HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE

LIVRE TROISIÈME. — 1789-1793

 

— VIII —

 

 

Portrait de Marie-Antoinette au Temple. — État de son âme. — Les dévouements dans le Temple et autour du Temple : Turgy, Cléry, les commissaires du Temple. — M. de Jarjayes. — Toulan. — Projet d'évasion de la Reine. — Billets de la Reine. — Le baron de Batz. Sa tentative au Temple. — Marie-Antoinette séparée de son fils.

 

Le lendemain de la mort de Louis XVI, il y a, sur le registre des arrêtés du Temple, ces lignes :

Marie-Antoinette demande pour elle un habillement complet de deuil, et pour sa famille, le plus simple[1].

 

Un habillement de deuil ! la Révolution l'accordera-t-elle ? Elle délibère. Le 23, la Commune se risque à arrêter qu'il sera fait droit à, la demande de Marie-Antoinette : le deuil du mari, du père, du frère, sera permis à la veuve, aux enfants, à la sœur.

La veuve est dans les habits de deuil dus aux générosités de la République. Elle a sur la tête un bonnet de femme du peuple dont les tuyaux pleurent et tombent sur ses épaules. Entre les tuyaux et la coiffe court un voile noir. Un grand fichu blanc est croisé sur son cou avec une méchante épingle. Un petit châle noir, liséré de blanc, se noue à la naissance de sa robe noire.

Sur son front, le long de ses tempes, courent, échappées du bonnet, des mèches de cheveux d'un blond qui grisonne et s'en va blanchissant. Son front est fier encore, et ses sourcils n'ont pas baissé leur arc impérial. Les larmes ont rougi ses paupières, les larmes ont gonflé ses yeux ; son regard a perdu son rayon ; il est fixe. Le bleu de ses yeux n'a plus d'éclairs, plus de caresses ; il est vitrifié, froid, presque aigu. La belle ligne aquiline du nez est devenue une arête décharnée, sèche et dure ; et l'on croirait que l'agonie a pincé ces narines qui frémissaient de jeunesse. Les lèvres ne s'épanouissent plus, et le sourire a pour jamais quitté cette bouche décolorée qui plisse et rentre. L'animation et le sang ont abandonné ce masque immobile ; et, à voir celle qui fut la Reine de France, il semble qu'il vous apparaisse une de ces grandes et pâles figures de macération et de mortification, une de ces saintes de Port-Royal, dont les pinceaux jansénistes de Philippe de Champagne nous ont transmis la face rigide et crucifiée.

Le malheur a fait l'âme de la Reine semblable à son visage. Il n'est plus de sourire, il n'est plus de rayon non plus au dedans d'elle. Tout s'y est éteint, mais tout s'y est pacifié ; tout y est désolé, mais tout aussi y est recueilli dans une sérénité morne. De la princesse, de la femme, il ne reste plus qu'une veuve. Les amertumes ne la touchent plus, les outrages passent au-dessous d'elle, les cruautés n'atteignent que sa pitié. Pour elle l'avenir est sans terreur : il n'est plus que promesse ; et Marie-Antoinette s'approche de la mort, ainsi que d'une patrie et d'un rendez-vous, avec un tranquille et pieux désir.

Elle prie et s'abîme dans la prière ; elle se plonge et s'absorbe dans la Journée du Chrétien ; elle immole son cœur devant cette image du cœur de Marie sanglant et traversé de glaives[2]. Son âme ne prête plus l'oreille à la terre ; son âme va s'élevant, se dégageant chaque jour, et comme essayant ses ailes... Mais Dieu permit que Marie-Antoinette fût encore tentée par l'espérance, comme s'il eût voulu montrer que leu mères ne sont jamais prêtes à mourir.

 

Pendant que la Reine, enfoncée dans sa douleur, s'enfermait dans sa prison et ne voulait plus descendre au jardin, pour ne pas passer devant la porte par laquelle était sorti Louis XVI[3], de nobles dévouements veillaient autour de la prison de la Reine.

Des femmes ne craignaient pas d'entretenir des correspondances avec le Temple, de pousser aux plans de salut de la famille royale, d'accueillir chez elles, à toute heure du jour et de la nuit, tous les dévouements et tous les courages, s'obstinant à rester à leur poste malgré les prières et les ordres du Temple. Il était des femmes, comme cette marquise de Sérent, qui, interrogée par les comités, répondait qu'en qualité de dame d'une princesse prisonnière, son devoir était de veiller à tout ce qui pouvait lui être nécessaire, et que la mort l'empêcherait seule de remplir un devoir aussi sacré[4].

Il était des hommes guettant le Temple et l'occasion, briguant de se risquer, prêts à mourir. Un gentilhomme du Dauphiné, M. de Jarjayes, était de ceux-là. Nommé maréchal de camp par le Roi, chargé en 1791 de la direction du dépôt de la guerre, bientôt sans fonctions, il n'avait pas émigré, pour se tenir au service de la cour. Sa femme, madame de Jarjayes, était femme de la Reine, sa première femme en survivance. Après Varennes, elle avait obtenu de rester aux Tuileries. M. de Jarjayes, à qui cela facilitait l'entrée habituelle du château, mérita de- la Reine l'honneur de missions secrètes au dedans et au dehors, auprès de Monsieur, en Piémont, et auprès de Barnave, auquel il portait les lettres de la Reine. Au 10 août, M. de Jarjayes avait accompagné la famille royale dans la loge du Logotachygraphe. Le Roi mort, la Reine au Temple, il resta : il attendait[5].

Dans la prison même, le dévouement était auprès de la Reine. Un officier de bouche de l'ancienne cour, l'homme qui avait déjà sauvé la vie à la Reine aux journées d'octobre, en lui ouvrant la porte secrète des petits appartements, Turgy avait trouvé la grille du Temple ouverte quelques jours après le 10 août, et, de sa pleine autorité, avec la bonne fortune de l'audace, s'était installé au service de la famille royale. Ce fut le premier qui donna aux hôtes du Temple, non les nouvelles du dehors, mais quelques lambeaux de ces nouvelles. Aidé de Chrétien et de Marchand, employés comme lui à l'office du Temple, et comme lui jouant obscurément leur tête, il avait une adresse merveilleuse pour substituer, dans un tournant d'escalier, dans un passage noir, au bouchon d'une carafe de lait d'amande vérifié par les municipaux, un autre bouchon couvert d'avis écrits avec du jus de citron ou un extrait de noix de galle. Puis il transmettait au dehors, sur le même bouchon, la réponse de la Reine ou de Madame Élisabeth. II avait encore concerté avec les prisonniers une correspondance muette par signes et par gestes. Avec le mouvement de ses doigts, le port de sa tête, le jeu de sa serviette, il entreprit de leur dire les batailles, la marche des armées, l'Autriche, l'Angleterre, la Sardaigne, et la Convention. Mais cette langue mimée prêtait à trop de contre-sens. Turgy, qui était homme d'expédients, imagina alors des pelotes de fil ou de coton cachées dans les bouches de chaleur du poêle ou dans le panier aux ordures. Autorisé à sortir du Temple deux ou trois fois par semaine pour les approvisionnements, Turgy voyait Mie ; il voyait la duchesse de Sérent ; il était le lien des correspondances entre la tour et le dehors, et, confirmé dans son zèle par le témoignage que le Roi lui rendait le 21 janvier, il bravait le murmure des dénonciations[6].

Mais Turgy n'était qu'un serviteur fidèle au malheur de ses maîtres ; d'autres vont le lui disputer en courage, qui n'ont servi que la Révolution.

Seul honneur de ces temps, cette séduction des hommes de la Révolution par la pitié ! seule consolation de cette abominable histoire, qu'il se soit fait autour de la Reine, dans la plus dure des prisons, sous la plus impitoyable des terreurs, une contagion de respect qui s'enhardit jusqu'aux bons offices et jusqu'aux dangers mortels de la sensibilité l Ces hommes à qui la Révolution a donné le mandat d'être aveugles, d'être sourds, d'être muets sous peine de mort, bravent la mort dès qu'ils sont entrés dans la familiarité de cette infortune. Ceux-là qui avaient l'insulte à la bouche et le chapeau sur la tête, se taisent, se découvrent et s'inclinent devant ces larmes de Marie-Antoinette, devant ces larmes de la Reine ! Ç'avait été Manuel ; ce sont tant de commissaires, tout à coup touchés, dont l'air, la tenue, la parole, les caresses aux enfants, les yeux mouillés, plaignent et courtisent les chagrins de la Reine. Maman, crie joyeusement le Dauphin dès qu'il reconnaît une de ces figures qui lui ont souri, c'est Monsieur un tel ! Et la Reine est sûre d'avoir quarante-huit heures de respect, de compassion, peut-être même de cette rare flatterie qui s'incline plus bas devant la royauté sans couronne. Elle aura dans sa chambre ce commissaire qui reprend le Dauphin de placer en Asie Lunéville, cette ville, — lui dit-il, — où ont régné vos ancêtres ; ou Lebœuf, qui voudrait lui faire accorder les Aventures de Télémaque ; ou Moille, qui ne consent pas à se couvrir devant la famille royale ; ou Lepitre, qui apporte à la Reine l'hommage de ses romances et la pièce de l'Ami des lois ; ou l'épicier Dangé, qui embrasse le Dauphin en le promenant sur la plate-forme de la Tour ; ou l'administrateur de la police de Paris, Jobert ; ou le maître maçon Vincent, ou l'architecte Bugneau, ou Michonis[7], un de ces commissaires enfin qui trahissent leur mission pour ne pas trahir l'humanité.

Il savait comment vont les cœurs de la pitié à l'intérêt, de l'intérêt au dévouement, ce commissaire si effrayé, à sa première visite, du charme de la Reine, qu'il donna sa démission, n'osant retourner au Temple. Bientôt des commissaires se rendaient comme Manuel, et de l'attendrissement passaient aux imprudences et aux complicités ; bientôt même de plus aventureux osaient concevoir de sauver la famille royale, et semblaient prendre pour devise cette devise donnée par la Reine pour la bague d'un commissaire : Poco ama ch'il morir terne[8].

Le 2 février 1793, un homme se présente chez M. de Jarjayes, et lui demande un entretien secret. Voix, costume, façons, tout chez cet homme sent la Révolution. M. de Jarjayes le regarde et s'inquiète, quand l'homme se jette à ses pieds. Ce qu'il veut, c'est l'indulgence, la confiance de M. de Jarjayes ; ce qu'il est venu offrir, c'est son repentir ; ce qu'il est venu chercher, c'est l'aide de M. de Jarjayes pour sauver les prisonniers du Temple. M. de Jarjayes se défie et repousse l'offre. L'homme alors tire de sa poche un chiffon de papier et M. de Jarjayes lit ces mots, en huit petites lignes, de la main de la Reine :

Vous pouvez prendre confiance en l'homme qui vous parlera de ma part, en vous remettant ce billet. Ses sentiments me sont connus ; depuis cinq mois il n'a pas varié. Ne vous fiez pas trop à la femme[9] de l'homme qui est enfermé ici avec nous : je ne me fie ni à elle ni à son mari.

 

L'homme était Toulan.

Il se rencontre parfois, dans les révolutions, de ces individus qui puisent comme une insolence de courage dans l'insolence des événements. Enhardis, égayés presque par la grandeur du péril, la folie de l'entreprise, l'invraisemblance du salut, ils vont à des aventures, ils cherchent des dangers qui semblent plus appartenir à la fiction qu'à la vie, au roman qu'à l'histoire. Né à Toulouse vers 1761, établi à Paris, en 1787, libraire et marchand de musique, nommé membre de la Commune du 10 août, continué dans la municipalité dite provisoire, et devenu chef de bureau de l'administration des biens des émigrés[10], Toulan, ce petit jeune homme, est un de ces cœurs sans peur et sans surprise, qui trompent longtemps la mort en se jouant d'elle. Cervelle de Gascon, tête chaude, une fécondité inventive et que rien ne décourageait le faisait inépuisable en ruses, en inventions, en stratagèmes. Puis la nature l'avait armé d'une gaieté de si bon aloi et de si belle venue, si franche, si épanouie qu'elle désarmait tous les soupçons en leur riant au nez ; grand comédien par là-dessus, qui, gardant le rôle de ses anciennes opinions auprès des comités et des conseils de la Révolution, rudoyait les tièdes avec la langue salée et les grosses plaisanteries du sans-culottisme. De sang-froid, et maître de lui, sous cette verve, cette vivacité et cet entrain de son caractère, prêt à tout et sachant attendre, ardent et patient, obstiné et madré, Toulan avait tous ces dons et toutes ces vertus qui mènent un complot au succès. Mais il était plus qu'un conspirateur hardi et habile : il était un de ces beaux et purs dévouements sur lesquels aime à se reposer et dans lesquels se réjouit le souvenir des hommes ; un de' ces dévouements au-dessus de l'or, au-dessus de la récompense, au-dessus même de l'espoir de la rémunération, et que paye un mot, ce nom de Fidèle que les prisonnières du Temple ont donné à Toulan[11]. Et dans la reconnaissance de la Reine pour Toulan, quel étonnement, quel respect, si j'ose dire, quand elle compte jusqu'à Toulan, tous ces dévouements dans la garde nationale, tous ces dévouements dans l'Assemblée qui mendiaient la liste civile[12], quand elle reconnaît de combien est moins grand un homme de génie qui se vend qu'un homme de cœur qui se donne !

Toulan s'est voué à sauver les prisonniers du Temple ; il croit pouvoir les sauver, et il apporte son plan à M. de Jarjayes. M. de Jarjayes put bientôt juger l'homme. La Reine avait témoigné à Toulan le désir d'avoir les souvenirs que Louis XVI lui avait légués, et que le conseil du Temple avait retirés des mains de Cléry pour les mettre sous scellés. C'était un anneau nuptial, un cachet et un paquet de cheveux. Presque aussitôt ce désir exprimé, Toulan apportait à la Reine ce paquet de cheveux, l'anneau d'alliance portant M. A. A. A. 19 aprilis 1770, et ce cachet montrant à côté des armes de France la tête du Dauphin casquée. Toulan avait brisé les scellés, substitué des objets à peu près pareils, reposé les scellés. Jamais un désir de Reine de France, commandant l'impossible, n'avait été plus vite et mieux servi. Ces reliques devaient parvenir plus tard, par des mains amies, à Monsieur et au comte d'Artois, avec ces deux billets de la Reine, le premier à Monsieur, le second au comte d'Artois :

Ayant un etre fidele, sur lequel nous pouvons compter, j'en profite, pour envoyer a mon frère et ami, ce dépot qui ne peut etre confie qu'entre ses mains, le porteur vous dira par quel miracle nous avons pu avoir ces précieux gages, je me réserve de vous dire moi-même un jour le nom de celui qui nous est si utile, l'impossibilite ou nous avons été jusqu'a present de pouvoir nous donner de nos nouvelles, et l'exces de nos malheurs nous fait sentir encore plus vivement notre cruelle separation puisse-t-elle n'erre pas longue, je vous embrasse en attendant comme je vous aime et vous savez que c'est de tout mon cœur. M : A :

Ayant trouve enfin un moyen de confier à notre frère un des seul gage qui nous reste de l'etre que nous chérissons et pleurons tous j'ai cru que vous seriez bien aise d'avoir quelque chose qui vient de lui, gardez-le, en signe de l'amitié la plus tendre avec laquelle je vous embrasse de tout mon cœur. M : A :[13].

Le billet de la Reine lu, M. de Jarjayes, voulant agir avec certitude, avait demandé à Toulan s'il pouvait le faire entrer au Temple et parler un instant à la Reine. Toulan déclarait la démarche difficile, non impossible, et rapportait bientôt à M. de Jarjayes ce billet de la Reine.

Maintenant si vous êtes décidé à venir ici il seroit mieux que ce fut bientôt ; mais, mon dieu, prenez bien garde d'être reconnu, surtout de la femme qui est en fermée ici avec nous.

M. de Jarjayes, déguisé, est introduit au Temple par Toulan. Il voit la Reine, il lui parle. La Reine lui dit d'examiner les plans de Toulan ; puis, s'oubliant, et ne pensant qu'aux autres, elle recommande à M. de Jarjayes de lui donner des nouvelles de tous ceux qui sont restés fidèles ; et, M. de Jarjayes à peine sorti du Temple, la Reine lui écrit, tremblant encore d'émotion et de peur :

Prenez garde a mde archi, elle me paroit bien liée avec l'homme et la femme dont je vous parle dans l'autre billet.

Tachez de voir mde th., on vous expliquera pourquoi. Comment est votre femme ? elle a le cœur trop bon pour n'etre pas bien malade.

 

A quelques jours de là, M. de Jarjayes recevait cette lettre de la Reine :

Votre billet m'a fait bien du bien je n'avois aucun doute sur le Nivernois, mais j'étois au desespoir qu'on put seulement en penser du mal. Écoulez bien les idées qu'on vous proposera : examinez les bien, dans votre prudence ; pour nous, nous nous livrons avec une con fiance entière. Mon dieu, que je semis heureuse, et surtout de pouvoir vous compter au nombre de ceux qui peuvent nous être utile ! Vous verrez le nouveau personnage, son exterieur ne previent pas, mais il est absolument necessaire et il faut l'avoir. T.... [oulan] vous dira ce qu'il faut faire pour cela. Tachez de vous le procurer et de finir avec lui avant qu'il revienne ici. Si vous ne le pouvez pas voyez mr de la borde de ma part, si vous n'y trouvez pas de l'inconvénient, vous savez qu'il a de l'argent à moi.

 

Le nouveau personnage dont parlait la Reine était un commissaire que Toulan voulait qu'on gagnât à prix d'argent. M. de Jarjayes, répugnant à répandre le secret, ne s'adressait pas à M. de Laborde, et offrait à la Reine de faire lui-même la somme.

En effet, — répondait la Reine à M. de Jarjayes, — je crois qu'il est impossible de faire aucune demarche en ce moment près de M. de la b... toutes auroient de l'inconvénient : il vaut mieux que ce soit vous qui finissiez celle affaire par vous même, si vous pouvez. J'avois pense a lui pour vous éviter l'avance d'une somme si forte pour vous.

Le commissaire était acheté, payé.

T.... m'a dit ce matin que vous aviez fini avec le comm... combien un ami tel que vous m'est précieux !

écrivait la Reine, qui se laissait aller à l'illusion ; et tout aussitôt, craignant d'être ingrate, elle mandait à M. de Jarjayes :

Je serois bien aise que vous puissiez aussi faire quelque chose pour t..... il se conduit trop bien avec nous pour ne pas le reconnoître[14].

 

Mais Toulan ne voulut rien accepter, rien qu'une boîte d'or dont la Reine se servait : boîte fatale qui devait le perdre ! Sa femme la montra ; et Toulan monta à l'échafaud, où déjà était montée la Reine[15].

Voici quel était le plan de Toulan :

Des habits d'homme étaient préparés pour la Reine et Madame Élisabeth, et apportés, à diverses reprises, sous leurs pelisses, dans leurs poches, par Toulan et Lepitre. Deux douillettes devaient achever de tromper sur la taille et la démarche des prisonnières. Ajoutez des écharpes et des cartes d'entrée semblables à celles des commissaires. Pour Madame-Royale et le Dauphin, on les eût sortis du Temple ainsi : un allumeur de réverbères entrait tous les jours, à cinq heures et demie, au Temple, accompagné de deux enfants qui l'aidaient à allumer dans la tour, et sortait avant sept heures. Un costume pareil à. celui de ces enfants, une carmagnole, une vieille perruque, de gros souliers, un sale pantalon, un mauvais chapeau, déguisaient le Dauphin et Madame Royale, déshabillés et rhabillés dans la tourelle voisine de la chambre de la Reine où Tison et sa femme n entraient jamais. Vers six heures trois quarts, le tabac d'Espagne, prodigué par Toulan aux époux Tison, et renfermant ce jour-là un narcotique, plongeait l'homme et la femme dans un sommeil de huit heures. La Reine, vêtue en homme, montrant de loin sa carte à la sentinelle rassurée par la vue de son écharpe, sortait du Temple avec Lepitre, et se rendait rue de la Corderie, où M. de Jarjayes devait l'attendre. Quelques minutes après sept heures, les sentinelles relevées dans la tour, un commis du bureau de Toulan, dévoué comme lui, du nom de Ricard, arrivait à la, porte de la Reine, costumé en allumeur, sa boîte de fer-blanc au bras, frappait, et recevait le Dauphin et Madame Royale des mains de Toulan, qui le grondait tout haut de n'être pas venu lui-même arranger les quinquets ; et les enfants allaient rejoindre leur mère. Madame Élisabeth, sous le même déguisement que la Reine, sortait la dernière avec Toulan.

Les fugitifs avaient au moins cinq heures devant eux. La Reine eût demandé le matin qu'on ne servît qu'à neuf heures et demie son souper, servi d'ordinaire à neuf heures ; on eût frappé, refrappé, interrogé la sentinelle, qui, relevée à neuf heures, n'eût rien su ; on serait descendu à la salle du conseil ; on serait remonté avec les deux autres commissaires ; on eût frappé de nouveau, appelé les sentinelles précédentes, enfin envoyé chercher un serrurier. Le serrurier eût trouvé les portes fermées en dedans ; et, avant qu'on eût enfoncé les deux portes, l'une de chêne à gros clous, l'autre de fer ; avant que les commissaires eussent visité les appartements, les tourelles, eussent réveillé Tison et sa femme ; avant qu'un procès-verbal eût été rédigé ; avant que le conseil de la Commune l'eût examiné, avant que la police, les maires, les comités de la Convention eussent résolu des mesures, la famille royale eût été loin avec des passeports bien en règle.

Il n'y avait eu, dans ce plan, de discussion que sur un point. Toulan avait proposé pour la fuite une berline attelée de six chevaux, devant laquelle il eût couru à franc étrier ; mais la Reine tenait pour trois cabriolets : dans le premier, le Dauphin, M. de Jarjayes et elle ; dans le second, Madame Élisabeth avec Toulan ; dans le troisième, l'autre commissaire et Madame Royale. La Reine se rappelait Varennes. Elle craignait la curiosité sur la route, l'indiscrétion des postillons ; trois voitures légères n'exigeaient chacune qu'un cheval ; il était possible de- relayer sans recourir à la poste, de se réunir en cas d'accident dans deux voitures. L'avis de la Reine prévalut. Où irait-on ? On n'était pas encore fixé à la fin de février. On pensa un moment à la Vendée, qui commençait à se soulever ; mais la Vendée était loin. On se rejeta sur la Normandie, d'où l'on pouvait gagner la mer et l'Angleterre[16].

Des restrictions apportées à la délivrance de passeports, le bruit de la fermeture des barrières arrêtaient toute tentative dans les premiers jours de mars. Puis, si bien gardé que soit le secret d'un complot, il s'en répand toujours quelque chose ; et Toulan, malgré son sang-froid, restait assez sot à cette brusque apostrophe d'une tricoteuse avec laquelle il plaisantait : Toi, tu es un traître, tu seras guillotiné ! Une défiance mal dissimulée de la Commune écartait Toulan et Lepitre de la surveillance du Temple jusqu'au 18 mars. Cette fois les dernières mesures étaient arrêtées et l'exécution du projet fixée au prochain jour de garde de Toulan. Le 26, comme on nommait à la Commune les commissaires pour le Temple, le fabricant de papiers peints Arthur monte à la tribune et dénonce Toulan et Lepitre comme entretenant avec les prisonnières du Temple des conversations à voix basse et comme s'abaissant à exciter la gaieté de Marie-Antoinette. Toulan répond aussitôt, et se justifie par des plaisanteries. Hébert, sans appuyer sur la dénonciation, demande le scrutin épuratoire et la radiation de Lepitre et de Toulan sur la liste des commissaires. Arrivent les fêtes de Pâques ; les municipaux ne se soucient guère d'aller les passer dans une prison. Toulan se fait proposer avec Lepitre par un de ses collègues, et leurs deux noms sont écrits, quand Lechénard les fait rayer. Une municipalité nouvelle s'organise ; Toulan et Lepitre ne sont pas réélus[17]. Toulan ne se décourage pas, quand un coup imprévu menace ses projets.

La République avait logé auprès des prisonnières, dans leur appartement, derrière un vitrage, un couple d'espions : l'homme et la femme Tison. Ces malheureux, qui essayaient de s'approcher de la confiance de la Reine et de Madame Élisabeth, avec le patelinage et l'hypocrisie, pour les livrer et les vendre, passant leur vie à épier et faisant soupçon de tout derrière de faux semblants de pitié, les Tison avaient au fond d'eux comme une espèce de cœur : ils avaient une fille et l'aimaient[18]. C'était avec cela que la Révolution les maniait et les tenait ; c'était en leur montrant et en leur retirant cette fille que la Commune jouait d'eux comme d'animaux affamés ou repus. Privés de la voir, exaspérés, ils déclaraient le 20 avril, sans qu'il fût besoin de les pousser, que la veuve et la sœur du dernier tyran avaient gagné quelques officiers municipaux, qu'elles étaient instruites par eux de tous les événements, qu'elles en recevaient les papiers publics, et que par leur moyen elles entretenaient des correspondances. Et la femme Tison montrait d'un air de triomphe la goutte de cire que Madame Élisabeth avait laissée par mégarde tomber sur son chandelier en cachetant une lettre à l'abbé Edgeworth. Rien pourtant n'était encore désespéré. Les nous eaux commissaires, remplaçant les commissaires suspects, étaient à la dévotion de Toulan ; Follope jetait au feu la dénonciation de la femme Tison contre Turgy[19], et du dehors Toulan pouvait encore conduire la tentative.... Qu'arriva-t-il ? De quelles mesures nouvelles de surveillance le Dauphin et Madame furent-ils entourés ? L'allumeur de quinquets cessa-t-il d'amener au Temple ces deux enfants qui montraient comme une conspiration de la Providence pour le salut des enfants de la Reine ? Nul des témoins de ce temps ne nous l'apprend ; un seul fait est constant : la Reine peut fuir encore, ses enfants ne peuvent plus la suivre.

C'est alors que la Reine écrit à M. de Jarjayes ce dernier billet :

Nous avons fait un beau rêve, voilà tout ; mais nous y avons beaucoup gagné, en trouvant encore dans cette occasion une nouvelle preuve de votre entier dévouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes ; vous trouverez, dans toutes les occasions, en moi du caractère et du courage ; mais l'interet de mon fils est le seul qui me guide, et quelque bonheur que j'eusse éprouvé a être hors d'ici je ne peux pas consentir a me séparer de lui. Au reste, je reconnois bien votre attachement dans tout ce que vous m'avez dit hier. Comptez que je sens la bonté de vos raisons pour mon propre interet, et que cette occasion peut ne plus se rencontrer, mais je ne pourvois jouir de rien en laissant mes enfants, et cette idée ne me laisse pas même de regret[20].

 

Le grand cœur qui si vite et avec si peu d'effort se détache d'un espoir où ne sont pas ses enfants t D'une mère romaine vous n'auriez une autre lettre, et que de grâces en ce dernier cri, en ce dernier chant de la tendresse maternelle ! L'héroïsme y est doux comme une caresse, le sacrifice comme un sourire.

En dépit de la fatalité, Toulan se dévouera et luttera jusqu'au bout. Lors de la dénonciation de Tison il n'est pas absent comme Lepitre, Moille, Brunot ; il fait face à l'accusation, il fait face à Hébert, et il réclame avec une effronterie magnifique l'apposition immédiate des scellés chez lui. Un mandat d'arrêt est lancé contre lui ; il ne s'en soucie pas. On l'arrête ; il prie ceux qui l'arrêtent fie le mener chez lui pour prendre quelques effets : ils poseront du même coup les scellés. En chemin il rencontre son ami Ricard, et l'engage à venir prendre quelques papiers lui appartenant qui se trouvent sur son bureau. Ricard a compris Toulan. Arrivés chez Toulan, une discussion s'engage, à propos des papiers, entre Ricard et les commissaires. Toulan, qui est passé dans un cabinet voisin pour se laver les mains, lâche une-fontaine ; le bruit de l'eau qui coule, le bruit de la voix de Ricard qui récrimine avec fracas, empêchent les commissaires d'entendre une porte dérobée s'ouvrir doucement : Toulan est libre[21] ; mais, libre, il ne se sauve pas de Paris. Il court louer une chambre dans une maison voisine du Temple, où Turgy a de fréquents rendez-vous avec lui, d'où il rapporte au Temple les nouvelles du dehors. La Reine à la Conciergerie, Toulan avertira et renseignera Madame Élisabeth en sonnant du cor à la fenêtre, et si hautement que Madame Élisabeth sera obligée de le rappeler à la prudence[22].

La Reine appréciait dignement cet homme, quand, pour le remercier de tout ce qu'il avait tenté, de tout ce qu'il osait encore, elle ne trouvait rien de mieux que de le faire entrer dans ses bonheurs de mère : Dites à Fidèle, écrivait-elle, que je vois mon fils tous les jours[23].

 

Il ne restait plus à la Reine que Dieu et le baron de Batz.

Un royaliste est à Paris, une main sur Paris, une main sur la France, enveloppant la Révolution. Dénoncé, recherché, poursuivi, traqué, il embrasse la Vendée, Lyon, Bordeaux, Toulon, Marseille, et son nom fait pâlir Robespierre. Cet homme est un Protée, Catilina et Casanova brouillés dans un seul homme pour l'épouvante d'une tyrannie. La tète et la plume aux intrigues, le bras aux coups de main, il est un diplomate et un aventurier. Cet homme est partout, et, où il n'est pas, il menace. Il a des agents dans les sections, dans les municipalités, dans les administrations, dans les prisons, dans les ports de mer, dans les places frontières. Il est ici et là, hier une ombre, aujourd'hui un éclair, trouant les lois comme des toiles d'araignée, passant à travers les règlements, les consignes, les barrières, avec de faux passeports, de faux certificats de résidence, de fausses cartes civiques. Il surgit et disparaît tout à coup dans les foules, stupéfaites de l'avoir vu. Il passe dans la rue, dans les maisons d'arrêt, dans les cafés, dans les orgies des conventionnels, semant les paroles ou l'or, entraînant les dévouements, racolant les vénalités, achetant les individus, achetant des bureaux en masse, achetant le département de Paris, achetant la police, marchandant la Révolution ; imprenable, insaisissable, glissant des mains, échappant, en plein boulevard, à un peuple en armes ; servi par des miracles, sauvé par des amis, confidents de tous ses plans, qui préfèrent mourir que de le trahir[24].

Cet homme allait bientôt arracher ce cri à la Terreur qui a peur, cette lettre du comité de surveillance de la Convention à l'accusateur public : Le comité t'enjoint de redoubler d'efforts pour découvrir l'infâme Batz... Ne néglige dans tes interrogatoires aucun indice ; n'épargne aucune promesse pécuniaire ou autre ; demande-nous la liberté de tout détenu qui promettra de le découvrir ou de le livrer mort ou vif : répète qu'il est hors la loi, que sa tête est mise à prix ; que son signalement est partout ; qu'il ne peut échapper ; que tout sera découvert, et qu'il n'y aura pas de grâce pour ceux qui, ayant pu l'indiquer, ne l'auront pas fait. C'est te dire que nous voulons à tout prix ce scélérat. La Révolution ira jusqu'à promettre 300.000 livres de la tête de M. de Batz. La Révolution recommandera b. l'accusateur public de supprimer, dans le réquisitoire contre ses coaccusés, les détails des grands projets de Batz, et d'en dire seulement le fond sans en indiquer les moyens[25], craignant de révéler comment un homme avait lutté avec elle et l'avait mise en péril.

Rien cependant, aux premiers jours de la Révolution, n'annonçait un pareil homme dans ce grand sénéchal d'Albret, député aux états généraux par la noblesse de sa province. Il ne s'était fait remarquer que par ses connaissances en matière de finances, son opposition à la création des assignats, ses importants rapports sur la dette, en qualité de président de la section du comité de liquidation. Le 12 et le 15 septembre 1794, il protestait contre les opérations de l'Assemblée nationale. Puis sa trace se perd. Retour et parfaite conduite de M. Batz, à qui je redois 512.000 livres, il n'est que cette phrase d'un journal de Louis XVI, à la date du 1er juillet 1792, pour nous dire que l'oblation de la fortune et de la vie de M. de Batz à la cause royale est commencée. Après le 10 août, M. de Batz rejoint les princes. Le procès du Roi le rappelle à Paris. Il ne peut enlever le Roi du Temple ; mais, le 21 janvier, c'est M. de Batz qui, sur le passage du Roi, s'élance avec trois amis criant ; A nous, ceux qui veulent sauver le Roi ! Désolé de n'avoir point eu le bonheur de sauver Louis XVI, comme un de ses aïeux avait sauvé Henri IV, M. de Batz reportait son cœur et sa pensée sur la famille du Roi[26].

M. de Batz, qui avait à sa disposition la fortune, sous ses ordres le dévouement des plus grands noms de France ; M. de Batz, avec sa petite armée, les Rochefort, les Saint-Maurice, les Marsan, les Montmorency, les Pons, les Sombreuil, avec cet autre lui-même, son aide de camp, le marquis de la Guiche, si bien caché et si hardi sous le nom de Sévignon ; avec l'aide et le courage des Roussel, des Devaux, des Cortey, des Michonis, M. de Batz reprenait après Toulan l'œuvre de délivrance.

Cortey, l'épicier de la rue de la Loi, le logeur ordinaire du baron de Batz, était capitaine de la force armée de la section Lepelletier. Il s'était fait, sans doute par les conseils et pour les plans de M. de Batz, l'ami intime de Chrétien, le juré au tribunal révolutionnaire, qui avait placé Cortey dans le petit nombre de commandants à qui l'on confiait la garde de la tour, lorsque leur compagnie faisait partie du détachement de service au Temple. Le municipal était choisi d'avance : c'était Michonis, qui, plus heureux que Toulan, avait échappé aux dénonciations. La coïncidence d'une garde de Michonis avec une garde de Cortey fut la base du plan de M. de Batz, dont le succès devait être assuré par le concours d'une trentaine d'hommes de la section dont les sympathies et la vigueur n'étaient point douteuses.

Le jour arrive où Cortey et Michonis sont en fonction tous les deux au Temple. Batz est entré clans la prison au milieu du détachement de Cortey. Le service est distribué de façon que les trente hommes doivent être en faction aux postes de la tour et de l'escalier, ou bien en patrouille de minuit à deux heures du matin. Michonis s'est assuré du service de la garde de nuit dans l'appartement de la Beine. De minuit à deux heures, dans ces deux heures où les postes les plus importants seront occupés par les hommes de Batz, les princesses, cachées dans de longues redingotes, et placées l'arme au bras dans une patrouille qui enveloppera le Dauphin, sortiront du Temple, conduites par Cortey, qui seul peut, en sa qualité de commandant du poste de la tour, faire ouvrir la grande porte pendant la nuit.

Il est onze heures. Le moment approche. L'émotion vient aux plus braves, lorsque tout à coup Simon accourt, essoufflé et inquiet : Si je ne te voyais pas ici, dit-il à Cortey qu'il a reconnu, je ne serais pas tranquille. Ce mot éclaire M. de Batz ; une tentation soudaine le prend de tuer Simon, et de risquer l'évasion à force ouverte. Mais le bruit d'une arme à feu causera un mouvement général. Il n'est point le maître des postes de la tour et de l'escalier ; et, s'il échoue, que fera-t-on de la famille royale ? Michonis a remis ses fonctions à Simon avec un calme imperturbable. Il se prépare à se rendre à la Commune, qui le mande. Mais déjà, sous le prétexte d'un bruit entendu au dehors, Batz, à la tête d'une patrouille, s'est lancé dans la rue, en se promettant une revanche[27].

Simon avait gardé la Reine à la Révolution contre M. de Batz ; la Tison l'avait gardée contre Toulan, et voilà que déjà sur celle-ci la main de Dieu s'est appesantie, avec des signes éclatants et terribles.

Un jour, la Tison se mit à parler toute seule. Cela fit rire Madame ; et sa mère la regardait complaisamment, tout heureuse d'entendre le rire de £a fille. Pauvre enfant ! c'était d'une aliénée qu'elle riait ! La Tison depuis longtemps languissait et ne voulait plus sortir. La maladie qui s'emparait tout à coup du Dauphin l'inquiétait et la troublait comme un reproche. Aujourd'hui elle est folle. Elle parle tout haut de ses fautes, de ses dénonciations, d'échafaud, de prison, de la Reine. Elle s'accuse, elle s'injurie. Elle croit morts ceux qu'elle a dénoncés. Tous les jours elle attend les municipaux accusés par elle, et, ne les voyant pas revenir, elle se couche -dans les larmes. Ses nuits sont remplies d'épouvante ; et elle réveille les prisonnières avec les cris que lui arrachent d'affreux rêves. Elle se traîne tout le jour aux genoux de la Reine, pleurant et suppliant Je suis une malheureuse... Je demande pardon à Votre Majesté... Je suis la cause de votre mort ! Sa fille, la Tison ne la reconnaît plus ! D'horribles convulsions la prennent : huit hommes peuvent à peine la contenir et l'emporter dans une chambre du palais du Temple. Deux jours après, on la transporta à l'Hôtel-Dieu, où elle mourut, n'ayant plus rien d'humain que le remords !

La Reine avait relevé la repentie ; elle l'avait entourée de soins et de consolations. Elle avait pardonné à cette fouilleuse, à cette femme, qui la nuit du 21 janvier, l'entendant pleurer avec Madame Élisabeth, était venue pieds nus écouter couler ses larmes ! et cette malheureuse sortie du Temple : Est-elle bien soignée ? demandait la Reine à Turgy dans un billet[28].

 

Les projets, les tentatives d'enlèvement, Batz vivant et libre, les informations du comité de sûreté générale, les bruits et les craintes de la rue, les prédictions du Mirabilis liber de la restauration de la couronne des lis, et de la destruction de fils de Brutus par le jeune captif ; l'intérêt du parti girondin pour la tour du Temple, et les subites miséricordes de son éloquence[29], avaient exaspéré la Convention. Toutes les douleurs de la Reine allaient être couronnées par une suprême douleur. Dans ce cœur, où tout est plaie, la République a trouvé la place d'une blessure nouvelle, et plus profonde que toutes.

Le 3 juillet, à dix heures du soir, les municipaux entrent chez la Reine. La Reine, Madame Élisabeth, Madame, se sont levées au bruit des guichets. Le Dauphin s'éveille. Les municipaux viennent signifier à la Reine l'arrêté du Comité de salut public sanctionné par la Convention :

Le Comité de salut public arrête que le fils de Capet sera séparé de sa mère.

La Reine a couru au lit de son fils, qui crie et se réfugie dans ses bras. Elle le couvre, elle le défend de tout son corps : elle se dresse contre les mains qui s'avancent, et les municipaux voient que cette mère ne veut pas livrer son fils ! Ils la menacent d'employer la force, de faire monter la garde... Tuez-moi donc d'abord ! dit la Reine...

Une heure, une heure ! ce débat dura entre les larmes et les menaces, entre la colère et la défense, entre ces hommes qui donnaient l'assaut à cette mère, et celte femme qui les déliait de lui arracher son enfant ! A la fin, les municipaux, las de leur honte, menacent la Reine de tuer son fils : à ce mot, le lit est libre. Madame Élisabeth et Madame habillent l'enfant : il ne restait plus à la Reine assez de force pour cela ! Puis, couvert des pleurs et des baisers de sa mère, de sa tante et de sa sœur, le pauvre petit, fondant en larmes, suit les municipaux : il va de sa mère à Simon !

Au moins la Commune accorda à la Reine de pleurer en paix. Il n'y eut plus de municipaux chez elle. Les prisonnières furent nuit et jour enfermées sous les verrous. Trois fois par jour, des gardes apportaient les repas et éprouvaient les barreaux des fenêtres. Madame Élisabeth et Madame faisaient les lits et servaient la Reine, si accablée qu'elle se laissait servir.

La Reine ne vivait plus que quelques heures par jour. les heures où elle guettait son fils par un jour de souffrance, au faîte d'un petit escalier tournant montant de la garde-robe aux combles. Au bout de quelques jours, elle avait découvert bien mieux : une petite fente dans les cloisons de la plate-forme de la tour, où l'enfant montait se promener. Le temps et le monde n'étaient plus que cela pour la Reine : cette cloison et ce moment qui lui mon traient son petit.

Quelquefois des commissaires lui donnaient des nouvelles du pauvre enfant ; quelquefois Tison : car ce Tison a hérité des remords de sa femme ; il cherche à réparer son passé par les attentions et les services, et il semble à la Reine lavé de tout 18 mal qu'il lui a fait, quand il accourt lui apprendre que son fils est en bonne santé et qu'il joue au ballon... Hélas ! bientôt Madame Élisabeth priait Tison et les municipaux de ne plus dire à la Reine ce qu'ils apprenaient du martyre de l'éducation de son fils : Ma mère, dit Madame, en savait ou en soupçonnait bien assez...[30]

 

 

 



[1] Demandes de Marie-Antoinette à la Commune de Paris, avec les arrêtés que la Commune a pris sur ses demandes. De l'imprimerie de la Feuille de Paris.

[2] Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire (2e partie, 1793), n° 18.

[3] Récit de Madame.

[4] Mémoires sur Louis XVII, par Eckard.

[5] Mémoires de M. le baron Goguelat. Précis des tentatives qui ont été faites pour arracher la Reine à la captivité du Temple. Paris, Baudouin, 1813.

[6] Fragments historiques sur la captivité de la famille royale, par M. de Turgy.

[7] Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire, 1793, 2e série, n° 90 et 91. Affaires de Michonis et autres. — Mémoires sur Louis XVII, par Eckard. — Quelques souvenirs, par Lepitre. — Six journées passées au Temple, par Moille.

[8] Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette.

[9] La femme Tison.

[10] Mémoires sur Louis XVII, par Eckard, note 17.

[11] Fragments historiques, par Turgy.

[12] Dernières années, par Hüe.

[13] Mémoires historiques sur Louis XVII, par Eckard.

[14] Mémoires de M. de Goguelat.

[15] Mémoires de M. de Goguelat.

[16] Quelques souvenirs, par Lepitre.

[17] Quelques souvenirs, par Lepitre.

[18] Récit de Madame.

[19] Mémoires sur Louis XVII, par Eckard.

[20] Mémoires de M. de Goguelat.

[21] Mémoires sur Louis XVII, par Eckard, note 17.

[22] Fragments historiques, par M. de Turgy.

[23] Fragments historiques, par M. de Turgy.

[24] Rapport fait au nom des comités réunis de saint public et de sureté générale sur la conspiration de Batz, par Elie Lacoste. — Mémoires sur Louis XVII, par Eckard.

[25] Mémoires sur Louis XVII, par Eckard. Pièces justificatives, 6, 7, 8 et 9.

[26] Mémoires sur Louis XVII, par Eckard, note II.

[27] Mémoires historiques sur Louis XVII.

[28] Fragments de M. de Turgy. — Récit de Madame.

[29] Mémoires sur Louis XVII, par Eckard.

[30] Récit de Madame.