SOMMAIRE I. - Le parti républicain à
l'étranger : comment les républicains se sont dispersés après le coup
d'Etat : la Belgique et l'Angleterre deviennent les deux principaux lieux de
refuge. — La Belgique : arrivée des proscrits en Belgique : susceptibilités
du gouvernement français et embarras passagers du roi Léopold : la vie des
exilés en Belgique, leurs occupations professionnelles, leurs menées, leurs
manifestations. — L'Angleterre, tristesses, déceptions, discordes et pauvreté
; la Commune révolutionnaire et tentatives de menées en France : les
principaux proscrits : comment ils ont à se garder des plus exaltés de leurs
amis. — Comment les grâces successives diminuent le nombre des exilés.
II. — Les républicains
en France :
leur impuissance. — Le journal le Siècle et son singulier rôle. — Vie et
occupations des principaux chefs : détresse d'un grand nombre de démocrates :
fonds recueillis et distribués par M. Goudchaux. — Obscures et criminelles
menées dans le parti démagogique : complot de l'Hippodrome et de
l'Opéra-Comique : attentat de Pérenchies, attentat de Pianori Bellemare :
inquiétants rapports de police. Tentatives de troubles à l'occasion de
certaines funérailles : obsèques d'Arago : obsèques de Lamennais : quelques
menées dans les provinces : comment on espère que la cherté des vivres les
favorisera : étrange échauffourée de Trélazé — Découragement général.
III. — Les
légitimistes : leur attitude après le coup d'Etat : importants éléments
d'influence qui leur restent. — Le comte de Chambord. — Comment les
instructions de ce prince réduisent son parti à l'abstention : erreurs sur
lesquelles cette conduite repose. — Napoléon III et le parti légitimiste :
persécutions bénignes : quelques défections. — Organisation du parti : M.
Berryer et M. de Falloux : quel accueil est réservé à leurs avis. —
Immobilité et impuissance.
IV. — Le parti
orléaniste : Napoléon III et les orléanistes ; causes de son antipathie
contre eux. — Les princes d'Orléans. — Négociations en vue de la Fusion :
ajournement indéfini de ce projet : causes générales de cet ajournement.
V. — La coalition
libérale : de quelques traits particuliers auxquels elle se reconnaît. —
Lettre de M. Dupin à M. de Montalembert et incident que cette lettre fait
naître. — Le Journal des Débats : ses tendances, son esprit, sa rédaction. —
L'Institut ; comment les parlementaires le transforment en place de sûreté :
séances de l'Académie française : réception de M. Berryer, de M. de Sacy, de
M. de Broglie, de M. de Falloux, de M. Biot. — Le gouvernement et l'Académie.
— Comment cette opposition, quoique brillante, est peu à craindre. — Sur quel
terrain elle s'affermira plus tard.
I Nous
nous proposons de grouper dans le présent livre les rares manifestations de
ceux qui, par conviction ou impossibilité de retour, demeurèrent rebelles ou
du moins réfractaires à la politique impériale. Entre
tous les partis, celui qui attire le premier l'attention parce qu'il a été le
plus durement frappé, c'est le parti républicain. Il convient d'en suivre les
destinées, soit sur la terre étrangère, soit sur notre propre sol. Lorsque
les nouvelles arrivées de tous côtés n'avaient plus laissé de doute sur le
succès du coup d'État, une immense panique s'était emparée de tous ceux qui
avaient dirigé la résistance ou s'y étaient mêlés. Chefs ou soldats, ce fut à
qui gagnerait la frontière et échapperait à des réactions trop certaines. Les
insurgés du Sud-Est avaient atteint Nice ou, s'engageant malgré l'hiver dans
les défilés des Alpes, étaient descendus en Piémont. Ceux du Sud-Ouest
avaient franchi les Pyrénées et s'étaient cachés en Espagne, d'où
quelques-uns s'embarquèrent plus tard pour l'Amérique du Sud. Ceux de Lyon et
du Jura avaient cherché un abri en Suisse et particulièrement à Genève. Ceux
du Centre enfin s'étaient réfugiés les uns dans les bois, les autres dans
quelque demeure fidèle, et, de là, sous un déguisement, avaient gagné
l'Allemagne, la Belgique, l'Angleterre. C'est ainsi que se retrouvèrent
au-delà de la frontière, non seulement les Représentants frappés par les
décrets présidentiels, non seulement les condamnés des Commissions mixtes,
mais tous ceux qui s'étaient infligé volontairement l'exil afin de s'assurer
contre un sort plus cruel. Toutes
les contrées ne furent pas également propices aux proscrits. En Piémont, ils
trouvèrent des dispositions assez peu hospitalières et un si grand désir de
plaire à l'Empereur que cette complaisance même semblait menaçante pour leur
sécurité. En Suisse, l'accueil fut meilleur, mais, là aussi, avec une crainte
extrême des représentations françaises. L'Allemagne rebutait par les
habitudes autoritaires de ses gouvernements et par les difficultés presque
insurmontables de sa langue. Après quelques allées et venues hésitantes,
l'Émigration, quoiqu’assez nombreuse en Suisse et à Turin, se partagea
surtout entre deux foyers principaux, la Belgique et la Grande-Bretagne. Tous
les rapports de la police belge, tous les mémoires contemporains mentionnent
l'impression que produisit à Bruxelles l'arrivée des premiers proscrits. On
était à la fin de décembre 1851 quand on les vit paraître pour la première
fois aux galeries Saint-Hubert. Ils s'accostaient, se reconnaissaient avec
peine (car
la plupart s'étaient déguisés), puis se montraient en riant les faux passeports qui avaient
protégé leur fuite. Cependant leur accent, l'animation de leur langage les
distinguaient aisément. Ils se formaient en groupes et s'entretenaient avec
des éclats de voix insolites. Quand ils devenaient trop bruyants, la police
les dispersait, doucement comme font les Belges. Ils entraient alors dans les
estaminets voisins, rue de la Fourche, rue des Bouchers, rue de la Tête-d'Or,
se plaignaient bien haut que le vin manquât, puis, faute de mieux, se
rejetaient sur le faro et s'y résignaient si bien que promptement ils
en abusèrent. L'illusion
est la compagne inséparable de l'exil. Plusieurs ne défirent pas leur malle :
ils comptaient encore « sur la sentinelle invisible », comme avait dit
Michel de Bourges, et prêtaient constamment l'oreille aux bruits de la
France. Comme il ne leur arrivait que des nouvelles décourageantes, ils se
décidèrent à une installation, mais provisoire encore, dans quelques-uns de
ces modestes appartements meublés qu'à Bruxelles on appelle des quartiers.
Puis leurs espérances s'ajournant de plus en plus, ils cherchèrent dans les
petites maisons de la banlieue un établissement plus stable et au niveau de
leur fortune. Là, chacun s'efforça de s'employer suivant sa profession ou son
métier. De toutes les occupations, la plus attrayante, sinon la plus
fructueuse, consistait à entamer une campagne d'invectives contre la
dictature triomphante et à faire passer dans les journaux belges toutes les
revendications, toutes les colères de la France républicaine ou socialiste.
Avec ardeur les émigrés se consacrèrent à ce dessein ; mais leur projet était
dangereux, dangereux pour leurs hôtes, dangereux pour eux-mêmes, et peu s'en
fallut qu'ils ne l'apprissent à leurs dépens. Ce
n'est pas, en effet, sans dépit que le gouvernement de Napoléon vit renaître
si près de lui l'opposition qu'il avait abattue. A plusieurs reprises, le
ministre de France signala les excès de la presse et, au nom des relations de
bon voisinage, demanda qu'on mit terme à une tolérance qui prenait des airs
de protection. Sur sa plainte, le journal la Nation, qui prêtait
volontiers ses colonnes aux réfugiés, fut poursuivi devant la Cour d'assises.
Cette concession suffirait-elle ? On en put douter : car à Paris, quelques
jours plus tard, le Constitutionnel[1] publia une série d'articles
menaçants contre la Belgique et, malgré les démentis du ministère de
l'intérieur, maintint avec une rare audace que sa pensée était celle du chef
de l'État. Sur ces entrefaites, des dissentiments commerciaux vinrent
aggraver les dissentiments politiques. Dans ces conjonctures, le cabinet
belge se décida à resserrer les entraves. Les émigrés furent plus étroitement
surveillés, furent internés dans les villes où ils étaient autorisés à résider
et furent tenus sous une menace d'expulsion qui refrénerait leur ardeur et
les rendrait plus circonspects. Puis, dès la proclamation de l'Empire, une
loi fut votée qui punissait les offenses contre les souverains étrangers. En
dépit de ces satisfactions, les remontrances diplomatiques se renouvelèrent
par intervalles et au point de causer au roi des Belges un réel embarras. Sa
défense était d'ailleurs bien simple et à aucune époque ne varia. Il
proclamait avec une véhémence indignée sa réprobation pour les doctrines des
révolutionnaires ou des socialistes. Mais que faire contre la liberté de la
presse, ce principe écrit dans la Constitution ? Pour y porter atteinte, une
loi votée par les Chambres ne suffirait pas ; il faudrait la réunion d'une
Constituante ; et une Constituante elle-même consentirait-elle à diminuer
l'ensemble des garanties qui depuis vingt ans, et malgré quelques
inconvénients partiels, avaient assuré au pays indépendance et prospérité ? Heureusement
pour les émigrés, l'Empereur, soit modération naturelle, soit dédain de si
faibles ennemis, négligea de poursuivre jusqu'au bout ses griefs et, dans
l'avenir, se contenta de quelques plaintes, plaintes assez débonnaires et
dépouillées de toute sanction. Il arriva donc que les réfugiés, s'habituant
peu à peu à leur nouveau séjour, s'affermirent dans la paisible sécurité de
leur exil. Les principaux d'entre eux, mettant à profit la communauté de
langue, donnèrent des leçons, ouvrirent des cours, firent des lectures ou des
conférences publiques : tels furent M. Deschanel, M. Challemel-Lacour, M.
Bancel surtout qui rencontra dans cette voie une réelle faveur et revint plus
tard dans son pays avec une renommée qu'il ne soutint pas tout à fait.
Quelques autres s'adonnèrent à la littérature et à l'histoire, à l'exemple
d'Edgar Quinet et de Charras qui l'un et l'autre passèrent bientôt en Suisse.
De telles occupations ne convenaient qu'à une élite restreinte. La plupart
n'avaient point de si hautes visées et devinrent ouvriers, contremaîtres,
correcteurs d'imprimerie, teneurs de livres, représentants.de commerce. Dans
les intervalles de leur travail, ils ne manquaient aucune manifestation,
meetings, sociétés de solidaires, enterrements civils, ligues de
l'enseignement. Puis, malgré le péril, ils s'ingéniaient à faire passer en
France toutes sortes de brochures, imprimées en un format particulièrement
petit afin que la propagation en fût plus aisée : on les cachait dans les
bourriches de gibier ou de poisson ; on les introduisait dans les flancs des
statues de plâtre ; on les ensevelissait dans les doublures des vêtements ou
dans les malles à double fond ; on en bourrait les poches des commis
voyageurs complaisants ; parfois aussi, on trouvait, à Mouscron ou à
Quiévrain, des mécaniciens, des employés de chemin de fer qui se chargeaient
de les porter de l'autre côté de la frontière[2]. Souvent, le soir, les
proscrits se rassemblaient en quelque brasserie dont ils avaient fait leur
rendez-vous habituel : ils se pressaient en un coin, bien à l'abri des
espions ; car ils voyaient partout des agents provocateurs ou, comme ils
disaient, des mouchards, et il n'était pas un seul d'entre eux qui, dans sa
folle importance, ne se crût l'objet de la haine personnelle de Bonaparte.
C'était l'heure des épanchements, des confidences, des opiniâtres illusions.
Avec la crédulité de la haine, ils accueillaient tous les bruits sans
contrôle. A l'Empereur, à Badinguet, comme ils l'appelaient, suivant un
surnom assez répandu, ils attribuaient généreusement toutes sortes d'infirmités
qui sans doute le coucheraient prochainement dans la tombe : ils annonçaient
tantôt qu'il avait fait une chute de cheval, tantôt qu'il était atteint du
diabète, d'une maladie de la moelle épinière, d'un ramollissement du cerveau.
Quand le prince impérial naquit, leur déconvenue fut grande ; puis une
correspondance fantaisiste ayant annoncé qu'il était né aveugle, cette fausse
nouvelle, accueillie sans contrôle, adoucit leur déception[3]. Fatigué du présent, il leur
arrivait parfois de se livrer à de longues revues rétrospectives, mais avec
l'obstination routinière de leurs préjugés démagogiques. « Comme nous avons
bien fait, disaient-ils, de rejeter la proposition des questeurs ! » « Sans
le coup d'État, ajoutaient-ils, Ledru-Rollin serait maintenant président de
la République. » C'est ainsi qu'ils devisaient, berçant leurs éternelles
chimères, jusqu'à ce que les dernières lueurs du gaz les obligeassent à
regagner leur logis. — Cependant les bons Belges les observaient de loin,
étourdis de tant de colères, s'émerveillant de tant d'illusions et ressentant
plus de curiosité que de sympathie pour ces singuliers étrangers. Il était
rare d'ailleurs que cette impression se traduisît par un procédé malveillant
: car en cette contrée, l'une des meilleures et des plus hospitalières de
l'Europe, il n'était presque personne qui n'eût répété le mot d'Homère : u
Tout homme qui est exilé de son pays est digne de respect. » Les émigrés ne
se trompaient guère sur les sentiments qu'ils inspiraient. Tout en profitant
du bas prix de toutes choses, de la bonhomie générale des mœurs, du
libéralisme des lois, ils perdaient rarement l'occasion de railler leurs
hôtes. Ils tournaient en dérision leur manière de vivre, leur langage, leur
accent. Ils se dépitaient du spectacle de ce peuple, libre quoique sous un
roi, novateur et prospère quoique attaché à la tradition. Surtout ils
s'impatientaient des symboles de piété qu'ils rencontraient à chaque pas ; et
en cela ils étaient ingrats, car, chose étrange ! il se trouva que les
ministres catholiques furent, vis-à-vis des réfugiés, plus tolérants que les
ministres libéraux et moins disposés à céder aux réclamations du cabinet
impérial. Londres
fut le second foyer de l'émigration française. Sur le sol britannique, une
antique coutume, constamment observée, garantissait un inviolable asile ; et
s'il demeurait une terre de refuge, c'était, sans contredit, celle-là. Ce
grand bien de la sécurité mis à part, tout le reste manquait. L'exil en
Angleterre, c'est deux fois l'exil, tant le climat est sombre, tant la vie
est à haut prix, tant l'humeur des habitants et les difficultés de la langue
créent une impression de glaciale solitude autour du malheureux banni qui se
sent à la fois rassuré et désespéré. Les exilés de 1851, bien qu'ils
retrouvassent à Londres les proscrits de 1848 et de 1849, ressentirent
profondément cette douloureuse impression. Tout concourut à empirer leur
sort. Sous le nom de République fraternelle, une société s'était créée
dans un but d'action commune et de mutuelle assistance. Cette
« république » n'eut de fraternel que son vocable, et la discorde s'y
introduisit, poussée jusqu'à la violence. Sur les débris de l'ancienne
association, deux autres se formèrent : la première fut la Commune
révolutionnaire, la seconde la Révolution. Quels que fussent les noms,
l'esprit de contention subsista. Ce ne furent que récriminations, querelles
et surtout reproches de trahison : un jour, un duel s'ensuivit dans lequel
succomba l'un des républicains qu'on appelait Cournet. A la désunion se
joignit la misère qui était extrême par la cherté de toutes choses et la
difficulté de s'employer. De France des secours arrivèrent, rassemblés avec
une persévérance méritoire par un ancien ministre de 1848, M. Goudchaux, qui
se fit frère quêteur pour les proscrits. Mais la misère engendre l'amertume,
et, comme on songeait moins aux besoins soulagés qu'à ceux qui restaient à
satisfaire, cette bienfaisance, même infatigable et dévouée, était accusée de
parcimonie. Une consolation restait aux bannis. Le soir, quand ils se
réunissaient dans quelqu'une de leurs tavernes accoutumées, ils pouvaient
lire dans le Times, dans le Morning-Chronicle, dans le Morning-Advertiser,
des articles où se reflétaient toutes leurs colères et auxquels la haine la
plus implacable eût malaisément ajouté quelque trait. Napoléon HI y était
dénoncé comme « le plus abominable des tyrans » : on n'avait pas assez
d'invectives pour flétrir « la bande d'aventuriers qui entouraient
l'usurpateur » ; et le Sénat qui avait fait l'Empire « était jugé plus lâche
que celui de Tibère ». Bientôt cette suprême joie manqua : la question
d'Orient ayant rapproché la France de la Grande-Bretagne, « l'abominable
tyran » devint un allié, un allié que, l'année suivante, on acclama dans la
Cité et jusque dans Windsor. Abandonnés
de tous, les malheureux proscrits s'épuisèrent en diverses tentatives
chimériques. Sous les auspices de la Commune révolutionnaire, ils
s'ingénièrent à créer en France une organisation insurrectionnelle ; ils
s'efforcèrent d'y propager des pamphlets, y envoyèrent des émissaires,
essayèrent même de jeter dans la circulation une sorte de papier-monnaie. La
police saisit les brochures et arrêta les correspondants, misérables
comparses qui expièrent par une longue captivité leur crédulité ou leur
égarement. Les réfugiés, abrités par l'exil, mais désormais incapables de
rien tenter dans leur propre pays, se virent réduits à fêter les
anniversaires démocratiques, à manifester pour les Polonais, pour les
Hongrois, pour tous les champions de la Révolution, à enterrer leurs morts
bruyamment et au milieu d'exécrables imprécations. C'est en vain qu'ils
espéraient fixer l'attention par le ton haussé de leur voix : quand
d'aventure l'ambassade française protestait : « Vraiment, répliquaient avec
dédain les ministres anglais, en quoi donc un pouvoir fort, tel que celui de
Napoléon, pourrait-il être atteint par les élucubrations malsaines écloses un
soir d'orgie dans quelque maison mal famée de Leicester-Square ? » Tandis
que se débattaient dans une activité stérile les plus obscurs des démagogues,
les chefs avaient pour principal souci non d'attirer leurs compagnons, mais
de les écarter. Ledru-Rollin, exilé depuis 1849, avait peine à se débarrasser
de tous les agents suspects ou sincères qui lui proposaient toutes sortes de
folles conspirations. Louis Blanc, hôte de l'Angleterre depuis 1848,
cherchait à s'absorber dans le travail. Schœlcher, âme austère et droite
quoique égarée par la passion, cachait mal ses impressions découragées.
Au-dessus de tous apparaissait Victor Hugo, le plus important de tous ces
bannis, sinon par l'influence réelle, au moins par la renommée. Réfugié
d'abord à Bruxelles, il avait été contraint, après la publication de Napoléon
le Petit, de chercher asile en Angleterre. Très habilement, il avait
poussé son exode jusqu'à Jersey, mettant ainsi la barrière de l'Océan non
seulement entre lui et la France, mais entre lui et ses importuns amis. «
Jersey, disait-il, c'est une idylle en pleine mer[4]. » C'est à Jersey, puis à
Guernesey qu'il organisa sa vie, sorte de pontife, mais de pontife avisé,
soigneux d'embellir le temple d'où il rendrait ses oracles. S'étant fait une
sorte d'oasis dans l'exil, il jugea ingénieux de se proclamer irréductible.
Ingénieux, il l'était en effet : car tout lui seyait en ces îles
privilégiées, et les salutaires effluves maritimes qui refaisaient ses forces
aux approches de la vieillesse, et le mystère qui grandissait son prestige,
et l'éloignement qui protégeait son patrimoine contre les demandes
désespérées de ses compagnons : dans les cas trop pressants, une longue
lettre en style apocalyptique tenait lieu de subside et ne coûtait rien en
vérité, rien, si ce n'est au bon sens qui jamais ne fut plus outragé que par
ce grand homme déchu. Tel
était en Belgique et en Angleterre le sort des réfugiés. Cependant, par
intervalles, on pouvait lire, dans le Moniteur, des notes qui annonçaient des
grâces, des remises de peine, et, d'une façon générale, semblaient promettre
à tous ceux qui se soumettraient le libre retour dans leurs foyers. La
proclamation de l'Empire, le mariage, les fêtes annuelles du 15 août, furent
pour Napoléon III autant d'occasions de faveurs. Il arriva même que la
clémence souveraine alla chercher, dans des conditions singulières, ceux qui
ne songeaient pas à la solliciter. C'est ainsi qu'un jour, en octobre 1854,
comme Barbès, de sa prison de Belle-Ile, avait écrit une lettre pleine de
vœux patriotiques pour les combattants de Crimée, Napoléon ordonna la mise en
liberté du fameux conspirateur. La suite fut assez curieuse. Le captif refusa
un bienfait qui lui paraissait une injure, exigea qu'on l'expulsât de force
de la prison, puis gagna la Hollande, ne voulant pas, disait-il, vivre dans
une patrie asservie. Au milieu des tristesses de la terre étrangère, tous ne
gardaient point cette humeur inflexible. Quand les notes officielles et les
invitations à l'obéissance parvenaient dans les conciliabules des proscrits,
les plus fanatiques ne manquaient pas de redoubler leurs invectives et de
renouveler leur serment d'hostilité éternelle : mais d'autres baissaient
silencieusement la tête, dans un immense regret de la famille et du sol
natal. Se séparant un peu honteusement de leurs compagnons, ils invoquaient
ou laissaient agir quelque ami officieux, signaient comme en se cachant
d'eux-mêmes un désaveu, une promesse d'adhésion ; puis bientôt on apprenait
qu'après de discrets adieux, ils avaient repris le chemin de la France. C'est
de la sorte que se désagrégèrent d'année en année les groupes des réfugiés.
L'exemple fut contagieux et le devint surtout quand, en 1856, après la
naissance du prince impérial, le Moniteur[5] eut annoncé que le retour
serait permis à quiconque reconnaîtrait le gouvernement légal. Dès lors, il
ne resta plus loin de leur ' pays que deux sortes de bannis : ceux qui, ayant
trouvé dans l'exil quelque ressource lucrative, s'y étaient pour ainsi dire
naturalisés ; ceux à qui l'éclat de leur nom ou un orgueil irréductible
défendait la soumission. Ceux-là seuls restèrent, mais de plus en plus
aigris, mécontents des compagnons qui les avaient quittés, plus mécontents
encore des républicains de France qu'ils taxaient d'indifférence, d'oubli,
d'ingratitude, qu'ils accusaient de faiblesse ou de transaction, qu'ils
soupçonnaient surtout de vouloir former un parti en dehors d'eux. II Ce
grief était chimérique ou du moins singulièrement prématuré ; pour s'en
convaincre, il suffira de dire à quel état de prostration, d'anéantissement
même était alors réduit en France le parti républicain. Tout
lui manquait, et les fonctions gouvernementales d'où il était depuis
longtemps exclu, et les fonctions électives d'où l'éloignaient tout à la fois
les entraves officielles et la nécessité du serment. L'armée, instrument des
répressions de Décembre, lui était odieuse ; et elle-même s'exaspérait de la
haine que la démagogie lui avait vouée. Dans la magistrature s'affirmait de
plus en plus l'esprit répressif, prêt à accentuer par une interprétation
draconienne la rigueur des lois. Nulle liberté de presse, de réunion, d'association,
rien en un mot de ce qui eût permis de reconstituer les cadres brisés. Une
police attentive épiait les démarches, les propos mêmes, en sorte que
quiconque n'était point frappé se trouvait du moins suspect. Cette
surveillance elle-même eût été inutile : car l'opposition démocratique,
accablée par le souvenir des fautes et des erreurs passées, n'eût alors
trouvé d'appui nulle part. Tout conseillait t'obéissance, tout jusqu'à
l'aspect de Paris d'où disparaissaient sous les démolitions les vieux repaires
d'émeute et, qui, de tous côtés, s'ouvrait à de grandes et larges voies
propices aux J. promptes répressions. Quand
un parti est abattu, la sagesse conseille parfois, non de lui porter le
dernier coup, mais de lui laisser par certains côtés l'illusion de la vie. A
l'opposition démocratique vaincue l'Empereur daigna laisser un journal : mais
était-il bien à elle ? n'était-il pas plutôt au gouvernement ? Ce
journal était le Siècle. Notre génération, habituée aux dangers et aux
avantages de la presse libre, comprendrait mal quel fut son sort et
s'étonnerait à la fois de sa vogue et de sa faiblesse. Sa vogue fut la
conséquence de son monopole : conservé seul dans la disparition commune de
ses confrères, il s'enrichit de toutes les ruines et, bon gré, mal gré, hérita
de toute une clientèle qui, faute de mieux, le subit plus encore qu'elle ne
l'accepta. Quant à sa faiblesse, elle dérivait de sa situation même qui
l'obligeait à ne parler qu'avec la permission de ceux qu'il était appelé à
combattre. On connaît ces dialogues philosophiques où tous les personnages
sont sacrifiés à un seul et se gardent bien de pousser leurs objections
au-delà de ce qu'exige le triomphe du rôle principal. Le Siècle avait une
destinée pareille : maintenu par un privilège unique, il avait le droit de
censure, mais à la condition qu'il semblât créé moins pour attaquer le
gouvernement que pour lui donner la réplique. État précaire et cependant
enviable ! Car il assurait beaucoup de lecteurs, sinon beaucoup de
considération, et surtout des bénéfices qui furent superbes. Le rédacteur en
chef qui fut M. Havin s'accommoda ingénieusement à ce rôle, rôle d'ennemi et
de compère tout ensemble. Le Siècle enflait le ton de ses articles, affirmait
bruyamment les conquêtes modernes, puis, à la moindre alerte, redevenait
petit devant le bureau de la presse et sagement assourdissait ses éclats.
Cette raideur mêlée de souplesse plaisait fort aux actionnaires qui
s'enrichissaient, et n'était qu'à demi blâmée par les abonnés qui n'auraient
pas eu de gazette du tout s'ils n'avaient eu celle-là. Cet extraordinaire
journal rendit au parti vaincu deux services : le premier, ce fut d'empêcher
qu'on ne le crût tout à fait mort ; le second, ce fut de prêcher une sorte de
démocratie aux allures bourgeoises qui rallia bon nombre de ceux que le
socialisme avait effarouchés. Mais qu'étaient-ce que ces maigres services
auprès des bons offices qu'il rendit au gouvernement impérial ? Qui eût osé
accuser l'Empire de despotisme quand chaque jour, sous son agrément tacite,
un journal d'une immense publicité proclamait les principes de 89, la
souveraineté du peuple, les inaliénables prérogatives de l'État laïque ? Le
Siècle se chargeait de satisfaire dans le pays ce besoin d'opposition qu'on
ne pouvait supprimer tout à fait ; et le plus original, c'est que le
gouvernement donnait ou retirait à son gré les lettres de marque pour courir
sur lui-même. Ce n'est pas tout. Voulait-on lancer une idée, propager une
nouvelle ? L'embarras eût été grand si on n'avait eu que les journalistes gagés,
suspects de parler par ordre : en cette occurrence, le Siècle était là qui
servait de ballon, et de ballon captif. Le Siècle eut encore une bien autre
opportunité. Quand l'Empereur jugeait bon de desserrer un peu son alliance
avec le parti religieux, il lui suffisait d'un signe et de lâcher bride au
Siècle. C'était alors, parmi les collaborateurs de M. Havin, un feu roulant
d'articles sur la Saint-Barthélemy, la révocation de l'édit de Nantes,
Voltaire, Galilée, l'Inquisition, la torture, Pascal, les Provinciales, les
Jésuites, le droit du seigneur, le tout s'allongeant en d'interminables
colonnes qui charmaient les habitués des cafés, ravissaient les commis
voyageurs, rendaient en revanche soucieux les catholiques et faisaient dire à
Louis Veuillot : « Le Siècle est sous la protection de la police, et
l'Univers sous sa surveillance. » Quand la leçon avait été suffisante, un
communiqué venait, bien sec, dogmatique, hautain, qui coupait court à ces
flots d'éloquence et refaisait de Napoléon le fils aîné de l'Église : puis,
derechef et pour rétablir l'équilibre, le torrent recommençait à couler
jusqu'à ce qu'un nouveau signal l'arrêtât une seconde fois. Napoléon avait
réalisé cette merveille de devenir le régulateur de l'opposition elle-même :
il favorisait ou entravait l'introduction des idées démocratiques un peu
comme sous le régime de l'échelle mobile on accélérait ou ralentissait tour à
tour l'entrée des grains : à son gré, il ouvrait ou fermait les écluses
suivant qu'il lui convenait de hausser ou d'abaisser le niveau de l'autorité
ou du libéralisme, de la libre pensée ou de l'orthodoxie. Tel
était le seul grand journal du parti démocratique, et on voit qui en
dirigeait les fils. Dans cet universel abandon, la plupart des républicains
plièrent sous la destinée et pourvurent uniquement à leur sort privé, puisque
tout le reste leur échappait. Aussi bien, de ce côté même, la prudence
n'était pas superflue : officiers ministériels, ils avaient à redouter les
censures, les réprimandes, les destitutions, châtiments d'une hostilité trop
ardente : médecins, négociants, artisans, ils avaient à ménager leur
clientèle qui, sous la défaveur attachée à la démagogie, menaçait de les
délaisser : imprimeurs, ils devaient se garder des incartades qui eussent
amené le retrait de leur brevet : écrivains, ils étaient tenus à ne pas
effaroucher les éditeurs, à se mettre au diapason nouveau, à chercher en
dehors de la politique des sujets neutres et pourtant dignes d'intérêt.
Beaucoup se réfugièrent au barreau, où ils trouvèrent une vie digne, des
ressources honorables et des succès d'autant plus remarqués que partout
ailleurs l'éloquence était bannie. Quelques-uns se lancèrent dans les
affaires de banque ou de finances : ce fut le très petit nombre, car la
plupart des républicains d'alors avaient peu de capitaux, étaient plus avides
de bruit que de fortune et plus habiles à manier la parole que les chiffres.
D'autres trouvèrent dans la presse littéraire leur gagne-pain. Plusieurs
tentèrent d'aller aux jeunes gens et de les réunir en quelques-unes de ces
parlotes qui, dans la suite du règne, prirent un si grand développement ;
ainsi fit M. Bastide, l'ancien ministre des affaires étrangères : la
tentative ne lui réussit point ; à peu de temps de là, quelques-uns de ses
auditeurs furent impliqués dans une affaire de complot ; lui-même, appelé
comme témoin devant la cour d'assises, s'entendit reprocher dans une
mercuriale assez aigre l'esprit qui animait ses disciples[6] ; et cette désagréable
remontrance fut le seul fruit de son apostolat. Cependant un grand nombre de
démocrates restaient qui se trouvaient dans la misère, soit qu'une longue
détention les eût privés de leur emploi, soit que la défiance ou la timidité
de leurs patrons les eût évincés de leur place. M. Goudchaux, en même temps
qu'il quêtait pour les émigrés, se mit à recueillir des offrandes pour ses
coreligionnaires de l'intérieur. Tâche ingrate à double titre : à entendre
les assistés, l'assistance était bien mince : à entendre le gouvernement,
elle soulageait moins la pauvreté qu'elle ne soudoyait le crime. Les listes
ayant été saisies et divulguées, on vit, parmi les bénéficiaires des aumônes
démocratiques, le nom de la veuve de Vappreaux, l'un des assassins du général
Bréa, et aussi d'autres noms compromis dans les conspirations[7] : aussitôt les journaux
officieux protestèrent et se plurent à signaler la solidarité, faite de peur
ou d'impéritie, qui liait, disaient-ils, tous les républicains, depuis les
plus intègres comme M. Goudchaux jusqu'aux artisans habituels de meurtres ou
de séditions. Au
milieu de cette accalmie forcée, c'est seulement dans les bas-fonds où
l'écume s'agite qu'on trouve alors quelques traces d'activité, mais
d'activité désordonnée, perverse et criminelle. Là se trament les
conspirations ; — là se méditent, pour certains jours d'anniversaires ou de
funérailles, de chimériques projets de soulèvements ; — là s'ourdissent
quelques plans d'émeutes provinciales, folles équipées à peine dignes de
mémoire. Parmi
les complots, le premier en date fut celui qu'on appela le complot de
l'Opéra-Comique. Au printemps de 1853, la police fut mise sur la trace de
menées mal définies encore et mystérieuses, mais qui paraissaient avoir pour
but l'assassinat le l'Empereur. Le 2 juin, quelques individus obscurs, entre
autres Foliet, Alix, Ruault, connus seulement dans les sociétés secrètes,
furent vus se dirigeant vers le Palais-Royal et discutant un projet de
barricades. Le 3, ils se rassemblèrent à la Chapelle Saint-Denis, chez un
ancien transporté de Juin qu'on appelait Decroix. La présidence du
conciliabule fut déférée à Foliet, qui parla longtemps et surtout s'enquit de
savoir si on pourrait, comme en 1848, compter sur les ouvriers et en
particulier sur ceux des voies ferrées. « Oh ! non, répliqua un nommé
Vauthier, employé au chemin de fer d'Orléans, ils sont bien changés, ils sont
maintenant chefs de famille, et, avec l'âge, la raison est venue[8]. » Le 5 juin, une
troisième réunion eut lieu au milieu des terrains vagues qui avoisinaient les
fortifications. De nouveau on se préoccupa de l'organisation des barricades ;
on s'assura d'une imprimerie, on se vanta même d'avoir, avec des tuyaux à
gaz, fabriqué des canons, vingt-six, disait-on, lesquels (chose
rassurante pour l'ordre social !) avaient coûté en tout 150 francs. Le plan fut de tirer sur
l'Empereur dès que l'occasion favorable se présenterait ; puis on promènerait
son cadavre, on proclamerait la République, on établirait la dictature de
Blanqui, toutes choses qui paraissaient presque faciles à ces pauvres esprits
faibles autant que pervers. Depuis deux heures, on s'entretenait de la sorte
quand l'approche d'un gendarme donna l'alarme, et subitement tous se
séparèrent dans diverses directions. On
apprit le lendemain que l'Empereur se rendrait le 7 juin de Saint-Cloud à
l'Hippodrome. Ne serait-ce pas « l'occasion favorable » ? Les
conjurés le pensèrent : plusieurs d'entre eux se groupèrent à l'entrée du
bois de Boulogne, d'autres, et en plus grand nombre, près de l'Hippodrome.
Mais la police tenait les fils de la naïve et misérable équipée, et toutes
les mesures furent prises pour assurer, soit sur le parcours, soit à l'entrée
ou à la sortie du spectacle, la sécurité de l'Empereur[9]. Le 8, un nouveau conciliabule
eut lieu auquel se mêlèrent quelques étudiants. Le coup de main manqué la
veille fut reporté au jour où s'ouvrirait l'Exposition d'horticulture. Si
incohérents que fussent ces desseins, l'autorité jugea qu'il était temps d'y
couper court. Dans la nuit du 8 au 9, Foliet et ses principaux compagnons
furent arrêtés ; l'imprimerie fut saisie chez un Valaque, nommé Bratiano ;
quant aux canons, on ne put les retrouver, mais la description qu'on en eut
rendit peu curieux de continuer les recherches, et on estima qu'ils ne
pourraient nuire qu'à ceux qui s'en serviraient. Uno
avulso, non deficit alter. Le projet fut repris, et avec un peu moins d'impéritie, par un
Belge qu'on appelait de Meren. Le 3 juillet, de Meren réunit à Saint-Mandé
tous ses complices ; puis, le 5, comme l'Empereur devait aller à
l'Opéra-Comique, il leur assigna leur poste, soit dans la rue ou sur le
boulevard, soit au café du Grand-Balcon, et leur fournit des armes. Il
n'oublia rien, pas même de convoquer sur les lieux un chirurgien pour soigner
les blessés[10]. Quand passerait la voiture du
souverain, les conjurés s'en approcheraient en criant : Vive l'Empereur !
Puis de Meren donnerait le signal en tirant deux coups de pistolet sur la
voiture impériale et consommerait l'attentat. Heureusement les agents de la
sûreté, déjà sur leurs gardes, eurent bien vite reconnu les mêmes figures
sinistres qu'ils avaient déjà vues le mois précédent aux abords de
l'Hippodrome. Ils arrêtèrent les suspects et, en les fouillant, constatèrent
que neuf d'entre eux étaient porteurs de poignards et de pistolets chargés[11]. L'enquête
eut pour objet moins de répartir les responsabilités entre ces misérables
comparses que de rechercher leurs inspirateurs. N'était-ce pas de Londres
qu'ils avaient reçu leur mot d'ordre, leurs fonds, leurs instructions ? A cet
égard, les indices recueillis demeurèrent trop peu précis, trop peu solides
pour échafauder une accusation. Chez presque tous les inculpés, on trouva en
manuscrits ou en imprimés les appels des réfugiés étrangers ; certaines
déclarations permirent de croire à des intelligences suivies avec
l'Angleterre ; à entendre l'un des prévenus, l'ancien représentant Charras
avait tout su. Mais quelle certitude fonder sur ces dénonciations
incohérentes ou intéressées ? Comme l'instruction durait déjà depuis plus de
deux mois, des perquisitions furent faites chez quelques républicains
notables, M. Goudchaux, le docteur Guépin et aussi Delescluze, frère de
l'ancien commissaire général du Nord ; on procéda même à quelques
arrestations, la plupart non maintenues. Toutes ces mesures rigoureuses
n'aboutirent qu'à des résultats illusoires ; chez M. Goudchaux on saisit les
listes de secours pour les proscrits, ailleurs on surprit la trace de quelque
association clandestine ; mais nulle part n'apparut un plan d'ensemble qui
permît de dénoncer une vaste conspiration anarchique. Pendant ce temps, les
auteurs du complot comparaissaient devant la Cour d'assises. Sept d'entre
eux, au nombre desquels était de Meren, furent condamnés à la déportation ;
quatorze autres furent frappés de détention, de bannissement ou
d'emprisonnement. Ceux que le jury acquitta furent renvoyés devant les
tribunaux correctionnels pour affiliations secrètes. Tel fut
le complot de l'Opéra-Comique. D'autres complots suivirent, signes d'une
haine obstinée autant qu'impuissante. — Un an plus tard, le 11 septembre
1854, près de Pérenchies, village de la banlieue de Lille, une machine
infernale fut découverte, cachée sous les rails du chemin de fer. Le but
n'était que trop clair. L'Empereur était alors à Calais, et on avait annoncé
que, le lendemain 12 septembre, il partirait pour Tournay afin de rendre au
roi des Belges la visite que celui-ci lui avait faite. Or, de Calais à
Tournay, une seule voie existait, celle où l'on venait de faire la sinistre
découverte. L'enquête ultérieure établit que cet engin avait été fabriqué à
Bruxelles par deux réfugiés français, les frères Jacquin. A raison des
lacunes de la loi belge, lacunes comblées l'année suivante, l'extradition ne
put être accordée, et les deux misérables, simplement expulsés du royaume, trouvèrent
asile sur le sol anglais. L'introducteur de la machine était un nommé Dhenin,
de Lezennes, qui fut condamné par la Cour d'assises du Nord aux travaux
forcés à perpétuité. — A ce complot succédèrent des attentats isolés : ce
fut, le 28 avril 1855, celui de Pianori, qui, aux Champs-Élysées, tira sur
l'Empereur, sans l'atteindre, deux coups de pistolet, fut condamné à mort et
périt sur l'échafaud, emportant dans la tombe le secret de son crime[12] : ce fut, quatre mois plus
tard, celui de Bellemare, pauvre fou qu'on enferma à Bicêtre. Sous ces
tentatives répétées, l'opinion publique s'émut, et au point d'inventer des
crimes imaginaires. C'est ainsi qu'un jour on assura qu'un cent-garde avait
tiré sur l'Empereur, et la rumeur circula avec une telle persistance que le Moniteur
dut en termes exprès la démentir[13]. Ce qui n'était pas simulé,
c'étaient les rapports de police qui, dès cette époque, laissaient pressentir
que l'Italien Pianori aurait, parmi ses compatriotes, des imitateurs. Le
complot de Tibaldi en 1857, celui d'Orsini en 1858 devaient, à bref délai,
justifier cette prévision. Mais ces complots, le second surtout qui eut des
conséquences si terribles, trouveront place en leur lieu. Tandis
que des hommes pervers, maniaques ou fanatiques, s'acharnaient contre la vie
du souverain, d'autres, dans les mêmes bas-fonds sociaux, d'autres, moins
criminels, mais plus chimériques encore, se flattaient de hâter par l'émeute
la fin d'un règne détesté. La folie était grande. Quelle insurrection eût pu
réussir quand tout était préparé avec tant de soin pour prévenir ou disperser
tout rassemblement suspect ! Pourtant, dans la compression générale, une
circonstance restait où le gouvernement tolérerait sans doute que
l'opposition se réunit, c'était celle où quelque démocrate fameux étant mort,
ses amis se presseraient autour de ses restes afin d'honorer ses funérailles.
Serait-il tout à fait impossible que ce cortège funèbre, protégé contre toute
brutalité par les bienséances et la pitié, se transformât en un cortège séditieux,
et trop vite pour que la police pût le dissoudre à temps ? Alors naîtrait
quelque vaste bagarre, quelque tumultueuse manifestation, et, qui sait ?
peut-être une émeute. Le parti révolutionnaire a, comme les autres, ses
traditions ou, si l'on veut, ses routines. On se souvenait du général
Lamarque et de ses sanglantes obsèques. Bientôt on en vint à penser que le
seul service qu'un républicain notable pût rendre désormais, c'était de
mourir à temps et de fournir à ses coreligionnaires la bonne aubaine d'un
cadavre illustre. Les
morts ne manquèrent pas. Le 23 octobre 1853, on apprit qu'Arago venait de
terminer à l'Observatoire sa longue et laborieuse carrière. Ancien membre du
gouvernement provisoire, éminent par la science, le caractère, l'intégrité, Arago
semblait la décoration du parti démocratique qui le respectait beaucoup, qui
en même temps le craignait fort, tant il le savait sévère pour ses amis !
Dans la mort, ces nuances s'effaçaient, et il ne restait plus qu'un cercueil
glorieux qui, dans la grande traversée de Paris, depuis l'Observatoire
jusqu'au Père-Lachaise, éveillerait bien des souvenirs, susciterait bien des
regrets, ferait gronder peut-être bien des colères. Sous cette impression
d'espoir, tout ce que le parti démagogique comptait encore d'actif et de
remuant se donna rendez-vous sur le passage du cortège, sans plan bien
art-été, mais avec le dessein de provoquer ou de grossir tous les incidents
d'où le trouble pourrait naître. Par malheur, le gouvernement savait aussi
l'histoire, et les républicains n'étaient pas seuls à se rappeler le général
Lamarque. Deux conduites étaient possibles : l'une qui supprimerait
brutalement la foule et précipiterait les funérailles, l'autre qui
confisquerait le mort sous prétexte de le mieux honorer. Avec une sagesse
avisée, la seconde attitude fut adoptée. Membre de l'Académie des sciences,
savant connu de toute l'Europe, Arago était un personnage officiel : aussi
fut-il décidé que tous les hommages officiels lui seraient rendus, et avec
une profusion où tout le reste s'absorberait. Au jour des obsèques, on vit
arriver à l'Observatoire le maréchal Vaillant avec les voitures à la livrée
impériale, le ministre de la marine M. Ducos, les aides de camp du prince
Napoléon, puis un nombre inusité d'officiers de tous grades, qui sans doute
se souvenaient que le défunt avait été ministre de la guerre. Ce n'est pas
tout. Toujours pour rendre honneur au mort, les gardes de Paris, tant à pied
qu'à cheval, avaient été convoqués. En outre, afin de mieux rehausser la cérémonie,
quatre régiments d'infanterie avaient été appelés à fournir de forts
détachements, un peu plus forts même que de coutume. C'est sous cette
imposante escorte que le cortège, après le service funèbre de Saint-Jacques
du Haut-Pas, commença le long trajet (on pourrait presque dire le voyage) qui ne finirait qu'au
Père-Lachaise. On traversa la rue Saint-Jacques, la rue Soufflot, la place du
Panthéon, puis les rues Clovis et des Fossés-Saint-Victor, tous ces quartiers
non encore entamés par les démolitions. A mesure qu'on avançait, la foule grossissait,
et l'on constatait avec un intérêt mêlé de surprise combien le collaborateur
de Biot et de Fresnel comptait d'admirateurs jusque dans les faubourgs.
Volontiers les admirateurs eussent été plus bruyants : mais les baïonnettes
semblaient à double fin, pour défendre l'ordre aussi bien que pour honorer la
dépouille. C'est au milieu de ce silence imposé et de ces muettes colères que
le convoi funèbre franchit le pont d'Austerlitz, passa près de Mazas, coupa
la place de la Bastille, s'engagea dans la rue de la Roquette et enfin
atteignit le cimetière. Là, M. Flourens, au nom de l'Académie, l'amiral
Baudin, au nom du Bureau des longitudes, louèrent le savant, et c'était
justice ; ils louèrent aussi l'homme désintéressé qui, pendant son passage au
pouvoir, avait refusé tout émolument afin de ne point aggraver les charges de
la République. De loin la foule contemplait tout cet appareil, profondément
déçue, profondément vibrante, mais sévèrement contenue. Après ces éloges, le
cercueil, descendant dans la fosse, échappa à tous, adversaires ou partisans.
Telles furent ces étranges funérailles. Ainsi l'avait voulu le gouvernement ;
ainsi l'eût voulu peut-être Arago lui-même, l'homme le plus hautain, le plus
ennemi du désordre, et, de tous les républicains, celui qui dissimula le
moins le dédain que lui inspirait son propre parti. Quatre
mois plus tard, une nouvelle perte éveilla de nouvelles espérances. Le 27
février 1854, Lamennais rendit le dernier soupir. Cette fois, le défunt ne
pouvait être confisqué sous prétexte d'honneur. Aucune académie ne l'avait
reçu ; aucune décoration n'avait orné sa poitrine ; aucune dignité n'était
venue le chercher dans sa solitude hautaine, en sorte que, dans la mort comme
dans la vie, il n'avait d'autre éclat que celui de. sa grandeur et de sa
chute. Lui-même avait prescrit que tout cérémonial fût écarté de ses
funérailles. En cette occurrence, comme on savait que le parti démagogique
épiait l'occasion vainement attendue jusque-là, le gouvernement se fit
l'interprète des volontés du mort. Lamennais avait voulu le silence :
l'autorité veilla à ce qu'il fût obéi, obéi peut-être au-delà de ce qu'il eût
souhaité. Avant même que le corps fût déposé dans le cercueil, un communiqué
adressé aux journaux annonça que nul ne serait admis à suivre le convoi si ce
n'est les parents, les exécuteurs testamentaires et quelques amis
parcimonieusement désignés. Le 1e mars qui était le mercredi des Cendres, à
une heure matinale, le corbillard des pauvres s'arrêta au quartier du Marais
devant l'humble demeure où l'infortuné grand homme avait vécu ses derniers
moments : point de prêtre près de celui qu'en un accès d'enthousiasme on
avait osé comparer à Bossuet ; point d'assistance, si ce n'est quelques
fidèles, et encore mêlés aux gens de police importunés de la corvée et
pressés d'en finir ; çà et là, par un contraste poignant, les traces non
encore effacées des orgies de la veille : puis au loin, à travers la brume
qui enveloppait toutes ces tristesses, des groupes qui, incessamment,
essayaient de se reformer et qu'incessamment aussi les sergents de ville
dispersaient. Au faubourg Saint-Antoine, les bandes devenant plus nombreuses,
la force publique les coupa et même intercepta la rue afin d'empêcher toute
apparence de cortège. Qu'importait au surplus ? Police et peuple étaient
également irrespectueux du mort, celle-là dans son empressement à l'enfouir,
celui-ci dans son ardeur à l'utiliser pour ses colères. Dès qu'on fut arrivé
au cimetière, brusquement les portes se refermèrent. Dans une hâte à peine
décente, on s'achemina vers la fosse commune. Aucun discours, aucun adieu,
aucun des rites traditionnels qui voilent ou transfigurent les dernières
séparations, mais partout les désespérantes et glaciales images de la mort
solitaire, inconsolée. Enfin le cercueil disparut-sous les mottes de terre
durcie qui retombaient avec un bruit sec sur les planches de bois, et les
rares amis disparurent, à la fois émus de la scène et soulagés que ce fût
tout. Pendant une heure encore, aux abords du cimetière, on entendit quelques
cris, quelques refrains de la Marseillaise, le bruit des rixes avec les
sergents de ville : puis tout s'apaisa, et bientôt même les troupes, qui, par
surcroît de vigilance, avaient été massées dans le faubourg, reprirent, à
travers les rues redevenues indifférentes, le chemin de leur quartier. Complots,
séditions, tout échappait à la démagogie, et ses morts mêmes lui étaient
jalousement dérobés. A défaut de Paris, la province se prêterait-elle à
quelques soulèvements partiels ? Il était invraisemblable de l'espérer. A
quoi d'ailleurs eût servi une échauffourée, même heureuse ? Cependant, dès la
fin de 1853, comme la cherté du grain était extrême, il fut visible que,
malgré la compression de l'Empire, les prédications socialistes, si ardentes
avant le coup d'État, avaient çà et là laissé quelques traces. A la misère,
fruit de la disette, la guerre de Crimée vint ajouter ses deuils, et quand,
en 1855, la guerre se prolongeant, le bruit grossi de sanglants échecs se
propagea, on put observer, en certains endroits, quelques légers symptômes de
désaffection[14]. A des agents subalternes,
fanatiques ou abusés, il ne fallait pas davantage pour qu'ils reprissent
espoir. C'est surtout dans la vallée inférieure de la Loire qu'ils
concentrèrent leurs efforts. Ces menées obscures provoquèrent aux environs
d'Angers, parmi les ouvriers des ardoisières de Trélazé, une sorte de prise
d'armes, turbulent épisode qui contraste avec la soumission générale
invariablement maintenue partout ailleurs. Plusieurs
causes diverses entretenaient en ces lieux l'esprit de fermentation. Les
ouvriers ardoisiers non seulement se plaignaient de la cherté des vivres,
mais aspiraient à écarter la concurrence des travailleurs étrangers : puis
ils étaient en grand nombre affiliés à une société secrète qu'on appelait la
Marianne, et on leur représentait l'Empereur ou, ainsi qu'on disait, le
gouverneur comme l'auteur de tous les maux, comme celui dont il fallait à
tout prix se débarrasser. Sur ces masses ignorantes et crédules deux hommes
avaient pris quelque empire : l'un, plus vaniteux que résolu, s'appelait
Secrétan ; l'autre, d'allures plus énergiques, se nommait Attibert. Au
commencement d'août 1855, Secrétan se rendit à Paris. Ce qu'il y fit et quels
encouragements il en rapporta, on l'ignore. Cc qui est certain, c'est qu'à
son retour, un soulèvement fut organisé qui éclaterait dans la nuit du 2G au
27 août. Le plan révélait, à défaut d'habileté, une naïveté singulière ou une
singulière audace. A deux heures du matin, les bandes, armées de leur mieux,
se réuniraient dans les plaines de Trélazé et, en toute hâte, se dirigeraient
vers Angers : à l'entrée dans le faubourg, elles opéreraient leur jonction
avec les affiliés recrutés dans la ville : puis on s'emparerait du château,
des casernes, de la Préfecture, de la Banque, de la recette générale. On
n'allait point au-delà ; et le reste était laissé à la fortune. A
Angers, certains avis parvinrent à l'autorité. Ce qui favorisa la tentative,
ce fut sa folie même. On ne pouvait croire qu'un projet si insensé ne fût une
mystification. A tout hasard et sans qu'on crût au péril, la police fut mise
sur ses gardes et la garnison consignée. Cependant, à Trélazé, Attibert et
ses compagnons préparaient leur coup de main. Dans la soirée du 26, ils
entraînèrent les ouvriers, les uns par les menaces, les autres par les
promesses. « On va demander, disaient-ils, la diminution des vivres : il
faut que tout le monde marche[15]. » Le maire, homme
énergique, était alors absent, en sorte que les citoyens paisibles se
trouvèrent abandonnés. La caserne de gendarmerie fut occupée et le bourg
livré aux meneurs. On prit, partout où on en put trouver, des armes de toutes
sortes, pistolets, fourches, haches, broches à rôtir. Ainsi se recruta une
bande de six cents hommes qui, grossie par les groupes des communes voisines,
se rallia dans la plaine de Trélazé et de là marcha sur Angers. Les conjurés
atteignirent sans encombre le faubourg de la Madeleine, où ils espéraient
rencontrer leurs complices. Là s'arrêta leur fortune. Au-devant d'eux nul ne
parut. C'est que l'autorité, éclairée enfin par de nouveaux rapports, avait
fait arrêter, au moment où ils se rassemblaient sur le Mail, les affiliés de
la ville : avec eux avait été appréhendé Secrétan, venu pour organiser le
mouvement dans la cité. Anxieuses et déconcertées, les bandes de Trélazé font
halte : les uns hésitent, comme se repentant déjà de leur folie ; les autres,
se préparant à l'action, aiguisent leurs sabres ou leurs haches contre les
pierres du pont du chemin de fer. Enfin on se décide à changer l'itinéraire
et à se diriger vers le Champ de Mars, clans l'espoir d'y rencontrer les
alliés invisibles dont le concours a été promis. On avait à peine fait
quelques pas qu'on rencontra, non « les frères et amis », mais la
troupe qui, débouchant subitement de la rue Bressigny, prit de flanc les
manifestants et, sans tirer un seul coup de fusil, les dispersa de tous
côtés. Le
surlendemain, le Moniteur apprit à la France, fort déshabituée de ces
sortes d'émotions, l'émeute plus ridicule encore que dangereuse de Trélazé et
d'Angers. Six semaines plus tard, l'aventure eut son épilogue. Devant la Cour
d'assises comparurent en deux séries quatre-vingt-quatre accusés. Ce procès
permit de passer une fois encore en revue les restes de ce socialisme
provincial qui, en 1851, aspirait à tout déborder. Attibert se montra
arrogant. Comme le président lui reprochait sa conduite : « Nous ne venions
pas pour piller, répliqua-t-il avec insolence, nous venions attaquer Angers
comme vous avez attaqué Sébastopol[16]. » Le langage de ses
compagnons ne répondit guère à cette orgueilleuse assurance : les uns
s'excusèrent humblement, alléguant la violence et ajoutant que « s'ils
avaient marché, c'était par crainte d'être fusillés » : les autres se
prétendirent trompés ; ils ne voulaient, disaient-ils, que « demander la
diminution des vivres » : les plus hardis convinrent qu'ils s'étaient
soulevés « pour cause politique ». « Mais, leur répliquait-on, le
gouvernement n'était pas à Angers. » Ils se taisaient alors et baissaient la
tête, en pauvres gens trompés par de funestes déclamations[17]. Attibert, Secrétan, ainsi
qu'un nommé Pasquier, furent condamnés à la déportation, et la plupart des
autres furent frappés de peines sévères. Vis-à-vis du plus grand nombre, la
clémence impériale adoucit les sentences ; et vraiment elle pouvait s'exercer
sans réserve : qui donc se souciait des émeutiers d'Angers ? qui les
connaissait ? qui eût surtout songé à les imiter ? C'est
ainsi que, dépossédé de toutes ses armes, le parti démagogique s'usait en des
menées de plus en plus stériles. De temps en temps, soit à huis clos, soit
devant un auditoire indifférent, l'une des chambres correctionnelles appelait
devant elle quelque misérable comparse. Celui-ci avait introduit les
séditieuses brochures d'Angleterre ou de Belgique : celui-là avait relié les
tronçons de quelque ancienne affiliation secrète : tel autre avait recélé
dans sa mansarde de la poudre, des capsules, un moule à balles, le tout mêlé
à des portraits de Ledru-Rollin ou de Robespierre et à des bons des comités
de Londres. Au cours des débats était lue quelque correspondance, niaise le
plus souvent sous ses airs mystérieux, et que le ministère public, avec une
obstination presque enfantine, s'efforçait d'élever à la hauteur d'un
document subversif. Puis les avocats se levaient pour plaider, mais
plaidaient avec lassitude, aussi fatigués de leurs clients que de leur propre
rôle. Le jugement lui-même passait inaperçu, en sorte que tout échappait,
même le bénéfice de la persécution. Cet universel abandon, il n'était pas un
seul républicain clairvoyant qui ne le comprît. Tous s'épuisaient en vain à
discerner les chances de l'avenir. Ils ne voyaient partout que le spectacle,
désolant pour eux, d'un peuple soumis, d'un gouvernement assez fort pour tout
braver ; et, dans cette détresse, ils n'invoquaient plus qu'une seule
puissance, celle de ce Dieu inconnu qui, chez nous comme dans Athènes, a
toujours ses autels. III La
destinée, si contraire aux républicains, était-elle plus propice aux
partisans de Henri V ou, comme on disait alors aux légitimistes ? Le Coup
d'Etat les avait jetés en un cruel embarras. Voter contre Louis-Napoléon,
c'était s'allier à la Révolution ; se prononcer pour lui, c'était trahir le
principe monarchique. Dans cette grande perplexité, le comité directeur du
parti engagea ses amis à s'abstenir[18]. A quelques-uns le conseil
parut bien timide : c'est ainsi qu'à Nantes, le marquis de Coislin parvint à
afficher le décret de déchéance porté contre Bonaparte par l'Assemblée
législative à la mairie du Xe arrondissement[19]. D'autres, au contraire,
jugèrent ces instructions excessives et, se fondant sur les nécessités
sociales, jetèrent dans l'urne un suffrage d'absolution. Plusieurs, enfin,
réussirent à se figurer que Louis-Napoléon n'était que le précurseur de la
royauté et, comme ils disaient, préparait le lit de Henri V : incroyable
illusion dont les correspondances contemporaines portent en certains endroits
la trace. Quelle
que fût cette confusion, le nouvel ordre de choses, en ajournant indéfiniment
tout retour monarchique, laissait aux monarchistes des positions acquises et,
pour ainsi dire, des places de sûreté d'où il eût été malaisé de les
déposséder s'ils ne s'en retiraient volontairement. En maintes communes,
surtout dans l'Ouest et dans le Midi, les administrations municipales étaient
entre leurs mains ; ils siégeaient nombreux, très nombreux même, dans les
conseils généraux ; en bien des villes, ils formaient la majorité dans les
Commissions hospitalières ou de bienfaisance ; ailleurs, ils avaient
introduit dans les Chambres ou les Tribunaux de commerce leurs meilleurs,
leurs plus solides éléments bourgeois. Dans presque toutes les
administrations, ils avaient des adhérents, adhérents discrets, mais
singulièrement utiles en un pays centralisé comme le nôtre. Assez effacés
jusqu'en 1848, ils s'étaient depuis cette époque remis au train des affaires
publiques, et cela au grand profit général ; car ils se recommandaient
presque toujours par l'intégrité, et aussi par l'esprit d'indépendance qu'ils
tenaient de leur fierté native et de leur fortune. Quel sort leur ferait
l'Empire ? La perspective ne serait, à vrai dire, ni bien étendue ni bien
flatteuse. Il leur faudrait cheminer dans une voie étroite, loin de
l'empressement 'adulateur qui les eût faits renégats et loin de l'opposition
bruyante où personne ne les eût suivis : il leur faudrait accomplir des
tâches modestes, sans aucun espoir de renom et sans grand espoir de gratitude
: il leur faudrait déplaire peut-être au prince aimé de l'exil, se garder des
grâces du prince qui régnait, entendre autour de soi le reproche d'ambitions
mesquines ou de calculs dans la fidélité. Tel quel, le devoir, pour être
obscur et ingrat, ne se montrait pas moins pressant. Ce devoir était de ne
point abandonner, par dépit ou dédain du second rang, les débris d'influence
qui subsistaient, de s'y cantonner, au contraire, par prévoyance ou
patriotisme. De là on pourrait, non pas gouverner, mais faire passer par
intervalles de salutaires conseils, contrôler encore l'emploi des deniers
publics, veiller au patrimoine des pauvres, assurer la bonne administration
communale, concourir à l'œuvre de la justice. Ce serait sans doute
l'effacement, du moins ce ne serait point la mort. Serait-ce même toujours
l'effacement ? Que dans l'avenir un grand danger survînt, qu'un jour la base
des libertés publiques fût élargie, et on serait là, avec une clientèle sinon
très nombreuse, au moins non accoutumée à chercher ailleurs son mot d'ordre,
avec des habitudes de travail non abandonnées, avec le sang-froid et la
rectitude qui se puisent dans le maniement, même modeste, des affaires
publiques : on serait prêt, prêt à saisir les chances de la fortune ou à
alléger le poids des malheurs publics : que si la royauté, la royauté
libérale et nationale ne devait point revenir, peut-être du moins
pourrait-on, par cette sage conduite, accomplir à la longue, même sans elle,
une portion de ce qu'elle-même eût fait. C'est
ainsi que le parti royaliste pouvait être non pas tout, non pas même
beaucoup, mais quelque chose. De l'exil un ordre vint qui lui prescrivit de
n'être rien. J'éprouve
quelque embarras à parler d'un prince mort en terre étrangère, sacré par sa
naissance, ses malheurs, ses vertus, et j'aimerais que, vis-à-vis d'une
mémoire si auguste, l'hommage ne se mêlât d'aucune ombre. Jeune encore à
cette époque, M. le comte de Chambord s'était fait une place à part dans la
grande famille des rois sans couronne. Il la devait à l'austérité de ses
mœurs, à la haute sérénité de ses vues, à ses habitudes laborieuses, à son
libéralisme sincère. Parmi ceux qui le visitaient, il n'en était guère qui ne
revinssent charmés de sa haute culture intellectuelle, de sa bonne grâce et
de sa bonté. Par intervalles, sous forme de lettres à ses amis, il
s'adressait à la nation elle-même, et telle était en ces circonstances la
mesure exquise de son langage que ces lettres recueillies plus tard laissent,
aujourd'hui encore, une impression touchante faite d'admiration et de regret.
Mais un des grands malheurs de l'exil est la privation de la vérité. On la
repousse lorsque, entourée d'amertume, elle vient des ennemis ; quant aux
amis, ils se gardent de l'apporter, ou plutôt ils ne l'apportent que par
fragments triés et choisis, ce qui est pire que de ne rien apporter du tout :
les plus courageux arrivent avec l'intention de parler bien haut, puis,
attendrissement ou timidité, se taisent devant le maître malheureux. Un peu
isolé du monde extérieur, M. le comte de Chambord s'était fait, dans sa vie
solitaire, une sorte de doctrine à lui, à la fois très large et très étroite
: très large, à cause de son intelligence et de ses abondantes lectures ;
très étroite, à cause de son entourage, de ses alliances, des influences de
toute sorte qui, autour de lui, emprisonnaient la lumière ou ne la laissaient
parvenir que par rayons affaiblis. Il était libéral, libéral à étonner ses
amis, mais avec cette réticence tacite que son autorité royale dominerait
tout, arrêterait tout, et serait même assez forte pour tout retirer à volonté
et sans danger. Il observait les faits, les observait même avec une méritoire
application, mais en les pliant à ses propres pensées, telles que les avaient
mûries les enseignements de ses maîtres et la méditation de ses devoirs
souverains. Son idéal royal, il le plaçait à un niveau déconcertant, si haut
que l'humanité commune n'y pouvait atteindre, et, par le fait, n'y atteignit
jamais. Dans sa première jeunesse, il avait écouté les politiques de son parti.
A l'époque où Napoléon consolida sa fortune, déjà il commençait à se réfugier
dans une sorte de mysticisme qui, plus tard, gagna sur lui au point de
l'envahir tout entier. Son mysticisme se mêlait de vues positives,
minutieuses même (car il travaillait avec une rare conscience) ; mais ces vues souvent
ingénieuses et profondes, il s'empressait de les adapter à une société rêvée
plutôt que réelle, en sorte qu'il retournait à la théorie même lorsqu'il
semblait le plus en sortir. Quand, de loin en loin, un de ses amis,
s'enhardissant jusqu'aux avis, s'efforçait de lever les voiles qui lui
couvraient le monde existant, il prêtait l'oreille avec complaisance, ne
réfutait pas les idées, mais les atténuait ou les modifiait jusqu'à ce qu'il
les eût tranquillement asservies à son plan préconçu. Lorsqu'on insistait,
tantôt il coupait court par quelque raillerie (car il avait beaucoup
d'esprit, et du plus fin), tantôt il s'irritait, devenait impérieux, et, en
fin de compte, se souvenant qu'il était du sang de Louis XIV, commandait en
maître. En ces rares occasions, comme il était le meilleur, le plus digne des
princes, il s'ingéniait bien vite à adoucir la blessure qu'il avait faite.
Mais ce qu'il sacrifiait aux personnes, il se gardait de le concéder quant
aux principes : de ce côté, il demeurait inflexible, inflexible avec une
conviction entière ; et cette même conviction qui honorait ses erreurs
empêchait qu'il s'en guérit jamais. Or, la
première manifestation de cette volonté absolue, ce furent les instructions
qui, dès 1852, prescrivirent aux royalistes l'immédiat abandon de toutes les
charges impliquant le serment à la Constitution. Comme aucune charge
n'échappait à cette obligation, tous les monarchistes se trouvèrent d'un seul
coup frappés d'ostracisme. La plupart obéirent à leur roi exilé comme ils lui
eussent obéi sur le trône. De là une série de démissions dans Ies
municipalités, dans les commissions de bienfaisance, dans les conseils
généraux, dans les tribunaux consulaires même ; et le mouvement ne s'arrêta
que quand des hommes nouveaux eurent partout remplacé ceux qui se retiraient.
— Conduite strictement logique, mais dangereuse et à deux points de vue.
Faire le vide autour du gouvernement eût été possible en un pays comme
l'Angleterre, où le rôle des pouvoirs publics est restreint, où la part de
l'initiative privée est au contraire assez grande pour occuper toutes les
activités et déborder, à la longue, le gouvernement lui-même. Jusqu'à complet
changement des lois et des mœurs, cette même tactique serait illusoire en un
pays comme le nôtre, où le pouvoir tient tous les fils et pénètre si bien
partout, que quiconque veut systématiquement lui échapper ne sait où se
prendre et où se réfugier. Le second danger, plus grand encore, résidait dans
la condition même de ceux à qui le prince adressait ses injonctions. Ces
gentilshommes campagnards qui formaient l'état-major du parti royaliste
étaient l'une des portions les plus saines, mais non la plus laborieuse de la
nation. A grand'peine, depuis 1848, ils s'étaient arrachés à leur douce
oisiveté. En leur prescrivant la retraite, on flattait leur naturelle paresse
bien plus qu'on ne contrariait leur ambition ; et leur empressement même à
obéir démontrerait l'inopportunité du conseil. — Sans doute, M. le comte de
Chambord ne songeait pas à imposer à ses partisans l'inaction, et il se fût
indigné qu'on lui prêtât une telle pensée. Ce qu'il voulait, ce qu'il devait
maintes fois recommander à ses amis, c'était que leur activité redoublât en
se concentrant sur l'agriculture, les professions indépendantes, et,
par-dessus tout, le libre exercice de la charité. Ici encore, l'idéal était
si haut que bien peu y atteindraient. Ce sera toujours une rare élite que
celle qui acceptera la loi du travail sans nécessité matérielle, sans but
ambitieux, loin de toutes les excitations, avec la seule récompense du bien
accompli. Le conseil était beau, et surtout s'encadrait en un langage superbe
qui, à distance, nous émeut et nous ravit. Mais, dans la pratique, il
reposait sur une double méconnaissance, et du parti lui-même. et de l'état
réel du pays Toutes
les fonctions, tous les mandats électifs furent donc livrés à l'Empire. En
outre, Napoléon, quand plus tard on lui reprocha l'éloignement de tant
d'hommes intègres, put répondre avec une sorte de vérité qu'il n'avait
proscrit personne, et que le vide avait été fait devant lui. — Vis-à-vis d'un
parti si peu redoutable, les rigueurs même se montrèrent débonnaires. Le
comte de Chambord ayant protesté par un manifeste contre l'établissement de l'Empire,
des perquisitions furent faites dans quelques imprimeries pour saisir les
exemplaires, et des poursuites furent dirigées contre les colporteurs de la
proclamation. A quelque temps de là, comme certains journalistes légitimistes
envoyaient à Bruxelles des correspondances hostiles et recevaient eux-mêmes
de Belgique des fragments de gazettes, des épigrammes, des pamphlets rimés,
le ministère public vit dans cet échange le double délit de distribution
d'écrits interdits et d'offense envers le chef de l'État : de là un procès
suivi d'assez nombreuses condamnations. Un peu plus tard, la Saint-Henri
ayant été fêtée par des banquets, dans le Gard et spécialement à Cette, il
arriva que la police fît irruption dans la salle du festin, saisit les
drapeaux blancs, les portraits, les emblèmes, et opéra quelques arrestations.
Si l'on joint à ces mesures d'assez fréquents avertissements contre les
journaux légitimistes, on aura le bilan à peu près complet des sévérités
impériales. — Cette part faite à la répression, l'Empereur se montra plus
disposé à attirer les royalistes qu'à les combattre. Il mit un soin minutieux
à ne pas les blesser, respecta leurs anniversaires, spécialement celui du 21
janvier, affecta de parler d'eux en termes favorables et imposa la même réserve
autour de lui. L'érection d'une statue au maréchal Ney, sur le lieu même où
il avait été fusillé, fut le seul symptôme d'une attitude moins conciliante.
Gagnés par ces bons procédés, plusieurs se rapprochèrent et furent pourvus,
les uns d'emplois administratifs ou diplomatiques, les autres de charges de
Cour. Dans l'entourage du comte de Chambord, deux hommes seuls se rallièrent
: ils le firent avec éclat et furent nommés sénateurs. Ce fut le marquis de
Pastoret : ce fut aussi M. de la Rochejacquelein, depuis longtemps suspect à
son maître, mais condamné par la grandeur de son nom à une plus inviolable
fidélité. C'était le fils de cette marquise de la Rochejacquelein qui avait
retracé pour l'histoire les guerres de la Vendée. Celle-ci vivait encore et,
en apprenant la défection de son fils, se désola fort comme on essayait de
tempérer sa douleur, et comme on lui représentait l'exemple de M. de Pastoret
: « Ah ! ne me parlez pas, répliqua-t-elle, de M. de Pastoret ; lui du moins,
pour se rallier à un Bonaparte, a attendu que sa mère fût morte. Le
parti légitimiste n'eut plus désormais qu'une organisation stérile. A Paris,
un Bureau central de renseignements remplaça l'ancien comité. En
province, la plupart des départements eurent aussi leur Bureau, qui souvent
se relia à des sous-comités d'arrondissement. C'étaient des cadres, mais des
cadres seulement. Là se retrouvaient toutes les variétés du parti royaliste,
les militaires qui caressaient encore des images guerrières et se berçaient
des souvenirs vendéens, les mystiques qui, avec une curieuse obstination,
attendaient un miracle de la Providence, les mondains ou les vaniteux pour
qui l'opinion légitimiste était une mode élégante et un moyen de se hausser,
puis la masse des gentilshommes campagnards, honnêtes, désintéressés,
beaucoup plus perspicaces qu'on ne le croyait communément, s'abusant peu sur
les chances de l'avenir, doutant même de la bonne conduite de leur parti,
mais se taisant, soit que la parole leur parût aussi inefficace que le
silence, soit que l'aveugle respect de leur prince fût à leurs yeux une
religion qui primait toutes les autres. De loin en loin, ces comités se
réunissaient pour recevoir les instructions ou, comme on disait, « les
ordres du Roi ». Ces ordres étaient apportés le plus souvent par des
jeunes gens qui se relayaient à Frohsdorf et, avec une fidélité méritoire
mêlée de quelque vanité, formaient une sorte de petite cour dans l'exil. La
plupart arrivaient très fiers de leur mission, se jugeaient porteurs de secrets
d'État, ne manquaient pas de croire que la police les épiait et tantôt
gardaient un silence important, tantôt énuméraient avec une complaisance
avantageuse tout ce que le Roi leur avait dit. Ces allées et venues
dissimulaient mal le vide où l'on se débattait. « Nous nous croyions des
agents politiques, disait dernièrement avec le sourire de la vieillesse
désabusée l'un de ces messagers de l'exil ; nous n'étions, hélas ! que des
pigeons voyageurs. Pourtant,
parmi les légitimistes, deux hommes existaient, très propres à conduire leurs
amis et à conseiller leur prince : Berryer, grand entre tous par la parole ;
M. de Falloux, personnage courageux, résolu, d'une dextérité peu commune.
Tous deux s'affligeaient d'une conduite qui réduirait leur parti à une
coterie impuissante ; ils raillaient ce qu'ils appelaient « la politique des
bras croisés ; ils convenaient que les délicatesses de l'honneur imposaient
aux amis particuliers du prince une retraite absolue, mais ils priaient, ils
suppliaient que l'exception ne devînt point la règle, et que les royalistes,
recueillant ce qui restait de vie publique, fussent mêlés à tout ce qui se
faisait de généreux, d'utile et de bien. Le comte de Chambord céderait-il en
quelque chose ? Autour de lui, des influences en sens contraire s'exerçaient.
Un jour, à Venise, vers 1857, M. de C... survint. « Si l'abstention,
dit-il au prince, n'est pas sévèrement maintenue, la monarchie est perdue. »
Un instant après fut introduit M. de N..., et une de ses premières paroles
fut celle-ci : « Si le principe de l'abstention ne reçoit pas quelque
tempérament, je crains que les monarchistes et la monarchie ne soient
annihilés pour jamais. » De quel côté pencherait le prince ? A quelque temps
de là, il montra en une circonstance assez grave que nulle considération ne
le porterait à abandonner son principe ou à le faire fléchir. Au mois d'août
1858, un des royalistes les plus honorés du Midi, le comte de Rességuier,
vint avec sa famille le visiter à Frohsdorf. M. de Rességuier, ancien membre
de l'Assemblée législative, siégeait au conseil général des Hautes-Pyrénées
et, malgré les instructions royales, n'avait pas renoncé à son mandat. Le
prince reçut ses hôtes avec cette - digne et gracieuse bienveillance qui lui
gagnait si bien les cœurs. Les jours se suivirent sans qu'il se plaignît de
ses ordres transgressés. Cette réserve n'était point un indice de tolérance.
Le matin du départ, il fit appeler M. de Rességuier et doucement d'abord,
puis sur un ton presque emporté, lui reprocha son indiscipline. Celui-ci s'excusa
de son mieux, allégua l'intérêt supérieur du pays et, avec une chaleur qui ne
pouvait être suspecte, protesta de son dévouement. Le prince alors se calma :
mais M. de Rességuier ayant sollicité l'autorisation de lui présenter l'année
suivante ses hommages à Venise, sa réponse laissa percer l'inflexibilité de
ses résolutions. « Oui, dit-il, et avec bonheur si vous donnez d'ici là
votre démission ; sinon, non[20]. » Ainsi
s'endormit le parti royaliste, et il s'endormit si bien qu'on put craindre
qu'il ne se réveillât jamais. Le long des grandes dunes de notre côte
septentrionale, on aperçoit de loin en loin quelque navire qui est venu
échouer au rivage et qu'aucun effort n'est parvenu à renflouer. Il se tient
d'abord assez fièrement, incliné plutôt que couché sur son flanc ; et
parfois, sous le souffle des grandes lames, on dirait qu'il va reprendre le
large. Vaine illusion ! Bientôt les vents et les marées font fléchir sa coque
sous les masses du sable, et l'ensevelissement commence, graduel, mais irrésistible.
Sur les débris de cette carène qui si souvent a affronté l'Océan, les enfants
prennent leurs ébats dans les beaux jours, tandis que les pécheurs de la côte
viennent arracher les clous ou dépecer les planches pour les besoins de leurs
constructions ou de leurs foyers. Enfin la coque, de plus en plus emprisonnée
dans l'abîme, descend presque au ras du sable, et un léger remous de la vague
montante marque seul la trace du bâtiment désemparé. Cette triste image est
bien celle des partis qui s'abandonnent. La torpeur les saisit comme le sable
s'empare d'un bateau naufragé. Eux aussi, ils descendent dans les régions de
l'oubli, progressivement, doucement. Cette douceur même est un danger de
plus, car ils ne sentent pas cet engourdissement insensible, parfois même ils
s'y complaisent. Un jour enfin vient où ils ne vivent plus que dans le passé
et où on se montre, tantôt avec une tristesse sympathique, tantôt avec une
dérision insultante, la place qu'ils ont occupée et que déjà d'autres
recouvrent. Le mouvement est la condition nécessaire de la vie, et
l'immobilité, qui est la figure de la mort, amène promptement la mort
elle-même. IV La
tolérance de Napoléon pour les amis de Henri V ne s'étendait pas aux
orléanistes. Cette différence tenait à plusieurs causes. Parmi les
légitimistes, beaucoup portaient des noms illustres, et, par vanité, Napoléon
les ménageait, espérant qu'un jour ils orneraient son trône. Faire une guerre
trop vive aux légitimistes, ç'eût été du même coup irriter le parti
religieux, ce fidèle allié de l'Empire. Les orléanistes représentaient bien
plus que les partisans de M. le comte de Chambord les idées de régime
parlementaire que l'Empereur se flattait alors de proscrire. Le souvenir de
Louis-Philippe était plus récent, ses créatures plus nombreuses : de là la
nécessité d'une surveillance plus étroite, de là aussi une plus ample matière
au soupçon. A l'Assemblée législative, enfin, les orléanistes avaient fait à
Louis-Napoléon une guerre plus vive, plus âpre que les monarchistes purs ;
c'étaient eux qui, plus que tous les autres, l'avaient accablé de leurs
dédains, criblé de leurs épigrammes : or, soit pour venger les injures, soit
pour reconnaître les services, l'Empereur avait une mémoire également fidèle. Toute
la conduite du souverain s'inspira de ces sentiments. Après le coup d'État,
les représentants légitimistes ne furent atteints que dans la mesure où
eux-mêmes s'offrirent à la persécution ; quant aux orléanistes, leurs chefs,
tels que NI. Thiers et les généraux d'Afrique, furent emprisonnés et
condamnés à l'exil. Bientôt furent résolus les graves décrets qui
confisquèrent les biens des princes. Puis les rigueurs officielles allèrent
frapper ceux qui protestèrent contre cette grande violation du droit. A
Bruxelles, une gazette orléaniste parut qu'on appelait le Bulletin français
et qui ne le cédait guère en vivacité aux feuilles républicaines : de Paris,
le gouvernement impérial demanda que le journal fût poursuivi. Sur ces
entrefaites furent publiées en Belgique les lettres injurieuses de Changarnier
et de Lamoricière refusant le serment. Irrité de ces représailles, l'Empereur
s'affermit dans son système de sévérités. A l'entendre, les agents des
princes d'Orléans conspiraient contre son pouvoir, entraient en rapport avec
ses pires ennemis, accueillaient même ceux qui prêchaient l'assassinat. C'est
ainsi qu'aux yeux des monarques et des diplomates étrangers, il colorait sous
le prétexte de sa défense personnelle les rigueurs de sa politique[21]. Un fonctionnaire était-il
soupçonné de sympathies légitimistes ? La faute s'expiait le plus souvent par
une réprimande assez débonnaire. Était-il taxé de tendances démocratiques,
républicaines même ? Le reproche était plus redoutable ; cependant, le
souverain inclinait parfois à la tolérance pour des illusions que lui-même
avait, dans ses jours d'exil, plus ou moins partagées. Mais si ce même
fonctionnaire était lié d'amitié avec les anciens parlementaires, si, par son
langage ou son silence, ses répugnances ou ses réserves, il paraissait
regretter les libertés constitutionnelles, ces simples signes suffisaient
pour qu'aussitôt il devînt suspect ; peu importait qu'il ignorât les princes
exilés ou ne les eût jamais vus : on l'enveloppait dans une accusation
générale ; on le jugeait, suivant l'expression de certains familiers des
Tuileries, atteint d'esprit orléaniste, maladie grave, si grave que
souvent on n'en relevait pas. Ces
princes si durement traités ne méritaient point de telles rigueurs. Ils
n'avaient ni comme les démocrates la Constitution républicaine à défendre, ni
comme le comte de Chambord le principe monarchique à proclamer. Aussi, tout
en suivant attentivement les évolutions de la politique, ils tendaient à se
renfermer dans leur vie privée, non par dégoût de l'action qu'ils eussent au
contraire passionnément aimée, mais par la certitude que toute action
prématurée ou inopportune n'eût abouti qu'à affermir leurs ennemis. Les
décrets qui confisquaient leurs biens les avaient cruellement frappés, et
pour le préjudice qu'ils en ressentirent, et plus encore pour la grandeur de
l'iniquité. Le grand adoucissement de leurs épreuves était leur union
fraternelle et aussi quelques affections qui ne se démentirent pas. A
Claremont, la sainte reine Marie-Amélie demeurait le centre autour duquel,
dans l'intervalle des voyages, la famille se groupait. La duchesse d'Orléans,
partagée entre l'Angleterre et l'Allemagne, se consacrait uniquement à ses
deux fils. Parmi les fils du Roi, le prince de Joinville et le duc de
Montpensier étaient un peu attirés, l'un par le Brésil, l'autre par
l'Espagne, où leurs alliances les avaient portés. Le duc de Nemours, beau,
grave, loyal entre tous, semblait comme enfoui dans son bonheur privé qui
sitôt devait lui être ravi. De tous les princes, le plus en vue était déjà le
duc d'Aumale, soldat, lettré, artiste tout ensemble. Pour consoler l'exil, il
se plaisait à orner sa demeure et l'ornait surtout des souvenirs de sa vie
militaire et de son pays. A son foyer frappé depuis par tant de morts,
grandissaient alors deux fils auxquels il avait donné les beaux noms de Guise
et de Condé. Ce grand nom de Condé l'éblouissait, et, ne pouvant participer à
l'histoire, déjà il songeait à l'écrire. Toute cette activité naturelle ne
faisait que lui rendre plus lourd l'exil, si peu sortable à son âge, à son
humeur, à ses généreuses impatiences ; et son visage, comme celui de ses
frères, ne s'éclairait tout à fait que les jours où quelque hôte aimé,
arrivant de France, lui rendait pour un peu de temps l'illusion de la patrie
perdue. C'était
l'affection, non la politique, qui inspirait d'ordinaire ces pèlerinages vers
les bannis. Cependant, par intervalles, survenaient des visiteurs plus
graves, amis sans doute, mais en même temps négociateurs. Ces jours-là, les
entretiens se prolongeaient avec les signes d'une préoccupation inaccoutumée.
Ces voyageurs étaient les messagers de la fusion. Nous
avons défini ailleurs[22] cette combinaison qui, par la
réconciliation de M. le comte de Chambord et des princes d'Orléans,
renouerait la tradition royale et, au double profit de l'autorité et de la
liberté, ramènerait l'unité dans la maison de France. Nous avons dit avec
quelle loyale sympathie mêlée de tristesse incrédule le vieux roi
Louis-Philipve avait, en 1849, accueilli les premières propositions. En 1851,
le comte de Chambord, dans une admirable lettre à Berryer, avait semblé
préparer et, en quelque sorte, proclamer l'union prochaine : puis les
négociateurs avaient subi un recul au moment même où ils s'approchaient du
port. Le but était si noble, les résultats pouvaient être si féconds que,
malgré l'échec, les espérances se ranimèrent. Cette réconciliation, les
hommes d'État, les penseurs les plus éminents, tels que M. Guizot et M. de
Tocqueville, l'appelaient de tous leurs vœux ; Changarnier y voyait la seule
garantie de retour monarchique ; Lamoricière, quoique sur les lisières du
parti républicain, la souhaitait vivement. Un homme excellent qui rachetait
quelques travers par de rares qualités de cœur, M. de Salvandy, s'était fait
en France le propagateur, on dirait volontiers le commis voyageur de la
fusion, et, de château en château, s'en allait la prêchant. Cependant tous
les efforts demeureraient vains, si les princes ne trouvaient un solide
terrain d'entente. En dépit de certaines réserves, on ne pouvait douter des
bonnes dispositions générales du comte de Chambord. Le 25 juin 1853, il
écrivait au duc de Lévis : « Je ne connais aucune difficulté de
situation qui ne puisse être surmontée honorablement et par tous[23]. » Quelques jours plus
tard, il écrivait au général Changarnier : « Bien que mes avances soient
jusqu'ici demeurées infructueuses, mes sentiments n'ont pas changé. Le jour
où les princes d'Orléans comprendront ce que leur prescrivent tout à la fois
et leur devoir et leur intérêt bien entendu, autant que celui du pays, ils me
trouveront prêt à leur tendre la main, ne leur demandant que leur loyal
concours pour le grand œuvre de régénération auquel tout notre avenir est
attaché[24]. » Dans la
dynastie d'Orléans, un prince semblait l'organe naturel de sa famille,
c'était M. le duc de Nemours, de tous les fils du Roi, le plus monarchique,
le plus attaché à la tradition, l'aîné d'ailleurs des enfants de
Louis-Philippe. A la fin de 1853, il vint à Frohsdorf. Le bruit se répandit
que la réconciliation était scellée, et les lettres du comte de Chambord
lui-même confirmèrent la bonne nouvelle. Le 26 janvier 1854, il écrivait au
général Changarnier : « Personne n'a travaillé avec plus de zèle et de
persévérance que vous à préparer et à amener l'heureux événement dont se
réjouissent tous les Français vraiment dévoués à leur pays. C'était donc pour
moi un devoir comme un plaisir de vous associer des premiers à la
satisfaction que m'a fait éprouver la visite de mon cousin le duc de Nemours.
Je suis heureux d'apprendre, par ce que vous mandez au duc de Lévis, que vos
renseignements sont conformes aux miens, et que l'on accueille partout en
France la réconciliation de la famille royale comme une espérance et un gage
de sécurité pour l'avenir de notre chère patrie[25]. » La réalité
ne répondit pas à ces espérances. Quand on vint aux détails, les
dissentiments réapparurent, et on s'aperçut que rien n'était fait. En 1856,
le comte de Chambord et le duc de Nemours se retrouvèrent de nouveau à Nervi,
mais sans que les pensées générales de réconciliation pussent se traduire en
un accord positif. Jaloux de ne point prolonger l'équivoque, les princes
tinrent à marquer leurs dissentiments et à formuler en quelque sorte les
conditions de leur union. En réponse à leurs lettres, le 5 février 1857, le
comte de Chambord écrivit au duc de Nemours : « Mon
cousin, j'ai lu votre lettre avec un profond sentiment de tristesse et de
regret. J'aimais à penser que nous avions compris de la même manière la
réconciliation accomplie entre nous il y a bientôt quatre ans. Ce
rétablissement de nos rapports politiques et de famille, en même temps qu'il
plaisait à mon cœur, semblait à ma raison un gage de salut pour la France et
une des plus fermes garanties de son avenir. Pour justifier mon espérance,
pour rendre notre union efficace et digne tout ensemble, il ne fallait que
deux choses qui étaient bien faciles : rester de part et d'autre également
convaincus de la nécessité d'être unis ; nous vouer une confiance également
inébranlable en nos mutuels sentiments. « Je
n'ai pas douté de votre dévouement aux principes monarchiques ; personne ne
peut mettre en question mon attachement à la France, mon respect de sa
gloire, mon désir de sa grandeur et de sa liberté. Ma sympathique
reconnaissance est acquise à ce qui s'est fait par elle, à toutes les
époques, de bon, d'utile et de grand. Ainsi que je n'ai cessé de le dire,
j'ai toujours cru et je crois toujours à l'inopportunité de régler dès
aujourd'hui, et avant le moment où la Providence m'en imposerait le devoir,
des questions que résoudront les intérêts et les vœux de notre patrie. Ce
n'est pas loin de la France et sans la France qu'on peut disposer d'elle. « Je
n'en conserve pas moins ma conviction profonde que c'est dans l'union de
notre maison et dans les efforts communs de tous les défenseurs des
institutions monarchiques, que la France trouvera un jour son salut. Les plus
douloureuses épreuves n'ébranleront point ma foi. » Quels
étaient ces dissentiments qui rendaient vains les patriotiques efforts des
monarchistes les plus fidèles ? Les obstacles étaient de nature très diverse,
et tous accrus par les susceptibilités réciproques. Le comte de Chambord se
considérait comme un chef de famille qui reçoit un acte de soumission ; cet
hommage une fois rendu à son rang, il eût volontiers tout concédé ; mais cet
hommage, il le voulait, le voulait sans réserve, et son entourage intime le
voulait plus encore que lui : à l'inverse, les princes d'Orléans se
considéraient comme des négociateurs venant, après une longue rivalité,
régler les termes d'une transaction. De part et d'autre, le langage des
courtisans (car l'exil en a comme le trône) accentuait la divergence ; ce que le comte de
Chambord laissait entendre avec une bonté gracieuse, ses amis, parfois
inintelligents, le soulignaient avec une hauteur offensante : de là des
propos qui se répétaient, des commérages infinis qui amenaient des
représailles, et, en fin de compte, une séparation de plus en plus marquée
entre de nobles âmes bien faites pour s'unir. En matière de gouvernement, on
voulait à Frohsdorf ou à Claremont à peu près la même chose, seulement on la
voulait avec un esprit un peu différent : comme ses parents, le comte de
Chambord voulait le régime représentatif, mais sous la forme d'un octroi
plutôt que d'une constitution ; comme eux, il voulait la liberté, mais avec
un programme théorique qui peut-être eût rendu la liberté elle-même
impopulaire. Puis, le comte de Chambord, par respect pour ses aïeux, tenait à
ses couleurs ; les princes d'Orléans, par respect pour leur père, par
souvenir de leur vie militaire, tenaient au drapeau tricolore ; et
l'obstination semblait de part et d'autre d'autant plus légitime qu'elle se
fondait sur le respect des ancêtres et le patriotisme. A Claremont enfin,
l'unité de vue ne régnait pas, le duc de Nemours souhaitant la
réconciliation, les autres princes s'y prêtant à regret, avec indifférence ou
avec un médiocre désir qu'elle réussit, la duchesse d'Orléans se montrant
jalouse de maintenir ce qui était, ce qu'elle croyait le droit de ses fils.
C'est sur ces négociations que vint souffler la lettre du comte de Chambord,
lettre digne, un peu triste, comme celle qui, entre gens courtois, destinés à
se revoir et désireux de ne pas briser, terminerait des pourparlers
matrimoniaux. Était-ce une rupture ? Il serait excessif de le dire. C'était,
du moins, un ajournement indéfini. V L'union
est l'indispensable besoin des faibles. Isolés, les partis que nous venons de
décrire étaient réduits à une impuissance voisine de l'anéantissement. En
réunissant leurs éléments les meilleurs et les moins dissemblables, il leur
serait permis de rêver une sorte de petite Fronde, non pas très
redoutable, mais cependant incommode. Légitimistes parlementaires,
orléanistes, catholiques libéraux, républicains constitutionnels même, tous
se liguèrent bien plus par instinct que par accord prémédité. Venus de points
différents, ils jugèrent que, suivant le mot de Salluste, la communauté des
sympathies et des répugnances est le vrai fondement de l'amitié. Il convient
de s'arrêter sur le groupe de ces hommes qui se creusèrent une route loin du
pouvoir comme loin des factions et traversèrent l'Empire sans s'y mêler. Ils
étaient peu nombreux, car ils formaient non un parti, mais la quintessence de
tous les partis. Un vaste salon aux cloisons élargies eût pu les contenir
tous. Ils n'avaient pas, d'ailleurs, à regretter que leurs cadres ne fussent
pas plus fournis. S'ils eussent cherché leurs recrues au-delà du cercle
étroit de la bonne compagnie, les divergences auraient bien vite éclaté, et
le lien fragile qui maintenait l'harmonie se fût brisé. Puis, s'ils eussent
été bruyants, la rigueur des lois ne les eût pas tolérés et la force les
aurait dispersés. Presque
tous avaient la grande notoriété soit du nom ou du talent, soit de la fortune
ou de la vertu. Ils s'appelaient Guizot, Broglie, Molé, Thiers, Falloux, et
avaient dirigé les affaires de leur pays. Ils se nommaient Berryer ou
Montalembert et avaient marqué dans notre histoire parlementaire une
ineffaçable trace. Dans une sphère plus modeste, ils poursuivaient avec une
ardeur infatigable l'amélioration des classes populaires ; tels
apparaissaient M. Cochin, M. de Corcelle, M. Armand de Melun, ces types rares
de gens de bien. D'autres, comme MM. Villemain, Cousin, Saint-Marc-Girardin,
de Rémusat, Vitet, étaient l'honneur de la philosophie, de la critique et des
lettres. Les lettres n'étaient-elles pas, d'ailleurs, le patrimoine commun ?
Tous rappelaient, par quelque ressemblance, Cicéron dans sa retraite de
Tusculum, et les graves et nobles études, qui avaient préparé leur jeunesse à
la vie publique, demeuraient, au déclin de leur fortune, la consolation de
leur disgrâce. Ces honnêtes
gens, comme on les eût appelés au dix-septième siècle, non seulement
n'étaient rien, niais se trouvaient presque fatalement condamnés à
l'ostracisme. Étrangers au gouvernement, ils eussent été également repoussés
par le peuple, en sorte qu'ils semblaient doublement vaincus. C'est qu'ils
symbolisaient l'éclectisme, c'est-à-dire ce que la démocratie comprend le
moins. Ils représentaient des nuances, tandis que le suffrage universel ne
perçoit que les couleurs, et encore les plus voyantes. Ils touchaient à la
politique parlementaire, à la légitimité, à l'orléanisme, au catholicisme, à
l'Université, aux bonnes œuvres : par quelques-uns de leurs adhérents, ils
s'égaraient jusque sur les lisières de la République. Sous ces aspects
multiples, difficiles à démêler, ils apparaissaient aux uns comme des
cléricaux, aux autres comme des révolutionnaires, et risquaient de succomber
sous des reproches contradictoires. L'Empire savait la précaire condition de
ses adversaires. Il se contentait de les traiter d'aristocrates ou
d'orléanistes : puis il leur reprochait dédaigneusement d'avoir laissé tomber
les monarchies qu'ils avaient servies. Si on
veut les désigner sous leur vrai nom, il faut les appeler les libéraux.
Dans leurs salons graves et polis, ils gardaient le flambeau de la liberté et
empêchaient qu'il ne s'éteignît sous le double courant de l'Empire
autoritaire ou de la démocratie servile. La liberté, ils l'aimaient par goût,
par tradition de jeunesse, par cette naturelle répugnance de toute âme haute
pour la servitude. Ils l'aimaient aussi par prévoyance. Beaucoup d'entre eux
avaient connu Napoléon : plusieurs avaient siégé dans ses conseils. Or, ils
avaient pu saisir en quelques-unes de ses échappées ce maître étrange et
mystérieux. Ils pressentaient que rien n'est plus dangereux qu'un flegmatique
qui, systématiquement, se bute avec une obstination calme à une idée fausse
ou funeste. Le libre contrôle dans les institutions serait un préservatif, et
le seul, contre les périls mal définis, mais soupçonnés par ces fermes et
méditatifs esprits. Dans cette vue, dans cette vue surtout, ils étaient libéraux.
« C'est un monstre », disait un jour l'un d'eux en parlant de
Napoléon. Et comme on se récriait : « J'entends, reprit-il, un monstre dans
le sens latin, monstrum, c'est-à-dire un être inexpliqué duquel on
peut tout attendre sans mesure, le bien ou le mal. » Sous cette acception, le
mot était profond : Napoléon était bien un monstre énigmatique, un monstre
assez semblable à ce cheval de Troie dont on ne savait ce qu'il portait dans
ses flancs. Exclus
de la vie militante, ces vaincus de la politique cherchaient partout l'image
de ce qui jadis les avait passionnés. On les voyait au Palais, les jours de
grande audience, quand Dufaure ou Berryer combattaient pour le droit. On les
vit autour de la chaire du Père Lacordaire quand, à des intervalles très
rares, l'illustre moine, resté fidèle au parti libéral, reparut à Paris. Les
affaires privées, lorsque sur elles reposent de très grands intérêts, se
rapprochent en quelque manière des affaires publiques : ils s'y mêlaient donc
parfois, et avec zèle, moins pour le gain que pour l'emploi de leur activité.
« Que voulez-vous, disait un jour M. Cochin, que voulez-vous ? cela
trompe la faim[26]. » Le soir, ils se
réunissaient entre eux et volontiers affectaient une austérité qui
contrastait avec les splendeurs officielles : on se montrait Montalembert et
Berryer, tous les deux sans décoration, et, en une époque si propice à
l'étalage des costumes ou des croix, cette simplicité paraissait une
coquetterie ou une satire. Souvent dans ces réunions survenaient d'anciens
amis, mais ralliés : c'étaient alors des chuchotements, des échanges de
regards scandalisés, parfois aussi de vrais accès d'indignation. Quand nul
importun ne troublait les entretiens, on s'égayait librement en toutes sortes
de bons mots. Le secret n'était pas tel que ces épigrammes ne transpirassent
: de temps en temps, un correspondant de journaux étrangers se trouvait à
point pour les cueillir au passage ; elles couraient alors l'Europe, de là
revenaient en France sous forme de fruit défendu, et, dans cette grande
disette, c'était toujours autant de gagné. L'ancienne
Fronde avait commencé par des bons mots et fini par des complots. Il n'était
pas malaisé de prédire que la nouvelle Fronde n'irait pas si loin. Les
libéraux parlementaires n'avaient ni les défauts ni les qualités des
conspirateurs, et puis, pour qui eussent-ils conspiré ? Quand venait l'été,
ils tenaient pourtant, à la campagne, d'aristocratiques conciliabules.
C'était souvent à Augerville, chez M. Berryer, où se rassemblaient M. de
Montalembert, M. de Falloux, M. Thiers, M. de Salvandy, M. Vitet, Mgr
Dupanloup. On se livrait à toutes sortes de commentaires sur le passé, M.
Thiers racontant l'avènement de Louis-Philippe, Berryer les illusions de
Charles X et de M. de Polignac[27] : puis on essayait de pénétrer
l'avenir et d'arrêter une ligne de conduite ; mais que faire quand on avait
contre soi le gouvernement, l'administration, la presse et, par-dessus le
marché, le suffrage universel ? En certains jours, c'était M. de Falloux qui,
dans son domaine de Bourg-d'Iré, avait pour hôtes M. de Montalembert, le
prince Albert de Broglie, M. de Melun, M. de Rességuier. La police du lieu ne
manquait pas de signaler la rencontre de tant de personnages notables :
« Le drapeau de la fusion est déployé sur le Bourg-d'Iré »,
écrivait emphatiquement le procureur impérial de Segré[28]. La fusion, hélas ! n'avançait
guère, et le gouvernement ne perdait pas un suffrage. Seulement, si le soir
on eût écouté derrière les charmilles, que de jolies malices, que
d'imprécations éloquentes on eût entendues, que de traits charmants ou
superbes on eût recueillis ! Quelle matière pour un rapport de police, non
vulgaire, non brutal, mais acéré, pris sur le vif et tel que, dit-on, Louis
XVIII les aimait ! « Tous
les hommes de talent, écrivait alors l'un des témoins les plus attentifs de
cette époque, ont des loisirs infinis[29]. » Ces longs loisirs, le
goût très vif des lettres aidait à les remplir. M. Guizot achevait son
histoire de la Révolution d'Angleterre et commençait à réunir les
éléments de ses Mémoires. M. Thiers poursuivait l'Histoire de
l'Empire. Dans sa retraite rurale, au fond de la Normandie, M. de
Tocqueville composait son beau livre sur l'Ancien Régime et la Révolution.
M. Duvergier de Hauranne retraçait les annales du gouvernement parlementaire.
« Il est vraiment singulier, écrivait M. Doudan, que celui qu'on accuse
d'avoir cassé le gouvernement représentatif soit précisément celui qui en
explique le mieux les ressorts[30]. » M. de Rémusat ciselait
d'admirables articles, d'un art exquis et avec des coups savamment mesurés,
mais si mesurés que parfois ils ne portaient plus. M. de Montalembert
publiait l'Avenir politique de l'Angleterre, éloquente apologie de la
liberté aristocratique. Cependant les livres étaient sujets à bien des
entraves, et la pensée était contrainte à se couvrir de voiles. Quant à la
conversation, même émaillée de bons mots, elle était vraiment trop fugitive
pour qu'on s'en contentât. C'est dans de longues lettres que les libéraux
parlementaires déversaient souvent toutes leurs tristesses, toutes leurs
amertumes, et aussi répandaient leurs colères contre les anciens alliés qui
les avaient quittés. Ces lettres passaient de main en main, se propageaient
par copies, se lisaient et se commentaient dans les groupes amis. La poste,
bien qu'elle montrât parfois plus de curiosité que d'exactitude, les laissait
ordinairement passer. C'étaient des documents privés, mais qui s'égaraient
comme par hasard, et, de proche en proche, arrivaient à une sorte de
publicité restreinte. L'expédient parut ingénieux pour se soulager soi-même,
encourager la constance, flétrir les défections. Ces habitudes épistolaires
furent même l'origine d'une querelle qui fit beaucoup de bruit et échauffa
jusqu'à la tiède atmosphère du Corps législatif. Au mois
d'août 1853, M. de Montalembert avait reçu M. Dupin en son château de la
Roche-en-Brény. On rapporte que, pendant plusieurs jours, les deux illustres
académiciens ne tarirent pas en railleries sur le nouvel Empire. Cependant M.
Dupin, homme d'esprit plus que de caractère, guettait déjà l'occasion d'un
opportun rapprochement. Un mois plus tard, comme il se trouvait dans la
Nièvre, son pays natal, il prononça au comice agricole de Corbigny un
discours fort dédaigneux pour les anciens partis, surtout pour les
légitimistes, émaillé, en revanche, d'habiles éloges pour la personne de
l'Empereur. Les arrière-pensées de M. Dupin expliquaient ce langage. Ce qui
s'explique moins, c'est qu'il ait envoyé à la Roche-en-Brény un exemplaire de
sa harangue et même ait exprimé à son hôte son regret de ne l'avoir pas vu à
Corbigny. La patience n'était pas la vertu dominante de M. de Montalembert.
Rallié un instant à la politique du coup d'État, il l'avait désavouée avec
d'autant plus de vivacité qu'il était plus jaloux de reprendre son rang parmi
les parlementaires. Il avait, en outre, des formes de mépris admirables pour
tout ce qui lui paraissait cligne de mépris. D'une plume qui ne savait pas
feindre, il écrivit à M. Dupin, et, avec un mélange de froid dédain et de véhémence
indignée, lui reprocha ce qu'il considérait comme une palinodie. Il eût été
dommage qu'un si éloquent morceau ne fût connu que du destinataire, peu
empressé, sans doute, à le répandre. Montalembert avait gardé un brouillon de
sa lettre : il le communiqua à un ami qui le copia et, à son tour, le
communiqua à d'autres amis. De copies en copies, l'épître parvint jusqu'en
Belgique ; elle fut publiée en décembre par le Journal de Liège, puis, au
mois de mars 1854, par l'Indépendance belge. Là
commença, à proprement parler, l'incident. Dans cette éloquente invective, le
parquet vit le délit d'offense à l'Empereur ainsi que d'excitation à la haine
du gouvernement, et déposa sur le bureau du Corps législatif une demande en
autorisation de poursuite. Parmi les membres de la Chambre, si peu habitués
aux émotions, la perplexité fut grande. Par esprit de soumission, on ne
voulait pas déplaire au souverain ; par point d'honneur, on répugnait à
livrer un collègue, on y répugnait d'autant plus que ce collègue se déclarait
étranger à l'insertion dans les journaux belges et qu'on le savait incapable
d'un subterfuge ou d'un mensonge. La commission ayant conclu au rejet, M. de
Morny, quoiqu'il ne fût pas encore président de la Chambre, s'interposa. Il
convint que les poursuites étaient maladroites et les qualifia même
d'insensées : cependant, ajouta-t-il, il importait d'épargner au gouvernement
un échec qui remonterait jusqu'à Napoléon. Après avoir pris les ordres de
l'Empereur, il proposa une transaction. Au cours des débats, M. de
Montalembert désavouerait hautement qu'il eût participé à la publication de
sa lettre et exprimerait son regret de cette publicité. En retour, le garde
des sceaux, mis dans le secret de l'arrangement, retirerait la demande. Par
ses déclarations devant les commissaires, M. de Montalembert parut se prêter
à cette combinaison qui terminerait l'affaire honorablement et sans éclat. En
dépit de ces louables efforts, le dénouement ne fut point si pacifique. Les
débats publics s'étant ouverts, M. de Chasseloup-Laubat, dans un discours
superbe, et que jamais depuis il n'égala, se fit l'avocat de son illustre
collègue, puis M. Baroche insista avec quelque âpreté sur les poursuites,
rendant ainsi malaisé le désaveu qui devait suivre. S'il y eut un piège, Montalembert,
le plus bouillant des hommes, y tomba, et, pour tout dire, je crois bien
qu'il eût été désolé de n'y point tomber. Dès ses premiers mots, il marqua sa
volonté de dire, fût-ce au prix d'un procès, la vérité tout entière et de
grossir, loin de la désavouer, ce qu'on appelait sa faute. Pendant deux
heures, devant la Chambre tour à tour murmurante ou muette d'étonnement, il
répéta, reprit, varia sous toutes les formes son prétendu délit. Avant qu'il
se levât, sa cause se pouvait gagner : en la plaidant il la perdit, car, à
part 51 voix contraires, la Chambre effarée s'empressa de le livrer. Elle ne
le livra, d'ailleurs, qu'à une justice débonnaire. Montalembert fut
interrogé, puis, les vacances arrivant, tout le monde, y compris le juge
d'instruction, se reposa ; enfin, au retour, une ordonnance de non-lieu vint
clore l'incident que déjà tout le monde avait oublié : incident futile en
réalité, et qui, pourtant, n'est pas indigne de l'histoire, car il peint bien
cette époque avec ses épigrammes à huis clos, ses méchancetés mondaines, ses
recherches d'une petite arène, à défaut de la grande qui est fermée. Dans
leur disgrâce, les parlementaires conservaient pourtant un journal et un lieu
d'asile : le journal était le Journal des Débats, le lieu d'asile
était l'Institut. A vrai
dire, le journal n'était pas entièrement à leur dévotion. D'autres se
montrèrent plus hardis, tels que la Gazette de France, organe spécial des
légitimistes, et aussi plus tard le Correspondant, revue à laquelle
s'adressèrent de préférence les plus catholiques du groupe. Même avec ses
timidités et ses réserves, les Débats reflétaient pourtant assez bien,
surtout pour les orléanistes, la note générale. Le vénérable journal, dans sa
longue existence, s'était servi de ses presses, comme M. Prudhomme de son
sabre, pour servir la monarchie et au besoin la combattre. Qui aime bien
châtie bien : à ce compte, il avait beaucoup aimé. Ainsi en jugèrent sans
doute les monarchistes qui ne se souvinrent que des services. Après le 2
décembre, le Journal des Débats se garda bien de toute témérité, ayant
des propriétaires exigeants et peu de goût pour le martyre. Moitié par
nécessité, moitié par ingéniosité d'esprit, il imagina l'opposition par
prétérition, en attendant l'opposition par allusion qui viendra en son lieu.
Il ne combattit pas, hasarda même par intervalles quelques compliments
ironiques sur le « despotisme éclairé ». Quand on confisqua les biens
des princes d'Orléans, il se tint en silence, affectant une attention
extraordinaire pour les embarras ministériels où s'agitait alors
l'Angleterre. A peu de temps de là, il se permit de blâmer la conversion des
rentes ; puis, comme effrayé de cette audace, il se terra de nouveau. En haut
lieu, ce silence choqua. Autant eût valu offrir au public des pages blanches,
ce qui n'eût pas été la moindre des ironies. Suivant la coutume du temps, les
directeurs furent mandés : « Pourquoi ne faites-vous pas de politique ?
— Nous assurez-vous l'impunité ? » Comme on ne pouvait rien assurer du tout,
la méfiance, cette mère de sûreté, persista. Le ban et l'arrière-ban de la
rédaction littéraire furent convoqués : Cuvillier-Fleury, Jules Janin, John
Lemoine, Laboulaye, et cet admirable écrivain, mort trop tôt, qu'on appelait
Hippolyte Rigault. Ce fut un vrai régal de lettrés avec une foule de traits
tins, de sous-entendus ingénieux, le tout si délicatement nuancé et marqué
d'une main si légère, qu'il fallait une véritable initiation pour jouir de
ces jolies impertinences. De la liberté absente, pas un mot qui fût un regret
direct. Tout au plus se hasardait-on à déclarer que la dictature ne saurait
être qu'un expédient temporaire, que le régime de la santé devrait suivre
celui de la convalescence, que l'homme ne vit pas seulement de pain et n'est
pas dans le meilleur des mondes possibles parée que le cours des bestiaux et
du 3 pour 100 est à la hausse. Encore ajoutait-on avec une impartialité
dégagée et comme pour désarmer par avance la censure : « Nous n'accusons pas
plus les vainqueurs que les vaincus[31]. » Avec le temps, la
timidité se rassurant un peu, on s'avisa d'un chemin détourné pour rappeler
au public la liberté proscrite. Si, à Paris, la tribune avait été abattue, à
Londres, à Bruxelles, à Turin, elle demeurait debout. Avec un soin minutieux,
on reproduisit les débats des Chambres anglaises, belges, piémontaises. Cela
remplissait les colonnes, plaisait au public et, ce qui valait mieux,
déplaisait au gouvernement, sans lui donner l'occasion de frapper. Pouvait-il
se plaindre qu'on pariât, même avec des développements un peu inusités, de
lord Aberdeen ou de lord Palmerston, du chevalier d'Azeglio ou de M. de
Cavour ? Puis on s'affranchit par degrés. Si quelque ancien parlementaire
mourait, on le louait avec des proportions inaccoutumées, et non seulement
pour ce qu'il avait fait, mais pour ce qu'il avait refusé d'approuver ou
d'absoudre. En d'autres occasions, on rappelait le nom des princes d'Orléans,
et avec une brièveté contenue qui gravait l'émotion sans laisser aux rigueurs
officielles aucune place par où elles pussent sévir. Les questions
financières, d'économie politique ou d'enseignement, fournissaient quelques
matières à des critiques mesurées, qu'on n'aurait osé réprimer sans vexation,
et qui étaient d'autant plus remarquées qu'elles étaient plus rares. Enfin,
le principal rédacteur du journal, M. de Sacy, parlait de si haut qu'il
pouvait parler librement et qu'il eût été malaisé de l'atteindre dans les
régions sereines où sa pensée résidait. Tout cela durait depuis quatre ans
quand, dans la vieille maison aux marches usées, un jeune homme parut qui y
jeta un grand trouble et y répandit bientôt une grande joie. Il venait de
l'École normale, « cette école qui mène à toutes les carrières sans en
excepter l'enseignement », avait passé par l'Université, s'y était trouvé
à l'étroit et avait résolu de devenir journaliste. On l'appelait
Prévost-Paradol. Il devait créer l'opposition par allusion et la créer si
bien que ce genre nouveau, poussé par lui jusqu'au génie, semblerait se
personnifier en son nom. Mais c'est avec l'Empire libéral qu'il grandit, et
c'est alors seulement que nous pourrons étudier cette physionomie originale,
l'une des plus curieuses du règne. Soit
excès de prudence, soit rigueur extrême des temps, le Journal des Débats ne
donnait, somme toute, aux libéraux qu'une médiocre force. Il en fut autrement
de l'Institut. Quand Henri IV eut vaincu les huguenots, il leur laissa, par
nécessité ou tolérance, nombre de places de sûreté. Moins heureux, les
anciens parlementaires, proscrits du coup d'État, n'en avaient qu'une seule,
le Palais Mazarin. C'est une justice à-leur rendre qu'ils s'y logèrent avec
une prestesse qu'on n'eût pu attendre ni de leur âge ni de leurs habitudes
pacifiques. Non seulement ils y abritèrent leurs anciens péchés, mais
s'avisèrent qu'à l'ombre de cet asile, ils en pourraient commettre impunément
quelques nouveaux. Déjà en
1852, on avait vu M. Guizot recevant à l'Académie française M. de
Montalembert, et le libre colloque de ces deux rares esprits avait semblé à
lui seul une protestation contre le silence partout imposé. Deux ans après,
Mgr Dupanloup franchit le seuil de l'Académie : il était un des rares prélats
qui s'étaient abstenus de toute louange vis-à-vis du Pouvoir, et il n'est pas
téméraire de croire que son indépendance, aussi bien que son talent, avait
fixé sur lui les suffrages. Un peu plus tard, le 23 février 1855, la noble
compagnie reçut M. Berryer et, ce jour-là, confiante dans ses anciens
privilèges, se jeta en plein dans le domaine de la politique. « Je sais
parler, disait Berryer, je ne sais ni lire ni écrire. » De vrai, il ménagea à
son auditoire la plus délicate des flatteries en louant avec une insistance
calculée « l'éloquence qui écrit, au détriment de celle qui parle ».
Avec une bonne grâce et une mesure qui charmèrent, il retraça la vie de son
prédécesseur, le comte de Saint-Priest. Quelque séduisant que fût le
portrait, on attendait de lui autre chose, et la déception eût été grande si
son discours se fût restreint en ces étroites limites. Quand, par un touchant
retour sur lui-même, il parla « des forces de la vie qui l'abandonnaient » ;
quand, par une allusion directe au Parlement mutilé, il désigna d'un geste i‘
le théâtre écroulé de ses labeurs », une approbation chaleureuse, quoique
contenue, lui montra combien il entrait dans les pensées de ses auditeurs.
Mais ce théâtre des anciens labeurs était-il bien écroulé ? N'était-on
pas en plein parlementarisme ? N'était-ce pas le Parlement lui-même qui avait
émigré à l'Institut ? Berryer était assis entre ses deux parrains, Guizot et
Montalembert, ses pairs dans l'éloquence et les seuls qui le pussent égaler.
C'était M. de Salvandy, le grand artisan de la Fusion, qui devait répondre ;
et lui-même était assisté de M. Villemain. Dans la salle étaient groupés M.
Molé, M. Pasquier, M. Cousin. N'eût-on pas dit la véritable fête de
l'opposition ? Cette fête, tout la soulignait, même une anecdote qui se
répétait à voix basse, et qui provoquait toutes sortes de remarques
malicieuses. On affirmait que Berryer se déroberait à l'usage traditionnel
qui voulait que chaque nouveau récipiendaire fût présenté au souverain
aussitôt après sa réception. La rumeur était vraie. Berryer avait écrit au
chef de cabinet de l'Empereur, M. Mocquart, pour prier que cette visite lui
fût épargnée, et M. Mocquart, dans une lettre à la fois courtoise,
spirituelle et dédaigneuse, avait répondu que « M. Berryer serait libre
d'obéir à ce que lui prescrivait la tradition ou à ce que ses répugnances lui
conseilleraient ». Quatre
mois plus tard, ce fut le Journal des Débats lui-même qui entra à
l'Académie avec M. de Sacy. L'épigramme consistait, non dans la nomination de
M. de Sacy, le plus grave et le plus modéré des hommes, mais dans le fait
d'appeler, en un temps où la presse était proscrite, un journaliste, et un
journaliste d'une feuille opposante, dans l'enceinte académique. M. de Sacy
paya sa bienvenue à ses nouveaux confrères en les vengeant des reproches ou
des attaques qui leur étaient prodigués par les courtisans : puis, en termes
mesurés, il se plaignit qu'en matière de presse « l'usage eût été
réprimé avec l'abus, et que la liberté eût dû subir les lois faites pour la
licence. » Il parla du reste comme il écrivait, et en son discours se
reflétèrent toutes les hautes qualités de son esprit : la droiture, la
noblesse naturelle de la pensée, le respect de la langue poussé jusqu'au
scrupule, la probe recherche du vrai, le dédain des vulgaires ambitions,
quelque chose de la tradition de Port-Royal, mais d'un Port-Royal austère
seulement pour soi-même. Dons inappréciables qui faisaient de cet homme
accompli le type du journaliste, type rare en tout temps et qu'aujourd'hui on
n'oserait plus rêver, tarit notre démocratie, à la fois pédante et grossière,
en outre trop affairée pour lire, serait peu capable de comprendre et de
goûter une si sévère, si simple, si délicate perfection ! Rien ne
met en goût comme l'opposition. Ravie de cette petite arène retrouvée,
l'Académie se mit à rechercher plus que jamais les parlementaires, même ceux
que jusque-là elle avait laissés vieillir loin d'elle. C'est ainsi que, le 5
avril 1856, elle reçut le duc de Broglie. Nul plus que le duc de Broglie
n'ignorait l'art de feindre. Avec sa raison si ferme, il s'attacha à
préciser, loin de le cacher, le sens de son élection. « Pourquoi m'avez-vous
accueilli ? dit-il en commençant. D'où me vient cette fortune au déclin de
l'âge et dans l'obscurité de la retraite ? » La réponse ne se fit point
attendre. Ce fut un rappel de ces temps où « la France se félicitait d'avoir
conquis à grand prix tout un ordre d'institutions dont la parole était en
quelque sorte l'âme et la vie... En ce temps, la littérature et la politique
marchaient de pair. Il existait entre elles une étroite alliance... de là
dans les actes publics, dans les papiers d'État, dans les documents
officiels, ce caractère de gravité et d'autorité, de sobre bon sens, de
simplicité sévère qui commande aux esprits en les éclairant, et s'élève au
ton de l'histoire... Je suis, ajoutait M. de Broglie, le dernier produit de
ce libre échange, entre les lettres et la politique, le dernier en ordre de
date comme en ordre de mérite, et, poursuivait-il comme à demi-voix, avec une
tristesse partagée et soulignée par l'auditoire, le dernier vestige de ce qui
n'est plus. » Vraiment
le sujet semblait tel que la politique y pouvait entrer sans qu'on forçât le
cadre. Le duc de Broglie avait à louer M. de Saint-Aulaire, « un ami de
quarante ans », dit-il avec émotion, gentilhomme comme lui, lettré comme
lui, comme lui chrétien, comme lui libéral, comme lui attaché à la monarchie. Un
éloge des institutions consulaires et de l'œuvre réparatrice du premier
Consul servit comme de passeport à toutes les hardiesses qui suivirent. Et
quelles hardiesses pour le temps ! Quelle émotion parmi les auditeurs quand, après
avoir parlé des coups de la violence triomphante, le récipiendaire ajoutait :
« Heureux qui réussit en ce monde, heureux non seulement « parce qu'il
réussit, mais parce que ses fautes s'oublient ou « lui tournent à mérite ! »
Apparemment, la phrase se rapportait au temps de la Fronde, dont M. de
Saint-Aulaire avait écrit l'histoire ; mais qui donc songeait à la Fronde ? L'éloge
de Louis-Philippe parut comme naturellement amené par le récit de la vie
diplomatique de M. de Saint-Aulaire : « Je
me tairai sur ce prince. Il ne me siérait pas de lui rendre justice. Honoré
pendant tant d'années, je n'oserais dire de son amitié, mais de ses bontés,
appelé plusieurs fois dans ses conseils, conservant à sa mémoire une fidélité
inutile et sans mérite à mon âge, j'attends avec confiance le jugement qu'en
portera l'histoire ; l'histoire dira si les dix-huit ans de paix qu'il nous a
donnés ont été achetés aux dépens de l'honneur et des intérêts du pays ; si
sa sagesse n'est pas entrée pour quelque chose dans la prospérité dont nous
moissonnons les fruits à pleines mains ; si l'armée qu'il a formée s'est
montrée digne de la France, si ses fils se sont montrés dignes de cette
armée. » Ce qui
suivit résonna comme un coup de clairon dans l'universel silence. Toujours le
duc de Broglie parlait de son prédécesseur, mais avec une pensée qui se
portait elle-même et emportait l'auditoire bien au-delà. « Replié dans la vie
privée en 1846, M. de Saint-Aulaire espérait couler en paix ses derniers
jours. » La Providence en avait autrement disposé. Ce « que Cicéron
a dit de Crassus et Tacite d'Agricola, nous ne pouvons le dire de lui. Il ne
lui a pas été donné de mourir à temps. Les malheurs prêts à fondre sur les
siens et sur sa patrie ne lui ont point été épargnés. Avant d'être frappé
coup sur coup dans ce qu'il avait de plus cher, il a vu tomber ce
gouvernement qu'il avait honoré et servi dans la maturité de l'âge ; il a vu
périr ces institutions généreuses, l'œuvre et l'orgueil de nos belles années.
Moins heureux que les deux illustres Romains, il a vu le sanctuaire des lois
assiégé, envahi à main armée ; il a vu la guerre civile dévaster nos cités ;
il a vu les premiers de l'État poursuivis, proscrits, fugitifs. » —
« Je m'arrête, messieurs, ajoutait l'orateur avec gravité, comme pour
rendre l'accusation plus pressante par la sobriété même des paroles. Je
m'arrête, je n'aurais ni le droit, ni le dessein de continuer. Ce serait
dépasser la mission qui m'est assignée. » Ce
qu'il jugeait de sa mission, c'était du moins de poursuivre d'un intrépide
regard les maux qu'engendrent les commotions politiques, « l'ingrat
oubli du passé, l'indifférence aux principes, l'empressement à brûler ce
qu'on adorait hier, l'ardeur des conversions, des convoitises nouvelles, la
soif de l'or, du luxe et du repos ». Ce qui était surtout de sa mission,
c'était de relever les courages, et le discours finissait en un magnifique Sursum
corda. « S'il
est vrai que le mouvement ascendant de l'humanité s'opère de telle sorte
qu'avançant toujours elle ait l'air de reculer, pourquoi l'homme de bien ne
regarderait-il pas d'un œil ferme les alternatives d'action et de réaction
dans la destinée des peuples !... Le culte des vérités éternelles, c'est à
vous à en réveiller la foi dans les cœurs, à en parler le langage à la
génération qui nous succède, à cette génération étourdie de sa chute,
engourdie dans le doute, enivrée des intérêts du jour et de l'heure. « L'honneur
des lettres, c'est de ne subir ni d'endurer l'abaissement des esprits ; de
les rappeler sans cesse et de les maintenir dans ces régions sereines où
germent les liantes pensées, les nobles vœux, les sentiments désintéressés.
Les lettres dignes de ce nom, les lettres humaines, humaniores litterœ,
nourrissent la jeunesse de sucs généreux, charment la vieillesse en lui
retraçant les grands exemples et les beaux souvenirs, apaisent l'âme dans le
tumulte des affaires, lui sourient dans la retraite des champs et, pareilles
à la colonne de feu qui guidait Moïse, accompagnent l'homme dans son voyage
ici-bas, en l'échauffant de leur flamme, en l'éclairant de leurs rayons. On
les dit humaines par excellence, précisément parce qu'elles assistent
l'humanité dans le combat de la vie et la raniment dans ses défaillances.
L'humanité est ambitieuse et débile. Elle aspire à tout et se dégoûte de tout
; c'est sa misère et sa grandeur. C'est sa misère, car un rien l'abat et lui
fait quitter la partie ; c'est sa grandeur, car le repos la fatigue plus que
le travail ; et le moindre espoir la remet à l'ouvrage. Sa nature, œuvre de Dieu,
vaut mieux que sa condition sur cette terre d'exil. C'est le sceau
d'immortalité qu'elle porte au cœur et sur le front. « L'empereur
Sévère, soldat africain, porté au trône des Césars par la gloire et par la
fortune, surpris par la mort à York, lorsqu'il accourait des extrémités de
l'Asie pour repousser une invasion des Calédoniens, disait à l'ami qui,
penché sur sa couche, soutenait sa tête accablée : J'ai été toutes choses et
rien ne vaut ; Omnia fui et nihil expedit ; puis voyant s'avancer le
centurion qui chaque matin venait lui demander le mot d'ordre, il se leva sur
son séant et lui dit d'une voix ferme : Travaillons, laboremus. « Ce
fut sa dernière parole. « Que
ce soit la mienne en ce moment ; que ce soit la nôtre aussi longtemps qu'il
sera donné à chacun de nous de vivre et d'élever une voix entendue de notre
pays. » On ne
pouvait rien ajouter à l'éclat de ces mémorables paroles. L'Académie devint
le rendez-vous de toute l'opposition élégante et lettrée. Avec une ardeur
extrême, les billets étaient brigués pour les séances ; puis, quand la salle
était remplie, une foule choisie stationnait encore dans les couloirs,
quêtant le moindre espace vide. Les employés s'ingéniaient à ce que personne
ne restât sur le seuil. On inventait pour les retardataires des places
artificielles qui triplaient les auditeurs et ne laissaient à chacun d'eux «
que la liberté de ses oreilles pour entendre et de ses mains pour
applaudir ». C'est dans cet appareil que fut reçu, le 26 mars 1857, M.
de Falloux, lui aussi vaincu de la politique, et venant louer M. le comte
Molé, un autre vaincu. Quelques jours auparavant, le Palais Mazarin avait été
témoin d'un spectacle singulièrement grandiose et touchant. M. Biot, depuis
plus d'un demi-siècle membre de l'Académie des sciences, plein de jours,
d'honneurs et de vertus, avait été reçu à l'Académie française par M. Guizot
; et cela avait été merveille d'ouïr l'entretien de ces deux illustres
personnages tous deux au déclin d'une longue vie, tous deux ayant scruté les
profondeurs des choses, celui-ci dans l'histoire, celui-là dans la nature ;
l'un M. Guizot, ferme encore et à peine atteint par l'âge ; l'autre, M. Biot,
courbé sous les années, laissant tomber de ses lèvres des paroles graves et
charmantes, mais d'une voix qui déjà s'altérait, heureux pourtant du dernier
hommage qui lui était rendu, heureux comme le vieillard de La Fontaine : J'en
puis jouir demain et quelques jours encore. Le
gouvernement tolérerait-il cette opposition académique qui avait son
contre-coup dans les salons et devenait non dangereuse, mais importune et
incommode ? Dès le mois d'avril 1855, un décret avait remis au ministre de
l'instruction publique la désignation des employés de l'Institut, puis avait
créé à l'Académie des sciences morales une section nouvelle composée de dix
membres qui, pour la première fois, seraient nommés par le chef de l'État.
Dans ce décret l'opinion publique vit un premier avertissement. Cet
avertissement serait-il suivi de quelque mesure plus radicale et d'une sorte
de mainmise sur la noble compagnie ? Il paraît certain que divers projets
furent élaborés, sinon pour détruire l'Académie, du moins pour lui susciter
une rivale en organisant quelque société littéraire plus démocratique et
directement rattachée à l'Empereur par l'origine et les bienfaits. Mais il
est malaisé de changer ce que les siècles et la coutume ont établi. Napoléon
se rappelait ce mot fameux : « Laissez-nous du moins la république des
lettres. » Il redoutait qu'un système de vexations, sans rien ajouter à son autorité
réelle, ne jetât sur lui-même quelque vernis de ridicule. Aux discrets
sarcasmes des académiciens, l'Empereur se contentait de répondre, lui aussi,
par quelques bons mots. Quand le duc de Broglie, après sa réception à
l'Académie, lui eut été présenté, il l'accueillit avec son aménité ordinaire,
puis lui dit spirituellement : « Je souhaite, monsieur le duc, que votre
petit-fils parle du 2 décembre comme vous avez parlé du 18 brumaire[32]. » Le propos ne manquait pas de
finesse, mais vraiment on ne pouvait imaginer une plus débonnaire vengeance. Au fond et quel que fût le désagréable éclat de ces fêtes oratoires, les représailles eussent été superflues et la tolérance se pouvait prolonger. Cette opposition si brillante manquait de tout, programme précis, auxiliaires, moyens d'action, but déterminé ; et pour la vaincre, il suffirait de la laisser se consumer en des manifestations qui, à force de se renouveler, lasseraient l'attention. Pour qu'elle fût efficace, il faudrait qu'un terrain ferme se rencontrât où tous, libéraux parlementaires, catholiques et monarchistes, pussent se concentrer. Ce terrain, ce sera plus tard, mais bien plus tard, la question italienne, la question romaine : question immense et complexe qui rassemblera presque tous ces adversaires dans une ligue commune faite d'appréhensions religieuses, de craintes patriotiques, de zèle pour l'ancien droit public violé. Alors, alors seulement tous ces groupes isolés se réuniront en faisceau, et créeront, à côté de l'opposition démocratique, une véritable opposition de droite ; alors, alors seulement, ils trouveront ce qu'ils pouvaient le moins espérer, une armée pour les soutenir, l'armée catholique. Mais qui, dès lors, aurait osé prévoir les complications à venir et leur extraordinaire développement ? Qui aurait osé surtout escompter le concours de l'armée catholique ? Ainsi qu'on le verra dans le chapitre qui va suivre, l'armée catholique tout entière était en ce temps-là à Napoléon, et, malgré quelques flottements passagers, rien ne laissait deviner encore qu'elle dût s'en détacher jamais. |
[1]
6, 8, 10 juin 1852.
[2]
Voir SAINT-FERRÉOL, Les
proscrits en Belgique, p. 228.
[3]
SAINT-FERRÉOL, Les
proscrits en Belgique, p. 312.
[4]
Actes et paroles, p. 6.
[5]
Moniteur, 20 mars 1856.
[6]
Voir Gazette des Tribunaux, 10 novembre 1853.
[7]
Voir procès Delescluze, Marchais et autres, société secrète. (Gazette des
Tribunaux, 3 mars 1854).
[8]
Cour d'assises de la Seine, déposition Vauthier. (Gazette des Tribunaux,
10 novembre 1853.)
[9]
Cour d'assises de la Seine, déposition Xavier Turlure, officier de paix. (Gazette
des Tribunaux, 10 novembre 1853.)
[10]
Cour d'assises de la Seine, interrogatoire Follot. (Gazette des Tribunaux,
9 novembre 1853.)
[11]
Cour d'assises de la Seine : dépositions Turlure et Chevalier, réquisitoire de
M. l'avocat général Mongis. (Gazette des Tribunaux, 10 et 11 novembre
1853.)
[12]
Voir, pour cet attentat, supra, t. Ier, livre VI, § 5.
[13]
Moniteur, 22 septembre 1855.
[14]
On trouve dans les correspondances du temps quelques traces de ces inquiétudes.
« Nous savons, par nos rapports de gendarmerie, écrivait, en juin 1855, le
général de La Rue, président du comité consultatif de gendarmerie, au général
de Martimprey, que de mauvaises passions s'agitent dans beaucoup de nos
départements, et que le pays supporterait bien difficilement la prolongation de
si grands sacrifices d'hommes et d'argent. » (Correspondance inédite.)
[15]
Cour d'assises de Maine-et-Loire : interrogatoires. (Gazette des Tribunaux,
10 octobre 1855.)
[16]
Cour d'assises de Maine-et-Loire : déposition Gâté et confrontation. (Gazette
des Tribunaux, 12 octobre 1855.)
[17]
Cour d'assises de Maine-et-Loire : interrogatoires et passim. (Gazette des
Tribunaux, 10 et 11 octobre 1855.)
[18]
Voir M. DE FALLOUX, Mémoires,
t. II, p. 163.
[19]
M. DE FALLOUX, Mémoires,
t. II, p. 171.
[20]
Cet incident que j'ai entendu raconter par M. de Rességuier se trouve rapporté
avec beaucoup de détails dans les Mémoires de M. DE FALLOUX, t. II, p. 322 et suiv.
[21]
Voir Journal de la reine Victoria, 26 août 1855. (The life of prince
consort, by Théodore MARTIN,
t. III, p. 344-345.) — Voir aussi Greville's Memoirs, t VII, p. 291.
[22]
Histoire de la seconde République française, livre XVII, 3e paragr.
[23]
Correspondance de M. le comte de Chambord, p. 138.
[24]
Le comte de Chambord au général Changarnier, 10 juillet 1853 (Changarnier, par le comte D'ANTIOCHE, p. 361.)
[25]
Vie du général Changarnier, par M. le comte D'ANTIOCHE, p. 364.
[26]
M. DE FALLOUX, Vie de M.
Augustin Cochin, p. 192.
[27]
Voir M. DE FALLOUX, l'Évêque
d'Orléans, p. 112-115.
[28]
M. DE FALLOUX, Mémoires,
t. II, p. 246.
[29]
M. DOUDAN, Correspondance.
(Lettre du 26 octobre 1853, t. II, p. 403.)
[30]
Correspondance, t. III, p. 85.
[31]
Journal des Débats, 15 juin 1853.
[32]
M. DE FALLOUX, Mémoires,
t. II, p. 303.