HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME DEUXIÈME

 

LIVRE IX. — L'EMPIRE, LE CORPS LÉGISLATIF ET LES INTÉRÊTS ÉCONOMIQUES.

 

 

SOMMAIRE : I. — Le gouvernement intérieur de 1852 à 1856 : double caractère du régime impérial : il est à la fois répressif et progressif. — Mesures de répression. — Activité intelligente et généreuse : objets nouveaux qui appellent la réglementation de l'Etat : Crédit foncier : chemins de fer et leur développement sous le second Empire : les services de navigation et les paquebots transatlantiques : organisation et extension du service télégraphique : lois diverses.
II. — Par quelle procédure parlementaire se transforment en loi les projets qu'on vient d'énumérer. — Le Conseil d'Etat : étendue et cause de son crédit : ses principaux membres : esprit dont il est animé. — Le Corps législatif : sa composition : en quoi consiste son indépendance : son esprit de rivalité vis-à-vis du Conseil d'État : de quelques-uns des traits principaux qui ont distingué le Corps législatif sous le second Empire : M. de Morny succède à M. Billault ; son influence ; quel en est le secret, et comment il domine les députés. — Le Sénat : sera-t-il une résurrection de la Chambre des pairs ? Notes du Moniteur : à quoi se réduit l'action de ce grand corps et à quelles causes tient son effacement.
III. — Les intérêts et la vie sociale sous le second Empire : Misères et splendeurs. — Les misères : la crise alimentaire, son intensité, sa durée ; la caisse de la boulangerie, ouverture de crédits, remèdes divers. — Le choléra et ses ravages. — Les inondations en 1855 et surtout en 1856.
IV. — Comment les souffrances publiques disparaissent sous les éclatantes splendeurs du règne. — La spéculation : jusqu'à quel point elle s'étend, quelles causes la facilitent, inefficacité des protestations. — Les fêtes de la cour : mélange étrange de joies folles et de mysticisme. — L'Exposition universelle : sa préparation ; contretemps divers et succès final : comment elle emprunte son intérêt à l'importante transformation industrielle avec laquelle elle coïncide. — Transformation de Paris : projets avant M. Haussmann : M. Haussmann son arrivée à l'Hôtel de ville, son caractère : quels buts divers il poursuit : ses premières entreprises : comment elles sont jugées par le Corps législatif : sentiment public : hausse des loyers : premiers bénéfices des expropriations. — État de Paris en 1856. — Comment cette année 1856 peut être considérée comme l'apogée du règne : langage fier et habile de l'Empereur : sa toute-puissance.

 

I

La guerre de Crimée remplit les premières années du second Empire : elle en est la grandeur, l'éclat, la poésie, poésie sublime autant que terrible ; elle comble le vide des libertés perdues ; elle dissimule sous les images de la victoire tout ce qui manque à la vie nationale ou lui a été ravi : sur le positivisme des temps nouveaux, elle projette des reflets héroïques où toutes les taches s'absorbent et disparaissent : elle relève tout et en particulier l'armée elle-même, hier instrument de répressions douteuses, aujourd'hui jetée dans une entreprise glorieuse qui efface toutes les discordances ou les fait oublier. Vraiment, Napoléon III ne pouvait rêver pour son règne une plus magnifique préface ; et on comprend qu'à l'heure de la fais, il se soit montré facile sur les profits de la lutte, facile au point de les laisser échapper. Les vrais fruits de la victoire, c'étaient la nouvelle consécration de son nom, l'impuissance désormais avérée des partis, et par-dessus tout, aux yeux de l'Europe comme de la France, la légitimation de son avènement.

Nous avons raconté cette longue guerre sans l'interrompre : aussi bien tout autre récit eût pâli devant celui-là. Il faut maintenant remonter un peu en arrière, échapper au bruit de ce Sébastopol attaqué et défendu avec une égale obstination, décrire le train de la vie intérieure, noter et saisir au milieu du silence universel les battements un peu ralentis de ce grand cœur de la France. Autant nos soldats sur le sol de la Crimée sont les instruments d'une politique idéale, désintéressée, chevaleresque jusqu'à la duperie, autant règnent au dedans les préoccupations positives et matérielles ; mais ces préoccupations mêmes portent sur des objets si agrandis, touchent de si près à la condition sociale et économique de la nation, qu'il n'est permis ni de les laisser dans l'ombre, ni de les ignorer.

En cette première période du règne, de 1852 à 1857, un double souci domine dans les régions officielles : fortifier à tout prix l'autorité, puis assurer à cette autorité mémo un tel pouvoir initiateur et bienfaisant, que toute amélioration morale et économique paraisse dériver d'elle et d'elle seule. Le gouvernement impérial se reconnaît à deux traits : il est à la fois compressif et progressif Avec une énergie poussée jusqu'à la brutalité, il impose l'obéissance : mais, dans le même temps, il s'applique à l'entourer de tant d'avantages que la servitude devienne plus populaire que la liberté. Son ambition est d'accomplir, par voie dictatoriale, tout le bien qui n'a été réalisé jusque-là qu'incomplètement ou à travers mille entraves, et de provoquer de la sorte un parallèle flatteur entre les mesquins agissements des régimes déchus et les allures décidées du règne nouveau. Il menace et bénit ; il intimide et gratifie ; il ramène à lui toutes les faveurs, puis les répand comme une pluie bienfaisante, mais qui tombe seulement sur ceux qui le craignent. Il se targue d'une justice rigoureuse et sommaire, plus éclairée, dit-on, que la lente justice d'autrefois. Il tient deux carnets, celui des punitions, celui des récompenses ; et les unes et les autres sont pareillement illimitées. Où vient de passer le policier qui surveille, le gendarme qui sévit, la commission mixte qui déporte, passe aussi l'économiste, le statisticien, l'ingénieur, le philanthrope, l'homme d'œuvres, tous ceux, en un mot, qui activent le travail, développent la richesse, assistent les-infirmes ou les pauvres. Le programme est d'exiger la soumission, mais de la payer largement, de la payer surtout envers le peuple ou, comme on dit, envers les classes laborieuses, mot qui résonnera dans toutes les harangues officielles, se retrouvera dans toutes les enquêtes et se répétera si souvent qu'on croira de bonne foi l'avoir inventé.

Dans l'ordre répressif, les décrets-lois du prince président avaient tant fait qu'il ne restait plus qu'à glaner. La sévère discipline imposée au Corps législatif fut étendue aux conseils généraux et aux conseils d'arrondissement dont les bureaux furent nommés par le chef de l'État. Les maires furent désignés, suivant l'importance des communes, par l'Empereur ou par les préfets, et purent être choisis en dehors même des conseils municipaux[1]. La vigilance du pouvoir s'appliqua à poursuivre, jusque dans les sphères les plus humbles, le principe électif et ses représentants : c'est ainsi que les membres des conseils généraux furent exclus des commissions chargées de former la liste du jury[2]. Les conseils de prud'hommes furent l'objet de la même sollicitude jalouse ; une loi décida que leurs présidents et vice-présidents seraient nommés par le pouvoir exécutif, et pourraient être pris même en dehors des éligibles[3]. Diverses modifications furent apportées au Code pénal, et toutes dans le même esprit, qui était de rendre la répression plus prompte et plus rigoureuse. Il arriva même que le gouvernement songea à rétablir la peine de mort pour les attentats ayant pour but de changer le gouvernement ou l'ordre de successibilité au trône ; sur ce point, le Corps législatif résista, et, fidèle au décret de 1848, ne permit pas qu'en matière politique, l'échafaud fût relevé ; le Conseil d'État céda, et, dans la rédaction définitive, la déportation dans une enceinte fortifiée fut substituée à la peine capitale[4].

Grâce à ces mesures qui complétèrent l'œuvre dictatoriale de 1852, l'autorité se trouva si bien garantie qu'il ne resta plus de brèches par où pût pénétrer l'esprit de rébellion. Dégagé de ce souci, Napoléon III put s'abandonner sans crainte à ses projets d'apaisement social et d'améliorations économiques. C'est en ce temps-là que se multiplièrent, sous les auspices du gouvernement et en particulier de l'Impératrice, les salles d'asile et les institutions de charité maternelle. C'est alors que se développèrent les Sociétés de secours mutuels ; non seulement elles s'établirent dans les grandes villes, mais aussi dans les plus humbles bourgades, répandant partout l'esprit de prévoyance, d'union, de sage économie : elles étaient à la fin de 1852 au nombre de 2.400 et comptaient 250.000 participants ; trois ans plus tard, elles s'élevaient au chiffre de 3.100 et avaient vu s'accroître de plus d'un tiers l'effectif de leurs membres[5]. Des crédits furent libéralement ouverts au profit des institutions de bienfaisance dont les ressources étaient insuffisantes. L'établissement de cités ouvrières commodes et hygiéniques fut encouragé. Sur l'initiative et sous le patronage du souverain, l'administration s'efforça de perfectionner l'assistance publique soit dans les communes rurales, soit dans les villes : c'est ainsi qu'une circulaire ministérielle recommanda aux préfets l'organisation des médecins cantonaux[6] ; c'est ainsi qu'à Paris des efforts furent tentés, et non sans résultat, pour assurer le traitement des malades à domicile[7]. A quelque temps de là, Napoléon III ordonna la création à Vincennes et au Vésinet de deux asiles où les ouvriers blessés dans l'exercice de leur profession, les invalides de l'industrie, comme on les appela, trouveraient pour les longs jours de leur convalescence un abri salubre et hospitalier[8]. A toutes ces œuvres secourables s'ajoutaient les libéralités personnelles de l'Empereur. Les budgets connus et publiés de la liste civile permettent d'en établir le chiffre : pour certaines années, elles dépassèrent, en subsides de toutes sortes, la somme de six millions[9]. Souvent distrait quand on l'entretenait des choses de la politique, l'Empereur devenait subitement attentif quand on lui parlait d'une institution charitable à soutenir et surtout d'une infortune privée. Son excellent cœur alors s'émouvait, s'émouvait même trop vite, car il donnait sans calcul, sans examen, sans contrôle ; on le savait dans son entourage ; aussi l'intrigue besogneuse et la prodigalité prélevèrent souvent sur lui d'indignes tributs.

Cette activité bienfaisante ne se traduisit point seulement par des fondations ou des actes généreux, mais aussi par un ensemble de décrets ou de lois destinés soit à accroître la fortune publique, soit à mettre la législation en harmonie avec les inventions récentes. Autant étaient illimitées les attributions du pouvoir, autant était vaste le champ qui s'ouvrait devant lui. L'avènement de Napoléon coïncidait avec une immense transformation sociale qu'il importait de régler et de surveiller, de stimuler et de contenir. Étendre à la propriété immobilière les bienfaits du crédit, prolonger en tous sens le réseau peu avancé de nos chemins de fer, organiser le service alors tout nouveau de la télégraphie électrique, susciter par encouragements ou subventions de grandes entreprises de transports maritimes accélérés, remanier certaines dispositions ou combler certaines lacunes du droit civil, réviser ou réformer le mode d'exécution des peines, tel était l'accablant ordre du jour qui s'imposait au second Empire. Pour un gouvernement que ne gênaient point les tracasseries de la presse et qui avait à demi secoué le contrôle même de la Chambre, l'occasion était merveilleuse de trancher dans le vif, d'édifier tout d'une pièce le Code des besoins nouveaux, de tracer à l'activité privée une vaste carrière où elle fût à la fois indépendante et disciplinée, puis d'opposer fastueusement aux misérables calculs d'autrefois les larges conceptions d'un prince vraiment éclairé, prêt à rendre au centuple en bien-être ce qu'il avait pris en liberté. Timidité ou manque de génie, l'Empereur ne s'éleva point à ce vaste dessein : c'est par projets partiels et successifs qu'il procéda. Sa grande habileté fut d'observer avec sagacité les nouveaux faits économiques, de calculer avec précision quel accroissement de richesse en résulterait, puis de faire remonter jusqu'à son trône la gratitude publique, comme s'il eût été le véritable auteur d'une évolution née avant lui et qui se fût sans cloute développée sans lui. Mais, même réduite à ces proportions et dépouillée de tout ce que la flatterie y ajouta, l'œuvre impériale demeure considérable et mérite bien qu'on s'y arrête.

 

C'est vers la propriété immobilière que se portèrent les premières pensées. Le propriétaire qui, pour améliorer son fonds ou y élever des constructions, avait besoin de capitaux, les trouvait assez aisément moyennant une garantie hypothécaire : mais l'embarras était de supporter la double charge de frais coûteux et d'un intérêt élevé ; ces frais et ces intérêts égalaient, dépassaient souvent le revenu même de l'immeuble ; puis à l'époque de l'échéance, le remboursement étant impossible, l'expropriation suivait. Or, en Allemagne, fonctionnaient depuis longtemps des institutions destinées à assurer aux agriculteurs, dans des conditions plus aisées et moins dures, les bienfaits du crédit. Ces établissements avaient pour objet de consentir des prêts hypothécaires, mais d'une nature spéciale, car le capital s'amortissait par voie d'annuités échelonnées sur une longue période, en sorte que, moyennant un faible versement supplémentaire annuel, l'immeuble se dégrevait insensiblement. Dès 1835, un publiciste français, M. Wolowski, avait fait connaître chez nous cet ingénieux mécanisme, et, vers la fin du régime de Juillet, plusieurs économistes en avaient étudié sur place 'le fonctionnement et les résultats. De ces études et aussi d'autres travaux postérieurs étaient sortis, en 1851, deux projets émanés, l'un du gouvernement, l'autre de l'initiative de l'Assemblée, et qui, l'un et l'autre, introduisaient dans notre législation le système que l'Allemagne pratiquait. En cette matière comme en beaucoup d'autres, le coup d'État ne feignit de détruire l'œuvre parlementaire que pour la reprendre aussitôt en la marquant à son chiffre. Dès le 28 février 1852, un décret avait autorisé la création des Sociétés de Crédit foncier, ayant pour objet de consentir aux propriétaires d'immeubles des prêts remboursables par annuités. Aux termes du décret, l'emprunteur payerait un intérêt qui ne dépasserait jamais 5 pour 100, puis y ajouterait une prime, variant entre 1 et 2 pour 100 du capital, et arriverait ainsi progressivement à sa libération intégrale[10]. En vue de cet objet spécial, trois sociétés se fondèrent, l'une à Paris, appelée Banque foncière, deux autres à Nevers et à Marseille : puis la Banque foncière absorba les deux banques départementales et, sous le nom de Crédit foncier de France, étendit au pays tout entier le cercle de ses opérations. Une série de décrets et de règlements précisèrent les obligations et les privilèges de la société nouvelle, en sorte qu'elle devint une institution mixte, se livrant à des opérations privées, mais sous le patronage officiel. Le Crédit foncier ne fut autorisé à prêter que sur première hypothèque. Ses prêts ne purent dépasser la moitié de la valeur de l'immeuble affecté à la garantie de la créance. Il lui fut interdit de se livrer à aucune autre opération qu'aux prêts sur gage immobilier. Enfin, le gouvernement se réserva un droit d'intervention permanente dans les affaires sociales ; c'est ainsi que le choix du directeur dut être subordonné à son agrément ; c'est ainsi que la gestion, la comptabilité, les écritures furent soumises au contrôle de commissaires spéciaux et à la vérification des inspecteurs des finances. Ces entraves, qui n'étaient pas tellement étroites qu'elles ne se relâchèrent avec le temps, se trouvaient compensées par des avantages tout à fait exceptionnels. Le Crédit foncier fut appelé à jouir d'une subvention prélevée sur le produit des biens de la famille d'Orléans[11]. Il fut autorisé à émettre des obligations ou lettres de gage il fut stipulé que ces lettres de gage pourraient être acquises par l'État ou les départements, et qu'en outre elles seraient admises à servir de remploi pour les fonds des incapables ou des communes. Enfin, en faveur de la nouvelle banque, les formalités de l'expropriation furent simplifiées. — Telle fut l'organisation du Crédit foncier, création considérable due à l'initiative du prince président et développée dans les premières années du règne. Disons de suite, sans anticiper sur l'avenir, que les résultats, qui auraient pu être si féconds, ne répondirent pas tout à fait à l'attente générale, et que l'institution elle-même dévia de la pensée de ses fondateurs. L'éloignement, les exigences en matière de productions de titres, les estimations souvent difficiles des immeubles, la complication des formalités pour les débiteurs mariés ou chargés de tutelle, tout cela découragea les propriétaires modestes. Les grands agriculteurs profitèrent presque seuls des facilités nouvelles, et encore n'y puisèrent-ils qu'en nombre restreint. Un peu délaissé par la propriété rurale, le Crédit foncier la dédaigna à son tour et chercha ailleurs de plus faciles, de plus amples occasions de profit. C'est à Paris, c'est dans les grandes villes qu'il concentra une bonne partie de ses opérations. Il s'affermit d'autant plus dans cette voie que les grands travaux urbains, accomplis sous l'Empire, rendirent son concours plus précieux et plus indispensable. L'institution se développa de la sorte et même outre mesure, mais dans un sens contraire ou du moins parallèle à l'esprit de sa fondation.

 

Les entreprises de chemins de fer appelaient, plus encore que le crédit immobilier, la sollicitude du gouvernement impérial ; car, pour développer la richesse publique, rien ne vaudrait ces communications rapides, si propres à faciliter l'écoulement des produits agricoles eux-mêmes. La royauté de Juillet avait commencé le réseau de nos voies ferrées, mais avec une foi médiocre dans l'avenir, et ses timidités commençaient à peine à se dissiper quand avait éclaté la crise où elle avait sombré. La révolution de 1848, accomplie au nom des travailleurs, avait arrêté ou suspendu bien des choses, et spécialement le travail lui-même ; plus tard, les consciencieux efforts de l'Assemblée législative n'avaient réparé qu'imparfaitement le temps mal employé ou perdu. A l'époque du coup d'État, toutes les lignes étaient commencées, puis continuées çà et là par tronçons, sans que nulle part l'ensemble fût terminé. La ligne de la Méditerranée était ouverte jusqu'à Chalon, puis d'Avignon à Marseille : entre Chalon et Avignon s'étendait un long espace inachevé, et il se trouvait même quelques esprits arriérés ou méfiants qui formulaient encore des doutes sur l'utilité de l'œuvre : A quoi bon, disaient-ils, poser des rails parallèlement à la Saône et au Rhône, et ces deux magnifiques voies fluviales n'offrent-elles pas un mode de transport suffisant pour les besoins, soit du commerce, soit des voyageurs eux-mêmes ? Les autres têtes de ligne étaient, au centre Nevers, au sud-ouest Poitiers, à l'ouest Chartres, au nord-ouest le Havre, à l'est Nancy, qui ne fut reliée à Strasbourg que quelques mois plus tard. Le réseau du Nord, où la nature presque horizontale du sol n'avait exigé que peu de travaux d'art, était seul assez avancé pour que les principales communications fussent complétées : de ce côté, les relations internationales étaient assurées, vers la Belgique par Valenciennes et Mouscron, et vers l'Angleterre par Boulogne et Calais. En 1852, la longueur totale des lignes exploitées ne dépassait-guère 3.000 kilomètres, tandis qu'elle était de 8.000 kilomètres pour l'Allemagne, de 11.000 pour l'Angleterre et de 850 pour la seule petite Belgique. — Cette œuvre si retardée, tout conviait Napoléon III à la poursuivre et à la couronner. On se souvient qu'en matière de travaux publics, le sénatus-consulte du 25 décembre 1852 avait conféré au chef de l'État le droit d'ordonner par simples décrets toutes les entreprises d'utilité générale ; la seule restriction à l'omnipotence du pouvoir exécutif, c'était l'obligation de soumettre à l'approbation des députés les conventions qui imposeraient des charges au Trésor. Libre de toute entrave ou n'ayant à compter qu'avec un Corps législatif docile, l'Empereur se sentait en outre soutenu et stimulé par l'opinion publique, fort indifférente alors sur tout le reste, mais demandant une chose, une seule, avec insistance, des chemins de fer qui, espérait-on, ranimeraient les villes pauvres et donneraient aux cités déjà riches un essor plus décisif. — De nouvelles lignes furent donc décrétées ; des concessions nombreuses furent autorisées ; quant aux travaux déjà concédés, ils furent poussés activement, de façon à relier entre eux les tronçons jusque-là isolés. En consentant les concessions, le gouvernement impérial évita avec soin les fractionnements excessifs qui auraient accru sans utilité les frais généraux et frappé d'impuissance les compagnies : dans cette pensée, il attribua le plus souvent aux concessionnaires des grandes lignes les embranchements ou prolongements qui desservaient les mêmes régions. Toutefois, un abus contraire pouvait naître de l'agglomération extrême qui aurait concentré entre les mains d'une ou deux associations la puissante industrie des chemins de fer ; c'est pour prévenir ou atténuer ce péril que le ministre des travaux publics s'opposa tout d'abord à la fusion des lignes du Centre avec celles de Lyon ; dans le même but, il se refusa à ratifier les arrangements préparés entre la compagnie de Lyon et la batellerie du Rhône ; de la sorte, les entreprises demeureraient séparées, et le public bénéficierait de la concurrence entre les transports rivaux[12]. — Cependant, dès le début de l'Empire, les demandes de concessions se multiplièrent au point de déconcerter tous les calculs, et les nouveaux titres devinrent l'objet d'un agiotage sans mesure qui mêla dans les mêmes spéculations les plus humbles agents d'affaires et les plus hauts dignitaires de l'Empire. Dans ces conjonctures, l'administration suspendit provisoirement les concessions. Quand elle les reprit, elle exigea des nouvelles sociétés le versement préalable des deux cinquièmes des actions : par-là, elle se flattait de contenir la spéculation, et surtout elle se prémunissait contre la témérité des compagnies, plus promptes à souscrire des engagements qu'aptes à les réaliser. — L'impulsion une fois donnée, le mouvement ne se ralentit plus, et, dans les rapports officiels, on en peut suivre le constant progrès. Rapidement, les lignes nouvelles se développent surtout les tronçons, jusque-là séparés, se rejoignent. En 1854 et en 1855, la longue voie de Paris à Marseille s'achève par l'ouverture successive des sections de Chalon à Lyon, de Valence à Avignon, et enfin de Lyon à Valence ; un an plus tard, la traversée de Lyon, de Valse à Perrache, complète cette œuvre grandiose. En cette même année 1855, l'ouverture de la section de Saint-Quentin à Erquelines met Paris en communication directe avec l'Allemagne, la Prusse et l'Europe septentrionale. Dans le mème temps, les grandes lignes se prolongent, à l'ouest et au sud-ouest jusqu'à Nantes et au-delà de Bordeaux, au sud-est dans la direction de Grenoble, à l'est jusqu'à Metz, Mulhouse et Bâle, au centre jusqu'à Limoges, Clermont et Issoire. Sur ces entrefaites, des règlements inobservés et des chances mauvaises amènent coup sur coup des accidents qui alarment l'opinion, l'émeuvent jusqu'à la terreur et provoquent chez les plus arriérés un retour plein de regrets pour ces lourdes diligences jaunes qui sillonnent encore les contrées déshéritées. Alors éclate la suprême protestation des maîtres de poste, des rouliers, des aubergistes de grandes routes, de tous ceux dont la nouvelle industrie dérange les habitudes et compromet la profession. Mais c'est bien la dernière révolte du passé contre le présent, de la routine contre le progrès. Le gouvernement se hâte d'apaiser l'opinion par de rassurantes statistiques, fortifie les services de surveillance et de contrôle, resserre les liens des règlements, et bien vite toute trace de crainte s'efface[13]. A la fin de 1856, le nombre total des kilomètres exploités est de 6.500[14], en sorte que la France tend à rejoindre, sans les égaler encore, ses puissantes voisines, l'Angleterre et l'Allemagne. Seules, trois contrées demeurent en dehors des voies ferrées : le massif des Cévennes, la région des Pyrénées, la région plus montagneuse encore du haut Dauphiné et de la haute Provence. Il n'en sera pas toujours ainsi. Même en quelques-unes de ces provinces éloignées, déjà les ingénieurs apparaissent, mesurant les obstacles, levant les plans, piquant de distance en distance leurs jalons. A cette nouvelle, les capitalistes murmurent et les cours des actions fléchissent : combien onéreuses ne seront pas ces petites lignes sans trafic, et leur exploitation n'absorbera-t-elle pas les superbes profits des grands réseaux ? Mais cette impression égoïste se perd dans le sentiment général. A part quelques inintelligentes résistances municipales, l'annonce d'un chemin de fer provoque partout la joie et suscite des calculs qui touchent au rêve. Les inaugurations de voies ferrées sont des fêtes, fêtes populaires et officielles tout ensemble, où ministres et préfets exaltent le génie prévoyant de leur maître, dispensateur de tant de prospérités. A ce langage, les populations répondaient par des cris d'enthousiasme, et d'enthousiasme sincère ; car, sous une influence prestigieuse qui en certains lieux dure encore, elles confondaient dans une même admiration reconnaissante, et la découverte nouvelle qui doublerait leurs échanges ou la valeur de leurs produits, et le prince bienfaisant autant que redoutable dont la volonté toute-puissante avait, de proche en proche, déroulé ces rails magiques et porté ces locomotives mystérieuses jusqu'au pied de leurs montagnes ou le long des torrents de leurs vallées.

 

Ces voies ferrées, qui venaient mourir à l'extrémité des quais du Havre ou de Bordeaux, inspiraient le naturel désir de créer des communications plus étendues encore et d'abréger les distances maritimes elles-mêmes. La pensée n'était point nouvelle. Sous le régime de Juillet, trois projets successifs avaient été soumis aux Chambres à l'effet de subventionner de grandes lignes de paquebots qui garantiraient aux voyageurs un transport sûr autant qu'accéléré et surtout seraient les messagers exacts, rapides et fidèles des correspondances privées. De ces projets, le premier, présenté en 1840, fut voté, mais resta stérile, faute de subvention suffisante pour tenter les soumissionnaires ; le second, déposé en 1845, ne put venir à l'ordre du jour avant le renouvellement législatif de 1846 ; le troisième enfin fut emporté dans la grande crise de 1848. Pendant ce temps, l'Angleterre développait ses services réguliers qui touchaient à tous les coins du globe : plus on tarderait à l'imiter, plus l'œuvre serait malaisée ; car l'Europe s'accoutumerait à considérer Londres ou Liverpool comme le point de départ nécessaire pour tous les grands voyages de commerce ou d'exploration, et de ces habitudes naîtrait un monopole impossible à détruire. L'Empereur remit la question à l'étude, consulta les chambres de commerce, interrogea les ingénieurs de la marine et les principaux constructeurs de machines et de navires[15]. Néanmoins la période d'attente fut longue : le gouvernement se montrait jaloux de limiter sa subvention ; d'un autre côté, l'incertitude des recettes rendait les capitaux défiants. Enfin, à l'ouverture de la session de 1857, Napoléon III annonça une solution prochaine. Trois mois plus tard, en effet, une loi fut votée, autorisant le ministre des finances à subventionner trois lignes de correspondances transatlantiques qui auraient leur point d'attache au Havre, à Saint-Nazaire, à Bordeaux : la première se dirigerait vers New-York : la seconde desservirait les Antilles, le Mexique, Aspinwall et Cayenne : la troisième toucherait au Sénégal, aborderait au Brésil et se prolongerait de là jusqu'à Buenos-Aires. Sous cette impulsion et malgré quelques mécomptes se développa l'industrie de nos transports maritimes : ces entreprises non seulement pourvurent aux exigences postales, mais attirèrent mie partie de la clientèle voyageuse : de plus, en facilitant l'expédition accélérée des marchandises qui renferment sous un petit volume une valeur importante, elles rendirent à notre commerce un signalé service.

 

Qu'étaient ces communications rapides auprès de la transmission instantanée de la pensée elle-même ? Le télégraphe électrique venait de réaliser ce miracle. Miracle ! le mot n'est pas excessif : car les pouvoirs publics jugèrent l'invention tellement prodigieuse qu'ils hésitèrent à l'abaisser jusqu'au vulgaire. Pendant plusieurs années ils s'en réservèrent le monopole, à la manière de ces prêtres antiques qui écartaient les profanes du foyer où brûlait le feu sacré. C'est seulement en 1850 qu'une loi ouvrit aux correspondances privées les bureaux télégraphiques, et encore le fit-elle avec un luxe de formalités et d'entraves qui attestaient des répugnances non vaincues. Avec l'Empire le réseau s'étendit : les poteaux télégraphiques, déjà fixés le long des voies ferrées, se développèrent jusqu'à nos frontières et se relièrent aux fils étrangers ; puis ils s'allongèrent sur les côtés de nos grandes routes et se ramifièrent partout : une administration spéciale fut créée dont on régla avec un soin minutieux les attributions, la hiérarchie, les traitements et jusqu'aux costumes. Même à travers toutes ces sollicitudes, la trace des anciennes méfiances subsiste. Les efforts de l'administration semblent tendre moins à vulgariser qu'à restreindre la nouvelle invention. On ne songe plus à en retenir l'usage exclusif, mais on la tient à un prix si élevé que ce prix même décourage et déconcerte. D'après la loi du 28 mai 1853, toute dépêche d'un à vingt mots est soumise à une rétribution fixe de 2 francs et à une taxe proportionnelle de 0 fr. 10 par myriamètre[16] : l'année suivante, la tolérance s'étend jusqu'à vingt-cinq mots, mais la taxe proportionnelle est portée de 10 à 12 centimes[17]. Des tarifs si excessifs cadraient mal, soit avec les besoins du négoce et de l'industrie, soit avec les exigences ordinaires de la vie quotidienne. Le nouveau moyen de correspondance ne fut employé que dans les occasions les plus solennelles, et, du plus loin qu'on l'apercevait, le porteur de télégramme faisait battre les cœurs comme un messager dé grande joie ou de grand deuil. Cette impression rendit plus rares encore les dépêches électriques : on les employa peu parce qu'elles coûtaient cher, et on les employa moins encore parce qu'elles faisaient peur. Ce n'est qu'en 1858 qu'un système mixte fut adopté : taxe fixe de 1 fr. 50 entre bureaux d'un même département ou de départements limitrophes ; taxe proportionnelle pour les télégrammes à Grande distance[18]. Le public ne fut pas éloigné de voir en cette innovation le dernier mot du progrès. Le vrai progrès vint, mais tardif et comme arraché par lambeaux : car bien des années s'écoulèrent encore avant qu'un tarif uniforme et réduit mît la récente découverte au niveau de toutes les fortunes e au service de tous les intérêts petits ou grands.

 

Tels étaient les faits nouveaux qui, dans l'ordre économique, scientifique ou matériel, appelaient la réglementation des pouvoirs publics. A toutes ces grandes mesures se joignirent d'autres réformes, secondaires sans doute et de nature très différente, mais cependant trop notables pour qu'on les passe sous silence. Le Code Napoléon fut révisé en plusieurs de ses parties : c'est ainsi qu'une loi du 31 mai 1854 abolit quelques-unes des incapacités barbares qui, sous le nom de mort civile, frappaient les individus condamnés à une peine perpétuelle et allaient jusqu'à briser leur mariage[19] : au cours de la même session, le titre des Servitudes rurales fut remanié en vue de favoriser les travaux de drainage[20] : puis, un an plus tard, une loi sur la transcription vint combler une importante lacune de notre régime hypothécaire[21]. Quant à la législation criminelle, le gouvernement impérial modifia, non les peines, mais leur mode d'exécution. Napoléon III, bien avant son avènement à l'Empire, avait été frappé de l'immoralité des bagnes, voisinage humiliant pour les populations saines et lieux de promiscuité dégradante où le déshonneur s'attache moins au crime qu'au repentir. Dans son message du 12 novembre 1850, il avait annoncé la fin prochaine de ces détestables institutions. Il tint parole, et, dès le début de l'Empire, une loi du 30 mai 1854, sans rien changer aux dénominations du Code, substitua aux bagnes la transportation[22], châtiment plus moral, disait-on, non moins exemplaire, et qui, en éloignant le criminel du lieu de son crime, faciliterait l'œuvre de transformation et d'amendement. La réforme, pour être complète, aurait dû s'étendre à tous les degrés de notre régime pénitentiaire. L'Empire recula devant cette œuvre d'ensemble. Le ministre de l'intérieur se borna à quelques circulaires qui recommandaient de séparer les prisonniers par catégorie, et réglementaient les établissements de jeunes détenus[23] : les essais d'organisation cellulaire tentés sous le régime de Juillet furent même abandonnés. Il arriva ainsi qu'on laissa subsister dans les maisons d'arrêt ou de réclusion des abus moins visibles, mais presque aussi grands que ceux qu'on venait de proscrire dans les bagnes.

 

II

J'ai essayé de retracer dans une énumération rapide les principaux actes administratifs et économiques qui marquèrent les premiers temps de l'Empire. Dans ce tableau un peu aride, fidèle image de ces années silencieuses, il est aisé, je le répète, de reconnaître les traits les plus saillants du règne : une tension excessive de tous les ressorts de l'autorité et aussi une sollicitude active pour améliorer la condition générale des masses ; une singulière promiscuité des hommes de coup de main et des hommes de science, concourant les uns et les autres au même but, qui est de subjuguer par le double étalage de la force et des bienfaits ; beaucoup de bien accompli, mais dans un appareil un peu théâtral et avec une pensée égoïste qui ramène tout à soi ; une louable puissance initiatrice, mais p" as tout à fait sincère, car souvent ce qu'on appelle innovation a été puisé dans les archives toutes prêtes du gouvernement parlementaire, de ce gouvernement que volontiers on affecte de railler dans le temps même où on le copie.

Tous ces projets, pour être transformés en loi, suivaient la procédure constitutionnelle que nous avons déjà décrite[24]. Préparés dans les bureaux ministériels, ils étaient transmis au Conseil d'État, qui les étudiait, les remaniait, les polissait et les précisait dans des formules juridiques. On ne saurait trop insister sur le crédit de ce grand corps dont on eût été tenté d'oublier les attributions contentieuses, tant son pouvoir légiférant dominait tout le reste. Les députés étant privés de toute initiative, aucune proposition ne pouvait arriver au Palais-Bourbon si les conseillers d'État ne l'avaient au préalable marquée de leur empreinte. Au droit d'élaborer les projets, ils joignaient la faculté indirecte de les imposer ; car la Constitution, ainsi qu'on l'a vu[25], les avait érigés en arbitres des amendements formulés par les commissions, et ce privilège exorbitant eût suffi à les mettre hors de pair. Si quelque résistance tenace subsistait, ils étaient en outre appelés à défendre leur œuvre par leur parole ; car, au jour des séances publiques, ils devenaient les avocats du gouvernement. Enfin, dans l'amoindrissement des fonctions électives, ils avaient hérité du prestige qui s'attachait autrefois aux assemblées parlementaires, et l'opinion publique grandissait leur rang officiel par la haute idée même qu'elle en avait. — Dans la prévision d'un rôle si amplifié, l'Empereur s'était appliqué à choisir ses auxiliaires. Le président du Conseil d'État était M. Baroche, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats, ancien procureur général à la Cour d'appel et plusieurs fois ministre. Membre des anciennes Chambres, M. Baroche avait combattu le régime de Juillet, le trouvant trop peu libéral : en 1848, il avait, en une heure très passagère, salué bruyamment la République : en 1849, son zèle conservateur et répressif lui avait valu une grande faveur dans le parti de l'ordre : puis, le coup d'État triomphant, il s'y était chaleureusement rallié. S'il n'avait ni le relief du caractère, ni la fermeté des convictions, ni la haute éloquence, ni les larges vues de l'homme d'État, il réunissait à un degré peu commun toutes les facultés moins éminentes qui font un fonctionnaire utile, apte à tous les services et, à l'occasion, brillant. Appelé à plaider après tant de causes privées h cause du gouvernement, on pouvait être assuré qu'entre toutes les pièces du dossier, il choisirait avec sagacité les plus favorables, laisserait les autres dans une ombre impénétrable et ne céderait jamais à ces entraînements qui embellissent les plaidoiries et compromettent le client. Il était souple, mais avec une dignité extérieure qui masquait la soumission. Sa belle prestance, sa confiance en lui-même, l'autorité de graves fonctions très correctement remplies, une rare habitude des affaires, une parole ample, facile, toujours maîtresse d'elle-même et se colorant parfois d'une émotion factice qui trompait, tout cet ensemble de dons heureux plutôt que supérieurs le prédestinait à accomplir avec honneur, avec éclat même, les plus considérables parmi les besognes secondaires. Chef de cabinet sous un régime libre, il eût été sans doute inégal au fardeau. Mandataire général du gouvernement devant la Chambre, il était pour la politique impériale un organe écouté et surtout approprié à la tâche. Tout lui servait, même ce qui lui manquait ; car ses qualités négatives le préservaient contre les échappées dangereuses qui eussent ranimé les anciennes luttes ou chauffé outre mesure l'atmosphère tempérée du Corps législatif : à l'entendre, on ne pouvait croire ni que l'éloquence fût maîtresse ni qu'elle fût proscrite, et sa personne n'était ni au-dessous ni au-dessus de la place que le Parlement devait tenir dans le pays. — Au-dessous de M. l3aroche, M. de Parieu, d'abord président de la section des finances, puis vice-président du Conseil, devait à une circonstance singulière le commencement de sa fortune. En 1848, comme il arrivait d'Auvergne avec son compatriote M. Roulier, il avait prononcé devant l'Assemblée constituante une harangue éloquente et que, dans la suite, il n'égala jamais, pour combattre l'élection du Président de la République par le suffrage universel. Il arriva donc que le même discours qui fonda sa renommée eût sans doute ruiné son avenir s'il eût entraîné les votes. Ministre de l'instruction publique en 1850, il avait fait voter la loi d'enseignement préparée par M. de Falloux. Ceux qui le connaissaient vantaient son érudition, sa puissance de travail, sa science de légiste, l'élévation de ses vues philosophiques, l'intégrité de son caractère, mais ajoutaient que les tendances de son esprit le rendaient plus apte aux études spéculatives qu'à la préparation des lois d'affaires. — Parmi les présidents de section, on remarquait M. Bonjean, remplacé bientôt par M. Boinvilliers, puis le général Allard, instruit, d'élocution facile et d'une compétence indiscutée dans sa profession. Les simples conseillers d'État se distinguaient presque tous par quelque spécialité qui rendait leur concours précieux : les uns, comme M. Suin ou M. Duvergier, avaient vieilli dans l'étude de la jurisprudence civile : les autres, comme M. Boulatignier, s'étaient tellement familiarisés avec le droit administratif qu'aucun détail n'échappait à leur expérience consommée : d'autres, comme M. Michel Chevalier ou M. Le Play, semblaient les organes naturels des intérêts scientifiques ou économiques : quant à la science financière, elle avait son représentant le plus autorisé en la personne de M. Vuitry, esprit net autant qu'étendu, orateur lucide entre tous et, dès ce temps-là, l'un des serviteurs les plus éminents du régime impérial. — Comme on le voit, un esprit de large tolérance avait inspiré Napoléon III. Il avait regardé moins aux antécédents qu'aux capacités, et, à la condition d'une adhésion sincère, avait accepté tous les concours sans y regarder de trop près. On rappelait même, non sans quelque malice, qu'un des membres du Conseil avait été l'un des protestataires du coup d'État : c'était M. Quentin-Bauchart, enfermé à Mazas, puis illuminé de lueurs soudaines au point de se donner sans réserve à celui que, la veille, il voulait proscrire. Au fond, les membres de ce grand corps se rapprochaient tous par des traits communs. Vieillis dans le monde officiel et un peu sceptiques, ils avaient froidement calculé les chances propices ou contraires du nouveau régime ; l’ayant jugé solide et bon à servir, ils s'y étaient rattachés ; puis la bonté du maître s'ajoutant à la perspective d'abondantes récompenses, leur soumission intéressée s'était colorée de dévouement, mais d'un dévouement tranquille qui n'obscurcissait pas leur clairvoyance et n'excluait point une certaine liberté de langage. Retranchés dans leur spécialité, ils travaillaient beaucoup, étaient le ressort le plus actif de l'État, le savaient et puisaient quelque morgue dans le sentiment de leur importance. Quand ils avaient, au prix de méritoires efforts, mis la dernière main à un projet de loi, ils s'imaginaient malaisément qu'on pût le retoucher et, dans cet esprit confiant et avantageux, résistaient à toutes les influences, à toutes, une seule exceptée. Il arrivait souvent en effet que, du cabinet de l'Empereur, quelque élucubration inattendue leur était transmise qui bouleversait tout leur échafaudage et les obligeait à travailler sur nouveaux frais. Ils murmuraient alors, formulaient quelques représentations, puis, comme ils étaient après tout fonctionnaires, se soumettaient. Même dans leur soumission, un espoir leur restait, celui de transformer les pensées impériales sous prétexte de les traduire en style officiel ; et plus d'une fois ils réussirent à mener à bien cette délicate et périlleuse opération.

Le Corps législatif ne recevait donc que des projets établis tout d'une pièce, et tellement complets qu'il ne leur manquait plus, semblait-il, que l'estampille parlementaire qui les consacrerait. Il n'en allait pas toujours aussi aisément. On a vu[26] comment, en 1852, la Chambre, moitié par tradition inconsciente, moitié- par naturelle indépendance, avait repris les coutumes de ses devancières, et comment la liberté avait repoussé sous ses propres ruines, à la manière de ces rameaux qui reverdissent encore sur un vieux tronc abattu. L'Empire avait étouffé ce renouveau et jalousement resserré les entraves ; puis les éléments les plus actifs d'opposition manquaient, les légitimistes, tels que MM. Audren de Kerdrel, Bouhier de l'Écluse, de Calvières, étant sortis de la Chambre, et les républicains, tels que Cavaignac et M. Carnot, ayant refusé le serment qui les y aurait introduits. Mais, même sur le fonds commun d'adhésion, des pensées diverses se détachaient. Il n'y avait plus de royalistes avoués, mais beaucoup de propriétaires ruraux, attachés à la monarchie par tous leurs entours, voilant leurs convictions, les taisant même, jugeant impossible le régime de leurs préférences, en revanche très éloignés de toute servilité et prêts à se révolter par point d'honneur, fierté, fidélité de souvenir, si quelque atteinte trop directe eût été portée aux principes qui leur demeuraient chers. Il n'y avait pas d'orléanistes proprement dits, mais bon nombre d'hommes modérés et sages qui ne partageaient pas le dédain commun pour les institutions déchues, jugeaient un peu mesquin ce dénigrement, s'abandonnaient même par intervalles à quelques regrets. Il n'y avait ni factieux, ni ennemis, mais, en dehors de tous les partis, il y avait des vieillards recommandables par la dignité de leur caractère, des jeunes gens studieux et avides de lumière, des financiers consommés. Au-dessus de tous ses collègues apparaissait Montalembert. En un mot, l'uniformité était plus apparente que réelle : sans doute, la même teinte générale régnait, mais avec des nuances variées, très variées même, à la condition d'y regarder d'un peu près.

« Notre ennemi, c'est notre maître », et notre maître nous déplaît doublement quand nous nous figurons qu'il doit être notre subordonné. En recevant ces projets agencés avec un soin si minutieux, le premier sentiment était moins la reconnaissance du travail évité qu'une légère mauvaise humeur contre ce Conseil d'État si important, si encombrant même, qui ne laissait rien à faire après lui. Quand on remet à un homme d'esprit un brouillon qu'il n'a qu'à copier, sa première pensée est d'y changer quelque chose, ne fût-ce que pour y mettre sa marque. Ce goût d'indépendance se développait dans les bureaux et s'affirmait dans les commissions. On commençait par se plaindre que les propositions fussent déposées trop tard, et cette critique était ordinairement fondée : c'est ainsi qu'en 1853, sur soixante et un projets d'intérêt général, vingt-quatre furent présentés dans les dernières semaines de la session[27]. Ce sujet épuisé, on s'ingéniait à remanier au moins un ou deux textes, le plus souvent par un désir sincère d'amélioration, parfois aussi pour bien établir l'autorité prépondérante du pouvoir législatif. Comme les députés, les conseillers d'État avaient leur amour-propre et tenaient à ne point altérer le bel ordre de leur rédaction. De là des divergences, des querelles de dignité, des rivalités de corps, mais adoucies par la bonne éducation, mais assourdies dans le huis clos des bureaux, mais étouffées, dès qu'elles devenaient bruyantes, par le zèle d'intermédiaires officieux. L'avantage moral ne demeurait pas toujours aux conseillers d'État, car, interprètes d'une politique dont tous les secrets leur étaient rarement livrés, ils se trouvaient fort empêchés pour répondre aux questions trop catégoriques ou indiscrètes ; heureux quand cet aveu d'ignorance ne leur échappait pas en séance publique, ainsi qu'il arriva, dit-on, plusieurs fois[28]. Où ils ressaisissaient toute leur supériorité, c'était dans l'exercice de cette extraordinaire prérogative qui les rendait les arbitres des amendements proposés par les commissions. Ces amendements, s'ils refusaient d'y souscrire, ne pouvaient plus être reproduits, et les députés n'avaient plus qu'une ressource, celle de se lever au jour de la délibération, et de solliciter un vote de rejet, acte d'opposition qui déconcertait les timides par sa grandeur et décourageait les autres par son inutilité presque certaine. Il arrivait donc qu'après de savantes conférences à huis clos, des allées et venues affairées, des négociations presque ardentes, le compte rendu officiel ne portait souvent la trace d'aucun débat et se bornait à mentionner sèchement une adoption pure et simple, ce qui valait au Corps législatif un reproche tout à fait excessif, celui d'indifférence, de paresse, de servilité. Parfois aussi, la grandeur des intérêts ou l'obstination des amours-propres dominait la crainte même de déplaire : alors s'ouvrait, contre tout espoir, une discussion publique, discussion sérieuse, quoique sans beaucoup d'éclat, nourrie de faits, toujours courtoise. Mais, sur ce malheureux Corps législatif, le même mauvais sort pesait, soit qu'il parlât, soit qu'il se tût. Un art ingénieux s'appliquait à condenser les discours dans un résumé impersonnel, uniforme, sans relief et sans vie. Ce résumé lui-même ne parvenait que tard aux journaux, qui le reléguaient honteusement au bout de la troisième page, entre les annonces commerciales et le bulletin de la Bourse. Stérile pour le pays, toute cette éloquence ne l'était pas moins pour le vote, car, si d'assez nombreuses propositions furent modifiées ou retirées sous la résistance des commissions, aucune ne tomba sous le scrutin public. Le gouvernement, d'ailleurs, se montrait, comme on dit, bon prince, et, quoi qu'il arrivât, se proclamait satisfait. Les projets étaient-ils votés dans leur teneur primitive ? Il triomphait et voyait dans ce succès sans ombre un hommage à la sagesse de ses conceptions. Étaient-ils, au contraire, fortement amendés par les commissions ? Il ne s'embarrassait pas davantage et triomphait encore : c'était, disait-il, la preuve de l'indépendance du Corps législatif, de son vigilant et laborieux esprit de contrôle, de sa modeste et silencieuse activité, si supérieure à l'inféconde turbulence des Chambres parlementaires.

Au bout de peu de temps, les plus avisés des conseillers d'État eurent appris à connaître leur Corps législatif, comme un général connaît un terrain où il a souvent manœuvré. Dès lors, ils se tracèrent à eux-mêmes la limite des licences permises ou excessives, et surent jusqu'à quel point les ressorts se pouvaient tendre sans qu'on les brisât.

Les membres de cette Chambre résumaient toutes leurs vues en quelques idées très simples et en quelques répugnances très manifestes. En disant d'un mot les unes et les autres, on complétera le tableau qu'on a commencé.

Ils étaient prêts à soutenir vigoureusement l'Empire, mais comprenaient mal qu'il s'armât contre les assemblées modestes que, dès leur jeunesse, ils avaient vues fonctionner dans leurs provinces. L'amoindrissement des conseils généraux leur déplut. La mainmise absolue du pouvoir central sur les commissions hospitalières ou de bienfaisance éveilla leurs regrets. Quand le gouvernement voulut tout dominer, tout, jusqu'aux modestes conseils des prud'hommes, ils se demandèrent avec un étonnement inquiet où s'arrêterait cette poursuite acharnée de tout ce qui était libre. C'est qu'ils voulaient une autorité forte, pour contenir la Révolution, non pour comprimer le pays lui-même.

Bien qu'étrangers pour la plupart aux traditions impériales, ils se prêtaient volontiers à honorer, à grandir le nom de Napoléon, mais à condition que cette apothéose ne s'accomplît pas au détriment de leurs propres souvenirs ou de la paix civile. Quand l'Empereur proposa, à titre de récompense nationale, une pension pour la veuve du maréchal Ney, ils s'ameutèrent au point de faire retirer le projet, non par manque de sympathie pour une illustre victime, mais par une suprême répugnance à rejeter dans la politique des noms qui n'appartiennent plus qu'à l'histoire.

Ils étaient conservateurs et jusqu'à la routine, conservateurs par goût et aussi par défiance des rêves impériaux déjà pressentis. Ils le montrèrent en plusieurs circonstances dignes d'être rappelées. — Quand, en 1853, une loi leur fut proposée pour régler, suivant un principe uniforme, le système des retraites, ils s'élevèrent, avec une certaine force pour le temps, non contre la loi elle-même, mais contre la limite d'âge qu'elle établissait. Ils estimaient que ces retranchements à date fixe étaient peu séants pour la vieillesse, peu propres à maintenir le culte des traditions : ils redoutaient surtout l'avènement d'un personnel nouveau, à la fois trop souple et trop téméraire, irrespectueux du passé autant que novateur ; et ces persistantes appréhensions se retrouvèrent jusque dans le scrutin définitif. — Cette soucieuse vigilance à maintenir les institutions anciennes se montra bien plus encore quand, deux ans plus tard, le gouvernement entreprit de modifier la loi militaire organique de 1832, de substituer à l'ancien remplacement par les compagnies privées l'exonération à prix d'argent, et de combler les vides de l'armée, soit par des rengagés avec primes, soit par des remplaçants administratifs. Sans bien apprécier une innovation dont les résultats ne purent être jugés que plus tard, beaucoup de députés répugnèrent d'instinct à changer un système éprouvé par l'expérience, accepté par les mœurs publiques, consacré par de récentes victoires ; et au vote d'ensemble, quarante-six voix opposantes attestèrent des craintes vivaces que toutes les assurances officielles n'avaient pu apaiser. — C'est dans l'ordre économique que cet esprit de conservation se manifesta avec le plus d'énergie. La question de la réforme commerciale ayant été agitée dans les bureaux ministériels, au Conseil d'État, dans la presse, les membres du Corps législatif se firent les champions déclarés des droits protecteurs, déployèrent en cette circonstance une fermeté inaccoutumée et firent si bien que toute révision générale des tarifs fut ajournée jusqu'à la fin de la législature.

Ils étaient généralement religieux, les uns par conviction, les autres par convenance ou crainte du socialisme. En 1854, comme un projet venait d'être déposé qui reconstituait les anciennes circonscriptions rectorales et fortifiait dans les conseils académiques l'élément universitaire, plusieurs s'émurent et proclamèrent que la loi de 1850 était violée. Pour les calmer, le gouvernement fit valoir son zèle à détourner les instituteurs des mauvaises publications, à favoriser dans les lycées les conférences religieuses, à surveiller à tous les degrés les membres du corps enseignant. Ils s'apaisèrent alors, mais sans être tout à fait rassurés. Ils se rappelaient les affreux petits rhéteurs, les anticurés dénoncés autrefois par M. Thiers. Ils voulaient bien ; ils souhaitaient même que l'Université fût maintenue, mais à la condition qu'elle fût astreinte à une sévère discipline et qu'elle imposât cette même discipline à la jeunesse.

A une époque où la générosité du pouvoir et le renouvellement de tout le personnel gouvernemental ouvraient à l'activité ambitieuse des perspectives indéfinies, ils montrèrent un désintéressement qui pourrait servir de modèle à tous ceux qui les ont remplacés. Ils étaient deux cent cinquante-trois et siégèrent cinq années : pendant ces cinq années, ils reçurent neuf croix, huit de chevaliers de la Légion d'honneur et une d'officier : deux d'entre eux furent appelés au Sénat, deux au Conseil d'État, deux autres devinrent préfets[29]. Les autres restèrent à leur banc et y attendirent que de nouvelles élections vinssent renouveler leur mandat ou les en décharger. Il est vrai que la plupart étaient, par leur fortune même, abrités contre les tentations vulgaires. Il est vrai aussi qu'ils ne soupçonnaient pas les mœurs récentes qui ont fait de la politique une carrière et la plus fructueuse, ont transformé les votes ou l'influence en objets de trafic et ont tout monnayé en matière électorale, tout, jusqu'à l'échec qui, dit-on, mérite une compensation.

Peu solliciteurs pour eux-mêmes, ils s'appliquaient à ménager les deniers de l'État, en sorte que le profit eût été double, surtout si leur énergie eût égalé leur honnêteté. Dès que la loi du budget était déposée, ils l'étudiaient consciencieusement, puis engageaient, pour la réduction des crédits, des batailles obstinées avec les conseillers d'État ou les bureaux ministériels : ils obtenaient de la sorte certaines diminutions partielles et y avaient quelque mérite, car c'est à huis clos qu'ils combattaient et sans aucun espoir de renommée ou de gratitude. Dès 1853, un danger les frappa, ce fut l'extension extraordinaire des charges locales. Cette année-là, quatre-vingt-deux projets leur furent soumis en vue d'autoriser les départements ou les villes, soit à contracter des emprunts, soit à s'imposer extraordinairement. Ils signalèrent le péril, et le gouvernement, si on en juge par les rapports officiels ou les notes du Moniteur, parut condamner l'excès des entraînements[30]. En 1854, le mal s'aggrava, loin de diminuer, et le nombre des projets établissant des taxes particulières s'éleva de 82 à 145. De nouveau, le Corps législatif protesta et par lui-même, et par l'organe de son président, M. Billault[31]. Mais déjà il ne manquait point d'économistes pour observer que « toute imposition nouvelle représente habituellement un progrès et toute dépense une augmentation correspondante dans le bien-être général ». Les députés se récrièrent d'abord contre ces maximes, puis s'en imprégnèrent peu à peu, en sorte que leurs réclamations mollirent En 1855, sous le double coup de la guerre et d'une crise alimentaire inquiétante, on leur persuada d'accepter sans résistance tous les crédits locaux, afin que les communes pussent donner du travail aux ouvriers inoccupés et subvenir aux besoins des pauvres. Moitié conviction, moitié lassitude, ils se laissèrent Ire, et, par la brèche entr'ouverte, toutes sortes de projets passèrent. Ce qu'ils défendaient le plus opiniâtrement, c'étaient les finances publiques, mais ils les défendaient, comme tout le reste, en reculant. Ils éclataient d'abord, puis s'apaisaient ; enfin, de capitulations en capitulations, ils dégradaient tellement leurs exigences que le pouvoir était excusable de ne pas les voir ou de les dédaigner.

Nous touchons ici au trait le plus saillant qui marque les députés de l'époque impériale. Droits d'intentions non moins que timides, ils vécurent perpétuellement entre deux craintes, celle de déplaire au maître et celle de faillir à leur mandat. Quand, dans le projet de budget de 1854, trois de leurs collègues, MM. de Montalembert, Demesmay, Lespérut, tentèrent d'introduire un amendement qui retranchait des recettes publiques le produit des ventes de Neuilly et de Monceau, ils se montrèrent à la fois soulagés et effarés, soulagés d'une leçon qui répondait assez à leurs sentiments intimes, effarés d'une audace qu'il fallait à tout prix étouffer. Dans leur embarras, ils se lavèrent les mains comme Pilate et, avec une sécurité un peu honteuse, s'abritèrent derrière la toute-puissance di décret-loi qui avait prescrit la confiscation. C'était aux jours où Montalembert prenait la parole que les députés étaient le plus curieux à étudier. Ils auraient voulu tout à la fois l'écouter et le faire taire, assez flattés au fond de l'avoir pour collègue, et le considérant pourtant comme le trouble-fête de la maison : ils subissaient, dès le début, son prestige, puis s'inquiétaient de ses véhémences croissantes, passaient de l'attention.courtoise à un silence glacial, du silence au murmure, enfin modelaient humblement leur attitude sur celle des conseillers d'État et ne se sentaient tout à fait rassurés que quand l'orateur s'était rassis. Ils étaient traversés de toutes sortes de projets, s'y complaisaient un instant, puis les repoussaient comme un dévot repousse une tentation. Ils eurent perpétuellement des velléités d'émancipation, mais suivies de repentirs, et de repentirs si prompts qu'ils précédaient la faute. Vis-à-vis du gouvernement, ils péchèrent continuellement par pensée, de loin en loin par parole ou par omission, mais ce fut tout. Quand leurs résistances menaçaient de se changer en opposition ouverte, les familiers du château s'interposaient. Dans les cas extrêmes, l'Empereur lui-même ne dédaignait pas de les raisonner : un à un, et sous un prétexte aisé à trouver, il les mandait aux Tuileries, leur parlait avec aménité, faisait brièvement allusion au péril social non apaisé, les entretenait de leurs besoins locaux, leur promettait un chemin de fer, des chemins vicinaux en abondance, et les renvoyait un peu murmurants, mais soumis.

A la fin de 1854, cette Chambre si docile trouva dans M. de Morny, successeur de M. Billault, un nouveau président qui, d'une main ferme et douce, acheva de la dresser. La grande habileté de M. de Morny fut qu'ayant été nommé par Napoléon III, il se fit aussitôt, non l'homme de l'Empereur, mais celui de l'Assemblée. Avec un art consommé, il s'appliqua à en épouser l'esprit de corps, à en sauvegarder la dignité, à en défendre les privilèges contre tous, depuis les simples conseillers d'État jusqu'au souverain lui-même. Il affecta de considérer tous les membres de la Chambre comme ses égaux, de confondre toutes les nuances dans une large vue d'ensemble, de donner à la soumission même les airs aisés de la liberté. A cette conduite opportune il ajouta quelques concessions très appréciées pour l'interprétation du règlement ou la police intérieure du palais, et, par son obligeante urbanité dégagée de toute morgue officielle, il doubla le prix de ces modestes sacrifices. Ayant ainsi gagné en gros ses collègues, il s'employa à les conquérir un à un. Il était assez versé dans l'agriculture pour complaire aux propriétaires ruraux, assez rompu aux affaires pour éblouir les hommes de négoce ou d'industrie, assez artiste et assez lettré pour séduire par des causeries élevées, assez grand seigneur pour que les plus qualifiés tinssent à haut prix son commerce. Parlant à tous un langage approprié, il semblait avoir pour chacun des égards particuliers et laissait partout une haute idée de ses connaissances universelles. Le vrai crédit ne s'établit pas seulement par les grâces qu'on déploie, mais aussi par la crainte qu'on inspire. M. de Morny maniait avec une habileté égale l'un et l'autre ressort. Très séduisant à l'ordinaire, il savait graduer ses avances et à l'occasion se montrer distant, hautain même, de façon à décourager toutes familiarités, hormis celles dont il espérait profit. Il excellait parle sang-froid et le persiflage, deux moyens redoutables qui achevaient d'assurer son empire. Par son sang-froid, il dominait l'Assemblée et, d'un mot précis, tantôt spirituel, tantôt brisant, coupait court à tout débat indiscret ou seulement oiseux. Par son persiflage, il intimidait ; et plus d'une harangue fut arrêtée par son demi-sourire qui, compris et répété par ses fidèles, créait une impression de glaciale indifférence, pire que l'hostilité. C'était d'ordinaire sur les discoureurs ennuyeux ou encombrants qu'il laissait tomber son silencieux dédain : toutefois, quand un grand intérêt politique commandait d'étouffer la discussion, quand une grande entreprise privée, patronnée par lui, avait besoin de fuir la lumière, on le vit, en de rares occasions, étendre ses discrets sarcasmes jusque sur les hommes les plus éclairés ou les plus intègres et prévenir ainsi des vérités embarrassantes pour son gouvernement, ses amis ou lui-même : par là il s'attira quelques inimitiés durables, si durables que sa mort même ne les désarma point. Il n'aimait pas l'éloquence, ni la petite qu'il dédaignait, ni la grande qui passait au-dessus de lui. Nul ne contribua davantage à discréditer l'ancien art oratoire : aux antiques formes classiques, il substitua la causerie où il excellait : c'était une causerie familière, visant à la simplicité, coupée de parenthèses qui concouraient au but, s'acheminant vers la conclusion, mais sans aucun étalage de plan, mêlée de redites, d'hésitations, de lassitudes ; tout cela servait de cadre à quelques mots d'un relief saisissant qui éclataient tout à coup et qui, dans le désordre voulu du reste, prenaient des airs de soudaine et heureuse improvisation. La manière fit école, et de l'imitation maladroite naquit un genre nouveau, abandonné jusqu'à l'impertinence, s'évertuant à paraître léger et dégagé, plein de recherches comiques pour atteindre l'élégance, prenant en un mot pour échapper aux règles plus de peine qu'on n'en prit jamais pour les observer : par là on revint au convenu, à l'affectation, et à la pire (le toutes qui est celle du naturel. Par ses qualités et aussi ses défauts, par ses ordinaires prévenances et ses exceptionnelles duretés, M. de Morny devint bientôt le vrai maître de la Chambre. Avec lui l'obéissance se tempérait d'une dignité si polie, que la résistance eût semblé, non énergie, mais mauvaise grâce. Les plus rebelles eux-mêmes cédaient, un peu par entraînement, beaucoup aussi par crainte de ce personnage qui sûrement serait redoutable à qui s'obstinerait à lui échapper. On aimait à consulter cet homme éminent, si considérable par le rang, si élevé par l'intelligence, si rapproché de l'Empereur par le lien même du sang. Quant à lui, il se gardait bien de se prodiguer et, loin d'offrir ses conseils, les laissait longtemps désirer. Quand enfin il les donnait, c'était avec une autorité conciliante qui charmait, c'était surtout avec une netteté précise qui, sur ces âmes honnêtes, mais timides et irrésolues, avait un effet presque infaillible. M. de Morny eut plus tard, beaucoup plus tard, un autre moyen d'action par lequel son influence s'étendit jusque sur les groupes indépendants et à demi réfractaires : il laissa vaguement entendre qu'avec le temps le Corps législatif verrait ses attributions grandir et reprendrait peu à peu son ancienne place : en parlant de la sorte, il devait affermir son ascendant : les libéraux l'applaudiraient dans l'espoir d'une ère nouvelle : quant aux autres, ils ne contrediraient qu'à demi ou se réjouiraient même, par esprit de corps ou vanité.

Je me suis attardé à décrire ce Corps législatif impérial, si différent des Chambres constitutionnelles qui avaient précédé et du Parlement démocratique que nous voyons aujourd'hui. J'allais oublier le Sénat, et l'oubli eût été impardonnable à cause de son importance théorique, très excusable à cause de son insignifiance réelle. Quand un projet avait traversé la double épreuve de l'élaboration par le Conseil d'État et du vote par le Corps législatif, il lui restait à subir un dernier examen. Il était renvoyé du Palais-Bourbon au Luxembourg, non afin d'y être discuté de nouveau, mais afin de passer pour ainsi dire à la pierre de touche. La proposition était-elle contraire aux principes constitutionnels et d'ordre général ? La haute Chambre devait y opposer son veto et, sans souci des travaux précédents, la rejeter dans l'ombre des archives. Dans le cas contraire, elle y imprimerait son estampille et la transformerait en loi. Ainsi opère le contrôleur qui marque les monnaies de son poinçon avant de les répandre dans le public. — Or, voici ce qui advint du premier corps de l'État. Il fit, non pas rien, ainsi qu'on l'a faussement prétendu, mais autre chose que ce que le gouvernement demandait de lui. Il ressembla à ces vieillards dont la mémoire laisse échapper le présent, mais garde avec une merveilleuse fidélité tous les souvenirs du passé. Anciens ministres, généraux, fonctionnaires de tout ordre, les sénateurs se rappelèrent la Chambre des pairs où beaucoup d'entre eux avaient siégé ; et, comme rien n'avait changé, pas même la salle des séances, tout contribua à compléter l'illusion et à la prolonger. Ils n'oublièrent qu'une chose, le présent, c'est-à-dire la loi fondamentale qui les avait nommés, installés et payés. Quand les lois leur arrivèrent du Corps législatif ou, comme ils disaient, de la Chambre des députés, ils firent tout naturellement comme au temps jadis, et se mirent à les débattre dans leurs mérites ou leurs lacunes intrinsèques, et non au point de vue exclusif de la Constitution, cette chose nouvelle, compliquée et que vraiment ils étaient bien vieux pour apprendre. Le manque d'auditoire, le silence des journaux, l'indifférence du public, tout concourait à les garder de l'éloquence : ils délibérèrent cependant, et même avec quelque chaleur, comme on reprend une arme qu'on a longtemps portée. Le gouvernement dédaigna d'abord l'infraction, puis, comme elle se renouvelait, la releva sèchement, comme on relèverait l'incartade d'une jeunesse émancipée[32]. Le Sénat sentit la leçon, regretta qu'elle fût irrévérencieuse, se tut quelque temps, et bientôt, la grande ombre du passé voilant de plus en plus tout le reste, revint à ses anciennes habitudes. En 1854, la loi sur l'instruction publique lui ayant été transmise, il la discuta, et avec une ampleur digne d'une salle moins déserte[33]. Il en fut de même en plusieurs autres circonstances. Ce que le public n'avait pas entendu, le gouvernement aurait pu affecter de l'ignorer aussi. Il n'en alla point de la sorte ; et une nouvelle note du Moniteur entreprit de dresser à l'usage de ces vieillards obstinés le catéchisme de ce qu'ils devaient faire et de ce qu'ils devaient éviter. Le pédagogue officiel marquait fort savamment la différence entre la Chambre des pairs, véritable doublure de la Chambre des députés, et le Sénat, « pouvoir constitutionnel aussi supérieur au pouvoir législatif que la Constitution l'est aux autres lois ». « Le Sénat, ajoutait-il, se livrerait à un travail sans but et par conséquent sans autorité en discutant ce qu'il n'a pas le droit de changer, si ce n'est pour cause d'inconstitutionnalité. » Si le gouvernement morigénait les vénérables hôtes du Luxembourg, c'était, d'ailleurs, non pour leur imposer silence, mais pour diriger leur activité dans des voies plus fécondes. Au Sénat, « pouvoir politique et moral », il appartenait « de suggérer les grandes mesures d'utilité publique », « d'entendre les pétitions des citoyens », « de signaler les réformes salutaires », « de proposer les améliorations réelles », « de parcourir le pays, d'en observer les besoins et de consigner dans des rapports autorisés les résultats de ses incessantes enquêtes[34] ». Les sénateurs s'offensèrent de cette nouvelle mercuriale plus encore que de la première, jugèrent excessif que la leçon fût publique, puisque leurs séances ne l'étaient pas, et accueillirent avec un bon vouloir un peu sceptique les conseils qu'on leur prodiguait. La vérité, c'est que le programme était superbe, mais, hélas ! presque aussi chimérique que superbe. Pour qu'il fût praticable, il eût fallu que le Sénat fût jeune ou du moins mêlé d'un élément jeune qui eût galvanisé tout le reste ; il eût fallu que l'activité des esprits, l'état général des mœurs, les informations de la presse vinssent faciliter une tâche si étendue ; à défaut de tout cela, il eût fallu au Luxembourg une initiative, une seule (fût-elle celle d'un vieillard), mais énergique, et assez autorisée pour qu'on la suivît. « On nous convie, disait un sénateur, à parcourir le pays en commissaires enquêteurs, nous qui pouvons à peine aller de notre logis au Luxembourg ; on nous invite à tâter le pouls à l'opinion et on s'applique de son mieux à en arrêter les battements ; on nous pousse à provoquer les vœux publics, et ces vœux, s'ils se produisaient, seraient bientôt dénoncés comme suspects. » Tout ce programme grandiose aboutit à un si maigre et si incohérent résultat qu'on ose à peine le mentionner : deux projets d'utilité publique furent préparés, l'un sur les enfants trouvés, l'autre sur le Code rural : un rapport d'ensemble fut rédigé sur les pétitions : puis il fut décidé que les vœux des conseils généraux seraient consignés dans les archives du Luxembourg afin d'éclairer la haute assemblée sur les besoins du pays : enfin une loi sur la taxe des chevaux et voitures fut repoussée comme inconstitutionnelle. Ne pouvant copier leurs devanciers, les sénateurs tâtonnèrent un peu pour s'ouvrir une nouvelle voie : bientôt, moitié routine, moitié impuissance, ils se décidèrent avec une tristesse résignée à n'être rien ou presque rien. Non seulement le public les ignora, mais eux-mêmes, dans leurs chaises curules, s'assoupirent de plus en plus, moroses, sceptiques et rassasiés, courbés sous la lassitude de l'âge, n'ayant guère d'autre souci que de prolonger leurs jours ou de les adoucir, en un mot n'attendant plus rien ni du gouvernement ni de la vie.

 

III

Dans les temps que nous traversons, ce n'est point sur les grands corps nommés ou élus que se concentre surtout l'intérêt public. Sans doute, il était essentiel d'en décrire le mécanisme, mais il serait excessif de s'y absorber. La Constitution n'a pas voulu qu'entre ces Assemblées et la nation s'établît un lien trop intime, une solidarité trop directe ; et, en cela, elle a été fidèlement obéie. La vraie vie est ailleurs. Pendant ces premières années du règne, elle se résume en deux mots : souffrances et jouissances, les unes et les autres poussées à un degré peu commun.

Le premier péril que le gouvernement eut à conjurer fut celui d'une crise alimentaire. Dès le mois de juin 1853, les rapports administratifs laissèrent pressentir une récolte insuffisante, et, en beaucoup d'endroits, presque nulle. D'abord, on contesta les prévisions ; puis, comme l'événement les justifiait, on se prit à attaquer violemment la législation commerciale, et en particulier l'échelle mobile qui, par les fréquentes variations des droits, laissait le commerce dans une perpétuelle incertitude et, sans doute, le détournerait d'effectuer de grands achats ou d'accélérer les arrivages. Illusions ou récriminations étaient également inutiles. Au mois d'août, le prix de l'hectolitre de froment s'élevait à 26 francs, sans qu'on pût prévoir où la hausse s'arrêterait. Ce qui aggravait les embarras, c'est que le même mal s'étendait non seulement à la France, mais à l'Angleterre, à l'Allemagne, au Piémont. Il faudrait donc chercher uniquement en Russie et aux États-Unis les quantités qui nous manquaient ; en outre, la concurrence des autres pays, frappés de la même pénurie que nous, aurait pour résultat une surélévation générale, soit dans le prix des blés étrangers, soit dans les conditions du fret.

Allait-on voir le retour de ces grandes disettes qui, dans les siècles précédents, avaient laissé de si lamentables souvenirs et, dans notre siècle même, en 1816 et en 1846, avaient causé de si cruelles misères ? Déjà, sur certains points du territoire, la crainte dégénérait en panique, et une légère fermentation s'ajoutait à la misère. En quelques endroits, des menaces s'élevèrent contre les prétendus accapareurs ; en d'autres, des groupes tumultueux essayèrent de retenir les chariots de grains ou même de les piller ; quelques maires prirent des arrêtés qui limitaient ou interdisaient les exportations hors de leurs communes. En ces conjonctures, le gouvernement se hâta d'abolir toutes les entraves. Il leva la surtaxe qui frappait les grains ou farines importés sous pavillon étranger[35] ; puis il suspendit l'échelle mobile[36] et décréta la libre entrée des céréales ; enfin il abaissa les tarifs intérieurs sur les canaux ou les chemins de fer[37]. Le plus essentiel était de couper court à toutes les vieilles routines de maximum ou de prohibition et de détruire l'idée que l'État pût se transformer en pourvoyeur général des besoins publics ; car alors, l'initiative privée se trouvant paralysée, la cherté fût devenue la famine. Très nettement, le Moniteur[38] désavoua ces fausses doctrines et proclama le vrai principe, le seul efficace, celui de la liberté des transactions.

Si sages que fussent ces conseils, ils ne pouvaient avoir que des effets éloignés. La crise s'accentuant, le blé, au mois de décembre, monta à 30 francs, et il fallut compter avec la faim qui ne raisonne ni n'attend. Tandis que, dans les départements, les municipalités s'efforçaient, par des moyens divers, d'assurer la subsistance des pauvres, l'Empereur imagina pour Paris une création spéciale, la caisse de la boulangerie[39]. Cette institution avait pour objet de consentir, dans les temps de disette, des avances aux boulangers, de façon à leur permettre de vendre le pain à un taux modéré, quelle que fût d'ailleurs la cherté du grain ; puis, dans les temps d'abondance, le prix, au lieu de s'abaisser dans la proportion de la baisse du blé, serait maintenu à un taux légèrement supérieur, et cette différence serait consacrée à rembourser à la caisse les sommes avancées par elle dans les années de pénurie. Comme on le voit, le mécanisme se résumait en un système de compensation, qui soulagerait les mauvais jours par quelques sacrifices insensibles prélevés sur les jours heureux et préserverait de fluctuations trop brusques le plus indispensable des aliments populaires. La caisse de la boulangerie fut autorisée[40] à emprunter, sous la garantie de la Ville, 24 millions, et c'est avec ce capital qu'elle commença ses opérations. — Modérer le prix du pain était bien ; assurer la régularité, et, s'il était possible, la progression des salaires, parut chose plus efficace encore : de grands travaux furent ordonnés à Paris et dans les villes, afin que nulle part le chômage n'accrût l'horreur et les dangers de la misère. En outre, des crédits successifs, montant à une somme totale de 10 millions, furent ouverts au ministère de l'intérieur pour subventionner les entreprises d'utilité publique et venir en aide aux indigents et aux établissements de bienfaisance[41]. De leur côté, les communes réunirent plus de 12 millions, soit au moyen des fonds libres de leur budget, soit par voie de souscriptions particulières, d'impositions ou d'emprunts. Pendant ce temps, des arrivages considérables ne cessaient de se succéder dans nos ports. Confiant dans ces mesures et dans les efforts de l'initiative privée, l'Empereur, en ouvrant la session de 1854, fit entendre des paroles rassurantes. Il annonça que « sept millions d'hectolitres étaient déjà livrés à la consommation, que des quantités importantes étaient en route ou en entrepôt, que, par conséquent, les plus mauvais moments étaient passés[42] ».

L'événement ne justifia pas tout à fait ces impressions favorables. Si la crise de 1853 fut moins intense que celles de 1816 et de 1846, elle se prolongea bien davantage. L'été survenu, on constata avec une véritable consternation que la récolte de 1854 serait médiocre, presque mauvaise. Tout concourut à accroître le malaise public : la guerre d'Orient ferma à nos navires l'important marché de la Russie ; la cherté du blé amena un renchérissement proportionnel de tous les objets de consommation ; pour comble de malheur, la vigne fut atteinte de l'oïdium. Dans cette détresse, le gouvernement s'appliqua à enrayer par une série de décrets cette hausse générale qui menaçait d'atteindre les sources mêmes de la vie. Il abaissa les droits sur toutes les denrées, viandes salées, vins, spiritueux, graines oléagineuses, fruits secs. Il prohiba l'exportation des farines, pommes de terre, sarrasins, maïs. Puis, tout étant sacrifié à la nécessité dominante de l'alimentation publique, la distillation des grains fut interdite[43]. Enfin, deux nouveaux crédits, l'un de 5, l'autre de 10 millions, furent consacrés à des secours ou subventions extraordinaires[44]. Les ouvriers, grâce à l'élévation des salaires, les indigents, grâce à la générosité de l'assistance, souffrirent moins qu'on ne l'eût imaginé. Il en fut autrement des petits employés, capitalistes ou rentiers, condamnés à se débattre, avec de modestes revenus fixes, contre une hausse qui s'étendait à tout : hausse du pain à cause des mauvaises récoltes ; hausse de toutes les denrées alimentaires à cause même de la cherté des grains ; hausse du vin à cause de la maladie de la vigne ; hausse du charbon à cause du développement des travaux industriels ; et enfin, comme on le dira plus tard, hausse des loyers à cause des démolitions. Dans cet embarras, les uns se résignèrent silencieusement et voilèrent sous des apparences décentes une gêne voisine de la misère ; les autres cédèrent aux entraînements de la spéculation qui, en quelques jours, les fit riches ou les plongea dans l'indigence. La crise, extraordinaire par sa durée plus encore que par son intensité, étendit son influence jusque sur les années qui suivirent : en 1855 et en 1856, le cours du blé s'éleva parfois jusqu'à 33 francs l'hectolitre et ne descendit jamais au-dessous de 26 francs. C'est seulement en 1857 qu'une récolte extrêmement heureuse ramena l'ancienne abondance, et, avec elle, les anciens prix.

A la disette s'était joint le choléra. Il s'était montré à Paris à la fin d'octobre 1853, y avait fait quelques victimes, puis, avec les rigueurs de l'hiver, s'était apaisé. On se flattait d'avoir échappé au danger, quand, au mois de mars 1854, de nouveaux cas se manifestèrent, spécialement à l'hôpital de la Charité, qui sembla le principal foyer de l'épidémie renaissante[45]. De là, le fléau s'étendit à toute la ville, progressa jusqu'au mois de juillet, où il atteignit sa plus grande intensité, puis diminua peu à peu jusqu'au mois de novembre, époque où il frappa ses derniers coups. Les provinces ne furent pas épargnées et même, en certains endroits, payèrent au mal un plus lourd tribut : pendant toute cette année 1854, la maladie se développa capricieusement et sans cause apparente dans un grand nombre de petits centres isolés ; c'est ainsi que les départements de la Haute-Marne, de la Meuse, de l'Ariège, de l'Aude furent horriblement maltraités : dans le même temps, le fléau se propagea dans la vallée du Rhône, s'abattit sur Avignon et Montpellier, et surtout désola les malheureuses villes d'Arles, de Toulon et de Marseille. L'hiver de 1854 à 1855 parut marquer le terme de l'épidémie. Mais avec l'été suivant de nouveaux cas furent signalés, notamment en Alsace, dans la Haute-Saône, en Corse, et aussi sur le littoral de la Provence, où Marseille et Toulon eurent à subir une seconde invasion, bien meurtrière encore, quoique moins cruelle que la première[46]. C'est seulement à la fin de 1855 que le redoutable visiteur s'éloigna pour ne plus reparaître. Soit que le choléra mieux connu se fût dépouillé, aux yeux des masses, de ses mystérieuses terreurs, soit que le silence obligé des journaux empêchât de compter les morts, notre pays supporta cette longue épreuve non seulement avec calme, mais avec une sorte d'indifférence, et, sauf à Marseille et à Toulon, la crainte ne dégénéra nulle part en panique. Grands furent cependant les deuils, et une statistique officielle, publiée sept ans plus tard, permet de préciser les pertes. Si on ne considère que la capitale, l'épidémie de 1854 fut moins terrible que celles de 1832 et de 1849 : car le nombre des victimes fut, pour le département de la Seine, de 11.520, tandis qu'il avait dépassé 21.000 en 1832 et 24.000 en 1849[47]. Le résultat est différent si les calculs s'étendent à toute la France : de 1853 à 1855, 70 départements et plus de 5.000 communes furent frappés à des degrés divers : quant au nombre total des décès, il fut, suivant les états officiels, de 143.478, tandis qu'en 1832 et en 1849, il n'avait guère dépassé cent mille[48].

Comme si ce n'était pas assez de si grands fléaux, une autre calamité, celle des inondations, vint aggraver toutes ces misères. En juin 1855, on apprit que la Garonne et plusieurs de ses affluents venaient de déborder : dans le même temps, l'Allier, le Cher, d'autres rivières de moindre importance sortirent de leur lit. Les communications furent coupées, plusieurs ponts emportés ; en maints endroits, les récoltes furent perdues. Quels que fussent les dégâts, ils s'absorbèrent dans le souvenir de la catastrophe bien plus terrible qui éclata l'année suivante. De Lyon, le 31 mai 1856, arrivèrent des nouvelles vraiment sinistres. Le Rhône, faisant irruption sur ses deux rives, couvrait, d'un côté, les riches quartiers qui le séparent de la Saône, et, de l'autre, les Brotteaux, la Guillotière, toutes les campagnes voisines. Pendant toute la journée et le lendemain, des messages alarmés se succédèrent : certains quartiers, disait-on, étaient menacés d'une ruine complète : la crue, ajoutait-on, était générale : la voie du chemin de fer vers Marseille était coupée : au-delà de Grenoble, la vallée du Grésivaudan était ensevelie sous les ondes débordées : la grande plaine de Vaucluse se trouvait en partie submergée : à Arles, les flots du Rhône venaient battre le faubourg de Trinquetaille, tandis qu'au-delà, la Camargue apparaissait comme un lac immense et sans bords. Le 1er juin, l'Empereur partit pour diriger les travaux, distribuer les secours, ranimer les populations consternées. Pendant trois jours, il visita les lieux les plus menacés, répandant à profusion les largesses, assurant des abris aux malheureux inondés, stimulant par son exemple l'énergie des fonctionnaires, le courage de la troupe, le dévouement de tous les citoyens. Le 5 juin, comme il revenait à Saint-Cloud, il y apprit d'autres nouvelles non moins désolantes. Le même fléau qui venait d'éprouver si durement les riverains du Rhône n'avait pas épargné ceux de la Loire. A Orléans, à Blois, à Amboise, le fleuve avait débordé : à Tours surtout les désastres étaient immenses par la crue simultanée du Cher et de la Loire. A peine de retour, l'Empereur repartit pour visiter et consoler ses sujets dans leur détresse. Quand enfin la fureur des eaux s'apaisa, on put faire le triste inventaire des dévastations ; récoltes anéanties, bétail noyé, travaux d'art détruits, maisons lézardées ou écroulées, mobilier submergé. Sur tous les points de la France et jusqu'en pays étranger, des souscriptions s'ouvrirent au profit des victimes. Puis, sous l'empire d'un malheur si récent, le gouvernement mit à l'étude les moyens de prévenir de nouvelles catastrophes : les projets abondèrent, les uns proposant qu'on reboisât les montagnes ou qu'on fortifiât les levées, les autres qu'on établit des barrages au débouché des hautes vallées[49]. « Je tiens à honneur, disait un peu fastueusement l'Empereur en ouvrant la session de 1857, je tiens à honneur que, sous mon règne, les fleuves comme la révolution rentrent dans leur lit et n'en puissent pas sortir[50]. »

 

IV

Comment ces jours assombris par la guerre, attristés par la disette, désolés par l'épidémie, troublés par les inondations, ont-ils été appelés les beaux jours du second Empire ? Comment le mot a-t-il fait fortune, non seulement parmi les amis, mais parmi les adversaires du règne ? Plusieurs causes, de nature très diverse, ont concouru à rejeter les misères dans l'ombre, à mettre en lumière les prospérités. D'abord, s'il n'y a guère de peuples heureux, il y a beaucoup de peuples qui se taisent : la faim, la maladie, le deuil des mères qui pleurent leurs fils tués, tout cela laisse peu de traces publiques, et, quand ceux qui ont souffert ont oublié avec le temps leurs propres souffrances, on éprouve quelque embarras à rappeler des souvenirs effacés ou confus dans la mémoire même des victimes. A l'époque que nous traversons, ces traces apparaissent d'autant plus rares que souvent le silence était imposé : ce n'était point inhumanité ni même indifférence ; mais la misère une fois largement secourue, il convenait qu'elle ne se montrât pas trop et ne jetât point sa teinte livide sur l'éclat reluisant du règne tout neuf : ainsi fait-on sur les plages de valétudinaires et de mondains où l'on transporte les morts la nuit afin de ne point discréditer la vogue du lieu, et de ne point troubler par de funèbres images l'étourdissement général. Pour assourdir tout murmure importun, il n'était d'ailleurs besoin de commander ni bien impérieusement ni bien haut : les peuples ont presque toujours pour les princes nouveaux des trésors d'indulgence ; ce sont les heures d'administration facile, d'universelle patience, où le public, avec une incroyable soumission, se prête soit à demeurer muet, soit à répéter fidèlement ce qu'on lui fait dire. Enfin une cause générale empêchait les plaintes trop bruyantes : en dépit de toutes les épreuves, ce qui dominait alors dans les masses, c'était l'instinct de la confiance : à travers les douleurs ou les embarras passagers, on entrevoyait une époque prochaine où tous ces maux s'apaiseraient et où la facilité des échanges, la rapidité des communications, l'abondance du travail, la surexcitation de l'activité matérielle développeraient les sources de la richesse plus sûrement que tous les fléaux n'avaient contribué à la tarir.

Qui dans ce temps-là n'eût été distrait et étourdi par la vue attirante des choses extérieures ? Splendeurs et misères, en ces deux mots, je le répète, se résume l'histoire du second Empire. Nous avons dit les misères : voici maintenant ce qui reluit, ce qui éclate au dehors, ce qui absorbe les yeux au point de les détourner de tout le reste. Voici les entraînements d'une spéculation sans limites qui fait la richesse, la défait, la refait encore. — Voici les fêtes officielles, et entre toutes l'Exposition universelle. — Voici le spectacle inouï d'une capitale qu'on démolit presque tout entière pour la reconstruire tout d'une pièce et lui imprimer la marque de l'ère nouvelle.

L'époque du second Empire offrait à la spéculation un terrain tellement favorable qu'il semblait impossible qu'elle ne se développât point. Jusqu'où s'étendraient les applications positives des récentes découvertes ? Dans quelle mesure s'adapteraient-elles aux besoins du commerce, de l'agriculture, de l'industrie ? Si elles triomphaient de l'ancienne routine, ne seraient-elles pas elles-mêmes refoulées par quelque nouveau procédé de la science toujours en haleine ? Quelles que fussent les espérances de l'avenir lointain, ne verrait-on pas se succéder à des intervalles rapides des périodes de confiance ou de doute, des crises suivies de relèvement, des embarras mêlés de reprises subites ; n'aurait-on pas à compter avec les intrigues privées, les agitations ou l'apaisement de la politique, l'abondance ou le resserrement du numéraire ; et ces variations n'offriraient-elles pas à la hausse ou à la baisse un champ d'opérations qu'on n'eût osé imaginer jusque-là ? Devant ces éblouissantes perspectives, les obscures détresses nées du renchérissement de la vie disparaissaient, comme une image importune ou mesquine se fond dans la grandeur d'un rêve doré. C'est ainsi que de l'esprit d'entreprise naquit la spéculation, et que la spéculation elle-même fut poussée jusqu'au jeu le plus effréné. Les actions des chemins de fer furent la première occasion de cet agiotage : les titres à peine acquis furent vendus, rachetés, revendus. Comme cette fièvre commençait à se calmer, les trois grands emprunts de la guerre d'Orient la ranimèrent : puis vinrent les emprunts des départements et des villes ; un peu plus tard, se formèrent à Paris et en province les compagnies d'éclairage par le gaz, nouvelle occasion de primes et des plus fructueuses. Enfin l'esprit de lucre devenant de plus en plus ingénieux s'étendit à tout, mines de charbon, de fer, de cuivre, de soufre, eaux ferrugineuses ou sulfureuses, exploitations forestières, entreprises maritimes ou fluviales. De là l'apparence de la richesse, sinon la richesse elle-même qui ne se développa tout à fait qu'un peu plus tard : de là des dépenses bruyantes à la suite de bénéfices inespérés. Ces dépenses faisaient prospérer le commerce de luxe qui alimentait à son tour le commerce de détail : elles communiquaient à Paris un certain aspect joyeux et animé qui séduisait les étrangers, charmait les gens de plaisir et fournissait un thème aux journalistes officieux pour célébrer les prospérités du règne.

Cette source de gain était trop alléchante pour que tous ne fussent tentés d'y puiser. Les riches spéculèrent afin de devenir plus riches. Les petits rentiers, réduits à la gêne par la cherté de toutes choses, se laissèrent peu à peu attirer par ces fascinantes perspectives ; ils se hasardèrent d'abord timidement : c'était, disaient-ils, pour une seule fois et afin de combler les brèches de leur budget : puis le tourbillon les saisit et les prit tout entiers. Les femmes elles-mêmes subirent l'entraînement commun : on en vit qui prélevèrent sur les ressources de leur ménage de quoi spéculer : on en vit d'autres qui volèrent leurs maris afin de participer aux opérations de la Bourse[51]. C'était surtout dans le monde officiel qu'on pourrait pressentir les chances des compagnies rivales, savoir d'avance où se porteraient les faveurs, les concessions, les marchés. Dans les antichambres ministérielles un vaste système d'espionnage s'organisa. Au mépris de la discrétion professionnelle ou de la probité, beaucoup d'hommes en crédit trafiquèrent de leur influence, vendirent les secrets, puis opérèrent de compte à demi avec ceux dont ils assuraient le jeu. Ces complicités, en ce temps-là très nouvelles et aujourd'hui si communes qu'elles ont lassé l'indignation même, furent plus d'une fois devinées ou surprises par le public : mais aucune enquête générale n'ayant porté partout la lumière, les responsabilités ne purent être précisées, en sorte qu'on se borna, qu'on se borne encore à une sorte de soupçon général, plein d'injustice pour les innocents, plein de ménagements pour les coupables. Au-dessus de tous ces spéculateurs importants ou modestes s'agitaient les financiers en renom, vrais princes de l'agiotage. Ceux-là se mouvaient avec une ardeur fiévreuse dans le cercle toujours renouvelé et agrandi de leurs opérations, aspiraient à concentrer entre leurs mains toutes les affaires non seulement pour le gain, mais pour l'influence qui leur en reviendrait, visaient non seulement aux jouissances, mais à l'illustration de la richesse, pressentaient que l'argent, à la condition d'être accumulé en un amas inouï, rejetterait tout le reste dans l'ombre comme la crue et aveuglante lumière de l'électricité décolore toutes les autres lumières, rêvaient en un mot de pousser la fortune jusqu'au point fabuleux où elle deviendrait de la gloire.

Tout concourut à stimuler cette tendance et à la pousser jusqu'à la passion. Pendant la guerre d'Orient, les nouvelles, tantôt bonnes, tantôt mauvaises, provoquèrent de brusquer mouvements de hausse et de baisse, source permanente d'excitation pour les joueurs. Puis, les fêtes de l'Exposition universelle répandirent beaucoup d'argent dans le commerce parisien, et cet argent fournit à la spéculation un aliment de plus. Grâce au télégraphe qui permit de transmettre, de réitérer, de modifier les ordres pendant la même Bourse, les habitudes récentes se propagèrent de Paris à la province. Alors naquit une puissance inconnue jusque-là, celle de la presse industrielle, qui d'abord fut payée pour prôner certaines entreprises et qui bientôt suscita les entreprises elles-mêmes. Les prospectus, les circulaires de toute sorte allèrent solliciter partout les rentiers ou les capitalistes, et ces sortes de réclames, en ce temps-là toutes nouvelles, provoquèrent, chez les lecteurs naïfs, besogneux ou cupides, de véritables éblouissements d'or. On se mit à dévorer les gazettes financières comme jadis les journaux politiques : les entrepreneurs d'affaires se mirent à courtiser les actionnaires comme on courtisait autrefois les électeurs censitaires : on se pressa sous le péristyle de la Bourse comme jadis sur la colonnade du Palais-Bourbon ; et à voir les joies, le tumulte, les affolements, on se crut plus d'une fois reporté aux jours fameux de Law et de la rue Quincampoix.

Dans les sphères officielles, on observa d'abord sans déplaisir toute cette agitation. Sous de si puissants attraits, il ne se pouvait point que le public s'ennuyât ou regrettât les libertés perdues. Cette intensité de vie un peu factice, ce surmenage inouï, cet étalage de dépenses faciles comme le gain lui-même, tout cela formait un ensemble brillant qui ne laissait pas soupçonner qu'il y eût des pauvres, des affamés, des malades, ni qu'aucun peuple fût plus heureux que le nôtre. Enfin si, parmi les affaires nouvelles, plusieurs ne reposaient que sur des affirmations téméraires ou malhonnêtes, d'autres telles que les entreprises de chemins de fer, de transports maritimes, d'exploitations houillères, d'éclairage par le gaz, représentaient déjà, représenteraient surtout dans l'avenir un immense accroissement de la fortune nationale ; et les spéculations ou l'agiotage, empressés à escompter les bénéfices futurs, paraissaient assez semblables à ces troubles de croissance qui accompagnent le développement d'un jeune corps vivace. Cependant, comme le trafic tournait au scandale, le gouvernement jugea bon d'intervenir. Au début de 1856, une note du Moniteur[52] signala les entraînements excessifs, propres à compromettre les affaires déjà engagées, et annonça « qu'aucune émission de valeurs nouvelles ne serait autorisée dans le cours de l'année ». Deux mois plus tard, une circulaire du ministre de l'intérieur au préfet de police l'invita à rechercher et à poursuivre les agents d'affaires qui, « feignant dans les régions du pouvoir des intelligences occultes, faisaient commerce de leur prétendu crédit[53]. » La littérature et le théâtre unirent leurs protestations à celles de l'organe officiel. Sur la scène de l'Odéon, M. Ponsard, dans la comédie de la Bourse, flétrit éloquemment l'influence corruptrice du jeu : un peu plus tard, un magistrat, M. Oscar de Vallée, décrivit les mœurs de ceux qu'il appelait les manieurs d'argent, et rattacha à Law comme à leur ancêtre direct les plus osés des agioteurs nouveaux. L'Empereur complimenta M. Ponsard et, dans une lettre rendue publique, félicita M. de Vallée. L'intention était louable ; mais la leçon, même venant de si haut, manquait un peu d'autorité. On jugea qu'avant de s'adresser à la nation tout entière, le souverain aurait pu, avec quelque à-propos, refréner les convoitises de ses plus proches amis. On jugea surtout que lui-même faisait de la spéculation une sorte de nécessité par le luxe dont il donnait l'exemple et qu'il imposait autour de lui.

 

La cour des Tuileries contribuait, en effet, à créer et à entretenir dans toutes les classes une véritable émulation de fastueuses dépenses. Dans la savante mise en scène du second Empire, les fêtes furent, de toutes les parties du programme, la plus soignée. Un art consommé veilla à ce qu'elles tinssent sans cesse le public en haleine en lui ménageant de nouveaux éblouissements. L'hiver et le printemps de 1853 avaient été remplis par une série ininterrompue de splendeurs officielles : quoi d'étonnant, et ne convenait-il pas que les Tuileries se parassent pour recevoir la jeune impératrice ? La surprise se montra quand, vers l'automne, les réceptions reprirent, se prolongèrent pendant tout l'hiver de 1854, se continuèrent bien avant dans le printemps, et enfin recommencèrent dès la première chute des feuilles, en sorte qu'on eût dit un carnaval perpétuel. Les plus graves protestèrent tout bas : quand la guerre abattait tant de victimes, quand la cherté des subsistances tournait à la disette, quand le choléra ajoutait ses deuils à ceux des batailles, tout cet éclat n'était-il point excessif ? Déjà le Moniteur avait répondu à ces remontrances chagrines ; dans une de ces longues notes dont il était de plus en plus coutumier, il avait établi fort doctement que la charité la plus efficace était celle qui assurait le travail des classes laborieuses, favorisait le commerce, même le commerce de luxe, et « que la dépense d'un grand bal retombait comme une pluie d'or sur toutes les industries[54] ». Danser étant décidément une bonne œuvre, on dansa sans interruption aux Tuileries, à l'Hôtel de ville, au Palais-Royal, dans les ministères, partout où l'intérêt, la vanité, le goût des plaisirs poussaient à imiter le prince. — Dans ces fêtes se révéla la société impériale telle qu'on la vit se développer plus tard et façonner à son image le pays lui-même. C'était un étalage extraordinaire de luxe, mais avec des reflets trop éclatants, comme ceux d'une argenterie toute neuve et dont on aurait à peine démarqué les prix. C'était la plus fastueuse splendeur, mais moins d'un palais que d'une superbe maison meublée qui, après de nombreux changements de maître, abriterait des hôtes bienveillants, généreux, émerveillés et ravis, mal renseignés toutefois sur leur nouveau domaine, s'y perdant un peu et y perdant leurs amis, enclins soit à exagérer leur rôle, soit à l'oublier, et trahissant leur embarras par leurs efforts même à affecter l'aisance. Rehaussée du triple prestige de sa beauté, de sa jeunesse et de sa couronne, l'Impératrice présidait aux fêtes et s'y portait avec une bonté gracieuse mêlée d'une satisfaction qui prétendait demeurer grave, mais devenait par intervalles presque enfantine ; puis, quand cet indulgent abandon avait relâché à l'excès les liens de l'étiquette, elle les resserrait tout à coup, et avec une brusquerie dure qui souvent froissait. C'est ainsi que, par une imparfaite possession de son personnage, il lui arriva, surtout plus tard, de donner deux exemples également mauvais : celui d'une condescendance qui autorisait l'oubli de toutes les règles, et celui d'une sévérité qui inopportunément les rappelait. Ce mélange de raideur gourmée et d'insouciant laisser-aller se retrouvait chez les courtisans, presque tous un peu ivres, mais d'une ivresse différente : les uns grisés de leurs dignités, se carrant dans leurs habits tout neufs, se constellant de leurs décorations, et pleins d'eux-mêmes jusqu'à se rendre haïssables ; les autres, et c'était le plus grand nombre, grisés aussi, mais de plaisir, s'abandonnant aux perspectives de jouissances sans frein ni sans limites, bons d'ailleurs et généreux pour les autres comme pour eux, prêts à danser pour tout le monde, pour les pauvres, pour les victimes du choléra, pour les inondés, pour les orphelins de la guerre, spéculant pour jouir et au besoin pour donner, ne voyant dans ce règne nouveau qu'un cotillon indéfiniment recommencé, qu'une gigantesque farandole qui se prolongerait dans des entrelacements sans fin, et décidés à chasser, comme on chasse un mauvais rêve, toute ombre tragique ou seulement gêneuse qui traverserait :la salle de leurs ébats ou de leurs festins. — Cette indifférence à tout ce qui n'était pas le plaisir s'expliquait d'autant mieux que les Tuileries s'ouvraient déjà, s'ouvrirent surtout plus tard à toutes sortes d'étrangers, indifférents à toute idée de patrie, pour qui Paris était un caravansérail et les fêtes officielles un lieu de franche lippée. Tout concourut à accréditer ces hôtes exotiques. Les uns se prévalaient auprès de l'Empereur de quelque amitié contractée dans l'exil : les autres se réclamaient auprès de l'Impératrice de quelqu'une de ces liaisons fugitives que les villes d'eaux voient à chaque saison naître et finir : puis, comme la noblesse nationale s'obstinait à bouder, les souverains, à défaut d'illustrations françaises, ne furent pas fâchés de rehausser, par quelques gentilshommes venus de loin, le luxe de leur cour : ceux-ci accoururent, étalèrent des noms superbes et qui vraiment étaient bien à eux, la plupart les ayant eux-mêmes fabriqués. On verra dans la suite du règne cet élément dominer au point de tout envahir. Le Moniteur, érigé en maître d'économie politique, avait proclamé « qu'une grande fête se transforme en une pluie d'or », qui féconde toutes les industries. Rien ne fut négligé afin que cette pluie tombât assez drue pour voiler tous les points noirs du ciel. Jamais les costumiers ne virent de plus beaux jours ; jamais les fournisseurs privilégiés n'arborèrent de plus belles enseignes ; jamais les attelages ne furent plus luxueux, les livrées plus soignées, avec un mélange de correction anglaise et d'élégance nationale qui charmait. Un jour, dans l'un des moments les plus critiques du conflit oriental, le Moniteur ne dédaigna pas d'annoncer, par une note spéciale, un concours de couturières, et de préciser les volants ainsi que la garniture, « qui serait, pour l'une des robes, en point d'Alençon, et, pour l'autre, en dentelle noire dite de Chantilly[55] ». Ce concours était placé sous le patronage de l'Impératrice, comme les crèches, comme les salles d'asile, comme les sociétés de charité maternelles : car mondanité et charité, flirtation et dévotion, luxe et bienfaisance, hospices et théâtres, toilettes de bal et layettes d'enfants pauvres, tout se mêlait en ces âmes un peu folles, mais compatissantes, en sorte qu'il n'était pas de plaisir qui n'eût la prétention d'être une bonne œuvre, ni de bonne œuvre qui ne se dorât sous un plaisir. — Cependant, comme on ne pouvait danser toujours, on se mit en quête d'autres distractions : on en trouva de toutes sortes, la comédie, les charades, les tableaux vivants : puis on s'adressa aux courtisans étrangers, qui mirent en vogue les divertissements de leur pays, et cette aptitude à inventer des délassements leur valut une sorte de grande naturalisation mondaine qui dispensa de l'autre, qui en dispensa si bien que, dans la suite du règne, le meilleur titre à la faveur fut l'extranéité. — A certaines heures, la frivolité se lasse d'elle-même, et, si quelque mysticisme est alors à la mode, elle s'y jette avec un empressement à la fois craintif et voluptueux, comme pour remplacer par une sensation plus aiguë toutes celles que l'abus de la vie a émoussées. Il arrivait parfois en ce temps-là que, dans les réunions mondaines, l'orchestre ou les acteurs se taisaient : les lumières étaient discrètement abaissées : bientôt hommes et femmes se groupaient autour d'une table et se serraient les uns contre les autres autant que le permettaient les larges robes à crinoline qu'on commençait alors à porter : dans l'attente silencieuse, on n'entendait plus que les ricanements des incrédules, les protestations étouffées des dévots, les anxieux murmures des croyants : enfin la table, dit-on, parlait ; les esprits étaient évoqués, l'avenir se dévoilait ; et le lendemain, on racontait toutes sortes de choses étranges qui, grossies de bouche en bouche, prenaient des airs de divination. Aux Tuileries, vers cette époque, un spirite parut qu'on appelait Home, lequel fit des choses extraordinaires, occupa de lui la ville, la province même, puis tout à coup disparut comme il était venu. A l'exemple de la cour, tout le monde se prit à faire tourner les tables, se prononça pour ou contre le spiritisme, en sorte que la société ne rappela pas seulement Law par ses spéculations, mais aussi par ses ardeurs maladives les convulsionnaires de Saint-Médard. Heureusement le bruit des orchestres vint couvrir toutes ces prétendues rumeurs d'outre-tombe : on secoua, sauf à y revenir encore, l'impression troublante, et, avec un redoublement de furia, on se reprit aux valses entraînantes, aux galops échevelés. — Il faut bien l'avouer, l'Empire trouvait une sorte de popularité dans l'éblouissement même qu'il faisait naître. Les yeux tout remplis des spectacles nouveaux, on rapprochait un peu dédaigneusement des splendeurs impériales le train mesquin et économe de la monarchie représentative. Ce n'était pas elle qui eût donné jusqu'à deux emprunts par an et fourni à la spéculation autant d'occasions de gain : elle ne visait à faire tourner ni les tables ni les têtes : elle ne parlait pas des classes dites laborieuses, jugeant que toutes les classes devaient l'être pareillement : elle n'avait pas cette belle et grande manière d'ouvrir à tout propos des crédits et de régler d'avance tout ce qu'une loi ratifierait plus tard : surtout elle manquait de ces allures hardies, conquérantes et dégagées qui subjuguent les peuples comme elles dominent les femmes. Le luxe même de la cour impériale complétait son prestige : en voyant cette prodigalité qui ne comptait jamais, on se rassurait contre la disette, contre la guerre, contre tous les fléaux, et on croyait à une source de richesse que rien ne pourrait ni altérer, ni tarir.

 

C'est au milieu de toutes ces pompes que fut inaugurée, en 1855, l'Exposition universelle, fête elle-même et la plus grande de toutes, puisqu'on y conviait le monde entier.

Dès 1830, un fonctionnaire des douanes, M. Boucher de Perthes, avait conçu le projet de ces solennités internationales[56]. Le dessein parut d'abord chimérique : bientôt l'établissement des chemins de fer le rendit praticable. En 1849, une proposition fut faite à l'Assemblé législative, en vue d'assurer à la France la première réalisation d'une si grande entreprise. Cependant l'Angleterre nous devança et, en 1851, ouvrit son Palais de Cristal aux produits industriels et agricoles de tous les peuples. Privé de l'initiative, notre pays tint à honneur de suivre de près son émule, de l'égaler, de la surpasser même, s'il se pouvait. Le 8 mars 1853, une décision impériale annonça qu'une Exposition universelle s'ouvrirait à Paris le 1er mai 1855 ; puis une série de décrets, de circulaires, d'arrêtés ministériels suscitèrent les bonnes volontés individuelles, réglèrent le concours des Chambres de commerce, établirent la Commission centrale, créèrent les comités locaux, facilitèrent l'introduction des produits étrangers, en un mot, travaillèrent à garantir contre tous les risques possibles une expérience qui, malgré l'exemple de la Grande-Bretagne, paraissait un peu redoutable et par sa grandeur et par sa nouveauté. La présidence de la Commission fut confiée au prince Napoléon ; et ce choix se justifiait, non seulement par le haut rang de ce personnage, mais par la largeur de ses vues, son aptitude à tout concevoir et à tout s'assimiler, son activité surtout qui se portait, avec une ardeur extrême, sur les choses nouvelles toutes les fois qu'il les pouvait manier à son gré. Par malheur, ces hautes qualités étaient un peu gâtées par une humeur despotique à l'excès et aussi par des accès de lassitude où se perdait le fruit des plus intenses efforts. De plus, au milieu même de la préparation de son œuvre, le prince s'absenta pendant près de six mois à l'occasion de la guerre d'Orient, ce qui nuisit à ses lauriers pacifiques sans lui permettre de cueillir les autres.

Toutes sortes de difficultés contrarièrent l'entreprise. La première fut l'insuffisance de l'emplacement. Le palais de l'Industrie qui se construisait alors avait été désigné comme le lieu de l'Exposition. On ne tarda pas à se convaincre que ses proportions ne répondaient pas au dessein qu'on se proposait. Les commissaires anglais, étant venus à Paris, allèrent jusqu'à déclarer que leurs seuls produits le rempliraient aisément[57]. Même en faisant la part de la vanité britannique, l'avertissement était trop grave pour qu'on ne le retint pas. Une solution radicale, chaleureusement patronnée par le prince Napoléon, consistait à délaisser le local primitif et à élever ailleurs, sui- un, plan d'ensemble, un édifice digne du nombre des exposants et de l'hospitalité française. Sur ces entrefaites, le prince partit pour la Crimée ; en son absence, on abandonna ce projet grandiose et on se décida à garder modestement le palais des Champs-Élysées, en l'agrandissant par d'importantes annexes. — On n'était pas à bout de soucis. Les embarras d'emplacement étaient à peine surmontés qu'on put craindre que toute cette peine n'eût été prise en vain. Au printemps de 1855, la guerre, loin de s'apaiser, menaçait de s'étendre ; la crise des subsistances n'était point conjurée ; l'épidémie cholérique sévissait encore. Convenait-il d'ouvrir, sous des signes si peu propices, la grande fête de la paix, et ne valait-il pas mieux l'ajourner que de la célébrer dans une médiocre affluence ? L'énergique volonté des pouvoirs publics, le prestige alors très grand du gouvernement impérial firent écarter ces timides avis ; et, malgré tant de pronostics contraires, il fut décidé que l'Exposition aurait lieu. Mais alors un autre contretemps faillit tout compromettre. Cette période d'incertitude avait provoqué des retards de toutes sortes : retards dans les constructions, retards dans les travaux des commissions, retards dans les envois des exposants. Le 15 mai, le palais de l'Industrie s'ouvrit, mais pour laisser voir des galeries tantôt désertes, tantôt encombrées de colis, et rendues intolérables par le marteau des déballeurs. On ne se doutait point, en ce temps-là, que toutes les expositions futures dussent être également inexactes. Aussi les premiers étrangers arrivés à Paris furent fort désappointés : les uns se contentèrent de cheminer quelques jours à travers les caisses à demi déballées et reprirent mélancoliquement la route de leur logis : les autres voyagèrent dans les provinces, en Belgique, ou bien encore allèrent jusqu'à Londres, se réservant de revenir quand tout serait prêt. Quant aux Parisiens, ils comparaient le gouvernement à un régisseur de théâtre qui aurait levé le rideau avant de costumer les acteurs ; ils redoutaient que leurs bénéfices fussent incomplets comme le succès lui-même, et signalaient, d'une voix assez hardie pour le temps, ce qu'ils appelaient l'incurie de la Commission.

Quand enfin, vers la fin de juin, l'Exposition, avec ses galeries remplies, apparut dans son ensemble, toutes les critiques se fondirent en une approbation méritée. Un esprit vraiment libéral avait inspiré les règlements : aucune nation n'avait été exclue, pas même la Russie, et c'était d'elle-même qu'elle s'était retirée de la lice. Le désir d'attirer n'avait point dégénéré en indulgence maladroite, et, pour l'Exposition française en particulier, une sage rigueur avait écarté tout ce qui n'eût point été digne du bon renom national. Le nombre des exposants était de 20.000 environ, moitié Français, moitié étrangers. On avait mis à profit l'exemple de Londres, mais sans aucune imitation servile. Par un progrès très heureux, il avait été décidé que chaque objet pourrait porter l'indication de son prix, ce qui fournirait aux visiteurs l'élément indispensable pour asseoir leur jugement. — Une innovation beaucoup plus considérable, c'était celle qui avait créé pour l'Exposition des Beaux-Arts une organisation et une annexe spéciales. Dans cet ordre d'idées, le prince Napoléon eût aimé à rassembler les œuvres les plus fameuses de la sculpture et de la peinture, depuis le commencement de ce siècle. Comme ce dessein exigeait un emplacement impossible à trouver et un déménagement partiel de nos Musées, on y avait renoncé, mais pour s'arrêter à une résolution très large encore, celle d'admettre, pour la France et l'étranger, toutes les œuvres des artistes vivants. Le public fut donc admis à étudier et à admirer un merveilleux ensemble, depuis les grandes compositions synthétiques de l'Allemagne jusqu'aux miniatures et aquarelles de l'Angleterre, depuis les paysages des peintres suisses jusqu'aux tableaux si finis de la Belgique. Au-dessus de tous dominaient nos artistes, si supérieurs à tous leurs émules par le talent, par l'inspiration, et dignes représentants de cette école française, l'une des gloires les plus durables du dix-neuvième siècle. — Dans une sphère toute différente, un juste souci des intérêts démocratiques avait fait admettre une autre nouveauté : il avait été décidé que les récompenses s'étendraient non seulement aux chefs d'industrie, mais aussi aux contremaîtres et aux ouvriers, exécuteurs intelligents et zélés des travaux couronnés ; par malheur, les patrons, invités à établir la liste de leurs coopérateurs, comprirent mal la pensée de la commission ; les uns se gardèrent bien de signaler leurs meilleurs ouvriers, de crainte que quelque établissement rival ne les attirât ; les autres, dans un sentiment de banale bienveillance, recommandèrent en masse tout leur personnel[58]. — Dès la fin de juillet, aucune incertitude ne subsista plus sur le succès final, qui serait non seulement honorable, mais éclatant. Sans doute, si on ne consulte que les tables du mouvement des chemins de fer et la statistique des entrées[59], les chiffres paraitront bien modestes, tant la facilité des communications et l'habitude des voyages ont multiplié de nos jours, pour les moindres expositions, le nombre des visiteurs. Mais ces mêmes chiffres parurent alors énormes, et l'étaient pour le temps. Malgré la guerre, le palais de l'Industrie s'ouvrit pour quelques personnages de haut rang, le roi de Portugal, le duc de Saxe-Cobourg-Gotha, le duc et la duchesse de Brabant, le roi de Sardaigne, la reine Victoria et le prince Albert. Ici encore l'énumération semblera bien courte ; mais la mode ne s'était point établie qui a depuis transformé certains souverains en perpétuels touristes.

Cependant la véritable importance de l'Exposition ne résidait ni dans cette affluence ni dans ces pompes. C'est à sa date même qu'elle empruntait son plus sérieux, son plus puissant attrait. Elle se produisait, en effet, au milieu d'une immense transformation industrielle, économique, en sorte qu'elle permit de surprendre à leur origine, de noter à leur apparition, de suivre dans leurs premiers essais presque toutes les applications nouvelles que l'âge suivant développerait. Aussi, tandis que les visiteurs superficiels couraient aux objets de luxe, aux articles de mode, aux diamants surtout qui étaient entourés d'une foule sans cesse renouvelée, les observateurs plus graves étaient frappés de toutes sortes d'inventions, timides encore, mal connues et à la recherche des perfectionnements qui les vulgariseraient. C'est alors qu'on vit les premiers emplois du fer dans les charpentes, les toitures, les constructions de toute sorte, et aussi dans les machines agricoles que la rareté des ouvriers ruraux rendrait bientôt si nécessaires. C'est alors qu'on soupçonna les nombreuses applications de l'électricité. C'est alors que se révéla l'appropriation du gaz pour les appareils de chauffage. C'est alors que certaines substances telles que le caoutchouc commencèrent à trouver toutes sortes d'utilisations précieuses dans l'industrie. C'est alors qu'apparurent les procédés chimiques qui permettraient la conservation de tant de substances alimentaires. De toutes les découvertes modernes, une surtout charma, celle de la photographie : la plupart des visiteurs, qui ne connaissaient encore que les grossières épreuves sur verre, s'arrêtaient ébahis devant les reproductions saisissantes de toutes sortes de paysages ou de monuments, et s'émerveillaient de ce bel art encore au début de ses progrès. En même temps que la photographie, on vit se développer les plus heureuses créations de ce qu'on appelait déjà, de ce qu'on appela surtout plus tard les arts décoratifs, les arts industriels. A cette époque où le renchérissement de toutes choses éveillait tant de soucis, une galerie dite de l'Économie domestique eut aussi le privilège d'attirer l'attention de toutes les âmes généreuses qui aspiraient à mettre à la portée du plus grand nombre les avantages réservés jusque-là à quelques-uns : organisée par l'initiative intelligente autant que charitable de quelques hommes de bien, cette section offrait le plus ingénieux assemblage de tous les objets à bon marché qui pouvaient assurer la subsistance des familles pauvres, et l'intérêt de l'œuvre fut tel que le catalogue s'épuisa et dut être réimprimé[60]. — C'est ainsi que l'Exposition était à la fois une fête pour les hommes de plaisir qui s'enivraient de bruit et un sujet de méditation profonde pour les hommes de travail qui s'efforçaient de mesurer les conséquences scientifiques, industrielles ou sociales des inventions récentes. Le tourbillon mondain qui agitait les uns et les grandes préoccupations qui absorbaient les autres ne permettaient guère à la pensée de se porter ailleurs. Cependant, parmi les galeries du palais, il en était une qui éveillait, par une vive représentation, des images et des souvenirs bien différents, c'était celle où s'étalaient les voitures modèles d'ambulance, les instruments de chirurgie, les appareils pour les blessés. A cette vue, les visages s'assombrissaient, les cœurs se serraient, et, sur les joues subitement pâlies, plus d'une larme coulait. On se rappelait avec un mélange de pitié, d'admiration et de remords ceux que, dans l'étourdissement des fêtes, on oubliait vraiment trop, ceux qui, à cette heure, souffraient, peinaient, mouraient peut-être afin d'assurer à la patrie à demi distraite ou insoucieuse le gigantesque trophée de Sébastopol abattu. Cette austère évocation poursuivait le visiteur jusque dans la galerie des amusements enfantins, où un jouet colossal, œuvre d'un fabricant de Berlin, représentait en pièces d'étain toutes les péripéties de la bataille de l'Alma. La plupart continuaient leur route, tout songeurs et rêvant à ceux qu'ils avaient quittés. Mais bientôt sous le son joyeux des orchestres, sous les rumeurs de la foule, sous l'attrait des spectacles, cette impression s'effaçait, et le Paris enfiévré d'alors ressaisissait avec son implacable égoïsme les âmes qui, un instant, lui avaient échappé.

 

Les visiteurs de l'Exposition non seulement assistaient au spectacle d'une imposante solennité industrielle, mais recueillaient la surprenante impression d'une grande capitale qui, tout d'une pièce, se reconstruisait. Ceux qui avaient déjà habité Paris s'étonnaient de ne s'y plus reconnaître, et, dans leur trouble, accusaient l'infidélité de leur mémoire. Ceux qui n'avaient jamais séjourné chez nous ne retrouvaient que malaisément les descriptions qu'on leur avait tracées et s'attachaient tantôt à fixer dans leurs regards des vestiges qu'on ne reverrait plus, tantôt à composer le plan de la cité nouvelle dont ils n'apercevaient encore que les premiers linéaments. Cette transformation de la ville fut l'une des œuvres principales du second Empire, œuvre qui se prolongea pendant toute la durée du règne et dont il importe de marquer ici les débuts.

Dès le lendemain du coup d'État, Napoléon avait réglé par décrets quelques-uns des projets débattus sous les régimes précédents. Il avait décidé la construction du palais de l'Industrie, l'agrandissement du périmètre des Halles, et, en outre, l'achèvement du Louvre, ce grand travail tant de fois ajourné. Dans le même temps, la ville, devenue propriétaire du bois de Boulogne, avait commencé les aménagements qui changeraient cette promenade monotone en un immense parc de plaisance. A la même époque naquit la pensée d'ouvrir de grandes voies de communication entre les gares et les quartiers du centre : le boulevard de Strasbourg, appelé à relier le débarcadère de l'Est au boulevard Saint-Denis, fut la première réalisation de ce dessein. Puis la rue de Rivoli fut prolongée au-delà de la place du Louvre. Sur la rive gauche enfin fut commencée la rue des Écoles, première tentative pour répandre le jour et la lumière à travers les ruelles étroites qui descendaient de la montagne Sainte-Geneviève.

Dans l'ignorance où l'on était de l'avenir, il ne manqua pas d'esprits timides qui déjà s'alarmèrent. Ils exprimaient deux craintes : la première, c'était que l'abondance du travail n'amenât à Paris une trop grande masse d'ouvriers, au grand détriment des campagnes privées de bras et peut-être au grand péril de la tranquillité publique[61] ; la seconde, c'était que les finances parisiennes ne fussent témérairement engagées. Tout autre était la pensée de l'Empereur. Il jugeait trop circonspecte la Commission municipale. M. Berger, alors préfet de la Seine, lui paraissait trop asservi à des règles étroites, trop imbu des idées parlementaires, en un mot trop édile des anciens jours. Cette défiance des agents officiels lui faisait rechercher quelques collaborateurs secrets en compagnie desquels il maniait, remaniait, marquait de traits de toutes couleurs le plan de la ville. De même que le Pape, chef de toute la catholicité, se plaît à se dire évêque de Rome, de même l'Empereur, souverain de toute la France, se flattait d'exercer sur les affaires parisiennes un contrôle particulièrement vigilant. Une de ses ambitions était que la ville fût marquée à son chiffre, et portât, sur ses édifices, la trace indélébile de son règne. Dans cette pensée, il se mit en quête d'un coopérateur qui fût digne de le comprendre, qui surtout ne fût pas un « édile des anciens jours » ; et à cet égard il fut servi à souhait : car M. Haussmann ne ressembla à aucun des édiles passés, et il est probable qu'aucun des édiles futurs ne lui ressemblera jamais.

C'est le 1er juillet 1853 que ce personnage fameux fut installé à l'Hôtel de ville, que, pendant seize ans, il régirait en dictateur. Il y apportait l'expérience d'une longue carrière administrative ; car il avait parcouru tous les degrés de la hiérarchie, assez rapidement pour qu'il fût jeune encore, avec assez de lenteur pour qu'il ne parût ni un favori ni un parvenu. Préfet de l'Yonne et du Var, deux départements travaillés par le socialisme, il s'y était signalé par son activité, son énergie, son sang-froid : puis, nommé à Bordeaux en récompense de ses services, il y avait reçu Louis-Napoléon et avait entendu de sa bouche le discours mémorable d'où l'Empire était sorti. Plusieurs circonstances avaient secondé sa fortune : à sa naissance, en 1809, le prince Eugène l'avait agréé comme filleul, en sorte qu'un lien originaire le rattachait à la dynastie ; en 1830, il avait été légèrement blessé d'un coup de feu pendant les journées de Juillet, et cette opportune blessure lui avait facilité l'accès des fonctions officielles. Enfin le même hasard heureux l'avait conduit à Paris le 1er décembre 1851 et avait voulu que le lendemain il saluât l'un des premiers M. de Morny. Quels que fussent ces signes d'une chance propice, ce n'était ni à l'intrigue, ni même à son dévouement que M. Haussmann devait son élévation. Ce que l'Empereur avait deviné en lui, c'était une puissance de volonté que l'obstacle surexciterait, loin de l'abattre, une hardiesse d'initiative qui accepterait d'une humeur tranquille toutes les responsabilités, une disposition arrêtée à ne ménager ni les forces des autres ni les siennes propres, une personnalité exigeante et impérieuse qui ne plierait devant aucun rival, ouvert ou caché, avec cela un si médiocre souci de la légalité qu'on la tournerait sans scrupule, qu'on la braverait même si on ne pouvait l'éluder. De M. Haussmann, M Rouher a dit un jour : « Tout est grand en lui, les qualités et les défauts[62]. » Jugement qui s'applique non seulement à l'homme, mais à l'œuvre qui sortira de ses mains.

Quand, à l'Hôtel de ville, on vit arriver un préfet étranger à la politique, peu mêlé à la société parisienne, inconnu de presque tous, on ne douta pas que le nouvel élu, créature exclusive du souverain, ne fût l'instrument de desseins extraordinaires, pleins d'entraînements coûteux et, de témérités. Le discours de bienvenue de M. Delangle, président de la Commission municipale, se ressentit de ces craintes. Ce fut moins un compliment qu'une leçon sèche et gourmée. M. Delangle développa avec complaisance l'éloge de M. Berger et déplora sa retraite prématurée. Avec une brièveté voulue, il protesta de son respect pour les décisions de l'Empereur. Même sous ses promesses de concours, il cacha une réserve. « Notre appui, dit-il, vous est acquis d'avance pour toutes les mesures qui n'excéderont pas les forces de la Ville. » Le nouveau préfet sentit l'hostilité, mais, en homme qui remet sa revanche, feignit de ne pas la remarquer. Avec ses subordonnés, il se dédommagea. « Je parlais à mes employés, dit-il, comme un chef de corps parle à sa troupe[63]. » Il leur laissa d'ailleurs clairement entendre que, s'il exigeait le travail et la soumission, il saurait discerner et récompenser l'un et l'autre. Par ce langage autoritaire, il établit, dès le premier jour, son prestige et se posa en maître avantageux à servir, dangereux à irriter. Puis lui-même il se mit à l'œuvre, insoucieux d'une malveillance qu'il saurait réduire ou ramener, confiant dans ses forces, dans son énergie, dans son bonheur, jaloux surtout qu'aucun rôle n'éclipsât ou ne dépassât le sien ; et à certains égards cette prétention n'était pas excessive, car de toutes les créations du second Empire, la sienne est presque la seule qui ait complètement survécu.

Les mémoires présentés par M. Haussmann à la Commission municipale permettent de saisir les idées générales qui l'inspirèrent. Son plan, dessiné dès le début à larges traits, tendit à quatre buts principaux : — dégager les grands édifices, palais, églises, casernes, de façon qu'ils fussent d'un aspect plus agréable à l'œil, d'un abord plus facile dans les jours de fête, d'une défense plus aisée dans les jours d'émeute ; — améliorer l'état sanitaire par la destruction systématique des rues et ruelles infectes ou mal famées, vrais foyers d'épidémies et de démoralisation ; — assurer la tranquillité publique par la création de grands boulevards qui laisseraient circuler non seulement l'air et la lumière, mais les troupes, et, par une ingénieuse combinaison de plusieurs biens, rendraient le peuple à la fois mieux portant et plus soumis ; — enfin, faciliter la circulation aux abords des gares par de grandes voies de pénétration qui amèneraient directement les voyageurs jusqu'au centre du commerce, des plaisirs, des affaires, et préviendraient les encombrements, les retards, les accidents. Telles furent les pensées originaires de M. Haussmann, pensées éminemment justes et sages, mais qui subiraient plus tard de si extraordinaires déviations. De l'art, le nouveau préfet ne s'occupa guère, non par dédain, mais moitié par ignorance, moitié par impossibilité de pourvoir à tout. De cette grande entreprise devait sortir une ville nouvelle ou tout au moins renouvelée, uniforme plus encore que belle, et pleine de splendeurs, mais de splendeurs un peu banales qui se pourraient copier partout. A la vérité, pour les copier, il faudrait une grande puissance arbitraire et beaucoup d'argent. L'arbitraire, M. Haussmann le poussera dans la suite à un degré inouï ; mais ce sont là des choses qui viendront en leur lieu. Quant à l'argent, l'entreprenant préfet proclama bien vite ce principe « que les dépenses extraordinaires ne sont pas les ennemies des budgets ; que, si elles sont faites avec intelligence, elles enrichissent, loin d'appauvrir, et amènent un accroissement général du revenu[64] ». Sur la foi de cette maxime, il ouvrit toutes les écluses, et, quand on formulait quelques appréhensions, il répondait en s'appropriant le mot de Louis XIV a Mansard : « Bâtissez, bâtissez toujours ; nous ferons l'avance, les étrangers nous la rembourseront. »

La première application du plan grandiose que nous venons d'indiquer devait être le percement de deux grandes artères perpendiculaires l'une à l'autre et qui se couperaient à angle droit au centre même de la capitale. Ce fut ce qu'on appela la grande croisée de Paris. L'une de ces voies, allant du nord au sud, et partant de la gare de l'Est, était déjà, sous le nom de boulevard de Strasbourg, ouverte jusqu'à la porte Saint-Denis ; de là, sous le nom de boulevard du Centre, bientôt devenu le boulevard de Sébastopol, elle se frayerait un chemin entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin, et viendrait aboutir à la place du Châtelet. Dans la pensée de M. Haussmann, elle ne s'arrêterait pas là, mais, franchissant la Seine, elle se tracerait un large passage à travers la Cité, s'élèverait ensuite sur les pentes déblayées et adoucies de la montagne Sainte-Geneviève, et se prolongerait le long du Luxembourg jusqu'à l'Observatoire. L'autre voie, allant de l'ouest à l'est, ne demanderait, pour être complétée, que l'achèvement de la rue de Rivoli, dont on relierait, en toute urgence, les tronçons commencés, et qu'on conduirait jusqu'à la rue Saint-Antoine ; alors serait établie, et par une route vraiment triomphale, la communication directe entre la barrière de l'Étoile et la barrière du Trône, d'un côté par les Champs-Élysées et la place de la Concorde, de l'autre côté par la rue Saint-Antoine, la place de la Bastille et la rue du Faubourg Saint-Antoine. Le point d'intersection de ces deux grandes artères se placerait au pied de la tour Saint-Jacques, vieux monument dégagé et comme retrouvé. — Ce projet magistral réalisait à merveille tous les avantages principaux que l'on poursuivait. Il créait un large débouché pour les voyageurs venant de la gare de l'Est et aussi de la gare du Nord. Il perçait et, pour employer l'expression du temps, éventrait les vieux quartiers Saint-Martin et Saint-Denis, ces repères habituels d'émeutes ; puis, par les démolitions ultérieures de la rive gauche, il supprimerait, sur les pentes du quartier Latin, d'autres rues non moins propices aux séditions. Il permettait, en cas de troubles, d'amener vers le centre, par une route spacieuse et rapide, d'un côté les troupes de Courbevoie, de l'autre celles de Vincennes. Il combattait d'avance les épidémies futures, en aménageant de grands espaces vides, en distribuant largement l'air, la lumière, la verdure, tout ce qui entretient la santé publique ou la préserve. Enfin, soit par les deux artères principales, soit par les voies secondaires ou les places qui y seraient rattachées, il isolerait et dégagerait les principaux édifices du centre de la ville. Plan superbe, on ne saurait trop le répéter, et où les critiques de détail se perdent dans les magnificences de l'ensemble. Ces deux grandes voies furent comme l'ossature à laquelle tout le reste vint se souder. Seulement, dans la suite, les membres détachés de ce tronc vigoureux s'étendirent, se multiplièrent à l'excès, puis se ramifièrent un peu au hasard en se projetant de tous côtés ; alors vint l'ère des combinaisons fondées sur le caprice ou la spéculation, des devis coûteux, des calculs chimériques, en un mot, de tous les abus qu'on devra dire plus tard ; mais ces abus mêmes ne dispensent pas de louer hautement la sagesse hardie du dessein primitif.

A des intervalles rapprochés, les décrets se succédèrent qui autorisaient ces grandes transformations. Parmi ces décrets, les uns eurent pour but soit l'élargissement ou la suppression des rues qui avoisinaient la rue de Rivoli, soit l'achèvement de cette voie elle-même ; les autres assurèrent le prompt dégagement de l'Hôtel de ville et de la caserne Napoléon. Puis l'ouverture du boulevard du Centre et de diverses voies adjacentes fut décidée, projet considérable dont l'exécution serait répartie sur un espace de cinq années[65]. Enfin, sur l'emplacement des petites rues qui enserraient l'Hôtel de ville, un court et large boulevard fut résolu, qui serait comme l'avenue du palais municipal et se prolongerait jusqu'à la place du Châtelet. En l'honneur de la reine d'Angleterre qui vint un peu plus tard visiter ces quartiers, la voie nouvelle fut appelée l'avenue Victoria.

Le Corps législatif qui, si souvent dans l'avenir, devait blâmer les témérités de M. Haussmann, et, en fin de compte, les autoriser, le Corps législatif fut appelé pour la première fois, en 1855, à apprécier l'œuvre nouvelle. Ce fut à propos d'un emprunt municipal de 60 millions destiné à payer les débuts de la grande entreprise. Le rapport de la commission, confié à M. de Voile et plus développé qu'à l'ordinaire, révéla bien la vraie pensée des députés, laquelle se résumait en une approbation admirative, mais mêlée déjà de sages avertissements. On jugeait le dessein de M. Haussmann tout à fait grandiose, approprié en outre aux besoins du temps, et par conséquent nécessaire. Sous cette adhésion qui, en certains passages du rapport, prenait des airs d'apologie, se voilaient quelques discrètes critiques. On se demandait si les travaux échelonnés, non plus sur cinq annuités comme le voulait le projet, mais sur un espace plus étendu, n'auraient pas pu être couverts par les excédents des recettes municipales. On appréhendait que ces démolitions et ces reconstructions si considérables n'amenassent une hausse excessive des matériaux, de la main-d'œuvre, des loyers. On redoutait enfin que l'agglomération dans Paris de tant d'ouvriers ne devint un embarras, et ce dernier danger était signalé avec une insistance marquée, car, depuis 1848 et la crise des ateliers nationaux, cette crainte demeurait pour tous les hommes d'ordre un de leurs dominants soucis.

Ce n'est que par scrupule d'exactitude que j'ai mentionné cette douce et inoffensive remontrance. Dans le discrédit du Corps législatif, M. Haussmann ne l'écouta guère ; quant au public, il ne l'écouta pas du tout. Était-ce à dire que le peuple de Paris fût un témoin inattentif ou indifférent ? En aucune façon. Bien au contraire, l'entreprise de son préfet avait pris une place privilégiée dans ses entretiens et ses pensées. Chacun l'appréciait suivant ses vues propres, ses tendances, ses intérêts. Il y avait les archéologues qui, déjà, dénonçaient la destruction du passé et n'étaient pas éloignés d'imputer à M. Haussmann tout ce qui, depuis un siècle, avait disparu. Il y avait les casaniers, vieux Parisiens identifiés à leurs murailles et qui se désolaient de changer de logis. Il y avait les délicats, les sybarites qu'exaspéraient la scie des tailleurs de pierre et l'aveuglante poussière des démolitions. II y avait les loustics qui proposaient d'un ton sérieux, comme on le fit en une brochure alors en vogue, l'expropriation en masse de Paris tout entier. Des victimes plus intéressantes du nouvel état des choses, c'étaient les rentiers peu fortunés, les employés subalternes qui se débattaient péniblement contre la hausse des loyers, conséquence d'une population flottante fort accrue et de démolitions pratiquées dans les quartiers les plus habités. Dans de longues notes rédigées à des intervalles presque périodiques, le Moniteur[66] s'appliquait à prêcher la patience. Il affirmait que le mal ne durerait pas, qu'il était compensé par l'augmentation des salaires, que bientôt de spacieuses cités ouvrières créeraient plus de logements nouveaux que la pioche du terrassier n'en avait fait disparaitre ; puis, à ces bonnes paroles, il ajoutait quelques principes d'économie politique tout à fait consolants et appropriés aux circonstances. Mais ces homélies philanthropiques, même aidées de secours plus appréciés, ne diminuaient guère le malaise qui, un instant, fut fort grand et se traduisit même, aux époques des échéances, par quelques actes de désordre. — Le remède naquit en partie de la cause même qui avait suscité le mal. Appauvri tout d'abord par l'œuvre de son préfet, le Parisien, toujours ingénieux, apprit bientôt l'art d'en profiter. Cet art, il le puisa dans la pratique des expropriations. Pour réclamer de grosses indemnités, les propriétaires expropriés produisirent des baux récents faits avec d'importantes augmentations ; de leur côté, les locataires évincés invoquèrent la rareté et le haut prix des appartements ou des boutiques, firent valoir les difficultés et les embarras des recherches, les pertes de temps, les déplacements de clientèle, et monnayèrent toutes choses, tout, jusqu'aux raisons de sentiment qui leur rendaient chers certains lieux. Sous cette double pression, les appréciations les plus larges prévalurent. Dès 1855, M. Haussmann écrivait : « J'ai le regret de dire que les fixations du jury ont constamment dépassé nos prévisions[67]. » Ce jury, si libéral à ses dépens, le préfet de la Seine essaya de l'éviter en créant à l'Hôtel de ville une commission spéciale qui entendrait les intéressés et provoquerait des arrangements amiables[68]. Mais les Parisiens dédaignèrent de telles tentatives de conciliation, et, mis en goût de bénéfices, prisèrent de plus en plus la justice des jurés, expropriés d'hier ou de demain, et charmés de déployer une générosité qui ne leur coûtait rien. Ce qui n'avait été qu'une occasion isolée de gain devint avec le temps une industrie savamment organisée. On apprit à renouveler les baux à la veille des expropriations, afin de se créer par là même un titre à l'indemnité : on s'évertua à deviner les secrets de la Ville afin de se placer sur le chemin des démolitions, ce qui permettrait de se dire plusieurs fois victime et de s'enrichir par déménagements successifs. On produisit de faux inventaires, de faux livres de commerce, on étala des marchandises d'emprunt. Des nuées d'agents d'affaires surgirent pour guider l'inexpérience des intéressés, leur suggérer des subterfuges, opérer de compte à demi avec eux. La jurisprudence elle-même se montra généralement rigoureuse pour l'administration. C'est ainsi que, plus tard, elle consacra le droit immédiat des locataires à l'indemnité, même lorsqu'on leur laissait la libre jouissance de leurs baux. « Comment avez-vous fait fortune ? disait-on un jour à un nouvel enrichi. — J'ai été exproprié[69]. » Tous ces abus ne furent poussés jusqu'au scandale que dans les années qui suivirent : mais dès l'époque où nous sommes parvenus, on peut en saisir l'origine et en surprendre les premiers exemples. M. Haussmann s'efforça de combattre une profusion si désastreuse pour les finances municipales ; puis il se résigna et, en habile homme, sut tirer parti du mal même. Quand, dans la suite, on lui reprocha l'excès de ses dépenses, il les expliqua par le chiffre extraordinaire des indemnités, et mit si bien en lumière les prodigalités du jury qu'on fut tenté d'oublier les siennes propres.

Cependant, ce grand renouvellement de la ville était une permanente distraction et un continuel spectacle, au même titre que les spéculations de la Bourse, les fêtes de la Cour, les mystères du spiritisme, les splendeurs de l'Exposition. Au-dessus des plaintes des uns, des calculs des autres, la curiosité dominait. Le dimanche, les ouvriers et les marchands dirigeaient volontiers leurs promenades vers les quartiers en transformation et se plaisaient, soit à marquer les progrès de la semaine écoulée, soit à former toutes sortes de conjectures pour l'avenir. Déjà, depuis la gare de l'Est jusqu'au boulevard Saint-Denis, le boulevard de Strasbourg alignait la longue suite de ses vastes maisons régulières à l'image desquelles tout le Paris nouveau devait être reconstruit. Au sud du boulevard, entre la rue Saint-Martin et la rue Saint-Denis, régnait un vaste ensemble de ruines. Toutes les petites rues ou ruelles familières à l'émeute allaient disparaître, on en voyait les dernières maisons qui s'ouvraient toutes pantelantes, et on les regardait encore en s'éloignant, car la semaine suivante on ne les reverrait plus. En descendant vers la Seine et en approchant de l'Hôtel de ville, on retrouvait le même spectacle de démolitions : les rues de la Tannerie, de la Vannerie, des Teinturiers, de la Vieille-Place-aux-Veaux, de la Vieille-Lanterne, de la Tuerie, de la Joaillerie, toutes ces ruelles infectes qui n'avaient de pittoresque que leur nom et que nul, avant leur destruction, n'eût osé poétiser, s'abattaient les unes après les autres, et c'est seulement en trébuchant au milieu des décombres qu'on pouvait y avancer. A travers ces pans de murs éventrés apparaissaient, d'un côté l'Hôtel de ville qui commençait à se dégager, de l'autre la tour Saint-Jacques, débarrassée des constructions qui la masquaient, et, au-delà, la place du Châtelet. Puis se montrait la rue de Rivoli, déjà superbe, quoique incomplète encore en quelques-uns de ses tronçons. Quand on la suivait en se dirigeant vers l'ouest, les démolitions apparaissaient à droite et à gauche à cause de l'élargissement de toutes les voies adjacentes. Bientôt l'espace s'ouvrait largement en face de Saint-Germain-l'Auxerrois, du Palais-Royal, du Louvre, du Louvre surtout, encore couvert d'échafaudages, mais qui allait se montrer dans son majestueux ensemble. Quand le temps était beau, volontiers le Parisien prolongeait sa promenade ; il la prolongeait par le Carrousel, définitivement débarrassé des honteuses constructions qui, si longtemps, l'avaient obstrué ; les plus vaillants poursuivaient leur route et, à travers les longues avenues, gagnaient les Champs-Élysées, le bois de Boulogne même qu'un art plein de gracieux désordre achevait d'embellir et qui imitait, dans un cadre plus beau encore, les splendeurs d'Hyde-Park. Chemin faisant, on admirait le service de police réorganisé et accru, la voirie mieux organisée, le macadam se substituant au pavé, le service des eaux amélioré et développé, la circulation publique facilitée par les omnibus qui commençaient à sillonner tous les quartiers ; puis, quand le soir conviait au retour, on s'émerveillait des interminables cordons de gaz qui s'allongeaient sur les deux côtés des voies régulières, et, sous l'éblouissement de toutes ces choses nouvelles dont il semble aujourd'hui que nous ayons toujours joui, les plus sages, les plus prévoyants, les moins enthousiastes se prenaient à oublier les soucis du présent, à admirer ce Paris de Napoléon III si brillant, si animé, si doré, à souhaiter que, malgré les signes contraires déjà visibles, le second Empire égalât par son renom de sagesse le séduisant prestige qu'il devait à son éclat.

 

J'espère que le lecteur me pardonnera ces longs détails qui révèlent bien la société d'alors, avec tout ce qui la fit vivre, l'éblouit et lui donna comme l'illusion d'une grandeur durable. Dans presque tous les règnes, il y a un moment souvent difficile à saisir tant il est court, et qui en est l'apogée. Cet instant-là n'est pas toujours le plus heureux ni réellement le plus prospère, mais c'est celui où la patiente soumission des peuples retient les plaintes ou les étouffe, où les éléments de dissolution ne travaillent encore qu'en secret et avec des progrès inaperçus, où la Providence, agissant à la manière de certains peintres, place en une belle et propice lumière tout ce qui est brillant, honnête, généreux, tandis qu'elle rejette dans les ténèbres tout ce qui est confusion, discorde, iniquité. Avec l'année 1856, les plus sages, les plus perspicaces crurent que vraiment cette heure de l'apogée était arrivée, tant l'abondance des faveurs divines parut marquer d'une élection particulière la dynastie napoléonienne rajeunie ! La victoire avait mis Sébastopol entre nos mains : bientôt on sut qu'aux Tuileries on préparait un berceau, puis on apprit que cet enfant était un fils, puis ce fut la paix. Depuis quelque temps, l'épidémie cholérique avait disparu ; la cherté des subsistances, encore extrême, était tempérée par l'élévation des salaires ; les inondations même qui désolèrent les vallées du Rhône et de la Loire fournirent à la munificence de l'Empereur l'occasion de se déployer et accrurent la popularité de son nom. Le printemps et l'été qui suivirent furent remplis de fêtes : fêtes au palais de l'Industrie en l'honneur d'une Exposition agricole qui suivit d'un an l'Exposition universelle ; fêtes aux Tuileries où les princes étrangers, avides de visiter la capitale embellie, arrivèrent aussi nombreux que l'année précédente ; fête à Notre-Dame quand le cardinal Patrizi, légat du Saint-Père, vint au nom de Pie IX tenir l'enfant impérial sur les fonts du baptême ; fêtes encore, et plus belles que toutes les autres, les jours où les régiments, revenus d'Orient, rentraient dans Paris. Six mois plus tard, en une occasion solennelle, il semble que l'Empereur ait voulu, par une effusion plus émue que de coutume, marquer lui-même ce qui était, ce qu'il jugeait le point culminant de sa destinée. Le 16 février 1857, en ouvrant la dernière session du Corps législatif, il énumérait en ces termes, en y associant complaisamment les députés, les principaux actes de son règne et aussi les insignes bienfaits dont le Ciel l'avait comblé

« Messieurs les députés, puisque cette session est la dernière de votre législature, permettez-moi de vous remercier du concours si dévoué et si actif que vous m'avez prêté depuis 1852. Vous avez proclamé l'Empire ; vous vous êtes associés à toutes les mesures qui ont rétabli l'ordre et la prospérité dans le pays ; vous m'avez énergiquement soutenu pendant la guerre ; vous avez partagé mes douleurs pendant l'épidémie et pendant la disette ; vous avez partagé ma joie quand le ciel m'a donné une paix glorieuse et un fils bien-aimé ; votre coopération loyale m'a permis d'asseoir en France un régime basé sur la volonté et les intérêts populaires. C'était une tâche difficile à remplir et pour laquelle il fallait un véritable patriotisme que d’habituer le pays à de nouvelles institutions. Remplacer la licence de la tribune et les luttes émouvantes qui amenaient la chute ou l'élévation des ministères par une discussion libre, mais calme et sérieuse, était un service signalé rendu au pays et à la liberté même, car la liberté n'a pas d'ennemis plus redoutables que les emportements de la passion et la violence de la parole.

« Fort du concours des grands corps de l'État et du dévouement de l'armée, fort surtout de l'appui de ce peuple qui sait que tous mes instants sont consacrés à ses intérêts, j'entrevois pour notre patrie un avenir plein d'espoir.

« La France, sans froisser les droits de personne, a repris dans le monde le rang qui lui convenait et peut se livrer avec sécurité à tout ce que produit de grand le génie de la paix. Que Dieu ne se lasse pas de la protéger, et bientôt l'on pourra dire de notre époque ce qu'un homme d'État, historien illustre et national, a écrit du Consulat : La satisfaction était partout, et quiconque n'avait pas dans le cœur les mauvaises passions des partis était heureux du bonheur public. »

 

A trente-sept ans de distance et sous l'obsédante préoccupation de ce qui suivit, on ne peut lire sans une émotion attristée ces triomphantes paroles. Plus heureux que nous, les contemporains ne virent que le présent assuré. Ils furent touchés que le souverain, en une si haute fortune, affectât, par une générosité qu'on ne lui demandait point, de reporter sur la nation l'honneur de ses succès. Ils achevèrent de se persuader, les uns avec joie, les autres avec résignation, que décidément la dynastie napoléonienne était appelée à guider la société française vers les rivages nouveaux et à développer la démocratie en la contenant. Le langage impérial fut donc applaudi, et sincèrement. Ce fut bien l'apogée, oui, l'apogée, et de toutes façons ; car, ainsi qu'on va le dire en étudiant l'état des partis, la puissance de l'Empereur se complétait par l'impuissance de tout ce qui n'était pas lui.

 

 

 



[1] Lois du 7 juillet 1852 et du 5 mai 1855. (Bulletin des lois, 1852, 2e part., p 17-19, et 1855, 1re part., p. 773.)

[2] Loi du 4 juin 1853. (Bulletin des lois, 1853, 1re part., p. 915.)

[3] Loi du 1er juin 1853. (Bulletin des lois, 1853, 1re part., p. 881.)

[4] Loi du 10 juin 1853. (Bulletin des lois, 1re part., p. 1033.)

[5] Voir rapports de M. Armand de Melun. (Moniteur du 4 août 1854, 24 juillet 1855, 21 août 1856.)

[6] Circulaire de M. Billault, ministre de l'intérieur, aux préfets, 15 août 1854. (Moniteur, 19 août 1854.)

[7] Rapport de M. de Persigny, ministre de l'intérieur. (Moniteur, 21 juin 1854.) — Rapport de M. Billault, ministre de l'intérieur. (Moniteur, 1er septembre 1854.)

[8] Décret du 8 mars 1855.

[9] Voir, en particulier, rapport du ministre de la maison de l'Empereur, sur le budget de la liste civile, 17 décembre 1856. (Moniteur, 22 décembre 1856.)

[10] Article 11.

[11] Décret du 10 décembre 1852. (Moniteur, 11 décembre 1852.)

[12] Rapport de M. Magne, ministre des travaux publics, à l'Empereur. (Moniteur, 2 février 1854.)

[13] Circulaire du ministre des travaux publics aux administrateurs des compagnies de chemins de fer, du 25 octobre 1855. (Moniteur, 27 octobre 1855.) — Voir aussi Moniteur, 1er novembre 1855.

[14] Rapport de M. Rouher, ministre des travaux publics, 30 novembre 1856. Moniteur, 1er décembre 1856.)

[15] Voir Moniteur, 24 avril 1853.

[16] Bulletin des lois, 1853, 1er semestre, p. 786.

[17] Loi du 22 juin 1854. (Bulletin des lois, 1er semestre, p. 1617.)

[18] Loi du 18 mai 1858. (Bulletin des lois, 1er semestre, p. 988.)

[19] Bulletin des lois, 1854, 1re part., p. 1459.

[20] Loi du 10 juin 1854. (Bulletin des lois, 1854, 1re part., p. 1487.)

[21] Loi du 23 mars 1855. (Bulletin des lois, 1855, 1re part., p. 391.)

[22] Bulletin des lois, 1854, Ire part., p. 1439.

[23] Rapport de M. de Persigny, ministre de l'intérieur, à l'Empereur sur la situation générale de l'Empire. (Moniteur, 21 juin 1854.)

[24] Livre Ier, § 3.

[25] Livre Ier, § 3.

[26] Livre Ier, § 6.

[27] Rapport de M. Billault, président du Corps législatif, sur les travaux de la session de 1853. (Moniteur, 4 juin 1853.)

[28] Voir le docteur VÉRON, Quatre ans de règne, p. 282-283.

[29] Voir le docteur VÉRON, Quatre ans de règne, p. 229-230.

[30] Rapport de M. Billault, président du Corps législatif, sur les travaux de la session, 31 mai 1853. (Moniteur, 4 juin 1853.) — Voir en outre Moniteur, 1er mars 1853.

[31] Rapport de M. Billault sur les travaux de la session, 6 juin 18516. (Moniteur, 8 juin 1854.)

[32] Voir le Moniteur, 9 juillet 1852.

[33] Séance du 8 juin 1854. (Procès-verbaux du Sénat, 1854, t. II, p. 355 et s.)

[34] Moniteur, 11 janvier 1856.

[35] Décret du 3 août 1853. (Bulletin des lois, 2e semestre, p. 139.)

[36] Décret du 18 août 1853. (Bulletin des lois, 2e part., p. 157.)

[37] Décrets des 2 et 5 septembre 1853. (Bulletin des lois, 2e semestre, p. 425, 471.)

[38] Moniteur, 17 novembre 1853.

[39] Décrets du 27 décembre 1853 et du 7 janvier 1854. (Bulletin des lois, 2e semestre 1854, p. 153 et suiv.)

[40] Décret du 18 janvier 1854. (Bulletin des lois, 1er semestre, p. 157.)

[41] Décrets du 22 novembre 1854, 16 janvier, 1er et 26 février 1854. (Bulletin des lois, 1853, p. 982, et 1854, p. 106, 215, 640.)

[42] Moniteur, 3 mars 1854

[43] Décret du 6 octobre 1854. (Bulletin des lois, 2e semestre, p. 586.)

[44] Décrets du 20 décembre 1854 et du 22 septembre 1855. (Bulletin des lois, 1855, 1er semestre, p. 27, et 2e semestre, p. 381.)

[45] Gazette des hôpitaux, 11 mars 1854 et passim.

[46] Voir Mémoires de l'Académie de médecine, t. XX, p. 102-244.

[47] Documents statistiques concernant les épidémies de choléra de 1854, publiés par le ministre de l'agriculture et du commerce, 1862, p. 34.

[48] Documents statistiques, Introduction, p. 7 et passim. — Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, t. XVI, p. 764-797.

[49] Voir lettre de l'Empereur au ministre des travaux publics, 19 juillet 1856. (Moniteur, 21 juillet 1856.)

[50] Discours du 15 février 1857. (Moniteur, 16 février 1857.)

[51] Voir le Droit, 4 décembre 1852.

[52] 8 mars 1856.

[53] Moniteur, 4 mai 1856.

[54] Moniteur, 31 janvier 1854.

[55] Moniteur, 5 mai 1854.

[56] Voir M. Michel CHEVALIER, L'Exposition universelle. (Journal des Débats, 16 mai 1855.)

[57] Rapport du prince Napoléon, p. 45.

[58] Rapport du prince Napoléon, p. 100-101.

[59] Exposition de 1855, entrées : 5.162.530. (Rapport du prince Napoléon, p. 86-87.) — Exposition de 1867, entrées : 15.000.000. (Rapport de la Commission impériale, p. 481.) — Exposition de 1878, entrées : 16.102.089. (Rapport administratif de l'Exposition de 1878, t. II, p. 360.) — Exposition de 1889, entrées 82.121.875. (Rapport sur l'Exposition du Champ de Mars, p. 13.)

[60] Voir Rapport du prince Napoléon, p. 59 et suiv — Voir aussi Vie de M. Cochin, par M. DE FALLOUX, p. 91 et suiv.

[61] Voir circulaire du ministre de la police générale aux préfets, 17 avril 1852. (Moniteur, 19 avril 1851.)

[62] Papiers des Tuileries, t. Ier, p. 134.

[63] HAUSSMANN, Mémoires, t. II, p. 85.

[64] HAUSSMANN, Mémoires, t. II, p. 265.

[65] Mémoire présenté par le préfet de la Seine à la commission municipale, 21 février 1855.

[66] Voir notamment 21 avril 1853, 6, 27 avril 1854, 23 septembre 1856.

[67] Mémoire présenté par le préfet de la Seine à la commission municipale, 21 février 1855.

[68] Circulaire du préfet de la Seine aux maires de Paris, 25 mars 1856. (Moniteur, 1er avril 1856.)

[69] Maxime DU CAMP, Paris, ses organes, se fonctions, sa vie, t. VI, p. 256-257.