HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME TROISIÈME

 

LIVRE XVI. — LA GUERRE D'ITALIE.

 

 

SOMMAIRE I. — LES PREMIERS PRÉPARATIFS DE GUERRE. — Secret de ces préparatifs : le maréchal Vaillant et le maréchal Castellane : alternatives d'activité et d'accalmie : la guerre éclate : composition de l'armée d'Italie.
II. — Description du théâtre de la guerre. — L'Italie septentrionale et la vallée du Pô. — Des avantages de l'armée autrichienne au début des hostilités : quel plan hardi pouvait être réalisé. — Inquiétude des généraux français : le général Niel, le général Frossard, le colonel Saget. — Hâte extrême à porter à Suze nos premières divisions : Canrobert à Turin et expédient adopté pour tromper l'ennemi. — Première concentration de nos forces. Inactivité des Autrichiens et comment ils laissent échapper l'occasion. Arrivée de l'Empereur à Gênes : le quartier général transporté à Alexandrie : confusion et embarras administratifs : distribution générale de nos forces.
III. — Efforts de Giulay pour deviner le plan français : comment il se flatte de l'avoir pénétré. — Grande reconnaissance autrichienne, et comment elle amène (20 mai) le combat de Montebello.
IV. — Positions des alliés le 21 et le 22 mai. — Conseil de guerre : projet d'un mouvement tournant vers Novare : comment cette combinaison stratégique est adoptée : son exécution : les deux combats de Palestro (30 et 31 mai). — Les alliés campent autour de Novare. — Longues illusions de Giulay : comment il est enfin éclairé et se décide à repasser précipitamment le Tessin. — Comment le 2e corps et les voltigeurs de la garde franchissent cette rivière et s'établissent au-delà du Naviglio grande : petit combat de Turbigo (3 juin). — Dernières dispositions des alliés avant de pénétrer en Lombardie.
V. — MAGENTA (4 juin). — Description du champ de bataille : Français et Autrichiens, leurs dispositions, leurs effectifs. — Premier mouvement offensif de la garde et comment il est suspendu jusqu'à ce que Mac Mahon ait dessiné son attaque. — Attaque de Mac Mahon. — Comment les grenadiers de la garde sont alors lances contre les ponts du Naviglio grande : combat acharné ; péripéties diverses ; situation critique de la garde ; urgence d'un secours ; arrivée de la brigade Picard (3e corps). — Pour quelle cause Mac Mahon a dû interrompre son attaque : il reprend enfin le combat : attaque et prise de la Cascina nuova : marche sur Magenta. — Suite du combat aux bords du Naviglio : le 3e corps autrichien : arrivée de la division Vinov : lutte acharnée sur les bords du canal et autour de Ponte-Vecchio. — Mac Mahon atteint Magenta : dernière résistance : prise du bourg : la bataille est gagnée. — Longues anxiétés au quartier général : comment on apprend le succès de la journée. — Alerte et nouvelle prise d'armes à l'aube du 5 juin : retraite définitive des Autrichiens : les pertes : le caractère et les résultats de la bataille.
VI. — Entrée à Milan : accueil enthousiaste. — Soucis militaires : combat de Melegnano (8 juin). — Soucis politiques : état de l'Italie : la Toscane ; Parme ; Modène ; les Romagnes : langage et dispositions de Napoléon III : quelles impressions prévalent en France, et comment ces impressions pourront influer sur la politique de l'Empereur.
VII. — Retraite autrichienne, et comment cette retraite simplifie le reste de la campagne. — Marche de l'armée alliée : incidents divers : séjour autour de Brescia. — L'armée autrichienne : nouvelle distribution, nouveau commandement : quel plan est adopté, puis modifié. — Les alliés franchissent la Chièse. — Journée du 23 juin : sécurité relative : reconnaissances diverses et comment elles sont interprétées.
VIII. — SOLFÉRINO : le champ de bataille : nouveau changement dans le plan autrichien : comment la marche en sens contraire des Autrichiens et des alliés doit fatalement amener la bataille. — Premiers engagements : Niel, Mac Mahon, Baraguey d'Hilliers ; les Piémontais. — Comment se dessinent trois actions distinctes : Médole, Solférino, San Martino. — L'Empereur : son arrivée sur le théâtre de la lutte : de quel côté il se décide à porter le principal effort. — Attaques vers Solférino. — Insuccès des Piémontais à l'aile gauche. — L'aile droite : Niel et les combats du 4e corps à Rebecco, à Baite, à la Casa nuova : quel secours attend Niel : Canrobert et le 3e corps : ordres contradictoires : de quelle façon Canrobert s'applique à exécuter ses instructions : arrivée d'une portion de la division Renault et utilité de ce renfort. — Suite du combat au centre : engagements sanglants : occupation de Solférino : comment Mac Mahon et la garde se portent vers Cavriana. L'aile gauche : mauvaise fortune persistante des Sardes. — L'aile droite : combats divers : nouveaux secours envoyés par Canrobert : marche de la division Trochu vers Guidizzolo. — Occupation de Cavriana. — L'orage. Comment les Autrichiens se sont décidés à la retraite. — Derniers combats à l'aile gauche. — La victoire est décidée.
IX. — Aspect du champ de bataille : étendue des pertes : les blessés à Médole, à Castiglione, à Brescia. — L'armée après Solférino incidents divers : Niel et Canrobert. — Retraite autrichienne. — Passage du Mincio. — Arrivée du 5e corps (prince Napoléon). — L'ensemble des forces alliées au commencement de juillet. — Comment tout fait présager une bataille pour le 7 juillet : l'armée quitte ses bivouacs, puis rentre dans ses cantonnements. — Nouvelle de l'armistice.
X. — Quelles causes ont pu déterminer la résolution de l'Empereur. — Les ambitions italiennes ; les pertes de Solferino et embarras pour continuer la campagne ; attitude de l'Allemagne et dépêches alarmées venues de l'intérieur ; état sanitaire. — Quelques indices : la diplomatie ; Cavour. — Pourparlers avec les ministres britanniques, et quelle en est la suite. — Causes qui décident Napoléon III à traiter directement. — Le général Fleury à Vérone. — L'armistice.
XI. — Dernières espérances des Sardes. — Comment les événements se précipitent. — Entrevue de Villafranca. — Mission du prince Napoléon à Vérone et derniers pourparlers. — La paix est conclue.
XII. — Les Piémontais : Cavour, son arrivée au camp, son irritation, ses vains efforts, sa démission et son retour à Turin : Victor-Emmanuel ; ses déceptions, son habileté à limiter ses engagements ; avec quel soin il réserve le sort futur de l'Italie centrale. — La paix de Villafranca et les puissances européennes : curieuse attitude de l'Angleterre : lord John Russell, ses dépêches. — L'empereur Napoléon quitte Valeggio : halte à Milan et à Turin : incidents divers : morne contrainte et tristesse de ce retour.
XIII. — Napoléon III à Saint-Cloud (17 juillet) : son discours aux grands corps de l'État. — Impression publique. — La fête du 15 août : la rentrée solennelle de l'armée d'Italie : réjouissances publiques : amnistie de tous les proscrits politiques. — Symptômes d'une politique pacifique. — En quoi ces indices sont trompeurs, et comment la guerre a compliqué, non résolu la question italienne.

 

I

L'ultimatum de l'Autriche avait anéanti les suprêmes espérances de paix. Même avant ce dernier éclat, la guerre était trop probable pour que les généraux fussent moins actifs que les diplomates. Depuis le commencement de l'année, on s'appliquait à préparer une lutte qui, pendant tout l'hiver, avait menacé et qui désormais devenait inévitable.

Dès le 2 janvier, tandis que les cercles politiques commentaient curieusement les fameuses paroles de l'Empereur à M. de Hubner, le maréchal Vaillant, ministre de la guerre, écrivait au maréchal de Castellane, commandant l'armée de Lyon : « L'Empereur a décidé que les deux premières divisions de votre armée, celles de Luzy et de Bouat, seraient tenues prêtes à descendre, au premier avis que vous en apporterait le télégraphe, à Marseille pour y être embarquées. Disposez donc toutes choses en conséquence et sans bruit. Ce mouvement ne se fera peut-être pas, mais il peut aussi se faire, pour ainsi dire, immédiatement. Si vous recevez l'ordre d'exécuter, vous direz que ces divisions s'embarquent pour l'Afrique afin d'en finir une bonne fois avec les soulèvements des Arabes, et que le prince Napoléon veut frapper un grand coup[1]. »

A ce début des préparatifs militaires, le secret semble le principal souci du maréchal Vaillant. Après avoir écrit la lettre que nous venons de rapporter, il parait se raviser, presque se repentir, et adresse à Castellane une dépêche chiffrée ainsi conçue : « Veillez à ce que tout demeure entre nous seuls et prenez pour point de départ que je ne suis que l'interprète d'une volonté supérieure. » Cette préoccupation est si dominante qu'elle porte à suspendre toutes les mesures qui pourraient mettre en éveil la vigilance publique. « Faut-il faire rentrer les semestriers ? télégraphie Castellane. — Point du tout, répond le ministre, ce serait trop nous découvrir. » Après quelque hésitation, on se décide même à laisser partir en congé plusieurs des généraux de l'armée de Lyon. « Ne parlez pas, télégraphie Vaillant à Castellane le 13 janvier ; soyez, je vous en conjure, plus muet que jamais. » C'est seulement à quelques jours de là que le ministre se résout à oser un peu. Il appelle d'Afrique la division Renault et, pour grossir l'armée de Lyon, noyau de l'armée future, la dirige vers le camp de Sathonay. Dans le même temps, il interroge sur l'état des routes alpestres « Voici, écrit-il à Castellane, ma pensée la plus secrète : Que devrions-nous faire pour être en mesure de porter quelques renforts français à Turin par le mont Genèvre et Suze si l'on réclamait de là-bas des secours, peu nombreux d'abord, mais immédiats[2] ? » La réponse de Castellane ne se fait pas attendre. « Il ne faut pas, à cause de la saison, songer à la route du mont Genèvre ; celle de Saint-Jean-de-Maurienne est seule praticable. » Un peu plus tard, un sous-intendant est envoyé, mais à l'insu de ses chefs eux-mêmes, à Culoz pour y réunir des vivres et du fourrage en vue du passage d'une armée.

Vers la fin de février, les craintes de guerre firent place à un retour d'espoir. « Laissons, écrit Vaillant à Castellane, couler un peu de sable dans le sablier. » Bientôt, la diplomatie étant de nouveau convaincue d'impuissance, les préparatifs reprirent. Une nouvelle division, qui devint la division Bourbaki, est répartie entre Grenoble, Mont-Dauphin, Briançon. Le printemps est l'époque des changements de garnison, et le ministre se flatte que ces mouvements de troupes pourront être dérobés à l'attention du public[3]. Cependant les frégates qui ont déposé à Toulon les régiments de la division Renault repartent pour Alger afin d'en ramener d'autres troupes. Au commencement d'avril, quatre divisions étaient réunies autour de Lyon, sans compter la division Bourbaki qui commençait à se former en Dauphiné, sans compter les régiments arrivés ou attendus sur les côtes de Provence. Par malheur, il s'en fallait que ces corps fussent pourvus de leur artillerie, que les services administratifs fussent organisés, que la prévoyance du commandement eût rassemblé les chevaux, le matériel, en un mot tout ce qui permet l'immédiate entrée en campagne et préserve les armées contre les retards ou les à-coups. Le soin à cacher les préparatifs nuisait aux préparatifs mêmes. Le maréchal Vaillant ne s'inquiétait pas outre mesure de ces lacunes. « Le Congrès, nous laissera le temps de nous retourner[4]. »

On sait de quelle manière le Congrès échoua. Comme les événements se précipitaient, les régiments concentrés autour de Lyon se rapprochèrent de la frontière. Le 20 avril, le maréchal Vaillant, tout à fait inquiet, écrivait à Castellane : « Les choses se présentent aujourd'hui sous un aspect très sombre. Je ne vous dis pas cela pour vous engager à redoubler d'activité : c'est inutile avec vous. » Même en ces conjonctures extrêmes, un point préoccupe avant tout le ministre de la guerre, c'est l'observation du secret. « Brûlez ce billet, ajoute-t-il, qui ne doit être connu que de vous. » Et derechef il recommande qu'on explique les mouvements de troupes en disant qu'il s'agit de régiments destinés à l'Algérie. « Vraiment il vaut mieux se taire, réplique Castellane avec une légère nuance impatiente. Comment faire croire au public qu'on envoie en Algérie des troupes qui précisément en reviennent ? » Le lendemain, la dissimulation ne fut plus possible et devint d'ailleurs inutile. De l'armée de Paris furent détachées trois divisions, les divisions Forey, Ladmirault, Vinoy : les deux premières furent dirigées sur Toulon, la troisième arrêtée à Lyon. En même temps, on créa trois autres divisions, les divisions La Motterouge, Espinasse, Bazaine, formées partie avec des régiments stationnés en Provence, partie avec les corps appelés d'Algérie. Les hommes en congé renouvelable furent rappelés. La garde se tint prête à partir. Une décision impériale prescrivit la création de six brigades de cavalerie auxquelles se joindraient les trois brigades de la cavalerie de la garde. Enfin des ordres furent expédiés en toute hâte pour rassembler l'artillerie, le génie, le train des équipages, réunir le matériel des ambulances, pourvoir à tous les services auxiliaires qui jusque-là avaient été un peu oubliés.

Le 23 avril, tous les voiles étant déchirés, le Moniteur annonça l'organisation définitive de l'armée qu'on appela l'armée des Alpes et qu'on devait appeler bientôt l'armée d'Italie. L'Empereur en prenait le commandement, avec l'assistance d'un chef d'état-major général qui fut alors le maréchal Randon. Elle se subdivisait en quatre corps, sans compter les deux divisions d'infanterie de la garde. Le premier corps, confié au maréchal Baraguey d'Hilliers, se composait des divisions Forey, Ladmirault, Bazaine. Le second, commandé par le général Mac Mahon, comprenait deux divisions, les divisions La Motterouge et Espinasse. Le troisième, sous les ordres du maréchal Canrobert, avait pour divisionnaires les généraux Renault, Bouat[5], Bourbaki. Le quatrième enfin, dont le général Niel était le chef, comptait trois divisions, les divisions de Luzy, Vinoy, de Failly. On songeait en outre à former prochainement un cinquième corps qui serait réservé au prince Napoléon et aurait une destination spéciale encore inconnue. Déjà les mouvements avaient commencé, facilités par les voies ferrées qui, pour la première fois, étaient utilisées pour une grande guerre. Canrobert, et à sa suite Niel, devaient descendre en Piémont par les Alpes. Quant à Baraguey d'Hilliers et à Mac Mahon, ils avaient ordre de s'embarquer à Marseille et à Toulon pour aborder à Gênes : ils seraient suivis de près par les grenadiers et les voltigeurs de la garde, commandés par le général Regnaud de Saint-Jean d'Angely. Un peu plus tard, une portion de la cavalerie, non encore complètement organisée, pénétrerait en Italie par la route de la Corniche.

 

II

Tout le monde connaît, par description ou souvenir, les lieux où nos armées allaient porter leurs pas. Sur les confins de la Suisse se développe une puissante chaîne de montagnes qui s'étend d'abord vers l'ouest en formant plusieurs massifs, puis tourne du nord au sud sous les désignations d'Alpes Pennines, d'Alpes Grées, d'Alpes Cottiennes ; dans le voisinage de la Méditerranée, elle incline vers l'est, s'abaisse alors de distance en distance par de larges dépressions et, après avoir contourné le golfe de Gênes, se prolonge vers le midi sous le nom d'Apennins. C'est cet immense demi-cercle qui encadre ce qu'on appelle la haute Italie : nom impropre, car, en aucune partie de la Péninsule, le sol n'est aussi bas. Ces mêmes montagnes, qui enceignent toute la contrée comme d'une barrière, l'alimentent aussi par leurs eaux. En l'un des points les plus élevés de la chaîne, tout près de la frontière française du Dauphiné, se précipite en cascades des pentes du mont Viso un torrent qui, descendu brusquement dans la plaine, s'y régularise aussitôt et, s'étendant en un large lit, coule presque sans inflexion vers l'Adriatique. Les anciens l'appelaient l'Éridan ; la géographie moderne l'appelle le Pô. De l'hémicycle des montagnes, d'autres torrents accourent qui le Grossissent à l'envi : la Dora Riparia, la Dora Baltea, la Sesia, puis un affluent de bien autre importance, le Tessin. « Sans le Tessin, le Pô ne serait pas le Pô », disent les bateliers du pays. Ensuite vient l'Adda, l'Oglio accru de la Chièse, le Mincio. Ces rivières présentent des dispositions communes bien remarquables. Toutes coulent sur la même rive, la rive gauche ; toutes descendent directement du nord au sud, portant avec elles les eaux des glaciers de la Suisse ou des Alpes Rhétiennes ; toutes se purifient dans les lacs, le Tessin dans le lac Majeur, l'Adda dans le lac de Côme, le Mincio dans le lac de Garde ; toutes sont parallèles les unes aux autres et perpendiculaires au fleuve, en sorte qu'elles forment contre tout envahisseur venant de l'ouest une série d'obstacles que le travail de l'homme peut, en certains endroits, rendre infranchissables. Ainsi enrichi de tant de tributaires, le Pô contient à peine le volume de ses ondes et déborderait dans les campagnes s'il n'était maintenu par des digues. Enfin, se partageant en plusieurs bras, il se déverse dans l'Adriatique. A ce point extrême de son cours, une autre rivière, l'Adige, venue du nord comme le Tessin, comme l'Adda, comme le Mincio, semble vouloir, elle aussi, lui porter ses eaux ; puis, par un léger détour, elle les amène directement jusqu'à la mer, mais en confondant presque son embouchure avec le delta du grand fleuve, un peu comme, dans les plaines basses de la Hollande, la Meuse mêle quelques-unes de ses branches avec celles du Rhin.

Cette large vallée du Pô, si nettement délimitée par la double ceinture des Alpes et des Apennins, et n'ayant de jour que vers l'Adriatique, était renommée depuis un temps immémorial par la fertilité de son sol, sa luxuriante végétation, ses eaux abondantes et rendues plus abondantes encore grâce à un système d'irrigation qui ne fut nulle part dépassé. Au printemps, la contrée tout entière, avec ses champs de mûriers, ses vignes taillées en berceaux, ses récoltes déjà hautes, ses haies d'acacias, ses bordures de saules, offrait à perte de vue l'aspect d'un jardin, d'un jardin si touffu que les manœuvres d'une armée y seraient même fort contrariées, les arbres ou la verdure limitant partout le regard, et les canaux ou les rivières barrant à tout instant le chemin. Sur cette terre opulente autant que gracieuse, l'activité humaine avait multiplié non seulement les exploitations agricoles, mais les monuments, les œuvres d'art, les villas, les jardins, les palais. Du milieu de la plaine avaient surgi de belles, de nobles cités, et entre toutes la somptueuse et riante Milan assise au débouché des routes des Alpes. —A tous les âges du monde, tant de richesses avaient excité l'envie, en sorte que ce qui semblait prospérité était aussi devenu infortune. A travers les cols élargis par la main de l'homme avaient débordé au nord-est les Tudesques, au nord-ouest les Français, tous deux avides d'une si belle proie. En ces lieux faits en apparence pour la paix, il n'était guère un coin de terre qui ne portât la marque des luttes anciennes ou récentes entre les puissants rivaux. En descendant les Alpes, nos soldats retrouveraient de tous côtés les traces de leurs ancêtres, celles de Bonaparte surtout dans la plaine de Marengo et sur les coteaux de Castiglione. Seulement la guerre nouvelle ne ressemblerait aux guerres d'autrefois que par l'abondance du sang versé. Le but ne serait plus de dominer l'Italie, mais de l'affranchir. Au-delà du Tessin s'étendait le royaume lombardo-vénitien, domaine de l'Autriche et enjeu de la lutte future. La victoire, si elle couronnait nos drapeaux, ne mettrait ces provinces entre nos mains qu'à titre de dépositaires, et aussitôt nous les restituerions à l'Italie émancipée.

Au moment où les hostilités allaient s'ouvrir, les Autrichiens avaient sur leurs adversaires de sérieux avantages, des avantages tels que, pour les compenser, il faudrait, ou beaucoup d'habileté de notre part, ou une singulière mollesse de la part de l'ennemi.

Le gouvernement français, contraint par politique à réprouver toute intention belliqueuse, n'avait pu faire que des préparatifs clandestins. Menacée par le Piémont et son puissant allié, l'Autriche n'avait pas gardé la même réserve. Elle avait, dès le mois de mars, rappelé les hommes en congé. Puis aux trois corps, les Ve, VIIe et VIIIe, qui constituaient l'occupation habituelle des provinces italiennes, elle avait ajouté deux autres corps, le IIIe et le IIe, qui seraient eux-mêmes, mais plus tard, renforcés par le Ier et le IXe. Depuis le 5 avril, elle avait entièrement mobilisé toutes ces forces. On calculait que, de Venise au Tessin, elle avait, au début de la guerre, plus de deux cent mille hommes. En défalquant les garnisons des forteresses ou des Légations, il restait cent quarante-quatre mille hommes, et un effectif réel de cent sept mille combattants[6]. — Les Autrichiens n'avaient pas seulement le bénéfice d'une préparation plus complète. Les lieux où, selon toute apparence, ils allaient se battre, leur étaient connus : ils y avaient jadis fait la guerre sous Radetzky : plus récemment, ils y avaient accompli de grandes manœuvres, conduites avec cette vigilance soucieuse qu'inspire la pensée d'un conflit probable ou prochain. En cas d'échec, chacune des grandes rivières lombardes qui coulent vers le Pô constituerait une défense pour eux-mêmes et un point d'arrêt pour leurs adversaires. En outre, à l'entrée du territoire vénète se dressaient, sur les bords du Mincio et de l'Adige, les places du quadrilatère, tellement puissantes qu'aucune armée ne pourrait, disait-on, les réduire ou les forcer. — Un autre désavantage naissait pour nous de la distance ou des obstacles qui nous séparaient du théâtre des opérations. Si l'on excepte la route de la Corniche, très belle, mais très longue, nous n'avions pour atteindre l'Italie que deux voies : la voie de mer qui nous amenait à Gênes, la voie de terre qui nous faisait déboucher à Suze, soit par le col du mont Cenis, soit par celui du mont Genèvre. De ces deux voies, la première était sujette à bien des retards, non par la traversée elle-même, mais par les embarras de l'embarquement et du débarquement. Quant aux deux voies de terre, celle du mont Genèvre ne convenait qu'aux troupes déjà cantonnées en Dauphiné ; elle traversait d'ailleurs un pays si pauvre qu'on ne pouvait l'utiliser pour de grands passages. Restait, à la vérité, la route du mont Cenis ; mais le chemin de fer s'arrêtait alors à Saint-Jean-de-Maurienne pour ne reprendre qu'à Suze ; entre ces deux points quatre étapes s'allongeaient, pénibles par la raideur de la montée, la difficulté des charrois et aussi la neige non encore déblayée dans le voisinage du col. Combien autre était la condition des Autrichiens, rapprochés de leur base d'opérations, conduits par voie ferrée à travers la Lombardo-Vénétie jusqu'aux bords du Tessin, amenés pour ainsi dire à pied d'œuvre et n'ayant qu'à attendre l'ennemi !

L'attendraient-ils ? Ne prendraient-ils pas plutôt une vigoureuse offensive avant que nos forces fussent concentrées ? Là était le grand péril, le péril que des dépêches effarées venues de Turin dénonçaient chaque jour, presque à chaque heure, au gouvernement impérial.

C'est le 23 avril que les envoyés de l'empereur François-Joseph avaient déposé entre les mains de M. de Cavour l'ultimatum de leur maître. C'est le 26 que la réponse du premier ministre sarde créerait l'état de guerre entre les gouvernements de Turin et de Vienne. Inexcusable au point de vue diplomatique, la brusque résolution de l'Autriche se pouvait justifier au point de vue militaire. A cette date du 26 avril, pas un corps français n'aurait encore mis le pied sur le sol italien. Le long de la frontière était échelonnée l'armée sarde, forte en tout de cinquante mille hommes à peine, et obligée à se diviser pour couvrir à la fois la capitale et les deux forteresses du royaume, Alexandrie et Casale. Derrière le Tessin était massée l'armée autrichienne, placée sous les ordres de Giulay et s'élevant, comme on l'a dit, à plus de cent mille hommes immédiatement disponibles. Que l'ennemi passât le 27 le Tessin, et en cinq étapes il pouvait être à Turin. Il y pouvait être avant que le gros de l'armée 'française, mal pourvue encore, privée de son artillerie et de sa cavalerie, fût concentré, soit à Suze, soit en avant de Gênes. Quelle justification de l'audacieux ultimatum ! Quelle surprise pour l'Europe ! Quelle surprise surtout et quel incomparable succès moral si l'Autriche eût pu arracher à Victor-Emmanuel la paix moyennant le seul renvoi du grand agitateur Cavour ; eût daté de Turin un édit de pacification et de liberté pour l'Italie ; eût fait, étant victorieuse, toutes les concessions qu'elle ne pouvait faire avant d'avoir tiré l'épée et eût ainsi désarmé la France avant même qu'elle eût combattu !

On doit à Napoléon III cette justice que, de longue date. il avait prévu le péril d'un coup de main sur la capitale sarcle avant l'arrivée des troupes française. Plusieurs mémoires conservés dans les archives attestent cette vigilance. Le général Niel, qui paraît avoir été le premier consulté, n'avait pas cru à l'imminence du danger. Sans doute, disait-il en substance, les Autrichiens auront de grandes facilités pour franchir le Tessin, et, dès le premier jour, leur cavalerie pourra pousser des pointes jusqu'au-delà de Novare. Mais ce n'est que le troisième jour que le gros de l'armée occupera cette ville. Le quatrième jour, l'ennemi sera à Verceil. De là, deux jours seront nécessaires pour atteindre le Dora Baltea. Suivant le général Niel, la position de la Dora Baltea « était belle », surtout si d'avance on y construisait quelques travaux. Que si elle était forcée, il faudrait que les Piémontais essayassent de tenir sur l'Orco, puis sur la Stura. Mais déjà les Français auraient eu le temps de déboucher à Suze, et la surprise serait conjurée. Ainsi s'était exprimé le général Niel. — Un peu plus tard, le général Frossard s'était montré moins optimiste. Il calculait que les Autrichiens, ayant passé le Tessin, pourraient en cinq jours, peut-être en quatre, atteindre la Dora. — Cependant l'essentiel était de savoir dans quelle mesure la Dora se prêtait à la défense. Malgré l'opinion du général Niel, un nouvel examen fut jugé nécessaire. A la veille même des hostilités, un officier assez avancé dans la confiance de l'Empereur, le colonel Saget, fut envoyé sur les lieux. Son rapport fut plus sombre que rassurant. La Dora Baltea était bien le seul obstacle qui pût arrêter une armée autrichienne. Mais il s'en fallait que cette barrière ne pût être franchie : car la rivière formait une foule de bras, guéables en un grand nombre de points : en outre, la position était si étendue qu'il faudrait, pour la garder efficacement, une force de quarante mille hommes[7].

Le souci de prévenir une si redoutable surprise domina tous les premiers actes de la campagne. Le 3e corps, commandé par Canrobert, et, à sa suite, le 4e, commandé par Niel, devaient descendre en Italie par les Alpes. Plus ils précipiteraient leur mouvement, plus ils arriveraient vite à Suze, et plus aussi l'offensive autrichienne deviendrait dangereuse ou malaisée. Dès le 24 avril, alors que les délais de l'ultimatum n'étaient pas encore expirés, l'ordre fut transmis à Canrobert de faire aussitôt passer la frontière à ses trois divisions. Quelques heures plus tard, une nouvelle dépêche de Vaillant, adressée celle-là à Castellane, renouvelait les mêmes instructions : « Pénétrez-vous de l'idée qu'il faut à tout prix avoir des troupes en Piémont réunies dans la vallée de Suze ; ce qui leur manque encore leur arrivera plus tard[8]. Sur ces entrefaites, un télégramme direct de l'Empereur au commandant du 3e corps lui prescrivit derechef de se bâter, de ne pas perdre une minute, de tout sacrifier à la rapidité de la marche. — Ainsi aiguillonné, Canrobert traita avec les compagnies de Lyon à Genève et du chemin de fer Victor-Emmanuel, qui se déclarèrent prêtes à transporter cinq mille hommes par jour. En même temps, il pressait ses lieutenants, Bouat qui arrivait de Lyon, Renault qui allait se porter de Grenoble sur Montmélian, Bourbaki dont la division, un peu disséminée encore dans la vallée de la haute Durance, devait descendre à Suze par le col du mont Genèvre. Chez les divisionnaires, ces ordres si brusques causèrent quelque surprise. Ils n'avaient rien, ni objets de campement, ni marmites, ni bidons, ni couvertures, ni fourrages, ni mulets ; en outre, l'approvisionnement en cartouches était, pour certains corps, incomplet. Le général Renault réclama sous une forme très respectueuse, le général Bourbaki avec un peu plus de vivacité. La réponse fut qu'on enverrait ce qu'on pourrait, mais que, sur toutes choses, on allât vite. De Paris, Vaillant ne laissait pas à Canrobert un instant de repos, supposant aux Autrichiens toutes sortes de projets audacieux et prévoyant même le cas où on serait forcé à la retraite. Le 29 avril, la division Bouat, transportée en chemin de fer jusqu'à Saint-Jean-de-Maurienne, commença à se rallier à Suze. La division Renault y arriva par étapes et en deux colonnes les 2 et 3 mai. Quant à Bourbaki, après s'être beaucoup plaint, il fit merveille. Il avait à réunir ses régiments dispersés, à parcourir un pays pauvre, sans ressource, encore obstrué par les traces de l'hiver. Il supprima les séjours, doubla les étapes : « Chacun met tout son zèle, écrivait-il, à sortir de cette position difficile. » Et il ajoutait en marge de sa propre main, avec une nuance de reproche que son âme sincère ne savait pas retenir : « Ce n'est vraiment pas de trop[9]. » Le

28 avril, sa première colonne franchit le mont Genèvre : quelques jours plus tard, ses hommes campaient autour de Suze, un peu fatigués de leur marche, mais superbes, et pleins de la confiance que leur chef savait si bien leur communiquer.

Canrobert n'avait pas attendu la réunion de son corps d'armée. Arrivé à Suze avec les premiers détachements français, il était aussitôt parti pour Turin. Il avait trouvé parmi les généraux sardes, chez Cavour, chez le Roi lui-même, les plus vives anxiétés. Peut-être l'ennemi n'était-il qu'à quelques marches : les alliés commençaient seulement à se rassembler à Suze : arriveraient-ils à temps pour couvrir la capitale ? On se rappelait certaines paroles des officiers autrichiens venus naguère pour porter l'ultimatum. Comme ils admiraient les rues spacieuses et les monuments de Turin : « Quel dommage, avaient-ils ajouté, qu'une si noble cité doive être bientôt livrée à toutes les horreurs de la guerre[10] ! » Canrobert alla visiter les bords de cette fameuse Dora Baltea dont on parlait tant. Il se convainquit que la rivière, bien qu'assez large, ne pourrait arrêter longtemps l'envahisseur. Comme les Sardes s'effrayaient de plus en plus, il les rassura pourtant : car il venait de concevoir un plan, assez habile par lui-même et doublement avisé en face d'adversaires tels que les Autrichiens, circonspects par nature et par éducation militaire, appliqués à ne rien laisser au hasard, attentifs surtout à maintenir leurs communications. Ce plan assez original consistait à abandonner la capitale afin de la mieux défendre. Les troupes françaises venant de Suze seraient bien dirigées sur Turin, mais n'y entreraient pas et fileraient au sud-est et à l'est, vers Alexandrie et Casale. Autour de ces deux grandes places fortes de la monarchie sarde se réunirait également le gros de l'armée piémontaise. Là se rallieraient aussi sans doute le 1er et le 2e corps qui, à cette heure-là même, débarquaient à Gênes. On ne doutait pas du résultat. Les Autrichiens, par leurs éclaireurs ou leurs espions, ne manqueraient pas de connaître cette concentration. Dès lors, avec leur prudence défiante, ils se prendraient à soupçonner quelque grande combinaison stratégique, quelqu'une de ces terribles surprises auxquelles les avait habitués, en ces lieux mêmes, le premier des Bonaparte. En tout cas, ils se garderaient d'une marche sur Turin qui les exposerait à être attaqués par leur flanc, peut-être même enveloppés. Tel fut le plan de Canrobert. Les Sardes l'acceptèrent, moitié par confiance, moitié par impossibilité de le repousser.

L'exécution ne tarda pas. Le 1er mai, le maréchal télégraphiait à son chef d'état-major, le colonel de Senneville, resté à Suze, d'embarquer par les voies ferrées tous ses régiments à destination d'Alexandrie et sans arrêt à Turin. Cinq jours plus tard, tout le 3e corps était réuni autour de la forteresse. Il fut suivi d'assez près par le 4e corps, qui, à la suite des divisions de Canrobert, avait, lui aussi, franchi le mont Cenis. Le directeur des chemins de fer sardes, sur l'invitation de Cavour, s'était lui-même rendu à Suze pour accélérer les transports et pour prévenir par sa surveillance personnelle, sur ce chemin à voie unique, la confusion, les accidents, les retards surtout. Dans

 le même temps, le 1er et le 2e corps, sous les ordres de Baraguey d'Hilliers et de Mac Mahon, achevaient de débarquer à Gènes, et leurs têtes de colonne commençaient même à déboucher des Apennins. Les Piémontais, n'ayant laissé que de faibles détachements devant Turin, se partageaient entre Casale, Alexandrie, Valenza. Toute cette concentration se poursuivit sans que l'ennemi essayât de l'entraver ou même parût la voir. On eût dit de grandes évolutions en pleine paix bien plus que le prélude d'une grande guerre. On se réjouit d'abord de ces délais qui permettraient d'achever les préparatifs commencés. Puis une immobilité si prolongée éveilla la surprise. Que faisaient les Autrichiens ?

Le 26 avril, dans la soirée, les envoyés de l'empereur François-Joseph étaient revenus au quartier général, annonçant le rejet de l'ultimatum et apportant la réponse de Cavour. On comptait que, dès l'aube du lendemain, Giulay franchirait le Tessin. Ses régiments se trouvaient rassemblés sur la rive gauche du fleuve comme pour une immédiate invasion. Contre toute attente, la journée du 27, celle du 28 même, s'étaient passées dans le repos. On a expliqué par des instructions venues de Vienne cette immobilité : l'Angleterre tentait un suprême effort en faveur de la paix, et il ne convenait pas d'anéantir, par un acte d'irréparable hostilité, cette dernière espérance. Le 29 seulement, l'armée avait passé le Tessin, et sur plusieurs points à la fois, à Vigevano, à Bereguardo et enfin au pont de Gravellone près de Pavie. Les jours suivants furent occupés par des marches et des contremarches qui fatiguèrent les hommes sans les rapprocher beaucoup de l'ennemi. Puis, du 3 au 5 mai, la pluie tomba, si abondamment, dit-on, qu'elle rendit les chemins impraticables : c'est du moins ce qu'alléguèrent plus tard les officiers autrichiens, embarrassés à justifier ce qu'ils comprenaient malaisément eux-mêmes. Ce fut le 7 mai seulement qu'on parut toucher à l'heure des opérations décisives. Le VIIe corps se porta en avant jusqu'à Verceil, tandis que le Ve s'établissait à Palestro et le à Robbio. Le lendemain, la marche se continua. Les Autrichiens arrivèrent à San Germano et poussèrent même au nord un détachement vers Biella. Le 9, ils occupèrent Santhia, montrèrent leurs avant-postes aux bords du Naviglio de Cigliano, envoyèrent des patrouilles jusqu'à Crescentino, non loin du confluent du Pô et de la Dora Baltea. Ils n'étaient plus qu'à deux petites étapes de Turin que protégeaient seulement quelques faibles corps. Quoique trop retardé, le mouvement offensif tant redouté par les alliés pouvait encore produire une partie de ses fruits. Outre l'effet moral, l'occupation de la capitale sarde eût intercepté nos communications entre Suze et Alexandrie : de là pour nous un embarras extrême et qui eût aisément dégénéré en péril. A mi-chemin de son audace, Giulay s'effraya. Il ne rencontrait aucune résistance, et ce qui aurait dû l'encourager le troubla. Il ne douta pas que l'armée alliée tout entière ne fût déjà concentrée à Alexandrie : sûrement, elle allait marcher sur Plaisance, franchir le Pô, le tourner lui-même. Le calcul de Canrobert se réalisait. Les Autrichiens avaient lu les campagnes de Bonaparte et, tout effrayés de ces grands souvenirs, inclinaient à nous prêter toutes sortes de combinaisons profondes dont nous fûmes innocents jusqu'au bout : de là une sorte de timidité qui déjà les paralysait et qui les déconcerta jusqu'à la fin de la lutte. Subitement, le 9 mai à midi, Giulay ordonna la retraite. Il ramena le VIIe corps à Verceil, le IIe à Robbio, et replia le Ve sur Stroppiana[11]. Puis il établit définitivement son armée dans la Lomelline, sorte de quadrilatère dont les côtés étaient formés par le Tessin, le Pô, la Sesia et la route de Verceil à Novare. C'était, disaient les officieux, une position excellente, à l'abri de toute surprise et bien digne de la prudence autrichienne. Excellente position, en effet ! Mais, à ce compte, la prudence eût été plus grande encore d'attendre les alliés derrière le Tessin. Le comble de la prudence eût même été de suspendre l'ultimatum et de ne pas avoir des diplomates si assurés quand on avait des généraux qui l'étaient si peu.

Tandis que les Autrichiens perdaient par leurs lenteurs le seul bénéfice de leur témérité première, les ordres de Paris continuaient à organiser l'armée, non sans embarras d'ailleurs, ni sans quelques tiraillements. Le 4 mai, à la grande surprise de tous, un chassé-croisé s'opéra dans le commandement. Le maréchal Vaillant, ministre de la guerre, fut nommé major général, tandis que le maréchal Randon, désigné comme major général, le remplaçait au ministère. La raison de ce changement se devinait. Randon avait la réputation méritée d'être un excellent administrateur : on reprochait, au contraire, à Vaillant quelque négligence dans les préparatifs. Bien que fort explicable, la mesure n'alla pas sans critique. D'abord, elle venait un peu tard pour être tout à fait efficace. Puis on risquait de faire deux mécontents : le maréchal Vaillant, qui sentirait la disgrâce ; le maréchal Randon, qui regretterait ses hautes fonctions actives. Enfin, le maréchal Vaillant, très savant militaire, doué d'une finesse et d'une pénétration rares, était âgé de soixante-huit ans, obèse, supportait mal le cheval, serait, en un mot, tout à fait inégal aux fatigues d'un service de guerre : il aurait, à la vérité, comme sous-chef d'état-major, le général de Martimprey qui était encore jeune et avait déjà rempli en Crimée des fonctions pareilles. Toutes choses ainsi réglées, Napoléon partit. Le 12 mai, il débarqua à Gênes, où il reçut un accueil chaleureux, si chaleureux même qu'on ne savait ce qu'on pourrait y ajouter au lendemain de la victoire.

L'Empereur ne s'attarda point à ces ovations. Le 14, il était à Alexandrie, où il fixa son quartier général. Là vinrent l'assaillir tous les soucis du commandement, soucis qu'il ressentit plus vivement que tout autre ; car, avec son esprit enclin à la théorie et au rêve, il embrassait mal le côté réel des choses : quand il devenait positif, il le devenait trop, et sa manière de se montrer pratique était de tomber dans la minutie. Voyant un peu au hasard dans les détails et ne saisissant pas toujours les plus importants, il se mit à signaler, avec un mélange d'irritation et d'anxiété, tout ce qui manquait ou était défectueux. La vérité, c'est que, malgré les efforts des derniers jours, nous achevions à peine notre travail d'organisation ; et, avec un ennemi plus entreprenant, notre situation n'eût pas laissé que d'être un peu précaire. Les régiments étaient arrivés, mais non complets, et d'assez nombreux détachements attendaient à Lyon et à Marseille le moment de passer le mont Cenis ou de s'embarquer. Nos ressources en artillerie et en cavalerie étaient encore tout à fait insuffisantes. L'encombrement était grand à Suze ; il n'était pas moindre à Gênes, où, faute de quais assez étendus, les débarquements subissaient des retards. De la part des chefs de corps, les dépêches se succédaient, réclamant du fourrage, du biscuit, des souliers, signalant la pénurie de médecins, d'infirmiers, d'employés d'administration. Tout ahuri de ces demandes, l'Empereur ne peut contenir ni sa surprise ni l'expression un peu naïve de ses mécomptes. « Nous avons réuni, écrit-il à Randon, une armée de plus de cent mille hommes sans réunir de quoi la faire vivre. » Les télégrammes se pressent. Il prie, il supplie Randon de se hâter, d'envoyer des réserves de biscuit, des médecins, des employés, des voitures, des mulets. « Nous vous accablons de nos dépêches, dit-il comme pour s'excuser, mais il faut que vous ayez de la patience précisément parce que nous sommes impatients. » Les jours suivants, un peu de mauvaise humeur se mêle à l'inquiétude. Il écrit à son ministre : « Nous avons toujours l'air d'enfants qui n'ont pas fait la guerre. » Randon s'ingéniait à satisfaire son souverain, puis se justifiait en accusant doucement son prédécesseur : « Dans l'organisation de l'armée faite par le maréchal Vaillant, il m'avait semblé que les services administratifs avaient été calculés sur une très large échelle. » Plus tard, dans ses Mémoires, Randon se montra moins indulgent et exprima son jugement sous une forme excessive et, à coup sûr, injuste. Faisant allusion à l'état des choses au moment de son entrée au ministère : « Tout manquait, dit-il, sauf le courage[12]. »

Heureusement, l'ennemi, par son immobilité, nous permit, sinon d'achever tous nos préparatifs, au moins de satisfaire au plus pressé. Il compensa toutes nos fautes de détail par la lourde faute de son inaction. Le 18 mai, l'armée mal pourvue encore, mais numériquement très forte, était rassemblée sur la rive droite du Pô et sur les deux rives du Tanaro. Le 1er corps, le plus rapproché de l'ennemi, avait son quartier général à Pontecurone, occupait Voghera et Casci, et s'éclairait sur son front et sur ses ailes par quelques escadrons piémontais, Un peu à l'ouest, le 2e corps bivouaquait autour de Sale. Le 3e était à Tortone, le 4e à Valenza. La garde impériale était établie à Alexandrie. Quant à l'armée royale, elle se trouvait répartie entre Occimiano et Casale[13]. Somme toute, et malgré quelques dépêches alarmées qui s'échangeaient encore, nous avions ressaisi nos avantages. Nous disposions désormais, y compris les Sardes, d'une force totale réelle de près de 150.000 hommes, et bien que l'ennemi eût été renforcé du IX' corps, cet effectif était légèrement supérieur à celui des Autrichiens. Notre position se prêtait à la fois à la défense et à l'attaque. Le danger de la marche sur Turin, ce danger dominant des premiers jours, était définitivement conjuré. Cependant, en Europe, on se perdait en conjectures sur l'inertie de nos adversaires. « Vraiment, écrivait en ce temps-là Changarnier, tous nos divisionnaires sont des Napoléon auprès de Giulay. » Les Autrichiens n'avaient pas encore combattu, et l'opinion publique, fâcheusement impressionnée par tant d'irrésolution succédant à tant de témérité, leur présageait la défaite. Dans notre camp, au contraire, la confiance régnait, et les anciens combattants d'Afrique et de Crimée se promettaient bien de nouvelles victoires. Ils avaient pénétré tout ce que la timidité de l'ennemi laisserait de chances à leur audace, à leur promptitude, à leur libre initiative individuelle. Ils estimaient les Autrichiens, mais, dans les entretiens du bivouac, s'en égayaient un peu. « Ce sont, disaient-ils, de bons soldats ; seulement, ajoutaient-ils en riant, ils ont l'habitude d'être battus. »

 

III

Giulay, toujours renfermé dans la Lomelline, commençait à saisir les reproches que lui valait sa longue inaction. Il lui tardait de rétablir, par quelque coup heureux, sa réputation militaire déjà un peu compromise. Du fond de son quartier général, établi à Mortara, il cherchait, à force de raisonnements et de souvenirs historiques, à pénétrer le plan des alliés. Il crut enfin l'avoir trouvé.

Quand Bonaparte, en 1796, était entré en Italie, il avait commencé par battre les Piémontais alors liés à l'Autriche ; puis, les ayant désarmés, il avait descendu la rive droite du Pô, avait franchi le fleuve à Plaisance, et s'était montré à l'improviste sur les derrières de Beaulieu. Tout plein de ces leçons, plus troublantes encore qu'instructives, Giulay imagina chez ses adversaires de 1859 une combinaison pareille. Une fois lancé dans la voie des inductions, il plia à cette idée préconçue toutes ses observations ultérieures. L'armée française s'était massée autour d'Alexandrie : apparemment ce n'était pas pour remonter ensuite au nord et franchir le Tessin à Novare, mais bien pour chercher par le sud un passage vers la Lombardie. La concentration des Sardes aux environs de Casale avait aux yeux du général autrichien la même signification. Ce qui le confirma dans ces vues, ce furent les rapports de ses espions qui signalèrent la présence d'un détachement français à Bobbio, à une douzaine de lieues au sud de Plaisance. Quelle humiliation pour lui, Giulay, s'il se laissait surprendre ou tourner, au point d'avoir le sort de l'infortuné Beaulieu ! Mais en revanche, quel honneur s'il parvenait à déjouer le plan des alliés, et comme ce succès viendrait à point pour justifier ses temporisations ou confondre ses détracteurs !

De plus en plus subjugué par ces pensées, Giulay prescrivit le 19 mai l'évacuation de Verceil ; et, le même jour, pour se rapprocher du théâtre supposé des opérations futures, il transporta son quartier général de Mortara à Garlasco. Cependant, il fallait transformer en certitude ce qui n'était encore que vraisemblable conjecture : de là, le projet d'opérer sur la rive droite du Pô une grande reconnaissance qui permettrait de mesurer les forces et les positions réelles des alliés. Que si cette reconnaissance amenait un combat, le mal ne serait pas grand, bien au contraire, puisqu'en Europe et à Vienne même, on se plaignait qu'on fût trop inactif.

Deux divisions furent désignées pour remplir ce dessein : la division mixte Urban, composée des brigades Schaffgotsche et Braun ; la division Paumgarten, formée des brigades Bills, Gaal, et du prince de Hesse. Le commandement général fut confié au comte Stadion, commandant du Ve corps. Le 20 mai, Urban, déjà sur la rive droite du Pô, partit dès le matin de Broni, suivant la grande route qui conduit de Stradella à Tortone par Verzate, Casteggio, Montebello, Genestrello, Voghera. Dans le même temps, Paumgarten franchissait le fleuve à Vaccarizza, puis dirigeait vers Robecco et Casatisma les brigades Gaal et Bills, tandis que la brigade de liesse, inclinant fort à droite, marchait sur Branduzzo. La force totale de tous ces corps n'était pas inférieure à 22.000 hommes[14] ; force imposante à coup sûr, mais à une condition, c'est qu'elle fût réellement employée.

C'est la division Forey, du 1er corps, qui occupait ce point extrême des positions françaises. Le gros de la division était établi à Voghera, avec un bataillon détaché à Oriolo et deux autres aux bords d'un ruisseau qu'on appelait la Fossagazzo. En arrière, du côté de Pontecurone, s'étendaient les bivouacs des autres divisions. En avant, quelques escadrons sardes faisaient le service d'éclaireurs et battaient la campagne jusqu'à la Coppa, petite rivière qui passe à Casteggio. Sauf l'apparition de deux petites patrouilles ennemies le 18 et le 19, aucune alerte n'avait éveillé la vigilance de nos vedettes, et le rapport envoyé le matin même du 20 au quartier général se résumait en ces mots : « Rien de nouveau. »

Cette sécurité favorisa la marche autrichienne. Le prince de Hesse à droite, les deux autres brigades de Paumgarten au centre, se portèrent sans coup férir, d'un côté vers Branduzzo, de l'autre vers Casatisma. A gauche, la marche d'Urban fut Lien plus rapide. Successivement, il occupa Verzate, Casteggio, Montebello, et obligea les cavaliers sardes à se replier. Dans sa hâte, il dépassa de beaucoup les régiments de Paumgarten, les dépassa au point de s'en isoler ; ce qui ferait perdre à nos adversaires l'avantage du nombre. A Montebello, Urban devait attendre de nouveaux ordres pour s'avancer plus loin. Il poussa cependant jusqu'à Genestrello.

Il était midi et demi quand Forey apprit par la cavalerie piémontaise l'approche des Autrichiens. On prévoyait si peu une attaque que plusieurs détachements venaient de partir pour fourrager. Baraguey d'Hilliers, ayant été avisé par son divisionnaire, lui prescrivit par le télégraphe de chasser les Autrichiens de Casteggio, lui promit de le faire soutenir et ajouta : « N'allez pas plus loin que Casteggio ; rentrez ce soir dans vos cantonnements. » Forey n'attendit point cet ordre : il était avide de cueillir les premiers lauriers de la guerre, avide surtout d'effacer une certaine défaveur assez injuste qui s'attachait à son nom depuis l'expédition de Crimée. Il rallia autour de lui deux bataillons prêts à marcher, calcula qu'il trouverait, aux bords de la Fossagazzo deux autres bataillons, et, ayant ordonné au reste de sa division de prendre les armes, il s'élança au-devant de l'ennemi.

De Voghera vers Genestrello deux routes s'allongeaient, d'abord la voie du chemin de fer, puis la chaussée. La nature du pays, très plat en cet endroit, et les récoltes déjà hautes limitaient singulièrement la vue. Comme on atteignait la Fossagazzo, on se heurta aux bataillons d'Urban. Ce fut d'abord une fusillade assez vive. Puis, comme les Autrichiens essayaient de s'introduire dans le vide entre le chemin de fer et la route, la cavalerie piémontaise s'efforça par ses charges de les refouler ou du moins de les contenir. Sur ces entrefaites, le général Blanchard arriva avec le reste de la division, et le combat parut se concentrer autour d'une ferme, la Cascina Nuova, qui fut plusieurs fois prise et perdue. Cette attitude défensive ne convenait pas à l'ardeur de Forey. Avec une résolution hardie, mais qui aurait pu lui coûter cher si les Autrichiens ne se fussent maladroitement éparpillés, il décide de refouler l'ennemi le long de la chaussée et de le rejeter sut les positions qu'il a quittées le matin. Laissant à la Cascina Nuova le général Blanchard, il prend avec lui la brigade Beuret, composée des 74" et 84e de ligne, ainsi que du 17e bataillon de chasseurs, et pousse en avant sa colonne. Les soldats d'Urban résistent d'abord avec énergie, puis cèdent devant l'élan des nôtres qui conquièrent les digues de la Fossagazzo, enlèvent Genestrello, arrivent enfin en vue de Montebello.

Ce qui n'était qu'engagement partiel parut à ce moment dégénérer en grand combat. Très tardivement (car il était déjà quatre heures et demie), les Autrichiens s'efforcèrent de concentrer enfin leurs forces, que, depuis le matin, ils avaient dispersées. Des deux brigades de la division Urban, la brigade Schaffgotsche, que venaient de refouler les soldats de Forey, était épuisée de sa résistance ; mais l'autre brigade pouvait être utilement employée. En suspendant toutes les attaques secondaires, on pouvait rallier encore à temps une portion des bataillons de Paumgarten. Située sur une éminence, Montebello avec ses maisons en grosse maçonnerie, ses édifices massifs, les murailles de son cimetière, semblait se prêter à une défense qui arrêterait les progrès de l'ennemi et le forcerait peut-être à une désastreuse retraite. Sous l'abri de la petite ville, Stadion massa environ sept bataillons, c'est-à-dire tout ce que la distance, l'heure avancée, les fatigues de la journée permettaient de réunir. Encore une fois, Forey paya d'audace et n'hésita pas à attaquer la formidable position. L'entreprise paraissait téméraire : grâce à l'admirable élan des troupes, elle ne fut que hardie. Après maints combats partiels dans les rues, dans les jardins, dans les maisons même, les Autrichiens furent acculés dans le cimetière, qu'ils avaient transformé en un véritable réduit. Ils y firent une dernière résistance, puis se retirèrent sur Casteggio.

Loin de poursuivre l'ennemi, Forey regagna dans la nuit, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre, ses cantonnements de Voghera. Il y revint avec des effectifs fort diminués, car il avait près de 700 hommes tués ou blessés, et le général Beuret, qui avait glorieusement concouru à l'attaque de Montebello, se trouvait parmi les morts. La victoire se fût peut-être changée en défaite si Urban se fût solidement relié à Paumgarten, et si les brigades autrichiennes, au lieu de se séparer, avaient livré une action d'ensemble. Vis-à-vis d'un ennemi dont on ignorait le nombre, les positions, les desseins, la prudence conseillait la défensive. Audacieusement Forey se &agresseur, et le succès l'amnistia. Non seulement il fut amnistié, mais glorifié. Le combat était le premier de la campagne. Il attachait un nouveau souvenir au nom déjà fameux de Montebello. Une légende enfin se forma : dans la journée du 20 mai, Forey avait, disait-on, avec 6.000 hommes, abordé et culbuté 22.000 Autrichiens. Il en était de ce récit comme de toutes les légendes où la vérité se mêle à la fantaisie : les Autrichiens avaient bien mis sur pied 22.000 hommes, mais ils les avaient ou tenus en réserve ou fait avancer par fractions, en sorte que, sauf dans la dernière attaque du village, les forces en présence s'étaient à peu près balancées.

Nos adversaires s'étaient repliés sur Casteggio, plus maltraités encore que nous ; ils accusèrent une perte de plus de,200 tués, blessés ou disparus. Ils affectèrent pourtant de se montrer satisfaits. Giulay, dans son rapport officiel, insista beaucoup sur l'inefficacité de cette nouvelle artillerie française dont on parlait tant en Europe : il se vanta, à l'instar de Forey, d'avoir lutté contre un adversaire très supérieur en nombre : on avait voulu non livrer une bataille, mais pousser une reconnaissance ; puis on s'était retiré sans être poursuivi : que voulait-on de plus ? Ainsi s'exprima le commandant en chef autrichien. Du moins, cette reconnaissance (puisqu'il plaisait de l'appeler ainsi) permit-elle aux lieutenants de Giulay de rapporter au quartier général de Garlasco des données exactes sur l'es projets des alliés ? Ce fut le contraire qui arriva. Tout étourdis de l'audacieuse offensive de Forey, ils n'imaginèrent pas qu'une seule division eût pu s'aventurer de la sorte : sans doute, autour et en arrière de Voghera, étaient massées les forces françaises ; sûrement, elles allaient s'avancer le long de la rive droite du Pô, puis elles franchiraient le fleuve à Plaisance. Telle fut la conclusion qu'on tira de la journée du 20 mai ; et ce qui aurait dû apporter la lumière ne fit qu'entretenir les illusions.

 

IV

Le 22 mai, un ordre du quartier général prescrivit la concentration de tous les corps français sur leur droite. Le 1er corps occupa Montebello et Casteggio, le 2e Voghera, le 3e Pontecurone, Castelnuovo-di-Scrivia et Casei ; le 4e demeura à Valenza. On eût dit la réalisation prochaine des prévisions de Giulay. Il n'en était rien, et ce mouvement, ébauché plutôt que poursuivi, parait n'avoir été qu'une feinte. L'Empereur portait ailleurs ses vues. Il jugeait dangereuse la marche vers Plaisance, et presque impossible le passage d'un grand fleuve tel que le Pô en présence d'une armée telle que l'armée autrichienne. Il mûrissait en ce temps-là même une grande combinaison stratégique qui fut la plus importante et, à proprement parler, la seule de la campagne ;

Elle consistait à exécuter rapidement une marche de flanc vers le nord par Valenza, Casale, Verceil et Novare. On utiliserait les routes et le chemin de fer qui remontaient la rive droite de la Sesia. Le résultat serait de déborder la droite de l'armée autrichienne, de la devancer au passage du Tessin et de faire tomber Milan au pouvoir des alliés.

La réalisation exigerait à la fois de grands préparatifs, beaucoup de célérité et surtout un profond secret. Des wagons, rassemblés en grand nombre et de toutes les lignes, furent dirigés vers les points d'embarquement des troupes. Des approvisionnements furent réunis à Turin pour être expédiés sur Verceil et Novare. De minutieuses instructions aux chefs de corps réglèrent la marche des colonnes de façon à éviter, autant que possible, en ce pays coupé de canaux et sillonné de chaussées étroites, les retards et les encombrements. Du 26 au 28 suivant les corps, le mouvement commença, soit par les routes d'étapes, soit par la voie ferrée. Le 29, le 3e et le 4e corps étaient à Casale et devaient le lendemain atteindre la Sesia ; le 2e était à Valenza ; le 1er, qui avait eu le plus long chemin à faire, était encore à Bassignana et à Sale. La garde, venue d'Alexandrie, s'avançait d'Occimiano vers Casale. L'armée royale enfin était à Verceil.

Tout fut calculé pour tromper Giulay. Certains préparatifs furent faits très ostensiblement pour transférer les bureaux du quartier général d'Alexandrie à Voghera, et un avis en ce sens parut même dans le Bulletin officiel sarde. Le 27, près de Cervesina, le génie et l'artillerie du 2e corps commencèrent une démonstration pour jeter un pont sur le Pô. Comme les troupes quittaient leurs bivouacs, elles eurent soin de laisser, sur leurs anciennes lignes, des rideaux de petits postes pour masquer l'abandon de leur position. La division d'Autemare, détachée du 5e corps[15], remplaça à Voghera et à Rivanazzano les régiments qui filaient vers le nord. Enfin quelques escadrons de chevau-légers sardes, employés naguère à éclairer la division Forey, gardèrent pendant plusieurs jours encore leurs campements sur la route de Stradella.

En dépit de ces précautions, cette marche de flanc, de plus de cent kilomètres, si près d'un adversaire si redoutable par le nombre, demeurait singulièrement dangereuse. A tout prix il importait de tenir l'ennemi à bonne distance des routes que nous devions suivre. Or, sur la rive gauche de la Sesia, bivouaquait l'extrême droite autrichienne : c'était la division Lilia, qui avait son quartier général à Robbio et occupait, en avant de cette petite ville, Casalino, Confienza, Vinzaglio et enfin Palestro. Un peu plus loin dans la direction de Mortara, à Castel d'Agogna, campait le IIe corps, commandé par le prince de Lichtenstein. Tout eût été compromis, perdu peut-être, si ces corps eussent signalé notre évolution, et l'eussent interrompue dans le moment où les nôtres, allongés en colonnes de marche, étaient hors d'état de se concentrer. La position de Palestro était surtout importante ; car cette bourgade se trouvait tout près de la Sesia, et il semblait impossible que les Autrichiens, établis sur la rive gauche, n'aperçussent pas nos régiments remontant vers le nord par la rive droite. Refouler l'ennemi loin de Palestro et des villages voisins était chose nécessaire pour la sécurité de notre mouvement. C'est aux Sardes, alors massés à Verceil, que fut confiée l'opération.

Le roi Victor-Emmanuel, doublement heureux de combattre et de combattre seul, franchit le 30 mai au matin la Sesia. Il avait avec lui quatre divisions, c'est-à-dire la plus grande partie de son armée. La division Durando fut dirigée vers Vinzaglio. La division Fanti, suivie de la division Castelborgo, dut se porter vers Casalino, et de là vers Confienza. A la division Cialdini, qui depuis la veille avait pris pied sur la rive gauche, fut dévolue l'attaque principale, celle de Palestro. Le village était d'un accès assez difficile : il était situé sur une faible éminence qui, en ce pays aussi bas que les polders de la Hollande, prenait des airs de petite montagne ; de plus, la route qui y conduisait était coupée de canaux et obstruée par de forts abatis d'arbres ; sur les côtés, le terrain, tout en rizières et divisé par d'innombrables fossés, rendait malaisé le développement des colonnes. Mais l'écrasante supériorité numérique des Piémontais compensait, et au-delà, ces désavantages. Le bourg n'était défendu que par deux bataillons. Après une vaillante et tenace résistance, les Autrichiens furent obligés de se retirer sur Robbio. Dans le même temps, les Sardes, à la suite d'une lutte assez rude, s'emparaient de Vinzaglio et occupaient sans coup férir Confienza, ainsi que Casalino.

Tel fut le premier combat de Palestro. En possession de leur conquête, les Sardes s'appliquèrent à s'y fortifier, car ils craignaient un retour offensif des Autrichiens. Ils ne se trompaient pas.

Le lendemain 31 mai, l'ennemi reparut en forces, jaloux qu'il était de ne point laisser les alliés prendre pied sur la rive gauche de la Sesia. Vers dix heures, ses éclaireurs furent signalés, et les premiers coups de feu annoncèrent l'engagement prochain. Il s'avança en trois colonnes : au centre, la brigade Dondorf, marchant directement sur Palestro par la chaussée de Robbio ; à droite et à gauche, les brigades Weigl et Szabo, destinées à assaillir de flanc le village, la première en passant par Confienza, la seconde en longeant la Sesia. En arrière, se tenait une quatrième brigade, la brigade Koudelka, formant réserve. Toutes ces forces, empruntées partie au VIIe, partie au IIe corps, étaient placées sous le commandement du lieutenant feld-maréchal Zobel. — Au centre, Dondorf, qui suivait la grand'route, arriva en vue de Palestro bien avant que les deux autres colonnes, cheminant par les voies latérales, fussent à la même hauteur. Comme il approchait, il fut assailli par le feu convergent des Piémontais, qui, s'attendant depuis la veille à une attaque, avaient pu à loisir assigner à leurs batteries les emplacements les plus favorables. En dépit des projectiles, quelques compagnies de chasseurs parvinrent jusqu'aux premières maisons, mais ne purent aller au-delà. — A droite, Weigl ne fut pas plus heureux et tomba lui-même blessé au milieu de ses soldats. — Tout autre fut sur la gauche le sort de Szabo. Il parut, au moins au début de l'action, destiné à réparer les chances mauvaises de la journée. Il était parti dès cinq heures du matin de Castel d'Agogna, avait gagné Rosasco et Rivoltella, puis s'était avancé sous l'abri des fourrés qui bordent la Sesia. Ayant rencontré un poste piémontais, il le culbuta. Devant lui, en un terrain découvert se dressaient les bâtiments d'une assez grosse ferme, la Cascina San Pietro ; il s'y logea, repoussa les troupes que Cialdini avait envoyées pour l'arrêter, puis marcha résolument sur Palestro, si résolument que la droite piémontaise courait risque d'être tournée.

Ici se place l'épisode qui a rendu ce combat fameux. A l'armée piémontaise avait été adjoint l'un des régiments de la division d'Autemare, le 3e zouaves. Il avait campé la veille à Torrione, au sud de Verceil ; le matin, en vue de la nouvelle lutte qu'on prévoyait, il avait été rapproché de Palestro. Au moment où Szabo accentuait son attaque, il venait de prendre position au sud-ouest du village et non loin de la rivière. Au bruit de la mousqueterie, les zouaves prennent les armes, déposent les sacs, dissimulent d'abord leur approche en se cachant dans les blés déjà forts et sous un rideau de peupliers ; puis, débouchant tout à coup des fourrés, ils s'élancent à l'ennemi. Rien ne les arrête, ni les fossés, ni les haies d'acacias qui leur déchirent le visage, ni les rizières dont le sol marécageux cède sous leurs pas. Un large canal s'offre à eux, ils le franchissent, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture et cherchant seulement à préserver leurs munitions ; ils se reforment sur la rive opposée, courent à une batterie, s'emparent de cinq pièces. Cependant, sous cette attaque impétueuse autant qu'imprévue, les soldats de Szabo, naguère pleins de confiance, commencent à fléchir et à tournoyer. Bientôt ils cèdent le terrain ; mais ils s'embarrassent dans leurs lourds équipements, succombent sous la chaleur, sous la fatigue aussi, car ils sont en marche depuis le matin. La nature du terrain, entrecoupé de fourrés et de broussailles, accroît la confusion, en sorte qu'en maints endroits la lutte dégénère en des sortes de combats singuliers où triomphent la souplesse et l'agilité des nôtres. Enfin les malheureux Autrichiens, toujours poursuivis, sont acculés jusqu'à un petit cours d'eau escarpé et profond que traverse seulement un pont étroit. Point d'autre ligne de retraite. Beaucoup se noient ou se brisent dans leur chute, ou bien encore sont tués Sur place ou faits prisonniers. Les plus heureux s'échappent à la nage ou parviennent à défiler par le pont et s'écoulent vers Rivoltella. C'est en vain que la brigade Koudelka, laissée en réserve, essaye par un retour offensif de conjurer la défaite désormais certaine. Commue la journée s'achevait, les zouaves — au moins ceux que le feu avait épargnés, car 250 étaient morts ou gisaient aux ambulances —, les zouaves traînèrent triomphalement dans le camp les canons conquis et les offrirent comme un trophée à Victor-Emmanuel. Le Roi reçut cet hommage guerrier en homme digne d'un tel présent, et, en une lettre que le régiment conserve encore dans ses archives, loua « la bravoure incomparable », « l'élan irrésistible » de ceux qui avaient fixé la victoire entre ses mains.

Tandis que se livraient ces combats, l'armée continuait son mouvement tournant. Dans cette journée du 31 mai, le 4e corps, le plus avancé de tous, s'achemine vers Novare. La garde est à Verceil, que le 2e corps va traverser pour établir son bivouac à Borgo-Vercelli. Le 3e corps, campé la veille autour de Prarolo, passe la Sesia : c'est d'abord la division Renault, puis la division Trochu, appelée à soutenir en cas de nécessité les Sardes, enfin la division Bourbaki qui échange quelques boulets avec l'artillerie de Szabo. Seul, le 1er corps est un peu en arrière et se dirige vers Casale. Le 1er juin, la marche se poursuit. Le 1er corps, se rapprochant du gros de l'armée, arrive à Verceil. Le 3e corps et l'armée du Roi séjournent autour de Palestro conquis. Le 2e corps couche à la Bicoque. Quant au 4e corps qui, la veille, s'est arrêté à Cameriano, il aborde Novare qu'occupe une faible garnison autrichienne commandée par le colonel Ceschi. Après un simulacre de résistance, l'ennemi se retire ; les nôtres entrent dans la ville. Là s'établit dans la soirée la garde, ainsi que le quartier général de l'Empereur.

Que faisait Giulay tandis que toute l'armée alliée pivotait ainsi autour de lui ? Que pendant les journées du 27, du 28, du 29 mai, il ait persisté à nous chercher vers le sud et sur la rive droite du Pô, l'illusion se comprend. Il est plus malaisé de se figurer que, durant les jours suivants, la même erreur se soit prolongée. Le premier et surtout le second combat de Palestro, très utiles à l'ensemble de nos opérations, avaient un inconvénient inévitable, celui de montrer le gros de l'armée sarde établi en avant de Verceil. Comment les Piémontais auraient-ils passé seuls la Sesia tandis que les Français se disposaient à marcher sur Plaisance ? Qu'était-il besoin d'ailleurs de raisonnements ou d'inductions ? L'offensive des Sardes vers Palestro n'avait pas tellement couvert notre mouvement qu'elle le dérobât tout à fait. Les Français, on avait pu non seulement les deviner, mais les voir, à moins que vraiment on ne fermât les yeux. Quand, dans la journée du 31 mai, les zouaves du 3e régiment poussaient devant eux les Autrichiens à travers les fourrés de la Sesia, quand les boulets de l'artillerie de Bourbaki tombaient dans les rangs de la brigade Szabo, quand les divisions de Canrobert se mêlaient presque aux colonnes ennemies dans les terrains couverts qui avoisinent Palestro, était-il possible que la vigilance de nos adversaires ne fût pas en éveil ? Comment n'eussent-ils pas pénétré, pressenti du moins, une manœuvre qui, déjà accomplie en grande partie, avait presque renoncé à se dissimuler ?

C'est seulement le 1er juin que Giulay eut une demi-lumière par les dires des espions de Zobel. Ceux-ci rapportaient que de fortes masses françaises se dirigeaient vers Novare. Quoique fort troublé de cette information, Giulay résolut d'attendre encore. Quelques heures plus tard, les nouvelles se précisèrent : des détachements français avaient été vus à Olengo, au midi de Novare : leurs patrouilles s'étaient montrées jus' qu'à Vespolate. On en était là quand un rapport du colonel Ceschi dissipa tous les doutes. De Trécate, où il avait été contraint de se retirer, il mandait qu'il avait été chassé de Novare. La ville, ajoutait-il, était pleine de troupes françaises : au milieu des képis de la ligne, on distinguait les bonnets à poil de la garde : là où était la garde, là serait aussi bientôt l'Empereur.

Même en cette cruelle déconvenue, la fortune réservait peut-être à Giulay une occasion de revanche. Son armée, depuis le commencement de la campagne, s'était plus accrue par les envois d'effectifs qu'elle ne s'était amoindrie par ses pertes. Un nouveau corps d'armée, le Ier corps, sous les ordres du feld-maréchal Clam-Gallas, venait d'arriver à Milan. Sans compter ce renfort considérable, sans compter les détachements trop éloignés, le général en chef autrichien disposait de 26.000 hommes à Robbio, de 38.000 sur la ligne de Mortara à Cozzo, de 32.000 répartis entre Lomello et San Nazaro, de 10.000 à Vaccarizza[16] : sauf les bataillons campés à Vaccarizza, ces forces de plus de 100.000 hommes étaient entièrement sous sa main et, à la condition de ne pas perdre une minute, pouvaient être employées à une vigoureuse offensive. Bien que les alliés eussent poussé fort loin leur mouvement stratégique, ils ne l'avaient point achevé. Le 2 juin, ils se trouvaient divisés en deux masses : le 4e corps, le 2e, la garde, autour de Novare ; les Piémontais, le 3e et le 1er corps, autour de Palestro et en avant de Verceil. Ces deux masses étaient séparées par une distance de quinze kilomètres au moins, et la petite rivière l'Agogna, qui coulait dans l'intervalle, devait rendre plus lentes et difficiles les communications. Sauf le 3e corps qui se reposait depuis deux jours, tous les autres corps français se ressentaient un peu des fatigues de la route. Était-il impossible de tomber sur l'une ou l'autre masse, de les battre l'une après l'autre et de changer en un grand revers cette marche de flanc exécutée jusqu'ici avec un si rare bonheur ?

L'inertie ne se change pas subitement en activité, ni la pusillanimité en audace. D'ailleurs, contre ce dessein exer4me, plus aisé à concevoir après coup qu'à exécuter sur place, les bonnes raisons ne manquaient pas. Le temps était bien court pour un tel projet. Le tempérament, l'éducation des généraux autrichiens se prêtaient mal à une initiative hardie. Puis il eût fallu des troupes brisées aux longues marches, entraînées comme celles que commandait Bonaparte. Par-dessus tout, il eût fallu Bonaparte lui-même. La combinaison ayant été, dit-on, proposée, on objecta les distances et surtout le manque de routes suffisantes pour amener les troupes à temps sur le lieu du combat. Bref, la retraite derrière le Tessin fut décidée[17].

Elle commença aussitôt, et dans une hâte qui contrastait avec la mollesse des jours précédents. Dans la nuit du 2 au 3, les régiments autrichiens, après une marche rétrograde pénible autant que rapide, commencèrent à repasser la rivière, partie à Vigevano, partie à Bereguardo. Les bataillons campés à Vaccarizza furent repliés sur Pavie. Le IIP corps, chargé de couvrir la retraite, demeura le dernier sur la rive piémontaise. En même temps, Giulay donna l'ordre à Clam-Gallas, qui venait d'arriver de Bohême par les voies ferrées, de couvrir Milan et d'occuper Magenta. Jaloux de rassembler toutes ses forces, le commandant en chef autrichien rappela même vers Magenta Urban lancé depuis quelques jours à la poursuite de Garibaldi. Urban obéit, et non sans dépit : car Garibaldi, qui s'était imprudemment porté vers le nord, se trouvait, à la suite d'un échec devant Laveno, resserré entre le lac Majeur et la Suisse, et semblait à la discrétion de son adversaire. L'ordre de Giulay délivra le fameux partisan. Pendant qu'Urban, frustré de son succès, se hâtait vers Magenta, la retraite au-delà du Tessin s'achevait. Le 3 au soir, les Autrichiens, fatigués de leur marche sans gloire, reprirent, dans une silencieuse et morne obéissance, les cantonnements qu'ils avaient quittés un mois auparavant pour commencer la guerre.

Ce qui était découragement pour les Autrichiens était espoir pour les nôtres. Ils avaient pénétré l'importance du mouvement stratégique auquel ils venaient de concourir, et, avec une animation joyeuse, ils en escomptaient les résultats. « Notre marche, écrivait le général Ducrot, est une des plus belles qui aient été faites dans les temps modernes ; elle est digne du grand Empereur[18]. » — « Nous sommes en train d'exécuter une des plus belles manœuvres qu'on puisse concevoir », mandait de son côté le général Wimpffen[19]. Les soldats, quoiqu’un peu fatigués des étapes et mécontents des distributions irrégulières de vivres, trouvaient une compensation dans la richesse du pays, abondant en toutes choses, dans la beauté du climat, chaud sans être encore brûlant, et surtout dans la perspective d'un prochain combat. Ils ne se lassaient pas d'admirer les opulentes campagnes qu'ils traversaient et qui rappelaient la riche Flandre, mais une Flandre inondée de soleil et fermée au nord par la sublime barrière du mont Rose. Cependant, le 1er et le 3e corps, ainsi que les Sardes, complétant leur évolution, se rapprochaient de Novare, et, du haut du grand dôme de la ville, on pouvait apercevoir de tous côtés, à travers la plaine verte, les tentes des deux armées. Les Piémontais contemplaient avec émotion ces- lieux, naguère témoins du désastre de Charles-Albert et maintenant remplis des images de la prochaine revanche. Il ne restait plus qu'à achever le mouvement offensif qui nous porterait sur la terre lombarde. C'est au 2e corps, commandé par Mac Mahon, et à la Garde impériale que revint l'honneur de prendre, les premiers, possession du territoire ennemi. Le 3 juin, le Tessin fut franchi sans coup férir, par la division Espinasse, au pont de San Martino que l'ennemi n'avait qu'imparfaitement détruit ; puis Espinasse, relevé par les grenadiers du général Mellinet, rallia le reste du 2e corps. De son côté, Mac Mahon, avec la division La Motterouge et les voltigeurs du général Camou, avait passé la rivière en avant de Galliate ; de là, il poussa jusqu'au-delà de Turbigo, et, ayant rencontré un corps autrichien près du village de Robecchetto, il le battit après un court combat, présage heureux pour les opérations futures. Le lendemain, 4 juin, semblait le jour désigné pour le passage du Tessin, non plus seulement par un corps isolé, mais par toute l'armée. Ce serait aussi jour de bataille ; car les Autrichiens, après une trop longue inaction, allaient enfin défendre l'entrée des États de leur souverain.

 

V

Quand on sort de Novare par la porte de Lombardie, on trouve devant soi une large chaussée qui, après avoir laissé à gauche un embranchement sur Galliate, court sans déviation vers l'est, traverse Trécate, domine par ses levées les bas-fonds du Tessin et, après un parcours de douze kilomètres environ, franchit le fleuve au- hameau de San Martino. Au-delà, la route se prolonge toute droite pendant un espace de trois kilomètres, franchit un canal qu'on appelle le Naviglio grande, puis se développe vers Magenta et, de là, dans la direction de Milan. A une faible distance de la chaussée ont été établis les rails du chemin de fer, et l'on voit les deux digues se dresser presque parallèlement au-dessus de la plaine basse : près du Tessin elles se confondent et empruntent l'une et l'autre le pont de San Martino : elles se séparent ensuite et traversent à trois cents mètres de distance le Naviglio grande ; enfin les deux voies se croisent en avant de la station de Magenta et, sans s'éloigner beaucoup l'une de l'autre, continuent vers Milan.

Soit qu'elle suive la voie ferrée, soit qu'elle adopte la route de terre, une armée qui du Piémont passe en Lombardie rencontre donc deux obstacles : l'un qui paraît très considérable, c'est le Tessin, large rivière aux eaux abondantes et rapides, coupée d'îles boisées et ayant gardé, même dans la plaine, quelque chose de ses allures de torrent ; l'autre qui est presque invisible et ne se révèle au loin que par le relief de ses digues, mais forme une sorte de coupure encaissée et traîtresse, c'est le Naviglio grande. L'occupation du pont de San Martino, mal détruit par les Autrichiens et en partie réparé par nous, avait fait tomber la première de ces deux barrières. A trois kilomètres en arrière, la seconde barrière subsistait, le Naviglio grande, que Mac Mahon seul avait dépassé sur un point, tout à fait au nord, en s'établissant la veille à Turbigo. Protégé par de hauts talus presque à pic, bordé de haies d'acacias aux épines entrelacées, large de seize à vingt mètres environ et surtout très profond, le Naviglio semblait placé comme à dessein pour préparer à l'envahisseur du sol lombard, déjà maître du Tessin, une surprise, peut-être un désastre ; car s'il ne pouvait franchir ce redoutable canal, il risquait d'être rejeté sur la rivière qu'il aurait à dos. Tandis que les rives du Tessin, couvertes de saussaies.et exposées aux inondations, sont à peu près désertes, celles du Naviglio sont bordées de villages ou d'habitations : c'est, en allant du nord-ouest au sud-est, Bernate, Buffalora dominée par sa vieille église, puis, au croisement de la grande route et du canal, Ponte-Nuovo-di-Magenta, simple hameau composé de quatre groupes de bâtiments, accouplés deux à deux sur les berges opposées et qui, en 1859, servaient aux bureaux de la douane ; à un kilomètre et demi se montrent les toits de Ponte-Vecchio, et enfin tout au sud apparaît Robecco. Tous ces villages, sauf Robecco, sont situés en majeure partie sur la rive gauche, c'est-à-dire à l'est du canal, et n'ont sur l'autre rive que quelques maisons. Dans la direction de Milan, ils se relient à Magenta par des routes concentriques qui vont toutes aboutir à cette dernière bourgade. Dans la direction opposée, ils communiquent avec le Tessin et Novare par quatre ponts établis à Buffalora, à Ponte-Nuovo-di-Magenta, au passage à niveau du chemin de fer, à Ponte-Vecchio. Au passage de la voie ferrée, les Autrichiens avaient établi une assez importante redoute : de plus, ils avaient fait sauter les ponts de Buffalora et de Ponte-Vecchio. Mais, par hâte, négligence ou excès de sécurité, ils avaient gardé les deux autres ponts et s'étaient contentés de les miner.

Cette contrée, coupée de canaux d'irrigation, couverte de mûriers, de peupliers ou de saules, paraît faite tout exprès pour dérouter ou entraver les manœuvres d'une armée. La vue limitée de tous côtés ne découvre qu'un petit coin de l'horizon : le reste échappe, et échappe d'autant plus que le sol tout uni ne permet nulle part un examen étendu. Les seuls points d'observation sont les campaniles en briques rouges qui se dressent à côté des églises et tranchent par leurs vives couleurs avec la verdure qui les entoure. De ces clochers, celui de Magenta est le meilleur observatoire : de là, l'œil embrasse d'une façon générale, quoique bien imparfaite encore, l'ensemble du pays. Vers l'ouest, une double ligne droite se rapproche, celle de la route et celle de la voie ferrée, venant toutes deux de Novare. D'épais massifs d'aulnelles, de peupliers, de hautes herbes qui masquent presque partout la vue des eaux, dessinent le cours du Tessin. Plus près se montre, avec sa bordure de villages, la levée du Naviglio, tout uniforme et coupée à angle droit par le chemin de fer et la chaussée. Puis, bien à l'est du Naviglio, on aperçoit dans la plaine tout un groupe de hameaux ou de bourgades ; au nord, Marcallo, Casate, Mescro, Cuggiono, Inveruno ; au sud-est, Corbetta ; au sud, Castellazzo-de-Barzi. Magenta, petite ville de quatre a cinq mille âmes, avec ses maisons serrées, sa station du chemin de fer, ses fermes en grosse maçonnerie propres à la défense, forme comme le point central de la région. Au-delà de Magenta se prolongent la route et le chemin de fer. Enfin, à l'extrémité de l'horizon, vers l'est, apparaît très distinctement par un temps clair une masse de marbre aussi blanche que la neige des montagnes et dressant ses clochetons comme les montagnes dressent leurs aiguilles : c'est le dôme qui marque la place de Milan, de Milan, enjeu de la bataille prochaine.

Cette bataille, on ne savait en quel lieu précis on l'engagerait, ni même, à proprement parler, si on aurait à la livrer ; car pendant toute la journée du 3 juin, la plus grande incertitude avait régné parmi les alliés sur les mouvements de l'armée ennemie. Était-elle décidément en retraite ? Allait-elle, au contraire, déboucher de Mortara et prendre l'offensive sur la rive droite du Tessin ? C'est ce que nul ne pouvait assurer. Dans cet état de choses et pour parer à toute éventualité, l'Empereur avait été contraint de maintenir ses cantonnements sur une ligne fort étendue. Tandis que le 2e corps et les voltigeurs de la garde étaient aventurés jusqu'à Turbigo, tandis que les grenadiers de la garde campaient à Trécate en arrière du pont de San Martino, le 3e et le 4e corps étaient demeurés à Novare : quant au 1er corps, il avait été échelonné plus en arrière encore et observait, au sud de Novare, la direction de Mortara. Ce n'est que dans la nuit du 3 au 4 juin que l'avis de la retraite autrichienne parvint au quartier général français : encore la nouvelle ne fut-elle tout à fait confirmée que quelques heures plus tard. Alors, alors seulement, on put renoncer sans crainte à toute surveillance de la rive droite du Tessin. Les grenadiers de la garde, rassemblés à Trécate, prirent les armes. Mac Mahon fut avisé de se tenir prêt à quitter Turbigo pour s'avancer vers Magenta, tandis que les Sardes, réunis à Galliate, marcheraient sur ses traces. Le 3e et le 4e corps reçurent l'ordre de quitter Novare et de s'acheminer vers le Tessin. Le 1er corps demeura en réserve. Ce plan même subit quelques retouches de détail, en sorte que la journée était déjà avancée avant qu'il fût en pleine exécution. — De ces retards naîtrait un danger que déjà on pouvait pressentir. Ces corps, un peu éparpillés, parviendraient-ils à se concentrer en temps utile et à concourir, en cas de bataille, à une action d'ensemble ? A ne calculer que les distances, la réponse n'eût point été douteuse, sauf peut-être pour le 1er corps. Mais il fallait tenir compte de la profondeur des colonnes contraintes à s'allonger indéfiniment sur les chaussées, tandis que l'état marécageux du sol rendrait souvent les bas-côtés impraticables ; il fallait surtout compter avec les lenteurs du passage du Tessin que n'avaient encore franchi ni le 3e et le 4e corps restés à Novare, ni le 1er corps laissé encore plus loin. Quand Mac Mahon dessinerait son mouvement sur Magenta, quand la garde marcherait en avant de Trécate, l'embarras de la route et l'encombrement du pont ne retiendraient-ils pas le reste de l'armée au point de la faire arriver trop tard ?

C'étaient d'assez médiocres conditions pour livrer bataille. Par une heureuse compensation des chances mauvaises, le sort des Autrichiens se trouvait être tout pareil. Giulay, dans la soirée du 3 juin, avait achevé de repasser le Tessin et avait établi son quartier général à Abbiategrasso. Son projet était de remonter vers le nord et de prendre de flanc l'armée alliée si elle se hasardait à marcher sur Milan. Mais son armée n'était pas moins disséminée que la nôtre. Le IXe corps était autour de Pavie et tout à fait en dehors de la sphère des opérations immédiates. Le VIIIe se trouvait aux environs de Bereguardo, c'est-à-dire à sept lieues de Magenta. Le Ve, quoique plus rapproché, ne pourrait arriver que bien tard. Le Ille, campé à Abbiategrasso, et la division Lilia du VIIe corps établie à Castelletto, auraient eux-mêmes à fournir une assez forte marche pour atteindre l'ennemi. Il n'y avait d'immédiatement disponible que le IIe corps et la plus grande partie du Ier établis autour de Magenta, la division de cavalerie de réserve bivouaquée à Corbetta, et la division Reischach du VIIe corps qui occupait Castellazzo-de-Barzi[20]. Cette dispersion réciproque des forces présageait une bataille partielle, quoique sans doute terrible. Les alliés avaient pour eux le prestige de leurs premiers succès : en outre, ils étaient un peu moins fatigués que leurs adversaires, tout lassés de la longue marche qui les avait ramenés de l'autre côté du Tessin. Toutefois ces avantages auraient été amplement compensés si la rupture de tous les ponts sur le Naviglio eût rendu partout le canal infranchissable.

A huit heures du matin, les grenadiers de la garde quittèrent Trécate. Ils franchirent sur des madriers superposés le pont de San Martino incomplètement détruit : puis, tandis que l'artillerie, pour faciliter le passage ultérieur des colonnes, établissait un pont de bateaux en amont du grand pont de pierre, ils s'avancèrent au-delà du fleuve et lancèrent même leurs tirailleurs jusqu'aux talus du Naviglio. D'une rive à l'autre du canal, quelques coups de feu furent échangés. L'Empereur, arrivé vers dix heures et demie, fit cesser cette fusillade, la jugeant prématurée. Il voulait que l'attaque de la garde pour forcer le Naviglio se combinât avec celle de Mac Mahon dans la direction de Magenta. Or rien n'annonçait encore que celui-ci eût dessiné son mouvement. Les grenadiers se replièrent et, en attendant de nouveaux ordres, se massèrent silencieusement en avant du Tessin.

Aventuré bien loin du reste de l'armée, Mac Mahon avait couché à Robecchetto. A lui était réservé l'honneur de frayer la voie aux autres colonnes. Vers dix heures, suivant les instructions du quartier général, il se mit en marche, portant ses deux divisions sur Magenta, mais par des chemins très différents. La division Espinasse, décrivant une grande courbe, prit la route de Castano et de Buscate, et se jeta tout à fait à gauche au point de s'isoler. La division La Motterouge, au contraire, ayant avec elle Mac Mahon et inclinant vers la droite, s'avança par Induno, Cuggiono, Casate. La division Camou, des voltigeurs de la garde, provisoirement rattachée au 2e corps, formait réserve. Comme les bataillons de La Motterouge débouchaient de Cuggiono et allaient atteindre Casate, ils se heurtèrent aux premiers détachements autrichiens. Les tirailleurs algériens, s'élançant à l'ennemi, le débusquèrent de Casate, le poursuivirent jusqu'à Bernate et, soutenus par le 45e de ligne, le refoulèrent même jusqu'aux abords de Buffalora.

Il était alors environ midi, autant du moins qu'on peut fixer les heures, qui, suivant les rapports de cette journée, ont singulièrement varié. Du pont de San Martino, l'Empereur entendit la fusillade et, à travers les arbres, vit même les nuages de fumée qui s'abaissaient vers le sol. Il ne douta pas que Mac Mahon, ayant commencé son attaque avec cette vigueur, ne la poursuivit avec la même énergie. Jugeant l'heure venue de reprendre le mouvement qu'il avait naguère interrompu, il donna l'ordre à ses grenadiers d'occuper les rives du Naviglio.

La magnifique division se trouvait alors complétée par les derniers détachements arrivés de Trécate : elle se composait, outre les trois régiments de grenadiers, du régiment des zouaves de la garde. Les chefs comptaient parmi les plus solides : c'était le général Mellinet, et, au-dessous de lui, le général Wimpffen, puis le général Cler, l'un des plus brillants officiers de l'armée et qui souriait à la bataille comme s'il eût eu de longs jours à vivre. Les soldats valaient les généraux et se réjouissaient d'inaugurer la journée. Les zouaves et le Ier grenadiers demeurèrent en seconde ligne, mais non pour longtemps. Quant aux deux autres régiments, ils furent dirigés, le 2e vers Buffalora, le 3e vers Ponte-Nuovo. A Buffalora, le pont était détruit, en sorte que les nôtres, impuissants à franchir le canal, durent se borner à une fusillade plus meurtrière que décisive. Bien autre fut le combat qu'eut à livrer le 3e régiment.

Il s'avança en suivant le pied du talus de la voie ferrée ; en face, se dressaient la digue qui masquait le Naviglio, et aussi la redoute qui protégeait le pont du chemin de fer. D'un élan rapide, la digue fut gravie et la redoute emportée. Puis le pont tomba en notre pouvoir avant que l'ennemi pût le faire sauter. Cet effort menaçait d'être stérile s'il n'était suivi d'un autre succès. A quelques centaines de mètres au nord du pont du chemin de fer se montrait le pont de la chaussée, c'est-à-dire le Ponte-Nuovo, avec les quatre groupes de constructions accouplées deux à deux sur chaque rive. Masqués sous ces abris, les Autrichiens, revenus de leur première surprise, entamèrent contre les nôtres un feu terrible, si terrible qu'il nous aurait bientôt contraints à abandonner notre conquête. Empressés à conjurer le péril, les grenadiers remontent la digue et, se dérobant sous les massifs d'acacias, arrivent jusqu'au pied des maisons. Après un vif engagement, ils emportent les bâtiments de la rive droite. Mais quand ils veulent déboucher sur l'autre rive, une grêle de balles les arrête. Au-delà du Naviglio, les Autrichiens ont massé des forces importantes : quatre bataillons de la brigade Burdina, puis, un peu en arrière et en soutien, la brigade Szabo. La tentative eût été vaine si le général Cler, laissé d'abord en réserve, n'était arrivé avec ses zouaves. Grâce à ce secours, le pont de la chaussée est forcé, comme vient de l'être celui du chemin de fer. Les maisons de la rive gauche sont conquises. Les bataillons de Burdina, ayant perdu leur chef mortellement blessé, sont rejetés en désordre sur la brigade Szabo, et les colonnes françaises non seulement demeurent maîtresses de Ponte-Nuovo, mais poussent au-delà du canal une pointe audacieuse sur la route de Magenta.

Ce n'était que le premier épisode de ce combat si mémorable. Les Autrichiens eussent été bien aveuglés s'ils n'avaient compris l'importance de cette barrière du Naviglio, coupure profonde qui isolait Mac Mahon des autres corps et interceptait au gros de l'armée la route de Milan. Au plus vite, il fallait rejeter l'adversaire bien au-delà des ponts qu'une fatale imprudence avait négligé de détruire. De Castellazzo-de-Barzi accourt la division Reischach du VIIe corps. Dès lors, la lutte, à peine interrompue, reprend, et avec une infériorité numérique écrasante pour les vaillants grenadiers de la garde. En vain les dernières compagnies du Ier régiment sont amenées sur le théâtre de la bataille, ainsi que quelques pelotons de chasseurs à cheval rassemblés en hâte par le général Cassaignolles. Ces faibles effectifs ne sauraient compenser le puissant renfort qui vient de rendre la confiance aux Autrichiens un instant déconcertés. Nos soldats plient sous le nombre, reculent, quoique pas à pas, et en essayant encore par intervalles quelques retours offensifs. Peu à peu, ils sont refoulés vers les maisons de Ponte-Nuovo, puis vers les ponts, celui du chemin de fer et celui de la chaussée. En ces conjonctures critiques, les officiers se multiplient. Mellinet, qui a déjà eu deux chevaux tués sous lui, court de rang en rang. Cler prend avec lui quelques compagnies et tente un suprême effort pour reconquérir le terrain perdu. On le voit s'avancer intrépidement au-delà de Ponte-Nuovo, puis il disparaît dans la fumée du combat. Bientôt ses colonnes fléchissent, et on distingue un cheval sans maître qui galope à travers les rangs rompus, puis vient s'abattre sur le pont. « C'est la jument de Cler ! » s'écrie Mellinet. Au même instant, l'officier d'ordonnance du général, le lieutenant Tortel, vient annoncer le sort de son chef, tué au milieu de ses soldats. Comme il parlait encore, une balle l'étend lui-même sans vie sur le sol.

Cependant des messagers ont été envoyés à l'Empereur, toujours à San Martino, pour lui représenter l'urgence du péril et solliciter un indispensable secours. Par malheur, les troupes du 3e et du 4e corps sont retardées par la longueur de la route, les bagages, et surtout la nature du sol qui permet rarement de cheminer sur les côtés de la chaussée : elles sont encore loin sur la rive droite du Tessin. « Je n'ai rien à envoyer, répond le souverain : maintenez-vous, ajoute-t-il en s'appliquant à cacher son trouble ; maintenez-vous, barrez le passage. » Barrer le passage, il le fallait sans doute : car si l'ennemi eût débordé au-delà du défilé des ponts, que fût-il advenu de la garde, n'ayant d'autre ligne de retraite que le chemin de Novare, et à dos le large fleuve du Tessin ? Que fût-il advenu de Mac Mahon, coupé du reste de l'armée ? La nécessité de la résistance multipliant les forces, grenadiers et zouaves luttèrent par une sorte d'émulation généreuse à qui soutiendrait le plus longtemps le choc. Pour compenser l'infériorité du nombre, ils se retranchèrent dans les maisons de Ponte-Nuovo, dans les ouvrages du chemin de fer, le long des talus de la rive, et s'efforcèrent du moins de contenir les Autrichiens qu'ils n'espéraient plus refouler tout à fait. Heureusement pour nous, la division Reischach, épuisée de sa marche rapide et de la lutte elle-même, suspendit par intervalles ses attaques, ce qui permit aux grenadiers de se reformer, de reprendre haleine, de se fortifier un peu dans leur position défensive. Ainsi se prolongea le combat, tour à tour un peu ralenti, puis se ranimant tout à coup avec des épisodes sublimes et terribles. Mais la fatigue commençait à gagner les plus résolus. Sans renforts pourrait-on lutter toujours, et, encore une fois, qu'adviendrait-il si les ponts se trouvaient forcés ?

Il était trois heures et demie, et l'angoisse était au comble comme le sentiment du péril, quand soudain apparurent, le long du talus du chemin de fer, les uniformes sombres des chasseurs à pied, puis en arrière les pantalons rouges de la ligne. C'était la brigade Picard, du 3e corps, qui accourait. Elle avait d'abord été portée sur Turbigo, puis ramenée sur San Martino : de là, les officiers d'ordonnance de l'Empereur l'avaient dirigée vers le Nuviglio. Ces braves gens ont laissé leurs sacs pour courir plus vite : on les voit, les uns cheminant sur la chaussée ou sur les côtés de la voie ferrée, les autres se frayant leur route comme ils peuvent à travers la plaine basse. De minute en minute ils se rapprochent. On reconnaît les chasseurs du 8e bataillon, les fusiliers du 23e de ligne. Alors de la poitrine harassée des grenadiers et des zouaves s'échappe un vibrant cri de joie. Ceux qui avaient été en Crimée se rappelaient les gardes anglaises quand, sur le plateau d'Inkermann, avaient apparu les bataillons de Bourbaki. Comme jadis la division Bourbaki, la brigade Picard représentait le secours providentiel et le salut.

Il était temps. Déjà l'un des régiments de la division Reischach, le régiment Gruber, tentait de franchir le pont du chemin de fer et de s'introduire dans la redoute. Un autre péril s'ajoutait à celui-là. De Robecco arrivait par la rive droite du canal la brigade autrichienne Kinzl, qui menaçait de tourner la division Mellinet. Sans perdre un instant, les chasseurs à pied, soutenus par une portion du 23e, s'établissent sur la digue entre le canal et la plaine, et repoussent les soldats de Kinzl dans la direction de Ponte-Vecchio. De son côté, Wimpffen, renforcé par le reste du 23e de ligne, franchit de nouveau le pont de la voie ferrée, de nouveau s'établit sur la rive gauche et s'avance même jusqu'à une ferme, la Casa Mainaga, qui est tour à tour prise et perdue. Peu après, l'arrivée du 90e de ligne, second régiment de la brigade Picard, nous permet de nous consolider sur les deux rives de Ponte-Nuovo. C'est ainsi que nous redevenons maîtres du Naviglio. Conquête précaire d'ailleurs, car on ne doute pas que de nouvelles colonnes autrichiennes ne remplacent celles qui viennent de plier ! Une chose toutefois réconforte : après une longue attente pleine d'anxiété, d'impatience même, on vient d'entendre de nouveau, vers le nord, et bien au-delà du canal, tonner le canon de Mac Mahon.

Mac Mahon ! C'est vers lui que se tournaient toutes les pensées. Pendant ce long labeur de la garde impériale, que faisait ce chef intrépide, si peu habitué à se faire attendre ? Tandis que ses Algériens, suivis du 45e de ligne, tiraillaient entre Bernate et Buffalora, son chef d'état-major, le général Lebrun, était monté à la tour de Cuggiono. De là, comme il fouillait le pays, deux choses l'avaient frappé : d'abord le grand rassemblement des troupes autrichiennes autour de Magenta ; en second lieu, le vide qui se creusait de plus en plus entre les colonnes d'Espinasse et celles de La Motterouge. Descendant en toute hâte : « C'est une grande bataille, dit-il. Comblons l'intervalle entre nos deux divisions ; appelons à nous la division Camou. Concentrons-nous. Alors, alors seulement, nous pourrons marcher sur Magenta. » Mac Mahon hésitait à faire taire son canon. Le général d'artillerie Auger se trouvant auprès de lui « Quel est votre sentiment ? lui demanda-t-il. — Ce que propose le général Lebrun est, je crois, ce qu'il y a de mieux », répliqua le général Auger. Devant ce double avis, le commandant en chef céda[21]. Il fit rétrograder vers Cuggiono ceux de ses détachements qui s'étaient aventurés au-delà. Il envoya un de ses officiers à Camou pour qu'il hâtât sa marche. L'essentiel était de se rapprocher d'Espinasse, qui avait pris pour gagner Magenta une route très détournée et avait encore allongé ce détour par une erreur de chemin. Pour combler la lacune entre les deux divisions, quelques pelotons de chasseurs se mirent à galoper dans les intervalles et, faisant office de croiseurs, débusquèrent des buissons les tirailleurs autrichiens qui commençaient à s'enhardir. L'attente fut longue ; surtout elle fut pleine d'anxiété. Dans le lointain, on entendait la fusillade dont le bruit arrivait des bords du Naviglio. Que penserait l'armée, que penserait l'Empereur de cette inaction inexplicable, de ce combat si impétueusement commencé, puis tout à coup interrompu ? N'y tenant plus et agissant en soldat plutôt qu'en chef, Mac Mahon, avec quelques cavaliers, se porte lui-même au-devant d'Espinasse : au galop, il traverse les vignes, les champs, les fossés, manque de tomber aux mains de l'ennemi, arrive auprès de son lieutenant : « Hâtez-vous, lui dit-il, hâtez-vous. » Enfin Espinasse, qui a atteint Marcallo, se prolonge par sa droite jusqu'à une ferme appelée la Casa Guzzafame. La Motterouge, de son côté, avec les bataillons de la brigade de Polhès, s'étend par sa gauche vers le même point, tandis que, par sa droite, il se relie à Buffalora que les Autrichiens viennent d'évacuer, et où vient d'entrer le 2e grenadiers. En arrière, la division Camou forme une seconde ligne bien compacte et bien solide. Ayant ainsi relié ses forces, Mac Mahon se prépare à reprendre sa marche si longtemps interrompue. C'est alors que retentit de nouveau son canon, dont les détonations encouragent et réjouissent ceux qui, depuis plusieurs heures, luttent, peinent et meurent aux bords du Naviglio. A droite, La Motterouge pousse les Autrichiens devant lui et, après une lutte très vive, les débusque d'un groupe de constructions nommé la Casa Nuova. A gauche, Espinasse débouche de Marcallo. L'un et l'autre, par une marche concentrique, se rapprochent de Magenta, que bientôt ils vont aborder.

Avant de raconter ce dernier, ce décisif épisode de la bataille, il faut revenir aux bords du canal où la garde et la brigade Picard subissaient, en ce moment même, un nouvel et terrible assaut.

Giulay avait enfin, quoique bien tard, pénétré les projets de ses adversaires. Il voit clairement deux attaques : au nord-ouest, celle de Mac Mahon qui a pour objectif Magenta et déjà s'en rapproche ; à l'ouest, celle de la garde qui, maîtresse de Ponte-Nuovo, tend vers le même point et, par sa jonction avec le 2e corps, s'ouvrira la route de Milan. Pénétré de sa responsabilité envers son maître et son pays, le commandant en chef autrichien s'efforce de réparer par son activité tout ce que son inertie passée lui a fait perdre. Il vient de se rendre à Robecco, et, comme le prince de Schwarzenberg, commandant du IIIe corps, s'était déjà rapproché du champ de bataille, il lui a prescrit de refouler l'ennemi des bords du Naviglio en- portant surtout son principal effort sur la rive occidentale. Que si cette manœuvre réussit, les Français non seulement seront repoussés, mais seront séparés des autres divisions encore en marche sur le Tessin.

Vers quatre heures et demie, à l'heure même où Mac Mahon, ayant rectifié sa ligne, reprenait l'offensive, Schwarzenberg remontait le Naviglio grande, prêt à porter un coup décisif à la malheureuse garde et à la brigade Picard. Il dispose inégalement ses quatre brigades sur les bords du canal : trois sur la rive occidentale, la brigade Hartung et, en arrière, les brigades Durfeld et Wetzlar ; une sur la rive orientale, la brigade Ramming. La brigade Wetzlar, ayant appuyé vers le Tessin pour nous tourner, ne tarde pas à se perdre dans les terrains marécageux qui avoisinent le fleuve. En revanche, la brigade Hartung, soutenue par la brigade Durfeld, fond sur nos faibles bataillons. Le 23e et le 90e de ligne, épuisés de leurs fatigues.et découragés de leurs pertes, fléchissent un peu dans la lutte inégale. Les maisons de la rive droite de Ponte-Vecchio sont prises, reprises, perdues de nouveau. Canrobert est arrivé en toute hâte, culbutant tous les obstacles sur la chaussée afin de rejoindre plus vite ses soldats qui se battent. II ranime les siens, leur annonce le secours, ramène au combat les détachements isolés. Mais le gros de son corps d'armée est encore loin de lui. Il n'a sous la main que quelques bataillons incomplets, lassés, décimés. Il ne dispose pas même d'une seule pièce de canon ; car toute son artillerie défile encore sur la chaussée, de l'autre côté du fleuve. Heureusement, les ponts du Tessin, si longtemps encombrés, livrent enfin passage à un important renfort, la division Vinoy, du 40 corps. L'un des régiments de la division, le 52e de ligne, va porter secours à la garde, débouche de Ponte-Nuovo, s'élance sur la route de Magenta, s'empare de la Casa-Mainaga, naguère conquise, puis perdue. Le reste est réparti sur les deux rives du Naviglio, afin de tenir tête sur la rive orientale à la brigade Ramming, sur la rive occidentale aux brigades Hartung et Durfeld. A l'est du canal, Vinoy repousse vers Ponte-Vecchio les bataillons de Ramming, arrive jusque dans le village, débusque successivement l'ennemi des maisons, des granges, des jardins. A l'ouest, Canrobert, fortifié par les troupes fraîches, reprend vigoureusement l'offensive. Pour entraîner les siens, il s'élance au premier rang, si bien qu'il est un instant enveloppé par un parti de cavalerie et contraint de mettre l'épée à la main pour se dégager. Le combat se poursuit avec toutes sortes d'alternatives diverses, Hartung et Durfeld faisant des efforts désespérés pour refouler leurs adversaires et, s'il se peut, les séparer du reste de l'armée. En dépit de tous les obstacles, Canrobert gagne du terrain. D'ailleurs, de nouveaux renforts surviennent : c'est le 73e de ligne ; puis c'est la brigade Jannin qui débouche des ponts du Tessin. Sur ces entrefaites, une bonne nouvelle se répand dans les rangs. Un des officiers du maréchal, envoyé en reconnaissance de l'autre côté du canal, annonce que Mac Mahon s'apprête à pénétrer dans Magenta. Sous cette impression d'espoir, on s'encourage à tenir en respect, sur les Lords du Naviglio, l'ennemi qui décidément commence à plier.

Mac Mahon, en effet, allait décider le sort de la bataille. A six heures du soir, il avait débouché avec la division La Motterouge sur le chemin de Buffalora à Magenta. A l'extrémité de la route qui s'allongeait toute droite entre les haies d'acacias se dressait la tour en briques rouges de la petite ville. C'est cette tour que le commandant du 2e corps montre à ses troupes comme le but à atteindre. A Espinasse qui se rapproche par la route de Marcallo, il prescrit de prendre, lui aussi, pour objectif le clocher du bourg. Ainsi s'opère le mouvement convergent qui concentrera tous nos efforts pour l'instant suprême. En arrière se déploient les voltigeurs de Camou qui relient les deux divisions, les appuient et bientôt concourront au dénouement. Après tant de retards et d'à-coups, la hâte est grande d'en finir ; et puis le soleil qui baisse à l'horizon presse de mettre un terme à la journée de combat.

Rapidement Espinasse s'avance vers le bourg. Bientôt il gagne les terrains couverts qui avoisinent la voie ferrée. Derrière ces abris, il fait halte et forme sa division en deux colonnes : avec l'une composée de ses zouaves soutenus par le régiment étranger, il pénétrera directement dans Magenta par la route de Marcallo : l'autre colonne, formée des 71e et 72e de ligne, inclinera vers l'est afin de prendre le village à revers du côté de la route de Milan. — Pendant ce temps, La Motterouge s'approche, mais non sans retards ni sans pertes ; car dans les vignes et dans les mûriers, de nombreux tireurs ennemis sont embusqués. La cavalerie disperse les tirailleurs tandis que l'artillerie prépare l'attaque.

C'est le dernier acte, non le moins sanglant. Autour de la petite ville, les Autrichiens, forcés à se replier, ont rassemblé en hâte tous leurs corps disponibles. En première ligne sont les régiments qui ont le moins souffert, puis les autres en soutien. Ce ne sont que des débris ; car, après la longue marche de la veille et les labeurs de la journée qui s'achève, beaucoup d'hommes ont succombé à la fatigue ; d'autres se sont débandés, marquant leur trace par les équipements et les armes qui jonchent les chemins ; un grand nombre ont été tués, blessés, faits prisonniers. Mais ceux qui restent sont les meilleurs, ceux qui, dans cette conjoncture extrême, aspirent encore à forcer la victoire ou à honorer la défaite.

Après un court repos derrière le remblai de la voie ferrée, Espinasse lance ses colonnes. Lui-même, à la tête de ses zouaves, il se porte vers l'entrée de la rue de Marcallo. D'une grande maison près du chemin de fer part une formidable décharge. Espinasse s'affaisse frappé à mort, et, auprès de lui, son aide de camp tombe mortellement blessé. Sous une vraie pluie de balles, les zouaves poursuivent leur marche, forcent ou tournent tous les obstacles, massacrent sans pitié tous ceux de leurs ennemis qui tombent entre leurs mains. Ils atteignent enfin le centre du bourg. Là viennent les rejoindre les régiments étrangers, puis la 1re brigade qui a attaqué à revers par la route de Milan. — De son côté, la division La Motterouge, arrivée par la route de Buffalora, aborde la gare du chemin de fer et s'en empare, mais après un engagement très vif ; car les bâtiments ont été crénelés, sont garnis de tirailleurs et sont même défendus par l'artillerie. Le 650 de ligne s'engage alors dans les rues, tandis que le 700 tourne le village par la droite. Sur l'un et l'autre point la résistance est égale ; le 65e perd son colonel et plusieurs de ses officiers ; le 70e, mêlé aux troupes qui viennent de Ponte-Nuovo, voit tomber son lieutenant-colonel et jonche le sol de ses morts. Après un dernier combat, l'église, le presbytère, le cimetière restent en notre pouvoir, et les bataillons victorieux de La Motterouge, suivis d'assez près par les voltigeurs de Camou, s'unissent aux soldats d'Espinasse sur le terrain conquis.

La journée était à nous. Non seulement Magenta nous appartenait, mais à l'autre extrémité du champ de bataille, Ponte-Vecchio était entre nos mains. Avec toute son artillerie disponible rangée le long de la voie ferrée, le général Auger battait les colonnes autrichiennes qui défilaient vers Castellazzo et Corbetta, en sorte que les bataillons, même les plus solides, précipitaient leur retraite sans pouvoir se rallier. La victoire offrit toutefois quelques particularités singulières qu'il n'est point inutile de mettre en relief ; car cela peint bien l'espèce d'incohérence qui marqua les guerres, même heureuses, du second Empire.

Celui qui le premier aurait dû connaître le succès fut l'un des derniers à recueillir la bonne nouvelle. Pendant tout le combat, l'Empereur s'était tenu au pont de San Martino, plus en témoin qui contemple la bataille qu'en général qui la con- ; duit. Encore n'en contemplait-il qu'un petit coin ; son œil n'allait point au-delà de ces digues du Naviglio où se battait si héroïquement la garde. « Sur son visage, a écrit l'historiographe officiel de la campagne, rayonnait une calme sérénité, présage de la victoire[22]. » Il demeura, en effet, impassible, mais d'une impassibilité qui pouvait s'appeler à volonté sang-froid ou ahurissement. Ce n'était pas chez lui inintelligence ni surtout faiblesse d'âme, mais inexpérience de cette chose terrible qui se nomme la guerre. Après des heures d'angoisses cruelles, il vit lentement déboucher des ponts du Tessin quelques-uns des renforts attendus. « Hâtez-vous, hâtez-vous », dit-il. Ce mot, il le répéta au général Picard, à Canrobert, à Vinoy, à Niel : ce fut sa principale intervention. Il savait que Mac Mahon devait marcher sur Magenta, mais il ne suivit de ce côté aucune des phases de l'action ; pour être juste, il ne paraît pas que Mac Mahon se soit mis fort en peine de renseigner son souverain. Dans l'après-midi, succombant à l'inquiétude, l'Empereur avait dépêché au commandant du 2e corps deux de ses officiers, d'abord le chef d'escadron Schmitz, puis peu après le colonel de Toulongeon. Ceux-ci, s'étant égarés, n'arrivèrent que tard et quand Magenta tombait entre nos mains. Leur joie fut grande, mais surtout leur surprise. « Quel bonheur ! s'écria avec, quelque naïveté M. de Toulongeon ; quand j'ai quitté l'Empereur, il étudiait avec Martimprey les moyens d'assurer la retraite[23]. » Ils retournèrent au galop pour annoncer l'heureuse issue. Lorsqu'ils revinrent, Canrobert était déjà venu dire à Napoléon ce qu'il savait, et ils n'eurent qu'à compléter son récit. Dans le même temps, Mac Mahon écrivait son premier et sommaire bulletin qui se terminait par ces mots : « La bataille de Magenta comptera parmi les plus glorieuses qu'a remportées l'armée française. » Dans la nuit, le rapport parvint au quartier général. Alors, alors seulement, on se livra vraiment à la joie.

Une autre singularité marqua la fin du combat. Les troupes, si impatiemment attendues pendant toute la journée, affluèrent en masse dès que la lutte fut terminée. Ce fut d'abord la division Trochu, qui, vers sept heures et demie du soir, traversa le Tessin, tous ses tambours battants, arriva à Ponte-Vecchio au dernier bruit de la fusillade et établit son bivouac sur le terrain conquis ; ce fut ensuite la division Bourbaki, qui franchit le fleuve entre huit heures et minuit ; puis arrivèrent les divisions Luzy et Bailly, du 4e corps ; enfin, aux premières lueurs du matin, le 1er corps atteignit le pont San Martino. Le même retard pesa sur les Sardes : une seule de leurs divisions, la division Fanti, qui marchait en arrière d'Espinasse, parvint jusqu'aux lieux où l'on se battait : encore n'arriva-t-elle que pour le dénouement, et sa seule intervention se marqua par quelques coups de canon inoffensifs sur un ennemi déjà dispersé. A l'aube du 5 juin, les alliés avaient sous la main ou à peu de distance onze divisions fraîches, sept françaises et quatre sardes. Chose étrange ! le sort de Giulay était pareil. Lui aussi, il n'avait mis en ligne que la moitié de ses forces. Le Ville corps était intact. Il en était de même du IXe, qui était, à la vérité, fort éloigné du théâtre de la lutte. Le VIIe n'avait engagé qu'une de ses divisions. Le Ve n'avait amené au combat qu'une seule de ses brigades, et encore à une heure avancée de la journée. De part et d'autre, tel était l'état des effectifs que tout semblait préparé pour une seconde bataille[24].

Cette seconde bataille, on crut un instant qu'elle allait se livrer. Le 5 juin au matin, en avant de Ponte-Vecchio, entre la division Trochu et le régiment autrichien de Hesse, une vive fusillade s'engagea : elle se prolongea assez longtemps et non sans pertes sensibles. L'ennemi s'étant retiré sur Robecco, la matinée s'écoula sans nouvelle alerte. On jugea, dès lors, invraisemblable tout retour offensif. Giulay avait, en effet, renoncé à toute revanche immédiate, et avec raison. Sans doute il disposait de nombreuses troupes intactes ; mais les corps engagés la veille, surtout le Ier et le IIe, avaient été tellement maltraités qu'il eût été impossible de les ramener au combat.

Comme la victoire était désormais certaine, l'Empereur se rendit à Magenta. C'est avec plus d'émotion que d'orgueil qu'il parcourut le théâtre de la lutte récente. Pour la première fois, il voyait un champ de bataille, et son âme compatissante souffrit cruellement de tant de maux. On dit qu'ayant rencontré la civière où reposait le corps d'Espinasse, il la fit découvrir : « Pauvre Espinasse ! » murmura-t-il. Et longtemps il garda le silence, comme saisi de regrets qui touchaient au remords. On compta les pertes. Elles étaient très inégalement réparties et portaient surtout sur les grenadiers de la garde, la brigade Picard, la division Vinoy. Le 2e corps avait moins souffert, sauf le 65e et le 70e de ligne, qui avaient été littéralement décimés. Les voltigeurs de Camou, engagés seulement à la fin de l'action, étaient presque intacts. Il en était de même de la cavalerie. Outre les généraux Espinasse et Cler, on comptait parmi les morts quatre colonels, les colonels Charlier, Drouhot, de Chabrière, de Senneville. La perte totale dépassait 4.000 hommes, dont 700 tués, 3,200 blessés, 600 disparus. Le combat avait été plus meurtrier encore pour les Autrichiens que pour les nôtres. En outre, ils avaient laissé entre nos mains plus de 5.000 prisonniers : on affirme qu'un de nos régiments, le 65e, en fit à lui seul 1.200.

Sur le champ de bataille, l'Empereur décerna les récompenses. Il se montra généreux, en homme qui, ayant beaucoup craint, ne marchande point la gratitude. Mac Mahon fut fait maréchal de France et duc de Magenta. Dans les temps qui suivirent, une si haute faveur éveilla quelques critiques. On observa que, dans cette journée du 4 juin, le commandant du 2e corps avait, le matin, poussé bien vite ses colonnes et s'était bien attardé, l'après-midi, à rectifier son ordre de bataille : de là de longues heures d'attente qui avaient prolongé le péril de la garde. Sur l'heure, ces pensées, si elles se formulèrent, n'allèrent point Jusqu'à la désapprobation, et, comme nul ne personnifiait mieux que Mac Mahon les vertus guerrières, la loyauté, le courage, chacun applaudit sincèrement à la double distinction qui le grandissait lui-même et transmettait dans sa race le souvenir de sa valeur. Il restait à honorer les régiments héroïques qui, sur les bords du Naviglio, avaient supporté le poids de la lutte. Comme on ne pouvait citer tout le monde, on résolut de confier la plus haute dignité militaire au commandant en chef de la garde. Le général Regnaud de Saint-Jean d'Angely fut créé maréchal de France. On décora en lui moins encore ses propres services, très réels d'ailleurs, que la vaillance de ses soldats.

Cette bataille fut bien, en effet (c'est là son principal caractère), une bataille de soldats ; et c'était bien à eux que revenait la récompense. Une large combinaison stratégique avait conduit l'armée jusqu'au bord du Tessin. Une fois là, il semble qu'on ait laissé le soldat se débrouiller. Vraiment il se débrouilla, mais après avoir failli s'embrouiller fort. Les historiographes officiels ont confessé ce qu'ils ont appelé « l'apparent décousu de la bataille[25] ». Peu d'ordres, et successifs : aucune mesure générale pour dominer les événements : un encombrement qui retarde toutes les colonnes : des régiments qui arrivent par morceaux. Le soldat répara tout cela par sa résistance à la fatigue, son énergie dans la marche, son initiative, son courage surtout dans les multiples et partiels combats dont on voit encore les traces sur les murailles de Magenta et de Ponte-Nuovo.

Longtemps encore, le second Empire devait avoir cette bonne fortune. Du champ de bataille, l'Empereur adressa à l'Impératrice deux dépêches, la première gardant la trace des inquiétudes à peine dissipées, la seconde tout à fait triomphale. Pendant qu'on se réjouissait à Paris, à Magenta on enterrait les morts. Plus tard quelques monuments, mais bien modestes, marquèrent les principaux épisodes de la bataille. Une pierre commémorative fut érigée aux lieux où était tombé Espinasse A Ponte-Vecchio, une colonne, surmontée d'une croix, fut élevée en mémoire des « valeureux soldats de la France qui revivent dans le souvenir de l'Italie reconnaissante ». Enfin, dans un ossuaire qu'on peut voir à droite du chemin de fer, furent réunis les humbles et glorieux restes de ceux qui succombèrent là-bas. Le temps a déjà dégradé ces monuments, un peu négligés au moins jusqu'à ces dernières années par le gouvernement italien, négligés, hélas ! de nous-mêmes qui traversons en touristes distraits ces plaines témoins de tant d'héroïsmes. Du moins les gens du pays environnent encore de quelque hommage les sépultures qu'ils ont charge de garder. Un jour, comme je longeais les bords de ce Naviglio fameux, j'arrivai sur la petite place de Ponte-Vecchio. C'était un dimanche. De l'église sortirent de nombreux groupes de femmes, revêtues de leur costume lombard et tenant à la main leur chapelet. Elles se formèrent en procession, et plusieurs fois firent le tour de la place. A chaque tour, elles s'arrêtaient devant le monument des valorosi soldati di Francia et s'agenouillaient en récitant l'Ave Maria. Au dernier tour, elles prolongèrent plus longtemps leur station pieuse. Puis elles se dispersèrent silencieusement, ayant ainsi acquitté, et non de la façon la moins touchante, la dette de reconnaissance qui semble, en plus haut lieu, trop lourde à porter.

 

VI

A. Milan, on avait entendu pendant toute la journée le bruit de la canonnade. La nuit descendit sur la ville sans qu'on sût le sort de la bataille. Cependant la foule remplissait les rues, avide de nouvelles. A une heure très avancée, un homme à cheval parut à la porta Vercellina et jeta dans les groupes ces simples mots : Ils sont battus. La joie fut grande, mais contenue, par peur de déception et aussi par crainte de l'étranger qui tenait encore la cité. A l'aube, les Autrichiens qui campaient sur la place du Château plièrent leurs tentes et firent leurs préparatifs de départ. Dans la journée, ils s'écoulèrent vers le sud et vers l'est par la porta Tosa et la porta Romana. Alors à toutes les fenêtres flottèrent les drapeaux italiens, en signe d'allégresse, et d'allégresse enthousiaste ; car, tandis que les paysans lombards étaient au fond plus sensibles à leurs récoltes foulées, à leurs intérêts compromis qu'à la perspective de leur indépendance, les citadins de Milan avaient toujours supporté impatiemment la domination tudesque.

Mac Mahon arriva le premier dans la ville. Le 8 juin, l'Empereur y entra, escorté de sa garde. Il y entra dès huit heures du matin, tandis qu'on ne l'attendait que beaucoup plus tard, en sorte que son cortège s'avança au milieu d'une médiocre affluence et de décorations inachevées. L'après-midi, Napoléon s'étant de nouveau montré, la population eut à cœur de réparer ce que son accueil avait eu d'incomplet. Tout ce qu'une noble et riche cité peut faire pour honorer un auguste bienfaiteur, Milan le fit pour Napoléon III, et avec cette bonne grâce qui ajoute aux témoignages officiels toutes sortes de manifestations spontanées. C'est entouré d'hommages et enivré d'acclamations que Napoléon III regagna la villa Bonaparte qu'il avait choisie pour séjour.

Il y revint, moins pour y goûter le repos que pour y trouver les soucis : les soucis militaires d'abord, et puis les soucis politiques.

Dans le temps même où s'achevait la fête brillante, à quelques lieues au sud-est de Milan le canon retentissait, non pas celui qui célèbre les réjouissances, mais celui qui porte la mort. Voici quel fut ce combat, sanglant, hélas ! autant qu'inutile.

Dans la journée du 7 juin, au quartier général français, on avait appris que l'ennemi se retirait vers Lodi, mais occupait encore Melegnano, l'ancienne Marignan. On résolut de précipiter sa retraite, soit qu'on voulût simplement se donner de l'air et s'assurer la possession paisible de la région milanaise, soit qu'on espérât couper l'arrière-garde autrichienne. Peut-être aussi jugea-t-on que cette marche offensive vers le sud serait propre à tromper nos adversaires sur les mouvements ultérieurs de notre armée que, dès lors, on songeait à diriger vers le nord-est. Par suite d'une combinaison d'ordres assez obscure, l'action principale se trouva confiée, non pas aux corps les plus proches du théâtre des opérations, mais à Baraguey d'Hilliers qui avait établi son bivouac à San Pietro d'Olmo, c'est-à-dire à douze kilomètres à l'ouest de Milan et à vingt-huit kilomètres de Melegnano. Il est malaisé d'expliquer cette désignation, à moins qu'on n'ait voulu dédommager le 1er corps de son inaction à Magenta. Baraguey d'Hilliers devait être soutenu sur sa gauche par Mac Mahon qui sortirait de Milan, et sur sa droite par Niel, campé à Corsico. Entre quatre et six heures du matin, les trois divisions du 1er corps, les divisions Forey, Ladmirault, Bazaine quittèrent San Pietro d'Olmo. La longueur des colonnes, la quantité des bagages qui obligeait à de fréquentes haltes, la chaleur déjà très forte, tout cela fut une première occasion de retard, si bien que la journée était déjà avancée quand on atteignit Milan. Au-delà, la route se développe toute droite vers Melegnano, au milieu de terrains bas et de rizières, et traverse deux villages, San Donato, et San Giuliano. La division Forey à San Donato, la division Ladmirault à San Giuliano, quittèrent le grand chemin et obliquèrent, la première sur la droite, la seconde sur la gauche, dans le double but de dégager la voie principale et d'envelopper de tous côtés les positions ennemies. La division Bazaine, qui tenait la chaussée, devança beaucoup les autres colonnes, souvent arrêtées par les fossés ou retardées par les détours des chemins latéraux. A cinq heures et demie, elle n'était plus qu'à un kilomètre de Melegnano. La prudence eût été d'attendre, d'un côté Forey, de l'autre Ladmirault, et de combiner notre mouvement, sinon avec Niel trop éloigné pour apporter un concours efficace, au moins avec Mac Mahon qui, à quelque distance encore, s'apprêtait à manœuvrer sur les derrières de l'ennemi. La difficulté de l'attaque rendait cette prudence plus nécessaire. A la vérité, la petite ville n'était occupée que par une seule brigade, la brigade Roden, soutenue en arrière par la brigade Boer ; le reste de l'armée ennemie défilait dans la direction de Lodi : mais les Autrichiens compensaient leur petit nombre par l'excellence de leur position ; leur artillerie enfilait sans obstacle la route toute droite par où venaient les nôtres ; quelques restes des fortifications, des haies, des jardins, de grosses fermes leur offriraient de sûrs abris contre un adversaire qui s'avancerait à découvert. Cependant le soleil qui baissait prescrivait de se hâter si on ne voulait laisser échapper l'occasion du combat. En cette occurrence, le maréchal Baraguey d'Hilliers se montra plus jaloux de brusquer la fortune que d'économiser le sang de ses hommes. Il compta sur la valeur de ses troupes et, sans attendre personne, ordonna l'attaque immédiate. Les zouaves du 1er régiment et les fantassins du 33e de ligne justifièrent la témérité de leur chef. Bravant la mitraille, ils atteignirent les premières maisons, surmontèrent tous les obstacles, se battirent dans les fermes, dans les jardins, aux défilés des rues, et, par leur impétuosité, obligèrent l'ennemi à nous abandonner la bourgade. Vers la fin de l'action, Ladmirault parvint à relier ses efforts avec ceux de la division Bazaine. A la chute du jour, on s'établit dans Melegnano, sans songer d'ailleurs à poursuivre les Autrichiens qui achevaient de gagner Lodi. Telle fut cette journée : victoire sans doute, mais qui nous coûta près de mille hommes hors de combat. De part et d'autre, on affecta de se montrer satisfait les Autrichiens se félicitèrent d'avoir maintenu leur ligne de retraite, et les Français se glorifièrent d'avoir occupé Melegnano.

Cette bataille stérile eut un lendemain singulièrement touchant. De la porta Romana, de longues files de carrosses partirent pour aller chercher les victimes. Les Milanaises du plus haut rang se disputèrent les blessés, les transportèrent avec des sollicitudes infinies, les installèrent dans les appartements les plus somptueux de leurs demeures, les entourèrent, en un mot, de tant de soins qu'on n'eut plus à craindre qu'une chose, les raffinements de luxe ou d'abondance qui entraveraient la guérison. Les nobles femmes, quand on les remerciait, se contentaient de répondre qu'elles auraient voulu faire davantage pour ceux qu'elles nommaient leurs libérateurs. Nos pauvres soldats, nos officiers eux-mêmes ne revenaient pas de leur surprise C'est avec délices qu'ils s'entendaient consoler dans cette belle langue italienne qui n'était point la leur, mais qui est si expressive que le cœur suffit pour la comprendre : dans leur reconnaissance, ils bénissaient presque un mal que pansaient de si douces mains. On assure que, le patriotisme et la charité se changeant en un sentiment plus tendre, plus d'un roman naquit de ces passagères liaisons. Pluie de fer et pluie de fleurs, journées de soleil et de fête, heures ardentes de bataille et d'amour, reconnaissance enthousiaste suivie d'une longue ingratitude, telle fut la campagne d'Italie.

Le rôle de libérateur est presque aussi malaisé que celui de conquérant. Aux soucis militaires se mêlaient les soucis politiques. De Milan, l'Empereur adressa aux Italiens une proclamation qui semblait plus propre à surexciter qu'à retenir les espérances. Il s'enorgueillissait de « contribuer à rendre libre une des plus belles contrées de l'Europe ». « Unissez-vous, disait-il, dans un seul but, l'affranchissement de votre pays : organisez-vous militairement... Je ne viens pas ici, poursuivait Napoléon III, avec un système préconçu pour déposséder les souverains ou pour vous imposer ma volonté : mon armée ne s'occupera que de deux choses, contenir vos ennemis et maintenir l'ordre intérieur ; elle ne mettra aucun obstacle à la manifestation de vos vœux légitimes. » C'était à merveille. Mais quelle serait l'expression de ces vœux ? Comment en contrôlerait-on la sincérité ? Persisterait-on à les considérer comme légitimes, même s'ils mettaient en échec les traités et inauguraient tout un droit nouveau ? L'Empereur avait voulu que les Italiens fussent émancipés : à voir l'état des choses à Florence, à Parme, à Modène, à Bologne, n'était-il pas à craindre que bientôt ils le fussent trop ?

Dès le début de la guerre, la Toscane avait fait sa révolution. Depuis longtemps, cette révolution était préparée par les livres ou les brochures ; elle l'était par les spéculations des libéraux florentins qui, lassés de leur maître débonnaire, aspiraient vaguement à d'autres destinées. Jamais elle n'eût éclaté sans les agents piémontais. Le premier de tous ces agents fut le ministre accrédité par la Sardaigne auprès du grand-duc Léopold, M. Buoncompagni. De l'aveu même des historiens italiens, M. Buoncompagni fut en Toscane e un agitateur pacifique autant qu'un diplomate[26]. Ses instructions lui recommandaient d'entrer en relation avec les libéraux, de rassembler autour de lui tous les mécontents, de communiquer avec le comité secret qui travaillait les troupes pour les délier de l'obéissance envers le souverain légal. Un instant, M. Buoncompagni avait eu des scrupules ; il les avait exposés à Cavour qui les avait raillés fort et, sans doute, les avait vaincus ; car le diplomate n'était revenu à Turin que pour retourner à Florence. Il y était retourné avec la mission de proposer à Léopold une alliance intime entre le gouvernement sarde et le gouvernement grand-ducal. A ce prix, disait-on, l'indépendance toscane serait respectée. Pour faire prévaloir ces vues, l'envoyé piémontais invoqua le témoignage de l'opinion publique que vraiment il connaissait bien : depuis deux ans, ne travaillait-il pas à la façonner ? A plusieurs reprises, les offres furent renouvelées, avec un mélange habile de menaces et de caresses. Le grand-duc évita d'abord de répondre, puis se retrancha dans la neutralité. Il ne voulait être, disait-il, ni le lieutenant de l'Autriche, ni celui du roi Victor-Emmanuel. C'est ce qu'attendait le Piémont.

Le 27 avril était le jour où le rejet de l'ultimatum autrichien ouvrirait les hostilités. Ce jour-là, éclata à Florence une manifestation, non pas désordonnée comme celles de 1848, mais réglée avec la précision d'une parade. M. Buoncompagni en fut, suivant l'expression du ministre d'Angleterre, M. Scarlett, le great leader and director[27]. Pendant la nuit, les troupes, travaillées comme le peuple, avaient pris la cocarde italienne. Parmi les manifestants figuraient non seulement les soldats, mais les gendarmes. On fit une première halte devant la demeure du chargé d'affaires sarde, qui recommanda, en fort bons termes, la discipline et l'ordre. Puis on se porta, avec de grands applaudissements, devant l'hôtel de la légation française. On passa ensuite sous les fenêtres de la légation autrichienne et avec un silence affecté, mais sans pousser plus loin la réprobation, la consigne étant d'être sage et les Toscans n'aimant pas les excès. Le grand-duc était au palais Pitti. Depuis longtemps, il pénétrait les intrigues de M. Buoncompagni : on dit même qu'il s'était oublié jusqu'à taxer de déloyale l'attitude du gouvernement sarde, ce qui avait provoqué à Turin de grands éclats de vertueuse indignation. Le ministère ayant donné sa démission, le prince venait d'appeler M. Corsini, marquis de Lajatico. En même temps, il avait mandé autour de lui le corps diplomatique, soit pour prendre ses conseils, soit pour attester devant lui la justice de sa cause. Le marquis Lajatico, s'étant concerté avec M. Buoncompagni, déclara qu'il ne pouvait prendre le pouvoir que moyennant l'alliance avec la Sardaigne. Puis il conseilla l'abdication. Circonvenu de tous côtés, le grand-duc ne voulut pas que le drame qui commençait finît en tragédie. Ce n'était ni le tempérament de son peuple ni le sien propre. Fort tranquillement, il commanda ses équipages. A sept heures du soir, il sortit de la ville par la route de Bologne, au milieu d'une foule curieuse plutôt qu'hostile : car on lui reprochait son origine qui était suspecte, non ses actes qui ne furent jamais ceux d'un tyran.

M. Buoncompagni avait préparé la fin du régime grand-ducal, assez doucement d'ailleurs et en supprimant l'agonie. Le soir, il présida à l'organisation d'un nouveau pouvoir. Il fit plus. La dictature ayant été offerte au roi Victor-Emmanuel, et ayant été acceptée par celui-ci pour le temps de la guerre, le diplomate se changea en gouverneur et devint, à titre provisoire, commissaire extraordinaire au nom du Piémont. Dans l'exercice de cette dignité, il semble avoir rencontré plus de déboires que de succès. Il eut quelque peine à trouver des collaborateurs : c'était à qui se déroberait, par méfiance de l'avenir, appréhension du péril, crainte de réaction[28]. Douze jours s'écoulèrent avant qu'on parvînt à former un ministère dont le membre le plus important fut un Florentin de vieille origine, le baron Ricasoli. Sur ces entrefaites, on vit débarquer à Livourne ce mystérieux 5e corps, commandé par le prince Napoléon et dont la destination était demeurée si longtemps inconnue. Le prince, ayant laissé l'une de ses divisions, la division d'Autemare, dans la haute Italie, arriva à Florence avec sa seconde division, la division Uhrich, et une brigade de cavalerie. Le bruit se répandit aussitôt parmi les Toscans que l'Empereur, imitant le fondateur de sa race, allait reconstituer au profit de son cousin un royaume d'Étrurie. L'attitude du commandant du 5e corps aurait à elle seule démenti cette opinion. Au lieu de flatter ceux qui déjà se considéraient comme ses sujets, il les morigéna fort : tantôt il se plaignait qu'il fût mal pourvu aux besoins de ses régiments ; tantôt il signalait l'incurie de l'administration : surtout il ne se lassait pas de récriminer contre la lenteur à recruter, équiper, instruire les corps de volontaires. Ces reproches retombaient sur le commissaire piémontais. A ces blâmes ne tardèrent pas à se joindre ceux de Cavour. « Buoncompagni est par trop mou, écrivait-il à quelque temps de là, et décidément il ne va plus[29]. »

Telle fut la révolution toscane. On ne pouvait douter qu'elle n'eût son contre-coup dans toute l'Italie centrale.

Le 1ermai, la duchesse de Parme, Marie-Thérèse de Bourbon, avait été forcée de quitter sa capitale. Trois jours plus tard elle avait été rappelée ; car elle était bonne, gouvernait d'après l'intérêt du pays, résistait même de son mieux aux exigences du cabinet de Vienne. Ce retour de faveur, très célébré dans la presse monarchique comme une vraie contre-révolution, n'était au fond qu'une courte halte dans la mauvaise fortune. A l'une des extrémités du duché, les Autrichiens, en vertu des traités, occupaient Plaisance : les Piémontais, se fondant sur la conduite de leurs adversaires, occupèrent, à l'autre extrémité, Pontremoli, premier empiétement qui présageait pour un prochain avenir une usurpation totale. La malheureuse princesse protesta contre cette atteinte à ses droits souverains, proclama sa neutralité, vain mot impuissant à la protéger, sollicita sans beaucoup d'espoir les bons offices de l'Angleterre ; puis, ayant éloigné ses enfants, elle resta seule à Parme, gardant par devoir, mais sans illusion, l'ombre d'autorité qui lui restait. Si, quelque jour, les Autrichiens, par mesure stratégique ou par nécessité, abandonnaient l'Italie centrale, que pourrait-elle contre le courant d'opinion si savamment créé, entretenu, grossi par la Sardaigne ? Sa popularité, toute personnelle, la préserverait de toute insulte, lui vaudrait même quelques respectueux égards ; mais ni sa sagesse ni ses vertus ne sauveraient le trône de son fils.

Dans l'État de Modène, les provinces de Massa et de Carrare, situées à l'occident des Apennins, s'étaient, dès le 27 avril, séparées de la maison d'Este. Le changement s'était opéré tout seul, sans secousse, suivant le programme arrêté naguère par la Société nationale, toute-puissante en ces régions. Le 30 avril, 400 soldats piémontais avaient occupé Massa et Carrare au milieu des acclamations du peuple, très travaillé depuis longtemps et, d'ailleurs, mal gouverné. Le duc François V n'aspirait point à l'indépendance comme la duchesse de Parme ; il n'était point non plus, comme Léopold de Toscane, un despote ami de la tolérance et débonnaire au point de rendre jaloux les peuples libres. Il n'imaginait que deux puissances en ce monde, celle de Dieu dans le ciel, et sur la terre celle de l'Autriche, dont il se considérait comme le lieutenant. Dépossédé d'une partie de ses États, et menacé de perdre bientôt le reste, il recourut à Vienne. M. de Rechberg, qui venait de succéder au comte Buol, avait autre chose à faire qu'à écouter les doléances d'un ami si chétif. Il répondit distraitement que dans le présent on ne pouvait rien, que plus tard on reconquerrait les territoires perdus. Ne se jugeant point en sûreté à Modène, François V se retira à Brescello, au milieu d'un appareil assez militaire et moins en souverain qui abdique qu'en soldat qui prépare un retour offensif. Tout dépendrait de l'Autriche. Si elle ressaisissait la victoire, le trône serait consolidé et aussi tous les abus, François V étant de ceux qui ne savent ni apprendre ni oublier. Si, au contraire, les chances de la guerre ramenaient jusque sous l'abri du quadrilatère les bataillons autrichiens, le duc tenterait peut-être un dernier effort ; car il avait quelques troupes, un trésor bien pourvu, et ne manquait pas de résolution : puis définitivement vaincu, il se retirerait, en véritable archiduc, à Vienne, qui était, aussi bien que Modène, sa patrie.

L'agitation ne s'arrêtait pas aux duchés, mais s'étendait jusqu'aux Romagnes. Naguère Pie IX avait visité ces provinces et y avait reçu le plus chaleureux accueil. Mais les acclamations s'étaient adressées moins au souverain temporel qu'au chef suprême de l'Église. Le peuple reprochait aux légats du Pape d'être les agents de l'Autriche. D'un bout à l'autre du pays, les agents de la Sardaigne exerçaient leur redoutable propagande, répandant les brochures, multipliant les affiliations à la Société nationale, conquérant un à un les chefs libéraux, réclamant bruyamment les réformes, puis dénigrant aussitôt ces mêmes réformes si d'aventure elles s'accomplissaient. Depuis le commencement de la guerre, les Bolonais vivaient hors de chez eux et, répandus en groupes tumultueux sous leurs arcades, épiaient ou commentaient avec passion les moindres nouvelles de la guerre. A Ravenne, on célébrait alors avec une pompe extraordinaire les fêtes séculaires de la Madonna del Sudore, Vierge fameuse en ces contrées : quand arrivaient les courriers, le temple rempli de fidèles se vidait soudain, et l'archevêque demeurait seul avec les chantres de la maîtrise qui, eux-mêmes, dans leur trouble, altéraient les hymnes de l'Église ou les abrégeaient[30]. Seule, la présence des uniformes blancs contenait l'effervescence prête à éclater. Que l'Autriche, contrainte à concentrer ses forces, ramenât ses bataillons sur la rive gauche du Pô, et rien ne pourrait empêcher que les écussons pontificaux ne fussent abattus dans toutes les Romagnes, comme le seraient à Modène ceux de la maison d'Este ou à Parme ceux de la maison de Bourbon.

A chacune de ses étapes, à Gênes, à Alexandrie, à Novare, Napoléon avait recueilli les symptômes de l'agitation grandissante. En même temps étaient accourus au quartier général toutes sortes de messagers qui s'ingéniaient en mille manières pour le flatter, le conquérir, ou du moins le deviner. Il ne paraît pas que, dans ces entretiens, l'Empereur soit sorti des généralités. Le 18 mai, comme il recevait à Alexandrie le Florentin Salvagnoli qu'il avait naguère vu à Compiègne, il se borna à lui recommander le maintien de l'ordre, la vigilance l'égard des menées mazziniennes, l'activité à compléter les armements. Il répéta à plusieurs reprises que la mission du prince Napoléon était purement militaire. Sur le sort futur de la Toscane, il garda le silence, se bornant à demander, mais discrètement, si la duchesse de Parme ne pourrait pas être appelée à régner à Florence. « C'est absolument impossible », répliqua aussitôt Salvagnoli[31]. Sur ces entrefaites, deux envoyés de la duchesse ayant sollicité de lui une audience, il se déroba, ne voulant, dans le présent, ni encourager ni détruire aucune espérance. Le 21 mai, il eut un entretien avec Cavour, et, sans découvrir ses intentions ultérieures, lui affirma que son cousin ne serait pas le successeur de la maison de Lorraine. Le premier ministre sarde, dont la candidature du prince Napoléon aurait fort gêné les desseins, s'empressa d'enregistrer la déclaration et, pour la rendre irrévocable, la publia[32]. — C'est à bâtons rompus et comme en courant que se tenaient, d'ailleurs, ces conversations, la conduite de la guerre absorbant toute l'activité de l'Empereur. A Milan, dans le repos relatif de la villa Bonaparte, Napoléon put fixer ses impressions et envisager à loisir ce que le tumulte des marches journalières et les émotions du champ de bataille lui avaient jusque-là en partie dérobé. Comme il avait toujours aimé l'Italie, il se sentait heureux d'en être le libérateur, et sa proclamation, la Proclamation de Milan, ainsi qu'on l'appela, porta le reflet de cette sympathie. Au fond, sa joie se tempérait déjà de quelque déplaisir. Tous les rapports qui lui parvenaient lui signalaient les ambitions de Cavour, ardent à pousser aux annexions : cet allié, naguère souple jusqu'à l'adulation, semblait bien pressé d'escompter, d'outrepasser même les stipulations de Plombières. D'autre part, les nouvelles du théâtre de la guerre annonçaient la retraite imminente des Autrichiens : à peine seraient-ils partis qu'à Parme, à Modène, à Bologne, les antiques souverainetés achèveraient de s'écrouler. Sans doute, ces gouvernements d'ancien régime importaient peu ; mais ce serait bien des révolutions à la fois, sous les auspices d'un prince qui avait eu jusque-là les conservateurs pour clients. Le sort des Romagnes préoccupait surtout Napoléon. Que dirait, en France, le parti catholique ?

C'est de la France en effet que partaient non pas les protestations ouvertes contre la guerre, mais les avis respectueux des amis fidèles qui prédisaient des embarras prochains et peut-être inextricables. Les catholiques, qui avaient reçu de l'Empire tant d'avances, ne se figuraient point qu'on voulût les abandonner. Ce fut, dans ces temps et dans les temps qui suivirent, leur bonne fortune que de rencontrer, dans leur voisinage et comme sur les lisières, des alliés qui donnèrent à leurs réclamations une force inattendue. Autour d'eux se groupaient tous les prudents, tous ceux qui, de loin, prévoyaient les complications. Ce parti de la paix avait ses tenants dans le Corps législatif, et tout dernièrement, à propos de la loi du contingent, on avait fort remarqué la brièveté réservée du rapporteur. Il avait à la cour de puissants patrons, et par-dessus tout l'Impératrice, qui, par dévotion, crainte conjugale, haine de la Révolution, souhaitait que les hostilités eussent un terme prochain ou tout au moins fussent soigneusement localisées. Il avait ses avocats parmi les gens d'affaires, désolés de leurs opérations contrariées. Il comptait surtout de puissants appuis dans le ministère. M. Walewski aspirait à abréger la lutte, puisque ses efforts n'avaient pu la prévenir. Le maréchal Randon partageait les mêmes vues. Il est douteux qu'il eût aimé cette guerre, même s'il l'eût conduite : un autre lui ayant été substitué, que ne pensait-il pas ? Déjà il entrevoyait un conflit européen : il lui faudrait pourvoir à la défense du Rhin, aux services de l'intérieur, à l'Algérie ; et, devant ces perspectives redoutables, son esprit méthodique plutôt que hardi s'effrayait jusqu'à se troubler. Une circonstance particulière mêlait à ses appréhensions un certain dépit. Comme l'Empereur commandait en personne en Italie, la plupart des ordres étaient donnés en dehors de lui : il ne savait ce qui se passait et, par intervalles, s'en plaignait : « Je respecte, écrivait-il le 5 juin au maréchal Vaillant, le secret dont Sa Majesté juge à propos d'envelopper ses intentions ; je n'élève pas la prétention de connaître à l'avance les mouvements ordonnés ou projetés, mais j'exprime le désir de n'être point tenu en dehors de l'action militaire exercée par la France[33]. » Le lendemain, il demandait avec quelque ironie à M. Baroche, président du Conseil d'État, que les jeunes auditeurs envoyés en Italie pour porter le portefeuille de Sa Majesté voulussent bien à leur retour venir le voir : cette visite, ajoutait-il, pourrait l'éclairer. On devine la réponse ahurie de M. Baroche, qui jamais n'eût deviné que ses Auditeurs fussent d'assez hauts personnages pour renseigner utilement un maréchal de France. Les jours suivants, les plaintes continuèrent, adressées tantôt au maréchal Vaillant, tantôt au général de Martimprey : le ministre de la guerre n'avait pas en main les états de pertes et ne pouvait renseigner les familles ; il ignorait les emplacements des régiments ; il n'avait reçu aucun rapport sur les précédents combats, et vraiment « tout cela lui paraissait inexplicable[34]. »

Ainsi se mêlait à l'allégresse de la victoire la crainte des complications qui naîtraient de la victoire même. Aux nouvelles apportées de France s'ajoutaient les informations venues de l'étranger. La Prusse était indécise, l'Allemagne ouvertement malveillante. En Angleterre, le cabinet tory qui subsistait encore regrettait la guerre et en souhaitait ardemment la fin. Seule, la Russie nous gardait ses sympathies. Nous les conserverait-elle si nous nous faisions trop manifestement les apôtres de la Révolution ? Sous cette impression, l'Empereur commença à écouter ceux qui lui soufflaient tout bas qu'une guerre avec une puissance conservatrice comme l'Autriche ne pouvait être qu'un « duel au premier sang ». En vain la proclamation de Milan promettait-elle la liberté à tous les Italiens. D'autres desseins s'affermiraient bientôt dans l'esprit de l'Empereur et, après avoir été médités dans le secret, éclateraient peut-être en quelque résolution inattendue.

 

VII

Tandis que Napoléon III, dans cette halte triomphante de Milan, débattait sa conduite future, les Autrichiens lui épargnèrent pour l'avenir l'embarras d'un plan de campagne. Vaincus à Magenta, vivement poussés à Melegnano, ils prirent une résolution qui, à défaut d'autre mérite, avait celui de la simplicité, c'était d'abandonner toute la rive droite du Pô. Le 10 juin, on sut qu'ils venaient d'évacuer Pavie, Plaisance même où ils avaient édifié tant d'ouvrages et accumulé un si puissant matériel. Le même courrier annonça le départ de la duchesse de Parme qui avait définitivement quitté ses États. Les jours suivants, la retraite de l'ennemi se marqua mieux encore. Il se retira de Lodi, de Pizzighetone, de Crémone. Il repassa l'Adda que sans doute il ne défendrait point, préférant la ligne de la Chièse, peut-être même celle du Mincio. Pour que la concentration aux confins de la Vénétie fût complète, il ne restait qu'à évacuer les Romagnes. Le 11 juin, les brigades qui composaient les garnisons de Bologne, de Ravenne, de Ferrare, commencèrent à franchir le Pô : dix jours plus tard, les derniers détachements avaient repassé le fleuve. Dans les cercles viennois, tout fut d'ailleurs ménagé pour que cette marche en arrière eût l'apparence, non d'un recul, mais d'une manœuvre. L'armée, disait-on, avait été médiocrement commandée, mais l'empereur François-Joseph arrivait, et, avec lui, les choses allaient prendre un autre aspect. L'Autriche, au début de ses nombreuses campagnes, avait été souvent malheureuse, mais presque toujours elle avait réparé ses disgrâces par sa persévérance. Un souvenir était surtout invoqué. En 1848, Radetzki, le vaillant Radetzki, chassé de Milan, n'avait-il pas rétrogradé jusque sous Vérone ? Mais bientôt, ayant refait ses forces, il avait reconquis la Lombardie. Sans doute, la fortune réservait une pareille revanche aux soldats élevés à l'école de Radetzki.

Cette concentration ne laissait à Napoléon qu'un parti à prendre, suivre l'ennemi qui momentanément se dérobait. Tout le reste de la campagne pourrait se dire en quelques mots. On marcha droit devant soi, sans beaucoup de calcul et avec une confiance qu'assombrissait une seule crainte, celle du fameux quadrilatère. Un matin, au pied d'une des collines qui enceignent le lac de Garde, on rencontra l'ennemi qu'on n'attendait point et qui ne nous attendait pas davantage. Comme de part et d'autre on était brave, on se battit avec acharnement pendant une longue journée de juin, sous les ardeurs du soleil et sous les ravages de la mitraille. La victoire resta au plus entreprenant, au meilleur marcheur, au plus dégourdi, c'est-à-dire au soldat français. Cependant, comme l'Europe grondait et que les pertes étaient énormes, l'Empereur s'avisa de deux choses point nouvelles et qu'il eût pu lire dans les livres : à savoir qu'une coalition était un cruel embarras et qu'un champ de bataille était horrible à contempler. Là-dessus, il fit toutes sortes de réflexions judicieuses et qui, trois mois auparavant, eussent été meilleures. Un jour, n'y tenant plus, avec cette simplicité cordiale et gracieuse qui le faisait aimer malgré ses fautes, il alla trouver l'empereur d'Autriche, s'étonna avec lui que tant de sang fût versé, lui serra la main, l'embrassa même et, en une heure, bâcla une paix qui ne terminait rien, hormis le carnage. Puis il revint en France, en hâte et comme fermant les yeux pour ne pas voir tout ce qu'il laissait là-bas de passions ou d'espérances malaisées à contenir, dangereuses à satisfaire. Quand Comines raconte l'expédition de Charles VIII, il la résume ainsi : « Le voyage fut conduit de Dieu tant à l'aller qu'au retour ; car le chef et les conducteurs ne servirent de pères. n A peu de chose près, ce jugement se trouva de nouveau vrai. Mais il faut reprendre tout cela par le détail.

De Milan deux routes conduisaient en Vénétie, l'une au sud qui inclinait vers le Pô, l'autre au nord qui passait par Brescia. On choisit celle du nord qui offrait, disait-on, plus de ressources. Le 11 juin, le mouvement commença. Du 12 au 14, les alliés passèrent l'Adda, les Sardes à Vaprio, les Français à Cassano. Nulle part l'ennemi ne se montra, et on n'eut à vaincre d'autre obstacle que celui des eaux qui, grossies par des pluies récentes, génèrent le travail des pontonniers. Peu après, on franchit le Serio, puis l'Oglio. A gauche s'étendaient les Sardes qui nous précédaient un peu. Au centre, le gros de l'armée s'avançait vers Brescia par Calcio et Chiari. A droite, le 36 corps, commandé par Canrobert, inclina vers le sud par Fontanella, Soncino, Mairano, et poussa assez loin ses reconnaissances, mais sans rencontrer les Autrichiens, qui, d'après tous les dires des gens de la contrée, avaient disparu vers la Chièse. Cette période ne fut marquée que par un seul engagement ; ce fut un petit combat, d'ailleurs peu favorable, livré près de Treponti, par les volontaires de Garibaldi lancés en éclaireurs fort en avant de l'armée sarde. La marche, quoique très lente, n'était pas sans fatigue. Napoléon, par crainte de surprise, avait formé ses corps en un ordre très concentré : de là des colonnes qui se gênaient réciproquement ; de là surtout des stationnements sur place qui, aux heures de la chaleur la plus intense, incommodaient fort les hommes exposés aux insolations ou suffoqués par la poussière. La quantité des bagages qu'on s'efforçait en vain de diminuer, et aussi le passage de nombreux cours d'eau, furent une autre cause de retards ou de confusion. Les soldats se plaignaient en outre de la distribution des vivres qui ne se faisait qu'à une heure avancée et après de longues attentes. Plusieurs fois, le café, l'orge, d'autres denrées encore, manquèrent dans certaines divisions. Puis l'intendance imagina de substituer au pain ou au biscuit qui devenait rare, des rations de farine de maïs que les habitants du pays réduisaient en bouillie et consommaient sous le nom de polenta. Il était à craindre qu'un régime si inaccoutumé ne fût une cause de débilitation pour les troupes, déjà éprouvées par la marche, le changement d'habitudes et le climat. Certains généraux prirent ces abus fort à cœur. Tel fut le général Trochu, qui, dans des lettres très vives, flétrit ce qu'il appelait de déplorables désordres, annonça qu'il irait lui-même assister aux distributions. « Il faut, disait-il, une alimentation dont le fond soit le pain ou au moins le biscuit, et l'accompagnement le lard. » Et il ajoutait : « Le lard est l'objet de toutes les ambitions de nos soldats. » Cette humble ambition était rarement satisfaite : le lard arrivait quand il était trop tard pour le cuire ; souvent aussi il n'arrivait point du tout. En plusieurs occasions, la générosité des habitants ou bien encore la maraude suppléa à la parcimonie des services administratifs. Faute de mieux, fantassins ou cavaliers mangeaient tristement le soir leur bouillie de maïs qu'ils ne savaient point apprêter : parfois aussi, ils la jetaient sur la route et se vengeaient par toutes sortes de quolibets contre l'intendant qu'ils appelaient le duc de la Polenta.

Le 18 juin, l'armée alliée prit ses cantonnements autour de Brescia. L'Empereur et la garde occupèrent la ville. Baraguey d'Hilliers, donnant la main aux Sardes, s'établit sur la route de Lonato et de Castiglione. Le 2e corps bivouaqua à San Zeno, le 3e à Borgo-Poncarole, le 4e à Bagnolo. Le 19 et le 20 furent des jours de repos. Ce furent aussi des jours de solennités militaires, car, au milieu des acclamations de la population bresciane, l'Empereur remit les croix et les médailles décernées à la suite des derniers combats. A Brescia, l'armée reçut dans le même temps un renfort considérable : ce fut la division de cavalerie de la garde qui, ayant passé par la route de la Corniche, s'était trouvée fort en retard sur les autres corps. La magnifique division fut accueillie avec une curiosité admirative, tant on s'émerveillait de ses superbes équipements qui contrastaient avec les autres uniformes déjà usés par la campagne ! Mais surtout elle fut accueillie avec joie. En face de nous était la Chièse, puis les hauteurs de Lonato et de Castiglione, et enfin, en arrière, le Mincio. Là sans cloute se tenait l'ennemi, et, pour l'aborder en une rencontre décisive, ce n'était pas trop que toutes nos forces fussent réunies.

Les Autrichiens ne s'étaient décidés à la retraite que dans l'espoir de consolider leurs positions, d'accroître plus aisément leurs effectifs et surtout de les refondre. De là, dans les jours qui venaient de s'écouler, un redoublement d'efforts et d'activité. Des décrets avaient prescrit la formation des 5e bataillons de guerre et avaient stimulé par des avantages particuliers les engagements volontaires. Les contingents ainsi accrus reçurent une organisation nouvelle. En dehors des corps destinés, soit à observer la Hongrie et la Galicie, soit à soutenir éventuellement l'Allemagne dans une guerre contre la France, les forces rassemblées en Italie furent réparties en deux grandes armées. L'une et l'autre furent placées, à partir du 16 juin, sous les ordres de l'empereur François-Joseph, arrivé dès le 30 mai à Vérone et assisté du baron de Hess, chef d'état-major général. La première armée, composée des IIe, IXe, Xe et XIe corps, fut confiée au comte Wimpffen. La seconde, formée des Ier, Ve, VIIe, VIIIe corps, eut pour chef le comte Schlick. Giulay, discrédité par ses défaites, avait été, comme on le voit, relevé de son commandement. A ne considérer que les états de situation établis par les chancelleries militaires, les forces de ces deux armées auraient atteint près de 250.000 hommes. Mais il s'en fallait que ce chiffre formidable fût celui des troupes combattantes. Il convenait de défalquer les indisponibles de toute sorte, les malades qui étaient fort nombreux, et aussi certains bataillons douteux qu'on aimait mieux ne pas employer : en outre, le Xe corps fut détaché vers le Pô inférieur, loin du théâtre des opérations actives. Tous ces prélèvements opérés, on pouvait compter sur un effectif réel de 160.000 hommes. Ce chiffre se trouvait à peu près égal à celui de l'armée franco-sarde, en sorte que, le nombre étant pareil, la victoire serait le prix de l'habileté des chefs ou de la valeur individuelle des soldats.

L'emploi de ces forces était pour les Autrichiens un sujet de terrible anxiété. Les précédents échecs avaient fait naître l'hésitation, enhardi l'esprit de critique, multiplié les donneurs de conseils. Jeune encore et fort inexpérimenté des choses de la guerre, François-Joseph était peu propre à ramener à lui l'autorité, à imposer un plan ou à en diriger l'exécution. Une crainte dominait toutes les autres. On touchait à Castiglione, à Lonato, à tous ces lieux fameux par les anciennes disgrâces des Impériaux ; et on ne pouvait se figurer que, du génie de Bonaparte, son héritier n'eût pas recueilli quelques parcelles : de là une perplexité qui amenait à modifier toutes les combinaisons dès qu'elles paraissaient résolues. On décida d'abord de prendre position sur la ligne des hauteurs qui se développent au sud du lac de Garde et de défendre le cours de la Chièse. A peine ce projet semblait-il arrêté que les objections se produisirent : n'était-il pas imprudent de livrer une grande bataille quand on avait le Mincio à dos ? Si on était forcé à rétrograder, la retraite, même facilitée par plusieurs ponts, ne serait-elle pas désastreuse ? Ces critiques se formulèrent si énergiquement et si haut qu'elles prévalurent. L'ordre fut donné d'abandonner la ligne de la Chièse. Le 20 juin, on repassa le Mincio, qui sembla dès lors la ligne de défense adoptée. C'était un premier changement de plan, et, comme on le verra, ce ne devait pas être le dernier.

Il arriva donc que quand, le 21 juin, l'armée alliée quitta ses bivouacs autour de Brescia, elle ne rencontra devant elle aucune trace de l'ennemi. A droite, le 4e corps, après avoir franchi la Chièse, vint prendre position à Carpenedolo, tandis que le 3e, demeuré en arrière, s'arrêtait sur la rive droite à Mezzane. Au centre, le 2e corps, ayant passé la rivière, s'établit sur la rive gauche, et dans la journée suivante gagna Castiglione. Pendant ce temps, le 1er corps campait à Rho ; le lendemain, il effectua son passage et atteignit Esenta. L'Empereur, escorté de sa garde, fixa, le 21 juin, son quartier général à Castenedolo : le 22, laissant en arrière la division de cavalerie, il se porta à Montechiaro. Sur notre gauche, les Sardes étaient répartis entre Lonato, Calcinato, Rivoltella, et s'appuyaient au lac de Garde. Cependant nos officiers fouillaient avec quelque anxiété la plaine qui s'étendait sur leur droite : surtout, ils observaient les mamelons qui se dressaient devant eux et dont le plus élevé devait, d'après les cartes, porter sur ses flancs le village de Solferino. Leur inquiétude cessa devant les rapports des gens du pays, qui tous annonçaient la même nouvelle. Les Autrichiens, disaient-ils, avaient paru en nombre à Solférino, à Cavriana, à Volta ; mais ils avaient rétrogradé, avaient repassé le Mincio et se trouvaient, à n'en pas douter, sur la rive gauche du fleuve.

C'est sous cette impression de sécurité que s'ouvrit la journée du 23. Le matin vers neuf heures, l'aéronaute Godard, mandé au quartier général, s'éleva en ballon à une assez grande hauteur et, après avoir, disait-il, observé attentivement la contrée, affirma qu'il n'avait découvert que trois cavaliers près de Pozzolengo[35]. Dans l'après-midi, les choses changèrent. Les vedettes établies en avant de Castiglione, les détachements envoyés en reconnaissance, les villageois eux-mêmes signalèrent la réapparition de corps autrichiens assez importants. En ces conjonctures, notre état-major, au lieu de prendre les rapports au pied de la lettre, les interpréta. Comment les Autrichiens auraient-ils repassé le Mincio s'ils avaient dû le franchir de nouveau deux jours plus tard ? Pouvait-on admettre que l'ennemi se reportât en avant pour disputer un terrain qu'il avait, l'avant-veille, librement abandonné ? Cette idée préconçue, et d'ailleurs très naturelle, domina toutes les appréciations. « Il est à présumer, écrivait le soir l'un des chefs de corps, que l'ennemi, qui a grand intérêt à savoir sur quel point du Mincio nous allons nous diriger, a voulu rapprocher ses avant-postes pour mieux nous observer. En les rapprochant, il a été obligé de les renforcer. Là probablement est la cause de tous les mouvements observés par les vedettes ou signalés par les reconnaissances de la journée[36]. » Seul, Baraguey d'Hilliers s'inquiéta et persuadé que Solférino se trouvait occupé par les Autrichiens, recommanda au général Ladmirault de se montrer prudent, de combiner ses mouvements dans la marche du lendemain avec ceux de Forey, de ne pas précipiter son attaque si celle-ci devenait nécessaire.

A part cet ordre prévoyant du commandant du 1er corps, la journée du 23 s'acheva sans qu'aucune préoccupation inaccoutumée trahît l'imminence d'une bataille. Comme le soir venait, le bruit de nos bivouacs diminua peu à peu, tandis que nos soldats, déjà à demi assoupis, s'entretenaient de leur village où, à cette heure-là même, s'allumaient sur les hauteurs les feux joyeux de la Saint-Jean. Ils s'attendaient à une action générale, mais pas pour le lendemain, et, au milieu de ce rude travail de la guerre, ne voulaient rien perdre du précieux repos que les ténèbres leur assuraient. Bientôt, dans l'universel silence, on n'entendit plus que le pas des sentinelles qui passaient et repassaient devant le camp. Cependant, à travers les ombres presque lucides de cette claire nuit de juin, on aurait pu deviner, discerner presque d'autres bivouacs, ceux des Autrichiens, qui, eux aussi, s'abandonnaient au sommeil. Toute la nuit le même calme régna, comme si la nature se fût appliquée à prolonger l'illusion de la paix. Enfin le ciel, s'éclairant de ses premières blancheurs, annonça le jour nouveau, qui pour beaucoup n'aurait point de lendemain.

 

VIII

Quand, en venant de Milan, par la route de Brescia, on a traversé la Chièse, deux régions fort différentes s'offrent aux yeux, suivant que le regard se porte vers le sud-est ou vers l'est. Au sud-est, c'est la continuation de la plaine lombarde, un peu moins riche toutefois, moins bien arrosée, aride même par endroits, et avec quelques aspects pierreux qui annoncent la proximité de la montagne. Cette contrée, plate et uniforme, n'offre d'autre relief qu'un petit mamelon, appelé Monte Medolano, si peu élevé d'ailleurs qu'on le remarquerait à peine si les cartes ne le signalaient. Le pays est coupé de routes nombreuses, dont la principale est la chaussée qui, partant de Brescia et passant par Castiglione, se dirige vers Mantoue. Du milieu des champs de mûriers, émergent plusieurs clochers ou campaniles qui marquent la place des bourgs et des villages ; c'est d'abord la petite ville de Médole, puis le hameau de Rebecco, un peu plus loin Guidizzolo, enfin, tout au sud, Ceresara. Tout au bout de l'horizon, mais à une distance très considérable, quelques ondulations très légères masquent le cours du Mincio. Telle est la plaine. — Tout autre est le spectacle, si, après avoir franchi la Chièse, on se dirige droit vers l'est. On se heurte alors, vers Lonato, Esenta, Castiglione, à une série de collines qui semblent, à première vue, jetées comme au hasard et ne laissent qu'une image confuse. En les étudiant de plus près, on remarque qu'elles se développent en une sorte de demi-cercle et forment comme la ceinture méridionale du lac de Garde. Tout près du lac, elles s'étagent en pente douce avec des échappées charmantes qui permettent d'apercevoir, au bord du rivage, Desenzano, Rivoltella, la presqu'île de Sermione et, au-delà, l'immense nappe d'eau qui s'allonge vers le nord : l'un de ces coteaux, celui de San Martino, était appelé à une renommée prochaine. A mesure qu'on s'élève au-dessus du lac, le relief des hauteurs s'accuse davantage ; l'une d'elles est surmontée d'une chapelle qu'on appelle dans le pays la Madonna della Scoperta ; plus à l'est se montre un gros village, Pozzolengo. Tout en arrière se développe le chaînon le plus considérable. Il se compose d'une série de collines qui, à partir de Castiglione, portent sur leurs flancs plusieurs hameaux, le Fontane, le Grôle, subissent ensuite une très légère dépression, mais bientôt se relèvent en deux mamelons, l'un planté de cyprès, l'autre couronné par un cimetière, et en arrière par une église et par un vieux château ; entre ces deux mamelons se dresse le sommet principal que domine une haute tour, véritable observatoire de toute la contrée et nommée pour cette raison la Spia d'Italia, l'Espionne de l'Italie. C'est autour et au pied de ces escarpements que se groupe le village de Solférino. Au-delà de Solférino, le sol de nouveau s'abaisse, puis se relève en plusieurs éminences dont l'une porte le village de Cavriana : les hauteurs se prolongent dans la direction de Volta et enfin s'aplanissent près des rives du Mincio.

Ces positions, les Autrichiens les connaissaient de longue date et les avaient étudiées comme on étudie un champ de manœuvre. Ils savaient combien ce terrain vallonné était propre à la défense et combien serait critique le sort de l'ennemi, rejeté en cas de défaite vers la Chièse ou refoulé vers le lac. Leur première pensée avait été de mettre à profit ces avantages. Dès qu'une nouvelle décision du quartier général les eut ramenés de l'autre côté du Mincio, ils se prirent à regretter ce qu'ils avaient abandonné. Le regret fut si vif qu'il inspira un second changement, c'est-à-dire un retour au plan primitif. C'est ainsi que l'ennemi, dans la journée du 23 juin, avait repassé de nouveau le Mincio. Vers le soir, il avait atteint Pozzolengo, Solferino, Cavriana, Guidizzolo. Il appuyait son extrême droite aux coteaux des bords du lac et s'étendait par sa gauche jusqu'à Médole. Comment un si grand mouvement fut-il dérobé à notre vigilance ? Le terrain, couvert d'arbres dans la plaine et coupé de ravins dans la montagne, favorisa les Autrichiens. Leur marche ne les rapprocha de nous qu'à une heure assez avancée de la journée, en sorte que nos patrouilles ne signalèrent d'abord que des avant-gardes. Quand les rapports arrivèrent, on inclina, comme on l'a dit, à les taxer d'inexactitude ou d'exagération. L'ennemi ayant repassé le Mincio, était-il possible qu'il reprît pied sur la rive abandonnée ? Encore une fois, on ne pouvait croire à de si subites variations.

Dans cette campagne, les fautes presque toujours se compensèrent. Nos adversaires n'étaient guère mieux informés que nous. Pendant cette nuit du 23 au 24 juin, on campa de part et d'autre à deux lieues de distance à peine, dans une sécurité qui confond. L'ordre de marche du 24 amènerait fatalement la bataille sans que, d'un côté ou de l'autre, on l'attendît. Les Autrichiens, quittant vers neuf heures leurs bivouacs, devaient atteindre Lonato et Castiglione et en couronner les hauteurs. Quant à l'itinéraire des alliés, il était ainsi fixé : à droite, Niel avec le 4e corps s'avancerait de Carpenedolo sur Guidizzolo par Médole ; Mac Mahon avec le 2e corps se dirigerait de Castiglione vers Cavriana ; au centre, Baraguey d'Hilliers, en suivant les collines, s'élèverait d'Esenta vers Solferino ; à notre gauche, les Sardes, rapprochés du lac, auraient pour objectif Pozzolengo. La garde, laissée en réserve à Montechiaro, gagnerait Castiglione, tandis que le 3e corps, encore de l'autre côté de la Chièse, franchirait la rivière et, couvrant notre extrême droite, s'acheminerait vers Médole[37]. Comme on le voit, entre les Autrichiens qui se portaient à la défense des hauteurs et les alliés qui se disposaient à aller chercher l'ennemi au-delà du Mincio, la rencontre, quoique non prévue pour ce jour-là, était inévitable, inévitable comme le choc de deux trains lancés en sens inverse sur une même voie.

Niel, à la petite pointe du jour, partit de Carpenedolo, laissant derrière lui, mais bien au-delà de la Chièse, Canrobert qui, dans le même temps, levait ses bivouacs. Il suivit pendant cinq ou six kilomètres la route de Médole. La division Luzy marchait en tête, éclairée elle-même par deux escadrons de chasseurs. Bien qu'on fût en plaine, la vue était restreinte par les plantations de mûriers et aussi les rideaux d'arbres qui bordaient les champs de blé ou de maïs. Chemin faisant, on interrogea quelques paysans : les uns annoncèrent que le pays était libre ; les autres, que les Autrichiens s'étaient montrés de nouveau. Sous l'impression des pensées qui dominaient au quartier général, le général de Luzy ne croyait point à la bataille. Déjà on apercevait, à quinze cents mètres environ, le clocher de Médole quand notre cavalerie se heurta, près d'une ferme, à un parti de lanciers ennemis. Les nôtres chargèrent, mais bientôt furent arrêtés par une troupe assez importante d'infanterie qu'appuyaient plusieurs pièces de canon. En hâte ils se replièrent. Luzy prit les ordres de Niel, qui prescrivit de se porter en avant et d'enlever Médole. Deux bataillons d'infanterie et quelques escadrons de cavalerie défendaient les abords du bourg. Après un court combat la petite ville fut emportée. Mais dans la plaine au-delà de Guidizzolo plusieurs corps autrichiens bivouaquaient, le IXe, le IIIe et, fort en arrière, le XIe, forces imposantes qui présageaient au corps de Niel, le plus aventuré de tous, une rude et chaude journée.

Mac Mahon qui, avec le 2e corps, avait levé, à la même heure que Niel, son camp devant Castiglione, avait, lui aussi, rencontré les Autrichiens. Il s'était engagé sur la belle et large chaussée qui côtoie, à quelque distance, la ligne des hauteurs et se dirige vers Mantoue. Après cinq kilomètres d'une route paisible, comme ses éclaireurs atteignaient une petite ferme située au croisé d'un chemin et relevée sur les cartes sous le nom de Casa-Morino, ils avaient été assaillis par les décharges des tirailleurs ennemis. Mac Mahon suspend sa marche, puis gravit le Monte Medolano, petite butte voisine de la route et qui domine de quelques mètres la plaine uniforme. En face de lui, sur les hauteurs de Cavriana, se déroulent de longues files autrichiennes. Sur la droite, entre Carpenedolo et Médole, tout est encore dans le silence : après une assez longue attente, il distingue les têtes de colonne de Niel, puis vers Médole il perçoit le bruit de la fusillade, signe du combat qui vient de commencer. Un autre spectacle attire plus fortement encore l'attention de Mac Mahon. Sur sa gauche et un peu en arrière, au pied et sur le flanc des collines, il observe des détachements français qui paraissent, disparaissent, s'accrochent le long des buissons, tiraillent avec l'ennemi, et dont le feu, de minute en minute, croît en intensité.

Ces troupes ainsi engagées, ce sont celles de Baraguey d'Hilliers. Le commandant du 1er corps n'a pas été surpris, du moins au même degré que ses collègues, car dès la veille il a prévu l'éventualité d'une lutte et a réglé en conséquence la marche de ses lieutenants. Il est parti d'Esenta dès l'aube, se dirigeant vers Solferino. L'une de ses divisions, la division Forey, a pris les chemins qui bordent les coteaux ; l'autre, la division Ladmirault, a suivi la route des hauteurs. La 3e division, la division Bazaine, qui ne devait partir qu'à six heures, vient seulement de lever son bivouac. Comme il longe les collines, Forey est attaqué sur son flanc gauche par l'ennemi. Il le débusque, et non sans quelques pertes, du mont Rosso, de divers hameaux tels que le Grôle, le Fontane, et enfin du mont Fénile ; ce sont ces combats que Mac Mahon peut observer de la plaine et dont il saisit confusément quelques épisodes. Quant à Ladmirault, à peine a-t-il gravi les hauteurs que devant lui se montre, à quatre kilomètres environ, Solferino avec son cimetière, son église, son château à gauche, sa colline des Cyprès à droite, et au centre la fameuse tour, la Spia d'Italia. Toutes ces positions sont fortement occupées par les Autrichiens ; surtout elles sont garnies d'une formidable artillerie, prête à vomir la mort contre quiconque essayera de les forcer.

Tout au nord du champ de bataille, aux bords du lac de Garde et sur les collines qui y descendent, la rencontre est la même. Dès cinq heures du matin, les Piémontais, établis en avant de Lonato et de Rivoltella, ont lancé d'importantes reconnaissances vers Pozzolengo : or, tous les corps sardes viennent se heurter successivement aux patrouilles autrichiennes qui non seulement occupent cette bourgade, mais aussi, à une grande distance en avant du village, la Madonna della Scoperta. Derrière Pozzolengo est massé tout le Ville corps, assez compact, assez nombreux pour repousser toutes les attaques, et qui les repoussera en effet sous les ordres du général Benedeck, que cette journée rendra fameux.

Il était sept heures et demie du matin. Depuis les rives du lac jusqu'aux castines de Médole, c'est-à-dire sur une étendue de plus de seize kilomètres, partout l'action était engagée. Quiconque eût dominé ce vaste espace qu'animaient les bruits grandissants de la guerre, eût deviné, conjecturé du moins, trois batailles presque distinctes : à gauche, celle des Sardes, à San Martino, à la Madonna della Scoperta, dans la direction de Pozzolengo ; au centre, celle de notre 1er corps qui dessine sa marche sur Solferino ; à droite, celle de Niel qui débouche de Médole conquise et s'avance à l'attaque des fermes ou des hameaux épars dans la plaine. Entre Baraguey d'Hilliers et Niel, Mac Mahon, établi sur la route de Mantoue, cherche à donner la main à l'un et à l'autre, et à maintenir les communications que l'ennemi bientôt tentera de couper. Enfin, bien en arrière encore est le maréchal Canrobert

Il s'en faut que ces perspectives, faciles à embrasser après coup, aient apparu avec cette netteté aux chefs appelés à conduire et à discipliner la grande mêlée. Sur toute la ligne, bien étendue pour une action d'ensemble, on n'entendait que le bruit confus de la fusillade et du canon. A droite, les plantations de mûriers et les nombreux bouquets d'arbres dissimulaient les mouvements des troupes au point de les cacher tout à fait. Au centre, on devinait, mais sans en suivre les détails, une série de combats dont chaque mamelon, chaque butte, chaque buisson était le prix. Des positions éloignées de l'armée sarde, les détonations n'arrivaient qu'avec un son affaibli ; niais à l'aide de lunettes, on voyait les bersagliers aux vêtements sombres qui grimpaient le long des vignes ou des halliers. Tout cela eût été bien moins distinct encore si la claire lumière d'une journée de juin n'eût dessiné avec un vif relief toute cette vaste campagne. Seules quelques brumes matinales demeuraient flottantes sur le lac de Garde ou semblaient accrochées à la presqu'île de Sermione, mais déjà se fondaient sous le soleil qui montait à l'horizon.

L'Empereur était à Montechiaro. Ce matin-là même, en l'église de la bourgade, on rendait les derniers devoirs à l'un de ses aides de camp, le général de Cotte, mort subitement l'avant-veille. Comme la cérémonie commençait, on apprit les hostilités. On hâta les prières funèbres, et avant que le pauvre corps fût rendu à la terre chacun était à cheval, allant où le devoir l'appelait. Le premier soin de Napoléon fut de rapprocher du théâtre des opérations l'artillerie et la cavalerie de la garde, restées fort en arrière à Castenedolo. Puis il partit pour Castiglione, où il arriva avant huit heures. Dans la petite ville circulaient toutes sortes de nouvelles contradictoires, et de la surprise naissait quelque confusion. Comme le monarque mettait pied à terre, de nombreux officiers d'ordonnance, venus de tous les points, coururent à lui pour recueillir ou apporter des informations, solliciter des ordres et surtout demander du secours. L'Empereur monta au château. Malgré les engagements multipliés, plusieurs dans l'entourage hésitaient à croire que l'ennemi eût en masse repassé le Mincio. Napoléon ne partagea pas un seul instant cette illusion obstinée. « Non, non, dit-il, c'est la bataille[38]. » La bataille, il eût été possible de la prévoir ; car, la veille, des reconnaissances poussées à fond eussent dénoncé sûrement la concentration de l'ennemi. N'ayant pas prévu la lutte, l'Empereur prépara du moins les mesures qui assureraient le succès.

Une rapide excursion sur la route de Mantoue, où il rencontra Mac Mahon, et en avant de Castiglione, où il se concerta avec Baraguey d'Hilliers, lui montra bien vite où se dénouerait le sort de la bataille. Entre les coteaux voisins du lac de Garde où luttaient les Piémontais et la plaine de Médole où combattait Niel, se dressait, entouré de ses mamelons, l'escarpement qui portait la tour de Solférino. Cette position serait la plus difficile à enlever. Mais si elle était une fois occupée, les Autrichiens, débordés par leur centre, seraient obligés de ramener leurs ailes en arrière ; ce résultat serait surtout certain si notre mouvement offensif se poursuivait de Solférino jusqu'à Cavriana. Le meilleur moyen d'assurer la victoire à notre droite et à notre gauche, ce serait donc de la conquérir au centre. Telle fut l'idée fort simple à laquelle s'arrêta l'Empereur, et dont il ne dévia point. Dans cette pensée, il prescrivit à Mac Mahon de se relier étroitement au 1er corps sans cependant se séparer du 4e, puis de marcher sur Cavriana dès que Solférino serait emporté. Il donna même au général piémontais Fanti l'ordre de combiner son action avec celle du Pr corps, ordre qui ne put être exécuté, à cause des embarras des Sardes en cette journée. Enfin, malgré l'heure matinale, il n'hésita pas à faire avancer ses réserves. Comme les premières colonnes de l'infanterie de la garde, parties de Montechiaro, s'approchaient déjà de Castiglione, il leur transmit l'avis de hâter leur marche et de prendre pour objectif, pour objectif unique, les hauteurs où luttaient les bataillons de Baraguey d'Hilliers.

L'urgence du péril justifiait cette sollicitude. Lents étaient les progrès du 1er corps, et tous achetés au prix du sang. A droite, Forey, après avoir pris le mont Fénile, le garnit d'artillerie. Sous la protection des batteries, les fantassins tentent d'occuper les mamelons qui séparent de Solférino. Mais l'ennemi s'acharne à la défense, et le terrain conquis pas à pas se louche de morts. C'est alors que tombe mortellement blessé le général Dieu, qui remet au colonel Cambriels le commandement de sa brigade. A gauche, Ladmirault, qui a suivi la route des hauteurs, ne rencontre pas moins d'obstacles. Blessé une première fois, il continue à combattre jusqu'à ce qu'une seconde blessure l'éloigne définitivement du champ de bataille. Heureusement Bazaine survient avec le 1er zouaves encore affaibli de Melegnano ; puis arrive le 34e et enfin le 37e de ligne. Grâce à ces renforts, l'offensive s'accentue. Cependant, abrités derrière les murailles crénelées du cimetière, les Autrichiens dirigent sur les nôtres un feu meurtrier, tandis que leurs pièces, en batterie sur la colline des Cyprès, enlèvent des files entières. Baraguey d'Hilliers ordonne d'abattre les murs à coups de canon : de son côté, l'artillerie du général Forey s'efforce de contrebattre les pièces ennemies. Ainsi se prépare, mais au milieu d'alternatives de toutes sortes, l'assaut de cette tour de Solférino, qui tantôt se cache dans un nuage de poudre, tantôt se profile comme une menace dans l'éclatante lumière du soleil près de son midi.

C'était bien, en effet, une menace. La lenteur de notre marche inspirait une crainte redoutable, celle que nos ailes fussent débordées avant que l'attaque du centre eût réussi.

A l'aile gauche, tous les efforts des Piémontais avaient été repoussés. Ils n'avaient conquis la Madonna della Scoperta que pour la perdre bientôt et reculer jusqu'à Fénile-Vecchio. Pour comble de malheur, les Autrichiens, avec Benedeck, s'étaient emparés du plateau de San Martino, en avaient armé les castines, y avaient établi leur artillerie. En vain les Sardes essayent-ils de les chasser de cette position : les bataillons de la brigade Coni sont réduits à se replier derrière le chemin de fer : plus tard dans la journée, la division Cucchiari, ayant renouvelé la même tentative, est contrainte à la retraite après des pertes considérables et est ramenée jusqu'à Rivoltella.

A l'aile droite, la fortune, sans être aussi défavorable, paraissait indécise. Là, dans la plaine, combattait Niel, livrant pour ainsi dire sa bataille à lui seul. Après avoir occupé Médole, le général de Luzy s'était avancé vers Rebecco, qui avait été pris, abandonné, reconquis. Arrivée un peu plus tard, la division Vinoy s'était heurtée aux Autrichiens retranchés au nord de Rebecco, dans les bâtiments et les dépendances d'une ferme qu'on appelait la Casa-Nuova. Autour de cette ferme, une lutte avait commencé qui devait durer presque toute la journée avec de singulières alternatives d'acharnement et d'accalmie. Vers dix heures enfin, on avait vu paraître les premiers détachements de la division de Failly, qui, ayant laissé une de ses brigades à Médole, s'était portée avec l'autre vers le hameau de Baite, entre la Casa-Nuova et Rebecco, afin de relier les bataillons de Luzy et ceux de Vinoy. Malgré le rassemblement presque complet de son corps d'armée, combien était précaire la position de Niel ! Tout était pour lui danger. En face de lui s'accumulaient les masses autrichiennes : depuis le matin, il luttait contre le IXe corps : déjà le corps allait entrer en ligne. Sur sa gauche, son attention se trouvait sollicitée par un autre péril. Entre lui et Mac Mahon, s'étendait une assez longue solution de continuité. Le danger ne fut en partie conjuré que quand les divisions de cavalerie Partourneaux et Desvaux eurent comblé l'intervalle entre les deux corps d'armée ; encore était-il à craindre que le vide ne se reformât si Mac Mahon, suivant les mouvements du le' corps, inclinait vers Solférino et Cavriana. Menacé sur son front et sur sa gauche, Niel n'était pas plus rassuré pour sa droite : car si les forces autrichiennes continuaient à s'accroître, n'était-il pas à redouter qu'elles ne le tournassent par la route de Ceresara ?

En ces conjonctures, un seul pouvait non seulement prévenir toute disgrâce à notre aile droite, mais y précipiter la victoire, c'était Canrobert. Qu'il hâte sa marche, qu'il porte ses divisions à la droite de Niel, et, du même coup, le succès, un succès éclatant, sera assuré. Mais les régiments de Canrobert ne paraissent pas. Une seule de ses brigades, la brigade Jannin, de la division Renault, a dépassé Médole. Quand arriveront les autres bataillons ? Quelle cause inconnue les retarde ? Niel, agité, nerveux, interroge l'horizon, et déjà son anxiété se nuance de quelque irritation.

C'est ici le lieu de dire quelles circonstances, en celte journée, paralysèrent ou rendirent incomplète l'intervention du 3e corps.

De tous les corps d'armée, il était le plus en arrière, bonne raison pour qu'il fût en retard. Le 23 au soir, il était encore à Mezzane, sur la rive droite de la Chièse : seule, la brigade Jannin avait été transportée sur l'autre rive. Le 24, les bivouacs étant levés, la division Renault se mit en route à trois heures, la division Trochu à quatre, la division Bourbaki à cinq heures et demie. Mais il fallut d'abord franchir la rivière, opération toujours assez longue, même quand aucun incident ne la complique. Le gîte de l'étape — car dans l'ordre de marche on ne parlait pas de combat — était Médole, distante de plus de vingt kilomètres par la route de Visano, d'Acqua-Fredda, de Castel-Goffredo. La brigade Jannin, n'ayant pas eu à franchir la Chièse, se trouva fort en avance : elle était à six heures et demie à Acqua-Fredda, à huit heures à Castel-Goffredo, à neuf heures et demie à Médole. Dès Acqua-Fredda, elle avait entendu le grondement du canon ; à Castel-Goffredo, elle avait vu fuir devant elle quelques partis de cavalerie autrichienne ; quand elle fut à Médole, l'intensité des détonations ne laissa plus de doute : une bataille était engagée, et sûrement une grande bataille. Au bruit lointain du combat, Canrobert avait devancé le gros de son corps d'armée. Comme il atteignait, lui aussi, Médole, une série de nouvelles ou d'ordres lui arrivèrent, bien propres à troubler son âme plus héroïque que résolue.

Le premier avis vint du général de Luzy, qui, à ce moment-là même, livrait ses premiers combats à Rebecco. Le général sollicitait respectueusement un renfort qui couvrirait sa droite du côté de la route de Ceresara. Il allait peut-être, disait-il, être tourné si on ne venait à son secours ; il priait, il suppliait qu'on ne l'abandonnât point. Sur ces entrefaites, survint à franc étrier un officier d'ordonnance de l'Empereur, M. de Kleinenberg, qui avait longtemps cherché le maréchal sans le rencontrer. Il apportait une information grave : c'était une lettre d'un habitant d'Assola, adressée dans la soirée de la veille au quartier général et qui annonçait l'approche d'un corps de 20 à 25.000 Autrichiens, sortis de Mantoue par la route de Marcaria et se dirigeant vers Acqua-Negra. Au message était jointe une note de l'Empereur invitant Canrobert à bien surveiller cette direction. On en était là, quand arriva un nouvel officier d'ordonnance, le capitaine de Clermont-Tonnerre, qui transmit au maréchal, de la part de Napoléon III, l'ordre verbal d'appuyer la droite du 4e corps[39].

Des instructions si diverses eussent embarrassé un esprit moins indécis que celui de Canrobert. Le plus simple eût été de lancer aussitôt une forte reconnaissance vers le sud, c'est-à-dire au-delà de Castel-Goffredo et dans la direction d'Acqua-Negra. On aurait su alors que, dans ces parages, aucun corps ennemi n'était assez proche de nous pour menacer notre extrême droite et influer sur le sort de la journée. Une division, la division Jellachich, du IIe corps, était, à la vérité, sortie de Mantoue ; seulement elle s'était arrêtée à Marcaria, craignant, dit-on, l'arrivée du prince Napoléon venant de l'Italie centrale et surtout la division d'Autemare, campée à Piedena. Libre de ce côté, Canrobert eût pu voler au secours de Niel, décider la victoire et s'en approprier l'honneur. Mais une telle reconnaissance, vu l'étendue de l'exploration, eût exigé une cavalerie nombreuse, alerte, bien montée : or la division de cavalerie du 3e corps en avait été, depuis deux jours, détachée pour une autre destination, en sorte que le maréchal ne disposait que de quelques pelotons[40]. Réduit aux dires des gens du pays et à ses propres conjectures, Canrobert s'appliqua à concilier de son mieux les ordres impériaux. Comme les 2e et 3e divisions étaient encore entre Visano et Médole, il leur prescrivit de surveiller son extrême droite et la direction de Marcaria. Quant à la division Renault, il la destina à renforcer le 4e corps, mais il ne l'employa que par ordres successifs, avec une timidité anxieuse, et les yeux toujours tournés vers le sud. Il envoie d'abord sur la route de Ceresara, pour soutenir la droite de Luzy, le 41e de ligne ; puis une heure plus tard arrive le 56e, mais qui prend une sorte de position à deux fins, soutenant la droite du 4e corps et en même temps faisant face à Castel-Goffredo pour observer le prétendu ennemi annoncé du côté de Marcaria. Niel accueille avec plus de dépit que de gratitude ces renforts incomplets : anxieusement il compte les heures, suppute les distances, et surtout se représente les avantages qu'une moins parcimonieuse assistance lui assurerait.

Si ménagé que fût le secours, il conjurait l'un des périls du 4e corps, celui d'être tourné par sa droite. Réconforté par ces troupes fraîches, le général de Luzy reprend l'offensive, et, après des chances diverses, Rebecco, tant de fois repris et abandonné, nous appartient définitivement. Au centre, la brigade O'Farrell, de la division Failly, occupe solidement le hameau de Baite. A gauche, la division Vinoy rejette l'infanterie autrichienne sur la route de Guidizzolo et conquiert la Casa-Nuova, qui est aussitôt fortifiée et devient un centre de résistance contre les retours de l'ennemi. Rebecco, Baite, Casa-Nuova sont comme les points principaux de la ligne qu'occupe le général Niel. Sur ces entrefaites débouche de Guidizzolo le XI' corps autrichien ; il lance deux de ses brigades sur la Casa-Nuova, deux autres sur Rebecco. Heureusement, à cette heure, la division Renault achevait d'entrer en ligne. En outre, Canrobert, un peu rassuré du côté de Mantoue, se décide, vers midi et demi, à appeler l'une des brigades de la division Trochu ; Trochu est encore fort en arrière de Médole, et un temps très. long s'écoulera avant qu'il puisse arriver ; mais l'espoir du secours, même éloigné, relève les âmes, et l'on s'encourage à tenir ferme, en dépit de la lassitude qui commence à gagner les plus résolus.

Quels que soient ces vaillants efforts, c'est à Solférino qu'il, faut revenir. A Solferino se dénoue, en ce moment-là même, l'action principale, celle qui doit tout sauver ou tout perdre.

L'Empereur s'était établi sur le mont Fénile. Jaloux de brusquer le dénouement, il avait donné l'ordre à la brigade d'Alton d'aborder Solférino par les hauteurs au sud du village ; mais cette attaque, arrêtée par des forces supérieures, n'avait abouti qu'à un grand échec et à une immense effusion de sang. Cependant la division Camou, de la garde impériale, appelée, comme on l'a dit, de Montechiaro, venait d'entrer en ligne. Napoléon fait avancer le 1er et le 2e voltigeurs, ainsi que les chasseurs à pied, c'est-à-dire toute la brigade Manèque. C'est ce renfort amené à propos qui permet de livrer l'action décisive. — Le général Manèque fait déposer les sacs à ses hommes, prend avec lui quatre bataillons, dépasse la brigade d'Alton fort éprouvée de ses pertes récentes, culbute les Autrichiens du mont Pellegrino, les débusque des hauteurs voisines et tourne le village de Solferino. Quelques-uns de ses intrépides chasseurs s'aventurent même jusque dans les rues de la bourgade, y font des prisonniers, prennent un drapeau, conquièrent plusieurs pièces de canon. — Dans le même temps, le général Forey, avec sa première brigade et deux bataillons que lui a cédés le général Manèque, reprend vigoureusement l'offensive. Devant lui s'étend la colline des Cyprès : l'artillerie, précipitant son tir, achève d'en préparer l'attaque ; puis d'un élan impétueux les colonnes atteignent le pied du mamelon, en gravissent rapidement la pente et en couronnent le sommet. — A gauche, la fortune, si longtemps balancée, ne seconde pas moins nos efforts. Le 10e bataillon de chasseurs à pied, le 78ede ligne, soutenus par le reste de la 3e division, se portent vers le cimetière, dont le canon a fortement entamé les murailles ; ils sont suivis par des détachements de divers corps rassemblés en hâte au son de la charge. Tous ensemble, ils s'élancent à travers les murs à demi éboulés comme à travers les brèches d'une ville emportée d'assaut. C'est bien un assaut en effet, mais court et exempt des vicissitudes qui jusqu'ici ont marqué nos attaques. Après une décharge générale, les Autrichiens, troublés par la violence du choc, lassés d'ailleurs de leurs persévérants efforts, s'enfuient en désordre. Le cimetière, l'église, le château sont à nous : enfin, vers deux heures de l'après-midi, le drapeau tricolore flotte sur la haute tour de Solférino, sur cette Spia d'Italia qu'aucun retour de fortune ne nous enlèvera plus[41].

Au-delà de Solférino, vers l'est, les collines s'abaissent, puis se redressent en une série d'escarpements qui se prolongent jusqu'à Cavriana, située à trois kilomètres plus loin. Pour que l'avantage soit décisif, c'est jusque-là qu'il faut pousser. Alors, alors seulement le centre autrichien sera enfoncé, et, quelles que soient les chances de la guerre, soit aux bords du lac de Garde, soit en avant de Médole, l'ennemi sera contraint de replier ses ailes et de repasser le Mincio.

Le 1er corps avait été trop maltraité pour fournir ce nouvel effort. C'était à Mac Mahon, soutenu par la garde, qu'il appartiendrait de mener à fond le succès.

Mac Mahon s'était emparé vers huit heures et demie de la Casa-Morino. Il y était resté plusieurs heures, craignant, s'il se portait en avant, de compromettre ses communications avec le 4e corps. Sur ce point, le combat s'était réduit à une canonnade un peu molle, non cependant inoffensive, car en ces lieux venait d'être atteint mortellement le général d'artillerie Auger. Par intervalles, quelques charges de chasseurs ou de hussards contenaient les Autrichiens quand ceux-ci devenaient trop pressants. Solférino pris, Mac Mahon opéra sa jonction avec les voltigeurs de Camou, que suivaient les grenadiers de Mellinet ; puis il fit avancer la cavalerie de la garde afin qu'elle comblât l'intervalle qui allait s'élargir entre lui et le général Niel. Ces mesures prises, il porta dans la direction de Cavriana ses deux divisions.

La marche fut d'abord aisée. Après un court combat, les tirailleurs algériens et le 45e emportèrent le petit village de San Cassiano, puis une ferme assez importante, la ferme Malpetti. Bien autre fut la résistance quand on arriva au pied des hauteurs qui se redressent en avant de Cavriana. La principale de ces collines, que dans le pays on appelle le mont Fontana, était défendue par toute une division du VII' corps, troupe non engagée jusque-là et non atteinte par le découragement et la lassitude qui commençaient à gagner la plupart des régiments autrichiens. Les tirailleurs algériens s'établirent sur les bords du mamelon, mais en furent bientôt chassés. Une seconde attaque, bien que soutenue par une portion du 45e et du 72e de ligne, ne réussit pas mieux. Mac Mahon dut former de nouvelles colonnes et les faire appuyer par la garde. Les Autrichiens reculèrent alors, mais pied à pied et en nous infligeant des pertes cruelles. Là tombèrent le colonel Laur, le colonel Douay et bien d'autres parmi les plus vaillants. Enfin le mont nous resta, tout arrosé de notre sang. En arrière se montrait Cavriana. Encore un effort, et il ne serait plus au pouvoir de l'ennemi de contester la victoire ou de la ressaisir.

Cavriana que nos troupes allaient atteindre était, depuis plusieurs heures, le quartier général de François-Joseph. Il y tenait encore conseil avec ses lieutenants quand les obus commencèrent à éclater sur le village. Dans le même temps, nos canons à longue portée allaient semer la mort jusque dans les bataillons ennemis qui se croyaient à l'abri. Aucune flatterie des courtisans ne pouvait voiler l'échec : le centre autrichien se trouvait enfoncé. Même dans cette grande disgrâce, un espoir demeurait, c'était qu'un succès remporté sur les ailes tempérât l'humiliation de la défaite, permît peut-être de proclamer la journée indécise et assurât, au pis-aller, la sécurité de la retraite. Du côté du lac de Garde, les nouvelles transmises au quartier général autrichien n'avaient rien qui décourageât cette suprême attente. Benedeck tenait partout les Piémontais en échec : en vain les Sardes multipliaient-ils leurs tentatives pour reprendre San Martino. On les voyait s'élever sur les pentes, occuper quelque hangar ou quelque maison isolée ; mais le but leur échappait toujours au moment où ils se flattaient d'y toucher. Du côté de Médole, ne serait-il pas possible d'obtenir pareil avantage et de refouler le 4e corps français ou du moins de le contenir ?

Il ne semble pas que le général Wimpffen, commandant la première armée autrichienne, qui depuis le matin, avec les IXe, IIIe, XIe corps, luttait contre les bataillons de Niel, ait contribué à entretenir cette confiance. Chose singulière ! tandis que Niel doutait de sa fortune, lui-même désespérait de la sienne. Dès deux heures de l'après-midi, il avait écrit à l'Empereur : « J'ai tâché deux fois de prendre l'offensive mais je ne suis plus en état de tenir ferme. » Il indiquait même les mesures qu'il croyait propres à protéger la retraite, et il ajoutait : « Je regrette de ne pouvoir annoncer à Votre Majesté des résultats meilleurs[42]. » Une heure plus tard, recevant sans doute de nouveaux ordres de l'Empereur, reprenant lui-même peut-être quelque espoir, il se disposa à renouveler la lutte.

Rebecco, Baite, Casa-Nuova furent donc de nouveau assaillis. De notre côté, le courage ne faiblissait pas, mais les forces. C'est autour des bâtiments de Casa-Nuova que se concentrent surtout les efforts de l'ennemi. Une charge des hussards du général Clérambault permet pour un instant à Vinoy de se donner de l'air, de reformer les rangs, de laisser haleter ses troupes épuisées. Bientôt arrive une autre colonne d'attaque dirigée par le prince Windischgrætz. Celui-ci s'avance sous l'abri des terrains couverts avoisinant la ferme, pénètre dans la ferme elle-même, y succombe héroïquement ; sa mort, loin de ralentir le combat, le transforme en une véritable mêlée ; car ses soldats confondus avec les nôtres s'acharnent à enlever son corps. Une nouvelle charge de cavalerie procure à Vinoy un second répit. Pendant ce temps la lutte se poursuit à Baite, à Rebecco. Plusieurs fois Niel, reprenant l'offensive, essaye de s'avancer vers Guidizzolo ; toujours il est ramené en arrière. Il accuse l'insuffisance de ses forces, grossit un peu dans son imagination les avantages que lui assurerait un puissant renfort, se plaint de l'inertie de Canrobert, lui envoie messager sur messager. Cependant le commandant du 3e corps, non content d'avoir appelé Trochu, vient d'appeler aussi la division Bourbaki : car décidément du côté de Marcaria aucun corps n'est signalé. C'est bien tard, et Bourbaki n'entrera point en ligne. Trochu du moins arrive. Niel va à lui : « J'ai engagé tout mon monde, lui dit-il, vous êtes ma dernière réserve. Et il lui prescrit de se porter vers Guidizzolo. Le général Trochu, sans se hâter, rassemble ses soldats, leur expose ce qu'il attend d'eux, les exhorte à tirer peu et juste, puis les conduit à l'ennemi avec autant d'ordre et de sang-froid qu'il eût fait sur un terrain de manœuvre. Cette marche méthodique et savante déconcerte les Autrichiens : effrayés par l'arrivée de ces troupes fraîches, découragés de tant de vains efforts, accablés d'ailleurs de lassitude, ils cèdent le terrain, et Trochu les poursuit jusqu'à mi-distance entre Casa-Nuova et Guidizzolo. II était environ quatre heures et demie. — Dans le même temps, Mac Mahon, que nous avons laissé maître du mont Fontana, entrait dans Cavriana avec les tirailleurs algériens et les voltigeurs de la garde. Seuls les Piémontais étaient encore tenus en échec à San Martino.

Depuis le matin, on combattait. La nature, plus clémente que les hommes, sembla prendre à tâche d'abréger par des ténèbres anticipées cette journée cruelle. Tandis que la bataille faisait rage, de lourds nuages s'étaient fixés dans le ciel ; puis le tonnerre avait grondé, mais à peine entendu, tant ses roulements se confondaient avec ceux du canon ! Soudain l'orage, mêlé de grêle et de pluie, éclata avec la violence familière à ces contrées. Ce que la lassitude avait commencé, la tempête l'acheva. Nos soldats, naguère trempés par la sueur et maintenant suffoqués sous l'ondée, se dispersèrent derrière les talus, sous les arbres, dans les castines. Plus de souci, si ce n'est celui d'un abri ; partout une nuée épaisse qui couvrait d'un même voile la plaine ou les montagnes et dérobait les uns aux autres les combattants ; d'un bout à l'autre du champ de bataille, une trêve qui était bien la trêve de Dieu.

Quand, l'ouragan ayant passé, le soleil déjà sur son déclin reparut à l'horizon, le spectacle qui s'offrit à nos yeux ne permit plus de douter de la victoire. Pendant l'orage, l'ennemi avait exécuté les ordres de retraite déjà préparés. Bien au-delà de Cavriana, de longues colonnes filaient vers le Mincio, tandis que quelques bataillons, demeurés à Guidizzolo et destinés à couvrir le mouvement rétrograde, tiraillaient encore avec les nôtres. A San Martino seulement, la lutte se prolongea. Les Piémontais n'occupèrent la colline qu'à la nuit, ce qui permit aux Autrichiens de revendiquer sur ce point l'avantage, d'exalter Benedeck et de proclamer que les Sardes n'avaient conquis que ce qu'eux-mêmes avaient abandonné. Nous disposions d'une nombreuse cavalerie : en outre, le 3e corps était presque intact. Soit excès de fatigue ou confusion, soit qu'on fût satisfait du champ de bataille conquis, on n'entama point de poursuite. Comme le jour tombait, les Autrichiens commencèrent à atteindre le Mincio ; pendant toute la nuit et une portion de la journée suivante, ils passèrent la rivière, détruisant les barques et repliant les ponts derrière eux. Les alliés victorieux, mais tellement lassés qu'ils ressentaient à peine la joie du triomphe, couchèrent sur leurs positions. Puis l'Empereur dicta pour l'Impératrice et pour la France un laconique télégramme ainsi conçu : Grande bataille, grande victoire. A l'aube, la nouvelle parvint à Saint-Cloud, d'où elle se répandit dans Paris. La victoire s'appela d'abord victoire de Cavriana, du village où l'Empereur avait daté son premier bulletin. Plus tard, les dépêches ayant précisé les détails, on voulut que le nom de la journée fût celui du lieu où s'était livré le plus rude, sinon le plus long combat, où se dressait la tour fameuse, la Spia d'Italia, où s'élèvent aujourd'hui la chapelle commémorative et l'ossuaire de la bataille. On absorba dans cette action principale les deux actions, presque distinctes pourtant, de San Martino et de Médole. Une seule désignation prévalut qui, seule aussi, subsistera dans les siècles, et la bataille du 24 juin se nomma la bataille de Solférino.

 

IX

Les nuits sont courtes en juin. Quand le jour reparut, l’horreur l’emporta sur la joie. Tout le vaste espace où l’on s’était battu offrait les mêmes images : des récoltes foulées ; de longues files de mûriers au tronc décapité ; des fermes, des hangars, des enclos, doublement ruinés par l'ennemi qui les avait crénelés pour la défense et par les nôtres qui les avaient criblés pour l'assaut ; sous les décombres, dans les fossés, au pied des arbres, les morts aux formes rigides ; puis les blessés tantôt stupéfiés sous le coup, tantôt se tordant dans les souffrances de l'inflammation qui commençait ; au loin quelques misérables rôdeurs que le lever du soleil dispersait et qui avaient profité de la nuit pour dévaliser les cadavres. Tout cela ne se montrait que confusément, chacun, ainsi qu'il arrive à la guerre, ne voyant que son petit coin, comme on aperçoit un fragment des choses dans un miroir brisé. On savait la victoire, mais rien des circonstances qui l'avaient amenée ou auraient pu la compromettre. Surtout on ignorait la part de chacun dans l'œuvre commune : « On dit que le corps de Baraguey a été peu engagé », mandait le 25 juin le général Ducrot[43]. Qui manquait à l'appel ? qui avait été tué, blessé, fait prisonnier ? Toutes sortes de bruits couraient, démentis, confirmés, démentis de nouveau, et qui ravivaient la douleur ou l'espoir.

Durant deux jours, les hommes de corvée se lassèrent à creuser les fosses, à San Martino où Piémontais et Autrichiens gisaient amoncelés les uns sur les autres, à Rebecco et à la Casa-Nuova où avait lutté le 4e corps, à Solferino et sur cette colline des Cyprès qui semblait s'être d'avance parée de deuil pour toutes les sépultures qu'elle abriterait. Pendant ce temps, les soldats défilaient devant les majors des régiments ou les fonctionnaires de l'intendance pour déposer du sort de leurs camarades, et, au fur et à mesure, se dressaient ces actes d'une brièveté sinistre qui allaient glacer le cœur de tant de mères. Tandis qu'on enterrait les morts, les voitures d'ambulance enlevaient les blessés, dans une hâte qui paraissait bien lente au gré de ceux qui souffraient ; car la journée du 25 juin s'acheva sans que la besogne fût terminée. C'est seulement au bout de quelques jours qu'on put préciser les pertes. Elles étaient pour notre armée de 1.600 tués et 8.500 blessés, auxquels il fallait ajouter 1.500 hommes disparus. L'armée sarde, qui avait lutté toute la journée avec plus de bravoure que de bonheur, comptait 700 morts, 3.500 blessés, 1.200 disparus. Les Autrichiens n'avaient pas moins souffert : car, de leur propre aveu, ils avaient 13.000 tués ou blessés, sans compter près de 9.000 hommes disparus[44].

Tel fut le nombre des victimes que toutes les prévisions se trouvèrent déroutées. Tout manqua, le matériel, les médicaments, et aussi les médecins dont plusieurs avaient été retenus dans les hôpitaux de Novare et de Milan. Les premières ambulances avaient été établies à Médole, puis à Castiglione. Sur cette dernière ville 1.735 blessés furent évacués le 24, 1.308 le 25. Jusque-là les ressources demeurèrent au niveau des besoins. Mais quand, le 26, arrivèrent de nouveaux convois, l'embarras dégénéra en affolement. Tout fut envahi, les églises, les bâtiments publics, les maisons, les magnaneries, et cela dans une confusion qui ne permettait plus les soins[45]. Sur ces entrefaites, le bruit se répandit d'un retour offensif de l'ennemi : de là une honteuse panique : on vit les habitants terrifiés se barricader dans leurs demeures et brûler les drapeaux français, tandis que les conducteurs auxiliaires du train abandonnaient leurs fourgons et, pour s'enfuir plus vite, allaient jusqu'à culbuter dans les fossés les voitures d'ambulance.

Castiglione étant insuffisant, Brescia devint le principal centre d'évacuation. La vieille ville, qui naguère, pour fêter nos soldats, avait paré de fleurs ses sombres murailles, fut également propice à ceux des nôtres que la guerre avait atteints. Comme on demandait au maire de combien de lits il pouvait disposer : « La population, répliqua-t-il, est de 40.000 âmes ; cela fait 40.000 lits. » Quoique empreinte d'un peu d'emphase, la réponse était belle. La vérité, c'est que Brescia fournit 8.000 lits. Elle fournit des médecins, des médicaments, des infirmiers volontaires. Ses femmes et ses filles tinrent à honneur de secourir nos blessés. Comme l'une d'elles Se prêtait de préférence aux soins les plus répugnants, et comme on s'en étonnait : Sono madre, répliqua-t-elle. Elle ajouta qu'ayant un fils, engagé dans l'armée sarde, elle l'avait perdu en Crimée, et que cette assistance à d'autres soldats qui lui rappelaient son enfant lui procurait la première consolation qu'elle eût goûtée depuis son deuil.

Ce n'étaient pas seulement les blessés qu'il fallait soutenir, mais les mères, les filles, les épouses qu'attirait en Italie la nouvelle du grand combat. Des trains de chemins de fer, on voyait descendre à la gare de Brescia des femmes en vêtements de deuil qui osaient à peine interroger, tant elles redoutaient la réponse ! L'une d'elles arriva comme son mari venait d'expirer. En dépit des soins, la chaleur de la saison et les fatigues de la campagne envenimaient souvent les blessures. Chaque jour, à certaines heures, la longue avenue des Cyprès, qui, de la porte Saint-Jean, conduit au Campo Santo, se remplissait de cercueils. Du moins, toute la population bresciane faisait cortège aux pauvres morts afin qu'ils retrouvassent en terre étrangère quelque chose des regrets et des prières de la patrie. Médole, Castiglione, Brescia virent en ce temps-là d'autres hôtes : c'étaient des médecins, des philanthropes, des hommes d'œuvre, amenés en ces lieux, les uns par recherche d'observations scientifiques, les autres par zèle charitable. Ils sondèrent les plaies, notèrent, en comprimant les mouvements de leur âme, toutes les horreurs que la plume se refuse à raconter, saisirent sur le vif tout ce qu'avait d'incomplet l'assistance officielle, supputèrent tout ce qu'entraînaient de maux supplémentaires la confusion, les retards, la parcimonie. Ne pouvant supprimer la guerre, ils imaginèrent de l'adoucir. C'est de cette inspiration bienfaisante et chrétienne que naquit plus tard la Société de secours aux blessés.

Tandis qu'en arrière de nos lignes, le temps se consumait en ces pieuses et tristes sollicitudes, l'armée demeurait presque immobile dans ses positions. De même que la bataille avait été livrée un peu au hasard, de même il semble qu'on ait laissé à la fortune le soin d'en recueillir les fruits. Le 25 juin, le 4e corps s'avança jusqu'à Volta. Le 26, le maréchal Baraguey d'Hilliers poussa l'une de ses divisions jusqu'à Monzambano. On touchait au Mincio, mais sans songer encore à le franchir. Le lendemain et le surlendemain se passèrent dans le même repos. Une seule opération se préparait ouvertement, le siège de Peschiera, qui, sans doute, serait confié aux Sardes. Les historiographes officiels, pour expliquer cette longue temporisation, ont invoqué plus tard la pénurie des approvisionnements en vivres et aussi la rareté des moyens de transport, toutes les voitures du pays ayant été réquisitionnées par les Autrichiens[46]. Dans le camp, on s'étonnait un peu d'une halte qui, en se prolongeant outre mesure, laisserait l'ennemi réparer ses pertes. En cette inaction relative, on rappelait toutes les circonstances de la grande bataille dont les traces étaient encore visibles. On vantait la puissance de notre artillerie, dont les projectiles avaient creusé des trouées jusque dans les deuxièmes lignes et les réserves autrichiennes. On blâmait l'inertie de la cavalerie de la garde, peu et médiocrement employée. On s'étonnait des pertes des troupes sardes : elles avaient été, disait-on, amenées au combat par paquets, sans unité ; de là, pour elles, une fortune douteuse et peu au niveau de leur bravoure. De tous les incidents, le plus commenté était le rôle de Canrobert dans la journée du 24 juin. Niel, autoritaire et personnel autant que savant, se plaignait fort de son collègue : recomposant après coup les événements, il se persuadait et s'efforçait de persuader aux autres que, s'il avait été mieux soutenu, non seulement il eût écrasé l'ennemi, mais lui eût coupé la retraite et aurait changé la défaite en déroute : ainsi parlait-il avec cette exubérance méridionale qu'il tenait de sa nature et que n'avaient pu amortir en lui ni l'étude des sciences exactes, ni la pratique de la vie. Sur ces entrefaites, il fut élevé à la dignité de maréchal, ce qui parut une approbation de sa conduite, peut-être même de son langage. Un dissentiment si grave et si haut éveilla la curiosité jusqu'à la passion. On honorait la science et les hautes capacités de Niel : mais nul n'eût contesté la loyauté, la sagesse, la bravoure de Canrobert. Les plus sensés faisaient valoir que le commandant du 3e corps avait suivi avec une correction exemplaire les directions du quartier général. Ses ordres lui prescrivaient de marcher sur le bourg de Médole, et il l'avait atteint, même dépassé ; de surveiller le côté de Mar-caria, et il l'avait surveillé ; d'appuyer Niel, et il lui avait envoyé, quoiqu’avec hésitation, la moitié de ses effectifs. Sans doute, un général hardi, doué de ce coup d'œil militaire qui pressent les positions ou les desseins de l'ennemi, résolu, en outre, au point d'interpréter, d'élargir même ses instructions, eût deviné l'inanité du péril du côté de Mantoue ou eût laissé cette chance à la fortune ; eût porté, non par portions, mais d'ensemble, ses forces sur Rebecco ; eût décidé sur ce point la victoire et s'en fût attribué l'honneur, l'honneur exclusif, même aux dépens de Niel relégué fort au second rang. Mais pouvait-on transformer en faute, en faute lourde surtout, ce qui n'était qu'obéissance trop stricte ou bien encore défaut d'inspiration et de génie ? Le débat, renfermé dans les entretiens des états-majors, devint, quelques jours plus tard, public par le rapport officiel de Niel qui, en termes peu déguisés, accusa son collègue. Canrobert, attaqué, répondit avec violence ; Niel répliqua avec une vivacité presque égale. La querelle fut même poussée à ce point qu'il fallut l'intervention de l'Empereur pour l'apaiser.

Comme nous nous attardions dans notre marche offensive, les ennemis nous livrèrent le terrain que nous hésitions à conquérir. Le 27, ils commencèrent à abandonner la ligne du Mincio pour s'abriter derrière l'Adige. Leur mouvement se poursuivit le 28 et le 29 : le soir de ce jour, leur concentration s'acheva, partie autour de Legnago, partie autour de Vérone, où fut transféré le quartier général de François-Joseph. Les Autrichiens d'ailleurs ne se déconcertèrent pas plus qu'après Magenta, et trouvèrent même d'excellentes raisons pour justifier leur retraite. Ils voulaient, disaient-ils, se réorganiser : puis l'Adige, avec Vérone et Legnago, était une bien meilleure barrière que le Mincio, beaucoup moins large, beaucoup moins profond : les alliés, ajoutait-on, seraient contraints de s'affaiblir pour laisser de forts détachements devant Mantoue et devant Peschiera. Ainsi parlèrent les officieux, mais sans rencontrer beaucoup de créance. A force de chercher des positions en arrière, toutes meilleures les unes que les autres, jusqu'où ne reculerait-on pas ?

Rien ne pouvait plus nous retarder. Baraguey d'Hilliers passa le premier le Mincio, et, après lui, Niel suivi d'une division sarde. Le 2 juillet, toute l'armée avait franchi la rivière. Le Ier corps campa à Oliosi, le 2e à Sainte-Lucie, le 4e à Custozza ; la garde impériale, ainsi que deux divisions du 3e corps, s'établirent à Valeggio, où fut installé le quartier général. Seule, la division Bourbaki resta à Goito, en deçà du fleuve. Pendant ce temps, l'empereur François-Joseph, laissant un seul de ses corps à Legnago, se fortifiait autour de Vérone, qui semblait le lieu de la prochaine et décisive bataille.

Comme on venait d'achever le passage du Mincio, on vit de fortes colonnes déboucher de Goito et s'acheminer vers Salionze. C'était le corps du prince Napoléon, composé des divisions d'Autemare et Uhrich, de la brigade de cavalerie Lapérouse et d'une division toscane. On savait le sort de la division d'Autemare, qui, se frayant son chemin par le sud de la Lombardie, avait toujours suivi de loin l'armée et avait même participé avec un de ses régiments aux combats de Montebello et de Palestro. Mais par quelles aventures s'était signalé le reste du 5e corps ? C'est ce qu'on avait hâte de savoir. Les hommes paraissaient exténués de fatigue, traînaient après eux un assez grand nombre, non de blessés, mais de malades, et surtout étaient tellement poudreux que jamais régiment en étape n'avait recueilli pareil amas de poussière. Comme l'un des officiers de la division Uhrich était interrogé le soir au bivouac par ses camarades : « Nous ressemblons, répondit-il avec un sourire moitié déçu, moitié moqueur, à ces peuples heureux qui n'ont point d'histoire. » Les journaux de marche, conservés aux archives, permettent de reconstituer cet itinéraire plus pénible que périlleux. Les fantassins du général Uhrich et les hussards du général Lapérouse étaient arrivés à Florence dans les premiers jours de juin. Les cavaliers avaient été campés aux Cascines, puis, cette grande promenade paraissant un peu malsaine, avaient été transférés au Poggio Imperiale. Aux Cascines avait été établie aussi la Ire brigade d'Uhrich. Pendant ce temps, la 2e brigade, s'étant portée à San Marcello, « observait la frontière du duché de Modène ». Le 7 juin, le prince Napoléon se rendit à Pistoia. « Il s'y rendit pour voir un peu le pays », dit avec une nuance ironique la relation quotidienne. Le 8, une nouvelle reconnaissance, poussée vers le nord, fit replier quelques soldats de François V. Quelques jours plus tard, le gros de la division quitta Florence. Alors avaient commencé les étapes à travers l'Italie centrale, étapes pénibles moins par la longueur du chemin que par l'encombrement des colonnes et les ardeurs de la saison. Faute de mieux, les rédacteurs des journaux de marche marquent les incidents de la route : près de Sarzana un orage épouvantable et qui grossit tous les cours d'eau, puis des chaleurs extraordinaires : ils décrivent le pays « pauvre, disent-ils, mais avec des routes excellentes : ils notent les souvenirs historiques, et à Fornoue ne manquent pas de rappeler que ce lieu fut illustré sous Charles VIII. Le 26 juin fut jour de liesse : ce jour-là, on entra à Parme sous les arcs de triomphe qui célébraient la victoire de Solférino. Le 27 et le 28, on franchit le Pd, non sans quelque embarras, mais dans le même appareil paisible. Ainsi s'était achevée la route, et avec plus de mauvaise humeur que d'entrain. Soldats et officiers murmuraient tout bas contre leurs fatigues sans gloire. Le plus mécontent de tous était le prince Napoléon : il se déchaînait avec une extrême violence contre l'inertie des Toscans ; plus homme d'esprit que militaire, il regrettait ses aises fort troublées par cette marche au grand soleil. N'y tenant plus, il finit par quitter ses troupes et les devança. « Monseigneur aura trouvé qu'il faisait bien chaud », écrivait irrévérencieusement le général Ducrot.

L'arrivée du 5e corps, fort de plus de 25.000 hommes, y compris la division toscane, complétait notre concentration. Tout semblait prêt pour que la guerre se poursuivit, et dans un cadre fort agrandi. De France venait de partir une nouvelle division, la division d'Hugues, qui allait atteindre Milan. A Génes s'équipait une légion hongroise. Le général piémontais Cialdini manœuvrait dans les montagnes, et Garibaldi se montrait à Tirano. On pressait l'envoi du parc de siège destiné aux opérations contre le quadrilatère : le 3 juillet, les premières pièces étaient à Pozzolongo. Dans le même temps, le chemin de fer amenait jusqu'à Desenzano, aux bords du lac de Garde, des chaloupes canonnières démontées qui concourraient aux attaques de Peschiera : elles furent apprêtées, non sans grande peine, et déjà on songeait à les lancer. Assaillie de tous côtés sur terre, l'Autriche n'était pas moins menacée sur ses côtes. Sous les ordres du vice-amiral Romain Desfossés, une escadre avait pénétré dans l'Adriatique. Le 3 juillet, elle avait occupé sans coup férir l'île de Lossini. Un corps de débarquement, composé des troupes les plus solides, était mis à la disposition de l'amiral ; des renforts allaient suivre, et on ne doutait pas que, sous cette démonstration vigoureuse, Venise ne tombât bientôt entre nos mains.

Ces nouvelles propagées dans l'armée présageaient une action prochaine. On la crut tout à fait imminente quand, le 6 juillet, un ordre du quartier général prescrivit pour le lendemain un déploiement inusité. Le maréchal Canrobert, ayant en réserve la garde, devait appuyer sa droite à Valeggio, sa gauche à Venturelli. Le maréchal Mac Mahon avait pour instructions de couvrir les hauteurs en avant de Sainte-Lucie. Niel se porterait en avant d'Oliosi. Baraguey d'Hilliers s'étendrait autour de Castelnuovo. Le prince Napoléon, en arrière de Baraguey d'Hilliers, rangerait ses divisions aux abords de la grand'route, prêt à se porter à droite ou à gauche suivant le besoin. Des dispositions minutieuses réglaient les mouvements ultérieurs d'après les mouvements supposés de l'ennemi. Tout était prévu, et avec une surprenante abondance de détails. Les soldats emporteraient leurs sacs, mais avec les cartouches et le biscuit seulement. Ils rempliraient leurs bidons d'eau mêlée d'eau-de-vie. Les capotes seraient laissées au camp. On éviterait les tirailleries inutiles. Jamais l'Empereur n'avait été si précis. Décidément il se complaisait dans son rôle de général et n'était pas près de l'abdiquer.

Le 7 juillet, à la pointe du jour, toutes les troupes prirent donc les armes et garnirent leurs positions de combat. Les heures s'écoulèrent sans que l'ennemi se montrât. Le soleil était déjà bien haut à l'horizon quand l'ordre vint de regagner les cantonnements. Les soldats rentrèrent d'assez mauvaise humeur, fatigués de l'alerte inutile, heureux pourtant de retrouver au bivouac la nourriture, le repos et surtout un peu d'ombre. Ils y devaient trouver bien autre chose. L'Empereur conduisait sa politique comme un auteur exercé conduit un roman feuilleton, et, au moment le plus dramatique, il ne lui déplaisait pas de mettre un point d'arrêt. Vers une heure, une nouvelle inouïe, extraordinaire, circula dans les camps. Le télégraphe de campagne venait de transmettre à tous les commandants d'armée une dépêche de l'Empereur ainsi conçue : « Il y a armistice entre l'empereur d'Autriche et moi. »

 

X

Si imprévu qu'ait été ce coup de théâtre, il n'est pas malaisé de démêler à quelles influences l'Empereur a obéi.

On a dit ses premières préoccupations à Milan. Il s'y trouvait encore quand les Autrichiens avaient commencé à évacuer toute la rive droite du Pô. La conséquence avait été la chute de tous les trônes déjà ébranlés. La duchesse de Parme d'abord, puis le duc de Modène avaient quitté leurs États. Dans le même temps, la révolution avait gagné les Romagnes. Bientôt on sut que le Piémont, sans s'annexer encore les provinces soulevées, y avait envoyé, comme naguère en Toscane, des commissaires investis d'une dictature provisoire qui s'exercerait au nom du Roi. Décidément, Victor-Emmanuel s'émancipait, et, à ses côtés, Cavour devenait plus grand qu'un sujet ne doit l'être. Une note fut envoyée au Moniteur, à la double fin de calmer le public et de contenir l'avidité piémontaise. « On croit, disait cette note, que le Piémont va réunir toute l'Italie en un seul État. De semblables conjectures n'ont aucun fondement. Les populations délivrées ou abandonnées veulent faire cause commune contre l'Autriche. Mais la dictature n'est qu'un pouvoir temporaire[47]. » Ainsi dogmatisait l'organe officiel. Malheureusement l'inquiétude se trahissait par l'insistance même à se rassurer et à rassurer les autres.

L'Empereur, à chaque étape de sa route depuis Milan jusqu'à la Chièse, avait retrouvé ces soucis. C'est au bout de cette marche qu'il s'était heurté aux collines de Solférino. En cette journée, il avait fait bonne figure et s'était exposé fort décemment pour un chef d'État ; car il était brave autant que bon. Cette bonté même qui l'honorait lui rendit plus douloureuse la victoire. C'était le spectacle de Magenta, dans un champ plus vaste et plus affreux. Quel que fut le succès, il obligeait à de nouveaux triomphes. En face était le quadrilatère, fortifié par la nature et par les hommes, défendu en outre par une armée puissante et non désorganisée, quoique vaincue. Pour cette guerre agrandie, il eût fallu le premier des Bonaparte dont le souvenir revivait partout en ces lieux. Mais Napoléon (est-il besoin de le dire ?) n'en avait ni la jeunesse, ni l'activité, ni le coup d'œil militaire ; surtout, il n'avait pas cette impassibilité cruelle, signe des vrais conquérants.

Les sentiments de l'Allemagne ajoutaient à ces sollicitudes une pressante préoccupation. Plus nous avancions en Italie, et plus les États de la Confédération germanique affectaient de s'alarmer. La Prusse, charmée des défaites autrichiennes, mais inquiète des victoires françaises, flottait entre sa jalousie satisfaite et sa peur qui commençait à s'éveiller. La peur ne l'emporterait-elle pas, ou l'espoir de quelque abondant profit ne brusquerait-il pas la décision ? A Paris, le maréchal Randon, chargé comme ministre de la guerre de la défense générale du territoire, s'effrayait de plus en plus d'une lutte qui se porterait de deux côtés à la fois. Dans cette prévision, il hésitait à affaiblir les garnisons de l'Est, à dégarnir l'intérieur, à se dessaisir de ses officiers les plus solides. « Je ne veux pas me priver de mes meilleurs éléments, répondait-il au major général quand les demandes de celui-ci devenaient trop pressantes. — Il faut bien, répliquait Vaillant avec quelque humeur, remplacer ceux qui ont été tués ou blessés. » La correspondance des deux maréchaux, d'ailleurs assez rare, se réduisait généralement à ce court dialogue. En fin de compte, on cédait quelque chose de part et d'autre, on transigeait, ce qui était le meilleur moyen de n'être assez fort, le cas échéant, ni sur le Rhin ni sur le Pô.

Sur ces entrefaites, des nouvelles d'une singulière gravité parvinrent à l'Empereur. Dès le 23 juin, les rapports médicaux avaient signalé un remarquable accroissement dans le nombre des malades, surtout parmi les jeunes soldats arrivant des dépôts. Après Solférino, la fatigue, la chaleur, les soins souvent tardifs avaient déterminé parmi les blessés beaucoup d'accidents purulents. Les jours suivants, sous l'influence des insomnies, des mauvais bivouacs, d'une alimentation irrégulière, les cas de diarrhée et de fièvres intermittentes ou paludéennes se multiplièrent au point d'exciter une véritable inquiétude. Le 2 juillet, le baron Larrey, chirurgien en chef de l'armée, écrivait aux médecins sous ses ordres : ce Certaines complications morbides, si elles étaient qualifiées par leur nom propre, tel que le typhus, offriraient de graves inconvénients. Aussi, je vous invite, ainsi que nos camarades de Milan, à la plus grande réserve vis-à-vis du public dans l'appellation des maladies graves. » Comme le voulait le docteur Larrey, on se garda de prononcer ou d'écrire les mots défendus. Ce que le public n'apprit que plus tard, l'Empereur, sans doute, le connut sur l'heure. Au commencement de juillet, il y avait dans les hôpitaux ou infirmeries 25.000 malades[48]. A la vérité, les ambulances autrichiennes contenaient un nombre plus considérable encore d'hospitalisés[49] : mais la consolation était médiocre, surtout pour l'âme humaine de l'Empereur.

Sous ces influences diverses s'étaient montrés les premiers signes d'une volonté qui ne demandait qu'à se laisser fléchir. Un assez grand nombre de prisonniers avaient été transférés à Gênes : aussitôt Napoléon III avait donné lui-même des ordres pour qu'on veillât sur eux et qu'on fît même des avances à ceux des officiers qui en auraient besoin. Après Solferino, les blessés ennemis reçurent des soins empressés ; des mesures furent prises pour que leurs familles fussent informées de leur état, et que les souvenirs pieux ou les legs des morts parvinssent à destination. Comme un messager de François-Joseph était venu réclamer la dépouille du prince Windischgraetz, l'Empereur l'accueillit avec une extrême bienveillance et le pria de remercier son maître de ses bons traitements envers les Français captifs. Deux médecins autrichiens prisonniers ayant soigné nos malades en même temps que leurs nationaux, une lettre spéciale du major général signala « leur habileté, leur dévouement[50] », et on les renvoya avec toutes sortes d'égards. Comment interpréter ces témoignages réitérés ? Était-ce humanité ou courtoisie ? N'était-ce pas plutôt vague espoir de rapprochement ?

Sur l'heure, ces indices, perdus au milieu d'indices contraires, furent peu remarqués. En ces conjonctures pleines d'obscurités, le représentant d'une puissance secondaire, l'ambassadeur de Naples à Paris, eut le mérite assez rare de prédire le dénouement prochain, de tracer même, avec une précision presque mathématique, le cadre des négociations futures. Dès le 19 juin, il écrivait : « On cherche à tout finir à Vérone. » Le 1er juillet, il ajoutait : « Le moment opportun pour traiter sera celui où l'Autriche, ayant perdu la Lombardie, sera aussi en voie de perdre la Vénétie. Les conditions de la paix seront les suivantes : la Lombardie et les duchés au Piémont ; la Vénétie sous un archiduc autrichien ; la Toscane indépendante[51]. » Cavour, quoique toujours en éveil, ne parait pas avoir soupçonné la grande surprise. Sans doute, il craignait ses ennemis de Paris, M. Walewski, le maréchal Randon, « soutenus, disait-il, par lord Cowley et M. de Kisselef »[52]. En outre, il avait remarqué un accès de mauvaise humeur assez vif de M. de Stakelberg, ministre de Russie à Turin. Mais il ne s'en était pas alarmé. Faisant allusion à l'état de santé du diplomate moscovite : « C'est sa maladie de foie », avait-il dit dédaigneusement[53]. Une chose le rassura tout à fait. Kossuth venait d'être reçu en audience par Napoléon : l'Empereur aurait-il accueilli le grand agitateur hongrois s'il ne voulait pousser la guerre à fond[54] ? Dans ce temps-là même, le premier ministre sarde, comptant tout à fait sur l'avenir, chargeait M. La Farina d'une mission dans les provinces vénètes à la suite de l'armée.

L'Angleterre s'était montrée, avant la guerre, la plus infatigable des médiatrices. Il était naturel qu'elle recueillît la première confidence des pensées de paix. On ne retrouverait plus cependant, au Foreign Office, l'esprit de modération qui avait inspiré les constants efforts de l'hiver précédent. Le 10 juin, le ministère tory de lord Derby et de lord Malmesbury était tombé sous un vote parlementaire, et il venait d'être remplacé par un ministère whig. Lord Palmerston était chef du cabinet ; lord John Russell, ministre des affaires étrangères. Les amis de l'Italie avaient accueilli ce changement avec enthousiasme, et, au moment où on proclamait le vote des Communes, on avait vu, disait-on, dans les couloirs, le marquis Emmanuel d'Azeglio lancer son chapeau en l'air et pousser de véritables vociférations de joie. « Jamais, disait dédaigneusement lord Malmesbury, on n'aurait imaginé un ambassadeur, même italien, se livrant à de pareilles extravagances[55]. » Combien cette joie était justifiée, on devait le savoir par la suite ! Le marquis d'Azeglio ayant été reçu par lord Palmerston et lui ayant exposé le plan d'un royaume de l'Italie septentrionale qui comprendrait la Lombardie, la Vénétie, les Romagnes, les duchés, l'homme d'État britannique ne formula aucune objection. Il se contenta de répliquer avec un sourire : « La seule question est de savoir si la France voudra constituer à son flanc une seconde Prusse[56]. » Ce langage laissait pressentir que, si on avait eu à se garder contre les prédilections autrichiennes des torys, on aurait à se garder désormais contre des tendances toutes contraires. Pourtant l'Empereur ignorait encore que le revirement fût si brusque et si complet. Dans cette illusion, il invita son ambassadeur, M. de Persigny, à soumettre au cabinet britannique un projet d'arrangement qui se résumait en deux points principaux : d'abord l'attribution de la Lombardie au Piémont ; puis la création, au profit d'un archiduc, d'un royaume séparé comprenant la Vénétie ainsi que le duché de Modène. Si l'Angleterre agréait ces vues, elle pourrait se les approprier et se porter médiatrice entre les belligérants. M. de Persigny devait présenter la combinaison comme émanant de sa propre initiative. L'ambassadeur ayant accompli sa communication, nul ne douta que l'inspirateur ne fût Napoléon III lui-même. Mais lord Palmerston formula de suite une objection, et sur le ton le plus péremptoire : « Ce sont, observa-t-il, des conditions qui déplairont des deux côtés. Les Autrichiens ne céderont pas la Vénétie qu'ils occupent encore. Quant aux Italiens, ils espèrent la liberté entière de leurs pays et ne croiront pas à cette liberté tant qu'un archiduc régnera à Venise et à Modène. » Le gouvernement de la Reine ne se refusait pas à transmettre la proposition, mais se refusait à la recommander et à l'appuyer. M. de Persigny, ainsi éconduit, se hâta de télégraphier la réponse à Valeggio.

L'Empereur, lent à l'ordinaire, avait parfois des brusqueries qui déconcertaient. Défiant vis-à-vis de la Prusse, sentant la Russie bien loin, mal soutenu en outre par l'Angleterre, il se dit que, pour aller de Valeggio à Vérone, il était inutile de passer par Londres, et qu'après tant de victoires, il y aurait générosité à faire le premier pas. De là un dessein tout nouveau, celui de se passer d'intermédiaire : de la sorte, on irait plus vite et on ferait une double économie, celle des remerciements d'abord, puis celle des frais de commission. Que cette négociation directe eût quelque chose d'inusité, Napoléon ne l'ignorait pas. Mais la singularité même du dénouement ne pouvait que le séduire : car il aimait à ne rien faire comme tout le monde, ni la guerre ni la paix.

Le 6 juillet, à l'heure même où les chefs de corps préparaient pour le lendemain la grande prise d'armes que nous avons racontée, Napoléon manda un de ses aides de camp, le général Fleury, lui prescrivit le plus grand secret et lui ordonna de se rendre aussitôt à Vérone pour y remettre un message à l'empereur d'Autriche. Il ne lui dissimula pas le contenu de la dépêche qui était une proposition d'armistice. « Soyez insistant, ajouta-t-il : dites que je désire la paix, mais que, si la lutte continue, mes vaisseaux vont ouvrir les hostilités contre Venise. » La nuit était déjà venue quand l'aide de camp impérial arriva à Vérone. Le monarque autrichien ayant demandé quelque délai : « Je suis aux ordres de Votre Majesté, répliqua Fleury ; mais Elle me permettra de lui dire que la réponse presse, car notre flotte a déjà occupé l'île de Lossini. » François-Joseph promit de hâter sa décision. En effet, le lendemain à huit heures, il revit le général et, lui remettant une lettre pour Napoléon, l'informa en termes très courtois qu'il acceptait l'armistice. Fleury repassa les lignes autrichiennes, puis franchit les rangs de l'armée française alors déployée en bataille et n'attendant qu'un signal pour renouveler ce jour-là le grand effort de Solférino. A midi, le messager de paix arriva à Valeggio. On sait le reste, et comment nos troupes, rentrées dans leurs cantonnements après une matinée de fatigue, apprirent que leur service de guerre était, selon toute apparence, fini.

 

XI

Dans le camp français, l'impression fut la surprise : parmi les Sardes ce fut la déception, mais d'abord sans trop grand éclat. Comme Victor-Emmanuel s'était rendu à Valeggio, l'Empereur s'ingénia à le rassurer : il ne s'agissait que d'une simple trêve ; les conditions seraient si dures qu'il était douteux que l'Autriche les acceptât ; le plus urgent était d'augmenter l'armée et de mettre sur pied au moins 100.000 Italiens. Le lendemain le Moniteur, en annonçant la nouvelle, y ajouta un commentaire plus belliqueux que pacifique. « La suspension d'armes, disait-il, tout en laissant le champ libre aux négociations, ne saurait dès à présent faire prévoir' la fin de la guerre. 7, Après entente entre les délégués des trois armées belligérantes, le terme de l'armistice fut fixé au 15 août. A Monzambano, siège du quartier général piémontais, on croyait, on feignait de croire que tout n'était pas fini. Le Roi, ayant réuni ses généraux, leur répéta avec beaucoup d'assurance ce que l'Empereur lui avait dit. A Turin, le langage fut le même : on jugeait la paix peu probable ; l'armistice était purement militaire ; on avait voulu éviter le siège de Vérone pendant les grandes chaleurs. Ainsi parlait le directeur de l'officieuse Opinione[57].

Tandis que les Sardes, soit calcul, soit illusion, s'appliquaient à retenir leurs espérances, divers messages s'échangeaient entre Valeggio et Vérone. Les choses étant ainsi mises à point, une entrevue fut arrêtée entre les deux empereurs. Elle aurait lieu le 11 juillet à neuf heures du matin au village de Villafranca. Parti de Valeggio, l'empereur des Français arriva le premier, alla au-devant de son jeune rival et l'accueillit avec des égards qui seyaient bien à un vainqueur. Sur la route, une maison se trouvait qu'on appelait la maison Guadini Morelli. Les deux souverains y entrèrent pour leur conférence. Ainsi avaient fait, cinquante-deux ans auparavant, le premier des Bonaparte et l'empereur Alexandre quand ils s'étaient rencontrés sur le radeau de Tilsitt. Ce souvenir n'avait rien qui pût déplaire à Napoléon III, très avide de ces rapprochements et toujours en quête de ce qui frapperait l'imagination des peuples.

Nul témoin n'assista à l'entretien. De part et d'autre, les personnages de la suite attendaient sur la route, impatients de détails, échangeant par intervalles quelques mots à voix basse et gravant du moins dans leur mémoire le cadre de la scène, puisqu'ils ne pouvaient pénétrer la scène elle-même. En rassemblant les lambeaux des confidences faites par l'empereur des Français ou l'empereur d'Autriche et recueillies par les contemporains, voici ce qu'on peut rapporter sur cette entrevue fameuse.

Napoléon III avait sondé, les jours précédents, les dispositions du gouvernement anglais, et avait surpris chez les ministres britanniques des sympathies italiennes que jamais il n'eût soupçonnées, du moins à ce degré. Cette brusque évolution lui fournissait un argument trop naturel pour qu'il ne le saisît pas. La Grande-Bretagne, naguère si ardente à la médiation, ne s'y prêterait plus aujourd'hui ou ne s'y prêterait qu'à des conditions singulièrement onéreuses pour l'Autriche. Sûrement la Prusse suivrait l'Angleterre. En ces conjonctures, la moins exigeante des puissances, ne serait-ce pas la France ? « Nous pouvons, ajouta avec courtoisie l'empereur des Français, traiter avec honneur, vos troupes et les miennes ayant combattu avec une bravoure égale. » Ce langage, outre qu'il charmait l'amour-propre de François-Joseph, répondait à ses vues, à ses rancunes surtout. Échapper aux bons offices de la Prusse, à la dure bienveillance de l'Angleterre, à la maligne compassion de la Russie, n'avoir personne à remercier, personne à payer, quelle chance inespérée au milieu d'une fortune si contraire ! Napoléon, par sa bonté simple, manquait rarement de séduire ceux qui l'approchaient. Il acheva de gagner son rival en évitant avec un soin délicat tout ce qui eût rappelé ses récentes victoires. Lui-même, il fut vivement attiré vers le jeune empereur si souvent éprouvé par l'infortune et toujours si digne dans ses disgrâces. Ces sentiments réciproques ayant préparé l'entente, Napoléon posa ses conditions ou plutôt formula ses vœux, se gardant de tout ce qui eût semblé ultimatum ou exigence de victorieux. Il proposa la cession de la Lombardie à la Sardaigne, la création d'un royaume de Vénétie sous un prince autrichien, l'établissement d'une confédération italienne sous la présidence du Pape. Des réformes seraient en outre provoquées dans les États pontificaux. Un congrès enfin réglerait les détails qui n'auraient pas été prévus. La réponse de François-Joseph fut d'une entière franchise, avec une nuance de rancune hautaine vis-à-vis du Piémont : « J'ai perdu, dit-il, la Lombardie : mais je ne la donnerai pas à la Sardaigne. Tout ce que je puis faire, bien qu'il en coûte à ma fierté, c'est de la céder à la France, qui en fera ce qu'elle voudra. Quant à la Vénétie, je l'occupe encore, et je ne puis abandonner ce qui n'a pas été conquis Mais je sens que de grands changements y sont nécessaires ; je les accomplirai, et, sous mon sceptre, Venise sera non seulement heureuse, mais satisfaite. » Sur les points secondaires, François-Joseph n'éleva guère d'objections. Il n'était pas hostile à une confédération italienne. Il ne refusait pas de s'unir à la France pour demander des réformes au Saint-Père, mais formulait quelques doutes soit sur l'urgence des réformes, soit sur les moyens de les accomplir. Il jugeait opportune et nécessaire une amnistie générale. En revanche, l'idée d'un congrès éveilla chez lui quelque répugnance. Soucieux de sauvegarder les États qui se rattachaient à lui par d'anciens traités d'alliance, le souverain autrichien demanda le retour des princes italiens dépossédés : ce qui fut expressément stipulé, au moins pour le grand-duc de Toscane et le duc de Modène. Entre les deux monarques, une seule divergence importante subsistait : la Vénétie. Mais Napoléon pouvait-il prétendre à régler le sort d'une province qu'il n'avait point conquise, qu'il n'avait même point envahie ? Il céda, et de la sorte l'accord se fit. C'est alors seulement que les deux empereurs reparurent sur le seuil de la maison Morelli. Mutuellement ils se présentèrent les principaux personnages de leur suite ; puis, après s'être tendu la main, ils s'éloignèrent, l'un vers Vérone, l'autre vers Valeggio.

Cependant rien n'avait été écrit, en sorte que tout demeurait confié à la bonne foi des monarques et à leur mémoire. Dans l'après-midi, les préliminaires furent rédigés au quartier général de Valeggio, et le prince Napoléon reçut la mission de les porter à Vérone. Il n'est pas téméraire de croire que le choix du messager déplut. Le prince n'était-il pas le gendre de Victor-Emmanuel et l'un des amis les plus chauds de l'Italie ? Les conditions furent débattues une à une et avec un peu plus d'animation que le matin. L'empereur d'Autriche confirma l'abandon de la Lombardie, non pas au Piémont, répéta-t-il, mais à la France. Il excepta de la cession Peschiera et Mantoue, qui n'avaient été ni pris ni même assiégés. Comme le projet de Valeggio, en consacrant les droits des souverains de Toscane et de Modène, stipulait que les restaurations ne pourraient s'accomplir par les armes, François-Joseph repoussa cette réserve. « Ce serait, dit-il, un appel indirect à la résistance. Je puis, ajouta-t-il avec dignité, faire des sacrifices personnels ; je ne puis ni ne veux abandonner mes parents et mes fidèles alliés. » Que déciderait-on pour le duché de Parme ? Le prince Napoléon eût souhaité qu'il fût réuni au Piémont, dont il semblait le complément naturel. La réponse du monarque ne se fit pas attendre : « Je ne puis céder des États qui ne m'appartiennent pas. » Comme on ne pouvait s'accorder, on se tira d'embarras par le silence : de là une omission qui devait être vivement commentée. Quand tout fut fini, l'empereur d'Autriche apposa sa signature sur les préliminaires, non sans une vive émotion. « Puissiez-vous, prince, dit-il, ne vous trouver jamais dans la dure nécessité de céder l'une de vos plus belles provinces ! » Bientôt, les esprits se détendant un peu, l'entretien prit un tour plus abandonné. François-Joseph se plaignit vivement de la Prusse, et ajouta : « J'aime mieux céder à Napoléon qu'à un congrès[58]. » Il était huit heures du soir. Le prince prit congé de son hôte. A dix heures il était à Valeggio. L'Empereur alla au-devant de lui, et, ne cachant point sa joie, le remercia, l'embrassa même. La paix était conclue.

 

XII

Il y a quelque chose de plus malaisé que de conduire à bonne fin une grande guerre, c'est de rendre un service à demi. L'obligé, au lieu de calculer ce qu'il a reçu, se croit frustré de tout ce qui reste à donner. Les préliminaires à peine signés, nous eûmes à nous justifier, non vis-à-vis des Autrichiens que nous venions de battre, mais vis-à-vis des Italiens que nous avions eu le tort, le tort impardonnable, de ne point affranchir d'un seul coup.

Le plus irrité fut Cavour. Il n'est pas sans intérêt de noter ses paroles ou ses actes en ces jours mémorables.

La suspension d'armes l'avait surpris, mais sans le déconcerter d'abord : était-il possible que tout se réglât sans lui ? Bientôt il avait appris, et avec un grand trouble, la durée de l'armistice : décidément il s'agissait d'une longue trêve et qui pourrait conduire à la paix. Le 9 juillet, vers le soir, une lettre de La Marmora lui était parvenue qui, par le vague même de ses termes, avait accru ses appréhensions. N'y tenant plus, il était parti pour le camp. Le 10, à l'aube du jour, il était à Desenzano. De là une méchante voiture le conduisit vers Monzambano, quartier général des Sardes. Pendant la courte halte, il avait été reconnu sous les arcades de la place, et, chemin faisant, son cocher lui demanda s'il était vrai qu'il fût le grand Cavour. « Allez vite, allez vite », telle fut la seule réponse. A Monzambano, Cavour descendit, non pas jovial et reposé comme de coutume, mais portant sur ses traits la trace de ses agitations. Le Roi était à la villa Melchiorri. Le premier ministre s'enferma avec lui : du dehors, on entendait le bruit des voix et comme un entretien animé, moins contenu que ne l'est d'ordinaire celui d'un prince et d'un sujet. On ne sut point les détails, mais seulement que Cavour avait osé conseiller à son maitre de refuser, le cas échéant, un affranchissement incomplet, d'appeler à lui toute l'Italie, de se confier à son destin Plus tard dans la journée, l'homme d'État sarde vit le prince Napoléon, mais non l'Empereur qui se fit invisible, car il redoutait ses reproches et surtout ses pièges.

Le soir, comme le Roi revenait de Valeggio, il dit à ses aides de camp : « Demain aura lieu l'entrevue entre les deux empereurs, et nous serons fixés sur la paix ou la guerre. » Ce que fut pour Cavour cette journée du 11 juillet, on le devine aisé ment ! Dans l'après-midi, il tenta de revoir le prince Napoléon ; mais celui-ci était parti pour Vérone. Quant à l'Empereur, il persistait à se dérober. A une heure avancée de la soirée, on eut enfin le texte des préliminaires. Sur l'attitude de Cavour à cette heure décisive, toutes sortes de versions, mêlées sans doute d'exagérations ou d'inexactitudes, se sont accréditées en Italie. On dit qu'ayant commencé à lire le traité, il le jeta violemment sur la table, ne pouvant aller jusqu'au bout. Puis il donna sa démission. Le 12, il repartit pour Desenzano. Le lendemain il était à Turin, répandant partout ses plaintes, s'élevant contre ce qu'il appelait, contre ce qu'on appela après lui la grande trahison de l'Empereur. Non seulement, disait-il, il n'était plus président du conseil, mais il se ferait conspirateur plutôt que de prêter la main au marché qui venait de se consommer. Les Turinois écoutaient ce langage avec ahurissement et aussi aveu incrédulité : ils ne se figuraient pas que cette retraite fût durable et que, Cavour vivant, la monarchie sarde pût avoir un autre conseiller que lui[59].

En cette occasion, Victor-Emmanuel se posséda mieux que son ministre. A la première nouvelle du pacte de Villafranca, il ne sut pas réprimer un mouvement de révolte, et, lui aussi, parla vaguement de séparer son sort de celui de l'Empereur. Comme Napoléon ne s'émouvait point de ces doléances, il recouvra promptement son sang-froid. « Pauvre Italie ! » murmura-t-il. Puis, après une pause, il ajouta avec dignité : « Quelle que soit la décision de Votre Majesté, je garderai toujours la plus vive gratitude de ce qu'Elle a fait pour l'indépendance de mon pays, et je vous prie de croire qu'en toutes circonstances, vous pourrez compter sur ma fidélité. » Ce prince, si brusque à l'ordinaire, si absorbé par le plaisir, si impatient de toute contrainte, était, à ses heures, rusé et retors comme le plus matois des paysans piémontais. Il eut, en cette occurrence, une inspiration qui eût réjoui à la fois le plus habile des diplomates et le plus fin des procéduriers normands. Obligé de subir les faits accomplis, il prit soin de stipuler aussitôt à son profit ce qu'il appelait la liberta d'operare. Dans cette pensée, il fit dire à l'Empereur par le général La Marmora qu'il signerait les préliminaires de paix, mais qu'il demandait à les signer avec cette réserve : J'approuve pour ce qui me concerne. Napoléon accueillit le général avec de grands égards, lui parla de tous et même de Cavour avec beaucoup d'aménité ; puis, tout heureux d'en être quitte à si bon compte, il autorisa pleinement la restriction que sollicitait le Roi[60]. Victor-Emmanuel souscrivit donc aux stipulations qui terminaient la guerre, mais il ajouta : Per quanto mi regardono. Cela voulait dire que, respectueux lui-même des traités, il réservait les droits des Modénais, des Toscans, des Parmesans, des Romagnols. Il les réserverait, en effet, et les réserverait si bien qu'à un jour prochain il grouperait tous ces peuples sous son sceptre. C'est alors qu'il retrouverait son grand ministre. Les Italiens avaient pénétré toute cette politique et déjà disaient de Cavour : « Il s'en va, mais il a une contremarque clans sa poche. »

Tandis que ces scènes se passaient à Valeggio, la nouvelle du traité se répandait en Europe. Une guerre qui finit sans conférence ni protocole est comme une maladie qui se guérit sans médecin. Les mêmes diplomates qui avaient marchandé leur concours furent étonnés, froissés même qu'on s'en fût passé. La Prusse, hésitante pendant tout le temps de la guerre, se débattit d'assez mauvaise humeur entre les reproches de l'Autriche qui gourmandait sa tiédeur et de la France qui accusait ses prétendus projets d'intervention. La Russie affecta de se montrer indifférente. De toutes les puissances, la plus déçue fut l'Angleterre. Elle n'avait satisfait qu'à demi la France : quant à l'Autriche, elle l'avait cruellement offensée par ses sympathies italiennes, et, à quelque temps de là, M. de Rechberg, qui avait succédé au comte Buol, ne manqua pas de le proclamer bien haut. Par-dessus tout, elle voyait ses bons offices négligés et elle ne pourrait consigner dans ses Blue Books aucune trace de son action. Une consolation lui restait, celle de la critique. Le chef du Foreign Office, lord John Russell, excellait en cet art. Il reprit le traité par le menu, le discuta ou plutôt le déchiqueta, et dévoila, avec une malveillance joyeuse autant qu'implacable, toutes les causes qui le rendraient prochainement caduc. Ce n'était pas seulement dépit, mais habileté perfide. Quelle revanche pour les ministres britanniques si, à force de signaler les lacunes de l'œuvre de Villafranca, ils détournaient à leur profit la reconnaissance italienne ! Quel coup de maître, et vraiment bien anglais, si par meetings, articles de journaux, discours aux Communes, ils obtenaient tout ce que n'obtiendrait plus le souvenir importun de notre sang versé ! Mais ce sont là des choses qui trouveront place en leur lieu.

L'Empereur n'avait plus qu'à regagner la France. Le 12 juillet, il déposa le commandement et, quittant Valeggio, arriva à Desenzano. Il y fit halte, soit que la beauté des lieux le séduisît, soit qu'il ressentît la lassitude de tant de fatigues et d'émotions. Au bord du lac étaient les chaloupes canonnières rassemblées à grands frais pour le siège de Peschiera. Dans les replis du Mincio apparaissait Peschiera elle-même, laissée à l'Autriche. Pour tempérer par une petite générosité une grande déception, Napoléon donna à Victor-Emmanuel les embarcations qui ne serviraient plus. On a raconté que l'Empereur ayant voulu visiter la presqu'île de Sermione, le guide qui le conduisait lui dit, croyant lui plaire : « Napoléon Ier est venu ici, après Campo-Formio. » Cette allusion au sort de Venise deux fois sacrifiée provoqua parmi les assistants un silence plein d'embarras. Le 14, le souverain entra dans Milan, qui, définitivement délivrée, lui fit un accueil chaleureux : seule entre toutes les villes d'Italie, elle devait lui garder une gratitude fidèle. Le lendemain, le voyage se poursuivit, et, comme on passait en chemin de fer, on revit, dans une vision rapide, Magenta aux maisons pantelantes, la plaine aux récoltes foulées, le Naviglio, les fonds du Tessin, puis, çà et là, de petits tumuli qu'une herbe naissante recouvrait déjà et qui marquaient la place des morts.

Cependant à Turin le principal souci était de prévenir toute manifestation antifrançaise. Aux vitrines les portraits de Napoléon III avaient été remplacés par ceux de Mazzini et, chose à peine croyable, par ceux d'Orsini. Les agents de la police impériale furent avertis, et de Lombardie des forces françaises furent appelées, en apparence pour rehausser l'éclat de l'escorte, en réalité pour empêcher toute avanie[61]. Le 15, à cinq heures, Napoléon, accompagné de Victor-Emmanuel, arriva dans la capitale piémontaise. Au débarcadère du chemin de fer l'attendait Cavour, démissionnaire déjà, mais non remplacé. L'Empereur lui serra la main sans lui parler. A travers la ville se déployaient toutes les pompes officielles : mais visiblement les acclamations s'adressaient au roi sarde. Au palais royal un festin avait été préparé qui fut plein de solennité et de contrainte. Pourtant, avant que l'Empereur rentrât en France, beaucoup s'efforçaient de pénétrer sa pensée secrète, de savoir si les clauses du traité seraient interprétées à la lettre ou pourraient à volonté s'élargir. M. Pepoli, que des relations de parenté avec la famille impériale autorisaient à la hardiesse, osa interroger le monarque : « Le vote des Romagnes, mon pays, sera-t-il respecté ? — Oui, répliqua Napoléon, si l'ordre n'est point troublé ; je vous promets qu'il n'y aura pas d'intervention[62]. » Le Toscan Montanelli parvint aussi jusqu'au prince et s'efforça de le pressentir sur le sort de sa patrie. La réponse fut assez nette. « Je ne tolérerai pas, déclara l'Empereur, que la dynastie de Lorraine soit restaurée par la force et par les bataillons autrichiens. Instituez un gouvernement provisoire : consultez le pays par voie de plébiscite, et ce que le plébiscite décidera, je tâcherai de le faire prévaloir. » Montanelli insista : « Et qu'adviendrait-il si la Toscane se prononçait pour l'annexion au Piémont ? — C'est impossible », repartit aussitôt Napoléon[63]. Cavour, toujours dominé par son dépit, n'assistait point au banquet. L'Empereur n'ignorait pas ses propos : cependant, dans la soirée, il le fit appeler, l'entretint avec bienveillance et poussa même les explications à tel point qu'on eût dit des excuses. « Je ne veux pas, dit-il, que nous nous quittions brouillés. Il n'est pas exact que j'aie refusé de vous recevoir. Seulement que vous aurais-je dit ? » Il s'attacha à justifier la paix par des considérations militaires. « Il eût fallu 300.000 hommes pour poursuivre la campagne, et je ne les avais pas. » Cavour ayant fait valoir le malheureux état des provinces abandonnées : « Je plaiderai leur cause dans le congrès », répéta à plusieurs reprises le monarque[64]. Puis les deux complices de Plombières se séparèrent pour ne plus se revoir jamais.

Le lendemain, 16 juillet, était le dernier jour que l'Empereur dût passer sur la terre italienne. A six heures du matin, le cortège se dirigea vers la gare. On aurait dit que la grande ville avait à dessein prolongé son sommeil, afin d'échapper à un hôte qu'elle ne pouvait plus se résoudre à acclamer. La splendeur du cérémonial officiel faisait mieux ressortir encore ce que la sympathie populaire avait refusé d'y ajouter. Les gens de police et quelques passants soldés furent rassemblés à la hâte afin de remplir un peu le vide des grandes arcades et de tromper, par leurs applaudissements gagés, la tristesse du départ. Dans un appareil à la fois furtif et triomphal, on chemina rapidement à travers les larges avenues. Le Roi, le prince de Carignan, une suite nombreuse accompagnèrent l'Empereur jusqu'à Suse. Là se terminait la voie ferrée : là aussi attendaient les berlines de voyage qui graviraient le col du mont Cenis et redescendraient vers Saint-Jean de Maurienne. L'Empereur embrassa Victor-Emmanuel ainsi que le prince de Carignan, serra cordialement la main à ceux qui l'entouraient, puis monta en voiture, « laissant, dit un témoin oculaire, peu de regrets de lui n. Comme le cortège impérial s'éloignait, le Roi reprit place dans le wagon qui le ramènerait vers Turin. On dit qu'alors, poussant un soupir et comme déchargé d'un grand poids, il laissa échapper ces simples mots : Enfin, il est parti. Pendant ce temps, l'Empereur commençait à gravir les rampes de Suse, et bientôt, la route se resserrant dans le voisinage du col, l'Italie disparut à ses yeux.

 

XIII

Le 17 juillet, Napoléon III rentra à Saint-Cloud, heureux de son pays retrouvé, mécontent d'ailleurs de lui-même et des autres. Les grands corps de l'État étant venus le féliciter, il s'égara en un long discours qui tournait à la confession publique. Il dit, et avec beaucoup de développement, toutes les raisons qui avaient abrégé la lutte : il fallait attaquer un ennemi retranché derrière de grandes forteresses, commencer la longue et stérile guerre de sièges, braver l'Europe en armes et prête, soit à disputer nos succès, soit à aggraver nos revers... « J'ai fait la guerre, continuait l'Empereur, pour l'indépendance de l'Italie : dès que mon pays a pu être en péril, j'ai fait la paix. » Le monarque, en finissant, nia avec beaucoup d'énergie que la lutte eût été inutile : désormais le royaume sarde s'étendait jusqu'au Mincio ; l'idée de la nationalité italienne était partout acceptée ; les souverains ne pourraient plus résister au courant des réformes. Ainsi parla Napoléon, empressé à désarmer les objections en les devançant. A travers ce langage, il était aisé de deviner une double lassitude, lassitude de la campagne et lassitude, au moins passagère, de l'Italie elle-même. A ces impressions se mêlait un vif ressentiment contre les puissances neutres qu'on accusait de malveillance ou d'égoïsme. Comme l'Empereur recevait le surlendemain le corps diplomatique, il ne sut pas contenir ses rancunes et les exprima sous une forme qui touchait à la boutade. « L'Europe, dit-il, a été si injuste envers moi au début de la guerre que j'ai été heureux de conclure la paix dès que l'honneur et les intérêts de mon pays ont été satisfaits. »

La France, qui devait être plus tard si impitoyable pour Napoléon III, fut en ce temps-là plus indulgente pour son souverain que le souverain ne l'était pour lui-même. Les familiers du Château se sentaient tout heureux de retrouver un maitre si bon. Les gens d'affaires reprenaient confiance, et à tel point qu'en quelques jours la rente monta de cinq francs. Dans les masses un sentiment dominait, la joie peu bruyante, mais profonde, que la lutte fût finie : en six semaines, près de 20.000 Français avaient été atteints par le feu, et, sur ce nombre, 5.500 avaient succombé, soit sur le champ de bataille, soit des suites de leurs blessures[65]. N'était-ce point assez ? et quel intérêt, fût-ce celui de l'Italie, valait la continuation de tels sacrifices ? Le parti catholique, naguère fort alarmé, s'était senti rassuré par la conclusion de la paix : il espérait que l'ancienne intimité n'avait subi qu'une altération passagère, et, par avertissements, conseils ou prières, il s'efforçait de retenir le prince dans ses liens. Les parlementaires eux-mêmes, ceux qu'on appelait les hommes des anciens partis, se gardaient bien d'un jugement trop rigoureux. Sans doute, ils avaient écouté avec quelque ironie les récentes explications de l'Empereur : vraiment, on aurait pu découvrir, avant de commencer la guerre, qu'il y avait de grandes places fortes dans le quadrilatère, que le climat italien était très chaud en juillet, que l'Allemagne s'effrayerait de nos victoires ou tenterait de mettre à profit nos défaites. Mais, après tout, les plus courtes fautes étaient les meilleures, et si les mécomptes de l'aventure italienne préservaient l'Empereur des autres aventures, le sang versé là-bas n'aurait pas inutilement coulé. Seule, la presse démocratique blâma une entreprise si brusquement arrêtée, plaignit surtout Venise laissée à l'Autriche. Tant que son langage demeura contenu, on la laissa dire. Quand, enhardie par l'impunité, elle s'émancipa trop, on la frappa de plusieurs avertissements. Mais le ton même des remontrances administratives parut moins âpre, moins absolu, soit que décidément l'ancienne sévérité s'amollît, soit qu'elle se préparât à se porter ailleurs.

Sur ces entrefaites, la date du 15 août devint l'occasion d'une de ces cérémonies brillantes que Napoléon III ménageait avec un art consommé, comme autant d'intermèdes dans la vie de son peuple. La veille de la fête de l'Empereur, les régiments revenus d'Italie rentrèrent dans Paris, et au milieu d'un tel concours que jamais acclamations ne furent plus unanimes ni plus spontanées. Le soir, le monarque réunit dans un banquet au Louvre tous les chefs militaires : comme le repas finissait, il prononça une courte harangue, parla modestement de lui-même et noblement de son armée, remercia en termes émus, en son nom, au nom de la France, ses compagnons de guerre ; puis il annonça l'institution d'une médaille commémorative qui perpétuerait, pour ceux qui avaient participé à la campagne, les souvenirs de Magenta et de Solférino. — En ces jours d'allégresse, Napoléon eut un autre souci. Les insurrections de 1848 et de 1849, les événements du coup d'État avaient jeté dans les prisons ou en exil un grand nombre de citoyens. La plupart avaient été graciés. Cependant 1.800 Français environ demeuraient sous le coup de mesures diverses de rigueur, surveillance de la police, éloignement du territoire, internement dans les pénitenciers de l'Algérie ou même à la Guyane[66]. Les uns avaient été jugés indignes de faveur, les autres avaient dédaigné de solliciter la clémence impériale. Napoléon victorieux voulut effacer les dernières traces des luttes civiles. Le 15 août, un décret fut rendu portant amnistie pour toutes les victimes de la politique. De Belgique, de Suisse, d'Angleterre les proscrits revinrent, non pas tous cependant : quelques-uns restèrent où l'exil les avait jetés ; ils ne voulaient pas, disaient-ils, « rentrer dans leur patrie asservie » Le public lut leurs lettres, mais avec indifférence : il avait oublié les hommes de 1848 et ne devait que plus tard les relever de leur long discrédit.

Ce que le pays nota avec plus de soin, ce furent les indices qui, dans les jours suivants, semblèrent marquer une politique de paix durable. Le Moniteur annonça une prochaine et importante réduction des effectifs militaires. Les feuilles officieuses firent remarquer que le dernier emprunt de 500 millions non seulement n'avait pas été dépassé, mais n'avait pas été entièrement employé ; elles ajoutèrent que toutes les dépenses de l'avenir seraient calculées avec une rigoureuse économie. La session des Conseils généraux s'étant ouverte, tous les discours des présidents recommandèrent la même sagesse. De toutes ces harangues, la plus remarquée fut celle de M. de Morny, qui réprouva les desseins aventureux et vanta avec une insistance étudiée les fécondes entreprises de l'agriculture et de l'industrie. L'Empire, c'est la paix, avait dit jadis le discours de Bordeaux. Après les holocaustes de Crimée et d'Italie, la fameuse devise allait-elle devenir une réalité ?

L'illusion ne devait point être longue. Les rêveurs ont dans leur vie des jours de découragement sincère, mais ils ne se découragent jamais de rêver : tout au plus transforment-ils leurs rêves. Déconcerté par des soucis militaires et politiques bien au-dessus de son activité, ramené par lassitude au sentiment du réel et du possible, charmé de retrouver après tant de fatigues le repos au milieu des siens, l'Empereur ne tarderait pas à laisser flotter de nouveau ses pensées. Il serait alors ressaisi par les rêves qui, de plus en plus, l'envelopperaient ; et ses spéculations qui se croyaient profondes évoqueraient toutes sortes de problèmes nouveaux ou compliqueraient à plaisir les problèmes qu'on ne pourrait éviter. Hélas ! dans le présent, qu'était-il besoin de nouveaux problèmes ? La question italienne subsistait, obscurcie plutôt que résolue par la guerre et toute pleine des incertitudes qui naissaient de la paix même. Nous venons de quitter l'Italie, et c'est à l'Italie que nous devons revenir.

 

 

 



[1] Archives du ministère de la guerre.

[2] Dépêche du 21 janvier 1859. (Archives du ministère de la guerre.)

[3] Lettre au maréchal Castellane, 18 mars. (Archives du ministère de la guerre.)

[4] Dépêche au maréchal de Castellane, 26 mars. (Archives du ministère de la guerre.)

[5] Le général Bouat mourut dès le début de la campagne et fut remplacé par le général Trochu.

[6] Der Krieg in Italien nach den Feld-acten und anderen authentischen Quellen bearbeitet durch das K. K. Generalstabs bureau für Kriegs-geschichte, t. Ier, Appendice, p. 30-41.

[7] Rapport du colonel Saget, 21 avril 1859. (Archives du ministère de la guerre.)

[8] Archives du ministère de la guerre.

[9] Archives du ministère de la guerre.

[10] MASSARI, Il conte Cavour, p. 319.

[11] Voir la Campagne d'Italie en 1859, rédigée par la division historique de l'état-major de Prusse, p. 31-33.

[12] Mémoires, t. II, p. 6.

[13] Voir Historique de la campagne d'Italie, rédigé au dépôt de la guerre, p. 93-99.

[14] Voir Der Krieg in Italien, t. Ier, Appendice, p. 62.

[15] Le 5e corps, qui venait de se former, se composait de deux divisions, la division d'Autemare débarquée le 12 mai à Gênes, la division Uhrich qui, dans ce temps-là même, débarquait à Livourne.

[16] Voir la Campagne d'Italie, rédigée par la division historique de l'état-major de Prusse, p. 68.

[17] Voir la Campagne d'Italie, rédigée par la division historique de l'état-major de Prusse, p. 67-70.

[18] Général DUCROT, Vie et correspondance, t. Ier, p. 327.

[19] Général WIMPFFEN, Souvenirs et campagnes, p. 167.

[20] Voir la Campagne d'Italie, rédigée par la division historique de l'état-major de Prusse, p. 75.

[21] Général LEBRUN, Souvenirs, p. 252-253.

[22] Baron DE BAZANCOURT, Campagne d'Italie, t. Ier, p. 253.

[23] Général LEBRUN, Souvenirs, p. 269.

[24] Der Krieg in Italien, Appendice, t. Ier, p. 63-66. — Voir aussi Campagne de l'empereur Napoléon III en Italie, rédigée au dépôt de la guerre, tableau n° 4, p. 45.

[25] Campagne d'Italie, rédigée au dépôt de la guerre, p. 215.

[26] Nicomède BIANCHI, Storia documentata, t. VIII, p. 78.

[27] Rapport de M. Scarlett, 29 avril. (Further correspondence respecting the affairs of Italy, p. 12.)

[28] Voir Enrico POGGI, Memorie storiche, t. Ier, p. 5, 6-10, 11-13. — Voir aussi Lettere e documenti del barone Ricanoli, t. III, p. 11.

[29] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 101.

[30] Voir Giuseppe PASOLINI, Memorie raccolte da suo figlio, p. 229.

[31] Lettre de Salvagnoli à Ricasoli, 18 mai. (Lettere e documenti del barone Ricasoli, p. III, p. 34.)

[32] Voir dépêche de M. de Cavour à M. de Villamarina, 21 mai 1859. (BIANCHI, Storia documentata, t. VIII, p. 497.)

[33] Archives du ministère de la guerre.

[34] Archives du ministère de la guerre.

[35] Baron DE BAZANCOURT, Guerre d'Italie, t. II, p. 124.

[36] Archives du ministère de la guerre.

[37] Voir Campagne de Napoléon III en Italie, rédigée au dépôt de la guerre, p. 384-386.

[38] Campagne d'Italie, rédigée au dépôt de la guerre, p. 420.

[39] Voir Historique du 3e corps, par le commandant CLÉMEUR, p. 128.

[40] Voir la Campagne d'Italie en 1859, par la division historique de l'état-major de Prusse, p. 169. — CLÉMEUR, Historique du 3e corps, p. 139.

[41] Campagne d'Italie, rédigée au dépôt de la guerre, p. 426-428. — Rapports et journaux des régiments. (Archives du ministère de la guerre.)

[42] Campagne d'Italie, rédigée par la division historique de l'état-major de Prusse, p. 175. — Der Krieg in Italien, t. II, 2e part., p. 297.

[43] Général DUCROT, Vie et correspondance, t. Ier, p. 343.

[44] Campagne d'Italie, rédigée au dépôt de la guerre, p. 450-451- — Docteur CHENU, Rapport médico-chirurgical sur la campagne d'Italie, p. 225. — Der Krieg in Italien, t. II, 2e part., Appendice, p. 37.

[45] Docteur CHENU, Statistique médico-chirurgicale de la campagne d'Italie, p. 328. — Henri DUNAND, Un souvenir de Solférino, p. 68.

[46] Campagne de l'empereur Napoléon III en Italie, rédigée au dépôt de la guerre, p. 453-454.

[47] Moniteur, 24 juin.

[48] CHENU, Statistique médico-chirurgicale, t. II, p. 877.

[49] Voir Campagne d'Italie, par la division historique de l'état-major de Prusse, p. 134-135.

[50] Lettre du maréchal Vaillant, 3 juillet. (Archives du ministère de la guerre.)

[51] Dépêches du marquis Antonini, 19 juin, 1er juillet. (BIANCHI, Storia documentata, t. VIII, p. 139 et 140.)

[52] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 406-408.

[53] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 102.

[54] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 106. — V. aussi KOSSUTH, Souvenirs et écrits de mon exil, p. 291.

[55] MALMESBURY, Memoirs of an ex-minister, t. II, p. 187.

[56] BIANCHI, Storia documentata, t. VIII, p. 131.

[57] Voir Lettre edite ed inedite di Camillo Cavour raccolte ed illustrata da Luigi CHIALA, t. III, p. CCXI, CCXII et 411, 412.

[58] Voir BIANCHI, Storia documentata, t. VIII, p. 148-154.

[59] Voir Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour raccolte ed illustrate da Luigi CHIALA, t. III, p. CCXV et suiv., et p. 107. — BIANCHI, Storia documentata, t. VIII, p. 160. — Michel-Angelo CASTELLI, Ricordi, p. 316 et suiv., etc.

[60] Voir BIANCHI, Storia documentata, p. 159-160.

[61] Voir général DE BAILLIENCOURT, Feuillets militaires, p. 86-87.

[62] Voir Discours de M. Pepoli, 23 novembre 1862. (Atti del parlamento italiano, 1862, p. 3523.)

[63] Voir Lettere e documenti del barone Ricasoli, t. III, p. 158.

[64] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 110.

[65] Docteur CHENU, Statistique médico-chirurgicale de la campagne d'Italie, t. II, p. 852 et 853. — Dans ces chiffres ne sont pas compris les décès par suite de maladies. M. le docteur Chenu les évalue à 2.040 (t. II, p. 853). Cette évaluation parait fort au-dessous de la vérité et ne concorde pas avec les états de situation, d'ailleurs incomplets, fournis par les régiments.

[66] Voir le Constitutionnel, 25 août 1859.