HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME DEUXIÈME

 

LIVRE X. — L'EMPIRE ET LES PARTIS.

 

 

SOMMAIRE I. - Le parti républicain à l'étranger : comment les républicains se sont dispersés après le coup d'Etat : la Belgique et l'Angleterre deviennent les deux principaux lieux de refuge. — La Belgique : arrivée des proscrits en Belgique : susceptibilités du gouvernement français et embarras passagers du roi Léopold : la vie des exilés en Belgique, leurs occupations professionnelles, leurs menées, leurs manifestations. — L'Angleterre, tristesses, déceptions, discordes et pauvreté ; la Commune révolutionnaire et tentatives de menées en France : les principaux proscrits : comment ils ont à se garder des plus exaltés de leurs amis. — Comment les grâces successives diminuent le nombre des exilés.
II. — Les républicains en France : leur impuissance. — Le journal le Siècle et son singulier rôle. — Vie et occupations des principaux chefs : détresse d'un grand nombre de démocrates : fonds recueillis et distribués par M. Goudchaux. — Obscures et criminelles menées dans le parti démagogique : complot de l'Hippodrome et de l'Opéra-Comique : attentat de Pérenchies, attentat de Pianori Bellemare : inquiétants rapports de police. Tentatives de troubles à l'occasion de certaines funérailles : obsèques d'Arago : obsèques de Lamennais : quelques menées dans les provinces : comment on espère que la cherté des vivres les favorisera : étrange échauffourée de Trélazé — Découragement général.
III. — Les légitimistes : leur attitude après le coup d'Etat : importants éléments d'influence qui leur restent. — Le comte de Chambord. — Comment les instructions de ce prince réduisent son parti à l'abstention : erreurs sur lesquelles cette conduite repose. — Napoléon III et le parti légitimiste : persécutions bénignes : quelques défections. — Organisation du parti : M. Berryer et M. de Falloux : quel accueil est réservé à leurs avis. — Immobilité et impuissance.
IV. — Le parti orléaniste : Napoléon III et les orléanistes ; causes de son antipathie contre eux. — Les princes d'Orléans. — Négociations en vue de la Fusion : ajournement indéfini de ce projet : causes générales de cet ajournement.
V. — La coalition libérale : de quelques traits particuliers auxquels elle se reconnaît. — Lettre de M. Dupin à M. de Montalembert et incident que cette lettre fait naître. — Le Journal des Débats : ses tendances, son esprit, sa rédaction. — L'Institut ; comment les parlementaires le transforment en place de sûreté : séances de l'Académie française : réception de M. Berryer, de M. de Sacy, de M. de Broglie, de M. de Falloux, de M. Biot. — Le gouvernement et l'Académie. — Comment cette opposition, quoique brillante, est peu à craindre. — Sur quel terrain elle s'affermira plus tard.

 

I

Nous nous proposons de grouper dans le présent livre les rares manifestations de ceux qui, par conviction ou impossibilité de retour, demeurèrent rebelles ou du moins réfractaires à la politique impériale.

Entre tous les partis, celui qui attire le premier l'attention parce qu'il a été le plus durement frappé, c'est le parti républicain. Il convient d'en suivre les destinées, soit sur la terre étrangère, soit sur notre propre sol.

Lorsque les nouvelles arrivées de tous côtés n'avaient plus laissé de doute sur le succès du coup d'État, une immense panique s'était emparée de tous ceux qui avaient dirigé la résistance ou s'y étaient mêlés. Chefs ou soldats, ce fut à qui gagnerait la frontière et échapperait à des réactions trop certaines. Les insurgés du Sud-Est avaient atteint Nice ou, s'engageant malgré l'hiver dans les défilés des Alpes, étaient descendus en Piémont. Ceux du Sud-Ouest avaient franchi les Pyrénées et s'étaient cachés en Espagne, d'où quelques-uns s'embarquèrent plus tard pour l'Amérique du Sud. Ceux de Lyon et du Jura avaient cherché un abri en Suisse et particulièrement à Genève. Ceux du Centre enfin s'étaient réfugiés les uns dans les bois, les autres dans quelque demeure fidèle, et, de là, sous un déguisement, avaient gagné l'Allemagne, la Belgique, l'Angleterre. C'est ainsi que se retrouvèrent au-delà de la frontière, non seulement les Représentants frappés par les décrets présidentiels, non seulement les condamnés des Commissions mixtes, mais tous ceux qui s'étaient infligé volontairement l'exil afin de s'assurer contre un sort plus cruel.

Toutes les contrées ne furent pas également propices aux proscrits. En Piémont, ils trouvèrent des dispositions assez peu hospitalières et un si grand désir de plaire à l'Empereur que cette complaisance même semblait menaçante pour leur sécurité. En Suisse, l'accueil fut meilleur, mais, là aussi, avec une crainte extrême des représentations françaises. L'Allemagne rebutait par les habitudes autoritaires de ses gouvernements et par les difficultés presque insurmontables de sa langue. Après quelques allées et venues hésitantes, l'Émigration, quoiqu’assez nombreuse en Suisse et à Turin, se partagea surtout entre deux foyers principaux, la Belgique et la Grande-Bretagne.

Tous les rapports de la police belge, tous les mémoires contemporains mentionnent l'impression que produisit à Bruxelles l'arrivée des premiers proscrits. On était à la fin de décembre 1851 quand on les vit paraître pour la première fois aux galeries Saint-Hubert. Ils s'accostaient, se reconnaissaient avec peine (car la plupart s'étaient déguisés), puis se montraient en riant les faux passeports qui avaient protégé leur fuite. Cependant leur accent, l'animation de leur langage les distinguaient aisément. Ils se formaient en groupes et s'entretenaient avec des éclats de voix insolites. Quand ils devenaient trop bruyants, la police les dispersait, doucement comme font les Belges. Ils entraient alors dans les estaminets voisins, rue de la Fourche, rue des Bouchers, rue de la Tête-d'Or, se plaignaient bien haut que le vin manquât, puis, faute de mieux, se rejetaient sur le faro et s'y résignaient si bien que promptement ils en abusèrent.

L'illusion est la compagne inséparable de l'exil. Plusieurs ne défirent pas leur malle : ils comptaient encore « sur la sentinelle invisible », comme avait dit Michel de Bourges, et prêtaient constamment l'oreille aux bruits de la France. Comme il ne leur arrivait que des nouvelles décourageantes, ils se décidèrent à une installation, mais provisoire encore, dans quelques-uns de ces modestes appartements meublés qu'à Bruxelles on appelle des quartiers. Puis leurs espérances s'ajournant de plus en plus, ils cherchèrent dans les petites maisons de la banlieue un établissement plus stable et au niveau de leur fortune. Là, chacun s'efforça de s'employer suivant sa profession ou son métier. De toutes les occupations, la plus attrayante, sinon la plus fructueuse, consistait à entamer une campagne d'invectives contre la dictature triomphante et à faire passer dans les journaux belges toutes les revendications, toutes les colères de la France républicaine ou socialiste. Avec ardeur les émigrés se consacrèrent à ce dessein ; mais leur projet était dangereux, dangereux pour leurs hôtes, dangereux pour eux-mêmes, et peu s'en fallut qu'ils ne l'apprissent à leurs dépens.

Ce n'est pas, en effet, sans dépit que le gouvernement de Napoléon vit renaître si près de lui l'opposition qu'il avait abattue. A plusieurs reprises, le ministre de France signala les excès de la presse et, au nom des relations de bon voisinage, demanda qu'on mit terme à une tolérance qui prenait des airs de protection. Sur sa plainte, le journal la Nation, qui prêtait volontiers ses colonnes aux réfugiés, fut poursuivi devant la Cour d'assises. Cette concession suffirait-elle ? On en put douter : car à Paris, quelques jours plus tard, le Constitutionnel[1] publia une série d'articles menaçants contre la Belgique et, malgré les démentis du ministère de l'intérieur, maintint avec une rare audace que sa pensée était celle du chef de l'État. Sur ces entrefaites, des dissentiments commerciaux vinrent aggraver les dissentiments politiques. Dans ces conjonctures, le cabinet belge se décida à resserrer les entraves. Les émigrés furent plus étroitement surveillés, furent internés dans les villes où ils étaient autorisés à résider et furent tenus sous une menace d'expulsion qui refrénerait leur ardeur et les rendrait plus circonspects. Puis, dès la proclamation de l'Empire, une loi fut votée qui punissait les offenses contre les souverains étrangers. En dépit de ces satisfactions, les remontrances diplomatiques se renouvelèrent par intervalles et au point de causer au roi des Belges un réel embarras. Sa défense était d'ailleurs bien simple et à aucune époque ne varia. Il proclamait avec une véhémence indignée sa réprobation pour les doctrines des révolutionnaires ou des socialistes. Mais que faire contre la liberté de la presse, ce principe écrit dans la Constitution ? Pour y porter atteinte, une loi votée par les Chambres ne suffirait pas ; il faudrait la réunion d'une Constituante ; et une Constituante elle-même consentirait-elle à diminuer l'ensemble des garanties qui depuis vingt ans, et malgré quelques inconvénients partiels, avaient assuré au pays indépendance et prospérité ?

Heureusement pour les émigrés, l'Empereur, soit modération naturelle, soit dédain de si faibles ennemis, négligea de poursuivre jusqu'au bout ses griefs et, dans l'avenir, se contenta de quelques plaintes, plaintes assez débonnaires et dépouillées de toute sanction. Il arriva donc que les réfugiés, s'habituant peu à peu à leur nouveau séjour, s'affermirent dans la paisible sécurité de leur exil. Les principaux d'entre eux, mettant à profit la communauté de langue, donnèrent des leçons, ouvrirent des cours, firent des lectures ou des conférences publiques : tels furent M. Deschanel, M. Challemel-Lacour, M. Bancel surtout qui rencontra dans cette voie une réelle faveur et revint plus tard dans son pays avec une renommée qu'il ne soutint pas tout à fait. Quelques autres s'adonnèrent à la littérature et à l'histoire, à l'exemple d'Edgar Quinet et de Charras qui l'un et l'autre passèrent bientôt en Suisse. De telles occupations ne convenaient qu'à une élite restreinte. La plupart n'avaient point de si hautes visées et devinrent ouvriers, contremaîtres, correcteurs d'imprimerie, teneurs de livres, représentants.de commerce. Dans les intervalles de leur travail, ils ne manquaient aucune manifestation, meetings, sociétés de solidaires, enterrements civils, ligues de l'enseignement. Puis, malgré le péril, ils s'ingéniaient à faire passer en France toutes sortes de brochures, imprimées en un format particulièrement petit afin que la propagation en fût plus aisée : on les cachait dans les bourriches de gibier ou de poisson ; on les introduisait dans les flancs des statues de plâtre ; on les ensevelissait dans les doublures des vêtements ou dans les malles à double fond ; on en bourrait les poches des commis voyageurs complaisants ; parfois aussi, on trouvait, à Mouscron ou à Quiévrain, des mécaniciens, des employés de chemin de fer qui se chargeaient de les porter de l'autre côté de la frontière[2]. Souvent, le soir, les proscrits se rassemblaient en quelque brasserie dont ils avaient fait leur rendez-vous habituel : ils se pressaient en un coin, bien à l'abri des espions ; car ils voyaient partout des agents provocateurs ou, comme ils disaient, des mouchards, et il n'était pas un seul d'entre eux qui, dans sa folle importance, ne se crût l'objet de la haine personnelle de Bonaparte. C'était l'heure des épanchements, des confidences, des opiniâtres illusions. Avec la crédulité de la haine, ils accueillaient tous les bruits sans contrôle. A l'Empereur, à Badinguet, comme ils l'appelaient, suivant un surnom assez répandu, ils attribuaient généreusement toutes sortes d'infirmités qui sans doute le coucheraient prochainement dans la tombe : ils annonçaient tantôt qu'il avait fait une chute de cheval, tantôt qu'il était atteint du diabète, d'une maladie de la moelle épinière, d'un ramollissement du cerveau. Quand le prince impérial naquit, leur déconvenue fut grande ; puis une correspondance fantaisiste ayant annoncé qu'il était né aveugle, cette fausse nouvelle, accueillie sans contrôle, adoucit leur déception[3]. Fatigué du présent, il leur arrivait parfois de se livrer à de longues revues rétrospectives, mais avec l'obstination routinière de leurs préjugés démagogiques. « Comme nous avons bien fait, disaient-ils, de rejeter la proposition des questeurs ! » « Sans le coup d'État, ajoutaient-ils, Ledru-Rollin serait maintenant président de la République. » C'est ainsi qu'ils devisaient, berçant leurs éternelles chimères, jusqu'à ce que les dernières lueurs du gaz les obligeassent à regagner leur logis. — Cependant les bons Belges les observaient de loin, étourdis de tant de colères, s'émerveillant de tant d'illusions et ressentant plus de curiosité que de sympathie pour ces singuliers étrangers. Il était rare d'ailleurs que cette impression se traduisît par un procédé malveillant : car en cette contrée, l'une des meilleures et des plus hospitalières de l'Europe, il n'était presque personne qui n'eût répété le mot d'Homère : u Tout homme qui est exilé de son pays est digne de respect. » Les émigrés ne se trompaient guère sur les sentiments qu'ils inspiraient. Tout en profitant du bas prix de toutes choses, de la bonhomie générale des mœurs, du libéralisme des lois, ils perdaient rarement l'occasion de railler leurs hôtes. Ils tournaient en dérision leur manière de vivre, leur langage, leur accent. Ils se dépitaient du spectacle de ce peuple, libre quoique sous un roi, novateur et prospère quoique attaché à la tradition. Surtout ils s'impatientaient des symboles de piété qu'ils rencontraient à chaque pas ; et en cela ils étaient ingrats, car, chose étrange ! il se trouva que les ministres catholiques furent, vis-à-vis des réfugiés, plus tolérants que les ministres libéraux et moins disposés à céder aux réclamations du cabinet impérial.

Londres fut le second foyer de l'émigration française. Sur le sol britannique, une antique coutume, constamment observée, garantissait un inviolable asile ; et s'il demeurait une terre de refuge, c'était, sans contredit, celle-là. Ce grand bien de la sécurité mis à part, tout le reste manquait. L'exil en Angleterre, c'est deux fois l'exil, tant le climat est sombre, tant la vie est à haut prix, tant l'humeur des habitants et les difficultés de la langue créent une impression de glaciale solitude autour du malheureux banni qui se sent à la fois rassuré et désespéré. Les exilés de 1851, bien qu'ils retrouvassent à Londres les proscrits de 1848 et de 1849, ressentirent profondément cette douloureuse impression. Tout concourut à empirer leur sort. Sous le nom de République fraternelle, une société s'était créée dans un but d'action commune et de mutuelle assistance. Cette « république » n'eut de fraternel que son vocable, et la discorde s'y introduisit, poussée jusqu'à la violence. Sur les débris de l'ancienne association, deux autres se formèrent : la première fut la Commune révolutionnaire, la seconde la Révolution. Quels que fussent les noms, l'esprit de contention subsista. Ce ne furent que récriminations, querelles et surtout reproches de trahison : un jour, un duel s'ensuivit dans lequel succomba l'un des républicains qu'on appelait Cournet. A la désunion se joignit la misère qui était extrême par la cherté de toutes choses et la difficulté de s'employer. De France des secours arrivèrent, rassemblés avec une persévérance méritoire par un ancien ministre de 1848, M. Goudchaux, qui se fit frère quêteur pour les proscrits. Mais la misère engendre l'amertume, et, comme on songeait moins aux besoins soulagés qu'à ceux qui restaient à satisfaire, cette bienfaisance, même infatigable et dévouée, était accusée de parcimonie. Une consolation restait aux bannis. Le soir, quand ils se réunissaient dans quelqu'une de leurs tavernes accoutumées, ils pouvaient lire dans le Times, dans le Morning-Chronicle, dans le Morning-Advertiser, des articles où se reflétaient toutes leurs colères et auxquels la haine la plus implacable eût malaisément ajouté quelque trait. Napoléon HI y était dénoncé comme « le plus abominable des tyrans » : on n'avait pas assez d'invectives pour flétrir « la bande d'aventuriers qui entouraient l'usurpateur » ; et le Sénat qui avait fait l'Empire « était jugé plus lâche que celui de Tibère ». Bientôt cette suprême joie manqua : la question d'Orient ayant rapproché la France de la Grande-Bretagne, « l'abominable tyran » devint un allié, un allié que, l'année suivante, on acclama dans la Cité et jusque dans Windsor.

Abandonnés de tous, les malheureux proscrits s'épuisèrent en diverses tentatives chimériques. Sous les auspices de la Commune révolutionnaire, ils s'ingénièrent à créer en France une organisation insurrectionnelle ; ils s'efforcèrent d'y propager des pamphlets, y envoyèrent des émissaires, essayèrent même de jeter dans la circulation une sorte de papier-monnaie. La police saisit les brochures et arrêta les correspondants, misérables comparses qui expièrent par une longue captivité leur crédulité ou leur égarement. Les réfugiés, abrités par l'exil, mais désormais incapables de rien tenter dans leur propre pays, se virent réduits à fêter les anniversaires démocratiques, à manifester pour les Polonais, pour les Hongrois, pour tous les champions de la Révolution, à enterrer leurs morts bruyamment et au milieu d'exécrables imprécations. C'est en vain qu'ils espéraient fixer l'attention par le ton haussé de leur voix : quand d'aventure l'ambassade française protestait : « Vraiment, répliquaient avec dédain les ministres anglais, en quoi donc un pouvoir fort, tel que celui de Napoléon, pourrait-il être atteint par les élucubrations malsaines écloses un soir d'orgie dans quelque maison mal famée de Leicester-Square ? »

Tandis que se débattaient dans une activité stérile les plus obscurs des démagogues, les chefs avaient pour principal souci non d'attirer leurs compagnons, mais de les écarter. Ledru-Rollin, exilé depuis 1849, avait peine à se débarrasser de tous les agents suspects ou sincères qui lui proposaient toutes sortes de folles conspirations. Louis Blanc, hôte de l'Angleterre depuis 1848, cherchait à s'absorber dans le travail. Schœlcher, âme austère et droite quoique égarée par la passion, cachait mal ses impressions découragées. Au-dessus de tous apparaissait Victor Hugo, le plus important de tous ces bannis, sinon par l'influence réelle, au moins par la renommée. Réfugié d'abord à Bruxelles, il avait été contraint, après la publication de Napoléon le Petit, de chercher asile en Angleterre. Très habilement, il avait poussé son exode jusqu'à Jersey, mettant ainsi la barrière de l'Océan non seulement entre lui et la France, mais entre lui et ses importuns amis. « Jersey, disait-il, c'est une idylle en pleine mer[4]. » C'est à Jersey, puis à Guernesey qu'il organisa sa vie, sorte de pontife, mais de pontife avisé, soigneux d'embellir le temple d'où il rendrait ses oracles. S'étant fait une sorte d'oasis dans l'exil, il jugea ingénieux de se proclamer irréductible. Ingénieux, il l'était en effet : car tout lui seyait en ces îles privilégiées, et les salutaires effluves maritimes qui refaisaient ses forces aux approches de la vieillesse, et le mystère qui grandissait son prestige, et l'éloignement qui protégeait son patrimoine contre les demandes désespérées de ses compagnons : dans les cas trop pressants, une longue lettre en style apocalyptique tenait lieu de subside et ne coûtait rien en vérité, rien, si ce n'est au bon sens qui jamais ne fut plus outragé que par ce grand homme déchu.

Tel était en Belgique et en Angleterre le sort des réfugiés. Cependant, par intervalles, on pouvait lire, dans le Moniteur, des notes qui annonçaient des grâces, des remises de peine, et, d'une façon générale, semblaient promettre à tous ceux qui se soumettraient le libre retour dans leurs foyers. La proclamation de l'Empire, le mariage, les fêtes annuelles du 15 août, furent pour Napoléon III autant d'occasions de faveurs. Il arriva même que la clémence souveraine alla chercher, dans des conditions singulières, ceux qui ne songeaient pas à la solliciter. C'est ainsi qu'un jour, en octobre 1854, comme Barbès, de sa prison de Belle-Ile, avait écrit une lettre pleine de vœux patriotiques pour les combattants de Crimée, Napoléon ordonna la mise en liberté du fameux conspirateur. La suite fut assez curieuse. Le captif refusa un bienfait qui lui paraissait une injure, exigea qu'on l'expulsât de force de la prison, puis gagna la Hollande, ne voulant pas, disait-il, vivre dans une patrie asservie. Au milieu des tristesses de la terre étrangère, tous ne gardaient point cette humeur inflexible. Quand les notes officielles et les invitations à l'obéissance parvenaient dans les conciliabules des proscrits, les plus fanatiques ne manquaient pas de redoubler leurs invectives et de renouveler leur serment d'hostilité éternelle : mais d'autres baissaient silencieusement la tête, dans un immense regret de la famille et du sol natal. Se séparant un peu honteusement de leurs compagnons, ils invoquaient ou laissaient agir quelque ami officieux, signaient comme en se cachant d'eux-mêmes un désaveu, une promesse d'adhésion ; puis bientôt on apprenait qu'après de discrets adieux, ils avaient repris le chemin de la France. C'est de la sorte que se désagrégèrent d'année en année les groupes des réfugiés. L'exemple fut contagieux et le devint surtout quand, en 1856, après la naissance du prince impérial, le Moniteur[5] eut annoncé que le retour serait permis à quiconque reconnaîtrait le gouvernement légal. Dès lors, il ne resta plus loin de leur ' pays que deux sortes de bannis : ceux qui, ayant trouvé dans l'exil quelque ressource lucrative, s'y étaient pour ainsi dire naturalisés ; ceux à qui l'éclat de leur nom ou un orgueil irréductible défendait la soumission. Ceux-là seuls restèrent, mais de plus en plus aigris, mécontents des compagnons qui les avaient quittés, plus mécontents encore des républicains de France qu'ils taxaient d'indifférence, d'oubli, d'ingratitude, qu'ils accusaient de faiblesse ou de transaction, qu'ils soupçonnaient surtout de vouloir former un parti en dehors d'eux.

 

II

Ce grief était chimérique ou du moins singulièrement prématuré ; pour s'en convaincre, il suffira de dire à quel état de prostration, d'anéantissement même était alors réduit en France le parti républicain.

Tout lui manquait, et les fonctions gouvernementales d'où il était depuis longtemps exclu, et les fonctions électives d'où l'éloignaient tout à la fois les entraves officielles et la nécessité du serment. L'armée, instrument des répressions de Décembre, lui était odieuse ; et elle-même s'exaspérait de la haine que la démagogie lui avait vouée. Dans la magistrature s'affirmait de plus en plus l'esprit répressif, prêt à accentuer par une interprétation draconienne la rigueur des lois. Nulle liberté de presse, de réunion, d'association, rien en un mot de ce qui eût permis de reconstituer les cadres brisés. Une police attentive épiait les démarches, les propos mêmes, en sorte que quiconque n'était point frappé se trouvait du moins suspect. Cette surveillance elle-même eût été inutile : car l'opposition démocratique, accablée par le souvenir des fautes et des erreurs passées, n'eût alors trouvé d'appui nulle part. Tout conseillait t'obéissance, tout jusqu'à l'aspect de Paris d'où disparaissaient sous les démolitions les vieux repaires d'émeute et, qui, de tous côtés, s'ouvrait à de grandes et larges voies propices aux J. promptes répressions.

Quand un parti est abattu, la sagesse conseille parfois, non de lui porter le dernier coup, mais de lui laisser par certains côtés l'illusion de la vie. A l'opposition démocratique vaincue l'Empereur daigna laisser un journal : mais était-il bien à elle ? n'était-il pas plutôt au gouvernement ?

Ce journal était le Siècle. Notre génération, habituée aux dangers et aux avantages de la presse libre, comprendrait mal quel fut son sort et s'étonnerait à la fois de sa vogue et de sa faiblesse. Sa vogue fut la conséquence de son monopole : conservé seul dans la disparition commune de ses confrères, il s'enrichit de toutes les ruines et, bon gré, mal gré, hérita de toute une clientèle qui, faute de mieux, le subit plus encore qu'elle ne l'accepta. Quant à sa faiblesse, elle dérivait de sa situation même qui l'obligeait à ne parler qu'avec la permission de ceux qu'il était appelé à combattre. On connaît ces dialogues philosophiques où tous les personnages sont sacrifiés à un seul et se gardent bien de pousser leurs objections au-delà de ce qu'exige le triomphe du rôle principal. Le Siècle avait une destinée pareille : maintenu par un privilège unique, il avait le droit de censure, mais à la condition qu'il semblât créé moins pour attaquer le gouvernement que pour lui donner la réplique. État précaire et cependant enviable ! Car il assurait beaucoup de lecteurs, sinon beaucoup de considération, et surtout des bénéfices qui furent superbes. Le rédacteur en chef qui fut M. Havin s'accommoda ingénieusement à ce rôle, rôle d'ennemi et de compère tout ensemble. Le Siècle enflait le ton de ses articles, affirmait bruyamment les conquêtes modernes, puis, à la moindre alerte, redevenait petit devant le bureau de la presse et sagement assourdissait ses éclats. Cette raideur mêlée de souplesse plaisait fort aux actionnaires qui s'enrichissaient, et n'était qu'à demi blâmée par les abonnés qui n'auraient pas eu de gazette du tout s'ils n'avaient eu celle-là. Cet extraordinaire journal rendit au parti vaincu deux services : le premier, ce fut d'empêcher qu'on ne le crût tout à fait mort ; le second, ce fut de prêcher une sorte de démocratie aux allures bourgeoises qui rallia bon nombre de ceux que le socialisme avait effarouchés. Mais qu'étaient-ce que ces maigres services auprès des bons offices qu'il rendit au gouvernement impérial ? Qui eût osé accuser l'Empire de despotisme quand chaque jour, sous son agrément tacite, un journal d'une immense publicité proclamait les principes de 89, la souveraineté du peuple, les inaliénables prérogatives de l'État laïque ? Le Siècle se chargeait de satisfaire dans le pays ce besoin d'opposition qu'on ne pouvait supprimer tout à fait ; et le plus original, c'est que le gouvernement donnait ou retirait à son gré les lettres de marque pour courir sur lui-même. Ce n'est pas tout. Voulait-on lancer une idée, propager une nouvelle ? L'embarras eût été grand si on n'avait eu que les journalistes gagés, suspects de parler par ordre : en cette occurrence, le Siècle était là qui servait de ballon, et de ballon captif. Le Siècle eut encore une bien autre opportunité. Quand l'Empereur jugeait bon de desserrer un peu son alliance avec le parti religieux, il lui suffisait d'un signe et de lâcher bride au Siècle. C'était alors, parmi les collaborateurs de M. Havin, un feu roulant d'articles sur la Saint-Barthélemy, la révocation de l'édit de Nantes, Voltaire, Galilée, l'Inquisition, la torture, Pascal, les Provinciales, les Jésuites, le droit du seigneur, le tout s'allongeant en d'interminables colonnes qui charmaient les habitués des cafés, ravissaient les commis voyageurs, rendaient en revanche soucieux les catholiques et faisaient dire à Louis Veuillot : « Le Siècle est sous la protection de la police, et l'Univers sous sa surveillance. » Quand la leçon avait été suffisante, un communiqué venait, bien sec, dogmatique, hautain, qui coupait court à ces flots d'éloquence et refaisait de Napoléon le fils aîné de l'Église : puis, derechef et pour rétablir l'équilibre, le torrent recommençait à couler jusqu'à ce qu'un nouveau signal l'arrêtât une seconde fois. Napoléon avait réalisé cette merveille de devenir le régulateur de l'opposition elle-même : il favorisait ou entravait l'introduction des idées démocratiques un peu comme sous le régime de l'échelle mobile on accélérait ou ralentissait tour à tour l'entrée des grains : à son gré, il ouvrait ou fermait les écluses suivant qu'il lui convenait de hausser ou d'abaisser le niveau de l'autorité ou du libéralisme, de la libre pensée ou de l'orthodoxie.

Tel était le seul grand journal du parti démocratique, et on voit qui en dirigeait les fils. Dans cet universel abandon, la plupart des républicains plièrent sous la destinée et pourvurent uniquement à leur sort privé, puisque tout le reste leur échappait. Aussi bien, de ce côté même, la prudence n'était pas superflue : officiers ministériels, ils avaient à redouter les censures, les réprimandes, les destitutions, châtiments d'une hostilité trop ardente : médecins, négociants, artisans, ils avaient à ménager leur clientèle qui, sous la défaveur attachée à la démagogie, menaçait de les délaisser : imprimeurs, ils devaient se garder des incartades qui eussent amené le retrait de leur brevet : écrivains, ils étaient tenus à ne pas effaroucher les éditeurs, à se mettre au diapason nouveau, à chercher en dehors de la politique des sujets neutres et pourtant dignes d'intérêt. Beaucoup se réfugièrent au barreau, où ils trouvèrent une vie digne, des ressources honorables et des succès d'autant plus remarqués que partout ailleurs l'éloquence était bannie. Quelques-uns se lancèrent dans les affaires de banque ou de finances : ce fut le très petit nombre, car la plupart des républicains d'alors avaient peu de capitaux, étaient plus avides de bruit que de fortune et plus habiles à manier la parole que les chiffres. D'autres trouvèrent dans la presse littéraire leur gagne-pain. Plusieurs tentèrent d'aller aux jeunes gens et de les réunir en quelques-unes de ces parlotes qui, dans la suite du règne, prirent un si grand développement ; ainsi fit M. Bastide, l'ancien ministre des affaires étrangères : la tentative ne lui réussit point ; à peu de temps de là, quelques-uns de ses auditeurs furent impliqués dans une affaire de complot ; lui-même, appelé comme témoin devant la cour d'assises, s'entendit reprocher dans une mercuriale assez aigre l'esprit qui animait ses disciples[6] ; et cette désagréable remontrance fut le seul fruit de son apostolat. Cependant un grand nombre de démocrates restaient qui se trouvaient dans la misère, soit qu'une longue détention les eût privés de leur emploi, soit que la défiance ou la timidité de leurs patrons les eût évincés de leur place. M. Goudchaux, en même temps qu'il quêtait pour les émigrés, se mit à recueillir des offrandes pour ses coreligionnaires de l'intérieur. Tâche ingrate à double titre : à entendre les assistés, l'assistance était bien mince : à entendre le gouvernement, elle soulageait moins la pauvreté qu'elle ne soudoyait le crime. Les listes ayant été saisies et divulguées, on vit, parmi les bénéficiaires des aumônes démocratiques, le nom de la veuve de Vappreaux, l'un des assassins du général Bréa, et aussi d'autres noms compromis dans les conspirations[7] : aussitôt les journaux officieux protestèrent et se plurent à signaler la solidarité, faite de peur ou d'impéritie, qui liait, disaient-ils, tous les républicains, depuis les plus intègres comme M. Goudchaux jusqu'aux artisans habituels de meurtres ou de séditions.

Au milieu de cette accalmie forcée, c'est seulement dans les bas-fonds où l'écume s'agite qu'on trouve alors quelques traces d'activité, mais d'activité désordonnée, perverse et criminelle. Là se trament les conspirations ; — là se méditent, pour certains jours d'anniversaires ou de funérailles, de chimériques projets de soulèvements ; — là s'ourdissent quelques plans d'émeutes provinciales, folles équipées à peine dignes de mémoire.

Parmi les complots, le premier en date fut celui qu'on appela le complot de l'Opéra-Comique. Au printemps de 1853, la police fut mise sur la trace de menées mal définies encore et mystérieuses, mais qui paraissaient avoir pour but l'assassinat le l'Empereur. Le 2 juin, quelques individus obscurs, entre autres Foliet, Alix, Ruault, connus seulement dans les sociétés secrètes, furent vus se dirigeant vers le Palais-Royal et discutant un projet de barricades. Le 3, ils se rassemblèrent à la Chapelle Saint-Denis, chez un ancien transporté de Juin qu'on appelait Decroix. La présidence du conciliabule fut déférée à Foliet, qui parla longtemps et surtout s'enquit de savoir si on pourrait, comme en 1848, compter sur les ouvriers et en particulier sur ceux des voies ferrées. « Oh ! non, répliqua un nommé Vauthier, employé au chemin de fer d'Orléans, ils sont bien changés, ils sont maintenant chefs de famille, et, avec l'âge, la raison est venue[8]. » Le 5 juin, une troisième réunion eut lieu au milieu des terrains vagues qui avoisinaient les fortifications. De nouveau on se préoccupa de l'organisation des barricades ; on s'assura d'une imprimerie, on se vanta même d'avoir, avec des tuyaux à gaz, fabriqué des canons, vingt-six, disait-on, lesquels (chose rassurante pour l'ordre social !) avaient coûté en tout 150 francs. Le plan fut de tirer sur l'Empereur dès que l'occasion favorable se présenterait ; puis on promènerait son cadavre, on proclamerait la République, on établirait la dictature de Blanqui, toutes choses qui paraissaient presque faciles à ces pauvres esprits faibles autant que pervers. Depuis deux heures, on s'entretenait de la sorte quand l'approche d'un gendarme donna l'alarme, et subitement tous se séparèrent dans diverses directions.

On apprit le lendemain que l'Empereur se rendrait le 7 juin de Saint-Cloud à l'Hippodrome. Ne serait-ce pas « l'occasion favorable » ? Les conjurés le pensèrent : plusieurs d'entre eux se groupèrent à l'entrée du bois de Boulogne, d'autres, et en plus grand nombre, près de l'Hippodrome. Mais la police tenait les fils de la naïve et misérable équipée, et toutes les mesures furent prises pour assurer, soit sur le parcours, soit à l'entrée ou à la sortie du spectacle, la sécurité de l'Empereur[9]. Le 8, un nouveau conciliabule eut lieu auquel se mêlèrent quelques étudiants. Le coup de main manqué la veille fut reporté au jour où s'ouvrirait l'Exposition d'horticulture. Si incohérents que fussent ces desseins, l'autorité jugea qu'il était temps d'y couper court. Dans la nuit du 8 au 9, Foliet et ses principaux compagnons furent arrêtés ; l'imprimerie fut saisie chez un Valaque, nommé Bratiano ; quant aux canons, on ne put les retrouver, mais la description qu'on en eut rendit peu curieux de continuer les recherches, et on estima qu'ils ne pourraient nuire qu'à ceux qui s'en serviraient.

Uno avulso, non deficit alter. Le projet fut repris, et avec un peu moins d'impéritie, par un Belge qu'on appelait de Meren. Le 3 juillet, de Meren réunit à Saint-Mandé tous ses complices ; puis, le 5, comme l'Empereur devait aller à l'Opéra-Comique, il leur assigna leur poste, soit dans la rue ou sur le boulevard, soit au café du Grand-Balcon, et leur fournit des armes. Il n'oublia rien, pas même de convoquer sur les lieux un chirurgien pour soigner les blessés[10]. Quand passerait la voiture du souverain, les conjurés s'en approcheraient en criant : Vive l'Empereur ! Puis de Meren donnerait le signal en tirant deux coups de pistolet sur la voiture impériale et consommerait l'attentat. Heureusement les agents de la sûreté, déjà sur leurs gardes, eurent bien vite reconnu les mêmes figures sinistres qu'ils avaient déjà vues le mois précédent aux abords de l'Hippodrome. Ils arrêtèrent les suspects et, en les fouillant, constatèrent que neuf d'entre eux étaient porteurs de poignards et de pistolets chargés[11].

L'enquête eut pour objet moins de répartir les responsabilités entre ces misérables comparses que de rechercher leurs inspirateurs. N'était-ce pas de Londres qu'ils avaient reçu leur mot d'ordre, leurs fonds, leurs instructions ? A cet égard, les indices recueillis demeurèrent trop peu précis, trop peu solides pour échafauder une accusation. Chez presque tous les inculpés, on trouva en manuscrits ou en imprimés les appels des réfugiés étrangers ; certaines déclarations permirent de croire à des intelligences suivies avec l'Angleterre ; à entendre l'un des prévenus, l'ancien représentant Charras avait tout su. Mais quelle certitude fonder sur ces dénonciations incohérentes ou intéressées ? Comme l'instruction durait déjà depuis plus de deux mois, des perquisitions furent faites chez quelques républicains notables, M. Goudchaux, le docteur Guépin et aussi Delescluze, frère de l'ancien commissaire général du Nord ; on procéda même à quelques arrestations, la plupart non maintenues. Toutes ces mesures rigoureuses n'aboutirent qu'à des résultats illusoires ; chez M. Goudchaux on saisit les listes de secours pour les proscrits, ailleurs on surprit la trace de quelque association clandestine ; mais nulle part n'apparut un plan d'ensemble qui permît de dénoncer une vaste conspiration anarchique. Pendant ce temps, les auteurs du complot comparaissaient devant la Cour d'assises. Sept d'entre eux, au nombre desquels était de Meren, furent condamnés à la déportation ; quatorze autres furent frappés de détention, de bannissement ou d'emprisonnement. Ceux que le jury acquitta furent renvoyés devant les tribunaux correctionnels pour affiliations secrètes.

Tel fut le complot de l'Opéra-Comique. D'autres complots suivirent, signes d'une haine obstinée autant qu'impuissante. — Un an plus tard, le 11 septembre 1854, près de Pérenchies, village de la banlieue de Lille, une machine infernale fut découverte, cachée sous les rails du chemin de fer. Le but n'était que trop clair. L'Empereur était alors à Calais, et on avait annoncé que, le lendemain 12 septembre, il partirait pour Tournay afin de rendre au roi des Belges la visite que celui-ci lui avait faite. Or, de Calais à Tournay, une seule voie existait, celle où l'on venait de faire la sinistre découverte. L'enquête ultérieure établit que cet engin avait été fabriqué à Bruxelles par deux réfugiés français, les frères Jacquin. A raison des lacunes de la loi belge, lacunes comblées l'année suivante, l'extradition ne put être accordée, et les deux misérables, simplement expulsés du royaume, trouvèrent asile sur le sol anglais. L'introducteur de la machine était un nommé Dhenin, de Lezennes, qui fut condamné par la Cour d'assises du Nord aux travaux forcés à perpétuité. — A ce complot succédèrent des attentats isolés : ce fut, le 28 avril 1855, celui de Pianori, qui, aux Champs-Élysées, tira sur l'Empereur, sans l'atteindre, deux coups de pistolet, fut condamné à mort et périt sur l'échafaud, emportant dans la tombe le secret de son crime[12] : ce fut, quatre mois plus tard, celui de Bellemare, pauvre fou qu'on enferma à Bicêtre. Sous ces tentatives répétées, l'opinion publique s'émut, et au point d'inventer des crimes imaginaires. C'est ainsi qu'un jour on assura qu'un cent-garde avait tiré sur l'Empereur, et la rumeur circula avec une telle persistance que le Moniteur dut en termes exprès la démentir[13]. Ce qui n'était pas simulé, c'étaient les rapports de police qui, dès cette époque, laissaient pressentir que l'Italien Pianori aurait, parmi ses compatriotes, des imitateurs. Le complot de Tibaldi en 1857, celui d'Orsini en 1858 devaient, à bref délai, justifier cette prévision. Mais ces complots, le second surtout qui eut des conséquences si terribles, trouveront place en leur lieu.

Tandis que des hommes pervers, maniaques ou fanatiques, s'acharnaient contre la vie du souverain, d'autres, dans les mêmes bas-fonds sociaux, d'autres, moins criminels, mais plus chimériques encore, se flattaient de hâter par l'émeute la fin d'un règne détesté. La folie était grande. Quelle insurrection eût pu réussir quand tout était préparé avec tant de soin pour prévenir ou disperser tout rassemblement suspect ! Pourtant, dans la compression générale, une circonstance restait où le gouvernement tolérerait sans doute que l'opposition se réunit, c'était celle où quelque démocrate fameux étant mort, ses amis se presseraient autour de ses restes afin d'honorer ses funérailles. Serait-il tout à fait impossible que ce cortège funèbre, protégé contre toute brutalité par les bienséances et la pitié, se transformât en un cortège séditieux, et trop vite pour que la police pût le dissoudre à temps ? Alors naîtrait quelque vaste bagarre, quelque tumultueuse manifestation, et, qui sait ? peut-être une émeute. Le parti révolutionnaire a, comme les autres, ses traditions ou, si l'on veut, ses routines. On se souvenait du général Lamarque et de ses sanglantes obsèques. Bientôt on en vint à penser que le seul service qu'un républicain notable pût rendre désormais, c'était de mourir à temps et de fournir à ses coreligionnaires la bonne aubaine d'un cadavre illustre.

Les morts ne manquèrent pas. Le 23 octobre 1853, on apprit qu'Arago venait de terminer à l'Observatoire sa longue et laborieuse carrière. Ancien membre du gouvernement provisoire, éminent par la science, le caractère, l'intégrité, Arago semblait la décoration du parti démocratique qui le respectait beaucoup, qui en même temps le craignait fort, tant il le savait sévère pour ses amis ! Dans la mort, ces nuances s'effaçaient, et il ne restait plus qu'un cercueil glorieux qui, dans la grande traversée de Paris, depuis l'Observatoire jusqu'au Père-Lachaise, éveillerait bien des souvenirs, susciterait bien des regrets, ferait gronder peut-être bien des colères. Sous cette impression d'espoir, tout ce que le parti démagogique comptait encore d'actif et de remuant se donna rendez-vous sur le passage du cortège, sans plan bien art-été, mais avec le dessein de provoquer ou de grossir tous les incidents d'où le trouble pourrait naître. Par malheur, le gouvernement savait aussi l'histoire, et les républicains n'étaient pas seuls à se rappeler le général Lamarque. Deux conduites étaient possibles : l'une qui supprimerait brutalement la foule et précipiterait les funérailles, l'autre qui confisquerait le mort sous prétexte de le mieux honorer. Avec une sagesse avisée, la seconde attitude fut adoptée. Membre de l'Académie des sciences, savant connu de toute l'Europe, Arago était un personnage officiel : aussi fut-il décidé que tous les hommages officiels lui seraient rendus, et avec une profusion où tout le reste s'absorberait. Au jour des obsèques, on vit arriver à l'Observatoire le maréchal Vaillant avec les voitures à la livrée impériale, le ministre de la marine M. Ducos, les aides de camp du prince Napoléon, puis un nombre inusité d'officiers de tous grades, qui sans doute se souvenaient que le défunt avait été ministre de la guerre. Ce n'est pas tout. Toujours pour rendre honneur au mort, les gardes de Paris, tant à pied qu'à cheval, avaient été convoqués. En outre, afin de mieux rehausser la cérémonie, quatre régiments d'infanterie avaient été appelés à fournir de forts détachements, un peu plus forts même que de coutume. C'est sous cette imposante escorte que le cortège, après le service funèbre de Saint-Jacques du Haut-Pas, commença le long trajet (on pourrait presque dire le voyage) qui ne finirait qu'au Père-Lachaise. On traversa la rue Saint-Jacques, la rue Soufflot, la place du Panthéon, puis les rues Clovis et des Fossés-Saint-Victor, tous ces quartiers non encore entamés par les démolitions. A mesure qu'on avançait, la foule grossissait, et l'on constatait avec un intérêt mêlé de surprise combien le collaborateur de Biot et de Fresnel comptait d'admirateurs jusque dans les faubourgs. Volontiers les admirateurs eussent été plus bruyants : mais les baïonnettes semblaient à double fin, pour défendre l'ordre aussi bien que pour honorer la dépouille. C'est au milieu de ce silence imposé et de ces muettes colères que le convoi funèbre franchit le pont d'Austerlitz, passa près de Mazas, coupa la place de la Bastille, s'engagea dans la rue de la Roquette et enfin atteignit le cimetière. Là, M. Flourens, au nom de l'Académie, l'amiral Baudin, au nom du Bureau des longitudes, louèrent le savant, et c'était justice ; ils louèrent aussi l'homme désintéressé qui, pendant son passage au pouvoir, avait refusé tout émolument afin de ne point aggraver les charges de la République. De loin la foule contemplait tout cet appareil, profondément déçue, profondément vibrante, mais sévèrement contenue. Après ces éloges, le cercueil, descendant dans la fosse, échappa à tous, adversaires ou partisans. Telles furent ces étranges funérailles. Ainsi l'avait voulu le gouvernement ; ainsi l'eût voulu peut-être Arago lui-même, l'homme le plus hautain, le plus ennemi du désordre, et, de tous les républicains, celui qui dissimula le moins le dédain que lui inspirait son propre parti.

Quatre mois plus tard, une nouvelle perte éveilla de nouvelles espérances. Le 27 février 1854, Lamennais rendit le dernier soupir. Cette fois, le défunt ne pouvait être confisqué sous prétexte d'honneur. Aucune académie ne l'avait reçu ; aucune décoration n'avait orné sa poitrine ; aucune dignité n'était venue le chercher dans sa solitude hautaine, en sorte que, dans la mort comme dans la vie, il n'avait d'autre éclat que celui de. sa grandeur et de sa chute. Lui-même avait prescrit que tout cérémonial fût écarté de ses funérailles. En cette occurrence, comme on savait que le parti démagogique épiait l'occasion vainement attendue jusque-là, le gouvernement se fit l'interprète des volontés du mort. Lamennais avait voulu le silence : l'autorité veilla à ce qu'il fût obéi, obéi peut-être au-delà de ce qu'il eût souhaité. Avant même que le corps fût déposé dans le cercueil, un communiqué adressé aux journaux annonça que nul ne serait admis à suivre le convoi si ce n'est les parents, les exécuteurs testamentaires et quelques amis parcimonieusement désignés. Le 1e mars qui était le mercredi des Cendres, à une heure matinale, le corbillard des pauvres s'arrêta au quartier du Marais devant l'humble demeure où l'infortuné grand homme avait vécu ses derniers moments : point de prêtre près de celui qu'en un accès d'enthousiasme on avait osé comparer à Bossuet ; point d'assistance, si ce n'est quelques fidèles, et encore mêlés aux gens de police importunés de la corvée et pressés d'en finir ; çà et là, par un contraste poignant, les traces non encore effacées des orgies de la veille : puis au loin, à travers la brume qui enveloppait toutes ces tristesses, des groupes qui, incessamment, essayaient de se reformer et qu'incessamment aussi les sergents de ville dispersaient. Au faubourg Saint-Antoine, les bandes devenant plus nombreuses, la force publique les coupa et même intercepta la rue afin d'empêcher toute apparence de cortège. Qu'importait au surplus ? Police et peuple étaient également irrespectueux du mort, celle-là dans son empressement à l'enfouir, celui-ci dans son ardeur à l'utiliser pour ses colères. Dès qu'on fut arrivé au cimetière, brusquement les portes se refermèrent. Dans une hâte à peine décente, on s'achemina vers la fosse commune. Aucun discours, aucun adieu, aucun des rites traditionnels qui voilent ou transfigurent les dernières séparations, mais partout les désespérantes et glaciales images de la mort solitaire, inconsolée. Enfin le cercueil disparut-sous les mottes de terre durcie qui retombaient avec un bruit sec sur les planches de bois, et les rares amis disparurent, à la fois émus de la scène et soulagés que ce fût tout. Pendant une heure encore, aux abords du cimetière, on entendit quelques cris, quelques refrains de la Marseillaise, le bruit des rixes avec les sergents de ville : puis tout s'apaisa, et bientôt même les troupes, qui, par surcroît de vigilance, avaient été massées dans le faubourg, reprirent, à travers les rues redevenues indifférentes, le chemin de leur quartier.

Complots, séditions, tout échappait à la démagogie, et ses morts mêmes lui étaient jalousement dérobés. A défaut de Paris, la province se prêterait-elle à quelques soulèvements partiels ? Il était invraisemblable de l'espérer. A quoi d'ailleurs eût servi une échauffourée, même heureuse ? Cependant, dès la fin de 1853, comme la cherté du grain était extrême, il fut visible que, malgré la compression de l'Empire, les prédications socialistes, si ardentes avant le coup d'État, avaient çà et là laissé quelques traces. A la misère, fruit de la disette, la guerre de Crimée vint ajouter ses deuils, et quand, en 1855, la guerre se prolongeant, le bruit grossi de sanglants échecs se propagea, on put observer, en certains endroits, quelques légers symptômes de désaffection[14]. A des agents subalternes, fanatiques ou abusés, il ne fallait pas davantage pour qu'ils reprissent espoir. C'est surtout dans la vallée inférieure de la Loire qu'ils concentrèrent leurs efforts. Ces menées obscures provoquèrent aux environs d'Angers, parmi les ouvriers des ardoisières de Trélazé, une sorte de prise d'armes, turbulent épisode qui contraste avec la soumission générale invariablement maintenue partout ailleurs.

Plusieurs causes diverses entretenaient en ces lieux l'esprit de fermentation. Les ouvriers ardoisiers non seulement se plaignaient de la cherté des vivres, mais aspiraient à écarter la concurrence des travailleurs étrangers : puis ils étaient en grand nombre affiliés à une société secrète qu'on appelait la Marianne, et on leur représentait l'Empereur ou, ainsi qu'on disait, le gouverneur comme l'auteur de tous les maux, comme celui dont il fallait à tout prix se débarrasser. Sur ces masses ignorantes et crédules deux hommes avaient pris quelque empire : l'un, plus vaniteux que résolu, s'appelait Secrétan ; l'autre, d'allures plus énergiques, se nommait Attibert. Au commencement d'août 1855, Secrétan se rendit à Paris. Ce qu'il y fit et quels encouragements il en rapporta, on l'ignore. Cc qui est certain, c'est qu'à son retour, un soulèvement fut organisé qui éclaterait dans la nuit du 2G au 27 août. Le plan révélait, à défaut d'habileté, une naïveté singulière ou une singulière audace. A deux heures du matin, les bandes, armées de leur mieux, se réuniraient dans les plaines de Trélazé et, en toute hâte, se dirigeraient vers Angers : à l'entrée dans le faubourg, elles opéreraient leur jonction avec les affiliés recrutés dans la ville : puis on s'emparerait du château, des casernes, de la Préfecture, de la Banque, de la recette générale. On n'allait point au-delà ; et le reste était laissé à la fortune.

A Angers, certains avis parvinrent à l'autorité. Ce qui favorisa la tentative, ce fut sa folie même. On ne pouvait croire qu'un projet si insensé ne fût une mystification. A tout hasard et sans qu'on crût au péril, la police fut mise sur ses gardes et la garnison consignée. Cependant, à Trélazé, Attibert et ses compagnons préparaient leur coup de main. Dans la soirée du 26, ils entraînèrent les ouvriers, les uns par les menaces, les autres par les promesses. « On va demander, disaient-ils, la diminution des vivres : il faut que tout le monde marche[15]. » Le maire, homme énergique, était alors absent, en sorte que les citoyens paisibles se trouvèrent abandonnés. La caserne de gendarmerie fut occupée et le bourg livré aux meneurs. On prit, partout où on en put trouver, des armes de toutes sortes, pistolets, fourches, haches, broches à rôtir. Ainsi se recruta une bande de six cents hommes qui, grossie par les groupes des communes voisines, se rallia dans la plaine de Trélazé et de là marcha sur Angers. Les conjurés atteignirent sans encombre le faubourg de la Madeleine, où ils espéraient rencontrer leurs complices. Là s'arrêta leur fortune. Au-devant d'eux nul ne parut. C'est que l'autorité, éclairée enfin par de nouveaux rapports, avait fait arrêter, au moment où ils se rassemblaient sur le Mail, les affiliés de la ville : avec eux avait été appréhendé Secrétan, venu pour organiser le mouvement dans la cité. Anxieuses et déconcertées, les bandes de Trélazé font halte : les uns hésitent, comme se repentant déjà de leur folie ; les autres, se préparant à l'action, aiguisent leurs sabres ou leurs haches contre les pierres du pont du chemin de fer. Enfin on se décide à changer l'itinéraire et à se diriger vers le Champ de Mars, clans l'espoir d'y rencontrer les alliés invisibles dont le concours a été promis. On avait à peine fait quelques pas qu'on rencontra, non « les frères et amis », mais la troupe qui, débouchant subitement de la rue Bressigny, prit de flanc les manifestants et, sans tirer un seul coup de fusil, les dispersa de tous côtés.

Le surlendemain, le Moniteur apprit à la France, fort déshabituée de ces sortes d'émotions, l'émeute plus ridicule encore que dangereuse de Trélazé et d'Angers. Six semaines plus tard, l'aventure eut son épilogue. Devant la Cour d'assises comparurent en deux séries quatre-vingt-quatre accusés. Ce procès permit de passer une fois encore en revue les restes de ce socialisme provincial qui, en 1851, aspirait à tout déborder. Attibert se montra arrogant. Comme le président lui reprochait sa conduite : « Nous ne venions pas pour piller, répliqua-t-il avec insolence, nous venions attaquer Angers comme vous avez attaqué Sébastopol[16]. » Le langage de ses compagnons ne répondit guère à cette orgueilleuse assurance : les uns s'excusèrent humblement, alléguant la violence et ajoutant que « s'ils avaient marché, c'était par crainte d'être fusillés » : les autres se prétendirent trompés ; ils ne voulaient, disaient-ils, que « demander la diminution des vivres » : les plus hardis convinrent qu'ils s'étaient soulevés « pour cause politique ». « Mais, leur répliquait-on, le gouvernement n'était pas à Angers. » Ils se taisaient alors et baissaient la tête, en pauvres gens trompés par de funestes déclamations[17]. Attibert, Secrétan, ainsi qu'un nommé Pasquier, furent condamnés à la déportation, et la plupart des autres furent frappés de peines sévères. Vis-à-vis du plus grand nombre, la clémence impériale adoucit les sentences ; et vraiment elle pouvait s'exercer sans réserve : qui donc se souciait des émeutiers d'Angers ? qui les connaissait ? qui eût surtout songé à les imiter ?

C'est ainsi que, dépossédé de toutes ses armes, le parti démagogique s'usait en des menées de plus en plus stériles. De temps en temps, soit à huis clos, soit devant un auditoire indifférent, l'une des chambres correctionnelles appelait devant elle quelque misérable comparse. Celui-ci avait introduit les séditieuses brochures d'Angleterre ou de Belgique : celui-là avait relié les tronçons de quelque ancienne affiliation secrète : tel autre avait recélé dans sa mansarde de la poudre, des capsules, un moule à balles, le tout mêlé à des portraits de Ledru-Rollin ou de Robespierre et à des bons des comités de Londres. Au cours des débats était lue quelque correspondance, niaise le plus souvent sous ses airs mystérieux, et que le ministère public, avec une obstination presque enfantine, s'efforçait d'élever à la hauteur d'un document subversif. Puis les avocats se levaient pour plaider, mais plaidaient avec lassitude, aussi fatigués de leurs clients que de leur propre rôle. Le jugement lui-même passait inaperçu, en sorte que tout échappait, même le bénéfice de la persécution. Cet universel abandon, il n'était pas un seul républicain clairvoyant qui ne le comprît. Tous s'épuisaient en vain à discerner les chances de l'avenir. Ils ne voyaient partout que le spectacle, désolant pour eux, d'un peuple soumis, d'un gouvernement assez fort pour tout braver ; et, dans cette détresse, ils n'invoquaient plus qu'une seule puissance, celle de ce Dieu inconnu qui, chez nous comme dans Athènes, a toujours ses autels.

 

III

La destinée, si contraire aux républicains, était-elle plus propice aux partisans de Henri V ou, comme on disait alors aux légitimistes ?

Le Coup d'Etat les avait jetés en un cruel embarras. Voter contre Louis-Napoléon, c'était s'allier à la Révolution ; se prononcer pour lui, c'était trahir le principe monarchique. Dans cette grande perplexité, le comité directeur du parti engagea ses amis à s'abstenir[18]. A quelques-uns le conseil parut bien timide : c'est ainsi qu'à Nantes, le marquis de Coislin parvint à afficher le décret de déchéance porté contre Bonaparte par l'Assemblée législative à la mairie du Xe arrondissement[19]. D'autres, au contraire, jugèrent ces instructions excessives et, se fondant sur les nécessités sociales, jetèrent dans l'urne un suffrage d'absolution. Plusieurs, enfin, réussirent à se figurer que Louis-Napoléon n'était que le précurseur de la royauté et, comme ils disaient, préparait le lit de Henri V : incroyable illusion dont les correspondances contemporaines portent en certains endroits la trace.

Quelle que fût cette confusion, le nouvel ordre de choses, en ajournant indéfiniment tout retour monarchique, laissait aux monarchistes des positions acquises et, pour ainsi dire, des places de sûreté d'où il eût été malaisé de les déposséder s'ils ne s'en retiraient volontairement. En maintes communes, surtout dans l'Ouest et dans le Midi, les administrations municipales étaient entre leurs mains ; ils siégeaient nombreux, très nombreux même, dans les conseils généraux ; en bien des villes, ils formaient la majorité dans les Commissions hospitalières ou de bienfaisance ; ailleurs, ils avaient introduit dans les Chambres ou les Tribunaux de commerce leurs meilleurs, leurs plus solides éléments bourgeois. Dans presque toutes les administrations, ils avaient des adhérents, adhérents discrets, mais singulièrement utiles en un pays centralisé comme le nôtre. Assez effacés jusqu'en 1848, ils s'étaient depuis cette époque remis au train des affaires publiques, et cela au grand profit général ; car ils se recommandaient presque toujours par l'intégrité, et aussi par l'esprit d'indépendance qu'ils tenaient de leur fierté native et de leur fortune. Quel sort leur ferait l'Empire ? La perspective ne serait, à vrai dire, ni bien étendue ni bien flatteuse. Il leur faudrait cheminer dans une voie étroite, loin de l'empressement 'adulateur qui les eût faits renégats et loin de l'opposition bruyante où personne ne les eût suivis : il leur faudrait accomplir des tâches modestes, sans aucun espoir de renom et sans grand espoir de gratitude : il leur faudrait déplaire peut-être au prince aimé de l'exil, se garder des grâces du prince qui régnait, entendre autour de soi le reproche d'ambitions mesquines ou de calculs dans la fidélité. Tel quel, le devoir, pour être obscur et ingrat, ne se montrait pas moins pressant. Ce devoir était de ne point abandonner, par dépit ou dédain du second rang, les débris d'influence qui subsistaient, de s'y cantonner, au contraire, par prévoyance ou patriotisme. De là on pourrait, non pas gouverner, mais faire passer par intervalles de salutaires conseils, contrôler encore l'emploi des deniers publics, veiller au patrimoine des pauvres, assurer la bonne administration communale, concourir à l'œuvre de la justice. Ce serait sans doute l'effacement, du moins ce ne serait point la mort. Serait-ce même toujours l'effacement ? Que dans l'avenir un grand danger survînt, qu'un jour la base des libertés publiques fût élargie, et on serait là, avec une clientèle sinon très nombreuse, au moins non accoutumée à chercher ailleurs son mot d'ordre, avec des habitudes de travail non abandonnées, avec le sang-froid et la rectitude qui se puisent dans le maniement, même modeste, des affaires publiques : on serait prêt, prêt à saisir les chances de la fortune ou à alléger le poids des malheurs publics : que si la royauté, la royauté libérale et nationale ne devait point revenir, peut-être du moins pourrait-on, par cette sage conduite, accomplir à la longue, même sans elle, une portion de ce qu'elle-même eût fait.

C'est ainsi que le parti royaliste pouvait être non pas tout, non pas même beaucoup, mais quelque chose. De l'exil un ordre vint qui lui prescrivit de n'être rien.

J'éprouve quelque embarras à parler d'un prince mort en terre étrangère, sacré par sa naissance, ses malheurs, ses vertus, et j'aimerais que, vis-à-vis d'une mémoire si auguste, l'hommage ne se mêlât d'aucune ombre. Jeune encore à cette époque, M. le comte de Chambord s'était fait une place à part dans la grande famille des rois sans couronne. Il la devait à l'austérité de ses mœurs, à la haute sérénité de ses vues, à ses habitudes laborieuses, à son libéralisme sincère. Parmi ceux qui le visitaient, il n'en était guère qui ne revinssent charmés de sa haute culture intellectuelle, de sa bonne grâce et de sa bonté. Par intervalles, sous forme de lettres à ses amis, il s'adressait à la nation elle-même, et telle était en ces circonstances la mesure exquise de son langage que ces lettres recueillies plus tard laissent, aujourd'hui encore, une impression touchante faite d'admiration et de regret. Mais un des grands malheurs de l'exil est la privation de la vérité. On la repousse lorsque, entourée d'amertume, elle vient des ennemis ; quant aux amis, ils se gardent de l'apporter, ou plutôt ils ne l'apportent que par fragments triés et choisis, ce qui est pire que de ne rien apporter du tout : les plus courageux arrivent avec l'intention de parler bien haut, puis, attendrissement ou timidité, se taisent devant le maître malheureux. Un peu isolé du monde extérieur, M. le comte de Chambord s'était fait, dans sa vie solitaire, une sorte de doctrine à lui, à la fois très large et très étroite : très large, à cause de son intelligence et de ses abondantes lectures ; très étroite, à cause de son entourage, de ses alliances, des influences de toute sorte qui, autour de lui, emprisonnaient la lumière ou ne la laissaient parvenir que par rayons affaiblis. Il était libéral, libéral à étonner ses amis, mais avec cette réticence tacite que son autorité royale dominerait tout, arrêterait tout, et serait même assez forte pour tout retirer à volonté et sans danger. Il observait les faits, les observait même avec une méritoire application, mais en les pliant à ses propres pensées, telles que les avaient mûries les enseignements de ses maîtres et la méditation de ses devoirs souverains. Son idéal royal, il le plaçait à un niveau déconcertant, si haut que l'humanité commune n'y pouvait atteindre, et, par le fait, n'y atteignit jamais. Dans sa première jeunesse, il avait écouté les politiques de son parti. A l'époque où Napoléon consolida sa fortune, déjà il commençait à se réfugier dans une sorte de mysticisme qui, plus tard, gagna sur lui au point de l'envahir tout entier. Son mysticisme se mêlait de vues positives, minutieuses même (car il travaillait avec une rare conscience) ; mais ces vues souvent ingénieuses et profondes, il s'empressait de les adapter à une société rêvée plutôt que réelle, en sorte qu'il retournait à la théorie même lorsqu'il semblait le plus en sortir. Quand, de loin en loin, un de ses amis, s'enhardissant jusqu'aux avis, s'efforçait de lever les voiles qui lui couvraient le monde existant, il prêtait l'oreille avec complaisance, ne réfutait pas les idées, mais les atténuait ou les modifiait jusqu'à ce qu'il les eût tranquillement asservies à son plan préconçu. Lorsqu'on insistait, tantôt il coupait court par quelque raillerie (car il avait beaucoup d'esprit, et du plus fin), tantôt il s'irritait, devenait impérieux, et, en fin de compte, se souvenant qu'il était du sang de Louis XIV, commandait en maître. En ces rares occasions, comme il était le meilleur, le plus digne des princes, il s'ingéniait bien vite à adoucir la blessure qu'il avait faite. Mais ce qu'il sacrifiait aux personnes, il se gardait de le concéder quant aux principes : de ce côté, il demeurait inflexible, inflexible avec une conviction entière ; et cette même conviction qui honorait ses erreurs empêchait qu'il s'en guérit jamais.

Or, la première manifestation de cette volonté absolue, ce furent les instructions qui, dès 1852, prescrivirent aux royalistes l'immédiat abandon de toutes les charges impliquant le serment à la Constitution. Comme aucune charge n'échappait à cette obligation, tous les monarchistes se trouvèrent d'un seul coup frappés d'ostracisme. La plupart obéirent à leur roi exilé comme ils lui eussent obéi sur le trône. De là une série de démissions dans Ies municipalités, dans les commissions de bienfaisance, dans les conseils généraux, dans les tribunaux consulaires même ; et le mouvement ne s'arrêta que quand des hommes nouveaux eurent partout remplacé ceux qui se retiraient. — Conduite strictement logique, mais dangereuse et à deux points de vue. Faire le vide autour du gouvernement eût été possible en un pays comme l'Angleterre, où le rôle des pouvoirs publics est restreint, où la part de l'initiative privée est au contraire assez grande pour occuper toutes les activités et déborder, à la longue, le gouvernement lui-même. Jusqu'à complet changement des lois et des mœurs, cette même tactique serait illusoire en un pays comme le nôtre, où le pouvoir tient tous les fils et pénètre si bien partout, que quiconque veut systématiquement lui échapper ne sait où se prendre et où se réfugier. Le second danger, plus grand encore, résidait dans la condition même de ceux à qui le prince adressait ses injonctions. Ces gentilshommes campagnards qui formaient l'état-major du parti royaliste étaient l'une des portions les plus saines, mais non la plus laborieuse de la nation. A grand'peine, depuis 1848, ils s'étaient arrachés à leur douce oisiveté. En leur prescrivant la retraite, on flattait leur naturelle paresse bien plus qu'on ne contrariait leur ambition ; et leur empressement même à obéir démontrerait l'inopportunité du conseil. — Sans doute, M. le comte de Chambord ne songeait pas à imposer à ses partisans l'inaction, et il se fût indigné qu'on lui prêtât une telle pensée. Ce qu'il voulait, ce qu'il devait maintes fois recommander à ses amis, c'était que leur activité redoublât en se concentrant sur l'agriculture, les professions indépendantes, et, par-dessus tout, le libre exercice de la charité. Ici encore, l'idéal était si haut que bien peu y atteindraient. Ce sera toujours une rare élite que celle qui acceptera la loi du travail sans nécessité matérielle, sans but ambitieux, loin de toutes les excitations, avec la seule récompense du bien accompli. Le conseil était beau, et surtout s'encadrait en un langage superbe qui, à distance, nous émeut et nous ravit. Mais, dans la pratique, il reposait sur une double méconnaissance, et du parti lui-même. et de l'état réel du pays

Toutes les fonctions, tous les mandats électifs furent donc livrés à l'Empire. En outre, Napoléon, quand plus tard on lui reprocha l'éloignement de tant d'hommes intègres, put répondre avec une sorte de vérité qu'il n'avait proscrit personne, et que le vide avait été fait devant lui. — Vis-à-vis d'un parti si peu redoutable, les rigueurs même se montrèrent débonnaires. Le comte de Chambord ayant protesté par un manifeste contre l'établissement de l'Empire, des perquisitions furent faites dans quelques imprimeries pour saisir les exemplaires, et des poursuites furent dirigées contre les colporteurs de la proclamation. A quelque temps de là, comme certains journalistes légitimistes envoyaient à Bruxelles des correspondances hostiles et recevaient eux-mêmes de Belgique des fragments de gazettes, des épigrammes, des pamphlets rimés, le ministère public vit dans cet échange le double délit de distribution d'écrits interdits et d'offense envers le chef de l'État : de là un procès suivi d'assez nombreuses condamnations. Un peu plus tard, la Saint-Henri ayant été fêtée par des banquets, dans le Gard et spécialement à Cette, il arriva que la police fît irruption dans la salle du festin, saisit les drapeaux blancs, les portraits, les emblèmes, et opéra quelques arrestations. Si l'on joint à ces mesures d'assez fréquents avertissements contre les journaux légitimistes, on aura le bilan à peu près complet des sévérités impériales. — Cette part faite à la répression, l'Empereur se montra plus disposé à attirer les royalistes qu'à les combattre. Il mit un soin minutieux à ne pas les blesser, respecta leurs anniversaires, spécialement celui du 21 janvier, affecta de parler d'eux en termes favorables et imposa la même réserve autour de lui. L'érection d'une statue au maréchal Ney, sur le lieu même où il avait été fusillé, fut le seul symptôme d'une attitude moins conciliante. Gagnés par ces bons procédés, plusieurs se rapprochèrent et furent pourvus, les uns d'emplois administratifs ou diplomatiques, les autres de charges de Cour. Dans l'entourage du comte de Chambord, deux hommes seuls se rallièrent : ils le firent avec éclat et furent nommés sénateurs. Ce fut le marquis de Pastoret : ce fut aussi M. de la Rochejacquelein, depuis longtemps suspect à son maître, mais condamné par la grandeur de son nom à une plus inviolable fidélité. C'était le fils de cette marquise de la Rochejacquelein qui avait retracé pour l'histoire les guerres de la Vendée. Celle-ci vivait encore et, en apprenant la défection de son fils, se désola fort comme on essayait de tempérer sa douleur, et comme on lui représentait l'exemple de M. de Pastoret : « Ah ! ne me parlez pas, répliqua-t-elle, de M. de Pastoret ; lui du moins, pour se rallier à un Bonaparte, a attendu que sa mère fût morte.

Le parti légitimiste n'eut plus désormais qu'une organisation stérile. A Paris, un Bureau central de renseignements remplaça l'ancien comité. En province, la plupart des départements eurent aussi leur Bureau, qui souvent se relia à des sous-comités d'arrondissement. C'étaient des cadres, mais des cadres seulement. Là se retrouvaient toutes les variétés du parti royaliste, les militaires qui caressaient encore des images guerrières et se berçaient des souvenirs vendéens, les mystiques qui, avec une curieuse obstination, attendaient un miracle de la Providence, les mondains ou les vaniteux pour qui l'opinion légitimiste était une mode élégante et un moyen de se hausser, puis la masse des gentilshommes campagnards, honnêtes, désintéressés, beaucoup plus perspicaces qu'on ne le croyait communément, s'abusant peu sur les chances de l'avenir, doutant même de la bonne conduite de leur parti, mais se taisant, soit que la parole leur parût aussi inefficace que le silence, soit que l'aveugle respect de leur prince fût à leurs yeux une religion qui primait toutes les autres. De loin en loin, ces comités se réunissaient pour recevoir les instructions ou, comme on disait, « les ordres du Roi ». Ces ordres étaient apportés le plus souvent par des jeunes gens qui se relayaient à Frohsdorf et, avec une fidélité méritoire mêlée de quelque vanité, formaient une sorte de petite cour dans l'exil. La plupart arrivaient très fiers de leur mission, se jugeaient porteurs de secrets d'État, ne manquaient pas de croire que la police les épiait et tantôt gardaient un silence important, tantôt énuméraient avec une complaisance avantageuse tout ce que le Roi leur avait dit. Ces allées et venues dissimulaient mal le vide où l'on se débattait. « Nous nous croyions des agents politiques, disait dernièrement avec le sourire de la vieillesse désabusée l'un de ces messagers de l'exil ; nous n'étions, hélas ! que des pigeons voyageurs.

Pourtant, parmi les légitimistes, deux hommes existaient, très propres à conduire leurs amis et à conseiller leur prince : Berryer, grand entre tous par la parole ; M. de Falloux, personnage courageux, résolu, d'une dextérité peu commune. Tous deux s'affligeaient d'une conduite qui réduirait leur parti à une coterie impuissante ; ils raillaient ce qu'ils appelaient « la politique des bras croisés ; ils convenaient que les délicatesses de l'honneur imposaient aux amis particuliers du prince une retraite absolue, mais ils priaient, ils suppliaient que l'exception ne devînt point la règle, et que les royalistes, recueillant ce qui restait de vie publique, fussent mêlés à tout ce qui se faisait de généreux, d'utile et de bien. Le comte de Chambord céderait-il en quelque chose ? Autour de lui, des influences en sens contraire s'exerçaient. Un jour, à Venise, vers 1857, M. de C... survint. « Si l'abstention, dit-il au prince, n'est pas sévèrement maintenue, la monarchie est perdue. » Un instant après fut introduit M. de N..., et une de ses premières paroles fut celle-ci : « Si le principe de l'abstention ne reçoit pas quelque tempérament, je crains que les monarchistes et la monarchie ne soient annihilés pour jamais. » De quel côté pencherait le prince ? A quelque temps de là, il montra en une circonstance assez grave que nulle considération ne le porterait à abandonner son principe ou à le faire fléchir. Au mois d'août 1858, un des royalistes les plus honorés du Midi, le comte de Rességuier, vint avec sa famille le visiter à Frohsdorf. M. de Rességuier, ancien membre de l'Assemblée législative, siégeait au conseil général des Hautes-Pyrénées et, malgré les instructions royales, n'avait pas renoncé à son mandat. Le prince reçut ses hôtes avec cette - digne et gracieuse bienveillance qui lui gagnait si bien les cœurs. Les jours se suivirent sans qu'il se plaignît de ses ordres transgressés. Cette réserve n'était point un indice de tolérance. Le matin du départ, il fit appeler M. de Rességuier et doucement d'abord, puis sur un ton presque emporté, lui reprocha son indiscipline. Celui-ci s'excusa de son mieux, allégua l'intérêt supérieur du pays et, avec une chaleur qui ne pouvait être suspecte, protesta de son dévouement. Le prince alors se calma : mais M. de Rességuier ayant sollicité l'autorisation de lui présenter l'année suivante ses hommages à Venise, sa réponse laissa percer l'inflexibilité de ses résolutions. « Oui, dit-il, et avec bonheur si vous donnez d'ici là votre démission ; sinon, non[20]. »

Ainsi s'endormit le parti royaliste, et il s'endormit si bien qu'on put craindre qu'il ne se réveillât jamais. Le long des grandes dunes de notre côte septentrionale, on aperçoit de loin en loin quelque navire qui est venu échouer au rivage et qu'aucun effort n'est parvenu à renflouer. Il se tient d'abord assez fièrement, incliné plutôt que couché sur son flanc ; et parfois, sous le souffle des grandes lames, on dirait qu'il va reprendre le large. Vaine illusion ! Bientôt les vents et les marées font fléchir sa coque sous les masses du sable, et l'ensevelissement commence, graduel, mais irrésistible. Sur les débris de cette carène qui si souvent a affronté l'Océan, les enfants prennent leurs ébats dans les beaux jours, tandis que les pécheurs de la côte viennent arracher les clous ou dépecer les planches pour les besoins de leurs constructions ou de leurs foyers. Enfin la coque, de plus en plus emprisonnée dans l'abîme, descend presque au ras du sable, et un léger remous de la vague montante marque seul la trace du bâtiment désemparé. Cette triste image est bien celle des partis qui s'abandonnent. La torpeur les saisit comme le sable s'empare d'un bateau naufragé. Eux aussi, ils descendent dans les régions de l'oubli, progressivement, doucement. Cette douceur même est un danger de plus, car ils ne sentent pas cet engourdissement insensible, parfois même ils s'y complaisent. Un jour enfin vient où ils ne vivent plus que dans le passé et où on se montre, tantôt avec une tristesse sympathique, tantôt avec une dérision insultante, la place qu'ils ont occupée et que déjà d'autres recouvrent. Le mouvement est la condition nécessaire de la vie, et l'immobilité, qui est la figure de la mort, amène promptement la mort elle-même.

 

IV

La tolérance de Napoléon pour les amis de Henri V ne s'étendait pas aux orléanistes. Cette différence tenait à plusieurs causes. Parmi les légitimistes, beaucoup portaient des noms illustres, et, par vanité, Napoléon les ménageait, espérant qu'un jour ils orneraient son trône. Faire une guerre trop vive aux légitimistes, ç'eût été du même coup irriter le parti religieux, ce fidèle allié de l'Empire. Les orléanistes représentaient bien plus que les partisans de M. le comte de Chambord les idées de régime parlementaire que l'Empereur se flattait alors de proscrire. Le souvenir de Louis-Philippe était plus récent, ses créatures plus nombreuses : de là la nécessité d'une surveillance plus étroite, de là aussi une plus ample matière au soupçon. A l'Assemblée législative, enfin, les orléanistes avaient fait à Louis-Napoléon une guerre plus vive, plus âpre que les monarchistes purs ; c'étaient eux qui, plus que tous les autres, l'avaient accablé de leurs dédains, criblé de leurs épigrammes : or, soit pour venger les injures, soit pour reconnaître les services, l'Empereur avait une mémoire également fidèle.

Toute la conduite du souverain s'inspira de ces sentiments. Après le coup d'État, les représentants légitimistes ne furent atteints que dans la mesure où eux-mêmes s'offrirent à la persécution ; quant aux orléanistes, leurs chefs, tels que NI. Thiers et les généraux d'Afrique, furent emprisonnés et condamnés à l'exil. Bientôt furent résolus les graves décrets qui confisquèrent les biens des princes. Puis les rigueurs officielles allèrent frapper ceux qui protestèrent contre cette grande violation du droit. A Bruxelles, une gazette orléaniste parut qu'on appelait le Bulletin français et qui ne le cédait guère en vivacité aux feuilles républicaines : de Paris, le gouvernement impérial demanda que le journal fût poursuivi. Sur ces entrefaites furent publiées en Belgique les lettres injurieuses de Changarnier et de Lamoricière refusant le serment. Irrité de ces représailles, l'Empereur s'affermit dans son système de sévérités. A l'entendre, les agents des princes d'Orléans conspiraient contre son pouvoir, entraient en rapport avec ses pires ennemis, accueillaient même ceux qui prêchaient l'assassinat. C'est ainsi qu'aux yeux des monarques et des diplomates étrangers, il colorait sous le prétexte de sa défense personnelle les rigueurs de sa politique[21]. Un fonctionnaire était-il soupçonné de sympathies légitimistes ? La faute s'expiait le plus souvent par une réprimande assez débonnaire. Était-il taxé de tendances démocratiques, républicaines même ? Le reproche était plus redoutable ; cependant, le souverain inclinait parfois à la tolérance pour des illusions que lui-même avait, dans ses jours d'exil, plus ou moins partagées. Mais si ce même fonctionnaire était lié d'amitié avec les anciens parlementaires, si, par son langage ou son silence, ses répugnances ou ses réserves, il paraissait regretter les libertés constitutionnelles, ces simples signes suffisaient pour qu'aussitôt il devînt suspect ; peu importait qu'il ignorât les princes exilés ou ne les eût jamais vus : on l'enveloppait dans une accusation générale ; on le jugeait, suivant l'expression de certains familiers des Tuileries, atteint d'esprit orléaniste, maladie grave, si grave que souvent on n'en relevait pas.

Ces princes si durement traités ne méritaient point de telles rigueurs. Ils n'avaient ni comme les démocrates la Constitution républicaine à défendre, ni comme le comte de Chambord le principe monarchique à proclamer. Aussi, tout en suivant attentivement les évolutions de la politique, ils tendaient à se renfermer dans leur vie privée, non par dégoût de l'action qu'ils eussent au contraire passionnément aimée, mais par la certitude que toute action prématurée ou inopportune n'eût abouti qu'à affermir leurs ennemis. Les décrets qui confisquaient leurs biens les avaient cruellement frappés, et pour le préjudice qu'ils en ressentirent, et plus encore pour la grandeur de l'iniquité. Le grand adoucissement de leurs épreuves était leur union fraternelle et aussi quelques affections qui ne se démentirent pas. A Claremont, la sainte reine Marie-Amélie demeurait le centre autour duquel, dans l'intervalle des voyages, la famille se groupait. La duchesse d'Orléans, partagée entre l'Angleterre et l'Allemagne, se consacrait uniquement à ses deux fils. Parmi les fils du Roi, le prince de Joinville et le duc de Montpensier étaient un peu attirés, l'un par le Brésil, l'autre par l'Espagne, où leurs alliances les avaient portés. Le duc de Nemours, beau, grave, loyal entre tous, semblait comme enfoui dans son bonheur privé qui sitôt devait lui être ravi. De tous les princes, le plus en vue était déjà le duc d'Aumale, soldat, lettré, artiste tout ensemble. Pour consoler l'exil, il se plaisait à orner sa demeure et l'ornait surtout des souvenirs de sa vie militaire et de son pays. A son foyer frappé depuis par tant de morts, grandissaient alors deux fils auxquels il avait donné les beaux noms de Guise et de Condé. Ce grand nom de Condé l'éblouissait, et, ne pouvant participer à l'histoire, déjà il songeait à l'écrire. Toute cette activité naturelle ne faisait que lui rendre plus lourd l'exil, si peu sortable à son âge, à son humeur, à ses généreuses impatiences ; et son visage, comme celui de ses frères, ne s'éclairait tout à fait que les jours où quelque hôte aimé, arrivant de France, lui rendait pour un peu de temps l'illusion de la patrie perdue.

C'était l'affection, non la politique, qui inspirait d'ordinaire ces pèlerinages vers les bannis. Cependant, par intervalles, survenaient des visiteurs plus graves, amis sans doute, mais en même temps négociateurs. Ces jours-là, les entretiens se prolongeaient avec les signes d'une préoccupation inaccoutumée. Ces voyageurs étaient les messagers de la fusion.

Nous avons défini ailleurs[22] cette combinaison qui, par la réconciliation de M. le comte de Chambord et des princes d'Orléans, renouerait la tradition royale et, au double profit de l'autorité et de la liberté, ramènerait l'unité dans la maison de France. Nous avons dit avec quelle loyale sympathie mêlée de tristesse incrédule le vieux roi Louis-Philipve avait, en 1849, accueilli les premières propositions. En 1851, le comte de Chambord, dans une admirable lettre à Berryer, avait semblé préparer et, en quelque sorte, proclamer l'union prochaine : puis les négociateurs avaient subi un recul au moment même où ils s'approchaient du port. Le but était si noble, les résultats pouvaient être si féconds que, malgré l'échec, les espérances se ranimèrent. Cette réconciliation, les hommes d'État, les penseurs les plus éminents, tels que M. Guizot et M. de Tocqueville, l'appelaient de tous leurs vœux ; Changarnier y voyait la seule garantie de retour monarchique ; Lamoricière, quoique sur les lisières du parti républicain, la souhaitait vivement. Un homme excellent qui rachetait quelques travers par de rares qualités de cœur, M. de Salvandy, s'était fait en France le propagateur, on dirait volontiers le commis voyageur de la fusion, et, de château en château, s'en allait la prêchant. Cependant tous les efforts demeureraient vains, si les princes ne trouvaient un solide terrain d'entente. En dépit de certaines réserves, on ne pouvait douter des bonnes dispositions générales du comte de Chambord. Le 25 juin 1853, il écrivait au duc de Lévis : « Je ne connais aucune difficulté de situation qui ne puisse être surmontée honorablement et par tous[23]. » Quelques jours plus tard, il écrivait au général Changarnier : « Bien que mes avances soient jusqu'ici demeurées infructueuses, mes sentiments n'ont pas changé. Le jour où les princes d'Orléans comprendront ce que leur prescrivent tout à la fois et leur devoir et leur intérêt bien entendu, autant que celui du pays, ils me trouveront prêt à leur tendre la main, ne leur demandant que leur loyal concours pour le grand œuvre de régénération auquel tout notre avenir est attaché[24]. »

Dans la dynastie d'Orléans, un prince semblait l'organe naturel de sa famille, c'était M. le duc de Nemours, de tous les fils du Roi, le plus monarchique, le plus attaché à la tradition, l'aîné d'ailleurs des enfants de Louis-Philippe. A la fin de 1853, il vint à Frohsdorf. Le bruit se répandit que la réconciliation était scellée, et les lettres du comte de Chambord lui-même confirmèrent la bonne nouvelle. Le 26 janvier 1854, il écrivait au général Changarnier : « Personne n'a travaillé avec plus de zèle et de persévérance que vous à préparer et à amener l'heureux événement dont se réjouissent tous les Français vraiment dévoués à leur pays. C'était donc pour moi un devoir comme un plaisir de vous associer des premiers à la satisfaction que m'a fait éprouver la visite de mon cousin le duc de Nemours. Je suis heureux d'apprendre, par ce que vous mandez au duc de Lévis, que vos renseignements sont conformes aux miens, et que l'on accueille partout en France la réconciliation de la famille royale comme une espérance et un gage de sécurité pour l'avenir de notre chère patrie[25]. »

La réalité ne répondit pas à ces espérances. Quand on vint aux détails, les dissentiments réapparurent, et on s'aperçut que rien n'était fait. En 1856, le comte de Chambord et le duc de Nemours se retrouvèrent de nouveau à Nervi, mais sans que les pensées générales de réconciliation pussent se traduire en un accord positif. Jaloux de ne point prolonger l'équivoque, les princes tinrent à marquer leurs dissentiments et à formuler en quelque sorte les conditions de leur union. En réponse à leurs lettres, le 5 février 1857, le comte de Chambord écrivit au duc de Nemours :

« Mon cousin, j'ai lu votre lettre avec un profond sentiment de tristesse et de regret. J'aimais à penser que nous avions compris de la même manière la réconciliation accomplie entre nous il y a bientôt quatre ans. Ce rétablissement de nos rapports politiques et de famille, en même temps qu'il plaisait à mon cœur, semblait à ma raison un gage de salut pour la France et une des plus fermes garanties de son avenir. Pour justifier mon espérance, pour rendre notre union efficace et digne tout ensemble, il ne fallait que deux choses qui étaient bien faciles : rester de part et d'autre également convaincus de la nécessité d'être unis ; nous vouer une confiance également inébranlable en nos mutuels sentiments.

« Je n'ai pas douté de votre dévouement aux principes monarchiques ; personne ne peut mettre en question mon attachement à la France, mon respect de sa gloire, mon désir de sa grandeur et de sa liberté. Ma sympathique reconnaissance est acquise à ce qui s'est fait par elle, à toutes les époques, de bon, d'utile et de grand. Ainsi que je n'ai cessé de le dire, j'ai toujours cru et je crois toujours à l'inopportunité de régler dès aujourd'hui, et avant le moment où la Providence m'en imposerait le devoir, des questions que résoudront les intérêts et les vœux de notre patrie. Ce n'est pas loin de la France et sans la France qu'on peut disposer d'elle.

« Je n'en conserve pas moins ma conviction profonde que c'est dans l'union de notre maison et dans les efforts communs de tous les défenseurs des institutions monarchiques, que la France trouvera un jour son salut. Les plus douloureuses épreuves n'ébranleront point ma foi. »

 

Quels étaient ces dissentiments qui rendaient vains les patriotiques efforts des monarchistes les plus fidèles ? Les obstacles étaient de nature très diverse, et tous accrus par les susceptibilités réciproques. Le comte de Chambord se considérait comme un chef de famille qui reçoit un acte de soumission ; cet hommage une fois rendu à son rang, il eût volontiers tout concédé ; mais cet hommage, il le voulait, le voulait sans réserve, et son entourage intime le voulait plus encore que lui : à l'inverse, les princes d'Orléans se considéraient comme des négociateurs venant, après une longue rivalité, régler les termes d'une transaction. De part et d'autre, le langage des courtisans (car l'exil en a comme le trône) accentuait la divergence ; ce que le comte de Chambord laissait entendre avec une bonté gracieuse, ses amis, parfois inintelligents, le soulignaient avec une hauteur offensante : de là des propos qui se répétaient, des commérages infinis qui amenaient des représailles, et, en fin de compte, une séparation de plus en plus marquée entre de nobles âmes bien faites pour s'unir. En matière de gouvernement, on voulait à Frohsdorf ou à Claremont à peu près la même chose, seulement on la voulait avec un esprit un peu différent : comme ses parents, le comte de Chambord voulait le régime représentatif, mais sous la forme d'un octroi plutôt que d'une constitution ; comme eux, il voulait la liberté, mais avec un programme théorique qui peut-être eût rendu la liberté elle-même impopulaire. Puis, le comte de Chambord, par respect pour ses aïeux, tenait à ses couleurs ; les princes d'Orléans, par respect pour leur père, par souvenir de leur vie militaire, tenaient au drapeau tricolore ; et l'obstination semblait de part et d'autre d'autant plus légitime qu'elle se fondait sur le respect des ancêtres et le patriotisme. A Claremont enfin, l'unité de vue ne régnait pas, le duc de Nemours souhaitant la réconciliation, les autres princes s'y prêtant à regret, avec indifférence ou avec un médiocre désir qu'elle réussit, la duchesse d'Orléans se montrant jalouse de maintenir ce qui était, ce qu'elle croyait le droit de ses fils. C'est sur ces négociations que vint souffler la lettre du comte de Chambord, lettre digne, un peu triste, comme celle qui, entre gens courtois, destinés à se revoir et désireux de ne pas briser, terminerait des pourparlers matrimoniaux. Était-ce une rupture ? Il serait excessif de le dire. C'était, du moins, un ajournement indéfini.

 

V

L'union est l'indispensable besoin des faibles. Isolés, les partis que nous venons de décrire étaient réduits à une impuissance voisine de l'anéantissement. En réunissant leurs éléments les meilleurs et les moins dissemblables, il leur serait permis de rêver une sorte de petite Fronde, non pas très redoutable, mais cependant incommode. Légitimistes parlementaires, orléanistes, catholiques libéraux, républicains constitutionnels même, tous se liguèrent bien plus par instinct que par accord prémédité. Venus de points différents, ils jugèrent que, suivant le mot de Salluste, la communauté des sympathies et des répugnances est le vrai fondement de l'amitié. Il convient de s'arrêter sur le groupe de ces hommes qui se creusèrent une route loin du pouvoir comme loin des factions et traversèrent l'Empire sans s'y mêler.

Ils étaient peu nombreux, car ils formaient non un parti, mais la quintessence de tous les partis. Un vaste salon aux cloisons élargies eût pu les contenir tous. Ils n'avaient pas, d'ailleurs, à regretter que leurs cadres ne fussent pas plus fournis. S'ils eussent cherché leurs recrues au-delà du cercle étroit de la bonne compagnie, les divergences auraient bien vite éclaté, et le lien fragile qui maintenait l'harmonie se fût brisé. Puis, s'ils eussent été bruyants, la rigueur des lois ne les eût pas tolérés et la force les aurait dispersés.

Presque tous avaient la grande notoriété soit du nom ou du talent, soit de la fortune ou de la vertu. Ils s'appelaient Guizot, Broglie, Molé, Thiers, Falloux, et avaient dirigé les affaires de leur pays. Ils se nommaient Berryer ou Montalembert et avaient marqué dans notre histoire parlementaire une ineffaçable trace. Dans une sphère plus modeste, ils poursuivaient avec une ardeur infatigable l'amélioration des classes populaires ; tels apparaissaient M. Cochin, M. de Corcelle, M. Armand de Melun, ces types rares de gens de bien. D'autres, comme MM. Villemain, Cousin, Saint-Marc-Girardin, de Rémusat, Vitet, étaient l'honneur de la philosophie, de la critique et des lettres. Les lettres n'étaient-elles pas, d'ailleurs, le patrimoine commun ? Tous rappelaient, par quelque ressemblance, Cicéron dans sa retraite de Tusculum, et les graves et nobles études, qui avaient préparé leur jeunesse à la vie publique, demeuraient, au déclin de leur fortune, la consolation de leur disgrâce.

Ces honnêtes gens, comme on les eût appelés au dix-septième siècle, non seulement n'étaient rien, niais se trouvaient presque fatalement condamnés à l'ostracisme. Étrangers au gouvernement, ils eussent été également repoussés par le peuple, en sorte qu'ils semblaient doublement vaincus. C'est qu'ils symbolisaient l'éclectisme, c'est-à-dire ce que la démocratie comprend le moins. Ils représentaient des nuances, tandis que le suffrage universel ne perçoit que les couleurs, et encore les plus voyantes. Ils touchaient à la politique parlementaire, à la légitimité, à l'orléanisme, au catholicisme, à l'Université, aux bonnes œuvres : par quelques-uns de leurs adhérents, ils s'égaraient jusque sur les lisières de la République. Sous ces aspects multiples, difficiles à démêler, ils apparaissaient aux uns comme des cléricaux, aux autres comme des révolutionnaires, et risquaient de succomber sous des reproches contradictoires. L'Empire savait la précaire condition de ses adversaires. Il se contentait de les traiter d'aristocrates ou d'orléanistes : puis il leur reprochait dédaigneusement d'avoir laissé tomber les monarchies qu'ils avaient servies.

Si on veut les désigner sous leur vrai nom, il faut les appeler les libéraux. Dans leurs salons graves et polis, ils gardaient le flambeau de la liberté et empêchaient qu'il ne s'éteignît sous le double courant de l'Empire autoritaire ou de la démocratie servile. La liberté, ils l'aimaient par goût, par tradition de jeunesse, par cette naturelle répugnance de toute âme haute pour la servitude. Ils l'aimaient aussi par prévoyance. Beaucoup d'entre eux avaient connu Napoléon : plusieurs avaient siégé dans ses conseils. Or, ils avaient pu saisir en quelques-unes de ses échappées ce maître étrange et mystérieux. Ils pressentaient que rien n'est plus dangereux qu'un flegmatique qui, systématiquement, se bute avec une obstination calme à une idée fausse ou funeste. Le libre contrôle dans les institutions serait un préservatif, et le seul, contre les périls mal définis, mais soupçonnés par ces fermes et méditatifs esprits. Dans cette vue, dans cette vue surtout, ils étaient libéraux. « C'est un monstre », disait un jour l'un d'eux en parlant de Napoléon. Et comme on se récriait : « J'entends, reprit-il, un monstre dans le sens latin, monstrum, c'est-à-dire un être inexpliqué duquel on peut tout attendre sans mesure, le bien ou le mal. » Sous cette acception, le mot était profond : Napoléon était bien un monstre énigmatique, un monstre assez semblable à ce cheval de Troie dont on ne savait ce qu'il portait dans ses flancs.

Exclus de la vie militante, ces vaincus de la politique cherchaient partout l'image de ce qui jadis les avait passionnés. On les voyait au Palais, les jours de grande audience, quand Dufaure ou Berryer combattaient pour le droit. On les vit autour de la chaire du Père Lacordaire quand, à des intervalles très rares, l'illustre moine, resté fidèle au parti libéral, reparut à Paris. Les affaires privées, lorsque sur elles reposent de très grands intérêts, se rapprochent en quelque manière des affaires publiques : ils s'y mêlaient donc parfois, et avec zèle, moins pour le gain que pour l'emploi de leur activité. « Que voulez-vous, disait un jour M. Cochin, que voulez-vous ? cela trompe la faim[26]. » Le soir, ils se réunissaient entre eux et volontiers affectaient une austérité qui contrastait avec les splendeurs officielles : on se montrait Montalembert et Berryer, tous les deux sans décoration, et, en une époque si propice à l'étalage des costumes ou des croix, cette simplicité paraissait une coquetterie ou une satire. Souvent dans ces réunions survenaient d'anciens amis, mais ralliés : c'étaient alors des chuchotements, des échanges de regards scandalisés, parfois aussi de vrais accès d'indignation. Quand nul importun ne troublait les entretiens, on s'égayait librement en toutes sortes de bons mots. Le secret n'était pas tel que ces épigrammes ne transpirassent : de temps en temps, un correspondant de journaux étrangers se trouvait à point pour les cueillir au passage ; elles couraient alors l'Europe, de là revenaient en France sous forme de fruit défendu, et, dans cette grande disette, c'était toujours autant de gagné.

L'ancienne Fronde avait commencé par des bons mots et fini par des complots. Il n'était pas malaisé de prédire que la nouvelle Fronde n'irait pas si loin. Les libéraux parlementaires n'avaient ni les défauts ni les qualités des conspirateurs, et puis, pour qui eussent-ils conspiré ? Quand venait l'été, ils tenaient pourtant, à la campagne, d'aristocratiques conciliabules. C'était souvent à Augerville, chez M. Berryer, où se rassemblaient M. de Montalembert, M. de Falloux, M. Thiers, M. de Salvandy, M. Vitet, Mgr Dupanloup. On se livrait à toutes sortes de commentaires sur le passé, M. Thiers racontant l'avènement de Louis-Philippe, Berryer les illusions de Charles X et de M. de Polignac[27] : puis on essayait de pénétrer l'avenir et d'arrêter une ligne de conduite ; mais que faire quand on avait contre soi le gouvernement, l'administration, la presse et, par-dessus le marché, le suffrage universel ? En certains jours, c'était M. de Falloux qui, dans son domaine de Bourg-d'Iré, avait pour hôtes M. de Montalembert, le prince Albert de Broglie, M. de Melun, M. de Rességuier. La police du lieu ne manquait pas de signaler la rencontre de tant de personnages notables : « Le drapeau de la fusion est déployé sur le Bourg-d'Iré », écrivait emphatiquement le procureur impérial de Segré[28]. La fusion, hélas ! n'avançait guère, et le gouvernement ne perdait pas un suffrage. Seulement, si le soir on eût écouté derrière les charmilles, que de jolies malices, que d'imprécations éloquentes on eût entendues, que de traits charmants ou superbes on eût recueillis ! Quelle matière pour un rapport de police, non vulgaire, non brutal, mais acéré, pris sur le vif et tel que, dit-on, Louis XVIII les aimait !

« Tous les hommes de talent, écrivait alors l'un des témoins les plus attentifs de cette époque, ont des loisirs infinis[29]. » Ces longs loisirs, le goût très vif des lettres aidait à les remplir. M. Guizot achevait son histoire de la Révolution d'Angleterre et commençait à réunir les éléments de ses Mémoires. M. Thiers poursuivait l'Histoire de l'Empire. Dans sa retraite rurale, au fond de la Normandie, M. de Tocqueville composait son beau livre sur l'Ancien Régime et la Révolution. M. Duvergier de Hauranne retraçait les annales du gouvernement parlementaire. « Il est vraiment singulier, écrivait M. Doudan, que celui qu'on accuse d'avoir cassé le gouvernement représentatif soit précisément celui qui en explique le mieux les ressorts[30]. » M. de Rémusat ciselait d'admirables articles, d'un art exquis et avec des coups savamment mesurés, mais si mesurés que parfois ils ne portaient plus. M. de Montalembert publiait l'Avenir politique de l'Angleterre, éloquente apologie de la liberté aristocratique. Cependant les livres étaient sujets à bien des entraves, et la pensée était contrainte à se couvrir de voiles. Quant à la conversation, même émaillée de bons mots, elle était vraiment trop fugitive pour qu'on s'en contentât. C'est dans de longues lettres que les libéraux parlementaires déversaient souvent toutes leurs tristesses, toutes leurs amertumes, et aussi répandaient leurs colères contre les anciens alliés qui les avaient quittés. Ces lettres passaient de main en main, se propageaient par copies, se lisaient et se commentaient dans les groupes amis. La poste, bien qu'elle montrât parfois plus de curiosité que d'exactitude, les laissait ordinairement passer. C'étaient des documents privés, mais qui s'égaraient comme par hasard, et, de proche en proche, arrivaient à une sorte de publicité restreinte. L'expédient parut ingénieux pour se soulager soi-même, encourager la constance, flétrir les défections. Ces habitudes épistolaires furent même l'origine d'une querelle qui fit beaucoup de bruit et échauffa jusqu'à la tiède atmosphère du Corps législatif.

Au mois d'août 1853, M. de Montalembert avait reçu M. Dupin en son château de la Roche-en-Brény. On rapporte que, pendant plusieurs jours, les deux illustres académiciens ne tarirent pas en railleries sur le nouvel Empire. Cependant M. Dupin, homme d'esprit plus que de caractère, guettait déjà l'occasion d'un opportun rapprochement. Un mois plus tard, comme il se trouvait dans la Nièvre, son pays natal, il prononça au comice agricole de Corbigny un discours fort dédaigneux pour les anciens partis, surtout pour les légitimistes, émaillé, en revanche, d'habiles éloges pour la personne de l'Empereur. Les arrière-pensées de M. Dupin expliquaient ce langage. Ce qui s'explique moins, c'est qu'il ait envoyé à la Roche-en-Brény un exemplaire de sa harangue et même ait exprimé à son hôte son regret de ne l'avoir pas vu à Corbigny. La patience n'était pas la vertu dominante de M. de Montalembert. Rallié un instant à la politique du coup d'État, il l'avait désavouée avec d'autant plus de vivacité qu'il était plus jaloux de reprendre son rang parmi les parlementaires. Il avait, en outre, des formes de mépris admirables pour tout ce qui lui paraissait cligne de mépris. D'une plume qui ne savait pas feindre, il écrivit à M. Dupin, et, avec un mélange de froid dédain et de véhémence indignée, lui reprocha ce qu'il considérait comme une palinodie. Il eût été dommage qu'un si éloquent morceau ne fût connu que du destinataire, peu empressé, sans doute, à le répandre. Montalembert avait gardé un brouillon de sa lettre : il le communiqua à un ami qui le copia et, à son tour, le communiqua à d'autres amis. De copies en copies, l'épître parvint jusqu'en Belgique ; elle fut publiée en décembre par le Journal de Liège, puis, au mois de mars 1854, par l'Indépendance belge.

Là commença, à proprement parler, l'incident. Dans cette éloquente invective, le parquet vit le délit d'offense à l'Empereur ainsi que d'excitation à la haine du gouvernement, et déposa sur le bureau du Corps législatif une demande en autorisation de poursuite. Parmi les membres de la Chambre, si peu habitués aux émotions, la perplexité fut grande. Par esprit de soumission, on ne voulait pas déplaire au souverain ; par point d'honneur, on répugnait à livrer un collègue, on y répugnait d'autant plus que ce collègue se déclarait étranger à l'insertion dans les journaux belges et qu'on le savait incapable d'un subterfuge ou d'un mensonge. La commission ayant conclu au rejet, M. de Morny, quoiqu'il ne fût pas encore président de la Chambre, s'interposa. Il convint que les poursuites étaient maladroites et les qualifia même d'insensées : cependant, ajouta-t-il, il importait d'épargner au gouvernement un échec qui remonterait jusqu'à Napoléon. Après avoir pris les ordres de l'Empereur, il proposa une transaction. Au cours des débats, M. de Montalembert désavouerait hautement qu'il eût participé à la publication de sa lettre et exprimerait son regret de cette publicité. En retour, le garde des sceaux, mis dans le secret de l'arrangement, retirerait la demande. Par ses déclarations devant les commissaires, M. de Montalembert parut se prêter à cette combinaison qui terminerait l'affaire honorablement et sans éclat.

En dépit de ces louables efforts, le dénouement ne fut point si pacifique. Les débats publics s'étant ouverts, M. de Chasseloup-Laubat, dans un discours superbe, et que jamais depuis il n'égala, se fit l'avocat de son illustre collègue, puis M. Baroche insista avec quelque âpreté sur les poursuites, rendant ainsi malaisé le désaveu qui devait suivre. S'il y eut un piège, Montalembert, le plus bouillant des hommes, y tomba, et, pour tout dire, je crois bien qu'il eût été désolé de n'y point tomber. Dès ses premiers mots, il marqua sa volonté de dire, fût-ce au prix d'un procès, la vérité tout entière et de grossir, loin de la désavouer, ce qu'on appelait sa faute. Pendant deux heures, devant la Chambre tour à tour murmurante ou muette d'étonnement, il répéta, reprit, varia sous toutes les formes son prétendu délit. Avant qu'il se levât, sa cause se pouvait gagner : en la plaidant il la perdit, car, à part 51 voix contraires, la Chambre effarée s'empressa de le livrer. Elle ne le livra, d'ailleurs, qu'à une justice débonnaire. Montalembert fut interrogé, puis, les vacances arrivant, tout le monde, y compris le juge d'instruction, se reposa ; enfin, au retour, une ordonnance de non-lieu vint clore l'incident que déjà tout le monde avait oublié : incident futile en réalité, et qui, pourtant, n'est pas indigne de l'histoire, car il peint bien cette époque avec ses épigrammes à huis clos, ses méchancetés mondaines, ses recherches d'une petite arène, à défaut de la grande qui est fermée.

Dans leur disgrâce, les parlementaires conservaient pourtant un journal et un lieu d'asile : le journal était le Journal des Débats, le lieu d'asile était l'Institut.

A vrai dire, le journal n'était pas entièrement à leur dévotion. D'autres se montrèrent plus hardis, tels que la Gazette de France, organe spécial des légitimistes, et aussi plus tard le Correspondant, revue à laquelle s'adressèrent de préférence les plus catholiques du groupe. Même avec ses timidités et ses réserves, les Débats reflétaient pourtant assez bien, surtout pour les orléanistes, la note générale. Le vénérable journal, dans sa longue existence, s'était servi de ses presses, comme M. Prudhomme de son sabre, pour servir la monarchie et au besoin la combattre. Qui aime bien châtie bien : à ce compte, il avait beaucoup aimé. Ainsi en jugèrent sans doute les monarchistes qui ne se souvinrent que des services. Après le 2 décembre, le Journal des Débats se garda bien de toute témérité, ayant des propriétaires exigeants et peu de goût pour le martyre. Moitié par nécessité, moitié par ingéniosité d'esprit, il imagina l'opposition par prétérition, en attendant l'opposition par allusion qui viendra en son lieu. Il ne combattit pas, hasarda même par intervalles quelques compliments ironiques sur le « despotisme éclairé ». Quand on confisqua les biens des princes d'Orléans, il se tint en silence, affectant une attention extraordinaire pour les embarras ministériels où s'agitait alors l'Angleterre. A peu de temps de là, il se permit de blâmer la conversion des rentes ; puis, comme effrayé de cette audace, il se terra de nouveau. En haut lieu, ce silence choqua. Autant eût valu offrir au public des pages blanches, ce qui n'eût pas été la moindre des ironies. Suivant la coutume du temps, les directeurs furent mandés : « Pourquoi ne faites-vous pas de politique ? — Nous assurez-vous l'impunité ? » Comme on ne pouvait rien assurer du tout, la méfiance, cette mère de sûreté, persista. Le ban et l'arrière-ban de la rédaction littéraire furent convoqués : Cuvillier-Fleury, Jules Janin, John Lemoine, Laboulaye, et cet admirable écrivain, mort trop tôt, qu'on appelait Hippolyte Rigault. Ce fut un vrai régal de lettrés avec une foule de traits tins, de sous-entendus ingénieux, le tout si délicatement nuancé et marqué d'une main si légère, qu'il fallait une véritable initiation pour jouir de ces jolies impertinences. De la liberté absente, pas un mot qui fût un regret direct. Tout au plus se hasardait-on à déclarer que la dictature ne saurait être qu'un expédient temporaire, que le régime de la santé devrait suivre celui de la convalescence, que l'homme ne vit pas seulement de pain et n'est pas dans le meilleur des mondes possibles parée que le cours des bestiaux et du 3 pour 100 est à la hausse. Encore ajoutait-on avec une impartialité dégagée et comme pour désarmer par avance la censure : « Nous n'accusons pas plus les vainqueurs que les vaincus[31]. » Avec le temps, la timidité se rassurant un peu, on s'avisa d'un chemin détourné pour rappeler au public la liberté proscrite. Si, à Paris, la tribune avait été abattue, à Londres, à Bruxelles, à Turin, elle demeurait debout. Avec un soin minutieux, on reproduisit les débats des Chambres anglaises, belges, piémontaises. Cela remplissait les colonnes, plaisait au public et, ce qui valait mieux, déplaisait au gouvernement, sans lui donner l'occasion de frapper. Pouvait-il se plaindre qu'on pariât, même avec des développements un peu inusités, de lord Aberdeen ou de lord Palmerston, du chevalier d'Azeglio ou de M. de Cavour ? Puis on s'affranchit par degrés. Si quelque ancien parlementaire mourait, on le louait avec des proportions inaccoutumées, et non seulement pour ce qu'il avait fait, mais pour ce qu'il avait refusé d'approuver ou d'absoudre. En d'autres occasions, on rappelait le nom des princes d'Orléans, et avec une brièveté contenue qui gravait l'émotion sans laisser aux rigueurs officielles aucune place par où elles pussent sévir. Les questions financières, d'économie politique ou d'enseignement, fournissaient quelques matières à des critiques mesurées, qu'on n'aurait osé réprimer sans vexation, et qui étaient d'autant plus remarquées qu'elles étaient plus rares. Enfin, le principal rédacteur du journal, M. de Sacy, parlait de si haut qu'il pouvait parler librement et qu'il eût été malaisé de l'atteindre dans les régions sereines où sa pensée résidait. Tout cela durait depuis quatre ans quand, dans la vieille maison aux marches usées, un jeune homme parut qui y jeta un grand trouble et y répandit bientôt une grande joie. Il venait de l'École normale, « cette école qui mène à toutes les carrières sans en excepter l'enseignement », avait passé par l'Université, s'y était trouvé à l'étroit et avait résolu de devenir journaliste. On l'appelait Prévost-Paradol. Il devait créer l'opposition par allusion et la créer si bien que ce genre nouveau, poussé par lui jusqu'au génie, semblerait se personnifier en son nom. Mais c'est avec l'Empire libéral qu'il grandit, et c'est alors seulement que nous pourrons étudier cette physionomie originale, l'une des plus curieuses du règne.

Soit excès de prudence, soit rigueur extrême des temps, le Journal des Débats ne donnait, somme toute, aux libéraux qu'une médiocre force. Il en fut autrement de l'Institut. Quand Henri IV eut vaincu les huguenots, il leur laissa, par nécessité ou tolérance, nombre de places de sûreté. Moins heureux, les anciens parlementaires, proscrits du coup d'État, n'en avaient qu'une seule, le Palais Mazarin. C'est une justice à-leur rendre qu'ils s'y logèrent avec une prestesse qu'on n'eût pu attendre ni de leur âge ni de leurs habitudes pacifiques. Non seulement ils y abritèrent leurs anciens péchés, mais s'avisèrent qu'à l'ombre de cet asile, ils en pourraient commettre impunément quelques nouveaux.

Déjà en 1852, on avait vu M. Guizot recevant à l'Académie française M. de Montalembert, et le libre colloque de ces deux rares esprits avait semblé à lui seul une protestation contre le silence partout imposé. Deux ans après, Mgr Dupanloup franchit le seuil de l'Académie : il était un des rares prélats qui s'étaient abstenus de toute louange vis-à-vis du Pouvoir, et il n'est pas téméraire de croire que son indépendance, aussi bien que son talent, avait fixé sur lui les suffrages. Un peu plus tard, le 23 février 1855, la noble compagnie reçut M. Berryer et, ce jour-là, confiante dans ses anciens privilèges, se jeta en plein dans le domaine de la politique. « Je sais parler, disait Berryer, je ne sais ni lire ni écrire. » De vrai, il ménagea à son auditoire la plus délicate des flatteries en louant avec une insistance calculée « l'éloquence qui écrit, au détriment de celle qui parle ». Avec une bonne grâce et une mesure qui charmèrent, il retraça la vie de son prédécesseur, le comte de Saint-Priest. Quelque séduisant que fût le portrait, on attendait de lui autre chose, et la déception eût été grande si son discours se fût restreint en ces étroites limites. Quand, par un touchant retour sur lui-même, il parla « des forces de la vie qui l'abandonnaient » ; quand, par une allusion directe au Parlement mutilé, il désigna d'un geste i‘ le théâtre écroulé de ses labeurs », une approbation chaleureuse, quoique contenue, lui montra combien il entrait dans les pensées de ses auditeurs. Mais ce théâtre des anciens labeurs était-il bien écroulé ? N'était-on pas en plein parlementarisme ? N'était-ce pas le Parlement lui-même qui avait émigré à l'Institut ? Berryer était assis entre ses deux parrains, Guizot et Montalembert, ses pairs dans l'éloquence et les seuls qui le pussent égaler. C'était M. de Salvandy, le grand artisan de la Fusion, qui devait répondre ; et lui-même était assisté de M. Villemain. Dans la salle étaient groupés M. Molé, M. Pasquier, M. Cousin. N'eût-on pas dit la véritable fête de l'opposition ? Cette fête, tout la soulignait, même une anecdote qui se répétait à voix basse, et qui provoquait toutes sortes de remarques malicieuses. On affirmait que Berryer se déroberait à l'usage traditionnel qui voulait que chaque nouveau récipiendaire fût présenté au souverain aussitôt après sa réception. La rumeur était vraie. Berryer avait écrit au chef de cabinet de l'Empereur, M. Mocquart, pour prier que cette visite lui fût épargnée, et M. Mocquart, dans une lettre à la fois courtoise, spirituelle et dédaigneuse, avait répondu que « M. Berryer serait libre d'obéir à ce que lui prescrivait la tradition ou à ce que ses répugnances lui conseilleraient ».

Quatre mois plus tard, ce fut le Journal des Débats lui-même qui entra à l'Académie avec M. de Sacy. L'épigramme consistait, non dans la nomination de M. de Sacy, le plus grave et le plus modéré des hommes, mais dans le fait d'appeler, en un temps où la presse était proscrite, un journaliste, et un journaliste d'une feuille opposante, dans l'enceinte académique. M. de Sacy paya sa bienvenue à ses nouveaux confrères en les vengeant des reproches ou des attaques qui leur étaient prodigués par les courtisans : puis, en termes mesurés, il se plaignit qu'en matière de presse « l'usage eût été réprimé avec l'abus, et que la liberté eût dû subir les lois faites pour la licence. » Il parla du reste comme il écrivait, et en son discours se reflétèrent toutes les hautes qualités de son esprit : la droiture, la noblesse naturelle de la pensée, le respect de la langue poussé jusqu'au scrupule, la probe recherche du vrai, le dédain des vulgaires ambitions, quelque chose de la tradition de Port-Royal, mais d'un Port-Royal austère seulement pour soi-même. Dons inappréciables qui faisaient de cet homme accompli le type du journaliste, type rare en tout temps et qu'aujourd'hui on n'oserait plus rêver, tarit notre démocratie, à la fois pédante et grossière, en outre trop affairée pour lire, serait peu capable de comprendre et de goûter une si sévère, si simple, si délicate perfection !

Rien ne met en goût comme l'opposition. Ravie de cette petite arène retrouvée, l'Académie se mit à rechercher plus que jamais les parlementaires, même ceux que jusque-là elle avait laissés vieillir loin d'elle. C'est ainsi que, le 5 avril 1856, elle reçut le duc de Broglie. Nul plus que le duc de Broglie n'ignorait l'art de feindre. Avec sa raison si ferme, il s'attacha à préciser, loin de le cacher, le sens de son élection. « Pourquoi m'avez-vous accueilli ? dit-il en commençant. D'où me vient cette fortune au déclin de l'âge et dans l'obscurité de la retraite ? » La réponse ne se fit point attendre. Ce fut un rappel de ces temps où « la France se félicitait d'avoir conquis à grand prix tout un ordre d'institutions dont la parole était en quelque sorte l'âme et la vie... En ce temps, la littérature et la politique marchaient de pair. Il existait entre elles une étroite alliance... de là dans les actes publics, dans les papiers d'État, dans les documents officiels, ce caractère de gravité et d'autorité, de sobre bon sens, de simplicité sévère qui commande aux esprits en les éclairant, et s'élève au ton de l'histoire... Je suis, ajoutait M. de Broglie, le dernier produit de ce libre échange, entre les lettres et la politique, le dernier en ordre de date comme en ordre de mérite, et, poursuivait-il comme à demi-voix, avec une tristesse partagée et soulignée par l'auditoire, le dernier vestige de ce qui n'est plus. »

Vraiment le sujet semblait tel que la politique y pouvait entrer sans qu'on forçât le cadre. Le duc de Broglie avait à louer M. de Saint-Aulaire, « un ami de quarante ans », dit-il avec émotion, gentilhomme comme lui, lettré comme lui, comme lui chrétien, comme lui libéral, comme lui attaché à la monarchie.

Un éloge des institutions consulaires et de l'œuvre réparatrice du premier Consul servit comme de passeport à toutes les hardiesses qui suivirent. Et quelles hardiesses pour le temps ! Quelle émotion parmi les auditeurs quand, après avoir parlé des coups de la violence triomphante, le récipiendaire ajoutait : « Heureux qui réussit en ce monde, heureux non seulement « parce qu'il réussit, mais parce que ses fautes s'oublient ou « lui tournent à mérite ! » Apparemment, la phrase se rapportait au temps de la Fronde, dont M. de Saint-Aulaire avait écrit l'histoire ; mais qui donc songeait à la Fronde ?

L'éloge de Louis-Philippe parut comme naturellement amené par le récit de la vie diplomatique de M. de Saint-Aulaire :

« Je me tairai sur ce prince. Il ne me siérait pas de lui rendre justice. Honoré pendant tant d'années, je n'oserais dire de son amitié, mais de ses bontés, appelé plusieurs fois dans ses conseils, conservant à sa mémoire une fidélité inutile et sans mérite à mon âge, j'attends avec confiance le jugement qu'en portera l'histoire ; l'histoire dira si les dix-huit ans de paix qu'il nous a donnés ont été achetés aux dépens de l'honneur et des intérêts du pays ; si sa sagesse n'est pas entrée pour quelque chose dans la prospérité dont nous moissonnons les fruits à pleines mains ; si l'armée qu'il a formée s'est montrée digne de la France, si ses fils se sont montrés dignes de cette armée. »

 

Ce qui suivit résonna comme un coup de clairon dans l'universel silence. Toujours le duc de Broglie parlait de son prédécesseur, mais avec une pensée qui se portait elle-même et emportait l'auditoire bien au-delà. « Replié dans la vie privée en 1846, M. de Saint-Aulaire espérait couler en paix ses derniers jours. » La Providence en avait autrement disposé. Ce « que Cicéron a dit de Crassus et Tacite d'Agricola, nous ne pouvons le dire de lui. Il ne lui a pas été donné de mourir à temps. Les malheurs prêts à fondre sur les siens et sur sa patrie ne lui ont point été épargnés. Avant d'être frappé coup sur coup dans ce qu'il avait de plus cher, il a vu tomber ce gouvernement qu'il avait honoré et servi dans la maturité de l'âge ; il a vu périr ces institutions généreuses, l'œuvre et l'orgueil de nos belles années. Moins heureux que les deux illustres Romains, il a vu le sanctuaire des lois assiégé, envahi à main armée ; il a vu la guerre civile dévaster nos cités ; il a vu les premiers de l'État poursuivis, proscrits, fugitifs. » — « Je m'arrête, messieurs, ajoutait l'orateur avec gravité, comme pour rendre l'accusation plus pressante par la sobriété même des paroles. Je m'arrête, je n'aurais ni le droit, ni le dessein de continuer. Ce serait dépasser la mission qui m'est assignée. »

Ce qu'il jugeait de sa mission, c'était du moins de poursuivre d'un intrépide regard les maux qu'engendrent les commotions politiques, « l'ingrat oubli du passé, l'indifférence aux principes, l'empressement à brûler ce qu'on adorait hier, l'ardeur des conversions, des convoitises nouvelles, la soif de l'or, du luxe et du repos ». Ce qui était surtout de sa mission, c'était de relever les courages, et le discours finissait en un magnifique Sursum corda.

« S'il est vrai que le mouvement ascendant de l'humanité s'opère de telle sorte qu'avançant toujours elle ait l'air de reculer, pourquoi l'homme de bien ne regarderait-il pas d'un œil ferme les alternatives d'action et de réaction dans la destinée des peuples !... Le culte des vérités éternelles, c'est à vous à en réveiller la foi dans les cœurs, à en parler le langage à la génération qui nous succède, à cette génération étourdie de sa chute, engourdie dans le doute, enivrée des intérêts du jour et de l'heure.

« L'honneur des lettres, c'est de ne subir ni d'endurer l'abaissement des esprits ; de les rappeler sans cesse et de les maintenir dans ces régions sereines où germent les liantes pensées, les nobles vœux, les sentiments désintéressés. Les lettres dignes de ce nom, les lettres humaines, humaniores litterœ, nourrissent la jeunesse de sucs généreux, charment la vieillesse en lui retraçant les grands exemples et les beaux souvenirs, apaisent l'âme dans le tumulte des affaires, lui sourient dans la retraite des champs et, pareilles à la colonne de feu qui guidait Moïse, accompagnent l'homme dans son voyage ici-bas, en l'échauffant de leur flamme, en l'éclairant de leurs rayons. On les dit humaines par excellence, précisément parce qu'elles assistent l'humanité dans le combat de la vie et la raniment dans ses défaillances. L'humanité est ambitieuse et débile. Elle aspire à tout et se dégoûte de tout ; c'est sa misère et sa grandeur. C'est sa misère, car un rien l'abat et lui fait quitter la partie ; c'est sa grandeur, car le repos la fatigue plus que le travail ; et le moindre espoir la remet à l'ouvrage. Sa nature, œuvre de Dieu, vaut mieux que sa condition sur cette terre d'exil. C'est le sceau d'immortalité qu'elle porte au cœur et sur le front.

« L'empereur Sévère, soldat africain, porté au trône des Césars par la gloire et par la fortune, surpris par la mort à York, lorsqu'il accourait des extrémités de l'Asie pour repousser une invasion des Calédoniens, disait à l'ami qui, penché sur sa couche, soutenait sa tête accablée : J'ai été toutes choses et rien ne vaut ; Omnia fui et nihil expedit ; puis voyant s'avancer le centurion qui chaque matin venait lui demander le mot d'ordre, il se leva sur son séant et lui dit d'une voix ferme : Travaillons, laboremus.

« Ce fut sa dernière parole.

« Que ce soit la mienne en ce moment ; que ce soit la nôtre aussi longtemps qu'il sera donné à chacun de nous de vivre et d'élever une voix entendue de notre pays. »

 

On ne pouvait rien ajouter à l'éclat de ces mémorables paroles. L'Académie devint le rendez-vous de toute l'opposition élégante et lettrée. Avec une ardeur extrême, les billets étaient brigués pour les séances ; puis, quand la salle était remplie, une foule choisie stationnait encore dans les couloirs, quêtant le moindre espace vide. Les employés s'ingéniaient à ce que personne ne restât sur le seuil. On inventait pour les retardataires des places artificielles qui triplaient les auditeurs et ne laissaient à chacun d'eux « que la liberté de ses oreilles pour entendre et de ses mains pour applaudir ». C'est dans cet appareil que fut reçu, le 26 mars 1857, M. de Falloux, lui aussi vaincu de la politique, et venant louer M. le comte Molé, un autre vaincu. Quelques jours auparavant, le Palais Mazarin avait été témoin d'un spectacle singulièrement grandiose et touchant. M. Biot, depuis plus d'un demi-siècle membre de l'Académie des sciences, plein de jours, d'honneurs et de vertus, avait été reçu à l'Académie française par M. Guizot ; et cela avait été merveille d'ouïr l'entretien de ces deux illustres personnages tous deux au déclin d'une longue vie, tous deux ayant scruté les profondeurs des choses, celui-ci dans l'histoire, celui-là dans la nature ; l'un M. Guizot, ferme encore et à peine atteint par l'âge ; l'autre, M. Biot, courbé sous les années, laissant tomber de ses lèvres des paroles graves et charmantes, mais d'une voix qui déjà s'altérait, heureux pourtant du dernier hommage qui lui était rendu, heureux comme le vieillard de La Fontaine :

J'en puis jouir demain et quelques jours encore.

Le gouvernement tolérerait-il cette opposition académique qui avait son contre-coup dans les salons et devenait non dangereuse, mais importune et incommode ? Dès le mois d'avril 1855, un décret avait remis au ministre de l'instruction publique la désignation des employés de l'Institut, puis avait créé à l'Académie des sciences morales une section nouvelle composée de dix membres qui, pour la première fois, seraient nommés par le chef de l'État. Dans ce décret l'opinion publique vit un premier avertissement. Cet avertissement serait-il suivi de quelque mesure plus radicale et d'une sorte de mainmise sur la noble compagnie ? Il paraît certain que divers projets furent élaborés, sinon pour détruire l'Académie, du moins pour lui susciter une rivale en organisant quelque société littéraire plus démocratique et directement rattachée à l'Empereur par l'origine et les bienfaits. Mais il est malaisé de changer ce que les siècles et la coutume ont établi. Napoléon se rappelait ce mot fameux : « Laissez-nous du moins la république des lettres. » Il redoutait qu'un système de vexations, sans rien ajouter à son autorité réelle, ne jetât sur lui-même quelque vernis de ridicule. Aux discrets sarcasmes des académiciens, l'Empereur se contentait de répondre, lui aussi, par quelques bons mots. Quand le duc de Broglie, après sa réception à l'Académie, lui eut été présenté, il l'accueillit avec son aménité ordinaire, puis lui dit spirituellement : « Je souhaite, monsieur le duc, que votre petit-fils parle du 2 décembre comme vous avez parlé du 18 brumaire[32]. » Le propos ne manquait pas de finesse, mais vraiment on ne pouvait imaginer une plus débonnaire vengeance.

Au fond et quel que fût le désagréable éclat de ces fêtes oratoires, les représailles eussent été superflues et la tolérance se pouvait prolonger. Cette opposition si brillante manquait de tout, programme précis, auxiliaires, moyens d'action, but déterminé ; et pour la vaincre, il suffirait de la laisser se consumer en des manifestations qui, à force de se renouveler, lasseraient l'attention. Pour qu'elle fût efficace, il faudrait qu'un terrain ferme se rencontrât où tous, libéraux parlementaires, catholiques et monarchistes, pussent se concentrer. Ce terrain, ce sera plus tard, mais bien plus tard, la question italienne, la question romaine : question immense et complexe qui rassemblera presque tous ces adversaires dans une ligue commune faite d'appréhensions religieuses, de craintes patriotiques, de zèle pour l'ancien droit public violé. Alors, alors seulement tous ces groupes isolés se réuniront en faisceau, et créeront, à côté de l'opposition démocratique, une véritable opposition de droite ; alors, alors seulement, ils trouveront ce qu'ils pouvaient le moins espérer, une armée pour les soutenir, l'armée catholique. Mais qui, dès lors, aurait osé prévoir les complications à venir et leur extraordinaire développement ? Qui aurait osé surtout escompter le concours de l'armée catholique ? Ainsi qu'on le verra dans le chapitre qui va suivre, l'armée catholique tout entière était en ce temps-là à Napoléon, et, malgré quelques flottements passagers, rien ne laissait deviner encore qu'elle dût s'en détacher jamais.

 

 

 



[1] 6, 8, 10 juin 1852.

[2] Voir SAINT-FERRÉOL, Les proscrits en Belgique, p. 228.

[3] SAINT-FERRÉOL, Les proscrits en Belgique, p. 312.

[4] Actes et paroles, p. 6.

[5] Moniteur, 20 mars 1856.

[6] Voir Gazette des Tribunaux, 10 novembre 1853.

[7] Voir procès Delescluze, Marchais et autres, société secrète. (Gazette des Tribunaux, 3 mars 1854).

[8] Cour d'assises de la Seine, déposition Vauthier. (Gazette des Tribunaux, 10 novembre 1853.)

[9] Cour d'assises de la Seine, déposition Xavier Turlure, officier de paix. (Gazette des Tribunaux, 10 novembre 1853.)

[10] Cour d'assises de la Seine, interrogatoire Follot. (Gazette des Tribunaux, 9 novembre 1853.)

[11] Cour d'assises de la Seine : dépositions Turlure et Chevalier, réquisitoire de M. l'avocat général Mongis. (Gazette des Tribunaux, 10 et 11 novembre 1853.)

[12] Voir, pour cet attentat, supra, t. Ier, livre VI, § 5.

[13] Moniteur, 22 septembre 1855.

[14] On trouve dans les correspondances du temps quelques traces de ces inquiétudes. « Nous savons, par nos rapports de gendarmerie, écrivait, en juin 1855, le général de La Rue, président du comité consultatif de gendarmerie, au général de Martimprey, que de mauvaises passions s'agitent dans beaucoup de nos départements, et que le pays supporterait bien difficilement la prolongation de si grands sacrifices d'hommes et d'argent. » (Correspondance inédite.)

[15] Cour d'assises de Maine-et-Loire : interrogatoires. (Gazette des Tribunaux, 10 octobre 1855.)

[16] Cour d'assises de Maine-et-Loire : déposition Gâté et confrontation. (Gazette des Tribunaux, 12 octobre 1855.)

[17] Cour d'assises de Maine-et-Loire : interrogatoires et passim. (Gazette des Tribunaux, 10 et 11 octobre 1855.)

[18] Voir M. DE FALLOUX, Mémoires, t. II, p. 163.

[19] M. DE FALLOUX, Mémoires, t. II, p. 171.

[20] Cet incident que j'ai entendu raconter par M. de Rességuier se trouve rapporté avec beaucoup de détails dans les Mémoires de M. DE FALLOUX, t. II, p. 322 et suiv.

[21] Voir Journal de la reine Victoria, 26 août 1855. (The life of prince consort, by Théodore MARTIN, t. III, p. 344-345.) — Voir aussi Greville's Memoirs, t VII, p. 291.

[22] Histoire de la seconde République française, livre XVII, 3e paragr.

[23] Correspondance de M. le comte de Chambord, p. 138.

[24] Le comte de Chambord au général Changarnier, 10 juillet 1853 (Changarnier, par le comte D'ANTIOCHE, p. 361.)

[25] Vie du général Changarnier, par M. le comte D'ANTIOCHE, p. 364.

[26] M. DE FALLOUX, Vie de M. Augustin Cochin, p. 192.

[27] Voir M. DE FALLOUX, l'Évêque d'Orléans, p. 112-115.

[28] M. DE FALLOUX, Mémoires, t. II, p. 246.

[29] M. DOUDAN, Correspondance. (Lettre du 26 octobre 1853, t. II, p. 403.)

[30] Correspondance, t. III, p. 85.

[31] Journal des Débats, 15 juin 1853.

[32] M. DE FALLOUX, Mémoires, t. II, p. 303.