui, la baïonnette au fusil, se portèrent à leur rencontre. Ils excipèrent de leur qualité. Bene, bene, avanti, répondirent les aventuriers, et ils disparurent dans le fourré. Le même jour, trois officiers de la marine anglaise, s'étant hasardés jusqu'à Misilneri, tombèrent dans le camp même de Garibaldi. Le chef de l'armée libératrice, ainsi qu'il se nommait lui-même, bivouaquait tranquillement dans une vigne, entouré de son fils aîné Menotti, de quelques compagnons italiens ou hongrois, et aussi de trois ou quatre moines, car il ne manqua jamais d'en avoir plusieurs dans son escorte, lesquels représentaient, disait-il, la religion du Christ. Il accueillit fort bien ses hôtes, les fit asseoir par terre auprès de lui, leur offrit même de la crème et des fraises qu'on venait de cueillir. A quelques pas était sa tente faite de vieilles couvertures et que gardait un enfant de quinze ans. On eût dit un pasteur de peuples, non un conquérant de royaumes. Quand vint l'heure du départ, plusieurs volontaires, avec une simplicité tout italienne, imaginèrent de profiter de la voiture pour aller explorer plus commodément les abords de Palerme. On eut quelque peine à les écarter. A la chute du jour, les officiers redescendirent vers la ville, où ils purent complimenter les Royaux sur la vigilance de leurs éclaireurs et l'exactitude de leurs renseignements[22].

Ce qui n'était que pastorale devint le lendemain tragédie. A l'aube du 27, Garibaldi entra dans Palerme par la porte Termini, celle même qui porte aujourd'hui son nom. Ses compagnons occupèrent les rues et les barricadèrent contre tout retour offensif. Peu à peu les Royaux cédèrent le terrain ; mais, loin de cesser la résistance, ils se rallièrent dans le Château, d'où ils bombardèrent la cité. Le feu dura longtemps et causa de grands ravages, moins encore parmi les combattants que dans la population. Le 30, le général Lanza, fatigué de ces destructions, se décida à traiter d'Excellence celui qui, la veille, n'était qu'un pirate. Il écrivit à son adversaire et lui demanda une suspension d'armes. Entre Garibaldi et les Napolitains représentés par le général Letizia, une entrevue eut lieu à bord du vaisseau anglais l'Hannibal. La suspension d'armes fut convertie en armistice ; puis l'armistice lui-même fut prolongé, et Palerme, naguère embrasée par les lueurs de l'incendie, s'éclaira du feu joyeux des illuminations. Enfin les troupes royales, évacuant la forteresse aussi bien que la ville, concentrèrent à Messine leurs meilleurs moyens de résistance. Ce qui semblait dès l'abord forfanterie devint réalité, et, un mois après l'embarquement de Gênes, Garibaldi put se dire, non sans raison, le vrai maître de la Sicile.

Tous les travaux de Garibaldi paraîtront aisés, si on les compare à l'intrigue compliquée que menait en ce temps-là Cavour. Il lui fallait retenir le mouvement de peur qu'il ne lui échappât, et le pousser assez pour en assurer le triomphe : double et redoutable jeu où une seule distraction eût tout perdu.

Cavour courait, à cette heure, un péril très réel, celui d'être débordé, et c'était, sans doute, par prévoyance de ce danger qu'il avait si longtemps refusé ou marchandé sa complicité. Parmi les volontaires, beaucoup appartenaient à Mazzini, et celui-ci s'en vantait. « L'initiative de Plombières est effacée, écrivait-il, et désormais elle passe au peuple. » A Gênes, l'agent de Garibaldi, resté pour organiser les départs, était le docteur Bertani, ennemi déclaré du premier ministre et le « mauvais génie de l'expédition », disait La Farina[23]. Garibaldi, s'il subissait le prestige du Roi, en détestait les conseillers. Inexpérimenté, ignorant, brouillon, crédule et méfiant à la fois, à quelles folies ne se livrerait-il pas dans les territoires conquis ? Cavour n'oublia rien pour conjurer ces mauvaises chances. Ne pouvant attirer Bertani, il s'attacha, du moins, à gagner, parmi ses compagnons, ceux qui devaient diriger les prochains renforts et qui paraissaient plus accessibles soit aux arguments de la raison, soit aux séductions des promesses. La Farina, le chef de la Société nationale, était Sicilien : il le fit embarquer pour l'île, en apparence pour qu'il retrouvât sa patrie, en réalité pour qu'il devînt le modérateur, le surveillant et comme le conseil judiciaire du dictateur. Entre tous ces soucis, le principal était toujours qu'aucune des nouvelles expéditions parties de Gênes ne se détournât de la route de Sicile pour aborder dans le voisinage ou sur les côtes des États romains. Un redoublement de surveillance fut recommandé à tous les agents sardes, spécialement dans les provinces toscanes contiguës aux frontières pontificales. Ce n'était point sollicitude pour le Pape, et on en eut bientôt la preuve : mais, en présence des troupes françaises, Cavour se réservait le choix de l'heure, du lieu, des moyens, et jugeait l'opération si délicate que nul, hormis lui seul, ne la saurait accomplir sans péril.

Contenue d'une main, la révolution se sentait aidée de l'autre. Cavour rencontra, pour le servir dans cette œuvre, des auxiliaires singulièrement actifs et déliés. « J'ai compris », mandait au début de l'entreprise l'amiral Persano au premier ministre. La suite prouva qu'il ne s'était pas vanté. Dès que Garibaldi fut à Palerme, il y accourut avec ses vaisseaux, mit à sa disposition un des officiers de la marine pour l'une des charges de son gouvernement, lui livra même des canons et des munitions, mais la nuit et en secret, comme le voulait Cavour. Cependant à Gênes s'équipait, sous le commandement de Medici, une nouvelle expédition de plus de 2.000 volontaires : l'escadre piémontaise la protégea depuis la côte ligure jusqu'à celle de Sicile. Un peu plus tard, le convoi commandé par Cosenz trouva le même appui. Le meilleur moyen de succès, ce serait d'ébranler, parmi les Bourboniens, l'esprit de fidélité. Alors commença le patient travail qui, désagrégeant peu à peu toutes les forces royales, amènerait à point nommé l'universelle défection. Dès le 8 juin, Persano, éclairé par certaines confidences, amena à une entrevue le commandant Vacca, capitaine de l'un des navires napolitains. Celui-ci, si nous en croyons l'amiral piémontais, ne manifesta aucune répugnance à arborer la bannière italienne : mais, parmi les Sardes, on souhaitait mieux encore et on allait jusqu'à espérer une sorte de pronunciamiento général[24]. A ces nouvelles, Cavour ne contint pas sa joie et s'empressa de mander qu'on assurerait à tous les défectionnaires la possession de leurs grades. Quelques jours plus tard, impatient qu'on lui confirmât le succès, il écrivait : « Ne perdez pas de vue l'affaire de l'escadre napolitaine[25]. » Et, en effet, on ne la perdait pas de vue, ainsi qu'on le dira bientôt.

A Naples, on avait appris coup sur coup le débarquement de Garibaldi, l'occupation de Marsala, le combat de Calatafimi, enfin la prise de Palerme. Dans l'entourage du Roi, tout était stupeur, colère, confusion. Le prince était jeune, sans expérience, accablé sous le poids des fautes de sa race, entouré de conseils contradictoires qui n'engendreraient que l'indécision. Des bruits de trahison couraient, vagues encore et qui bientôt se préciseraient. Ainsi qu'il arrive après un grand revers, la première pensée fut d'accuser de faiblesse ou de félonie ceux qui s'étaient laissé intimider ou vaincre. Des résolutions belliqueuses furent arrêtées, contremandées, reprises encore. Pourtant on n'imaginait point que le droit des gens violé laissât l'Europe insensible. Saint-Pétersbourg, Berlin, Vienne étaient bien loin. Mais les deux puissances occidentales restaient, la France surtout, qui, ayant travaillé à amasser les nuages, aurait peut-être le pouvoir de les dissiper. Un ambassadeur extraordinaire, M. de Martino, partit pour Paris.

La cour était alors à Fontainebleau. Le 12 juin, M. de Martino, accompagné du chargé d'affaires des Deux-Siciles, M. Antonini, y fut reçu par l'Empereur. Napoléon accueillit les délégués avec courtoisie et les écouta patiemment. Quand ils eurent fini : « Ah ! dit-il, pourquoi votre gouvernement n'a-t-il pas en temps utile écouté mes avis ?» Les envoyés alléguèrent la jeunesse du Roi, et son avènement récent qui ne lui avait point jusqu'ici permis les réformes. Le souverain annonça à quelles conditions il subordonnerait son appui. Il conseillait une organisation autonome pour la Sicile, l'établissement du régime constitutionnel et enfin (ce qui était le plus dur) l'entente avec le Piémont. Quoique très résignés aux sacrifices, les Napolitains se récrièrent. « La Sicile, si on relâchait ses liens avec les provinces de terre ferme, deviendrait la proie de l'Angleterre : quant à la Sardaigne, notre honneur, notre sécurité nous permettent-ils de nous livrer à elle ? » L'Empereur demeurait impassible : « Si vous avez, répliqua-t-il après un moment de silence, assez de force pour réduire la révolution, je serai le premier à applaudir à votre succès. Mais si vous êtes faibles, comment pourriez-vous vous sauver, sinon par les concessions ? » M. Thouvenel, présent à l'entretien, appuyait chacune des paroles de son maître et s'appliquait à abattre les espérances toutes les fois qu'elles semblaient renaître. L'Empereur continua : « Nous sommes sur le terrain des faits. Je ne souhaite pas l'annexion de l'Italie méridionale, mais je ne puis défaire ce que j'ai créé, ni renoncer au principe de non-intervention. Cavour est homme de sens ; il sent les périls de la révolution, ne veut procéder que progressivement : entendez-vous avec lui. » Les Napolitains ayant fait allusion au patronage de la France sur les États romains, Napoléon interrompit vivement : « Entre le Pape et vous, la différence est grande. A Rome flotte le drapeau français, et les intérêts religieux de mon pays m'obligent d'ailleurs à la vigilance. » Comme l'entretien tirait à sa fin, M. Antonini essaya de toucher, par un ancien souvenir, l'âme de l'Empereur : « Ferdinand II, dit-il, a été l'un des premiers à reconnaître l'Empire restauré. Votre Majesté me dit alors que les Bourbons de Naples pourraient compter en cas de besoin sur sa gratitude. Sire, l'heure est venue, et le Roi mon jeune maître se confie à la protection de la France. L'Empereur hésita, parut s'émouvoir, mais ne fléchit point et, sans mot dire, leva l'audience[26]. Comme ils se retiraient, les Napolitains traversèrent les groupes des courtisans, attentifs à lire sur leur visage le désappointement ou l'espérance. « Les ambassadeurs napolitains sont venus pour parler au maître de la maison, écrivait M. Mérimée, l'hôte assidu de Fontainebleau : ils sont sortis pas trop contents. » Contents, comment eussent-ils pu l'être ? Le soir même, le Constitutionnel, journal officieux, publiait, sur les affaires de Naples, un article d'une malveillance décourageante[27]. De Paris, M. de Martino devait se rendre à Londres. Mais à quoi bon vraiment ? Dans cette soirée même du 12 juin, lord Palmerston, à la Chambre des communes, flétrissait avec une brutalité de langage inouïe les atrocités de Palerme, l'inanité de toutes les remontrances, l'ineptie du gouvernement des Deux-Siciles[28]. M. de Martino navré regagna son pays. Entre tous, le moins malveillant était l'Empereur ; et que demandait-il aux Napolitains ? De s'entendre au plus vite et coûte que coûte avec leur pire ennemi.

A Naples, après bien des révoltes, la nécessité fit taire l'orgueil. Le 22 juin, un acte souverain appela aux affaires un ministère nouveau, accorda une amnistie générale, promit à la Sicile des institutions autonomes, annonça enfin des négociations en vue d'une alliance avec le Piémont. Mais une dernière humiliation attendait la malheureuse cour, c'était lo dédain de ceux dont elle sollicitait l'amitié.

M. de Martino, ministre des affaires étrangères dans le cabinet nouveau, ayant entretenu de l'alliance M. de Villamarina, celui-ci répondit : « Il est bien tard. e Quant à Cavour, il ne pouvait, par égard pour l'Europe, repousser brutalement la main qu'on lui tendait, mais il ne se lierait pas à ceux qu'il comptait bien absorber. Il s'efforça d'abord de temporiser et écrivit dans ce sens à son représentant à Naples. A Turin même, il s'appliqua à éluder toute réponse. Pendant ce temps, au Parlement et dans la presse sarde, le langage vis-à-vis du roi bourbon était de plus en plus acerbe, comme pour rebuter toute nouvelle avance. Quand il dut enfin publier ses conditions, Cavour haussa à dessein ses exigences. Il voulait que le roi de Naples désavouât toute intimité, soit avec l'Autriche, soit avec le Pape, et enfin renonçât à toute tentative pour recouvrer de force la Sicile. Sur ces entrefaites, une dépêche arriva de Paris qui prescrivait à M. de Talleyrand d'appuyer l'alliance. De concert avec le chargé d'affaires napolitain, M. Canofari, M. de Talleyrand demanda que tout nouveau convoi de volontaires fût arrêté et que le Roi écrivît à Garibaldi pour en obtenir une suspension d'hostilités. Victor-Emmanuel, par une absence fort opportune, chassait alors dans la haute vallée du Tanaro, et pendant trois jours il fallut l'attendre. Quand il fut revenu, Cavour annonça au ministre de France que son maître avait peu d'influence sur Garibaldi et se sentait, d'ailleurs, peu de goût pour la diplomatie ; puis, comme s'il eût fait un grand sacrifice, il ajouta que le Roi consentait à écrire au général si, de son côté, le roi de Naples s'engageait à ne jamais imposer sa volonté aux Siciliens par les armes. Le diplomate français s'étant récrié, Cavour, fort tranquillement, se retrancha derrière l'Angleterre, qui trouvait, disait-il, cette politique fort équitable. M. de Talleyrand eût été bien naïf s'il n'eût compris combien était illusoire ce simulacre de négociations : « J'ai été bientôt convaincu, mandait-il à M. Thouvenel, de l'inutilité de continuer une controverse qui, évidemment, ne devait pas aboutir[29]. »

Suprême espoir d'accord ou docilité singulière envers la France, le roi de Naples faisait, en ce temps-là même, partir pour Turin deux nouveaux messagers, MM. Manna et Winspeare. C'étaient, disait-on, des ambassadeurs extraordinaires. Extraordinaires, en effet, et de toute façon. La mer qu'ils traversaient venait d'être sillonnée par d'autres vaisseaux, armés sur la côte piémontaise pour assaillir les États de leur maitre. Les bâtiments de guerre sardes, avec qui ils échangeaient les saluts d'usage, servaient soit à convoyer leurs ennemis, soit à débaucher leur propre marine. En débarquant à Gênes, ils purent surprendre les traces des préparatifs belliqueux, naguère encore favorisés par Cavour. A Turin, M. de Talleyrand, averti de leur arrivée, avait essayé de leur aplanir les voies. Mais à ses remontrances, le premier ministre avait opposé une sorte de franchise brutale qui, dans sa bouche, n'était pas moins déconcertante que la rouerie : « Si nous faisions ce que les puissances nous demandent, avait-il répliqué, nous serions jetés par les fenêtres. La popularité du Roi ne pourrait elle-même nous couvrir ; personne en Italie ne croit au roi de Naples : il fera ce qu'ont fait son père et son grand-père. Les dangers sont immenses, avait continué Cavour avec une émotion réelle ou affectée ; ma position est la plus difficile de toutes celles où je me suis trouvé. » Tout ce qu'avait pu obtenir M. de Talleyrand, c'était que les Napolitains ne fussent pas découragés dès l'abord. Sur quoi, l'homme d'État sarde avait répliqué sur un ton radouci : « Les envoyés seront reçus avec les plus grands égards. » Il avait ajouté avec cette bonhomie qui lui était familière et qui achevait de tromper : « Après tout, il se peut que MM. Manna et Winspeare disent des choses qui me fassent changer d'avis[30]. » Le 17 juillet, les envoyés de François II furent reçus en audience. Quant à la courtoisie de l'accueil, Cavour se piqua de tenir parole ; pour le fond, l'exigence fut la même : il fallait que le roi de Naples renonçât à recouvrer la Sicile.

Une victoire eût seule pu sauver la dynastie bourbonienne ou du moins lui permettre un langage plus ferme. A Naples, les sujets les plus fidèles de François Il se berçaient encore de cet espoir. L'un des chefs napolitains était sorti de Messine. Le :20 juillet, le combat s'engagea à huit lieues à l'ouest de cette ville, près de Milazzo. Ce qui devait relever la fortune du Roi l'abattit tout à fait. Garibaldi, quoiqu’au prix de grandes pertes, fut victorieux. Dès lors, on ne douta plus qu'il n'envahît bientôt les provinces de terre ferme.

J'ose à peine raconter les négociations qui suivirent. De concession en concession, les envoyés napolitains arrivèrent à reconnaître aux Siciliens le droit de disposer d'eux-mêmes. Ce sacrifice fut accueilli comme le sont, en tous pays, ceux des vaincus. Victor-Emmanuel écrivit à Garibaldi pour l'engager à ne pas franchir le détroit : l'aventurier, pour toute réponse, sollicita respectueusement du Roi la permission de lui désobéir. Cependant M. Thouvenel, quoique mal disposé pour la royauté bourbonienne, s'émouvait tout de bon. De Turin, M. de Talleyrand lui mandait que tout espoir semblait perdu de contenir ou de diriger Cavour. De Naples, les dépêches n'étaient pas moins sombres. « Il se fait un vide inquiétant », écrivait dès le 14 juillet le baron Brenier[31] ; et à quelques jours de là, il sollicitait des instructions en vue de la fuite possible de François II. Si le mouvement n'était enrayé, il gagnerait Naples ; puis les Marches et enfin la Vénétie seraient attaquées. Plein de ces pensées troublantes, notre ministre des affaires étrangères suggéra à lord Cowley une combinaison qui, sans éteindre l'incendie, en circonscrirait le foyer. Les commandants des escadres française et anglaise dans les eaux de l'Italie méridionale notifieraient à Garibaldi la défense de passer en terre ferme. Que si les Napolitains voulaient renverser leur prince, ils le pourraient à leur gré, mais du moins sans aucune pression étrangère. La mesure, quoique tardive, marquait un réveil d'énergie. Si elle était adoptée, Garibaldi verrait se fermer devant lui le chemin du succès, et, confiné dans son île, il s'y userait bientôt dans les soucis journaliers du gouvernement. Lord John Russell, véritable théologien du droit nouveau, répliqua en invoquant ce principe de non-intervention qu'il avait érigé en maxime. Aux Italiens seuls, il appartenait de régler ce qui était affaire italienne. Ainsi parla le chef du Foreign Office, et la France ne jugea point qu'il lui appartînt de faire à elle seule la police de la mer[32]. Qu'ajouterai-je ? Les envoyés de Naples demeurèrent à Turin, mais comme oubliés et prolongeant des simulacres de pourparlers qui ne trompaient ni les autres ni eux-mêmes. Ce n'était pas que les avocats leur manquassent. La Russie plaidait leur cause avec un chaleureux dévouement ; il en était de même de la Prusse et de l'Autriche. La France s'effrayait de l'unité italienne, comme si elle n'en eût pas été la véritable créatrice. Il n'était pas jusqu'aux Anglais qui n'eussent leurs heures de clairvoyance ou d'hésitation. Mais voici où résidait l'infériorité des Napolitains : leurs amis, tout en se montrant fort éloquents, désavouaient d'avance tout emploi de la force ; leurs ennemis disaient, comme un jour Cavour à sir James Hudson : Nous ne nous arrêterons que devant des troupes et des vaisseaux.

On atteignit ainsi les premiers jours du mois d'août. Quelles que fussent les remontrances de la diplomatie, l'attention de Cavour se portait ailleurs. Il jugeait imminente l'invasion de Garibaldi sur le continent et s'attendait chaque jour à en recevoir la nouvelle. Or cet excès de prospérité lui inspirait presque autant d'inquiétude que de joie. Plus que jamais il importait de contenir la révolution en la poussant. En Sicile, le dictateur avait tout désorganisé ; il s'était donné aux plus dangereux de ses amis, n'avait voulu écouter aucun conseil, avait même fait arrêter La Farina et l'avait renvoyé en Piémont. N'était-il pas à redouter que l'aventurier, une fois à Naples, ne fît, par ses extravagances, regretter sa victoire ou ne fût indocile à se dessaisir de sa conquête ? Quel succès, quelle sécurité surtout, pour lui, Cavour, s'il parvenait à jouer Garibaldi, comme il avait joué l'Europe, la France et François II ! De là une intrigue très secrète, mais menée très vivement et qui, bien qu'ayant échoué, ne mérite pas d'être oubliée.

Le plan général était celui-ci : provoquer à Naples, soit un mouvement dans le peuple, soit une sédition militaire, amener de la sorte le départ du Roi, puis, le Roi parti, brusquer en faveur de l'annexion un vœu qui se transformerait en vote. De la sorte, Garibaldi serait devancé : sans doute on le laisserait entrer à Naples en triomphateur, mais on se serait attribué déjà le fruit matériel de la victoire. Les principaux instruments de ce dessein furent l'amiral Persano, puis l'ambassadeur sarde, M. de Villamarina, le même qui naguère était arrivé à Naples, ainsi qu'il le disait, « avec une mission toute pacifique et conservatrice[33] ». Parmi les Napolitains, on comptait surtout sur M. Liborio Romano, ministre de l'intérieur dans le cabinet récent, et sur le général Nunziante, qui était alors en Suisse, mais allait revenir dans sa patrie. On exploitait en outre certaines dissidences dans la famille royale et on espérait la bienveillance ou le concours du comte de Syracuse.

Le 3 août, Persano, qui était resté jusque-là à Palerme et y avait semé dans la marine napolitaine d'utiles germes de défection, arriva dans les eaux de Naples. Il était inviolable sur son navire comme M. de Villamarina à l'hôtel de la Légation, en sorte que le complot serait tout à fait privilégié. L'amiral sarde s'aboucha avec l'ambassadeur qui exprima quelques espérances, mais un peu fragiles, car elles étaient surtout fondées sur les rapports des gens de police, lesquels se faisaient payer de plusieurs côtés. Il vit aussi le comte de Syracuse, qui vint visiter l'escadre piémontaise, donna un grand repas aux Sardes et s'exprima sur la cour en termes d'une sévérité outrée : « S'il n'était empêché de monter à cheval à cause de ses rhumatismes, ce serait l'homme ad hoc », écrivait l'amiral, qui, d'ailleurs, ressentait quelque mépris pour ceux qu'il excitait à trahir[34]. Le temps était précieux, Garibaldi pouvant d'un moment à l'autre commencer sa marche vers le nord. Dès le 30 juillet, Cavour avait annoncé l'arrivée sur la côte napolitaine de la corvette piémontaise la Dora, toute chargée de fusils : malgré le mystère dont on s'entourait, les armes, une fois mises à terre, furent confisquées, mais sans que personne fût compromis. D'autres convois furent plus heureux, et des fusils en assez grand nombre furent déposés en lieu sûr[35]. L'audace croissant, on jugea que le plus sage serait de faire venir de Turin non seulement des armes, mais des soldats. L'impudence était grande vis-à-vis d'un État avec qui on négociait un traité d'alliance. Aussi Cavour, dans ses instructions, redoubla-t-il de vigilance. Les commandants des navires qui transporteraient les détachements devraient marcher à toute vitesse, ne s'arrêter à aucun port intermédiaire, cacher à tous le but et l'objet du voyage. Ils entreraient la nuit dans le port de Naples, se rapprocheraient autant que possible de la Marie-Adélaïde, commandée par Persano, et se mettraient à la disposition de l'amiral. Des recommandations minutieuses prescrivaient de cacher la présence des troupes jusqu'à l'heure où elles entreraient en action. Deux demi-bataillons de bersagliers arrivèrent de la sorte et, se dissimulant de leur mieux, furent répartis entre les bâtiments de la division navale et mêlés aux équipages[36]. En même temps arrivait à Naples, envoyé par Cavour, le général Ribotti. » C'est un homme d'action, un vrai volcan, disait de lui Persano, et il aidera puissamment le pronunciamiento national italien. Amener à soi par défection les forces indigènes, ce serait s'épargner l'embarras d'appeler des secours du dehors. Le 6 août, Persano mandait à Cavour : « Je suis heureux de vous donner la bonne nouvelle que nous pouvons désormais compter sur la majorité des officiers de la marine napolitaine[37]. » En effet, les démissions se multipliaient. Que si les officiers démissionnaires étaient menacés de quelques poursuites, ils se réfugiaient à bord des bâtiments piémontais qui abritaient ainsi sous leur pavillon inviolable tout ce que François II comptait d'ennemis.

Rien ne serait fait si on ne s'assurait de puissantes complicités dans la ville. Depuis quelques jours, les Sardes s'y employaient. Mais ici avaient commencé les mécomptes. Persano, s'étant rendu dans les comités, n'y trouva que la division. Il vit le ministre de l'intérieur, M. Liborio Romano : « C'est un galant homme, écrivait l'amiral sarde, mais sa position l'oblige à tâtonner, et je ne crois pas qu'on puisse faire grand fond sur lui[38]. » Le cc galant homme » n'était pas éloigné de trahir son maître ; seulement le risque lui déplaisait, et, en se compromettant à l'excès, il redoutait de se perdre. Restait le général Nunziante, dont on vantait l'influence ; mais il n'était pas encore arrivé de Suisse. De Turin, Cavour impatient stimulait ses amis : n Il faut, disait-il cyniquement, aider la révolution, mais faire en sorte qu'en face de l'Europe, elle apparaisse comme un acte spontané[39]. » Il posait toutes sortes de questions : ne serait-il pas possible que le mouvement insurrectionnel des provinces eût son contre-coup dans la capitale ? Il s'indignait de l'apathie des Napolitains : « Tâchez, écrivait-il, de donner un peu de cœur à ces poules mouillées[40]. » Il ouvrait à Persano un assez large crédit, afin qu'il pût conquérir à prix d'argent ceux qu'on ne pourrait gagner autrement. Hélas ! l'argent même était inutile. Ce n'était pas qu'il fût refusé, mais ceux qui l'acceptaient en recevaient également d'ailleurs. Sur ces entrefaites, le général Nunziante, parti de Génes le 14 août, arriva en rade de Naples. Un plan fut combiné qui consistait à réunir sur le champ de manœuvre plusieurs bataillons de chasseurs et à provoquer parmi eux un pronunciamiento en faveur de l'annexion[41]. Comme l'heure de l'exécution approchait, les objections se formulèrent. Les corps d'officiers avaient été changés, en sorte que le général n'avait plus son ancien prestige. Nunziante lui-même était signalé à la police ; il l'était à tel point que Liborio Romano dut lui promettre de l'avertir à temps si quelque mesure était résolue contre lui.

On en était là quand on apprit que Garibaldi venait de débarquer en terre ferme. Une seule espérance restait de lui ravir sa victoire, ce serait de frapper l'esprit du Roi et de le décider à la fuite. Le comte de Syracuse engagea François II à imiter la duchesse de Parme. Le ministre de l'intérieur, M. Liborio Romano, par une lettre pressante, conseilla la même résolution. Dans un tableau fortement coloré, il dépeignit au jeune prince l'anarchie qui régnait à l'intérieur, les dispositions hostiles des puissances, l'état des choses aujourd'hui précaire, demain peut-être désespéré. Après s'être excusé de sa franchise, après avoir vanté sa fidélité, il exhortait le monarque à abandonner sa capitale, à constituer une régence, à remettre le pouvoir à un ministre patriote, et qui pourrait l'être plus que lui-même, à attendre, en un mot, dans un exil momentané, ce que voudrait la Providence et ce que l'Europe déciderait. L'exhortation était chaleureuse ; le Roi, pourtant, ne partit pas. Il demeurait dans son palais, mais de plus en plus seul, les ambitieux s'éloignant pour se rallier, et les timides pour s'enfuir. Quant au peuple, il était immobile et ne ferait aucun effort soit pour défendre son prince, soit pour le détrôner ; au fond, tant de jeunesse et tant d'infortune inspiraient quelque pitié. Les Sardes étaient clairvoyants. Sans illusion, ils constatèrent leur impuissance et celle de leurs agents. Le 29 août, Persano mandait à Cavour l'échec définitif : « Nous n'avons plus, disait-il, qu'à agir d'accord avec Garibaldi. » Cavour n'avait pas attendu ce message, et déjà s'était pourvu d'une autre solution pour arrêter ailleurs l'aventurier. Il n'adressa à Persano qu'une seule recommandation, celle de s'assurer des forts et de la flotte en cas de révolution. A quoi Persano répondit : « La flotte, j'en suis sûr ; quant aux forts, je ferai ce que je pourrai[42]. »

Ce que ne pouvait l'intrigue la plus raffinée, Garibaldi allait l'accomplir. Il remontait alors les chemins de la Calabre, ses bandes se grossissant comme un torrent. En une semaine, les armées bourboniennes, si puissantes encore par le nombre, auraient pu l'anéantir : mais elles se joignaient à lui ou se repliaient. Les chefs militaires avaient fini par éviter les rencontres, celles-ci n'étant qu'une occasion de désertion. Une circonstance particulière contribua à dissoudre les troupes royales. Les premiers corps qui s'étaient ralliés furent désarmés et les soldats renvoyés chez eux : dès lors l'appât d'un congé illimité énerva tout ce qui restait de discipline. Les bandes de l'armée libératrice s'allongeaient sur les routes d'étapes, sans souci de se garder et comme en une région déjà purgée de tout ennemi. Cette armée se composait des éléments les plus divers : Italiens de toute province, Allemands, Suisses, Hongrois qui, costumés en hussards, galopaient sur le flanc des colonnes. Au cortège s'étaient mêlés quelques Anglais de grande famille, jaloux de suivre jusqu'au bout l'aventure, laquelle serait vraiment très curieuse à raconter l'hiver prochain dans les cercles de Londres. A toute escarmouche, chacun avait ajouté une broderie à son habit, en sorte que le nombre des galons était invraisemblable. En certaines bourgades, les citoyens les plus notables avaient fui. Ailleurs, au contraire, les habitants s'empressaient autour de leurs hôtes et surtout illuminaient leurs demeures pour les fêter, car on ne saura jamais ce que l'entreprise a coûté de lampions au peuple des Deux-Siciles ; puis en toute hâte on débaptisait deux ou trois rues, lesquelles s'appelaient aussitôt Cours Garibaldi ou Cours de l'Indépendance. Ainsi faisait-on chez nous en 1848. Le libérateur par-dessus tout attirait les regards ; on le contemplait avec un respect superstitieux, comme un être d'une nature à part qui ne saurait ni être vaincu ni mourir ; lui-même ne se découvrit jamais mieux qu'en cette campagne, avec ses naïvetés d'enfant et ses violences de fanatique, avec son étroitesse d'esprit et ses courts instants d'illuminisme, avec ses perpétuelles témérités et son perpétuel bonheur ; personnage épique sans doute, mais épique à la manière italienne, qui mêle incessamment la farce à l'épopée.

A Naples régnait, en ces derniers jours, la grande confusion qui précède les chutes royales. Les réactionnaires étaient encore nombreux, mais se sentaient environnés de traîtres, et les traîtres se trouvaient si haut placés qu'on n'eût osé porter la main sur eux. Toutes sortes d'avis étaient ouverts, inspirés les uns par le souci de l'honneur, les autres par l'unique préoccupation du salut. On proposa que François II sortît de Naples avec les troupes qui lui restaient et s'avançât au-devant de l'envahisseur. D'autres partis plus humbles furent débattus, et en particulier, dit-on, celui de détourner de soi le torrent en offrant aux bandes un libre passage à travers le royaume. Cependant Garibaldi approchait, et l'heure était venue, ou de l'affronter ou de reculer devant lui.

Le Roi valut mieux que sa fortune. On ne pouvait dire de lui qu'il eût bien ou mal régné ; à proprement parler il n'avait pas régné du tout, n'ayant recueilli de son père qu'un trône doublement ébranlé par les longues fautes de la dynastie et par l'intrigue étrangère. En ces jours suprêmes, il allait se retrouver prince et Bourbon. Il ne voulut ni livrer Naples aux horreurs de la guerre, ni tenter en rase campagne, avec Garibaldi, une lutte à laquelle il se sentait inégal par son inexpérience militaire et par la fidélité douteuse des troupes. Ayant résolu de s'éloigner, il prit soin que son départ ne fût point une fuite. Il s'embarquerait non pour la terre étrangère, mais pour chercher un abri sûr en quelque forteresse de ses États : là, il rallierait et raffermirait ce qui lui restait de soldats, épierait les chances meilleures, attendrait un réveil de l'Europe et, s'il ne pouvait conserver autre chose, pourvoirait du moins à son honneur. Le 5 septembre, il annonça sa résolution à ses ministres, leur déclarant « qu'il allait où l'appelait la défense de ses droits légitimes ». En partant, il fit ses adieux à son peuple, et sous une forme singulièrement touchante. Chose étrange ! Liborio Romano, dans ses Mémoires, se vante d'avoir rédigé la proclamation et ajoute même que le Roi le félicita d'avoir « si bien compris son âme[43]. » Pourtant, autour du jeune prince, le vide se faisait de plus en plus. En ces conjonctures suprêmes, l'amiral Persano et M. de Villamarina veillèrent à rendre plus complet l'abandon. Pour l'effet moral autant que pour le profit, il importait qu'aucun bâtiment de guerre napolitain n'accompagnât François II. « Le 5 au soir, a écrit dans son Journal l'amiral Persano, je fus informé que les équipages des navires dans le port voulaient suivre le Roi, et que les officiers ne pourraient s'y opposer[44]. » Très contrarié de ce reste de fidélité, Persano jugea que le temps de la circonspection était passé. Il se déguisa, pénétra lui-même, à la brune, dans le port militaire, parla à tous, se donna beaucoup de mouvement. Le marquis de Villamarina et les membres des comités firent de même. A force de démarches, ils obtinrent que certains ressorts des machines fussent en partie démontés, ce qui rendrait impossible le départ immédiat. Le lendemain 6, dès le matin, Persano consignait dans son Journal l'heureux résultat de ses soins : « Je n'ai plus, disait-il, d'inquiétudes pour la flotte[45]. » — Ce jour du 6 septembre était le dernier que François II dût passer dans sa capitale. A cinq heures du soir, le Roi sortit de son palais avec sa famille, quelques fidèles, les ministres d'Autriche, d'Espagne, de Prusse, de Bavière, et, se dirigeant vers le port, prit passage sur le navire espagnol le Colon, qui, le conduirait à Gaète. Le peuple était silencieux, sans regrets comme sans insultes. De la marine nationale, un seul bâtiment suivit, le Parthénope, chargé, à la vérité, d'un grand nombre de marins qui avaient voulu protester contre la défection de leurs officiers. Ceux-ci étaient rassemblés en grand nombre à bord de l'escadre piémontaise. A la tombée du jour, le convoi royal sortit du port. Tandis qu'il s'éloignait, le Roi put contempler une dernière fois, assise au fond de la baie, la belle ville de Naples. Sur ses quais et sur ses collines, elle s'éclairait de lumières plus éclatantes que de coutume et qui perçaient les premières ténèbres de la nuit : c'étaient les illuminations qui commençaient en l'honneur de Garibaldi.

Garibaldi, en effet, était à Salerne. Le 7, dès le matin, le syndic de Naples lui porta les vœux de la population, avide, disait-on, de délivrance. Liborio Romano, qui avait rédigé la veille l'adieu de François II à ses peuples, rédigea avec la même dextérité de plume une adresse à l'invincible dictateur. L'aventurier voulut couronner son entreprise par une dernière audace. Devançant son armée, il prit le chemin de fer à Salerne avec quelques-uns de ses compagnons, et arriva presque seul dans cette ville de 400.000 âmes, encore pleine des agents, des serviteurs, des soldats, des gardes du prince déchu. A la gare l'attendait Liborio Romano, qui prit place dans sa voiture et devint incontinent son ministre. De la gare à la rue de Tolède, ce ne furent qu'acclamations, et c'est dans cet appareil qu'on arriva au palais d'Angri, qui devait être la demeure du général. Une inquiétude subsistait : les forts étaient encore occupés par les troupes, troupes assez solides, car la désertion les avait purgées de leurs plus mauvais éléments. Le lendemain, une capitulation intervint, et, sur les fronts tout à fait éclaircis, la joie éclata sans mélange. Ces transports marquaient-ils un sentiment réfléchi et surtout durable ? L'histoire des années suivantes devait prouver le contraire. Mais, à cette heure, Garibaldi, aux yeux de cette multitude impressionnable autant qu'ignorante, était bien le libérateur ; il était l'homme au talisman invincible, l'homme miraculeux, celui qui, pour tout dire d'un seul mot, égalait presque saint Janvier.

 

IV

En ces jours-là Cavour écrivait à son amie la comtesse de Circourt : « Si je me tire d'affaire cette fois, je tâcherai de m'arranger pour qu'on ne m'y reprenne plus. Je suis comme le matelot qui, au milieu des vagues soulevées par la tempête, jure et fait vœu de ne plus jamais s'exposer aux périls de la mer[46]. » Cette confidence était sincère. Le grand ministre touchait au sommet de sa fortune, mais aussi au comble de ses embarras. Garibaldi devenait plus entreprenant qu'un condottiere ne doit l'être. Bientôt maître des Deux-Siciles, il se porterait vers Rome où il rencontrerait la France, et vers la Vénétie où il se heurterait à l'Autriche. Vaincu, comme il était probable, il envelopperait dans son discrédit et peut-être entraînerait dans sa chute le jeune royaume de Victor-Emmanuel. Victorieux, il établirait, au profit de la révolution, l'unité italienne, mais au milieu de tant de folies que la réaction ne tarderait pas. Il n'y avait pas une heure à perdre pour absorber un si dangereux ami et pour marquer son œuvre au chiffre de la dynastie de Savoie. Cavour n'était pas l'homme des longues perplexités. Ne pouvant devancer Garibaldi à Naples, il résolut de le prévenir à la frontière pontificale : bien mieux, il franchirait la frontière elle-même et prendrait le brigandage à son compte, certain que lui seul saurait limiter ou colorer la violence, s'abstenir des lieux trop sévèrement gardés, procéder, en un mot, avec célérité, sécurité, impunité.

C'est vers le 20 août que Cavour, peu confiant dans le succès de l'intrigue ourdie à Naples, semble avoir arrêté ce dessein. Jusque-là il s'était appliqué avec beaucoup de soin à prévenir toute incursion contre l'État pontifical et à y décourager toute tentative de soulèvement à l'intérieur. Toutes ses lettres, toutes ses dépêches portent la trace de cette sollicitude : pendant le mois de juillet et même dans la première quinzaine d'août, les mêmes recommandations avaient été renouvelées. A Rome, disait le premier ministre, on rencontrera les Français : sur les autres points du territoire, Lamoricière est assez fort pour étouffer une sédition, et il ne faut pas lui fournir une occasion de succès[47]. Avec le plan nouveau les instructions changèrent, et tout l'effort fut de raviver la flamme, loin de la contenir. Le 26 août, Cavour écrivait au député Gualterio qui était alors à Cortone : « L'heure s'approche d'agir dans l'Ombrie et dans les Marches ; le ministère est décidé non seulement à seconder, mais à diriger le mouvement. » Et faisant allusion aux précédents projets des garibaldiens, il ajoutait : « Nous n'aurons pas moins d'audace que Bertani, mais avec plus de prévoyance et de sagesse[48]. » Fidèles à cet avis, Gualterio et ses amis prévinrent leurs partisans. Se conformant sans doute au mot d'ordre venu de Turin, ils fixèrent même la date où l'agitation, dissimulée jusque-là, devrait éclater. « Insurrection pour le 8 septembre, mandèrent-ils, et sans mazziniens[49]. »

Cependant cette invasion en pleine paix d'un territoire voisin dépassait fort en témérité toutes les hardiesses passées. Cavour s'ingénia à prévenir les objections qui ne manqueraient pas de surgir en son propre pays. Il n'avait rien à craindre des hommes comme Ricasoli, logiciens inflexibles qui, ne voyant que le but à atteindre, conviaient le gouvernement à l'audace et répétaient : « Notre Garibaldi doit être le Roi[50]. » Il ne redoutait pas davantage les révolutionnaires : dans le présent, il jouait au fond leur jeu ; dans l'avenir, il saurait les apaiser par des honneurs ou les écraser s'ils devenaient trop exigeants. L'essentiel serait de conquérir les modérés, les formalistes, les scrupuleux, déjà assez alarmés par toutes les tolérances qui avaient favorisé les affaires de Sicile. Dans cette prévision, d'habiles confidences, toutes conçues dans le même sens, furent répandues dans le public. Si quelque entreprise nouvelle était tentée, ce serait en vue d'assurer l'ordre ; le but serait, non d'aider l'aventurier, mais de le contenir. « L'invasion de l'Ombrie et des Marches, a écrit plus tard l'un des familiers du premier ministre M. Castelli, fut une œuvre de réactionnaires et presque de Codini[51]. Un jour, comme Cavour recevait le comte Pasolini, ancien ministre de Pie IX, et l'un des citoyens les plus considérables des Romagnes, il lui mit entre les mains une liasse de pièces et de dépêches sur les agissements du parti révolutionnaire. Les lettres, les rapports furent sans doute bien convaincants ou avaient été bien habilement triés, car, en sortant de l'audience, Pasolini disait avec résignation : « Que voulez-vous ? Je comprends maintenant qu'il ne reste plus à Cavour qu'à envahir les Marches[52]. » Ainsi fut façonnée d'avance l'opinion ; elle le fut si bien que les événements, quand ils se produiraient, ne paraîtraient plus qu'une des phases normales de la transformation italienne. Même chez l'honnête Maxime d'Azeglio, naguère si froissé de la complicité gouvernementale dans l'expédition des « Mille », le blâme se tempérera de toutes sortes d'excuses[53]. La vérité, c'est que Cavour avait mené les choses à tel point qu'il courait le risque de perdre le fruit de toutes ses violences, s'il ne les couronnait par une violence plus grande : de là, même chez les plus modérés, un penchant à couvrir par leur silence ce qu'ils jugeaient inévitable. L'indulgence avait une autre cause. Les Italiens (et je parle des meilleurs) étaient arrivés à se créer pour les affaires de leur pays une conscience à part. Comme on avait fait autrefois beaucoup de traités sans les consulter, ils jugeaient qu'aucun traité ne les obligeait. Tout ce qui en Italie n'appartenait pas à l'agrégation piémontaise leur paraissait injustement distrait du patrimoine national. Il se trouvait donc que les mots changeaient de sens en passant les Alpes ; et ce que nous appelons rapt, on l'appelait là-bas restitution.

Une puissance, une puissance seule pouvait à son gré tout interdire ou tout permettre, c'était la France. Dès le 10 août, le nonce du Pape à Paris, fort effrayé de certaines rumeurs, avait demandé par une note à M. Thouvenel quelle serait la conduite du gouvernement français, si des « malintentionnés » franchissaient la frontière pontificale. En termes d'une brièveté correcte, M. Thouvenel avait répliqué que la présence de nos troupes à Rome répondait à elle seule à la question. Peu de jours après, l'Empereur partit pour visiter ses nouvelles provinces de Savoie. Là il se trouverait livré à lui-même et à son ordinaire faiblesse, tout près de cette Italie qui le fascinait, loin de ceux qui avaient la garde des traditions diplomatiques. Il y a de ces coïncidences tellement opportunes qu'on ne se persuade point que le hasard seul les ait amenées. Comme le souverain se trouvait à Chambéry, deux hauts dignitaires piémontais y vinrent pour le saluer : c'étaient M. Farini, ministre de l'intérieur, et le général Cialdini. La presse officieuse affirma que la rencontre n'avait aucune portée politique : la démarche était toute simple, toute de courtoisie ; Victor-Emmanuel pouvait-il ne pas transmettre ses hommages à l'Empereur quand celui-ci séjournait si près de la frontière ? Arrivés le 28 août, les envoyés furent reçus le jour même. D'avance ils avaient consulté le docteur Conneau sur la conduite à tenir. Les deux Italiens malmenèrent fort Garibaldi, lequel ne voulait rien entendre et par son entêtement causait tout le mal. Nulle force ne pouvait l'empêcher d'arriver à Naples et d'y être proclamé dictateur ; il fallait pourtant lui barrer le chemin, autrement cc serait le triomphe de la Révolution dont l'Empereur ne voulait pas, ni Cavour non plus ; de là l'urgente nécessité d'occuper l'Ombrie et les Marches[54]. L'entreprise étant à deux faces, les négociateurs s'appliquaient à n'en montrer qu'une seule, et ce qui était au fond brigandage prenait les airs d'une œuvre de gendarmerie. Ainsi faisait Cavour à Turin vis-à-vis des plus conservateurs de ses amis. Même voilé de la sorte, ce langage était osé. On sollicitait de la France l'autorisation de spolier le Pape de la moitié de ses États, tandis que cette même France couvrait avec ses troupes l'autre moitié et la déclarait inviolable. — Que répliqua l'Empereur ? Si nous en croyons les deux messagers piémontais et aussi Cavour qui reçut leurs premières confidences, l'accord fut complet. Dans les temps qui suivirent, le général Cialdini affirma à plusieurs Français dignes de foi que toute l'entreprise avait été concertée avec l'Empereur ; il ajouta même que Napoléon avait recommandé la célérité : Fate presto, aurait-il dit aux délégués italiens en les congédiant. Dans une déclaration faite le 30 juin 1861 à la Chambre des députés, M. Farini ne fut pas moins explicite. Voici ses propres paroles : « Au cours de la conversation que j'eus l'honneur d'avoir à Chambéry avec l'empereur des Français, l'entretien se porta sur les conditions de l'Italie, et je lui dis franchement quelles étaient les pensées du gouvernement et ses résolutions. L'Empereur ne me donna pas de conseils et surtout ne m'imposa pas de conditions[55]. » Quant à Cavour, il a, dans sa correspondance, tracé de l'entrevue un tableau fort animé, avec une nuance joyeuse et humoristique. « Farini et Cialdini, écrivait-il le 29 août, sont revenus ce matin de Chambéry. L'Empereur a été parfait. Farini lui a expliqué notre plan. L'Empereur a tout approuvé. Il paraît même que l'idée de voir Lamoricière aller se faire... lui a souri beaucoup. Il a dit que la diplomatie jetterait les hauts cris, que lui-même se trouverait dans une position difficile, mais qu'il mettrait en avant l'idée d'un congrès[56]. »

Quels que soient ces témoignages, je crois que les Sardes ont interprété avec un peu de complaisance pour eux-mêmes les paroles du souverain. D'abord on ne peut imaginer que Napoléon ait été assez naïf pour ne point voir le fond de l'entreprise ou assez dénué de scrupules pour y souscrire d'emblée. A Cavour on peut d'ailleurs opposer Cavour lui-même. Le 31 août, trois jours après l'entrevue de Chambéry, comme l'Empereur allait arriver à Thonon, le premier ministre sarde envoya à Arèse, alors aux eaux d'Évian, une dépêche chiffrée conçue en termes très pressants pour qu'au plus vite il vît l'Empereur. « Avouez, télégraphiait Cavour, que le gouvernement a toléré et même appuyé Garibaldi ; mais il a énergiquement empêché et réprimé les expéditions mazziniennes. Il est impossible de nous laisser distancer par la démagogie à Naples ; une fois l'annexion faite, on tâchera de n'attaquer ni Rome, ni l'Autriche. S'il le faut, nous nous battrons seuls avec l'Autriche. Mais l'Empereur ne laissera pas détruire par coalition le seul allié de la France. Expliquez que ce n'est pas à Turin qu'on en veut, mais à Paris. » Arèse vit l'Empereur, et si nous en croyons Cavour, en obtint une seconde approbation, quoiqu'un peu plus mêlée de blâme que la première[57]. Mais à quoi bon ce nouveau messager si l'assentiment avait été dès l'abord complet et sans réserve ? — A défaut de témoignages assez désintéressés pour que l'entière certitude en jaillisse, on peut, d'après toutes les négociations antérieures de Napoléon avec l'Italie, pénétrer sans grand risque d'erreur ce que fut la fameuse entrevue de Chambéry. Même la part largement faite aux exagérations piémontaises, la responsabilité de l'Empereur reste bien lourde à porter. Un seul mot eût arrêté les Italiens : un cc non » bien clair, bien bref, bien français. Ce c‘ non » ne fut pas dit, et les dépêches émanées de notre chancellerie en conviennent elles-mêmes. Dès lors, un seul point reste obscur, la dose exacte de violence que Napoléon se plut à tolérer ou à interdire. Souscrivit-il d'un cœur joyeux à l'iniquité, comme le rapporte Cavour ? Cela n'est guère admissible. /1 fit sans doute ce qu'il fit toujours avec les Italiens, tantôt gardant un silence que ceux-ci feignaient de prendre pour une approbation, tantôt entamant une discussion qui se changeait bientôt en une retraite. Il gronda, mais comme il grondait d'habitude, assez doucement pour qu'on passât outre. On ne peut douter, par tout ce qui suivit, qu'il n'ait cherché à diminuer l'atteinte au droit des gens, à rétrécir le champ de l'invasion, à transformer l'invasion elle-même en une sorte de marche stratégique. Surtout il indiqua avec une fermeté relative quels lieux, quels cantonnements voisins de Rome devraient être soigneusement respectés. Puis il se tut ou laissa faire, laissant planer sur tout l'entretien une sorte d'obscurité voulue qui permettrait aux uns d'être audacieux et aux autres de se dire après coup trompés. Telle fut, d'après tous les documents analysés, d'après toutes les probabilités des choses, d'après toutes les lumières qui naissent des faits antérieurs ou postérieurs à l'entrevue, l'attitude de Napoléon. Je ne sais si le mot de complicité serait trop dur, mais le mot de faiblesse serait certainement trop doux. N'y eût-il eu que simple faiblesse, elle serait inexcusable, les récentes entreprises italiennes ayant ouvert tous les yeux, sauf ceux qui se tenaient obstinément fermés. C'est ici le lieu de répéter ce proverbe de l'Orient : Si tu me trompes une fois, c'est ta faute ; si tu me trompes deux fois, c'est la mienne.

« Faites, mais faites vite », aurait dit l'Empereur au général Cialdini. Ce qui est certain, c'est que les Sardes s'ingénièrent à « faire vite ». Déjà ils avaient renforcé tous leurs corps de troupes entre Plaisance et la Cattolica. Sans plus tarder, ils les rapprochèrent de la frontière. Il importait que l'armée qui envahirait l'État pontifical parût appelée par le vœu des habitants. Nous avons déjà vu à cet égard les menées de Cavour. L'événement approchant, il redoubla de vigilance. Sur l'avis du premier ministre, La Farina mit en mouvement ses affiliés. « Le 8, écrivait-il, les comités de la Société nationale dans les Marches et dans l'Ombrie prendront l'initiative d'une vigoureuse insurrection[58]. » Par les soins de Ricasoli, des proclamations furent imprimées à Florence, et les ballots furent tenus tout prêts pour que l'affichage eût lieu au moment de l'envahissement[59]. En Toscane, sous les ordres du colonel Masi, des corps francs furent formés qui exciteraient la rébellion sur les lisières de l'État pontifical, puis, franchissant la frontière elle-même, prépareraient les voies à l'armée régulière. Cavour doutait si peu de la conquête que d'avance il songea à l'organiser. M. Valerio serait nommé gouverneur dans les Marches, M. Pepoli dans l'Ombrie, et comme celui-ci était parent de l'Empereur, cette dernière désignation parut surtout adroite et opportune. « Nous avons décidé que nous occuperions les Marches et l'Ombrie », mandait le premier ministre à M. de Villamarina. « Nous ferons cela la semaine prochaine », ajoutait-il avec une candeur cynique. L'opération exigerait non seulement le concours des troupes de terre, mais aussi celui de la marine, dans le cas où Ancône devrait être assiégée par mer. Cavour manda donc à Persano qu'il se tînt prêt à quitter Naples au premier avis : en effet, peu de temps plus tard, les Sardes abandonneront, la nuit, furtivement pour ainsi dire, la rade napolitaine, et, au lever du jour, le commandant de l'escadre voisine, l'amiral anglais Mundy, consignera avec surprise cette disparition : « Persano, écrira-t-il dans son journal, est parti cette nuit pour une destination inconnue[60]. » — Ainsi s'achevaient les préparatifs, en une grande hâte et qui pourtant n'avait rien de précipité. Une seule chose contrariait Cavour et ses amis, c'était l'apathie des provinces qu'on allait délivrer. Dans les Marches, les germes de sédition fructifiaient assez bien, mais dans l'Ombrie ils demeuraient à peu près stériles. « L'insurrection marche lentement », écrivait Fanti. A la vérité, il ajoutait avec cynisme : « Les prétextes ne manqueront pas pour l'invasion[61]. »

Toutes choses étant ainsi mises à point, il ne resta plus qu'à rééditer à l'usage du Pape la fable du Loup et l'Agneau. L'armée, composée de cinq divisions et placée sous le commandement en chef du général Fanti, fut divisée en deux corps : l'un, sous les ordres du général della Rocca, fut réservé à l'occupation de l'Ombrie ; l'autre, confié au général Cialdini et de beaucoup le plus considérable, fut destiné à l'invasion des Marches. Ces divisions furent massées le long de la frontière, toutes prêtes à la franchir. Cavour se chargea de rédiger l'ultimatum d'où naîtrait l'état de guerre. Le prétexte (car il en fallait un), ce furent les armements du Pape. « Les corps pontificaux, disait Cavour, se composaient de gens de toute nation, de toute langue, de toute religion ; ce qui offensait profondément la conscience publique de l'Italie et de l'Europe. La conscience du roi Victor-Emmanuel ne lui permettait pas de demeurer témoin impassible des répressions sanglantes par lesquelles des mercenaires étrangers étoufferaient dans le sang italien toute manifestation du sentiment national. » La conclusion était que le gouvernement pontifical « désarmât immédiatement tous les corps étrangers qui étaient, par leur existence même, une perpétuelle menace à la tranquillité de l'Italie ». Le messager fut choisi à dessein pour ajouter à l'insulte du message. Ce fut M. della Minerva, le même qui, naguère ambassadeur du Piémont à Rome, y avait été un vrai fauteur d'opposition. Le dessein était de pousser à bout la Cour pontificale dans l'espoir qu'une réplique injurieuse permettrait de donner le change à l'Europe. M. della Minerva fut arrêté à Civitta-Vecchia et, sans qu'on lui permît de venir jusqu'à Rome, dut remettre l'ultimatum entre les mains du délégat. Le 11 septembre, le cardinal Antonelli fit la réponse : « Je ne dois pas dissimuler, disait-il, que pour répliquer avec calme à la communication de Votre Excellence, j'ai dû me faire une violence bien forte. La réfutation suivait, autant du moins qu'on peut appeler réfutation la démonstration de l'évidence. Mais à quoi bon la réponse ? Avant même qu'elle partît de Rome, la raison du plus fort avait été, comme dans La Fontaine, jugée la meilleure, et les troupes sardes avaient passé la frontière pontificale.

 

V

Nous avons laissé Lamoricière, au mois de mai 1860, en plein travail d'organisation militaire. Il n'avait rien épargné, ni les encouragements, ni les promesses, ni les rigueurs, pour assurer au Pape une armée. Il s'était donné des peines inouïes pour recruter et instruire les soldats, améliorer et compléter les cadres, organiser les arsenaux, les magasins d'habillement, les dépôts de vivres. On l'avait vu, pendant les mois d'été que les Romains consacrent volontiers au repos, affronter les ardeurs de la saison sans que son activité se ralentît jamais. Il avait réduit au silence les oppositions, tantôt par des éclats de colère qui terrifiaient, tantôt par une bonhomie française qui charmait. Il avait stimulé les lenteurs, pourchassé les abus, puni les fraudes, et, par cette conduite, s'était fait craindre de tous et aimer de quelques-uns. Vers la fin d'août, les résultats commençaient à apparaître, résultats non négligeables, quoique fort disproportionnés à l'intensité de l'effort. La petite armée se composait de dix-sept bataillons d'infanterie, de quelques batteries d’artillerie, de cinq escadrons de cavalerie, dragons, chevau-légers, gendarmes et volontaires pontificaux. Le chiffre total dépassait quatorze mille hommes ; mais en défalquant les non-valeurs et les garnisons, l'effectif réel mobilisable se réduisait à sept ou huit mille hommes à peine. L'armement des fantassins laissait à désirer. Les artilleurs étaient incomplètement exercés et ne disposaient que d'assez mauvais attelages. Empruntés à des nationalités différentes, les corps se ressentaient de cette diversité d'origine. Les bataillons indigènes semblaient, sauf quelques exceptions, médiocres. Les Suisses étaient réputés bons soldats, mais étaient fort travaillés par les intrigues révolutionnaires ou piémontaises. Les Autrichiens avaient une organisation assez solide, mais n'iraient point au-delà de ce qu'exigeait le strict devoir militaire. Les Irlandais qui formaient un bataillon, dit bataillon de Saint-Patrick, n'étaient point encore complètement équipés ; ils se faisaient remarquer par leur vigueur physique et par leur admirable foi religieuse ; en revanche, ils se montraient querelleurs, indisciplinés, et seraient capables de toutes les extravagances comme aussi de tous les dévouements. Les Français, mêlés de quelques Hollandais et d'une centaine de Belges, constituaient la meilleure force de l'armée. Les uns, qui étaient les plus riches, s'étaient équipés à leurs frais et formaient un petit escadron de cavalerie, dit des volontaires pontificaux ou des guides de Lamoricière ; les autres, sous les ordres de M. de Becdelièvre, ancien capitaine de chasseurs à pied, composaient le demi-bataillon de tirailleurs devenu plus tard le bataillon des zouaves. L'effectif de ces troupes d'élite était, du reste, à cette époque moins considérable qu'on ne l'a cru communément : au commencement de septembre, volontaires à cheval et tirailleurs réunis ne dépassaient pas 450 hommes. Quoique peu nombreux, ils étaient fort en vue à cause de leur haute naissance et jouissaient, non sans quelque fatuité, de l'attention qu'ils attiraient. Leur nom même et leur origine, qui rappelaient les guerres vendéennes, car ils étaient en majorité venus de l'Ouest, pouvaient être un embarras. On eût dit un rassemblement royaliste organisé sur le sol italien. Aussi le général ne se lassait pas de leur prescrire la prudence afin de ménager l'ambassade de France toujours très susceptible et fort en éveil.

Lamoricière ne se dissimulait pas les lacunes de l'organisation créée par ses soins. Un jour causant avec un de ses anciens compagnons de jeunesse, M. de Quatrebarbes : a Je suis, disait-il, dans la position d'un homme qui se battrait à cent cinquante pas avec un pistolet contre un adversaire armé d'une carabine. Pourtant il ne croyait point à une attaque des Sardes, n'imaginant ni chez Cavour une telle audace, ni chez l'Empereur une telle complaisance. Il se reposait en cette pensée quand, au commencement de septembre, les rumeurs les plus inquiétantes parvinrent à son quartier général. Des bandes étaient signalées en avant de la Cattolica et d'Urbin. Sur la frontière, les troupes sardes se trouvaient, disait-on, rassemblées en si grand nombre qu'il semblait impossible que le seul souci de l'ordre les eût attirées en ces lieux. Des avis arrivés de Pesaro et transmis à Spolète annonçaient qu'on avait vu des convois d'artillerie s'allonger sur les routes des Romagnes. Enfin, dans la nuit du 8 au 9, Urbin, Fossombrone, Citta della Pieve furent envahies par des compagnies de volontaires. Très anxieux, Lamoricière télégraphia au cardinal Antonelli : quel était le but des mouvements piémontais ? comment devait-il diviser ses forces ? De Rome, Antonelli répliqua qu'il ne savait rien, que des explications étaient demandées, puis ajouta : « Agissez librement suivant vos plans. » Vraiment le cardinal ne se compromettait point : mais dans l'obscurité des choses, quelle autre réponse aurait-il pu donner[62] ?

Le lendemain 10 septembre, les ténèbres se dissipèrent, mais pour laisser voir une agression qui tenait du brigandage autant que de la guerre. Dans l'après-midi, à l'heure même où M. della Minerva atteignait Civitta-Vecchia, un officier d'ordonnance du général Fanti arriva au camp pontifical. Très court était le message qu'il apportait. Le général en chef sarde notifiait sa résolution d'entrer dans les Marches et dans l'Ombrie, si les troupes du Pape comprimaient en ces provinces les manifestations du sentiment national. Quoique fort courtois vis-à-vis de l'envoyé, Lamoricière répliqua qu'une déclaration de guerre eût été plus loyale qu'une pareille sommation. Puis, différant toute réponse officielle, il s'en référa à son gouvernement. De Rome, la réponse était encore attendue quand, vers le soir, Fanti rappela son aide de camp, annonçant qu'il franchirait la frontière dès le lendemain.

L'extrême impudence agit plus sûrement encore que l'extrême raison : elle étourdit et assomme. Quand il fut revenu de sa stupeur, Lamoricière put mesurer tout ce que sa situation avait de décourageant. Avec une poignée d'hommes il devait lutter contre une armée : celle-ci était aguerrie, disciplinée, abondamment pourvue de toutes choses ; les bataillons pontificaux, au contraire, étaient à peine organisés, et, bien que la bravoure individuelle d'un grand nombre ne fût point douteuse, on ne savait quelle serait la solidité générale devant l'ennemi. A ces dangers s'ajoutait celui de la surprise, car on n'avait avis des hostilités que le jour même où elles commençaient. Ce qui aggravait la perplexité du général en chef, c'était la configuration de la contrée qu'il avait la charge de défendre. Si l'on jette les yeux sur une carte de l'ancien État pontifical, on remarquera qu'il s'allongeait du nord-est au sud-ouest et était coupé transversalement en deux parties par la ligne des Apennins. Avec ses faibles forces, Lamoricière ne pouvait songer à surveiller les deux versants, celui de la Méditerranée et celui de l'Adriatique. Obligé à choisir, il forma un plan assez modeste, mais le seul qui fût praticable. Estimant que le drapeau français préserverait Rome ainsi que les alentours, il résolut de porter le gros de ses troupes à l'orient des montagnes, c'est-à-dire dans les Marches, exposées à la fois aux Piémontais et à la Révolution. En adoptant cette conduite, il ne rechercherait point la bataille, mais au contraire l'éviterait, la jugeant plus périlleuse que féconde en chances propices. Son objectif serait de gagner Ancône, en se dérobant, s'il était possible, aux Sardes. La ville était assez bien fortifiée : la population, quoique malveillante, pourrait, par des mesures sévères, être contenue : les pontificaux, pas assez aguerris pour une lutte en rase campagne, l'étaient assez pour combattre derrière des murailles. Organiser sous les remparts d'Ancône une belle défense et y attendre les résolutions de l'Europe, tel fut le suprême espoir de Lamoricière. — Après coup un autre plan a été imaginé. Lamoricière, dit-on, au lieu de s'éloigner de Rome, aurait dû s'en rapprocher, se replier dans les cantonnements français, s'y mêler et s'y mêler si bien qu'une collision éclatât entre les Sardes et nos propres bataillons. La réponse est aisée. D'abord les Piémontais n'eussent pas suivi Lamoricière et se fussent contentés de s'approprier en paix les Marches et l'Ombrie. Puis cette retraite à travers les rangs français aurait eu l'apparence d'une fuite plus prudente qu'honorable : or l'honneur étant après tout la seule chose qu'on pût sauver, que fût-il resté si on l'avait perdu ?

Cependant, même en cette extrémité, Lamoricière, Antonelli, Mérode ne se résignaient point à croire que la France demeurât silencieuse ou fût complice. On vit alors un singulier spectacle. A Rome, Antonelli interrogeait anxieusement le duc de Gra mont. De Rome, M. de Gramont, qui ne savait rien, interrogeait M. Thouvenel. A Paris, M. Thouvenel, qui n'était guère mieux informé, interrogeait l'Empereur. Quant à l'Empereur, en quittant la Savoie, il s'était acheminé vers Marseille : bientôt, et par un éloignement trop opportun pour n'être pas un peu suspect, il se rendrait insaisissable en partant pour l'Algérie. Entre tous ces personnages, des dépêches allaient s'échanger ou se croiser. Les distances, l'ambiguïté voulue des termes accroîtraient l'obscurité. Bien plus, l'équivoque deviendrait science comme en d'autres temps la clarté, et l'on en viendrait à traiter, soit de naïf, soit d'interprète infidèle, quiconque s'obstinerait à parler le limpide français des temps jadis. Pendant ce temps, Cialdini s'assurerait sa conquête. « Il ferait et ferait vite, suivant le mot qui s'accréditerait en Europe. Il faut dire ceci en détail et porter en cette intrigue tout ce que l'histoire, destinée sans doute à se compléter plus tard, a jusqu'ici recueilli de lumière.

Demeuré à Paris pendant que l'Empereur voyageait en Savoie, M. Thouvenel n'y était pas resté sans inquiétude. Sans pénétrer bien sûrement le fond des choses, car il ne savait que ce que son souverain consentait à lui dire, il avait pressenti des concessions « beaucoup trop larges » faites par Napoléon à M. Farini. Très clairvoyant et très habile, il se fiait peu à Cavour, même lorsque celui-ci affectait de se dire le garant de l'ordre et l'adversaire de la Révolution. Il redoutait « qu'on ne créât le désordre pour avoir le droit de rétablir l'ordre ». Du Pape, du parti catholique il se souciait assez peu, mais il appréhendait vaguement quelque incorrection prodigieuse et qui ferait scandale en Europe. Les rumeurs qui circulaient, les dépêches qui lui parvenaient avaient accru son trouble. De Rome notamment, M. de Gramont lui mandait toutes sortes de bruits fâcheux et, tout en affectant de les croire peu véridiques, priait qu'on l'autorisât à les démentir[63]. Sentant que sa place était auprès de son maître, craignant les retards ou les malentendus qui naîtraient des messages télégraphiques, M. Thouvenel avait offert de se rendre à Marseille, où l'Empereur venait d'arriver. Le 8 septembre, il reçut la réponse suivante : « J'aurais été charmé de vous voir ici ; mais je crois que les questions sont si claires qu'elles n'ont pas besoin d'un long examen. Je désire écrire au roi de Piémont ce qui suit : « Je suis forcé de vous faire connaître mes intentions ; si, comme l'a dit M. Farini, vos troupes n'entrent dans les États du Pape qu'après une insurrection et pour y rétablir l'ordre, je n'ai rien à dire ; mais si, pendant que mes soldats sont à Rome, vous attaquez le territoire de l'Église, je suis forcé de retirer mon ministre de Turin et de me placer en antagoniste. » Si vous approuvez ce langage, écrivez à Talleyrand de venir à Nice, je lui remettrai ma lettre. » Tandis que l'Empereur jugeait les questions si claires et méditait une sorte d'avertissement préventif au roi Victor-Emmanuel, l'ultimatum au gouvernement pontifical partait de Turin. A cette nouvelle, notre ministre des affaires étrangères, quoique fort peu suspect de sympathie pour la cour de Rome, ressentit une irritation qui l'honore. « Je ne sais, écrivait-il, si j'ai jamais éprouvé une pareille indignation. » La sommation lui parut insolente et « les sophismes de Cavour impudents[64] ». Aussitôt il expédia à l'Empereur une dépêche noblement insistante : « La résolution du gouvernement sarde, disait-il, atteint le principe même de notre occupation à Rome et constitue la violation la plus flagrante et la moins justifiable des droits de la souveraineté. Je supplie l'Empereur de considérer que l'Europe ne comprendra pas qu'une mesure si exorbitante puisse être prise sans notre assentiment, et que nos rapports avec toutes les puissances du continent, y compris la Russie, en seront sérieusement altérés. » Quelques heures plus tard, dans la matinée du 9 septembre, le ministre télégraphiait de nouveau en ces termes : « Je prie l'Empereur de m'autoriser à expédier aujourd'hui même à Turin le télégramme suivant : « Déclarez officiellement à M. de Cavour, au nom de l'Empereur, que si l'assurance ne nous est pas donnée que la note adressée au cardinal Antonelli n'aura pas de suites, et que l'armée sarde n'attaquera pas les troupes pontificales, nos relations diplomatiques seront aussitôt rompues avec le cabinet de Turin, et que la France se mettra en antagonisme avec une politique que, dans l'intérêt de sa dignité, du repos de l'Europe et de l'avenir de l'Italie, il ne lui suffirait plus de désavouer. » L'Empereur répondit dans cette même journée du 9 : « Les nouvelles graves que vous me transmettez ont nécessité la dépêche suivante que j'envoie au roi de Sardaigne : « Votre Majesté sait combien je suis dévoué à la cause de l'indépendance italienne, mais je ne saurais approuver les moyens que l'on emploie aujourd'hui pour y parvenir, car ces moyens vont contre le but qu'on se propose. S'il est vrai que, sans raison légitime, les troupes de Votre Majesté entrent dans les États du Pape, je serai forcé de m'y opposer. Je donne, aujourd'hui même, l'ordre d'augmenter la garnison de Rome. M. Farini m'avait expliqué bien différemment la politique de Votre Majesté. Je la prie néanmoins de croire à tous mes sentiments d'amitié. » Entre la dépêche impériale et la rédaction libellée au quai d'Orsay, on remarquera la différence. Ce qui, dans le projet de M. Thouvenel, avait la forme d'une sommation devenait, sous la plume de l'Empereur, une humble et anodine prière. L'Empereur et le ministre s'élevaient l'un et l'autre contre l'invasion ; mais l'Empereur ne s'y opposerait que si elle s'accomplissait sans « motifs légitimes ». Cavour, l'habile Cavour, serait-il en peine de trouver des motifs légitimes ? A ces signes, on reconnaissait la trace de l'entrevue décevante dans laquelle Napoléon s'était naguère laissé attirer.

Tel quel et même avec sa réserve timide, le télégramme impérial constituait une protestation. M. Thouvenel s'empressa de transmettre à M. de Gramont ce qu'il croyait, ce que tout le monde eût cru une bonne nouvelle. A Rome, ce message releva les esprits. On venait d'apprendre que le 62e de ligne avait débarqué à Civitta-Vecchia. Le bruit, bientôt confirmé[65], se répandit en outre que le général de Goyon, très favorable à la cause du Pape et parti naguère en congé illimité, allait reprendre son commandement. Pourtant la curiosité se sentait excitée plutôt que satisfaite Que signifiait le langage de l'Empereur ? « Il serait forcé de s'opposer, il devrait se placer en antagoniste. » S'agissait-il de simples représentations ? ou bien les troupes de l'Empereur allaient-elles marcher contre les Piémontais pour les contraindre à rétrograder ? Les cardinaux, les prélats, les chefs de mission, tous interrogeaient l'ambassadeur de France. Celui-ci n'osait répondre, et à Paris, dans le même temps, M. Thouvenel éludait les questions du nonce. Le Pape inclinait à la méfiance. « Ah ! mon cher ambassadeur, disait-il au duc de Gramont., votre loyauté est pour moi hors de doute, mais êtes-vous sûr de bien connaître la pensée de votre gouvernement ? » Puis, comme pour tempérer l'effet de ces paroles, il ajoutait avec émotion : « Que je serais heureux si je pouvais moi-même confondre ceux qui mettent en doute les intentions de l'Empereur ! Que je serais heureux de le proclamer digne fils de l'Église et son premier défenseur[66] ! » L'interprétation que les diplomates s'usaient à chercher, Mérode, l'impétueux Mérode l'avait déjà faite. Soit que par-dessus tout il eût le souci de réconforter les Pontificaux à la veille de la lutte, soit que son esprit, tout d'une pièce, fût incapable d'imaginer ou de supporter tant de subtilité, il avait hardiment traduit l'oracle sibyllin, et dans le sens le plus favorable au Pape comme aussi, il faut bien le dire, à l'honneur français. Dans une dépêche transmise en toute hâte[67] à Lamoricière, ces mots : « L'Empereur sera forcé de s'opposer » étaient devenus ceux-ci : « L'Empereur s'opposera par la force. » Dans l'entourage du général en chef la dépêche éveilla des espérances qui ne rendirent que plus amère la déception qui suivit. Plus tard, ce texte ainsi éclairci ayant été publié dans le Journal de Rome, l'ambassadeur s'éleva très vivement contre l'altération[68]. Que le procédé de M. de Mérode fût peu conforme à la rigueur diplomatique, il ne coûte rien d'en convenir. Je m'étonnerai cependant de deux choses : la première, c'est qu'au milieu de tant d'incorrections monstrueuses, le gouvernement français ait relevé si aigrement celle-là ; la seconde, c'est qu'il ait revendiqué avec tant de hauteur le privilège d'avoir parlé pour ne rien dire. Car la dépêche, si elle n'avait pas le sens que lui attribuait M. de Mérode, n'était plus qu'une gronderie puérile indigne d'un grand pays.

M. de Gramont, qui devait être appelé à formuler la protestation que nous venons de dire, n'eut pas lui-même sur l'heure la bonne fortune de rendre fidèlement les pensées de son souverain. Il ne sut pas éviter la clarté et s'oublia jusqu'à parler une langue intelligible. Il voyait de près les événements et, quoiqu’assez peu favorable à la politique de la Curie romaine, se dépitait d'un rôle qui le réduisait, soit à garder le silence, soit à entretenir d'indignes équivoques. Il écrivait confidentiellement au ministre des affaires étrangères : « Les circonstances qui ont accompagné l'agression piémontaise sont de telle nature qu'elles comportent parfaitement une opposition armée[69]. » Dominé par ces pensées, il accueillit avec bonheur la dépêche de M. Thouvenel et ne négligea rien pour la propager. En la propageant, il ne la modifia pas comme M. de Mérode ; seulement il ne résista pas à la tentation de l'éclairer un peu. Il y ajouta cette phrase : « L'Empereur ne tolérera pas la coupable invasion des États pontificaux par le gouvernement piémontais. » Ainsi télégraphia-t-il le 12 septembre au consul de France à Ancône. En quoi il se montra plus loyal gentilhomme que courtisan perspicace. La suite est assez curieuse. Le consul de France, M. de Courcy, heureux d'une intervention qui lui semblait assurer le sort du Saint- Père, courut chez M. de Quatrebarbes, gouverneur d'Ancône, gravit rapidement les degrés de sa demeure et, le visage épanoui, lui tendit la dépêche[70]. L'un et l'autre jugèrent qu'une telle information, transmise aux avant-postes piémontais, pourrait y jeter une salutaire incertitude. Un employé du consulat, parti en grande hâte, parvint à joindre le général Cialdini et lui remit le télégramme. Celui-ci se borna à en accuser réception ; comme l'employé osait insister, on assure qu'il l'arrêta aussitôt : a Assez, monsieur, lui aurait-il dit, je sais à quoi m'en tenir ; nous avons vu, il y a quinze jours, l'Empereur à Chambéry. » En annonçant le lendemain cet incident à Cavour, Cialdini ajouta : ‘i Je continue ma marche, je serai ce soir à Sinigaglia. » Et Cavour de répliquer le soir même : « Vous avez très bien fait de ne pas vous arrêter. Continuez votre route et prenez Ancône le plus tôt possible. » Le même jour, le premier ministre écrivait au général Fanti : « Les chefs des légations et à leur tête celui de la légation française s'agitent et protestent : mais le Roi et ses ministres ne s'émeuvent pas. L'important est de faire vite : L'importante e di far presto[71]. »

Le chef de la légation française qui, suivant le langage de Cavour, « menait les protestations de la diplomatie », était M. de Talleyrand. Dès le 10 septembre, il avait reçu une dépêche officielle très ferme et qu'on ne manqua pas d'insérer plus tard au Livre jaune. Il avait l'ordre de déclarer que toute relation diplomatique serait rompue avec la cour de Turin, si le cabinet sarde persistait dans ses desseins. Cavour répondit par un refus : « Si nous ne sommes pas à la Cattolica avant Garibaldi, nous sommes perdus. La Révolution envahit l'Italie entière ; nous sommes forcés à agir[72]. » Ainsi parla le premier ministre, qui d'ailleurs agissait déjà ; car à cette heure ses soldats attaquaient la petite ville de Pesaro. La punition ne tarda point. Voici en quoi elle consista : le roi Victor-Emmanuel avait auprès de lui un ministre accrédité qu'on appelait M. de Talleyrand ; à partir du 14 septembre, il n'eut plus qu'un simple secrétaire chargé des affaires et qu'on appela M. de Rayneval. « Sûrement nous serons grondés, mais pas trop », avait prédit Cavour. « La France montre les dents, écrivait en ce temps-là un observateur attentif de la politique, mais j'ignore si ce sont des dents artificielles. »

Qu'ajouterai-je ? Les Piémontais s'avançaient à travers le territoire pontifical plus vite encore que ne s'éloignait M. de Talleyrand. A Turin, nul ne croyait au châtiment. A Rome, chaque jour ôtait une illusion à ceux qui persistaient à se confier dans la sincérité de l'Empereur. Se laissant dominer par le sentiment de réprobation qui régnait de plus en plus dans la société romaine, M. de Gramont écrivait : « Il ne faut pas nous faire d'illusion, jamais nous n'avons été jugés aussi sévèrement que nous le sommes aujourd'hui. Peut-être ne voyez-vous pas cela à Paris aussi clairement qu'on peut le voir au dehors, mais la vérité est qu'il n'y a personne qui ne soit entièrement convaincu de notre complicité avec les Piémontais. Le rappel de M. de Talleyrand n'a fait aucun effet, c'était prévu, et cela devait faire partie de la mise en scène. Je ne puis vous peindre en ce qui me concerne à quel point je souffre pour l'Empereur et pour moi-même de cette atmosphère de répulsion et de mépris qui commence à monter autour de nous. » Et il poursuivait en ces termes : « Si M. de Goyon arrive avec des instructions qui dégagent notre solidarité, je le recevrai, je vous le promets, comme jamais je n'ai reçu mon meilleur ami ; mais si nous devons continuer la même faction, j'en serai réduit à me cacher[73]. » Pendant ce temps l'Empereur abordait en Algérie, et de quoi pourrait-on l'entretenir désormais, sinon des affaires arabes ? Quant à M. Thouvenel, il partit le 14 septembre pour aller passer quelques jours à la campagne, laissant la gestion du ministère au directeur des affaires politiques, M. Benedetti, lequel s'empressa d'annoncer que « le rappel de M. de Talleyrand avait produit à Saint-Pétersbourg et à Berlin le plus excellent effet[74] ».

Revenons à Lamoricière. Aussi bien la guerre, même avec la défaite, n'est pas plus douloureuse que cet imbroglio. Son plan, comme on l'a dit, était de se concentrer dans Ancône. De Spolète, lieu de son quartier général, ses ordres furent expédiés aussitôt. Il disposait de quatre brigades, à savoir, les brigades Schmid, Courten, Pimodan, et, en outre, une brigade de réserve, placée sous ses ordres directs. Il laissa trois bataillons de la brigade Schmid aux environs de Pérouse, confia à un détachement de trois cents Irlandais la garde de Spolète, conserva quelques autres petites garnisons, puis dirigea sur Ancône le reste de ses forces. Atteindre Ancône était relativement aisé pour le général Courten établi dans les Marches à dix ou douze lieues seulement de la ville : il y arriva dès le 13 avec l'une de ses colonnes, et l'autre colonne, sous les ordres du colonel Kanzler, le rejoignit dans la nuit suivante, après avoir livré aux Piémontais un brillant combat. Mais pour la brigade de réserve campée à Spolète, pour la brigade Pimodan campée plus au sud encore, à Terni, la distance à parcourir était de trente-cinq à quarante lieues, ce qui donnait aux Sardes de grandes chances de prévenir leurs adversaires, de leur couper le chemin et de les écraser. Lamoricière était le 12 à Foligno, le 13 à Tolentino, le 15 à Macerata ; le 17, il était établi à Lorette, où le rejoignit dans la soirée M. de Pimodan avec sa brigade. Chemin faisant, on avait appris la chute de Pesaro, qui avait capitulé après une vaillante défense. En outre, l'Ombrie était déjà presque perdue : car Pérouse, malgré sa forte garnison, s'était soumise sans résistance ; il en était de même d'Orvieto. Heureusement, de Lorette à Ancône, la distance n'était plus que de six à sept lieues, et vers Ancône se tournaient toutes les pensées.

Mais y parviendrait-on ? Dès le 11 septembre, les Piémontais, sous le commandement général de Fanti, avaient franchi la frontière en deux corps, d'une force totale de trente-trois mille hommes. Tandis que le général della Rocca se rendait maitre de l'Ombrie, Cialdini, avec ses trois divisions, s'était engagé dans les Marches. Ayant été informé de la présence des Pontificaux à Tolentino et à Macerata, il avait pénétré le plan de Lamoricière. Au nord de Lorette coule une rivière qu'on appelle le Musone, puis au-delà, sur la rive gauche du petit fleuve, s'étend une ligne de mamelons qui portent le village de Castelfidardo et, à leur extrémité orientale, les fermes dites des Crocettes. Les deux routes principales de Lorette à Ancône, l'une par Osimo, l'autre par Camerano, passent par ces mamelons. Cialdini avait, dès le 16 septembre, fait reconnaître ces hauteurs, puis, dès le matin du 17, il les avait fortement occupées. Il avait sur ses adversaires tous les avantages, ceux du nombre, de la discipline, de l'armement. Quant aux deux brigades pontificales, elles formaient un effectif de cinq mille hommes à peine. Attaquer de front les positions sardes eût été folie. Pourtant tout était perdu si on n'atteignait Ancône. Voici de quelle façon Lamoricière utilisa la seule chance de salut qui lui restait.

En dehors des deux bonnes routes dont nous venons de parler, un autre chemin existait, traversant à gué le Musone, empierré seulement sur une portion de son parcours, interrompu même en certains endroits, et qui, passant par le village d'Umana, conduisait à Ancône en longeant le littoral. Cette voie, si incommode qu'elle fût, surtout pour les voitures et les bagages, était la seule qui permit de se dérober en partie à l'ennemi. J'ai dit en partie ; car même en suivant cette direction, on ne l'éviterait pas tout à fait. Au passage du gué du Musone, on se trouverait à portée de l'extrême gauche des Sardes qui occupaient les derniers contreforts des hauteurs et avaient rangé une portion de leur infanterie autour des fermes des Crocettes. Il fallait qu'une troupe dévouée, et dévouée jusqu'au sacrifice, refoulât les Piémontais ou du moins les contint, tandis que le reste de la petite armée passerait. Lamoricière réserva cette mission au général de Pimodan, lequel en était doublement digne et par sa propre vaillance et par celle d'une portion de ses soldats.

Le 18 serait le jour de l'action. La soirée qui précéda fut marquée par toutes sortes d'embarras. Les troupes, encore non aguerries, étaient fatiguées de leur longue route. Les vivres étaient insuffisants. Par suite d'une confusion, les fonds destinés au service de l'armée en marche avaient été dirigés sur Ancône, en sorte que l'argent manquait pour payer comptant les achats. A ces contretemps s'ajoutaient de plus graves soucis. Sur les collines, de l'autre côté du Musone, apparaissaient, à travers les brumes grandissantes du soir, les feux des campements piémontais : or, à l'approche de la rencontre désormais certaine, il était aisé de surprendre dans plusieurs bataillons des signes évidents de démoralisation, de terreur ou d'indiscipline. Que serait le combat si cette impression se propageait ? Bien autre était, en revanche, la contenance de ceux qu'avaient amenés en ces lieux soit une vraie vocation militaire, soit la défense de leur foi. S'adressant à ses tirailleurs franco-belges, le commandant de Becdelièvre leur disait : « Messieurs, la journée de demain sera chaude. » Et il ajoutait familièrement : « Je vous engage à régler vos papiers pour l'éternité[75]. » L'église de Lorette était toute proche, sanctifiée par une pieuse légende chrétienne, transmise d'âge en âge. Beaucoup y reçurent le pardon de leurs fautes, et ce ne furent pas les moins vaillants dans le combat qui s'annonçait.

Le 18, à huit heures du matin, la colonne du général de Pimodan, forte de quatre bataillons et demi, se mit en marche. Une demi-heure plus tard, le reste de l'armée suivit. M. de Pimodan franchit le Musone ; puis, laissant deux de ses bataillons abrités sous les berges ou dans les terrains couverts de la rive, il prit avec lui les carabiniers suisses, le 1er bataillon de chasseurs indigènes, les tirailleurs franco-belges, et les conduisit à l'ennemi. Malgré quelques signes de faiblesse, peut-être même quelques velléités de trahison, le début fut assez heureux. Sur les pentes défendues par les Piémontais deux fermes s'étageaient, les fermes des Crocettes, et en arrière se montrait un petit bois. Les carabiniers, appuyés par les tirailleurs et par quelques compagnies de chasseurs, gravirent hardiment le mamelon et, après une lutte assez chaude, occupèrent la première ferme. Dans le même temps, on parvint à faire passer le gué du Musone à plusieurs pièces d'artillerie qui, hissées sur la colline, pourraient être d'un précieux secours. Maîtres de la première ferme, les Pontificaux entreprirent d'attaquer la seconde, située à cinq ou six cents mètres, au sommet de la hauteur. Les tirailleurs dépassent leurs compagnons d'armes : d'un admirable élan et malgré un feu de mousqueterie très vif, ils s'élèvent sur la colline : déjà ils ne sont plus qu'à cent cinquante mètres du sommet, quand l'ennemi, redoublant ses efforts, les oblige à reculer. Ils rétrogradent, mais bientôt, se sentant serrés de trop près, font de nouveau volte-face et, par une charge à la baïonnette, élargissent le cercle autour d'eux. Grâce à cette énergie, ils parviennent, quoique déjà fort diminués, à regagner la première ferme, où ils font halte et s'établissent.

Rien jusque-là n'était irrévocablement compromis. Qu'un on deux bataillons bien solides vinssent au secours des premières colonnes, l'attaque pourrait alors être renouvelée ; et les Piémontais étant tenus à distance par l'occupation de la seconde ferme, la petite armée, se rapprochant du littoral, parviendrait peut-être à filer sur Ancône. Lamoricière, qui avait observé toutes les phases de la lutte, prescrivit aux deux bataillons de la brigade Pimodan laissés au bord du Musone de gravir à leur tour les hauteurs. Puis, l'engagement devenant plus général qu'il ne devait l'être d'après le plan primitif, il les fit remplacer par le 1er étranger, tiré de sa brigade de réserve. Enfin il porta en avant sa cavalerie. Ce qui devait ramener le succès ne fit que précipiter la défaite. Comme le combat partiel se changeait en bataille, on vit ce que valaient ces corps, susceptibles d'admirables efforts individuels, mais trop nouveaux, trop divers d'origine pour une sérieuse et durable action d'ensemble. Le 2e bataillon de chasseurs redescendit les pentes plus vite qu'il ne les avait gravies. Le Ier étranger se débanda au premier coup de canon. Les dragons firent demi-tour. Les canonniers, qui s'étaient montrés jusque-là assez solides, essayèrent d'abord d'emmener leurs pièces ; bientôt coupant les traits des chevaux, ils se sauvèrent à travers champs.

Ce fut la déroute ; elle s'éclaira pourtant de reflets glorieux. Dans la panique générale, un bataillon, le bataillon autrichien du major Fuchmann, montra une remarquable fermeté. Quant aux tirailleurs, ils tinrent à honneur de soutenir jusqu'au bout le bon renom de la France. Mêlés à quelques détachements fidèles, ils se concentrèrent autour de la première ferme que les Piémontais commençaient à serrer de près. Déjà le général de Pimodan avait été blessé ; un dernier coup l'atteignit qui fut mortel. Dans ce petit coin des Marches pontificales, sous les abris de cette pauvre métairie, on vit revivre, en un instant bien fugitif, comme un épisode des guerres vendéennes. C'était la même race, celle de l'Ouest robuste et fidèle ; c'étaient les mêmes noms, le souffle qui animait les pères ayant passé dans les petits-fils ; c'était la même foi à défendre, la même vaillance sans beaucoup d'espoir, le même dédain de compter l'ennemi. Par un suprême effort, les Français obligèrent leurs adversaires à reculer jusqu'au petit bois, puis, resserrés de nouveau, prolongèrent la résistance bien au-delà de ce que réclamaient les plus susceptibles exigences de l'honneur. Là tombèrent de jeunes et touchantes victimes, bien dignes d'être tendrement pleurées ; et parmi ceux qui furent épargnés ce jour-là, plusieurs devaient plus tard trouver la mort sur les champs de bataille de leur pays natal. Enfin les Piémontais ayant mis le feu à une meule de fourrage, l'incendie menaça de se propager dans la ferme. Alors les uns se rendirent, les autres regagnèrent les bords du Musone. Ils comptaient vingt-cinq tués, cent vingt blessés[76]. « Voilà tout ce qui me reste », disait M. de Becdelièvre, en montrant sa petite troupe, à M. de Bourbon-Chalus et à quelques volontaires à cheval qui étaient venus rejoindre leurs compatriotes[77]. Même en cette extrémité, ceux que le feu avait épargnés s'efforçaient encore de couvrir la retraite.

Mais pouvait-on appeler retraite ce qui se passait en arrière ? Italiens, Suisses, Autrichiens même, tous, ayant repassé le Musone, s'entassaient dans Lorette. Là régnait un indescriptible désordre, et l'extermination eût été complète si les Piémontais avaient sans s'arrêter poursuivi leur succès. Dans la petite ville arrivèrent aussi, mais les derniers, les survivants des tirailleurs franco-belges, portant une partie de leurs blessés. Ceux-ci furent déposés dans l'église de Lorette, où plusieurs avaient communié le matin et le soir expirèrent. Cependant les Sardes, s'étendant de tous côtés, entourèrent la bourgade. Le désarroi général, l'absence de commandement, le grand nombre des ennemis ne permettaient pas de briser le cercle, et nul n'y songea. Quelques-uns s'évadèrent isolément, soit par la côte, soit en gagnant le district d'Ascoli : tous les autres demeurèrent prisonniers, et le lendemain la capitulation se signa. Tel fut le combat qu'on appela combat de Castelfidardo, du nom du village le plus voisin du lieu de l'engagement. L'excuse de la défaite fuit que l'ennemi avait, et à un degré écrasant, toutes les supériorités, hormis celle du bon droit. L'héroïsme de quelques-uns voilà les faiblesses du grand nombre, et à tel point qu'à distance un seul épisode apparaît, absorbant tout le reste, celui de la défense des Crocettes par les vaillants soldats en casaque grise devenus plus tard les zouaves. Même sur l'heure, cette impression prévalut en notre pays. Tant de généreux dévouements remplirent d'une juste fierté la France qui était catholique et émurent d'un attendrissement viril même celle qui ne l'était pas.

Qu'était devenu Lamoricière en cette grande disgrâce ? Il avait vu avec douleur, avec plus de douleur peut-être que de surprise, la débandade de ceux dont il avait entrepris de faire des soldats. Aidé de ses volontaires à cheval, il s'était efforcé de contenir la panique et de reformer les rangs derrière les berges du Musone. Une dernière course l'avait porté jusqu'auprès de la ferme où résistaient encore les Franco-Belges. Là, il avait vu M. de Pimodan mortellement blessé, et ce dernier coup l'avait accablé. « J'échangeai avec lui, a-t-il dit dans son rapport, un suprême et triste adieu[78]. » Impuissant à empêcher la fuite, il s'était flatté de tracer au moins la route aux fuyards, de les détourner de Lorette et de les pousser dans la direction du littoral, vers Ancône, premier objectif de cette marche transformée peu à peu en engagement général. Rien n'avait pu arrêter le mouvement désordonné qui refoulait tous les corps vers Lorette. En cette occurrence, Lamoricière s'était souvenu qu'il avait la charge non seulement de l'armée présente en ces lieux, mais de toute la défense militaire dans l'État pontifical. Lorette ! c'était la capitulation inévitable. Le seul service qu'il pût rendre désormais, il le rendrait à Ancône. Groupant autour de lui trois ou quatre cents hommes à peine, il s'élança sur la route qui y conduisait. Chemin faisant, la faible troupe s'amoindrit encore, car en avant d'Umana, quelques tirailleurs piémontais ayant apparu, beaucoup furent acculés au rivage et déposèrent les armes. Réduit à quatre-vingts hommes d'escorte, Lamoricière traversa Umana et Sirolo, puis, s'engageant dans des sentiers de traverse, se rapprocha de la cité. Comme il marchait de la sorte, bien plus en fugitif qu'en général, il entendit le canon : c'était l'escadre sarde qui commençait l'attaque par mer. Enfin, à six heures du soir, il atteignit la ville et, y entrant presque furtivement, se rendit à l'hôtel de la Paix. Sur son passage, quelques soldats le reconnurent et crièrent : Vive Lamoricière ! acclamation joyeuse qui contrastait avec l'amertume de la récente défaite. Bientôt le gouverneur, M. de Quatrebarbes, l'ayant rejoint, il alla à lui les mains tendues et lui dit ces simples mots : « Je n'ai plus d'armée ! » Et en effet, de toute l'Ombrie et des Marches, Ancône était le seul point où flottait encore le drapeau pontifical.

Combien de temps flotterait-il ? Tout annonçait une résistance désormais courte et précaire. Les assiégés (car on peut déjà les appeler de ce nom) disposaient d'une garnison qui ne dépassait guère quatre mille hommes. Les ressources générales de la défense, quoiqu’assez considérables, se ressentaient de l'extrême hâte avec laquelle on avait dû tout créer, refondre ou réparer. Les mauvaises nouvelles ne manqueraient pas d'enhardir l'esprit de critique dans la population civile et d'énerver un peu la discipline jusque parmi les militaires. Les agents sardes, nombreux dans Ancône, publiaient que la France était d'accord avec le Piémont. A. cela se joignaient certains embarras administratifs, fruit de l'incurie des fournisseurs ou de leur connivence avec l'ennemi. Tout ce qui était faiblesse pour Lamoricière était force pour les Sardes, qui avaient le nombre, la puissance de l'armement, le prestige de leurs récents succès. Déjà Persano, arrivé avec son escadre, avait lancé ses premières bombes sur la ville. Du côté de la terre, Fanti s'approchait avec son armée victorieuse.

Durant les premiers jours, Lamoricière essaya de soutenir les troupes en entretenant l'espoir d'un secours extérieur. Il était en cela sincère, ne pouvant croire à l'indifférence de l'Europe. « Goyon doit être arrivé à Rome, disait-il à M. de Quatrebarbes ; il doit être en marche depuis deux jours ; bientôt il sera ici. » Puis le général en chef s'usait à commenter la dépêche de M. de Gramont au consul d'Ancône : « Il est impossible, répétait-il, que cette dépêche soit une rouerie ou un mensonge. » A d'autres moments, Lamoricière se reposait sur l'Autriche et s'autorisait de certains messages reçus de Trieste : « L'archiduc Maximilien commande la flotte autrichienne, disait-il ; celle-ci doit être impatiente de prendre sa revanche : nous verrons demain la fumée de ses vapeurs[79]. » Ces assurances, propagées dans la ville, n'y éveillaient que l'incrédulité et le plus souvent étaient accueillies dans un morne silence. Les seuls qui arrivèrent furent les Piémontais victorieux. Le 23, on aperçut leurs tentes sur toutes les collines aux abords de la ville. Le 24, ils commencèrent leurs opérations, en sorte que la place, doublement attaquée et par l'armée et par la flotte, perdit toute chance de salut. Il y eut quelques coups heureux, quelques destructions des travaux d'approche, quelques actes de superbe vaillance individuelle. Mais que pouvaient ces succès partiels et précaires ? La plupart en étaient venus à compter les jours de résistance qui semblaient nécessaires pour que l'honneur fût sauf. A ces pensées qu'il devinait, et qui d'ailleurs ne se dissimulaient pas toujours, Lamoricière se révoltait. « Tant que les ouvrages et les remparts de la place sont intacts, nous ne pouvons, disait-il, parler de nous rendre. » Un jour, la rumeur se répandit que le général de Goyon était à Macerata : ce fut le dernier de ces décevants espoirs. Cependant les assiégeants se rapprochaient de plus en plus. Le 28, l'escadre piémontaise organisa une attaque d'ensemble contre les batteries dites du Môle et de la Lanterne : les artilleurs pontificaux défendirent les ouvrages avec une intrépidité exemplaire, mais au prix de pertes cruelles, car de cent vingt qu'ils étaient, ils furent bientôt réduits à un si petit nombre qu'ils pouvaient à peine servir deux pièces[80]. Sur ces entrefaites, un obus pénétra dans un des magasins à poudre : de là une terrible explosion qui détruisit toutes les détenues à l'entrée du port. Sous cette dernière disgrâce, Lamoricière plia : « Je pourrais tenir encore, dit-il, si j'avais la moindre chance d'être secouru : mais en l'état actuel, une résistance plus longue serait un suicide[81]. » Le drapeau blanc fut arboré, et aussitôt la flotte cessa son feu. Du côté de la terre, l'attaque continua jusqu'au lendemain matin, le premier parlementaire n'ayant pu parvenir jusqu'au général en chef piémontais, et celui-ci, n'ayant pas voulu s'arrêter devant les signaux. La capitulation fut conclue aux mêmes conditions que celle de Lorette. La garnison sortirait de la place avec les honneurs de la guerre. Les officiers seraient transférés par mer à Gênes, et les soldats seraient dirigés par la voie de terre sur Alexandrie. Sauf décision contraire du gouvernement sarde, les uns et les autres pourraient ensuite regagner librement leur patrie respective, sous la seule condition de ne point servir pendant un an contre l'armée royale[82].

Après la reddition de la ville, Lamoricière se rendit à bord de la frégate la Marie-Adélaïde et y fut reçu par l'amiral Persano avec les égards dus à sa bravoure et à ses anciens services militaires. De là, il fut conduit à Gênes ; puis, rendu à la liberté, il partit pour Rome afin de remettre au Saint-Père son commandement. Pie IX l'accueillit avec les démonstrations de la plus touchante gratitude : « Je vous remets, lui dit-il, l'Ordre du Christ pour lequel vous avez combattu et qui sera, je l'espère, un jour votre récompense et la mienne. » Le général refusa tout autre témoignage, répétant avec une modeste fierté qu'il n'était qu'un vaincu. Bientôt il revint en France, où les volontaires de son armée étaient déjà rentrés. Dans le même temps, Cavour félicitait ses généraux « de leur très splendide victoire ». Il avait raison, sinon pour la gloire militaire qui fut assez mince, au moins pour le profit matériel qui était réellement digne d'envie. L'Ombrie et les Marches, comme la Toscane, comme les Romagnes, comme les Duchés, étaient prêtes pour l'annexion. De plus, le chemin était libre vers le royaume de Naples. Désormais, Cavour pourrait, en toute liberté et suivant l'occurrence, soutenir Garibaldi s'il courait quelque risque, le contenir s'il s'émancipait, et, de toute façon, l'absorber.

 

 

 



[1] PASOLINI, Memorie raccolte da suo figlio, p 263.

[2] Lettre du roi Victor-Emmanuel à Pie IX, 7 février ; instructions de M. de Cavour à l'abbé Stellardi, 8 février ; rapport de l'abbé Stellardi au Roi. (BIANCHI, Storia documentata, t. VIII, p. 398 et suiv.)

[3] Voyez Lettres de M. de Gramont à M. Thouvenel, 31 mars, 3, 7, 13 avril. (Le Secret de l'Empereur, t. Ier, p.106-126.)

[4] Dépêches de M. de Gramont à M. Thouvenel, 14 et 28 avril 1860. (Livre jaune de 1860, p. 105 et 111.)

[5] Lettre de M. de Gramont à M. Thouvenel, 2. avril. (Le Secret de l'Empereur, t. Ier, p. 135.)

[6] Voyez le Secret de l'Empereur, t. Ier, p. 146.

[7] Francesco CRISPI, Republica e monarchia, p. 20.

[8] Correspondance politique de M. d'Azeglio, p. 161.

[9] Lettre à M. de Villamarina (Lettere edite ed inedite, t. III, p. 236.)

[10] CHIALA, Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. IV, p. CXXXVI.

[11] Discours de M. Sirtori à la Chambre des députés, 19 juin 1863. (Parlemento italiano, 1863, p. 214.)

[12] LA FARINA, Epistolario, t. II, p. 213. — Voyez aussi Discours de M. Bixio à la Chambre des députés, 19 juin 1863. (Parlamento italiano, 1863, p. 214.)

[13] Voyez GUERZONI, Vita di Nino Bixio, p. 158-159

[14] Voyez Livre jaune, 1860, p. 139.

[15] La Patrie, 8 mai 1860.

[16] PERSANO, Diario politico militare, p. 20.

[17] LA FARINA, Epistolario, t. II, p. 317.

[18] LA FARINA, Epistolario, t. II, p. 319-320.

[19] Dépêche de M. de Talleyrand à M. de Cavour, 7 mai. (Livre jaune, p. 138-140.)

[20] Voyez Gazzetta officiale del regno, n° 118, 18 mai 1860.

[21] Voyez Note de M. de Cavour à sir James Ftudson, 30 mai. (Further correspondence relating to the affairs of Italy, p. 21.)

[22] Voyez amiral MUNDY, Annibal at Palermo and Naples during the italien revolution, p. 105-109.

[23] LA FARINA, Epistolario, t. II, p. 319.

[24] PERSANO, Diario privato politico-militare, p. 33.

[25] PERSANO, Diario privato politico-militare, p. 53.

[26] Voyez BLANCHI, Storia documentata, t. VIII, p. 299 et suiv.

[27] Constitutionnel, 13 juin 1860.

[28] Parliarnentary debates, third series, t. CLIX, p. 330.

[29] Dépêche de M. de Talleyrand à M. Thouvenel, 9 juillet. (Livre jaune, 1860, p. 14.)

[30] Dépêche de M. de Talleyrand à M. Thouvenel, 16 juillet. (Livre jaune, 1860, p. 153.)

[31] Livre jaune, 1860, p. 152.

[32] Voyez dépêche de lord Cowley à lord John Russell, 2-1 juillet ; dépêche de lord Russell à lord Cowley, 26 juillet. (Further correspondence relating to the affairs of Italy, p. 39 et 40.)

[33] Livre jaune, 1860, p. 125.

[34] Lettre de l'amiral Persano à M. de Cavour, 6 août. (Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 314. — PERSANO, Diario, p. 128.)

[35] PERSANO, Diario, p. 126, 130, 134.

[36] PERSANO, Diario, p. I44-142. — Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 324.

[37] PERSANO, Diario, p. 126.

[38] Lettre de l'amiral Persano à Cavour, 6 août. (Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 313.)

[39] Lettre de Cavour à Persano, 9 août. (PERSANO, Diario, p. 134.)

[40] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 327.

[41] PERSANO, Diario, p. 143.

[42] PERSANO, Diario, p. 185 et 187.

[43] Memorie politiche di Liborio Romano, p. 70.

[44] PERSANO, Diario, p. 207.

[45] PERSANO, Diario, p. 200.

[46] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 310.

[47] Voir Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 294, 317, 326. — Lettre de M. Gualterio au baron Ricasoli, 1er août. (Lettere e documenti del barone Ricasoli, t. V, p. 174.)

[48] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 345.

[49] Voir Lettere e documenti del barone Bettino Ricasoli, t. V, p. 223.

[50] Lettere e documenti del barone Bettino Ricasoli, t. V, p. 161.

[51] Michelangelo CASTELLI, Ricordi, p. 156.

[52] PASOLINI, Memorie raccolte da suo figlio, p. 266.

[53] Voir, en particulier, Correspondance politique, p. 169, 170.

[54] Voir Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 353, 354.

[55] Parlamento italiano, p. 910.

[56] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 354.

[57] Voir Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 361, 372.

[58] LA FARINA, Epistolario, t. II, p. 413.

[59] Lettere e documenti del barone Ricasoli, t. V, p. 234.

[60] Amiral MUNDY, Hannibal at Palermo and Naples, p. 245.

[61] Lettere e documenti del barone Ricasoli, t. V, p. 233, 234.

[62] Voir Rapport du général de Lamoricière, p. 8 et 9.

[63] Dépêche de M. de Gramont à M. Thouvenel, 4 septembre. (Le Secret de l'Empereur, p. 185.)

[64] Dépêche à M. de Gramont, 9 septembre. (Le Secret de l'Empereur, t. Ier, p. 188.)

[65] Voir Moniteur du 13 septembre.

[66] Voir le Secret de l'Empereur, p. 200.

[67] Rapport du général de Lamoricière, p. 11.

[68] Voir Journal de Rome, 24 et 31 octobre 1860.

[69] Le Secret de l'Empereur, p. 200.

[70] Lettre de M. de Quatrebarbes, ancien gouverneur d'Ancône, 31 octobre 1860. — Voir aussi Souvenirs du siège d'Ancône, par M. DE QUATREBARBES, p. 114 et suiv.

[71] Lettere edite rd edite di Camillo Cavour, t. VI, p. 597 et 598.

[72] Livre jaune, 1860, p. 161 et 162.

[73] Voir le Secret de l'Empereur, p. 210, 211.

[74] Dépêche de M. Benedetti à M. le duc de Gramont, 16 septembre. (Le Secret de l'Empereur, p. 202-203.)

[75] Commandant DE BECDELIÈVRE, Souvenirs de l'armée pontificale, p. 72. — Lettre de M. Maurice de Bourg. (L'Ami de la religion, 27 septembre 1860.)

[76] M. DE BECDELIÈVRE, commandant des tirailleurs franco-belges, Souvenirs des zouaves pontificaux, p. 96.

[77] Comte DE TOURNON, Les volontaires pontificaux à cheval, p. 11.

[78] Rapport, p. 30.

[79] M. DE QUATREBARBES, Souvenirs du siège d'Ancône, p. 194.

[80] Rapport du général de Lamoricière, p. 52.

[81] M. DE QUATREBARBES, Souvenirs du siège d'Ancône, p. 233.

[82] Gazzetta officiale del regno, n° 234, 2 octobre 1860.