LA VÉRITÉ SUR L'EXPÉDITION DU MEXIQUE

L'EMPIRE DE MAXIMILIEN

 

CHAPITRE CINQ.

 

 

Dernières opérations militaires. — Le général L'Hériller à Durango. — Colonnes mobiles. — Juarez retiré dans l'extrême-Nord. — L'Impératrice-Régente. — Départ de Maximilien. Le commandant Loysel. — Queretaro. — Baptêmes d'Indiens. — Célébration de la fête de l'Indépendance (16 septembre). — Entrée à Guanajuato. — Léon. — Retour offensif sur Durango. — Le colonel Martin. — Lettres confidentielles de Napoléon III au commandant en chef. — Le général Bazaine élevé à la dignité de maréchal de France. — Télégramme de l'Impératrice Eugénie. -- Maximilien au maréchal (7 octobre). — L'Impératrice Charlotte. — Extrait de l'Indépendance Belge. — Continuation du voyage de l'Empereur. — Morelia. — L'Impératrice Charlotte va au-devant de Maximilien. — Son récit. — Rentrée à Mexico. — Lettre au préfet politique.

 

Le moment approchait où Maximilien, croyant son gouvernement suffisamment installé à Mexico, mettrait à exécution le projet de voyage qu'il caressait depuis longtemps.

Les dernières opérations militaires avaient été heureuses pour nos armes. Désireux d'assurer plus complètement encore la sécurité du voyageur impérial, le général Bazaine venait d'envoyer, de ci de là, notamment dans la région montagneuse qui s'étend au nord-est de Mexico, des colonnes mobiles qui avaient balayé le terrain. Dans le nord, le général L'Hériller était entré à Durango sans difficulté, et il avait même trouvé dans cette ville une série de dépêches échangées entre Juarez et les généraux Doblado, Arteaga, Carbajal et autres, lesquelles ne laissaient aucun cloute sur le découragement qui s'était emparé des derniers défenseurs du gouvernement républicain. Doblado s'apprêtait à quitter le pays, et Juarez s'enfonçait clans les solitudes du Chihuahua, vastes territoires à peu près déserts, qui n'appartenaient guère que géographiquement au Mexique.

L'occasion était donc propice pour l'Empereur : il la saisit avidement. Ces excursions avaient en effet, pour lui, des attraits de toutes sortes ; elles l'éloignaient de la capitale et des ennuis du gouvernement, et elles satisfaisaient son goût inné pour les voyages en même temps qu'elles lui procuraient le plaisir toujours si doux de s'entendre acclamer et de se voir reçu comme un souverain puissant et aimé.

Il laissa la régence aux mains de l'impératrice, et partit de Mexico le 11 août. Il emmenait comme escorte deux régiments de cavalerie mexicaine. Un officier d'état-major français, le commandant Loysel, était attaché par le général en chef à sa personne, et désigné pour servir d'intermédiaire auprès des commandants supérieurs, dans les centres occupés par nos troupes.

Dès les premiers pas hors de la capitale, le même enthousiasme qui avait accueilli Maximilien de Cordova à Mexico se retrouva pour saluer son passage : c'était toujours la population indienne qui témoignait de la confiance qu'elle mettait dans son nouveau souverain.

Comme il entrait à Queretaro le 17 août, Maximilien fut surpris de ne point voir, parmi les autorités venues à sa rencontre, l'évêque, Mgr Garate ; sa surprise augmenta lorsqu'il sut que depuis plusieurs mois ce prélat vivait tranquillement à Mexico, sous prétexte que le palais épiscopal était inhabitable, et « qu'il n'était pas convenable à sa haute dignité de louer une maison particulière ».

Il eut bientôt une autre preuve de l'insouciance du clergé pour tout ce qui ne touchait point à ses intérêts ou à son bien-être : il apprit que depuis vingt-cinq ans une agglomération d'Indiens, résidant à quelques lieues de là ne recevait jamais le baptême. Il manifesta aussitôt le désir de se rendre au milieu de ces abandonnés, de veiller à ce qu'ils fussent baptisés, et il annonça hautement son intention de leur servir de parrain.

A ces nouvelles, l'évêque jugea bon de sortir de sa torpeur, et dépêcha aussitôt deux prêtres pour distribuer le baptême, « avec des pompes à incendie », selon l'expression même de Maximilien, qui ne put s'empêcher de rire en apprenant les singuliers effets de son intervention.

A Irapuato, l'Empereur fut pris par une angine, qui, sans avoir une excessive gravité, causa cependant quelque inquiétude parmi son entourage. Il dut s'arrêter dans cette localité jusqu'au 10 septembre.

A cette nouvelle, l'émotion fut assez grande. L'Impératrice-Régente, toutefois, ne crut pas devoir quitter Mexico, et elle fit bien. Malgré son jeune âge, elle avait une énergie et une intelligence très vives, et sa présence était nécessaire à la tête du Gouvernement.

Elle ne négligeait aucune occasion de remplir ses devoirs de souveraine. Le 16 septembre approchait. Cette date est restée gravée dans le cœur de tous les Mexicains, car c'est la date anniversaire de l'Indépendance nationale. La Régente la célébra avec solennité ; elle assista, avec une suite imposante, au Te Deum chanté dans la cathédrale ; et, pour la circonstance, elle avait revêtu le manteau impérial, aux broderies éclatantes. Elle se rendit ensuite sur la place d'Armes, et posa elle-même la première pierre du monument destiné à perpétuer la mémoire de cette révolution glorieuse.

Maximilien, qui avait pu se remettre en route le 11 septembre, eut, pour fêter cet anniversaire, une inspiration heureuse et grandiose. Il n'était qu'à une faible distance du village de Dolorès, où, le 16 septembre 1810, le curé Hidalgo avait le premier poussé le cri de révolte et de guerre contre la domination espagnole. Il résolut de s'y transporter, et là dans une mise en scène admirablement réglée, il évoqua ce souvenir cher à tout un peuple.

Quand sonnèrent onze heures du soir, à l'heure même où cinquante-quatre ans auparavant avait éclaté le soulèvement, un cortège nombreux, portant des flambeaux, traversa la ville illuminée. Marchant en tête, l'Empereur se dirigea vers la maison qu'habitait Hidalgo ; il y pénétra, et, se plaçant à une fenêtre du logis jadis occupé par le héros de l'Indépendance, il adressa, d'une voix vibrante, à la foule émue et silencieuse ces énergiques paroles :

Mexicains,

Plus d'un demi-siècle orageux s'est écoulé depuis que, dans cette humble maison, sortit de la poitrine d'un humble prêtre ce grand mot d'Indépendance qui retentit comme un coup de tonnerre, d'un Océan à l'autre, dans toute l'étendue de l'Anabuac, et devant lequel tombèrent l'esclavage et le despotisme de plusieurs centaines d'années. Ce mot, qui brille au milieu de la nuit comme un éclair, a réveillé toute une nation, depuis longtemps endormie, pour la conduire à la liberté et à l'émancipation. Mais tout ce qui est grand, tout ce qui est destiné à être durable ne se fait qu'avec difficulté et demande du temps. Des années et des années de passions, de combats et de luttes se sont succédé : l'idée de l'indépendance était née, mais la nation malheureuse ne la vit pas. Frères luttaient contre frères. Les haines des partis menaçaient de détruire ce qu'avaient créé les héros de notre belle patrie.

Le Drapeau tricolore[1], ce magnifique symbole de nos victoires, s'était laissé envahir par une seule couleur, celle du sang. C'est alors que du côté de l'Orient, et aussi sous le symbole d'un glorieux drapeau tricolore, notre pays reçut un secours magnanime. Un aigle montrait à l'autre le chemin de la modération et de la loi. Le germe que Hidalgo a semé en ce lieu doit se développer maintenant victorieusement, et, en associant l'indépendance avec l'union, l'avenir est à nous !

Un peuple qui, sous la protection et avec la bénédiction de Dieu, fonde son indépendance sur la Liberté et la Loi, qui n'a qu'une seule volonté, est invincible et peut lever la tête avec orgueil. Notre aigle, en déployant ses ailes, chemina d'abord avec peine ; niais, maintenant qu'il a pris le bon chemin et dépassé l'abîme, il s'élance dans les airs et étrangle dans ses serres de fer le serpent de la Discorde. De même notre Patrie se relève de ses ruines puissante et forte ; et, quand elle prend dans le monde la place qui lui appartient, nous ne devons pas oublier les jours de notre Indépendance ni les hommes qui nous l'ont conquise !

Mexicains, vivent l'Indépendance et la mémoire de ses héros !

 

Cette belle et entraînante allocution, où le prince-poète, épris de beau langage et de nobles pensées, se retrouvait tout entier, et où, avec une véritable habileté, il avait trouvé moyen de rattacher à la cause de la révolte contre l'étranger la France elle-même et son intervention armée, produisit un effet prodigieux sur la foule des auditeurs, qui couvrirent de leurs acclamations ces paroles enflammées.

Et le lendemain, quand, au milieu des réjouissances populaires, l'Empereur revint dans la maison du curé Hidalgo, sur son ordre on lui présenta le livre que Juarez avait fait déposer pour y recevoir le nom des visiteurs, et, sincèrement, plein de l'enthousiasme que lui-même avait déchaîné, il écrivit, au-dessus de sa signature, ce paragraphe de son discours de la veille :

Un peuple qui, sous la protection et arec la bénédiction de Dieu, fonde son indépendance sur lu Liberté et la Loi et n'a qu'une seule volonté est invincible et peut lever la tête avec orgueil.

MAXIMILIEN.

 

L'Empereur pouvait presque le croire : le bonheur de nos armes le lui permettait.

En effet, tandis qu'il poursuivait son voyage et entrait successivement dans Guanajuato et Léon, la nouvelle lui parvenait du brillant combat du Cerro-de-Majoma, où six cents Français avaient mis en déroute complète les généraux Ortega, Patoni et Negrete, qui commandaient à plus de trois mille cinq cents fantassins, cinq cents cavaliers, appuyés par vingt pièces d'artillerie.

Cette affaire, dont le vainqueur, le colonel Martin, du 2e zouaves, fut la première victime, avait montré une fois de plus toute la solidité et toute la bravoure de nos soldats. L'Impératrice, aussitôt informée, saisit cette occasion de féliciter le commandant en chef :

Général,

Je vous fais mon compliment de la glorieuse victoire qui vient d'être remportée, assombrie seulement par la mort du brave colonel Martin ; c'est, du reste, une fin digne d'un colonel de zouaves. Je regrette et j'admire ceux qui ont péri au sein de leur triomphe, dans un combat aussi inégal qu'héroïque.

Voici une dépêche de l'Empereur qui vous intéressera : je vous prie de me la rendre après l'avoir lue.

J'ai rencontré avec plaisir aujourd'hui votre police à dos de mulets : je suis sûre qu'elle fera fuir les voleurs au moins jusqu'à Cuernavaca. Carbajal est ravi que vous lui prêtiez main forte.

Croyez-moi, Général, votre affectionnée.

CHARLOTTE.

 

Depuis plus d'une année un plein succès semblait couronner la plupart des actes du général Bazaine. Le moment approchait où il allait recevoir une autre récompense, la plus grande qui puisse être donnée à un soldat de la France.

Déjà dans un billet de la fin de juillet, Napoléon III la lui faisait entrevoir :

Vichy, 30 juillet 1801.

Mon cher Général,

Votre lettre du 28 juin m'a fait grand plaisir, parce que je vois que les choses s'arrangent. Les troupes autrichiennes et belges ne seront pas prêtes à partir d'Europe avant le mois d'octobre. Je crois cependant, comme vous, bien utile d'occuper Matamoros. Je n'ai rien de nouveau à vous dire, si ce n'est que je ne vous oublie pas et que je serai très heureux de récompenser, connue ils le méritent, tous ceux qui ont contribué à la glorieuse expédition du Mexique.

Croyez à ma sincère amitié.

NAPOLÉON.

 

Un mois après, le paquebot apportait au général Bazaine une lettre qui montrait que Napoléon III avait de la pensée passé à l'exécution, et récompensé comme il le méritait le chef habile et heureux en qui il avait mis sa confiance :

Palais de Saint-Cloud, 30 août 1864.

Mon cher Général,

Je vous écris un mot pour vous dire qu'en reconnaissance des éclatants services que vous avez rendus au Mexique, j'ai décidé de vous élever à la dignité de maréchal de France. Tous les ministres étant en congé, vous ne recevrez le décret qui vous nomme que par le prochain courrier. Néanmoins, comme le décret portera la date du ter septembre, vous pouvez vous considérer, dès le reçu de ma lettre, comme maréchal.

Je viens de recevoir votre lettre du 28 juillet : je crains qu'il y ait bien des tiraillements dans le gouvernement et que l'Empereur croie pouvoir' voler de ses propres ailes. L'important est que son armée indigène et étrangère soit assez bien organisée pour que nous puissions partir bientôt.

Croyez, mon cher Maréchal, à nia sincère amitié.

NAPOLÉON.

 

Cette lettre, où le commandant en chef était appelé d'abord « général » puis « maréchal », lui fut remise par le vaguemestre du quartier-général, qui le rencontra près de l'Alaméda, alors qu'il se promenait en voiture, en compagnie du capitaine Le Gué, un de ses officiers d'ordonnance.

Quel chemin avait parcouru l'engagé volontaire de 1831 ! Avait-il jamais rêvé pareille récompense, ou, s'il l'avait rêvée, avait-il jamais pensé que son rêve se réaliserait ? Sa surprise, à ce moment, fut grande, et plus grande encore son émotion ; incapable de la maitriser, il embrassa son compagnon, le capitaine Le Gué, et ne trouva que ces mots à dire :

— Combien l'Empereur est bon !

Bientôt les félicitations affluèrent. L'Impératrice Eugénie, alors aux eaux de Schwalbach, télégraphia à Napoléon III :

Voulez-vous envoyer à Bazaine la dépêche suivante : Je vous félicite de tout cœur de la bonne nouvelle que vous porte ce courrier. Étant en Allemagne, je ne peux vous écrire à temps.

EUGÉNIE.

Et, de sa main, Napoléon ajoutait sur la copie même de la dépêche :

Mon cher Maréchal,

En vous envoyant la dépêche télégraphique que j'ai reçue de l'Impératrice pour vous, je vous exprime tout le plaisir que me font éprouver les heureux engagements de nos troupes ; je regrette bien cependant la mort de tant de braves.

Il faudrait, je crois, que l'Empereur montra plus de résolution.

Croyez à ma sincère amitié.

NAPOLÉON.

 

Le maréchal Randon, qui, plus que tout autre, était en situation d'apprécier les mérites de son nouveau collègue, lui écrivit aussitôt :

Mon cher Maréchal,

Quoique absent de Paris dans ce moment, je ne veux pas que le courrier du Mexique parte sans vous porter mes sincères et affectueuses félicitations sur votre élévation à la dignité de maréchal que l'Empereur vous a décernée. J'ai été charmé de pouvoir concourir, pour une faible part, à vous faire obtenir cette haute récompense de vos services...

 

Ces félicitations, outre qu'elles venaient de son ministre, furent d'autant plus sensibles à celui qui les recevait, qu'aucun autre maréchal ne pensa à complimenter ce nouveau collègue.

Maximilien était à Penjamilla lorsqu'il apprit la dignité conférée au chef de l'armée française. Il lui expédia immédiatement.1a lettre suivante (7 octobre) :

Mon cher Maréchal et ami,

C'est avec le plus grand plaisir que je viens d'apprendre, à l'instant même, votre élévation an maréchalat. L'Empereur Napoléon, ce grand souverain, toujours heureux et juste dans ses choix, sait récompenser les services éminents rendus à la patrie, et trouve, avec un tact tout particulier, les grands talents pour les grands postes.

En vous distinguant par une si haute marque de faveur, l'Empereur comble tous les vœux de tous les bons Mexicains auxquels, en son nom, vous avez rendu la liberté et la paix, et qui vous seront à toujours reconnaissants. Une seule chose pourrait diminuer la joie que nous apporte cet heureux évènement : ce serait le cas où il aurait pour conséquence de vous faire quitter notre patrie. J'espère que l'Empereur Napoléon ne privera pas le Mexique des services qui lui sont si nécessaires.

En vous réitérant les félicitations les plus cordiales, je suis, mon cher Maréchal,

Votre très affectionné,

MAXIMILIEN.

 

Quelques jours auparavant le courrier avait apporté d'Europe des lettres, des journaux, témoignant de la faveur avec laquelle avait été accueillie cette nomination. L'Impératrice Charlotte, avec empressement, s'en fit l'écho :

Mon cher Maréchal,

Je vous offre mes félicitations les plus sincères et les plus vivement senties.

Mille remerciements, Maréchal, des indications et des nouvelles. En voici que j'ai trouvées dans l'indépendance Belge, et que je vous envoie, pensant qu'elles vous feront plaisir.

CHARLOTTE.

 

Et à sa lettre, en effet, elle joignit un morceau de journal découpé par elle. C'est cet extrait même que nous avons sous les yeux, et que nous copions pour le reproduire ici :

Le Moniteur a publié le décret qui élève le général Bazaine à la dignité de Maréchal de France. Ce décret a été accueilli avec faveur par tout le monde, car le nouveau maréchal a pour lui les sympathies du et l'esprit de parti ne s'est jamais attaqué à ses actes ni à sa personne.

 

Nous ne pouvons oublier à quels malheurs publics se trouve attaché aujourd'hui le nom du maréchal Bazaine ; mais, si nous ne nous sommes pas laissé influencer par les événements de 1870 pour juger son rôle au Mexique, nous ne voulons pas davantage nous appuyer sur les services longtemps méconnus, mais à présent certains, rendus par lui au Mexique, pour nous élever contre le jugement de ses pairs sur sa conduite en 1870. Donc, sans entrer dans le débat, qu'il nous soit permis de nous arrêter un instant sur l'admirable carrière de ce vaillant, parti simple soldat à vingt ans, et méritant à cinquante-quatre ans la plus haute récompense que puissent conquérir le courage, l'intelligence et la bravoure. L'impartialité de l'historien ne va point jusqu'à l'impassibilité.

S'il avait été donné à Bazaine de mourir dans ce jour, sa gloire n'eût point subi de revers. Mais, en contemplant cette destinée si haute et plus tard si abaissée, n'est-on pas en droit de se demander s'il n'est pas vrai, ici-bas, qu'on doive parfois, à l'égal de ses fautes, expier ses joies !...

Cependant Maximilien poursuivait son voyage. Le 19 octobre il entra dans Morelia, où il resta jusqu'au 18, retenu par la population dévouée de cette ville. Enfin il se rapprocha de la capitale, et le 24 il n'était plus qu'à quelques lieues de Toluca. L'Impératrice et le maréchal Bazaine devaient l'y venir rejoindre.

Ce déplacement de l'impératrice excitait l'ambition de son entourage habituel et même au-delà Chacun eût voulu l'accompagner. A ce propos, elle reçut une demande de Quiroga, ce général tout fraîchement rallié à l'empire par la persuasion et par la présence de.1a division Castagny à Durango. Elle fut assez embarrassée, et s'en ouvrit au maréchal dans un petit billet :

Croiriez-vous que Quiroga et douze de ses hommes songent véritablement à nous accompagner demain ?

J'ai demandé à Vidaurri[2] : — Eh bien ! qu'a dit le maréchal ?

— Qu'il en parlerait à Votre Majesté.

— Dans ce cas, je lui en parlerai aussi, fut ma réponse. Si ce n'est qu'une phrase de ces messieurs, il faut laisser tomber la chose...

... Ce que je combats, c'est qu'ils voyagent en ma société sans que je les connaisse ni les aie invités...

 

Elle partit sans eux.

Le voyage lui parut charmant, si charmant que, cédant au plaisir de le conter, elle en a écrit le récit, — imprimé à vingt-cinq exemplaires seulement. — Il renferme de bien jolies pages, comme on va en juger :

Le 24 octobre, nous quittâmes Mexico à six heures du matin, par une journée radieuse. Le soleil commençait à abattre, de la cime des montagnes dans les vallées, le brouillard amoncelé en nuages blancs, lorsque, à Santa-Fe, hameau qui domine Mexico, nous échangeâmes la voiture contre le cheval. Le maréchal Bazaine, qui avait désiré nous accompagner, nous attendait là avec son état-major, revêtu de burnous blancs et de coiffes flottantes. Nous cheminâmes toujours en gravissant, jusqu'au Monte-de-las-Cruces, célèbre par une grande victoire remportée par le curé Hidalgo sur les Espagnols le 30 octobre 1810. Au village de Cuajimalpa, il y eut discours avec accompagnement d'Indiens portant des mouchoirs de couleur arborés à l'extrémité de longs bambous, et poussant des hourrahs enthousiastes.

Vers une heure, nous arrivâmes au Llano de San-Lazaro, admirable vallée, bordée, comme celles des Alpes, de tapis fleuris et de grands sapins verdoyants ; un ruisseau d'eau vive la traverse. Un chasseur d'Afrique, eu vigie, était immobile sur son cheval, comme une statue, sur l'une des hauteurs. Il y avait là en effet, les tentes blanches d'un camp français improvisé. Au milieu s'en dressait une un peu plus grande, ornée des drapeaux tricolores de la France et du Mexique, où le maréchal avait voulu nous donner à déjeuner avec son quartier-général. Nous nous mîmes à table par un air et un calme délicieux. Chevaux et mulets reposaient sur l'herbe ; les soldats et les officiers, les uns couchés, les autres debout, avec le bleu et rouge éclatants de leurs uniformes, le blanc éblouissant de leurs couvre-nuques, faisaient un effet souverainement pittoresque. Le silence de la nature n'était troublé que par le pas des sentinelles que l'on relevait, celui des chevaux qu'on abreuvait à la rivière, et ce murmure confus de paroles et d'ordres donnés à haute voix qui anime toujours un camp.

Le pays que nous traversâmes ensuite ressemblait un peu au Tyrol méridional : mêmes forêts verdoyantes, mêmes gros bouquets d'arbres entrecoupés de champs de niais ; toutes les plus rares espèces de pins, montezuma, mexicains, y étaient représentées ; et ce qu'il y a de plus caractéristique, c'est que, dans ce pays, la végétation change constamment d'aspect. Jamais les mêmes arbustes ne se succèdent sur un espace étendu. Les fleurs sont jaunes, roses, de toutes couleurs, entremêlées de sauges rouges, telles qu'on les cultive en Europe.

A deux lieues de Lerma, où nous devions coucher, grand nombre de cavaliers vinrent au-devant de nous, comme c'est la coutume du pays, et nous accompagnèrent jusqu'aux portes de la ville.

 

De Lerma, elle se rendit à Toluca, où elle rejoignit Maximilien, et tous deux reprirent la route de Mexico. Avant d'y entrer, ils s'arrêtèrent encore une fois au camp de Cuajimalpa.

Le maréchal, qui nous y attendait de nouveau, nous invita à passer la nuit au camp qu'il avait installé sur une grande pelouse d'où l'on découvrait un panorama admirable. A notre droite s'étendait une immense forêt ; en face, les lacs, les montagnes et Mexico, noyés dans les rayons du soleil couchant. C'était grandiose et presque oriental.

Sur la partie plane de cette colline se dressaient nos deux tentes, avec un étendard impérial mexicain au milieu. Deux compagnies de zouaves faisaient le service du camp. Les tentes de l'état-major étaient, plus loin, groupées autour de celle du maréchal, une tente ronde prise à la bataille d'Isly. Quelques zouaves, montés, comme des chats, sur les arbres de la forêt, abattaient des branches pour servir de torches à la retraite et alimenter les feux de la grand'garde, qui furent allumés à la nuit tombante.

Tout cet appareil guerrier au milieu d'une belle nature, cet air de montagnes saturé de parfums, cette activité d'un camp au sein du repos complet de ce qui l'entoure, tout cela était fait pour parler au cœur et à l'imagination, surtout lorsque ce camp renferme ce qu'il y a de plus brave au monde.

On nous servit le diner sous une tente préparée à cet effet ; ensuite il y eut déploiement de feux d'artifice qui ressemblaient à un bombardement ; puis les crochets des tentes se refermèrent, et chacun dormit jusqu'au lendemain.

A peine le soleil levant commençait-il à percer avec cette soudaineté des tropiques, que la musique de la légion étrangère se mit à jouer l'air autrichien suivi de la diane : les accords en étaient si doux, si plaintifs, que cela faisait tin charmant concert.

En face de ma tente, les zouaves et les soldats du génie préparaient l'autel pour la messe du dimanche et l'entouraient de branchages el d'arbres improvisés, surmontés d'une grande croix de verdure. A huit heures, le maréchal nous avertit que tout était prêt. L'aumônier de l'armée monta sur le degré de l'autel, et un jeune et vigoureux zouave, à fez et turban, lui servit d'acolyte. On ne pouvait voir sans émotion ces visages bronzés par le soleil et par cent campagnes à toutes les extrémités du monde réunis là pour assister à cette messe en plein vent. En effet, si, parmi les vocations humaines, il en est une particulièrement noble, c'est de ne jamais faillir à l'honneur et an devoir, sous l'égide du Dieu des armées.

Mais tout a une fin, surtout les moments heureux.

Dans l'après-midi, l'Empereur et l'Impératrice rentraient à Mexico. Par bonheur, leur retour fut l'été à l'égal de leur arrivée, le 13 juin : l'enthousiasme n'avait point encore eu le temps de s'affaiblir. Maximilien fut si touché de cet accueil qu'il éprouva le besoin d'adresser publiquement ses remerciements à des sujets aussi dévoués, — aussi bruyamment dévoués pouvait-on dire, et tous les journaux reproduisirent sa lettre au préfet politique :

En rentrant dans la capitale de notre pays après une absence prolongée, j'ai senti mon cœur se dilater sous la douce impression causée par l'ovation spontanée dont je viens d'être l'objet. Les habitants de Mexico ont voulu rivaliser avec ceux des provinces que je viens de parcourir, et qui tous, je me plais à le reconnaître, m'ont accueilli avec une sympathie dont j'ai été fort ému.

Veuillez, monsieur le préfet, témoigner ma gratitude aux nombreux signataires de la lettre de félicitations et de bienvenue que vous m'avez remise, et qui prouve que tous les vrais Mexicains font des vœux ardents pour l'union et l'harmonie générale. Assurez en même temps les habitants de cette belle cité que la date du 30 octobre 186i restera gravée dans mon cœur.

MAXIMILIEN.

 

 

 



[1] Le drapeau mexicain est vert, blanc et rouge.

[2] Qui avait fait sa soumission en même temps que Quiroga.