HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME PREMIER

 

LIVRE IV. — GALLIPOLI ET VARNA.

 

 

SOMMAIRE : I. — Comment, en France, on ne s'habitue que progressivement à l'idée d'une grande guerre : de quelle façon la préparation militaire de l'expédition se ressent de ces incertitudes. — Forces françaises ; forces anglaises : première composition de l'armée d'Orient. — La ville de Gallipoli est choisie comme base d'opérations : premières déceptions : nombreux soucis des chefs ; retards et incohérence des transports.
II. — Opérations militaires des Russes : ils passent le Danube et mettent le siège devant Silistrie. — Omer-Pacha et l'armée turque. — Plan un peu aventuré du maréchal Saint-Arnaud. — Comment et sous l'empire de quelles influences ce plan est abandonné. — Autres combinaisons : les alliés se portent vers Varna. — Levée du siège de Silistrie ; retraite des Russes et vrai motif de cette retraite. — Les alliés : leur étrange situation an point de vue diplomatique et militaire. Que faire ? Les regards se tournent vers la Crimée.
III. — Idée première de l'expédition de Crimée : les instructions de l'Empereur : le maréchal Saint-Arnaud. — Comment la pensée de l'expédition s'affermit en Angleterre : le duc de Newcastle, lord Palmerston, le prince Albert : instructions à lord Raglan : de quelle façon le maréchal Saint-Arnaud s'associe à ce dessein.
IV. — Les épreuves de Varna. — Le choléra : comment il est apporté ; l'épidémie au Pirée, à Gallipoli, à Varna. — Fatale pensée de l'expédition de la Dobroudscha : motifs allégués : départ des troupes : aspect de la Dobroudscha : apparition du choléra : ses affreux ravages ; retraite lamentable et chiffre énorme des pertes. — Choléra dans la flotte. — Incendie de Varna.
V. — Comment, sous l'influence de tant de malheurs, certains chefs militaires sont moins favorables à la descente en Crimée : tristesse et défiance. De quelle façon le maréchal Saint-Arnaud fait triompher sa volonté. Derniers préparatifs. — Composition du corps expéditionnaire : embarquement : esprit qui anime les chefs et les soldats. — Opérations dans la mer Baltique : prise de Bomarsund : cousinent la lutte se concentre en Crimée.

 

I

Depuis une année, la guerre menaçait : depuis l'événement de Sinope, elle était presque certaine. Une si longue attente semblait avoir permis de prévoir à loisir jusqu'aux moindres détails de l'expédition ; et on pouvait conjecturer que l'entrée en campagne suivrait presque sans intervalle la déclaration d'hostilités. Il n'en fut point ainsi. Autant le langage de la diplomatie avait été net, ferme, habilement proportionné à la grandeur croissante du conflit, autant l'action militaire fut, à l'origine, flottante et indécise. On s'était imaginé tout d'abord qu'il suffirait de couvrir Constantinople à l'aide d'une escadre et de quelques troupes de débarquement : plus tard, on songea à former un corps expéditionnaire de quelques milliers d'hommes : puis, les illusions se dissipant un peu, deux divisions furent rassemblées. Le gouvernement se préparait une démonstration imposante bien plus qu'à une grande expédition. « On paraît hésiter entre une diversion et une guerre », écrivait en ce temps-là un observateur attentif de la politique impériale[1]. Le contingent de la classe de 1853 ayant été élevé de 80 à 140.000 hommes, le Moniteur se hâta de rassurer le public : « Tout porte à croire, disait l'organe officiel, que la plus grande partie de cet effectif demeurera dans ses foyers[2]. » L'Empereur se résignait à la lutte, mais avec la pensée de la circonscrire, d'en limiter le dommage, de créer un état qui ne différât pas trop de l'état de paix. De ces préoccupations, honorables en elles-mêmes, résulta une certaine mollesse dans les dispositions militaires, et, si attendu que fût l'événement, on fut surpris par lui quand il éclata. Surtout nul ne devina les sacrifices qu'un prochain avenir imposerait. Imprévoyance doublement regrettable : car, de toutes les guerres, les plus longues, les plus sanglantes, les plus coûteuses sont celles qui, au début, furent insuffisamment préparées ; et puis, si on avait entrevu la tragique grandeur des combats futurs, cette perspective n'eût-elle pas ravivé les dernières négociations à peine closes, et, à Saint-Pétersbourg comme à Paris et à Londres, n'eût-on pas, sous une suprême inspiration d'humanité et de bon sens, désavoué le mot fatal qu'on venait de prononcer ?

Ce n'est qu'après bien des tâtonnements qu'on se décida, en croyant faire beaucoup, à créer un corps d'armée composé de trois divisions. La première fut confiée au général Canrobert, la seconde au général Bosquet, la troisième au prince Napoléon. Une quatrième division, dite de réserve, sous les ordres du général Forey, fut organisée en Provence : à peine formée, elle fut rattachée au reste de l'armée et remplacée par une cinquième division, la division Levaillant, qui elle-même, deux mois plus tard, était prête à être embarquée. La cavalerie se composa d'abord d'une seule brigade, puis d'une division. Le commandement du génie et celui de l'artillerie furent remis, dès le début, à de simples colonels, puis confié aux généraux Bizot et Thiry. C'est ainsi que le corps expéditionnaire se constituait, non tout d'une pièce, mais par accroissements successifs et en vertu d'ordres souvent contradictoires. Dès le 11 mars, un décret impérial avait appelé au commandement en chef le maréchal Saint-Arnaud, connu par les expéditions africaines, plus connu encore par la douteuse aventure du coup d'État, général brillant, actif, mais usé par une longue maladie et ne soutenant que par une énergie factice ses forces épuisées : le maréchal choisit pour chef d'état-major le général de Martimprey, qui le devança à Marseille, et pour premier aide de camp le colonel Trochu, qui ne devait le rejoindre que plus tard : le 15 avril, il quitta Paris, laissant au maréchal Vaillant le portefeuille de la guerre. — Tandis que les Français s'organisaient de la sorte, le chef des forces militaires britanniques traversait Paris et communiquait à l'Empereur les vues les plus récentes du cabinet anglais. Ce chef était lord Raglan, vieillard très respecté de ses concitoyens, d'une loyauté à toute épreuve, glorieusement blessé dans les campagnes du premier Empire, ayant appris la guerre à l'école de Wellington, mais l'ayant apprise si anciennement que peut-être il l'avait un peu oubliée. De Paris, lord Raglan gagna Marseille : de là, il se dirigea sur Malte, où il arriva vers la fin d'avril et où la plus grande partie de ses régiments était déjà rassemblée. A ce début de l'entreprise, les forces anglaises s'élevaient à environ 25.000 hommes : l'effectif des troupes françaises ne dépassait pas 30.000 hommes, mais s'accroissait sans cesse par de nouvelles formations. Telle fut, à son origine, la composition de l'armée alliée. On la désigna bientôt sous le nom d'Armée d'Orient.

Quelle serait, en vue de la guerre future, la base d'opérations adoptée ? A l'extrémité septentrionale du détroit des Dardanelles et presque à l'entrée de la mer de Marmara, s'élève au bord du rivage la ville de Gallipoli. Gallipoli possédait une bonne plage de débarquement : placée entre deux mers, elle était facile à ravitailler : elle n'était pas moins aisée à défendre, car elle était située sur une presqu'île, et quelques travaux exécutés à la gorge de l'isthme suffiraient à la rendre inabordable : elle était enfin assez voisine de Constantinople pour qu'on pût, de là, menacer tout ennemi qui marcherait sur la capitale de l'Empire ottoman. Pour toutes ces raisons, Gallipoli fut choisie comme le point de ralliement, comme la place d'armes où seraient concentrés les dépôts, les ambulances, le matériel, les approvisionnements. Le 31 mars, les généraux Canrobert, Bosquet, Martimprey y arrivèrent avec une portion de l'état-major et quelques bataillons : aussitôt ils se mirent à l'œuvre et préparèrent l'installation des troupes que les transports, nolisés pour le compte de la marine, allaient déposer sur les côtes de la Turquie.

La première impression fut pénible. Les villes du Levant plaisent et semblent pittoresques, mais à la condition qu'on n'y entre point. Lorsque nos officiers qui, pendant toute la traversée, avaient recherché à l'envi dans leur mémoire les souvenirs à demi effacés de l'antiquité classique, pénétrèrent dans les rues étroites et sales de Gallipoli, ils éprouvèrent une désillusion dont toutes leurs correspondances portent la trace. « Gallipoli est l'une des plus belles villes de la Turquie », avait annoncé pompeusement le Moniteur[3]. La réalité ne répondait guère à ces engageantes assurances. « C'est aussi triste, aussi affreux que l'Algérie en 1835 », écrivait le général de Martimprey[4]. Les tas d'immondices étalés sur la voie publique, le vent aigre qui soufflait dans le détroit, les chétives maisons en bois aussi mal défendues contre le froid que contre le soleil, et proie facile pour l'incendie, tout accrut la déception. Les Turcs, plus humiliés que satisfaits, contemplaient d'un regard moitié indolent, moitié farouche, leurs protecteurs occidentaux : déconcertés par notre activité, ils entravaient nos efforts plus encore qu'ils ne les secondaient ; ils ne refusaient pas les services, mais les éludaient volontiers, et cette attitude malveillante ajoutait encore à la mauvaise humeur des nouveaux débarqués.

Les chefs avaient de plus graves soucis. Ils n'avaient pas seulement à lutter contre l'inertie des Turcs, mais aussi contre l'hostilité des Grecs, et cette hostilité fut poussée à tel point que, pour contenir les menées russes du roi Othon, une brigade française dut, à quelque temps de là, occuper le Pirée. Par-dessus tout, les retards des arrivages étaient une constante préoccupation. Tout contribuait à accroître les lenteurs. Le chemin de fer de la Méditerranée n'était point achevé entre Lyon et Valence : de là des transbordements qui consumaient un temps précieux[5]. A Marseille même, les nouveaux quais n'étaient pas encore construits, et sur le vieux port, où affluaient les hommes et le matériel, régnait une activité plus fiévreuse que réglée. A cause de la disette, alors presque générale en Europe, les convois de céréales absorbaient en partie les ressources de la marine marchande, et l'État, même à des conditions onéreuses, pouvait à peine assurer le transport des hommes et des approvisionnements de guerre[6]. De Marseille à Gallipoli, les bateaux à vapeur mettaient huit à dix jours, les navires à voiles vingt-cinq à trente. Le maréchal Saint-Arnaud, parti de France le 29 avril et débarqué le 7 mai, avait, même avant son départ, écrit au ministre de la guerre pour se plaindre, pour presser les envois, pour faire passer dans tous les cœurs l'ardeur qui le dévorait. Malgré ses instances, le matériel arrivait tardivement ou (chose non moins fâcheuse) arrivait incomplet. Certains bâtiments débarquaient des tentes dont les montants avaient été placés sur un navire encore en mer ; tel bateau à vapeur avait à son bord des hommes d'une batterie, tandis que les chevaux et les munitions avaient été embarqués sur des vaisseaux à voiles retenus dans l'Archipel par les vents contraires[7]. « Il y eut à Marseille, a écrit M. Camille Rousset, un confluent de choses désordonnées[8]. » Ce désordre eut son contre-coup naturel à Gallipoli, et, surtout au début, la confusion fut telle qu'on vit certains généraux exprimer avec amertume leur découragement ou leur irritation.

En dépit de tous ces mécomptes et de cette organisation incomplète, l'armée ne laissait pas de présenter un imposant aspect. Vers le 20 mai, plus de 30.000 Français étaient rassemblés à Gallipoli : les troupes anglaises, fortes de 20 à 25.000 hommes, étaient partagées entre Gallipoli et Scutari, ce faubourg asiatique de Constantinople. Peu à peu, la mauvaise impression des premiers jours s'atténuait. Parmi nos régiments, beaucoup avaient été tirés d'Afrique ; et les zouaves ou les tirailleurs algériens, habitués à la vie en campagne, avaient communiqué aux soldats des autres corps leur prévoyance industrieuse et leur joyeuse activité. L'état sanitaire était favorable, et, à part quelques bronchites et quelques cas de variole, les hôpitaux étaient presque vides[9]. L'heure était proche (on l'espérait du moins) où on utiliserait ces forces rassemblées avec tant de peine et au prix de tant d'efforts Jusque-là, le seul acte d'hostilité avait été le bombardement du port d'Odessa par les marines de France et d'Angleterre. Il fallait frapper d'autres coups, des coups plus décisifs, plus dignes des deux grandes nations de l'Occident. L'attention des généraux en chef se portait alors vers les rives du Danube, où les Turcs, non vaincus, mais inégaux en forces, attendaient le secours de leurs puissants alliés.

 

II

Les Russes, sortant de l'inaction où les retenait l'hiver, avaient, à la fin de mars, franchi le Danube sur trois points, à Braïlow, à Galatz, à Toultcha. Ils avaient pénétré dans la Dobroudscha. Sans doute, avait-on pensé, ils ne s'y cantonneraient pas, mais déboucheraient en Bulgarie, forceraient les passages des Balkans, tenteraient un coup de main sur Andrinople, peut-être sur la capitale elle-même. Pendant quelques jours, l'inquiétude avait été grande parmi les Turcs : elle n'avait guère été moindre à Gallipoli, où débarquaient nos premiers régiments. Vers le commencement de mai, on apprit que les Russes, ralentissant leur marche, avaient entrepris le blocus de Silistrie. A cette nouvelle, Français et Anglais se rassurèrent. Nul ne doutait que Silistrie ne succombât : mais on comptait que les faibles murailles de cette place arrêteraient assez l'ennemi pour permettre aux armées de l'Occident de se masser et de s'organiser : on n'aurait pas le regret, le remords, presque le ridicule d'avoir été devancé, et d'être arrivé trop tard pour couvrir Constantinople.

Cependant Omer-Pacha, commandant en chef des troupes turques, avait installé son quartier général à Schumla, petite ville à vingt lieues à l'ouest de Varna. Quels étaient les ressources, l'effectif, la valeur de l'armée ottomane ? C'est ce que tout le monde ignorait et ce que tout le monde avait intérêt à savoir. Omer lui-même, Croate d'origine, passé après d'incroyables aventures au service de la Porte, était l'objet d'appréciations fort diverses, les uns lui attribuant une perspicacité qui touchait au génie, les autres le tenant en un extrême dédain. Le général Bosquet, peu après son arrivée à Gallipoli, partit pour Schumla avec la seule mission de tout observer et de rapporter son impression. Les troupes turques lui parurent solides, quoique mal pourvues et mal équipées : aucun service d'ambulance n'était organisé, et cette lamentable lacune le frappa. 45.000 hommes étaient rassemblés à Schumla, sans compter d'autres corps de moindre importance répartis entre les places de Widdin, Kalafat et Varna. « Omer, écrivait le 22 avril le général Bosquet, est très supérieur à ce qui l’entoure ; il pense et travaille beaucoup ; il voit, je crois, très clair et peut aider grandement la Turquie à se relever[10]. » Peu de jours plus tard, l'un des aides de camp du maréchal Saint-Arnaud visita à son tour les campements turcs. Enfin, après un court séjour à Gallipoli et à Constantinople, le maréchal, accompagné de lord Raglan, arriva lui-même à Varna. Omer-Pacha y vint au-devant de lui. Dans leur entrevue, les trois généraux en chef ne se bornèrent pas à un échange d'impressions : mais de leurs conférences naquit, comme on va le voir, tout un plan de campagne, plan de campagne un peu hasardeux et prématuré qui aurait pu aboutir à un grave échec aussi bien qu'à un grand succès.

Omer-Pacha, si discuté qu'il fût, avait pour lui le prestige de sa dernière campagne. Il était très fier (et non sans quelque raison) de n'avoir pas été battu par les Russes, d'avoir même été légèrement victorieux. Il dépeignit avec chaleur la situation de son armée, les inconvénients de l'inaction, les avantages d'une prompte offensive. Il avait, disait-il avec quelque complaisance pour lui-même, près de 100.000 hommes, tant à Schumla que dans les autres places de son commandement. Que les alliés, sans tarder, vinssent à son secours, et les Russes non seulement lèveraient le siège de Silistrie et seraient repoussés de l'autre côté du Danube, mais seraient rejetés jusque sur leurs frontières. Cette proposition hardie fut écoutée avec faveur. Le maréchal Saint-Arnaud, ordinairement très maître de lui, ressentait parfois des accès d'ardeur juvénile auxquels son esprit ne savait pas résister. Séduit par la perspective d'un prompt et brillant triomphe, il oublia que son armée était incomplète, que son matériel de guerre n'était pas entièrement débarqué, que ses approvisionnements étaient insuffisants, qu'il faudrait plusieurs semaines avant qu'on fût prêt à entrer en campagne. S'étant rendu le 20 mai à Schumla, il passa en revue les troupes turques, les jugea meilleures qu'il ne supposait, et cette circonstance affermit encore son dessein. De retour à Varna, il adopta le plan d'Omer, se l'appropria même, le fit accepter par lord Raglan. Le 23 mai, il était à Constantinople, où il encourageait le Sultan et ses ministres à une action immédiate : de là, il annonçait à l'Empereur sa résolution de prendre aussitôt l'offensive sur les bords du Danube : par le même courrier, il prescrivait à son chef d'état-major, le général de Martimprey, de faire embarquer sans délai deux divisions pour Varna.

A Gallipoli, où la formation de l'armée s'achevait laborieusement, la surprise fut grande quand on apprit la brusque détermination du maréchal. Témoin attentif et souvent attristé de difficultés sans cesse renaissantes, le général de Martimprey fut plus ému que personne, et, le jour même, dans une lettre empreinte d'une respectueuse fermeté, il osa rappeler à son chef ce que celui-ci avait momentanément oublié. « J'ai coopéré, Monsieur le maréchal, lui écrivit-il, à la formation de l'armée d'Orient. J'en ai suivi les lenteurs que nulle volonté, nulle puissance ne peut abréger... Vous n'avez pas votre artillerie. Le génie n'a pas le tiers de ses moyens de transport... Le train est insuffisant, même pour porter vos ambulances. Vos magasins sont encore vides, et vous vivez au jour le jour. Les bâtiments n'arrivent qu'avec des retards énormes et doivent retourner en France pour apporter le complément des forces et des vivres... Former une nouvelle base d'opérations encore plus loin de la France, à portée des entreprises de l'ennemi, dans un pays ruiné, c'est courir à un désastre. Nous allons promener nos drapeaux dans les plaines du Danube ; nous y serons entraînés sans cavalerie en face d'une cavalerie très nombreuse, avec une artillerie incomplète, avec des forces tout à fait insuffisantes.... Nous allons faire ce que les Russes peuvent désirer le plus...[11] » — Le maréchal était encore à Constantinople lorsque, le 25 au soir, il y reçut cette lettre d'une sincérité si méritoire et mêlée de pronostics peut-être trop sombres. Le 26, il était de retour à Gallipoli. Une courte inspection de ses magasins et de ses arsenaux lui montra combien serait téméraire une immédiate entrée en campagne. L'ardeur belliqueuse qui l'avait soutenu pendant quelques jours s'évanouit : à la suite d'une conférence avec le général Canrobert, le général de Martimprey et le colonel Trochu, récemment arrivé de France, le plan de Schumla fut abandonné : le maréchal Saint-Arnaud n'eut plus qu'un souci, ce fut de se délier de l'engagement pris vis-à-vis des Anglais : puis, dans une lettre à l'Empereur, il lui fit connaître l'abandon de son dessein, et, pour justifier de si changeantes résolutions, il reproduisit, en les accentuant encore, tous les arguments que son chef d'état-major avait naguère fait valoir auprès de lui.

L'organisation était encore trop imparfaite pour permettre de grandes opérations militaires à longue distance, mais elle était assez avancée pour qu'on ne s'immobilisât point à Gallipoli. Chaque jour, d'ailleurs, de nouveaux navires, venant de France ou d'Algérie, étaient signalés. Artillerie, munitions, chevaux, effets d'équipement, tout arrivait, par pièces et par morceaux à la vérité, mais enfin tout arrivait. Reprenant une combinaison où son esprit mobile s'était déjà arrêté, le maréchal songea à pousser son armée jusqu'au pied des pentes méridionales des Balkans et à distribuer ses trois divisions entre Karnabad, Aïdos et Bourgas. La combinaison ne fut ni agréée par les Anglais, ni acceptée à Paris, et, dans l'entre-temps, Saint-Arnaud lui-même s'en dégoûta. Ce projet écarté, on résolut de se porter sur Varna, non pour des opérations immédiates comme dans le plan de Schumla, mais pour se rapprocher du théâtre de la guerre. L'exécution ne tarda pas. La première division partit par mer : la troisième fut dirigée par terre sur Constantinople et, de là, fut emportée par les vaisseaux : la deuxième division, la division de cavalerie, le génie, l'artillerie, suivirent la route d'Andrinople. La quatrième division, dite de réserve, qui avait laissé une de ses brigades au Pirée, demeura provisoirement à Gallipoli. Quant à la cinquième division, elle venait seulement de quitter Marseille. Avant la fin de juin, le quartier général français était installé à Varna, et le gros des forces anglaises y était également rassemblé. On laissait aux Turcs le soin de défendre les Balkans : de Varna on menacerait le flanc gauche de l'ennemi, de l'ennemi qui, sans doute, prendrait bientôt Silistrie et qui, cette place une fois conquise, déborderait sur l'Empire ottoman.

Il était dit que les armées alliées ne se mesureraient pas avec les Russes sur le sol de la Turquie. Le 25 juin, comme le maréchal de Saint-Arnaud revenait de Constantinople, il apprit la plus surprenante des nouvelles : pendant la nuit du 22 au 23 juin, les Russes avaient levé leur camp devant Silistrie, et la ville était délivrée. L'événement parut si extraordinaire que tout d'abord on refusa d'y croire. Cette retraite, pensait-on, cachait quelque feinte ou serait suivie de quelque retour. Bientôt l'hésitation ne fut plus possible. Le 3 juillet, une reconnaissance fut poussée jusqu'à Hirsova, et on sut, à n'en pas douter, que l'armée ennemie non seulement avait levé le siège, non seulement avait repassé le Danube, mais se repliait sur le Pruth et évacuait les Principautés. La surprise redoubla. Si vaillants qu'eussent été les défenseurs de Silistrie, se pouvait-il que l'effort d'une si puissante armée se fût brisé contre cette misérable petite place ! Les plus avisés expliquèrent par des considérations politiques la conduite du commandant en chef russe, le maréchal Paskevitch. Ils ne se trompaient pas. Le gouvernement autrichien s'était associé aux représentations des cours occidentales, mais avait reculé devant la grande responsabilité de la guerre. Depuis que le canon de Silistrie tonnait si près de ses frontières, il se montrait inquiet, mécontent, troublé. Par une note du 2 juin, il avait insisté à Saint-Pétersbourg pour que les Principautés fussent évacuées : quelques jours plus tard, le 14 juin, il avait conclu avec la Turquie une convention qui l'autorisait à une occupation éventuelle de la Valachie. De ce rôle à un rôle plus actif encore, il n'y avait qu'un pas, et il importait d'apaiser ce nouvel adversaire. Repasser le Danube, se retirer derrière le Pruth, obliger les alliés à porter ailleurs les hostilités, c'était désintéresser l'Autriche, c'était éviter qu'elle ne jetât dans la balance le poids décisif de ses forces : tel avait été le secret des résolutions du Czar.

On vit alors une situation étrange, étrange dans l'ordre politique comme dans l'ordre militaire. Que demandait depuis un an la diplomatie, sinon l'évacuation des Principautés ? Or voici que le gouvernement moscovite, à l'heure la plus inattendue, accomplissait le sacrifice vainement réclamé jusque-là : les derniers bataillons russes disparaissaient à travers la Moldavie, s'apprêtaient à franchir le Pruth, à reprendre leurs cantonnements de Bessarabie. A ne considérer que la logique des choses, on eût été bien près de la paix : nul cependant n'y crut : tout au plus certains bruits d'armistice coururent-ils pendant quelques jours dans le camp anglais : tout le monde sentait que les puissantes armées de l'Occident n'étaient pas venues de si loin pour se rembarquer sans coup férir. Mais où porter les coups ? Ici l'embarras n'était pas moindre, et le cours des événements déconcertait les prévisions des généraux aussi bien que les calculs des diplomates. « Paskevitch me vole en se sauvant, » s'écria Saint-Arnaud en apprenant la levée du siège de Silistrie. Ce cri de dépit trahissait bien les anxiétés du commandant en chef. Rester à Varna était impossible : à ce compte, il eût autant valu, pour les Anglais, demeurer à Malte, et, pour les Français, à Marseille. Porter la guerre dans la Turquie d'Asie et au Caucase était une entreprise sans but ; car dans ces régions lointaines, le succès même eût été de peu de prix. Poursuivre les Russes dans leur retraite ne semblait pas plus sage ; ce serait les rejeter sur leurs réserves, leurs dépôts, leurs magasins, et nous éloigner nous-mêmes de la mer, notre véritable base d'opérations. Cependant l'armée s'accroissait tous les jours par de nouveaux débarquements. La cinquième division venait d'arriver. Aucune maladie n'avait encore affaibli les effectifs. Varna, bientôt attristée par tant de calamités, offrait l'aspect le plus animé. Autour de la ville, les troupes anglaises campées sur la rive septentrionale du petit lac de Dewna, les troupes françaises échelonnées sur les hauteurs de Franka ; étaient pleines d'ardeur et de confiance. « L'armée est magnifique, écrivait le 4 juillet Saint-Arnaud ; il ne nous manque que les Russes qui s'en vont[12]. » Atteindre les Russes, remporter un succès décisif et conquérir la paix, tel était le rêve du maréchal, et il s'y attachait avec l'impatience d'un malade, capable encore d'un effort intense, à la condition que cet effort fût court et suivi d'un long repos. Mais, encore une fois, où combattre ? Où joindre l'ennemi ? C'est alors que les regards se détachèrent des rives du Danube pour se fixer sur la Crimée.

 

III

Dès le mois de janvier 1854, le général Baraguey-d'Hilliers, ambassadeur de France à Constantinople, avait été chargé d'une enquête sur les moyens d'aborder en Crimée et sur les forces défensives de Sébastopol. Trois mois plus tard, lorsque le maréchal Saint-Arnaud était parti pour l'Orient, l'Empereur lui avait désigné la Crimée comme l'un des objectifs possibles de la guerre ; mais la pensée du souverain semblait singulièrement indécise ; car le commandant en chef pouvait, à son choix et suivant l'occurrence, ou attendre les Russes au passage des Balkans, ou débarquer soit à Odessa, soit sur tout autre point du littoral, ou enfin se porter sur Sébastopol[13]. Muni de ces instructions si vagues, le maréchal avait, à l'exemple de son maître, laissé flotter sa pensée entre plusieurs desseins, et souvent son imagination l'avait transporté vers cette presqu'île fameuse où nos armées recueilleraient tant de gloire et subiraient tant d'épreuves. « La Crimée ! écrivait-il de Marseille à son frère le 27 avril, tu parles de la Crimée, c'est un joyau, j'en rêve, et j'espère que la prudence ne m'empêchera pas de l'enlever aux Russes[14]. » — « Quand la flotte sera dehors, mande-t-il le 3 juin de Gallipoli, j'irai, si je puis, donner un coup d'œil furtif sur Sébastopol : j'ai dans l'idée qu'il y a quelque chose à faire par-là[15]. » Mais ce projet grandiose l'effraye autant qu'il l'attire. A cette même date du 3 juin, dans une autre lettre, nous lisons ces lignes : « La Crimée était mon idée favorite, mais j'ai vu les embarquements et les débarquements, et je me dis que, pour faire une descente en Crimée, il faut de longs préparatifs, une campagne entière, cent mille hommes peut-être et toutes les ressources des flottes française et anglaise réunies[16]. » Les dépêches de Paris n'étaient guère propres à fixer les indécisions du commandant en chef. « En admettant que le siège de Silistrie soit levé, lui écrivait le 1er juillet le maréchal Vaillant, ne descendez pas au Danube. On veut que l'armée soit toujours prête à être emportée par la flotte[17]. » Que signifiait ce langage énigmatique ? Laissé sans direction, Saint-Arnaud caressait l'idée d'une descente en Crimée, la repoussait, puis y revenait encore. « Pour une telle entreprise, disait-il avec découragement, il faut de grands moyens, et nous n'en possédons aucun. » Un instant plus tard, son esprit s'exaltait, et, dans ces heures de confiant optimisme, il jugeait que tout pourrait être terminé en un mois, en deux au plus ; que ce serait un beau et brillant coup de main, quelque chose comme une aventure algérienne dans un cadre fort agrandi.

C'est en Angleterre que l'idée de la descente en Crimée se développa et s'affermit. Au mois de mars 1854, le duc de Newcastle, secrétaire d'État de la guerre, avait soumis au Conseil de la Reine un plan de campagne, concerté avec l'empereur Napoléon III, et dont la conquête de Sébastopol serait le but et le couronnement. Cette pensée, d'abord abandonnée ou négligée, avait été reprise à la fin de mai par lord Palmerston, alors le plus influent des ministres et le véritable directeur de l'opinion britannique. Il avait apporté à la faire prévaloir la ténacité et l'ardeur qui lui étaient propres. « Laissons, disait-il, les Russes en paisible jouissance des marais de la Dobroudscha, et passons de Varna au grand arsenal de la mer Noire. » Le 15 juin, il adressait aux membres du cabinet un long mémorandum, véritable programme d'opérations militaires. « Nous ne devons, disait-il en substance, nous ne devons à aucun prix passer le Danube et nous engager dans les plaines insalubres de la Valachie. En Circassie, en Géorgie, laissons faire les Turcs. Reste la Crimée : là est notre lot. Et surtout n'ajournons pas l'attaque à l'année prochaine : car d'ici là, le gouvernement russe aurait le temps de fortifier Sébastopol, d'augmenter la garnison, et nous pourrions trouver l'entreprise bien plus difficile qu'elle ne l'aurait été cette année-ci[18]. » A ses instances auprès de ses collègues, lord Palmerston joignait de longues lettres au duc de Newcastle. « Notre seule chance d'amener la Russie à un accord, écrivait-il avec « un redoublement d'ardeur, c'est de l'y contraindre par des opérations offensives et non défensives[19]. » Aussi confiant que l'était, dans ses heures de passager entraînement, le maréchal Saint-Arnaud, il estimait, lui aussi, que quelques mois suffiraient à l'entreprise. Tout sera fini, pensait-il, avant l'hiver ; et, s'exaltant lui-même de ses propres espérances, voyant déjà la Crimée conquise, la paix conclue, le drapeau anglais glorifié, il ajoutait avec un surcroît d'illusions : « Nous pourrons jouir d'un joyeux Noël et d'un heureux commencement d'année[20]. » — Lord Palmerston avait donné le branle : l'opinion publique suivit. A l'idée de détruire Sébastopol et la marine russe de la mer Noire, les négociants de la Cité, les actionnaires de la Compagnie des Indes ne se sentaient pas de joie et, fort ignorants des choses militaires, jugeaient l'opération aussi aisée qu'avantageuse. « La prise de Sébastopol et l'occupation de la Crimée, voilà ce qui doit indemniser de tous les frais de la guerre actuelle[21]. » Ainsi parlait le Times, et presque toute la presse après lui. Les personnages les plus froids, les plus maîtres d'eux-mêmes, les plus tièdes pour la guerre, s'unissaient à la pensée commune. « La politique de l'Angleterre, écrivait le prince Albert, ne doit pas être d'envoyer des troupes sur le sol marécageux du Danube et sur les terres épuisées de la Valachie ; mais son but doit être la destruction de Sébastopol, ce point qui réellement domine la mer Noire[22]. » — Il ne restait plus qu'à communiquer à lord Raglan les vues du gouvernement britannique. Le duc de Newcastle le fit par une dépêche en date du 29 juin. Sous aucun prétexte l'armée anglaise ne devrait s'engager en Valachie. Tous les efforts seraient concentrés vers une descente en Crimée. Rien ne serait omis pour une prompte exécution. La disproportion des forces ou une impossibilité matérielle devrait seule faire renoncer à ce grand dessein.

C'est le 14 juillet que le chef de l'armée britannique connut les volontés de son gouvernement. Saint-Arnaud, privé de directions positives, méditant à cette heure-là même une expédition sur Anapa, fut frappé de ce langage si net auquel il était si peu accoutumé. Il oublia ses propres objections, heureux de sortir d'incertitude, de prendre enfin un parti, de marcher après tant de fluctuations vers un but déterminé. Non seulement il acquiesça au projet, mais il y donna sa plus chaleureuse approbation. On eût dit que la pensée même de l'expédition lui appartenait, tant il mit de zèle à désarmer les critiques et à aplanir les obstacles. Le 18 juillet, les commandants en chef des armées et des flottes se réunirent en conseil. Les amiraux Hamelin et Dundas formulèrent quelques craintes : cependant l'avis général fut favorable. Le 19, le général Canrobert, le colonel Trochu, sir Georges Brown, quelques autres officiers français et anglais montèrent à bord du Caradoc afin d'aller reconnaître les côtes russes et le lieu le plus propice où l'on pourrait aborder. Tandis que le navire s'éloignait,

Saint-Arnaud, tout plein de la nouvelle entreprise et se croyant au bout de ses mécomptes, écrivait à son frère : « Frère, je dépose dans le creux de ton oreille que, vers le 10 août, nous voguerons vers la Crimée[23]. »

 

IV

A l'heure où le maréchal épanchait dans sa correspondance intime l'expression joyeuse de sa confiance et de son espoir, Dieu tenait suspendu sur cette pauvre armée le plus implacable des fléaux.

Malgré les fatigues de la traversée, le changement de climat, l'installation défectueuse des villes turques, l'état sanitaire des troupes avait d'abord été satisfaisant. Au 15 juin, sur un effectif total de 40.000 Français, 813 malades se trouvaient en traitement, soit à Gallipoli ou à Varna, soit dans les autres établissements hospitaliers nouvellement créés. Le 1er juillet, les hôpitaux contenaient 1.099 malades auxquels, il fallait ajouter les hommes légèrement indisposés et traités sous la tente[24]. Comme on le voit, la situation était déjà moins bonne : mais jusque-là elle n'était point anormale, si l'on tenait compte de la saison chaude, si l'on tenait compte surtout de toutes les influences fâcheuses qui agissent sur les armées en campagne et y accroissent la mortalité.

Cependant le choléra avait éclaté à Avignon, à Arles, à Marseille. Il y sévissait déjà avec une certaine force au moment où la 5e division, longtemps retenue sur les côtes de Provence, avait été embarquée pour la Turquie. Le général Rostolan, qui commandait à Marseille, avait prévu et signalé le péril[25]. Parmi les hommes de cette division, plusieurs furent frappés en route par la terrible maladie : quelques-uns succombèrent à bord, les autres furent déposés à Malte. Les germes du fléau, apportés sans doute de France, trouvèrent dans les camps, dans les ambulances, dans les hôpitaux de l'armée d'Orient un lieu d'éclosion facile. Le mal éclata presque simultanément, au Pirée où les troupes du corps d'occupation payèrent un ample tribut à la mort, à Gallipoli où les généraux Carbuccia et d'Elchingen furent emportés en quelques heures, à Constantinople enfin et à Nagara. A Varna, dès le commencement de juillet, plusieurs cas furent constatés, soit sur des soldats du 1er zouaves, soit sur des militaires du 5e léger et du 42e de ligne, corps récemment arrivés de France. Dans les camps autour de cette ville, la grande agglomération des troupes, la fraîcheur des nuits succédant à l'accablante chaleur des jours, l'abondance des fruits que les hommes consommaient avec excès et que souvent ils mangeaient verts, tout semblait aider au rapide développement de la contagion. Pourtant, malgré ces apparences contraires, l'épidémie se montra plus clémente qu'à Gallipoli et au Pirée, et jusqu'au 20 juillet, on n'avait compté qu'une trentaine de décès[26].

Les choses en étaient là quand une inspiration funeste du maréchal Saint-Arnaud détermina, selon toute apparence, une effroyable extension du fléau.

A une vingtaine de lieues au nord-ouest de Varna, le Danube, après avoir coulé longtemps de l'occident à l'orient, s'infléchit tout à coup vers le nord et laisse sur sa droite de vastes terres d'alluvion, depuis longtemps renommées pour leur insalubrité, tellement renommées que leurs habitants les ont presque désertées. Ce territoire, resserré à l'ouest et au nord par le fleuve, à l'est par la mer, et fermé vers sa partie méridionale par un retranchement d'origine romaine qu'on appelle le mur de Trajan, ce territoire est désigné sous le nom de Dobroudscha. Les instructions du commandant en chef britannique lui interdisaient, comme on l'a dit, de pénétrer dans ces régions malsaines, et Saint-Arnaud semblait à cet égard en pleine communauté de vues avec son collègue : « Lord Raglan, écrivait-il le 9 juillet, n'est pas plus enclin que moi à chercher des fièvres sur les bords du Danube[27]. » Quel motif a pu, dix jours plus tard, décider le maréchal à une expédition dans ces dangereuses contrées ? Nul ne l'a su alors, nul ne le sait encore aujourd'hui. Saint-Arnaud voulait-il, au moment de s'embarquer pour la Crimée, tromper les Russes par une diversion ? Était-il impatient d'expérimenter, par une courte incursion, la valeur ou la solidité d'un nouveau corps de cavalerie irrégulière turque, les Baschi-Bouzouks, récemment passés à la solde de la France et organisés sous le nom de spahis d'Orient ? Avait-il, comme l'ont prétendu les ennemis de l'Empire, l'ambition d'offrir à Napoléon III, pour la fête du 15 août, quelque bulletin de victoire ? Toutes ces raisons ont été alléguées sans qu'aucune d'elles justifiât une si extraordinaire résolution. Le commandant en chef, a-t-on ajouté, se flattait que le mouvement et le changement d'air combattraient l'épidémie naissante : singulier remède que cette marche en plein mois de juillet, à travers des contrées insalubres, sans bois, sans eau courante ; et on ose à peine rappeler ce motif quand on songe à ce qui suivit.

L'expédition de la Dobroudscha ne devait être dans la pensée du maréchal qu'une démonstration rapide, une promenade militaire à la poursuite de quelques faibles corps russes signalés sur la rive droite du Danube. Les guerres d'Afrique avaient accoutumé à ces sortes d'entreprises tentées un peu au hasard, où la dextérité des chefs secondaires, le savoir-faire des soldats, la bonne fortune de tous tenaient lieu de prévoyance. Suivant l'ordre du quartier général, c'était aux Baschi-Bouzouks qu'était réservée la tâche de pousser la reconnaissance jusqu'au cœur du pays. Ils seraient appuyés par la première division (division Canrobert), qui s'avancerait jusqu'à Kustendjé, et, s'il en était besoin, à deux étapes au-delà. La seconde et la troisième division quitteraient aussi leur camp du plateau de Franka, mais ne se mettraient en route que deux jours plus tard et ne prêteraient à l'expédition qu'un concours restreint : la deuxième division s'arrêterait à Mangalia ; la troisième aurait pour objectif extrême Bazardjik et n'entrerait pas dans la Dobroudscha. Il était prescrit que toutes les troupes fussent de retour dans les premiers jours d'août, c'est-à-dire avant l'époque prévue de l'embarquement pour la Crimée.

La première division partit le 21 juillet par la voie de terre, sauf le 1er zouaves qui fut transporté par mer à Kustendjé. Elle fut suivie de près par les Baschi-Bouzouks qui, doublant l'étape, devaient bientôt prendre les devants. Le départ fut allègre : on espérait rencontrer bientôt l'ennemi, et cette perspective excitait les courages. On traversa d'abord un pays boisé, plein de verdure et de fraîcheur, arrosé par des eaux abondantes et où la marche était un plaisir plus encore qu'une fatigue. Telles furent les deux premières journées. Mais vers la fin de la seconde étape, comme on venait de gravir un escarpement, on aperçut tout à coup devant soi une plaine immense, sans arbres, presque sans habitations, et dont les dernières lignes se perdaient à l'horizon. Parmi les officiers qui avaient vu l'Algérie, beaucoup se rappelèrent l'aspect du Sahara tel qu'on l'aperçoit du sommet des hauteurs qui en bordent la lisière. Cette terre désolée, c'était la Dobroudscha.

C'est le 23 juillet que nos soldats commencèrent à s'engager dans cette inhospitalière région. Le pays était presque inculte : des herbes hautes et pourrissant sur place couvraient le plus souvent le sol : plus une source, plus un ruisseau, rien que des puits qui donnaient une eau saumâtre et malsaine. Les Baschi-Bouzouks rejoignirent nos régiments, puis les dépassèrent et se mirent à galoper dans la plaine, un peu indisciplinés et capricieux, mal pliés encore à la voix de leurs officiers et plus avides de piller que de combattre. Les troupes de la première division suivaient, s'allongeant sur une route étroite et souvent interrompue, fatiguées moins par la longueur du chemin que par la tristesse des lieux, énervées par la chaleur, cherchant vainement l'ennemi qui se dérobait. Elles n'avaient pas même, pour soutenir leur courage, la présence de leur chef ; car le général Canrobert s'était embarqué sur le Caradoc pour explorer les côtes de Crimée, et le commandement était exercé en son absence par le général Espinasse, qui ne possédait pas au même degré la confiance et l'affection.

Après cinq jours de marche, on arriva à Mangalia. Les Baschi-Bouzouks y étaient déjà campés, pillant ou détruisant ce que les Cosaques n'avaient pas eu le temps d'emporter. Quant aux habitants, ils s'étaient enfuis, emmenant avec eux leurs troupeaux et quelques débris de leurs pauvres richesses. On séjourna dans cette triste bourgade : puis on continua à marcher vers le nord. C'était toujours le même spectacle ; à droite, des marais s'étendant jusqu'à la mer ; à gauche, de basses collines se profilant dans la direction du Danube : çà et là des bandes de chevaux sauvages, puis quelques cabanes encore fumantes que les fourrageurs russes avaient brûlées en se retirant : de distance en distance apparaissaient des monticules irréguliers, sortes de tumuli qui étaient, disait-on, d'anciennes sépultures, et que les soldats contemplaient, les uns avec surprise, les autres avec toute la tristesse d'un pressentiment. Le 28, on bivouaqua près d'un étang, au village de Pol-las : le lendemain, on était de bonne heure à Kustendjé, où les zouaves du 1" régiment étaient débarqués depuis trois jours et d'où ils étaient partis pour se porter en avant. Malgré la -fatigue, on n'avait observé jusque-là que quelques cas de choléra. Une bonne nouvelle venait d'ailleurs de se répandre dans les rangs. Les Baschi-Bouzouks avaient eu deux légers engagements avec les Cosaques qui battaient la plaine : on se flatta que ces escarmouches seraient le prélude d'une action plus sérieuse, et que cette ingrate expédition se colorerait enfin de quelque gloire. C'est dans cette espérance que, le 29 vers le soir, on se porta vers Kargalik : à une heure de la nuit, nos soldats bivouaquèrent, joyeux de la perspective d'un prochain combat. Hélas ! on rencontra l'ennemi, mais non celui qu'on attendait.

Lorsque, le matin, la diane résonna dans le camp, beaucoup demeurèrent étendus qui ne devaient plus se relever. D'autres se soulevaient avec peine au milieu de leurs camarades consternés, puis retombaient terrassés par le mal. Le choléra qui avait suivi l'armée depuis le départ de Varna, mais avait jusque-là suspendu ses coups, le choléra venait de s'abattre sur la malheureuse colonne et, dans cette foule anémiée par la chaleur, éprouvée par la marche, déprimée par toutes les influences d'un climat insalubre, n'avait eu qu'à choisir au hasard ses victimes. Le 1er zouaves, cruellement atteint déjà depuis deux jours, rallia le reste de la division et, en s'y mêlant, accrut la contagion. Alors commença une retraite dont les survivants ont conservé un ineffaçable souvenir. Contre le fléau on était désarmé. Les médicaments manquaient, et plus encore les moyens de transport. On réquisitionna quelques arabas, sortes de voitures bulgares non suspendues. Avec leurs tentes-abris et quelques clôtures arrachées aux maisons, les fantassins construisirent des brancards où ils déposèrent les malades. Mais le mal, croissant d'heure en heure, déconcertait toutes les inspirations du dévouement comme aussi tous les efforts de la science. Pendant ces lugubres étapes, on vit plus d'une fois les porteurs chanceler, laisser échapper leur fardeau et s'affaisser eux-mêmes près des civières où gisaient leurs compagnons. Souvent aussi on dut interrompre la marche pour donner aux morts la sépulture : à la hâte, on creusait une fosse : les fronts se découvraient, et l'un des officiers récitait une courte prière : on rejetait un peu de terre sur les pauvres corps à peine refroidis : puis on poursuivait la route, et les places laissées vides sur les arabas ou les brancards étaient aussitôt réclamées par de nouvelles victimes. Il arriva, assure-t-on (tant le mal était foudroyant !), que ceux-là mêmes qui préparaient les tombes s'inclinèrent sur leur funèbre besogne et, brusquement saisis par la mort, furent confiés peu d'heures plus tard à la fosse dont ils avaient remué les premières pelletées[28]. — Au milieu de ces effroyables calamités, ce fut l'honneur de nos soldats de se garder des atteintes du désespoir et de demeurer soucieux du bon renom de l'armée. Les survivants tenaient à honneur d'emporter les armes ou les sacs de leurs camarades, de peur que les Russes ne les recueillissent comme des trophées. La consternation était immense, mais sans indiscipline et même sans murmure. Il n'en était pas de même des Baschi-Bouzouks. Quant à eux, à la première atteinte de l'épidémie, ils avaient pris les devants ; ils fuyaient d'une course désordonnée comme pour échapper à l'atmosphère empestée, et leurs traces se marquaient par les cadavres qu'ils abandonnaient le long du chemin.

C'est ainsi qu'on refaisait la route qu'on avait suivie trois jours auparavant. Au bivouac de Poilas, on retrouva quelques voitures d'artillerie, des vivres, quelques caisses d'ambulance, précieuses ressources en une si cruelle détresse. Là aussi la division revit son digne chef, le général Canrobert, qui, en débarquant du Caradoc, avait appris le grand désastre et aussitôt s'était porté au-devant de ses troupes pour partager leurs épreuves. Le général fit embarquer à Kustendjé les deux bataillons du 1er zouaves qui avaient le plus souffert. Quant aux autres régiments, ils poursuivirent leur retraite par la voie de terre, mais, hélas ! sans aucune décroissance de l'épidémie. Pendant la nuit du 2 au 3 août, trois cents hommes moururent soit dans les camps, soit à l'ambulance[29]. Cependant on se hâtait vers Mangalia où se trouveraient les navires qui ramèneraient les malades à Varna. En y entrant, un affreux spectacle saisit les regards, ce fut celui des Baschi-Bouzouks étendus dans les rues ou aux abords de la ville, ceux-ci morts ou mourants, ceux-là s'abandonnant passivement au fléau. Le 5, les navires attendus arrivèrent. Le 6, les cholériques furent embarqués, mais au milieu de scènes tellement poignantes qu'elles lassent la plume et font défaillir le cœur. Les uns, en approchant du rivage, se dépouillaient de leurs vêtements et voulaient se jeter à la mer pour éteindre le feu qui les dévorait ; les autres, ayant perdu tout sentiment de la vie, se laissaient porter comme des masses inertes : quelques-uns expirèrent sur la grève, et leurs cadavres demeurèrent allongés dans la position de leur dernière agonie : sur un des chalands qui portaient les malades au Calypso, dix-sept hommes moururent avant qu'on arrivât à bord[30]. — L'embarquement terminé, la colonne ainsi allégée poursuivit sa route vers Varna, mais toujours poursuivie par l'épidémie, qui cependant faisait moins de victimes, soit qu'on eût échappé à la région la plus insalubre, soit que les survivants fussent décidément réfractaires au fléau.

Alors seulement on put compter les morts. La première division, au moment de son départ pour la Dobroudscha, comptait 10.500 hommes : plus de 2.500 avaient été atteints par le choléra, 1.886 avaient succombé. La deuxième division qui n'avait pas dépassé Mangalia avait perdu 354 hommes. La troisième qui n'avait pas touché la Dobroudscha en avait perdu 34. Quant aux Baschi-Bouzouks ou spahis d'Orient, le nombre de leurs morts ne put être évalué : débandés et dispersés, ils ne se reconstituèrent plus : un ordre du général en chef les licencia, et cette mesure fut le seul bénéfice d'une si lamentable expédition. A ces chiffres, il faut ajouter les décès enregistrés soit dans les camps et les hôpitaux de Varna, soit à Gallipoli ou au Pirée, ce qui porte à plus de 5.000 le nombre total des décès causés par le choléra dans l'armée d'Orient, depuis le mois de juin jusqu'au 20 août[31]. Cette évaluation elle-même est incomplète, car elle ne comprend ni les pertes des équipages de la flotte, qui furent aussi fort éprouvés, ni celles des Anglais, à la vérité beaucoup moins maltraités que nous. En outre, parmi ceux que la mort épargna, beaucoup demeurèrent trop affaiblis pour prendre part aux opérations actives de la guerre et durent être ramenés en France ; d'autres demeurèrent au corps, mais gardant la trace de la maladie, et fournirent pendant le reste de la campagne une proie facile à toutes sortes d'affections. Comme on le voit, Varna et la Bulgarie n'avaient rien à envier aux lugubres souvenirs de Jaffa.

Le destin, jaloux de proportionner les malheurs de l'armée d'Orient à ses gloires futures, le destin tenait en réserve une dernière calamité.

Le 10 août, vers sept heures du soir, du haut des campements qui environnaient Varna, on aperçut une épaisse colonne de fumée qui tourbillonnait au-dessus de la ville et grandit bientôt au point d'obscurcir l'atmosphère. En même temps la générale battit, et, de bivouac en bivouac, les clairons et les trompettes répétèrent le signal d'alarme. En toute hâte, les bataillons descendirent vers la ville. Parmi eux, quelques-uns étaient, le matin même, arrivés de la Dobroudscha et n'échappaient à un désastre que pour être témoins d'un désastre nouveau. Le feu venait de prendre dans la ville basse, non loin du port, chez un marchand de liquides, et déjà menaçait de tout envahir. Dans ce quartier qui était celui des Bazars, toutes les constructions étaient en bois : le vent soufflait du large et activait les flammes : de grands magasins d'huiles et de spiritueux, de vivres et d'objets d'équipement, rassemblés pour le compte de l'administration militaire, offraient un aliment tout prêt pour l'incendie. Les marins des navires sur rade accoururent avec leurs pompes. Français, Anglais, Turcs, rivalisaient de zèle, les uns travaillant à circonscrire le foyer, les autres cherchant à sauver quelques débris, ballots de vêtements, caisses de biscuits, tonneaux d'eau-de-vie. Mais ces efforts paraissaient vains, et les chefs assistaient consternés à la destruction de ces approvisionnements réunis avec tant de sollicitude.

Bientôt une préoccupation plus terrible domina toutes les autres. Les flammes entouraient trois grandes constructions en pierre qui servaient de magasin à poudre aux Anglais, aux Français et aux Turcs. Le magasin français non voûté était surtout menacé. Quelques canonniers intrépides, aidés par les marins et les fantassins, montèrent sur la toiture de la poudrière et y étendirent des draps et des couvertures mouillés qu'arrosait sans cesse le jet des pompes. En même temps, les soldats du génie sapaient à coups de hache les maisons voisines dans l'espoir de pratiquer une coupure. Tout sembla d'abord inutile. Généraux et officiers étaient sur les lieux, dirigeant les travaux, s'y mêlant eux-mêmes. Le maréchal était accouru, doublement impressionné par l'horreur des choses et par les souffrances aiguës d'une de ces crises auxquelles il était sujet. Dix fois, comme il l'avoua lui-même le lendemain, il fut sur le point de faire sonner la retraite. Vaincu par la douleur physique, il s'éloigna enfin, laissant à son chef d'état-major, le général de Martimprcy, le soin de décider quand il faudrait faire retirer les troupes pour leur épargner le danger de l'explosion. Déjà quelques paniques s'étaient produites, et on avait vu les fuyards courir éperdus jusque dans la campagne. Déjà les flammes léchaient les murs de la poudrière, et le travail acharné des sapeurs était moins prompt que les progrès de l'incendie. Le général de Martimprey interrogeait le général Thiry. « La partie n'est-elle pas perdue ? lui disait-il. — Un e miracle seul peut nous sauver, » répliquait celui-ci consterné[32]. Cependant les sapeurs parvinrent, contre toute attente, à isoler le dépôt de poudres. Au même instant, le vent changea subitement de direction et rejeta les flammèches du côté de la mer. Le suprême péril était conjuré. Mais la septième partie de la ville était détruite ; une bonne partie de nos magasins étaient anéantis, et cette nouvelle catastrophe, s'ajoutant à l'épidémie cholérique et à l'expédition de la Dobroudscha, complétait bien la série des épreuves de Varna.

 

V

On devine les émotions du commandant en chef en présence de tant de fléaux. En public, il affectait un masque impassible, et, quand il passait à travers les rangs des troupes, celles-ci admiraient encore ce chef brillant et hardi qui dominait, à force d'énergie, les défaillances de ses forces et les anxiétés de son âme. Mais dans la solitude et dans l'intimité, l'abattement ne se dissimulait plus. « Je suis, écrivait Saint-Arnaud, au milieu d'un vaste sépulcre, voyant mes plus braves soldats s'éteindre au moment où j'aurais le plus besoin d'eux... J'ai été voir sur les hauteurs de Franka les deux hôpitaux de fiévreux et les débris du 1er zouaves. J'ai vu là 1.100 malades et 2.000 malingres... Je passe cinq heures par jour au milieu des morts et des mourants... et moi, ajoutait-il avec une singulière illusion sur lui-même et avec une amertume découragée, et moi, je me fortifie de toutes ces santés qui s'en vont[33]. » A ces tristesses se mêlait l'étonnement un peu naïf de l'homme qui, dans une carrière brillante, a accompli des choses relativement faciles et n'a point connu les longues prévoyances de la grande politique et de la grande guerre. A d'autres moments, le maréchal se raidissait contre les passagères disgrâces de la destinée. « Rien ne m'aura manque, écrivait-il le 13 août, le choléra, le feu... Je n'attends plus que la tempête... pour la braver. Je viendrai à bout de tout, mais j'userai le reste de ma vie. » Parfois aussi, il se repliait sur lui-même et, lassé de ses efforts, aspirait au retour dans la patrie, « à un repos complet, absolu, à une entière quiétude au milieu des siens ». Ce repos pourtant ne lui était pas tellement cher qu'il ne voulût, avant de le goûter, « frapper un coup rapide et remporter une grande victoire[34] ».

Frapperait-il ce grand coup ? Remporterait-il sur la terre de Crimée cette grande victoire ? Plusieurs se prenaient à en douter. De tant de malheurs accumulés naquit un peu de défiance. Dans les loisirs des camps, on cause beaucoup sans que la discipline contienne toujours les paroles, et il s'y forme à la longue, comme dans la société civile, une sorte d'opinion publique qui, suivant l'occurrence, énerve ou fortifie le commandement. Les pessimistes (et ils ne manquaient point) s'effrayaient des vides que l'épidémie avait créés dans les rangs ils supputaient le nombre des hommes malingres, non entrés aux hôpitaux ni même traités sous la tente, mais trop affaiblis pour le service de guerre. Le choléra avait frappé, frappait encore sur les équipages de la flotte : serait-il prudent d'embarquer les troupes sur les navires contaminés ? Le matériel était-il complet, et une bonne part des approvisionnements n'avait-elle pas été détruite par l'incendie ? On jugeait en outre la saison bien avancée pour qu'on entreprit une campagne, longue peut-être et ardue. On craignait les difficultés du débarquement, les tempêtes de l'équinoxe sur les eaux redoutées de la mer Noire, et, à cet égard, on se fondait sur l'avis peu dissimulé des amiraux alliés, plus hostiles que favorables à une grande expédition maritime. Les Anglais eux-mêmes, après avoir formé le premier dessein d'une descente en Crimée, semblaient plus disposés à l'attente qu'à l'action Le maréchal n'ignorait pas cette vague et sourde opposition : « Beaucoup hésitent, écrivait-il le 19 août, ou sont maintenant contraires à l'expédition. Je veux avoir de nouveau l'opinion des chefs[35]. »

Il les réunit le 22 août, moins pour les consulter que pour notifier ses décisions, et, sans les persuader tous, les rallia au moins en apparence. Il leur dépeignit les dangers d'une guerre portée au-delà du Danube et les inconvénients non moins graves d'une inaction funeste au bon renom de l'armée. Il leur montra la Crimée comme une conquête glorieuse et aussi comme un gage précieux pour les négociations de la paix. Avec une complaisance un peu optimiste, il laissa entendre que l'entreprise serait sans doute rapide, que les populations tartares seraient favorables, que Sébastopol, imparfaitement fortifié, ne tiendrait guère contre le choc de nos troupes. Tel fut le langage du maréchal. Toutes les craintes ne s'apaisèrent pas : plusieurs, même partisans de l'expédition, auraient voulu qu'on ne la commençât qu'avec des moyens plus considérables ; ainsi pensait le chef d'état-major du commandant en chef[36]. Mais si beaucoup de convictions demeuraient douteuses ou contraires, les objections étaient désormais réduites au silence. Pouvait-on d'ailleurs, après être venu de si loin, renoncer à toute offensive ou s'immobiliser dans l'attente ? L'opinion du maréchal, discutable pour tout le reste, était, sur ce dernier point, sans réplique.

Le 25 août, un ordre du quartier général annonça officiellement le prochain départ pour la Crimée. Dès lors chacun n'eut plus qu'une pensée, coopérer dignement à l'œuvre commune. Sur ces entrefaites, le choléra, depuis quelque temps en décroissance, s'affaiblit au point de disparaître presque complètement, et ce retour à un état sanitaire meilleur releva les courages. On procéda à la hâte aux derniers préparatifs. On suppléa aussi bien que l'on put, et avec les ressources locales, au matériel demandé en France et non encore complètement arrivé de Toulon. L'artillerie termina ses expériences d'embarquement et de débarquement. L'intendance acheva d'organiser le service des vivres, du campement, des hôpitaux. Quant à la flotte, elle était prête, et n'attendait qu'un dernier ordre pour recevoir les troupes à bord et les emporter à travers la mer Noire.

Quelle serait la composition du corps expéditionnaire ? Les Anglais emmenaient presque tout leur monde, c'est-à-dire cinq divisions d'infanterie, une division de cavalerie, neuf batteries de campagne, un parc de siège, quatre compagnies du corps des ingénieurs, en tout 21.000 hommes environ. Quant à l'armée française, elle était formée des quatre premières divisions — divisions Canrobert, Bosquet, prince Napoléon, Forey —, fortes de quarante bataillons, malheureusement très réduits par le choléra et par le grand nombre des convalescents laissés dans les dépôts. La cinquième division demeura provisoirement à Varna. Faute de moyens de transports suffisants, on dut aussi laisser à terre la division de cavalerie, grave contretemps qui entraîna plus tard les plus fâcheuses conséquences : on se contenta d'embarquer un escadron de chasseurs d'Afrique et quelques spahis que le maréchal Saint-Arnaud avait tirés d'Algérie pour son escorte personnelle. Les armes spéciales se composaient de douze batteries de campagne et de huit compagnies du génie. L'effectif total du corps français s'élevait à 30.000 hommes, auxquels il fallait joindre une division ottomane de 7.000 hommes, placée sous le commandement supérieur du maréchal. — En résumé 58.000 hommes anglais, français, turcs allaient partir pour les côtes de Crimée : en retranchant les troupes d'administration et les non-valeurs de toute sorte, on arrivait à un chiffre total d'un peu plus de 50.000 combattants.

Les Anglais ainsi que notre première division s'embarquèrent à Varna : le reste de notre armée prit la mer à Baltchik. Le 2 septembre, les Français étaient prêts à appareiller ; mais on dut attendre nos alliés, et ce retard causa quelque humeur. Enfin, le 7, aucun obstacle ne s'opposant plus au départ, les flottes combinées gagnèrent la haute mer. Les soldats étaient dispos et allègres, heureux d'aller à l'inconnu, heureux surtout d'échapper aux tristesses et à l'oisiveté de Varna. Parmi les généraux, quelques-uns persistaient dans leurs inquiétudes et jugeaient un peu aventureuse cette descente sur une terre qu'on ne connaissait que par les cartes et à l'encontre d'un ennemi dont on ignorait le nombre et les ressources. Mais, la décision étant irrévocable, ils écartaient leurs doutes et, se mettant à l'unisson des plus confiants, cherchaient à s'affermir dans l'espoir du succès. Pendant ce temps, le maréchal, de plus en plus atteint par la maladie, mais de plus en plus ébloui de son entreprise, subissait tour à tour les abattements de la souffrance et les surexcitations de la gloire. Embarqué sur la Ville de Paris, il passait de son lit à sa table de travail, dictait ou écrivait des ordres, s'animait au point d'étonner les autres et lui-même par le retour apparent de ses forces ; puis les fiévreuses clartés de son visage disparaissaient soudain, et son pauvre corps, un instant galvanisé, retombait inerte et sans vie. Malgré tant de signes contraires, le chef de l'armée d'Orient gardait sa foi dans sa fortune et comptait bien que la victoire serait plus prompte à le couronner que la mort à le saisir. Surtout, sentant ses jours désormais comptés, il se repliait en Dieu, maitre du calme ou de la tempête, de la santé ou de la maladie, du triomphe ou de la défaite. « Priez, écrivait-il à ses amis de France, priez pour les combattants de la Crimée. »

Le maréchal avait raison de compter sur toutes les sympathies, sur tous les vœux de la France. Ils étaient d'autant plus ardents que, sur le sol de la Crimée et nulle part ailleurs, ne se trancherait le conflit. Un instant on avait pu espérer qu'un coup décisif, frappé au Nord, précipiterait le dénouement. L'Angleterre avait préparé une flotte considérable ; la France, de son côté, avait équipé une division navale et fourni un corps de débarquement de dix mille hommes environ. Les escadres combinées étaient entrées dans la Baltique et avaient débarqué aux îles d'Aland les troupes expéditionnaires ; puis la forteresse de Bomarsund, attaquée le 12 août, avait capitulé le 16. Si brillant que fût le succès, il ne devait être dans ces régions suivi d'aucun autre. Les vaisseaux russes n'acceptaient pas le combat ; l'attaque de Cronstadt eût été une aventure pleine de dangers ; l'hiver vient vite en ces contrées septentrionales, et bientôt déjà s'annoncerait. Cette diversion ne fut qu'un épisode, aujourd'hui presque inaperçu dans l'ensemble des opérations de la guerre. C'était donc bien à l'armée de Crimée, à elle seule qu'était confiée la fortune du pays.

 

 

 



[1] Léon FAUCHER, Correspondance. Lettre du 14 avril 1854, p. 363.

[2] Moniteur du 6 avril 1854.

[3] Moniteur du 30 mars 1854.

[4] Correspondance inédite.

[5] Historique du service de l'artillerie, p. 9.

[6] Commission d'enquête sur les transports maritimes de la guerre d'Orient, p. 20.

[7] FAY, Souvenirs de la guerre de Crimée, p. 14. — Correspondance du maréchal Saint-Arnaud, passim. — Correspondances inédites, etc.

[8] Camille ROUSSET, Guerre de Crimée, t. Ier, p. 89.

[9] Rapports de M. le docteur Scrive, chef du service médical de l'armée d'Orient, 5 et 9 mai.

[10] Correspondance du maréchal Bosquet, t. IV, p. 155.

[11] Lettre extraite des papiers inédits de M. le général de Martimprey.

[12] Correspondance, t. II, p. 444.

[13] Voir le Moniteur du 11 avril 1855.

[14] Le maréchal SAINT-ARNAUD, Correspondance, t. II, p. 417.

[15] Correspondance, t. II, p. 431.

[16] Correspondance, t. II, p. 431.

[17] Dépêche du 1er juillet. (M. Camille ROUSSET, Guerre de Crimée, t. Ier p. 131.)

[18] Life of viscount Palmerston, by Evelyn ASHLEY, t. II, p. 60 et suiv.

[19] Lettre au duc de Newcastle, 16 juin. (Life of Palmerston, by Evelyn ASHLEY, t. II, p. 65-67.)

[20] « A merry Christmas and a happy new year. » (Lettre au duc de Newcastle.)

[21] Times, 15 juin 1854.

[22] Lettre au duc de Newcastle, 29 juin 1854. (Life of the Prince Consort, by Théodore MARTIN, I. II, p. 84.)

[23] Correspondance du maréchal Saint-Arnaud, t. II, p. 450.

[24] Docteur SCRIVE, Relation médico-chirurgicale de la campagne d'Orient, p. 20, 55, 56.

[25] Général DE LA MOTTEROUCE, Souvenirs et Campagnes, t. II, p. 138 et 174.

[26] Relation médico-chirurgicale de la campagne d'Orient, par le docteur SCRIVE, p. 66.

[27] Dépêche du 9 juillet. (Camille ROUSSET, Guerre de Crimée, t. Ier, p. 136.)

[28] Voir le docteur BAUDENS, La guerre de Crimée, ses ambulances, p. 187.

[29] Docteur QUESNOY, Souvenirs militaires et médicaux de l'armée de Crimée, p. 49.

[30] Docteur QUESNOY, Souvenirs militaires et médicaux de l'armée de Crimée, p. 50.

[31] Tableau statistique des pertes de l'armée d'Orient. (SCRIVE, Relation médico-chirurgicale, p. 74.)

[32] Correspondance inédite du général de Martimprey.

[33] Correspondance, t. II, p. 456, 457, 459

[34] Correspondance, t. II, p. 463-466.

[35] Correspondance, t. II, p. 466.

[36] « Nous voici maintenant lancés, écrivait, à quelques jours de là, le général de Martimprey, dans cette grande entreprise qui inspire tant de préoccupations et qui fut le sujet de tant d'objections. Chacun y voit un danger, à l'exception de deux ou trois qui sont et qui ont toujours été pour tenter. » (Correspondance inédite.)