SOMMAIRE : I. — Paris à la fin de
l'hiver 1855 : l'Exposition universelle : visite de la reine d'Angleterre :
fêtes, réjouissances. — Nouvelle de la prise de Sébastopol : allégresse en
France : sentiment des Anglais. — Sera-ce la paix ? — Plans de l'Empereur.
II. — L'armée de
Crimée après la chute de Sébastopol : les pertes, et regrets qu'elles
inspirent : immense lassitude. — Opérations qui signalent la fin de
l'automne. — Impatience de l'Empereur : ses vues et celles de Pélissier.
Conseils de guerre aux Tuileries.
III. — La paix : avec
quelle ardeur elle est souhaitée en France : discours de l'Empereur à la
clôture de l'Exposition universelle. — Les Anglais : leurs mécomptes : leur
langage belliqueux : comment Napoléon tempère un peu leur ardeur guerrière. —
La Russie : mélange de fierté patriotique et de réaction contre le système de
l'empereur Nicolas : attitude expectante. — Premiers négociateurs officieux :
MM. de Pfordten, de Peust, de Seebach. — L'Autriche : conditions de paix
patronnées par elle : comment ces conditions sont d'abord mal accueillies :
bruits défavorables : intervention de Frédéric-Guillaume. — La Russie accepte
les propositions autrichiennes (16 janvier).
IV. — Le congrès de
Paris : les plénipotentiaires : leur arrivée à Paris : leurs tendances. — Les
conférences : la neutralisation de la nier Noire : les chrétiens grecs : la
navigation du Danube : les provinces danubiennes : révision de frontières. —
Fêtes et entretiens intimes. — La naissance du Prince impérial. — Reprise des
conférences et admission au congrès des représentants de la Prusse. —
Signature du traité de paix (30 mars 1856).
V. — L'hiver de
1855-1856 en Crimée : intempéries et souffrances : terribles ravages du
typhus. — Nouvelle de la paix : derniers soins et dernières pensées des
soldats : l'évacuation.
VI. — Caractère
général de la guerre de Crimée : ses déviations ; comment elle dégénère en
une grande expédition. — Les pertes : comment la plupart de ceux qui ont
assisté au début de la lutte n'en voient point la fin. — De quelques traits
particuliers qui marquent la guerre de Crimée et lui vaudront une place à
part dans l'avenir. — Quels ont été et quels auraient pu être les avantages
de la guerre ? — Quel nouvel élément se mêle dès 1856 à la politique
impériale ? — La question italienne au congrès de Paris.
I En
France, la chute de Sébastopol avait été tant de fois prédite que le public,
las de ses mécomptes, avait cessé de l'attendre et osait à peine l'espérer.
L'impression si vive de l'échec du 18 juin s'était peu à peu calmée. Les
inquiétudes subsistaient, mais silencieuses ou émoussées par leur durée même.
Avec le printemps s'était ouverte au palais de l'Industrie une Exposition
universelle, et ces splendeurs, nouvelles alors, attiraient les regards au
point de les détourner de la Crimée. Tandis que, sur le plateau de
Chersonèse, la canonnade faisait rage, Paris, par un bizarre contraste, se
remplissait d'étrangers et offrait le spectacle animé de ses plus beaux
jours. Parmi ces visiteurs, les plus illustres furent la reine Victoria et le
prince Albert, qui devinrent les hôtes de Saint-Cloud comme l'Empereur et
l'Impératrice, quelques mois auparavant, avaient été les hôtes de Windsor. A
Paris et à Londres, ce fut la même courtoisie d'accueil, la même profusion de
fêtes, le même soin à déconcerter la Russie par les protestations renouvelées
de la plus étroite alliance ; surtout ce fut le même empressement à désavouer
les anciennes rivalités, et l'on vit la Reine s'incliner aux Invalides devant
le tombeau de Napoléon Ier, tandis que l'orgue de l'église jouait le God
save the Queen. Le 27 août, les souverains britanniques regagnèrent
Boulogne, et de là l'Angleterre. Les officiers qui, au bivouac et dans les
tranchées, lisaient les journaux venus de France, ne laissaient pas que
d'être surpris par le récit de toutes ces magnificences. « On s'amuse
beaucoup à Paris, écrivait l'un d'eux, beaucoup trop, et vraiment on aurait
pu différer tout ce joyeux appareil jusqu'à l'époque de la paix[1]. » En dépit de ces souffrances
lointaines, les réjouissances continuaient, et les plus graves personnages
s'appliquaient à les encourager plus qu'à les interrompre, soit que le
tourbillon du plaisir les entraînât eux-mêmes, soit qu'ils voulussent faire diversion
aux soucis d'une guerre trop prolongée. Sur ces
entrefaites, le 9 septembre, une dépêche arriva au ministère de la guerre
annonçant que Malakoff était conquise et que nos autres attaques avaient
échoué. On n'osa se féliciter encore, ni surtout croire que Sébastopol nous
appartînt. Le lendemain, vers le soir, un télégramme plus précis fit
connaître que les Russes avaient évacué la ville ; et, quelques instants plus
tard, le canon des Invalides tonna pour célébrer le grand triomphe. Malgré
cette confirmation, plusieurs persistaient à douter, tant les déceptions
précédentes avaient ébranlé la foi dans le succès ! Mais les jours suivants,
les messages se multiplièrent : dépêches anglaises, dépêches sardes, dépêche
de l'amiral Bruat, dépêche du prince Gortchakof lui-même qui confessait
noblement sa glorieuse défaite. Alors, mais alors seulement, l'allégresse
éclata, grande, spontanée, vibrante, proportionnée à l'étendue des craintes
et aussi des sacrifices. Dans le même temps, à Londres, le canon d'Hyde-Park
et de la Tour conviait à la joie les sujets de la Reine ; ils s'y livrèrent
eux aussi, mais non sans arrière-pensée : car l'attaque contre le Grand-Redan
avait été repoussée, et le général Simpson, successeur de lord Raglan, ne
l'avait point dissimulé. « Les Français ti ont pris Malakoff et s'y sont
établis, avait-il télégraphié ; nous ti avons attaqué le Redan, mais nous
avons échoué. Cet aveu, dont la simple brièveté ne manquait ni de fierté ni
de grandeur, avait cruellement blessé l'amour-propre national, et, quoique
satisfaits du résultat définitif, les Anglais ne pardonnaient pas à la
fortune qui avait inégalement partagé la gloire entre eux et leurs alliés. Serait-ce
la paix ? Serait-ce une nouvelle phase de la guerre ? Tous les regards se
tournaient vers l'Empereur. Il ne semble pas que Napoléon III ait, dès cette
heure, considéré la chute de Sébastopol comme le dernier acte de la lutte.
Bien au contraire, il se reprit aussitôt aux projets grandioses qui, pendant
tout le printemps, l'avaient obsédé, qu'il avait ensuite paru abandonner,
mais dont l'inexécution lui tenait à cœur. Sébastopol conquise, rien ne
s'opposait plus, pensait-il, à de grandes opérations extérieures. Dans cet
esprit, it se hâtait de provoquer de la part de Pélissier tout un plan de
campagne. En attendant, il exposait ses propres vues, mêlées comme toujours
d'observations sagaces et d'incroyables chimères. Il fallait, à l'entendre,
débusquer les Russes de leurs positions de Mackenzie et les chasser du fort
du Nord, les pousser jusqu'à Simferopol, les rejeter sur les steppes qui
s'étendent vers Pérécop, puis remettre Sébastopol en état de défense loin de
la détruire, l'occuper avec une forte garnison et la garder comme un gage
pour les négociations futures. Ce serait bien la paix, mais la paix après une
nouvelle campagne qui remplirait les derniers jours de l'automne et
consacrerait le succès du 8 septembre. Ainsi pensait l'Empereur, ne calculant
ni nos positions qui se prêtaient mal à des opérations offensives, ni les
difficultés d'une action commune sous des chefs indépendants. Une
considération surtout lui échappait. Autre chose étaient les assauts
héroïques sous lesquels avait succombé Sébastopol, autre chose étaient les
vastes conceptions stratégiques que le souverain se plaisait à formuler de
loin. Pour conduire avec succès la grande guerre, il ne suffit pas de réunir
140.000 hommes, même aguerris à toutes les fatigues, même forts contre tous
les dangers ; il faut encore un général capable de les diriger avec précision
et sûreté. Or, Dieu ne suscite pas à point nommé de tels hommes, et peut-être
est-ce après tout un bonheur ; car l'aptitude à la guerre inspire le désir de
la faire et surtout celui de la prolonger. II Ces
desseins de l'Empereur ne furent connus que par le Général en chef et ne se
répandirent guère dans l'armée. S'ils eussent été devinés, ils auraient sans
doute éveillé plus de surprise que rencontré d'adhésion. Les deux derniers
mois du siège avaient été remplis par des travaux et des combats sans
relâche, où la grandeur de l'enjeu faisait oublier la fatigue. Le but une
fois atteint, tous cédèrent à une immense lassitude, assez semblable à
l'abattement qui suit la fièvre. Surtout la tristesse de tant de deuils
pénétra jusqu'aux âmes les plus insensibles. Peu après l'assaut, le
commandant en chef alla voir Bosquet blessé. « Nous avons Sébastopol, lui
dit-il, mais nous l'avons payé bien cher[2]. » Bien cher, en effet ! Cinq
généraux avaient succombé, les généraux de Marolles, de Pontevès, de
Saint-Pol, Rivet, Breton ; sept autres étaient blessés. Dans chaque régiment,
on eût dit que la mort s'était plu à choisir les plus pures et les plus nobles
victimes. A quelques jours de là, comme on célébrait les funérailles d'un des
officiers de son état-major, le cœur de Pélissier, pourtant si dur, éclata :
il s'avança vers le cercueil : « Pleurons, dit-il..., séparons-nous »,
et sa voix se perdit dans un sanglot. 1.635 tués, 1.400 disparus, 4.500
blessés, tel était pour nous le bilan de la journée du 8 septembre[3]. Les Anglais avaient près de
2.500 hommes hors de combat. Les Russes avouèrent une perte totale de plus de
12.000 hommes. Autour de Malakoff, des deux Redan, du bastion Central, plus
de 20.000 soldats avaient donc versé leur sang. C'était trop, beaucoup trop,
pour une guerre purement politique, sans haine, sans rivalité nationale.
Sébastopol semblait le prix de la lutte. La ville conquise, tout parut
terminé. De là, dans nos camps comme dans les camps ennemis, une sorte de
détente, d'apaisement, et bientôt, même chez les plus fermes, un désir sans
bornes de revoir la famille et la patrie. A toutes ces impressions se
joignait pour le général en chef un motif plus puissant de ne pas pousser à
fond l'entreprise : justement fier de son magnifique succès, il ne lui
convenait pas de le compromettre par des opérations ultérieures ; il ne se
dissimulait point les dangers d'une marche offensive, et savait à merveille
que sur les hauteurs de Mackenzie les Russes étaient aussi inexpugnables que
nous l'étions nous-mêmes sur le plateau de Chersonèse. La
guerre continua donc, mais mollement, avec des coups qu'on se portait comme à
regret et qu'on ne s'appliquait plus à rendre mortels. Des forts du nord, les
Russes lançaient quelques bombes sur Sébastopol, mais ces projectiles, fort
incommodes pour les curieux ou touristes qui visitaient la cité en ruine,
faisaient peu de victimes. Le 29 septembre, non loin d'Eupatoria, au village
de Koughil, le général d'Allonville, avec trois régiments de cavalerie
secondés par quelques bataillons égyptiens, dispersa dix-huit escadrons
russes et plusieurs solfias de Cosaques. Un peu plus tard, un corps
expéditionnaire moitié français, moitié anglais, fut embarqué tant à Kamiesch
qu'à Balaklava et, le 17 octobre, s'empara de la forteresse de Kinbourn à
l'extrémité du golfe du Dniéper. A ces opérations secondaires et limitées, se
joignirent les travaux nécessaires, soit pour consolider nos campements, soit
pour préparer nos quartiers d'hiver dans le cas où l'évacuation serait encore
éloignée Les tranchées se comblaient, et ce n'était pas une mince besogne ;
car celles-ci, mises bout à bout, auraient présenté, selon les calculs des
officiers du génie, un développement de près de 80 kilomètres[4]. On recensait le matériel
trouvé dans Sébastopol. Kamiesch, devenue tout à fait une ville, était mise
en état de défense. Quelques régiments étaient rapatriés, et non sans que
leur sort excitât l'envie. Les vides étaient, d'ailleurs, comblés par de
nouveaux arrivants ; car, malgré la prise de Sébastopol, les embarquements ne
cessaient pas à Marseille. Les Anglais, instruits par la leçon de l'hiver
précédent, s'appliquaient fort à se préserver des intempéries prochaines :
leurs vaisseaux mettaient à terre de confortables baraques, amenaient des hommes
de peine, débarquaient des vivres, des médicaments, des médecins. Les nôtres
n'étaient point pourvus avec autant d'abondance : mais, durant ces mois d'automne,
l'état sanitaire fut satisfaisant, et on se flattait qu'aucune nouvelle
épreuve ne surviendrait. C'est ainsi que sur le plateau de Chersonèse et dans
la vallée de la Tchernaïa, une demi-sécurité avait succédé à l'acharnement de
la guerre. Un jour cependant, un événement survint qui rappela les scènes
terribles du siège. Le 15 novembre, le parc du Moulin sauta avec un immense
chargement de poudre, de cartouches, de projectiles, sans qu'on pût connaître
la cause de l'explosion. La catastrophe fut aussi meurtrière qu'un combat :
59 hommes furent tués, 225 blessés. Cette
activité ralentie, cette sorte d'armistice anticipé, ne répondait guère aux
prévisions de l'Empereur. A la fin d'octobre, les contingents réunis des
alliés, accrus sans cesse loin qu'ils fussent diminués, s'élevaient à près de
200.000 hommes. Comment de pareilles armées resteraient-elles inutilisées ?
Pélissier, fort de son succès, objectait, dans ses rapports à son souverain,
les formidables positions des Russes, laissait entrevoir une longue série de
combats sanglants et stériles. « J'attaquerai si vous l'ordonnez »,
ajoutait-il avec une soumission feinte. Le 15 novembre, arriva de Paris une
dépêche plus impérieuse que les autres. Mis en demeure de communiquer ses
vues, le commandant en chef français exposa enfin son plan, plan modeste, qui
laissait peu au hasard, mais ne sacrifiait aucun des résultats obtenus. «
Voici ce que je crois sage et utile : la Chersonèse, Kinbourn et Kertch bien
gardés, et la Russie bloquée sur ses rivages[5]. » Le maréchal réservait
aux troupes ottomanes ou anglaises quelques diversions accessoires aux
extrémités de l'Empire moscovite : « Il faut, disait-il, insurger la
Circassie, couvrir les frontières de la Turquie d'Asie et menacer les
possessions russes qui débordent vers la Perse. » Quant à la Crimée, il
estimait que toute opération ultérieure serait d'un succès incertain, et que
le succès, même assuré, n'ajouterait rien à la gloire acquise. Il condamnait
énergiquement toute expédition contre Kherson ou Nicolaïef : il eût même
voulu qu'on évacuât Eupatoria. Cependant,
vers la fin de l'année, le général Bosquet, le général de Martimprey, et
plusieurs autres officiers généraux, se trouvaient à Paris. Le duc de
Cambridge s'y trouvait aussi. L'idée vint d'un conseil de guerre qui se
tiendrait sous la présidence de l'Empereur et fixerait le plan de la campagne
future. Pour compléter la réunion, le général de la Marmora fut appelé de
Turin, plusieurs des chefs anglais arrivèrent de Londres. Après une première
conférence, une commission fut nommée pour étudier les projets divers. Cette
commission n'aboutit qu'à un résultat négatif : car toutes les combinaisons
lui semblèrent impraticables ou dangereuses. Eupatoria, ville privée d'eau et
entourée de steppes, n'offrait pas une bonne base d'opération : investir la
Crimée paraissait impossible : s'attaquer à Nicolaïef ou à Kherson, ce serait
retomber dans les sièges : porter une armée en Bessarabie serait plus
aventureux encore ; les Russes battus se retireraient, et jusqu'où les
poursuivrait-on[6] ? — C'est alors que, dans
une conférence ultérieure, l'Empereur exposa ses desseins. Eupatoria, quelles
que fussent les objections, serait le lieu de réunion des troupes et le point
de départ de la nouvelle campagne. Seulement, pour tromper l'ennemi, une démonstration
serait tentée vers Alouschta avec un corps de 16.000 hommes qui pousserait
aussi loin que possible ses tirailleurs. Pendant que l'attention de nos
adversaires serait attirée vers la région montagneuse de l'Est, le gros de
l'armée, concentré à Eupatoria, se dirigerait vers Simféropol, sa droite
appuyée au Boulganak, sa gauche s'étendant jusqu'au Salghir. Simféropol
conquis et les Russes vaincus, la Crimée pourrait être abandonnée avec
honneur. Ce plan
paraît avoir été, sauf quelques retouches, adopté par les Anglais. A quelques
jours de là, le ministre de la guerre mandait au maréchal Pélissier : « Envoyez
sans délai à Eupatoria toutes les troupes qui pourront s'y établir
convenablement... si la paix ne se concluait pas, il faudra reprendre les
hostilités avec la plus grande vigueur dès les premiers jours d'avril[7]. » Si
la paix ne se concluait pas, écrivait le maréchal Vaillant... Le lecteur aura remarqué cette
réserve. Tandis que les généraux mesuraient leurs forces pour de nouveaux
combats, les messagers de conciliation avaient entrepris leur tâche. Déjà
l'œuvre de la diplomatie était assez avancée pour rendre vaines, selon toute
apparence, les combinaisons in extremis de la stratégie. III Cette
paix, tout le monde en France la souhaitait. Les populations rurales, si
dévouées et dociles, s'étonnaient de l'aggravation des charges militaires et,
sans murmurer contre des nécessités qu'elles ne jugeaient point,
s'attristaient profondément de leurs deuils. Les gens d'affaires, engagés
dans de grandes entreprises, calculaient avec dépit quelles fructueuses
occasions de gain la guerre leur ravissait, et, comme le goût de la
spéculation montait très haut, ils avaient jusqu'aux Tuileries de puissants
organes. L'état des finances ne permettait que difficilement de nouveaux
sacrifices. Enfin, après tant de glorieux faits d'armes, l'amour-propre le
plus exigeant avait lieu d'être satisfait. Ces dispositions conciliantes se
reflétaient dans les conversations privées, les articles de journaux, les
discours publics. On vantait les avantages d'une politique magnanime ; on
répudiait toute pensée de mesquins profits ; on jugeait la France assez
grande pour rendre hommage sans jalousie non seulement à ses alliés, mais
aussi par surcroît aux Eusses qu'on traitait moins en ennemis qu'en émules.
Napoléon III lui-même, malgré les plans stratégiques où il se complaisait,
était au fond désireux de déposer les armes, et, s'il songeait à une dernière
campagne, c'était non par goût de conquête, mais pour compléter son triomphe
et le rendre irrésistible. Dès le 15 novembre, la clôture de l'Exposition lui
avait fourni une occasion solennelle d'exprimer ses pensées, et, avec un
habile mélange de modération et de fierté, il avait formulé « le vœu
d'une paix prompte et durable ». Toutefois, en publiant ses intentions
conciliantes, l'Empereur paraissait bien décidé à ne pas séparer son sort de
celui de son allié britannique : or, cet allié était moins insensible au
profit, il avait moins lieu d'être satisfait, et de ce côté pouvait naître
quelque obstacle. Quinze
jours avant la prise de Malakoff, lord Palmerston écrivait : « La chute
de Sébastopol est proche ; alors surgira un danger, danger de la paix, non de
la guerre. L'Autriche tentera de faire prévaloir une paix insuffisante[8]. » Le siège à peine
achevé, la presse anglaise, avec une extrême ardeur, s'était mise à prêcher
de nouvelles entreprises. « A Cronstadt maintenant, » s'écriait le Morninq
advertiser. « La prise de Sébastopol, disait le Times, n'est
qu'une opération préliminaire ». Le 9 novembre, au banquet
d'installation du lord-maire, Palmerston avait accentué ces dispositions
belliqueuses. Certaines correspondances révèlent en quels projets s'égarait
alors l'opinion britannique. On songeait à enlever à la Russie la Bessarabie
et la Crimée ; quelques-uns imaginaient de donner cette dernière province à
la Sardaigne, qui la posséderait comme jadis l'avaient possédée les Génois[9]. Tandis que les Français
mettaient une sorte de coquetterie à rehausser leur valeur par celle de leurs
adversaires, nos alliés, moins courtois, énuméraient complaisamment les défaites
des Russes. Plusieurs causes entretenaient chez les Anglais cet état
d'esprit. Leurs succès étaient moindres que leurs espérances, moindres
surtout que leurs ressources. Il leur déplaisait de finir sur un échec. Pris
au dépourvu quand la guerre avait commencé, ils avaient subi pendant le
premier hiver les conséquences de leur organisation défectueuse ; mais, comme
peut le faire un peuple actif, avisé, riche au point de ne compter avec
aucune dépense, ils avaient réparé leur imprévoyance passagère, recruté des
hommes et, dans tous les services, assuré l'abondance jusqu'à la profusion.
Volontiers ils eussent continué la guerre pour ne point perdre tous ces
coûteux préparatifs, et, comme le fardeau de la conscription ne pesait point
sur eux, rien ne tempérait leur zèle. La France semblait bien facile à
contenter, et on raillait un peu la hâte des gens de Bourse à bâcler à tout
prix un arrangement. « La passion de la paix, écrivait le prince Albert, a
infesté le marché français[10]. » Cependant Napoléon III,
dans une correspondance directe avec la reine Victoria, s'efforçait de faire
prévaloir à Londres des vues modérées, et, quelles que fussent ses
combinaisons stratégiques, conseillait, non de prolonger la lutte, mais de la
terminer. Souvent aussi l'Empereur — et ce n'était pas une de ses moindres
habiletés — laissait entendre que, si la guerre se prolongeait, il faudrait
lui donner un but plus national, et alors, avec le vague qui lui était
habituel, il parlait de l'Italie, de la Pologne, des bords du Rhin[11]. Par là il refroidissait fort
l'ardeur des ministres anglais, visiblement effrayés de telles perspectives.
Le gouvernement de la Reine, moins âpre que le public, se gardait bien,
d'ailleurs, de repousser d'une façon péremptoire les avis de l'Empereur. Seulement
il formulait une double réserve : il demandait que, si des propositions
étaient communiquées à la Russie, celle-ci fût tenue d'y répondre par une
adhésion pure et simple, et non par des contre-propositions ; il demandait,
en outre, que rien ne fût décidé en dehors de l'Angleterre, qui serait
consultée au même titre que la France[12]. Dans
ces conjonctures, le dénouement dépendait surtout de la volonté du Czar. A
Saint-Pétersbourg, le premier souci du gouvernement russe avait été non de
voiler la défaite, mais de la grandir à l'égal d'une victoire. Dans les jours
qui suivirent l'évacuation de Sébastopol, les proclamations de l'Empereur et
celles du prince Gortchakof avaient toutes porté la même empreinte :
c'étaient des remerciements émus aux cc soldats de la foi orthodoxe ; »
c'était une résignation hautaine, mais tempérée par la joie d'un immense
devoir héroïquement accompli ; c'était l'assurance que cette terre de
Chersonèse n où Vladimir avait reçu le baptême ii ne serait jamais
abandonnée. Les débris de Sébastopol fumaient encore quand Alexandre II était
arrivé à Nicolaïef ; de là il s'était rendu en Crimée et, du haut du fort du
Nord, avait pu contempler les ruines qui échappaient à son empire. Les revues
qu'il passa, les acclamations qui l'accueillirent, ses exhortations qui
révélaient une confiance encore entière dans ses ressources et dans le
secours divin, tout paraissait indiquer plus d'obstination que de
découragement. Telle était la surface. Mais les résolutions étaient moins
assurées que ne l'eût fait croire tout cet appareil mystique et guerrier. En
réalité, les nouvelles levées étaient trop jeunes, encore inexercées,
incapables d'entrer de suite en campagne. Les embarras financiers égalaient
les difficultés militaires En outre, si le vieux parti moscovite inclinait à
la résistance, les classes moyennes et éclairées cédaient à d'autres
inspirations. Là régnait une réaction très vive contre le système autoritaire
si longtemps pratiqué par l'empereur Nicolas. L'insuccès de la guerre avait
dissipé bien des illusions, dévoilé bien des abus, ébranlé la confiance dans
des institutions acceptées jusque-là sans murmure Dès cette époque,
circulaient par copies manuscrites des caricatures, des satires, des
pamphlets, qui tous dénonçaient le formalisme bureaucratique de l'ancienne
routine militaire, raillaient les excitations du clergé si ardent à prêcher
la lutte, vantaient la diffusion de l'instruction et le développement des
chemins de fer, ébauchaient en traits indécis encore tout un programme de
réformes. Peu à peu un nouvel aliment s'offrait ainsi à la nation lassée (le
combats Alexandre ignorait d'autant moins ces tendances qu'elles répondaient
à ses propres vœux et que la guerre n'était pour lui qu'une des charges de
l'hérédité paternelle. La paix, la Russie ne pouvait ni ne voulait la
demander, mais elle prêterait l'oreille à quiconque en suggérerait les
termes. Le prince Alexandre Gortchakof, alors ambassadeur de Russie à Vienne,
avait traduit dans un langage original cette position de son pays. « Les
événements, disait-il, ont condamné la Russie à être muette, non pas à être
sourde. » Sourde ! il eût fallu qu'elle le fût vraiment pour ne pas entendre
le croissant murmure des négociateurs de toute sorte qui, par humanité,
intérêt, ou désir d'importance, allaient, venaient, s'agitaient et songeaient
à s'interposer entre les parties. Ce
furent d'abord des intermédiaires officieux qui appartenaient à des cours
secondaires et s'attachaient à rassembler des impressions sans aucune
ambition de formuler un programme définitif. L'Exposition universelle, en
attirant à Paris pendant l'automne un grand nombre de visiteurs, avait
favorisé ces premiers pourparlers. Chaque étranger illustre ou simplement
notable était reçu par l'Empereur et, s'il recueillait quelques confidences,
s'empressait de les transmettre à sa cour, au moins à titre d'indice. Vers la
fin d'octobre, M. de Pfordten, premier ministre de Bavière, personnage assez
remuant et qui aspirait à représenter en Allemagne la politique des États
moyens, M. de Pfordten était venu à Paris. Deux fois, il avait vu Napoléon
III, et, comme il passait à Francfort en regagnant son pays, il n'avait pas
manqué de faire connaître le résultat de ces entretiens. Le langage de
l'Empereur, calculé sans doute à dessein, était à la fois modéré pour le
présent, inquiétant pour l'avenir. « Je désire la paix, avait-il dit. Si la
Russie consent à la neutralisation de la mer Noire, je la ferai malgré les
objections de l'Angleterre. Mais si, au printemps, on n'arrivait point à
s'entendre, je ferais appel aux nationalités, notamment à la nationalité
polonaise. La guerre aurait pour base, non plus le droit européen, mais
l'intérêt égoïste des divers États[13]. » — Dans le même temps, M. de
Beust avait, lui aussi, visité l'Exposition universelle. Quoiqu'il ne fût
alors que le premier ministre de la petite cour de Dresde, il était déjà un
personnage très connu, souvent consulté et dont le rôle dépassait les
étroites frontières de sa patrie. « Ses circulaires sont excellentes,
disait de lui ironiquement M de Bismarck ; elles seraient meilleures encore
si la Saxe n'était point si petite[14]. » Avant de se rendre à Paris,
il avait vu M. de Brunnow, et celui-ci lui avait laissé entendre que la
Russie consentirait à traiter si on ne lui demandait ni cession de territoire
ni indemnité. M. de Beust ayant soumis ces pensées à la cour des Tuileries,
Napoléon III lui avait répliqué, comme à M. de Pfordten, que la
neutralisation de la mer Noire était son principal et presque son unique
souci. Aussitôt le ministre saxon s'était hâté d'écrire à M. de Nesselrode et
avec une insistance qu'autorisaient des relations personnelles, l'avait
exhorté à profiter de ces dispositions bienveillantes. Le sacrifice réclamé
serait, disait-il, bien peu de chose, et, en fait, on ne pourrait empêcher bien
longtemps une puissance de 80 millions d'âmes d'entretenir une escadre sur
les mers qu'elle domine. « Je suis certain, ajoutait M. de Beust avec
son ordinaire finesse, que dans dix ou douze ans, un diplomate se trouvera
pour proposer de revenir au statu quo ante bellum[15]. » — Bientôt les pourparlers,
sans se formuler encore en propositions précises, prirent plus de
consistance, et, au mois de décembre, un négociateur officieux partit de
France pour Saint-Pétersbourg. C'était M. de Seebach, ministre de Saxe à
Paris. M. de Seebach était chargé depuis la guerre des intérêts des sujets
russes, et ce rôle le mêlait souvent aux affaires des belligérants : il était
le gendre de M. de Nesselrode : en outre, il jouissait d'un crédit particulier
auprès d'Alexandre II, qui depuis longtemps le connaissait et l'appréciait.
M. de Seebach trouva le Czar fatigué de la guerre, attristé des charges de
son peuple, visiblement désireux de rompre avec la politique exclusive de son
prédécesseur et de tourner vers les réformes intérieures l'activité de son
règne. Toutefois il se montrait très susceptible à l'endroit des concessions,
et estimait que l'honneur d'une défense comme celle de Sébastopol ne
permettait pas de le traiter en vaincu. Alexandre II se jugeait d'autant plus
fondé à parler de la sorte qu'un avantage important venait de couronner ses
armes. En Asie, la forteresse turque de Kars, défendue par le général anglais
Williams, avait été, le 27 novembre, réduite à capituler ; et cet événement,
qui devait bientôt favoriser l'œuvre de pacification en permettant à
l'amour-propre du Czar de traiter après un succès, semblait à la première
heure une sorte de revanche de Sébastopol perdue. Sur ces
entrefaites, ces discrets pourparlers se perdirent dans une négociation
officielle, négociation, à certains égards, peu adroite, et qui compromit
fort la paix du monde avant de la rétablir tout à fait. L'échec
des conférences de Vienne avait ravi à l'Autriche son rôle de médiatrice. La
prise de Sébastopol lui avait rendu l'espoir non seulement de retrouver son
crédit diminué, mais de bénéficier de la paix comme si elle eût pris part à
la guerre. Le 10 septembre, M. de Buol, comme il descendait de Gastein et
arrivait au bourg de Gölling, avait appris la grande nouvelle : aussitôt, son
confiant optimisme avait éclaté. « Nous avons, s'était-il écrié en
s'adressant à M. de Beust, les Principautés danubiennes dans notre poche[16]. » L'événement n'avait pas
tout à fait justifié cette présomption, et bien des jours s'étaient écoulés
avant que l'Autriche pût exercer sa vocation d'arbitre. Se décidant à offrir
ce qu'on ne lui demandait qu'à demi, elle avait enfin formulé et transmis à
Paris un projet de conditions. L'Angleterre, non consultée, s'était répandue
en plaintes : lord Palmerston avait même laissé entendre qu'il continuerait,
s'il le fallait, la lutte avec le seul secours de la Turquie[17]. Ce grand courroux une fois
calmé, il avait été convenu, d'un commun accord, qu'on reprendrait comme base
les quatre points avec leur rédaction primitive, c'est-à-dire avec la
clause de la neutralisation de la mer Noire. Deux articles furent
ajoutés, l'un qui stipulait une légère rectification de frontière au profit
de la Moldavie, l'autre qui autorisait les puissances alliées à formuler, si
elles le jugeaient bon, quelques conditions supplémentaires dans l'intérêt
européen. En cas de refus, l'Autriche s'engageait non encore à une
coopération armée, mais à rompre toute relation diplomatique avec la Russie. M.
Valentin Esterhazy, ambassadeur d'Autriche auprès du Czar, partit chargé du
message. Il arriva vers la fin de décembre à Saint-Pétersbourg, où il se
trouva en même temps que M. de Seebach. A ne
prendre que leur texte même, ces conditions étaient bien débonnaires, et, à
moins d'un désintéressement tout à fait inouï dans les fastes de la
politique, les alliés ne pouvaient recueillir un plus modeste fruit de leur
victoire. Mais tout ce qui venait de Vienne avait alors le don d'irriter à
Saint-Pétersbourg. La perspective d'une rectification de frontière, si
insignifiante qu'elle fût, déplut fort. En outre, le droit de faire rentrer
dans le programme des objets étrangers aux quatre points ne laissait pas de
causer quelque inquiétude. Autant M. de Seebach avait trouvé un accueil
empressé, autant M. Valentin Esterhazy rencontra de froideur. Au commencement
de janvier, le cabinet russe répondit par des contre-propositions. Il agréait
les quatre points, mais n'admettait rien au-delà. Assurément les divergences
n'étaient pas grandes, mais ce n'était point l'acceptation pure et simple
voulue par les puissances occidentales. Entre adversaires, très chatouilleux
sur leur honneur et très obstinés à se maintenir chacun sur son terrain, on
put croire que la guerre allait se rallumer. A Paris, l'émotion fut extrême.
Le 11 et le 12 janvier, une forte baisse de bourse témoigna de= anxiétés
publiques. C'est vers ce temps-là que se rassemblaient, aux Tuileries, les
grands conseils militaires dont nous avons parlé. Le public n'ignorait pas
ces conciliabules et en concluait, avec un découragement profond, que la
paix, naguère probable, se trouvait plus éloignée que jamais. L'accord
se fit cependant, et à l'heure où on ne l'espérait presque plus. La Prusse,
immobile depuis une année, jugea que son intérêt personnel, le seul qu'elle
écoutât, exigeait son intervention immédiate. Dans l'éventualité d'une
coalition contre la Russie, il était difficile qu'elle demeurât neutre, non
moins difficile qu'elle prît les armes pour l'un ou l'autre parti. Une lettre
de Frédéric-Guillaume, lettre, dit-on, très instante, arriva à
Saint-Pétersbourg et conjura le Czar de céder. Alexandre II n'avait point
l'humeur inflexible de son père. Ce qui était en jeu, ce n'était point son
honneur depuis longtemps sauvegardé, mais tout au plus son amour-propre.
Devant cette réprobation unanime de l'Europe, devant les remontrances de la
Prusse elle-même, jusque-là si complaisante, le jeune empereur se troubla.
Toutes les nouvelles qu'il recevait de l'intérieur de son empire lui
démontraient, d'ailleurs, l'opportunité de traiter. Les instructions du comte
Esterhazy lui prescrivaient d'attendre, jusqu'au 18 janvier, la réponse à ses
propositions Le 16, des dépêches transmises de Saint-Pétersbourg à Vienne et
aussitôt communiquées dans toutes les capitales, annoncèrent que la Russie
acceptait le projet autrichien et l'acceptait sans réserve. En
France, les inquiétudes des derniers jours rendirent plus vive encore la joie
publique. Seul, parmi tous les organes de la presse, le Siècle fit
entendre une voix discordante, se plaignit qu'on n'eût stipulé ni pour la
Pologne, ni pour l'Italie, et formula l'espoir que ces questions, négligées
dans les préliminaires, seraient débattues dans le traité général[18]. En Angleterre même, la
satisfaction l'emporta sur l'esprit de dénigrement. A la vérité, le Times
engagea ses compatriotes à se méfier des artifices de la Russie qui, sans
doute, reprendrait en détail ce qu'elle concédait en bloc. « Nous pouvons
payer et nous pouvons combattre », ajoutait-il à quelques jours de là
avec un redoublement d'acrimonie. Mais cette malveillance soupçonneuse
trouvait de moins en moins d'écho. Le gouvernement russe, quoi qu'on pût
craindre de lui, ne retira aucune de ses concessions. Bien au contraire, il
se plut à dissiper toute équivoque, et, dans un article du Journal de
Saint-Pétersbourg, précisa de nouveau avec la plus loyale netteté
l'étendue de ses sacrifices. Le 1er février, un protocole signé à Vienne
constata l'accord de toutes les parties. C'étaient, à proprement parler, les
préliminaires de la paix. IV Paris
avait été désigné pour le siège du Congrès qui discuterait le traité
définitif. Dès le milieu de février, les plénipotentiaires commencèrent à
arriver. Ce fut d'abord M. de Brunnow, l'un des plus fins parmi les Moscovites,
l'un de ceux qui connaissaient le mieux toutes les subtilités de la langue
diplomatique. Puis ce fut le comte Orlof, premier plénipotentiaire russe, nom
illustre entre tous dans son pays, chargé de dignités autant que d'années.
Les Parisiens se montraient volontiers ce vieillard de haute taille et de
grande mine, et se le montraient avec une curiosité sympathique : car à nos
alliés nous préférions déjà nos ennemis, et ceux-ci, avec l'insinuante
souplesse familière à leur race, ne négligeaient rien pour accentuer cette
impression. Bientôt survint le chef du Foreign Office, lord Clarendon,
justement soucieux de prévenir une union trop intime entre Français et
Russes, et de ne pas laisser réduire à néant les fruits déjà si minces de la
victoire. Sur ces entrefaites, les journaux annoncèrent l'arrivée de M. de
Buol, fastueux comme toujours. Chemin faisant, il s'était arrêté à Francfort,
sans doute pour laisser à M. de Bismarck, ministre prussien près la
Confédération, le temps de le crayonner. « M. de Buol est ici, écrivait-il le
14 février ; tout le troupeau de la Diète va lui rendre ses hommages ; je ne
me suis pas mêlé aux Dii minorum gentium. » Il le vit pourtant le
lendemain, le trouva « d'une amabilité extraordinaire ». Le chef du
cabinet autrichien lui exprima « l'ardent désir » que la Prusse fût
admise au Congrès : si, malgré tous ses efforts, elle ne devait pas y
figurer, on pouvait être certain que lui Buol défendrait les intérêts
prussiens avec autant de chaleur que ceux de l'Autriche elle-même. M. de
Bismarck ne manqua pas de rendre compte de l'entrevue. « Je voudrais,
ajouta-t-il, être une heure seulement dans ma vie le grand homme que Buol
croit être tous les jours, et ma gloire serait établie à jamais devant Dieu
et devant les hommes[19]. » Peut-être le portrait ne
doit-il être accepté qu'à correction. En tout cas, une si tranquille
satisfaction eût montré, dans le chef du cabinet de Vienne, plus d'optimisme
que de clairvoyance : car le sort allait le mettre en présence de la Russie
irritée, de l'Angleterre à demi satisfaite, de la France courtoise plutôt que
sympathique. Pour comble de déplaisir, il verrait s'asseoir, non loin de lui,
à la table du congrès, le représentant de la Sardaigne. M. de Cavour, en
effet, s'acheminait vers Paris, modeste comme il convenait à une fortune
naissante, silencieux, mais attentif aux occasions, aussi ardent à réclamer
son salaire que la France était prompte à tout abandonner, plein de projets
gradués qu'il évoquerait tour à tour ou laisserait dans l'ombre suivant la
bienveillance ou la froideur de l'Europe. De tous ces diplomates, le moins en
vue était, à coup sûr, le ministre de la Porte, Ali-Pacha. Si nous en croyons
un observateur perspicace de ce temps-là, c'était cependant « un Turc comme
il y en a peu, petit, maigre, avec un doux regard, parlant parfaitement le
français, habile, bien informé, éclairé, honorable[20] ». L'esquisse eût-elle été
fidèle, ces dons ne pouvaient être que stériles. L'empire ottoman, cause
première de la guerre, était oublié, et les lauriers de Silistrie s'étaient
fanés au point de ne plus refleurir. A l'inverse du Piémont, la Turquie
luttait, non pour gagner, mais pour ne pas perdre, et encore était-il certain
que ce qu'elle conserverait aujourd'hui lui serait, dans l'avenir, arraché
par lambeaux. A chacun des plénipotentiaires était adjoint l'ambassadeur
ordinaire accrédité à Paris ; c'était pour l'Angleterre lord Cowley, pour
l'Autriche M. de Hubner, pour la Sardaigne M. de Villamarina, pour la Turquie
Méhemmed-Djémil-bey. M. Walewski, ministre des affaires étrangères, et,
au-dessous de lui, M. de Bourqueney, représentaient la France. Tel était le
personnel du congrès. La
première séance eut lieu le 25 février au ministère des affaires étrangères.
La présidence fut déférée d'un accord unanime à M. Walewski. M. Benedetti,
directeur des affaires politiques, fut commis à la rédaction des
procès-verbaux. Un armistice fut aussitôt conclu jusqu'au 31 mars, et la
nouvelle en fut, sur l'heure, communiquée aux quartiers généraux. Après ces
préliminaires, la discussion commença. C'est à
propos du régime de l'Euxin que les conférences de Vienne avaient échoué.
Depuis ce temps, la prise de Sébastopol avait anéanti sur ces rivages la
puissance navale de la Russie, et nos ennemis avaient eux-mêmes détruit ce
qui restait de leur flotte. Exclure de ces eaux intérieures tous les navires
de guerre, sauf les bâtiments légers destinés à la protection du commerce,
proscrire le rétablissement de tout arsenal maritime, c'était reconnaître en
principe un état de choses déjà existant en fait. La neutralisation de la mer
Noire fut donc proclamée sans aucune objection de la part de nos adversaires.
Ils se contentèrent de revendiquer au profit du port de Nicolaïef, creusé au
confluent du Boug et de l'Ingoul, le droit de construire les bâtiments de
petite dimension destinés à la police des côtes, et cette prétention parut si
légitime que les Anglais eux-mêmes n'hésitèrent pas à l'accueillir. — Ce
premier succès faisait bien augurer du reste. La condition des chrétiens
dans l'Empire ottoman avait été la première cause de la guerre et devait
naturellement fixer dès le début l'attention du Congrès. Déjà un décret du
Sultan, devançant l'œuvre des conférences, avait accordé à chaque communion
le libre exercice de son culte. Les plénipotentiaires abordèrent cette
question dès le 28 février, mais l'abandonnèrent ensuite et n'y revinrent que
dans la séance du 25 mars. Ils adoptèrent alors la rédaction suivante qui
devint l'article 9 du traité : « Sa Majesté Impériale le Sultan, dans sa constante
sollicitude pour le bien-être de ses sujets sans distinction de religion ni de
race, ayant octroyé un firman qui, en améliorant leur sort, consacre
également ses généreuses intentions envers les populations chrétiennes de son
Empire, et voulant donner un nouveau témoignage de ses sentiments à cet
égard, a résolu de communiquer aux puissances contractantes ledit firman,
spontanément émané de sa volonté souveraine. Les puissances contractantes
constatent la haute valeur de cette communication. Il est bien entendu
qu'elle ne saurait, en aucun cas, donner le droit auxdites puissances de s'immiscer
soit collectivement, soit séparément, dans les rapports de Sa Majesté le
Sultan avec ses sujets, ni dans l'administration intérieure de son empire.
» — La question de la navigation du Danube fut également résolue sans
débat irritant. Il fut convenu qu'à part les règlements de police et de
quarantaine, aucun obstacle ne serait apporté au libre transit par la voie du
fleuve. Une commission fut instituée pour régler les détails qui échappaient
à l'œuvre nécessairement générale du congrès. — Quant aux Principautés
danubiennes, l'ancien protectorat russe fut aboli, et on convint que ces
provinces jouiraient d'une entière indépendance, sous la suzeraineté de la
Porte. La Moldavie et la Valachie seraient-elles réunies ? Cette question,
tant agitée depuis, fut soulevée, non tranchée : on se contenta de décider
qu'une commission se rendrait sur les lieux et proposerait les bases de
l'organisation future. — Sur un seul point, la discussion s'anima, ce fut à
propos de la rectification de frontière réclamée en Bessarabie. La
cession de territoire était insignifiante, mais blessait au vif
l'amour-propre moscovite. Il en coûtait à la Russie de ne plus toucher au
Danube sur aucune partie de ses limites. Le 8 mars, le baron Brunnow offrit
de renoncer aux îles du Delta et de raser les forts d'Ismaïl et de
Kilia-Nova. Cette proposition ne fut pas accueillie. Le tracé adopté partait
de la mer Noire à l'est du lac de Bourna-Sola, rejoignait la route d'Akerman,
la suivait jusqu'au val de Trajan, passait au sud de Bolgrad, remontait le
long de la rivière de Yalpuk et rejoignait le Pruth. Dans la pensée des
alliés, cette révision de limite n'était qu'une compensation équitable :
toutes les conquêtes de la Crimée étant rendues, il était juste que la Russie
consentît ailleurs à quelques sacrifices. Mais à Saint-Pétersbourg on s'était
un instant flatté que la restitution de Kars, récemment conquise,
dispenserait de tout autre abandon territorial : de là un assez vif dépit,
vif surtout contre l'Autriche qui parlait plus impérieusement que si elle eût
été victorieuse : « Il ne sait pas, M. le plénipotentiaire d'Autriche, disait
un jour le comte Orlof à Cavour avec un sentiment de haineuse rancune, il ne
sait pas combien cette rectification de frontière coûtera à son pays de sang
et de larmes. » Ainsi
s'écoulaient les séances du congrès. Les conférences étaient rarement
longues, ne se tenaient que tous les deux jours, étaient coupées par de longs
entretiens et surtout par beaucoup de fêtes. Dans les conversations privées
se découvraient les véritables dispositions. De la part de tous les
diplomates, c'était une véritable gageure à qui conquerrait les suffrages de
Napoléon III. Gracieux et hospitalier envers tous, le souverain inclinait
visiblement vers la Russie. Certains mots circulaient où se peignaient des
avances poussées jusqu'à la coquetterie. « Eh bien, nous accorderez-vous la
paix ? » aurait dit l'Empereur au comte Orlof. — « Sire, je viens vous la
demander », aurait répliqué le Russe avec une humilité qui ne lui coûtait
guère. Cette intimité si brusque déconcertait fort les Anglais, et leur
raideur un peu rogue témoignait leur dépit. Ce n'était pas que lord Clarendon
eût à se plaindre de Napoléon III ; bien au contraire, la courtoise aménité
du prince le charmait. « Je le trouve, disait-il, de meilleur en meilleur, à
mesure que je le connais davantage[21]. » En revanche, la mauvaise
humeur du ministre britannique se donnait libre carrière vis-à-vis des
plénipotentiaires russes, à qui il reprochait leurs subtilités procédurières.
« Vous avez vécu assez longtemps dans notre pays, disait-il un jour à M. de Brunnow,
pour savoir ce qu'est un special pleader ; eh bien, si toutes les professions
vous manquent, prenez celle-là[22]. » M. de Brunnow n'était point
en reste de plainte et ne jugeait pas moins sévèrement les prétentions
anglaises. « Ils n'avancent d'un pas, répétait-il, que pour reculer de deux[23]. » Quant aux
plénipotentiaires d'Autriche, leur hauteur avantageuse provoquait parfois des
commentaires désobligeants. « Ils parlent comme s'ils avaient conquis
Sébastopol », remarquait dédaigneusement le comte Orlof. Tels étaient
les propos qui s'échangeaient, le soir, clans les embrasures des fenêtres ou sous
le feu des lustres. Pendant ce temps, Cavour allait et venait, parlait peu,
observait tout, profitait de tout, cherchait partout des amis pour son pays.
— Souvent aussi les diplomates oubliaient de médire les uns des autres ; ils
s'entretenaient alors avec abandon des événements de la dernière campagne.
C'était l'heure des confidences, des regrets, des retours rétrospectifs. M.
de Brunnow revenait sur les fameuses ouvertures de Nicolas à sir Hamilton
Seymour, et déplorait que les rapports peu mesurés de cet agent eussent
envenimé les choses. Surtout on écoutait avec intérêt le comte Orlof, qui
racontait tous les détails de la mission Menschikof : il n'hésitait pas à la
qualifier d'insensée et ne manquait pas d'ajouter que la guerre aurait été
évitée si le Czar eût choisi quelque autre messager de ses ordres, et
particulièrement lui-même. Du 14
au 18 mars, les conférences chômèrent. Un grand événement portait ailleurs
toutes les pensées. Marié depuis trois ans, l'Empereur n'avait pas
d'héritier. Déjà l'attente publique mise en éveil avait été déçue. Enfin, au
mois d'octobre 1855, le Moniteur avait annoncé la grossesse de l'Impératrice.
Dans la nuit du 14 au 15 mars, les douleurs de l'enfantement commencèrent et
se prolongèrent assez pour inspirer quelque souci. Le 16 mars, le canon des
Invalides retentit. La population parisienne compta anxieusement les
détonations : vingt et un coups pour une fille, cent un pour un fils. Les
détonations continuant, l'allégresse éclata, grande, spontanée, non seulement
chez les bonapartistes de sentiment et d'intérêt, mais chez tous les amis du
repos public. Un prince impérial, c'était la perpétuité de l'Empire assurée ;
c'était aussi le prince Napoléon écarté, et, aux yeux d'un grand nombre, ce
second avantage égalait au moins le premier. La Providence comblait Napoléon
III de toutes les faveurs à la fois. Il avait la victoire, la paix, un fils,
et, à cette heure, hélas ! passagère, était digne de ces bienfaits par sa
modération et surtout sa bonté. Arrivé à ce point culminant de sa fortune, il
semble que l'ancien exilé d'Arenenberg, l'ancien prisonnier de Ham ait eu
comme une courte vision des destins de sa race. Alors que les acclamations du
pays saluaient l'enfant que, par un touchant ressouvenir de l'ancien régime,
on appelait l'enfant de France, voici par quelles modestes et mélancoliques
paroles l'Empereur répondait aux félicitations du Corps législatif : « Les
acclamations unanimes qui entourent le berceau de mon fils ne m'empêchent pas
de réfléchir sur la destinée de ceux qui sont nés et dans le même lieu, et
dans des circonstances analogues. Si j'espère que son sort sera plus heureux,
c'est que, d'abord, confiant dans la Providence, je ne puis douter de sa
protection en la voyant relever, par un concours de circonstances extraordinaires,
tout ce qu'il lui avait plu d'abattre, il y a quarante ans. Ensuite
l'histoire a des enseignements que je ci n'oublierai pas. Elle me dit, d'une
part, qu'il ne faut jamais abuser des faveurs de la fortune ; de l'autre,
qu'une dynastie n'a de chances de stabilité que si elle reste fidèle à son origine,
en s'occupant uniquement des intérêts populaires pour lesquels elle a été
créée. » Lorsque,
le 18 mars, le congrès reprit ses séances interrompues, il comptait deux
membres de plus. La Prusse n'ayant pas participé à la guerre et n'ayant pas
même, comme l'Autriche, accédé au traité du 2 décembre, il avait d'abord paru
impossible de l'admettre aux stipulations de la paix. L'Angleterre, très
froissée de sa défection, avait surtout contribué à la faire écarter. « Les
grandes puissances, écrivait le prince Albert au roi Léopold, ne peuvent
prendre part au grand jeu de la politique, que si elles ont mis leur enjeu
sur le tapis. » La Russie elle-même, malgré ses protestations apparentes.,
n'était point fâchée que Frédéric-Guillaume, dépourvu de toute autre
alliance, demeurât comme emprisonné sous la protection et dans la clientèle
du Czar. Dans son universelle générosité, Napoléon s'était ingénié à épargner
au monarque prussien cette humiliation. La Prusse avait concouru, en 1841, à
la convention relative à la clôture des Dardanelles ; comme l'examen de cette
convention rentrait dans le programme des conférences, M. Walewski, le 28
février, avait proposé à ses collègues qu'une invitation fût adressée à
Berlin en vue de cet objet spécial. L'invitation, partie le 10 mars, fut
acceptée aussitôt. Le 16 mars, M. de Manteuffel, premier ministre du roi
Frédéric-Guillaume, arriva à Paris, et, accompagné de M. de Hatzfeld,
s'assit, deux jours plus tard, à la table du congrès. Reçu un peu froidement
par ses collègues, M. de Manteuffel fut amplement dédommagé par l'hospitalité
courtoise de l'Empereur. Rien ne fut négligé pour effacer toute trace de
l'exclusion qui l'avait d'abord frappé. Tous les protocoles lui furent
communiqués. Il participa à toutes les réunions jusqu'à la fin du congrès.
Non seulement il figura dans l'acte qui confirmait la convention des
détroits, mais encore il signa le traité général de paix. Le 30
mars, après une séance d'apparat consacrée aux signatures, les
plénipotentiaires se rendirent aux Tuileries pour offrir à Napoléon III leurs
hommages et lui annoncer l'heureux couronnement de leur œuvre. Hasard ou
calcul, ce jour se trouvait être celui où, quarante-deux ans auparavant, les
armées alliées avaient paru sur les hauteurs de Montmartre. L'Empereur
triompha modestement, remercia les plénipotentiaires, formula l'espoir d'un
accord durable. Surtout il se félicita de ce que la paix n'emportait pour la
Russie aucune humiliation. Ne point humilier la Russie, telle était, en
effet, à cette heure, la pensée fixe de Napoléon III. Soit fatigue de la
lutte, soit magnanimité naturelle, soit désir d'une alliance intime, il
poussait le désir de ménager son adversaire au point d'effacer lui-même
toutes les traces trop visibles de ses succès. A quelque temps de là, l'un
des plénipotentiaires du congrès, M. de Bourqueney, disait à M. de Beust : «
Quand on lit le traité du 30 mars, aucun signe apparent ne révèle qui est le
vainqueur, qui est le vaincu[24]. » V L'usage
est, pour les diplomates, une religion, et une religion qui souvent leur
tient lieu de toutes les autres. De tous les usages consacrés par la
tradition, un des plus vénérables consiste à ne se hâter jamais et à
entremêler le travail de beaucoup de diversions. C'est avec lenteur que les
plénipotentiaires du congrès s'étaient réunis : lentement ils poursuivirent
leur œuvre ; lentement ils relurent les articles du traité, les
collationnèrent, pesèrent les mots et la ponctuation même. Peut-être se fussent-ils
départis de ce solennel formalisme s'ils avaient pu voir quels deuils chaque
jour de retard entraînait. Avec
les combats n'avaient point fini les épreuves de l'armée de Crimée. Après un
automne remarquablement beau, la température s'était tout à coup abaissée. Le
froid était bientôt devenu si intense que le thermomètre, en quelques
endroits, avait baissé jusqu'à 24 degrés centigrades. Les tentes ne
fournissaient que des abris insuffisants. Les vieux soldats étaient usés par
les fatigues, les jeunes mal aguerris contre les nouveautés d'une existence
si rude. Pendant l'année précédente, les péripéties de la lutte avaient
entretenu une excitation salutaire. Avec la chute de Sébastopol, cette fièvre
était tombée, et presque tous languissaient d'un désir unique, celui de
retrouver leur foyer. Logés dans des baraques bien closes, surabondamment
munis de vivres, scrupuleusement astreints à toutes les prescriptions de
l'hygiène, les Anglais supportèrent sans perte notable les extrêmes rigueurs
de la saison, et ce second hiver fut pour eux la revanche du premier. Bien
différent fut le sort des nôtres. Dès le mois de décembre, le scorbut, la
dysenterie, les affections de poitrine amenèrent dans les ambulances un
nombre inaccoutumé de malades. Mais ces maux s'effacèrent devant un autre
plus terrible, le typhus. Aux premiers Symptômes, on voulut douter : bientôt
l'hésitation ne fut plus possible. C'était bien ce même typhus des armées
qui, en 1813, après la défaite de Leipzig, s'était montré dans les hôpitaux
des bords du Rhin et avait abattu tant de victimes. L'épidémie détermina en
décembre 323 décès, en janvier 464, en février 1.435, en mars 1.830 ;
puis elle diminua rapidement. Le nombre des typhiques qui succombèrent fut,
en Crimée, de 4.052 et s'élève au chiffre total de 5.689 si l'on tient compte
des évacués qui expirèrent à Constantinople[25]. La statistique est plus
navrante encore si l'on ajoute aux ravages du typhus ceux des autres
maladies. Durant cet hiver funeste, plus de 47.000 hommes entrèrent aux
hôpitaux de Crimée, près de 9.000 y moururent[26]. Le
fléau commençait à décroître, et les premières verdures du printemps
ranimaient un peu les bivouacs attristés, lorsque, le 1er avril, parvint dans
les camps la nouvelle du traité définitif. Les jours qui suivirent furent
consacrés aux fêtes, aux revues, aux récompenses. Anglais et Français
échangèrent des décorations et des médailles. Tandis qu'à Paris l'Empereur
élevait à la dignité de maréchal les généraux Canrobert et Bosquet depuis
longtemps revenus en France, le commandant en chef distribuait des croix et
décernait des grades qui jamais ne furent mieux gagnés. Rien ne s'opposait
plus à ce que Russes et Français fissent succéder aux rigueurs de la guerre
les témoignages de leur mutuelle courtoisie. Sur les hauteurs de Mackenzie,
le général Luders, qui avait succédé au prince Gortchakof, donna à ses
ennemis d'hier le spectacle d'une revue. A ces prévenances, les alliés
répondirent d'abord par un brillant carrousel ; puis, dans une fête militaire
grandiose, ils déployèrent, aux yeux du général en chef russe, les plus beaux
bataillons de leur armée. Chacun s'empressait à parcourir une dernière fois
les lointains rivages que, sans doute, on ne reverrait plus. Les uns
s'engageaient à travers les ruines de Sébastopol, gigantesque amas de
décombres où rien ne subsistait ; car les alliés, peu de jours avant
l'armistice, avaient fait sauter les docks, le fort Nicolas, le fort
Alexandre, et consommé par-là les destructions. Les autres s'acheminaient
vers Kamiesch, ville étrange née de la guerre et destinée à disparaître avec
elle : là s'agitaient les marchands de toute origine, Juifs, Grecs, Levantins
; c'étaient les seuls que la paix déconcertât, car ils avaient fait de grands
approvisionnements et ne se consolaient pas que la source de leurs bénéfices
fût tarie. D'autres, avant de partir, essayaient de fixer par le crayon les
lieux où ils avaient vécu, combattu, souffert. Beaucoup s'occupaient à
rassembler des armes, des débris de projectiles, des souvenirs de toute
sorte, modestes trophées qui orneraient leur demeure et seraient comme les
témoignages de leur vie guerrière. Surtout un pieux empressement conduisait
vers les cimetières : nul ne contemplait sans émotion leur enceinte agrandie,
et la joie du retour s'assombrissait par la pensée de ceux que la terre de
Chersonèse garderait pour jamais. Cependant
la marine déployait toutes ses ressources pour embarquer les hommes, les
chevaux, le matériel. La tâche était pénible et difficile autant qu'ingrate.
On dut meure renoncer à emmener les chevaux, et la plupart furent vendus en
Turquie. L'évacuation commença en avril, se poursuivit en mai, et, vers la
fin de juin, était presque achevée. Tandis que l'administration de la guerre
jugeait l'opération bien longue, les amiraux se plaignaient, au contraire,
que les navires fussent trop chargés[27]. Pélissier avait songé d'abord
à devancer le retour de ses troupes : sur l'avis du maréchal Vaillant, il se
décida à ne partir qu'après tous les autres. Le 4 juillet, Kamiesch et la
Chersonèse furent remises aux autorités russes. Le lendemain, le commandant
en chef prit passage à bord du Roland. Quelques heures plus tard,
Sébastopol axait disparu aux regards de nos derniers soldats. VI Ainsi
finit la guerre de Crimée, expédition modeste à l'origine, qui dériva par
degrés en une immense entreprise. Rarement les hommes mesurent par avance
toute la portée de leurs desseins. Quand l'empereur Nicolas hasardait ses
fameuses confidences à sir Seymour, quand le prince Menschikof étalait à
Constantinople l'insolent appareil de son pouvoir dominateur, quand la France
et l'Angleterre poussaient leurs flottes jusqu'au Bosphore et débarquaient à
Gallipoli leurs premiers régiments, nul, à Saint-Pétersbourg, à Paris, à
Londres, nul n'eût osé prévoir, pressentir, imaginer la grandeur des
sacrifices futurs. L'ambition du Czar était d'ajouter une nouvelle hardiesse
à toutes celles que l'Europe avait tolérées, et de franchir, sans éveiller
trop de colères, une étape de plus dans la voie qui consacrerait le vasselage
de la Turquie La France et l'Angleterre, après une campagne diplomatique
irréprochable (irréprochable surtout pour nous), se flattaient qu'une démonstration militaire
limitée suffirait à couronner les efforts de leurs négociateurs. Cependant
entre Russes et Ottomans, la lutte avait éclaté. D'abord les alliés
cherchèrent leurs ennemis aux rives du Danube. Puis, un peu par hasard, ne
sachant où aller, ils s'embarquèrent pour la Crimée, sans cavalerie, sans
matériel de siège, plus en chercheurs d'aventures qu'en soldats des grandes
guerres. Les meilleures témérités sont celles qui se poursuivent jusqu'au
bout. A l'audace du débarquement, au bonheur d'une victoire ne se joignit pas
la témérité suprême qui peut-être eût conquis Sébastopol. On vit alors une
chose étrange, inouïe, une ville qui se fortifiait en face même de l'ennemi.
De part et d'autre on s'obstina. De 40.000 hommes, les forces françaises
furent portées à 60, 80, 100, 140.000 hommes. Anglais et Russes accrurent
leurs effectifs dans la même proportion. Seuls, les Turcs, pour qui on
combattait, demeurèrent immobiles, faisant les corvées, comptant les coups,
mourant en grand nombre, mais sans gloire, et s'en remettant de tout au
Prophète. Mais était-cc bien pour eux qu'on bataillait ? Des Lieux saints, du
protectorat des églises chrétiennes, de toutes ces causes primitives du
conflit, nul ne se souciait. Quand les enfants se battent pour un jouet, ils
commencent par briser le jouet sous leurs pieds ; puis ils continuent à se
battre. Les peuples ne sont guère plus sages. On se battait sans trop savoir
pourquoi : on ne s'en battait d'ailleurs que mieux. Avec ses à-coups, ses
incohérences, ses révolutions dans le commandement, l'entreprise conserva
jusqu'au bout son caractère d'aventure, mais d'aventure devenue gigantesque
et transfigurée par d'héroïques épisodes. Tout cela dura onze mois, tant
qu'enfin les Russes épuisés nous abandonnèrent, non Sébastopol, mais un amas
de ruines, et de ruines dont le canon de l'ennemi troublait parfois la
possession paisible. La paix
conclue, on put à loisir supputer le prix de la lutte. Les pertes des
Français s'élevaient à 95.000 hommes, 20.000 tués par le feu, 75.000
terrassés par la maladie[28]. 20.000 Anglais avaient
succombé, dont 4.000 seulement dans les combats ou les assauts[29]. Les Sardes n'avaient perdu que
28 hommes tués à la bataille de Traktir ; mais à ce chiffre insignifiant il
faut ajouter plus de 2.000 décès enregistrés dans les hôpitaux, la plupart à
la suite du choléra[30]. Les pertes des Turcs, faute de
données précises, n'ont pu être évaluées, mais on ne les estime pas à moins
de 30.000 hommes, presque tous tombés dans les combats du Danube ou frappés
par les épidémies dans les bivouacs de Crimée. Quant aux Russes, les écarts
des divers rapports ne permettent guère de préciser l'étendue de leurs
sacrifices. Les calculs qui paraissent les plus dignes de foi fixent à
110.000 leurs tués ou leurs morts[31] : évaluation fort incomplète
elle-même, car elle ne comprend pas les victimes du typhus pendant le second
hiver, elle ne comprend pas davantage le nombre certainement immense de ceux
qui succombèrent sur les longues routes de la Russie avant d'atteindre la
Crimée. En résumé, si on rassemble tous les éléments que la statistique nous
fournit, on peut, sans crainte aucune d'exagération, fixer au chiffre minimum
de 300.000 hommes le tribut funèbre que la guerre d'Orient préleva sur les
armées belligérantes. Une
sorte de destin tragique sembla peser sur les acteurs de ce grand drame.
Presque aucun de ceux qui touchèrent aux débuts de l'entreprise n'en vit le
dénouement. L'empereur Nicolas, auteur originaire de la catastrophe, disparut
bien avant les luttes finales. Saint-Arnaud, le premier chef de l'armée
française, ne débarqua en Crimée que pour y vaincre et y mourir ; puis, à
huit mois de distance, la même épidémie qui l'avait emporté coucha lord
Raglan dans le cercueil. Le général Bizot, qui, le premier, ouvrit la
tranchée devant Sébastopol, tomba sous les coups ennemis sans que l'œuvre fût
achevée. Du côté des Russes, Khornilof, Istomine, Nakhimof, les trois
glorieux amiraux en qui se personnifiait la résistance, périrent sur les
remparts bien avant que la défense eût épuisé ses dernières forces. Ceux
mêmes qui ne succombèrent pas cédèrent la place à d'autres, comme si plusieurs
chefs dussent se relayer pour la Lâche. Canrobert, qui succéda à
Saint-Arnaud, fut lui-même remplacé par Pélissier, qui cueillit le fruit de
la victoire : à lord Raglan succéda le général Simpson, qui fut, vers la fin
de la guerre, relevé de sa charge par le général Codrington : au prince
Menschikof succéda le prince Gortchakoff qui, dans les derniers jours de
1855, remit le commandement au général Luders. En France, la même et
singulière fatalité s'étendit à ceux qui, de loin, concoururent à
l'expédition. Le ministre des finances, M. Bineau, qui, en organisant les
emprunts, rendit l'œuvre possible, mourut le 8 septembre, juste le jour de la
prise de Malakoff. Le ministre de la marine, M. Ducos, qui avait présidé à
l'entreprise des transports, succomba à quelque temps de là. Enfin l'amiral
Bruat, commandant en chef de l'escadre destinée à rapatrier l'armée, fut
lui-même foudroyé d'une attaque de choléra presque en vue des côtes de sa
patrie. Tout
fut étrange dans cette guerre ou plutôt dans ce duel. Il se livra en un champ
clos, chacun des deux adversaires étant retranché dans une position
inexpugnable d'où il ne pouvait ni déloger son rival, ni être débusqué
lui-même. Ce champ clos se trouva placé sur un lointain rivage, à l'écart des
routes battues, et comme choisi à dessein pour ne point troubler le repos de
l'Europe, pour n'en point même importuner les réjouissances. Ce fut, non la
grande guerre avec ses larges combinaisons stratégiques, mais, de part et
d'autre, un perpétuel effort contre les distances, contre les éléments,
contre tout ce qui déconcerte les hommes ou les abat. Français et Russes
étaient également isolés de leur pays, les uns par la mer, les autres par les
steppes plus infranchissables que la mer : de là des obstacles sans fin pour
approvisionner les armées, les faire vivre, alimenter la guerre elle-même. On
eut à braver tous les fléaux, l'incendie, les explosions, les frimas, les
tempêtes, le choléra, le typhus. Dans les campagnes ordinaires, les troupes,
aux premières clartés de l'aube, quittent leurs bivouacs ; et les
distractions, la marche, la nouveauté des aspects font oublier les camarades
tombés en chemin : à Sébastopol et sur le plateau de Chersonèse, assiégeants
et assiégés vivaient en face de leurs morts, foulaient chaque jour les lieux
où dormaient leurs compagnons, où peut-être eux-mêmes dormiraient demain. Un
dernier trait distingue cette lutte. Elle éveille cette sorte de curiosité
qu'excitent les choses qu'on ne reverra plus. Elle marque la fin d'un système
: ce sont les derniers jours de la marine à voiles, des canons lisses, des
attaques régulières des places. Elle marque aussi la fin de la vieille
courtoisie militaire : pour la dernière fois, sans doute, on aura vu des
combattants ne rien ajouter aux rigueurs nécessaires, mettre à profit les
intervalles du carnage pour se témoigner avec un enjouement attristé leurs
personnelles sympathies, s'exaspérer souvent contre les obstacles, jamais
contre les hommes. D'autres guerres viendront : aucune ne ressemblera à
celle-là : elles seront marquées d'autres signes, moins meurtrières peut-être
à cause de leur brève durée, mais sombres, cruelles, implacables, soit que la
précision mathématique de l'art moderne ait plus souci de rendre les coups
mortels que de les rendre loyaux ou brillants, soit que la logique assez
sensée de notre âge dédaigne tout ménagement quand la haine a armé les bras,
et juge la guerre elle-même (fût-elle courtoise) inutile ou impie quand aucun ressentiment national
ne couve dans les cœurs. Comme
tous avaient accompli également leur patriotique devoir, tous purent
également se glorifier. — Les Russes ne songèrent ni à cacher leur douleur,
ni à voiler leurs deuils. Sur les hauteurs du Nord, de l'autre côté de la
grande baie, un immense cimetière, bientôt objet d'une virile et tendre
vénération, rassembla les ossements de ceux qui avaient succombé. Là
s'élèvent, en face de Sébastopol, les tombes fraternelles des soldats : au
milieu d'elles, se dresse, par intervalles, quelque monument plus orné,
dernier asile des chefs qui dorment au milieu de leurs compagnons d'armes.
Parmi ceux que le siège épargna, plusieurs jugèrent que le suprême repos leur
serait plus doux sur ce sol sacré et reçurent, à leur tour, dans la vaste
nécropole, la sépulture guerrière dont ils étaient dignes. Pour que rien ne
périt d'un si noble épisode national, le Czar fonda un Musée dit de
Sébastopol où furent réunis tous les souvenirs du siège, où furent consignés
les bulletins des régiments, où sont conservés les mémoires manuscrits,
annales au jour le jour de la défense héroïque. Aujourd'hui encore, d'un bout
à l'autre de la Russie, les marques particulières du respect public entourent
dans leur vieillesse les combattants de Sébastopol. — La Grande-Bretagne, pas
plus que la Russie, ne ménagea à ses morts les témoignages de sa gratitude et
de sa fierté attristée. Elle garde fidèlement ses cimetières qui s'étendent
un peu partout, soit que le hasard l'ait voulu ainsi, soit que les Anglais,
même dans le trépas, aiment à occuper beaucoup de place. Sur le sol de la
mère patrie, se retrouvent les marques d'une pareille sollicitude : à
Saint-Paul, un cénotaphe fut destiné à honorer les victimes d'Inkermann : en
face même de l'Abbaye, une colonne avec une admirable inscription glorifia
les noms des élèves de l'École de Westminster qui « donnèrent leur vie pour
leur pays » : sur la place de Waterloo, un monument fut érigé aux 2.162
soldats de la garde anglaise morts pendant la campagne : enfin, çà et là, sur
les vieux murs des collèges, des inscriptions, souvenirs de l'amitié fidèle,
rappellent la mémoire obscure et touchante de ceux qui sont tombés. Plus
héroïque encore que sa rivale ou son alliée, la France fut moins empressée à
inventorier sa gloire. Au mois de juin 1856, le Sénat ayant demandé qu'une colonne
commémorative rappelât les exploits de l'armée, l'Empereur, par un sentiment
d'économie sans doute excessif, jugea que les charges de l'État ne
permettaient pas un tel dessein. A défaut de monuments fastueux, les
acclamations du retour, l'émotion que provoquèrent les drapeaux noircis ou
déchirés, l'empressement recueilli des services funèbres, tout révéla les
grandes, universelles, profondes sympathies publiques. A chaque foyer se
conservèrent pieusement les pauvres et saintes reliques des glorieux morts.
Surtout les correspondances furent fidèlement gardées. J'ai lu nombre de ces
lettres déjà jaunies par le temps et comme ridées sous la trace des larmes
maternelles. Là revit le meilleur génie de la France. Plusieurs seraient de
purs chefs-d'œuvre, rieuses et émues, vaillantes et douces, fermes et, par
intervalles, amollies de tendresse, traversées de pressentiments que chasse
aussitôt un sourire, toutes colorées d'héroïsme et d'un héroïsme qui
s'ignore, avec des reflets passagers de tristesse, de découragement même qui
les rendent plus vraies, plus humaines, plus touchantes. Je me figure que
Plutarque eût aimé à dire quelques-unes de ces vies obscures, à saisir
quelques-uns de ces fragments et à les animer de sa couleur immortelle. Les
héros de Sébastopol auront des successeurs, niais d'une autre physionomie,
plus positifs, plus scientifiques, d'un relief plus vigoureux, mais moins
délicat, plus absorbés dans le mécanisme d'une direction toute-puissante.
Ceux-là, dans leur champ clos de Crimée, nous apparaissent comme des preux,
des paladins, et les derniers. Eux-mêmes ne l'ignoraient pas et, dans leurs
lettres, raillaient un peu le « donquichottisme de la guerre où ils
étaient jetés ». Leur mort créa des vides qui ne furent point comblés, et
le mot de Thucydide se trouva de nouveau vrai : « Athènes a perdu sa
jeunesse, Athènes a perdu son printemps. » Quel
fut le prix de tant de deuils ? Quel fut le compte des profits de la guerre
de Crimée ? Dès la
fin du congrès de Paris, régna en Europe un sentiment très vif de
l'instabilité de l'œuvre qui venait de s'accomplir. En Angleterre, lord
Palmerston et lord John Russell jugeaient que le résultat dépasserait toutes
leurs espérances si les conditions imposées à la Russie pouvaient être
maintenues pendant dix ou douze ans. En Autriche, le vieux prince de
Metternich écrivait : « Sébastopol ne vaut pas le prix qu'il a coûté »
; et il ajoutait : « C'est la paix, niais ce n'est pas la paix de
l'ordre[32]. » En France, les plus graves
observateurs de la politique, Guizot, Tocqueville, Montalembert, avaient
peine à cacher, au milieu de l'allégresse générale, leurs inquiétudes pour
l'avenir. Avant même que Sébastopol tombât, Bosquet, le plus illustre des
soldats de Crimée, exprimait, en une page prévoyante jusqu'à la prophétie,
ses craintes que tant de travaux ne fussent vains. « De cette guerre,
écrivait-il, la France ne recueillera qu'un peu de gloire ; elle y peut
perdre ses meilleurs soldats, et, par conséquent, ses moyens de résistance à
une invasion russo-allemande, quand elle restera seule, abandonnée par
l'Angleterre dont les intérêts sont différents des nôtres, malgré l'alliance.
Pauvre France ! toujours l'épée à la main, se battant pour Dieu et le droit,
et toujours seule à la fin des luttes, payant les progrès du monde civilisé
du plus pur de son sang et du dernier écu de ses épargnes !... » Malgré
ces sombres pronostics, l'intelligence, faisant effort pour secouer
l'obsédante préoccupation de ce qui suivit, peut se figurer le congrès de
Paris comme le point de départ d'une ère, non pas confuse et troublée, mais
paisible autant que glorieuse. Les traités de 1815 se trouvaient
virtuellement abolis dans leurs stipulations humiliantes ; en revanche, ils
étaient maintenus, rajeunis dans leurs règles salutaires d'équilibre européen
; et, par un singulier retour des choses, c'était à Paris, sous les auspices
du neveu de l'Empereur, qu'ils recevaient leur nouvelle consécration. Par le
fait de sa victoire, par le rayonnement un peu factice, mais très brillant,
de son règne intérieur, par la consolidation de sa dynastie que la naissance
d'un fils semblait assurer, par sa modération magnanime, Napoléon III
devenait, naturellement, en vrai privilégié de la fortune, l'arbitre des
nations. A cette heure unique de sa vie, il lui était permis d'avoir pour
allié en Europe qui il voulait, ou plutôt il aurait eu pour allié l'Europe
entière, à la seule condition de ne point l'inquiéter par ses échappées
dangereuses, de ne point l'attirer dans les courants contraires de ses
capricieuses volontés. A ne considérer que les résultats matériels, les
avantages de l'expédition (le Crimée étaient minces : au contraire, ils
étaient immenses, inappréciables, si cette guerre marquait l'inauguration
d'une politique vraiment pacifique, d'une dynastie vraiment nationale. On
peut le dire -sans crainte, si tel eût été l'avenir, les morts de Chersonèse
n'auraient pas versé pour une cause indigne d'eux les flots de leur sang
généreux. Il y
aurait quelque dérision cruelle à prolonger cette décevante hypothèse. Sur
l'heure même, un incident survint qui la démentit. En
signant le 30 mars le traité de Paris, le congrès n'avait pas cru sa mission
tout à fait épuisée. Autant la guerre avait été sanglante, autant la paix
devait être humanitaire. Pour compléter leur œuvre, les plénipotentiaires
jugèrent bon de faire rentrer dans le droit international certains principes
contestés ou méconnus. Ils déclarèrent donc la course abolie. Ils posèrent
comme invariable règle : 1° que le pavillon neutre couvre la marchandise
ennemie, à l'exception de la contrebande de guerre ; 2° que la marchandise
neutre, à l'exception de la contrebande de guerre, n'est pas saisissable sous
pavillon ennemi. Ils proclamèrent enfin que les blocus, pour être
obligatoires, doivent être effectifs. Jusque-là rien n'était plus louable ni
plus correct. Voici qui le fut moins. — Pendant les conférences, M. de Cavour
était demeuré silencieux. Une seule fois, il avait pris la parole à propos
des Principautés danubiennes. Cette réserve voilait une activité et des
démarches incessantes. Au nom des vingt-huit Sardes tués au combat de
Traktir, le ministre piémontais jugeait naturel que les meilleurs profits de
la guerre fussent attribués à son pays. Comme le congrès ne s'écartait pas
assez vite de son programme, il avait consigné, dans une note du 27 mars aux
représentants de France et d'Angleterre, les doléances de ses compatriotes.
Il dénonçait les vues du gouvernement pontifical, s'élevait contre les
occupations autrichiennes, critiquait surtout le régime des Légations et
demandait qu'elles fussent pourvues d'institutions autonomes. En dépit de
cette invitation directe, le traité fut signé sans que le nom de l'Italie eût
été prononcé. Mais les amis de la Sardaigne reprirent courage quand, à la
séance du 8 avril, M. Walewski engagea ses collègues à échanger leurs
idées sur divers sujets. Le président du congrès commença par parler de
la Grèce et finit en flétrissant les excès de la presse belge. Entre les deux
et comme sous forme incidente, il signala la condition anormale des États
romains, émit un vœu en faveur d'une prochaine évacuation par les troupes
françaises et autrichiennes, se livra enfin à une assez longue critique du
gouvernement napolitain. Ce que M. Walewski venait de dire sous une forme
modérée et en revendiquant même pour l'Empereur le titre de fils aîné de
l'Église, lord Clarendon le répéta sous forme de réquisitoire. Cette
incursion dans un domaine si imprévu avait de quoi surprendre. Que
deviendrait l'indépendance des États si leur régime intérieur pouvait être
débattu sans qu'ils fussent représentés ? Ces sortes d'intervention, si elles
se transformaient en coutume, ne seraient-elles pas fatales aux faibles
toujours soumis aux remontrances comminatoires des forts réunis en congrès ?
Le comte Orlof se récusa, objectant l'absence d'instructions. Le comte Buol
fit de même, se contint d'abord, puis éclata. M. de Manteuffel, voyant qu'il
était permis de parler de tout, se mit à signaler l'état de la principauté de
Neufchâtel qui tenait fort à cœur à son maître. Le Turc, à qui le Pape
importait peu, garda le silence comme à l'ordinaire. Quant à M. de Cavour, il
eût trompé l'attente générale s'il n'eût repris en les accentuant les griefs
déjà développés. Il se garda bien d'y manquer, en sorte que l'acte d'accusation
fut complet. Le 16 avril, un second mémorandum du ministre sarde invita de
nouveau les cabinets de Paris et de Londres à pourvoir à l'état de l'Italie. Ce
serait anticiper sur l'avenir que de raconter ce qui suivit ; ce serait
exagérer la portée de l'incident que de lui attribuer des conséquences
décisives et surtout immédiates. Officiellement, rien ne fut changé dans la
Péninsule ; les notes sardes des 27 mars et 16 avril demeurèrent même sans
réponse. En fait, la Sardaigne avait gagné de puissants protecteurs :
c'étaient la plupart des hommes d'État anglais, amis des nouveautés par haine
du papisme et goût du désordre chez les autres : c'était le prince Napoléon :
c'était, avec plus de réserve, l'Empereur lui-même. La question italienne
avait été solennellement posée, posée en dépit de l'Autriche, posée dans la
plus grave des assemblées, posée sous les auspices de Napoléon III. Autour de
lui et jusqu'aux Tuileries même, M. de Cavour avait entendu murmurer : Il
faut faire quelque chose pour l'Italie. Que serait ce quelque chose ?
Dans l'âme méditative de l'Empereur, cette pensée allait germer, grandir, se
développer à travers toutes sortes d'influences contraires, devenir dominante
au point d'absorber tout le reste, y compris le souci de la patrie française.
Dès lors, adieu la prudence, adieu la modération des premiers jours, adieu le
rêve de cette politique nationale qui aurait pu être le fruit, le fruit
glorieux de la guerre de Crimée et le meilleur que la France pût cueillir.
Une idée fixe obsédera l'âme du souverain et mêlera un élément de confusion
même à ses plus honnêtes, à ses plus patriotiques desseins. Désormais, et
sauf quelques éclaircies de bon sens, l'histoire extérieure du second Empire
pourra se résumer en ces mots du chancelier Oxenstiern à son fils : « Mon
fils, vous serez étonné de voir avec combien peu de sagesse le monde est
gouverné. » FIN DU PREMIER VOLUME
|
[1]
Charles BOCHER, Lettres
de Crimée, p. 120.
[2]
Charles BOCHER, Lettres
de Crimée, p. 146.
[3]
Rapport du maréchal Pélissier, 14 septembre 1855. (Moniteur du 26
septembre 1855.) — Voir aussi Rapport de M. l'intendant général Blanchot, 11
septembre 1855. (Moniteur du 27 septembre 1855.)
[4]
Journal des opérations du génie, p. 445.
[5]
Rapport du maréchal Pélissier au ministre de la guerre, 19 novembre. (M.
Camille ROUSSET,
Guerre de Crimée, t. II, p. 426.)
[6]
Papiers inédits de M. le Général DE MARTIMPREY.
[7]
Papiers inédits de M. le Général DE MARTIMPREY.
[8]
Lettre de lord Palmerston à son frère, 25 août 1855. (The life of Palmerston
by EVELYN ASHLEY, t. II, p. 320.)
[9]
Voir lettre de lord Malmesbury à lord Stanley, 21 octobre 1855. (Memoirs of
an ex-minister, t. II, p. 35.)
[10]
Lettre du prince Albert au baron Stokmar, 19 novembre 1855. (The life of
Prince Consort, by sir Théodore MARTIN, t. III, p. 389.)
[11]
Lettre du prince Albert au baron Stokmar. — Lettre de l'empereur Napoléon à la
reine Victoria, 22 novembre 1855. (The life of Prince Consort, t. III,
p. 385, 394, 395.)
[12]
Lettre de la reine Victoria à l'empereur Napoléon III, 26 novembre 1855. (The
life of Prince Consort, t. III, p. 397-402.)
[13]
Voir Correspondance de M. DE BISMARCK,
t. II, p. 71.
[14]
Lettre de M. de Bismarck à M. de Manteuffel. (M. DE BEUST, Mémoires, t. Ier, p. 155.)
[15]
M. DE BEUST, Mémoires,
t. Ier, p. 161.
[16]
M. DE BEUST, Mémoires,
t. Ier, p. 159.
[17]
Lettre de lord Palmerston à M. de Persigny. (The life of Palmerston, by
EVELYN ASHLEY, t. II, p. 322.)
[18]
Voir le Siècle, 21 janvier 1856.
[19]
Correspondance de M. DE BISMARCK,
t. II, p. 128-136.
[20]
The Greville Memoirs, t. VIII, p. 23.
[21]
The Greville Memoirs, t. VIII, p. 24.
[22]
The Greville Memoirs, t. VIII, p. 24.
[23]
The Greville Memoirs, t. VIII, p. 27.
[24]
M. DE BEUST, Mémoires,
t. Ier, p. 162.
[25]
Tableaux de M. le Dr Scrive, médecin-inspecteur du service de santé des armées.
(Statistique médico-chirurgicale de l'armée de Crimée, p. 278 et 346.)
[26]
SCRIVE, p. 280.
[27]
Voir Rapport du ministre de la guerre. (Moniteur, 25 octobre
1856.)
[28]
Docteur CHENU, Rapport
au conseil de santé sur le service médico-chirurgical à l'armée d'Orient,
p. 579. Le rapport du ministre de la guerre à l'Empereur (Moniteur, 25 octobre
1856) n'évalue les pertes qu'à 69.220 hommes. Cette différence parait tenir en
grande partie à ce que M. le docteur Chenu comprend dans son rapport plus de
15.000 hommes morts de leurs blessures ou de maladies à la suite de leur
rapatriement.
[29]
Déclarations de lord Panmure, secrétaire d'État à la guerre, Chambre des lords,
8 mai 1856. (Parliamentary débates, Third series, t. CXLII, p. 187.)
[30]
Voir déclarations du général La Marmora à la Chambre des députés sarde, 16 mars
1857. (Atti ciel parlementa subalpine, p. 1009.) Voir aussi Etat du
docteur Chenu, d'après les documents fournis par le docteur Antonio
Comisetti, président du conseil de santé de l'armée italienne. (CHENU, Rapport au
conseil de santé, p. 614.)
[31]
Docteur HUBBENETH,
Service sanitaire des hôpitaux de Crimée, appendice n° 2, p. 9.
[32]
Lettre à lady Westmoreland, 24 mai 1856. (METTERNICH, Mémoires, t. VIII, p. 295.)