SOMMAIRE : I. — Quelles raisons engagent
Napoléon III h protéger les intérêts catholiques. — Faveurs diverses ;
surveillance en matière de colportage ; aumôniers des dernières prières : les
conciles provinciaux : tendances du gouvernement impérial : présents aux
églises ; déférence envers les évêques ; manifestations religieuses. — Les
préfets mauvais vouloir de quelques-uns et exagérations de plusieurs autres.
— Langage excellent de l'Empereur.
II. — Sentiments du
clergé : comment l'expression de sa reconnaissance tourne à l'adulation. —
Ses revendications et ses espérances : les articles organiques ; le mariage
civil ; le repos dominical ; l'Université.
III. — Comment, autour
de l'Empereur, s'agitent diverses influences peu favorables aux intérêts
religieux ; le prince Napoléon : M. de Persigny : le préfet de police : le
parti des légistes. — De quelle façon sont écartées les revendications du
parti catholique : la loi de 185ti, sur l'organisation de l'instruction
publique. — Légères déceptions, mais qui ne troublent pas l'harmonie
générale.
IV. —Le sacre :
négociation officieuse : le général de Cotte : Mgr de Bonnechose et ses
entretiens avec le Pape et l'Empereur. — Comment Mgr de Ségur devient le
confident de Napoléon III : Napoléon demande nettement à Pie IX de venir le
sacrer : Pie IX et Mgr de Ségur : le sacre à Paris ou à Rome : comment les
délais prolongés équivalent à l'abandon de la négociation.
V. — Les divisions
entre les catholiques. — M. Louis Veuillot ; caractère de son talent et de
ses polémiques : puissance du journal l'Univers. — Les catholiques libéraux. —
Comment se consomme la rupture : ordonnance de Mgr Sibour contre l'Univers
: incidents divers : l'Univers jugé par lui-même. — Assassinat de Mgr Sibour. —
Apaisement momentané parmi les catholiques.
VI. — Les œuvres de la
Société chrétienne. — Établissements d'enseignement secondaire. — Haut
enseignement : l'École des Carmes : l'Oratoire : cours de la faculté de
théologie : conférences de Notre-Dame. — Fondations de bienfaisance et
serviteurs des pauvres : à quels foyers la charité puisait-elle ses
inspirations ? — Mme Swetchine ; Sœur Rosalie. — Le Père de Ravignan et ses
funérailles.
VII. — Comment le
gouvernement impérial persévère longtemps dans la même attitude bienveillante
vis-à-vis des catholiques. — L'Empire et les associations de bienfaisance :
l'Empire et l'épiscopat. — Langage chrétien de l'Empereur. — Premiers nuages
en 1857. — Voyage triomphal de l'Empereur en Bretagne. — Les derniers jours
de l'alliance.
I Dès son
avènement, plusieurs motifs convièrent Napoléon III à inscrire presque en
tête de son impérial programme la protection des intérêts catholiques. D'abord
il était personnellement religieux, quoiqu’avec de grandes lacunes du côté
des actes et des mœurs. Ceux qui l'ont le mieux pénétré affirment même que
ses croyances, un peu vagues et irraisonnées, auraient aisément tourné à la
superstition. A ces sentiments tout intimes se joignait la disposition
commune à tous les princes absolus qui se flattent d'assurer l'obéissance en
la rendant sacrée. En outre, le nouveau souverain, continuateur de Napoléon
Ier, n'oubliait pas que le chef de sa dynastie avait restauré les autels ; et
il eût été infidèle à ses traditions de famille s'il n'eût, au début de son
règne, enchainé l'Église par ses bienfaits. L'état des partis conseillait
enfin une politique favorable au clergé. Quoi de plus habile et aussi de plus
aisé que d'enlever aux royalistes leur clientèle ordinaire, c'est-à-dire les
prêtres et les populations catholiques ? Si l'Empereur se montrait aussi zélé
pour la religion qu'eût pu l'être Henri V lui-même, que resterait-il aux
monarchistes ? Quelques individualités brillantes ou notables, mais
impuissantes, et noyées dans la masse du suffrage universel. La voie était
nettement tracée, et Napoléon III, à cette époque de sa carrière, était trop
avisé pour ne pas la suivre. Il
arriva donc que les débuts de l'Empire furent pour le clergé pleins d'heureuses
promesses. Ce ne furent pas des concessions très importantes, mais de menus
présents répétés chaque jour. Peu de temps après l'acte du 2 décembre, une
circulaire ministérielle recommanda dans les chantiers dépendant de l'État
l'exacte observance du repos dominical. Le Panthéon, tour à tour monument
civil ou édifice sacré, fut rendu au culte. Les conditions de la
reconnaissance légale furent simplifiées pour les congrégations de femmes.
Les émoluments des évêques furent accrus. Un décret rétablit, au profit des
chanoines de Saint-Denis, les anciens traitements réduits en 1832. A quelque
temps de là, un autre décret constitua des pensions au profit des prêtres
âgés et infirmes : l'idée était excellente : elle eût été meilleure si cette
caisse de retraite n'eût été en partie alimentée par le produit des biens
confisqués sur les princes d'Orléans. — A ces faveurs se joignirent diverses
mesures de préservation sociale. L'Assemblée législative, en soumettant à une
autorisation préalable « tout distributeur de livres ou d'écrits »,
avait omis de réglementer le colportage lui-même. Cependant les colporteurs
formaient une sorte de corporation qui achetait à Paris, à Rouen, à Épinal, à
Limoges, des ouvrages à bas prix et les revendait ensuite dans les campagnes.
Quelques bons livres entraient par cette voie dans la circulation. Mais le
plus souvent les productions les plus malsaines étaient aussi les plus
goûtées. Des gravures licencieuses, tirées à part et que les vendeurs
tenaient en réserve au fond de leur boîte, achevaient de décider les
acheteurs irrésolus. On calculait que, sur neuf millions de petits livres
répandus de la sorte, huit millions au moins étaient plus ou moins
reprochables au point de vue moral et surtout au point de vue religieux[1]. Une Commission créée par le
ministre de la police dressa la liste des ouvrages qui seraient admis à
l'estampille du colportage, et, sans se faire juge des idées ou des
doctrines, écarta toute production dangereuse pour les mœurs ou calomnieuse
pour la religion. Le clergé accueillit avec une extrême faveur cette
épuration que, dans son zèle, il eût souhaitée plus complète. Ce qu'il ne
voyait pas avec moins de plaisir, c'était la surveillance plus active exercée
sur les cabarets ; c'était la mise en vigueur des règlements qui en
prescrivaient la fermeture pendant les offices du dimanche : les arrêtés
préfectoraux de cette époque révèlent presque tous le même soin, celui
d'assurer par une bonne police l'Église aussi bien que l'État, et de
comprendre l'un et l'autre dans une identique protection. — Dans un ordre
d'idées un peu différent, l'esprit élevé du prince lui suggérait parfois des
inspirations vraiment louables et populaires. Il savait que le peuple de
Paris, si soucieux de ses morts, souffrait cruelle-nient qu'aucun prêtre
n'accompagnât jusqu'au lieu de la sépulture le convoi du pauvre et ne bénît
la fosse avant qu'elle se refermât. Pour répondre à ce pieux désir, il
institua à l'entrée des cimetières des prêtres qui recevraient les cercueils
et réciteraient sur eux les suprêmes oraisons de l'Église. Ce ministère fut
bientôt désigné d'un nom à la fois expressif et touchant : ceux qui en
étaient chargés furent appelés les aumôniers des dernières prières. Ce
n'est pas calomnier le clergé de France que de lui attribuer en ce temps-là
peu de tendresse pour les libertés perdues. Parmi ces libertés, il en était
cependant une qu'il avait trouvée fort à son gré, c'était la liberté des
conciles. En dehors des conciles œcuméniques, l'Église avait, de temps
immémorial, tenu des assemblées moins solennelles qui groupaient les délégués
d'une ou plusieurs provinces ecclésiastiques et où s'agitaient des questions
de discipline et de liturgie. Sous la Restauration et sous Louis-Philippe,
les ombrages du pouvoir n'avaient point permis ces pieuses et doctes
réunions. Contre toute attente, la République de 1848 n'y avait point apporté
d'entraves. « D'une révolution entreprise au nom de la liberté des banquets
est née la liberté des conciles », disait un jour un évêque. A Reims, à
Paris, à Avignon, à Tours, à Bordeaux, à Soissons, les évêques se
rassemblèrent et formulèrent leurs décisions ou leurs vœux. Sur ces
entrefaites, le coup d'État survint. L'Église serait-elle affranchie du
silence imposé à tous ? Le gouvernement crut que, de ce côté, la défiance
serait superflue. Décidément l'Empire était aussi favorable, plus favorable
même que la Restauration. Il annonçait une protection égale et, en outre,
plus intelligente. Plusieurs conciles se tinrent, notamment à Amiens, à la
Rochelle, à Périgueux, et ce droit de parler et de délibérer, quand tout le
monde se taisait, eut un arrière-goût de privilège qui ne déplaisait pas. Ce
n'était cependant pas un régime privilégié que Napoléon III entendait
établir. De privilège, il ne voulait au fond que pour lui seul. Il lui
convenait de n'accorder aux catholiques que des grâces qu'il pût retirer ou
suspendre à volonté : en revanche, il leur en accordait beaucoup. Jamais plus
de présents ne furent faits aux églises : jamais plus de sollicitude ne fut
apportée à relever les édifices religieux : jamais le matériel du culte ne
reçut plus d'accroissements. Pour ne parler que de Paris, c'est vers cette
époque que fut achevée la construction de Sainte-Clotilde : c'est alors que
fut terminée la restauration de Notre-Dame : c'est en ce temps-là aussi que
Saint-Germain des Prés se couvrit des admirables peintures murales dues à
Hippolyte Flandrin. On a calculé que le crédit inscrit au budget municipal
pour le mobilier des paroisses fut doublé de 1848 à 1856[2]. — Les marques de générosité se
rehaussaient par ces témoignages de déférence auxquels les prêtres, même les
plus modestes pour eux-mêmes, attachent tant de prix. Il y a dans notre
langue des phrases stéréotypées qui veulent qu'un évêque soit toujours «
vénérable n et un général toujours « brave et loyal ». Nul gouvernement plus
que celui de l'Empereur ne fut soigneux de cette étiquette. Les circulaires
du ministre des cultes en ce temps-là seraient curieuses à relire, ne fût-ce
que par le contraste. Pas un angle qui ne fût soigneusement arrondi ; pas une
invitation qui ne se déguisât sous une prière ; puis les formules finales se
développaient avec cette ample abondance que notre démocratie dédaigne à
l'excès. Envers les membres les plus éminents de l'épiscopat, la politesse
banale se tempérait de nuances confiantes, délicates même jusqu'à la
coquetterie. En 1852, comme le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon,
allait se rendre à Rome, M. Fortoul, ministre des cultes, lui annonçait qu'un
bâtiment serait mis à sa disposition, puis il ajoutait : « Je désire que
vous nous reveniez le plus tôt possible ; personnellement, je ne me sens bien
que quand je sais que vous n'êtes pas trop loin de nous[3]. » Un autre évêque, et des plus
éclairés, M. de Bonnechose, était l'objet d'égards non moins flatteurs. Ces
sentiments d'équité bienveillante se retrouvaient non seulement dans les
correspondances, mais aussi dans les manifestations publiques. En aucun temps,
les processions de la Fête-Dieu ne furent plus brillantes, ni surtout plus
rehaussées par l'appareil de la pompe militaire ou civile. Les Ordres
religieux se multipliaient sous l'œil de l'administration, qui, si elle ne
les favorisait point toujours, ne les entravait presque jamais. Certaines
cérémonies témoignaient même un esprit de concorde jusque-là inespéré. C'est
ainsi que l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, ayant institué une solennité
littéraire annuelle appelée Fête des Écoles, on vit les représentants des
grands corps de l'État, les dignitaires de l'Université, les membres du
clergé s'asseoir les uns à côté des autres, applaudir ensemble les mêmes
pensées, et, comme on disait alors, célébrer d'un accord commun
« l'alliance de la science moderne et de la foi ». Cette
évolution n'allait point sans obstacles partiels ni sans exagérations
comiques. Parmi les préfets, plusieurs avaient appris à lire dans le
Constitutionnel, s'étaient plus ou moins affiliés aux sociétés secrètes,
avaient dans leur jeunesse juré un dévouement éternel à la liberté et une
haine non moins éternelle à la superstition. Ayant trahi la première partie
de leur serment, ils auraient aimé à rester fidèles à la seconde.
Quelques-uns résistèrent à la nouvelle direction, soit par une invincible
répugnance, soit dans l'espoir que ce zèle pieux se refroidirait bientôt.
D'autres, au contraire, obéirent, et comme ils se sentaient suspects,
poussèrent leur ardeur démonstrative au-delà des bornes commandées. Une fête
officielle tombait-elle un jour d'abstinence religieuse ? Ils ne manquaient
pas d'annoncer dans le journal de la préfecture, rédigé souvent par d'anciens
fouriéristes ou d'anciens saint-simoniens, que « Mgr l'évêque a avait été
consulté, et que Sa Grandeur, dans sa tolérante indulgence, avait daigné
faire fléchir pour la circonstance les prescriptions ordinaires de
l'Église ». Haranguaient-ils les lycéens aux distributions de prix, les
maires aux conseils de révision, les cultivateurs aux comices agricoles ? ils
ne négligeaient jamais de rendre grâce à la Providence qui avait suscité
l'Empereur à point nommé pour empêcher que les autels ne fussent profanés,
les prêtres persécutés, les excès de la révolution recommencés. En leurs
discours, mêlés de componction dévote et de menaces contre les ennemis de la
société, on ne savait ce qui dominait le plus, l'ostentation de la piété ou
l'ostentation de la force. Parfois aussi ils s'embarrassaient dans leur rôle,
comme on s'embarrasse dans un vêtement trop neuf et qu'on ne porte avec
aisance que si on l'a porté de bonne heure. C'était d'eux qu'un des exilés de
Londres écrivait : « Les bonapartistes vont à la messe à tort et à travers[4]. » Ils avaient en effet
des absences, des ignorances qui faisaient sourire ou déconcertaient. On les
voyait alors chercher vainement dans leur mémoire les pieuses phrases
récemment apprises, tandis que les vieilles réminiscences de leurs anciens amis,
Voltaire et Béranger, hantaient obstinément leur cerveau. Quelles
que fussent ces légères dissonances, elles ne troublaient point la note
générale. Surtout l'attitude de l'Empereur rassurait pleinement, tant elle
demeurait empreinte de bienveillance ! Il parlait mieux que ses agents, mieux
que ses ministres, mieux surtout que ses flatteurs. En 1853, au cours d'un
voyage dans le nord de la France, il tint aux évêques le langage le plus
élevé et le plus chrétien. L'année suivante, comme l'épidémie cholérique
avait fourni au clergé l'occasion de déployer son dévouement, il ne manqua
pas de féliciter par t'organe du ministre des cultes les prêtres qui
s'étaient le plus signalés et sut donner à ses remerciements le tour le plus
délicat. Vers la même époque, voici en quels termes modestes et fiers,
patriotiques et émus, il répondait à l'évêque de Bayonne qui le complimentait
pour le jour de sa fête : « L'usage a voulu, Monseigneur, qu'il y eût un
jour de l'année où toute la nation célébrât la fête du souverain ; c'est le
devoir du souverain, à son tour, de se recueillir en lui-même afin de savoir
s'il a fait tout ce qui dépendait de lui pour mériter ce concert d'hommages
et de vœux. C'est son devoir surtout de venir au pied des autels demander au
ciel, par l'intercession de ses ministres sacrés, de bénir ses efforts,
d'éclairer sa conscience, de lui donner sans cesse la force de faire le bien
et de combattre le mal. Je vous remercie, Monseigneur, des vœux que vous
adressez au ciel pour moi : mais veuillez aussi appeler sa protection sur nos
armées ; car prier pour ceux qui combattent comme pour ceux qui souffrent,
c'est encore prier pour moi[5]. » II Le
clergé aime l'encens. Il l'aime pour la religion qu'il représente : à son
insu peut-être, il l'aime souvent aussi pour lui-même. Il respirait avec
bonheur cette atmosphère de bienveillance : surtout il ne se lassait pas de
comparer les larges procédés de Napoléon III avec la mesquine et parcimonieuse
liberté du régime de Juillet. Dans l'allégresse générale, les voix
discordantes étaient rares : quelques-uns, comme l'illustre Père Lacordaire,
se tenaient tristement à l'écart, ou, comme Mgr Dupanloup et le Père de
Ravignan, ne se montraient ni hostiles ni éblouis, pratiquaient la réserve et
la conseillaient autour d'eux ; d'autres, à l'exemple de Mgr Jacquemet,
évêque de Nantes, déposaient dans leur correspondance intime l'expression de
leurs craintes pour l'avenir[6] : il se trouvait enfin quelques
prélats qui, soit prudence naturelle, soit prévoyance, évitaient de fixer
leurs sentiments par l'écriture et, pour payer leur tribut au nouveau
pouvoir, se contentaient de quelques paroles louangeuses. A part ces exceptions,
prêtres et évêques versèrent presque tous dans l'excès de l'éloge, et
plusieurs atteignirent les dernières limites de l'adulation. On vit alors un
étrange exemple de ce que peut l'abus des mots. Le gouvernement, pour plaire
au clergé, forçait un peu la mesure de sa bonne volonté : le clergé, de son
côté, voulant rendre plus encore qu'il ne recevait, amplifiait l'expression
de sa reconnaissance ; de là une double exagération qui, ni de part ni
d'autre, n'était tout à fait sincère. Ainsi s'expliquent les formules dévotes
sur des lèvres qui ne l'étaient guère : ainsi s'expliquent aussi dans des
bouches épiscopales les comparaisons malséantes qui ne craignaient pas de
rapprocher du nom de l'Empereur les grands noms de Cyrus, de Constantin, de
Charlemagne, de saint Louis. Ce n'est pas sans quelque confusion que les
respectables prélats relurent plus tard leurs discours, et ils essayèrent de
s'en excuser. L'un d'eux, Mgr Pie, le plus spirituel des ultramontains, fit,
sous une forme originale et non sans justesse, la confession de ses
collègues. « En 1852, disait-il, la France avait si grand besoin d'un
Charlemagne qu'elle est bien pardonnable d'avoir voulu à toute force voir
Charlemagne dans Napoléon[7]. » Ces
concessions partielles, ces témoignages de courtoise déférence seraient-ils
le prélude d'avantages plus positifs ? L'Église l'espéra. Elle se flatta de
briser ou au moins d'élargir quelques-unes des entraves que la Révolution lui
avait imposées. Elle caressa le désir non d'empiéter sur la société civile,
mais de reprendre sur les lisières quelques parcelles du terrain que jadis
elle avait perdu. De plus en plus confiante dans le nouveau Charlemagne, elle
osa, en des réclamations à la fois timides et ambitieuses, esquisser le
programme de ses doléances ou de ses vœux. Ce ne
furent pas des négociations ouvertes, mais des pourparlers interrompus,
repris, interrompus encore ; ce furent des insinuations discrètes, ce furent
des questions à demi posées et bientôt retirées dès qu'il était visible que
la réponse serait négative ou par trop différée. Au
concordat de 1801, contrat synallagmatique entre Pie VII et Napoléon Ier,
avaient été ajoutées, sous le nom d'Articles organiques, certaines
dispositions qui réglaient la police du culte, dispositions blessantes dans
le fond et surtout dans la forme, non consenties par le Pape et toujours
désavouées par lui. D'un pouvoir si équitable, si exempt des anciens
préjugés, ne serait-il pas aisé d'obtenir que ces articles fussent abolis ou
du moins révisés ? Tel était le premier desideratum du clergé français. — Un autre
point lui tenait à cœur. Le code Napoléon avait subordonné d'une façon
absolue le mariage religieux à la célébration préalable du mariage civil. Il
résultait de là que, les formalités civiles une fois accomplies, l'union des
deux époux devenait indissoluble aux yeux de la loi séculière quand bien même
l'un des conjoints se refuserait à la faire consacrer à l'autel. Que cette
hypothèse fût rare et presque inouïe, nul ne le contestait ; elle n'était
pourtant point tout à fait chimérique et devait, partout où elle se
produirait, devenir un grand sujet de scandale et de douleur. Forts de cet
argument, les plus zélés d'entre les catholiques réclamaient un nouvel examen
des lois sur le mariage, et ils venaient de trouver un défenseur autorisé en
la personne de M. Sauzet, ancien président de la Chambre sous Louis-Philippe
et très avancé depuis quelque temps dans le parti religieux. — Dans un autre
ordre d'idées, l'Empire naissant avait éveillé des espérances qui ne
demandaient qu'à grandir. On n'a pas oublié la circulaire ministérielle qui
prescrivait le chômage dominical dans les chantiers de l'État. Cette mesure
ne marquerait-elle point un retour à la législation de 1814, législation
tombée en désuétude, mais qui interdisait le travail public du dimanche ?
Pour justifier l'intervention du pouvoir en ces matières, on invoquait
l'exemple de l'Angleterre et des États-Unis. En attendant, l'archevêque de
Paris, Mgr Sibour, prélat très en faveur aux Tuileries, créait une
association pour le repos dominical, s'ingéniait à prévenir les objections,
s'efforçait même d'éveiller une sorte de mouvement d'opinion en faveur de la
réforme proposée. — Restait enfin l'Université, l'Université privée du
monopole, mais toujours un peu suspecte aux catholiques. On assure que,
pendant les jours qui suivirent le coup d'État, l'idée de l'abolir fut
entretenue. L'Église ne portait pas si haut ses désirs ou du moins ses
espérances. Mais ce qu'elle souhaitait, ce qu'elle voulait, c'était que
l'État, par ses tendances constantes et au besoin par quelque texte
législatif, maintint à sa place subordonnée cette corporation puissante et ne
la laissât reprendre jamais le gouvernement de l'instruction publique. Tels
étaient en gros les vœux du parti religieux. Tant que l'épiscopat s'était
contenté d'hommages et de faveurs de détail, on l'en avait rassasié. Quel
serait le sort de ces demandes plus positives ? On ne devait pas tarder à
l'apprendre. III Autour
de Napoléon III, plusieurs faisaient bonne garde, de peur que le souverain ne
se livrât au parti religieux. C'était
d'abord le prince Napoléon, en brouilles fréquentes avec son cousin, mais
pourtant toujours aimé et à certaines heures très écouté. C'était M, de
Persigny, personnage bizarre autant que dévoué, incapable de commettre
sciemment une mauvaise action, de jugement peu sûr d'ailleurs et de médiocre
conseil. Ministre de l'intérieur de 1852 à 1854, M. de Persigny détestait,
sans trop savoir pourquoi, les ultramontains, et, comme il était très
indépendant de langage, il ne se gênait pas pour le dire. Il voyait à droite
le principal péril : il surveillait avec un soin jaloux les agissements des
catholiques ; ses soupçons se portaient en particulier sur les sociétés de
Saint-Vincent de Paul qu'il devait plus tard frapper : « A Paris, disait-il à
un de ses amis légitimistes, M. de Melun, elles sont irréprochables ; mais en
province elles sont dès à présent et seront plus encore dans l'avenir autant
d'instruments entre les mains de nos ennemis[8]. » A la préfecture de police,
le même esprit régnait. Comme l'association pour le repos du dimanche venait
d'être créée sous les auspices de Mgr Sibour, M. Piétri insistait avec
vivacité pour que le gouvernement ne favorisât point l'entreprise nouvelle.
« Cette association, écrivait-il, est une mauvaise chose au point de vue
politique, et, loin de l'encourager, il ne faut rien négliger pour en arrêter
les progrès et mettre obstacle à son organisation. C'est déjà trop d'avoir
les sociétés de Saint-Vincent-de-Paul, Saint-François-Xavier et autres, sur
lesquelles on n'ose pas trop porter la main et qui nous enlacent de toutes
parts[9]. » Un parti surtout dénonçait
les inquiétantes visées du clergé, je veux dire le parti des légistes, peu
représenté dans l'entourage immédiat du souverain, mais assez puissant dans
la magistrature et dans le Sénat. C'étaient d'anciens parlementaires, très
assouplis vis-à-vis du pouvoir, tuais demeurés très parlementaires vis-à-vis
de l'Église : tels étaient M. Delangle, M. Bonjean, M. Rouland. Nourris des
anciennes doctrines gallicanes, ils les exposaient d'autant plus volontiers
que nul dans la génération nouvelle n'était assez armé pour leur répondre :
plus volontiers encore, ils évoquaient les souvenirs de leur jeunesse, les
billets de confession, les missions tapageuses, Saint-Acheul, la
Congrégation, les Jésuites : ils ne manquaient jamais, pour finir, de
s'abriter sous le grand nom de Bossuet, ce qui colorait leurs raisons d'un
certain air grave et même chrétien. Personnellement, l'Empereur se souciait
peu de ces querelles : le gallicanisme était l'une des nombreuses choses
qu'il ignorait tout à fait, et cette ignorance était même un de ses meilleurs
titres à la confiance du clergé. Néanmoins tout cet étalage de textes et de
maximes l'éblouissait un peu : il jugeait en outre que, si les libertés
gallicanes pouvaient tenir lieu des autres, il y aurait mauvaise grâce à
retirer aux prétendus libéraux le seul aliment qui leur restât. Donc, il
laissait dire et, par intervalles, semblait approuver. Forts de cette
adhésion, les doctes tenants du gallicanisme poursuivaient leur campagne. Ils
la poursuivaient au Sénat, ils la poursuivaient aussi au conseil municipal de
Paris où siégeaient plusieurs d'entre eux. Dans les séances de l'Hôtel de
ville, ils s'alarmaient ou feignaient de s'alarmer des envahissements des
Ordres religieux et surtout des dons faits aux églises. Tantôt ils
s'opposaient à ce que les legs fussent autorisés ; tantôt ils donnaient un
avis favorable, mais avec une restriction peu digne de leur science de
jurisconsulte, peu digne même de leur loyauté. « La mainmorte, disait un jour
l'un d'eux, est une sorte de caisse d'épargne qui peut être dans l'avenir,
comme elle l'a été après 1789, une puissante a ressource pour l'État[10]. » Ces
dispositions laissaient présager, pour les revendications ecclésiastiques, de
sérieux obstacles. Relativement aux Articles organiques, quelques pourparlers
s'engagèrent et furent poussés assez loin. En 1852, le prince ayant été
pressenti par M. de Bonnechose, évêque de Carcassonne, convint de bonne foi
que ces articles étaient critiquables et qu'il faudrait tôt ou tard traiter
avec le Pape. Il chargea même l'évêque d'exprimer ses sentiments à Pie IX et
l'invita, en termes un peu vagues d'ailleurs, à préparer les bases d'un
arrangement. Un peu plus tard, comme le cardinal Donnet, dans un entretien
avec l'Empereur, agitait la même question : « Mgr de Bonnechose est chargé de
négocier », répliqua le souverain. Quelle que fût la bonne volonté de
Napoléon III, les jours, les années même s'écoulèrent sans qu'aucune solution
intervînt. Le gouvernement se contenta de paraître ignorer les fameux
articles, de les laisser tomber dans une sorte de désuétude, mais il se garda
de les abolir ou de les réviser. — Quant au mariage civil, une note du
Moniteur, du 7 avril 1853, presque blessante dans sa hautaine brièveté,
réprouva tout projet de modification légale. L'année suivante, une pétition
des catholiques de Marseille ayant demandé au Sénat « l'accord de la loi
civile et de la loi religieuse[11] », M. Delangle, M.
Portalis, d'autres encore s'élevèrent avec une extrême vigueur contre les
prétentions cléricales[12]. En vain le cardinal Mathieu
s'efforça-t-il de rallier quelques voix douteuses et d'abriter son opinion
derrière l'autorité de Mgr Affre. L'échec fut complet, et le savant prélat ne
dissimula ni sa déconvenue, ni la perte de ses espérances. « Nous avons été
battus hier à plate couture, écrivait-il en termes familiers à Mgr Dupanloup.
Tous les gros bonnets du Sénat déclaraient à l'envi qu'ils ne voulaient pas
être conduits par l'Univers[13]. » — Le clergé n'obtint
pas davantage que le repos dominical fût sanctionné par la loi civile.
Quelques arrêtés municipaux défendirent l'étalage des marchandises le
dimanche, prescrivirent même la fermeture des magasins. Mais ces mesures
demeurèrent isolées. A deux reprises différentes, le 9 juin 1852 et le G
juillet 1854, le Moniteur exposa, en termes sensés d'ailleurs et courtois, la
pensée des pouvoirs publics : « Le gouvernement désire que la loi religieuse
soit observée : il en donne partout l'exemple, mais il ne veut et ne doit pas
faire plus : c'est là pour chacun une question de libre conscience qui
n'admet ni contrainte, ni intimidation. » Ce langage répondait à l'état
général des esprits ; il eût surtout été excellent si, dans les sphères
officielles, on ne se fût bientôt lassé du bon exemple promis. La
rigoureuse restriction des privilèges universitaires formait, on s'en
souvient, le dernier vœu de l'épiscopat. Ici la déconvenue fut plus vive :
car non seulement les catholiques ne gagnèrent rien, mais ils perdirent un de
leurs avantages. La loi
du 15 mars 1850, dans la pensée de ses auteurs, n'avait pas seulement pour
objet d'abolir le monopole universitaire, mais aussi d'asseoir sur des bases
toutes nouvelles le gouvernement de l'instruction publique. Dans cette vue,
elle avait créé, à Paris, sous le nom de conseil supérieur, une
assemblée composée des délégués des grands corps de l'État, du clergé, de la
magistrature, de l'enseignement officiel ou privé. Au chef-lieu de chaque département
avait été organisée, sous le nom de conseil départemental, une autre
assemblée moindre en dignité, mais formée d'éléments semblables, où le préfet
représentait le gouvernement, l'évêque la religion, les délégués du conseil
général ou de la magistrature l'esprit local et de famille. C'est à ces
représentants des différentes autorités sociales, et non plus à l'Université,
que devait appartenir la direction de l'instruction publique. Pour soustraire
à toute atteinte ces conseils et en particulier les conseils départementaux,
on avait pris soin de limiter la juridiction des recteurs, et on en avait
multiplié le nombre afin de restreindre l'influence de chacun d'eux.
Quatre-vingt-six recteurs avaient été institués, un par département. Ces
fonctionnaires conservaient sans doute la haute direction des établissements
universitaires, mais, fort effacés devant le préfet, l'évêque, les
fonctionnaires judiciaires, ils ne pouvaient plus prétendre à une sorte de
mainmise sur l'éducation de la jeunesse. L'Université demeurait corporation
enseignante et, à beaucoup d'égards, privilégiée, mais n'était plus pouvoir
dirigeant : cette haute magistrature de l'enseignement reposait tout entière
dans les conseils, conseil supérieur et conseils départementaux : tel était l'un
des traits distinctifs, et peut-être le plus original, de la loi de 1850. Or,
durant la session législative de 1854, il arriva que le gouvernement proposa
de substituer aux modestes recteurs départementaux seize recteurs qui
administreraient, sous le nom d'Académie, un ressort composé de cinq
ou six départements et s'appuieraient sur un conseil dit conseil
académique, où l'élément universitaire serait assuré de la majorité. Les
conséquences n'étaient point malaisées à prévoir. A ne considérer que la
logique, la liberté subsistait, elle subsistait pleine et entière. Mais la
loi de 1850 était altérée dans une de ses pensées principales. Que
deviendraient les conseils départementaux en présence de ce puissant recteur,
en présence de ce conseil académique où l'Université prédominerait ? Leur
serait-il possible, dans leurs limites territoriales, de conserver en matière
d'éducation l'autorité tutélaire dont le législateur les avait investis ? Ces
recteurs eux-mêmes, assimilés désormais par l'étendue de leur juridiction aux
premiers présidents et aux procureurs généraux, se contenteraient-ils de
diriger les établissements officiels, ne seraient-ils pas tentés de ressaisir
ou de revendiquer, dans leur ressort, cette direction d'ensemble réservée
depuis quatre années aux délégués de la magistrature, du clergé, des corps
élus ? — Dans le nouveau projet, l'épiscopat et les catholiques virent une
première revanche de l'Université. Le gouvernement ne négligea rien pour
calmer les appréhensions. Le projet n'avait, dit-il, d'autre objet que de
créer de grands centres d'instruction et de ranimer l'enseignement supérieur
presque éteint : à la veille de la discussion publique, un long article du
Moniteur fut consacré à accréditer cette thèse. En dépit de ces assurances,
la défiance subsista. Dans la presse catholique, les réclamations furent
vives. Elles l'auraient été davantage si un avertissement opportun infligé à
l'Ami de la religion n'eût montré les dangers de la critique. A la
Chambre des députés, M. d'Andelarre, M. Anatole Lemercier, M. de Montreuil
combattirent les orateurs officiels. Enfin, quand vint l'heure du scrutin,
une opposition de trente-neuf voix (opposition considérable pour le temps) trahit la répugnance de
certains catholiques à changer ou à mutiler en rien l'œuvre de l'Assemblée
législative. Ces
déceptions n'altéraient point sensiblement les rapports de l'Église et de
l'État, qui, somme toute, demeuraient excellents. Pourtant, à certaines
légères nuances, il eût été facile de reconnaître un enthousiasme un peu
refroidi. Les mandements ne parlaient plus de Charlemagne : ils se
contentaient de témoigner une approbation calme et une sécurité sereine pour
l'avenir. En recevant les hommages qu'on continuait à leur prodiguer, les
évêques laissaient par intervalles percer quelques regrets discrètement
contenus. Au début de l'Empire, plusieurs avaient rêvé une véritable
contrepartie de la Révolution. La réalité, quoique fort satisfaisante, leur
paraissait un peu mesquine en comparaison du rêve Tout bas, bien bas encore,
ils reprochaient à l'Empire d'avoir tourné court et de s'être arrêté au début
de ses bienfaits. Ils avaient espéré un livre, et voici que le livre
s'arrêtait à la préface. IV Peut-être
l'Église aurait-elle mené à bien ses revendications si l'Empereur, de son
côté, avait obtenu un témoignage de déférence qui eût à ses yeux rehaussé son
pouvoir et surtout charmé sa vanité. Un des principaux soucis de Napoléon III
était d'imiter son oncle. Comme Pie VII était venu à Paris pour sacrer
l'auteur du Concordat, il se figura qu'il ne serait pas malaisé de décider
Pie IX à la même condescendance vis-à-vis de lui. Ce
n'est pas à l'ambassade de France que le souverain confia ses ambitions et
ses vœux. La négociation était de nature trop délicate pour qu'il en dût rester
trace dans les chancelleries. Si la partie venait à échouer, il importait
qu'on parût ne pas l'avoir engagée. Par goût, Napoléon aimait d'ailleurs les
missions secrètes, parallèles et parfois contraires aux agissements
officiels. Cet épisode de diplomatie sacerdotale et césarienne mérite d'être
rapporté. Le
premier négociateur semble avoir été non un prêtre, mais un militaire. En
1852, le général de Cotte, aide de camp de l'Empereur, très connu pour ses
sentiments pieux, vint à Rome et sonda le Saint-Père sur ses intentions. Nous
ignorons ce que répondit le Pape. Ce que nous savons mieux, c'est l'accueil
fait à un second envoyé qui, peu après, vers le mois d'octobre, arriva au
Vatican. Cet
envoyé était Mgr de Bonnechose, évêque de Carcassonne, prélat très éminent,
fort en crédit, également attaché à l'Empereur et à l'Église, ayant la haute
réserve et les grandes allures de l'ancien clergé français, très propre à la
diplomatie et nullement dédaigneux des affaires humaines. Le Pape lui fit
connaître, en un ton de confidence, les propositions déjà apportées par le
général de Cotte. Il ajouta qu'il ne répugnait pas à aller en France, mais
qu'il craignait que le sacre accompli à Paris ne fût pour les autres
puissances un sujet d'ombrages et de jalousie. « Ne serait-il pas possible
que la cérémonie se célébrât à Rome ? » hasarda Mgr de Bonnechose. Et,
poursuivant avec une légère nuance d'ironie : « L'Empereur ne pourrait se
formaliser qu'on lui proposât l'exemple de Charlemagne. » Les pourparlers
s'ébruitèrent un peu. Plusieurs évêques français, alors auprès du Saint-Père,
furent consultés, notamment Mgr Bouvier, évêque du Mans. Mgr de Salinis,
évêque d'Amiens, prélat aussi enthousiaste de l'Empire qu'il l'avait été de
tous les régimes précédents, arriva un peu plus tard et reçut aussi sans
doute quelques confidences. Cependant, aux yeux du Saint-Père comme de Mgr de
Bonnechose, une question dominait toutes les autres : « Quel serait le prix
d'une si grande concession ? » La révision des Articles organiques
venait naturellement à l'esprit. Le Pape chargea l'un des prélats de sa
maison, Mgr Santucci, de préparer un exposé non seulement de cette affaire,
mais de toutes les demandes de l'Église. Puis, le 17 janvier 1853, comme il
recevait l'évêque de Carcassonne en audience de congé, il lui remit le
mémoire de son secrétaire : « Ce ne sont que les principes », fit
observer le Saint-Père ; et il laissa entendre qu'il transigerait sur
certains points et réduirait au besoin ses prétentions. Quelques
jours plus tard, Mgr de Bonnechose était à Paris. Il y arriva au moment où la
capitale se parait pour le mariage de l'Empereur. Deux fois il vit le
souverain. Celui-ci lui avoua son grand désir d'être sacré et l'interrogea,
non sans quelque anxiété, sur les dispositions de Pie IX. « Je ne sais rien
d'officiel, repartit Mgr de Bonnechose. Personnellement, le Pape est très
bien disposé, mais la chose présente de grandes difficultés. » Parmi ces
difficultés, il en était une qu'il appartenait à l'Empereur de lever, c'était
celle qui tenait aux Articles organiques. Napoléon III alla au-devant de
l'objection. « Je comprends fort bien, dit-il, que le Pape ne puisse
transiger sur certains principes ; mais moi aussi, j'ai à tenir compte du
préjugé public. — Sans doute, répondit l'évêque ; mais à défaut d'une
convention synallagmatique, Votre Majesté peut, sans l'intervention du Pape,
changer certaines dispositions défavorables à l'Église et leur en substituer
de meilleures. — Non, non, je veux faire un Concordat et y faire entrer tous
les adoucissements compatibles avec l'état de l'opinion. » Puis
l'Empereur mit fin à l'entretien : « Je vous ferai appeler s'il y a lieu »,
dit-il à l'évêque en le congédiant[14]. Il ne
semble pas qu'il l'ait de nouveau mandé. Relativement au sacre, il avait en
effet, à Rome même, un autre dépositaire de ses pensées en la personne de Mgr
de Ségur. Notre
génération se rappelle ce vieillard si actif malgré sa cécité, si mêlé à
toutes les œuvres de bienfaisance, et dont la rigueur doctrinale se tempérait
d'une si indulgente bonté que ses adversaires eux-mêmes n'auraient pu le voir
sans l'aimer. Mgr de Ségur était en ce temps-là un jeune prêtre, récemment
sorti du monde pour le sacerdoce, très en évidence par sa famille, par ses
remarquables qualités d'intelligence et surtout par sa sainteté toujours
égale, aimable et joyeuse. Napoléon le vit, fut charmé de ses manières et de
son esprit, le séduisit lui-même sans réserve. Au printemps de 1852, il
l'avait envoyé à Rome comme auditeur de rote. Là, grâce à ses liens de parenté
avec Mgr de Mérode, il avait été introduit au Vatican et avait bientôt gagné
la bienveillance paternelle de Pie IX. L'Empereur
ne pouvait trouver un meilleur intermédiaire. Entre le puissant monarque et
le prêtre, une correspondance s'établit. Napoléon aimait ces contrastes, et
de même qu'il se plaisait en des relations contradictoires, de même ses
épîtres s'égaraient en des milieux très différents. Dans ses lettres — autant
qu'on en peut juger par ce qui en a été conservé —, Napoléon témoignait les
sentiments les meilleurs, le plus grand zèle pour l'Église, persuadé non sans
raison que chacune de ses pensées serait portée aux pieds du Saint-Père.
Enfin, au printemps de 1853, jugeant que la solution ne pouvait être plus
longtemps différée, il se décida à une démarche décisive. Le 8
mai, comme un prélat italien, Mgr Ricci, partait pour Home, l'Empereur lui
confia une lettre pour M. de Ségur. Sous le même pli se trouvait une autre
lettre, celle-là pour le Saint-Père, et dans laquelle Napoléon III sollicitait
nettement de Pie IX qu'il vînt à Paris pour le sacrer. Dès qu'il fut en
possession de ces importantes dépêches, le jeune auditeur de rote ne perdit
pas une heure pour se rendre au Vatican. Le Souverain Pontife déplia
lentement le message, le lut et le relut avec une attention profonde,
scandant certains mots, appuyant sur certaines syllabes et témoignant une
satisfaction visible. Lorsqu'il eut fini : Ecco una magnifica lettera,
s'écria-t-il ; « voilà une lettre magnifique. » Puis, la réflexion modérant
l'élan de sa joie : « Il y a des difficultés, ajouta-t-il, de grandes
difficultés. » Aussitôt il en indiqua deux : la première venait de
l'Autriche, qui était sur le point de conclure un Concordat avantageux pour
l'Église et qui serait froissée par une préférence injustifiée ; la seconde
naissait des Articles organiques. Ici la voix du Saint-Père s'anima :
« Tel de ces articles, dit-il avec émotion, est un soufflet pour moi, schiaffo
per me[15]. » Il n'y
a rien de tel que les saints pour ne point connaître les obstacles, et M. de
Ségur était un saint. Convié par Pie IX à émettre son avis, le pieux et
spirituel abbé eut bientôt improvisé sa solution. Il proposait que le Pape
satisfît tout le monde, qu'il se rendît à Paris pour sacrer Napoléon III,
puis à Vienne pour sacrer François-Joseph. « Le voyage en France,
poursuivait-il, sera les restes du gallicanisme : le voyage à Vienne sera
pour le protestantisme un coup mortel. » Ainsi parlait M. de Ségur, ne
songeant pas que les cérémonies, même les plus augustes, perdent leur
prestige par leur multiplicité, et que le Pape, devenu le distributeur
universel des saintes Onctions, tomberait du rang de chef de l'Église à celui
de grand aumônier des rois. Si naturelle que fût l'objection, Pie IX ne la
formula pas. Bien au contraire, ce langage le charma. « Eh bien, nous irons,
dit-il avec entrain. Seulement, si l'Empereur veut que j'aille en France, il
faut qu'il m'ouvre la porte. Qu'il abroge toute disposition, tout décret
contraire au Concordat. Je laisserai passer trois mois pour éviter à
l'arrangement l'apparence d'un marché. Et puis, en voiture. E poi in
carrozza[16]. » Il
restait au négociateur à rendre compte à son maître du résultat de son
ambassade. Il n'y manqua pas. Il insista surtout sur l'abolition nécessaire
et préalable des Articles organiques. « Ce qu'on vous demande,
ajouta-t-il, c'est du bois mort : car ces dispositions funestes sont
inexécutables et inexécutées. » Deux mois plus tard, comme les vacances
du tribunal de la Rote le ramenaient à Paris, M. de Ségur vit l'Empereur et
le trouva toujours dans les mêmes sentiments : désir très vif d'être sacré ;
équitable et large bienveillance pour les intérêts religieux ; répugnance
presque invincible pour tout acte ouvertement contre-révolutionnaire ou
entaché de réaction. Dans son zèle à vaincre les obstacles, le confident du
souverain, reprenant l'idée de M. de Bonnechose, se hasarda à proposer que le
sacre se fît non à Paris, mais à Rome, et, comme M. de Bonnechose, s'autorisa
du grand exemple de Charlemagne. Ici Napoléon l'arrêta par une de ces
confessions qui lui échappaient quelquefois et qui offraient un singulier
mélange de bonhomie sincère et de persiflage. « Le sacre à Rome
répliqua-t-il, j'y ai bien pensé : mais, dans ma jeunesse, j'ai mené là-bas
une vie trop peu édifiante pour que je puisse, sans provoquer de malveillants
commentaires, me montrer aux Romains dans le pieux appareil d'une si auguste
cérémonie. » En redoutant ces fâcheux souvenirs, l'Empereur ne se trompait
pas tout à fait. Dans l'entourage du Pape, il aurait pu, à travers le masque
des années, distinguer des visages connus. Pour n'en citer qu'un seul, l'un
des membres du Sacré Collège, le cardinal Ferretti, n'était-il pas ce même
gouverneur de Spolète dont Louis-Napoléon avait assiégé la ville, quand, en
1832, de concert avec son frère, il envahissait les États pontificaux ? Il est
rare que, dans les négociations humaines, les délais excessifs n'équivalent
point à un échec. Pendant toute l'année 1854, les pourparlers continuèrent,
mais tournant toujours dans le même cercle et de plus en plus inactifs. De
part et d'autre, les témoignages de bonne volonté étaient sincères : à Rome,
on louait beaucoup la fermeté de Napoléon III dans la question des Lieux
saints ; on approuvait fort le zèle du gouvernement impérial à organiser le
service de l'aumônerie en vue de la guerre d'Orient : à Paris, l'Empereur
n'appréciait pas moins le bon esprit et le dévouement du clergé. Voulait-on
régler l'entente ? Les obstacles surgissaient. C'était, au Vatican, l'appréhension
de l'Autriche, la haine des Articles organiques non abolis, les répugnances
du Sacré Collège : aux Tuileries, c'était, comme l'écrivait M. de Bonnechose
dans une lettre à Pie IX[17], la crainte des légistes et
l'opposition de l'ancien gallicanisme. Il n'est pas non plus téméraire de
penser que le monarque français, élevé au trône depuis deux ans, jugeait la
cérémonie un peu tardive : peut-être aussi Napoléon III estimait-il que les
victoires de Crimée assureraient suffisamment sa couronne, et que cette consécration
rendrait l'autre moins nécessaire. Sur ces entrefaites, M. de Ségur devint
aveugle, et peu après quitta Rome. Avec lui, disparut l'intermédiaire pieux
et dévoué qui, dans les années qui suivirent, aurait pu maintenir l'alliance
ou en réparer les brisements. Après avoir failli se réunir et se confondre
dans un acte de solennelle union, le Pape et l'Empereur s'éloignèrent un peu
l'un de l'autre : longtemps ils marcheront dans des voies parallèles en
échangeant encore par intervalles les marques de leurs sympathies : puis,
malgré la protection officielle continuée, la séparation morale se
consommera, elle se consommera si bien que Pie IX et Napoléon n'auront plus
aux yeux de l'histoire qu'un seul point de ressemblance, la grandeur des
épreuves qui traversèrent le pontificat de l'un et marquèrent d'un sceau si
tragique les dernières années de l'autre. V Ces
négociations ne s'ébruitèrent guère, et sur l'heure ne furent point
divulguées. Eussent-elles été connues, les catholiques n'y auraient prêté qu'une
attention un peu distraite. Ils traversaient alors une crise intérieure
pénible qui longtemps troubla les meilleures âmes, laissa dans les cœurs des
ressentiments amers et ne s'apaisa que par la disparition des principaux
acteurs. Sous le
régime de Juillet, pour soutenir les intérêts de l'Église, un journal avait
été créé qu'on appela l'Univers. Pendant plusieurs années, la nouvelle
feuille vécut d'une existence plus précaire que brillante. Les chefs du parti
religieux s'impatientaient de cette obscurité. Ils poursuivaient alors
d'importantes revendications, en particulier la liberté d'enseignement, et
volontiers ils eussent souhaité à la tête de leur principal organe quelque
publiciste énergique, un peu batailleur même, qui forçât l'attention. Un jour,
il arriva que ce vœu fût réalisé. L'Univers sortit des limbes, grandit,
devint fameux. Il semble que ses patrons eussent dû se féliciter. Cependant
leur joie se tempéra de surprise, d'inquiétudes, de pressentiments. L'homme e
énergique et batailleur » était trouvé, mais vraiment il l'était trop. M.
Louis Veuillot (car tous nos lecteurs ont deviné son nom) n'appartenait pas par son
origine au parti qu'il devait à la fois illustrer et troubler. Sa première
jeunesse, remplie par les obscurs travaux du journalisme ministériel, s'était
écoulée, non Jans l'irréligion, mais dans l'indifférence. Comme il faisait un
voyage à Rome, son âme s'émut des grandeurs catholiques. « Je m'approche
de plus en plus, écrivait-il, de celui qui tient lieu de tout et console de
tout[18]. » Ces pieuses paroles
laissaient deviner une conversion prochaine. Elle fut complète autant que
prompte. Le jeune publiciste revint à Paris, non seulement ramené à Dieu,
mais décidé à lui consacrer sans réserve ses forces, son talent, son avenir,
sa vie tout entière. Il les lui consacra, en effet, et avec la plus sincère
vaillance, quoique sous une forme inaccoutumée jusque-là. Au
début de l'Empire, M Veuillot était, depuis dix ans déjà, rédacteur en chef
de l'Univers. Il y régnait, et en maître absolu. Son âge mûr étalait dans
leur plein épanouissement de riches qualités natives qu'aucun art n'avait
pris soin de contenir ou d'émonder. Il avait inauguré pour les catholiques
une attitude nouvelle. Nos pères, au commencement de ce siècle, avaient
repris leurs pratiques religieuses avec dévotion, mais avec timidité, comme
si le sourire de Voltaire les eût encore poursuivis : non seulement ils ne
sortaient pas de leurs temples, mais volontiers ils auraient réduit ces
temples mêmes aux proportions de ces mystérieux oratoires où, pendant la
Révolution, ils célébraient leur culte : sous prétexte que le bruit ne fait
pas de bien et que le bien ne fait pas de bruit, ils gardaient le silence au
point de paraître morts : leur humilité avait un arrière-goût d'humiliation.
Déjà Montalembert, avec la noble intrépidité de son grand cœur, avait
entrepris après 1830 de souffler un esprit plus hardi. Ce qui était fierté
chez Montalembert devint chez M. Veuillot provocation. Il confessa sa foi non
seulement sans respect humain, mais presque avec bravade. « C'est l'Italie
qui m'a fait catholique », écrivait-il un jour. L'Italie à ses yeux, c'était
Rome ; Rome, c'était le Pape : ultramontain, il le fut, et avec ostentation.
Les appellations les plus impopulaires, loin de l'effrayer, l'attiraient. «
L'Univers, disait-il, est dans la presse ce que les Jésuites sont dans
l'Église. » L'Église, il la défendait en bloc, dans ses dogmes, dans son
histoire, dans ses ministres, et si, sur quelque point, l'apologie malaisée
semblait abandonnée, c'est de ce côté que se portait sa verve faite de
paradoxe et de dévouement. Tous les clichés modernes, il se plaisait à les
briser ; sur eux il piétinait avec joie, et les mettait en pièces avec
raffinement. Un jour, en 1851, comme on le pressentait sur une candidature à
l'Assemblée législative, il répondait avec un dédaigneux persiflage :
« Je n'appartiens à aucun parti ; je ne voudrais entrer à la Chambre que
comme sacristain[19]. » Ce mot peint bien le tour
particulier de son humilité, et peut-être aussi de son orgueil : pour
défendre l'Église, aucun rôle ne l'eût rebuté ; sacristain, il l'eût été
volontiers, à la condition toutefois de défendre le temple plus encore que de
le parer, à la condition surtout d'inspirer par intervalles les paroles qui y
retentiraient. Un rôle
si nouveau exigeait plus de talent encore que d'audace. A cet égard, M.
Veuillot avait sujet de remercier la nature. D'instinct il avait pénétré tous
les secrets de la langue française. Sous sa main, cet instrument merveilleux
rendait tous les sons, interprétait toutes les nuances, se pliait à toutes
les impressions de la colère et du mépris, de la tristesse ou de l'ironie. Il
était né écrivain, et il le sentait si bien que toujours sa plume suffit à
ses ambitions. Sa verve était prime-sautière, originale et surtout de franc
jet. Il était de ces privilégiés dont la fécondité donne sans s'épuiser
jamais. Libre diseur avec une pointe de réalisme, il eût poussé à l'excès sa
liberté gauloise si ses scrupules ou ceux de ses lecteurs n'eussent contenu
ses propos. Plus incisif que mesuré, plus vigoureux qu'élégant, il lui
arrivait de tomber dans la vulgarité ; mais cette vulgarité même était l'un
de ses artifices pour retenir les esprits et les frapper. Par la profondeur
du trait, il rappelait La Bruyère ; par le tour imprévu du langage, par
l'exagération puissante des proportions, il faisait penser à Rabelais.
Parfois aussi l'âme du grand journaliste s'amollissait. Tantôt pour louer les
morts qui lui étaient chers, tantôt pour exprimer ses inquiétudes ou ses
joies, il trouvait des accents émus jusqu'à la tendresse ou superbes jusqu'à
la sublimité. Son style se tempérait alors des plus exquises délicatesses ;
sa pensée se dégageait avec des grâces qui étonnaient et charmaient. Ce
n'étaient que des éclaircies. « Mon âme est bonne, disait un jour M.
Veuillot avec une sincérité ingénue, mais je ne le montre pas assez. » Non
vraiment, il ne le montrait point assez. Son souci habituel le ressaisissait
bientôt, celui de surprendre le point faible de son adversaire, de le
terrasser, d'user sans pitié de la victoire. Par-dessus tout, il méritait
qu'on lui appliquât le mot de Saint-Simon sur le duc de Bourgogne : Il voyait
le ridicule avec une justesse qui assommait. » Non seulement il le voyait,
mais il le fixait si bien que l'œil du lecteur ne pouvait plus voir autre
chose. Le plus
extraordinaire, c'était que ce talent, libre jusqu'à la licence, ait pu
s'adapter au parti catholique. On avait vu de ces puissants railleurs, mais
railleurs contre les formes religieuses, ou du moins sceptiques. Voici que
Voltaire s'était fait ultramontain, hantait les sacristies et de plus s'en
vantait. Par un bizarre contraste, il se trouvait que le plus impétueux des
polémistes était aussi le plus croyant des fidèles : l'homme le plus
démocrate en ses allures se montrait le plus gothique en ses revendications.
Cependant de la sacristie les flèches pleuvaient si dru qu'elles couvraient
tout le camp ennemi et s'égaraient parfois sur les lisières. C'est que le
rude jouteur avait des haines vigoureuses et en avait beaucoup. Il haïssait
d'abord tous les détracteurs de sa foi, il les haïssait sans merci et
volontiers eût répété le mot de Joinville sur les Sarrasins : « Mon ami,
fonçons sur cette chiennaille. » Il haïssait ensuite les neutres, les
indifférents, les éclectiques. Il haïssait aussi certaines tendances,
l'égoïsme bourgeois, la morgue universitaire, le formalisme parlementaire.
Enfin ses méfiances s'étendaient à tous ceux qui, même dans le catholicisme,
lui semblaient d'orthodoxie suspecte ou de zèle refroidi : à ceux-là il
réservait quelques-uns de ses traits, non les moins aiguisés ; et, comme il
s'agissait d'anciens amis dont il savait les faibles, il ne dédaignait pas de
les frapper au plus sensible endroit. Après
dix ans de journalisme, M. Veuillot avait son parti, ses clients fidèles,
presque ses fanatiques. Parmi eux, les plus importants, c'étaient les membres
du clergé rural qui, presque unanimement, lui étaient acquis. « Les curés,
disait le rédacteur en chef de l'Univers, sont éperdus de bonheur dès
qu'ils me voient : je suis fait pour les divertir[20]. » A quel point il les
divertissait, on se l'imagine aisément. Tout ce qu'ils détestaient eux-mêmes,
Louis Veuillot le combattait : toutes les tyrannies, petites ou grandes,
qu'ils avaient subies sans oser les secouer, il les, terrassait sous le
ridicule et le mépris : il les fournissait d'esprit, d'arguments, de
littérature, de théologie, et avec une générosité qui ne comptait pas. A
cette communauté des antipathies ou des rancunes, se joignait un autre
attrait. Quand, sous le régime de Juillet, les curés de campagne recevaient
les circulaires ou les brochures de M. de Montalembert, ils se sentaient
intimidés presque autant que charmés. Le fier langage du gentilhomme les
tenait un peu à distance et souvent passait au-dessus d'eux. Tout autre était
l'Univers. Là ils retrouvaient le langage populaire qu'ils aimaient : point
de ces distinctions qui leur échappaient ; point de ces nuances trop
délicates où ils se perdaient ; mais une allure ronde, franche, vive ; des
bons mots pas trop raffinés ; de vigoureux croquis à la plume tellement
ressemblants qu'ils y reconnaissaient trait pour trait leurs adversaires ;
quelque chose de démocratique et de dévot, de virulent, de grossier même, et
avec cela des élans de foi qui les ravissaient. Avec son esprit sagace et
avisé, Louis Veuillot savait où résidait sa force : « Ce sont les curés
de campagne qui ont fondé l'Univers », écrivait-il en 1854[21]. Rien n'était plus vrai. Cette
allure agressive eut cependant ses périls. Voici les principaux. Il y
avait deux hommes dans M. Veuillot un chrétien très humble, très digne de
respect, très appliqué à pratiquer toutes les vertus, même la charité, et un
polémiste enflammé uniquement soucieux de la guerre. Souvent, au milieu des
plus édifiants discours du chrétien, le polémiste se jetait à la traverse et
ouvrait des parenthèses qui oubliaient de se fermer. A l'ancienne apologie
chrétienne, courtoise autant que grave, avait été substitué le défi. L'excuse
était que l'apologie ne se lirait 4uère tandis que l'article de journal, au
tour imprévu et violent, arriverait en toutes les mains. Que l'article fût
lu, on ne le pouvait nier, mais il l'était avec d'autres fruits qu'on ne
l'espérait : s'il charmait les ardents, il risquait d'attrister les faibles,
les indécis qui s'éloignaient pour ne plus revenir. On connait ces
cathédrales du Toulousain ou de l'Albigeois, fouillées à l'intérieur avec
toutes les délicatesses de l'art gothique, mais au dehors hérissées de tours
formidables et faites pour la bataille autant que pour la piété. Il semble
que M Veuillot ait construit à l'image de ces monuments étranges l'Église
qu'il avait rêvée : au dedans, un peuple choisi, zélé et fidèle, rend à Dieu
des hommages sincères autant qu'ardents : sur les murailles, de hardis
lutteurs épient l'horizon, prêts à écraser de leurs bombardes non seulement
les ennemis, non seulement les neutres, mais tous ceux dont l'étendard se
tempérera de nuances incertaines ou douteuses. Le temple a ses dévots, triés
avec un soin jaloux ; mais la porte en est close, et elle s'ouvre à de telles
conditions que nul n'ose plus y frapper. A ce
danger de l'intolérance se joignait celui d'une intervention quotidienne dans
des affaires soustraites jusque-là au jugement de la presse. L'Univers, cet
humble serviteur de l'Église, avait des témérités qui contrastaient fort avec
sa soumission. Il discutait ce que le journalisme catholique n'avait jamais
discuté avant lui, à savoir les actes des évêques, leurs tendances, leur
gouvernement intérieur. La faculté même de l'éloge impliquait la faculté
contraire, et on en usait librement vis-à-vis de vieux prêtres, modèles de
vertus, mais suspects de gallicanisme. On s'habitua peu à peu à distinguer
les bons évêques qui étaient de plus en plus nombreux, et... les autres, les
autres qui sans doute n'étaient pas mauvais, mais qu'on s'appliquait à
isoler. Sous les formes de la vénération se cachait le contrôle, la
surveillance, une sorte de patronage qui avait un air de domination.
Plusieurs prélats le sentaient et en exprimaient leurs regrets. « Je
suis ému des témérités de ce presbytérianisme plus dangereux que jamais »,
écrivait dès 1851 l'évêque d'Angers[22]. Le plus
grand mal qui pût arriver, c'était que M. Veuillot créât, à son insu même,
une école faite à l'image non de ses éminentes qualités, mais de ses défauts. Qu'on
se transporte dans ces presbytères ruraux où l'Univers était attendu comme un
hôte aimé et était souvent la seule distraction de l'existence quotidienne.
L'article était lu, relu, puis passé à un confrère trop pauvre pour se le
procurer de première main. Il en était de même le lendemain et tous les
jours. On sait l'effet d'une lecture presque unique, régulièrement répétée,
lentement assimilée dans la solitude. Peu à peu le prêtre se moulait sur le
journaliste ; il en prenait le ton ; inconsciemment il en retrouvait dans sa
mémoire les formules. Ces formules, il les portait dans la chaire. Ce qui
dans le journal n'était que grossissement de pamphlétaire résonnait d'un son
étrange sur des lèvres faites pour prier et bénir. Comme dans la vie de ces
humbles curés de campagne, les ennuis et les mécomptes dépassaient souvent
les joies, il arrivait que les agressions ou les violences étaient ce qui
plaisait le plus et se copiait le mieux. Et puis, toutes les contrefaçons se
ressemblent : l'imitateur, impuissant à reproduire son modèle, croit se
rapprocher de lui en l'exagérant. « Je mets du vinaigre dans mon encre,
a dit Louis Veuillot, je n'y mets pas du poison[23]. » Le poison, les
respectables prêtres étaient incapables de l'ajouter : seulement ils
ajoutaient encore du vinaigre, comme ces paysans qui pensent accroître la
vertu des médicaments en doublant la dose du médecin. Le résultat était
extraordinaire, et tel que l'âme, saine et droite, du grand pamphlétaire
l'eût répudié. Des hommes excellents, réservés par piété, paisibles par
nature et par état, modestes par ignorance du monde et de la vie,
dépouillaient leur caractère et se revêtaient de violence comme d'une armure
mal adaptée à leur taille et à leurs mains. Ainsi se formait dans les cures
de campagne, dans certains séminaires, dans certains groupes catholiques, une
école audacieuse, quoiqu’au fond peu sûre d'elle-même, arrogante et
inexpérimentée, intolérante de langage bien plus que de cœur, hautaine et
insuffisante, maudissant en bloc et le siècle et les contemporains.
L'humilité chrétienne, toujours dominante au fond des âmes, donnait parfois à
ces témérités une fin inattendue : par scrupule, les provocations
s'arrêtaient tout à coup : l'agression se faisait timide au point de reculer.
Mais ces reculs mêmes aggravaient le mal, loin de l'atténuer ; car les
ennemis de l'Église, après avoir triomphé de l'intolérance de leurs
adversaires, triomphaient une seconde fois de leur prétendue faiblesse. Ces
dangers n'apparurent point tout d'abord. Mais dès le début de l'Empire, ils
devinrent nettement visibles. C'est alors qu'un groupe de catholiques avait
entrepris de les signaler. C'étaient
d'anciens alliés de M. Veuillot. Avec lui, ils avaient combattu pour la
liberté d'enseignement. La loi de 1850 une fois votée, l'alliance avait
cessé, sans faire place encore à l'hostilité. Mais les dissentiments étaient
trop profonds pour que, tôt ou tard, la division n'éclatât pas. Ces
catholiques avaient aussi leur programme, programme tellement différent de
l'autre que la similitude de foi dogmatique semblait pour ainsi dire le seul
point commun. Vivant dans leur siècle et l'aimant, ils avaient conçu la
généreuse pensée de l'amener à l'Église, dût l'Église, ses principes saufs,
faire quelques pas vers lui. « Sans penser beaucoup de bien de la
société moderne, écrivait l'un d'eux, je crois que Notre-Seigneur peut
s'asseoir à son banquet aussi bien qu'à celui du péager et aux noces de Cana[24]. » Comme ils avaient grandi
sous les régimes libres, ils ne se croyaient point tenus de les désavouer et
surtout n'imaginaient point que le goût de la servitude pût être une
condition de la vertu. Dans leurs pensées plus flottantes que précises, et
généralisées à dessein pour n'éloigner personne, il eût été aisé de découvrir
des erreurs, des illusions surtout ; ces illusions mêmes avaient une source
si généreuse que leur mémoire n'en saurait être atteinte. Ils étaient
d'origine, d'état, de fortunes diverses, mais réunis par le même dessein,
celui d'acclimater leur foi dans les âges nouveaux. Nous connaissons déjà le
plus grand d'entre eux, Montalembert. A côté de lui, apparaît Lacordaire,
l'ami de sa jeunesse, bien que très différent de lui ; libéral, mais tantôt
avec une nuance démocratique, tantôt avec une sorte de solennité classique ;
Lacordaire, d'éloquence inégale, mais sublime par endroits ; de style tendu,
mais grandiose, de manières graves et de cœur tendre jusqu'à la passion ;
Lacordaire ayant gardé au front quelques traces de Lamennais son maître,
humble et saint avec des éclairs altiers, soumis, mais avec des révoltes
aussitôt étouffées sous la plus austère pénitence ; vibrant, quoique toujours
contenu ; fiévreux, quoique toujours pur. Au-dessous de ces deux grands
hommes se dessine une physionomie aisée à reconnaître, celle de Mgr
Dupanloup, évêque d'Orléans, généreux lui aussi, quoique avec moins d'abandon
et de volontaire effacement, d'un esprit persévérant et hardi, mesuré et plein
de calculs, actif autant que personne, merveilleusement propre à s'assimiler
ses propres études et surtout à utiliser le travail d'autrui, presque
toujours maître de lui-même, bien qu'emporté par accès, résolu avec une
nuance impérieuse et volontiers dominatrice. Sur le même rang se détache M.
de Falloux, devenu tout à coup célèbre en 1849 par son court et fécond
ministère, habile, courageux, plein de vues politiques, catholique, mais non
exclusivement, car un autre souci le travaille, celui du parti légitimiste
qu'il aspire à conseiller. Puis, à l'arrière-plan, un peu effacés encore au
milieu de leurs illustres amis, se montrent les deux derniers venus du
groupe. L'un, de grande race littéraire, de talent déjà mûr, d'âme haute et
austère, de foi sincère, mais rattaché par sa naissance aux traditions
parlementaires plus encore qu'aux traditions catholiques, semble hésiter un
peu à pénétrer jusque dans le temple : c'est le prince Albert de Broglie.
L'autre, M. Cochin, est le plus jeune et, à ce titre, le plus aimé : en lui
se personnifie le désintéressement qui ne calcule jamais, l'esprit le plus
fin uni à la bonté la plus tendre, l'éloquence familière et élevée, joyeuse
et émue, l'activité qui se donne sans relâche et ouvre, pour mieux servir,
les sources mêmes de la vie : la récompense (au moins celle de la terre) ne couronnera point son
existence trop courte, et il répandra, dans une demi-ombre, au milieu de
bénédictions obscures, les trésors d'une âme digne du plus haut destin. — Tel
est le groupe de ceux que, par une désignation mal interprétée plus tard, on
appellera les catholiques libéraux. Autour d'eux se pressent des
hommes de moindre renom, M. Lenormant, M. Foisset ; puis des alliés
d'occasion, l'illustre Ozanam déjà frappé à mort, M. Sauzet, M. de Melun, M.
de Corcelles. De loin, de très loin même, retenu pal la double réserve de son
caractère et de son Ordre, le très saint Père de Ravignan suit d'un œil
bienveillant et attendri ces nobles soldats du Christ. Eux cependant, forts
de leur droiture et de leur mutuelle amitié, s'encouragent à poursuivre leur
œuvre. Ils ne la poursuivent pas sans quelques retours mêlés de tristesse.
Plusieurs pressentent que l'âge démocratique qui commence dédaignera
par-dessus tout les nuances, qu'ils plieront sous le rude poids des
objections contraires, qu'ils seront plus respectés qu'influents, que leur
action s'exercera moins sur le pays que sur un salon fort agrandi : de là des
doutes, mais qu'on se communique à peine et qui n'altèrent point la commune
ardeur. Entre
les deux fractions du parti catholique, le coup d'État avait consommé la
séparation. M. Veuillot célébra bruyamment la politique triomphante, vanta
« l'homme simple et bon... le grand homme qui avait rétabli le vicaire
de Jésus-Christ sur son trône », railla « les chagrins du
libéralisme... le petit et plat dénigrement des parlementaires », et
rencontra dans cette évolution l'assentiment presque unanime du clergé. —
Tout autre fut l'attitude des catholiques libéraux, ou violemment hostiles
comme le Père Lacordaire, ou opposants comme M. de Falloux, ou prudemment
réservés comme Mgr Dupanloup. Montalembert lui-même, après une courte
adhésion à la politique du 2 décembre, s'était rejeté vivement en arrière et
avait, dès la proclamation de l'Empire, donné à ses amis un moment délaissés
un gage éclatant de son retour : c'est alors, en effet, qu'il avait écrit,
sur les Intérêts catholiques au XIXe siècle, un livre où il flétrissait « les
aventuriers de plume qui prennent leurs ébats sur la tombe provisoire de la
liberté », où il dénonçait avec mépris ceux qu'il appelait : « les
Thersites du camp victorieux », et où il se rangeait lui-même, pour n'en plus
sortir, dans le camp des vaincus. Un
incident survint, très minime en lui-même, mais qui, dans le silence de la politique,
préoccupa plus que de raison les esprits et accentua la rupture entre les
catholiques. Maître
du clergé, très influent sur l'épiscopat, garanti par son adhésion
chaleureuse contre les censures gouvernementales, le rédacteur en chef de
l'Univers contenait de moins en moins sa verve et distribuait ses railleries
à doses presque égales entre les ennemis de l'Église et ceux qui, dans
l'Église, ne se coloraient point de ses propres nuances. Surtout il se
plaisait à des thèses plus paradoxales encore que pieuses, et volontiers les
eût imposées comme des dogmes. Or, vers la fin de 1852, il arriva qu'un
chanoine du diocèse d'Orléans critiqua assez vivement, au point de vue
théologique, un ouvrage de Donoso Cortès, ambassadeur d'Espagne, personnage
très éminent, de haute vertu, de grande piété, et très cher à M. Veuillot.
Celui-ci, piqué au vif, prit la plume et critiqua à son tour les critiques du
chanoine. A cette exécution il consacra cinq articles, au bout desquels il
abandonna le pauvre abbé, en lui reprochant, pour dernier trait, son esprit
de raillerie. L'abbé Gaduel (ainsi s'appelait le prêtre) n'avait qu'une ressource,
c'était de porter ses doléances à l'autorité épiscopale, et il n'y manqua
pas. L'archevêque de Paris était alors Mgr Sibour. On ne pouvait dire de lui
qu'il fût autoritaire ou libéral, car il avait été l'un et l'autre et presque
toujours avec excès. C'était un prélat vertueux, bienveillant, à idées
souvent élevées, zélé pour toutes les œuvres, très soucieux de l'instruction
et de la dignité morale de ses prêtres, mais avec cela un peu vain, souvent
irréfléchi, d'imagination mobile et plein de projets successifs. Les
catholiques libéraux étant peu en crédit, il évitait de se solidariser avec
eux ; mais comme il se piquait de beaucoup de tolérance, il prisait moins
encore l'Univers. Un de ses desseins favoris était même de lui substituer un
organe catholique selon son 'cœur : il voulait qu'il fût grave, bien rédigé,
toujours intéressant, quoique sérieux, abondant en nouvelles, jamais médisant
surtout, et s'étonnait fort que la chose présentât quelque obstacle. Dans ces
dispositions, il accueillit avec un empressement extrême la requête de l'abbé
Gaduel. Allant du premier coup jusqu'au bout de ses droits, il défendit par
ordonnance à ses prêtres la lecture de l'Univers. De son côté, M. Veuillot
était allé, lui aussi, jusqu'au bout des siens, et déjà était parti pour Rome
afin d'interjeter appel de la sentence du prélat. Ce fut alors dans le parti
catholique une grande rumeur : à qui le Saint-Père attribuerait-il la
victoire ? Serait-ce à M. Veuillot et à l'Univers ? Serait-ce à l'archevêque
et, par contre-coup, à Montalembert et à ses amis ? Rome n'a point de ces
rapides façons de faire : elle dit rarement non, plus rarement oui, prodigue
à tous les bonnes paroles et laisse le temps user les colères. Il semble
néanmoins que le Saint-Père ait marqué pour le journaliste quelque
préférence. Il le reçut avec une bonté paternelle, et faisant allusion à son
premier voyage à Rome qui avait amené sa conversion : « Vous êtes venu
autrefois ici, lui dit-il, pour le baptême. Vous y venez aujourd'hui pour la
confirmation... Votre œuvre est bonne, excellente, ajouta-t-il ; mais évitez
les querelles, respectez les évêques ; ils sont très bons en France. — Oui,
Saint Père, ceux qui vous aiment[25]. » Du fait isolé de cette
audience, il ne fallait pas tirer trop de conséquences, et le soir même, en
un mot plein de finesse, Mgr de Mérode prémunissait M. Veuillot contre les
trop grands espoirs. « Pie IX, lui disait-il malicieusement, est très bon,
n'aime pas à affliger : aussi à ses critiques on doit ajouter le double, et
de ses éloges on doit retrancher la moitié[26]. » A la faveur de cet entretien
si bienveillant s'ajouta bien vite un autre témoignage. M. Veuillot avait
écrit à Mgr Fioramonti, secrétaire des lettres latines, pour lui exposer sa
conduite et lui soumettre sa résolution de continuer son œuvre ou de l'interrompre
suivant le vœu du Saint-Père. Le Pape se fit remettre la réponse du prélat et
en corrigea lui-même quelques expressions, « de peur, disait-il,
d'affliger M. Veuillot[27]. » Cette réponse était
telle que le rédacteur en chef de l'Univers pouvait la désirer :
c'était en général un encouragement, tempéré, à la vérité, par quelques
conseils de mansuétude. Pendant ce temps, en France, les prélats bataillaient
de leur mieux : celui-ci, à l'exemple de Mgr Sibour, mettait l'Univers en
interdit : celui-là, au contraire, en conseillait fort la lecture : de plus
en plus, parmi les évêques comme dans la société catholique, deux camps se
dessinaient, et de ces vénérables mains s'échappaient des traits
soigneusement aiguisés. Au moment où elle semblait le plus vive, la querelle
s'apaisa. Fort de la demi-approbation qu'il avait obtenue et satisfait de ce
succès, M. Veuillot écrivit le 22 mars 1853 à l'archevêque de Paris qu'il
renoncerait à son appel si lui-même voulait bien retirer son ordonnance. Le 8
avril, Mgr Sibour rapporta son décret d'interdiction. « Monseigneur a frappé
trop fort et a reculé trop vite, dirent les amis du prélat[28]. » Dans l'entrefaite, le Pape,
sous la forme d'une Encyclique, convia à la concorde tous les catholiques de
France. Dans ce grave document, tout était dosé avec soin pour qu'aucun parti
n'eût le droit de triompher. L'épiscopat était exhorté à la bienveillance
vis-à-vis de la presse religieuse : voilà la leçon pour l'archevêque. Louis
Veuillot recevait aussi la sienne. « Les enfants de Dieu, disait la lettre
pontificale, doivent être pacifiques, doux de cœur, simples dans leurs
paroles, unis d'affection, fidèlement attachés entre eux par les liens de la
charité. » De part
et d'autre, la réconciliation parut sincère. Lorsque M. Veuillot revint à
Paris, Mgr Sibour le reçut, lui prit les mains, l'embrassa même. De son côté,
M. Veuillot semblait transformé. « Je suis résolu, écrivait-il à Mgr de
Bonnechose, à éviter autant que possible toutes les polémiques intérieures[29]. » Ce ferme propos dura peu.
Les « polémiques intérieures », un instant désavouées, étaient pour l'Univers
non seulement une habitude déjà vieille, mais une nécessité. Comment remplir
le journal sans débats parlementaires, sans correspondances étrangères, sans
la ressource des feuilletons ou des revues théâtrales, réprouvés par les
scrupules des lecteurs ? Restait à la vérité l'attaque ou la défense contre
la presse antireligieuse. « Lorsque j'ai été huit jours sans dire que le
Siècle est bête, écrivait familièrement Louis Veuillot, il me semble
qu'il me manque quelque chose[30]. » Mais, si grande que fût
de ce côté sa dépense, il lui restait une ample provision de malice, et,
comme il n'aimait pas à faire d'économies, il utilisait contre ses anciens
amis sa verve inemployée. Les anciens amis eux-mêmes, sous prétexte de se
défendre, devenaient parfois provocateurs : exclus de la vie publique,
l'inaction leur pesait ; ils supportaient mal leur influence restreinte : de
là une humeur souvent assombrie et une façon un peu aigre de prêcher la
tolérance. C'est ainsi que la querelle se poursuivit, et se poursuivit en
s'envenimant. Tout
devint occasion de mutuelles blessures. Mgr Dupanloup ayant été élu à
l'Académie, l'Univers loua, mais avec une forte dose de persiflage, la
nouvelle alliance entre l'épiscopat et l'Institut. Un peu plus tard, au
commencement de 1855, une lettre de Montalembert, pleine d'amertume contre l'Univers,
parut dans une revue italienne. Louis Veuillot avait jusque-là ménagé ce
glorieux soldat de l'Église, et au fond l'aimait. « J'espère, disait-il,
que je laisserai toujours une planche sur le g fossé qui nous sépare. »
Cette fois, il répliqua, et avec une condescendance dédaigneuse plus
offensante qu'une injure. « Nous pardonnons à M. de Montalembert ses procédés
: jadis nous les lui pardonnions en considération de l'avenir ; maintenant
nous les lui pardonnons en considération du passé[31]. » Dans le même temps, les
catholiques libéraux entreprirent de refondre à leur profit le Correspondant,
vieille revue très honorable, mais qui traînait depuis de longues années une
existence difficile. Louis Veuillot n'aimait pas qu'on parlât à côté de lui :
il lui plaisait que l'Univers fût non seulement le principal organe
religieux, mais, comme le disait un jour un évêque[32], une institution catholique.
Voici en quels termes il souhaita la bienvenue à son confrère : « Le Correspondant
a vingt-sept années d'existence : depuis que nous le connaissons, il est
toujours occupé à renaître. Trente-six volumes déjà publiés, et il demande à
débuter. » Cette ironie cachait peut-être quelque inquiétude. La revue, non
pas nouvelle, mais rajeunie, débuta brillamment, et il n'est que juste
d'ajouter que c'est contre l'Univers qu'elle fit ses premières armes. En
termes d'une précision courtoise et cruelle, M. Albert de Broglie dénonça la
nouvelle polémique religieuse. M. de Falloux, de son côté, retraça l'Histoire
du parti catholique, et ne fut pas loin d'égaler ses adversaires en
violence. L'abîme se creusait, et sur le fossé n'existait même plus cette
planche dont avait parlé en un jour de sagesse M. Louis Veuillot. Les
séparations mêmes des vacances n'apaisaient point les âmes. Les catholiques
libéraux se réunissaient, tantôt au Bourg d'Iré, chez M. de Falloux, tantôt à
la Roche-en-Breny, chez M. de Montalembert. De la Roche-en-Breny, l'excellent
M. de Melun écrivait un jour à M. de Falloux : « Nous passons nos journées à
courir non le cerf, mais le Veuillot[33]. » De ces conciliabules
sortaient des plans de défense, des échanges de pensées qu'on fixait par
écrit. Pendant ce temps, Louis Veuillot courait les plages de Bretagne ou les
campagnes du Poitou. Il visitait moins les châteaux que ses aristocratiques
amis, mais beaucoup plus les presbytères. Comment il y était reçu, lui-même a
pris la peine de le raconter. « J'ai dîné à Lannion avec une quarantaine de
prêtres ; Montalembert y a été écrasé en la personne de son unique ami qui
s'est avoué vaincu[34]. » — « On me traite en évêque
», écrit-il ailleurs[35]. Le mot n'était pas excessif.
Il assistait aux distributions de prix des séminaires ; on lui lisait des
vers ; on l'applaudissait quand il entrait dans les réfectoires ; on lui
donnait des aubades, et lui, en retour, il donnait des congés. Tout cela
offusquait quelques prélats, mais charmait les curés. Ceux-ci ne se lassaient
pas d'entendre ce joyeux convive, spirituel, libre diseur, intarissable, qui,
tour à tour, les égayait de ses bons mots ou les édifiait par sa piété.
Lui-même n'était pas moins ravi. « Si j'avais besoin de refonder l'Univers,
il suffirait que Dieu me donnât assez d'estomac et mon directeur assez
d'argent, pour faire un tour de France ; je rapporterais des abonnés[36]. » Le malheur, c'est que,
de part et d'autre, les propos étaient répétés, dénaturés, grossis, et
fournissaient à la malveillance mutuelle un nouvel aliment. Quelques-uns, non
mêlés aux luttes, s'ingéniaient à calmer les colères. Tel était le Père de
Ravignan, alors presque au terme de sa carrière. Il donnait à M. Veuillot de
sages conseils que celui-ci écoutait avec respect, se promettait de suivre et
suivait, en effet, jusqu'à ce que sa plume l'entraînât. Puis, s'adressant à
M. de Falloux, fort attristé par des attaques où il voyait de l'ingratitude,
il le consolait et lui rendait un témoignage singulièrement précieux sur des
lèvres si saintes. « Oui, lui disait-il, c'est vous qui après Dieu avez
rendu à l'Église une de ses plus chères libertés, et il ne faudrait pas qu'on
l'oubliât jamais[37]. » En
1856, les catholiques libéraux, de plus en plus mécontents et effrayés,
entreprirent d'exposer au Souverain Pontife leurs doléances contre l'Univers,
qui, « par son intolérance, transformait, disaient-ils, les indécis en
adversaires, les adversaires en ennemis ». M. Sauzet, choisi par eux
comme interprète, alla à Rome, fut reçu par le Saint-Père, lui communiqua les
appréhensions de ses amis. « L'Univers n'est pas mon organe a attitré,
répéta Pie IX à plusieurs reprises, niais il se refusa à aucune
désapprobation publique[38]. — Plus soutenu que désavoué à
Rome, l'Univers grandissait chaque jour en autorité dans le clergé. C'est
alors qu'un prêtre du diocèse de Paris, M. l'abbé Cognat, imagina de puiser
dans le corps même du journal la preuve matérielle de ses exagérations et de
ses témérités. Sous ce titre : L'Univers jugé par lui-même, il
rassembla tous les articles, tous les fragments, toutes les phrases qui
révélaient l'intolérance dans les doctrines ou la violence envers les
personnes. Il est douteux, que parmi les catholiques libéraux, tous aient
connu ce dessein ou l'aient approuvé. Montalembert se contenta de prêter la
collection du journal. C'est au séminaire d'Orléans que le manuscrit fut mis au
net[39]. Quant à Mgr Sibour, il fut,
assure-t-on, le véritable inspirateur du travail, l'encouragea de toutes ses
forces et en pressa l'achèvement. Au mois de juillet 185G, le livre parut. Il
parut d'abord sous le voile de l'anonyme, et ce n'est que plus tard qu'on en
connut l'auteur. Dans le monde épiscopal et religieux, l'animation fut
grande. Parmi les prélats, ce fut à qui louerait la brochure ou la
condamnerait. L'Univers, se jugeant diffamé, traduisit le diffamateur devant
le tribunal de la Seine. Le 24 et le 31 décembre, M. Josseau plaida pour le
journal, en refit l'histoire sous forme d'apologie, releva avec vivacité
certaines inexactitudes dans les citations. M. Dufaure devait répondre. Il ne
le fit pas. Voici quel événement porta tout à coup ailleurs les
préoccupations des catholiques. Le 3
janvier 1857, Mgr Sibour s'était rendu dans l'après-midi à Saint-Étienne du
Mont, où on célébrait la neuvaine accoutumée en l'honneur de sainte
Geneviève. Après avoir accompli ses dévotions, il fit le tour de l'église,
bénissant les fidèles agenouillés sur son passage. Il venait de rentrer dans
la nef et franchissait la barrière, près de la porte d'entrée, lorsque, du
milieu des assistants, un homme s'élança sur lui, brandit un couteau et l'en
frappa. L'archevêque fit deux pas encore, puis s'affaissa : « Mon Dieu ! mon
Dieu ! le malheureux ! » murmura-t-il ; puis il perdit connaissance. La
blessure n'était pas seulement mortelle, mais foudroyante. Transporté à la
sacristie, le prélat rendit presque aussitôt le dernier soupir. Le
meurtrier n'avait fait aucun effort pour s'enfuir. Bien au contraire, élevant
en l'air son arme ensanglantée, il s'était écrié d'une voix forte : A bas
les déesses ! La singularité de ce cri que nul n'expliquait fit croire
d'abord à un acte de folie. On y crut d'autant mieux que l'archevêque, doux
toujours, presque toujours bienveillant, n'était point d'un caractère à
attirer les inimitiés. Une première enquête, faite à la mairie du XIIe
arrondissement, révéla le nom de l'assassin. C'était un prêtre interdit, âgé
de trente ans, qu'on appelait Verger. Tout jeune encore, une protection
généreuse l'avait fait entrer au séminaire de Notre-Dame des Champs. L'abbé
Dupanloup, alors directeur de cette maison, avait bientôt deviné quelques-uns
de ses instincts désordonnés. « Voilà, avait-il dit un jour, un jeune
homme qui ne fera pas honneur à l'état ecclésiastique[40]. » Malgré ces pronostics,
Verger était entré au grand séminaire de Meaux et avait reçu les saints
ordres. Prêtre, il avait aussitôt frappé ses supérieurs par ses étrangetés :
ce n'était pas qu'il fût sans talent, mais il était ambitieux, orgueilleux,
d'esprit inquiet, quoique de mœurs pures. « Ballotté de poste en postes,
comme il le disait lui-même, il était venu se perdre dans Paris, ce refuge
commun de tous les prêtres rejetés de leurs diocèses, soit pour indiscipline,
soit pour libertinage ou témérité de doctrine. Le dogme de l'Immaculée
Conception l'avait, on ne sait pourquoi, excité au plus haut point : ainsi
s'expliquait le cri proféré après l'assassinat. Il avait attaqué publiquement
la récente décision de l'Église, si publiquement qu'il avait fallu
l'interdire. Cette rigueur avait achevé de l'exaspérer. Dans le fol orgueil
de son esprit mal équilibré, il avait attribué à l'archevêque une haine
personnelle contre lui : de là ses colères et l'attentat qui suivit. La
grandeur du forfait, la netteté des aveux, l'attitude du coupable qui ne
manifestait ni remords, ni regrets, ni émotion, tout simplifiait la mission
des juges. Un point cependant restait obscur : Verger n'était-il pas un
maniaque plus encore qu'un criminel ? A cet égard, on rappelait les
singuliers propos de l'accusé et les nombreuses incohérences de sa vie : on
ajoutait que sa mère et l'un de ses frères s'étaient suicidés : on Citait une
lettre récente de l'évêque de Meaux, qui lui écrivait en ces termes : « Nous
croyons que vous avez besoin d'être soigné dans une maison de santé[41]. » En dépit de ces
indices, la médecine légale n'hésita pas à affirmer la responsabilité du
coupable. Jamais, croyons-nous, sauf aux époques révolutionnaires, les
formalités de la justice ne s'accomplirent avec une plus redoutable célérité.
Le crime avait été commis le 3 janvier : le 9, fut rendu l'arrêt de la
chambre d'accusation ; le 10, eut lieu l'interrogatoire ; le pourvoi contre
l'arrêt de renvoi, formé le 14, fut rejeté le 15. Le 17, les débats publics
s'ouvrirent et la condamnation à mort fut prononcée. Le 29, le pourvoi en
cassation fut rejeté et le même soir le recours en grâce. Puis, dans la nuit,
à la lueur des torches, au milieu d'une foule immense, sur l'un des segments
du rond-point de la place de la Roquette, se dressa l'appareil des bois de
justice. Quelques heures plus tard, Verger, ce criminel extraordinaire et
énigmatique autant que monstrueux, avait paru devant le souverain Juge. Ce
tragique événement suspendit quelque temps les dissensions des catholiques.
Quand ils voulurent reprendre leurs querelles, ils éprouvèrent quelque honte
à les poursuivre sur la tombe récemment fermée du premier pasteur de leur
Église. De sages conseillers s'interposèrent. Entre M. l'abbé Cognat et l'Univers,
une transaction intervint. L'Univers retira sa plainte : M. Cognat
s'engagea à ne plus réimprimer sa brochure. Peu après, les luttes reprirent ;
pendant les années 1857 et 1858, elles se prolongèrent, mais un peu
assourdies et sans éclat trop fameux. Enfin) en 1859, une nouvelle période s'ouvre
: dans cette période que nous retracerons plus tard, les catholiques
oublieront, momentanément du moins, leurs démêlés intérieurs pour défendre,
d'un accord commun, les prérogatives menacées du Pontificat romain. VI Ces
querelles, quoique bruyantes à l'excès, n'absorbaient pas entièrement la
société chrétienne. Son activité trouvait d'autres aliments et se déployait
en des voies plus heureuses. Le mouvement de renaissance religieuse, inauguré
après 1830, se poursuivait dans les âges nouveaux. C'est
au début de l'Empire que le clergé acheva d'installer les établissements
d'instruction secondaire créés en vertu de la loi de 1850. Ces maisons
d'éducation furent nombreuses, tellement nombreuses que, dans certains
départements comme celui du Nord, elles se nuisirent par leur multiplicité.
Le plus illustre des orateurs sacrés, le Père Lacordaire, ne dédaigna pas de
diriger lui-même l'une des nouvelles écoles. Rentré dans le silence, non dans
le repos, il restaura dans le département du Tarn l'ancien collège de Sorèze,
le confia au tiers ordre enseignant qu'il avait fondé et mit tout son zèle à
l'accroître et à l'embellir. Cette œuvre devait être à ses yeux l'occupation
humble et bénie de ses dernières années. Dans cette belle solitude où le
silence invitait au travail, il aurait voulu organiser tout un ensemble
d'institutions littéraires et scientifiques, inaugurer, suivant sa propre
expression, un Port-Royal catholique[42], et son âme, apaisée aux
approches de la vieillesse, se repliait avec joie dans ces pensées. La loi
de 1850, en supprimant le monopole de l'enseignement secondaire, avait, quant
à l'enseignement supérieur, maintenu les lois existantes. Il y eut alors dans
l'Église une certaine tendance à briser, de ce côté aussi, les anciennes
entraves. Déjà une école des hautes études, sous le nom d'École des Carmes,
avait été créée. L'archevêque de Paris, Mgr Sibour, avait grandement à cœur
que son clergé, si la loi de 1850 se complétait jamais, ne le cédât en
lumière à personne ; dans cette prévoyance, il encourageait les élèves de ses
séminaires à prendre leurs grades universitaires, et il y attachait un si
grand prix qu'on le vit assister lui-même à la soutenance des thèses de
quelques-uns d'entre eux. — Dans l'ancienne France, une corporation existait
qui avait laissé de beaux et grands souvenirs de sagesse, de science et de
tolérance, c'était la Congrégation de l'Oratoire destinée à la prédication,
au haut enseignement surtout. En 1852, l'abbé Gratry, l'abbé Pététot, l'abbé
de Valroger la restaurèrent ; à leur appel accoururent quelques jeunes
disciples qui se révélaient déjà pleins de vertu et de promesses : tel était
l'abbé Adolphe Perraud, aujourd'hui si justement illustre ; tel était aussi
l'abbé Perreyve, dont Mgr Sibour disait : « Il sera un jour l'honneur de mon
diocèse » ; il le fut, en effet, et l'eût été plus encore si Dieu n'eût
abrégé les jours de sa vie. — En attendant qu'il pût avoir ses chaires, le
clergé occupait avec éclat quelques-unes des chaires officielles. A la
Sorbonne, plusieurs des cours de la Faculté de théologie attiraient, malgré
l'aridité des matières, une affluence inaccoutumée : là enseignaient l'abbé
Maret, l'abbé Bautain, là enseigna aussi l'abbé Freppel, puis, un peu plus
tard, l'abbé Gratry, souvent chimérique, étrange même, mais esprit éminent,
penseur original qui, dans des échappées soudaines, montait parfois jusqu'au
sublime. — A cet auditoire un peu restreint, le clergé préférait toutefois la
vaste enceinte de ses églises. Mgr Sibour avait tenu à maintenir, malgré la
disparition du Père Lacordaire, l'œuvre des Conférences de Notre-Dame.
Cependant, le Père de Ravignan, déjà affaibli par la maladie, avait usé dans
cette prédication ses dernières forces ; en 1853, un autre prêtre, Jésuite
lui aussi, lui succéda, ce fut le Père Félix, qui devait retenir pendant de
longues années l'attention publique, non par les dons extérieurs que la nature
lui avait refusés, mais uniquement par la netteté lumineuse de sa doctrine et
l'austère conviction de sa foi. C'est
dans les fondations bienfaisantes de toutes sortes que la société chrétienne,
ecclésiastique ou laïque, révélait toute sa fécondité. Confident des généreux
sacrifices qui s'accomplissaient alors, Mgr Sibour avait coutume de dire :
« Nulle part on ne donne plus ni mieux qu'à Paris. » La société de
Saint-Vincent de Paul, fondée en 1833 par Ozanam et ses amis, prit alors,
malgré quelques ombrages officiels, son entier développement : non seulement
elle multiplia ses affiliations, mais elle étendit de tous côtés le cercle de
ses œuvres ; c'est ainsi qu'à la visite des pauvres furent joints les
patronages d'écoliers et d'apprentis, les vestiaires, les bibliothèques, les
fourneaux économiques, les écoles du soir, les caisses d'épargne pour les
loyers. D'autres créations, et en grand nombre, attestèrent une sollicitude
particulière pour toutes les infortunes. En 1853, une œuvre fut établie, sous
les auspices de Mgr Sibour, pour les enfants incurables. Cinq ans plus tard,
rue Lecourbe, une maison destinée, elle aussi, à l'enfance malade ou infirme,
fut ouverte par les Frères de Saint-Jean de Dieu. Les maisons de charité, les
crèches, les salles d'asile se multiplièrent. Pour l'éducation
professionnelle des jeunes filles, les fondations devinrent si nombreuses
qu'on ne les compta plus. En 1853, une pauvre femme, d'humbles ressources et
de grand cœur, institua, sous le nom de Sœurs de Saint-Paul, une communauté
destinée à recueillir et à soigner les aveugles. Pour la vieillesse enfin, de
nouveaux refuges s'ouvrirent : vers 1842, de la pieuse inspiration d'une
servante aidée par deux jeunes filles, était né à Saint-Servan l'Ordre des
Petites Sœurs des pauvres ; c'est sous l'Empire que les Petites Sœurs,
installées rue Saint-Jacques depuis 1849, développèrent à Paris leur Institut
: elles s'établirent en 1851 rue du Regard ; en 1853, rue de Picpus ; en
1854, rue Notre-Dame- des-Champs. Quels que fussent les besoins de tant
d'œuvres, les ressources manquèrent rarement : « Donnez beaucoup, disait un
jour le Père Gratry, ouvrez vos cœurs à la compassion, à la miséricorde, à
l'amour. Aimez beaucoup, donnez hardiment, follement. » Ce langage
trouvait à Paris des oreilles dignes de l'entendre et des âmes dignes de le
pratiquer. Ces
hommes qui donnaient de la sorte « hardiment, follement », qui
donnaient leur argent, leur temps, leur cœur, avaient fini par être connus,
tant ils multipliaient leurs excursions charitables, et souvent ils
s'étonnaient qu'on les désignât partout par leur nom. On les voyait
fréquemment, aux heures matinales, traverser rapidement le Luxembourg, puis
gagner la rue Saint-Jacques, la rue d'Enfer, l'Observatoire, la rue
Montparnasse, tous ces quartiers qui sont l'asile habituel de la misère et
aussi le domaine privilégié de la charité. Parmi ces zélés serviteurs de la
souffrance, plusieurs étaient entourés de particulières bénédictions : tel
était l'illustre Ozanam ; les dernières fois qu'on le vit au chevet des
pauvres, c'était à la fin de 1852 ; il était malade lui-même et portait sur
ses traits les marques de ses forces épuisées ; puis on ne le revit plus, et
avec lui disparut l'une des âmes les plus admirables de ce siècle. D'autres
étaient appelés à une carrière plus longue et presque aussi sainte : le
vénérable M. de Melun, qui avait fait de la charité une profession, et la
plus occupée de toutes ; M. Adolphe Baudon, président général des Sociétés de
Saint-Vincent de Paul ; M. Cornudet, conseiller d'État, fonctionnaire intègre
entre tous, indépendant devant le maître, humble devant les pauvres ; M.
Cochin, « le plus Parisien des catholiques et le plus catholique des
Parisiens ». Dans ces mêmes quartiers de la rive gauche, on vit plus tard
passer un prêtre jeune encore, déjà frappé de cécité, mais toujours à la
recherche de quelque misère à soulager, de quelque âme à sauver : tout le
monde le connaissait : à son aspect, quelques-uns se détournaient ; beaucoup,
en revanche, s'approchaient pour demander un conseil ou solliciter un
bienfait : ce prêtre, nous l'avons déjà rencontré à Rome, au milieu des
grandeurs mondaines qu'il n'a fait que traverser, c'est Mgr de Ségur. Cette
charité ingénieuse avait ses inspiratrices, elle en avait deux surtout, très
différentes d'origine, mais qui méritent d'être rapprochées. L'une
était une Russe de haute condition, fixée à Paris dès sa jeunesse,
schismatique de naissance et amenée, après de longues incertitudes, au
catholicisme romain. On l'appelait Mme Swetchine. Chez elle se réunissaient
presque chaque jour la plupart des hommes de bien dont nous venons d'évoquer
la mémoire. Là s'élaboraient, au milieu du bruit des conversations courantes,
tous les pieux projets qui serviraient l'Église, soulageraient les pauvres,
ramèneraient à Dieu les âmes indécises ou égarées. Ce mélange de mondanité et
de dévotion eût pu prêter à la raillerie. Ce fut l'art de Mme Swetchine de se
garder de toute étrangeté, et d'empêcher que son salon se transformât jamais
en oratoire ou en bureau d'esprit. Scrupuleuse jusqu'à l'austérité pour
elle-même, elle pratiquait vis-à-vis des autres la tolérance et l'inspirait
autour d'elle. La vérité qu'elle avait obstinément cherchée avec son
intelligence, elle l'exprimait doucement avec son cœur. Elle ne prêchait
jamais, sinon par l'exemple, mais excellait à éveiller les saines
inspirations. De sa nature un peu mystique et aussi de son origine grecque,
elle tenait une certaine subtilité qui allait parfois jusqu'à la recherche,
et souvent sa pensée se colorait de nuances tellement délicates que l'esprit
s'usait à les saisir. Mais dans les heures graves, quand de ses avis pouvait
dépendre quelque importante affaire publique ou privée, son langage se
dépouillait de toute cette recherche ; il était alors sensé et spirituel,
ferme et tendre à la fois. Ceux qu'elle conseillait étaient les plus
illustres de leur temps, Montalembert, M. de Falloux, le Père Lacordaire.
Nul, parmi les hommes, ne résistait à sa direction, qui semblait presque
infaillible, et on assure que, vis-à-vis des femmes, elle fut une vraie Sœur
de charité. Elle exerçait sa domination morale avec cette simplicité
naturelle et aisée qui est le fruit de la vraie modestie. A l'époque que nous
racontons, elle s'avançait lentement vers la vieillesse, non sans de cruelles
souffrances, mais avec la sérénité tranquille qui se puise dans la certitude
des choses futures. Ses infirmités ne lui inspiraient qu'un seul regret,
c'était qu'elles fissent obstacle à ses habitudes actives de bienfaisance. « Ne
demandez à Dieu, disait-elle à ses amis, ni un jour de plus, ni une
souffrance de moins. » Dans ses heures de loisir, de solitude, d'insomnie,
elle se plaisait à recueillir au hasard ses pensées, à les fixer par le
crayon, ce qui était, suivant sa propre expression, une manière de parler
tout bas. Elle laissait ainsi involontairement les traces permanentes de la
rare distinction de son esprit : car ces feuilles éparses, rassemblées par
une amitié fidèle, devaient lui valoir une renommée posthume que sans doute
elle n'ambitionna jamais. L'autre
inspiratrice de la charité parisienne en ce temps-là habitait, non comme Mme
Swetchine le faubourg Saint-Germain, mais une modeste maison de la rue de
l'Épée-de-Bois, au faubourg Saint-Marcel. C'était non dans un salon, mais
dans l'humble parloir des Filles de la Charité, qu'elle prodiguait les
trésors de son âme. Dans le monde où elle n'avait fait que passer, on l'avait
appelée Jeanne Rendu. Tous les malheureux la connaissaient sous le nom de
Sœur Rosalie. Cinquante années de profession religieuse l'avaient initiée à
tous les besoins, à toutes les épreuves, à tous les vices et aussi à toutes
les vertus du pauvre. Dans ce faubourg Saint-Marcel, tour à tour exalté
jusqu'à la colère, ou morne jusqu'à la consternation, elle avait vu s'abattre
tous les fléaux, la guerre civile, l'épidémie, sans que son cœur vaillant et
tendre se troublât jamais. La vue continuelle des misères endurcit souvent,
même les âmes les plus secourables. Sœur Rosalie n'avait ni pu ni voulu
habituer son cœur à la souffrance, et, à entendre ses paroles d'une effusion
compatissante, on eût dit que chaque pauvre était le premier qu'elle
rencontrât. Avec le temps, le quartier où elle exerçait son ministère était
devenu son royaume, et nulle voix n'y était écoutée comme la sienne. Ce
royaume même s'était agrandi. Comme le faubourg Saint-Marcel, misérable entre
tous, avait des ressources infimes et des besoins immenses, l'humble fille de
Saint-Vincent de Paul avait quêté au dehors et, les misères étant sans mesure,
avait demandé sans mesure aussi. Tous ceux qu'elle avait visités avaient
admiré sa fermeté douce, son langage simple, son bon sens, ses vues toujours
larges et pratiques. En échange des aumônes, des avis furent demandés, et
elle les donna avec tant de sagesse qu'elle rendit au centuple ce qu'elle
avait reçu. Bientôt elle était devenue la conseillère de toutes les bonnes
œuvres et, par surcroît, la confidente, la consolatrice de bien des
tristesses cachées. Chaque jour, les plus illustres comme les plus humbles
s'arrêtaient rue de l'Épée-de-Bois et franchissaient le seuil de la maison
sainte. Sœur Rosalie ne se montrait ni au-dessus des plus petits, ni
au-dessous des plus grands. Dans les années que nous racontons, elle était
âgée, infirme, brisée de ses longs labeurs. Malgré le poids de la vieillesse,
son activité n'avait pas diminué, ni surtout son influence. Un seul souci
l'agitait, c'était de voiler aux yeux du monde un ascendant qui offusquait
son humilité et que nul n'ignorait plus. C'est
seulement quand Dieu l'eut reprise qu'on sut tout ce qu'on avait perdu. Le 7
février 1856, le bruit se répandit que Sœur Rosalie venait de mourir. A la
lueur de ces flambeaux qui s'allument au chevet des morts apparurent toutes
les nobles actions jusque-là pieusement cachées. Le soir, la nuit suivante,
toute la journée du lendemain, une foule immense se dirigea vers la rue de
l'Épée-de-Bois, jalouse de voir encore celle que déjà on proclamait sainte.
Le 9 fut le jour des funérailles. Dès le matin, d'un bout à l'autre du
faubourg Saint-Marcel, régnait le silence ému de la douleur et du deuil. A
onze heures, sur le seuil de la maison des Sœurs, le cercueil parut, entouré
des filles de Saint-Vincent de Paul, et les prêtres entonnèrent les psaumes
chrétiens que couvrait par intervalles le bruit des sanglots. Les habitants
avaient voulu que les restes vénérés, avant d'atteindre la paroisse
Saint-Médard, parcourussent les principales rues du quartier, comme pour
appeler sur chaque foyer une suprême faveur. Sur le pas des maisons les
ouvriers s'agenouillaient, cherchant dans leur mémoire tout ce qu'ils
savaient de prière. Quand l'Église eut achevé le divin sacrifice, le cortège
se remit en marche dans le même appareil humble et triomphal, et le
corbillard, qui n'avait d'autre ornement que sa pauvreté même, arriva au
cimetière Montparnasse. Après les dernières invocations, la foule s'écoula,
non pas cependant tout entière, car près de la fosse plusieurs pauvres
demeurèrent jusqu'à la nuit à pleurer et à prier. Ceux que Sœur Rosalie avait
soutenus et consolés tinrent à marquer par un souvenir le lieu de sa
sépulture. Sur le modeste tombeau qu'ils lui élevèrent, ils gravèrent ces
simples mots : A Sœur Rosalie les riches et les pauvres. Plus tard, un
hommage lui fut rendu qui, n'offusquant en rien son humilité, dut lui plaire
davantage. Sur l'emplacement de la maison de l'Épée-de-Bois et aussi au
boulevard d'Italie, tout un ensemble de fondations charitables fut créé en
mémoire d'elle et fut placé sous le patronage de sainte Rosalie. C'est là
sans doute que l'âme de la sainte fille aime à revivre, et c'est sur ces
lieux que, du haut du ciel, elle étend aujourd'hui encore ses bénédictions. Ceux
qui avaient vu ces funérailles ne croyaient point qu'ils pussent revoir
pareil honneur dans la mort. Dieu voulut que, deux ans plus tard, les mêmes
témoignages de solennel regret entourassent une autre mémoire non moins
sainte et non moins pure. Un
jour, en 1824, comme le Père de Ravignan venait de quitter le monde pour
l'Église, Mgr de Frayssinous disait de lui en le montrant à ses amis : « Mes
amis, s'il y a un royaume de Dieu, c'est à celui-là qu'il appartient. » Le 26
février 1858, le saint religieux, après trente années d'apostoliques labeurs,
entra dans ce royaume de Dieu promis à sa jeunesse. Comme naguère à la rue de
l'Épée-de-Bois, la foule se pressa au couvent de la rue de Sèvres où il avait
expiré. Ce fut de part et d'autre la même unanimité de regrets ; ce fut la
même révélation d'actes pieux et héroïques ; ce furent les mêmes prières un
peu indécises dont on ne savait si elles imploraient Dieu pour le mort ou si
elles invoquaient le mort lui-même déjà dans sa gloire. Après trois jours de
larmes, mais tempérées d'espérance, le même corbillard des pauvres qui jadis
s'était arrêté devant la maison des filles de Saint-Vincent de Paul s'arrêta
devant la maison des Jésuites et transporta jusqu'à Saint-Sulpice la
dépouille sanctifiée et bénie. Comme aux obsèques de la Sœur Rosalie, une
multitude de tout rang, de toute condition, de toute croyance même, suivait
le cercueil, et la majesté des funérailles s'accroissait de tout ce que la
pompe humaine avait dédaigné d'y mettre. Tandis que l'Église célébrait ses
mystères, plusieurs se rappelaient cette vie si humble et si grande à la
fois. Ils revoyaient leur saint ami sur son siège de magistrat, puis sous les
ombrages d'Issy, enfin dans sa cellule de Jésuite. Ils le retrouvaient dans
la chaire de Notre-Daine, simple avec une distinction suprême, ne recherchant
ni les controverses ni les orages, et se contentant de ne pas les craindre,
atteignant l'éloquence sans effets, sans efforts, par la seule onction de son
langage, par la seule autorité de sa conviction, « vrai, tellement vrai,
qu'il n'était pas seulement sincère mais la sincérité même[43] », prêchant sa foi moins
par les arguments qui sortaient de ses lèvres que par la pieuse et sereine
certitude que son âme et son regard révélaient. Surtout ils se plaisaient à
le revoir encore dans l'attitude qui lui était familière quand, élevant
jusqu'à son visage ses mains amaigries et s'inclinant dans une
demi-génuflexion, il semblait convier son auditoire à la prière ou appeler
sur lui les miséricordes divines. Avant que le cercueil s'éloignât vers le
cimetière, l'évêque d'Orléans, contemporain du mort, voulut lui rendre un
dernier hommage. Ses accents, souvent un peu rudes et batailleurs,
s'imprégnèrent ce jour-là d'admirable tendresse ; et ses adieux mêlés de
sanglots rappelèrent ceux de saint Grégoire de Nazianze à saint Basile, aux
jours de l'antique Église. Defunctus adhuc loquitur, avait dit Mgr
Dupanloup en parlant de celui qu'il avait aimé. Jamais texte sacré ne reçut
une application plus littérale : car aucune des leçons de sa vie ne fut plus
éloquente que celle qui se dégagea de sa mort. VII Telle
était la société chrétienne, avec ses divisions et aussi avec l'admirable
ensemble de ses œuvres et de ses travaux. Vis-à-vis d'elle l'Empire gardait
fidèlement l'attitude bienveillante, quoique réservée, dans laquelle il
semblait s'être fixé. Les institutions de bienfaisance étaient vues avec
faveur, à moins toutefois que, par leur organisation, elles ne parussent
offrir un abri aux partis hostiles ; alors la méfiance reprenait le dessus et
se révélait, mais de loin en loin seulement, par de mesquins procédés. La
plus grande ambition du gouvernement eût été de subventionner les
associations charitables, d'en devenir, par étapes successives, le
bienfaiteur, puis le patron, enfin l'arbitre. L'Impératrice, dans une pensée
droite d'ailleurs et généreuse, laissait souvent percer un pareil dessein.
L'un des principaux soucis des directeurs d'œuvre était d'échapper à ces
entraves sans encourir la défaveur, et d'empêcher qu'une intervention, même
bienveillante, n'affaiblit les initiatives privées ou n'altérât les règles
primitives des fondations pieuses. — Quant aux querelles intérieures des
catholiques, le monde officiel se gardait d'y prendre part. Naturellement on
préférait l'Univers, qui ne ménageait pas les louanges, aux catholiques
libéraux, rangés pour la plupart dans les anciens partis. Mais l'Univers
lui-même ne plaisait pas. L'Empereur était trop avisé pour accepter la
moindre solidarité dans des doctrines excessives ou impopulaires ; ces
doctrines, audacieuses et tranchantes, s'harmonisaient d'ailleurs mal avec sa
nature indécise, compliquée, tortueuse. Entre l'Univers et ses rivaux, il eût
souhaité un clergé et des fidèles pacifiques, soumis au point de ne lui rien
refuser, en revanche abondamment pourvus et traités avec la plus large
équité. Certains prélats ne laissaient pas que de juger ce programme
excellent : ils trouvaient M. Veuillot bien intolérant, M. de Montalembert
bien hautain, et rêvaient de se frayer entre les deux une voie sûre, facile,
abritée, pensaient-ils, contre les orages. Pour faire prévaloir leurs vues, les évêques
trouvaient alors un chemin aisé. Plusieurs d'entre eux avaient leurs entrées
libres jusqu'au cabinet de l'Empereur. Ils en profitaient, non pour demander
un changement dans les lois, puisque décidément Napoléon III n'y voulait pas
consentir, mais des concessions de détail. Ils sollicitaient l'introduction
des Sœurs de charité dans les hôpitaux, un accomplissement plus facile des
devoirs religieux dans l'armée, une éducation plus chrétienne pour les
enfants des hospices ; ils insinuaient enfin qu'il serait opportun d'assurer
à l'enseignement libre une part dans la collation des grades. Napoléon III
écoutait les requêtes avec aménité, puis les oubliait, mais souvent y
revenait quand nul n'y songeait plus. Une chose charmait les évêques, c'était
le soin courtois du gouvernement à n'entraver en rien leurs correspondances
avec le Saint-Père ou leurs voyages à Rome. Comme Mgr Pie en remerciait un
jour l'Empereur : « C'est bien naturel, répliqua le souverain avec une grâce
empressée ; n'est-il pas bon que tout pouvoir remonte de temps en temps à sa
source pour y retrouver sa force et sa pureté[44] ? » Parmi les
prélats, l'un des plus influents était toujours M. de Bonnechose. Il usait de
son crédit pour prêcher l'union. « Ce qu'on voudrait faire au profit de
l'Église et au détriment de l'État, disait-il, tournerait contre l'Église.
Réciproquement, ce qu'on ferait au détriment de l'Église et au profit de
l'État tournerait contre l'État. » L'Empereur approuvait fort un si judicieux
langage. M. de Bonnechose s'enhardissait alors, se permettait d'exhorter le
souverain à mettre en valeur tous les bons éléments de la société française,
à n'en négliger aucun, à bien choisir surtout ses agents. Ici Napoléon III
demeurait taciturne ou se dérobait. « Je n'ai pas sous la main le personnel
que je voudrais avoir, répétait-il aux évêques qui lui signalaient parfois la
malveillance ou le mauvais esprit de certains fonctionnaires. J'ai fait des
avances qui n'ont pas été accueillies. » Quand on insistait, il engageait,
non sans ironie, les respectables prélats à porter leurs doléances chez leurs
diocésains légitimistes ou orléanistes. « Amenez-les-moi, disait-il un
jour malicieusement, et je vous promets que je les emploierai. » C'est
seulement à partir de 1857 qu'on put remarquer quelque relâchement dans
l'alliance. Louis Veuillot, jusque-là si favorable, se refroidit.
« Décidément, écrivait-il dans un mouvement de mauvaise humeur, Napoléon
n'est qu'un Louis-Philippe perfectionné[45]. » Les catholiques se
plaignaient que toute liberté fût laissée aux journalistes antireligieux pour
attaquer le clergé, l'Église et ses dogmes, et que la défense, au contraire,
fût moins favorisée. Sur ces entrefaites, l'évêque de Moulins, M. de
Dreux-Brézé, à la suite de certains embarras diocésains, fut déféré au
Conseil d'État, et une sentence d'appel comme d'abus fut rendue. La presse
religieuse ayant protesté, l'Univers reçut un avertissement, et, pour
que la balance fût égale, le Correspondant en reçut un aussi. En même
temps on remarqua qu'une latitude inaccoutumée était accordée aux
correspondances italiennes pour louer le Piémont, dénoncer les abus du régime
pontifical, flétrir le gouvernement des cardinaux, déplorer l'aveuglement du
Pape lui-même. Ces
nuages, peut-on bien les appeler des nuages ? traversèrent l'horizon bien
plus qu'ils ne s'y fixèrent. Les masses catholiques demeuraient fermement
fidèles, et d'une fidélité qui, à l'occasion, tournait à l'enthousiasme. On
en eut la preuve quand, au mois d'août 1858, il plut à l'Empereur et à
l'Impératrice de se montrer à la Bretagne qu'ils n'avaient point encore
visitée. Une importance particulière s'attachait à ce voyage. Cette province
passait pour obstinément fidèle à la monarchie, en sorte que les acclamations
recueillies sur ce sol auraient un double prix. Les préfets s'ingénièrent à
provoquer les manifestations et trouvèrent dans les prêtres des auxiliaires
aussi zélés qu'eux-mêmes. A la vérité, rien ne fut épargné pour donner à
l'excursion impériale un caractère pieux, pour la transformer presque en
pèlerinage. « C'est à Sainte-Anne d'Auray, disait le préfet du Morbihan,
c'est au pied de l'autel de votre vénérée patronne que l'Empereur a voulu
célébrer sa fête... Désormais l'Empereur, l'Impératrice et le Prince impérial
seront, comme tous les vrais Bretons, placés sous la protection de sainte
Anne... Que vos acclamations disent à la France que votre dévouement est
acquis au souverain qui a rendu au monde la paix et à Notre Saint-Père le
Pape son trône. » Ces paroles ravirent l'Univers, à tel point qu'il se
constitua l'historiographe du voyage. Le voyage lui-même fut triomphal.
Partout les députations, conduites par les curés et précédées de leurs
bannières, se portèrent sur le passage du monarque : puis le soir, au son du
hautbois et du biniou, se déroulèrent les danses du pays. Le français, le
latin, le bas breton lui-même furent mis à contribution pour louer dignement
les augustes visiteurs. Toutes les harangues sacerdotales se ressemblaient.
Elles commençaient par exalter le prince « que la Providence avait suscité
pour arrêter sur le bord de l'abîme la France et l'Église » : elles
finissaient par une demande de subsides pour la restauration du temple ou la
reconstruction du clocher. L'Empereur répondait avec une aménité un peu
distraite et, toujours généreux, donnait sans mesure. Le 15 août, les
souverains arrivèrent à Auray et, comme ils l'avaient promis,
s'agenouillèrent devant la Sainte Image. Quand, pendant plusieurs jours
encore, on se fut répété mutuellement que la Bretagne était la plus belle
province de France et que l'Empereur était le sauveur de la société, il
fallut songer au retour. La dernière étape fut Rennes, et l'évêque, Mgr
Brossais-Saint-Marc, se chargea de fournir l'épilogue. Autant il était
supérieur aux simples prêtres par le rang, autant il jugea bon de les
dépasser par la flatterie. « Il convient surtout au clergé, dit-il, de vous
offrir son tribut de gratitude... à vous, Sire, l'héritier du restaurateur de
notre sainte religion, à vous le soutien de la papauté au dix-neuvième
siècle, à vous, de tous les monarques français depuis saint Louis, le plus
dévoué à l'Église et à son œuvre de civilisation et de progrès. » A qui
le transformait en saint Louis l'Empereur ne pouvait mieux répondre qu'en le
transformant lui-même en archevêque. Il n'y manqua point. C'est ainsi que
Rennes, simple évêché, redevint ville métropolitaine. Le soir, à un banquet
du conseil général, Napoléon tint à exprimer une dernière fois ses sympathies
pour ce peuple de Bretagne, « peuple monarchique, catholique et « soldat
». Ce fut son adieu à la vieille Armorique. Vraiment Henri V n'eût pas dit
mieux ni autrement. Le
lendemain, les souverains étaient à Paris. Ils purent y retrouver dans l'Univers
la continuation des louanges qui avaient retenti en Bretagne. « Ce voyage,
disait M. Veuillot, est un événement religieux : l'influence en sera
considérable dans le monde... l'Empereur a fait un acte et prononcé des
paroles qui valent mieux que le gain d'une bataille. On nous reproche notre
zèle impérialiste : ce zèle est celui de la religion d'abord, celui de la
paix civile ensuite, enfin celui de la gloire française, trois choses qui
sauveront la liberté[46]. » Il arrive parfois que dans les lunes de miel, les jours les plus doux sont aussi les derniers. C'est au moment de s'obscurcir pour jamais que l'alliance de l'Empire et du clergé jetait ses plus beaux feux. Un mois avant ce pieux pèlerinage breton, Napoléon III avait fait un bien autre voyage. Cette fois, le protecteur du Souverain Pontife s'était acheminé vers Plombières. Il y avait rencontré Cavour. |
[1]
Rapport de M. de la Guéronnière, secrétaire de la commission du colportage, à
M. le ministre de police, 4 avril 1853. (Moniteur, 8 avril 1853.)
[2]
L'abbé DARBOY, Statistique
religieuse du diocèse de Paris, p. 39.
[3]
Mgr BESSON, Vie
du cardinal Mathieu, t. II, p. 18.
[4]
SCHŒLCHER, Le
gouvernement de décembre, p. 334.
[5]
Moniteur, 16 août 1854.
[6]
« Rassurez-nous, écrivait Mgr Jacquemet à M. de Montalembert le 8 janvier 1852
: on s'inquiète autour de moi. Je voudrais pouvoir dire à mes collègues, à mes
prêtres, à nos populations que le nouveau pouvoir saura se contenir et se
préserver du plus grand de tous les dangers, son autorité illimitée. » (Correspondance
inédite.)
[7]
Marquis DE SÉGUR, Souvenirs et
récits d'un frère, t. Ier, p. 139.
[8]
Lettre de M. de Melun à M. de Falloux, 4 mai 1854. (Correspondance inédite.)
[9]
M. Piétri à M. Mocquard, 21 avril 1854 (Papiers des Tuileries, t. II, p.
251.)
[10]
M. HAUSSMANN, Mémoires,
t. II, p. 149.
[11]
La pétition demandait que l'officier de l'état civil, en enregistrant les
promesses des parties, les invitât à lui rapporter la preuve d'une célébration
religieuse devant le ministre de leur culte respectif et les avertit que les
effets civils du mariage dateraient du jour de la célébration religieuse.
[12]
Voir Procès-verbaux du Sénat, 1854., t. Ier, p. 99 et s.
[13]
Mgr BESSON, Vie
du cardinal Mathieu, t. II, p. 53-56.
[14]
Mémoires de Mgr de Bonnechose. (Vie de Mgr de Bonnechose, par Mgr BESSON, t. Ier, p. 317-320.)
[15]
Marquis DE SÉGUR, Souvenirs et
récits d'un frère, t. Ier, p. 194.
[16]
Marquis DE SÉGUR, Souvenirs et
récits d'un frère, t. Ier, p. 195-196.
[17]
Lettre du 4 janvier 1854. (Vie de Mgr de Bonnechose, par Mgr BESSON, t. Ier, p.
483.)
[18]
Lettre du 9 mai 1838. (Louis VEUILLOT, Correspondance, t. IV, p. 21.)
[19]
Lettre du 25 mai 1851. (Correspondance, t. IV, p. 316.)
[20]
Correspondance, t. Ier, p. 180.
[21]
Correspondance, t. Ier, p. 455.
[22]
Lettre de Mgr Angebault, évêque d'Angers, à M. l'abbé Darboy, 24 juillet 1851.
(Vie de Mgr Darboy, par le cardinal FOULON, p. 127.)
[23]
Mélanges, 3e série, t. III, p. 293.
[24]
Lettre du prince de Broglie à Mme Swetchine, 9 novembre 1852.
[25]
Louis VEUILLOT, Correspondance,
t. II, p. 19.
[26]
Louis VEUILLOT, Correspondance,
t. II, p. 24.
[27]
M. l'abbé de LADOUE,
Vie de Mgr de Salinis, p. 302.
[28]
Mgr FOULON, Vie
de Mgr Darboy, p. 149.
[29]
Lettre du 21 mars 1853. (Vie de Mgr de Bonnechose, par Mgr BESSON, t. Ier, p.
334.)
[30]
Correspondance, t. VI, p. 196.
[31]
L'Univers, 16 mars 1855. (Mélanges, 1re série, t. Ier, p. 539.)
[32]
Mgr Parisis, évêque d'Arras.
[33]
Correspondance inédite.
[34]
Lettre du 20 août 1854.
[35]
Lettre du 31 juillet 1858. (Correspondance, t. VI, p. 280.)
[36]
Lettre du 23 juillet 1856. (Correspondance, t. V, p. 363.)
[37]
Lettre à M. de Falloux, 10 juillet 1856. (M. DE FALLOUX, Mémoires, t. II, p. 281.)
[38]
Lettre de M. Sauzet à M. de Falloux ; (M. DE FALLOUX, Mémoires, t. II, p. 336-340.)
[39]
Voir Mgr FOULON,
Vie de Mgr Darboy, p. 189. — Voir aussi l'Univers, 15 février
1889.
[40]
Cour d'assises de la Seine, déposition de M. l'abbé Millaud. (Gazette des
Tribunaux, 18 janvier 1857.)
[41]
Cour d'assises de la Seine : plaidoirie. (Gazette des Tribunaux, 18 janv.
1857.) — Ajoutons un fait que la plaidoirie n'a pas révélé. Quelque temps
auparavant, un rapport du parquet de Melun avait conclu à l'internement de
Verger dans une maison d'aliénés.
[42]
M. FOISSET, Vie
du P. Lacordaire, t. II, p. 296.
[43]
Le Père de Ravignan, par le prince Albert DE BROGLIE. (Journal des Débats, 9 avril 1858.)
[44]
Mgr BAUNARD, Vie
du cardinal Pie, t. Ier, p. 569.
[45]
Correspondance, t. VI, p. 171.
[46]
L'Univers, 24 août 1858.