SOMMAIRE : I. — Le gouvernement
intérieur de 1852 à 1856 : double caractère du régime impérial : il est à la
fois répressif et progressif. — Mesures de répression. — Activité
intelligente et généreuse : objets nouveaux qui appellent la réglementation
de l'Etat : Crédit foncier : chemins de fer et leur développement sous le
second Empire : les services de navigation et les paquebots transatlantiques
: organisation et extension du service télégraphique : lois diverses.
II. — Par quelle
procédure parlementaire se transforment en loi les projets qu'on vient
d'énumérer. — Le Conseil d'Etat : étendue et cause de son crédit : ses
principaux membres : esprit dont il est animé. — Le Corps législatif : sa
composition : en quoi consiste son indépendance : son esprit de rivalité
vis-à-vis du Conseil d'État : de quelques-uns des traits principaux qui ont
distingué le Corps législatif sous le second Empire : M. de Morny succède à
M. Billault ; son influence ; quel en est le secret, et comment il domine les
députés. — Le Sénat : sera-t-il une résurrection de la Chambre des pairs ?
Notes du Moniteur : à quoi se réduit l'action de ce grand corps et à quelles
causes tient son effacement.
III. — Les intérêts et
la vie sociale sous le second Empire : Misères et splendeurs. — Les misères :
la crise alimentaire, son intensité, sa durée ; la caisse de la boulangerie,
ouverture de crédits, remèdes divers. — Le choléra et ses ravages. — Les
inondations en 1855 et surtout en 1856.
IV. — Comment les
souffrances publiques disparaissent sous les éclatantes splendeurs du règne.
— La spéculation : jusqu'à quel point elle s'étend, quelles causes la
facilitent, inefficacité des protestations. — Les fêtes de la cour : mélange
étrange de joies folles et de mysticisme. — L'Exposition universelle : sa
préparation ; contretemps divers et succès final : comment elle emprunte son
intérêt à l'importante transformation industrielle avec laquelle elle
coïncide. — Transformation de Paris : projets avant M. Haussmann : M.
Haussmann son arrivée à l'Hôtel de ville, son caractère : quels buts divers
il poursuit : ses premières entreprises : comment elles sont jugées par le
Corps législatif : sentiment public : hausse des loyers : premiers bénéfices
des expropriations. — État de Paris en 1856. — Comment cette année 1856 peut
être considérée comme l'apogée du règne : langage fier et habile de
l'Empereur : sa toute-puissance.
I La
guerre de Crimée remplit les premières années du second Empire : elle en est
la grandeur, l'éclat, la poésie, poésie sublime autant que terrible ; elle
comble le vide des libertés perdues ; elle dissimule sous les images de la
victoire tout ce qui manque à la vie nationale ou lui a été ravi : sur le
positivisme des temps nouveaux, elle projette des reflets héroïques où toutes
les taches s'absorbent et disparaissent : elle relève tout et en particulier
l'armée elle-même, hier instrument de répressions douteuses, aujourd'hui jetée
dans une entreprise glorieuse qui efface toutes les discordances ou les fait
oublier. Vraiment, Napoléon III ne pouvait rêver pour son règne une plus
magnifique préface ; et on comprend qu'à l'heure de la fais, il se soit
montré facile sur les profits de la lutte, facile au point de les laisser
échapper. Les vrais fruits de la victoire, c'étaient la nouvelle consécration
de son nom, l'impuissance désormais avérée des partis, et par-dessus tout,
aux yeux de l'Europe comme de la France, la légitimation de son avènement. Nous
avons raconté cette longue guerre sans l'interrompre : aussi bien tout autre
récit eût pâli devant celui-là. Il faut maintenant remonter un peu en
arrière, échapper au bruit de ce Sébastopol attaqué et défendu avec une égale
obstination, décrire le train de la vie intérieure, noter et saisir au milieu
du silence universel les battements un peu ralentis de ce grand cœur de la
France. Autant nos soldats sur le sol de la Crimée sont les instruments d'une
politique idéale, désintéressée, chevaleresque jusqu'à la duperie, autant
règnent au dedans les préoccupations positives et matérielles ; mais ces
préoccupations mêmes portent sur des objets si agrandis, touchent de si près
à la condition sociale et économique de la nation, qu'il n'est permis ni de
les laisser dans l'ombre, ni de les ignorer. En
cette première période du règne, de 1852 à 1857, un double souci domine dans
les régions officielles : fortifier à tout prix l'autorité, puis assurer à
cette autorité mémo un tel pouvoir initiateur et bienfaisant, que toute
amélioration morale et économique paraisse dériver d'elle et d'elle seule. Le
gouvernement impérial se reconnaît à deux traits : il est à la fois
compressif et progressif Avec une énergie poussée jusqu'à la brutalité, il
impose l'obéissance : mais, dans le même temps, il s'applique à l'entourer de
tant d'avantages que la servitude devienne plus populaire que la liberté. Son
ambition est d'accomplir, par voie dictatoriale, tout le bien qui n'a été
réalisé jusque-là qu'incomplètement ou à travers mille entraves, et de
provoquer de la sorte un parallèle flatteur entre les mesquins agissements
des régimes déchus et les allures décidées du règne nouveau. Il menace et
bénit ; il intimide et gratifie ; il ramène à lui toutes les faveurs, puis
les répand comme une pluie bienfaisante, mais qui tombe seulement sur ceux
qui le craignent. Il se targue d'une justice rigoureuse et sommaire, plus
éclairée, dit-on, que la lente justice d'autrefois. Il tient deux carnets,
celui des punitions, celui des récompenses ; et les unes et les autres sont
pareillement illimitées. Où vient de passer le policier qui surveille, le
gendarme qui sévit, la commission mixte qui déporte, passe aussi
l'économiste, le statisticien, l'ingénieur, le philanthrope, l'homme d'œuvres,
tous ceux, en un mot, qui activent le travail, développent la richesse,
assistent les-infirmes ou les pauvres. Le programme est d'exiger la
soumission, mais de la payer largement, de la payer surtout envers le peuple
ou, comme on dit, envers les classes laborieuses, mot qui résonnera dans
toutes les harangues officielles, se retrouvera dans toutes les enquêtes et
se répétera si souvent qu'on croira de bonne foi l'avoir inventé. Dans
l'ordre répressif, les décrets-lois du prince président avaient tant fait
qu'il ne restait plus qu'à glaner. La sévère discipline imposée au Corps
législatif fut étendue aux conseils généraux et aux conseils d'arrondissement
dont les bureaux furent nommés par le chef de l'État. Les maires furent
désignés, suivant l'importance des communes, par l'Empereur ou par les
préfets, et purent être choisis en dehors même des conseils municipaux[1]. La vigilance du pouvoir
s'appliqua à poursuivre, jusque dans les sphères les plus humbles, le
principe électif et ses représentants : c'est ainsi que les membres des
conseils généraux furent exclus des commissions chargées de former la liste
du jury[2]. Les conseils de prud'hommes
furent l'objet de la même sollicitude jalouse ; une loi décida que leurs
présidents et vice-présidents seraient nommés par le pouvoir exécutif, et
pourraient être pris même en dehors des éligibles[3]. Diverses modifications furent
apportées au Code pénal, et toutes dans le même esprit, qui était de rendre
la répression plus prompte et plus rigoureuse. Il arriva même que le
gouvernement songea à rétablir la peine de mort pour les attentats ayant pour
but de changer le gouvernement ou l'ordre de successibilité au trône ; sur ce
point, le Corps législatif résista, et, fidèle au décret de 1848, ne permit
pas qu'en matière politique, l'échafaud fût relevé ; le Conseil d'État céda,
et, dans la rédaction définitive, la déportation dans une enceinte fortifiée
fut substituée à la peine capitale[4]. Grâce à
ces mesures qui complétèrent l'œuvre dictatoriale de 1852, l'autorité se
trouva si bien garantie qu'il ne resta plus de brèches par où pût pénétrer
l'esprit de rébellion. Dégagé de ce souci, Napoléon III put s'abandonner sans
crainte à ses projets d'apaisement social et d'améliorations économiques.
C'est en ce temps-là que se multiplièrent, sous les auspices du gouvernement
et en particulier de l'Impératrice, les salles d'asile et les institutions de
charité maternelle. C'est alors que se développèrent les Sociétés de secours
mutuels ; non seulement elles s'établirent dans les grandes villes, mais
aussi dans les plus humbles bourgades, répandant partout l'esprit de
prévoyance, d'union, de sage économie : elles étaient à la fin de 1852 au
nombre de 2.400 et comptaient 250.000 participants ; trois ans plus tard,
elles s'élevaient au chiffre de 3.100 et avaient vu s'accroître de plus d'un
tiers l'effectif de leurs membres[5]. Des crédits furent
libéralement ouverts au profit des institutions de bienfaisance dont les
ressources étaient insuffisantes. L'établissement de cités ouvrières commodes
et hygiéniques fut encouragé. Sur l'initiative et sous le patronage du
souverain, l'administration s'efforça de perfectionner l'assistance publique
soit dans les communes rurales, soit dans les villes : c'est ainsi qu'une
circulaire ministérielle recommanda aux préfets l'organisation des médecins
cantonaux[6] ; c'est ainsi qu'à Paris des
efforts furent tentés, et non sans résultat, pour assurer le traitement des
malades à domicile[7]. A quelque temps de là,
Napoléon III ordonna la création à Vincennes et au Vésinet de deux asiles où
les ouvriers blessés dans l'exercice de leur profession, les invalides de
l'industrie, comme on les appela, trouveraient pour les longs jours de leur
convalescence un abri salubre et hospitalier[8]. A toutes ces œuvres
secourables s'ajoutaient les libéralités personnelles de l'Empereur. Les
budgets connus et publiés de la liste civile permettent d'en établir le
chiffre : pour certaines années, elles dépassèrent, en subsides de toutes
sortes, la somme de six millions[9]. Souvent distrait quand on
l'entretenait des choses de la politique, l'Empereur devenait subitement
attentif quand on lui parlait d'une institution charitable à soutenir et
surtout d'une infortune privée. Son excellent cœur alors s'émouvait,
s'émouvait même trop vite, car il donnait sans calcul, sans examen, sans
contrôle ; on le savait dans son entourage ; aussi l'intrigue besogneuse et
la prodigalité prélevèrent souvent sur lui d'indignes tributs. Cette
activité bienfaisante ne se traduisit point seulement par des fondations ou
des actes généreux, mais aussi par un ensemble de décrets ou de lois destinés
soit à accroître la fortune publique, soit à mettre la législation en
harmonie avec les inventions récentes. Autant étaient illimitées les
attributions du pouvoir, autant était vaste le champ qui s'ouvrait devant
lui. L'avènement de Napoléon coïncidait avec une immense transformation
sociale qu'il importait de régler et de surveiller, de stimuler et de
contenir. Étendre à la propriété immobilière les bienfaits du crédit, prolonger
en tous sens le réseau peu avancé de nos chemins de fer, organiser le service
alors tout nouveau de la télégraphie électrique, susciter par encouragements
ou subventions de grandes entreprises de transports maritimes accélérés,
remanier certaines dispositions ou combler certaines lacunes du droit civil,
réviser ou réformer le mode d'exécution des peines, tel était l'accablant
ordre du jour qui s'imposait au second Empire. Pour un gouvernement que ne
gênaient point les tracasseries de la presse et qui avait à demi secoué le
contrôle même de la Chambre, l'occasion était merveilleuse de trancher dans
le vif, d'édifier tout d'une pièce le Code des besoins nouveaux, de tracer à
l'activité privée une vaste carrière où elle fût à la fois indépendante et disciplinée,
puis d'opposer fastueusement aux misérables calculs d'autrefois les larges
conceptions d'un prince vraiment éclairé, prêt à rendre au centuple en
bien-être ce qu'il avait pris en liberté. Timidité ou manque de génie,
l'Empereur ne s'éleva point à ce vaste dessein : c'est par projets partiels
et successifs qu'il procéda. Sa grande habileté fut d'observer avec sagacité
les nouveaux faits économiques, de calculer avec précision quel accroissement
de richesse en résulterait, puis de faire remonter jusqu'à son trône la
gratitude publique, comme s'il eût été le véritable auteur d'une évolution
née avant lui et qui se fût sans cloute développée sans lui. Mais, même
réduite à ces proportions et dépouillée de tout ce que la flatterie y ajouta,
l'œuvre impériale demeure considérable et mérite bien qu'on s'y arrête. C'est
vers la propriété immobilière que se portèrent les premières pensées. Le
propriétaire qui, pour améliorer son fonds ou y élever des constructions,
avait besoin de capitaux, les trouvait assez aisément moyennant une garantie
hypothécaire : mais l'embarras était de supporter la double charge de frais
coûteux et d'un intérêt élevé ; ces frais et ces intérêts égalaient,
dépassaient souvent le revenu même de l'immeuble ; puis à l'époque de l'échéance,
le remboursement étant impossible, l'expropriation suivait. Or, en Allemagne,
fonctionnaient depuis longtemps des institutions destinées à assurer aux
agriculteurs, dans des conditions plus aisées et moins dures, les bienfaits
du crédit. Ces établissements avaient pour objet de consentir des prêts
hypothécaires, mais d'une nature spéciale, car le capital s'amortissait par
voie d'annuités échelonnées sur une longue période, en sorte que, moyennant
un faible versement supplémentaire annuel, l'immeuble se dégrevait
insensiblement. Dès 1835, un publiciste français, M. Wolowski, avait fait
connaître chez nous cet ingénieux mécanisme, et, vers la fin du régime de
Juillet, plusieurs économistes en avaient étudié sur place 'le fonctionnement
et les résultats. De ces études et aussi d'autres travaux postérieurs étaient
sortis, en 1851, deux projets émanés, l'un du gouvernement, l'autre de
l'initiative de l'Assemblée, et qui, l'un et l'autre, introduisaient dans
notre législation le système que l'Allemagne pratiquait. En cette matière
comme en beaucoup d'autres, le coup d'État ne feignit de détruire l'œuvre
parlementaire que pour la reprendre aussitôt en la marquant à son chiffre.
Dès le 28 février 1852, un décret avait autorisé la création des Sociétés de
Crédit foncier, ayant pour objet de consentir aux propriétaires d'immeubles
des prêts remboursables par annuités. Aux termes du décret, l'emprunteur
payerait un intérêt qui ne dépasserait jamais 5 pour 100, puis y ajouterait
une prime, variant entre 1 et 2 pour 100 du capital, et arriverait ainsi
progressivement à sa libération intégrale[10]. En vue de cet objet spécial,
trois sociétés se fondèrent, l'une à Paris, appelée Banque foncière, deux
autres à Nevers et à Marseille : puis la Banque foncière absorba les deux banques
départementales et, sous le nom de Crédit foncier de France, étendit au pays
tout entier le cercle de ses opérations. Une série de décrets et de
règlements précisèrent les obligations et les privilèges de la société
nouvelle, en sorte qu'elle devint une institution mixte, se livrant à des
opérations privées, mais sous le patronage officiel. Le Crédit foncier ne fut
autorisé à prêter que sur première hypothèque. Ses prêts ne purent dépasser
la moitié de la valeur de l'immeuble affecté à la garantie de la créance. Il
lui fut interdit de se livrer à aucune autre opération qu'aux prêts sur gage
immobilier. Enfin, le gouvernement se réserva un droit d'intervention
permanente dans les affaires sociales ; c'est ainsi que le choix du directeur
dut être subordonné à son agrément ; c'est ainsi que la gestion, la
comptabilité, les écritures furent soumises au contrôle de commissaires
spéciaux et à la vérification des inspecteurs des finances. Ces entraves, qui
n'étaient pas tellement étroites qu'elles ne se relâchèrent avec le temps, se
trouvaient compensées par des avantages tout à fait exceptionnels. Le Crédit
foncier fut appelé à jouir d'une subvention prélevée sur le produit des biens
de la famille d'Orléans[11]. Il fut autorisé à émettre des
obligations ou lettres de gage il fut stipulé que ces lettres de gage
pourraient être acquises par l'État ou les départements, et qu'en outre elles
seraient admises à servir de remploi pour les fonds des incapables ou des communes.
Enfin, en faveur de la nouvelle banque, les formalités de l'expropriation
furent simplifiées. — Telle fut l'organisation du Crédit foncier, création
considérable due à l'initiative du prince président et développée dans les
premières années du règne. Disons de suite, sans anticiper sur l'avenir, que
les résultats, qui auraient pu être si féconds, ne répondirent pas tout à
fait à l'attente générale, et que l'institution elle-même dévia de la pensée
de ses fondateurs. L'éloignement, les exigences en matière de productions de
titres, les estimations souvent difficiles des immeubles, la complication des
formalités pour les débiteurs mariés ou chargés de tutelle, tout cela
découragea les propriétaires modestes. Les grands agriculteurs profitèrent
presque seuls des facilités nouvelles, et encore n'y puisèrent-ils qu'en
nombre restreint. Un peu délaissé par la propriété rurale, le Crédit foncier
la dédaigna à son tour et chercha ailleurs de plus faciles, de plus amples
occasions de profit. C'est à Paris, c'est dans les grandes villes qu'il
concentra une bonne partie de ses opérations. Il s'affermit d'autant plus
dans cette voie que les grands travaux urbains, accomplis sous l'Empire,
rendirent son concours plus précieux et plus indispensable. L'institution se
développa de la sorte et même outre mesure, mais dans un sens contraire ou du
moins parallèle à l'esprit de sa fondation. Les
entreprises de chemins de fer appelaient, plus encore que le crédit
immobilier, la sollicitude du gouvernement impérial ; car, pour développer la
richesse publique, rien ne vaudrait ces communications rapides, si propres à
faciliter l'écoulement des produits agricoles eux-mêmes. La royauté de
Juillet avait commencé le réseau de nos voies ferrées, mais avec une foi
médiocre dans l'avenir, et ses timidités commençaient à peine à se dissiper
quand avait éclaté la crise où elle avait sombré. La révolution de 1848,
accomplie au nom des travailleurs, avait arrêté ou suspendu bien des choses,
et spécialement le travail lui-même ; plus tard, les consciencieux efforts de
l'Assemblée législative n'avaient réparé qu'imparfaitement le temps mal
employé ou perdu. A l'époque du coup d'État, toutes les lignes étaient
commencées, puis continuées çà et là par tronçons, sans que nulle part
l'ensemble fût terminé. La ligne de la Méditerranée était ouverte jusqu'à
Chalon, puis d'Avignon à Marseille : entre Chalon et Avignon s'étendait un
long espace inachevé, et il se trouvait même quelques esprits arriérés ou
méfiants qui formulaient encore des doutes sur l'utilité de l'œuvre : A quoi
bon, disaient-ils, poser des rails parallèlement à la Saône et au Rhône, et
ces deux magnifiques voies fluviales n'offrent-elles pas un mode de transport
suffisant pour les besoins, soit du commerce, soit des voyageurs eux-mêmes ?
Les autres têtes de ligne étaient, au centre Nevers, au sud-ouest Poitiers, à
l'ouest Chartres, au nord-ouest le Havre, à l'est Nancy, qui ne fut reliée à
Strasbourg que quelques mois plus tard. Le réseau du Nord, où la nature
presque horizontale du sol n'avait exigé que peu de travaux d'art, était seul
assez avancé pour que les principales communications fussent complétées : de
ce côté, les relations internationales étaient assurées, vers la Belgique par
Valenciennes et Mouscron, et vers l'Angleterre par Boulogne et Calais. En
1852, la longueur totale des lignes exploitées ne dépassait-guère 3.000
kilomètres, tandis qu'elle était de 8.000 kilomètres pour l'Allemagne, de
11.000 pour l'Angleterre et de 850 pour la seule petite Belgique. — Cette
œuvre si retardée, tout conviait Napoléon III à la poursuivre et à la
couronner. On se souvient qu'en matière de travaux publics, le
sénatus-consulte du 25 décembre 1852 avait conféré au chef de l'État le droit
d'ordonner par simples décrets toutes les entreprises d'utilité générale ; la
seule restriction à l'omnipotence du pouvoir exécutif, c'était l'obligation
de soumettre à l'approbation des députés les conventions qui imposeraient des
charges au Trésor. Libre de toute entrave ou n'ayant à compter qu'avec un
Corps législatif docile, l'Empereur se sentait en outre soutenu et stimulé
par l'opinion publique, fort indifférente alors sur tout le reste, mais
demandant une chose, une seule, avec insistance, des chemins de fer qui,
espérait-on, ranimeraient les villes pauvres et donneraient aux cités déjà
riches un essor plus décisif. — De nouvelles lignes furent donc décrétées ;
des concessions nombreuses furent autorisées ; quant aux travaux déjà
concédés, ils furent poussés activement, de façon à relier entre eux les
tronçons jusque-là isolés. En consentant les concessions, le gouvernement
impérial évita avec soin les fractionnements excessifs qui auraient accru
sans utilité les frais généraux et frappé d'impuissance les compagnies : dans
cette pensée, il attribua le plus souvent aux concessionnaires des grandes
lignes les embranchements ou prolongements qui desservaient les mêmes
régions. Toutefois, un abus contraire pouvait naître de l'agglomération
extrême qui aurait concentré entre les mains d'une ou deux associations la
puissante industrie des chemins de fer ; c'est pour prévenir ou atténuer ce
péril que le ministre des travaux publics s'opposa tout d'abord à la fusion
des lignes du Centre avec celles de Lyon ; dans le même but, il se refusa à
ratifier les arrangements préparés entre la compagnie de Lyon et la batellerie
du Rhône ; de la sorte, les entreprises demeureraient séparées, et le public
bénéficierait de la concurrence entre les transports rivaux[12]. — Cependant, dès le début de
l'Empire, les demandes de concessions se multiplièrent au point de
déconcerter tous les calculs, et les nouveaux titres devinrent l'objet d'un
agiotage sans mesure qui mêla dans les mêmes spéculations les plus humbles
agents d'affaires et les plus hauts dignitaires de l'Empire. Dans ces
conjonctures, l'administration suspendit provisoirement les concessions.
Quand elle les reprit, elle exigea des nouvelles sociétés le versement
préalable des deux cinquièmes des actions : par-là, elle se flattait de
contenir la spéculation, et surtout elle se prémunissait contre la témérité
des compagnies, plus promptes à souscrire des engagements qu'aptes à les
réaliser. — L'impulsion une fois donnée, le mouvement ne se ralentit plus,
et, dans les rapports officiels, on en peut suivre le constant progrès.
Rapidement, les lignes nouvelles se développent surtout les tronçons,
jusque-là séparés, se rejoignent. En 1854 et en 1855, la longue voie de Paris
à Marseille s'achève par l'ouverture successive des sections de Chalon à
Lyon, de Valence à Avignon, et enfin de Lyon à Valence ; un an plus tard, la
traversée de Lyon, de Valse à Perrache, complète cette œuvre grandiose. En
cette même année 1855, l'ouverture de la section de Saint-Quentin à
Erquelines met Paris en communication directe avec l'Allemagne, la Prusse et
l'Europe septentrionale. Dans le mème temps, les grandes lignes se
prolongent, à l'ouest et au sud-ouest jusqu'à Nantes et au-delà de Bordeaux,
au sud-est dans la direction de Grenoble, à l'est jusqu'à Metz, Mulhouse et
Bâle, au centre jusqu'à Limoges, Clermont et Issoire. Sur ces entrefaites, des
règlements inobservés et des chances mauvaises amènent coup sur coup des
accidents qui alarment l'opinion, l'émeuvent jusqu'à la terreur et provoquent
chez les plus arriérés un retour plein de regrets pour ces lourdes diligences
jaunes qui sillonnent encore les contrées déshéritées. Alors éclate la
suprême protestation des maîtres de poste, des rouliers, des aubergistes de
grandes routes, de tous ceux dont la nouvelle industrie dérange les habitudes
et compromet la profession. Mais c'est bien la dernière révolte du passé
contre le présent, de la routine contre le progrès. Le gouvernement se hâte
d'apaiser l'opinion par de rassurantes statistiques, fortifie les services de
surveillance et de contrôle, resserre les liens des règlements, et bien vite
toute trace de crainte s'efface[13]. A la fin de 1856, le nombre
total des kilomètres exploités est de 6.500[14], en sorte que la France tend à
rejoindre, sans les égaler encore, ses puissantes voisines, l'Angleterre et
l'Allemagne. Seules, trois contrées demeurent en dehors des voies ferrées :
le massif des Cévennes, la région des Pyrénées, la région plus montagneuse
encore du haut Dauphiné et de la haute Provence. Il n'en sera pas toujours
ainsi. Même en quelques-unes de ces provinces éloignées, déjà les ingénieurs
apparaissent, mesurant les obstacles, levant les plans, piquant de distance
en distance leurs jalons. A cette nouvelle, les capitalistes murmurent et les
cours des actions fléchissent : combien onéreuses ne seront pas ces petites
lignes sans trafic, et leur exploitation n'absorbera-t-elle pas les superbes
profits des grands réseaux ? Mais cette impression égoïste se perd dans le
sentiment général. A part quelques inintelligentes résistances municipales,
l'annonce d'un chemin de fer provoque partout la joie et suscite des calculs
qui touchent au rêve. Les inaugurations de voies ferrées sont des fêtes,
fêtes populaires et officielles tout ensemble, où ministres et préfets
exaltent le génie prévoyant de leur maître, dispensateur de tant de
prospérités. A ce langage, les populations répondaient par des cris
d'enthousiasme, et d'enthousiasme sincère ; car, sous une influence
prestigieuse qui en certains lieux dure encore, elles confondaient dans une
même admiration reconnaissante, et la découverte nouvelle qui doublerait
leurs échanges ou la valeur de leurs produits, et le prince bienfaisant
autant que redoutable dont la volonté toute-puissante avait, de proche en
proche, déroulé ces rails magiques et porté ces locomotives mystérieuses
jusqu'au pied de leurs montagnes ou le long des torrents de leurs vallées. Ces
voies ferrées, qui venaient mourir à l'extrémité des quais du Havre ou de
Bordeaux, inspiraient le naturel désir de créer des communications plus
étendues encore et d'abréger les distances maritimes elles-mêmes. La pensée
n'était point nouvelle. Sous le régime de Juillet, trois projets successifs
avaient été soumis aux Chambres à l'effet de subventionner de grandes lignes
de paquebots qui garantiraient aux voyageurs un transport sûr autant
qu'accéléré et surtout seraient les messagers exacts, rapides et fidèles des
correspondances privées. De ces projets, le premier, présenté en 1840, fut
voté, mais resta stérile, faute de subvention suffisante pour tenter les
soumissionnaires ; le second, déposé en 1845, ne put venir à l'ordre du jour
avant le renouvellement législatif de 1846 ; le troisième enfin fut emporté
dans la grande crise de 1848. Pendant ce temps, l'Angleterre développait ses
services réguliers qui touchaient à tous les coins du globe : plus on tarderait
à l'imiter, plus l'œuvre serait malaisée ; car l'Europe s'accoutumerait à
considérer Londres ou Liverpool comme le point de départ nécessaire pour tous
les grands voyages de commerce ou d'exploration, et de ces habitudes naîtrait
un monopole impossible à détruire. L'Empereur remit la question à l'étude,
consulta les chambres de commerce, interrogea les ingénieurs de la marine et
les principaux constructeurs de machines et de navires[15]. Néanmoins la période d'attente
fut longue : le gouvernement se montrait jaloux de limiter sa subvention ;
d'un autre côté, l'incertitude des recettes rendait les capitaux défiants.
Enfin, à l'ouverture de la session de 1857, Napoléon III annonça une solution
prochaine. Trois mois plus tard, en effet, une loi fut votée, autorisant le
ministre des finances à subventionner trois lignes de correspondances
transatlantiques qui auraient leur point d'attache au Havre, à Saint-Nazaire,
à Bordeaux : la première se dirigerait vers New-York : la seconde
desservirait les Antilles, le Mexique, Aspinwall et Cayenne : la troisième
toucherait au Sénégal, aborderait au Brésil et se prolongerait de là jusqu'à
Buenos-Aires. Sous cette impulsion et malgré quelques mécomptes se développa
l'industrie de nos transports maritimes : ces entreprises non seulement
pourvurent aux exigences postales, mais attirèrent mie partie de la clientèle
voyageuse : de plus, en facilitant l'expédition accélérée des marchandises
qui renferment sous un petit volume une valeur importante, elles rendirent à
notre commerce un signalé service. Qu'étaient
ces communications rapides auprès de la transmission instantanée de la pensée
elle-même ? Le télégraphe électrique venait de réaliser ce miracle. Miracle !
le mot n'est pas excessif : car les pouvoirs publics jugèrent l'invention
tellement prodigieuse qu'ils hésitèrent à l'abaisser jusqu'au vulgaire.
Pendant plusieurs années ils s'en réservèrent le monopole, à la manière de
ces prêtres antiques qui écartaient les profanes du foyer où brûlait le feu
sacré. C'est seulement en 1850 qu'une loi ouvrit aux correspondances privées
les bureaux télégraphiques, et encore le fit-elle avec un luxe de formalités
et d'entraves qui attestaient des répugnances non vaincues. Avec l'Empire le
réseau s'étendit : les poteaux télégraphiques, déjà fixés le long des voies
ferrées, se développèrent jusqu'à nos frontières et se relièrent aux fils
étrangers ; puis ils s'allongèrent sur les côtés de nos grandes routes et se
ramifièrent partout : une administration spéciale fut créée dont on régla
avec un soin minutieux les attributions, la hiérarchie, les traitements et
jusqu'aux costumes. Même à travers toutes ces sollicitudes, la trace des
anciennes méfiances subsiste. Les efforts de l'administration semblent tendre
moins à vulgariser qu'à restreindre la nouvelle invention. On ne songe plus à
en retenir l'usage exclusif, mais on la tient à un prix si élevé que ce prix
même décourage et déconcerte. D'après la loi du 28 mai 1853, toute dépêche
d'un à vingt mots est soumise à une rétribution fixe de 2 francs et à une
taxe proportionnelle de 0 fr. 10 par myriamètre[16] : l'année suivante, la
tolérance s'étend jusqu'à vingt-cinq mots, mais la taxe proportionnelle est
portée de 10 à 12 centimes[17]. Des tarifs si excessifs
cadraient mal, soit avec les besoins du négoce et de l'industrie, soit avec
les exigences ordinaires de la vie quotidienne. Le nouveau moyen de
correspondance ne fut employé que dans les occasions les plus solennelles,
et, du plus loin qu'on l'apercevait, le porteur de télégramme faisait battre
les cœurs comme un messager dé grande joie ou de grand deuil. Cette
impression rendit plus rares encore les dépêches électriques : on les employa
peu parce qu'elles coûtaient cher, et on les employa moins encore parce
qu'elles faisaient peur. Ce n'est qu'en 1858 qu'un système mixte fut adopté :
taxe fixe de 1 fr. 50 entre bureaux d'un même département ou de départements
limitrophes ; taxe proportionnelle pour les télégrammes à Grande distance[18]. Le public ne fut pas éloigné
de voir en cette innovation le dernier mot du progrès. Le vrai progrès vint,
mais tardif et comme arraché par lambeaux : car bien des années s'écoulèrent
encore avant qu'un tarif uniforme et réduit mît la récente découverte au
niveau de toutes les fortunes e au service de tous les intérêts petits ou
grands. Tels
étaient les faits nouveaux qui, dans l'ordre économique, scientifique ou
matériel, appelaient la réglementation des pouvoirs publics. A toutes ces
grandes mesures se joignirent d'autres réformes, secondaires sans doute et de
nature très différente, mais cependant trop notables pour qu'on les passe
sous silence. Le Code Napoléon fut révisé en plusieurs de ses parties : c'est
ainsi qu'une loi du 31 mai 1854 abolit quelques-unes des incapacités barbares
qui, sous le nom de mort civile, frappaient les individus condamnés à une
peine perpétuelle et allaient jusqu'à briser leur mariage[19] : au cours de la même session,
le titre des Servitudes rurales fut remanié en vue de favoriser les
travaux de drainage[20] : puis, un an plus tard, une loi
sur la transcription vint combler une importante lacune de notre régime
hypothécaire[21]. Quant à la législation
criminelle, le gouvernement impérial modifia, non les peines, mais leur mode
d'exécution. Napoléon III, bien avant son avènement à l'Empire, avait été
frappé de l'immoralité des bagnes, voisinage humiliant pour les populations
saines et lieux de promiscuité dégradante où le déshonneur s'attache moins au
crime qu'au repentir. Dans son message du 12 novembre 1850, il avait annoncé
la fin prochaine de ces détestables institutions. Il tint parole, et, dès le
début de l'Empire, une loi du 30 mai 1854, sans rien changer aux
dénominations du Code, substitua aux bagnes la transportation[22], châtiment plus moral,
disait-on, non moins exemplaire, et qui, en éloignant le criminel du lieu de
son crime, faciliterait l'œuvre de transformation et d'amendement. La
réforme, pour être complète, aurait dû s'étendre à tous les degrés de notre
régime pénitentiaire. L'Empire recula devant cette œuvre d'ensemble. Le
ministre de l'intérieur se borna à quelques circulaires qui recommandaient de
séparer les prisonniers par catégorie, et réglementaient les établissements
de jeunes détenus[23] : les essais d'organisation
cellulaire tentés sous le régime de Juillet furent même abandonnés. Il arriva
ainsi qu'on laissa subsister dans les maisons d'arrêt ou de réclusion des
abus moins visibles, mais presque aussi grands que ceux qu'on venait de proscrire
dans les bagnes. II J'ai
essayé de retracer dans une énumération rapide les principaux actes administratifs
et économiques qui marquèrent les premiers temps de l'Empire. Dans ce tableau
un peu aride, fidèle image de ces années silencieuses, il est aisé, je le
répète, de reconnaître les traits les plus saillants du règne : une tension
excessive de tous les ressorts de l'autorité et aussi une sollicitude active
pour améliorer la condition générale des masses ; une singulière promiscuité
des hommes de coup de main et des hommes de science, concourant les uns et
les autres au même but, qui est de subjuguer par le double étalage de la
force et des bienfaits ; beaucoup de bien accompli, mais dans un appareil un
peu théâtral et avec une pensée égoïste qui ramène tout à soi ; une louable
puissance initiatrice, mais p" as tout à fait sincère, car souvent ce
qu'on appelle innovation a été puisé dans les archives toutes prêtes du
gouvernement parlementaire, de ce gouvernement que volontiers on affecte de
railler dans le temps même où on le copie. Tous
ces projets, pour être transformés en loi, suivaient la procédure
constitutionnelle que nous avons déjà décrite[24]. Préparés dans les bureaux
ministériels, ils étaient transmis au Conseil d'État, qui les étudiait, les
remaniait, les polissait et les précisait dans des formules juridiques. On ne
saurait trop insister sur le crédit de ce grand corps dont on eût été tenté
d'oublier les attributions contentieuses, tant son pouvoir légiférant
dominait tout le reste. Les députés étant privés de toute initiative, aucune
proposition ne pouvait arriver au Palais-Bourbon si les conseillers d'État ne
l'avaient au préalable marquée de leur empreinte. Au droit d'élaborer les
projets, ils joignaient la faculté indirecte de les imposer ; car la
Constitution, ainsi qu'on l'a vu[25], les avait érigés en arbitres
des amendements formulés par les commissions, et ce privilège exorbitant eût
suffi à les mettre hors de pair. Si quelque résistance tenace subsistait, ils
étaient en outre appelés à défendre leur œuvre par leur parole ; car, au jour
des séances publiques, ils devenaient les avocats du gouvernement. Enfin,
dans l'amoindrissement des fonctions électives, ils avaient hérité du
prestige qui s'attachait autrefois aux assemblées parlementaires, et
l'opinion publique grandissait leur rang officiel par la haute idée même
qu'elle en avait. — Dans la prévision d'un rôle si amplifié, l'Empereur
s'était appliqué à choisir ses auxiliaires. Le président du Conseil d'État
était M. Baroche, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats, ancien procureur
général à la Cour d'appel et plusieurs fois ministre. Membre des anciennes
Chambres, M. Baroche avait combattu le régime de Juillet, le trouvant trop
peu libéral : en 1848, il avait, en une heure très passagère, salué
bruyamment la République : en 1849, son zèle conservateur et répressif lui
avait valu une grande faveur dans le parti de l'ordre : puis, le coup d'État
triomphant, il s'y était chaleureusement rallié. S'il n'avait ni le relief du
caractère, ni la fermeté des convictions, ni la haute éloquence, ni les
larges vues de l'homme d'État, il réunissait à un degré peu commun toutes les
facultés moins éminentes qui font un fonctionnaire utile, apte à tous les
services et, à l'occasion, brillant. Appelé à plaider après tant de causes
privées h cause du gouvernement, on pouvait être assuré qu'entre toutes les
pièces du dossier, il choisirait avec sagacité les plus favorables,
laisserait les autres dans une ombre impénétrable et ne céderait jamais à ces
entraînements qui embellissent les plaidoiries et compromettent le client. Il
était souple, mais avec une dignité extérieure qui masquait la soumission. Sa
belle prestance, sa confiance en lui-même, l'autorité de graves fonctions
très correctement remplies, une rare habitude des affaires, une parole ample,
facile, toujours maîtresse d'elle-même et se colorant parfois d'une émotion
factice qui trompait, tout cet ensemble de dons heureux plutôt que supérieurs
le prédestinait à accomplir avec honneur, avec éclat même, les plus
considérables parmi les besognes secondaires. Chef de cabinet sous un régime
libre, il eût été sans doute inégal au fardeau. Mandataire général du
gouvernement devant la Chambre, il était pour la politique impériale un
organe écouté et surtout approprié à la tâche. Tout lui servait, même ce qui
lui manquait ; car ses qualités négatives le préservaient contre les
échappées dangereuses qui eussent ranimé les anciennes luttes ou chauffé
outre mesure l'atmosphère tempérée du Corps législatif : à l'entendre, on ne
pouvait croire ni que l'éloquence fût maîtresse ni qu'elle fût proscrite, et
sa personne n'était ni au-dessous ni au-dessus de la place que le Parlement
devait tenir dans le pays. — Au-dessous de M. l3aroche, M. de Parieu, d'abord
président de la section des finances, puis vice-président du Conseil, devait
à une circonstance singulière le commencement de sa fortune. En 1848, comme
il arrivait d'Auvergne avec son compatriote M. Roulier, il avait prononcé
devant l'Assemblée constituante une harangue éloquente et que, dans la suite,
il n'égala jamais, pour combattre l'élection du Président de la République
par le suffrage universel. Il arriva donc que le même discours qui fonda sa
renommée eût sans doute ruiné son avenir s'il eût entraîné les votes.
Ministre de l'instruction publique en 1850, il avait fait voter la loi
d'enseignement préparée par M. de Falloux. Ceux qui le connaissaient
vantaient son érudition, sa puissance de travail, sa science de légiste,
l'élévation de ses vues philosophiques, l'intégrité de son caractère, mais
ajoutaient que les tendances de son esprit le rendaient plus apte aux études
spéculatives qu'à la préparation des lois d'affaires. — Parmi les présidents
de section, on remarquait M. Bonjean, remplacé bientôt par M. Boinvilliers,
puis le général Allard, instruit, d'élocution facile et d'une compétence
indiscutée dans sa profession. Les simples conseillers d'État se
distinguaient presque tous par quelque spécialité qui rendait leur concours
précieux : les uns, comme M. Suin ou M. Duvergier, avaient vieilli dans
l'étude de la jurisprudence civile : les autres, comme M. Boulatignier,
s'étaient tellement familiarisés avec le droit administratif qu'aucun détail
n'échappait à leur expérience consommée : d'autres, comme M. Michel Chevalier
ou M. Le Play, semblaient les organes naturels des intérêts scientifiques ou
économiques : quant à la science financière, elle avait son représentant le
plus autorisé en la personne de M. Vuitry, esprit net autant qu'étendu,
orateur lucide entre tous et, dès ce temps-là, l'un des serviteurs les plus
éminents du régime impérial. — Comme on le voit, un esprit de large tolérance
avait inspiré Napoléon III. Il avait regardé moins aux antécédents qu'aux
capacités, et, à la condition d'une adhésion sincère, avait accepté tous les
concours sans y regarder de trop près. On rappelait même, non sans quelque
malice, qu'un des membres du Conseil avait été l'un des protestataires du
coup d'État : c'était M. Quentin-Bauchart, enfermé à Mazas, puis illuminé de
lueurs soudaines au point de se donner sans réserve à celui que, la veille,
il voulait proscrire. Au fond, les membres de ce grand corps se rapprochaient
tous par des traits communs. Vieillis dans le monde officiel et un peu
sceptiques, ils avaient froidement calculé les chances propices ou contraires
du nouveau régime ; l’ayant jugé solide et bon à servir, ils s'y étaient
rattachés ; puis la bonté du maître s'ajoutant à la perspective d'abondantes
récompenses, leur soumission intéressée s'était colorée de dévouement, mais
d'un dévouement tranquille qui n'obscurcissait pas leur clairvoyance et
n'excluait point une certaine liberté de langage. Retranchés dans leur
spécialité, ils travaillaient beaucoup, étaient le ressort le plus actif de
l'État, le savaient et puisaient quelque morgue dans le sentiment de leur
importance. Quand ils avaient, au prix de méritoires efforts, mis la dernière
main à un projet de loi, ils s'imaginaient malaisément qu'on pût le retoucher
et, dans cet esprit confiant et avantageux, résistaient à toutes les
influences, à toutes, une seule exceptée. Il arrivait souvent en effet que, du
cabinet de l'Empereur, quelque élucubration inattendue leur était transmise
qui bouleversait tout leur échafaudage et les obligeait à travailler sur
nouveaux frais. Ils murmuraient alors, formulaient quelques représentations,
puis, comme ils étaient après tout fonctionnaires, se soumettaient. Même dans
leur soumission, un espoir leur restait, celui de transformer les pensées
impériales sous prétexte de les traduire en style officiel ; et plus d'une
fois ils réussirent à mener à bien cette délicate et périlleuse opération. Le
Corps législatif ne recevait donc que des projets établis tout d'une pièce,
et tellement complets qu'il ne leur manquait plus, semblait-il, que
l'estampille parlementaire qui les consacrerait. Il n'en allait pas toujours
aussi aisément. On a vu[26] comment, en 1852, la Chambre,
moitié par tradition inconsciente, moitié- par naturelle indépendance, avait
repris les coutumes de ses devancières, et comment la liberté avait repoussé
sous ses propres ruines, à la manière de ces rameaux qui reverdissent encore
sur un vieux tronc abattu. L'Empire avait étouffé ce renouveau et jalousement
resserré les entraves ; puis les éléments les plus actifs d'opposition
manquaient, les légitimistes, tels que MM. Audren de Kerdrel, Bouhier de
l'Écluse, de Calvières, étant sortis de la Chambre, et les républicains, tels
que Cavaignac et M. Carnot, ayant refusé le serment qui les y aurait
introduits. Mais, même sur le fonds commun d'adhésion, des pensées diverses
se détachaient. Il n'y avait plus de royalistes avoués, mais beaucoup de
propriétaires ruraux, attachés à la monarchie par tous leurs entours, voilant
leurs convictions, les taisant même, jugeant impossible le régime de leurs
préférences, en revanche très éloignés de toute servilité et prêts à se
révolter par point d'honneur, fierté, fidélité de souvenir, si quelque
atteinte trop directe eût été portée aux principes qui leur demeuraient
chers. Il n'y avait pas d'orléanistes proprement dits, mais bon nombre
d'hommes modérés et sages qui ne partageaient pas le dédain commun pour les
institutions déchues, jugeaient un peu mesquin ce dénigrement,
s'abandonnaient même par intervalles à quelques regrets. Il n'y avait ni
factieux, ni ennemis, mais, en dehors de tous les partis, il y avait des
vieillards recommandables par la dignité de leur caractère, des jeunes gens
studieux et avides de lumière, des financiers consommés. Au-dessus de tous
ses collègues apparaissait Montalembert. En un mot, l'uniformité était plus
apparente que réelle : sans doute, la même teinte générale régnait, mais avec
des nuances variées, très variées même, à la condition d'y regarder d'un peu
près. « Notre
ennemi, c'est notre maître », et notre maître nous déplaît doublement quand
nous nous figurons qu'il doit être notre subordonné. En recevant ces projets
agencés avec un soin si minutieux, le premier sentiment était moins la
reconnaissance du travail évité qu'une légère mauvaise humeur contre ce
Conseil d'État si important, si encombrant même, qui ne laissait rien à faire
après lui. Quand on remet à un homme d'esprit un brouillon qu'il n'a qu'à
copier, sa première pensée est d'y changer quelque chose, ne fût-ce que pour
y mettre sa marque. Ce goût d'indépendance se développait dans les bureaux et
s'affirmait dans les commissions. On commençait par se plaindre que les
propositions fussent déposées trop tard, et cette critique était
ordinairement fondée : c'est ainsi qu'en 1853, sur soixante et un projets
d'intérêt général, vingt-quatre furent présentés dans les dernières semaines
de la session[27]. Ce sujet épuisé, on
s'ingéniait à remanier au moins un ou deux textes, le plus souvent par un
désir sincère d'amélioration, parfois aussi pour bien établir l'autorité
prépondérante du pouvoir législatif. Comme les députés, les conseillers
d'État avaient leur amour-propre et tenaient à ne point altérer le bel ordre
de leur rédaction. De là des divergences, des querelles de dignité, des
rivalités de corps, mais adoucies par la bonne éducation, mais assourdies
dans le huis clos des bureaux, mais étouffées, dès qu'elles devenaient
bruyantes, par le zèle d'intermédiaires officieux. L'avantage moral ne
demeurait pas toujours aux conseillers d'État, car, interprètes d'une
politique dont tous les secrets leur étaient rarement livrés, ils se
trouvaient fort empêchés pour répondre aux questions trop catégoriques ou
indiscrètes ; heureux quand cet aveu d'ignorance ne leur échappait pas en
séance publique, ainsi qu'il arriva, dit-on, plusieurs fois[28]. Où ils ressaisissaient toute
leur supériorité, c'était dans l'exercice de cette extraordinaire prérogative
qui les rendait les arbitres des amendements proposés par les commissions.
Ces amendements, s'ils refusaient d'y souscrire, ne pouvaient plus être
reproduits, et les députés n'avaient plus qu'une ressource, celle de se lever
au jour de la délibération, et de solliciter un vote de rejet, acte
d'opposition qui déconcertait les timides par sa grandeur et décourageait les
autres par son inutilité presque certaine. Il arrivait donc qu'après de
savantes conférences à huis clos, des allées et venues affairées, des
négociations presque ardentes, le compte rendu officiel ne portait souvent la
trace d'aucun débat et se bornait à mentionner sèchement une adoption pure et
simple, ce qui valait au Corps législatif un reproche tout à fait excessif,
celui d'indifférence, de paresse, de servilité. Parfois aussi, la grandeur
des intérêts ou l'obstination des amours-propres dominait la crainte même de
déplaire : alors s'ouvrait, contre tout espoir, une discussion publique,
discussion sérieuse, quoique sans beaucoup d'éclat, nourrie de faits,
toujours courtoise. Mais, sur ce malheureux Corps législatif, le même mauvais
sort pesait, soit qu'il parlât, soit qu'il se tût. Un art ingénieux
s'appliquait à condenser les discours dans un résumé impersonnel, uniforme,
sans relief et sans vie. Ce résumé lui-même ne parvenait que tard aux
journaux, qui le reléguaient honteusement au bout de la troisième page, entre
les annonces commerciales et le bulletin de la Bourse. Stérile pour le pays,
toute cette éloquence ne l'était pas moins pour le vote, car, si d'assez
nombreuses propositions furent modifiées ou retirées sous la résistance des
commissions, aucune ne tomba sous le scrutin public. Le gouvernement,
d'ailleurs, se montrait, comme on dit, bon prince, et, quoi qu'il arrivât, se
proclamait satisfait. Les projets étaient-ils votés dans leur teneur
primitive ? Il triomphait et voyait dans ce succès sans ombre un hommage à la
sagesse de ses conceptions. Étaient-ils, au contraire, fortement amendés par
les commissions ? Il ne s'embarrassait pas davantage et triomphait encore :
c'était, disait-il, la preuve de l'indépendance du Corps législatif, de son
vigilant et laborieux esprit de contrôle, de sa modeste et silencieuse
activité, si supérieure à l'inféconde turbulence des Chambres parlementaires. Au bout
de peu de temps, les plus avisés des conseillers d'État eurent appris à
connaître leur Corps législatif, comme un général connaît un terrain
où il a souvent manœuvré. Dès lors, ils se tracèrent à eux-mêmes la limite
des licences permises ou excessives, et surent jusqu'à quel point les
ressorts se pouvaient tendre sans qu'on les brisât. Les
membres de cette Chambre résumaient toutes leurs vues en quelques idées très
simples et en quelques répugnances très manifestes. En disant d'un mot les
unes et les autres, on complétera le tableau qu'on a commencé. Ils
étaient prêts à soutenir vigoureusement l'Empire, mais comprenaient mal qu'il
s'armât contre les assemblées modestes que, dès leur jeunesse, ils avaient
vues fonctionner dans leurs provinces. L'amoindrissement des conseils
généraux leur déplut. La mainmise absolue du pouvoir central sur les
commissions hospitalières ou de bienfaisance éveilla leurs regrets. Quand le
gouvernement voulut tout dominer, tout, jusqu'aux modestes conseils des
prud'hommes, ils se demandèrent avec un étonnement inquiet où s'arrêterait
cette poursuite acharnée de tout ce qui était libre. C'est qu'ils voulaient
une autorité forte, pour contenir la Révolution, non pour comprimer le pays lui-même. Bien
qu'étrangers pour la plupart aux traditions impériales, ils se prêtaient
volontiers à honorer, à grandir le nom de Napoléon, mais à condition que
cette apothéose ne s'accomplît pas au détriment de leurs propres souvenirs ou
de la paix civile. Quand l'Empereur proposa, à titre de récompense nationale,
une pension pour la veuve du maréchal Ney, ils s'ameutèrent au point de faire
retirer le projet, non par manque de sympathie pour une illustre victime,
mais par une suprême répugnance à rejeter dans la politique des noms qui
n'appartiennent plus qu'à l'histoire. Ils
étaient conservateurs et jusqu'à la routine, conservateurs par goût et aussi
par défiance des rêves impériaux déjà pressentis. Ils le montrèrent en
plusieurs circonstances dignes d'être rappelées. — Quand, en 1853, une loi
leur fut proposée pour régler, suivant un principe uniforme, le système des
retraites, ils s'élevèrent, avec une certaine force pour le temps, non contre
la loi elle-même, mais contre la limite d'âge qu'elle établissait. Ils
estimaient que ces retranchements à date fixe étaient peu séants pour la
vieillesse, peu propres à maintenir le culte des traditions : ils redoutaient
surtout l'avènement d'un personnel nouveau, à la fois trop souple et trop
téméraire, irrespectueux du passé autant que novateur ; et ces persistantes
appréhensions se retrouvèrent jusque dans le scrutin définitif. — Cette
soucieuse vigilance à maintenir les institutions anciennes se montra bien
plus encore quand, deux ans plus tard, le gouvernement entreprit de modifier
la loi militaire organique de 1832, de substituer à l'ancien remplacement par
les compagnies privées l'exonération à prix d'argent, et de combler les vides
de l'armée, soit par des rengagés avec primes, soit par des remplaçants
administratifs. Sans bien apprécier une innovation dont les résultats ne
purent être jugés que plus tard, beaucoup de députés répugnèrent d'instinct à
changer un système éprouvé par l'expérience, accepté par les mœurs publiques,
consacré par de récentes victoires ; et au vote d'ensemble, quarante-six voix
opposantes attestèrent des craintes vivaces que toutes les assurances
officielles n'avaient pu apaiser. — C'est dans l'ordre économique que cet
esprit de conservation se manifesta avec le plus d'énergie. La question de la
réforme commerciale ayant été agitée dans les bureaux ministériels, au
Conseil d'État, dans la presse, les membres du Corps législatif se firent les
champions déclarés des droits protecteurs, déployèrent en cette circonstance
une fermeté inaccoutumée et firent si bien que toute révision générale des
tarifs fut ajournée jusqu'à la fin de la législature. Ils
étaient généralement religieux, les uns par conviction, les autres par
convenance ou crainte du socialisme. En 1854, comme un projet venait d'être
déposé qui reconstituait les anciennes circonscriptions rectorales et
fortifiait dans les conseils académiques l'élément universitaire, plusieurs
s'émurent et proclamèrent que la loi de 1850 était violée. Pour les calmer,
le gouvernement fit valoir son zèle à détourner les instituteurs des
mauvaises publications, à favoriser dans les lycées les conférences
religieuses, à surveiller à tous les degrés les membres du corps enseignant.
Ils s'apaisèrent alors, mais sans être tout à fait rassurés. Ils se rappelaient
les affreux petits rhéteurs, les anticurés dénoncés autrefois
par M. Thiers. Ils voulaient bien ; ils souhaitaient même que l'Université
fût maintenue, mais à la condition qu'elle fût astreinte à une sévère
discipline et qu'elle imposât cette même discipline à la jeunesse. A une
époque où la générosité du pouvoir et le renouvellement de tout le personnel
gouvernemental ouvraient à l'activité ambitieuse des perspectives indéfinies,
ils montrèrent un désintéressement qui pourrait servir de modèle à tous ceux
qui les ont remplacés. Ils étaient deux cent cinquante-trois et siégèrent
cinq années : pendant ces cinq années, ils reçurent neuf croix, huit de
chevaliers de la Légion d'honneur et une d'officier : deux d'entre eux furent
appelés au Sénat, deux au Conseil d'État, deux autres devinrent préfets[29]. Les autres restèrent à leur
banc et y attendirent que de nouvelles élections vinssent renouveler leur
mandat ou les en décharger. Il est vrai que la plupart étaient, par leur
fortune même, abrités contre les tentations vulgaires. Il est vrai aussi qu'ils
ne soupçonnaient pas les mœurs récentes qui ont fait de la politique une
carrière et la plus fructueuse, ont transformé les votes ou l'influence en
objets de trafic et ont tout monnayé en matière électorale, tout, jusqu'à
l'échec qui, dit-on, mérite une compensation. Peu
solliciteurs pour eux-mêmes, ils s'appliquaient à ménager les deniers de
l'État, en sorte que le profit eût été double, surtout si leur énergie eût
égalé leur honnêteté. Dès que la loi du budget était déposée, ils
l'étudiaient consciencieusement, puis engageaient, pour la réduction des
crédits, des batailles obstinées avec les conseillers d'État ou les bureaux
ministériels : ils obtenaient de la sorte certaines diminutions partielles et
y avaient quelque mérite, car c'est à huis clos qu'ils combattaient et sans
aucun espoir de renommée ou de gratitude. Dès 1853, un danger les frappa, ce
fut l'extension extraordinaire des charges locales. Cette année-là,
quatre-vingt-deux projets leur furent soumis en vue d'autoriser les
départements ou les villes, soit à contracter des emprunts, soit à s'imposer
extraordinairement. Ils signalèrent le péril, et le gouvernement, si on en
juge par les rapports officiels ou les notes du Moniteur, parut
condamner l'excès des entraînements[30]. En 1854, le mal s'aggrava,
loin de diminuer, et le nombre des projets établissant des taxes
particulières s'éleva de 82 à 145. De nouveau, le Corps législatif protesta
et par lui-même, et par l'organe de son président, M. Billault[31]. Mais déjà il ne manquait point
d'économistes pour observer que « toute imposition nouvelle représente
habituellement un progrès et toute dépense une augmentation correspondante
dans le bien-être général ». Les députés se récrièrent d'abord contre
ces maximes, puis s'en imprégnèrent peu à peu, en sorte que leurs
réclamations mollirent En 1855, sous le double coup de la guerre et d'une
crise alimentaire inquiétante, on leur persuada d'accepter sans résistance
tous les crédits locaux, afin que les communes pussent donner du travail aux
ouvriers inoccupés et subvenir aux besoins des pauvres. Moitié conviction,
moitié lassitude, ils se laissèrent Ire, et, par la brèche entr'ouverte,
toutes sortes de projets passèrent. Ce qu'ils défendaient le plus
opiniâtrement, c'étaient les finances publiques, mais ils les défendaient,
comme tout le reste, en reculant. Ils éclataient d'abord, puis s'apaisaient ;
enfin, de capitulations en capitulations, ils dégradaient tellement leurs
exigences que le pouvoir était excusable de ne pas les voir ou de les
dédaigner. Nous
touchons ici au trait le plus saillant qui marque les députés de l'époque
impériale. Droits d'intentions non moins que timides, ils vécurent
perpétuellement entre deux craintes, celle de déplaire au maître et celle de
faillir à leur mandat. Quand, dans le projet de budget de 1854, trois de
leurs collègues, MM. de Montalembert, Demesmay, Lespérut, tentèrent
d'introduire un amendement qui retranchait des recettes publiques le produit
des ventes de Neuilly et de Monceau, ils se montrèrent à la fois soulagés et
effarés, soulagés d'une leçon qui répondait assez à leurs sentiments intimes,
effarés d'une audace qu'il fallait à tout prix étouffer. Dans leur embarras,
ils se lavèrent les mains comme Pilate et, avec une sécurité un peu honteuse,
s'abritèrent derrière la toute-puissance di décret-loi qui avait prescrit la
confiscation. C'était aux jours où Montalembert prenait la parole que les
députés étaient le plus curieux à étudier. Ils auraient voulu tout à la fois
l'écouter et le faire taire, assez flattés au fond de l'avoir pour collègue,
et le considérant pourtant comme le trouble-fête de la maison : ils
subissaient, dès le début, son prestige, puis s'inquiétaient de ses
véhémences croissantes, passaient de l'attention.courtoise à un silence
glacial, du silence au murmure, enfin modelaient humblement leur attitude sur
celle des conseillers d'État et ne se sentaient tout à fait rassurés que
quand l'orateur s'était rassis. Ils étaient traversés de toutes sortes de
projets, s'y complaisaient un instant, puis les repoussaient comme un dévot
repousse une tentation. Ils eurent perpétuellement des velléités
d'émancipation, mais suivies de repentirs, et de repentirs si prompts qu'ils
précédaient la faute. Vis-à-vis du gouvernement, ils péchèrent
continuellement par pensée, de loin en loin par parole ou par omission, mais
ce fut tout. Quand leurs résistances menaçaient de se changer en opposition
ouverte, les familiers du château s'interposaient. Dans les cas extrêmes,
l'Empereur lui-même ne dédaignait pas de les raisonner : un à un, et sous un
prétexte aisé à trouver, il les mandait aux Tuileries, leur parlait avec
aménité, faisait brièvement allusion au péril social non apaisé, les
entretenait de leurs besoins locaux, leur promettait un chemin de fer, des
chemins vicinaux en abondance, et les renvoyait un peu murmurants, mais
soumis. A la
fin de 1854, cette Chambre si docile trouva dans M. de Morny, successeur de
M. Billault, un nouveau président qui, d'une main ferme et douce, acheva de
la dresser. La grande habileté de M. de Morny fut qu'ayant été nommé par
Napoléon III, il se fit aussitôt, non l'homme de l'Empereur, mais celui de
l'Assemblée. Avec un art consommé, il s'appliqua à en épouser l'esprit de
corps, à en sauvegarder la dignité, à en défendre les privilèges contre tous,
depuis les simples conseillers d'État jusqu'au souverain lui-même. Il affecta
de considérer tous les membres de la Chambre comme ses égaux, de confondre
toutes les nuances dans une large vue d'ensemble, de donner à la soumission
même les airs aisés de la liberté. A cette conduite opportune il ajouta
quelques concessions très appréciées pour l'interprétation du règlement ou la
police intérieure du palais, et, par son obligeante urbanité dégagée de toute
morgue officielle, il doubla le prix de ces modestes sacrifices. Ayant ainsi
gagné en gros ses collègues, il s'employa à les conquérir un à un. Il était
assez versé dans l'agriculture pour complaire aux propriétaires ruraux, assez
rompu aux affaires pour éblouir les hommes de négoce ou d'industrie, assez
artiste et assez lettré pour séduire par des causeries élevées, assez grand
seigneur pour que les plus qualifiés tinssent à haut prix son commerce.
Parlant à tous un langage approprié, il semblait avoir pour chacun des égards
particuliers et laissait partout une haute idée de ses connaissances
universelles. Le vrai crédit ne s'établit pas seulement par les grâces qu'on
déploie, mais aussi par la crainte qu'on inspire. M. de Morny maniait avec
une habileté égale l'un et l'autre ressort. Très séduisant à l'ordinaire, il
savait graduer ses avances et à l'occasion se montrer distant, hautain
même, de façon à décourager toutes familiarités, hormis celles dont il
espérait profit. Il excellait parle sang-froid et le persiflage, deux moyens
redoutables qui achevaient d'assurer son empire. Par son sang-froid, il
dominait l'Assemblée et, d'un mot précis, tantôt spirituel, tantôt brisant,
coupait court à tout débat indiscret ou seulement oiseux. Par son persiflage,
il intimidait ; et plus d'une harangue fut arrêtée par son demi-sourire qui,
compris et répété par ses fidèles, créait une impression de glaciale
indifférence, pire que l'hostilité. C'était d'ordinaire sur les discoureurs
ennuyeux ou encombrants qu'il laissait tomber son silencieux dédain :
toutefois, quand un grand intérêt politique commandait d'étouffer la
discussion, quand une grande entreprise privée, patronnée par lui, avait
besoin de fuir la lumière, on le vit, en de rares occasions, étendre ses
discrets sarcasmes jusque sur les hommes les plus éclairés ou les plus
intègres et prévenir ainsi des vérités embarrassantes pour son gouvernement,
ses amis ou lui-même : par là il s'attira quelques inimitiés durables, si
durables que sa mort même ne les désarma point. Il n'aimait pas l'éloquence,
ni la petite qu'il dédaignait, ni la grande qui passait au-dessus de lui. Nul
ne contribua davantage à discréditer l'ancien art oratoire : aux antiques
formes classiques, il substitua la causerie où il excellait : c'était une
causerie familière, visant à la simplicité, coupée de parenthèses qui
concouraient au but, s'acheminant vers la conclusion, mais sans aucun étalage
de plan, mêlée de redites, d'hésitations, de lassitudes ; tout cela servait
de cadre à quelques mots d'un relief saisissant qui éclataient tout à coup et
qui, dans le désordre voulu du reste, prenaient des airs de soudaine et
heureuse improvisation. La manière fit école, et de l'imitation maladroite
naquit un genre nouveau, abandonné jusqu'à l'impertinence, s'évertuant à
paraître léger et dégagé, plein de recherches comiques pour atteindre
l'élégance, prenant en un mot pour échapper aux règles plus de peine qu'on
n'en prit jamais pour les observer : par là on revint au convenu, à
l'affectation, et à la pire (le toutes qui est celle du naturel. Par ses
qualités et aussi ses défauts, par ses ordinaires prévenances et ses
exceptionnelles duretés, M. de Morny devint bientôt le vrai maître de la
Chambre. Avec lui l'obéissance se tempérait d'une dignité si polie, que la
résistance eût semblé, non énergie, mais mauvaise grâce. Les plus rebelles
eux-mêmes cédaient, un peu par entraînement, beaucoup aussi par crainte de ce
personnage qui sûrement serait redoutable à qui s'obstinerait à lui échapper.
On aimait à consulter cet homme éminent, si considérable par le rang, si
élevé par l'intelligence, si rapproché de l'Empereur par le lien même du
sang. Quant à lui, il se gardait bien de se prodiguer et, loin d'offrir ses
conseils, les laissait longtemps désirer. Quand enfin il les donnait, c'était
avec une autorité conciliante qui charmait, c'était surtout avec une netteté
précise qui, sur ces âmes honnêtes, mais timides et irrésolues, avait un
effet presque infaillible. M. de Morny eut plus tard, beaucoup plus tard, un
autre moyen d'action par lequel son influence s'étendit jusque sur les
groupes indépendants et à demi réfractaires : il laissa vaguement entendre
qu'avec le temps le Corps législatif verrait ses attributions grandir et
reprendrait peu à peu son ancienne place : en parlant de la sorte, il devait
affermir son ascendant : les libéraux l'applaudiraient dans l'espoir d'une
ère nouvelle : quant aux autres, ils ne contrediraient qu'à demi ou se
réjouiraient même, par esprit de corps ou vanité. Je me
suis attardé à décrire ce Corps législatif impérial, si différent des
Chambres constitutionnelles qui avaient précédé et du Parlement démocratique
que nous voyons aujourd'hui. J'allais oublier le Sénat, et l'oubli eût été
impardonnable à cause de son importance théorique, très excusable à cause de
son insignifiance réelle. Quand un projet avait traversé la double épreuve de
l'élaboration par le Conseil d'État et du vote par le Corps législatif, il
lui restait à subir un dernier examen. Il était renvoyé du Palais-Bourbon au
Luxembourg, non afin d'y être discuté de nouveau, mais afin de passer pour
ainsi dire à la pierre de touche. La proposition était-elle contraire aux
principes constitutionnels et d'ordre général ? La haute Chambre devait y
opposer son veto et, sans souci des travaux précédents, la rejeter dans
l'ombre des archives. Dans le cas contraire, elle y imprimerait son
estampille et la transformerait en loi. Ainsi opère le contrôleur qui marque
les monnaies de son poinçon avant de les répandre dans le public. — Or, voici
ce qui advint du premier corps de l'État. Il fit, non pas rien, ainsi qu'on
l'a faussement prétendu, mais autre chose que ce que le gouvernement
demandait de lui. Il ressembla à ces vieillards dont la mémoire laisse
échapper le présent, mais garde avec une merveilleuse fidélité tous les
souvenirs du passé. Anciens ministres, généraux, fonctionnaires de tout
ordre, les sénateurs se rappelèrent la Chambre des pairs où beaucoup d'entre
eux avaient siégé ; et, comme rien n'avait changé, pas même la salle des séances,
tout contribua à compléter l'illusion et à la prolonger. Ils n'oublièrent
qu'une chose, le présent, c'est-à-dire la loi fondamentale qui les avait
nommés, installés et payés. Quand les lois leur arrivèrent du Corps
législatif ou, comme ils disaient, de la Chambre des députés, ils firent tout
naturellement comme au temps jadis, et se mirent à les débattre dans leurs
mérites ou leurs lacunes intrinsèques, et non au point de vue exclusif de la
Constitution, cette chose nouvelle, compliquée et que vraiment ils étaient
bien vieux pour apprendre. Le manque d'auditoire, le silence des journaux,
l'indifférence du public, tout concourait à les garder de l'éloquence : ils
délibérèrent cependant, et même avec quelque chaleur, comme on reprend une
arme qu'on a longtemps portée. Le gouvernement dédaigna d'abord l'infraction,
puis, comme elle se renouvelait, la releva sèchement, comme on relèverait
l'incartade d'une jeunesse émancipée[32]. Le Sénat sentit la leçon,
regretta qu'elle fût irrévérencieuse, se tut quelque temps, et bientôt, la
grande ombre du passé voilant de plus en plus tout le reste, revint à ses
anciennes habitudes. En 1854, la loi sur l'instruction publique lui ayant été
transmise, il la discuta, et avec une ampleur digne d'une salle moins déserte[33]. Il en fut de même en plusieurs
autres circonstances. Ce que le public n'avait pas entendu, le gouvernement
aurait pu affecter de l'ignorer aussi. Il n'en alla point de la sorte ; et
une nouvelle note du Moniteur entreprit de dresser à l'usage de ces
vieillards obstinés le catéchisme de ce qu'ils devaient faire et de ce qu'ils
devaient éviter. Le pédagogue officiel marquait fort savamment la différence
entre la Chambre des pairs, véritable doublure de la Chambre des députés, et
le Sénat, « pouvoir constitutionnel aussi supérieur au pouvoir législatif que
la Constitution l'est aux autres lois ». « Le Sénat, ajoutait-il, se
livrerait à un travail sans but et par conséquent sans autorité en discutant
ce qu'il n'a pas le droit de changer, si ce n'est pour cause d'inconstitutionnalité. »
Si le gouvernement morigénait les vénérables hôtes du Luxembourg, c'était,
d'ailleurs, non pour leur imposer silence, mais pour diriger leur activité
dans des voies plus fécondes. Au Sénat, « pouvoir politique et moral », il
appartenait « de suggérer les grandes mesures d'utilité publique », «
d'entendre les pétitions des citoyens », « de signaler les réformes
salutaires », « de proposer les améliorations réelles », « de parcourir le
pays, d'en observer les besoins et de consigner dans des rapports autorisés
les résultats de ses incessantes enquêtes[34] ». Les sénateurs
s'offensèrent de cette nouvelle mercuriale plus encore que de la première,
jugèrent excessif que la leçon fût publique, puisque leurs séances ne
l'étaient pas, et accueillirent avec un bon vouloir un peu sceptique les
conseils qu'on leur prodiguait. La vérité, c'est que le programme était
superbe, mais, hélas ! presque aussi chimérique que superbe. Pour qu'il fût
praticable, il eût fallu que le Sénat fût jeune ou du moins mêlé d'un élément
jeune qui eût galvanisé tout le reste ; il eût fallu que l'activité des
esprits, l'état général des mœurs, les informations de la presse vinssent
faciliter une tâche si étendue ; à défaut de tout cela, il eût fallu au
Luxembourg une initiative, une seule (fût-elle celle d'un vieillard), mais énergique, et assez
autorisée pour qu'on la suivît. « On nous convie, disait un sénateur, à
parcourir le pays en commissaires enquêteurs, nous qui pouvons à peine aller
de notre logis au Luxembourg ; on nous invite à tâter le pouls à l'opinion et
on s'applique de son mieux à en arrêter les battements ; on nous pousse à
provoquer les vœux publics, et ces vœux, s'ils se produisaient, seraient
bientôt dénoncés comme suspects. » Tout ce programme grandiose aboutit à
un si maigre et si incohérent résultat qu'on ose à peine le mentionner : deux
projets d'utilité publique furent préparés, l'un sur les enfants trouvés,
l'autre sur le Code rural : un rapport d'ensemble fut rédigé sur les
pétitions : puis il fut décidé que les vœux des conseils généraux seraient
consignés dans les archives du Luxembourg afin d'éclairer la haute assemblée
sur les besoins du pays : enfin une loi sur la taxe des chevaux et voitures
fut repoussée comme inconstitutionnelle. Ne pouvant copier leurs devanciers,
les sénateurs tâtonnèrent un peu pour s'ouvrir une nouvelle voie : bientôt,
moitié routine, moitié impuissance, ils se décidèrent avec une tristesse
résignée à n'être rien ou presque rien. Non seulement le public les ignora,
mais eux-mêmes, dans leurs chaises curules, s'assoupirent de plus en plus,
moroses, sceptiques et rassasiés, courbés sous la lassitude de l'âge, n'ayant
guère d'autre souci que de prolonger leurs jours ou de les adoucir, en un mot
n'attendant plus rien ni du gouvernement ni de la vie. III Dans
les temps que nous traversons, ce n'est point sur les grands corps nommés ou
élus que se concentre surtout l'intérêt public. Sans doute, il était
essentiel d'en décrire le mécanisme, mais il serait excessif de s'y absorber.
La Constitution n'a pas voulu qu'entre ces Assemblées et la nation s'établît
un lien trop intime, une solidarité trop directe ; et, en cela, elle a été
fidèlement obéie. La vraie vie est ailleurs. Pendant ces premières années du
règne, elle se résume en deux mots : souffrances et jouissances,
les unes et les autres poussées à un degré peu commun. Le
premier péril que le gouvernement eut à conjurer fut celui d'une crise
alimentaire. Dès le mois de juin 1853, les rapports administratifs laissèrent
pressentir une récolte insuffisante, et, en beaucoup d'endroits, presque
nulle. D'abord, on contesta les prévisions ; puis, comme l'événement les
justifiait, on se prit à attaquer violemment la législation commerciale, et
en particulier l'échelle mobile qui, par les fréquentes variations des
droits, laissait le commerce dans une perpétuelle incertitude et, sans doute,
le détournerait d'effectuer de grands achats ou d'accélérer les arrivages.
Illusions ou récriminations étaient également inutiles. Au mois d'août, le
prix de l'hectolitre de froment s'élevait à 26 francs, sans qu'on pût prévoir
où la hausse s'arrêterait. Ce qui aggravait les embarras, c'est que le même
mal s'étendait non seulement à la France, mais à l'Angleterre, à l'Allemagne,
au Piémont. Il faudrait donc chercher uniquement en Russie et aux États-Unis
les quantités qui nous manquaient ; en outre, la concurrence des autres pays,
frappés de la même pénurie que nous, aurait pour résultat une surélévation
générale, soit dans le prix des blés étrangers, soit dans les conditions du
fret. Allait-on
voir le retour de ces grandes disettes qui, dans les siècles précédents,
avaient laissé de si lamentables souvenirs et, dans notre siècle même, en
1816 et en 1846, avaient causé de si cruelles misères ? Déjà, sur certains
points du territoire, la crainte dégénérait en panique, et une légère
fermentation s'ajoutait à la misère. En quelques endroits, des menaces
s'élevèrent contre les prétendus accapareurs ; en d'autres, des groupes
tumultueux essayèrent de retenir les chariots de grains ou même de les piller
; quelques maires prirent des arrêtés qui limitaient ou interdisaient les
exportations hors de leurs communes. En ces conjonctures, le gouvernement se
hâta d'abolir toutes les entraves. Il leva la surtaxe qui frappait les grains
ou farines importés sous pavillon étranger[35] ; puis il suspendit l'échelle
mobile[36] et décréta la libre entrée des
céréales ; enfin il abaissa les tarifs intérieurs sur les canaux ou les
chemins de fer[37]. Le plus essentiel était de
couper court à toutes les vieilles routines de maximum ou de
prohibition et de détruire l'idée que l'État pût se transformer en pourvoyeur
général des besoins publics ; car alors, l'initiative privée se trouvant
paralysée, la cherté fût devenue la famine. Très nettement, le Moniteur[38] désavoua ces fausses doctrines
et proclama le vrai principe, le seul efficace, celui de la liberté des
transactions. Si
sages que fussent ces conseils, ils ne pouvaient avoir que des effets
éloignés. La crise s'accentuant, le blé, au mois de décembre, monta à 30
francs, et il fallut compter avec la faim qui ne raisonne ni n'attend. Tandis
que, dans les départements, les municipalités s'efforçaient, par des moyens
divers, d'assurer la subsistance des pauvres, l'Empereur imagina pour Paris
une création spéciale, la caisse de la boulangerie[39]. Cette institution avait pour
objet de consentir, dans les temps de disette, des avances aux boulangers, de
façon à leur permettre de vendre le pain à un taux modéré, quelle que fût
d'ailleurs la cherté du grain ; puis, dans les temps d'abondance, le prix, au
lieu de s'abaisser dans la proportion de la baisse du blé, serait maintenu à
un taux légèrement supérieur, et cette différence serait consacrée à
rembourser à la caisse les sommes avancées par elle dans les années de
pénurie. Comme on le voit, le mécanisme se résumait en un système de
compensation, qui soulagerait les mauvais jours par quelques sacrifices
insensibles prélevés sur les jours heureux et préserverait de fluctuations
trop brusques le plus indispensable des aliments populaires. La caisse de
la boulangerie fut autorisée[40] à emprunter, sous la garantie
de la Ville, 24 millions, et c'est avec ce capital qu'elle commença ses
opérations. — Modérer le prix du pain était bien ; assurer la régularité, et,
s'il était possible, la progression des salaires, parut chose plus efficace
encore : de grands travaux furent ordonnés à Paris et dans les villes, afin
que nulle part le chômage n'accrût l'horreur et les dangers de la misère. En
outre, des crédits successifs, montant à une somme totale de 10 millions,
furent ouverts au ministère de l'intérieur pour subventionner les entreprises
d'utilité publique et venir en aide aux indigents et aux établissements de
bienfaisance[41]. De leur côté, les communes
réunirent plus de 12 millions, soit au moyen des fonds libres de leur budget,
soit par voie de souscriptions particulières, d'impositions ou d'emprunts.
Pendant ce temps, des arrivages considérables ne cessaient de se succéder
dans nos ports. Confiant dans ces mesures et dans les efforts de l'initiative
privée, l'Empereur, en ouvrant la session de 1854, fit entendre des paroles
rassurantes. Il annonça que « sept millions d'hectolitres étaient déjà livrés
à la consommation, que des quantités importantes étaient en route ou en
entrepôt, que, par conséquent, les plus mauvais moments étaient passés[42] ». L'événement
ne justifia pas tout à fait ces impressions favorables. Si la crise de 1853
fut moins intense que celles de 1816 et de 1846, elle se prolongea bien
davantage. L'été survenu, on constata avec une véritable consternation que la
récolte de 1854 serait médiocre, presque mauvaise. Tout concourut à accroître
le malaise public : la guerre d'Orient ferma à nos navires l'important marché
de la Russie ; la cherté du blé amena un renchérissement proportionnel de
tous les objets de consommation ; pour comble de malheur, la vigne fut
atteinte de l'oïdium. Dans cette détresse, le gouvernement s'appliqua à
enrayer par une série de décrets cette hausse générale qui menaçait
d'atteindre les sources mêmes de la vie. Il abaissa les droits sur toutes les
denrées, viandes salées, vins, spiritueux, graines oléagineuses, fruits secs.
Il prohiba l'exportation des farines, pommes de terre, sarrasins, maïs. Puis,
tout étant sacrifié à la nécessité dominante de l'alimentation publique, la
distillation des grains fut interdite[43]. Enfin, deux nouveaux crédits,
l'un de 5, l'autre de 10 millions, furent consacrés à des secours ou
subventions extraordinaires[44]. Les ouvriers, grâce à
l'élévation des salaires, les indigents, grâce à la générosité de
l'assistance, souffrirent moins qu'on ne l'eût imaginé. Il en fut autrement
des petits employés, capitalistes ou rentiers, condamnés à se débattre, avec
de modestes revenus fixes, contre une hausse qui s'étendait à tout : hausse
du pain à cause des mauvaises récoltes ; hausse de toutes les denrées
alimentaires à cause même de la cherté des grains ; hausse du vin à cause de
la maladie de la vigne ; hausse du charbon à cause du développement des
travaux industriels ; et enfin, comme on le dira plus tard, hausse des loyers
à cause des démolitions. Dans cet embarras, les uns se résignèrent
silencieusement et voilèrent sous des apparences décentes une gêne voisine de
la misère ; les autres cédèrent aux entraînements de la spéculation qui, en
quelques jours, les fit riches ou les plongea dans l'indigence. La crise,
extraordinaire par sa durée plus encore que par son intensité, étendit son
influence jusque sur les années qui suivirent : en 1855 et en 1856, le cours
du blé s'éleva parfois jusqu'à 33 francs l'hectolitre et ne descendit jamais
au-dessous de 26 francs. C'est seulement en 1857 qu'une récolte extrêmement
heureuse ramena l'ancienne abondance, et, avec elle, les anciens prix. A la
disette s'était joint le choléra. Il s'était montré à Paris à la fin
d'octobre 1853, y avait fait quelques victimes, puis, avec les rigueurs de
l'hiver, s'était apaisé. On se flattait d'avoir échappé au danger, quand, au
mois de mars 1854, de nouveaux cas se manifestèrent, spécialement à l'hôpital
de la Charité, qui sembla le principal foyer de l'épidémie renaissante[45]. De là, le fléau s'étendit à
toute la ville, progressa jusqu'au mois de juillet, où il atteignit sa plus
grande intensité, puis diminua peu à peu jusqu'au mois de novembre, époque où
il frappa ses derniers coups. Les provinces ne furent pas épargnées et même,
en certains endroits, payèrent au mal un plus lourd tribut : pendant toute
cette année 1854, la maladie se développa capricieusement et sans cause
apparente dans un grand nombre de petits centres isolés ; c'est ainsi que les
départements de la Haute-Marne, de la Meuse, de l'Ariège, de l'Aude furent
horriblement maltraités : dans le même temps, le fléau se propagea dans la
vallée du Rhône, s'abattit sur Avignon et Montpellier, et surtout désola les
malheureuses villes d'Arles, de Toulon et de Marseille. L'hiver de 1854 à
1855 parut marquer le terme de l'épidémie. Mais avec l'été suivant de
nouveaux cas furent signalés, notamment en Alsace, dans la Haute-Saône, en
Corse, et aussi sur le littoral de la Provence, où Marseille et Toulon eurent
à subir une seconde invasion, bien meurtrière encore, quoique moins cruelle
que la première[46]. C'est seulement à la fin de
1855 que le redoutable visiteur s'éloigna pour ne plus reparaître. Soit que
le choléra mieux connu se fût dépouillé, aux yeux des masses, de ses
mystérieuses terreurs, soit que le silence obligé des journaux empêchât de
compter les morts, notre pays supporta cette longue épreuve non seulement
avec calme, mais avec une sorte d'indifférence, et, sauf à Marseille et à
Toulon, la crainte ne dégénéra nulle part en panique. Grands furent cependant
les deuils, et une statistique officielle, publiée sept ans plus tard, permet
de préciser les pertes. Si on ne considère que la capitale, l'épidémie de
1854 fut moins terrible que celles de 1832 et de 1849 : car le nombre des
victimes fut, pour le département de la Seine, de 11.520, tandis qu'il avait
dépassé 21.000 en 1832 et 24.000 en 1849[47]. Le résultat est différent si
les calculs s'étendent à toute la France : de 1853 à 1855, 70 départements et
plus de 5.000 communes furent frappés à des degrés divers : quant au nombre
total des décès, il fut, suivant les états officiels, de 143.478, tandis
qu'en 1832 et en 1849, il n'avait guère dépassé cent mille[48]. Comme
si ce n'était pas assez de si grands fléaux, une autre calamité, celle des
inondations, vint aggraver toutes ces misères. En juin 1855, on apprit que la
Garonne et plusieurs de ses affluents venaient de déborder : dans le même
temps, l'Allier, le Cher, d'autres rivières de moindre importance sortirent
de leur lit. Les communications furent coupées, plusieurs ponts emportés ; en
maints endroits, les récoltes furent perdues. Quels que fussent les dégâts,
ils s'absorbèrent dans le souvenir de la catastrophe bien plus terrible qui
éclata l'année suivante. De Lyon, le 31 mai 1856, arrivèrent des nouvelles
vraiment sinistres. Le Rhône, faisant irruption sur ses deux rives, couvrait,
d'un côté, les riches quartiers qui le séparent de la Saône, et, de l'autre,
les Brotteaux, la Guillotière, toutes les campagnes voisines. Pendant toute
la journée et le lendemain, des messages alarmés se succédèrent : certains
quartiers, disait-on, étaient menacés d'une ruine complète : la crue,
ajoutait-on, était générale : la voie du chemin de fer vers Marseille était
coupée : au-delà de Grenoble, la vallée du Grésivaudan était ensevelie sous
les ondes débordées : la grande plaine de Vaucluse se trouvait en partie
submergée : à Arles, les flots du Rhône venaient battre le faubourg de
Trinquetaille, tandis qu'au-delà, la Camargue apparaissait comme un lac
immense et sans bords. Le 1er juin, l'Empereur partit pour diriger les
travaux, distribuer les secours, ranimer les populations consternées. Pendant
trois jours, il visita les lieux les plus menacés, répandant à profusion les
largesses, assurant des abris aux malheureux inondés, stimulant par son
exemple l'énergie des fonctionnaires, le courage de la troupe, le dévouement
de tous les citoyens. Le 5 juin, comme il revenait à Saint-Cloud, il y apprit
d'autres nouvelles non moins désolantes. Le même fléau qui venait d'éprouver
si durement les riverains du Rhône n'avait pas épargné ceux de la Loire. A
Orléans, à Blois, à Amboise, le fleuve avait débordé : à Tours surtout les
désastres étaient immenses par la crue simultanée du Cher et de la Loire. A
peine de retour, l'Empereur repartit pour visiter et consoler ses sujets dans
leur détresse. Quand enfin la fureur des eaux s'apaisa, on put faire le
triste inventaire des dévastations ; récoltes anéanties, bétail noyé, travaux
d'art détruits, maisons lézardées ou écroulées, mobilier submergé. Sur tous
les points de la France et jusqu'en pays étranger, des souscriptions
s'ouvrirent au profit des victimes. Puis, sous l'empire d'un malheur si
récent, le gouvernement mit à l'étude les moyens de prévenir de nouvelles
catastrophes : les projets abondèrent, les uns proposant qu'on reboisât les
montagnes ou qu'on fortifiât les levées, les autres qu'on établit des
barrages au débouché des hautes vallées[49]. « Je tiens à honneur,
disait un peu fastueusement l'Empereur en ouvrant la session de 1857, je
tiens à honneur que, sous mon règne, les fleuves comme la révolution rentrent
dans leur lit et n'en puissent pas sortir[50]. » IV Comment
ces jours assombris par la guerre, attristés par la disette, désolés par
l'épidémie, troublés par les inondations, ont-ils été appelés les beaux
jours du second Empire ? Comment le mot a-t-il fait fortune, non
seulement parmi les amis, mais parmi les adversaires du règne ? Plusieurs
causes, de nature très diverse, ont concouru à rejeter les misères dans
l'ombre, à mettre en lumière les prospérités. D'abord, s'il n'y a guère de
peuples heureux, il y a beaucoup de peuples qui se taisent : la faim, la
maladie, le deuil des mères qui pleurent leurs fils tués, tout cela laisse
peu de traces publiques, et, quand ceux qui ont souffert ont oublié avec le
temps leurs propres souffrances, on éprouve quelque embarras à rappeler des
souvenirs effacés ou confus dans la mémoire même des victimes. A l'époque que
nous traversons, ces traces apparaissent d'autant plus rares que souvent le
silence était imposé : ce n'était point inhumanité ni même indifférence ;
mais la misère une fois largement secourue, il convenait qu'elle ne se
montrât pas trop et ne jetât point sa teinte livide sur l'éclat reluisant du
règne tout neuf : ainsi fait-on sur les plages de valétudinaires et de
mondains où l'on transporte les morts la nuit afin de ne point discréditer la
vogue du lieu, et de ne point troubler par de funèbres images
l'étourdissement général. Pour assourdir tout murmure importun, il n'était
d'ailleurs besoin de commander ni bien impérieusement ni bien haut : les
peuples ont presque toujours pour les princes nouveaux des trésors d'indulgence
; ce sont les heures d'administration facile, d'universelle patience, où le
public, avec une incroyable soumission, se prête soit à demeurer muet, soit à
répéter fidèlement ce qu'on lui fait dire. Enfin une cause générale empêchait
les plaintes trop bruyantes : en dépit de toutes les épreuves, ce qui
dominait alors dans les masses, c'était l'instinct de la confiance : à
travers les douleurs ou les embarras passagers, on entrevoyait une époque
prochaine où tous ces maux s'apaiseraient et où la facilité des échanges, la
rapidité des communications, l'abondance du travail, la surexcitation de
l'activité matérielle développeraient les sources de la richesse plus
sûrement que tous les fléaux n'avaient contribué à la tarir. Qui
dans ce temps-là n'eût été distrait et étourdi par la vue attirante des
choses extérieures ? Splendeurs et misères, en ces deux mots, je le répète,
se résume l'histoire du second Empire. Nous avons dit les misères : voici
maintenant ce qui reluit, ce qui éclate au dehors, ce qui absorbe les yeux au
point de les détourner de tout le reste. Voici les entraînements d'une
spéculation sans limites qui fait la richesse, la défait, la refait encore. —
Voici les fêtes officielles, et entre toutes l'Exposition
universelle. — Voici le spectacle inouï d'une capitale qu'on démolit
presque tout entière pour la reconstruire tout d'une pièce et lui imprimer la
marque de l'ère nouvelle. L'époque
du second Empire offrait à la spéculation un terrain tellement favorable
qu'il semblait impossible qu'elle ne se développât point. Jusqu'où
s'étendraient les applications positives des récentes découvertes ? Dans
quelle mesure s'adapteraient-elles aux besoins du commerce, de l'agriculture,
de l'industrie ? Si elles triomphaient de l'ancienne routine, ne seraient-elles
pas elles-mêmes refoulées par quelque nouveau procédé de la science toujours
en haleine ? Quelles que fussent les espérances de l'avenir lointain, ne
verrait-on pas se succéder à des intervalles rapides des périodes de
confiance ou de doute, des crises suivies de relèvement, des embarras mêlés
de reprises subites ; n'aurait-on pas à compter avec les intrigues privées,
les agitations ou l'apaisement de la politique, l'abondance ou le
resserrement du numéraire ; et ces variations n'offriraient-elles pas à la
hausse ou à la baisse un champ d'opérations qu'on n'eût osé imaginer
jusque-là ? Devant ces éblouissantes perspectives, les obscures détresses
nées du renchérissement de la vie disparaissaient, comme une image importune
ou mesquine se fond dans la grandeur d'un rêve doré. C'est ainsi que de
l'esprit d'entreprise naquit la spéculation, et que la spéculation elle-même
fut poussée jusqu'au jeu le plus effréné. Les actions des chemins de fer
furent la première occasion de cet agiotage : les titres à peine acquis
furent vendus, rachetés, revendus. Comme cette fièvre commençait à se calmer,
les trois grands emprunts de la guerre d'Orient la ranimèrent : puis vinrent
les emprunts des départements et des villes ; un peu plus tard, se formèrent
à Paris et en province les compagnies d'éclairage par le gaz, nouvelle
occasion de primes et des plus fructueuses. Enfin l'esprit de lucre devenant
de plus en plus ingénieux s'étendit à tout, mines de charbon, de fer, de
cuivre, de soufre, eaux ferrugineuses ou sulfureuses, exploitations
forestières, entreprises maritimes ou fluviales. De là l'apparence de la
richesse, sinon la richesse elle-même qui ne se développa tout à fait qu'un
peu plus tard : de là des dépenses bruyantes à la suite de bénéfices
inespérés. Ces dépenses faisaient prospérer le commerce de luxe qui
alimentait à son tour le commerce de détail : elles communiquaient à Paris un
certain aspect joyeux et animé qui séduisait les étrangers, charmait les gens
de plaisir et fournissait un thème aux journalistes officieux pour célébrer
les prospérités du règne. Cette
source de gain était trop alléchante pour que tous ne fussent tentés d'y
puiser. Les riches spéculèrent afin de devenir plus riches. Les petits
rentiers, réduits à la gêne par la cherté de toutes choses, se laissèrent peu
à peu attirer par ces fascinantes perspectives ; ils se hasardèrent d'abord
timidement : c'était, disaient-ils, pour une seule fois et afin de combler
les brèches de leur budget : puis le tourbillon les saisit et les prit tout
entiers. Les femmes elles-mêmes subirent l'entraînement commun : on en vit
qui prélevèrent sur les ressources de leur ménage de quoi spéculer : on en
vit d'autres qui volèrent leurs maris afin de participer aux opérations de la
Bourse[51]. C'était surtout dans le monde
officiel qu'on pourrait pressentir les chances des compagnies rivales, savoir
d'avance où se porteraient les faveurs, les concessions, les marchés. Dans
les antichambres ministérielles un vaste système d'espionnage s'organisa. Au
mépris de la discrétion professionnelle ou de la probité, beaucoup d'hommes
en crédit trafiquèrent de leur influence, vendirent les secrets, puis
opérèrent de compte à demi avec ceux dont ils assuraient le jeu. Ces
complicités, en ce temps-là très nouvelles et aujourd'hui si communes
qu'elles ont lassé l'indignation même, furent plus d'une fois devinées ou
surprises par le public : mais aucune enquête générale n'ayant porté partout
la lumière, les responsabilités ne purent être précisées, en sorte qu'on se
borna, qu'on se borne encore à une sorte de soupçon général, plein
d'injustice pour les innocents, plein de ménagements pour les coupables.
Au-dessus de tous ces spéculateurs importants ou modestes s'agitaient les
financiers en renom, vrais princes de l'agiotage. Ceux-là se mouvaient avec
une ardeur fiévreuse dans le cercle toujours renouvelé et agrandi de leurs
opérations, aspiraient à concentrer entre leurs mains toutes les affaires non
seulement pour le gain, mais pour l'influence qui leur en reviendrait,
visaient non seulement aux jouissances, mais à l'illustration de la richesse,
pressentaient que l'argent, à la condition d'être accumulé en un amas inouï,
rejetterait tout le reste dans l'ombre comme la crue et aveuglante lumière de
l'électricité décolore toutes les autres lumières, rêvaient en un mot de
pousser la fortune jusqu'au point fabuleux où elle deviendrait de la gloire. Tout
concourut à stimuler cette tendance et à la pousser jusqu'à la passion.
Pendant la guerre d'Orient, les nouvelles, tantôt bonnes, tantôt mauvaises,
provoquèrent de brusquer mouvements de hausse et de baisse, source permanente
d'excitation pour les joueurs. Puis, les fêtes de l'Exposition universelle
répandirent beaucoup d'argent dans le commerce parisien, et cet argent
fournit à la spéculation un aliment de plus. Grâce au télégraphe qui permit
de transmettre, de réitérer, de modifier les ordres pendant la même Bourse,
les habitudes récentes se propagèrent de Paris à la province. Alors naquit
une puissance inconnue jusque-là, celle de la presse industrielle, qui
d'abord fut payée pour prôner certaines entreprises et qui bientôt suscita
les entreprises elles-mêmes. Les prospectus, les circulaires de toute sorte
allèrent solliciter partout les rentiers ou les capitalistes, et ces sortes
de réclames, en ce temps-là toutes nouvelles, provoquèrent, chez les lecteurs
naïfs, besogneux ou cupides, de véritables éblouissements d'or. On se mit à
dévorer les gazettes financières comme jadis les journaux politiques : les
entrepreneurs d'affaires se mirent à courtiser les actionnaires comme on
courtisait autrefois les électeurs censitaires : on se pressa sous le péristyle de la Bourse comme jadis
sur la colonnade du Palais-Bourbon ; et à voir les joies, le tumulte, les affolements,
on se crut plus d'une fois reporté aux jours fameux de Law et de la rue
Quincampoix. Dans
les sphères officielles, on observa d'abord sans déplaisir toute cette
agitation. Sous de si puissants attraits, il ne se pouvait point que le
public s'ennuyât ou regrettât les libertés perdues. Cette intensité de vie un
peu factice, ce surmenage inouï, cet étalage de dépenses faciles comme le
gain lui-même, tout cela formait un ensemble brillant qui ne laissait pas
soupçonner qu'il y eût des pauvres, des affamés, des malades, ni qu'aucun
peuple fût plus heureux que le nôtre. Enfin si, parmi les affaires nouvelles,
plusieurs ne reposaient que sur des affirmations téméraires ou malhonnêtes,
d'autres telles que les entreprises de chemins de fer, de transports
maritimes, d'exploitations houillères, d'éclairage par le gaz, représentaient
déjà, représenteraient surtout dans l'avenir un immense accroissement de la
fortune nationale ; et les spéculations ou l'agiotage, empressés à escompter
les bénéfices futurs, paraissaient assez semblables à ces troubles de croissance
qui accompagnent le développement d'un jeune corps vivace. Cependant, comme
le trafic tournait au scandale, le gouvernement jugea bon d'intervenir. Au
début de 1856, une note du Moniteur[52] signala les entraînements
excessifs, propres à compromettre les affaires déjà engagées, et annonça
« qu'aucune émission de valeurs nouvelles ne serait autorisée dans le
cours de l'année ». Deux mois plus tard, une circulaire du ministre de
l'intérieur au préfet de police l'invita à rechercher et à poursuivre les
agents d'affaires qui, « feignant dans les régions du pouvoir des
intelligences occultes, faisaient commerce de leur prétendu crédit[53]. » La littérature et le
théâtre unirent leurs protestations à celles de l'organe officiel. Sur la
scène de l'Odéon, M. Ponsard, dans la comédie de la Bourse, flétrit
éloquemment l'influence corruptrice du jeu : un peu plus tard, un magistrat,
M. Oscar de Vallée, décrivit les mœurs de ceux qu'il appelait les manieurs
d'argent, et rattacha à Law comme à leur ancêtre direct les plus osés des
agioteurs nouveaux. L'Empereur complimenta M. Ponsard et, dans une lettre
rendue publique, félicita M. de Vallée. L'intention était louable ; mais la
leçon, même venant de si haut, manquait un peu d'autorité. On jugea qu'avant
de s'adresser à la nation tout entière, le souverain aurait pu, avec quelque
à-propos, refréner les convoitises de ses plus proches amis. On jugea surtout
que lui-même faisait de la spéculation une sorte de nécessité par le luxe
dont il donnait l'exemple et qu'il imposait autour de lui. La cour
des Tuileries contribuait, en effet, à créer et à entretenir dans toutes les
classes une véritable émulation de fastueuses dépenses. Dans la savante mise
en scène du second Empire, les fêtes furent, de toutes les parties du
programme, la plus soignée. Un art consommé veilla à ce qu'elles tinssent
sans cesse le public en haleine en lui ménageant de nouveaux éblouissements.
L'hiver et le printemps de 1853 avaient été remplis par une série
ininterrompue de splendeurs officielles : quoi d'étonnant, et ne convenait-il
pas que les Tuileries se parassent pour recevoir la jeune impératrice ? La
surprise se montra quand, vers l'automne, les réceptions reprirent, se
prolongèrent pendant tout l'hiver de 1854, se continuèrent bien avant dans le
printemps, et enfin recommencèrent dès la première chute des feuilles, en
sorte qu'on eût dit un carnaval perpétuel. Les plus graves protestèrent tout
bas : quand la guerre abattait tant de victimes, quand la cherté des
subsistances tournait à la disette, quand le choléra ajoutait ses deuils à
ceux des batailles, tout cet éclat n'était-il point excessif ? Déjà le
Moniteur avait répondu à ces remontrances chagrines ; dans une de ces longues
notes dont il était de plus en plus coutumier, il avait établi fort doctement
que la charité la plus efficace était celle qui assurait le travail des
classes laborieuses, favorisait le commerce, même le commerce de luxe, et «
que la dépense d'un grand bal retombait comme une pluie d'or sur toutes les
industries[54] ». Danser étant décidément une
bonne œuvre, on dansa sans interruption aux Tuileries, à l'Hôtel de ville, au
Palais-Royal, dans les ministères, partout où l'intérêt, la vanité, le goût
des plaisirs poussaient à imiter le prince. — Dans ces fêtes se révéla la
société impériale telle qu'on la vit se développer plus tard et façonner à
son image le pays lui-même. C'était un étalage extraordinaire de luxe, mais
avec des reflets trop éclatants, comme ceux d'une argenterie toute neuve et
dont on aurait à peine démarqué les prix. C'était la plus fastueuse
splendeur, mais moins d'un palais que d'une superbe maison meublée qui, après
de nombreux changements de maître, abriterait des hôtes bienveillants,
généreux, émerveillés et ravis, mal renseignés toutefois sur leur nouveau domaine,
s'y perdant un peu et y perdant leurs amis, enclins soit à exagérer leur
rôle, soit à l'oublier, et trahissant leur embarras par leurs efforts même à
affecter l'aisance. Rehaussée du triple prestige de sa beauté, de sa jeunesse
et de sa couronne, l'Impératrice présidait aux fêtes et s'y portait avec une
bonté gracieuse mêlée d'une satisfaction qui prétendait demeurer grave, mais
devenait par intervalles presque enfantine ; puis, quand cet indulgent
abandon avait relâché à l'excès les liens de l'étiquette, elle les resserrait
tout à coup, et avec une brusquerie dure qui souvent froissait. C'est ainsi
que, par une imparfaite possession de son personnage, il lui arriva, surtout
plus tard, de donner deux exemples également mauvais : celui d'une condescendance
qui autorisait l'oubli de toutes les règles, et celui d'une sévérité qui
inopportunément les rappelait. Ce mélange de raideur gourmée et d'insouciant
laisser-aller se retrouvait chez les courtisans, presque tous un peu ivres,
mais d'une ivresse différente : les uns grisés de leurs dignités, se carrant
dans leurs habits tout neufs, se constellant de leurs décorations, et pleins
d'eux-mêmes jusqu'à se rendre haïssables ; les autres, et c'était le plus
grand nombre, grisés aussi, mais de plaisir, s'abandonnant aux perspectives
de jouissances sans frein ni sans limites, bons d'ailleurs et généreux pour
les autres comme pour eux, prêts à danser pour tout le monde, pour les
pauvres, pour les victimes du choléra, pour les inondés, pour les orphelins
de la guerre, spéculant pour jouir et au besoin pour donner, ne voyant dans
ce règne nouveau qu'un cotillon indéfiniment recommencé, qu'une gigantesque
farandole qui se prolongerait dans des entrelacements sans fin, et décidés à
chasser, comme on chasse un mauvais rêve, toute ombre tragique ou seulement
gêneuse qui traverserait :la salle de leurs ébats ou de leurs festins. —
Cette indifférence à tout ce qui n'était pas le plaisir s'expliquait d'autant
mieux que les Tuileries s'ouvraient déjà, s'ouvrirent surtout plus tard à
toutes sortes d'étrangers, indifférents à toute idée de patrie, pour qui
Paris était un caravansérail et les fêtes officielles un lieu de franche
lippée. Tout concourut à accréditer ces hôtes exotiques. Les uns se
prévalaient auprès de l'Empereur de quelque amitié contractée dans l'exil :
les autres se réclamaient auprès de l'Impératrice de quelqu'une de ces
liaisons fugitives que les villes d'eaux voient à chaque saison naître et
finir : puis, comme la noblesse nationale s'obstinait à bouder, les souverains,
à défaut d'illustrations françaises, ne furent pas fâchés de rehausser, par
quelques gentilshommes venus de loin, le luxe de leur cour : ceux-ci
accoururent, étalèrent des noms superbes et qui vraiment étaient bien à eux,
la plupart les ayant eux-mêmes fabriqués. On verra dans la suite du règne cet
élément dominer au point de tout envahir. Le Moniteur, érigé en maître
d'économie politique, avait proclamé « qu'une grande fête se transforme
en une pluie d'or », qui féconde toutes les industries. Rien ne fut
négligé afin que cette pluie tombât assez drue pour voiler tous les points
noirs du ciel. Jamais les costumiers ne virent de plus beaux jours ; jamais
les fournisseurs privilégiés n'arborèrent de plus belles enseignes ; jamais
les attelages ne furent plus luxueux, les livrées plus soignées, avec un
mélange de correction anglaise et d'élégance nationale qui charmait. Un jour,
dans l'un des moments les plus critiques du conflit oriental, le Moniteur
ne dédaigna pas d'annoncer, par une note spéciale, un concours de
couturières, et de préciser les volants ainsi que la garniture, « qui
serait, pour l'une des robes, en point d'Alençon, et, pour l'autre, en
dentelle noire dite de Chantilly[55] ». Ce concours était placé
sous le patronage de l'Impératrice, comme les crèches, comme les salles
d'asile, comme les sociétés de charité maternelles : car mondanité et
charité, flirtation et dévotion, luxe et bienfaisance, hospices et théâtres,
toilettes de bal et layettes d'enfants pauvres, tout se mêlait en ces âmes un
peu folles, mais compatissantes, en sorte qu'il n'était pas de plaisir qui
n'eût la prétention d'être une bonne œuvre, ni de bonne œuvre qui ne se dorât
sous un plaisir. — Cependant, comme on ne pouvait danser toujours, on se mit
en quête d'autres distractions : on en trouva de toutes sortes, la comédie,
les charades, les tableaux vivants : puis on s'adressa aux courtisans
étrangers, qui mirent en vogue les divertissements de leur pays, et cette
aptitude à inventer des délassements leur valut une sorte de grande
naturalisation mondaine qui dispensa de l'autre, qui en dispensa si bien que,
dans la suite du règne, le meilleur titre à la faveur fut l'extranéité. — A
certaines heures, la frivolité se lasse d'elle-même, et, si quelque
mysticisme est alors à la mode, elle s'y jette avec un empressement à la fois
craintif et voluptueux, comme pour remplacer par une sensation plus aiguë
toutes celles que l'abus de la vie a émoussées. Il arrivait parfois en ce
temps-là que, dans les réunions mondaines, l'orchestre ou les acteurs se
taisaient : les lumières étaient discrètement abaissées : bientôt hommes et
femmes se groupaient autour d'une table et se serraient les uns contre les
autres autant que le permettaient les larges robes à crinoline qu'on
commençait alors à porter : dans l'attente silencieuse, on n'entendait plus
que les ricanements des incrédules, les protestations étouffées des dévots,
les anxieux murmures des croyants : enfin la table, dit-on, parlait ; les
esprits étaient évoqués, l'avenir se dévoilait ; et le lendemain, on
racontait toutes sortes de choses étranges qui, grossies de bouche en bouche,
prenaient des airs de divination. Aux Tuileries, vers cette époque, un
spirite parut qu'on appelait Home, lequel fit des choses extraordinaires,
occupa de lui la ville, la province même, puis tout à coup disparut comme il
était venu. A l'exemple de la cour, tout le monde se prit à faire tourner les
tables, se prononça pour ou contre le spiritisme, en sorte que la société ne
rappela pas seulement Law par ses spéculations, mais aussi par ses ardeurs
maladives les convulsionnaires de Saint-Médard. Heureusement le bruit des
orchestres vint couvrir toutes ces prétendues rumeurs d'outre-tombe : on
secoua, sauf à y revenir encore, l'impression troublante, et, avec un
redoublement de furia, on se reprit aux valses entraînantes, aux
galops échevelés. — Il faut bien l'avouer, l'Empire trouvait une sorte de
popularité dans l'éblouissement même qu'il faisait naître. Les yeux tout
remplis des spectacles nouveaux, on rapprochait un peu dédaigneusement des
splendeurs impériales le train mesquin et économe de la monarchie
représentative. Ce n'était pas elle qui eût donné jusqu'à deux emprunts par
an et fourni à la spéculation autant d'occasions de gain : elle ne visait à
faire tourner ni les tables ni les têtes : elle ne parlait pas des classes
dites laborieuses, jugeant que toutes les classes devaient l'être
pareillement : elle n'avait pas cette belle et grande manière d'ouvrir à tout
propos des crédits et de régler d'avance tout ce qu'une loi ratifierait plus
tard : surtout elle manquait de ces allures hardies, conquérantes et dégagées
qui subjuguent les peuples comme elles dominent les femmes. Le luxe même de
la cour impériale complétait son prestige : en voyant cette prodigalité qui
ne comptait jamais, on se rassurait contre la disette, contre la guerre,
contre tous les fléaux, et on croyait à une source de richesse que rien ne
pourrait ni altérer, ni tarir. C'est
au milieu de toutes ces pompes que fut inaugurée, en 1855, l'Exposition
universelle, fête elle-même et la plus grande de toutes, puisqu'on y conviait
le monde entier. Dès
1830, un fonctionnaire des douanes, M. Boucher de Perthes, avait conçu le
projet de ces solennités internationales[56]. Le dessein parut d'abord
chimérique : bientôt l'établissement des chemins de fer le rendit praticable.
En 1849, une proposition fut faite à l'Assemblé législative, en vue d'assurer
à la France la première réalisation d'une si grande entreprise. Cependant
l'Angleterre nous devança et, en 1851, ouvrit son Palais de Cristal aux
produits industriels et agricoles de tous les peuples. Privé de l'initiative,
notre pays tint à honneur de suivre de près son émule, de l'égaler, de la
surpasser même, s'il se pouvait. Le 8 mars 1853, une décision impériale
annonça qu'une Exposition universelle s'ouvrirait à Paris le 1er mai 1855 ;
puis une série de décrets, de circulaires, d'arrêtés ministériels suscitèrent
les bonnes volontés individuelles, réglèrent le concours des Chambres de
commerce, établirent la Commission centrale, créèrent les comités locaux,
facilitèrent l'introduction des produits étrangers, en un mot, travaillèrent
à garantir contre tous les risques possibles une expérience qui, malgré
l'exemple de la Grande-Bretagne, paraissait un peu redoutable et par sa
grandeur et par sa nouveauté. La présidence de la Commission fut confiée au
prince Napoléon ; et ce choix se justifiait, non seulement par le haut rang
de ce personnage, mais par la largeur de ses vues, son aptitude à tout
concevoir et à tout s'assimiler, son activité surtout qui se portait, avec
une ardeur extrême, sur les choses nouvelles toutes les fois qu'il les
pouvait manier à son gré. Par malheur, ces hautes qualités étaient un peu
gâtées par une humeur despotique à l'excès et aussi par des accès de
lassitude où se perdait le fruit des plus intenses efforts. De plus, au
milieu même de la préparation de son œuvre, le prince s'absenta pendant près
de six mois à l'occasion de la guerre d'Orient, ce qui nuisit à ses lauriers
pacifiques sans lui permettre de cueillir les autres. Toutes
sortes de difficultés contrarièrent l'entreprise. La première fut
l'insuffisance de l'emplacement. Le palais de l'Industrie qui se construisait
alors avait été désigné comme le lieu de l'Exposition. On ne tarda pas à se
convaincre que ses proportions ne répondaient pas au dessein qu'on se
proposait. Les commissaires anglais, étant venus à Paris, allèrent jusqu'à
déclarer que leurs seuls produits le rempliraient aisément[57]. Même en faisant la part de la
vanité britannique, l'avertissement était trop grave pour qu'on ne le retint
pas. Une solution radicale, chaleureusement patronnée par le prince Napoléon,
consistait à délaisser le local primitif et à élever ailleurs, sui- un, plan
d'ensemble, un édifice digne du nombre des exposants et de l'hospitalité
française. Sur ces entrefaites, le prince partit pour la Crimée ; en son
absence, on abandonna ce projet grandiose et on se décida à garder
modestement le palais des Champs-Élysées, en l'agrandissant par d'importantes
annexes. — On n'était pas à bout de soucis. Les embarras d'emplacement
étaient à peine surmontés qu'on put craindre que toute cette peine n'eût été
prise en vain. Au printemps de 1855, la guerre, loin de s'apaiser, menaçait
de s'étendre ; la crise des subsistances n'était point conjurée ; l'épidémie
cholérique sévissait encore. Convenait-il d'ouvrir, sous des signes si peu
propices, la grande fête de la paix, et ne valait-il pas mieux l'ajourner que
de la célébrer dans une médiocre affluence ? L'énergique volonté des pouvoirs
publics, le prestige alors très grand du gouvernement impérial firent écarter
ces timides avis ; et, malgré tant de pronostics contraires, il fut décidé
que l'Exposition aurait lieu. Mais alors un autre contretemps faillit tout compromettre.
Cette période d'incertitude avait provoqué des retards de toutes sortes :
retards dans les constructions, retards dans les travaux des commissions,
retards dans les envois des exposants. Le 15 mai, le palais de l'Industrie
s'ouvrit, mais pour laisser voir des galeries tantôt désertes, tantôt
encombrées de colis, et rendues intolérables par le marteau des déballeurs.
On ne se doutait point, en ce temps-là, que toutes les expositions futures
dussent être également inexactes. Aussi les premiers étrangers arrivés à
Paris furent fort désappointés : les uns se contentèrent de cheminer quelques
jours à travers les caisses à demi déballées et reprirent mélancoliquement la
route de leur logis : les autres voyagèrent dans les provinces, en Belgique,
ou bien encore allèrent jusqu'à Londres, se réservant de revenir quand tout
serait prêt. Quant aux Parisiens, ils comparaient le gouvernement à un
régisseur de théâtre qui aurait levé le rideau avant de costumer les acteurs
; ils redoutaient que leurs bénéfices fussent incomplets comme le succès
lui-même, et signalaient, d'une voix assez hardie pour le temps, ce qu'ils
appelaient l'incurie de la Commission. Quand
enfin, vers la fin de juin, l'Exposition, avec ses galeries remplies, apparut
dans son ensemble, toutes les critiques se fondirent en une approbation
méritée. Un esprit vraiment libéral avait inspiré les règlements : aucune
nation n'avait été exclue, pas même la Russie, et c'était d'elle-même qu'elle
s'était retirée de la lice. Le désir d'attirer n'avait point dégénéré en
indulgence maladroite, et, pour l'Exposition française en particulier, une
sage rigueur avait écarté tout ce qui n'eût point été digne du bon renom
national. Le nombre des exposants était de 20.000 environ, moitié Français,
moitié étrangers. On avait mis à profit l'exemple de Londres, mais sans
aucune imitation servile. Par un progrès très heureux, il avait été décidé
que chaque objet pourrait porter l'indication de son prix, ce qui fournirait
aux visiteurs l'élément indispensable pour asseoir leur jugement. — Une
innovation beaucoup plus considérable, c'était celle qui avait créé pour
l'Exposition des Beaux-Arts une organisation et une annexe spéciales. Dans
cet ordre d'idées, le prince Napoléon eût aimé à rassembler les œuvres les
plus fameuses de la sculpture et de la peinture, depuis le commencement de ce
siècle. Comme ce dessein exigeait un emplacement impossible à trouver et un
déménagement partiel de nos Musées, on y avait renoncé, mais pour s'arrêter à
une résolution très large encore, celle d'admettre, pour la France et
l'étranger, toutes les œuvres des artistes vivants. Le public fut donc admis
à étudier et à admirer un merveilleux ensemble, depuis les grandes
compositions synthétiques de l'Allemagne jusqu'aux miniatures et aquarelles
de l'Angleterre, depuis les paysages des peintres suisses jusqu'aux tableaux
si finis de la Belgique. Au-dessus de tous dominaient nos artistes, si
supérieurs à tous leurs émules par le talent, par l'inspiration, et dignes
représentants de cette école française, l'une des gloires les plus durables
du dix-neuvième siècle. — Dans une sphère toute différente, un juste souci
des intérêts démocratiques avait fait admettre une autre nouveauté : il avait
été décidé que les récompenses s'étendraient non seulement aux chefs
d'industrie, mais aussi aux contremaîtres et aux ouvriers, exécuteurs
intelligents et zélés des travaux couronnés ; par malheur, les patrons,
invités à établir la liste de leurs coopérateurs, comprirent mal la pensée de
la commission ; les uns se gardèrent bien de signaler leurs meilleurs
ouvriers, de crainte que quelque établissement rival ne les attirât ; les
autres, dans un sentiment de banale bienveillance, recommandèrent en masse
tout leur personnel[58]. — Dès la fin de juillet,
aucune incertitude ne subsista plus sur le succès final, qui serait non
seulement honorable, mais éclatant. Sans doute, si on ne consulte que les
tables du mouvement des chemins de fer et la statistique des entrées[59], les chiffres paraitront bien
modestes, tant la facilité des communications et l'habitude des voyages ont
multiplié de nos jours, pour les moindres expositions, le nombre des
visiteurs. Mais ces mêmes chiffres parurent alors énormes, et l'étaient pour
le temps. Malgré la guerre, le palais de l'Industrie s'ouvrit pour quelques
personnages de haut rang, le roi de Portugal, le duc de Saxe-Cobourg-Gotha,
le duc et la duchesse de Brabant, le roi de Sardaigne, la reine Victoria et
le prince Albert. Ici encore l'énumération semblera bien courte ; mais la
mode ne s'était point établie qui a depuis transformé certains souverains en
perpétuels touristes. Cependant
la véritable importance de l'Exposition ne résidait ni dans cette affluence
ni dans ces pompes. C'est à sa date même qu'elle empruntait son plus sérieux,
son plus puissant attrait. Elle se produisait, en effet, au milieu d'une
immense transformation industrielle, économique, en sorte qu'elle permit de
surprendre à leur origine, de noter à leur apparition, de suivre dans leurs
premiers essais presque toutes les applications nouvelles que l'âge suivant
développerait. Aussi, tandis que les visiteurs superficiels couraient aux
objets de luxe, aux articles de mode, aux diamants surtout qui étaient
entourés d'une foule sans cesse renouvelée, les observateurs plus graves étaient
frappés de toutes sortes d'inventions, timides encore, mal connues et à la
recherche des perfectionnements qui les vulgariseraient. C'est alors qu'on
vit les premiers emplois du fer dans les charpentes, les toitures, les
constructions de toute sorte, et aussi dans les machines agricoles que la
rareté des ouvriers ruraux rendrait bientôt si nécessaires. C'est alors qu'on
soupçonna les nombreuses applications de l'électricité. C'est alors que se
révéla l'appropriation du gaz pour les appareils de chauffage. C'est alors
que certaines substances telles que le caoutchouc commencèrent à trouver
toutes sortes d'utilisations précieuses dans l'industrie. C'est alors
qu'apparurent les procédés chimiques qui permettraient la conservation de
tant de substances alimentaires. De toutes les découvertes modernes, une
surtout charma, celle de la photographie : la plupart des visiteurs, qui ne
connaissaient encore que les grossières épreuves sur verre, s'arrêtaient
ébahis devant les reproductions saisissantes de toutes sortes de paysages ou
de monuments, et s'émerveillaient de ce bel art encore au début de ses
progrès. En même temps que la photographie, on vit se développer les plus
heureuses créations de ce qu'on appelait déjà, de ce qu'on appela surtout
plus tard les arts décoratifs, les arts industriels. A cette époque où le
renchérissement de toutes choses éveillait tant de soucis, une galerie dite
de l'Économie domestique eut aussi le privilège d'attirer l'attention de
toutes les âmes généreuses qui aspiraient à mettre à la portée du plus grand
nombre les avantages réservés jusque-là à quelques-uns : organisée par
l'initiative intelligente autant que charitable de quelques hommes de bien,
cette section offrait le plus ingénieux assemblage de tous les objets à bon marché
qui pouvaient assurer la subsistance des familles pauvres, et l'intérêt de
l'œuvre fut tel que le catalogue s'épuisa et dut être réimprimé[60]. — C'est ainsi que l'Exposition
était à la fois une fête pour les hommes de plaisir qui s'enivraient de bruit
et un sujet de méditation profonde pour les hommes de travail qui
s'efforçaient de mesurer les conséquences scientifiques, industrielles ou
sociales des inventions récentes. Le tourbillon mondain qui agitait les uns
et les grandes préoccupations qui absorbaient les autres ne permettaient
guère à la pensée de se porter ailleurs. Cependant, parmi les galeries du
palais, il en était une qui éveillait, par une vive représentation, des
images et des souvenirs bien différents, c'était celle où s'étalaient les voitures
modèles d'ambulance, les instruments de chirurgie, les appareils pour les
blessés. A cette vue, les visages s'assombrissaient, les cœurs se serraient,
et, sur les joues subitement pâlies, plus d'une larme coulait. On se
rappelait avec un mélange de pitié, d'admiration et de remords ceux que, dans
l'étourdissement des fêtes, on oubliait vraiment trop, ceux qui, à cette
heure, souffraient, peinaient, mouraient peut-être afin d'assurer à la patrie
à demi distraite ou insoucieuse le gigantesque trophée de Sébastopol abattu.
Cette austère évocation poursuivait le visiteur jusque dans la galerie des
amusements enfantins, où un jouet colossal, œuvre d'un fabricant de Berlin,
représentait en pièces d'étain toutes les péripéties de la bataille de
l'Alma. La plupart continuaient leur route, tout songeurs et rêvant à ceux
qu'ils avaient quittés. Mais bientôt sous le son joyeux des orchestres, sous
les rumeurs de la foule, sous l'attrait des spectacles, cette impression
s'effaçait, et le Paris enfiévré d'alors ressaisissait avec son implacable
égoïsme les âmes qui, un instant, lui avaient échappé. Les
visiteurs de l'Exposition non seulement assistaient au spectacle d'une
imposante solennité industrielle, mais recueillaient la surprenante
impression d'une grande capitale qui, tout d'une pièce, se reconstruisait.
Ceux qui avaient déjà habité Paris s'étonnaient de ne s'y plus reconnaître,
et, dans leur trouble, accusaient l'infidélité de leur mémoire. Ceux qui
n'avaient jamais séjourné chez nous ne retrouvaient que malaisément les
descriptions qu'on leur avait tracées et s'attachaient tantôt à fixer dans
leurs regards des vestiges qu'on ne reverrait plus, tantôt à composer le plan
de la cité nouvelle dont ils n'apercevaient encore que les premiers
linéaments. Cette transformation de la ville fut l'une des œuvres principales
du second Empire, œuvre qui se prolongea pendant toute la durée du règne et
dont il importe de marquer ici les débuts. Dès le
lendemain du coup d'État, Napoléon avait réglé par décrets quelques-uns des projets
débattus sous les régimes précédents. Il avait décidé la construction du
palais de l'Industrie, l'agrandissement du périmètre des Halles, et, en
outre, l'achèvement du Louvre, ce grand travail tant de fois ajourné. Dans le
même temps, la ville, devenue propriétaire du bois de Boulogne, avait
commencé les aménagements qui changeraient cette promenade monotone en un
immense parc de plaisance. A la même époque naquit la pensée d'ouvrir de
grandes voies de communication entre les gares et les quartiers du centre :
le boulevard de Strasbourg, appelé à relier le débarcadère de l'Est au
boulevard Saint-Denis, fut la première réalisation de ce dessein. Puis la rue
de Rivoli fut prolongée au-delà de la place du Louvre. Sur la rive gauche
enfin fut commencée la rue des Écoles, première tentative pour répandre le
jour et la lumière à travers les ruelles étroites qui descendaient de la
montagne Sainte-Geneviève. Dans
l'ignorance où l'on était de l'avenir, il ne manqua pas d'esprits timides qui
déjà s'alarmèrent. Ils exprimaient deux craintes : la première, c'était que
l'abondance du travail n'amenât à Paris une trop grande masse d'ouvriers, au
grand détriment des campagnes privées de bras et peut-être au grand péril de
la tranquillité publique[61] ; la seconde, c'était que les
finances parisiennes ne fussent témérairement engagées. Tout autre était la
pensée de l'Empereur. Il jugeait trop circonspecte la Commission municipale.
M. Berger, alors préfet de la Seine, lui paraissait trop asservi à des règles
étroites, trop imbu des idées parlementaires, en un mot trop édile des
anciens jours. Cette défiance des agents officiels lui faisait rechercher
quelques collaborateurs secrets en compagnie desquels il maniait, remaniait,
marquait de traits de toutes couleurs le plan de la ville. De même que le
Pape, chef de toute la catholicité, se plaît à se dire évêque de Rome, de
même l'Empereur, souverain de toute la France, se flattait d'exercer sur les
affaires parisiennes un contrôle particulièrement vigilant. Une de ses ambitions
était que la ville fût marquée à son chiffre, et portât, sur ses édifices, la
trace indélébile de son règne. Dans cette pensée, il se mit en quête d'un
coopérateur qui fût digne de le comprendre, qui surtout ne fût pas un
« édile des anciens jours » ; et à cet égard il fut servi à souhait
: car M. Haussmann ne ressembla à aucun des édiles passés, et il est probable
qu'aucun des édiles futurs ne lui ressemblera jamais. C'est
le 1er juillet 1853 que ce personnage fameux fut installé à l'Hôtel de ville,
que, pendant seize ans, il régirait en dictateur. Il y apportait l'expérience
d'une longue carrière administrative ; car il avait parcouru tous les degrés
de la hiérarchie, assez rapidement pour qu'il fût jeune encore, avec assez de
lenteur pour qu'il ne parût ni un favori ni un parvenu. Préfet de l'Yonne et
du Var, deux départements travaillés par le socialisme, il s'y était signalé
par son activité, son énergie, son sang-froid : puis, nommé à Bordeaux en
récompense de ses services, il y avait reçu Louis-Napoléon et avait entendu
de sa bouche le discours mémorable d'où l'Empire était sorti. Plusieurs
circonstances avaient secondé sa fortune : à sa naissance, en 1809, le prince
Eugène l'avait agréé comme filleul, en sorte qu'un lien originaire le
rattachait à la dynastie ; en 1830, il avait été légèrement blessé d'un coup
de feu pendant les journées de Juillet, et cette opportune blessure lui avait
facilité l'accès des fonctions officielles. Enfin le même hasard heureux
l'avait conduit à Paris le 1er décembre 1851 et avait voulu que le lendemain
il saluât l'un des premiers M. de Morny. Quels que fussent ces signes d'une
chance propice, ce n'était ni à l'intrigue, ni même à son dévouement que M.
Haussmann devait son élévation. Ce que l'Empereur avait deviné en lui,
c'était une puissance de volonté que l'obstacle surexciterait, loin de
l'abattre, une hardiesse d'initiative qui accepterait d'une humeur tranquille
toutes les responsabilités, une disposition arrêtée à ne ménager ni les
forces des autres ni les siennes propres, une personnalité exigeante et
impérieuse qui ne plierait devant aucun rival, ouvert ou caché, avec cela un
si médiocre souci de la légalité qu'on la tournerait sans scrupule, qu'on la
braverait même si on ne pouvait l'éluder. De M. Haussmann, M Rouher a dit un
jour : « Tout est grand en lui, les qualités et les défauts[62]. » Jugement qui s'applique
non seulement à l'homme, mais à l'œuvre qui sortira de ses mains. Quand,
à l'Hôtel de ville, on vit arriver un préfet étranger à la politique, peu
mêlé à la société parisienne, inconnu de presque tous, on ne douta pas que le
nouvel élu, créature exclusive du souverain, ne fût l'instrument de desseins
extraordinaires, pleins d'entraînements coûteux et, de témérités. Le discours
de bienvenue de M. Delangle, président de la Commission municipale, se
ressentit de ces craintes. Ce fut moins un compliment qu'une leçon sèche et
gourmée. M. Delangle développa avec complaisance l'éloge de M. Berger et
déplora sa retraite prématurée. Avec une brièveté voulue, il protesta de son
respect pour les décisions de l'Empereur. Même sous ses promesses de
concours, il cacha une réserve. « Notre appui, dit-il, vous est acquis
d'avance pour toutes les mesures qui n'excéderont pas les forces de la
Ville. » Le nouveau préfet sentit l'hostilité, mais, en homme qui remet
sa revanche, feignit de ne pas la remarquer. Avec ses subordonnés, il se
dédommagea. « Je parlais à mes employés, dit-il, comme un chef de corps
parle à sa troupe[63]. » Il leur laissa
d'ailleurs clairement entendre que, s'il exigeait le travail et la
soumission, il saurait discerner et récompenser l'un et l'autre. Par ce
langage autoritaire, il établit, dès le premier jour, son prestige et se posa
en maître avantageux à servir, dangereux à irriter. Puis lui-même il se mit à
l'œuvre, insoucieux d'une malveillance qu'il saurait réduire ou ramener,
confiant dans ses forces, dans son énergie, dans son bonheur, jaloux surtout
qu'aucun rôle n'éclipsât ou ne dépassât le sien ; et à certains égards cette
prétention n'était pas excessive, car de toutes les créations du second
Empire, la sienne est presque la seule qui ait complètement survécu. Les mémoires
présentés par M. Haussmann à la Commission municipale permettent de saisir
les idées générales qui l'inspirèrent. Son plan, dessiné dès le début à
larges traits, tendit à quatre buts principaux : — dégager les grands
édifices, palais, églises, casernes, de façon qu'ils fussent d'un aspect plus
agréable à l'œil, d'un abord plus facile dans les jours de fête, d'une
défense plus aisée dans les jours d'émeute ; — améliorer l'état sanitaire par
la destruction systématique des rues et ruelles infectes ou mal famées, vrais
foyers d'épidémies et de démoralisation ; — assurer la tranquillité publique
par la création de grands boulevards qui laisseraient circuler non seulement
l'air et la lumière, mais les troupes, et, par une ingénieuse combinaison de
plusieurs biens, rendraient le peuple à la fois mieux portant et plus soumis
; — enfin, faciliter la circulation aux abords des gares par de grandes voies
de pénétration qui amèneraient directement les voyageurs jusqu'au centre du
commerce, des plaisirs, des affaires, et préviendraient les encombrements,
les retards, les accidents. Telles furent les pensées originaires de M.
Haussmann, pensées éminemment justes et sages, mais qui subiraient plus tard
de si extraordinaires déviations. De l'art, le nouveau préfet ne s'occupa
guère, non par dédain, mais moitié par ignorance, moitié par impossibilité de
pourvoir à tout. De cette grande entreprise devait sortir une ville nouvelle
ou tout au moins renouvelée, uniforme plus encore que belle, et pleine de
splendeurs, mais de splendeurs un peu banales qui se pourraient copier
partout. A la vérité, pour les copier, il faudrait une grande puissance
arbitraire et beaucoup d'argent. L'arbitraire, M. Haussmann le poussera dans
la suite à un degré inouï ; mais ce sont là des choses qui viendront en leur
lieu. Quant à l'argent, l'entreprenant préfet proclama bien vite ce principe
« que les dépenses extraordinaires ne sont pas les ennemies des budgets ;
que, si elles sont faites avec intelligence, elles enrichissent, loin
d'appauvrir, et amènent un accroissement général du revenu[64] ». Sur la foi de cette
maxime, il ouvrit toutes les écluses, et, quand on formulait quelques
appréhensions, il répondait en s'appropriant le mot de Louis XIV a Mansard :
« Bâtissez, bâtissez toujours ; nous ferons l'avance, les étrangers nous la
rembourseront. » La
première application du plan grandiose que nous venons d'indiquer devait être
le percement de deux grandes artères perpendiculaires l'une à l'autre et qui
se couperaient à angle droit au centre même de la capitale. Ce fut ce qu'on
appela la grande croisée de Paris. L'une de ces voies, allant du nord
au sud, et partant de la gare de l'Est, était déjà, sous le nom de boulevard
de Strasbourg, ouverte jusqu'à la porte Saint-Denis ; de là, sous le nom de
boulevard du Centre, bientôt devenu le boulevard de Sébastopol, elle se
frayerait un chemin entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin, et viendrait
aboutir à la place du Châtelet. Dans la pensée de M. Haussmann, elle ne
s'arrêterait pas là, mais, franchissant la Seine, elle se tracerait un large
passage à travers la Cité, s'élèverait ensuite sur les pentes déblayées et
adoucies de la montagne Sainte-Geneviève, et se prolongerait le long du
Luxembourg jusqu'à l'Observatoire. L'autre voie, allant de l'ouest à l'est,
ne demanderait, pour être complétée, que l'achèvement de la rue de Rivoli,
dont on relierait, en toute urgence, les tronçons commencés, et qu'on
conduirait jusqu'à la rue Saint-Antoine ; alors serait établie, et par une
route vraiment triomphale, la communication directe entre la barrière de
l'Étoile et la barrière du Trône, d'un côté par les Champs-Élysées et la
place de la Concorde, de l'autre côté par la rue Saint-Antoine, la place de
la Bastille et la rue du Faubourg Saint-Antoine. Le point d'intersection de
ces deux grandes artères se placerait au pied de la tour Saint-Jacques, vieux
monument dégagé et comme retrouvé. — Ce projet magistral réalisait à
merveille tous les avantages principaux que l'on poursuivait. Il créait un
large débouché pour les voyageurs venant de la gare de l'Est et aussi de la
gare du Nord. Il perçait et, pour employer l'expression du temps, éventrait
les vieux quartiers Saint-Martin et Saint-Denis, ces repères habituels
d'émeutes ; puis, par les démolitions ultérieures de la rive gauche, il
supprimerait, sur les pentes du quartier Latin, d'autres rues non moins
propices aux séditions. Il permettait, en cas de troubles, d'amener vers le
centre, par une route spacieuse et rapide, d'un côté les troupes de
Courbevoie, de l'autre celles de Vincennes. Il combattait d'avance les
épidémies futures, en aménageant de grands espaces vides, en distribuant
largement l'air, la lumière, la verdure, tout ce qui entretient la santé
publique ou la préserve. Enfin, soit par les deux artères principales, soit
par les voies secondaires ou les places qui y seraient rattachées, il
isolerait et dégagerait les principaux édifices du centre de la ville. Plan
superbe, on ne saurait trop le répéter, et où les critiques de détail se
perdent dans les magnificences de l'ensemble. Ces deux grandes voies furent
comme l'ossature à laquelle tout le reste vint se souder. Seulement, dans la
suite, les membres détachés de ce tronc vigoureux s'étendirent, se
multiplièrent à l'excès, puis se ramifièrent un peu au hasard en se projetant
de tous côtés ; alors vint l'ère des combinaisons fondées sur le caprice ou
la spéculation, des devis coûteux, des calculs chimériques, en un mot, de
tous les abus qu'on devra dire plus tard ; mais ces abus mêmes ne dispensent
pas de louer hautement la sagesse hardie du dessein primitif. A des
intervalles rapprochés, les décrets se succédèrent qui autorisaient ces
grandes transformations. Parmi ces décrets, les uns eurent pour but soit
l'élargissement ou la suppression des rues qui avoisinaient la rue de Rivoli,
soit l'achèvement de cette voie elle-même ; les autres assurèrent le prompt
dégagement de l'Hôtel de ville et de la caserne Napoléon. Puis l'ouverture du
boulevard du Centre et de diverses voies adjacentes fut décidée, projet
considérable dont l'exécution serait répartie sur un espace de cinq années[65]. Enfin, sur l'emplacement des
petites rues qui enserraient l'Hôtel de ville, un court et large boulevard
fut résolu, qui serait comme l'avenue du palais municipal et se prolongerait
jusqu'à la place du Châtelet. En l'honneur de la reine d'Angleterre qui vint
un peu plus tard visiter ces quartiers, la voie nouvelle fut appelée l'avenue
Victoria. Le
Corps législatif qui, si souvent dans l'avenir, devait blâmer les témérités
de M. Haussmann, et, en fin de compte, les autoriser, le Corps législatif fut
appelé pour la première fois, en 1855, à apprécier l'œuvre nouvelle. Ce fut à
propos d'un emprunt municipal de 60 millions destiné à payer les débuts de la
grande entreprise. Le rapport de la commission, confié à M. de Voile et plus
développé qu'à l'ordinaire, révéla bien la vraie pensée des députés, laquelle
se résumait en une approbation admirative, mais mêlée déjà de sages
avertissements. On jugeait le dessein de M. Haussmann tout à fait grandiose,
approprié en outre aux besoins du temps, et par conséquent nécessaire. Sous
cette adhésion qui, en certains passages du rapport, prenait des airs
d'apologie, se voilaient quelques discrètes critiques. On se demandait si les
travaux échelonnés, non plus sur cinq annuités comme le voulait le projet,
mais sur un espace plus étendu, n'auraient pas pu être couverts par les
excédents des recettes municipales. On appréhendait que ces démolitions et
ces reconstructions si considérables n'amenassent une hausse excessive des
matériaux, de la main-d'œuvre, des loyers. On redoutait enfin que
l'agglomération dans Paris de tant d'ouvriers ne devint un embarras, et ce
dernier danger était signalé avec une insistance marquée, car, depuis 1848 et
la crise des ateliers nationaux, cette crainte demeurait pour tous les hommes
d'ordre un de leurs dominants soucis. Ce
n'est que par scrupule d'exactitude que j'ai mentionné cette douce et
inoffensive remontrance. Dans le discrédit du Corps législatif, M. Haussmann
ne l'écouta guère ; quant au public, il ne l'écouta pas du tout. Était-ce à
dire que le peuple de Paris fût un témoin inattentif ou indifférent ? En
aucune façon. Bien au contraire, l'entreprise de son préfet avait pris une
place privilégiée dans ses entretiens et ses pensées. Chacun l'appréciait
suivant ses vues propres, ses tendances, ses intérêts. Il y avait les
archéologues qui, déjà, dénonçaient la destruction du passé et n'étaient pas
éloignés d'imputer à M. Haussmann tout ce qui, depuis un siècle, avait
disparu. Il y avait les casaniers, vieux Parisiens identifiés à leurs
murailles et qui se désolaient de changer de logis. Il y avait les délicats,
les sybarites qu'exaspéraient la scie des tailleurs de pierre et l'aveuglante
poussière des démolitions. II y avait les loustics qui proposaient d'un ton
sérieux, comme on le fit en une brochure alors en vogue, l'expropriation en
masse de Paris tout entier. Des victimes plus intéressantes du nouvel état
des choses, c'étaient les rentiers peu fortunés, les employés subalternes qui
se débattaient péniblement contre la hausse des loyers, conséquence
d'une population flottante fort accrue et de démolitions pratiquées dans les
quartiers les plus habités. Dans de longues notes rédigées à des intervalles
presque périodiques, le Moniteur[66] s'appliquait à prêcher la
patience. Il affirmait que le mal ne durerait pas, qu'il était compensé par
l'augmentation des salaires, que bientôt de spacieuses cités ouvrières
créeraient plus de logements nouveaux que la pioche du terrassier n'en avait
fait disparaitre ; puis, à ces bonnes paroles, il ajoutait quelques principes
d'économie politique tout à fait consolants et appropriés aux circonstances.
Mais ces homélies philanthropiques, même aidées de secours plus appréciés, ne
diminuaient guère le malaise qui, un instant, fut fort grand et se traduisit
même, aux époques des échéances, par quelques actes de désordre. — Le remède
naquit en partie de la cause même qui avait suscité le mal. Appauvri tout
d'abord par l'œuvre de son préfet, le Parisien, toujours ingénieux, apprit
bientôt l'art d'en profiter. Cet art, il le puisa dans la pratique des
expropriations. Pour réclamer de grosses indemnités, les propriétaires
expropriés produisirent des baux récents faits avec d'importantes
augmentations ; de leur côté, les locataires évincés invoquèrent la rareté et
le haut prix des appartements ou des boutiques, firent valoir les difficultés
et les embarras des recherches, les pertes de temps, les déplacements de
clientèle, et monnayèrent toutes choses, tout, jusqu'aux raisons de sentiment
qui leur rendaient chers certains lieux. Sous cette double pression, les
appréciations les plus larges prévalurent. Dès 1855, M. Haussmann écrivait :
« J'ai le regret de dire que les fixations du jury ont constamment
dépassé nos prévisions[67]. » Ce jury, si libéral à ses
dépens, le préfet de la Seine essaya de l'éviter en créant à l'Hôtel de ville
une commission spéciale qui entendrait les intéressés et provoquerait des
arrangements amiables[68]. Mais les Parisiens
dédaignèrent de telles tentatives de conciliation, et, mis en goût de
bénéfices, prisèrent de plus en plus la justice des jurés, expropriés d'hier
ou de demain, et charmés de déployer une générosité qui ne leur coûtait rien.
Ce qui n'avait été qu'une occasion isolée de gain devint avec le temps une
industrie savamment organisée. On apprit à renouveler les baux à la veille
des expropriations, afin de se créer par là même un titre à l'indemnité : on
s'évertua à deviner les secrets de la Ville afin de se placer sur le chemin
des démolitions, ce qui permettrait de se dire plusieurs fois victime et de
s'enrichir par déménagements successifs. On produisit de faux inventaires, de
faux livres de commerce, on étala des marchandises d'emprunt. Des nuées
d'agents d'affaires surgirent pour guider l'inexpérience des intéressés, leur
suggérer des subterfuges, opérer de compte à demi avec eux. La jurisprudence
elle-même se montra généralement rigoureuse pour l'administration. C'est
ainsi que, plus tard, elle consacra le droit immédiat des locataires à
l'indemnité, même lorsqu'on leur laissait la libre jouissance de leurs baux.
« Comment avez-vous fait fortune ? disait-on un jour à un nouvel enrichi. —
J'ai été exproprié[69]. » Tous ces abus ne furent
poussés jusqu'au scandale que dans les années qui suivirent : mais dès
l'époque où nous sommes parvenus, on peut en saisir l'origine et en
surprendre les premiers exemples. M. Haussmann s'efforça de combattre une
profusion si désastreuse pour les finances municipales ; puis il se résigna
et, en habile homme, sut tirer parti du mal même. Quand, dans la suite, on
lui reprocha l'excès de ses dépenses, il les expliqua par le chiffre
extraordinaire des indemnités, et mit si bien en lumière les prodigalités du
jury qu'on fut tenté d'oublier les siennes propres. Cependant,
ce grand renouvellement de la ville était une permanente distraction et un
continuel spectacle, au même titre que les spéculations de la Bourse, les
fêtes de la Cour, les mystères du spiritisme, les splendeurs de l'Exposition.
Au-dessus des plaintes des uns, des calculs des autres, la curiosité
dominait. Le dimanche, les ouvriers et les marchands dirigeaient volontiers
leurs promenades vers les quartiers en transformation et se plaisaient, soit
à marquer les progrès de la semaine écoulée, soit à former toutes sortes de
conjectures pour l'avenir. Déjà, depuis la gare de l'Est jusqu'au boulevard
Saint-Denis, le boulevard de Strasbourg alignait la longue suite de ses
vastes maisons régulières à l'image desquelles tout le Paris nouveau devait
être reconstruit. Au sud du boulevard, entre la rue Saint-Martin et la rue
Saint-Denis, régnait un vaste ensemble de ruines. Toutes les petites rues ou
ruelles familières à l'émeute allaient disparaître, on en voyait les
dernières maisons qui s'ouvraient toutes pantelantes, et on les regardait
encore en s'éloignant, car la semaine suivante on ne les reverrait plus. En
descendant vers la Seine et en approchant de l'Hôtel de ville, on retrouvait
le même spectacle de démolitions : les rues de la Tannerie, de la Vannerie,
des Teinturiers, de la Vieille-Place-aux-Veaux, de la Vieille-Lanterne, de la
Tuerie, de la Joaillerie, toutes ces ruelles infectes qui n'avaient de
pittoresque que leur nom et que nul, avant leur destruction, n'eût osé
poétiser, s'abattaient les unes après les autres, et c'est seulement en
trébuchant au milieu des décombres qu'on pouvait y avancer. A travers ces
pans de murs éventrés apparaissaient, d'un côté l'Hôtel de ville qui
commençait à se dégager, de l'autre la tour Saint-Jacques, débarrassée des
constructions qui la masquaient, et, au-delà, la place du Châtelet. Puis se
montrait la rue de Rivoli, déjà superbe, quoique incomplète encore en
quelques-uns de ses tronçons. Quand on la suivait en se dirigeant vers
l'ouest, les démolitions apparaissaient à droite et à gauche à cause de
l'élargissement de toutes les voies adjacentes. Bientôt l'espace s'ouvrait
largement en face de Saint-Germain-l'Auxerrois, du Palais-Royal, du Louvre,
du Louvre surtout, encore couvert d'échafaudages, mais qui allait se montrer
dans son majestueux ensemble. Quand le temps était beau, volontiers le
Parisien prolongeait sa promenade ; il la prolongeait par le Carrousel,
définitivement débarrassé des honteuses constructions qui, si longtemps,
l'avaient obstrué ; les plus vaillants poursuivaient leur route et, à travers
les longues avenues, gagnaient les Champs-Élysées, le bois de Boulogne même qu'un
art plein de gracieux désordre achevait d'embellir et qui imitait, dans un
cadre plus beau encore, les splendeurs d'Hyde-Park. Chemin faisant, on
admirait le service de police réorganisé et accru, la voirie mieux organisée,
le macadam se substituant au pavé, le service des eaux amélioré et développé,
la circulation publique facilitée par les omnibus qui commençaient à
sillonner tous les quartiers ; puis, quand le soir conviait au retour, on
s'émerveillait des interminables cordons de gaz qui s'allongeaient sur les
deux côtés des voies régulières, et, sous l'éblouissement de toutes ces
choses nouvelles dont il semble aujourd'hui que nous ayons toujours joui, les
plus sages, les plus prévoyants, les moins enthousiastes se prenaient à
oublier les soucis du présent, à admirer ce Paris de Napoléon III si
brillant, si animé, si doré, à souhaiter que, malgré les signes contraires
déjà visibles, le second Empire égalât par son renom de sagesse le séduisant
prestige qu'il devait à son éclat. J'espère
que le lecteur me pardonnera ces longs détails qui révèlent bien la société
d'alors, avec tout ce qui la fit vivre, l'éblouit et lui donna comme
l'illusion d'une grandeur durable. Dans presque tous les règnes, il y a un
moment souvent difficile à saisir tant il est court, et qui en est l'apogée.
Cet instant-là n'est pas toujours le plus heureux ni réellement le plus
prospère, mais c'est celui où la patiente soumission des peuples retient les
plaintes ou les étouffe, où les éléments de dissolution ne travaillent encore
qu'en secret et avec des progrès inaperçus, où la Providence, agissant à la
manière de certains peintres, place en une belle et propice lumière tout ce
qui est brillant, honnête, généreux, tandis qu'elle rejette dans les ténèbres
tout ce qui est confusion, discorde, iniquité. Avec l'année 1856, les plus
sages, les plus perspicaces crurent que vraiment cette heure de l'apogée
était arrivée, tant l'abondance des faveurs divines parut marquer d'une
élection particulière la dynastie napoléonienne rajeunie ! La victoire avait
mis Sébastopol entre nos mains : bientôt on sut qu'aux Tuileries on préparait
un berceau, puis on apprit que cet enfant était un fils, puis ce fut la paix.
Depuis quelque temps, l'épidémie cholérique avait disparu ; la cherté des
subsistances, encore extrême, était tempérée par l'élévation des salaires ;
les inondations même qui désolèrent les vallées du Rhône et de la Loire
fournirent à la munificence de l'Empereur l'occasion de se déployer et
accrurent la popularité de son nom. Le printemps et l'été qui suivirent
furent remplis de fêtes : fêtes au palais de l'Industrie en l'honneur d'une
Exposition agricole qui suivit d'un an l'Exposition universelle ; fêtes aux
Tuileries où les princes étrangers, avides de visiter la capitale embellie,
arrivèrent aussi nombreux que l'année précédente ; fête à Notre-Dame quand le
cardinal Patrizi, légat du Saint-Père, vint au nom de Pie IX tenir l'enfant
impérial sur les fonts du baptême ; fêtes encore, et plus belles que toutes
les autres, les jours où les régiments, revenus d'Orient, rentraient dans
Paris. Six mois plus tard, en une occasion solennelle, il semble que
l'Empereur ait voulu, par une effusion plus émue que de coutume, marquer
lui-même ce qui était, ce qu'il jugeait le point culminant de sa destinée. Le
16 février 1857, en ouvrant la dernière session du Corps législatif, il
énumérait en ces termes, en y associant complaisamment les députés, les
principaux actes de son règne et aussi les insignes bienfaits dont le Ciel
l'avait comblé « Messieurs
les députés, puisque cette session est la dernière de votre législature,
permettez-moi de vous remercier du concours si dévoué et si actif que vous
m'avez prêté depuis 1852. Vous avez proclamé l'Empire ; vous vous êtes
associés à toutes les mesures qui ont rétabli l'ordre et la prospérité dans
le pays ; vous m'avez énergiquement soutenu pendant la guerre ; vous avez
partagé mes douleurs pendant l'épidémie et pendant la disette ; vous avez
partagé ma joie quand le ciel m'a donné une paix glorieuse et un fils bien-aimé
; votre coopération loyale m'a permis d'asseoir en France un régime basé sur
la volonté et les intérêts populaires. C'était une tâche difficile à remplir
et pour laquelle il fallait un véritable patriotisme que d’habituer le pays à
de nouvelles institutions. Remplacer la licence de la tribune et les luttes
émouvantes qui amenaient la chute ou l'élévation des ministères par une
discussion libre, mais calme et sérieuse, était un service signalé rendu au
pays et à la liberté même, car la liberté n'a pas d'ennemis plus redoutables
que les emportements de la passion et la violence de la parole. « Fort
du concours des grands corps de l'État et du dévouement de l'armée, fort
surtout de l'appui de ce peuple qui sait que tous mes instants sont consacrés
à ses intérêts, j'entrevois pour notre patrie un avenir plein d'espoir. « La
France, sans froisser les droits de personne, a repris dans le monde le rang
qui lui convenait et peut se livrer avec sécurité à tout ce que produit de
grand le génie de la paix. Que Dieu ne se lasse pas de la protéger, et
bientôt l'on pourra dire de notre époque ce qu'un homme d'État, historien
illustre et national, a écrit du Consulat : La satisfaction était partout,
et quiconque n'avait pas dans le cœur les mauvaises passions des partis était
heureux du bonheur public. » A trente-sept ans de distance et sous l'obsédante préoccupation de ce qui suivit, on ne peut lire sans une émotion attristée ces triomphantes paroles. Plus heureux que nous, les contemporains ne virent que le présent assuré. Ils furent touchés que le souverain, en une si haute fortune, affectât, par une générosité qu'on ne lui demandait point, de reporter sur la nation l'honneur de ses succès. Ils achevèrent de se persuader, les uns avec joie, les autres avec résignation, que décidément la dynastie napoléonienne était appelée à guider la société française vers les rivages nouveaux et à développer la démocratie en la contenant. Le langage impérial fut donc applaudi, et sincèrement. Ce fut bien l'apogée, oui, l'apogée, et de toutes façons ; car, ainsi qu'on va le dire en étudiant l'état des partis, la puissance de l'Empereur se complétait par l'impuissance de tout ce qui n'était pas lui. |
[1]
Lois du 7 juillet 1852 et du 5 mai 1855. (Bulletin des lois, 1852, 2e
part., p 17-19, et 1855, 1re part., p. 773.)
[2]
Loi du 4 juin 1853. (Bulletin des lois, 1853, 1re part., p. 915.)
[3]
Loi du 1er juin 1853. (Bulletin des lois, 1853, 1re part., p. 881.)
[4]
Loi du 10 juin 1853. (Bulletin des lois, 1re part., p. 1033.)
[5]
Voir rapports de M. Armand de Melun. (Moniteur du 4 août 1854, 24
juillet 1855, 21 août 1856.)
[6]
Circulaire de M. Billault, ministre de l'intérieur, aux préfets, 15 août 1854.
(Moniteur, 19 août 1854.)
[7]
Rapport de M. de Persigny, ministre de l'intérieur. (Moniteur, 21 juin
1854.) — Rapport de M. Billault, ministre de l'intérieur. (Moniteur, 1er
septembre 1854.)
[8]
Décret du 8 mars 1855.
[9]
Voir, en particulier, rapport du ministre de la maison de l'Empereur, sur le
budget de la liste civile, 17 décembre 1856. (Moniteur, 22 décembre
1856.)
[10]
Article 11.
[11]
Décret du 10 décembre 1852. (Moniteur, 11 décembre 1852.)
[12]
Rapport de M. Magne, ministre des travaux publics, à l'Empereur. (Moniteur,
2 février 1854.)
[13]
Circulaire du ministre des travaux publics aux administrateurs des compagnies
de chemins de fer, du 25 octobre 1855. (Moniteur, 27 octobre 1855.) —
Voir aussi Moniteur, 1er novembre 1855.
[14]
Rapport de M. Rouher, ministre des travaux publics, 30 novembre 1856. Moniteur,
1er décembre 1856.)
[15]
Voir Moniteur, 24 avril 1853.
[16]
Bulletin des lois, 1853, 1er semestre, p. 786.
[17]
Loi du 22 juin 1854. (Bulletin des lois, 1er semestre, p. 1617.)
[18]
Loi du 18 mai 1858. (Bulletin des lois, 1er semestre, p. 988.)
[19]
Bulletin des lois, 1854, 1re part., p. 1459.
[20]
Loi du 10 juin 1854. (Bulletin des lois, 1854, 1re part., p. 1487.)
[21]
Loi du 23 mars 1855. (Bulletin des lois, 1855, 1re part., p. 391.)
[22]
Bulletin des lois, 1854, Ire part., p. 1439.
[23]
Rapport de M. de Persigny, ministre de l'intérieur, à l'Empereur sur la situation
générale de l'Empire. (Moniteur, 21 juin 1854.)
[24]
Livre Ier, § 3.
[25]
Livre Ier, § 3.
[26]
Livre Ier, § 6.
[27]
Rapport de M. Billault, président du Corps législatif, sur les travaux de la
session de 1853. (Moniteur, 4 juin 1853.)
[28]
Voir le docteur VÉRON,
Quatre ans de règne, p. 282-283.
[29]
Voir le docteur VÉRON,
Quatre ans de règne, p. 229-230.
[30]
Rapport de M. Billault, président du Corps législatif, sur les travaux de la
session, 31 mai 1853. (Moniteur, 4 juin 1853.) — Voir en outre Moniteur,
1er mars 1853.
[31]
Rapport de M. Billault sur les travaux de la session, 6 juin 18516. (Moniteur,
8 juin 1854.)
[32]
Voir le Moniteur, 9 juillet 1852.
[33]
Séance du 8 juin 1854. (Procès-verbaux du Sénat, 1854, t. II, p. 355 et
s.)
[34]
Moniteur, 11 janvier 1856.
[35]
Décret du 3 août 1853. (Bulletin des lois, 2e semestre, p. 139.)
[36]
Décret du 18 août 1853. (Bulletin des lois, 2e part., p. 157.)
[37]
Décrets des 2 et 5 septembre 1853. (Bulletin des lois, 2e semestre, p.
425, 471.)
[38]
Moniteur, 17 novembre 1853.
[39]
Décrets du 27 décembre 1853 et du 7 janvier 1854. (Bulletin des lois, 2e
semestre 1854, p. 153 et suiv.)
[40]
Décret du 18 janvier 1854. (Bulletin des lois, 1er semestre, p. 157.)
[41]
Décrets du 22 novembre 1854, 16 janvier, 1er et 26 février 1854. (Bulletin
des lois, 1853, p. 982, et 1854, p. 106, 215, 640.)
[42]
Moniteur, 3 mars 1854
[43]
Décret du 6 octobre 1854. (Bulletin des lois, 2e semestre, p. 586.)
[44]
Décrets du 20 décembre 1854 et du 22 septembre 1855. (Bulletin des lois,
1855, 1er semestre, p. 27, et 2e semestre, p. 381.)
[45]
Gazette des hôpitaux, 11 mars 1854 et passim.
[46]
Voir Mémoires de l'Académie de médecine, t. XX, p. 102-244.
[47]
Documents statistiques concernant les épidémies de choléra de 1854,
publiés par le ministre de l'agriculture et du commerce, 1862, p. 34.
[48]
Documents statistiques, Introduction, p. 7 et passim. — Dictionnaire
encyclopédique des sciences médicales, t. XVI, p. 764-797.
[49]
Voir lettre de l'Empereur au ministre des travaux publics, 19 juillet 1856. (Moniteur,
21 juillet 1856.)
[50]
Discours du 15 février 1857. (Moniteur, 16 février 1857.)
[51]
Voir le Droit, 4 décembre 1852.
[52]
8 mars 1856.
[53]
Moniteur, 4 mai 1856.
[54]
Moniteur, 31 janvier 1854.
[55]
Moniteur, 5 mai 1854.
[56]
Voir M. Michel CHEVALIER,
L'Exposition universelle. (Journal des Débats, 16 mai 1855.)
[57]
Rapport du prince Napoléon, p. 45.
[58]
Rapport du prince Napoléon, p. 100-101.
[59]
Exposition de 1855, entrées : 5.162.530. (Rapport du prince Napoléon, p.
86-87.) — Exposition de 1867, entrées : 15.000.000. (Rapport de la
Commission impériale, p. 481.) — Exposition de 1878, entrées : 16.102.089.
(Rapport administratif de l'Exposition de 1878, t. II, p. 360.) —
Exposition de 1889, entrées 82.121.875. (Rapport sur l'Exposition du Champ
de Mars, p. 13.)
[60]
Voir Rapport du prince Napoléon, p. 59 et suiv — Voir aussi Vie de M.
Cochin, par M. DE
FALLOUX, p. 91
et suiv.
[61]
Voir circulaire du ministre de la police générale aux préfets, 17 avril 1852. (Moniteur,
19 avril 1851.)
[62]
Papiers des Tuileries, t. Ier, p. 134.
[63]
HAUSSMANN, Mémoires,
t. II, p. 85.
[64]
HAUSSMANN, Mémoires,
t. II, p. 265.
[65]
Mémoire présenté par le préfet de la Seine à la commission municipale,
21 février 1855.
[66]
Voir notamment 21 avril 1853, 6, 27 avril 1854, 23 septembre 1856.
[67]
Mémoire présenté par le préfet de la Seine à la commission municipale,
21 février 1855.
[68]
Circulaire du préfet de la Seine aux maires de Paris, 25 mars 1856. (Moniteur,
1er avril 1856.)
[69]
Maxime DU CAMP, Paris, ses
organes, se fonctions, sa vie, t. VI, p. 256-257.