SOMMAIRE : I. Les souverainetés
italiennes : l'Autriche : gouvernements italiens de 1815 à 1846 : Pie IX et
ses tentatives : agitations de 1848 : réaction.
II. — Le Piémont :
Victor-Emmanuel : des raisons diverses qui le ramènent en arrière ou le
poussent en avant : comment il maintient le statut et échappe à l'influence
de l'Autriche.
III. — Le chevalier
Massimo d'Azeglio : son caractère ; tendances de son ministère : accusations
contre l'Autriche : lutte contre Rome ; loi du Foro et incidents
divers. Comment d'Azeglio devient inégal à sa tâche : sa retraite.
IV. — Cavour : son
éducation ; sa jeunesse ; les débuts de sa vie politique ; son entrée au
ministère, et sous quel aspect il s'y révèle : comment il arrive à la
présidence du conseil (4 novembre 1852).
V. — Plan général de
M. de Cavour : comment il s'applique à faire naître la question italienne. —
De son zèle pour poser le Piémont : les émigrés ; la presse ; les
correspondances étrangères ; les touristes. — Efforts pour capter les bonnes
grâces de la France. — L'Autriche : émeute à Milan : conflit diplomatique
entre Vienne et Turin. — Lutte avec Rome : incidents divers : loi sur les
Ordres religieux.
VI. — La guerre
d'Orient : comment et pourquoi Cavour désire s'y mêler : premières
négociations : M. Drouyn de l'Huys et M. de Villamarina ; sir Hudson et M. de
Cavour : objections et ajournement. — Détresse de l'Angleterre qui cherche
partout des soldats : reprise du projet abandonné : des conditions de
l'intervention ; hésitations : hardiesse de Cavour qui s'engage sans aucune
garantie : signature du traité. — Le traité d'alliance à la Chambre des
députés et au Sénat : objections : vote. — Sous quels auspices fâcheux
commence l'entreprise : Traktir : on sent qu'on touche à la fin de la guerre
: tout dépend de Napoléon III.
VII. — Voyage du Roi
et de M. de Cavour : l'accueil à Paris : séjour à Londres ; Cavour et
Clarendon. — Que peut-on faire pour l'Italie ? — Mémoire de Cavour à M.
Walewski.
VIII. — Le congrès de
Paris : Cavour et ses relations avec les membres du congrès : ses efforts et
ses intrigues pour s'assurer la faveur de l'Empereur : à défaut de profits
immédiats, Cavour veut, du moins, poser la question
italienne devant le congrès : M. Minghetti à Paris : mémorandum du 27 mars : comment la
question italienne est discutée à la dernière séance du congrès (8 avril). —
Illusions et passagère exaltation de Cavour : de quelle façon ces illusions
se dissipent. — Retour de Cavour à Turin : comment il convient d'apprécier
les résultats de ses efforts.
IX. — Cavour et le
gouvernement autrichien : ses efforts pour faire naître les conflits. —
Attitude modérée de l'Autriche : comment elle est conseillée par
l'Angleterre. — Voyage de l'empereur François-Joseph en Italie : incidents :
comment l'Autriche perd le fruit de sa sagesse, et de quelle façon la
séparation s'accentue entre les cours de Vienne et de Turin. — Cavour et les
révolutionnaires italiens : la Farina : création de la Société nationale
italienne : sa composition, son but, son fonctionnement.
X. — Triple souci de
Cavour en 1857. — L'empereur Napoléon III et les signes contradictoires de sa
politique. — Mazzini ; ses intrigues : émeute à Gênes. — Opposition à
l'intérieur : élections législatives en Piémont : leur résultat : quelle
crise traverse Cavour et de quelle façon il en triomphe.
XI. — Attentat
d'Orsini : récriminations contre la Sardaigne ; incidents divers : quels
grands risques courent les desseins de Cavour. — Revirement soudain : procès
d'Orsini : étranges incidents. — Comment l'alliance un instant menacée se
raffermit.
XII. — Un messager de
l'Empereur à Turin : comment et avec quel mystère est préparé le voyage de
Cavour à Plombières. — Entrevue de Cavour et de l'Empereur : quels objets y
sont débattus : du mariage du prince Napoléon. — Cavour après l'entrevue de
Plombières, et son retour à Turin.
XIII. — Comment est
annoncé le voyage de Cavour. — Les Tuileries : quelques symptômes d'une
évolution politique. — M. About et la question romaine ; affaire Mortara. —
De l'état de l'Italie : confidences de Cavour à M. Pasolini : la Société
nationale :
activité de la Farina : plans d'insurrection dans l'Italie centrale. — La
France à la fin de 1858 : la cour impériale à Compiègne : lord Clarendon :
lord Palmerston : Salvagnoli : le prince Napoléon : langage des journaux :
note pacifique du Moniteur (4 décembre). — Émotions en Europe et prévisions
alarmées en Autriche. — Préparatifs de Cavour ; ses confidences ; de la
justesse avec laquelle il précise l'heure de la lutte,
I L'œuvre
déjà vieille de l'unité italienne a tellement effacé la trace des anciennes
circonscriptions territoriales, qu'il n'est pas sans utilité de rappeler aux
générations nouvelles quelles souverainetés se partageaient autrefois le sol
de la Péninsule. Le
congrès de Vienne, en 1815, avait créé en Italie trois États moyens : au
nord, le royaume de Piémont, replacé sous l'antique autorité de la
maison de Savoie, s'étendant du pied des Alpes aux rives du Tessin, et
agrandi de l'ancienne république de Gênes ; au sud, le royaume des
Deux-Siciles, rendu à la maison de Bourbon ; au centre, les États de
l'Église, qui comprenaient quatre parties distinctes : Rome et le
patrimoine primitif de saint Pierre, puis l'Ombrie avec les provinces de
Pérouse, de Spolète et de Rieti, enfin, sur le versant oriental des Apennins,
les Marches d'Ancône et les légations de Bologne, de Ravenne, de Forli et de
Ferrare, par où s'étendait jusqu'aux rives du Pô le domaine pontifical. A ces
trois monarchies relativement grandes s'ajoutaient trois petits États dont un
seul, la Toscane, avait ses traditions, ses souvenirs glorieux et sa raison
d'être historique. Les deux autres n'étaient que des créations arbitraires de
la politique, toujours en quête d'indemnités ou de compensations : c'était,
d'un côté, le duché de Modène, gouverné par la maison d'Este et, pour
ainsi dire, à cheval sur les deux versants de l'Apennin ; c'était, de
l'autre, le duché de Parme, tellement rapproché du Piémont par toutes
ses frontières qu'il en semblait le naturel prolongement. — Dans cette
organisation n'avaient été compris ni la riche Lombardie ni l'antique domaine
de la république de Venise. Ces provinces avaient, sous le nom de royaume
Lombardo-Vénète, été rattachées à l'Autriche. En sanctionnant cette
combinaison, les plénipotentiaires du congrès de Vienne avaient poursuivi
plusieurs buts. D'abord ils avaient voulu, à l'heure où la coalition
triomphait, assurer à la maison de Lorraine une dépouille proportionnée à ses
efforts, et ils n'avaient imaginé rien de mieux que de prélever cette
dépouille sur l'Italie, que nul alors ne jugeait apte à l'indépendance et à
qui les plus favorables accordaient tout au plus quelque esprit de liberté
municipale. En second lieu (et c'était là leur principal souci), ils avaient songé à se garder
contre les entreprises de la France au-delà des Alpes : c'est dans cette vue
qu'ils installèrent, sur les rives du Pô, les soldats de l'Autriche comme les
sentinelles avancées de l'Europe et comme les garants de sa sécurité.
Investie de cette mission de vigilance, l'Autriche n'avait pas tardé à
l'amplifier au point de la dénaturer. Par des conventions particulières avec
les princes italiens, elle avait stipulé à son profit un droit de garnison,
non seulement à Plaisance, où elle l'avait déjà en vertu de l'acte de Vienne,
mais à Parme, à Modène, à Florence, dans les Romagnes. Sous prétexte de
protéger les souverains contre les entreprises révolutionnaires, elle les
avait réduits presque à la situation de vassaux. Les occupations furent si
fréquentes et si prolongées que, dans la moyenne Italie, elles semblèrent
bientôt l'état normal des gouvernements comme des populations. Et ces
extensions arbitraires eussent sans doute éveillé quelque inquiétude pour
l'équilibre général, si l'Autriche n'eût été une puissance non seulement
vieille, mais vieillie, peu propre à se rajeunir ou à se renouveler, lente
dans la diplomatie comme dans la guerre, embarrassée dans toutes les entraves
d'un formalisme étroit, épuisée dans le souci de fondre ses races diverses,
ayant plus de morgue que d'avidité, plus de prétentions que d'ambition, ne
songeant qu'à défendre son influence alors même qu'elle semblait viser à
l'étendre, jalouse, en un mot, non d'acquérir, mais de conserver.. Pendant
trente ans, cet état de choses avait subsisté sans altérations notables. Les
princes installés ou restaurés par le congrès de Vienne avaient repris le
train ordinaire de leur vie, comme si aucun événement n'en avait interrompu
le cours. C'était la routine traditionnelle des gouvernements d'ancien régime
: plus d'abus que de violences ; peu de libertés sanctionnées par la loi,
mais en revanche beaucoup d'usages consacrés par le temps et que la volonté
souveraine eût malaisément abolis ; un mélange bizarre de caprices
tyranniques et de paternelles sollicitudes ; peu de charges, mais mal
réparties ; peu d'essor pour l'ambition, mais une vie facile et rendue plus
facile encore par la modération générale des désirs ; une sorte d'immobilité
où se complaisaient volontiers les princes et où s'endormaient les peuples.
Ce pouvoir, si peu contrôlé en apparence, trouvait, suivant les régions, son
tempérament et son correctif ; il le trouvait à Florence dans l'esprit
éclairé des souverains, dans la dignité polie des caractères, dans la douceur
générale des mœurs ; il le trouvait à Rome dans la mansuétude des pontifes et
dans la présence de nombreux étrangers qui créaient une véritable opinion
publique, très vigilante et même susceptible à l'excès ; il le trouvait enfin
à Naples, où l'autorité royale, très dure et soupçonneuse vis-à-vis des
classes éclairées, s'exerçait vis-à-vis des pauvres et des humbles avec une
bienveillante et familière bonhomie. Même ainsi adouci, un tel régime n'était
fait pour plaire ni aux âmes élevées qui s'étaient éprises des grands
horizons de la liberté, ni aux esprits inquiets ou factieux que déconcertait
une si vigilante compression. Les premiers se replièrent dans le rêve ou dans
la confiante attente de jours meilleurs ; les seconds se réfugièrent dans les
sociétés secrètes, y ourdirent des complots, y succombèrent et furent
victimes de réactions qui non seulement les atteignirent, eux et leurs
complices, mais s'étendirent souvent aux plus inoffensifs de leurs amis. Dans
les mêmes mesures de compression se confondirent tous les États de la
Péninsule, tous, y compris le Piémont, qui était alors, aussi bien que les
autres, un gouvernement d'ancien régime et ne se distinguait de ses voisins
que par deux traits : l'esprit d'avidité qui est de tous les temps, et aussi
une plus sage administration des finances et de l'armée. En
1846, avec l'avènement de Pie IX, un souffle nouveau passa sur l'Italie. Le
Pontife convia les princes à rajeunir leur gouvernement, à y faire pénétrer
la lumière et le progrès, à se dessaisir d'une partie de leurs attributions
pour mieux assurer le reste. Lui-même prêcha d'exemple, se fit initiateur,
rechercha les abus, entreprit d'y mettre ordre, et, aux applaudissements
enthousiastes de ses sujets et du monde, proclama l'alliance nécessaire de la
société moderne et de l'Évangile. Que fût-il advenu de cette tâche, même si
elle n'eût été brusquement interrompue ? Nul ne le peut dire, tant est
malaisé le rôle de prince réformateur ! Ce qu'on peut affirmer, c'est que ce
dessein, quoiqu’un peu indécis dans l'exécution, quoique demeuré incomplet
par la force même des choses, sera éternellement rappelé à l'honneur de Pie
IX et suffirait à lui seul à garder sa mémoire. La
révolution confisqua l'œuvre à peine commencée du Pontife. Au début de 1848,
elle couvait depuis quelque temps déjà. A la nouvelle des événements de
Paris, elle éclata, et, par un retour assez ordinaire en pareille occurrence,
sa première victime fut Pie IX lui-même. Du pied des Alpes au fond de la
Sicile, des rivages de la Méditerranée à ceux de l'Adriatique le mouvement se
propagea, et avec une intensité qui défia toute résistance. Ce fut tantôt la
révolte ouverte contre les princes, tantôt une agitation moitié persuasive,
moitié violente pour entraîner ces mêmes princes dans la voie des nouveautés.
Deux idées dominaient : la première, c'était de chasser l'Autriche du sol
national ; la seconde, c'était d'établir (mais sans transition, sans aucune
éducation préalable des peuples) le régime constitutionnel, soit que par la
crainte on l'imposât aux souverains, soit qu'on le créât en dehors d'eux et
contre eux. Ce programme se complétait par la conception, non de l'unité que
nul alors, à part Mazzini, ne poursuivait, mais d'une sorte de fédération qui
assurerait l'union à l'intérieur et, vis-à-vis de l'étranger, l'indépendance.
—Le plan ne manquait pas de grandeur ; le résultat fut lamentable.
Charles-Albert, roi de Piémont, se séparant nettement pour la première fois
des autres princes de la Péninsule, appela à lui pour la lutte contre
l'Autriche tous les volontaires de l'Italie ; une première campagne, après
quelques succès suivis de revers, se termina par un armistice qui laissait au
gouvernement de Vienne l'intégrité de ses possessions. Six mois plus tard,
une seconde prise d'armes, résolue par entraînement plutôt que par calcul,
aboutit après trois jours à la décisive défaite de Novare. Dans le même
temps, Venise, après une longue résistance, retombait sous la domination
autrichienne. Du moins quelque gloire colora ces échecs. A l'intérieur, ce
fut l'anarchie sans aucun mélange de gloire. Habitués au commode repos de la
servitude, les peuples se trouvèrent fort empêchés quand il s'agit de mettre
en pratique les libertés si hâtivement établies. Dans ce grand embarras, ils
consumèrent leur activité en des promenades tumultueuses, des clameurs, des
harangues, des illuminations sans fin, manifestations qui eussent été plus
enfantines que malfaisantes si elles n'eussent ébranlé la confiance et,
par-dessus tout, découragé les gens sensés. Puis, pour remplir la vacance du
pouvoir, accoururent de toutes parts les démocrates cosmopolites, Polonais,
Belges, Américains, Hongrois, toujours à l'affût des troubles et prêts à en
profiter. Il arriva que les malheureux Italiens, qui reprochaient à leurs
princes d'être étrangers, retombèrent sous le joug d'autres étrangers qui
leur ravirent leurs biens les plus précieux et tout d'abord ces libertés même
si fastueusement proclamées. Dès lors à l'anarchie se mêla le crime. De tous
ces crimes, le plus fameux fut l'assassinat du ministre Rossi, frappé à mort
le 15 novembre 1848 sur les marches du palais de la chancellerie. C'est ainsi
que l'œuvre de Pie IX s'altéra au point de devenir méconnaissable : toutes
ses pensées les plus fécondes, toutes ses initiatives les plus généreuses,
tous ses rêves de pacifique et chrétienne liberté, tout cela se perdit dans
le flot révolutionnaire, comme un flacon de vin généreux se perd dans le
marécage d'un étang. La
réaction vint, et on doit lui savoir gré de tous les actes de rigueur qu'elle
ne commit pas ; car, au point où en étaient les choses, elle aurait pu tout
tenter impunément. Le roi de Naples répudia avec ostentation les libertés
qu'il avait concédées : le grand-duc de Toscane, d'humeur plus débonnaire, se
contenta de les laisser doucement tomber en désuétude. Quant à Pie IX, il
fallut que les armes françaises lui rendissent sa capitale : Rome reconquise,
il s'attarda longtemps loin d'elle, séjournant à Gaëte, puis à Portici, embarrassé
autant que reconnaissant de notre protection, n'osant pas rentrer en père
dans ses États et ne se résignant pas à y rentrer en justicier. Quand enfin
il y revint, ce fut avec des projets amoindris, avec un visage attristé, et,
autant il s'était confié à ses généreux desseins, autant il s'appliqua dans
la suite à restreindre l'essor de ses pensées. Pendant ce temps, l'Autriche
réorganisait sa domination un instant compromise. Non seulement à Milan, à
Vérone, à Venise, mais à Parme, à Modène, à Bologne reparurent les uniformes
blancs. Tout cet appareil pouvait se déployer avec un redoublement
d'assurance, tant était violent le courant de réaction qui soufflait alors
sur toute l'Europe ! Dans cet état général des affaires, que pouvaient les
libéraux italiens, privés de tout secours extérieur, meurtris par la
révolution au point de se réjouir secrètement du retour de leurs princes ?
N'étaient-ils pas vaincus, vaincus pour longtemps, peut-être pour toujours ?
L'œuvre de 1815, fortifiée par la crise même qu'elle avait victorieusement
traversée, n'était-elle pas consolidée, renouvelée, rajeunie ? Et elle
l'eût été en effet sans l'initiative inattendue d'un petit peuple qui,
jusque-là obscur, s'appliqua avec une persévérance extraordinaire à préparer
les destins futurs, sut ménager à la cause de l'Italie des amis puissants,
dévoués jusqu'à la complicité et aveuglés jusqu'à l'oubli de leurs propres
intérêts, utilisa pour ses desseins (et avec une dextérité égale) la franchise et le mensonge,
mit tout à profit, même ses causes d'infériorité, se joua entre les obstacles
avec une souplesse inouïe, cacha ses vues, les dévoila à demi, puis à point
nommé les démasqua, et, à travers tant d'évolutions, fut secondé par un si
constant bonheur qu'on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, ou de
l'habileté raffinée qui a présidé à l'entreprise, ou des incroyables bonnes
fortunes qui ont permis de la couronner. II Le 14
octobre 1849, comme la dépouille mortelle de Charles-Albert, mort après la
défaite de Novare, loin de son pays, était, transportée de la cathédrale
Saint-Jean à la basilique de la Superga, et comme le cortège, moins imposant
par la pompe officielle que par la douleur publique, se déroulait sur la
longue place qui termine la rue du Pô, deux femmes de haut rang, la marquise
Constance d'Azeglio et la marquise Arconati, saisies de la grandeur de la
scène, exprimèrent d'un mot la pensée mêlée de deuil et d'espoir qui agitait
alors quelques-uns des spectateurs. « Voilà, dit l'une d'elles, le
premier acte d'un grand drame qui finit : que sera celui qui commence
maintenant ? » Et l'autre de répondre : « Nous avons le fils, il fera ce
que n'a pu accomplir le père[1]. » A ne
consulter que les apparences, le jeune roi Victor-Emmanuel ne semblait pas
destiné à réaliser un tel présage. Son éducation avait été celle d'un
gentilhomme plutôt que d'un politique. Il avait peu appris par les hommes et
moins encore par les livres. Élevé loin des affaires, il n'avait été initié
par aucune épreuve progressive à l'art de gouverner. Les influences qui
s'étaient exercées sur lui paraissaient propres à le détourner des
entreprises hasardeuses, surtout de celles qui, par le conflit des intérêts,
pourraient effaroucher sa conscience ou compromettre son salut. La dynastie
de Savoie, en effet, parmi tous ses titres d'honneur, ne prisait rien tant
que son traditionnel renom de fidélité à l'Église, d'orthodoxie rigoureuse et
d'austère dévotion. Au palais royal à Turin, elle montrait avec orgueil, dans
la chambre même du conseil, les portraits de ceux de ses membres, princes,
fondateurs d'Ordres, cardinaux, qui s'étaient illustrés non par la gloire
humaine, mais par la piété, et que l'Église, sous le vocable de saint ou de
bienheureux, avait placés sur ses autels. Sous les galeries de la Consolata
s'étalaient les ex-voto des rois et des reines à côté de ceux des plus
humbles fidèles. L'abbaye d'Hautecombe, dépositaire des antiques sépultures
royales, gardait religieusement des témoignages d'austérité, des instruments
même de pénitence qui semblaient empruntés à des âges disparus. Cette piété
héréditaire, souvent sombre, étroite, amoindrie par de mesquines pratiques,
s'était empreinte avec Charles-Albert d'un véritable mysticisme, et ces
souvenirs récents, s'ajoutant aux souvenirs antiques, préserveraient sans
doute à jamais le jeune roi de tout projet sacrilège ou seulement téméraire. Les
alliances de famille se joignaient aux traditions religieuses pour retenir le
nouveau monarque dans la voie tracée tzar ses ancêtres. C'est aux plus
vieilles races de l'Europe, à la maison d'Autriche, à la maison de Bourbon,
que les princes de Savoie, illustres eux-mêmes à l'égal des plus fiers,
avaient demandé des épouses : Victor-Emmanuel était neveu du grand-duc de
Toscane et de l'archiduc Rénier ; une proche parenté le liait aux Bourbons de
Naples ; lui-même avait épousé une princesse autrichienne. Le ton général de
son entourage et de sa cour n'était pas moins fait pour le garder dans les
maximes d'autrefois : c'était une cour d'ancien régime, cérémonieuse,
formaliste, raide comme les rues de Turin aux voies rectilignes et aux
horizons uniformes ; économe à l'ordinaire par nécessité et par goût,
fastueuse cependant à l'occasion quand l'exigeait la splendeur de la dynastie
; pénétrée d'idées saines, mais étroites, et jugeant inutile de les élargir ;
paisiblement rétrograde, mais sans passion, sans amertume et sans colère. Les
rangs étaient séparés, tellement séparés, que de cette démarcation ne
naissait ni rivalité ni envie, chacun demeurant dans sa sphère et ne songeant
pas à en sortir. Sur toute la vie sociale, au moins dans les hautes classes,
s'étendait une teinte sévère, une sorte de discipline moitié militaire,
moitié monacale, quelque chose de froid et de rude comme les vents des
montagnes, quand, descendant des sommets, ils apportent jusque dans la plaine
de Turin les fortifiantes, mais âpres sensations des glaciers. Les idées, les
mœurs, les qualités comme les défauts, les préjugés comme les vertus, tout
semblait donc tracer autour du jeune prince un cercle qu'une ambition bien
robuste et tenace eût seule été capable de rompre. D'ambition,
Victor-Emmanuel n'en avait point manifesté jusqu'ici, hormis une seule, celle
de se soustraire à l'étiquette, qui, dès cette époque, lui déplaisait et qui
plus tard lui- fit, horreur. C'est pour y échapper que souvent il s'enfuyait
jusque dans la montagne : là, pendant de longs jours, oublié de tous et
trouvant à cet oubli un charme infini, il dépensait dans l'exercice violent
de la chasse les forces surabondantes de son corps robuste. Ce qui lui
restait d'activité, il le consacrait, non aux affaires, niais au plaisir, qui
était dès, lors, comme il le fut dans la suite, la grande occupation de sa
vie. Les circonstances de son avènement contribueraient sans doute encore à
détourner Victor-Emmanuel de la politique d'aventure. Le premier jour de son
règne avait été l'un des plus tragiques de l'histoire de son pays : c'est le
soir même de Novare, dans le désarroi de la défaite, en face du camp ennemi,
que, des mains de Charles-Albert partant pour l'exil, il avait recueilli un
sceptre à demi brisé par la fortune. Le premier acte de son pouvoir avait été
d'implorer de Radetzky un armistice et la paix. A peine échappé au péril,
voudrait-il s'y rejeter ? A une œuvre disproportionnée à ses forces,
troublante peut-être pour sa conscience, ne préférerait-il pas le rôle
commode et lucratif de protégé de l'Autriche ? Après tant de secousses, sa
seule pensée ne serait-elle pas d'assurer à son peuple le repos, dût ce repos
être plus obscur que glorieux ? Telles
étaient les apparences, mais les apparences seulement. En pénétrant le fond
des choses, il n'était pas malaisé de reconnaître que les chances étaient
meilleures pour le fils de Charles-Albert. Ses peuples, savoisiens, sardes,
piémontais, pâtres et chasseurs de la montagne ou laboureurs de la plaine,
étaient robustes, agiles, durs à la marche comme au travail, habiles au
maniement des armes, insensibles aux intempéries des saisons, également
éloignés de l'extrême misère qui déprime et de l'excessive abondance qui
amollit. Les habitudes de discipline non encore énervées par l'esprit de
discussion, et. le sentiment de la solidarité militaire, descendu de la
noblesse jusqu'au paysan, les rendaient propres à la vie rude du soldat.
L'obéissance traditionnelle à la dynastie garantissait que le roi ne
trouverait que des sujets fidèles, même en des entreprises obscures,
incomprises ou douteuses, et que la désapprobation intime des âmes ne
dégénérerait jamais en révolte ou sédition. Cette dynastie elle-même, quoique
souvent tyrannique et mesquine en ses procédés comme en ses vues, ne laissait
pas que d'être populaire. Un lien antique, si antique qu'il se perdait dans
la nuit des temps, l'unissait à la nation. A force de vivre d'une vie
commune, princes et peuples avaient fini par se fondre et se ressembler. Ils
étaient liés par une familiarité respectueuse, de mœurs simples et frugales,
dévots avec des alternatives de plaisirs grossiers suivis de dures
pénitences, accoutumés à une activité saine, avec cela un peu pillards et
rusés, comme il sied à des montagnards que tentent les richesses de la
vallée, susceptibles d'ailleurs de remords, mais les apaisant par quelque don
expiatoire aux églises et gardant le reste en paix. Cette antique fusion de
tous les éléments sociaux communiquait à Victor-Emmanuel une force
singulière, même en sa défaite. Par une faveur que la fortune avait rarement
accordée à ses ancêtres, le jeune roi trouvait autour de lui d'habiles
serviteurs, d'opinions diverses, mais d'égale fidélité, sur qui il pourrait
s'appuyer tour à tour, soit qu'il voulut hâter sa marche, soit qu'il jugeât
opportun de la ralentir : pour l'administration politique ou civile, le comte
Balbo, le comte de Revel, le chevalier d'Azeglio eussent été en tous pays
d'utiles conseillers, également aptes à éclairer le prince, à le contenir ou
à le pousser : l'armée s'honorait de compter parmi ses chefs le général
Dabormida, le général La Marmora, le colonel Menabrea, bien jeune encore et
dans un rang secondaire, mais déjà renommé pour sa science militaire : dans
cette énumération, je ne nomme point le personnage le plus illustre de tous,
celui qui, placé jusque-là dans la pénombre, incarnera plus tard en lui
toutes les forces de son pays. Soit pour traiter, soit pour recommencer plus
tard la lutte, le Piémont jouissait d'ailleurs d'un privilège tout à fait
extraordinaire et point assez remarqué. « Nous défendrons la frontière du
Tessin comme celle du Var », avait dit, en 1848, notre ministre des
affaires étrangères[2]. Sous couleur d'équilibre
européen, cette maxime avait, avec un empressement un peu naïf, été acceptée
comme un axiome par notre chancellerie. Il suivait de là que l'Autriche, même
victorieuse, pourrait être contrainte de céder quelque chose aux réclamations
de l'Europe, tandis que, pour le Piémont, même vaincu, sa pire condition
serait de ne rien gagner. Ce qui accroissait les chances du Piémont,
c'étaient certaines paroles échappées à Louis-Napoléon en voyage, à la
promenade, dans des entretiens confidentiels, alors qu'il se dérobait au
contrôle de ses ministres ou de l'Assemblée : on répétait ces paroles, on en
amplifiait le sens ; on se disait que le prince, malgré la récente expédition
romaine, avait été autrefois l'ami, le complice des libéraux italiens ; et on
se plaisait à penser que, si la fortune transformait en un titre permanent sa
magistrature passagère, cette élévation profiterait aux peuples de la
Péninsule. Victor-Emmanuel
eut-il, avec cette finesse naturelle d'intuition qui lui tint lieu souvent
d'étude ou de génie, la vue ou du moins la vision de l'avenir ? Voulut-il
simplement rester fidèle aux dernières pensées de son père ? Fut-il surtout
sensible à l'affront de demeurer sous le coup d'une défaite et d'avoir
inauguré son règne par l'amoindrissement de son pays ? Ce qui est certain,
c'est qu'entre les deux voies qui s'offraient à lui, il choisit nettement la
seconde. D'une part, il repoussa les avances du cabinet de Vienne, qui eût
volontiers payé sa soumission et, en attendant la revanche, aima mieux rester
le vaincu de l'Autriche que d'en être le vassal ; d'autre part, il maintint
le Statut et, avec lui, l'ordre constitutionnel. Par la première de ces
attitudes, il se proclamait pour l'avenir le soldat de l'Italie ; par la
seconde, il ralliait autour de lui tous les libéraux italiens. III Le
premier conseiller de cette politique fut le chevalier Maxime d'Azeglio. Nul
autre choix n'eût été plus opportun. Maxime d'Azeglio se rattachait à
l'aristocratie par sa naissance et au parti libéral par ses pensées. Une
blessure reçue l'année précédente au siège de Vicence et non encore tout à
fait guérie attestait mieux que tout le reste son attachement à l'Italie.
Cette Italie, il la voulait libre et unie sous le protectorat piémontais,
mais non unitaire, jugeant ce dessein peu désirable et en tout cas
impossible. Aux aspirations du patriote il joignait les dons de l'artiste, de
l'homme du monde, du lettré, du poète, qualités d'autant plus remarquées
qu'elles étaient plus rares en Piémont. Son esprit plus varié que puissant,
plus ample que profond, plus élevé que précis, pénétrait la vérité par une
vive et naturelle intuition, mais, par paresse ou inaptitude aux longs
travaux, la laissait parfois échapper après l'avoir saisie ; et il était de
ceux qui, réussissant en toutes choses, touchent à la grandeur sans y
atteindre jamais tout à fait. Cela même importait peu, puisqu’un autre
viendrait bientôt qui marquerait d'un trait net les lignes vaguement tracées
par lui et s'approprierait son ébauche en la transformant. Lui n'était à
proprement parler qu'un précurseur, précurseur d'une œuvre qui dépasserait
fort ses vues et plus d'une fois troublerait sa conscience. Par ses qualités
et aussi par quelques-uns de ses défauts, il semblait fait à point pour
réconcilier en Italie les partis et pour rassurer l'Europe. En Piémont, en
Italie, qui n'eût aimé ce Maxime d'Azeglio, brave, enjoué, généreux jusqu'à
la profusion de son patrimoine, exempt de tout pédantisme, et portant ses
dignités avec tant d'aisance, que son principal souci semblait être de les
oublier ? Quelles que fussent ses opinions, la cour ne se résignait pas à lui
tenir rigueur ; les modérés plaçaient en lui leur meilleur espoir ; les
démocrates le combattaient, mais sans le détester. Jaloux d'assurer l'union
dans ce pays si longtemps divisé, il mettait un soin infini à éviter les
dissentiments ou à les voiler. Quand il ne pouvait les prévenir, tantôt il
les conciliait par une bonhomie aimable qui désarmait, tantôt il les dominait
par une soudaine fierté de gentilhomme qui éclatait opportunément et
accroissait encore l'opinion qu'on avait de lui. Cette opinion devint bientôt
très grande à l'étranger. D'Azeglio, chef du cabinet sarde, semblait une
garantie sûre contre tous les excès, de quelque côté qu'ils vinssent. On ne
s'imaginait pas que cet aristocrate pût être un instrument de révolution. On
ne se figurait point que ce galant homme, d'esprit libre et sensé, pût
compromettre follement la paix et nourrir quelque dessein déloyal. Loyal, il
l'était en effet, quoique par une raison tout italienne : « C'était,
disait-il, que la loyauté attrape le plus « souvent le reste[3]. » Attraper les autres, il
n'y songeait pas : pourtant il n'eût pas été de son pays, si sa droiture ne
se fût, à l'occasion, tempérée de quelque finesse. Il n'aimait pas le pouvoir
et le disait très haut. Quelques jours après son avènement, il écrivait avec
une originalité familière : « Je voudrais avoir un bâton de bois vert dans
une main et dans l'autre le coquin qui a inventé la présidence du conseil, et
je sais bien ce que je ferais. » Il se mit pourtant avec courage à sa tâche
de ministre. « Assurez, écrivait-il à son neveu Emmanuel d'Azeglio qui
représentait le Piémont à Londres, assurez que je ne suis ni un chef faible
ni un poète politique[4]. » Et il ajoutait un peu plus
tard : « Tout en maugréant contre ce chien de métier, je ne quitterai
point la partie avant d'avoir vu les cose bene avviate[5]. » Et il
mit, en effet, les ci choses bien en voie ». L'entreprise n'était point
aisée. Il fallait transformer en traité définitif les préliminaires de paix
avec l'Autriche, et, à cet égard, l'embarras était grand, moins à cause de
l'Autriche elle-même qu'à cause du parlement sarde. Le premier essai du
régime constitutionnel, tenté au milieu d'une période révolutionnaire, avait
donné, en effet, des résultats déplorables ; les choix s'étaient portés sur
des hommes ignorants, obstinés et fanatiques qui, malgré l'expérience passée,
rêvaient de nouvelles et plus folles aventures. « Nos représentants,
écrivait tristement d'Azeglio, nous donnent de trop étranges représentations[6]. » Deux dissolutions
successives furent nécessaires avant que le ministère disposât d'une solide
et stable majorité. — La plus grande difficulté n'était cependant pas là :
elle consistait à poser aux yeux de l'Europe le Piémont vaincu absolument
comme s'il eût été victorieux. Avec une audace qui confond, d'Azeglio essaya
ce tour de force et, à peine échappé aux plus terribles périls, se mit à
marquer les premiers jalons des agrandissements futurs. Quatre mois après la
bataille de Novare, il écrivait au comte Gallina à Londres : « Je pense qu'on
ne devrait pas entièrement renoncer à l'idée de nous adjoindre tôt ou tard
les duchés de Parme et de Plaisance. Car si l'Autriche occupe aussi Parme, elle
coupera en deux l'Italie et sera la maîtresse d'en séparer, selon ses
convenances, la partie centrale de la méridionale. Coupés nous-mêmes de la
Toscane, il nous sera impossible de jamais réaliser aucun projet de ligue
douanière. » A ces ouvertures était joint un projet d'entente directe avec le
duc de Parme, qui renoncerait à ses États moyennant une indemnité[7]. A Londres comme à Paris, cette
assurance stupéfia : c'est en ce temps-là que M. Thiers s'écriait : « Les
Piémontais s'imaginent-ils donc qu'ils ont gagné la bataille de Novare ? »
Non, ils ne l'avaient pas gagnée, mais déjà ils étaient en train d'exploiter
la défaite mieux que d'autres la victoire. Ils l'exploitèrent grâce à des
intelligences savamment ménagées dans la presse : par-là, ils parvinrent à
créer à Paris, à Londres, à Bruxelles, à Genève une sorte d'opinion publique
qui, à la longue, serait réputée l'opinion de l'Europe et dont on se
prévaudrait soi-même pour l'imposer à point nommé à l'Italie. Entreprise
considérable que d'Azeglio inaugura et que son successeur devait poursuivre
avec une infatigable ardeur, au prix d'intrigues et de peines inouïes. Puis
commença un système de dénonciations continues contre les autres
gouvernements italiens. Au milieu de ces préoccupations, l'Autriche demeurait
le souci dominant. « La paix, avait dit Balbo avec une justesse mathématique,
ne sera qu'une trêve de dix ans. » C'est à cette époque que remontent les
premiers plans pour armer les places fortes et accroître les ressources
militaires. Comme les petits États italiens, le cabinet de Vienne était
l'objet de plaintes perpétuelles portées à Paris et plus encore à Londres.
Tantôt on l'accusait de méditer l'occupation d'une partie du Piémont, tantôt
on dénonçait un prétendu projet d'incorporer le royaume lombardo-vénète dans
la Confédération germanique. D'autres fois, on signalait « les menées
des agents autrichiens en Romagne et dans les Légations, menées qui duraient
depuis le congrès de Vienne et tendaient à pousser les populations à se jeter
dans les bras de l'Autriche[8] ». Pris tout à coup de
sollicitude pour le pouvoir temporel du Saint-Père, le chef du cabinet sarde
déplorait que les autorités militaires autrichiennes se plussent à entretenir
l'esprit d'opposition contre le Souverain Pontife. « Il circule déjà même
à Bologne, continuait-il, des pétitions pour demander l'union à la Lombardie.
Il est donc de la dernière évidence que le projet de l'Autriche est de
s'étendre en Italie en profitant de l'aveuglement du gouvernement romain,
soit qu'elle réunisse à l'empire la Romagne et les Marches, soit qu'elle
prépare cette fusion en procurant pour le moment ces agrandissements au duc
de Modène[9]. » Ainsi parlaient en 1850 les
futurs envahisseurs du domaine pontifical. Contre ces accusations, l'Autriche
ne se lassait pas de protester, tantôt avec une dédaigneuse brièveté, tantôt
avec une véhémence indignée : surtout elle signalait les aspirations du
Piémont à une troisième prise d'armes ou, comme on disait alors en Italie, à
la terza riscossa. La terza
riscossa, le Piémont n'y songeait pas encore, tant eût été grand le péril
! Il y songeait d'autant moins que le cabinet de Vienne avait alors, en la
personne du prince Félix de Schwarzenberg, un chef aussi alerte à l'attaque
qu'à la défense, ne le cédant à personne en audace et qui, s'il eût vécu,
aurait sans doute contenu ou réduit son faible adversaire. Aussi, lorsque les
dénonciations ou les attaques avaient été trop vives, le gouvernement sarde
se taisait pour quelque temps, reculait même un peu, et les mauvais procédés
s'arrêtaient à mi-chemin. En attendant la grande revanche, il fallait
pourtant faire quelque chose. C'est alors qu'on se tourna vers Rome, comme
vers un adversaire moins bien armé. Le
dessein ne manquait point d'habileté. Le roi des Deux-Siciles ne prétendant à
aucune action au-delà de ses frontières, les autres princes italiens ne
comptant guère ou ne comptant pas, il ne restait d'un bout à l'autre de la
Péninsule que deux forces : le Piémont avec ses ambitions ; Rome avec son
antique prestige. Pour dominer en Italie, le Piémont était naturellement
amené, soit à lier partie avec Rome en l'asservissant à ses vues, soit à la
combattre à armes ouvertes ou cachées jusqu'à ce qu'elle frit soumise ou
abattue. Les propositions obséquieuses d'alliance ou les offres de concours
n'avaient point manqué. Le Pape les avait repoussées avec quelque dédain,
estimant que, protection pour protection, il avait droit à un plus fort
appui, jugeant, en outre, que les présents mêmes, venus de Turin, méritaient
plus de défiance que de gratitude. Ne pouvant avoir Rome pour complice, le
gouvernement sarde se décida à l'avoir pour ennemie. Cette lutte, plus
politique que religieuse, née de la rivalité des intérêts et non de quelque
divergence dogmatique ou morale, cette lutte, sauf quelques intervalles
d'apaisement, remplira presque tout l'intermède jusqu'à la reprise des
hostilités avec l'Autriche. La loi
dite du Foro fut le premier épisode de ce long conflit. Dans
toute l'étendue du royaume de Sardaigne existaient, de temps immémorial, des
tribunaux ecclésiastiques à qui était attribué le jugement des causes
relatives aux fiançailles ou aux mariages et aussi de la plupart de celles où
un clerc serait engagé. A cet important privilège, se joignaient quelques
prérogatives accessoires : les clercs ne pouvaient être emprisonnés pour
dettes, et, en cas de détention pénale, avaient leurs prisons à part ; des
peines spéciales atteignaient les délits de caractère religieux ; enfin dans
la législation se retrouvaient certains vestiges de l'antique droit d'asile.
Que de telles pratiques fussent peu en harmonie avec l'esprit moderne, nul ne
le contestait, et les chrétiens les plus sincères auraient vu sans déplaisir
l'abolition, au moins partielle, de ces immunités. Mais ces prérogatives ne
reposaient pas seulement sur d'anciennes coutumes ; tout récemment, un
concordat les avait relevées de la désuétude où, sans doute, elles seraient
tombées, en sorte chue leur suppression, quelle que fût l'opportunité de la
réforme, ne pouvait être prononcée sans une entente préalable avec le
Saint-Siège. Le
Piémont entreprit ou du moins affecta de négocier. A la fin de 1849, le comte
Siccardi fut député à Portici, où le Pape résidait encore. Quel serait le
succès de cette ambassade ? On pouvait le prédire d'avance. A l'heure même où
le cabinet sarde demandait au Saint-Siège de renoncer au bénéfice d'une
stipulation concordataire, la presse dans tout le royaume attaquait
impunément le clergé et les instituts monastiques : le président du conseil
lui-même, malgré son habituelle droiture, n'était guère plus réservé :
« Avec le Pape, écrivait-il en ce temps-là, il faut beaucoup de forme,
de salamalecs, de baisemains, mais une fermeté de fer et surtout du fait
accompli[10]. » Le Pape n'ignorait pas
ces dispositions et se rappelait avec amertume qu'à une époque récente il
avait vu le gouvernement de Turin lui offrir à Nice une ospitalità
amorevolissima et entamer simultanément des pourparlers avec la
république romaine[11]. En outre, M. Siccardi, en
venant réclamer de Pie IX un sacrifice, était chargé d'ajouter à sa demande
une commission désagréable ; il devait solliciter du Saint-Père qu'il
intervînt auprès de l'archevêque de Turin et de l'évêque d'Asti, et les fît
renoncer à leur diocèse. On ne pouvait douter que cet incident ne fût pénible
au Pontife : en sorte que cette petite mission, greffée sur la grande, était
très maladroite si on voulait de bonne foi le succès, très habile, au
contraire, si on négociait avec l'espoir ou le parti pris de ne pas réussir. Ne
pouvant faire la réforme de concert avec la curie romaine, le cabinet sarde
résolut de la faire tout seul. M. Siccardi revint à Turin, fut nommé garde
des sceaux et présenta une proposition de loi qui abolissait les juridictions
ecclésiastiques. A la vérité, dans le temps même où le projet était proposé,
un nouveau messager, le marquis Spinola, fut délégué à Pie IX ; mais, comme
il annonçait que les intentions de son gouvernement étaient irrévocables, la
mission était plus dérisoire que sérieuse : des deux côtés on s'obstina, les
uns invoquant l'esprit moderne et les autres les traités. La
discussion s'ouvrit le 6 mars 1850. Elle s'ouvrit dans l'enceinte du palais
Carignan, qui jamais n'avait vu de plus imposants débats. Le comte Balbo et
M. de Revel plaidèrent moins la cause des juridictions ecclésiastiques, qu'on
ne défendait guère, que celle de la bonne entente avec Rome et de la paix
religieuse. Les avocats du ministère raillèrent le caractère gothique des
institutions qu'il s'agissait d'abolir, invoquèrent l'exemple des pays
voisins, firent bon marché du Pape, entêté, disait-on et ne voulant rien
entendre, ajoutèrent que, toute justice émanant du Roi en vertu du Statut, il
était peu séant qu'aucune sentence fût rendue autrement qu'en son nom. Ainsi
parlèrent les amis de M. d'Azeglio, et le plus éloquent fut précisément celui
qui bientôt devait le remplacer. Malgré
une opposition assez vive, la loi fut votée par la Chambre des députés et, le
9 avril, fut ratifiée par le Sénat. Tout concourut à en accentuer la portée.
Le soir même du vote de la haute Chambre, une manifestation de joie
démocratique éclata, manifestation assez grave pour que d'Azeglio, un peu
embarrassé de son succès, montât lui-même à cheval et s'employât de sa
personne à calmer ses nouveaux amis. Le tumulte de la rue était à peine
apaisé que les catholiques, à leur tour, se répandirent en plaintes. Le nonce
demanda ses passeports. L'archevêque de Turin, Mgr Franzoni, alla plus loin :
par une lettre circulaire il prescrivit à ses clercs de n'accepter la
juridiction d'aucune justice civile. Le gouvernement, se jugeant bravé,
ordonna la saisie de la circulaire, y vit une provocation à désobéir aux
lois, lança contre l'archevêque un mandat de comparution, puis un mandat
d'arrêt, et le fit déposer à la citadelle de Turin. Le prélat n'en sortit que
pour être jugé par ces mêmes juges dont il déniait la compétence et fut
condamné à un mois de prison. A ces rigueurs, les catholiques répondirent par
des démonstrations publiques en faveur de l'archevêque ; ils le traitèrent en
confesseur de la foi ; de Naples, de Lyon, d'ailleurs encore lui arrivèrent
des croix pectorales, des anneaux, des crosses d'honneur, des adresses, des
adhésions. Ces hommages avaient leur contrepartie dans le langage de plus en
plus hostile de la presse démocratique ; dans ce temps-là même une
souscription s'ouvrait pour ériger, sur une des places de Turin, un monument
en mémoire de la loi du Foro ou, comme on disait alors, de la loi
Siccardi : ce monument s'éleva en effet plus tard, et c'est celui que nous
voyons sur la place de Savoie. Les
colères commençaient à peine à s'apaiser quand un incident survint qui les
ralluma. Vers la fin de juillet 1850, l'un des ministres qui avaient concouru
à la loi du Foro, M. Santa Rosa, tomba malade, si malade que bientôt
ses jours furent en danger. C'était un chrétien sincère, momentanément séparé
de l'Église par les intérêts de la politique, mais sans aucune altération
fondamentale de ses croyances ou de sa foi. Quand vint l'heure des derniers
sacrements, l'autorité ecclésiastique exigea la rétractation d'une loi jugée
attentatoire aux privilèges du clergé. Le malade refusa. Longtemps on
parlementa, tandis que le peuple de Turin suivait avec un intérêt passionné
le douloureux conflit et prenait ouvertement parti pour le moribond. Les
formes du désaveu furent adoucies, remaniées, modifiées c'était toujours une
rétractation. Dans l'entrefaite, M. Santa Rosa expira, laissant sa famille
sous le double coup de sa perte et de l'anxiété pour son salut. Les mêmes
pourparlers qui avaient troublé Les derniers moments du malade se
renouvelèrent pour ses funérailles. Enfin le pauvre corps fut porté à
l'église au milieu d'une multitude plus irritée que recueillie. Au sentiment
de réprobation de la foule le gouvernement crut bon de donner une
satisfaction. La victime choisie fut cette fois encore l'archevêque : il fut
enfermé à Fenestrelle, puis banni du royaume, et se retira à Lyon. Tel fut
le premier acte de la lutte avec Rome. On se tromperait, d'ailleurs, si on
croyait que l'animosité fût poussée au point de ne laisser place désormais à
aucun essai d'accommodement. Les ministres piémontais avaient intérêt à
graduer leur marche et à éviter toute violence retentissante. Quant au
Saint-Père, il était défiant plutôt qu'hostile, disposé à la bienveillance
vis-à-vis des personnes, préparé même à certains sacrifices, à la condition
que les droits primordiaux de l'Église fussent réservés, que les concessions
fussent des concessions de fait, et qu'une attitude générale meilleure
attestât la sincérité du Piémont. De 1850 à 1852, des messagers assez
nombreux furent envoyés de Turin : ce furent le chevalier Sauli, M. Pinelli,
le marquis Spinola et enfin le chevalier de Sambuy qui fut investi de
pouvoirs officiels et semble avoir engagé des pourparlers plus sérieux que ne
l'avaient fait ses devanciers. — Quels que fussent les envoyés, plusieurs
causes générales d'insuccès pesèrent sur toutes les négociations. Le cabinet
sarde invoquait le Concordat français et demandait des concessions pareilles,
comme si le Piémont eût été semblable à la France et les récentes agitations
italiennes comparables à la révolution de 1789. Tandis que de Turin on
réclamait une nouvelle circonscription des diocèses, la suppression de
certains évêchés, la sécularisation de certains Ordres monastiques, la presse
sarde ne retranchait rien à son système de dénigrement ou d'attaques. En
outre, une pensée dominait de plus en plus dans la curie romaine, c'est que
le gouvernement du Roi poursuivait un seul but : provoquer le Saint-Père à
des refus, les constater bruyamment, prendre l'Italie à témoin de
l'obstination du Pontife et agir ensuite seul pour le plus grand profit de sa
popularité ou de son ambition. Ce jugement, trop sévère vis-à-vis de quelques
hommes d'État piémontais, n'était, vis-à-vis de plusieurs autres, que juste
et clairvoyant. Une loi sur le mariage civil, présentée au cours même des
négociations avec Rome et malgré les promesses faites à Pie IX, vint
accréditer cette opinion. Hâtons-nous d'ajouter que le Parlement ne s'associa
pas aux vues du ministère : car le projet, voté par les députés, fut rejeté
par le Sénat et ne fut plus représenté. On
arriva de la sorte à l'année 1852. Cette heure était décisive pour le
Piémont. Il avait engagé la lutte sourdement avec l'Autriche, ouvertement
avec Rome. Il s'était posé, aux yeux de l'Europe, comme la vraie puissance
initiatrice de l'Italie et, aux yeux de l'Italie elle-même, comme le
libérateur futur. L'entreprise ainsi amorcée, le Piémont s'arrêterait-il ou,
avec un redoublement d'audace, pousserait-il les choses à fond ? Et s'il se
décidait à cette grande aventure, quel serait l'ouvrier assez puissant pour
continuer l'œuvre et la couronner ? Le chevalier d'Azeglio était à la fois
au-dessus et au-dessous d'une tâche si agrandie. Au-dessus,
car les entreprises que la politique nouvelle rendrait plus que jamais
nécessaires effarouchaient sa droiture. La guerre contre Rome, bien qu'elle
se fût accentuée sous son ministère, l'effrayait plus qu'elle ne lui plaisait,
et il était facile de deviner que, dans cette voie, il avait atteint une
limite qu'il ne dépasserait pas. Très fidèle au fond aux doctrines de
conservation sociale, il répugnait à une alliance dans le Parlement avec le
centre gauche et la gauche, condition nécessaire d'une évolution politique
plus décidée. Il redoutait fort la démagogie, et lorsque, le soir du vote de
la loi Siccardi, il avait vu des bandes tumultueuses parcourir la ville de
Turin, il n'avait pas caché ses appréhensions : « Sous ces démonstrations
d'allégresse, écrivait-il, j'ai cru discerner bien des idées dangereuses[12]. » Par-dessus tout, il
abhorrait le mensonge et pressentait que, pour fonder l'Italie piémontaise,
il en faudrait beaucoup. Au-dessus
de l'œuvre par les scrupules, d'Azeglio y était fort inférieur par le génie.
Il n'avait ni l'ardeur au travail, ni la constance dans les desseins, ni
cette opiniâtre passion du pouvoir qui, à travers les dégoûts et les
obstacles, soutient les vrais ambitieux. Il n'avait point discerné la complicité
future de Louis-Napoléon qui lui inspirait alors plus de dédain que de
confiance. Les représentations des puissances l'eussent tour à tour effrayé
jusqu'à la consternation ou irrité jusqu'à de dangereuses colères. Plus
dilettante qu'homme d'État, plus habitué à se laisser porter par la fortune
qu'à la vaincre, il eût vingt fois abandonné par lassitude autant que par
droiture la redoutable partie que le Piémont finit par gagner, après avoir si
souvent risqué de la perdre. D'Azeglio
avait le sentiment de ce qui était à la fois son honneur et sa faiblesse. Il
succombait sous le fardeau désormais trop lourd pour lui. A ses côtés,
d'ailleurs, un autre grandissait qu'aucun fardeau ne rebuterait, qui
saisirait le pouvoir comme on saisit une arme et deviendrait le grand artisan
de l'Italie transformée, IV Camille
Benso, comte de Cavour, naquit à Turin le 10 août 1810. Par son père, il
était Piémontais, et par sa mère, d'origine française ; par sa grand'mère
paternelle, il se rattachait à la Suisse et à la Savoie, en sorte que celui
qu'on appela a le premier des Italiens » pourrait être revendiqué par
plusieurs patries. Sa famille était de noble et ancienne origine, mais sans
beaucoup d'éclat ; elle se glorifiait cependant d'un personnage illustre
entre tous, saint François de Sales, et en cela le futur ministre du roi
d'Italie devait ressembler à son maître, qui comptait tant de bienheureux ou
de saints parmi ses aïeux. L'éducation
de Camille de Cavour fut celle des jeunes gens de son rang et de son pays. A
dix ans, il fut admis à l'Académie militaire de Turin : il s'y montra peu
studieux, si ce n'est pour les sciences exactes qui plaisaient à son
intelligence déjà pratique et déliée ; en revanche, son esprit était
indépendant à l'excès, il l'était à tel point qu'ayant été nominé page du
prince de Carignan, il ressentit de ce choix très envié plus de regret que de
plaisir et regarda comme une sujétion mortifiante ce que d'autres
considéraient comme un honneur. Dans l'armée, où il entra bientôt, il porta
la même disposition rebelle à toute contrainte. En 1831, comme il avait été
transféré de Gênes, dont le séjour lui plaisait, au fort de Bard perdu dans
la montagne, il vit dans ce changement une disgrâce et, peu après, moitié
ennui, moitié dépit, donna sa démission. Une
grande curiosité d'esprit, des convictions libérales, mais avec des vues très
positives et déjà précisées, une ambition qui ne savait où se porter, mais ne
jugeait rien au-dessus d'elle, telles étaient les tendances du jeune Cavour.
Les voyages sont la grande ressource de l'activité inemployée. Cavour
voyagea, mais sans trop s'éloigner de sa patrie, car son activité physique
était moindre que son activité morale, et il se sentait attiré moins par les
spectacles de la nature que par le commerce des hommes. Longtemps, il
séjourna à Genève, où le ramenaient d'anciennes traditions de famille et de
précieuses amitiés ; à Genève, ville un peu froide, mais éclairée et savante,
bien faite à la mesure de son esprit critique et raisonneur. A plusieurs
reprises, il parcourut la France et l'Angleterre, et ces séjours eurent pour
lui tant de charme qu'il les prolongea autant qu'il put. Là, il étudia, il
observa, non en touriste vulgaire, mais en chercheur opiniâtre ; non en
artiste, mais en économiste et en homme d'État qui emmagasine à tout hasard
des souvenirs, des notes, des documents, sans savoir s'il en trouvera
l'emploi. L'Angleterre le séduisit par la puissance de son crédit, l'éclat
solide de sa prospérité, la grandeur de ses richesses ; et le prestige eût été
complet sans la plaie du paupérisme et les lois des pauvres, toutes choses
inconnues à l'heureuse Italie, où l'extrême misère est aussi rare que
l'extrême opulence. La France le retint par l'aménité des relations sociales,
l'intensité de la vie intellectuelle, les habitudes de régime libre qui, en
ces heures fortunées de la monarchie constitutionnelle, semblaient s'affermir
pour jamais. Il y recherche l'entretien des hommes les plus illustres,
regrettant seulement la discrétion que son obscurité lui impose. « Je ne
puis, écrivait-il avec un peu de dépit, aspirer raisonnablement à la société
des astres lumineux qui éclairent la société française[13]. » De tous les hommes
politiques, celui qui le séduit le plus est le duc de Broglie, et cette
prédilection du plus rusé des Italiens pour le plus austère, le plus
scrupuleux, le moins souple des hommes d'État français, n'est pas sans
étrangeté. Ce qui est étrange aussi, c'est sa sympathie pour mouvement de
renaissance religieuse dont Montalembert est l'initiateur, et son dédain pour
les appréhensions ou les préjugés gallicans. Dans ces relations multiples de
la vie mondaine, il rencontre de bienveillants patronages, si bienveillants
qu'on l'engage à faire de la France sa patrie. Mais ses préférences ne vont
pas jusqu'à l'abandon définitif de son pays. « Je ne suis pas tenté par le
rôle des émigrés italiens, sorte de condottieri intellectuels qui se
mettent au service de n'importe quelle puissance étrangère[14]. » Comme on lui montre
l'exemple de Rossi, déjà éminent, bientôt sans doute illustre, il objecte son
défaut d'aptitude littéraire, son imagination lente à s'éveiller, « sa tête
raisonneuse et non pas inventive[15] ». Au fond, sa pensée
secrète, celle qu'il n'osait dire, c'est qu'aucun rôle subordonné n'était
égal à ses espérances. Ses aspirations contenues, il les avait une seule fois
laissées échapper dans une lettre à la marquise Barolo. « Il y eut un
temps, écrivait-il, où je ne croyais rien au-dessus de mes forces, où
j'aurais jugé tout naturel de me réveiller, un beau matin, ministre dirigeant
du royaume d'Italie[16]. » L'horoscope
ne paraissait pas en train de se réaliser, et lorsque Cavour, après une
longue absence, revint décidément en Piémont, il eut à cela quelque mérite.
Isolé, il l'était fort, étant beaucoup trop sensé pour les desseins factieux
et trop libéral pour n'être pas suspect. Entre le mystique Charles-Albert et
le positif Cavour, il ne pouvait y avoir aucun point commun. « C'est un des
hommes les plus dangereux de mon royaume », avait coutume de dire de lui le
Roi. Ses espérances encore ajournées, Cavour s'arma de patience et, ayant
épuisé les voyages, s'éprit de l'agriculture. A Leri, près de Verceil, dans
le plat pays des rizières, il acquit des terrains, ne sachant d'abord comment
les payer. Il élève des bestiaux, achète et revend des moutons, perfectionne
les moyens d'irrigation et essaye, l'un des premiers, la culture de la
betterave. L'agriculture ne lui suffisant point, il se porte simultanément
vers l'industrie. Nul ne met en balance avec plus de lucidité que lui les
frais d'exploitation des chemins de fer et leurs bénéfices possibles. Il
étudie toutes sortes de combinaisons nouvelles, gaz, fabrication d'engrais
chimiques, banques d'escompte ; entre temps, il spécule avec une hardiesse
mesurée sur le riz, le blé, le maïs. De la sorte, il devient fort riche. La
richesse, il ne la méprisait pas : niais à travers les entraînements du gain,
toujours sa pensée le ramenait vers la vie politique. Il la prépare en créant
à Turin des associations diverses qui, par une demi-publicité sans danger,
initieront les hommes les plus éclairés du pays à la pratique des affaires
conduites et discutées en commun ; telle est la société dite Société du
whist, imitation des clubs anglais ; telle est aussi la Société agraire Ces
associations, quoique un peu suspectes, sont cependant tolérées. Puis, en
1847, lorsque les entraves se relâchent, il en profite pour établir, avec
quelques amis, le journal il Risorgimento, organe des revendications
pacifiques, destiné à tenir le milieu entre les journaux ministériels et la
turbulente Concordia. Tel est Cavour à la veille de la révolution de 1848. Il
a acquis non pas la popularité, mais cette notoriété qui la prépare. Il est
un de ces hommes qui, officiellement, ne sont rien, mais dont on trouve
partout l'influence et la main. Il n'a pas acquis la renommée, mais il s'en
approche si bien que, le jour où elle s'attachera à son nom, tout le monde
semblera l'avoir prédite ou prévue pour lui. La
révolution italienne de 1848 déconcerta fort M. de Cavour. D'abord elle le
troublait dans ses spéculations ; puis elle affectait des allures violentes
et agressives qui l'effrayaient. Les provocations contre l'Autriche lui
paraissaient folles autant que dangereuses. Enfin le pouvoir passait au-dessus
de lui : il n'entra dans aucune combinaison ministérielle, il ne fut même pas
nommé député : bonne raison pour qu'il jugeât mauvais tout ce qui se faisait
ainsi sans son concours. C'est seulement en juin 1848 qu'il fut élu, et cette
fois par trois circonscriptions, celle de Cigliano, celle de Monforte et
aussi le premier collège de Turin, qu'il représenta jusqu'à sa mort. A la
Chambre, son aptitude aux affaires s'affirma si bien que, le calme une fois
revenu, il se trouva tout naturellement désigné pour l'un des ministères. En
octobre 1850, il entra dans le cabinet d'Azeglio comme ministre de
l'agriculture, du commerce et de la marine. Ce n'est pas, dit-on, sans
répugnance que le Roi l'appela dans ses conseils. Soit éloignement personnel,
soit pressentiment qu'il se donnait un maître, il hésita : « Sachez-le
bien, messieurs, dit-il à ses ministres, celui-là vous prendra à tous vos
portefeuilles. » D'Azeglio le savait, il le savait d'autant mieux qu'il
n'était qu'à demi disposé à défendre le sien. Nul ne
doutait que Cavour ne fût un habile homme. Une fois ministre, il dépassa les
espérances de ses amis et les appréhensions de ses adversaires. « Cavour
est réellement fort utile à la Chambre, écrivait avec sa sincérité habituelle
Maxime d'Azeglio. Il nous manquait un batailleur, et il s'acquitte de ce rôle
avec beaucoup de verve et de talent. Il a démenti sa réputation d'homme
difficile à vivre, et la paix la plus profonde règne dans le ménage
ministériel[17]. » Et il ajoutait quelques
mois plus tard : « Je m'applaudis tous les jours davantage de
l'acquisition de Cavour, qui est un véritable coq de combat, spécialité qui
nous manquait[18]. » Plusieurs grands débats
sur la liberté commerciale et les finances grandirent encore la réputation du
nouveau ministre. Mais déjà il portait ombrage à ses collègues, et « la
paix du ménage ministériel » devenait douteuse et précaire. « Il est
mauvais coucheur », disait l'un. « Il est despote comme un diable », répétait
l'autre. « Je crains, écrivait en ce temps-là, Robert d'Azeglio, frère du
premier ministre, je crains que le ministère ne change de nom ; je fais mon
possible pour persuader à Maxime qu'ils ont deux spécialités, mais il me
paraît n'en pouvoir plus. » Cavour,
en effet, alors dans la maturité de l'âge et des forces, était inhabile à
contenir plus longtemps ses vues dominatrices. Sa physionomie apparaît déjà
en pleine lumière et sans qu'aucun trait essentiel doive se modifier à
l'avenir. Quiconque l'eût vu se promenant familièrement dans les rues de
Turin ou écoutant avec une distraction apparente les débats de la Chambre
n'eût guère deviné en lui le maître futur de l'Italie. Sa petite taille, sa
myopie, son embonpoint précoce, une certaine apparence négligée et vulgaire,
tout éloignait de lui les foules. A défaut des dons qui attirent, il avait
les qualités qui subjuguent, la netteté, la simplicité de viles, un bon sens
que n'obscurcissait ni la routine, ni la passion, ni le préjugé, quelque
chose de lumineux qui faisait naître la conviction ou l'imposait, la
promptitude à se résoudre, l'énergie à accomplir ce qu'il avait résolu. Dans
ses longues années de stage et d'attente, il avait rassemblé toutes sortes de
connaissances, véritable encyclopédie, où sa mémoire puisait avec un ordre
méthodique comme à un trésor sagement amassé, soigneusement gardé, clairement
étiqueté. Une incroyable puissance de travail lui permettait de vaquer à
tout, aux affaires publiques comme aux affaires privées, aux détails aussi
bien qu'aux généralités, et cela avec un esprit toujours dispos, jamais
affairé, jamais ennuyé non plus. Cette aptitude à tout embrasser émerveillait
ses collègues, partagés entre la jalousie et l'admiration. Quant à lui, il
lui importait peu d'être admiré s'il n'était obéi. Nul ne fut plus insensible
aux pompes extérieures, et aucun hommage ne lui agréait tout à fait, s'il
n'en attendait quelque profit. Il ne négligeait aucun instrument, depuis les
diplomates étrangers jusqu'aux conspirateurs cosmopolites, depuis les plus
grands seigneurs jusqu'aux plus humbles artisans. Pour les missions
spéciales, il employait volontiers même ses adversaires, pourvu qu'ils y
eussent une compétence marquée : de la sorte, il ne laissait perdre aucune
force sociale et se donnait en outre un renom d'impartialité dont il se
prévalait à l'occasion. Il ne s'attachait, d'ailleurs, à personne et
demeurait indifférent à tout, hormis lui-même et son pays. Ce mépris général,
il le cachait habilement sous le voile de la bonhomie, de la simplicité
aimable, d'une sorte d'abandon, comme un homme dégagé de tout embarras et qui
n'aurait eu d'autre souci que de plaire. Cette bonhomie même n'était qu'une
apparence destinée à séduire dans les relations passagères ou à fournir un
thème à l'éloge public. Quelque résistance se rencontrait-elle ? Il la
brisait avec une netteté inflexible : de là des inimitiés cruelles et que
plus tard il s'efforça en vain d'apaiser. Quoique absolu par nature, il
prisait fort le régime parlementaire, jugeant que c'était le moins gênant
pour qui sait s'y mouvoir. Il s'y mouvait avec une aisance parfaite,
également habile à séduire, à intimider, à corrompre, indifférent aux armes,
pourvu que vraiment elles fussent des armes. A la tribune, il se montrait peu
éloquent et se contentait de parler le langage des affaires, mais des plus
considérables. Ce ne fut que plus tard, dans les dernières années de sa vie,
que la grandeur des intérêts et des causes lui inspira par intervalles des
accents émus qui étonnèrent ses amis et lui-même. Sa brièveté, un peu sèche à
l'ordinaire, lui était une force, non une faiblesse. Cette froideur calculée
intimidait ; et contre ce calme imperturbable, contre ce flegme plus anglais
qu'italien, le débordement des harangues passionnées semblait déplacé ou
ridicule. Le Piémont avec ses limites resserrées était un théâtre trop
modeste pour un si entreprenant génie. Dans son ministère spécial, M. de
Cavour se sentait à l'étroit, et, bien qu'il poussât des pointes de plus en
plus hardies dans les attributions de ses collègues, ce rôle, même amplifié,
ne lui suffisait pas. Ce qu'il lui fallait, c'était la présidence du conseil,
c'était surtout le ministère des affaires étrangères, par où il s'insinuerait
dans la politique de l'Europe. On pouvait déjà deviner ce qu'il serait dans
cette nouvelle carrière, indifférent aux moyens, capable de nouer à la fois
plusieurs intrigues, de les mener de front, de les croiser à plaisir sans
jamais en brouiller ou en perdre le fil, prêt tout à la fois à la sincérité
et au mensonge, les mêlant avec une dextérité troublante et presque aussi
dangereux dans l'un que dans l'autre ; prudent jusqu'à paraître timide, puis
tout à coup démasquant ses vues avec le sang-froid audacieux d'un joueur qui
compte sur son coup d'œil, sur son bonheur et plus encore sur les fautes de
l'adversaire ; généreux à ses heures, puis foulant tout aux pieds suivant son
intérêt, le droit des gens comme les lois religieuses, les convenances tommes
les mœurs, les scrupules comme l'honneur ; trop faible pour ne pas appeler la
ruse à son aide, mais la poussant au point où, par le jeu puissant des
passions ou du drame, elle prendrait elle-même des airs de grandeur ;
avançant toujours, quoique par des voies diverses, tantôt s'appliquant à
forcer la fortune, tantôt se laissant porter par elle, comme ces navires qui,
suivant l'état du ciel, ou fendent les vagues à force de vapeur ou déploient
doucement leurs voiles au souffle du vent. Voilà ce que dès lors on eût pu
pressentir. Ce qu'il eût été malaisé de deviner (car ici toute
prévoyance humaine se sent déconcertée), c'est que ce grand manieur d'hommes dominerait
non seulement son roi, le parlement de son pays, son pays lui-même et
l'Italie, mais rencontrerait au dehors des concours assez semblables à des
complicités. Ce qu'on n'eût pu deviner, c'est que, de tous ces complices, le plus
efficace serait celui que, de tous les monarques de l'Europe, on jugerait
alors le plus puissant. Ce qu'on n'eût pu deviner, c'est que ce monarque
épuiserait pour lui ses ressources matérielles, son crédit, son honneur, et
cela malgré tous les avis, malgré tous les pronostics, par seul souvenir de
jeunesse, par seul entraînement de conspirateur, mais de conspirateur devenu
chef d'État. Ici Cavour relève non pas de son habileté, mais d'une incroyable
bonne fortune, d'une bonne fortune que tout son génie même n'eût pu susciter
si le destin ne l'eût voulu ainsi. Entre
d'Azeglio, qui ne pouvait se subordonner à Cavour, et Cavour, qui déjà ne
supportait plus aucune supériorité, la rupture était inévitable. Voici quelle
occasion la fit éclater. Déjà depuis quelque temps, Cavour songeait à rallier
au cabinet le centre gauche de la Chambre des députés, que personnifiait
alors M. Rattazzi, avocat disert, ambitieux, très rompu à la tactique
parlementaire. D'Azeglio, au contraire, répugnait à cette évolution et se refusait
à briser sans retour avec les chefs éminents de la droite, le comte Balbo, M.
de Revel, M. Menabrea, tous partisans très sincères du régime
constitutionnel, mais jaloux de le préserver de tout contact révolutionnaire.
Sur ces entrefaites, le président de la Chambre, M. Pinelli, étant mort,
Cavour imagina de pousser à ce poste M. Rattazzi, et cela en dehors de son
chef et de ses collègues qui soutenaient une autre candidature. Rattazzi fut
élu, et le fut grâce à Cavour. Cette élection marquait la rupture définitive
avec la droite et inaugurait l'alliance du centre droit et du centre gauche,
cette alliance devenue plus tard fameuse sous le nom de Connubio.
Quoique très résigné à une retraite prochaine, d'Azeglio irrité ne voulut
point tomber sous une intrigue. Il porta sa démission au Roi, qui ne
l'accepta pas et qui, laissé libre, recomposa un ministère d'où, par une
juste représaille, Cavour était exclu. Cavour voyagea quelques mois en
France, en Angleterre, et, pendant son voyage, eut l'assez vif déplaisir
d'entendre partout vanter d'Azeglio. Jusqu'au fond de l'Écosse les journaux
le poursuivirent qui lui apportaient l'éloge de son rival. Rentré à Turin en
octobre 1852, il prit sa revanche sans combat. En évinçant une première fois
son antagoniste, d'Azeglio avait fait assez pour sa dignité. Du reste, il
était fatigué des affaires, peu sûr du Parlement, affamé de liberté,
préoccupé de sa santé précaire. Il remit le pouvoir au Roi juste au moment où
Cavour revint, et comme pour le laisser tomber entre ses mains. Une dernière
hésitation faillit encore éloigner de l'ambitieux la proie convoitée. Par
retour vers le passé, par scrupule, par désir de conciliation avec Rome, le
Roi appela, non Cavour, mais le noble comte César Balbo. Balbo, c'était la
droiture dans les desseins, la modération dans la liberté, la paix
religieuse, le contraire, en un mot, de ce que l'avenir réservait. Dans cette
suprême tentative, Balbo échoua. Imposé par les circonstances plutôt que
désiré par son prince, Cavour, devenu l'homme nécessaire, se consolida
aussitôt dans la place abandonnée. C'était le 4 novembre 1852, date à noter
pour l'histoire. D'Azeglio s'éloigna, un peu dépité au fend de sa disgrâce,
mais ne laissant paraître au dehors que la joie allègre de sa chaîne brisée.
Tout heureux de se reprendre à sa vie d'artiste, il courut se réfugier dans
sa villa de Cannero, entre le lac et les montagnes. « Que Dieu est bon,
écrivait-il de là, que Dieu est bon d'avoir fait le lac Majeur ! » Pendant ce
temps, Cavour s'apprêtait à faire l'Italie. V Avec
Cavour, voici que les desseins se précisent et s'agrandissent ; voici que les
événements se développent avec une progression bien ordonnée qui atteste une
direction vigilante autant que vigoureuse. Le premier soin sera de créer, par
un artificieux et obstiné groupement de faits et de griefs, ce qu'on appelle
déjà, ce qu'on appellera plus tard la question italienne. La question
italienne une fois entrée dans le domaine public, il conviendra de la
proclamer solennellement devant l'Europe, ainsi qu'on le fera au congrès de
Paris. Ce sera le second acte. Puis, toutes choses étant mises à point par
cette longue préparation, le moment viendra de brusquer l'entreprise et
d'attaquer ouvertement l'Autriche, de la faire attaquer surtout par un allié
assez puissant pour dominer, mais assez aveuglé pour se réduire au rôle
d'instrument : ce sera le troisième acte du drame, celui qui se dénouera sur
les coteaux de Solférino. Un dernier acte suivra, non moins surprenant que
tous les autres. L'Autriche vaincue, il faudra convaincre l'Italie qu'elle
doit renoncer à ses vieilles séparations, à son antique esprit municipal, à
ses souvenirs de rivalités et de gloire ; il faudra, par un prodige
d'habileté, faire acclamer par les villes dépouillées leur propre abdication,
intercepter entre la Péninsule et l'Europe le bruit des résistances ou des
murmures, et partout masquer la conquête sous les apparences d'une joyeuse
adhésion ; il faudra enfin, du pied des Alpes aux pointes extrêmes de la
Sicile, établir et acclimater les lourdes charges des grandes monarchies
modernes, à savoir la conscription et les impôts écrasants. Œuvre immense que
Cavour entreprendra, qui lui coûtera tout son génie et, trop souvent, tout
son honneur, qui consumera ses forces au point de l'abattre avant le temps
sous un surmenage inouï, mais qui s'achèvera même après lui sous la puissante
impulsion qui lui survivra. Pour
créer la question italienne, il importait tout d'abord de persuader à
l'Europe que tous les princes italiens gouvernaient avec une incurie
incroyable, mais qu'en revanche il y avait au pied des Alpes un royaume si
bien conduit qu'il pourrait servir de modèle à tous les petits États, et même
aux grands. Dans cette pensée, le chef du cabinet sarde s'appliqua fort à
moderniser son administration, à lui donner, non une physionomie
révolutionnaire qui eût effarouché, mais des airs progressistes et
initiateurs. Des traités de commerce furent négociés. Le principe de la
liberté commerciale fut à plusieurs reprises proclamé. Des délégués furent
envoyés à Londres pour étudier les institutions économiques de l'Angleterre.
De nombreux chemins de fer furent décidés, et l'inauguration de la ligne de
Turin à Gênes devint l'occasion d'une fête bruyamment célébrée. Des projets
furent débattus pour relier Gênes à l'Amérique par un service de paquebots. A
cette époque remontent les premières études pour le percement du mont Cenis
et aussi les premiers plans, plus vagues encore, pour mettre l'Allemagne en
communication directe avec l'Italie, soit par le Saint-Gothard, soit par le
Lukmanier, qui semblait offrir alors une voie plus directe et plus facile.
Enfin, dès que l'Exposition universelle de 1855 fut annoncée, de grands
préparatifs se firent pour que le petit Piémont y figurât avec honneur. A
tous ces témoignages d'une activité vigilante et éclairée se joignit une
sollicitude constante pour l'organisation de Farinée, l'instruction des
cadres, l'entretien ou la réparation des places fortes. Quant au régime
parlementaire, bien qu'il fût alors peu en honneur, le chef du gouvernement
sarde se garda bien d'y porter atteinte : il s'efforça seulement de
restreindre dans les Chambres la part des débats politiques, d'y développer
au contraire le goût des questions économiques et sociales ; de là naîtraient
des débats utiles qui plairaient aux libéraux, ne déplairaient pas aux
absolutistes, dérouteraient les parleurs vains et ignorants, et surtout
donneraient au Piémont la réputation d'un peuple laborieux, avide de science
et d'améliorations. C'est
en effet par-delà ses frontières que M. de Cavour tenait son regard fixé. A
ne considérer que l'intérêt présent, cette politique de progrès intensif
dépassait un peu les forces du peuple sarde ; elle exigerait de nouveaux
impôts, des appels au crédit, et il était douteux que les résultats matériels
fussent proportionnés aux sacrifices. Cet effort, au contraire, se justifiait
pleinement s'il avait pour but d'attirer l'attention de l'Europe et d'y
éveiller une sympathie qui se traduirait dans l'avenir par une protection
efficace. Il importait donc de proclamer bien haut les réformes réalisées, de
les grossir même, de présenter comme des progrès accomplis ce qui n'était
encore que de lointaines espérances, de se faire décerner quotidiennement par
des amis gagés de publics brevets de sagesse, en un mot de poser le Piémont,
en sorte que ses prétentions insinuées peu à peu parussent à l'heure décisive
chose toute simple. M. de Cavour apporta à cette mise en scène un art
consommé qui ne fut pas une de ses moindres habiletés. Le
hasard mit à sa disposition des auxiliaires tout prêts à le seconder. A la
suite des dernières réactions, beaucoup de sujets des divers États italiens
avaient été contraints de quitter leur pays et, après avoir erré en
Angleterre, en France, en Belgique, en Suisse, s'étaient rabattus sur Turin,
sorte de lieu de refuge où la communauté de langue et de mœurs adoucirait les
ennuis de l'exil. De ces hôtes nouveaux le gouvernement piémontais fit deux
parts : il éloigna ou surveilla adroitement les plus fanatiques ; quant aux
autres, il les secourut de ses largesses, les admit à soumissionner pour
certaines entreprises, leur facilita la naturalisation sarde, leur ouvrit
l'accès des emplois publics et des chaires universitaires. Surpris et charmés
de ces procédés, les émigrés élurent en quelque sorte domicile à Turin :
c'étaient des Lombards, joyeux de se retrouver aux postes de leur patrie et
ne se gênant guère pour y ourdir des intrigues ; c'étaient des Vénitiens,
mais en petit nombre, car ils reprochaient à la dynastie de Savoie l'abandon
de leur vaillante cité, et, sous l'impression de cet irritant souvenir, la
plupart avaient fixé ailleurs leur retraite ; c'étaient des Romagnols, des
Parmesans, des Modénais dont le plus éminent, le médecin Farini, avait été
appelé dès 1851 au ministère de l'instruction publique ; c'étaient enfin des
Napolitains, un peu attristés par la rigueur du climat et la vue des
montagnes neigeuses, mais se consolant par la comparaison de Paris et de
Londres, et se distinguant par leur ardeur méridionale, leurs facultés
précoces et leur aptitude aux spéculations philosophiques. A la chute du
jour, ils se répandaient tous ensemble sous les arcades de la longue rue du
Pô, et dans leurs groupes animés, on pouvait reconnaître tous les accents,
tous les idiomes de l'Italie, comme si cette fusion eût été l'image anticipée
de la fusion plus complète que l'avenir réservait. Cavour ne protégeait que
ceux qu'il voulait utiliser. Parmi ces émigrés, beaucoup savaient écrire,
connaissaient les langues étrangères, étaient féconds en ressources autant
que besogneux d'argent, avaient enfin, au cours de leurs exils, noué dans la
presse, surtout dans la presse démocratique, des relations non encore
perdues. Tout cela les désignait pour devenir les correspondants des journaux
belges, suisses, français, anglais, qui créaient alors l'opinion européenne.
Sous le double aiguillon de leur gratitude pour l'hospitalité piémontaise et
de leur haine contre leurs souverains, ils apportèrent un zèle égal à exalter
leurs bienfaiteurs et à maudire les auteurs de leur disgrâce. Les moindres
réformes accomplies ou seulement projetées à Turin furent signalées,
commentées, amplifiées, et l'éloge se réédita sous les aspects les plus
variés, jusqu'à ce que, par sa répétition même, il eût forcé l'attention des
plus distraits. On loua tout en Piémont, le Parlement qui était libéral
autant que sage, le peuple qui était robuste autant qu'éclairé, le Roi qui «
représentait l'ordre constitutionnel au midi comme Léopold de Belgique le représentait
au nord n ; on loua surtout le premier ministre, et c'était justice, puisque
lui-même inspirait les louanges, les dosait et les payait. L'adulation eût
été fatigante si elle n'avait eu pour contrepoids le dénigrement de tout ce
qui n'était pas piémontais. Un vaste système de dénonciations porta à Turin
tous les griefs de l'Italie ; et de Turin, comme d'une officine savamment
organisée, ces griefs, accueillis sans contrôle, dépouillés de tout
commentaire explicatif ou atténuant, se répandirent dans toute l'Europe. Les
sujets de plaintes ou d'accusations varièrent à l'infini : c'était un jour,
le gouvernement toscan qui avait arrêté pour propagande protestante des
sujets britanniques et leur avait appliqué les anciennes lois du pays ;
c'étaient, un autre jour, les juges de Naples qui avaient rendu des sentences
arbitraires ; puis c'était le Pape qui différait l'accomplissement de toutes
ses promesses ; c'était enfin le cabinet de Vienne qui alourdissait à plaisir
les charges militaires et financières sur les malheureux Lombards. A ces
griefs généraux, les émigrés mêlaient dans un langage coloré le récit de
leurs propres souffrances, ce qui donnait à leurs correspondances un relief
particulier et y attachait, comme on dirait aujourd'hui, l'attrait des choses
vécues. Le plus heureux pour Cavour, c'est que ces exilés devenus
journalistes étaient très souvent de bonne foi, tant la passion les égarait !
Il arrivait donc que le mensonge, se transformant sous ces plumes fanatisées,
prenait des allures naturellement sincères et avait un air de vérité qui
complétait l'artifice. Ces correspondances étaient reproduites tantôt en
entier, tantôt en partie ; d'autres fois elles étaient accueillies à titre de
renseignements et servaient de matériaux pour quelque grand article du Times,
de l'Indépendance belge, du Siècle ou même des Débats. Ce jour-là, Cavour
faisait coup double : car après avoir façonné l'opinion européenne à l'aide
de documents' envoyés par ses amis, il s'emparait des articles que ces
documents avaient inspirés, les faisait réexpédier à Turin et les présentait
à ses concitoyens comme un témoignage du crédit dont lui, Cavour, jouissait
en Europe, et du discrédit où les autres pouvoirs étaient tombés. Ce
système, infaillible par la répétition quotidienne des mêmes éloges et des
mêmes critiques, ne se pratiquait point seulement en matière de presse, mais
revêtait toutes les formes propres à saisir le public. Les diplomates
accrédités près de la cour de Sardaigne, les hommes d'État en passage à
Turin, les simples touristes, étaient conviés à constater les progrès du
Piémont, à assister aux séances parlementaires du palais Madame ou du palais
Carignan, à admirer le bel ordre qui régnait dans l'administration, ordre
d'autant plus admirable, ajoutaient malicieusement les Sardes, qu'il n'était
point de voyageur qui ne le regrettât quand, après avoir franchi le Tessin ou
passé l'Apennin, il retrouvait partout le formalisme bureaucratique,
l'arbitraire ou l'incurie. C'est aux touristes anglais surtout que ces discours
s'adressaient, et presque toujours avec succès, les whigs louant fort
l'esprit libéral des Piémontais et les tories leur antipapisme. M. de Cavour
avait d'ailleurs, en la personne du ministre d'Angleterre, le plus puissant
et le plus efficace des amis. Accrédité à Turin depuis 1852, sir James Hudson
était un de ces diplomates qui ne se contentent pas d'obéir aux instructions
de leur chancellerie, mais marquent fortement partout où ils passent
l'empreinte de leur caractère personnel. Or, toutes ses sympathies furent
acquises, dès la première heure, à l'œuvre de Cavour. Il fut, à Turin, son
conseil et, à Londres, son avocat. Son salon s'ouvrait, non seulement au
monde de la cour, mais aux libéraux, voire même aux émigrés : et ceux-ci
étaient assurés de la chaleureuse approbation de leur hôte quand. ils
racontaient leurs souffrances sur les galères de Naples ou dans les prisons
dures de l'Autriche, toutes choses moitié éprouvées, moitié rêvées, mais
qu'ils avaient redites tant de fois que, tout de bon, ils les croyaient en
bloc et les faisaient croire autour d'eux. Tandis que les autres diplomates
s'effrayaient des hardiesses de Cavour ou demeuraient indécis entre la faveur
et l'improbation, sir Hudson ne manqua jamais de défendre le premier ministre
piémontais et de se constituer son garant. Son dévouement dégénéra même en
des complaisances peu conformes à sa dignité, car on affirme que souvent ce
fut par son intermédiaire que les articles préparés dans les bureaux
ministériels de Turin furent transmis à la presse anglaise et publiés par
elle. Telles
étaient les menées constantes de Cavour pour se hausser et hausser son pays.
Lui-même, par intervalles et avec une hardiesse calculée, laissait percer
comme par échappées ses visées ambitieuses. Un jour, au palais Carignan,
comme l'un des députés de l'extrême gauche, M. Brofferio, s'élevait contre
les hauts traitements diplomatiques et proposait de les réduire aux
proportions modestes de l'État piémontais : « Je crois, répliqua M. de
Cavour, que nous sommes un peuple petit par la force et la condition
physiques, mais que nous sommes cependant un peuple grand : car nous sommes
le peuple qui représente le plus fidèlement l'idée de progrès, de liberté
modérée, et je dis que ces idées sont destinées à s'étendre. » Un tel langage
ne manquait pas d'être applaudi par la Chambre et d'être reproduit avec éloge
par la presse étrangère. A vrai dire, les moins enthousiastes étaient les
citoyens paisibles et sensés du Piémont et de la Savoie ; ils avaient quelque
peine à se persuader qu'ils fussent tout à coup devenus si considérables.
Sans doute, ils étaient charmés de l'être, et étaient bien décidés, dans leur
loyalisme, à ne pas marchander au Roi leur concours. Mais leur joie se mêlait
de quelque inquiétude. En ces années 1853 et 1854, la disette des céréales,
la rareté du vin, l'insuffisance de toutes les récoltes, leur faisaient
sentir plus vivement la charge des impôts accrus. Ils ne se figuraient pas
que la fréquence des emprunts fût un signe de prospérité ou de sagesse, et
c'est avec une fierté un peu mélancolique qu'ils acquittaient, entre les
mains du collecteur des taxes, les frais anticipés de leur grandeur. Rehausser
le Piémont était bien, lui assurer un appui matériel était mieux encore. Cet
appui ne pouvait venir que de la France, et Cavour l'avait compris.
Toutefois, la divergence apparente des situations ne serait-elle pas un
obstacle ? Le Piémont était constitutionnel, la France était régie par des
lois presque absolues ; le Piémont faisait la guerre à Rome, Napoléon III
puisait dans l'élément catholique une de ses principales forces ; le Piémont
s'appliquait à irriter l'Autriche, le gouvernement impérial se -piquait de
combattre la révolution et de défendre l'ordre social en Europe. Le langage
des diplomates français se ressentit d'abord de ces dispositions : « Contenez
les émigrés, contenez les journaux », tels furent, dans les temps qui
suivirent le coup d'État, les conseils presque comminatoires du ministre -des
affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys. Sous cette pression, le cabinet
sarde présenta même au Parlement une loi qui transférait du jury aux
tribunaux ordinaires les délits d'offense contre les souverains ou les chefs
d'État étrangers. En dépit de cette mesure, les recommandations continuèrent
: « Prenez garde à vos gazettes, répétait M. Drouyn de Lhuys, surveillez les
réfugiés, abstenez-vous de toute provocation. » Bientôt la sévérité
s'adoucit. M. Drouyn de Lhuys ne se lassait pas de conseiller la réserve et
la prudence, mais il avait soin d'ajouter : « Nos avis ne sont que le
résultat de notre sollicitude ; c'est l'intérêt des deux pays d'être unis[19]. » Quel était le secret de ce
bienveillant retour ? Cavour n'avait pas tardé à l'apprendre. Un jour, vers
la fin de 1852, comme l'ambassadeur piémontais à Paris se plaignait à
l'Empereur du mauvais vouloir de quelques-uns de ses diplomates : « Ne vous
troublez pas trop, répliqua le monarque, ces nuages passagers se dissiperont,
et il viendra un temps où les deux pays se trouveront compagnons d'armes pour
la noble cause de l'Italie[20]. » Deux mois plus tard, le
6 février 1853, une émeute éclata à Milan, et l'Autriche, par voie de
représailles, plaça sous le séquestre les biens des émigrés lombards, même de
ceux qui, ayant été naturalisés Sardes, semblaient placés sous la protection
de leur nouvelle patrie. De Turin partit une protestation très vive, si vive,
qu'après un échange de dépêches acerbes, les relations diplomatiques furent
rompues. En cette occurrence, les sympathies de l'empereur des Français ne
manquèrent pas au Piémont. « Je ne pourrai jamais, disait-il au ministre
sarde à Paris, M. de Villamarina, je ne pourrai jamais prêter aucun appui aux
petits États qui s'abandonneraient aux excès révolutionnaires. » Mais il
ajoutait aussitôt avec une réticence pleine de promesses : « Il faut attendre
qu'en Europe éclate une grande guerre ou qu'un événement quelconque, par
exemple, une menace de l'Autriche à l'indépendance du Piémont, fournisse
une occasion favorable[21]. » Comme pour confirmer ce
langage encourageant, il écrivit le 20 mars au comte Arese :
« Lorsque le gouvernement sarde invoquera, comme vous me l'annoncez, ma
médiation équitable entre l'Autriche et lui, j'examinerai l'affaire, et,
soyez-en persuadé, je l'examinerai avec le désir sincère d'amener la solution
la plus favorable au Piémont. » Dans
une autre conversation avec M. de Villamarina, Napoléon III revint sur le
même thème, parlant de grands remaniements territoriaux qui feraient revivre
les anciennes nationalités et, entre toutes, la nationalité italienne. Comme
l'ambassadeur sarde, surpris autant que charmé, osait à peine en croire ses
oreilles et demandait à son auguste interlocuteur s'il lui était permis de
transmettre à Turin le résumé de l'entretien, le souverain se prit à sourire
: « Certainement oui », répliqua-t-il[22]. Dès les débuts du second
Empire, Cavour apprit donc ce que déjà il avait pressenti, à savoir qu'il y
aurait en France, vis-à-vis de l'Italie, deux politiques, une politique
officielle et une politique secrète. La politique officielle soufflerait
brusquement sur les espérances, la politique secrète les rallumerait ; la
politique officielle ferait des blessures, la politique secrète les
panserait, et les panserait si bien que le blessé ne s'en trouverait que
mieux ; la politique officielle dicterait des dépêches, formulerait des
désaveux, éclaterait en colères ; la politique secrète abaisserait doucement
les barrières, montrerait d'un geste discret la voie à suivre, aplanirait
cette voie elle-même, empêcherait surtout que nul importun ne se mît à la
traverse. C'est
cette politique clandestine que Cavour s'appliqua à fortifier, à flatter
surtout. Dans cette pensée, il affectait vis-à-vis de la France une déférence
voisine de l'humilité ; il dissimulait les tendances libérales de son
gouvernement et n'en mettait en lumière que l'esprit progressiste, il
énumérait avec complaisance chacun de ses actes de fermeté contre les
journalistes, les réfugiés, les démagogues ; avec une véhémence voisine de
l'indignation, il protestait contre tout projet révolutionnaire, faisait
sonner bien haut sa modération, sa patience et surtout sa loyauté. A
l'entendre, nul plus que lui n'observait les traités, nul n'était plus fidèle
aux règles internationales de bon voisinage, nul ne respectait mieux la religion
: seulement que faire contre les provocations de l'Autriche ? Que faire
surtout contre l'entêtement de Rome ? Ainsi parlait Cavour, et, en
s'exprimant de la sorte, il était sûr d'être écouté ; car la défiance de
l'Autriche était en l'âme de l'Empereur une prévention incurable ; et, quant
à Rome, sa sympathie s'arrêtait à Pie IX et ne s'étendait pas au gouvernement
pontifical, qu'il n'aima jamais. Enhardi
par la perspective d'une alliance déjà clairement pressentie, Cavour
s'affermit dans sa voie. La rupture diplomatique avec l'Autriche l'avait
réjoui, bien loin de l'effrayer. « Nous ne passerons le Tessin que plus
tôt », disait-il[23]. Cependant, il fallait, suivant
le conseil de Napoléon, attendre l'occasion. Cette occasion, on ne la ferait
naître qu'au prix de beaucoup d'intrigues et à l'aide d'une prudence qui ne
se démasquerait que par degrés. En revanche, ce' qui pouvait se poursuivre
sans délais, c'était la lutte contre Rome. La loi des couvents fut, comme
naguère la loi du Foro, l'un des épisodes de cette lutte, épisode qu'il n'est
pas inutile de raconter, car il montre bien l'audace de Cavour, l'esprit même
du peuple piémontais et aussi les anxiétés du Roi, partagé entre ses
souvenirs de famille et ses ambitions. Le
Piémont avait conservé, ou pour mieux dire avait rétabli en 1814 les
circonscriptions diocésaines et les instituts monastiques de l'ancien régime.
On comptait dans tout le royaume quatre archevêchés et vingt-six évêchés,
plus de six cents communautés religieuses, un nombre considérable de
collégiales et de bénéfices, presque tous pourvus d'importantes dotations.
Cet état de choses, prolongé à travers les temps nouveaux, prêtait à
d'incessantes critiques dans la presse antireligieuse, et la sécularisation
ou, comme on disait, l'incarné-ration des biens ecclésiastiques était depuis
plusieurs années poursuivie avec une extrême ardeur par le parti
démocratique. La masse de la population ne s'associait point à des pensées si
radicales. Cependant les esprits les plus sages souhaitaient que, par suite
d'une entente avec le Saint-Siège, quelques réformes fussent accomplies : ils
estimaient que le nombre des diocèses aurait pu être diminué ; ils jugeaient
que certaines corporations, utiles autrefois, avaient cessé de répondre à
leur destination ; ils regrettaient enfin, non que le patrimoine
ecclésiastique fût considérable, niais que les revenus en fussent mal
répartis : en effet, tandis que certains évêchés ou abbayes étaient pourvus
de dotations excessives, les curés de campagne demeuraient pauvres, si
pauvres qu'il fallait que l'État inscrivît chaque année au budget des
dépenses une somme de près d'un million pour compléter leur traitement. En
l'année 1854, comme les réclamations de la presse devenaient de plus en plus
bruyantes, Victor-Emmanuel, qui répugnait encore à briser avec Rome, députa
vers Pie IX, en vue d'un accord, trois prélats de son royaume : c'étaient Mgr
Charvaz, archevêque de Génes, et les évêques de Maurienne et d'Annecy. Les
délégués furent accueillis avec courtoisie par le cardinal Antonelli et par
le Pape avec une bienveillance toute paternelle. La cour de Rome se montra
disposée, non à se départir de principes jugés par elle immuables, mais à
exonérer l'État de toute quote-part dans le traitement du clergé, sous la
double condition que des éclaircissements nouveaux lui seraient transmis et
que les autres différends religieux seraient réglés. Cette concession, bien
qu'incomplète, était de bon augure pour les pourparlers ultérieurs. Mais à
Turin, le ministère était plus jaloux de combattre que de transiger. Que se
passa-t-il dans les conseils du Roi ? Le souverain fut-il trompé, ainsi qu'on
pourrait l'inférer d'une lettre écrite par lui peu de temps après au général
La Marmora ? Céda-t-il à la pression de ses ministres ? Ce qui est certain,
c'est que, tandis qu'ils négociaient au Vatican, les prélats sardes reçurent
avis qu'un projet était préparé pour la sécularisation des biens
ecclésiastiques, et que rien désormais ne retarderait plus la décision. De
Rome, les négociateurs protestèrent, s'adressèrent au Roi, firent appel à sa
conscience, invoquèrent l'intérêt de l'Église et celui de l'État. Tous leurs
efforts furent vains leur protestation n'était pas encore arrivée à Turin que
déjà le projet avait été déposé sur le bureau de la Chambre. La
proposition, dépouillée de tous les détails qui ne sauraient intéresser le
lecteur français, se résumait en quelques articles. Toutes les communautés
religieuses étaient supprimées, sauf les Sœurs de charité et certains Ordres
voués à la prédication, à l'enseignement ou au soin des malades, et qui
seraient compris dans un tableau spécial. Les chapitres des églises
collégiales étaient également abolis, à part quelques exceptions qu'un décret
royal spécifierait. Le patrimoine de tous ces établissements ferait retour à
l'État ; toutefois les revenus de ces biens ne se confondraient pas avec les
autres revenus publics, mais seraient versés dans une caisse spéciale. Cette
caisse pourvoirait à certains services religieux et serait chargée des
pensions viagères à allouer aux membres des Ordres sécularisés. Surtout elle
fournirait, pour les curés dont la dotation ne s'élèverait pas à 1.000
francs, le supplément de traitement qui, jusque-là, avait été inscrit au
budget des dépenses. De toutes les dispositions du projet, nulle plus que
celle-ci ne tenait à cœur aux ministres : par-là, ils affectaient pour les
prêtres pauvres un zèle religieux qui, sans doute, tromperait les masses ; en
outre, en dégrevant le budget d'une somme relativement considérable, ils voilaient
la spoliation sous les apparences de l'économie. Le
calcul ne réussit qu'à demi. Le double attentat au droit de propriété et à la
liberté religieuse était trop manifeste pour qu'il fût possible de le masquer
sous l'aspect modeste d'un acte de bienfaisance ou d'une réduction
budgétaire. L'improbation fut vive, assez vive pour couvrir par intervalles
l'éclat bruyant des applaudissements intéressés. Chose étrange ! le Roi ne
fut pas le moins mécontent. Il se croyait trompé : il n'avait point mesuré la
portée du projet. L'archevêque de Gênes, Mgr Charvaz, qui avait été son
précepteur, ne lui ménageait point les remontrances. D'autres reproches lui
étaient plus sensibles encore, c'étaient ceux qu'il entendait dans son palais
et jusqu'à son foyer. « Ma mère et ma femme, écrivait-il à La Marmora, ne
font que me dire qu'elles meurent de chagrin à cause de moi ; vous comprenez
le plaisir que cela me fait[24]. » Le 9 décembre, le Pape
protesta contre la proposition. Les pétitions véhémentes des évêques de la
Savoie et du Piémont accrurent le trouble des consciences. « La loi sur les
couvents, écrivait à son fils la marquise Constance d'Azeglio, pourrait bien
porter au ministère le dernier coup. Elle passera aux députés, mais, au
Sénat, il est probable qu'elle échouera... Il va sans dire qu'alors nous
aurons un ministère Revel[25]. » C'est
dans ces conjonctures que, le 9 janvier 1855, la discussion s'ouvrit devant
la Chambre. Elle s'ouvrit dans un appareil tumultueux, la foule remplissant
les tribunes, débordant sur les escaliers et roulant en vagues houleuses sur
la place du palais Carignan. Dès le début, les vivacités de la lutte
trahirent l'émotion des âmes. « Contre le projet de loi, dit gravement
M. de Revel, il y a des pétitions imposantes, celles des évêques de Savoie et
du Piémont ; je demande qu'elles soient insérées au procès-verbal ou au moins
qu'elles soient lues. — Je m'oppose à la lecture, s'écria le député
Michelini. — Et moi, je la demande, répliqua Cavour, je la demande afin qu'on
voie l'esprit qui anime nos adversaires[26]. » Au milieu des
ricanements des tribunes, la pétition fut lue. Puis la droite, avec M. Solar
de la Margherite et ses amis, engagea le débat. Contre la loi, les arguments
étaient si nombreux que le seul embarras était de les coordonner et de les
choisir. Le projet, disaient les antagonistes du cabinet, porte atteinte au
droit de propriété. On affecte le respect pour l'Église, et on conclut à la
spolier. C'est de sa propre autorité que le ministère agit, sans aucun souci
du pouvoir spirituel. Du Saint-Siège, pas un mot. Le gouvernement transforme
le ministre de la justice en archimandrite des couvents et en juge suprême de
leur utilité. L'étalage de fausse pitié pour les curés pauvres ne trompe
personne : ce qu'on veut, c'est, sous prétexte de salaire, les asservir au
pouvoir civil. En 1848, M. de Cavour lui-même reconnaissait que la
suppression des couvents était une mesure révolutionnaire. Pourquoi a-t-il
changé ? Est-ce par égard pour le vœu du pays ? Mais ce prétendu vœu du pays
n'est que l'agitation d'une minorité bruyante et factieuse. Le pays, le vrai
pays ne veut la guerre ni contre la religion, ni contre Rome. Ainsi parlaient
les membres de la droite, et en arguments tellement pressés que de
l'abondance des raisons naissait quelque confusion. Le garde des sceaux, M.
Rattazzi, soutint le projet, qui était son œuvre. Se fondant sur l'histoire,
il s'autorisa des nombreuses sécularisations qui, à diverses époques et dans
divers pays, avaient transformé, pour le bien-être de tous, les richesses
infécondes du patrimoine ecclésiastique. Il affirma que des pourparlers
avaient été engagés avec le Saint-Siège, que la cour pontificale s'était
retranchée derrière des refus absolus, et que, si le projet était présenté,
il l'avait été par découragement de négociations stériles. Il insista sur la
mauvaise répartition des dotations ecclésiastiques : il y a des évêques qui
ont 100.000 francs de revenu annuel, et, à quelques lieues de là, dans la
montagne, des curés qui manquent du strict nécessaire. Même après le vote de
la loi, la liberté du cloîtré subsistera ; seulement aucun privilège, aucun
droit d'existence légale ne protégera désormais les monastères. C'était
le 11 janvier que M. Rattazzi parlait de la sorte. A ce moment, l'attention
publique se détournait du palais Carignan vers le palais Royal. On venait
d'apprendre que la Reine mère était à l'agonie, et, en effet, le lendemain,
elle expira. Les débats furent ajournés. Huit jours plus tard, le 20 janvier,
la Chambre rentra en séance, non pour continuer la discussion, mais pour
recevoir l'annonce d'un nouveau deuil. La mort venait de saisir une seconde
proie, et elle avait choisi, cette fois, pour victime la jeune reine
elle-même. Sous ce double coup, la nation s'affaissa comme abattue
d'épouvante et de remords. Les déclamations de la presse, l'esprit critique
des temps nouveaux, avaient agité la surface, mais non atteint les replis
intimes des consciences. Du fond des cœurs s'éleva un murmure douloureux,
expression d'une terreur religieuse qui semblait renouvelée d'un autre âge.
Avec une anxiété mêlée de superstition et de repentir, on rappela tous les
actes de la politique nouvelle, la loi du Foro, les licences en
matière d'enseignement, le libertinage de la presse, les vexations du clergé
; et les pertes récentes de la maison de Savoie apparurent comme des
avertissements divins. « Cette destinée implacable qui pèse sur la famille
royale, écrivait la marquise d'Azeglio, répand un voile de tristesse, je
dirai même de terreur, sur le public... On croit, ajoutait-elle, qu'on va
laisser tomber la loi des couvents[27]. » On ne la laissa point tomber
; mais, ô fatalité ! le jour même où on la reprit, voici qu'on annonça la
mort du duc de Gênes, frère du Roi. En face de ces trois cercueils, les plus
fermes tressaillirent. Sur ces entrefaites parut un Monitoire pontifical qui
dénonçait les attentats contre l'Église de Sardaigne, qui laissait même
planer la menace des censures ecclésiastiques ; et ce sévère langage,
coïncidant avec des coups si répétés de la mort, accrut l'émotion des âmes. Le
ministère tint bon et, le 16 février, rouvrit les débats, Apre à vaincre les
résistances, Cavour monta trois fois à la tribune, une fois pour combattre
l'extrême gauche qui voulait étendre la suppression même aux Sœurs de charité,
deux fois pour répondre aux objections des catholiques. En homme avisé, il
écarta toutes les considérations religieuses, insista surtout sur le
caractère politique de la loi, en fit ressortir avec beaucoup d'art les
avantages matériels. Sa ténacité triompha, et le 2 mars, par 116 voix contre
36, la proposition fut votée[28]. Une épreuve restait toutefois,
celle de la ratification par le Sénat. C'est
sur ce terrain que le parti catholique avait concentré tous ses efforts.
Depuis plusieurs jours, un infatigable travail de pointage s'évertuait à
pressentir les chances favorables ou contraires. Pour renforcer la droite, un
appel était fait à tous les sénateurs absents, même à ceux qui ne siégeaient
presque jamais. « La loi, écrivait la marquise Constance d'Azeglio, a
peu de chances de passer, à moins qu'on ne l'amende radicalement... car on
compte sur 55 voix d'opposition[29]. » Cavour essayait de payer
d'audace et, en ce temps-là même, dénonçait à Paris le gouvernement
pontifical. « Le Monitoire du Pape, mandait-il à M. de Villamarina, est un
réquisitoire contre les principes de 1789, si vigoureusement défendus en
France, et contre les maximes du Code Napoléon[30]. » Il s'efforçait ainsi,
par une pratique qui lui était familière, de solidariser sa cause avec celle
de la France. Ses dispositions intimes ne répondaient guère à ce langage
agressif. Il était nerveux, inquiet. Les choix faits par les bureaux du Sénat
lui paraissaient peu rassurants pour le succès final. Il rencontrait une
opposition acerbe jusque parmi ses plus anciens amis, et son propre frère, le
marquis Gustave de Cavour, était l'un de ses adversaires. Il craignait que
son prestige ne fût usé, et avec un découragement sincère, quoique passager,
songeait par intervalles à se créer à l'étranger quelque retraite paisible. «
Si je succombe, écrivait-il à la comtesse de Circourt, vous ne me refuserez
pas un asile au milieu des vaincus éminents qui viennent se grouper autour de
vous[31]. » Chose étrange ! cet esprit,
en apparence si libre, n'était pas lui-même tout à fait dégagé des
impressions et des terreurs communes. Il se rappelait le lit de mort du
malheureux Santa Rosa, et, avec une subtilité tout italienne, s'efforçait de
concilier son ambition et son salut. C'est dans cette vue qu'il appela,
dit-on, à lui un prêtre qui avait toute sa confiance et lui fit promettre
qu'à sa dernière heure, quels que fussent les actes de sa vie politique, il
ne lui refuserait pas l'absolution de l'Église[32]. Si la crainte gagnait jusqu'à
l'âme sceptique de Cavour, quel ne devait pas être le trouble dans le palais
Royal, encore plein de funèbres images ! « Le Roi, écrivait la marquise
Constance d'Azeglio, est pâle, courbé, avec des accès de douleur qui font
pitié[33]. » Les vieux amis de sa
jeunesse, les prêtres qui avaient présidé à son enfance l'entouraient, le
circonvenaient et, s'autorisant de ses épreuves, le conjuraient de revenir
aux traditions de ses ancêtres. Sous cette impression, trois prélats, tous
trois membres du Sénat, l'archevêque de Chambéry, l'évêque de Mondovi et
l'évêque de Casale, formulèrent secrètement un projet qu'ils firent approuver
au Roi, pour lequel ils se ménagèrent l'assentiment du Pape, et qui,
développé à l'heure propice, déconcerterait sans doute le ministère et
assurerait la victoire au parti religieux[34]. La
contre-proposition se produisit le 26 avril. La discussion au Sénat durait
déjà depuis plusieurs jours, et on avait entendu les représentants les plus
autorisés de l'ancienne politique piémontaise. C'est alors que M. de
Calabiana, évêque de Casale, se leva du milieu de l'Assemblée et développa sa
motion. Elle se résumait en une transaction. Le ministère, disait en
substance l'évêque de Casale, a affirmé à plusieurs reprises que, s'il
poursuivait la sécularisation du patrimoine monastique, c'était dans le but
d'améliorer le sort du bas clergé et de puiser dans les revenus des biens
sécularisés le supplément de traitement destiné aux curés pauvres et supporté
jusqu'ici par le budget. Eh bien ! au nom de l'épiscopat, nous offrons de
prélever ce supplément sur nos propres dotations et de le tenir chaque année
à la disposition du gouvernement, sous la seule condition que le projet soit
retiré. La
manœuvre était habile et plaçait le ministère dans l'alternative, ou de
retirer la loi, ou d'en confesser la véritable portée. En cette occurrence,
Cavour n'hésita pas à tout risquer et, cette fois encore, à se confier à sa
fortune. Il demanda l'ajournement et, le soir, après un long conseil, remit
sa démission au Roi. Les jours suivants furent pleins de troubles, tout le
monde sentant qu'il s'agissait non d'une loi spéciale, non d'une crise
parlementaire, mais de l'avenir du Piémont. L'attente générale était que le
Roi ferait appeler M. de Revel. Il se contenta de, faire mander le général
Durando, et ce fut le premier signe de son énergie décroissante. Au bout de
deux jours, le général renonça à former un ministère, et Cavour, dont
l'étoile avait un instant pâli, redevint l'inévitable. Il ne perdit pas un
instant pour consolider son succès et reparut devant le Sénat avec le
prestige des répugnances royales vaincues. Le sénateur Gallina tenta un
dernier effort et demanda que la loi fût ajournée jusqu'au mois de septembre,
afin que les négociations avec Rome pussent être menées à bonne fin. Mais
l'audacieuse obstination de Cavour avait amolli les résistances.
L'ajournement fut repoussé, et, le 22 mai 1855, par 53 voix contre 42,
l'œuvre de la sécularisation fut consommée[35]. Pourquoi
ai-je raconté en détail cet épisode étranger en apparence à notre histoire ?
Parce qu'il marque le dernier brisement avec l'antique tradition et inaugure
décidément la politique nouvelle. Le Roi, dans ces conjonctures émouvantes et
douloureuses, avait épuisé toute son énergie. La loi votée, il la sanctionna
de bonne grâce et, soit indifférence, soit fatigue, ne sembla plus se
souvenir de la crise passagère où s'était agité le sort du pays. A son
ministre il demanda une seule concession. Parmi les sanctuaires desservis par
les religieux proscrits, il en était que sa mère et sa femme se plaisaient à
visiter : telle était la pieuse chapelle des Sacramentines, telle
était aussi l'église de la Consolata, où deux statues marquèrent plus tard la
place où les deux reines aimaient à s'agenouiller. Il répugna à
Victor-Emmanuel de laisser profaner ces souvenirs de famille, et il eut à
cœur de respecter dans la mort celles que, vivantes, il avait si peu
écoutées. Il recommanda qu'en ces lieux rien ne fût changé, en sorte que la
spoliation s'arrêta sur ces seuils privilégiés. Non seulement Cavour
acquiesça à ce désir de son maitre, mais, se souvenant un peu tard qu'il
était lui-même de la race de saint François de Sales, il ajouta à ces faveurs
quelques actes de tolérance. Par ces adoucissements, le Roi crut avoir apaisé
les mânes de ses aïeux et avoir assez donné aux traditions de sa maison. Dès
lors, ayant à sa manière tranquillisé sa conscience, il secoua résolument la
poussière du passé, et, enchaîné pour toujours au ministre qui devait à la
fois l'asservir et l'illustrer, il alla à ses destinées. VI C'était
le propre de Cavour de poursuivre avec une sollicitude égale plusieurs
entreprises simultanées. Tandis qu'il présentait au Parlement la « loi des
couvents », il se ménageait une entrée bruyante sur la grande scène de
la politique européenne. A vrai
dire, depuis son avènement au ministère, il ne cessait de méditer quelque
coup d'éclat. La paix générale avait jusque-là contenu ses desseins. Dès le
mois de janvier 1854, quand il avait paru certain que des complications
orientales surgirait la guerre, il s'était senti vivement attiré par cette
grande occasion de périls et de profits. Son premier confident paraît avoir
été le Roi. « Ne semble-t-il pas à Votre Majesté, lui dit-il un jour,
que nous devrions trouver moyen de participer à la guerre que les puissances
occidentales vont faire à la Russie ? » Victor-Emmanuel fut séduit d'une
telle hardiesse : « Si je ne puis y aller moi-même, reprit-il aussitôt, j'y
enverrai mon frère[36]. » Fort de cette adhésion,
Cavour avait, à mesure que les événements se développaient, laissé percer
quelque chose de ses projets. Il s'en était ouvert avec le général La Marmora
et aussi avec quelques émigrés lombards dont la chaleureuse approbation
l'avait encouragé. Les nouvelles de Paris avaient fourni à son imagination
ambitieuse un nouvel aliment. Au moment même où les premiers bataillons
français partaient pour l'Orient, M. Drouyn de Lhuys dans un long entretien
avec M. de Villamarina, s'était appliqué avec beaucoup de soin à détruire les
appréhensions que pourrait éveiller en Italie l'alliance éventuelle de
l'Autriche avec la France et l'Angleterre. « Plus l'Autriche s'engagera en
Orient, moins elle pèsera sur l'Italie ; plus elle s'unira à nous, plus nous
aurons d'influence sur elle. Et puis, avait ajouté M. Drouyn de Lhuys, qui
peut prévoir les éventualités d'une guerre si étendue ? Il peut y avoir des
territoires à partager, même aux dépens « de notre alliée, la Turquie ; il
peut y avoir des compensations « à donner. — Oh ! oui, avait repris M. de
Villamarina, la question d'Orient est si grande qu'elle intéresse l'Europe
entière. — Sans doute, l'Europe entière, avait répliqué M. Drouyn de Lhuys en
appuyant sur ce mot ; et c'est pourquoi le Piémont, auquel le gouvernement
français, et en particulier l'Empereur, portent un grand intérêt, trouverait
son compte à y prendre une part active[37]. » Quelle
excitation pour Cavour que ce langage tentateur ! Tout plein de ces pensées,
il les laissait échapper dans ses entretiens intimes au foyer de sa nièce, la
comtesse Alfieri. Puis, comme pour provoquer dans le pays un vœu qu'il
recueillerait et dont il s'autoriserait à son tour, il haussait à dessein son
langage public et faisait allusion aux chances, encore mystérieuses, mais
brillantes, « qui naîtraient d'une participation directe du Piémont aux
affaires de l'Europe «. Sur ces entrefaites, en avril 1854, une occasion
s'était offerte à lui de découvrir ses vues. D'après certaines rumeurs
parvenues au Foreign Office, l'hésitation de l'Autriche à se joindre à
l'alliance occidentale tenait à la crainte que, ses armes une fois engagées
au loin, un soulèvement n'éclatât dans ses provinces italiennes et ne se
propageât avec la complicité du Piémont. De Londres, lord Clarendon invita
sir James Hudson à provoquer sur ce point les explications de Cavour. Sir
Hudson, après avoir accompli son message, ajouta dans un langage amical :
« Pourquoi ne mettriez-vous pas vous-même un corps de troupes au service
des alliés ? Ce serait le meilleur moyen d'ôter tout « prétexte aux
tergiversations de l'Autriche. » La réponse de Cavour ne se fit pas attendre
: « Je serais personnellement disposé, répliqua-t-il, à conseiller au Roi
l'envoi de quinze mille hommes en Orient, à la seule condition que ce
concours ne pourrait en aucun cas nuire à nos intérêts[38]. » La
négociation était entamée, mais, dans le présent, ne se poursuivit pas. Le
prestige de Cavour, quoique très grand, n'était point tel encore qu'il
intimidât toutes les résistances. Parmi les conseillers du Roi, ce fut à qui
formulerait des objections. L'un craignait que le chétif contingent sarde,
mis à côté des grandes armées anglo-françaises, ne fit que mieux marquer la
faiblesse du Piémont ; l'autre se refusait à entraîner les meilleures troupes
piémontaises si loin des frontières qu'elles devaient protéger ; d'autres
rappelaient les guerres encore récentes, le pays fatigué de luttes, les
finances obérées. Tous jugeaient l'entreprise extraordinaire, et elle
l'était, en effet, à moins qu'elle ne fût la préface de desseins plus
extraordinaires encore ; or, à cet égard, le premier ministre était réduit à
dissimuler les larges visées de sa politique. Le plus hostile était le
général Dabormida, ministre des affaires étrangères, qui jamais ne fut
partisan de l'intervention. Il advint donc qu'aux premières ouvertures
succéda le silence et, quand le traité du 10 avril 1854 entre la France et
l'Angleterre fut communiqué au cabinet de Turin, le général Dabormida y
répondit, non par une accession directe, mais par la simple expression de sa
sympathie : cette sympathie elle-même n'était pas très adroite, car si elle
ne suffisait pas à assurer au Piémont la gratitude de l'Occident, en
revanche, elle était trop peu ménagée pour ne pas offenser la Russie. Cependant
Cavour suivait d'un œil ardent la lutte déjà engagée. Par intervalles lui
arrivaient de Paris des encouragements précieux. « Je comprends à
merveille, disait au mois de juin M. Drouyn de Lhuys à M. de Villamarina, je
comprends à merveille la réserve du Piémont. Mais vraiment il se peut que
l'Autriche ne vienne pas avec nous ; alors tant pis pour elle ; le Piémont
aura une occasion favorable pour prendre une bonne revanche[39]. » Cette revanche, Cavour la
pressentait, y aspirait et d'avance en escomptait la grandeur. Les
résistances qu'il rencontrait autour de lui l'excitaient loin de l'abattre,
et il renonçait d'autant moins à ses vues qu'il se sentait soutenu par le
Roi. De
l'Angleterre en détresse arriva l'appel direct, attendu et désiré. La
Grande-Bretagne, en entreprenant la guerre de Crimée, avait mal mesuré ses
effectifs, et les premières intempéries de l'hiver, succédant aux pertes
d'Inkermann, avaient réduit, au point de les fondre, ses magnifiques
régiments[40]. La crise était grave.
L'Anglais affronte volontiers les périls des longs voyages ou des hasardeuses
entreprises, mais est rebelle aux exigences de la discipline militaire ;
compter sur les bonnes volontés individuelles était chimérique, établir le
recrutement était impossible, appeler des troupes coloniales ne donnerait que
des résultats éloignés. Pris ainsi au dépourvu, les Anglais se souvinrent
qu'au seizième siècle, des vallées alpines de la Suisse méridionale ou du
nord de l'Italie étaient sortis plus d'une fois de hardis condottieri,
rudes et robustes soldats, gagés par les souverains pour la guerre et la
faisant vaillamment, pourvu qu'ils y trouvassent ample rapine et bonne solde.
Payer, la riche Angleterre le pouvait, Dieu merci ! sans s'incommoder fort.
Quant aux condottieri, ne les trouverait-on pas dans les Piémontais, sobres,
disait-on, braves, et assez habitués aux fatigues pour supporter l'hivernage
de Crimée. Ils s'étaient déjà presque offerts : c'était le cas de renouer le
fil non rompu et de recevoir soi-même un aide en paraissant rendre un
service. Le 29 novembre, lord Clarendon et lord John Russell écrivirent l'un
et l'autre à sir James Hudson pour qu'il reprît les négociations suspendues.
Par suite d'un retard inexpliqué, les lettres ne parvinrent que le 12
décembre à Turin. Le lendemain arriva la demande officielle de concours,
formulée par l'Angleterre et aussi par la France. Le secret des pourparlers
avait déjà transpiré à Turin. « Eh bien, mon oncle, disait à Cavour la
comtesse Alfieri, eh bien, quand partons-nous pour la Crimée ?[41] » La
proposition, tellement différée qu'on ne l'attendait plus, provoqua chez les
conseillers du Roi plus d'anxiété que de plaisir. Chez Cavour lui-même, la
joie se mêla de quelque embarras. Malgré l'adoucissement des formes, la
Sardaigne était associée aux puissances occidentales moins comme alliée que
comme auxiliaire, et, sous les murs de Sébastopol, les soldats du Piémont
serviraient à titre de stipendiés bien plus que de compagnons d'armes. Le
premier soin fut de dissiper l'équivoque. Le cabinet de Turin repoussa tout
subside, revendiqua le droit exclusif de payer et d'entretenir ses troupes,
n'accepta de l'Angleterre qu'un simple prêt de 2 millions de livres sterling,
remboursable dans des délais déterminés. Le commandant en chef sarde
serait-il indépendant et l'égal de ses collègues, ou serait-il lié par
quelque lien de subordination vis-à-vis des autres généraux en chef, par
exemple vis-à-vis du général en chef anglais ? Il ne paraît pas qu'à cet
égard aucune décision précise ait été adoptée. Même après avoir sauvegardé la
dignité de leur pays, les conseillers du Roi jugèrent qu'ils ne pouvaient,
sans quelques garanties écrites, engager les ressources de la nation. Ils
mirent donc à leur concours trois conditions : d'abord, le Piémont ne serait
point tenu à l'écart lors des négociations de la paix, mais serait admis, comme
ses alliés, au congrès ou dans les conférences ; en second lieu, la France et
l'Angleterre s'engageraient par article secret à prendre en considération, la
guerre une fois terminée, l'état malheureux de l'Italie ; en troisième lieu,
ces deux puissances emploieraient auprès de l'Autriche leurs bons offices
afin que les biens des émigrés lombards, devenus sujets sardes, fussent
délivrés du séquestre. A ces demandes, sir James Hudson répondit par
l'expression réitérée de sa bonne volonté ; quant aux conditions, il doutait
qu'on les acceptât ; car on tenait avant tout à ne pas froisser la puissante
Autriche, dont le concours était d'un bien plus haut prix que celui du petit
Piémont. Les dépêches reçues de Londres confirmèrent ce jugement de
l'ambassadeur britannique. Le général Dabormida, à qui l'intervention, même
avec des garanties, ne souriait guère, le général Dabormida éclata : «
Pourquoi nous jeter dans la lutte, si aucun avantage immédiat ou éloigné ne
nous est assuré ? C'est précisément parce que nous sommes faibles que nous
avons besoin de garanties positives ; car à l'heure des stipulations de paix,
ce sont surtout les intérêts des faibles qui sont sacrifiés. » Tout en
persistant dans ses vues, Cavour lui-même ne dissimulait pas qu'il avait compté
sur une bienveillance plus assurée. On attendait le ministre de France, le
duc de Guiche, qui était absent. Il arriva le 2 janvier. Il vanta fort les
sentiments personnels de l'Empereur envers la Sardaigne, laissa entendre que
la politique française ne se subordonnerait pas à la politique autrichienne,
parla en termes vagues d'agrandissements possibles et, à défaut de traité
secret, ne parut pas hostile à l'échange d'une note où seraient consignées
les dispositions des alliés. Mais de Vienne l'ambassadeur de France, M. de
Bourqueney, suppliait qu'on ne sacrifiât pas l'amitié de l'Autriche à celle
du Piémont, qu'on ne perdît point, pour un renfort de quelques régiments,
l'appui éventuel d'une armée de 200.000 hommes. A Paris comme à Londres, ces
considérations prévalurent. Le 7 janvier arriva à Turin la réponse des deux
cours : c'était le refus de tout engagement écrit. L'alliance
courut alors un grand risque. Sans garanties, personne n'en voulait, ni
Rattazzi, ni La Marmora, ni surtout Dabormida. On se perdait en combinaisons
de toutes sortes, sans que d'aucune naquît la lumière : on songea à expédier
à Paris le général La Marmora, puis on dut y renoncer ; jamais le petit
Piémont n'avait traversé de si troublantes vicissitudes. Le 9 janvier, un
grand conseil se tint, auquel assistaient les ministres et les ambassadeurs
de France et d'Angleterre. L'embarras touchait à l'anxiété : décliner
l'alliance, c'était rentrer dans l'isolement obscur, perdre tout le travail
accompli depuis Novare, encourir le discrédit qui s'attache à ceux qui
s'arrêtent à mi-chemin de leurs efforts ; s'engager dans la guerre, s'y
engager sans aucune nécessité, sans aucun mobile apparent, sans aucune
promesse, semblait une entreprise téméraire à l'excès, moins digne de
profonds politiques que de visionnaires. Bien longtemps dans la nuit la
conférence se prolongea sans que rien fût résolu. Cependant il était visible
que, sous le poids d'une si écrasante responsabilité, Dabormida s'affaissait.
A cette heure redoutable, Cavour, Cavour seul montra qu'il avait toutes les
qualités de l'homme d'État, à savoir l'imprudence aussi bien que la prudence.
Malgré tant d'apparences défavorables, malgré tant d'adversaires, il tint bon
et brusqua la fortune. Comme le conseil s'était séparé, il courut chez le Roi,
lui fit signer l'ordonnance qui le nommait ministre des affaires étrangères ;
puis le lendemain, dès l'aube, il revit les deux ambassadeurs, leur annonça
qu'il signerait le traité, le signerait sans garanties, se confierait à la
loyauté de leurs gouvernements, mettrait 15.000 hommes au service de
l'alliance, s'abandonnerait aux chances de l'avenir. Le 26 janvier 1855, les
signatures furent échangées. Cavour réunissait avec la présidence du conseil
les portefeuilles des finances, de la marine, des affaires étrangères.
Combien étaient lointains ces jours de sa jeunesse où il s'indignait que
plusieurs ministères fussent dans la même main ! C'est dès lors qu'on put
vraiment dire en Piémont : « Nous avons un roi, un Parlement, un ministère,
des journaux : tout cela s'appelle Cavour. » Pourtant
l'entreprise était si hasardeuse que le succès seul pourrait l'absoudre. « Ma
responsabilité est effrayante », écrivait Cavour. Elle l'était, en effet ; et
il le vit bien quand le traité d'alliance fut soumis à la ratification de la
Chambre des députés. Les objections se pressèrent, nombreuses, ardentes et, à
ne consulter que les règles de la sagesse ordinaire, absolument irréfutables.
Quel puissant motif entraîne les troupes sardes vers les rivages de la Crimée
? En quoi la Russie a-t-elle porté atteinte à notre honneur ou lésé nos
intérêts ? Les tsars, au contraire, n'ont-ils pas été, en des circonstances
solennelles, nos protecteurs et nos alliés ? Qu'importent au petit Piémont
les grandes questions européennes où s'agitent la glorieuse ; France et la
riche Angleterre ? Les campagnes de 1848 et de' 1849 ont épuisé les
ressources du pays : nous nous remettons à peine de nos secousses ; les
lourds impôts, les épidémies, les mauvaises récoltes ont accru encore le
malaise général. Est-il prudent, dans un état si précaire, de tenter un si
extraordinaire dessein ? Quel est notre but ? Quelles assurances ont été
données ? Quels avantages ont été promis ? Ces avantages ont-ils été
consignés dans quelque traité secret ? Le sang et les capitaux du Piémont
n'appartiennent qu'au Piémont et à l'Italie. Mais est-ce bien la cause
italienne que nous allons soutenir en ces contrées lointaines ? Les
puissances occidentales, en même temps qu'elles sollicitent notre concours,
font appel à l'Autriche. Dans les champs de la Crimée, les uniformes
piémontais se perdront peut-être au milieu des uniformes blancs. Puis, à
l'heure de la paix, la voix écoutée sera non la nôtre, mais celle de
l'Autriche ; et de la Crimée nous n'emporterons d'autre souvenir que celui de
notre sang inutilement répandu. Ainsi parlèrent les orateurs de la droite,
soutenus par les applaudissements de leurs amis, soutenus surtout par
l'adhésion discrète qui leur arrivait de certains bancs du centre. Parmi tous
les orateurs, l'un des plus écoutés fut le colonel Menabrea. Avec une
précision mathématique, il fit, en homme du métier, la critique de
l'entreprise : il demanda avec insistance quel serait le rôle du général en
chef, s'il serait indépendant ou subordonné, s'il aurait dans les conseils de
guerre une place égale à celle de ses collègues : il exprima surtout le
regret que les Sardes ne fussent appelés en Crimée que pour remplir les vides
de l'armée anglaise et en stipendiés déguisés sous le nom d'alliés. Était-ce
là un rôle digne du Piémont, digne de la maison de Savoie[42] ? La
vivacité de l'attaque rendait malaisée la défense. Pour donner courage aux
indécis, Cavour prit hautement à son compte toutes les responsabilités. Afin
d'intimider les faibles, il se prévalut des négociations engagées ; les
choses n'étaient plus entières, et tout recul indisposerait, irriterait même
la France et l'Angleterre. Il atténua les embarras financiers ; il s'appliqua
à démontrer que le Piémont, maitre du grand port de Gênes, avait intérêt à
disputer aux Russes l'exclusive domination de la Méditerranée. Il mit enfin
toute son habileté à laisser entendre que, dans le partage des profits, la
Sardaigne ne serait point oubliée. Tels furent les arguments de Cavour,
arguments très in égaux à ceux de ses adversaires. C'est qu'une discrétion
nécessaire lui ravissait ses plus solides raisons. Il ne pouvait pas dire
que, s'il précipitait l'intervention, c'était pour devancer l'Autriche et
jeter le Piémont comme un brandon de discorde entre Vienne et les deux puissances
occidentales. Il ne pouvait pas ajouter que les sacrifices réclamés, énormes
pour le Piémont de 1855, seraient plus tard jugés légers pour le royaume
agrandi qu'il méditait. Surtout il ne pouvait pas répéter les demi-assurances
qu'il avait recueillies, les confidences qui étaient parvenues jusqu'à lui,
les sympathies qu'il avait devinées et qui, par ses soins persévérants, se
transformeraient en complicité. La réserve diplomatique lui commandait le
silence, et aussi les dispositions de l'auditoire, qui eût pris ses plans
pour une inspiration non du génie, mais de la démence, s'ils avaient été
dévoilés. Réduit à une défense incomplète, il se borna à demander une sorte
de vote de confiance et l'obtint, moins par confiance réelle que par
impossibilité de se confier désormais à un autre. 101 voix contre 61 votèrent
le traité, et, malgré le chiffre des suffrages adverses, une seule chose
étonna, c'est que l'opposition n'ait pas été plus nombreuse. Les
sentiments bien connus du Sénat annonçaient une lutte non moins vive. Mais
dans l'intervalle entre les délibérations des deux Chambres, la Russie,
devançant dédaigneusement la cour de Sardaigne, déclara elle-même la guerre.
De là une discussion qui désormais manquait d'objet et que l'amour-propre
national défendait de prolonger. Le 3 mars, on alla aux voix, et, sur 90
sénateurs, 63 votèrent le traité. Approbation forcée plutôt que réelle,
résignée plutôt qu'empressée. On vit des sénateurs comme Maxime d'Azeglio
parler publiquement en faveur de la convention, puis, dans leurs entretiens
intimes et dans leurs correspondances, se répandre en plaintes sur une
politique si hasardée[43]. Comme la délibération
finissait, une dépêche de Samt-Pétersbourg annonça la mort du tsar Nicolas,
et ce fut dans la haute Chambre un immense soulagement. Tous se réjouirent,
se prirent à espérer que cet événement rendrait leur vote inutile, et surtout
remercièrent la Providence qui, sans doute, préserverait le pays de ce que,
tout bas, on appelait la folie de Cavour. Pendant
ce temps, un grand effort était tenté pour que les soldats piémontais pussent
paraître avec avantage à côté de leurs nouveaux compagnons d'armes. Par une
habile sélection et en prélevant dans tous les bataillons les éléments les
plus solides, on forma un corps de 15.000 hommes vaillants, disciplinés et
fidèles. Le commandement en chef fut confié au ministre de la guerre, le
général Alphonse de La Marmora. Puis la petite armée fut concentrée à
Alexandrie et de là dirigée sur Gènes, où l'embarquement commença. Dès le début,
un étrange concours de chances mauvaises parut confirmer les appréhensions
que l'entreprise avait éveillées. L'un des premiers navires qui sortirent du
port, le Creso, grand bâtiment chargé d'hommes, de vivres, de
munitions, prit feu presque en vue de la rade et vint échouer près de
Portofino. Le général La Marmora était à peine débarqué à Balaklava qu'il eut
à défendre contre les prétentions de lord Raglan l'indépendance de son
commandement, et ce n'est qu'à force de dextérité, de tact et de persévérance
qu'il parvint à élargir, à secouer même tout à fait les liens dont son
collègue anglais l'eût volontiers entouré. Le différend était à peine apaisé,
qu'une grande calamité le fit oublier. Sur les troupes sardes, non encore
acclimatées à la Crimée, le choléra se prit à sévir avec une intensité qui
dépassa toutes les prévisions et déconcerta toutes les mesures. En moins d'un
mois l'épidémie atteignit plus de 900 hommes et fit 383 victimes. Le plus
triste, c'est que ces deuils ne se coloraient d'aucune gloire. Campés sur les
hauteurs, aux bords de la Tchernaïa, les Sardes entendaient le bruit du
siège, mais n'y participaient point et se consumaient dans l'attente d'un
ennemi qui ne se montrait pas. A Turin, Cavour, si mal secondé par
l'événement, avait peine à dominer l'opinion attristée ou incertaine. Pour
désarmer la malignité de ses ennemis, il faisait reproduire par ses journaux,
tantôt les articles élogieux du Times, tantôt les discours favorables de lord
Palmerston. Vers le milieu de juillet, un article du Moniteur parut, qui lui
fut d'un grand secours. « Associés dans la guerre, disait l'organe impérial,
les gouvernements anglais, français, piémontais, le seront encore dans les
négociations, lorsque la paix sera conquise par leurs armes. Dangers, honneurs,
avantages, tout sera partagé[44]. » D'un bout à l'autre du pays,
le premier ministre fit circuler la bonne nouvelle et présenta comme une
assurance positive ce qui n'était qu'un présage. Enfin on apprit qu'à la
bataille de Traktir, les Sardes avaient reçu, non sans honneur, le baptême du
feu : aussitôt Cavour de multiplier et de répandre les rapports, de
recueillir le moindre acte de valeur, d'amplifier même les pertes comme pour
préparer le payement de chaque goutte de sang versé. Malgré tous ces artifices,
l'opinion, à Turin, restait froide et quelque peu sceptique sur les résultats
de la guerre. Seuls, quelques hauts esprits, éloignés des foules, avaient,
avec la clairvoyance de la réflexion solitaire, entrevu les perspectives de
l'avenir. Tel était l'illustre philosophe Rosmini, qui coulait ses derniers
jours dans sa retraite de Stresa et qui, dit-on, envoyait à Cavour de
précieux encouragements[45] ; tel était aussi le Florentin
Ricasoli, alors fort obscur et qui, du fond de son manoir du Brolio, suivait,
avec une sympathie attentive, l'évolution de la politique piémontaise. Encore
Ricasoli avait-il soin d'ajouter : « Tout dépend de l'homme... Nous
verrons ! nous verrons ! nous verrons ![46] » En ces mots tout
l'avenir se résumait. Tout dépendait de l'homme, de l'homme tout-puissant,
taciturne et mystérieux. C'était cet homme, c'était Napoléon III qu'il
fallait faire parler et surtout faire agir ; c'était lui qu'il fallait
gagner, séduire, circonvenir et duper. Lorsque la prise de Sébastopol eut
fait présager, ou une paix prochaine, ou une guerre agrandie, Victor-Emmanuel
et Cavour partirent pour visiter leurs puissants alliés. VII Ils
partirent, assez semblables à ces frères quêteurs que le Piémont venait
précisément de proscrire, frères quêteurs en quête non de leur pain
quotidien, mais du territoire d'autrui. Ce n'était pas qu'ils eussent rien
négligé pour se hausser et grandir leur prestige. Victor-Emmanuel emmenait
avec lui une suite assez nombreuse et était accompagné des deux principaux
personnages de son royaume, Cavour et d'Azeglio. Cavour avait d'abord hésité
à participer au voyage, craignant qu'en cas d'échec son crédit ne fût
amoindri ; puis il s'était ravisé. Quant à d'Azeglio, sa présence avait été
jugée tout à fait nécessaire ; par sa réputation d'intégrité, il était pour
ainsi dire le porte-respect du Piémont, et c'est un grand art de faire
patronner par des gens honnêtes des œuvres qui ne le sont pas tout à fait.
Surtout il importait que le cortège fût choisi, que tous les conspirateurs ou
émigrés fussent laissés aux frontières, que la maison de Savoie couvrit de
son antique majesté ses nouvelles ambitions. Dans cet esprit, Cavour n'avait
pas dédaigné de régler lui-même toutes choses, les détails de l'étiquette,
les costumes même. Le 22 novembre 1855, les voyageurs débarquèrent à
Marseille ; le 23, ils étaient à Paris. Ils y
furent reçus avec la pompe ordinaire, et leur séjour fut marqué par des fêtes
somptueuses. On dit que le Roi amusa beaucoup la cour et même la scandalisa
un peu. Dans l'intervalle des cérémonies de gala, Cavour, toujours
infatigable, fit d'innombrables visites, qui furent autant d'occasions de
plaider la cause de la Sardaigne. Il rechercha non seulement les personnages
du monde officiel, mais tous ceux qui, par leur rang et leurs relations,
créaient ou dirigeaient l'opinion publique. Par malheur, il constata presque
partout des dispositions conciliantes et rétrogrades qui le désolèrent : les
uns, comme M. Thiers, n'aspiraient qu'à la paix ; les autres, comme M.
Cousin, s'étaient faits « légitimistes et ne rêvaient plus que la fusion
». Pourtant il ne se découragea point, et, s'égarant dans les milieux les
plus différents, il vit Montalembert, il vit même le nonce. Qu'y avait-il à
cela d'étonnant, et les princes de Savoie n'étaient-ils pas par tradition les
plus dévots fils du Pape ? Dans le même temps, Victor-Emmanuel envoyait à
l'archevêque de Paris le grand cordon des Saints Maurice et Lazare. De
Paris, le Roi et ses conseillers se rendirent à Londres. En ce pays classique
de l'étiquette, Victor-Emmanuel s'appliqua à se montrer correct : d'Azeglio
lui ayant préparé un discours, il le lut « admirablement ». « Il a
vraiment l'air d'un gentleman », écrivait Cavour, surpris autant que ravi[47]. Cette impression fut-elle
celle de la cour britannique ? On en peut douter, d'après le portrait que
traça de lui sur l'heure un contemporain : « Le roi de Sardaigne, écrivait
sir Greville, attire tous les regards. Il est peu sympathique de sa personne,
mais grand, fort, replet, athlétique, brusque en ses manières, peu raffiné
dans ses conversations, très dissolu dans sa conduite, très excentrique en
ses habits... A Windsor, il a paru plus semblable à quelque chef des Hérules
et des Lombards qu'à un prince italien moderne[48]. » Les Anglais ne dédaignent
pas une pointe d'étrangeté, et, à ce titre, le royal visiteur ne déplut pas.
Victor-Emmanuel dut même à ses démêlés avec le Pape une popularité dont il ne
se doutait point. Les délégués des sociétés bibliques sollicitèrent l'honneur
de lui présenter leurs hommages et lui lurent des adresses où on le louait
fort d'avoir entrepris la lutte contre le papisme, d'avoir osé combattre les
corruptions de la Babylone moderne, d'avoir travaillé à épurer la morale
autant que la foi. Victor-Emmanuel écouta avec une gravité impassible cet
éloge inattendu de ses mœurs, répondit avec bonne grâce que vraiment il n'en
était pas digne, s'émerveilla fort qu'il y eût tant de mérite à être
excommunié, plaida même doucement en faveur de Rome, très corrompue sans
doute, mais point autant qu'on le croyait dans Exeter-Hall et dans la basse
Église. — Pendant que se passaient ces scènes burlesques, Cavour, l'œil
toujours fixé sur son but, s'évertuait à recruter des amis pour la Sardaigne.
Chez les hommes d'État anglais, les sentiments étaient moins pacifiques qu'à
Paris ; mais, quant à l'agrandissement du Piémont, le langage n'était guère
plus favorable. Le ministre sarde ne se lassait pourtant pas d'insister. « Si
la paix, disait-il à lord Clarendon, ministre ci des affaires étrangères, est
conclue sans qu'on fasse rien pour l'Italie, il y aura là-bas une
révolution. » Puis, avec une patience que rien ne rebutait, il calculait
les dépenses en hommes et en argent. « C'est déjà beaucoup que la gloire
acquise, répliquait Clarendon. — Sans doute, et je ne me repens pas. Mais mes
concitoyens sont peu satisfaits d'avoir sacrifié tant de millions et tant de
vies humaines, et ils réclament leur salaire. » Cavour s'égarait alors
sur toute espèce d'objets, les duchés, Naples, l'occupation des États
pontificaux par l'Autriche. A ce point, Clarendon l'interrompait adroitement
: « La France occupe aussi une partie des États pontificaux, et l'une des
évacuations doit entraîner l'autre. Êtes-vous disposé à protester à Paris
aussi bien qu'à Vienne ? » Et sur cette réplique Cavour se taisait[49]. Toutes
les sollicitations menaçaient d'être stériles. Elles l'eussent été, en effet,
si, au retour, comme les voyageurs repassaient par Paris, l'Empereur, à la
fin d'un dîner aux Tuileries, le 7 décembre, n'eût, tout à coup et sans
préambule, laissé échapper de ses lèvres une précieuse parole. « Écrivez
confidentiellement à Walewski, dit-il à Cavour, ce que vous croirez que je
puisse faire pour le Piémont et l'Italie[50]. » Ce n'était qu'un mot,
mais venant de si haut qu'à lui seul il payerait peut-être le voyage. Le soir
même Cavour demanda au chevalier d'Azeglio de préparer un rapport qui serait
l'exposé complet de l'état de l'Italie. Puis, ce rapport lui ayant paru
diffus, peu concluant, trop théorique et trop savant pour qu'on le lût
jusqu'au bout, il y substitua une brève dépêche où il résuma en quelques
pages ce qu'il appelait, ce qu'il lui plaisait d'appeler le minimum des
exigences italiennes. Il n'osait demander que l'Autriche renonçât à ses
possessions territoriales, mais il exprimait, du moins, le vœu que le royaume
lombardo-vénète fût soustrait au régime militaire, et que les mesures de
rigueur fussent adoucies. Il doutait que les Napolitains pussent jamais, sous
les Bourbons, trouver la paix et la liberté : cependant il recommandait à la
bienveillance de l'Europe ces populations malheureuses. C'est surtout sur les
légations que se portait la sollicitude du ministre sarde : il importait de
les arracher tout à la fois au régime du sabre, personnifié par les Autrichiens,
et à celui de la soutane, personnifié par les cardinaux. Ne pourrait-on pas
transférer ces provinces au duc de Modène ou au grand-duc de Toscane, princes
nullement révolutionnaires et qui seraient pour le Pape de respectueux
voisins ? Tant de munificence envers des souverains naguère fort attaqués
aurait eu lieu d'étonner. Mais le secret de cette bienveillance se révélait
bientôt. Les ducs de Modène ou de Toscane, en s'étendant vers l'Adriatique,
laisseraient à l'ouest, sur le versant occidental des Apennins, des
territoires tout à fait à la convenance de la Sardaigne. « Ce serait,
continuait Cavour avec beaucoup d'ingénuité, l'occasion d'un remaniement dans
lequel le Piémont trouverait une juste compensation à ses sacrifices[51]. » VIII Ce
remaniement territorial, il faudrait le demander à la diplomatie, non plus à
la guerre ; car, au moment même où il traçait sa dépêche, Cavour apprenait
que l'accord s'était établi entre les puissances occidentales et la Russie.
Comme un joueur à qui on ravirait les cartes à l'heure d'une partie décisive,
le ministre sarde éprouva à cette nouvelle un violent dépit. Ce qui
accentuait son déplaisir, c'est que la paix se concluait en partie sous les
auspices de l'Autriche, dont le crédit se trouverait non ébranlé, niais affermi.
Une autre inquiétude l'agitait. Un congrès allait s'ouvrir à Paris pour
régler le traité définitif : dans ce congrès, quelle serait la place des
plénipotentiaires sardes ? A cet égard, les dispositions du ministre des
affaires étrangères, M. Walewski, ne laissaient guère de doute ; les agents
du Piémont seraient reçus avec courtoisie, traités avec déférence, mais ne
prendraient part à d'autres délibérations qu'à celles qui intéresseraient
leur pays. Restreinte à ce point, la mission de représenter la Sardaigne
était plus modeste que glorieuse. Ainsi pensa d'Azeglio, qui, choisi d'abord,
s'empressa de se dérober. Dans cet embarras, Cavour se désigna lui-même et se
prépara à recommencer son voyage. Il s'y disposa avec quelque tristesse : «
Il est probable, écrivait-il à M. de Villamarina, ambassadeur à Paris et
nommé second plénipotentiaire, il est probable que la mission actuelle
marquera le terme de ma vie politique. » Et il ajoutait avec une mélancolie
mêlée d'enjouement : « Vous m'assisterez à mes derniers moments[52]. » Il
arriva à Paris le 15 février 1856. Il y fut accueilli par un premier succès.
L'Empereur avait décidé que les ministres sardes seraient traités sur le même
pied que les autres plénipotentiaires. En annonçant cette bonne nouvelle à
Cavour, M. Walewski la tempéra bien de quelques conseils : « Vous avez trop
de tact, lui dit-il, pour prendre part à des affaires qui ne vous
regarderaient pas. Vous assisterez à leur discussion en pensant à autre chose[53]. » Qu'importaient ces
désobligeantes réserves en présence du résultat conquis ? Cavour reprit tout
son aplomb, et s'employa aussitôt à obtenir par les négociations ce que la
guerre n'avait pu lui assurer. C'est
une tradition que les congrès soient entrecoupés de beaucoup de fêtes et que
les plaisirs s'y mêlent aux affaires au point de les faire oublier. Les
affaires, Cavour ne les oublia jamais, et, à vrai dire, il tira plus de
profit des réunions mondaines que des séances officielles. Dans des
entretiens habilement recherchés, il s'appliqua à capter la bienveillance de
ses collègues, et, comme nul ne le surpassait par la souplesse de l'esprit et
la gracieuse simplicité des manières, il y 'parvint aisément. Les
plénipotentiaires anglais étaient déjà gagnés. Vis-à-vis des Russes, il avait
un moyen certain de plaire, c'était de médire de l'Autriche, qu'on détestait
alors à Saint-Pétersbourg ; on devine qu'il ne s'en fit pas faute, mêlant au
persiflage contre la cour de Vienne d'adroites flatteries pour le Tsar, et ne
négligeant rien pour que les ennemis d'hier redevinssent de solides amis :
« Si nous parvenons, écrivait-il, à nous assurer l'appui de la Russie,
nous obtiendrons quelque chose de réel, sinon tout se perdra dans une vraie
furie de protestations amicales et de paroles affectueuses[54]. » Les Prussiens
n'arrivèrent que plus tard à Paris ; entre eux et Cavour l'affinité naquit
bientôt de la similitude des convoitises ; elle naquit aussi de la similitude
des situations : Piémontais et Prussiens n'avaient été admis au congrès que
par concession et comme par grâce ; ils se rapprochèrent donc par une
propension égale à envier leurs puissants collègues et à les railler un peu.
Quant aux Français, Cavour rencontrait chez eux des sentiments très inégaux.
Le prince Napoléon lui apparaissait déjà comme le plus chaud protecteur de
l'Italie. Parmi les plénipotentiaires, M. de Bourqueney lui semblait « plus
Autrichien que Buol[55] ». En revanche, le secrétaire
du congrès, M. Benedetti, lui agréait tout à fait : « Il est, écrivait-il,
Corse de naissance, mais Italien de cœur[56]. » De tous les hommes d'État
français, nul ne lui inspirait une aussi vive répugnance que M. Walewski ; il
le jugeait ct d'une incapacité gigantesque[57] ». En cela, il se trompait.
Malgré certaines erreurs, M. Walewski eut un mérite, et qui seul suffirait à
sa mémoire, ce fut précisément d'avoir pénétré Cavour et de l'avoir
invariablement combattu. Rien
n'était fait si on ne gagnait l'Empereur. Avec quelle ardeur Cavour s'y
employa, on le devine aisément. Le 21 février, il dîna aux Tuileries, dans
une sorte d'intimité où les Autrichiens n'étaient point admis ; il causa
longtemps avec le souverain, le trouva bienveillant, aimable, très au courant
des choses d'Italie et, soit souvenir de jeunesse, soit sympathie du cœur,
s'en informant volontiers comme on s'informe d'un pays connu et qu'on
aimerait à revoir. Le lendemain, il vit arriver un vieil ami de Napoléon III,
le docteur Colineau. Celui-ci lui annonça d'un ton confidentiel qu'il était
autorisé à servir d'intermédiaire pour toute communication secrète que les
Sardes jugeraient bon de faire parvenir aux Tuileries. Cavour ne manqua pas
de transmettre ces bonnes nouvelles au comte Arese, un autre ami de Napoléon,
et non moins secourable. A quelques jours de là, il apprit que le secrétaire
de l'Empereur, M. Mocquart, avait recommandé aux correspondants de certains
journaux anglais de soutenir avec chaleur la cause du Piémont. Décidément les
Sardes étaient traités en privilégiés. Cavour veillait à ce qu'aucun nuage
n'altérât ces dispositions. Dans ses dépêches à Turin, il priait, il
suppliait que les journaux piémontais hostiles à Napoléon III suspendissent
leurs attaques. Comme on attendait la délivrance prochaine de l'Impératrice,
il recommandait par avance à La Marmora de faire célébrer sur le sol de la
Crimée par des réjouissances exceptionnelles la naissance de l'enfant
impérial. Pour complimenter l'Empereur à l'occasion de cet événement, il
conseillait qu'on choisît le comte Arese, qui serait le plus agréable des
ambassadeurs et aussi le plus utile Aux Tuileries, il multipliait les
messagers, les agents officie les espions mêmes chargés de surveiller et de
rapporter moindres démarches de l'Autriche. A ces moyens légitimes ministre
sarde joignait d'autres expédients moins avouables : on peut, du moins, le
conjecturer d'après sa correspondance : « Je vous avertis, écrivait-il le 20
février au chevalier Cibrario, que j'enrôle dans la file de la diplomatie la
très belle comtesse di*** en l'invitant à coqueter et à séduire, s'il le
faut, l'Empereur. » Et plus loin : « Je cherche à stimuler le
patriotisme de notre très belle comtesse ![58] » Ici l'histoire touche à
la chronique, mais la chronique elle-même se rattache à des intérêts si
élevés qu'il n'est pas permis de l'ignorer tout à fait. Toute
l'habileté de Cavour, même renforcée de ces ressources extra-diplomatiques,
ne pouvait prévaloir contre le désir de l'Europe, alors avide de tranquillité
et d'apaisement. Il devint bientôt évident que du congrès de Paris ne
sortirait aucune modification matérielle dans l'état de l'Italie. L'Empereur
écoutait Cavour, ne l'interrompait guère, le combattait moins encore, puis
calmait tout à coup ses ardeurs en lui répondant que, sans doute, il n'avait
pas tort, que plus tard on aviserait, mais que dans le présent il fallait
ménager l'Autriche. Le souverain éveillait ainsi et retenait les espérances,
approuvait, puis se dérobait, ouvrait la porte, la refermait, l'entr'ouvrait
de nouveau avec des manèges qui ressemblaient à de la coquetterie. Cavour, un
peu déconcerté, se hasardait à avancer quelques combinaisons, parlait tantôt
de Parme qui formerait un complément si naturel du territoire piémontais,
tantôt des Romagnes, si malheureuses, disait-il, sous le joug du Pape Mais
ici la réponse ne tardait pas et était assez péremptoire pour interdire toute
insistance. « L'Autriche, répliquait l'Empereur, ferait la guerre plutôt
que de permettre la réunion de Parme à la Sardaigne. » Quant aux
Romagnes, le souverain se taisait, mais son silence même laissait deviner sa
pensée, : il était bien décidé à ne pas rompre encore avec les catholiques ;
il le voulait d'autant moins qu'il attendait un enfant, qu'il souhaitait
ardemment que cet enfant fût un fils, et que sur ce fils, objet de tant
d'espoir et d'orgueil, il songeait à appeler les bénédictions du ciel, en lui
donnant pour parrain le Pape lui-même. Cavour
dut se résigner à restreindre ses desseins. En les réduisant à des
proportions plus modestes, il ne les abandonna pas. S'il ne pouvait conquérir
encore les dépouilles des princes italiens, du moins l'occasion lui était
favorable pour les dénoncer, les dénoncer publiquement et préparer ainsi de
loin la spoliation. Avec sa prévoyance ordinaire, le ministre sarde s'était
ingénié à réunir d'avance les éléments de l'accusation. Avant de partir de
Turin, il avait dépêché à Bologne un député du parlement sarde, M. Castelli.
Ostensiblement, M. Castelli voyageait pour compléter une collection
d'estampes. Arrivé à Bologne, il se rendit tout droit chez M. Minghetti,
ancien ministre de Pie IX en 1848, personnage très éclairé et très instruit,
adonné aux lettres, à l'agriculture, à l'industrie, et vivant dans cette
demi-disgrâce assez douce qu'on décorait à l'étranger du nom de proscription.
M. Minghetti fut invité à réunir tous les documents qui établiraient la
situation malheureuse des États italiens et spécialement des États de
l'Église, à rédiger une pétition contre le gouvernement pontifical, à la
faire signer s'il était possible, à rejoindre ensuite Cavour à Paris. M.
Minghetti se hâta de rassembler les pièces du dossier, formula la pétition,
trouva quelques signatures, puis demanda un passeport pour Liège où il
devait, disait-il, acheter une machine à vapeur. La police du Saint-Père, à
la fois menaçante et débonnaire, démentit sa réputation d'habileté. A la
demande de Minghetti, le délégat du Pape, Mgr Grassellini, sourit avec une
fine bonhomie. « Je le regrette infiniment, mais, dans le moment actuel,
le gouvernement ne veut pas que vous ayez un prétexte pour aller en Piémont.
— Qu'à cela ne tienne, répliqua l'ancien ministre ; je m'engage à ne toucher
le territoire piémontais ni à l'aller ni au retour. » Le délégat se
rapprocha de M. Minghetti, et lui frappant sur l'épaule avec une familiarité
tout italienne : « Eh bien ! allez », lui dit-il. M. Minghetti ne se fit
point répéter l'invitation. Le 4 mars, il partit, se garda bien de passer par
le Piémont, se rendit à Liège, en expédia même une foule de lettres qui,
ouvertes par la police pontificale, apaiseraient tous les soupçons ; puis il
tourna court et en toute hâte se dirigea vers Paris, où il arriva le 10 mars
et se fit auprès de Cavour l'accusateur de son gouvernement[59]. Dans
les conciles, les évêques ont leur théologien, leur consulteur, qui les
fournit d'arguments, de notes, de dates, et rafraîchit leurs souvenirs
souvent un peu anciens. Cavour, ce grand dénonciateur des États italiens, ne
les avait guère étudiés. Toutes les courses de sa jeunesse l'avaient porté
vers Genève, Paris et Londres, mais jamais vers Florence, Rome et Naples, si
bien qu'on peut dire que le fondateur de l'Italie fut un des hommes qui la
connurent le moins. A Paris, M. Minghetti fut le consulteur de Cavour. Il
arriva plein de documents, de pièces, de souvenirs, sachant son Italie comme
personne, n'ignorant rien ni de la cour pontificale, ni de Pie IX dont il
avait été le ministre. En outre, il était modéré et même de bonne foi,
qualités précieuses entre toutes, car nul instrument de tromperie ne vaut un
homme modéré qui en impose d'autant plus aux autres qu'il a commencé par
s'abuser lui-même. Le 11 et le 12 mars, M. Minghetti prépara une longue note
qui fut remise à M. Walewski, puis placée sous les yeux de l'Empereur.
Napoléon III était alors peu abordable, tant étaient grands le bonheur et
l'émotion de sa récente paternité. « Il faut le laisser cuver sa
joie », écrivait cyniquement Cavour. Le calme revenu, il parcourut la
note, ne la désapprouva pas, mais par égard pour les catholiques, pour
l'Impératrice, pour le Pape, se refusa à lui donner un assentiment public.
Toutefois l'effort ne demeura pas infructueux. Après de longues hésitations,
Napoléon III consentit à laisser poser la question italienne dans la
conférence. Elle ne serait introduite qu'après la terminaison des travaux
officiels et après la signature du traité. Leur œuvre achevée, les
plénipotentiaires se réuniraient dans une séance de clôture et procéderaient
à une sorte d'examen général de l'état de l'Europe. C'est alors, alors
seulement, qu'apparaîtrait la question italienne, noyée pour ainsi dire et comme
perdue au milieu des autres questions, de façon à éviter un éclat trop
compromettant. Ce plan
fut suivi de point en point. Le 27 mars, la note de M. Minghetti fut
transformée en memorandum et remise aux plénipotentiaires français et
anglais. Pendant ce temps, Cavour se fournissait de documents ou de faits
auprès de son conseiller et ne perdait aucune occasion de les propager. Le 31
mars, le traité fut signé. Le 8 avril enfin s'ouvrit la séance où le nom de
l'Italie serait prononcé. C'est à
M. Walewski qu'appartenait comme président du congrès l'initiative du débat.
Il disserta sur les affaires générales, signala les excès de la presse en
Belgique et ailleurs, puis négligemment et sans que son langage trahît un
sujet plus important, arriva aux affaires italiennes. Il parlait par ordre
plutôt que par conviction, et comme l'ordre même était de se montrer réservé,
il le fut au point d'être décoloré. Vis-à-vis du gouvernement pontifical, la
critique se nuança de tant de déférence, qu'il était malaisé de la démêler
sous les formules de la vénération. Vis-à-vis de Naples, les observations
furent plus acerbes, soit que la matière fût plus abondante, soit que le
respect fût moins commandé ; mais le ton général, bien qu'un peu haussé, ne
dépassa pas les plus strictes convenances. Lord Clarendon ayant pris la
parole, tous les voiles se déchirèrent soudain. Avec une vivacité inouïe,
l'homme d'État anglais condamna la domination sacerdotale, flétrit les
cruautés du roi de Naples, railla l'inepte despotisme des petits princes
italiens. Le procès-verbal des conférences ne donne, assure-t-on, aucune
idée, soit de la violence des invectives, soit des dispositions des
auditeurs. Les plénipotentiaires assistaient effarés à ce débordement
d'injures, et les plus indignés laissaient passer le torrent sans
l'interrompre, tant la stupéfaction les paralysait. Tous les griefs
qu'auraient pu accumuler les plus téméraires des journalistes ou les plus
osés des conspirateurs, Clarendon les ramassa, les reprit un à un, les
développa à plaisir, non devant un conciliabule révolutionnaire, non devant
un club, non même devant une assemblée politique sujette à l'égarement ou à
la passion, mais devant le plus solennel et le plus auguste des aéropages.
« Lord Clarendon, écrivait de Paris l'un des amis de Cavour, a fait
contre le Pape une charge semblable à celle de lord Lucan à Balaklava[60]. » Cette charge
fut si impétueuse que Cavour lui-même, l'homme du sang-froid et de la raison
positive, en fut étourdi et comme grisé. Il s'exalta, et, franchissant d'un
seul bond les étapes qu'il ne devait parcourir que par degrés, crut toucher à
la réalisation de ses pensées. Comme on sortait de la séance, il aborda lord
Clarendon, insista vivement auprès de lui sur l'impuissance des moyens
diplomatiques. « J'ai besoin de vous voir, ajouta-t-il avec agitation, de
causer avec vous, de préciser nos vues[61]. » Le 11 avril, il le revit en
effet. « Le Piémont, lui dit-il, n'a que deux conduites possibles à tenir, ou
se réconcilier avec l'Autriche et le Pape, ou se préparer résolument à la
guerre, oui, ajouta-t-il avec un redoublement d'énergie, à la guerre, à la
guerre à mort, à la guerre au couteau[62]. » Clarendon ayant répliqué par
quelques paroles encourageantes, Cavour, avec son imagination excitée, crut
discerner, à travers ces témoignages de sympathie, une promesse formelle de
concours[63]. Pendant quelques jours, il se
berça de visées ambitieuses qui touchaient à l'hallucination. Il mandait à
Turin les projets les plus extraordinaires : « L'heure viendra bientôt,
écrivait-il à M. Rattazzi, de faire sauter le roi Bourbon, d'envoyer à Naples
le prince de Carignan. » Il importait de précipiter les préparatifs
militaires, de hâter l'emprunt, puis on lancerait un ultimatum contre
l'Autriche : « J'espère, ajoutait-il, qu'en lisant ces lettres, vous ne me
croirez pas atteint de fièvre cérébrale, ni en proie à la folie[64]. » Non, Cavour n'était pas en
proie à la folie, mais à un égarement passager, le seul qu'on puisse
surprendre en cet esprit si mesuré et si ferme. La fièvre s'apaisa quand,
dans un rapide voyage qu'il fit en Angleterre, il put constater chez les
collègues de lord Clarendon des dispositions assez tièdes, quoique
bienveillantes ; puis elle tomba tout à fait, lorsque, au retour à Paris, les
derniers entretiens des Tuileries lui eurent dévoilé chez l'Empereur des
projets de plus en plus favorables sans doute, mais bien loin encore de leur
maturité. Le 29
avril, Cavour rentra à Turin. L'accueil qu'il rencontra dans son pays fut,
suivant les milieux, très différent. Les paysans savoisiens ou piémontais, ne
voyant guère au-delà de leurs montagnes, trouvaient les impôts bien lourds et
jugèrent le résultat bien maigre ; ils pleuraient silencieusement leurs fils
morts du choléra dans les bivouacs de Crimée ; surtout ils maudissaient en
secret le ministre qui égarait leur vieille dynastie loin de ses anciennes
voies[65]. En revanche, les émigrés fixés
à Turin, les hommes de plume et de parole, les ouvriers ou les artisans
nourris dans les idées progressistes, en un mot tous les inspirateurs de
cette chose souvent trompeuse qu'on appelle l'opinion, préparèrent à Cavour
une réception bruyante et presque triomphale ; puis, de toutes les parties de
la Péninsule arrivèrent des présents, des adresses, des témoignages d'estime
et de reconnaissance pour celui que déjà on appelait le premier des Italiens.
— Ces tristesses et ces joies s'expliquent pareillement. A ne voir que le
Piémont, la politique de Cavour était téméraire, insensée même, et accablait
le pays sous d'intolérables charges. Considérait-on l'Italie tout entière ?
Cette même politique s'éclairait de reflets lointains, mais grandioses.
Matériellement le profit de l'alliance de Crimée était nul : moralement il
était immense. L'Europe savait dès à présent deux choses jusque-là ignorées :
la première, c'était que dans la Péninsule, au-dessus des États isolés, il y
avait une Italie, une Italie non seulement chantée par les poètes, admirée
par les touristes, rêvée par les conspirateurs, mais proclamée par la
diplomatie officielle, et forte d'un acte de reconnaissance que la plus haute
des assemblées avait parafé : la seconde, c'était que cette Italie, création
nouvelle de la politique, aurait, pour la pousser ou la contenir, un chef,
désormais connu de tous, prêt aux intrigues secrètes comme aux desseins
publics, aux aventures de la guerre comme au travail lent de la paix. A cela
se joignait une chance d'avenir pressentie et devinée. Quand Napoléon III
avait reçu Cavour aux Tuileries en audience de congé, il lui avait parlé de
son antipathie pour l'Autriche, puis avait ajouté : « Je ne puis, en ce
moment, entrer en conflit avec elle ; mais tranquillisez-vous, j'ai le
pressentiment que la paix actuelle ne durera pas longtemps[66]. Cette parole réconfortante,
Cavour la rapportait dans son pays comme le gage, non de la revanche
immédiate, un instant rêvée, mais d'une guerre certaine, quoique ajournée.
C'est à préparer cette lutte que son activité se consacrera désormais sans
partage. IX Le 6
mai 1856, au palais Carignan, Cavour, répondant à une interpellation
concertée d'avance, rendait compte en ces termes de son récent voyage en
France : « Il est certain que les négociations de Paris n'ont point amélioré
nos relations avec l'Autriche. Nous devons proclamer que les représentants de
la Sardaigne et de l'Autriche, après avoir siégé deux mois les uns à côté des
autres, après avoir coopéré ensemble à la plus grande œuvre qui se soit
accomplie depuis 1815, se sont séparés sans haine personnelle — car je dois
rendre hommage aux procédés courtois du chef du cabinet autrichien —, mais
avec l'intime conviction que la politique les divise plus que jamais et que
l'un et l'autre pays poursuivent des vues inconciliables. Ce fait est
grave... Cependant nous ne saurions conseiller au Roi un changement d'attitude...
La lutte pourra être longue, pleine de dangers peut-être ; mais, nous
confiant dans la justice de notre cause, nous attendrons sans défaillance
l'issue finale. » Toute
la conduite ultérieure de Cavour s'inspira de ces agressives paroles. On
commentait encore cet étrange discours, quand la publication des récents
memorandum contre l'Autriche fut pour le cabinet de Vienne une nouvelle
offense. Puis vinrent les incidents voulus, multipliés à dessein, gradués
avec un art inouï, incidents minimes en apparence, mais répétés au point de
causer d'irritantes blessures. Comme le gouvernement piémontais voulait
compléter la défense de ses places fortes, une souscription s'ouvrit pour
l'achat de cent canons destinés à l'armement d'Alexandrie. Pourquoi cet
extraordinaire appel au patriotisme italien, et quel pouvait bien être
l'ennemi, sinon les soldats autrichiens campés sur l'autre rive du Tessin ?
Vers le même temps, on apprit que les Milanais se disposaient à ériger à
leurs frais, sur une des places de Turin, un monument à l'armée sarde de
Crimée. A quoi bon ce témoignage, à moins qu'il ne fût une reconnaissance
implicite de la suprématie piémontaise ? La presse sarde grossissait toutes
ces querelles et, pour dénoncer le despotisme ou les ambitions tudesques, jouissait
d'une impunité qui n'avait d'égale que sa violence. Dans cette voie où il
s'était engagé, Cavour n'oubliait pas que le Pape était, après l'empereur
d'Autriche, le principal obstacle à la transformation de l'Italie, et qu'il y
avait un intérêt presque égal à les combattre l'un et l'autre. Aussi
veillait-il avec un soin extrême à ce que les relations rompues avec Rome ne
pussent se renouer. A cet égard, il redoutait quelque retour de
Victor-Emmanuel, très hostile aux luttes religieuses et sensible par intervalles
aux reproches de ses anciens amis. « Dites bien au Roi, écrivait-il de
Baveno à Rattazzi le 1er août 1856, dites bien au Roi que, s'il se met en
relation directe avec Rome, il ruine de fond en comble l'édifice politique
que, depuis huit années, nous avons eu tant de peine à élever. Nous ne
pouvons conserver notre influence en Italie si nous venons à un accord avec
le Pontife. Je ne suis pas prétrophobe ; je donnerais volontiers à
l'Église une liberté plus grande que celle dont elle jouit ; je serais
disposé à renoncer à l'exequatur, au monopole universitaire : mais
tout accord avec Rome tournerait à notre détriment. Effrayez le Roi ; mettez
tout en œuvre pour qu'il ne négocie pas, soit directement, soit par
l'intermédiaire de dom Ghilardi[67]. » Pour
provoquer un éclat, il ne suffit pas que le faible soit agressif, il faut de
plus que le fort relève les insolences du faible. Or l'Autriche était alors
assez sage pour dédaigner généralement les défis ou paraître les ignorer.
Dans cette habile patience, elle était encouragée par une alliée assez
inattendue, l'Angleterre. Le gouvernement britannique avait bien vite pénétré
la naissante intimité de la France et du Piémont ; aussitôt il s'était mis à
craindre que de cette intimité naquît la guerre, et que de cette guerre la
France sortît agrandie. Par une évolution familière à la politique anglaise,
il avait, à la suite du congrès de Paris, brusquement changé son langage et,
sans se départir de sa malveillance vis-à-vis de Rome et de Naples, avait
entrepris non plus de combattre l'Autriche, mais de la conseiller. Tous ces
conseils se résumaient en un seul : la modération dans la puissance, et un
ensemble de larges concessions qui satisferaient aux vœux les plus pressants
et permettraient de résister ensuite aux prétentions excessives ou insensées.
De lui-même, le cabinet de Vienne avait compris l'opportunité de cette
conduite Sans doute, au fond des cœurs régnait la colère. « Je suis déjà au
nombre des morts, écrivait le vieux prince de Metternich ; pourtant chez moi
les nerfs vibrent encore par des sortes d'impressions galvaniques. Eh bien !
la position qu'adopte la cour de Turin me produit cet effet. Jamais un
système plus abject de mensonge n'a été suivi : jamais on ne s'est égaré dans
un dédale pareil d'iniquités et de calomnieuses insolences[68]. » Tel était le sentiment
intime des âmes. Mais le langage officiel était empreint de modération et
affectait par intervalles des formes presque cordiales. Le général Dabormida
s'étant arrêté à Vienne en se rendant à Saint-Pétersbourg, M. de Buol
l'accueillit avec une courtoisie empressée, se plaignit de M. de Cavour, mais
sans amertume, exprima surtout un grand désir d'apaisement[69]. Le gouvernement autrichien ne
se tint pas à ces assurances ; vis-à-vis de ses sujets italiens, il se
relâcha des anciennes rigueurs ou les laissa tomber en désuétude. Des grâces
nombreuses furent accordées aux détenus politiques, et on laissa entrevoir
une prochaine amnistie. Des instructions aux directeurs de police leur
prescrivirent une attitude plus conciliante. On prépara le rétablissement des
congrégations centrales de la Lombardie et de la Vénétie. On parla enfin d'un
prochain voyage de l'empereur François-Joseph à Venise et à Milan, voyage
qui, suivant le bruit général, serait l'occasion de nouvelles faveurs. A.
Paris, à Londres surtout, le chef du cabinet autrichien ne manquait pas de se
prévaloir de ces mesures bienveillantes et de ces promesses. Lord Clarendon,
passé tout à coup du zèle ardent à la tiédeur, transmettait à son tour à Turin,
sur un ton de félicitation un peu ironique, ces heureuses nouvelles, et
recommandait qu'on répondît à la bonne volonté autrichienne par une bonne
volonté égale. Cavour écoutait avec un calme apparent sir James Hudson, qui
venait lui lire les dépêches du Foreign Office ; il se gardait bien
d'y contredire, il approuvait même, affectait de se réjouir, acceptait les
félicitations avec une impassibilité sereine ; tout au plus émettait-il
quelque doute sur la sincérité de sa rivale. Mais son inquiétude touchait à
la consternation : une Italie jouissant d'un sort tempéré et paisible était
ce qui lui agréait le moins ; il se désespérait que l'Autriche ne le menaçât
point ; surtout il tremblait qu'on ne lui ravît la guerre depuis si longtemps
préparée et que la proie tant convoitée ne lui échappât. Habileté
perfide ou bonne fortune, la lutte sortit de l'événement même qui aurait dû
sceller la paix. Comme l'année -185G s'achevait, l'empereur François-Joseph
vint visiter ses États italiens. Sa jeunesse, sa bonne mine, ses intentions
loyales, étaient propres à gagner les cœurs. Il n'oublia rien pour vaincre
les répugnances nationales. Une amnistie fut proclamée. Les séquestres furent
levés sur les biens des émigrés lombards. Des libéralités extraordinaires
furent consenties au profit des villes, des églises, des établissements
publics. Les congrégations centrales ayant été présentées au souverain,
celui-ci les accueillit avec des paroles pleines de mansuétude et
d'espérance. Enfin, on apprit qu'un frère de l'empereur, l'archiduc
Maximilien, le même qui plus tard périt dans la tragique aventure du Mexique,
allait être nommé avec le titre de vice-roi pour gouverner les provinces
lombardo-vénètes[70]. Les dispositions personnelles
du jeune prince, la haute dignité dont il serait revêtu, les instructions qui
lui seraient sans doute données, tout présageait des jours plus propices et,
pour l'avenir peut-être, une sorte d'autonomie. Les plus modérés parmi les
libéraux inclinaient à accepter le nouveau régime, non avec enthousiasme,
mais avec une résignation satisfaite. Dans ces conjonctures si périlleuses
pour son ambition, Cavour n'avait qu'une ressource, redoubler ses défis et
pousser l'Autriche à quelque coup d'éclat. Le 15 janvier 1857, l'empereur
François-Joseph fit son entrée solennelle dans Milan. Ce jour-là même, le
premier ministre sarde, du haut de la tribune, proclama avec plus de netteté
que jamais les espérances de son pays : « Au temps de Macaulay ou de lord
Byron, dit-il, l'Italie était regardée comme une belle femme, opprimée par un
époux barbare et tyrannique, digne de pitié sans doute, mais faite pour une
oppression éternelle, tant elle semblait inapte à se gouverner elle-même ! Il
n'en est plus ainsi ; et l'Italie marche à grands pas vers l'indépendance et
la liberté[71]. » Victor-Emmanuel, bien que
son puissant voisin fût à quelques lieues de ses frontières, n'avait confié à
aucun personnage de sa cour le soin de lui porter les compliments accoutumés.
En revanche, d'habiles messagers répandirent à profusion de l'autre côté du
Tessin les journaux piémontais qui raillaient dans le langage le plus amer
les promesses autrichiennes, flétrissaient l'empressement de certains grands
seigneurs lombards, louaient par contraste la dignité de la bourgeoisie et le
silence du peuple. On affirme que des caricatures ironiques ou insultantes
furent répandues même dans le palais impérial et furent glissées par des
mains inconnues jusque dans les appartements de l'Empereur[72]. La Gazette piémontaise
elle-même, organe du gouvernement, s'associa à ces provocations. Tandis que
l'Empereur séjournait à Milan, elle annonça que plusieurs cités lombardes
venaient d'envoyer une somme de 7.000 livres à titre de contribution pour
l'armement d'Alexandrie. Dans le même temps, la municipalité de Turin décida,
par une délibération publique, que le monument construit aux frais des
Milanais en l'honneur de l'armée sarde serait érigé sur une des places de la
ville « comme le symbole d'une foi commune et comme le gage d'un avenir
meilleur[73] ». Avec une impatience
fiévreuse, Cavour attendait le résultat de ces excitations. L'événement
justifia son calcul. Poussé
à bout, le gouvernement impérial perdit le fruit de sa patience et tomba dans
le piège de son dangereux ennemi. Le 10 février 1857, une note hautaine de M.
de Buol énuméra en les grossissant tous les griefs de l'Autriche contre le
Piémont, et le ton de cette communication fut tellement amer que le
gouvernement impérial sembla le provocateur plus encore que l'offensé. M. de
Cavour répondit ; à son tour, M. de Buol répliqua ; puis de part et d'autre
les ambassadeurs furent rappelés. Le chef du cabinet sarde avait atteint son
but. Déjà en Europe, on ne s'entretenait plus des concessions impériales,
mais on s'accordait à condamner l'orgueil de cette grande puissance si
prompte à menacer son obscure voisine. Dans cette rivalité si inégale, nul ne
soupçonna jusqu'à quel degré s'enhardissait le plus faible, et, comme on
négligea de rechercher l'origine de la querelle, on rejeta la responsabilité
sur le plus fort, sur celui qui avait provoqué le dernier éclat. En France,
en Belgique, en Suisse, les journaux dévoués ou vendus au Piémont découpèrent
les articles violents que l'ardeur des représailles avait inspirés à la
presse autrichienne, les répandirent partout et demandèrent ironiquement où
était la modération, le sang-froid, l'équité. Avant même que l'empereur
François-Joseph rentrât dans ses États héréditaires, le mouvement national,
un instant contenu, s'était ranimé. Quelles que fussent la droiture et la bonté
de l'archiduc Maximilien, on pouvait prévoir sans témérité que ses meilleures
intentions seraient paralysées, soit par l'inertie de ses subordonnés, soit
par les artificieuses calomnies de ses ennemis. Désormais l'opinion publique
était si savamment façonnée, que la tolérance serait pour l'Autriche presque
aussi impopulaire que l'oppression elle-même, et qu'elle serait acculée à une
égale impuissance d'imposer sa domination ou de la faire aimer. Échappé
au péril d'une réconciliation avec sa rivale et irrévocablement séparé
d'elle, Cavour, toujours attentif à son œuvre, entreprit de discipliner pour
la lutte prochaine, non seulement le Piémont, mais l'Italie tout entière et
la révolution elle-même : dans ce but, il noua une vaste et mystérieuse
intrigue, œuvre de conspirateur plus encore que d'homme d'État. Le
principal instrument de ce dessein fut un Sicilien qu'on appelait Giuseppe La
Farina. Mêlé de bonne heure à la politique militante, La Farina avait dû, dès
sa jeunesse, chercher un refuge à l'étranger. La révolution de 1848 l'avait
ramené dans son pays, puis une nouvelle réaction l'avait arraché de nouveau à
son foyer. Il avait résidé plusieurs années à Paris, puis à Tours, vivant
péniblement de ses écrits et de ses leçons, mal préservé contre la pauvreté
et même contre la misère, attristé par le climat, aigri par l'exil, porté aux
doctrines ardentes et pourtant moins enclin à l'illusion que ne le sont
d'ordinaire les bannis. En août 1854, il avait obtenu l'autorisation de se
fixer à Turin : c'était toujours l'exil, mais avec une étape vers la patrie.
Lorsqu'il y arriva, il subissait encore le prestige de Mazzini, son maître,
mais sans que son zèle allât jusqu'à l'aveuglement. Après le congrès de
Paris, il avait, avec une rare netteté de vues, deviné le rôle futur de la
Sardaigne. De là la pensée d'abandonner, non les doctrines mazziniennes, mais
Mazzini, d'enchaîner la révolution à Cavour et de la faire remorquer par lui.
Précisément Cavour nourrissait alors le dessein de s'allier à la révolution,
non à la vérité pour la servir, mais pour l'utiliser et peu à peu l'absorber.
Le 12 septembre 1856, l'homme d'État et l'émigré eurent une première entrevue[74]. Le prétexte fut de conférer
sur les menées muratistes qui agitaient alors le royaume de Naples. La Farina
exposa ses vues ; elles se résumaient dans la conception d'une Italie une,
indépendante sous la royauté révolutionnaire de Victor-Emmanuel. Cavour n'eut
garde de laisser échapper un si précieux auxiliaire. « Je suis, lui
dit-il, ministre du roi de Sardaigne, et je ne puis, avant le temps,
compromettre la dynastie : venez chez moi quand vous le voudrez, mais avant
le jour, sans que personne le voie, sans que personne le sache. Et,
ajouta-t-il en riant, si je suis interrogé dans le Parlement et dans la presse,
je vous renierai comme saint Pierre et dirai : Je ne le connais pas[75]. » C'est
dans ces entretiens que naquit l'idée de confisquer à Mazzini son parti,
d'encadrer dans une vaste association les plus raisonnables des hommes
d'action, d'organiser, en un mot, toute une armée révolutionnaire, mais qui
ferait la révolution pour le Roi. Même en ces ténébreuses menées si peu
séantes pour sa position Officielle, Cavour ne s'écartait point du plan
primitif qu'il s'était tracé. En 1852, à son avènement au pouvoir, il avait
réalisé l'alliance ou, pour employer l'expression consacrée, le connubio
du centre droit et du centre gauche. En 1857, par le développement naturel de
ses entreprises, il hasardait une étape de plus et tentait un nouveau connubio,
celui du centre gauche, avec les plus maniables, les moins fanatiques des
mazziniens. Comment pourrait-il maintenir sans flottement cette coalition si
étendue, qui commençait aux limites du centre droit et se perdait sur les
lisières ténébreuses où Mazzini avait eu jusque-là coutume de recruter ses
adeptes ? Comment pourrait-il fondre pour un même dessein tant de volontés
diverses ou contraires ? Comment retiendrait-il, sans qu'ils se mêlassent ou
se rompissent, les fils de cette intrigue compliquée ? Cavour, à cet égard,
se confiait à son génie, à son astuce, à sa fortune. La
Farina avait l'activité et la persévérance, ces deux qualités maîtresses du
conspirateur. Du reste, son nom était trop obscur pour qu'il fût le patron
autorisé d'une si grande œuvre. On songea à l'héroïque Manin qui, depuis la
défense de Venise, vivait retiré à Paris dans une modeste et fière pauvreté.
Il ne semble pas que l'ouverture ait été accueillie très chaleureusement. «
Je ne me sens pas, répondit-il, très apte à diriger une conspiration...
J'ignore le plan de campagne, et puis, de Paris, que puis-je faire ? C'est ce
qui me fait non pas refuser, mais hésiter[76]. » A quelque temps de là,
Manin mourut[77], et on l'inscrivit parmi les
précurseurs de l'entreprise. Le président choisi fut le marquis Georges
Pallavicino, personnage de grande naissance, victime en outre de l'Autriche
qui l'avait retenu longtemps prisonnier dans les cachots du Spielberg, et, à
ce double titre, tout à fait décoratif. A Pallavicino fut adjoint plus tard
Garibaldi, qui noua vers cette époque ses premières relations avec Cavour.
Quant à La Farina, il n'eut jamais que le titre de secrétaire général, mais
ce fut lui qui inspira l'entreprise, l'incarna tout entière en sa personne, y
donna son temps, ses forces, son ardeur, son âme, se fit le trait d'union
entre Cavour et le parti radical, disciplina, en un mot, la révolution
elle-même pour les périls d'une bataille dont Victor-Emmanuel recueillerait
les profits. La
société qu'on appela Société nationale italienne se forma
définitivement vers le mois d'avril 1857. C'était une association à la fois
clandestine et publique. Dans les États sardes, elle fonctionnait sous la
protection des lois, était pourvue d'une existence régulière, avait son
organe, le Petit Courrier, jouissait de la bienveillance du pouvoir,
bien que non soutenue ouvertement par lui. Au-delà des frontières, elle se
transformait en société secrète. Avec le temps, l'organisation se
perfectionna. Un comité central fut créé, puis des comités locaux. Les
adhérents appartenaient à toutes les classes, propriétaires, étudiants,
avocats, médecins, artisans : les femmes mêmes ne furent point exclues.
Certains personnages haut placés, soit souci de leur rang, soit crainte de se
compromettre, ne faisaient pas officiellement partie de la société, mais la
protégeaient et en connaissaient les secrets[78]. Dans le royaume
Lombardo-vénète et dans l'Italie centrale, les affiliations furent nombreuses
: elles se pratiquèrent plus tard jusque dans le Frioul et le Trentin ; en
revanche, Naples et la Sicile restèrent, du moins au-début, rebelles à toute
propagande, et La Farina constatait en gémissant cette indifférence de sa
patrie[79]. Les
devoirs des affiliés étaient très divers, chacun suivant ses aptitudes
s'employant à la cause commune. Les plus savants remuaient la poussière des
archives afin de rattacher à quelque tradition antique, à quelque nom
populaire l'idée de l'indépendance ou même de l'unité italienne, puis
communiquaient aux journaux, en l'amplifiant un peu, le fruit de leurs
recherches. Les plus lettrés préparaient des articles de revue, méditaient
des brochures, expédiaient surtout des correspondances à l'étranger. Les plus
actifs recueillaient des cotisations qui formeraient le trésor commun pour
l'heure de l'action. Les plus ardents se répandaient dans les lieux publics
et, trompant toutes les surveillances, y semaient toutes sortes de bruits
vrais ou faux, propres à discréditer les princes et les gouvernements. On ne
songeait point encore à acheter ou à réunir des armes ; mais bientôt on y
viendrait. Des intelligences étaient pratiquées jusque dans les pays
étrangers. « Vous pouvez, mandait La Farina à l'un de ses amis de Londres,
vous pouvez aider beaucoup notre société, notamment en Angleterre, en
obtenant que les journaux parlent de nous avec faveur et en nous envoyant
leurs articles pour que nous puissions les reproduire dans les gazettes d'ici
et dans le Petit Courrier[80]. » Cependant, à Turin,
l'émigré sicilien allait prendre à des heures matinales et par des entrées
secrètes les instructions de Cavour, qui, suivant l'occurrence, activait le
mouvement, le ralentissait, puis le hâtait de nouveau. Au sortir de ces
conciliabules, le premier ministre manquait rarement de donner quelque
audience officielle où il protestait de la loyauté de son attitude,
désavouait tout contact révolutionnaire, se répandait au contraire en
plaintes sur les intrigues des cléricaux et la duplicité du Pape. Ainsi
fonctionnait, dans la capitale des États sardes, par la violation la plus
inouïe du droit international, une société publique qui, étendant sur toute
l'Italie ses ramifications secrètes, conspirait contre les pouvoirs établis.
Le complot, encore à son début, s'étendra toujours, ourdi par les agents du
Piémont, protégé par les diplomates sardes eux-mêmes sous l'abri de leur
inviolabilité, insaisissable moins par l'inertie des gouvernements que par la
complicité des fonctionnaires ou de la police. La corruption, l'intrigue, la
trahison, feront peu à peu le vide autour des princes, en sorte que la Révolution,
lorsqu'elle éclatera, ne fera qu'enregistrer leur déchéance déjà à demi
accomplie. X Malgré
ces concours cherchés de tous côtés et à tout prix, l'œuvre de Cavour
semblait soumise encore à bien des chances contraires. On se lasse à marquer
les étapes de sa patiente et laborieuse fortune. Il avance à pas inégaux, par
des voies tortueuses, rétrograde souvent, soit pour tourner les obstacles,
soit pour dissimuler sa marche, et ne regagne qu'au prix d'incroyables
efforts le terrain perdu. A l'heure où il bravait l'Autriche et couvrait
l'Italie de ses intrigues, il avait à redouter et à combattre un triple
péril, à savoir : les indécisions de la France, — les colères de Mazzini, —
les résistances mêmes de son pays. Vis-à-vis
de la France, Cavour s'usait à pénétrer les pensées obscures de son puissant
protecteur. On eût dit que Napoléon III mettait une sorte de coquetterie
maligne à brouiller les traces de ses desseins. A la suite du congrès de
Paris, les serviteurs les plus clairvoyants du régime impérial ne s'étaient
point gênés pour railler les prétentions outrées de la Sardaigne. « Les
ambitions du Piémont, disait l'un, rappellent la fable du Bœuf et de la
Grenouille. » — « Vraiment, ajoutaient les autres dans un langage
familier, M. de Cavour fait beaucoup trop d'embarras[81]. » Ces propos circulaient
en toute liberté, et les courtisans les répétaient comme l'écho même des
pensées du maitre. A la même époque parvint à Paris un mémoire de
l'ambassadeur français à Rome, M. de Rayneval, mémoire très favorable à Pie
IX, très défavorable au contraire aux Italiens, qui étaient jugés inaptes à
la vie politique. De ces indices on aurait pu conclure que le crédit du
Piémont baissait à la cour des Tuileries. — Cependant, quelques mois plus
tard, comme le marquis Pepoli, petit-fils de Murat, était venu à Paris,
l'Empereur avait écouté avec bienveillance ses vues de rénovation pour
l'Italie et n'avait contredit à aucune des accusations contre le gouvernement
pontifical[82]. Un autre symptôme utile à
noter, c'était le langage des journaux démocratiques qui, sans subir aucune
admonestation ni avertissement, prêchaient l'agrandissement du royaume sarde.
Que le Piémont devienne une puissance fortement organisée pour arrêter
l'ambition de l'Allemagne, ainsi s'exprimait le Siècle[83] avec un aveuglement qui,
aujourd'hui, nous confond, mais qui alors excitait peu de surprise. —
Était-ce à dire que Cavour dût s'abandonner à la sécurité ? En aucune façon.
Voici que tout à coup, le 19 mars 1857, le Daily-News publia le mémoire de M.
de Rayneval, jusque-là demeuré secret. Quel était le but de cette
publication, autorisée, voulue sans doute par l'Empereur, et si propre à,
réjouir les ennemis de Cavour ? Le goût de la paix très vif alors en France,
l'activité des affaires favorisée par le calme général, l'influence des
catholiques demeurée très grande malgré quelques nuages, tout semblait
conspirer contre les aspirations piémontaises. Qui croire pourtant, et à quel
jeu d'équilibre ne se livrait point l'Empereur ? Le 17 août 1857, M. de
Villamarina mandait de Paris à son chef de bonnes, de réconfortantes
nouvelles : Napoléon III encourageait le gouvernement de Victor-Emmanuel, se
montrait disposé à le soutenir par tous les moyens possibles, faisait des
vœux pour le maintien de Cavour[84]. L'Empereur tenait, en outre,
sur le compte de l'Autriche un langage malveillant, amer, presque hostile, et
exprimait surtout la conviction qu'il n'y aurait pas de paix durable tant que
les traités de 1815 ne seraient point révisés[85]. Il semblait enfin que la
presse officieuse voulût d'avance préparer le public à quelque évolution
encore éloignée, mais déjà méditée. Parlant de la prochaine entrevue de
Stuttgart, le journal la Patrie s'exprimait ainsi : « La question italienne
ne sera peut-être pas posée à Stuttgart, nous désirons qu'elle le soit le
plus tard possible, mais elle le sera certainement un jour, et mieux vaudrait
qu'elle le fût par la diplomatie que par la Révolution. — Au milieu de ces
signes contradictoires, Cavour s'évertuait à peser les marques de bonne volonté
ou les témoignages de froideur, ne sachant vraiment de quel côté pencherait
la balance. Avec une sollicitude inquiète, il conjurait M. de Villamarina de
ne négliger aucune influence, de se défier de M. Walevvski, d'employer sans
relâche auprès de l'Empereur tous les amis de l'Italie, depuis les plus
illustres, comme le prince Napoléon, jusqu'aux plus modestes, tels que le
docteur Conneau. A Turin, il entourait de soins le duc de Grammont, ministre
de France, et mettait toute son habileté à écarter dans ses rapports avec lui
toute cause de mésintelligence ou de malentendu[86]. Surtout il s'employait avec un
zèle extrême à faire surveiller les réfugiés français et à empêcher que les
journaux ne fissent leur éloge. Il ne dédaignait pas de descendre à cet égard
dans les plus minutieux détails ; Eugène Sue étant mort dans sa villa du lac
d'Annecy, il ne perd pas un instant pour recommander que ses obsèques ne
deviennent l'origine d'aucune manifestation[87]. Un peu plus tard, comme le duc
de Chartres devait entrer à titre auxiliaire dans l'armée piémontaise, il
s'assure par avance de l'assentiment de l'Empereur[88]. Tant de condescendances, tant
de flatteries se justifiaient. Que pouvaient les autres puissances ? La
Russie était bien loin : sans doute on ne négligeait pas de lui plaire ; et
quand l'Impératrice mère ou les grands-ducs venaient chercher le soleil aux
beaux rivages de Nice, l'hospitalité se montrait courtoise, empressée,
fastueuse, nuancée même d'attentions délicates qui charmaient ; mais ce
n'était point à Saint-Pétersbourg que se dénouerait le conflit prochain. La
Prusse était isolée, peu influente au dehors, fort ignorante des choses
italiennes, à demi consciente des similitudes de situation qui n'apparurent
que plus tard. Quant à l'Angleterre, Cavour, plein de déférence dans ses
dépêches officielles, ne lui pardonnait point son amitié refroidie, raillait
impitoyablement lord Clarendon, cet ami naguère si chaud, et, dans ses
lettres intimes, mettait lord Palmerston sur le même pied que lord Aberdeen[89]. Restait la France, la
puissante France vers laquelle il fallait toujours revenir, la France de qui
tout dépendait pour le bien comme pour le mal. La France se donnerait-elle ?
Cavour l'espérait, y comptait même : mais à la pensée d'une défection
possible son cœur se troublait ; car, sans elle et sans sa vaillante épée, il
ne pourrait accomplir rien de durable, rien de décisif, rien surtout qui fût
au niveau de ses ambitions. A cette
incertitude de l'assistance française se mêlait à l'intérieur l'embarras du
parti mazzinien. Depuis de longues années, Mazzini se considérait comme le
dictateur de la révolution et, du fond de son paisible exil, vantait en un
langage plein d'ardeur mystique la féconde efficacité du martyre. De temps à
autre, quelques disciples fanatiques ou égarés se laissaient prendre à ses
excitations. Il leur fournissait des armes, un peu d'argent, des
encouragements en abondance, tout en un mot, excepté lui-même. On apprenait
alors, soit un coup de main tenté sur quelque grande ville, soit le débarquement
de quelque bande sur les rives des Maremmes ou les grèves de la Calabre.
L'issue ne variait guère ; et le courrier suivant annonçait à l'Europe un
instant distraite que les misérables conjurés avaient payé de leur vie leur
folle équipée. Mazzini pleurait les morts, exaltait leur courage et,
s'appropriant le généreux sacrifice des autres, n'était pas éloigné de croire
à son propre martyre. Quel ne fut pas son dépit quand il vit qu'une société,
moitié secrète, moitié publique, travaillait à lui ravir son parti et à
discipliner la révolution, non pour son profit personnel, non pour une
république idéale et mystique, mais au profit du roi de Sardaigne ! Qu'on se
figure un pontife qui verrait ses adeptes remplir l'église voisine et
resterait seul avec quelques thuriféraires faisant évaporer l'encens dans le
sanctuaire déserté. Aiguillonné par ce grand péril, Mazzini redoubla
d'intrigues, rassembla tous ses efforts, paya même de sa personne, et, en
juin 1857, se rendit à Gênes. La population génoise était doublement irritée,
et par l'établissement de nouveaux impôts, et par le transfèrement prochain
de l'arsenal militaire à la Spezia. Profitant de ce mécontentement, le
conspirateur fit de cette ville son quartier général. De là devaient partir
deux expéditions qui, débarquant en Toscane et dans le royaume de Naples, y
propageraient l'insurrection. A Gênes même, un complot fut organisé ; des
bandes composées, les unes d'ouvriers du port ou de matelots, les autres de
bourgeois ou d'émigrés, s'empareraient, à la faveur de la nuit, des forts,
des arsenaux, du palais ducal. Le plan était trop vaste et les préparatifs
trop compliqués pour que le secret ne transpirât pas. Des avis furent
transmis au gouvernement, en particulier par la police française, qui semble
avoir saisi les fils de la trame. Les autorités sardes se montrèrent d'abord
incrédules et déployèrent peu de vigilance. Puis, comme le coup de main était
annoncé pour la nuit du 29 au 30 juin, elles adoptèrent quelques mesures de
prudence, telles que l'occupation du palais ducal et un déploiement inusité
de la force publique. Se sentant découverts, les mazziniens renoncèrent à
leur projet, mais trop tard pour que le contre-ordre parvint partout ; aussi
une bande de conjurés, fidèle aux instructions primitives, se porta sur un
corps de garde avancé qu'on appelait le fort Diamante, l'occupa et n'en fut
chassée qu'au lever du jour. La presse grossit l'événement et dénonça avec
beaucoup de bruit ce qu'on appela l'insurrection de Gênes. A vrai dire, la
tranquillité publique avait à peine été troublée, et, presque sans combat, la
cause de l'ordre avait triomphé. Néanmoins cette tentative, même avortée,
surprit Cavour et l'émut. Il y vit la preuve de la vitalité du parti
mazzinien qui, même affaibli, ne se livrerait point, et ne serait réduit qu'à
la longue, sous l'empire de la force ou d'éblouissants succès. Il craignit,
et avec raison, que l'incident ne fût exploité à Paris auprès de l'Empereur,
et que le Piémont ne fût de nouveau représenté comme un État peu solide, mal
assuré contre la révolution et incapable de la maîtriser. Dans son trouble,
le premier ministre s'en prit un peu à tout le monde, et particulièrement à
son collègue de l'intérieur, M. Rattazzi, qu'on n'était pas loin d'accuser de
faiblesse, d'indifférence ou d'inertie. L'accusation
était contestable. Ce qui était vrai, c'est que le ministre de l'intérieur
chargé de justifier aux yeux du pays la politique générale du cabinet, pliait
sous le poids d'une tâche de plus en plus malaisée. Il en coûte cher aux
petits pour devenir grands. Les sujets de Victor-Emmanuel, Piémontais,
Savoisiens ou Ligures, en faisaient alors la pénible expérience. Ils
succombaient sous le poids des charges créées, les unes pour réparer leurs
revers, les autres pour fonder leur grandeur. Toutes sortes d'impôts nouveaux
avaient été établis ; quant aux anciens, ils avaient été remaniés, ce qui, en
style financier, veut dire accrus. La dette s'était élevée dans la même
proportion que l'impôt, et depuis 1848 sept emprunts onéreux, en subvenant
aux nécessités présentes, avaient grevé d'un chiffre considérable les budgets
futurs[90]. La diminution des revenus,
conséquence de plusieurs mauvaises récoltes, rendait plus sensibles les
exigences du fisc. L'excès des dépenses déplaisait d'autant plus que les
deniers publics semblaient appliqués, non aux besoins propres du pays, mais à
des desseins incompris et inconnus. L'aggravation des charges militaires
s'ajoutait aux soucis financiers et les rendait plus cuisants. De tous les
griefs, le plus vif naissait de la politique religieuse. Orthodoxes par
tradition à l'exemple de leurs pères, les catholiques sujets de
Victor-Emmanuel s'affligeaient des démêlés avec Rome, s'en inquiétaient même
et surtout redoutaient que quelque châtiment du ciel ne fût l'expiation de si
audacieuses nouveautés. Volontiers, ils séparaient Victor-Emmanuel de son
principal conseiller, qui abusait, disait-on, de la faiblesse de son maître,
lui communiquait des rapports faux ou altérés et l'entraînait dans des voies
aussi périlleuses pour sa conscience que pour l'intérêt de son peuple. Le
clergé ne négligeait rien pour aviver ces impressions, et son activité se
déployait avec d'autant plus d'ardeur qu'une occasion (et la dernière
sans doute) se
présenterait bientôt pour disputer, reconquérir peut-être le terrain perdu. Avec
l'année 1857, en effet, les pouvoirs du parlement expiraient. A l'approche
d'une épreuve que la gravité des conjonctures rendait particulièrement
décisive, Cavour jugea bon de modérer un peu sa politique vis-à-vis de Rome
et d'adoucir par quelques mesures de détail ses précédentes rigueurs. Puis,
comme les travaux du percement du mont Cenis allaient être inaugurés, il
partit avec le Roi afin de visiter la Savoie, plus rebelle que le reste du
royaume à la nouvelle politique. Sur cette terre dévouée et fidèle de ses
aïeux, Victor-Emmanuel recueillit des acclamations qui n'étaient que le
témoignage d'un antique loyalisme, mais où le premier ministre crut discerner
une sorte d'adhésion à ses vues personnelles. Trompé par le courtois accueil
des populations qu'on représentait comme les plus hostiles, Cavour se
rassura. C'est une des rares circonstances de sa vie où sa prévoyance fut
mise en défaut. Secrètement,
mais avec un rare ensemble, le clergé disciplinait les catholiques pour la
lutte électorale. Les évêques transmettaient les mots d'ordre aux curés, qui
eux-mêmes les communiquaient aux fidèles. Les journaux religieux, très bien
organisés, trouvèrent, pour les propager partout, des amis discrets et
dévoués. Les candidatures furent arrêtées, mais non publiées, en sorte que le
gouvernement, mal informé, ne sachant à quel adversaire se prendre, ignorant
même s'il aurait des adversaires, se débattait dans le vide et tantôt
engageait, à tout hasard, des polémiques qui portaient à faux, tantôt
s'endormait dans une dangereuse sécurité. Quelques jours seulement avant
l'élection, les batteries furent démasquées et les noms, presque tous bien
choisis, furent divulgués. Ce fut alors un grand tumulte, tumulte tel que le
petit Piémont, accoutumé jusque-là à la paix civile, n'en avait jamais vu de
pareil. « C'est une bacchanale incroyable, écrivait la marquise Constance
d'Azeglio ; quelques-uns disent que c'est de la vitalité ; il me semble que
c'est du galvanisme, de la convulsion[91]. » Pour la première fois, les
catholiques, décidés à profiter de la liberté commune, égalèrent leurs rivaux
en activité, en audace, en violence même ; et ceux-ci, habitués à des
adversaires qui ne se défendaient pas ou se défendaient sur un autre terrain,
demeuraient partagés entre la surprise, l'impuissance et la colère. Un
sentiment surtout dominait dans les masses rurales, c'était une antipathie
bruyante contre les émigrés italiens si favorisés par Cavour ; c'était la
méfiance contre tout candidat exotique ; c'était la volonté de substituer à
la politique italienne, pleine de déceptions et de périls, la politique
piémontaise, plus étroite, plus modeste, mais moins coûteuse et plus sûre. A
ce débordement extraordinaire de rivalités et de passions, Cavour affectait
d'opposer le calme et le sang-froid. « Je ne suis, disait-il, ni inquiet
ni préoccupé. » Cette indifférence n'était qu'une feinte. Il était tout à la
fois consterné de l'échec qu'il prévoyait et irrité d'avoir si tardivement
pénétré le danger. Les
élections ayant eu lieu le 15 novembre, on put, les jours suivants, en
calculer les résultats. En Savoie, en Sardaigne, en Ligurie, les catholiques
avaient presque partout triomphé. À
Gênes, sur sept candidats du parti religieux, six avaient passé. Le chef de
l'extrême droite, M. Solar de la Margherite, était élu dans quatre collèges.
En revanche, les ministres Rattazzi et Lanza étaient mis en ballottage ; le
général La Marmora avait échoué à Pancalieri et ne rentrait à la Chambre que
par le suffrage des électeurs de Biella ; Cavour lui-même n'avait été élu
qu'avec peine par le premier collège de Turin. Sans doute le cabinet
conservait la majorité ; il la conservait grâce aux villes piémontaises qui,
presque toutes, étaient demeurées fidèles à la politique ministérielle ; mais
les catholiques disposaient de plus de soixante voix, c'est-à-dire du tiers
des sièges, et, s'ils n'étaient pas assez forts pour saisir le pouvoir, ils
semblaient l'être assez pour paralyser tout gouvernement créé en dehors d'eux
et surtout contre eux. Cavour
n'avait pas prévu la défaite. Il s'ingénia aussitôt à la réparer. Ce n'était
pas que, dans sa correspondance intime, il ne rendît hommage à ses
adversaires. Il lui échappait même de curieux aveux. « La députation sarde a
infiniment gagné en respectabilité », écrivait-il à l'ambassadeur sarde à
Londres, le marquis Emmanuel d'Azeglio[92]. Respectable ! elle l'était
peut-être trop pour les desseins du premier ministre. Aussi, dans la même
lettre, Cavour, avec une prévoyance opportune (on dirait aujourd'hui
opportuniste),
priait l'ambassadeur de rechercher s'il n'existait pas, en Angleterre,
quelque loi pour réprimer l'ingérence du clergé dans les élections. De là à
l'invalidation des concurrents désagréables ou dangereux, il n'y avait qu'un
pas, et facile à franchir. Tout manqua, d'ailleurs, aux catholiques, pour
transformer leur très réelle victoire en un triomphe décisif. Le Roi,
désormais lié à Cavour, le Roi, loin de les appuyer, désavoua toute
connivence avec eux. Parmi les élus, plusieurs qui appartenaient au clergé à
titre de chanoines furent, par une interprétation législative plus subtile
que loyale, déclarés inhabiles à exercer leur mandat. Soit qu'elle fût
intimidée par la pression officielle, soit qu'elle désespérât de l'issue
finale, l'opposition elle-même mollit, et les élections complémentaires
furent pour le cabinet un succès, presque une revanche. II arriva donc que le
pays, après un retour violent vers les anciennes traditions provinciales et
piémontaises, après un désaveu brutal de la nouvelle politique italienne,
parut se replacer de nouveau, avec cette lassitude qui suit un grand effort,
sous la main flexible et impérieuse de Cavour. Le ministre de l'intérieur, M.
Rattazzi, coupable de n'avoir pas réussi, fut sacrifié ; puis, contre toute
attente, le cabinet, après une si chaude alarme, se reconstitua. Cette
reconstitution serait-elle durable et à l'abri de nouveaux ébranlements ? Nul
ne le pouvait dire avec certitude, tant la droite, malgré ses pertes
partielles, demeurait redoutable. Mais ce n'était pas dans l'étroite enceinte
du palais Carignan que devait se décider le sort du Piémont ou de l'Italie.
Sur ces entrefaites, un événement survint qui, selon toutes les apparences,
ruinerait l'œuvre de Cavour et, par une évolution imprévue des choses, la
précipita. XI Le 15
janvier 1858, on' apprit l'attentat d'Orsini. A Turin, l'émotion fut autre
qu'à Paris, mais aussi vive et pleine d'anxiété. L'assassin était Italien.
C'est à l'Italie qu'il avait demandé ses complices. C'est pour la cause de
l'Italie que son bras s'était armé. A Gênes, cinq jours avant l'attentat, un
manifeste de Mazzini avait paru, plein de haine, de colère, de prédictions
sinistres. En nul pays, si ce n'est en Belgique et en Angleterre, les
réfugiés n'étaient plus nombreux que dans le royaume de Sardaigne. Bien plus,
au lendemain du crime, un journal se trouva, sur le sol du Piémont, qui
entreprit, non de louer l'assassinat, mais de l'excuser. Dans
les jours qui suivirent le complot, la Sardaigne fut, au même titre que
l'Angleterre, enveloppée dans la réprobation générale. Tous ses ennemis se
liguèrent pour prier, pour conjurer l'Empereur d'abandonner à jamais
l'ingrate nation qui payait par le meurtre sa constante bienveillance : «
Voilà, disait le nonce, Mgr Sacconi, voilà le fruit de l'agitation entretenue
par M. de Cavour. » — « Le moment est venu, ajoutait l'ambassadeur
d'Autriche, M. de Hubner, de former entre la cour des Tuileries et celle de
Vienne les liens d'une alliance intime[93]. » Si grand que fût le
renom d'habileté du ministre sarde, on escomptait déjà sa chute et on ne
doutait pas que son pays, échappant à son ardente direction, ne rentrât dans
les voies traditionnelles d'où il avait essayé de s'écarter. Le 22
janvier, dans une dépêche à M. de La Tour d'Auvergne, notre représentant à
Turin, le ministre des affaires étrangères, M. Walewski, rappela le principe
de la solidarité des couronnes, s'éleva contre les excès révolutionnaires,
signala les agissements des émigrés, flétrit le journal de Mazzini, l'Italie
et le Peuple, et, sans formuler aucune demande précise, invita le
gouvernement à pourvoir, pour sa part, à la sécurité commune. A cette
communication, Cavour se garda bien de faire une réponse officielle, mais par
quelques explications amicales se flatta d'apaiser l'orage. Il condamna avec
horreur l'attentat, loua fort la vigilance de sa police, se prévalut de
nombreux arrêtés d'expulsion déjà signés ou sur le point de l'être, et qui
éloigneraient du pays les plus compromettants des réfugiés ; puis, par une
évolution si impudente qu'elle cessait d'être adroite, il imagina d'imputer
aux princes italiens et spécialement au Pape la responsabilité de ses
embarras. Le Saint-Père, au dire de Cavour, éloignait de ses États un grand
nombre de ses sujets ; ceux-ci abordaient naturellement en Piémont comme en
terre libre. Que faire ? Les rendre à leur patrie d'origine était
impraticable, les pousser vers les pays voisins n'était pas moins malaisé ;
de là des foyers d'agitation dont la police piémontaise s'efforçait de
modérer l'ardeur, mais qu'elle ne pouvait supprimer tout à fait. — Vraiment
l'explication était insuffisante, et M. Walewski eût été trop débonnaire s'il
l'eût accueillie. Il convoqua au ministère des affaires étrangères le
représentant du Piémont et lui reprocha avec quelque vivacité l'inertie de la
Sardaigne, qui contrastait avec l'empressement de la Belgique et même avec le
langage de l'Angleterre. Bientôt, dans une nouvelle dépêche à M. de La Tour
d'Auvergne, il précisa ses réclamations et demanda que la gazette l'Italie
et le Peuple fût supprimée, que les réfugiés fussent déchus du droit
d'écrire dans les journaux, enfin qu'une modification à la loi pénale permît
de mieux atteindre les délits ou les crimes internationaux. Dans
l'impossibilité de se dérober davantage, Cavour invoqua les lois piémontaises
qui, en matière de presse, n'armaient pas le gouvernement du droit de
suppression ; il excusa les émigrés, qui sans doute péchaient par excès
d'ardeur, mais se faisaient, en général, dans les feuilles quotidiennes, les
promoteurs les plus actifs de l'alliance française, Quant à la législation
pénale, il ne se refusa point à la changer. Quelques jours plus tard, en
effet, un projet de loi fut présenté au Parlement, qui punissait de peines spéciales
non seulement l'assassinat politique déjà prévu par les codes antérieurs,
mais la conspiration contre les souverains étrangers ; le même projet avait,
en outre, pour but de réprimer l'apologie des crimes politiques et, enfin,
créait pour certains cas un jury spécial. Quelles que fussent ces
concessions, il était douteux qu'elles parvinssent à ranimer le bon vouloir
de la cour des Tuileries. Comme Victor-Emmanuel avait envoyé à Paris le
général Della Rocca pour féliciter l'Empereur sur l'insuccès de l'attentat,
Napoléon avait accueilli l'envoyé sarde avec toutes sortes d'égards
personnels, mais avait condamné avec dureté la politique imprudente et les
tolérances coupables du cabinet sarde. Vers le même temps, on apprit que le
journal qui avait excusé le complot d'Orsini venait d'être acquitté par le
jury. Un peu plus tard, on sut que le projet de loi présenté par Cavour
n'était accueilli qu'avec défiance par la Chambre des députés, et que la
commission parlementaire en proposerait même le rejet. L'alliance
tramée par Cavour ne serait-elle pas décidément brisée ? Les vrais amis d'une
politique exclusivement française purent le croire, l'espérer du moins.
L'imprévu dominant tout le reste, ce fut le contraire qui arriva. Ici
l'histoire confine au roman ou plutôt au rêve : le récit, si on essayait d'y
introduire la vraisemblance, perdrait du même coup sa vérité ; il faut
constater les faits, mais renoncer à les lier entre eux. Le 25
février, s'ouvrirent devant la cour d'assises de la Seine les débats de
l'affaire Orsini. Nous avons déjà raconté ce procès mémorable. Comme Jules
Favre, qui défendait le conspirateur, arrivait au terme de sa plaidoirie, on
le vit extraire de son dossier une lettre de son client. Ce n'était pas une
de ces lettres banales adressées à un parent, à un ami, ou souvent fabriquées
à dessein pour amollir la justice ou provoquer une grâce. Non ; on ne se
flattait pas de désarmer le jury, et ce n'était point une grâce qu'on
sollicitait. La lettre avait été écrite par l'assassin, et à celui qu'il
avait choisi comme victime. Orsini, sur le bord de la tombe, se faisait le
conseiller de l'Empereur, et, n'ayant pu le précipiter dans la mort, essayait
de lui dicter sa vie. Au milieu de la curiosité et de la stupéfaction
universelles, Jules Favre lut cette lettre, il la lut tout entière, de cette
voix lente et un peu sourde qui accentuait l'émotion et, pour ainsi dire, la
gravait. Fièrement, Orsini répudiait toute clémence et refusait de
« s'humilier devant celui qui avait tué la liberté naissante de sa
patrie » ; mais « près de la fin de sa carrière, il voulait, disait-il,
tenter un a dernier effort pour venir en aide à l'Italie ». En vue des
éventualités prochaines, il demandait que l'Empereur « n'intervint pas
contre l'indépendance de son pays et surtout empêchât les interventions
étrangères ». — « Car, ajoutait-il, de la conduite de la France dépend
la vie ou la mort d'une nation à qui l'Europe est en grande partie redevable
de son indépendance. » Orsini finissait en ces termes : « J'adjure Votre
Majesté de rendre à l'Italie l'indépendance que ses enfants ont perdue en
1849 par la faute même des Français. Que Votre Majesté se rappelle que les
Italiens, au milieu desquels était mon père, versèrent avec joie leur sang
pour Napoléon le Grand, partout où il lui plut de les conduire ; qu'elle se
rappelle qu'ils lui furent fidèles jusqu'à sa chute ; qu'elle se rappelle que
tant que l'Italie ne sera pas indépendante, la tranquillité de l'Europe et
celle de Votre Majesté ne seront qu'une chimère. Que Votre Majesté ne
repousse pas le vœu suprême d'un patriote sur les marches de l'échafaud ;
qu'elle délivre ma patrie, et les bénédictions de vingt-cinq millions de
citoyens la suivront dans la postérité. » Chose
étrange ! en ce temps où les prérogatives de la défense étaient si
étroitement mesurées, Jules Favre put poursuivre jusqu'au bout sa lecture,
sans que, du siège de la cour, aucune voix ne s'élevât pour l'interrompre.
Bien plus, au milieu du même silence, au milieu de la même tolérance
inaccoutumée, il put, par un commentaire ardent, par une adjuration directe à
l'Empereur, souligner, compléter, éclairer ce qu'il appelait, ce qu'on appela
après lui le Testament d'Orsini. Que signifiait cette licence extraordinaire,
à une époque où toute licence était si soigneusement réprimée ? Cet appel
suprême du conspirateur, nuancé et gradué avec une habileté infinie, débutait
par l'intimidation et se terminait en une prière, comme si on eût voulu tout
à la fois secouer par la peur la mollesse du souverain et réveiller dans son
âme quelque vieux souvenir endormi. Un art si consommé ne révélait-il pas une
main plus exercée qui avait conduit la main d'Orsini ? Orsini lui-même
puisait-il dans son passé quelque titre mystérieux, l'autorisant à entamer
cette sorte de colloque public, qui plaçait passagèrement sur le même pied
l'assassin et la victime, le misérable criminel et le tout-puissant empereur
? Toutes sortes de suppositions ont été imaginées, toutes sortes de
coïncidences ont été rapprochées, sans que, de ces indices épars et
incohérents, puisse se dégager aucune certitude ni même aucune vraisemblance.
Cependant la France et l'Europe s'étonnaient de ces extraordinaires privautés
du crime. Déjà Cavour tirait, à sa manière, avantage de ces tolérances et
affectait de s'en plaindre. « La position faite par l'Empereur à Orsini,
écrivait-il le 4 mars au marquis de Villamarina, rend notre tâche cent fois
plus difficile. Comment combattre avec succès l'apologie du régicide,
lorsqu'en France on s'étudie à le rendre intéressant par des moyens bien
autrement efficaces que quelques mauvais articles de journaux ?[94] » Cavour
n'était au bout ni de ses étonnements ni de ses bonnes fortunes. Rentré dans
sa prison après sa condamnation à mort, Orsini y revint, non marqué de la
suprême flétrissure, mais entouré comme d'une auréole. Devenu presque à la
mode et mis en goût de correspondance, il écrivit à Cavour qui ne lui
répondit point, « ne voulant pas, disait-il avec ironie, lui faire des
compliments ». Suivant la coutume, le condamné fut transféré à la Roquette,
cette dernière étape avant l'échafaud. Là il reçut, entre autres visites,
celle du préfet de police : c'était M. Pietri, Corse de naissance,
c'est-à-dire à demi compatriote. M. Pietri lui représenta lez généreuses
intentions de l'Empereur pour l'Italie et la folie qu'il y aurait à faire
disparaître le seul homme qui eût le pouvoir et la volonté de l'affranchir.
C'est alors que, le 9 mars, il s'adressa de nouveau à l'Empereur, non plus
cette fois pour menacer et se plaindre, mais pour désavouer l'assassinat
politique et recommander, dans une suprême prière, à la France et à son chef
le sort de l'Italie. « Les sentiments de sympathie de Votre Majesté pour
l'Italie ne sont pas pour moi un mince réconfort au moment de mourir. Bientôt
je ne serai plus. Je déclare, avant de rendre le dernier souffle vital, que
l'assassinat, de quelque prétexte qu'il se couvre, n'entre pas dans mes
principes, bien que par une fatale aberration d'esprit j'aie organisé
l'attentat du 14 janvier. Non, l'assassinat politique ne fut jamais mon
système, et je l'ai combattu au péril de ma vie par mes écrits et par les
actes de ma vie politique. Que mes compatriotes, au lieu de compter sur ce
moyen de l'assassinat, apprennent de la bouche d'un patriote prêt à mourir
que leur abnégation, leur dévouement, leur union, leur vertu, peuvent seuls
assurer la délivrance de l'Italie, la rendre libre, indépendante et digne de
la gloire de nos aïeux. Je vais mourir avec calme et je veux qu'aucune tache
ne souille ma mémoire. Quant aux victimes du 14 janvier, je leur offre mon
sang en sacrifice, et je prie que les Italiens devenus indépendants
dédommagent un jour ceux qui auront souffert. Que Votre Majesté me permette
en finissant de lui demander grâce de la vie non pour moi, mais pour ceux de
mes complices condamnés à mort. » De plus en plus le criminel
s'absorbait dans le patriote, et cette étrange réhabilitation qui précédait
le châtiment était l'œuvre de celui-là même qu'Orsini avait voulu frapper.
L'expiation même se consommerait-elle ? On en douta. Un grand conseil se tint
où le sort du conspirateur fut longuement débattu. L'horrible préméditation
de l'attentat, le nombre des morts et des blessés, la grandeur de l'émotion
publique ne permirent pas à la clémence impériale de s'exercer. Orsini monta
donc à l'échafaud, mais moins en condamné qu'en maudit, qu'en victime qu'on
pare de fleurs, et avec cette extraordinaire bonne fortune d'avoir affermi la
cause italienne, loin de la discréditer pour jamais. Quand
on apprit en Italie la fin d'Orsini, les plus exaltés le révérèrent comme un
martyr et l'honorèrent « comme une sorte de Guillaume Tell[95] », les plus modérés se mirent à
le plaindre, et ainsi se forma la légende qui dure encore. Pourrait-on
s'étonner de ces témoignages quand, en France, l'Empereur s'appliquait à
grandir son meurtrier ? Secrètement, d'un bout à l'autre de la Péninsule, les
portraits d'Orsini furent colportés, et la curiosité publique recueillit avec
empressement les moindres circonstances de sa vie et de sa mort. A Padoue,
les étudiants de l'Université choisirent l'une des églises pour le lieu de
leur manifestation et, un jour, comme le saint sacrifice s'achevait,
entonnèrent dans un immense accord le De profundis pour l'âme de celui
qui semblait presque un précurseur. A ces marques de sympathie s'ajouta un
plus éclatant hommage. Le 31 mars, la Gazette officielle du Piémont
publia les deux lettres écrites de Mazas et de la Roquette, et éleva ainsi au
rang de documents historiques les élucubrations du conspirateur. Nul ne pensa
que le gouvernement piémontais eût hasardé cette publication, véritable
menace contre l'Autriche, si l'empereur des Français n'eût autorisé, suggéré
même une pareille témérité. « Nous recevons d'une source sûre les
derniers écrits d'Orsini », disait le préambule de la Gazette
officielle. Les historiens modernes de l'Italie affirment que cette
« source sûre », n'était autre que le cabinet impérial. Ils
ajoutent que Cavour, assez difficile pourtant à déconcerter, fut troublé
d'une telle hardiesse, représenta les colères probables de l'Autriche,
demanda qu'on garantît son pays contre les éventualités de l'avenir.
L'Empereur aurait répondu par une nouvelle insistance ; et c'est alors,
dit-on, que l'insertion fut ordonnée[96]. Cette
crise extraordinaire avait achevé de faire connaître à Cavour l'empereur des
Français. Il avait deviné que, pour le transformer en instrument docile, la
menace serait aussi efficace que les caresses. Dès lors, il s'appliqua à
mêler l'intimidation à la flatterie, se servant tout à la fois de l'une et de
l'autre pour avancer les affaires de son pays. Tantôt il s'ingénie à grossir
les progrès de la révolution italienne, progrès tels qu'elle submergera tout
si le Piémont ne la dirige en l'absorbant ; tantôt il dépeint l'exaltation
des partis et ajoute artificieusement que, si on ne leur donne quelque gage,
il sera difficile, impossible même d'étouffer ou de prévenir de nouveaux
complots. Déjà à Turin, M. de la Tour d'Auvergne, organe de M. Walewski,
tenait un langage meilleur ; de Paris arrivaient des rapports de plus en plus
encourageants. Sur ces entrefaites, la Chambre piémontaise, ramenée à des
sentiments plus sages, se décida à voter la loi sur les conspirations contre
les souverains étrangers. Quand M. de Villamarina se présenta aux Tuileries
pour communiquer à l'Empereur cette bonne nouvelle, celui-ci le remercia, lui
témoigna une bienveillance particulière, puis avec une intonation qui
soulignait ses paroles : « Eh bien, lui dit-il, où en sont les
fortifications de Casale ? Où en sont les fortifications d'Alexandrie ?[97] » XII Dans
les derniers jours de mai arriva à Turin un visiteur assez modeste par le
rang, mais puissant par l'amitié de l'Empereur et ami très chaud de l'Italie,
c'était le docteur Conneau. Il vit le Roi et le premier ministre, parla
beaucoup de la sympathie qui liait la cour des Tuileries à celle de Turin. Il
ajouta que l'Empereur passerait prochainement un mois à Plombières et se
trouverait ainsi bien rapproché de la frontière piémontaise ; puis il se tut,
attendant l'effet de l'insinuation. Cavour, charmé, se garda bien de relever
l'erreur géographique qui plaçait Plombières aux portes du royaume sarde. Il
répondit aussitôt avec empressement que lui-même avait l'intention de prendre
pendant l'été quelque repos en Suisse, et que, de là, il serait heureux de
porter ses hommages à l'Empereur. Les
jours s'écoulèrent sans qu'aucun nouveau messager n'arrivât. Le 19 juin,
Cavour mandait à M. de Villamarina « Je suis impatient de savoir si
l'Empereur donnera suite aux insinuations de Conneau, en me faisant inviter à
l'aller voir à Plombières[98]. » M. Walewski et ses amis,
sagement en éveil, auraient-ils pénétré les desseins de leur maître et réussi
à les entraver ? Le ministre sarde entretenait à cet égard de vives
appréhensions, et son esprit se consumait en cruelles incertitudes. «
Walewski et la plupart des agents politiques de la France, écrivait-il, ne
représentent que de petites passions et nullement les grandes pensées que
l'Empereur nourrit dans son esprit[99]. » A tout
prix il fallait provoquer ces grandes pensées et en hâter l'éclosion. Comme
il ne recevait rien, Cavour, à tout hasard, se mit en route le 11 juillet. Il
s'entoura de grand mystère et emporta avec lui deux passeports, l'un au nom
du président du conseil, l'autre au nom de Giuseppe Benso, « allant en Suisse
et en France ». L'Opinione, organe officieux du cabinet, annonça
d'avance l'itinéraire adopté : le ministre irait en Savoie pour y visiter les
travaux du mont Cenis ; de là il gagnerait la Suisse, reviendrait par le
Lukmanier, où on songeait alors à établir la voie ferrée qui, plus tard, fut
tracée à travers le Saint-Gothard, séjournerait à Chamonix, et, après ce
repos de quelques semaines, reprendrait la direction des affaires. Avant de
quitter Turin, Cavour s'ingénia à écrire de nombreuses lettres qui
donneraient le change à ses amis. « Si j'allais en France, écrivait-il à la
comtesse de Circourt qui l'avait invité à séjourner chez elle à Bougival, si
j'allais en France en ce moment, mon voyage donnerait lieu à toutes sortes de
commentaires. J'irai en Suisse respirer l'air frais des montagnes, loin
des hommes qui ne pensent qu'à la politique. Je compte m'arrêter quelques
jours à Pressinge ; on ne supposera pas que je conspire avec mes bons amis,
les de La Rive, contre la paix du monde[100]. » Il s'arrêta en effet à
Pressinge, s'y montra dans l'attitude aisée d'un touriste heureux d'oublier
le travail et les soucis, ne laissa percer par aucun signe ses absorbantes
préoccupations : en partant, il emporta même de la bibliothèque de son hôte
quelques volumes anglais, comme le ferait un voyageur uniquement occupé de
son plaisir et attentif à mettre à profit les longueurs de la route ou à
tempérer par la lecture l'ennui des jours de pluie. A
Genève, une bonne nouvelle attendait Cavour. Une lettre du général de
Béville, aide de camp de l'Empereur, lui faisait connaître que le souverain serait
charmé de le recevoir à Plombières. A la pensée d'une démarche si
décisive et désormais si prochaine, Cavour, obligé de se contenir jusque-là,
se sentit saisi d'une exaltation mêlée de trouble. A La Marmora, qui, seul de
ses collègues, avait eu toutes ses confidences, il écrivit en ces termes : «
Le drame s'approche de la solution : prie le ciel de m'inspirer pour que je
ne fasse pas de bévue dans ce suprême moment. En dépit de mon ordinaire
confiance, je ne suis pas sans grande inquiétude[101]. » La solennité des
conjonctures ne le déconcertait pas au point d'obscurcir sa prévoyance ; en
homme avisé, il veillait à tout : c'est ainsi que, dans le même temps, il
recommandait qu'on mît dans le secret du voyage M. de la Tour d'Auvergne,
ministre de France. Celui-ci, en effet, avait un frère qui était au service
personnel de l'Empereur, et il importait qu'il n'apprît pas par une voie
indirecte ce que jusque-là on lui avait laissé ignorer. Le 20
juillet, dans la soirée, Cavour était à Plombières ; le lendemain, à onze
heures, il fut introduit auprès de Napoléon III. Sans aucun préambule,
l'Empereur aborda le grave sujet de l'entrevue et annonça qu'il serait
disposé à soutenir le Piémont dans une guerre contre l'Autriche, à la double
condition que la lutte ne serait point une lutte révolutionnaire et qu'elle
se pourrait colorer d'un prétexte plausible aux yeux de la diplomatie. Les
deux complices — car on ne peut guère les appeler d'un autre nom — passèrent
en revue les causes possibles de conflit. Cavour invoqua d'abord
l'inexécution des traités de commerce entre Turin et Vienne, puis l'extension
excessive de la puissance autrichienne dans les duchés et les Romagnes.
L'Empereur jugea le premier prétexte insuffisant ; quant au second, il le
repoussa par une raison péremptoire : « Tant que nos troupes, dit-il, sont à
Rome, je ne puis exiger que l'Autriche retire les siennes d'Ancône et de
Bologne. » — « Je dois, ajouta-t-il, ménager Rome, à cause des
catholiques, et Naples, à cause du Tsar, qui met une sorte de point d'honneur
à protéger le roi Ferdinand. — Eh bien, répliqua résolument Cavour,
abandonnons Rome au Pape et Naples à ses princes. Il suffit qu'on permette
aux Romagnols de s'insurger, et qu'on laisse faire les sujets de Ferdinand le
jour où il leur plaira de secouer sa domination paternelle. » L'Empereur
acquiesça silencieusement. Pour trouver un motif avouable de guerre,
l'embarras demeurait grand, et Cavour n'était pas sans inquiétude, tant il
redoutait les irrésolutions de Napoléon, habile à se dérober jusqu'au dernier
moment aux conséquences des principes que lui-même avait proclamés. En
étudiant la carte de la Péninsule, les regards des deux interlocuteurs
s'arrêtèrent sur ces provinces du duché de Modène, qui, situées à l'occident
de l'Apennin, semblaient un prolongement naturel des États sardes et que,
depuis longtemps, une propagande active travaillait à détacher de leur
souverain légitime. Sur ce petit coin de terre italienne, serait-il malaisé
de provoquer quelque vœu, quelque pétition en faveur de l'annexion à la
Sardaigne ? Victor-Emmanuel prendrait hardiment la cause de ceux qui
voudraient se donner à lui. Le duc de Modène, qui était le plus intransigeant
des princes, ne manquerait pas de revendiquer avec hauteur ses droits
héréditaires ; puis il se replierait sur l'Autriche, et le Piémont sur la
France. Ainsi naîtrait l'étincelle qui ferait jaillir les flammes et
tournerait bientôt à l'embrasement. Cet embrasement serait-il général ?
Napoléon et Cavour comptaient sur une lutte, terrible à coup sûr, mais
cependant localisée. L'Angleterre, quoique mécontente et jalouse, garderait
la neutralité ; la Russie laisserait faire avec une joyeuse indifférence ; la
Prusse, toujours en quête de profits, demeurerait longtemps indécise, et la
paix, fruit de la victoire, la surprendrait avant qu'elle eût pris parti. — A
la suite de cette paix, quelle serait la distribution des territoires ? La
nouvelle organisation de la Péninsule reposerait sur la création d'un vaste
royaume septentrional qui s'étendrait des Alpes à l'Adriatique, comprendrait
toute la vallée du Pô, et réunirait sous le sceptre de Victor-Emmanuel Parme,
la Lombardie, la Vénétie, les Légations elles-mêmes. En dehors de cet État
riche et puissant, destiné dans la pensée de Cavour à absorber tôt ou tard
tout le reste, trois États seraient créés ou maintenus. La Toscane, accrue de
l'Ombrie, formerait un royaume de l'Italie centrale. A qui donnerait-on cette
principauté, proie prochaine du Piémont agrandi ? Le nom de la duchesse de
Parme fut prononcé ; le choix plut à Napoléon III, qui, par générosité, se
piquait de ne point persécuter, de favoriser même la maison de Bourbon ; Il
ne plut pas moins à Cavour, qui se flattait de miner bien vite la précaire
domination d'une femme et d'un enfant Le Pape « serait ménagé », comme disait
l'Empereur ; Rome lui serait dédaigneusement conservée ; on lui abandonnerait
en outre l'ancien patrimoine de Saint-Pierre ; pour tempérer la spoliation de
ses autres provinces, on lui conférerait même le titre de Président de la
Confédération italienne : décoration vaine, pompe dérisoire, assez
semblable à la pourpre jetée par les Juifs sur les épaules du Christ mourant.
Quant au royaume de Naples, on le laisserait vivre, au moins provisoirement,
soit qu'il fût malaisé de l'abattre et que la protection russe le couvrît
encore, soit que sa situation, tout au sud de la Péninsule, l'abritât contre
les complications immédiates de l'avenir. — Un point restait à régler, le
payement de tant de complaisances. A ce moment de l'entretien, Napoléon se
souvint de la France, et, pour prix de toutes ces audacieuses nouveautés,
aidées, autorisées ou tolérées, stipula une sorte de salaire éventuel. Ce
salaire, ce serait la cession de la Savoie. Par-là l'Empereur se flattait
d'imposer silence à ses adversaires et d'amener à lui l'opinion. Par-là
surtout il assurerait à son pays les défilés des Alpes et se garderait contre
l'ingratitude de son alliée, car, même en ces illusions extraordinaires qui
obscurcissaient sa vue, Napoléon avait de passagers retours de clairvoyance,
comme ces aveugles dont les yeux, couverts d'un voile épais, mais non tout à
fait éteints, perçoivent encore par intervalles quelque vive et fugitive
clarté. Cavour se débattit mollement contre le sacrifice, en vanta fort
l'importance, puis, avec un loyalisme ému, rappela que cette terre de Savoie
avait été le berceau de la famille de ses maîtres «et en gardait encore les
tombeaux. Au fond, il était charmé qu'on l'admit à donner quelque chose ; ce
maigre payement des services futurs lui épargnerait l'embarras de la
reconnaissance et ferait descendre Napoléon de son haut rôle de protecteur
pour le transformer en associé. Outre la Savoie, le monarque français réclama
aussi le comté de Nice. A cette demande, Cavour se récria : « Nice, dit-il,
est une terre italienne ; si on la cède, que devient le principe des
nationalités ? » Un silence embarrassé suivit, pendant lequel l'Empereur tira
longuement ses moustaches, comme à la recherche d'une réponse : « Ce sont là,
dit-il enfin, des questions secondaires, dont il sera temps de s'occuper plus
tard[102]. » Il
était trois heures de l'après-midi ; depuis quatre heures, le souverain et le
ministre étaient enfermés ensemble, discutant moins les intérêts généraux de
la politique que les apprêts d'une conspiration. Conspirateurs, ils
l'étaient, en effet, par l'audace inouïe de leurs plans, par l'oubli de
toutes les règles accoutumées, par le mystère impénétrable dont ils
s'enveloppaient, et, pour tout dire enfin, par la mutuelle méfiance que
cachait leur apparent abandon. Tant de perspectives nouvelles éblouissaient
Cavour, et il succombait sous la tension extraordinaire de son esprit. L'Empereur
lui-même était las de tant de desseins débattus, entrevus ou effleurés ; et
sa pensée, un instant précisée, se noyait de nouveau dans les ombres. Il
congédia son visiteur, mais pas pour longtemps : « Revenez à quatre
heures, lui dit-il ; nous ferons ensemble une promenade en voiture. » Une
heure plus tard, l'Empereur et le ministre montèrent dans un phaéton que
Napoléon III conduisait lui-même, et cheminèrent longtemps à travers les
vallons et les forêts qui font des Vosges, observait Cavour, « l'une des
parties les plus pittoresques de la France. » L'histoire, même en ses
conjonctures les plus graves, touche parfois à la comédie, et les comédies,
on le sait, finissent souvent par un mariage. Un mariage devait être aussi
l'épilogue des négociations de Plombières. A peine avait-on franchi les rues
de la petite ville que Napoléon III confia à son compagnon de route non plus
ses vues politiques, mais ses espérances de famille. Il souhaitait, il
désirait même vivement qu'un mariage unît la princesse Clotilde, fille de
Victor-Emmanuel, au prince Jérôme Napoléon. Cavour était préparé à
l'ouverture, il y était d'autant mieux préparé que le prince avait, dit-on,
songé autrefois à épouser la duchesse de Gênes, et que, quant à la princesse
Clotilde, des négociations avaient été, sinon sérieusement entamées, au moins
amorcées. Partagé entre sa sollicitude paternelle et son intérêt politique,
le roi de Sardaigne avait recommandé à son ministre de ne rien promettre,
sauf dans le cas où le mariage serait la condition essentielle de l'alliance.
Cavour hasarda quelques objections, prétexta le jeune âge de la princesse et
aussi, quoique avec une délicate réserve, la mauvaise réputation du prince.
Avec cette indulgente bonté qui lui était propre, l'Empereur plaida longuement,
très longuement même, la cause de son cousin. « Il m'a souvent, dit-il,
causé des embarras et souvent m'a irrité. Il aime la contradiction, il est
frondeur ; mais il a beaucoup d'esprit, plus de jugement qu'on ne croit et un
très bon cœur. » Pour prouver cette bonté de cœur, Napoléon III fit valoir la
fidélité du prince envers ses amis, surtout, ajouta-t-il, envers ses maîtresses
; et aussitôt, dans cet ordre d'idées, il cita quelques-uns de ses meilleurs
traits. L'entretien se prolongea de la sorte jusqu'à ce que les premières
ombres du soir ramenassent les promeneurs vers Plombières. A plusieurs
reprises, l'Empereur insista sur l'alliance projetée. « Je comprends,
répéta-t-il, que le jeune âge de la princesse nécessite des délais ; mais je
souhaite une réponse positive et j'y compte. » Déjà on rentrait dans la
ville, dont les rues commençaient à s'éclairer. Les deux négociateurs avaient
épuisé leurs confidences, et il importait que la visite de Cavour ne fût
entourée que d'une publicité discrète. L'Empereur rendit au ministre sa
liberté ; en le quittant, il lui serra la main. « Ayez confiance en moi,
lui dit-il, comme j'ai confiance en vous[103]. » Sur-le-champ,
Cavour quitta Plombières. Le surlendemain, à Baden, sur une table d'auberge,
il écrivit à son maître, déjà prévenu par un télégramme chiffré, un long
rapport qui retraçait toutes les circonstances de la mémorable entrevue. En
homme avisé, le ministre sarde avait deviné de quel prix serait, aux yeux de
l'Empereur, une alliance de famille avec l'antique et auguste dynastie de
Savoie. Sans cette alliance de famille, l'alliance politique pourrait sans
doute se nouer ; mais, à cette condition seule, elle serait vraiment solide
et durable. Pénétré de ces pensées, Cavour, qui, à Plombières, s'était dérobé
à toute promesse, qui avait même discrètement combattu les vues de
l'Empereur, se fit auprès de Victor-Emmanuel le chaleureux interprète de
Napoléon III. Dans son rapport au Roi, il invoqua la haute situation du
prince Napoléon, premier prince du sang dans le premier empire du monde, d'un
nom si glorieux qu'il n'en était pas de plus illustre dans les temps
modernes, rattaché par sa mère à la royale maison de Wurtemberg, tellement
rapproché du trône qu'il n'en était séparé que par un enfant de deux ans.
Avec des trésors de bonhomie indulgente, il excusa les mœurs du prince, i‘
légères, disait-il, mais non scandaleuses ». Avec une sincérité hardie, qui
ne reculait pas devant la vérité, même désagréable, il laissa entendre que
Victor-Emmanuel n'avait point pour sa fille l'embarras du choix. Les
relations politiques interdisaient toute recherche dans la famille impériale
d'Autriche ou chez les Bourbons. Si l'on ne voulait qu'une alliance
catholique, que restait-il, sinon la maison de Bragance ou quelque maison secondaire
de l'Allemagne ? Franchement, le prince Napoléon valait mieux. Que la jeune
épouse fût heureuse, Cavour était loin de l'affirmer ; mais, soit
impassibilité d'homme d'État, soit indifférence de célibataire, il s'y
résignait avec un détachement tout philosophique. Une alliance en quelque
vieille famille royale eût-elle offert d'ailleurs plus de garanties de
bonheur ? Le ministre rappelait, à cette occasion, les quatre filles de
Victor-Emmanuel toutes quatre mal mariées, quoique dans un rang enviable. De cet
exemple, il n'était pas loin de conclure que toutes les princesses de la
maison de Savoie lui semblaient vouées au malheur en ménage, et que la
princesse Clotilde serait vraiment trop exigeante si elle se flattait de
rompre avec la tradition ou d'échapper au sort commun. Un des
traits dominants de Cavour, c'était une merveilleuse aptitude à déposer ou à
reprendre à volonté le fardeau des affaires, et cela sans que, dans les
intervalles de repos, aucune trace visible trahît la tension habituelle de
son intelligence et de ses forces. Sa mission terminée, il se montra, à
Baden, l'esprit dégagé et le regard souriant, se mêla aux distractions de
cette ville fameuse, et à toutes les interrogations répondit sur un ton
moitié sérieux, moitié badin, qui déconcertait. Comme il avait annoncé le
dessein de parcourir la Suisse en touriste, il se garda bien de sacrifier son
programme ou de l'écourter. On le vit à Constance, à Zurich, à Coire,
attentif à tout, ne se pressant pas, causant, lisant, crayonnant ses impressions,
ne se plaignant que de l'inconstance du temps qui voilait, sous une brume
uniforme, les montagnes et les vallées. Il revint, non par le chemin du
Lukmanier, que des pluies récentes avaient rendu peu praticable, mais par le
Bernardino. Le 30, il était aux bords du lac de Locarno. Là habitait, dans
une modeste villa, l'un des chefs de l'extrême gauche, M. Brofferio. Cavour
ne dédaignait pas les relations avec ses adversaires, soit par naturelle
tolérance, soit par la prévision que toutes les divergences partielles
s'absorberaient bientôt dans la grandeur du but commun. Il descendit donc
chez M. Brofferio, s'entretint familièrement avec lui, fit honneur de bonne
grâce à ses truites et à ses pêches, toucha, mais discrètement, à la
politique. Au moment du départ, son hôte lui dit avec une sincérité plus
brutale que clairvoyante : « Vous êtes en train d'écrire ou une page de
Plutarque ou une simple fable d'Ésope ; je fais des vœux pour la page de
Plutarque, mais je crains bien que tout ne se résume en une fable[104]. » Nous ignorons ce que
répondit Cavour. Le lendemain, l'homme d'État reprenait possession de son
ministère, comme il l'eût fait au retour d'une vacance paisible. Il n'oublia
rien, pas même de renvoyer — et, détail curieux ! tout chargés de notes — les
livres anglais qu'il avait empruntés au départ à ses bons amis de Pressinge. Pendant
ce temps, un attaché de la légation sarde à Berne, M. Tosi, dépêché en toute
hâte, avait remis au Roi le rapport de Baden. Victor-Emmanuel portait avec un
ennui mal dissimulé les charges du rang suprême et ressentait une égale
aversion pour les pompes officielles ou pour le labeur journalier des
affaires. Mais une certaine perspicacité naturelle suppléait chez lui à
l'application, et, l'ambition aidant, il lui arrivait souvent de voir vite,
juste et loin. En apprenant les stipulations de Plombières, il comprit
aussitôt quelles aventures mêlées de périls et de grandeurs élèveraient son
trône au-delà de tous les rêves de ses ancêtres ou le ruineraient pour
jamais. Cette perspective l'exalta, dit-on, loin de le troubler ou de
l'abattre. D'un cœur ferme, il accepta la redoutable alternative d'une partie
décisive dont lui-même et son pays seraient l'enjeu. « Dans un an,
dit-il, je serai roi d'Italie ou simplement M. de Savoie[105]. » XIII Le 24
juillet, une note de l'Agence Havas parut, qui était conçue en ces
termes : « Le comte Cavour est parti de Plombières jeudi, après un
séjour de trente-six heures. » On
était à cette époque de l'année où tous ceux qui créent ou inspirent l'opinion
publique s'éloignent de Paris et se dispersent. Sur les stipulations
générales de l'entrevue, le secret fut d'ailleurs bien gardé. Il arriva donc
que la nouvelle fut moins commentée qu'on ne l'aurait cru. Tout au plus les
familiers de Saint-Cloud ou des Tuileries purent-ils, à certains indices,
deviner quelques-uns des desseins du maitre. On remarqua que l'Empereur, en
parlant de la cour de Vienne, tenait un langage peu en harmonie avec son
ordinaire aménité. On sut que certaines intelligences étaient pratiquées dans
la presse anglaise, afin de la préparer à une évolution prochaine et de l'y
rendre favorable. Un jour, l'un des ministres, comme il entrait dans le
cabinet de l'Empereur, fut surpris de le trouver absorbé dans l'étude de la
carte d'Italie, et, flairant quelque projet mystérieux, communiqua à ses
collègues ses prévisions alarmées[106]. De tous les conseillers de
Napoléon III, un seul s'inquiétait vraiment et savait ses inquiétudes
fondées, c'était le ministre des affaires étrangères, M. Walewski. Les
pensées échangées à Plombières ne lui avaient point échappé. Il avait osé
adresser au souverain de respectueuses, mais vives représentations. Or
celui-ci lui avait répliqué par l'exposé d'une politique dangereuse autant
que grandiose, qui créerait un vaste royaume dans la vallée du Pô, qui
remanierait l'Allemagne en la divisant en trois tronçons, qui se flatterait
de contenir, après l'avoir éveillé, l'esprit de conquête ou de nationalité,
qui profiterait à l'Italie, à l'Allemagne, à la Prusse, à tous, en un mot,
hormis la France[107]. Cependant,
du fond de leurs villes d'eau ou de leur paisible villégiature, les hommes
attentifs à la politique générale observaient dans le langage des gazettes
quotidiennes, un assez curieux changement. Les journaux, contenus avec tant
de rigueur après l'attentat d'Orsini, affectaient une allure plus décidée et
presque tapageuse ; seulement, c'est contre les amis habituels de l'ordre
qu'ils avaient reçu la permission de s'émanciper. Le Siècle et la Presse
s'évertuaient à flétrir la domination autrichienne en Lombardie,
accueillaient sans contrôle les nouvelles les plus extravagantes, et se
faisaient avec une persistance et une impunité marquées les champions de la
révolution. Dans le même temps, les abonnés du Moniteur, alors, comme on
sait, organe officiel, purent y lire des articles tout à fait inaccoutumés.
Un jeune publiciste, aussi téméraire que spirituel, M. Edmond About, s'était
convaincu, après avoir séjourné à Rome au moins un mois, que le gouvernement
pontifical était contraire à toute civilisation, et qu'il fallait, toutes
affaires cessantes, le supprimer pour cause de justice et de salubrité
publiques. Qu'il entreprît de prouver la chose à ses risques, le dessein
était tout simple ; qu'il reçût pour développer cette thèse l'hospitalité
privilégiée du Moniteur, le procédé semblait osé. C'est pourtant ce
qui arriva. Les feuilletons se succédèrent vifs, alertes, d'une brièveté
élégante, pleins de joyeuses diffamations, d'une allure dégagée, quoiqu’au
fond très travaillés, d'une manière qui rappelait de loin Voltaire, qui
visait surtout à le rappeler. Au bout de deux mois, sur les protestations de
la curie romaine, les articles cessèrent. M. Edmond About, ne voulant point
perdre son travail, le rassembla plus tard en volume ; par prudence, il le
publia non dans son pays, mais à Bruxelles, d'où il entra largement en
France, si largement que la clandestinité parut donner à l'œuvre un attrait
de plus. Quoi d'étonnant ? L'Empereur, dit-on, avait lu le livre en épreuves,
et plusieurs de ses familiers en avaient fourni les éléments[108]. Sur ces
entrefaites, un incident survint que les polémiques de la presse prolongèrent
à l'infini et qui semblait créé comme à point nommé pour discréditer le
gouvernement pontifical et en préparer la chute. A
Bologne vivaient alors les époux Mortara, originaires de Modène et israélites
de religion. Vers 1854, un de leurs fils, âgé de trois ans, avait été atteint
d'une maladie grave. Dans cette circonstance, une servante chrétienne, mue
par un zèle pieux, avait conféré clandestinement le baptême à l'enfant ;
contre toute apparence, celui-ci s'était rétabli. Une fois guéri, il
continua, comme il était naturel, à vivre au foyer de ses parents et fut
initié par eux aux rites du culte juif. Cependant la pauvre servante ne
portait pas sans quelque trouble de conscience le secret dont elle était
dépositaire. A la fin de 1857, comme ses scrupules devenaient plus cuisants,
elle les confia à un prêtre. L'affaire s'ébruita, et une enquête établit la
validité du sacrement conféré et reçu. Après ces constatations, le
gouvernement pontifical ne jugea pas qu'il convint d'abandonner à l'erreur
une âme ainsi marquée du signe chrétien. L'enfant fut retiré à ses parents,
amené à Rome et placé dans un couvent, afin qu'il y fût élevé suivant la
religion de son baptême. La
nouvelle de l'incident ne se répandit pas de suite au-delà des frontières
pontificales. Pie IX reçut le père de l'enfant, l'autorisa à voir son fils
et, après avoir rempli ce qui était, ce qu'il croyait être son devoir de
pontife, s'appliqua par des mesures de détail à adoucir la rigueur de sa
décision. La plus vulgaire prévoyance permettait de deviner l'éclat qui
suivrait. La cour de Rome offrait à ses adversaires une occasion inespérée
d'opposer au droit théologique le droit naturel et surtout de signaler les
dangers d'un système qui, en réunissant sur une même tête la puissance
spirituelle et la puissance temporelle, introduisait dans les lois civiles
l'inflexibilité des règles dogmatiques. L'événement une fois divulgué,
l'ardeur des disputes dépassa toutes les prévisions. Le nom du petit Mortara
fut répété de bouche en bouche et bientôt devint fameux. La presse hostile à
l'Église n'avait jamais rencontré un terrain si propice à ses haines :
variant son langage, tantôt elle dépeignit en des récits fortement dramatisés
l'enlèvement du jeune Israélite, tantôt elle se plut à énumérer dans une
série d'accusations générales tous les abus du régime théocratique ; puis,
par une soudaine sollicitude pour l'autorité paternelle, elle fit appel à
tous les pères et entreprit de les liguer dans une indignation commune. Dans
la presse officieuse, dans la presse religieuse elle-même, on remarqua cette
indécision, cette sorte de flottement qui est le signe des batailles mal engagées.
C'est que les âmes les meilleures, les plus chrétiennes, les plus dignes,
demeuraient incertaines entre les dogmes qui leur étaient chers et les
prérogatives non moins saintes du droit paternel, prérogatives écrites au
fond de toutes les consciences et tant de fois proclamées par l'Église
elle-même. En France, un seul journal, l'Univers, prit ouvertement la défense
de la cour romaine et le fit avec une énergie qui touchait à la provocation.
Hardiment, il plaça au-dessus de tous les droits humains l'intérêt supérieur
du salut des âmes. Avec une verve impitoyable, il railla la fausse
sensibilité de ceux qui voulaient faire, disait-il, du petit Mortara l'oncle
Tom de l'Église ; puis il rappela d'autres abus bien plus criants et
demeurés obscurs. Les fils orphelins des soldats irlandais morts en Crimée
n'étaient-ils pas élevés dans les institutions protestantes ? La loi suédoise
ne dégradait-elle pas de l'autorité paternelle les chefs de famille devenus
catholiques ? Vraiment n'y avait-il en Europe qu'un seul Mortara ? Au bout de
quelques mois, comme les discussions s'étaient épuisées par leur durée même,
une note du Moniteur invita les journaux au calme et au silence. Quant au
Pape, il persista dans sa résolution, et avec une énergie obstinée qui
n'était pas elle-même sans grandeur ; car à cette préoccupation absorbante de
faciliter, d'aider, d'assurer le salut d'une âme, il sacrifiait l'avenir de
son trône et le reste de sa popularité ; bien plus, dans cette voie, il
déconcertait ses meilleurs amis, aussi embarrassés à le suivre que décidés à
lui demeurer fidèles. Tandis
qu'en France une obscurité épaisse et à peine éclairée par quelques
intermittentes lumières couvrait encore les événements prochains, Cavour
s'appliquait à lever peu à peu les voiles et, par des confidences habilement
ménagées, s'assurait dans toute l'Italie des auxiliaires et des instruments.
Peu après son retour de Plombières, dans un dîner chez le général La Marmora,
il rencontra un ancien ministre de Pie IX, très influent dans les Romagnes et
très fidèle au parti libéral, le comte Pasolini. Il lui donna un rendez-vous
pour le lendemain à cinq heures du matin, et dès qu'il le vit entrer :
« Eh bien, lui dit-il avec animation, nous y sommes. Le mariage est
décidé ; nous sommes sûrs de l'aide de la France, l'Italie est prête pour la
révolution. » Pasolini crut d'abord à un accès de folie subite, puis, se
remettant un peu, formula quelques objections. Cavour alors lui révéla le
plan de l'intervention et les raisons qui laissaient espérer une lutte
circonscrite entre la France, le Piémont et l'Autriche. « Mais le Roi ?
observa Pasolini. — Le Roi est avec nous, et il faut non stimuler, mais
retenir son ardeur... Vous pourrez nous aider, poursuivit Cavour. — Moi ? —
Sans doute. Le Pape a confiance en vous. Vous devriez lui persuader que les
Autrichiens ne seront pas toujours les maîtres en Italie, et qu'un vicariat
piémontais dans les Romagnes serait une sauvegarde pour lui. — Mais j'ai vu
le Pape à Bologne[109] et lui ai parlé ; d'autres
aussi l'ont entretenu, et il n'y a de ce côté rien à espérer. »
L'entretien dura deux heures. Quand il fut fini, Pasolini, ravi, éperdu,
marchant sans savoir où il allait, gagna le pont de la Dora, et longtemps
erra dans la campagne comme pour secouer son éblouissement et calmer l'ardeur
fiévreuse de son âme[110]. Pendant ce temps Cavour
écrivait à Minghetti : « Je vous remercie de m'avoir fait connaître
le comte Pasolini. Il pourrait devenir l'un des leaders de notre parti[111]. » Un des soucis
principaux de Cavour était, en effet, de s'attacher dès à présent des amis
qui partageraient avec lui la responsabilité de la révolution et
deviendraient les patrons du Piémont agrandi. Dans cet esprit, il assignait à
plusieurs des chefs libéraux des rendez-vous pour l'automne. Dans un autre
ordre d'idées, il se ménageait d'autres concours non moins précieux : c'est
ainsi qu'il nouait des intelligences avec le général hongrois Klapka[112]. Pour la lutte contre
l'Autriche toute diversion serait bonne ; or la plus habile serait celle qui
armerait contre François-Joseph ses propres sujets. Pasolini,
Minghetti, les autres Italiens notables par le rang ou la fortune, étaient
propres à diriger le mouvement ou à le contenir, mais non à le faire éclater.
Leur concours serait indispensable au lendemain de la victoire ; pour le jour
de la lutte, il faudrait surtout une organisation populaire et des soldats
obscurs et disposés à tout risquer. La Société nationale italienne, dont nous
avons dit l'origine et les premiers développements, créa cet élément révolutionnaire,
à la fois discipliné et fanatisé, qui était indispensable aux desseins de
Cavour. Associé par un lien étroit, quoique mystérieux, à toutes les
entreprises du premier ministre, La Farina déploya une activité qui croissait
avec l'imminence de la crise. Dans ses correspondances avec les comités, il
avait soin d'annoncer la guerre prochaine, persuadé que l'annoncer, c'était
la rendre inévitable : « J'ai la ferme confiance, écrivait-il le 7
septembre, que d'ici au printemps, le grand nœud sera tranché[113]. » Prédire la lutte ne
suffisait pas ; il importait., surtout d'exalter les courages en donnant à
toute l'Italie une haute idée des ressources de la Sardaigne. La Farina ne se
lassait pas de vanter, d'exagérer la grandeur des préparatifs. Il mandait que
l'armement d'Alexandrie serait complété avant la fin de l'année, et que dans
les cadres accrus de l'armée piémontaise il serait aisé de faire entrer
150.000 hommes[114]. Des comités nouveaux se
créaient en Italie et aussi à l'étranger ; seules Naples et la Sicile
persistaient à repousser tout appel. Ces comités distribuaient des journaux,
colportaient des brochures. Mais est-ce bien désormais de brochures ou de
journaux qu'il s'agit ? « Nous ne sommes pas une Académie arcadienne,
écrit La Farina ; nous ne nous flattons pas que le bien nous tombera du ciel
comme la manne aux Hébreux[115]. » Et il conjure qu'on
multiplie les affiliations, qu'on admette même ceux qui ne pourront pas
acquitter les cotisations mensuelles. Les plus pauvres ne seront-ils pas les
plus osés ? En attendant l'action ouverte, le soin le plus urgent est de
miner sourdement les trônes. On se souvient que, dans les entretiens de
Plombières, Cavour avait exprimé le vœu, formulé l'espoir que de l'État de
Modène surgirait l'étincelle qui allumerait l'incendie. C'est donc contre le
duc François V que se concentrent les plus énergiques efforts. La Farina est
en correspondance incessante avec les comités frontières de Sarzana, de
Lerici, de Massa, de Carrare. Il ne délègue à personne cette portion de sa
tâche, « ce qui lui permet de maintenir un secret qui fait, dit-il, le
désespoir de la police ». De Carrare un mémoire est envoyé, à son
instigation, « qui dénonce l'atroce et stupide tyrannie du duc de
Modène ». Le mémoire est remis à Cavour, qui se charge de le communiquer
aux diplomates, de le propager dans la presse, de le répandre partout.
Certaines concessions sont consenties. i‘ Il nous « faut un nouveau mémoire,
écrit alors La Farina. Il y faut « dire que les concessions ne sont
qu'apparentes et sont destinées à tromper l'Europe. Des faits, des dates, des
chiffres et surtout point de déclamations[116]. » Les habitants de Carrare
envoient de nouvelles lettres que le bulletin de la Société nationale
s'empresse de publier. Mais elles ne répondent pas encore aux vœux de La
Farina. « Plus de précision, dit-il, plus de faits, plus de
statistiques. Dites combien il y a eu de procès politiques et de combien
d'emprisonnements ils ont été suivis ; dites combien de sujets modénais ont
été contraints à émigrer[117]. » Incessamment des agents
piémontais parcourent la frontière, puis la franchissent et excitent à la
révolte contre le prince régnant. Le duc sévit-il ? aussitôt on crie à la
tyrannie. Des protestations sont rédigées par avance et à loisir par les
comités, puis antidatées afin qu'elles paraissent le fruit d'une soudaine et
flagrante indignation. Qui signera les protestations ? « Quatre ou cinq
signatures suffisent, écrit La Farina[118]. Mais, ajoute-t-il, harcelez le
duc de Modène, réunissez tous les incidents, groupez-les, grossissez-les. » Ainsi
s'ourdissait la savante et perfide intrigue qui, huit mois plus tard,
donnerait à des révolutions longuement préparées l'apparence de la
spontanéité. Au mois d'octobre, la Société nationale soumit à Cavour le plan
d'une insurrection qui se développerait en même temps que la guerre et en
compléterait les résultats. Avec une précision remarquable, les dates étaient
d'avance fixées. Ce serait au printemps suivant et vers le 30 avril qu'aurait
lieu la grande prise d'armes. La sédition, aidée par quelques bandes
piémontaises qui passeraient la frontière, éclaterait d'abord à Massa et à
Carrare, puis se prolongerait vers Modène, vers Parme et de proche en proche
jusqu'à Bologne. Chaque révolution serait suivie, non de chants, d'illuminations,
de harangues ou d'actions de grâces comme en 1848, mais de mesures bien
positives et pratiques qui paralyseraient toute résistance ou la
désarmeraient. L'état de siège serait aussitôt proclamé ; des conseils de
guerre seraient institués ; aucun journal ne serait toléré, si ce n'est le Bulletin
officiel. Sur des populations timides et étrangères à toute vie publique,
on ne doutait pas que cette audace ne produisît son effet ordinaire et que
tout le peuple ne suivit, le jour où il conviendrait de le déclarer libre et
de l'appeler fastueusement à fixer ses destinées. Le gouvernement piémontais
se garderait bien de prendre part à ces événements ; il paraîtrait les
ignorer, les désavouerait même ; surtout entre l'armée et les bandes
irrégulières aucun contact ne serait toléré. Seulement le cabinet sarde, sous
prétexte d'assurer la sécurité de ses frontières, ferait occuper Massa et
Carrare par quelques compagnies de ligne et quelques carabiniers ; puis il
invoquerait certaines séditions dans la Lunigiana et le Pontremolese : il les
invoquerait avec d'autant plus d'assurance qu'il les aurait lui-même
soudoyées ; alors, sous le même prétexte de sécurité, il ferait paraître son
escadre devant Livourne. On espérait que cette démonstration amènerait le départ
du grand-duc Léopold. Le Grand-duc parti, les Piémontais occuperaient les
provinces toscanes comme le duché de Modène, toujours pour le plus grand bien
des populations et pour les préserver de tout désordre. La même sollicitude
s'étendrait à Parme et naturellement aussi à Bologne. De Bologne, les bandes
insurgées se dirigeraient vers le Pô, sous la conduite d'Ulloa, ou se
jetteraient dans les Marches, sous la direction de Garibaldi ; les armes,
l'argent, les munitions, tout était prévu et calculé[119]. Cavour recevait les
communications, les étudiait, les discutait, s'ingéniait à discipliner ses
amis et à les retenir plus encore qu'à les pousser ; car toute sédition
éclatant trop tôt eût compromis et peut-être ruiné l'avenir. Quant à La
Farina, son activité ne se laissait ni rebuter par les obstacles, ni vaincre
par les fatigues. De toute l'Italie, sauf Naples, de nouvelles adhésions lui
arrivaient sans cesse ; elles lui arrivaient malgré la police, tantôt
trompée, tantôt complice ; elles lui arrivaient malgré Mazzini, acharné à
poursuivre l'ancien disciple qui le supplantait[120]. Plus hardi que Cavour, ou du
moins plus libre dans l'expression de sa pensée, La Farina voulait
l'Italie, non divisée en deux ou trois parties, mais une ; son programme se
résumait en trois mots : indépendance, unification, maison de Savoie. Quels
que fussent les multiples soucis de Cavour, sa principale préoccupation le
ramenait toujours vers la France. Il avait expédié à Paris M. Nigra, jeune
diplomate formé à son école et investi de toute sa confiance, investi même
d'une confiance telle qu'il était impossible que le rôle du représentant
officiel de la Sardaigne ne fût pas aussitôt amoindri. Quoique Napoléon III
se livrât peu, les impressions transmises par les agents sardes étaient en général
favorables. De Biarritz, l'Empereur envoya à Varsovie le prince Napoléon,
pour complimenter le Tsar et sans doute aussi pour le sonder sur les affaires
italiennes. A l'arrière-saison, la cour se transporta, suivant la coutume, à
Compiègne, où le souverain se plaisait à exercer cette large et gracieuse
hospitalité qui lui gagnait si bien les cœurs. Parmi les visiteurs qui,
suivant l'usage, se succédèrent par séries, quelques-uns, dans l'intervalle
des promenades en forêt, des chasses, des festins, reçurent de redoutables et
troublantes confidences. Tels furent lord Palmerston et lord Clarendon. A
lord Clarendon, en particulier, l'Empereur exposa les grandes lignes de son
programme politique, qui comprenait la régénération de la Pologne et celle de
l'Italie. Quant à la Pologne, Napoléon III convenait que l'étroite alliance
avec le Tsar rendait l'entreprise impossible. Vis-à-vis de l'Italie, au
contraire, l'exécution lui semblait plus aisée, et, avec la complicité de la
Russie, avec le concours de la Sardaigne, il ne doutait pas de vaincre les
résistances de l'Autriche. Lord Clarendon se récria, fit valoir les
difficultés du plan, la disproportion entre les dangers qui étaient immenses
et les profits qui étaient minimes, les chances incertaines d'une lutte où la
cour de Vienne, atteinte dans son honneur, sacrifierait son dernier homme et
son dernier florin. L'Empereur écouta les objections sans y répondre, puis se
mit à parler de l'occupation des États romains, des abus du gouvernement
pontifical, de la possibilité d'amener le Souverain Pontife à l'abandon de
son domaine temporel moyennant quelque riche dotation[121]. Quels étaient les vrais
desseins de Napoléon III ? Avait-il, dès à présent, résolu la guerre ? Lord
Palmerston et lord Clarendon n'osaient le croire, tant il était impossible de
saisir une cause réelle de conflit ! Ce qui était certain, c'est que, dans la
tête songeuse du monarque, s'agitaient de vagues projets, et que ces pensées,
longtemps caressées, abandonnées, reprises encore, pourraient un jour éclater
en quelque aventure extraordinaire et inattendue. Comme on était encore à
Compiègne, un hôte nouveau survint, arrivé non pas d'Angleterre, mais
d'Italie : c'était Vincent Salvagnoli, un de ces Florentins qui, à l'ombre du
paisible gouvernement grand-ducal, s'abandonnaient à toutes sortes de
spéculations philosophiques et défaisaient ou refaisaient, au gré de leurs
rêves, la carte de leur pays. Salvagnoli eut une longue entrevue avec
l'Empereur et lui proposa un projet qui partageait la Péninsule en quatre
parties : un royaume de la haute Italie sous Victor-Emmanuel ; un royaume
central sous un prince français ; Rome laissée au Pape ; enfin, le royaume
des Deux-Siciles, sous un monarque qui serait proposé par l'Angleterre et ne
serait ni Autrichien ni Bourbon[122]. L'Empereur, dit-on, s'abstint
d'approuver le plan ou de le condamner. Mais n'était-ce point à lui seul un
symptôme grave, que cette bienveillante patience à accueillir et à écouter
les combinaisons qui toutes avaient pour but de remanier, de supprimer ou
d'étendre les circonscriptions territoriales établies par les traités ?
Cependant, bien au-delà de l'enceinte de Compiègne, les rumeurs inquiétantes
s'ébruitaient. S'entretenant avec ses familiers, le prince Napoléon ne leur
dissimulait pas les chances de complications prochaines ; seulement le grand
embarras serait, à ses yeux, de pratiquer une politique à courants inverses,
révolutionnaire en Italie, réactionnaire ou cléricale à Paris, et de
combattre au-delà des Alpes le même parti qui, en France, avait fondé le
trône et le consolidait[123]. Le 22 novembre, le journal la
Presse publiait les lignes suivantes : « Nous n'aimons pas la guerre et
nous espérons qu'elle disparaîtra, un jour, de la surface de l'Europe ; mais
nous en voudrions voir une et qu'elle fût dirigée contre l'Autriche. »
L'article était signé par M. Guéroult, et nul ne douta que le prince Napoléon
ne l'eût inspiré. On savait les fréquentes divergences entre les deux
cousins, et dans ces paroles téméraires on se refusa à voir le reflet de la
pensée impériale. Mais, à quelques jours de là, la Patrie, journal officieux,
s'appropria le même langage belliqueux. Les plus prévoyants devinèrent alors
qu'il y avait, comme on dit, quelque chose dans l'air et se mirent à observer
l'horizon, sinon avec inquiétude, du moins avec une curiosité soucieuse. Ce
n'était pas l'orage, ce n'en était même pas l'approche ; mais c'était déjà
cette heure douteuse où quelques légers nuages flottent dans l'atmosphère et
semblent prêts à s'y fixer. Sur ces entrefaites, le 4 décembre, une note du
Moniteur parut, qui raillait les craintes, proclamait la paix et mettait en
garde « contre les discussions propres à altérer les rapports avec une
puissance alliée de la France » Les
affirmations du Moniteur, suffisantes pour rassurer le public, ne
l'étaient déjà plus pour rendre confiance à la diplomatie. Les confidences de
Compiègne, suivies de silences plus inquiétants que ces confidences mêmes,
les propos de toute sorte colportés et répétés, l'audace croissante de Cavour,
la conviction d'un accord entre la France et la Russie pour abaisser
l'Autriche et la laisser immoler, tout engendrait la crainte, crainte vague,
persistante, accrue encore par l'impuissance à préciser le péril et par suite
à le conjurer. Comme la cour venait de rentrer à Paris, lord Cowley,
ambassadeur d'Angleterre, envoya à Londres des rapports alarmés. Ces rapports
éveillèrent la vigilance de la Reine et du prince Albert. « Tout ce
qu'on peut faire pour détourner la pensée de l'Empereur d'un projet de guerre
en Italie, il faut le faire sans hésitation, écrivait, le 9 décembre, la
reine Victoria au ministre des affaires étrangères, lord Malmesbury[124]. » L'évolution déjà
soupçonnée de la politique française provoquait à Berlin un mélange de
surprise et de trouble. A Saint-Pétersbourg, où on était mieux informé, elle
excitait la joie maligne de la rancune satisfaite. Quant à l'Autriche, elle
avait naguère adopté le moyen le plus sage pour imposer silence à ses
ennemis, c'était d'améliorer le régime de ses États italiens. Nominé
gouverneur des provinces lombardo-vénètes, avec le titre de vice-roi,
l'archiduc Maximilien n'avait épargné, pour rendre sa domination populaire ou
du moins acceptable, ni les promesses, ni les faveurs, ni les concessions.
Mais il n'était point toujours écouté à Vienne ; le parti militaire
s'opposait souvent à ses desseins ou les paralysait ; enfin l'agitation du
pays était telle que la clémence semblait l'effet de la peur et nuisait à
l'égal de la compression elle-même. Aussi le jour était proche où le prince
découragé demanderait lui-même à déposer son fardeau. Au milieu de ses
embarras, au milieu de tous les périls mystérieux qui planaient sur lui sans
le menacer encore, le gouvernement autrichien cherchait dans les traités et
surtout dans l'absence de tout casus belli les motifs de se rassurer.
Mais les alarmes dominaient : « La France, disait M. Apponyi,
ambassadeur d'Autriche à Londres, à lord Malmesbury, la France n'agira pas
loyalement ; elle déchirera les traités de 1815 ; elle compte sur des
complications qui donneront la Lombardie au Piémont, Naples à Murat et à
elle-même la Savoie[125]. » L'état
de l'Italie justifiait ces inquiétudes. Du fond de son cabinet, Cavour, avec
une ardeur croissante, poussait, retenait, dirigeait ses auxiliaires et
marquait à chacun sa place de combat. Déjà il se préoccupait de parer les
premiers coups de la guerre et, dans une lettre au prince Napoléon, réclamait
avec instance la venue à Turin du général Niel, qui réglerait avec La Marmora
les préparatifs de la défense[126] ; plus que jamais il
s'appliquait à recruter, dans l'Italie centrale, à Parme, à Modène, dans les
Romagnes, des aides et des complices, complices d'autant plus zélés que
l'heure du succès semblerait plus prochaine. Au mois de novembre, il manda de
Bologne M. Minghetti, lui raconta l'entrevue de Plombières et lui découvrit
tous les voiles de l'avenir. Minghetti avait projeté pour cet hiver-là même
un long voyage en Égypte et offrit aussitôt d'y renoncer : « Non, non,
répliqua le chef du cabinet sarde ; hâtez plutôt votre départ ; mais revenez
en avril, en avril, entendez-le bien, car alors j'aurai besoin de vous[127]. » Cavour, si hostile
jusque-là à toute démonstration publique, n'entrave plus, favorise même
certaines manifestations propres à préparer les âmes au grand combat. Une
souscription est ouverte pour ériger un monument à Manin ; à l'hôtel de ville
de Turin, une statue est élevée à Charles-Albert. Du Piémont l'émotion
patriotique s'étend jusqu'à Milan qui s'agite, jusqu'à Massa et Carrare qui
sont en rébellion permanente, jusqu'en Toscane où l'opposition au grand-duc
est patronnée par l'ambassadeur même de la Sardaigne, M. Buoncompagni.
Cavour, à cette heure suprême, va sans hésiter aux révolutionnaires. Il voit
Garibaldi et débat avec lui l'organisation de troupes franches qui
seconderont l'armée régulière, sans toutefois s'y mêler. De ces entretiens
naît la pensée de tirer de la garde nationale des bataillons de marche
composés des hommes les plus jeunes et les plus aguerris. La Farina, l'infatigable
trucheman entre le gouvernement et le parti démocratique, s'emploie aussitôt
à ce dessein. Il écrit aux comités de Sarzana et de Gênes : « Quelques hommes
de la garde nationale, pris parmi nos amis, ne pourraient-ils pas adresser
une demande au ministre de l'intérieur, afin d'être autorisés à former une ou
plusieurs compagnies de bersagliers ? Là entreraient les hommes les plus
ardents et les meilleurs patriotes[128]. » Des conciliabules de
Garibaldi et du ministre sarde surgit un autre projet, celui d'exciter les
jeunes Lombards de la prochaine levée à passer secrètement le Tessin et à se
réfugier en Piémont. La Farina approuve fort l'idée, seulement il demande que
cette émigration ne se fasse pas trop tôt et ne s'opère que progressivement ;
il recommande aussi que bon nombre de patriotes demeurent dans leur pays,
afin d'y provoquer la révolution et de ne pas laisser le pouvoir aux
réactionnaires ; en outre, si cette désertion lui agrée, il en est une autre
qui lui plairait bien davantage et serait bien plus efficace, ce serait la désertion
au moment de l'action[129]. Quant à Garibaldi, il est ravi
de son nouvel ami, prêche partout l'oubli des vieux dissentiments, proclame
la nécessité d'une dictature militaire[130], en un mot parle tant et si
haut que Cavour en est embarrassé : « Le brave homme, écrit-il
dédaigneusement, s'est monté la tête, et il répand des bruits absurdes[131]. » Lui-même était-il beaucoup
plus discret ? En ce temps, comme il recevait le chargé d'affaires
d'Angleterre à Rome, M. Odo Russell, qui passait par Turin en regagnant son
poste : « Eh bien, lui dit-il sans aucun préambule, vous devez vous attendre
à un intéressant hiver. La question de l'indépendance italienne va être de
nouveau soulevée. » M. Odo Russell revenait de Londres et en rapportait les
instructions du Foreign Office, alors peu favorable aux desseins de
Cavour. Il se récria : « Mais il suffira à l'Autriche de temporiser pour
ruiner les finances du Piémont et réduire à l'impuissance ses forces
militaires. Quant à vous, vous ne pouvez déclarer la guerre, autrement les
sympathies européennes iraient aussitôt vers l'Autriche et se détourneraient
de vous. — Cela est vrai ; mais si l'Autriche nous attaque, c'est pour nous
que se prononcera l'opinion publique. — Vous n'amènerez pas l'Autriche à une
si extraordinaire maladresse. — Si, si, nous la forcerons à commencer les
hostilités. » M. Odo Russell demeurait incrédule et poursuivit avec un
peu d'ironie : « A quel moment s'accomplira ce prodige de la diplomatie ? —
Dans la première quinzaine de mai[132]. » La fin d'avril, la première
quinzaine de mai, telle est la date fixée invariablement par Cavour. C'est
pour cette date qu'il discipline ses troupes, assigne ses derniers
rendez-vous, combine l'achèvement des derniers préparatifs. Il concentre les
fils en sa main et les tient avec une dextérité si sûre qu'il peut prédire le
jour où il les mettra tous en mouvement. Ainsi fait un grand capitaine qui,
d'avance, marque le lieu de la bataille et l'heure où elle s'engagera. « Je
crains bien que nous soyons perdus, disait, en ce temps-là, le vieux prince
de Metternich ; car il n'y a en Europe qu'un homme d'État, et malheureusement
il est contre nous, c'est Cavour. « Nous forcerons le cabinet de Vienne à nous déclarer la guerre », avait dit Cavour à M. Odo Russell. Là était au fond et malgré son assurance le grand souci du ministre sarde. Mais il comptait sur sa bonne fortune, sur l'artifice de ses provocations, sur l'Autriche elle-même, qui tressaillirait sans doute sous les insultes répétées et perdrait en un jour de colère tout le bénéfice de sa prudente longanimité. Il comptait surtout, et en cela il ne se trompait pas, sur quelque coup d'éclat de son puissant allié. C'est dans cette disposition confiante que se termina, pour lui, l'année 1858, si pleine d'intrigues, de dangers, puis de retours imprévus, et que s'ouvrit l'année nouvelle si décisive pour son pays et pour lui-même. A ce point culminant de sa destinée, il semble qu'on surprenne en sa correspondante une note émue qui ne lui est point habituelle, une invocation inaccoutumée à la Providence, une aspiration ardente à l'action, mais vers une action qui sera enfin suivie d'une sorte d'accalmie où se détendra son esprit surmené : « Cher marquis, écrit-il, le 30 décembre, à M. de Villamarina, j'augure bien de l'année qui va commencer. Puisse-t-elle couronner les efforts de notre roi et de notre pays, pour constituer une Italie grande, indépendante, heureuse, telle que l'ont rêvée les espérances de notre jeunesse ! Achevons cette grande entreprise, et alors vraiment nous pourrons nous reposer. » |
[1]
MASSARI, Vita
di Vittorio Emmanuele, t. I, p. 80.
[2]
Dépêche de M. Bastide, ministre des affaires étrangères, à M. de Perrone,
président du conseil du royaume de Sardaigne, 23 octobre 1848. (M. BASTIDE, La
République française et l'Italie, p. 123.)
[3]
Lettere inedite di Massimo d'Azeglio, p. 63.
[4]
Lettere inedite di Massimo d'Azeglio, p. 16 et 17.
[5]
Lettere inedite di Massimo d'Azeglio, p. 69.
[6]
Lettere inedite di Massimo d'Azeglio, p. 63.
[7]
Dépêche du chevalier Massimo d'Azeglio au comte Gallina à Londres, 16 juillet
1849 (La politica di Massimo d'Azeglio dal 1848 al 1859, p. 34-35.)
[8]
Mémorandum du 5 janvier 1850. (La politica di Massimo d'Azeglio dal 1848 al
1859, p. 88.)
[9]
Mémorandum du 5 janvier 1850.
[10]
Lettere inedite di Massimo d'Azeglio, p. 53.
[11]
Nicomède BIANCHI,
Storia documentata, t. VI, p. 31 et 32.
[12]
Lettere inedite di Massimo d'Azeglio, p. 75.
[13]
CAVOUR, Lettere
edite ed inedite, t. Ier, p. 285.
[14]
CAVOUR, Lettere
edite ed inedite, t. Ier, p. 287.
[15]
CAVOUR, Lettere
edite ed inedite, t. Ier, p. 287.
[16]
CAVOUR, Lettere
edite ed inedite, t. Ier, p. 280.
[17]
Lettre de Massimo d'Azeglio à sir Abercromby, 20 décembre 1850 (La politica
di Massimo d'Azeglio, p. 143.)
[18]
Lettre de Massimo d'Azeglio à sir Abercromby, 31 janvier 1851.
[19]
Lettre de M. de Villamarina à Massimo d'Azeglio, 30 octobre 1852. (Nicomède BIANCHI, Storia documentata, t. VII, p.
106.)
[20]
Lettre du 3 décembre 1852. (Nicomède BIANCHI, Storia documentata, t.
VII, p. 228.)
[21]
Dépêche de Villamarina, 8 février 1853. (Nicomède BIANCHI, t. VII, p. 229.)
[22]
Dépêche de M. de Villamarina, 16 mars 1853.
[23]
MASSARI, Il
conte Cavour, p. 93.
[24]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, raccolte et illustrate de
Luigi CHIALA, t.
II, p. 76.
[25]
Souvenirs de la marquise Constance d'Azeglio, née Alfieri, p. 490-491.
[26]
Atti del parlamento subalpino, p. 2575-2576.
[27]
Souvenirs de la marquise Constance d'Azeglio, p. 491-492.
[28]
Voir Atti del parlamento subalpino, t. VI, p. 3116.
[29]
Souvenirs de la marquise Constance d'Azeglio, p. 492 et 496.
[30]
Dépêche de M. de Cavour à M. de Villamarina, 3 février 1855. (BIANCHI, Storia
documentata, t. VII, p. 503.)
[31]
Lettre edite ed inedite, t. II, p. 32.
[32]
Le comte de Cavour, récits et souvenirs, par W. DE LA RIVE, p. 239.
[33]
Souvenirs de la marquise Constance d'Azeglio, p. 497.
[34]
Mgr GHILARDI, Pio
nono justificato, t. Ier, p. XVII-XVIII,
note.
[35]
Voyez Atti del parlamento subalpino, t. VIII, p. 671, 675, 795 à 839.
[36]
MASSARI, La
vita ed il regno di Vittorio Emmanuele II, p. 157.
[37]
Dépêche de M. de Villamarina, 7 mars 1854, (BIANCHI, Storia documentata, t. VII, p.
165-166.)
[38]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, raccolte et illustrate da
Luigi CHIALA, t.
II, p. 58.
[39]
Dépêche de M. Villamarina, 16 juin 1854, (BIANCHI, Storia documentata, t. VII, p.
166.)
[40]
Voir supra, livre V, § 7.
[41]
Le comte de Cavour, récits et souvenirs, par M. W. DE LA RIVE, p. 251.
[42]
Voyez Atti del parlamento subalpino, t. VI, p. 2758 et suiv.
[43]
Lettere inedite di Massimo d'Azeglio, p. 267.
[44]
Moniteur, 12 juillet 1855, partie non officielle.
[45]
MINGHETTI, Miei
ricordi, t. III, p. 53.
[46]
Lettere e documenti del barone Bettino Ricasoli, t. III, p. 303 et 336.
[47]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 371.
[48]
The Greville Memoirs, t. VII, p. 308.
[49]
The Greville Memoirs, t. VII, p. 307-308.
[50]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 376.
[51]
Dépêche de M. de Cavour au comte Walewski, 21 janvier 1856. (Lettere edite
ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 387.)
[52]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 394.
[53]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 394-395.
[54]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 398.
[55]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 407.
[56]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 11.
[57]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 11.
[58]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 396-398.
[59]
MINGHETTI, Miei
ricordi, t. III, p. 95-96.
[60]
Lettre du comte Oldofredi à M. Minghetti. (MINGHETTI, Miei ricordi, t. III, p.
112.)
[61]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 425.
[62]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 427.
[63]
Lord Clarendon a, plus tard, à la Chambre des lords (séance du 17 février
1862), marqué le véritable sens des paroles prononcées en cette circonstance,
et nié qu'il eût jamais promis à Cavour le concours matériel de l'Angleterre.
[64]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 428.
[65]
Voir MINGHETTI, Miei
ricordi, t. III, p. 114-115.
[66]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 11.
[67]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 453.
[68]
Lettre à M. de Buol, 12 mai 1856. (M. DE METTERNICH,
Mémoires, t. VIII, p. 394.)
[69]
Rapport du général Dabormida à M. de Cavour, 23 mai 1856. (Lettere edite ed
inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 16-17.)
[70]
La nomination officielle de l'archiduc n'eut lieu qu'au mois de février 1857.
[71]
Atti del parlamento subalpino, 1857, p. 69.
[72]
BIANCHI, Storia
documentata, t. VII, p. 352-353.
[73]
Voir BIANCHI, Storia
documentata, t. VII, p. 352.
[74]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 460. — Epistolario
di La Farina, t. II, p. 22.
[75]
Voir BERSEZIO, Il
regno di Vittorio Emmanuele II, t. VI, p. 448.
[76]
Lettre de Daniel Manin à Giuseppe La Farina, 3 mars 1857. (Epistolario di La
Farina, t. II, p. 34-35.)
[77]
Le 22 septembre 1857.
[78]
Voir MINGHETTI, Miei
ricordi, t. III, p. 136.
[79]
Epistolario di La Farina, t. II, p. 40.
[80]
Epistolario di La Farina, t. II, p. 41.
[81]
CHIALA, Lettere
edite ed inedite di Carrillo Cavour, t. II, p. 135, note.
[82]
Voir MINGHETTI, Miei
ricordi, t. III, p. 154-155.
[83]
Le Siècle, 14 janvier 1857, article de M. de Labédollière.
[84]
Voir Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 69.
[85]
Journal du prince Albert, 6 et 11 août 1857. (The lite of the Prince Consort,
by Théodore MARTIN,
t. IV, p. 99-113.)
[86]
Voir Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 100.
[87]
Lettere edite ed inedite di Carnillo Cavour, t. II, p. 484 et 492.
[88]
Lettere edite ed inedite di Carnillo Cavour, t. II, p. 605.
[89]
Lettere edite ed inedite di Carnillo Cavour, t. II, p. 511.
[90]
Voyez, sur la situation financière du Piémont, Atti del parlamento subalpino,
1858, t. VI, p. 1690-1957, et spécialement les discours de M. de Revel.
[91]
Souvenirs de la marquise Constance d'Azeglio, p. 521.
[92]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 507.
[93]
Lettre de M. de Villamarina à M. de Cavour, 17 janvier 1858. (BLANCHI, Storia
documentata, t. VII, p. 391.)
[94]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 197.
[95]
Souvenirs de la marquise d'Azeglio, p. 532.
[96]
BLANCHI, Storia
documentata, t. VII, p. 403-404. — Lettere edite ed inedite di Camillo
Cavour, t. II, p. 540-541.
[97]
Lettre de M de Villamarina à M. de Cavour, 29 mai 1858. (BLANCHI, Storia
documentata, t. VII, p. 402.)
[98]
Lettere edite ed inedite di Carnillo Cavour, t. II, p. 560.
[99]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 249.
[100]
Lettere edite ed inedite di Carnillo Cavour, t. II, p. 562.
[101]
Lettere edite ed inedite di Carnillo Cavour, t. II, p. 562-563.
[102]
Rapport de M. de Cavour au roi Victor-Emmanuel, 24 juillet 1858. (Lettere
edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 568 et suiv.)
[103]
Rapport de M. de Cavour au roi Victor-Emmanuel, 24 juillet 1858.
[104]
Angelo BROFFERIO,
Miei tempi, t. X, p. 287-288.
[105]
MASSARI, La
vita ed il regno di Vittorio-Emmanuele II, p. 236.
[106]
M. DE MAUPAS, Mémoires,
t. II, p. 83, note.
[107]
Les rapports de M. Walewski à l'Empereur, dont nous publierons dans la suite de
cet ouvrage quelques extraits, mettront en complète lumière ses constants
efforts pour arrêter eu du moins modérer la politique de Napoléon III en
Italie.
[108]
Voyez Journal de MM. de Goncourt, t. Ier, p. 277.
[109]
Le pape Pie IX avait fait, au mois de mai 1857, un voyage dans ses États.
[110]
Giuseppe PASOLINI,
Memorie raccolte da suo figlio, p. 226.
[111]
Giuseppe PASOLINI,
Memorie raccolte da suo figlio, p. 227.
[112]
Lettere edite ed inedite di Carnillo Cavour, t. II, p. 591.
[113]
Epistolario di La Farina, t. II, p. 79.
[114]
Epistolario di La Farina, t. II, p. 69.
[115]
Epistolario di La Farina, t. II, p. 75.
[116]
Epistolario di La Farina, t. II, p. 74.
[117]
Epistolario di La Farina, t. II, p. 79-80.
[118]
Epistolario di La Farina, t. II, p. 87-88.
[119]
Epistolario di La Farina, t. II, p. 82-86.
[120]
Epistolario di La Farina, t. II, p. 77.
[121]
The Greville Memoirs, t. VIII, p. 220-221.
[122]
Mémoire présenté par Salvagnoli à l'Empereur, 28 novembre 1858. (BIANCHI, Storia
documentata, t. VIII, p. 14-16.)
[123]
M. DARIMON, Histoire
d'un parti ; les Cinq sous l'Empire, p. 208-209.
[124]
The life of Prince consort, by Théodore MARTIN, t. IV, p. 342.
[125]
Lord MALMESBURY,
Memoirs of an ex-minister, t. II, p. 146.
[126]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 304.
[127]
MINGHETTI, Miei
ricordi, t. III, p. 221.
[128]
Epistolario di La Farina, t. II, p. 98 et 99.
[129]
Epistolario di La Farina, t. II, p. 125.
[130]
Lettre de Garibaldi à La Farina, 21 décembre 1858. (Epistolario di La Farina,
t. II, p. 97.)
[131]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 623.
[132]
The Quaterly Review, juillet 1879, p. 129-130, note.