SOMMAIRE : I. — Le premier
renouvellement du Corps législatif. — De quelques signes, mais presque
imperceptibles, qui marquent un léger réveil de l'opinion publique. — Les
derniers travaux du Corps législatif ; sa séparation. Comment est proclamé le
système de la candidature officielle. — La période électorale dans les
départements : effacement des libéraux et des hommes des anciens partis :
double sollicitude du gouvernement pour prévenir les abstentions et les
luttes entre impérialistes : M. de Montalembert dans le Doubs. — La période
électorale à Paris : comité qui se réunit chez M. Desmarest et où dominent
les hommes de 1848. : les « jeunes » du parti et quels appuis ils rencontrent
: scission : M. Ollivier et M. Garnier-Pagès : les deux listes démocratiques
: quelles causes, à Paris, viennent en aide à l'opposition : dernières
circulaires de M. Billault et de M. Haussmann. — Le scrutin (21 et 22 juin).
— Résultats en province et à Paris : commentaires et interprétations sur les
élections de Paris : comment le Moniteur clôt la discussion.
II. — Événements
divers : Mort et funérailles de Béranger. — Complot de Tibaldi et indices
contre Ledru-Rollin. — Fêtes de l'été : inauguration du Louvre : manœuvres du
camp de Châlons : nouvelles de Kabylie : entrevues princières à Osborne et à
Stuttgart. — Procès célèbres : M. Dupin à la Cour de cassation. — Mort et
funérailles de Cavaignac.
III. — Réunion du
nouveau Corps législatif : sa physionomie : incidents redoutés et évités. =
L'opposition : sa faiblesse présente, et indices de sa force future :
élections complémentaires. — Les cinq.
I Nous
avons étudié la société française pendant les premières années de l'Empire ;
nous l'avons étudiée dans son gouvernement, — dans ses partis, — dans sa vie
religieuse. Pour présenter les faits au lecteur sous une meilleure vue
d'ensemble, nous avons dû tantôt anticiper un peu sur les événements, tantôt
en remonter le cours. Il nous faut maintenant reprendre l'ordre rigoureux des
dates et poursuivre notre récit. Après
cinq années, le gouvernement issu du coup d'État et du plébiscite allait de
nouveau faire appel au suffrage populaire. L'année 1857 amenait, en effet, le
renouvellement du Corps législatif. De tous les chapitres de ce livre,
celui-là sera le plus court, tant la docilité des masses, tant le prestige
alors intact du pouvoir rendit sommaire et peu bruyante cette consultation
nationale. Ce
n'était pas que quelques signes n'eussent semblé marquer un léger, bien léger
réveil de l'opinion publique. Déjà, dans certains milieux, on se préoccupait
de la distribution des bulletins électoraux. Ces bulletins seraient-ils
assimilés aux « livres, écrits ou brochures », et soumis par
conséquent à la loi de 1849 sur le colportage, loi qui astreignait tout
colporteur ou distributeur à se munir d'une autorisation préfectorale ? La
Cour de cassation, par une extraordinaire rigueur, avait consacré cette
interprétation judaïque et osé considérer comme un écrit le simple
bulletin électoral imprimé. Mais les Cours d'appel de Riom, de Lyon,
d'Amiens, d'Aix avaient, par leurs décisions, protesté contre cet arrêt : les
principaux barreaux de France avaient, par une consultation motivée, combattu
cette prétention : les anciens membres de l'Assemblée législative, auteurs de
la loi, s'étaient élevés contre l'extension abusive qu'on donnait à leur
pensée. Sur ce terrain, les esprits les plus modérés, les plus favorables au
gouvernement impérial s'étaient unis dans un blâme commun ; et Montalembert,
en signalant au Corps législatif la jurisprudence nouvelle, avait rencontré
parmi ses collègues une faveur discrète, voisine de l'adhésion. — Un autre
symptôme, c'était le ton des journalistes, non pas hardis sans doute, mais un
peu moins timides, attentifs à profiter de toute tolérance officielle et
jetant pour ainsi dire la sonde afin de voir jusqu'où ils pourraient
s'aventurer sans se briser aux écueils. — Au début de 1857, un livre parut
qui était l'œuvre d'un député de la majorité, M. le docteur Véron, et
prétendait résumer les travaux du Corps législatif. L'ouvrage fit du bruit,
non pour le talent qui était nul, mais à cause des vœux dont il paraissait
l'expression. Dans un langage plein de contradictions et singulièrement
mélangé d'adulations et de critiques, M. Véron demandait que les débats du
Palais-Bourbon fussent entourés d'une plus grande publicité, que le rôle du
Sénat crût en importance, que les journaux fussent enchaînés en des liens
moins étroits : il se défendait d'ailleurs avec beaucoup d'énergie de tout
retour au parlementarisme et mettait à son instrument tant de sourdines que
cet instrument même ne rendait plus qu'un son à peine distinct. Que
poursuivait M. Véron ? Son livre était-il le rêve d'un sybarite impatienté,
la boutade d'un bourgeois de Paris frondeur, la vengeance d'un homme
mécontent du second rôle et dépité d'être demeuré en chemin ? Dans cette
brochure, plusieurs s'ingénièrent à chercher, non une pensée isolée, mais le
programme collectif de quelques députés et aussi de certains personnages
officiels ramenés à une politique sinon libérale, au moins plus tolérante. —
Tels étaient les signes de réveil, mais si faibles qu'il fallait pour les
discerner des yeux bien exercés et pour y compter un optimisme bien robuste.
Au fond et malgré ces évolutions partielles, indécises, mal dessinées encore,
la vérité se trouvait dans les lignes que traçait en ce temps-là même M.
Saint-Marc-Girardin : « En matière de libéralisme, le pays est demeuré à peu
près à la glace fondante, le gouvernement est un peu plus haut que le pays,
l'Empereur un peu plus haut que le gouvernement. » Il engageait ses amis à se
présenter aux élections, mais ajoutait avec une ironie résignée : « Nous
ne leur promettons d'ailleurs ni beaucoup de plaisir, ni beaucoup de gloire[1]. » Au mois
de mai 1857, le Corps législatif acheva ses derniers travaux. Il vota un code
de justice militaire qui, tout en maintenant des pénalités bien sévères
encore, apportait à l'état antérieur de notables adoucissements[2]. Il approuva l'attribution de
la ligne du Grand-Central, partie à la Compagnie d'Orléans, partie à la
Compagnie de Lyon[3]. Il décida l'établissement de
trois lignes de paquebots transatlantiques, projet ancien et dont nous avons
déjà entretenu le lecteur, car il se rattache à l'ensemble des grandes
réformes économiques accomplies sous le second Empire[4]. La loi de finances de 1858 fut
enfin votée, et, bien que la situation parût alors favorable, ne le fut pas
sans que les députés renouvelassent leurs sages avis. Le rapporteur, M.
Alfred Le Roux, tout en se félicitant que le budget se soldât en excédent,
faisait observer que cet excédent final était obtenu « par des éléments de
recette transitoires, par des ajournements de dépenses et par des moyens
temporaires qu'il serait peut-être difficile de continuer dans les exercices
postérieurs ». Il constatait le chiffre relativement élevé de la dette
flottante ; il conseillait de couper court aux crédits supplémentaires, de se
montrer ménager des crédits extraordinaires, de n'employer qu'avec réserve la
faculté de virement. C'est ainsi que le Corps législatif, avant de
disparaître, prêchait une dernière fois l'économie, la circonspection, la
méfiance des projets trop agrandis, salutaires pensées qui, plus tard, furent
oubliées ou méconnues. — Le 28 mai, un décret parut qui prononça la
dissolution de la Chambre ; et à quelques jours de là, le Moniteur consacra
un de ses articles les plus étudiés à l'éloge de ceux dont les pouvoirs
expiraient. Il les loua non seulement pour ce qu'ils avaient fait, mais
surtout pour ce qu'ils n'avaient pas fait. Ils n'avaient pas, comme les
anciennes Assemblées, « créé ou renversé de ministères » ; ils n'avaient pas
« transformé la tribune en un piédestal pour leur vanité ou leur « ambition »
; ils n'avaient pas « délibéré au milieu des passions politiques « ; ils
n'avaient pas « improvisé ces amendements qui jadis troublaient toute
l'économie des lois[5] ». Ces témoignages
négatifs parurent plus exacts que flatteurs. Les députés eux-mêmes jugèrent
que l'oraison funèbre manquait d'ampleur, et les plus modestes auraient
souhaité qu'on les félicitât moins d'avoir été si peu bruyants. Mais ils ne
s'attardèrent pas à ces remarques chagrines, car ils avaient d'autres soucis,
et ils étaient plus occupés à rechercher un nouveau mandat qu'à épiloguer sur
celui qu'ils venaient d'achever. Les
élections furent fixées au 21 juin. Le gouvernement aurait-il ses candidats ?
On n'en pouvait douter ; et, dès le 30 mai, une circulaire du ministre de
l'intérieur, M. Billault, le proclama en termes non équivoques : « Le
gouvernement, écrivit-il aux préfets, dira nettement quels noms ont sa
confiance et lui semblent mériter celle des populations. Comme il propose les
lois aux députés, il proposera les candidats aux électeurs, et ceux-ci feront
leur choix. » — Quels seraient les candidats officiels ? Dans cet ordre
d'idées, des influences assez puissantes s'étaient exercées aux Tuileries en
vue de priver du patronage administratif tous les députés qui, durant la
précédente législature, avaient osé affirmer leur indépendance. En ces
conjonctures, M. de Morny était intervenu, s'était fait, suivant sa coutume,
le champion de ses collègues, avait demandé, avec son tact ordinaire, qu'on
favorisât, loin de les proscrire, les serviteurs indépendants, et s'était
élevé avec beaucoup de force contre les catégories qu'un zèle étroit ou
servile s'efforçait d'établir. Cette manière de voir avait triomphé, non sans
peine, dit-on, ni sans débat. « Sauf quelques exceptions commandées par des
nécessités spéciales, écrivait M. Billault dans sa circulaire du 30 mai, le
gouvernement a jugé juste et politique de présenter tous les députés
sortants. » Parmi les hommes notables de l'ancien Corps législatif, aucun ne
fut combattu, aucun sauf Montalembert, que son opposition avait placé trop en
dehors du sort commun, et qui peut-être eût décliné, loin de la rechercher,
la protection impériale. « A
ceux de nos amis qui entreraient au Corps législatif, avait dit
Saint-Marc-Girardin, nous ne promettons ni beaucoup de plaisir ni beaucoup de
gloire. » A cette double pénurie d'agrément et d'honneur se joignait la
difficulté presque insurmontable de la lutte contre la candidature
officielle. La peine étant grande et le profit aussi peu enviable qu'incertain,
la plupart des libéraux s'abstinrent, en sorte que le terrain se trouva
naturellement déblayé. D'ailleurs, les légitimistes étaient retenus par la
nécessité du serment ; les orléanistes ne jugeaient pas leur heure venue et
se savaient peu en faveur auprès du suffrage universel ; les républicains
n'avaient de chance de succès que dans les grandes villes. — Presque
débarrassée de ses adversaires, l'administration n'eut vraiment que deux
soucis. Le premier fut de combattre les abstentions qui, en se multipliant,
auraient semblé tiédeur ou indifférence. Le second fut de discipliner ses
propres amis. Ici l'embarras ne laissa pas que d'être assez grand. En 1852,
comme le nouveau régime n'inspirait point encore une entière confiance, le
zèle à rechercher les candidatures avait été moindre que l'empressement du
gouvernement à les offrir. Depuis cinq années, l'Empire avait acquis la
réputation d'un régime bon à servir et, à mesure que montait le niveau de sa
fortune, avait vu croître aussi le nombre de ses partisans. Presque dans
chaque département, plusieurs hommes notables, maires de villes importantes,
conseillers généraux, agriculteurs, industriels, guettaient un siège au Corps
législatif. Dévoués, ils l'étaient au même degré que les députés sortants, et
par émulation l'eussent été peut-être encore davantage ; ils auraient eu
d'ailleurs des chances de succès égales, à la condition que l'administration
les adoptât. De ce conflit d'ambitions naquirent des sollicitations ardentes
auprès des préfets, du ministre de l'intérieur et souvent de Napoléon
lui-même. Déjà plusieurs se répandaient dans les campagnes, sollicitant les
suffrages, se prévalant d'une lettre de quelque haut personnage, colportant
quelques paroles échappées au souverain, et se disant autant que personne «
les candidats de l'Empereur ». Dans cette surabondance d'amis, le choix
eût pu sembler malaisé. Abandonner les anciens candidats officiels, c'était
faire acte d'ingratitude : repousser ceux qui s'offraient, c'était les jeter
peut-être dans l'opposition : proclamer la neutralité, c'était s'affaiblir
soi-même, et peut-être au profit de quelque autre nom décidément hostile, qui
au dernier moment surgirait. En cette occurrence, la plupart des préfets,
soutenus par les instructions du ministre de l'intérieur, ne se guidèrent que
par l'intérêt de la discipline générale et, sans tenir compte des
protestations, proclamèrent ennemi quiconque opposerait une candidature à la
candidature officielle. Leurs circulaires sont de vraies excommunications
contre tous les dissidents : « M. de C..., membre du Conseil général,
écrivait le préfet de Saône-et-Loire, peut seul revendiquer les sympathies de
l'Empereur et le concours de l'administration. Le dévouement n'existe plus où
l'opposition commence, et c'est faire de l'opposition que de se mettre en
lutte avec les candidats officiels. » Le préfet de la Haute-Vienne n'était
pas moins net : « Quels que soient, écrivait-il, les noms sous lesquels
s'abritent les candidats qui n'ont pas obtenu le patronage du chef de l'État,
quel que soit le dévouement qu'ils ont pu montrer, ils ne sont et ne peuvent
être que des candidats d'opposition. » On pourrait multiplier à l'infini les
citations pareilles. — A ces impérieuses injonctions, d'autres préfets
jugeaient salutaire d'ajouter de dithyrambiques effusions. « Le nom de
l'Empereur, écrivait aux maires le préfet de la Dordogne, le nom de
l'Empereur, comme un phare que les vapeurs condensées par l'intrigue ne
peuvent obscurcir, illumine cette urne et découvre à tous les yeux la vraie route
dans laquelle nous avons trouvé depuis six années la sécurité et l'honneur. »
Et il poursuivait avec une philosophie déconcertante : « Le gouvernement veut
le triomphe de ses candidats comme Dieu veut le triomphe du bien en laissant
à chacun la liberté du mal. » — En comparant le gouvernement à Dieu, M. le
préfet de la Dordogne était vraiment trop modeste. Cette « liberté du mal »
que Dieu nous laisse, le gouvernement, plus ambitieux, ne la laissait qu'à
demi, témoin les mésaventures des rares, très rares candidats libéraux qui
osèrent se frayer une route indépendante. Tout leur était difficulté :
difficulté pour trouver un imprimeur, des distributeurs, des afficheurs ;
difficulté par l'absence de tout journal ; difficulté par l'interdiction de
toute réunion ; difficulté par l'hostilité des fonctionnaires, la
surveillance de la police, les retards de la poste, la timidité même des amis
; difficultés, en un mot, si grandes que plusieurs se lassèrent au point de
s'arrêter en chemin. — Au milieu de ces luttes obscures, l'attention se
portait particulièrement sur le département du Doubs, où l'administration
avait suscité pour concurrent à M. de Montalembert un petit-fils du maréchal
Moncey, comme pour opposer à l'illustration présente la mémoire d'une grande
illustration passée. A ses électeurs, l'ancien chef du parti catholique avait
adressé une circulaire dédaigneuse, moins semblable à une sollicitation qu'à
un adieu hautain et attristé. « Si toutes vos opinions d'autrefois vous sont
devenues indifférentes, ne pensez plus à moi, mon nom ne saurait vous
convenir. Mais si vous croyez qu'il y a encore des vérités à dire, des
garanties à réclamer, des droits à préserver, des progrès à obtenir, des
idées généreuses à servir, des abus à corriger, des impôts à réduire, une
fortune publique à surveiller ; si vous tenez encore à ce que votre député
conserve l'indépendance et la dignité qui conviennent à un homme public,
alors je suis prêt à recevoir de nouveau le mandat que vous m'avez trois fois
conféré. » L'échec n'était que trop prévu. A Montalembert odieux aux
démocrates, à demi soutenu par le clergé, combattu par l'administration, il
ne restait guère que le souvenir un peu effacé de ses grands services.
Lui-même s'offrait à l'ostracisme et semblait peu jaloux de reprendre sa
place dans ce Corps législatif où son âme libre avait si souvent souffert. Telle
était, mais pour la province seule, la situation électorale. Voici dans le
même temps ce qui se passait à Paris. En
dépit de son affaiblissement, le parti démocratique n'avait pas voulu
négliger une occasion aussi solennelle de mesurer les sympathies qui lui
restaient dans la capitale. Chez un avocat, M. Desmarest, s'était formé un
comité qui se composait presque uniquement d'anciens membres ou ministres du
gouvernement provisoire. Malgré certains avis venus de l'exil et qui
conseillaient l'abstention absolue, on décida de porter des candidats dans
chacune des circonscriptions de la Seine. Les candidats une fois élus
refuseraient ou prêteraient le serment, suivant ce que leur conscience leur
inspirerait. Une liste fut dressée où figuraient le général Cavaignac, MM.
Carnot, Goudchaux, Bethmont, Garnier-Pagès, Jules Simon, Bastide : tous
étaient, comme on disait alors, des hommes de 1848, et tous étaient
âgés, hormis M. Jules Simon, à qui l'avenir réservait une si longue et si
brillante carrière. Cependant il fallait laisser aux jeunes au moins une
place. Dans la dixième circonscription, la plus mauvaise de toutes, on
résolut de présenter un jeune avocat, dont on vantait le savoir, l'intégrité,
et surtout l'éloquence : c'était le fils d'un proscrit du 2 décembre : on
l'appelait Émile Ollivier : sûrement il serait battu, mais il ferait son
stage politique, émergerait de l'obscurité ; et on ne doutait pas que cet
honneur, même stérile, loin de provoquer ses réclamations, serait accepté par
lui avec reconnaissance. Sur le
nom de ce jeune homme, objet d'une si dédaigneuse faveur, l'accord se rompit
parmi les démocrates et se rompit au point de faire craindre pour le succès
définitif. A côté des républicains de 1848, un groupe nouveau commençait à se
former, groupe que nous verrons grandir dans la suite du règne et qui, plus
tard, sous une autre république, arrivera comme à point nommé pour saisir la
direction des affaires et la garder. Ce groupe se composait de quelques
journalistes et surtout de stagiaires, à peine sortis de l'École, mais déjà
travaillés d'appétits ambitieux. Leur principal lieu de réunion était chaque
lundi la Conférence des avocats, cette modeste arène où s'est décidée plus
d'une fortune. Parfois, ils se jalousaient, mais plus souvent ils
s'entraidaient, et sur des succès de parlottes fondaient des renommées
qui ne demandaient qu'à s'étendre. Ils appréciaient avec toute l'impitoyable
sévérité de leur âge les hommes de 1848 et leur reprochaient surtout deux
choses : la première, d'avoir été naïfs ; la seconde, d'avoir été vaincus.
Ils vantaient fort les jeunes, d'abord parce qu'ils étaient jeunes eux-mêmes,
et ne se résignaient guère à attendre, ensuite parce qu'ils attribuaient à la
jeunesse une puissance d'activité et d'initiative qui s'amortit dans la
maturité. Ils raillaient sans pitié les doctrinaires qui, de Londres ou de
Bruxelles, prêchaient le refus de serment : « A quoi bon, disaient-ils,
déranger les électeurs si on est résolu à ne pas siéger ? » Sans doute, ils
souhaitaient la République, mais, en l'attendant, visaient à se placer sur un
solide terrain d'opposition constitutionnelle : de là, ils surveilleraient
l'avenir et pourvoiraient aux intérêts de leur parti sans négliger les leurs.
Or, l'un de ces jeunes avocats, M. Ernest Picard, était membre du conseil
d'administration du Siècle : il gagna M. Ravin, directeur du journal,
et trouva un allié dans M. Nefftzer, futur directeur du Temps, alors
rédacteur de la Presse. Des conciliabules de ces hommes nouveaux
naquit la pensée de réviser les choix du comité Desmarest et de placer sous
le puissant patronage du Siècle la liste fortement amendée. Dans cet esprit,
M. Ollivier fut désigné non pour la dixième circonscription, mais pour la
quatrième, et substitué à Garnier-Pagès, excellent homme, disait-on, mais
vaniteux, impopulaire, incapable, et qui vraiment avait bénéficié trop
longtemps de la renommée de son frère. « Émile Ollivier, répétait Picard, a
un talent hors ligne, et il est urgent de l'introduire au plus tôt dans la
vie politique. » Les changements ne se bornèrent pas à celui-là. Par un
caprice assez bizarre et que le talent ne justifiait pas, un journaliste de
la Presse, M. Darimon, fut choisi pour la septième circonscription à
la place de M. Bastide. Dans la huitième, M. Pavin fut substitué à M. Jules
Simon. Enfin, pour la première circonscription, la candidature de M.
Laboulaye, rédacteur du Journal des Débats, fut adoptée : c'était un
moyen de donner à l'ensemble de la liste une couleur modérée, de rallier les Débats,
et par contre-coup, pensait-on, la bourgeoisie. Devant
l'audace de leurs auxiliaires transformés tout à coup en dissidents, les
membres du comité Desmarest demeurèrent stupéfaits d'étonnement et de colère.
C'étaient d'honnêtes gens, d'âme haute et d'intègre probité, mais avec une
nuance de pontifes, et comme ils avaient en des jours passagers gouverné la
République et même l'avaient laissée choir, ils ne doutaient pas qu'ils ne
fussent appelés à la diriger à tout jamais. Ils se répandirent en railleries
irritées sur le compte de leurs chétifs rivaux. Qu'était-ce que M. Émile
Ollivier ? Il avait pour répondant M. Picard : mais qui donc serait le garant
de M. Picard lui-même ? Dans ces conjonctures, M. Ollivier écrivit à
Garnier-Pagès pour lui proposer que tous deux se retirassent : Garnier-Pagès
répondit par un refus irrité : M. Ollivier, piqué au vif, répliqua à son tour
avec une hauteur voisine de l'insolence. Après plusieurs tentatives de
conciliation, les deux listes parurent, l'une composée de noms connus et
appartenant à ce qu'on pourrait appeler l'aristocratie républicaine, l'autre
plus obscure, mais forte de la double clientèle du Siècle et des Débats. Le
parti républicain n'allait-il pas, en ces divisions intestines, consumer ses
dernières chances ? A ne consulter que les vraisemblances, tel eût été le
résultat. Il n'en fut point ainsi. Comme le jour du scrutin approchait, un
mouvement inattendu se manifesta dans la population parisienne. Les listes
publiées dans les gazettes étaient lues, discutées, commentées. Dans les
perspectives déjà lointaines du passé, les fautes, les erreurs, les folies du
parti démocratique commençaient à s'effacer : depuis six ans, la rue était
tranquille : n'était-il pas opportun de donner à l'Empire une leçon, leçon
d'ailleurs inoffensive, et de mêler une légère, bien légère note discordante
au concert vraiment trop unanime des approbations ? En outre, la crise des
loyers sévissait alors dans toute son intensité, et le mécontentement, né de
cette cause, influerait sans doute sur les votes. Le gouvernement pressentit
ces dispositions. A la veille même de l'élection, M. Billault, ministre de
l'intérieur, et M. Haussmann, préfet de la Seine, dénoncèrent avec une grande
âpreté de langage les visées de la faction républicaine renaissante. Mais que
pouvaient ces avertissements, tombant au milieu des masses parisiennes, qui,
à raison de leur nombre même et de leur humeur, échappaient à toutes les
sollicitations, à toutes les habiletés de la candidature officielle ? Le 21
et le 22 juin, le scrutin s'ouvrit. En province, l'administration triompha
partout, grâce à son activité et plus encore grâce à l'indifférence publique.
Elle battit tous ses adversaires, y compris Montalembert[6]. A peine put-on enregistrer la
nomination de quatre ou cinq candidats combattus : M. Plichon et M. Brame
dans le Nord, tous deux indépendants, mais non hostiles ; puis, à Bordeaux et
à Lyon, M. Curé et M. Hénon, attachés, le second surtout, à l'opinion
démocratique. On ne doutait pas de ce grand succès. C'est vers Paris que se
tournaient les regards de ceux que la politique intéressait encore. Dès le
premier tour, deux républicains, MM. Carnot et Goudchaux, furent élus ; puis,
au second tour, le parti démocratique obtint trois autres élections, celles
de MM. Cavaignac, Ollivier et Darimon. Sur les dix circonscriptions de la
Seine, cinq appartenaient à l'opposition la plus accentuée. Malgré
les dangers de la critique, les adversaires du gouvernement ne résistèrent
pas au désir de mettre en lumière ce qui était, ce qu'ils jugeaient la morale
des élections. Dans les provinces où la candidature officielle avait pu se
déployer à l'aise, la victoire impériale avait été sans ombre : à Paris, où
les mêmes moyens ne se pouvaient pratiquer, le corps électoral s'était
partagé, les uns allant au pouvoir, les autres à l'opposition. La conclusion,
esquissée plutôt que formulée, c'était que les élections parisiennes, seules
exemptes de dol, de violence ou de fraude, avaient seules une valeur morale,
que seules elles compteraient aux yeux de l'étranger, et plus tard aux yeux
de l'histoire. Devant cette affirmation, au fond plus téméraire que vraie, le
gouvernement garda d'abord le silence, soit que le paradoxe lui parût trop
grossier, soit qu'il estimât que les partis vaincus ont, à l'exemple des
plaideurs malheureux, vingt-quatre heures pour maudire leurs juges. Comme
l'argument se renouvelait, les journaux qui s'étaient permis cette hardiesse
furent frappés d'avertissement ou de suspension. Puis, les insinuations
continuant, le Moniteur, sur un ton comminatoire, invita les gazettes
à clore leur polémique : « Aujourd'hui, dit-il, que la lutte est terminée et
qu'une majorité forte de plus de cinq millions de suffrages a nettement
constaté les sentiments du pays, il doit être mis un terme à des discussions
qui ne pourraient désormais avoir pour but que d'agiter inutilement les
esprits[7]. » Ainsi fait un maitre de
classe qui, après avoir toléré quelque émancipation, ressaisit les rênes et
reprend sa férule. L'avis était trop clair pour qu'on y restât sourd. Seul,
un journal qui s'imprimait au fond de la Bretagne feignit de n'avoir rien
entendu et, avec une ténacité tout armoricaine, prolongea les commentaires.
Une suspension de deux mois châtia cette obstination. Puis, tout rentra dans
l'ordre accoutumé. II Ces
rigueurs même étaient inutiles. Plusieurs années s'écouleraient encore avant
que le pays se reprit à la politique électorale. Déjà d'autres événements,
d'autres spectacles, d'autres pensées absorbaient l'attention et
l'absorbaient si bien que nul ne songeait plus au Corps législatif renouvelé. Le 16
juillet, comme les élections de ballottage s'achevaient à Paris, on apprit
que Béranger venait de mourir. C'était l'un des derniers représentants de cet
étrange parti qui, sous la Restauration, avait, au nom de la liberté, battu
en brèche le premier de nos gouvernements constitutionnels et avait abrité
ses revendications sous les souvenirs du plus terrible despotisme qui fut
jamais. Quelles funestes semences de discordes, de méfiances, de perturbation
morale ce parti jeta dans notre pays, on ne le dira jamais assez haut ni avec
assez d'énergie. Il empoisonna la source des deux plus grands biens publics,
à savoir l'autorité traditionnelle et la liberté elle-même. De tous ces
artisans de mal, Béranger avait été l'un des plus coupables, n'ayant pas,
comme les vaillants soldats de l'Empire, l'excuse de la colère, de la défaite
ou de l'ignorance. La popularité, une popularité malsaine, mais immense,
avait récompensé cette œuvre de confusion, et, par la plus extraordinaire des
méprises, on s'était habitué à vénérer comme le patriarche du libéralisme
l'un des plus grands corrupteurs de l'idée libérale. Ayant souri à la fois à
la Révolution et à l'Empire, Béranger, à l'heure de sa mort, méritait d'être
revendiqué par l'un et par l'autre. Le gouvernement impérial prit les
devants. Quand on sut que le grand chansonnier était à l'agonie,
l'Impératrice, par une inspiration un peu excessive si elle n'eût été
calculée, fit prendre de ses nouvelles et s'abstint même de paraître à une
représentation théâtrale où elle devait se rendre cc soir-là. Puis, dès que
le malade eut expiré, il fut résolu que les obsèques du Poète national
seraient célébrées aux frais de la liste civile. En payant les funérailles,
Napoléon se réservait le droit de confisquer la dépouille. On reprit le même
appareil déployé jadis pour Arago, mais avec plus de pompe et avec la
prestesse que donnait désormais l'habitude. « J'apprends, disait dans une
proclamation le préfet de police, que des hommes de parti cherchent
l'occasion de renouveler les désordres d'autres temps. Le gouvernement ne
souffrira pas qu'une manifestation tumultueuse se substitue au deuil
respectueux et patriotique qui doit présider aux funérailles de Béranger. »
Pour écarter la foule, on invoquait les volontés du mort lui-même qui avait
demandé que son cercueil fût rendu à la terre sans discours et sans bruit. En
conséquence, on réglait d'avance le cortège funèbre, « qui se composerait
uniquement des députations officielles et des personnes munies de lettres de
convocation ». Le 18 juillet, à midi, heure des obsèques, la rue de Vendôme
où demeurait le défunt vit affluer une grande multitude, mais de soldats et
de fonctionnaires en habits brodés. Les gardes de Paris à cheval ouvraient la
marche, un escadron de hussards la fermait : sur tout le parcours jusqu'à
l'église Sainte-Élisabeth et depuis l'église jusqu'au cimetière, des
détachements empruntés à tous les régiments faisaient la haie : dans les rues
adjacentes, une nuée de sergents de ville, affligés sans doute, mais
inflexibles, refoulaient avec énergie les amis trop turbulents du mort. Avec
un mélange de pompe extraordinaire et de hâte inaccoutumée, on s'achemina
vers le Père-Lachaise. Des fenêtres et des toits garnis de monde partaient
par intervalles des acclamations. Plus les témoignages se montraient
bruyants, plus on pressait le pas, partagé qu'on était entre
l'accomplissement des honneurs officiels et le désir de se décharger
promptement (lu cadavre. Enfin, par le plus court chemin, on atteignit la
hauteur de la grande nécropole, et silencieusement le cercueil fut descendu
dans le tombeau de Manuel. Tandis
qu'on conduisait Béranger à sa dernière demeure, on s'entretenait presque
publiquement d'un complot contre la vie de l'Empereur. Des étrangers, des
Italiens, disait-on, avaient été arrêtés, et des armes saisies à leur
domicile, ainsi que des correspondances, n'avaient pas laissé de doute sur
leur dessein. Le 22 juillet, un entrefilet du Moniteur confirma le
bruit général et ajouta qu'un procès prochain mettrait en complète lumière
ces criminelles menées. Le 6 août, trois Italiens qu'on appelait Tibaldi,
Grilli, Bortolotti comparurent devant la Cour d'assises. Le premier était un
opticien qui habitait Paris depuis 1850, mais avait fait plusieurs voyages à
Londres ; les deux autres étaient de misérables comparses soudoyés à prix
d'argent et récemment venus d'Angleterre. Trois lettres de Mazzini interceptées
à la poste, la saisie d'une valise appartenant à Tibaldi et contenant des
poignards et des pistolets, les contradictions des deux derniers accusés,
contradictions suivies d'aveux, tels étaient les éléments principaux de
l'accusation. Tibaldi fut condamné à la déportation, ses deux compagnons
chacun en quinze années de détention. — L'important était non de frapper ces
vulgaires coupables, mais de châtier leurs inspirateurs ou du moins de les
dénoncer à l'Europe. Les lettres saisies établissaient la complicité de
Mazzini. L'enquête judiciaire se flatta de porter plus haut encore les
responsabilités et de surprendre enfin, la main dans le crime, l'un de ces
exilés de Londres qui avaient jusque-là déconcerté tous les soupçons. Dans
trois interrogatoires successifs[8] l'accusé Bortolotti avait
affirmé qu'en avril 1857, à Londres, s'étant rendu chez Mazzini en compagnie
d'un sieur Massarenti, il y avait vu un Français, grand, gros, portant
moustaches, dont le nom avait été prononcé devant lui et qui, disait-il avec
son accent italien, s'appelait Drou-Rolline. Drou-Rolline avait causé
quelque temps en sa présence avec Mazzini. Sur quel sujet ? Il déclarait
n'avoir rien compris, parce que tous deux s'exprimaient en français : mais
Massarenti lui avait dit qu'ils s'entretenaient des habitudes de l'Empereur,
lequel, suivant Mazzini, sortait souvent seul et, suivant Drou-Rolline, était
toujours accompagné. L'information jugea que Drou-Rolline signifiait
Ledru-Rollin. Un second indice s'ajoutait à celui-là. Bortolotti, avant de
partir pour Paris, était allé trouver Massarenti et, alléguant sa misère, lui
avait demandé de l'argent : « Mazzini t'en donnera, aurait répondu Massarenti
; mais pour le moment il n'en a pas ; je n'en ai pas davantage et n'en aurai
que quand Drou-Rolline en aura fourni[9]. » Quelle force probante
convenait-il d'attacher à la déclaration d'un accusé ? Cet entretien en
français, rapporté sur un ouï-dire par un Italien qui y avait assisté sans y
rien comprendre, méritait-il qu'on le recueillît ? Ce nom de Drou-Rolline,
altéré dans un idiome étranger, constituait-il une désignation suffisante ?
Le lecteur appréciera. Le 3 septembre, la Cour d'assises de la Seine
confondit dans la même sentence Mazzini et le fameux révolutionnaire
français, et les condamna tous deux par contumace à la déportation. De
Londres, Ledru-Rollin protesta dans une brochure, offrit même de se faire
juger par un jury anglais, mais se garda bien de renoncer à la sécurité de
l'exil. La confrontation, seule capable de détruire l'indice ou de le
confirmer, la confrontation manqua donc, et, sur cet incident obscur, la
lumière ne se fera sans doute jamais. Quoique
la fréquence des complots causât quelque souci, on eut bien vite oublié
Tibaldi et ses misérables complices. Avec l'été commencèrent les manœuvres du
camp de Châlons. L'Empereur y présida, et le public s'intéressa vivement à
ces grands exercices militaires. La fête du 15 août coïncida cette année-là
avec toutes sortes de solennités. Le Nouveau Louvre fut inauguré. Une
médaille dite de Sainte-Hélène fut instituée en faveur des vieux soldats de
l'Empire. A quelques jours de là fut ouvert, au milieu d'une grande pompe
civile et religieuse, l'asile de Vincennes destiné aux ouvriers
convalescents. Le bouquet de toutes ces fêtes, ce furent les nouvelles qui
arrivaient d'Afrique. Elles annonçaient que, grâce à la patiente activité et
à la sagesse du maréchal Randon, la Kabylie était définitivement soumise :
une glorieuse campagne qui venait de finir avait achevé de la subjuguer, et
désormais la conquête semblait consolidée. Volontiers nous placerions ici le
récit de ces faits d'armes. Mais l'Algérie tient une place si grande dans
notre histoire contemporaine, elle se rattache si intimement à toutes nos
destinées à venir, que nous nous proposons de lui consacrer dans la suite de
ce livre un chapitre à part. D'elle on peut dire ce que Salluste, dans sa Vie
de Jugurtha, dit de Carthage : « Il vaut mieux n'en pas parler que d'en
parler incomplètement[10]. » Dans le
même temps, la curiosité fut excitée par de nombreux déplacements princiers.
L'Empereur et l'Impératrice se rendirent à Osborne auprès de la reine
d'Angleterre. Dans de longs entretiens avec le prince Albert, Napoléon III
s'abandonna jusqu'à dévoiler quelques-unes des tendances de sa politique. Il
se plaignit fort de la duplicité de l'Autriche. Il esquissa le plan de
grandes agglomérations nationales. Quant au prince, il s'attacha surtout à
mettre en garde son auguste visiteur contre une intimité trop grande avec le
Czar : « Vous avez fait, lui dit-il, un grand pas vers la Russie : ce que
veulent les Russes, c'est faire de l'Empire ottoman une sorte d'Allemagne
avec de petits États qu'ils pourraient gouverner absolument sans frais et
sans responsabilité[11]. » Ce langage impressionna-t-il
l'Empereur ? Il est permis d'en douter : un mois après, on le vit se rendre à
Stuttgart pour s'y ménager une entrevue avec l'empereur Alexandre. C'est que
déjà il méditait toutes sortes de projets qui ne pourraient réussir sans la
neutralité bienveillante du cabinet russe. Après trois jours de fêtes
officielles, les deux monarques se séparèrent, Napoléon pour revenir en
France, Alexandre pour continuer la série de ses royales visites : car il ne
rentra dans ses États qu'après avoir rencontré à Vienne l'empereur
François-Joseph, et à Potsdam le prince régent de Prusse. L'automne
qui vint bientôt ne fut pas moins fertile en incidents. De grands procès
passionnèrent le public. On vit un capitaine de l'armée française, qu'on
appelait Doineau, traduit devant la Cour d'assises d'Oran et condamné à mort
pour assassinat d'un chef indigène. Un mois après, devant le tribunal
correctionnel de Colmar, comparut et fut condamné, sous la prévention de
fraude électorale et de port illégal de décorations, un membre du Corps législatif,
M. Jules Migeon. L'importance de ces poursuites ne résidait pas dans le rang
des inculpés, mais dans les révélations qu'on attendait. Devant les juges
d'Oran se déployèrent à nu l'arbitraire et les abus des bureaux arabes ;
devant ceux de Colmar se montrèrent, sous un côté tantôt comique, tantôt
attristant, les manœuvres accoutumées de la candidature officielle. Dans
l'une et l'autre affaire, Jules Favre était assis parmi les membres du
barreau : en Afrique, il fut l'avocat de la partie civile contre Doineau ; en
Alsace, il fut le défenseur de M. Jules Migeon. Nul, par nature et par
profession, n'excellait plus à grouper les faits, à les grossir, à laisser
entendre tout ce qu'il ne pouvait pas dire, à greffer sur la vérité même
toutes sortes d'insinuations qui, aux yeux du public ignorant et prévenu,
feraient corps avec elle. C'est par là qu'il communiqua aux deux causes où
fut mêlée sa parole, tout le retentissement des plus grands procès
politiques. — Dans le même temps, les tribunaux correctionnels inscrivirent à
leur rôle des affaires bien différentes, mais de nature non moins
exceptionnelle. On voyait alors paraître les premières productions de ce que
plus tard on devait appeler la littérature réaliste. Plusieurs
estimèrent que les bonnes mœurs étaient offensées et réclamèrent une
répression. Déjà Gustave Flaubert avait été poursuivi pour son roman, Madame
Bovary, et les juges l'avaient acquitté. A son tour, le poète Baudelaire
fut cité devant la justice pour son livre : Les fleurs du mal, et
cette fois le réquisitoire du ministère public fut suivi d'une condamnation. C'est
ainsi que les débats judiciaires remplaçaient, aux yeux du public, les débats
amoindris du Parlement. A la même époque, le Palais donna un autre spectacle.
Au mois de novembre, la Cour de cassation se réunit en audience solennelle
pour installer un nouveau procureur général, en remplacement de M. de loyer,
qui avait recueilli les sceaux laissés vacants par la mort de M. Abbattucci.
Celui qui monta sur ce siège n'était autre que M. Dupin, l'ami de
Louis-Philippe et son exécuteur testamentaire. Ces mêmes fonctions, il les
avait longtemps occupées, puis en était démis quand avaient paru les décrets
sur les biens de la famille d'Orléans. Après six ans de retraite, il estima
sans doute, ou que le deuil avait assez duré, ou que la confiscation avait
avec le temps perdu son air d'injustice. Il reparut le front dégagé au milieu
de ses collègues et, avec un laisser-aller très étudié, leur expliqua les
motifs de sa retraite et de son retour. S'il avait abandonné sa charge,
c'était non par motif politique, mais pour se mieux consacrer au mandat que
lui avait confié un roi malheureux mort dans l'exil. Ce mandat achevé, rien
ne s'opposait à ce qu'il bénéficiât de la bienveillance spontanée de l'Empereur
: « Je rentre, ajouta-t-il, jure quodam postliminii, au sein de
la famille judiciaire, au milieu de collègues dont les mœurs douces et
affables m'ont souvent consolé des aigreurs de la politique. » Ayant dit
cette harangue, M. Dupin rentra chez lui, sans souci des quolibets qui
longtemps le poursuivirent. Tantôt il feignait de ne pas les entendre, tantôt
il affectait de s'en étonner. « Il n'avait jamais été, disait-il, homme
de parti, et, s'il revenait à la Cour de cassation, ce n'était au prix d'aucun
sacrifice indigne, mais pour servir la justice avec indépendance. » Langage
rigoureusement véridique, nullement malhonnête, mais qui éveilla, même dans
les régions officielles, un dédain un peu méprisant. Comme
l'automne s'achevait, on conduisit au lieu de son dernier repos un homme dont
le mérite avait été précisément de sauvegarder à travers bien des fautes
l'entière dignité de sa vie. Après le coup d'État, Cavaignac s'était retiré
dans une propriété rurale, au fond du département de la Sarthe. Là, sa santé,
qui avait subi la triple épreuve des fatigues guerrières, des émotions
civiques et enfin de l'ostracisme, s'altéra promptement. Le 28 octobre 1857,
comme il sortait un fusil à la main, un malaise subit le saisit : il remit
son arme à son garde, se traîna jusqu'au seuil de sa demeure et s'affaissa en
poussant un profond soupir ; ce fut le dernier. Sa veuve voulut que Paris
reçût ses restes. Assistée d'un ami, elle enveloppa l'illustre mort clans son
caban, ce vêtement accoutumé des officiers d'Afrique, puis le plaça dans une
chaise de poste et, par un train spécial, l'amena jusqu'à l'embarcadère
d'Orléans. Deux jours plus tard, au milieu du respect public, le cercueil fut
transporté à l'église Saint-Louis d'Antin et de là au cimetière Montmartre.
Ce ne fut pas un deuil très bruyant ni même très profond, mais un unanime
témoignage, fait moins d'affection que d'inaltérable estime. C'est que les
fautes de Cavaignac avaient tenu à son entourage ; ses vertus ne relevaient
que de lui-même. Son éducation, pénétrée de germes révolutionnaires, avait
été inférieure à sa nature ; puis, jeté de bonne heure dans les camps, il
s'était habitué à pratiquer pour lui-même et à imposer autour de lui la plus
rigoureuse obéissance passive : de là, quand il fut arrivé à la vie publique,
un perpétuel combat entre les traditions de sa première jeunesse qui lui
soufflaient la complaisance pour toutes les témérités, et les habitudes de sa
vie militaire qui le rendaient cassant jusqu'au brisement. Sous les
apparences de la fermeté, il cachait l'indécision. Placé entre les
révolutionnaires ses amis et les conservateurs ses alliés, il avait frappé un
peu en aveugle, à droite et à gauche, croyant par ces rigueurs alternatives
affirmer son impartialité. A la tribune, il s'était montré Généralement
subtil jusqu'à l'obscurité, à moins que la sincérité de l'émotion ou la
grandeur de la cause ne l'élevât au-dessus de son auditoire et de lui-même ;
alors, en de rares occasions, il avait atteint l'éloquence, et la plus haute.
Toutes ces taches disparaissent aux yeux de l'avenir dans le simple et solide
éclat de ses mémorables vertus civiques. Soldat, soldat triomphant et maître
de tout faire, il ne prit à la liberté que ce qu'il fut contraint de lui
ravir, et s'attrista de sa victoire, loin de s'en enorgueillir jamais.
Confirmé dans son pouvoir, il ne céda à aucune tentation malsaine, ni à celle
de l'ambition, ni à celle de l'or, ni à celle de la popularité. Ses
défaillances dérivèrent de sa pensée qui souvent fléchit, non de son cœur qui
ne médita rien (le bas ni de servile. A la tête des affaires ou ramené par le
vote national à son banc de représentant, il y porta le même visage fier et
modeste, dédaigneux de l'intrigue, de la réclame vulgaire ou du mensonge. La
suprême disgrâce, qui brisa tout ensemble son épée et son mandat, mit à son
âme le dernier sceau, et dans sa retraite il eut, comme Lamoricière, Bedeau,
Changarnier, l'amère tristesse de voir ses compagnons d'armes combattre et
vaincre sans lui. Républicain, il l'était par tous ses souvenirs de famille.
« Je sacrifierais tout à la République, dit-il un jour à la tribune, même mon
honneur. » En cela il se trompait. Jamais il ne sacrifia son honneur ni à
rien ni à personne. Et c'est précisément cet honneur immaculé que la France
entière vint, sans acception de parti, saluer avec respect sur son -tombeau. III Au
milieu de tous ces incidents et de toutes ces émotions, qui pensait au Corps
législatif nouveau ? Nouveau ! l'était-il bien vraiment ? On en put douter
quand, le 28 novembre 1857, il se réunit, non encore pour sa véritable
session, mais pour la vérification des pouvoirs. Dans la réélection générale,
rien n'était changé : c'étaient les mêmes visages ; c'étaient les mêmes
places réparties sur les mêmes bancs ; c'étaient les mêmes conseillers d'État
investis des mêmes attributions ; c'était le même règlement, et, selon toute
apparence, établi pour longtemps ; ce serait sans doute aussi le même sort
effacé, la même existence un peu monotone, la même docilité tempérée par
quelques fugitifs accès d'indépendance. Cependant,
au Palais-Bourbon, un souci dominait. Que feraient les élus de la gauche ?
S'obstineraient-ils à refuser le serment ? S'ils le refusaient, ne se
ménageraient-ils pas quelque sortie dramatique ? On se rappelait Manuel
cramponné sur son siège et exigeant qu'une main de police vînt le saisir à
l'épaule et l'arracher à son banc. Parmi les députés régnait une disposition
à la fois craintive et curieuse : ils redoutaient une scène et secrètement
peut-être n'en eussent pas été fâchés : ce serait du moins un peu de bruit
autour de ce Corps législatif qui décidément n'en faisait pas assez. On se
sentit à la fois très rassuré et un peu déçu quand, à l'ouverture de la
séance du 1er décembre, M. de Morny lut à ses collègues deux lettres brèves
et simples par lesquelles MM. Goudchaux et Carnot refusaient le serment
constitutionnel. Déjà, disaient-ils en substance, ils l'avaient refusé en
1852, et « cinq ans d'expérience n'avaient fait que les confirmer dans
leurs sentiments ». La manifestation ainsi réduite se ramenait à des
proportions si modestes qu'elle passa presque inaperçue. Pourtant le
gouvernement ne voulut pas que pareille leçon se renouvelât, et un
sénatus-consulte, voté deux mois plus tard, décida que la prestation de
serment devrait précéder toute déclaration de candidature[12]. En l'absence de Carnot et de
Goudchaux qui venaient de se retirer, et de Cavaignac qui venait de mourir,
que restait-il à l'opposition radicale ? Deux représentants obscurs, M. Hénon
et M. Darimon, et au-dessus d'eux un avocat brillant, mais jeune et inconnu.
Vraiment c'était trop peu pour qu'on prît quelque souci. C'est sous cette
impression que les députés procédèrent à la validation de leurs pouvoirs. L'avenir ne devait point justifier tout à fait cette confiance dédaigneuse. Ce n'est pas seulement par leur nombre que les oppositions sont fortes, mais par la direction qu'elles subissent, par le souffle du dehors qui les porte ou les enchaîne, et surtout par les chances de la fortune qui tantôt les abattent jusqu'à les annihiler, tantôt les grandissent au-delà de toute espérance. Nous avons vu des oppositions qui, au début de la législature, débordaient au milieu des bancs de leurs adversaires et qui, par absence de direction, impopularité ou malchance, se sont amoindries au point de ne plus compter. Nous en avons vu d'autres qui, à peine remarquées d'abord, ont osé affirmer leur volonté et parfois l'imposer. Quatre mois après la réunion de la Chambre, comme on procédait à des élections complémentaires, les électeurs parisiens nommèrent pour les représenter Jules Favre, connu depuis longtemps, et Ernest Picard, cet avocat qui naguère s'était fait le patron d'Émile Ollivier. Jules Favre, grand par la perfection de l'éloquence ; Ollivier, ignoré encore, mais si supérieur à Favre lui-même par les études spéculatives, la spontanéité, les connaissances générales ; Ernest Picard, orateur secondaire, mais dangereux debater d'affaires et souvent sérieux sur un ton frivole ; à côté d'eux leurs compagnons M. Hénon et M. Darimon : voilà ceux que, dans la Chambre et dans le pays, on appellera les Cinq. Les Cinq, ce sera la première avant-garde de la véritable opposition démocratique, de celle qui, grandissant de législature en législature, fera pénétrer le premier coin dans le solide édifice de l'Empire. |
[1]
Journal des Débats, 8 juin 1857.
[2]
Loi du 9 juin 1857 (Bulletin des lois, 1857, 2e part., p. 457 et suiv.)
[3]
Bulletin des lois, 1857, 2e semestre, p. 244 et suiv.
[4]
Loi du 17 juin 1857. (Bulletin des lois, 1er semestre, p. 1201.)
[5]
Moniteur, 12 juin 1857.
[6]
Il eut 4.078 voix sur 29.022 votants. (Voir Montalembert en Franche-Comté,
par Mgr BESSON,
p. 126 et suiv.)
[7]
Moniteur, 10 juillet 1857.
[8]
16 juin, 9 et 17 juillet, acte d'accusation. (Gazette des Tribunaux, 7
août 1857.)
[9]
Acte d'accusation et interrogatoire de Bortolotti. (Gazette des Tribunaux,
7 août 1857.)
[10]
De Carthagine silere melius puto quam parum dicere. (Jugurtha,
caput XIX.)
[11]
Journal du prince Albert, 6 août 1857. (The life of Prince consort,
by Théodore MARTIN,
t. IV, p. 99-113.)
[12]
Sénatus-consulte du 17 février 1858. (Bulletin des lois, 1858, 1er
semestre, p. 73.)