Pacification du pays.
— Le général Uraga, — Don Juan, Alvarez. — Les Resguardos. — La légion
étrangère. — Lettres de l'Empereur et du maréchal Randon (31 mars 1864). — La
Banque du Mexique. — Appréhensions du ministre de la Guerre (29 février, 15
avril, 1er mai 1864). — Craintes l'égard des États-Unis. — Succès militaires.
En
dépit des difficultés et des oppositions, l'œuvre de pacification du pays
continuait à s'accomplir. Tandis que nos colonnes expéditionnaires donnaient
la chasse aux derniers rassemblements armés, la masse de la population, par
nécessité autant que par goût, plus éprise de repos que de politique,
s'apprêtait recevoir te nouveau gouvernement. On en avait assez de cet état de
guerre continuel, et celui, quel qu'il fût, qui viendrait y mettre un terme,
était certain d'être bien accueilli. Déjà la
perspective de ces temps plus calmes produisaient ses effets : le commerce
reprenait, la confiance renaissait, et des adhésions plus significatives que
les premières montraient les tendances plus favorables d'un grand nombre de
Mexicains. Parmi celles-ci, il faut citer celles de Nuñez, ex-ministre des
finances de Juarez, de Diaz Miron, ancien gouverneur de l'État de liera-Cruz
; enfin la famille de Doblado était rentrée à Guanajuato. Bien
plus, dans le courant du mois de mars, un des principaux chefs juaristes, le
général Jose Lopez Uraga, envoya au général Bazaine un intermédiaire chargé
-des premières ouvertures. Le commandant en chef saisit avidement ce prétexte
d'entrer en relations avec ce dissident, et il adressa cette réponse à Uraga
: ... Vous semblez aujourd'hui, lui disait-il, ou
désespéré de la cause que vous soutenez, ou fatigué des luttes déplorables
qui désolent votre patrie. Votre patriotisme vous conseillé la résignation
aux événements accomplis, et vous invite ne plus participer à une lutte
fratricide. Quel que soit le parti que vous preniez, Général,
quel que soit le désir que vous manifestiez, vous trouverez toujours en moi
un adversaire loyal ou un appui sûr. Votre haute raison vous fera comprendre
sans peine que, de vous à moi, il ne peut exister que des relations
parfaitement définies : nous devons dire ensemble ou l'un contre
l'autre. Si vous désirez rentrer dans la vie privée, ce que
je regret ternis pour vous et votre pays, je vous sauvegarderai les droits
acquis par de longs et honorables services, et vous pourrez vous retirer dans
les îles des Trois-Maries, comme vous semblez le désirer, ou partout ailleurs
si cela vous convient mieux. Si, au contraire, et laissez-moi vous en donner le
conseil, vous prenez le parti de servir encore votre pays, je saurai vous
faire conserver la position qui vous est due et dans laquelle vous êtes
appelé à rendre longtemps encore d'éminents services. Formulez donc franchement votre pensée, Général ;
entre frères d'armes on se comprend toujours lorsqu'on met la franchise au
service d'un noble caractère et d'une grande valeur personnelle. Cette
manière de flatter son ennemi en l'élevant jusqu'à lui, et en mettant sur un
pied d'égalité le général mexicain et le commandant en chef du corps
expéditionnaire, toucha vivement celui qui en était l'objet. Le résultat fut
qu'à l'arrivée de Maximilien, le général Uraga, avec toute sa troupe, se rallia
à l'empire et accepta le poste de conseiller d'État. Pendant
ce temps, l'organisation du pays se poursuivait activement sous l'influence
du général Bazaine. Il était alors préoccupé d'assurer la tranquillité des
villes et des campagnes au moyen d'une création analogue à notre gendarmerie.
Il y avait un intérêt d'autant plus grand à cela que dans certaines
provinces, notamment dans l'État de Guadalajara, les préfets politiques
cherchaient à établir, sous prétexte d'ordre public, de véritables petites armées, Le
commandant en chef adressa au général Almonte (23 mars 1864) un règlement pour
l'organisation de ces gardes, qui devaient porter le nom de Resguardos.
Les précautions étaient prises pour que ces troupes ne pussent devenir 'un
danger : on ne leur donnait ni arsenaux, ni états-majors. A côté
de ces forces purement municipales, il s'agissait de créer une armée
nationale, Le futur empire ne pouvait s'en passer, et l'occupation française
ne levait point être éternelle, puisque la création du nouveau gouvernement
avait surtout pour but de nous permettre une retraite honorable. Où
prendrait-on les chefs et les soldats de cette armée ? Parmi les Mexicains et
les Indiens, c'était recommencer le passé, et rien ne pouvait faire prévoir
que les vieilles habitudes de pronunciamientos et de rébellions ne se
renouvelleraient pas avec ces mêmes éléments de désordre et d'indiscipline.
Le gouvernement français s'était d'abord arrêté à la pensée de constituer la
base et le noyau de cette armée à l'aide d'une forte légion étrangère, et ii
avait chargé le général Bazaine d'étudier les moyens propres à la créer et à
l'organiser. A la
fin de février, le commandant en chef transmit son projet à l'Empereur. Il
était sage et pratique. Cependant,
malgré la hâte qu'il avait d'abord montrée, le gouvernement français ne
pressa point la mise à exécution. Voici, à ce sujet, ce qu'écrivait au
général Bazaine le ministre de la guerre (31 mars) : Il n'y a pas opportunité à accélérer cette
organisation, dont le développement successif sera en rapport avec le
rapatriement de nos troupes. Je me borne à vous dire que l'ensemble de votre
projet répond aux intentions de l'Empereur et que vous recevrez, quand il
sera temps, les décrets qui s'y rapporteront. N'était-ce
point-là l'effet de nouvelles venues de Miramar au sujet d'incidents dont le
récit se trouvera quelques pages plus loin ? L'Empereur
dut, momentanément., modifier son idée première ; il envoya au général
Bazaine l'autorisation de composer la légion avec des Indiens, mais il
défendit d'y recevoir aucun soldat français. A ce
moment, le bruit d'un refus de Maximilien avait couru. Ce bruit était faux.
Une lettre du ministre de la Guerre, portant en marge les mots : Très
confidentielle, en informait le commandant en chef Les journaux et les lettres particulières auront pu
répandre la nouvelle que l'archiduc Maximilien, à la suite de quelques
discussions de famille, aurait abandonné l'intention de se rendre au Mexique
n'en croyez rien. Son départ de Miramar pourra être différé de quelques
jours, mais sa résolution n'a pas changé. L'œuvre de la régénération du Mexique est trop
grande, le succès de nos armes et les efforts de toute espèce que la France a
faits ont trop bien préparé cette œuvre pour que le prince ne tienne pas à
honneur de l'entreprendre et de répondre ainsi au vœu de ces populations si
longtemps bouleversées par les révolutions. Le premier courrier vous apportera la confirmation
de tout ce que je vous dis aujourd'hui ; et. il importe que vous ne négligiez
rien pour détruire le mauvais effet qu'un doute sur les résolutions de
l'archiduc ne manquerait pas de produire parmi les hommes encore hostiles. Recevez, mon cher Général, etc. Maréchal RANDON. Nous
trouvons dans la correspondance secrète de l'Empereur un écho de ces incidents
: Mon cher Général. Je ne vous écris que pour vous féliciter de
l'heureuse et brillante campagne que vous avez faite ; j'espère qu'elle
portera ses fruits. J'approuve grandement votre conduite militaire et
politique ; et si, comme il en a l'intention, l'archiduc suit vos conseils,
je œ doute pas de son succès. L'archiduc a été retenu à Vienne par quelques
difficultés ; mais je pense qu'il s'embarquera vers le 10 avril. Il compte
passer par Home, et peut-être par Madrid ; de sorte qu'il ne pourra guère arriver
avant le mois de juin ; je le regrette beaucoup à cause de la fièvre jaune. Je me préoccupe un peu de la partie méridionale du
Mexique, qu'il sera plus difficile de pacifier-je voudrais que vous n'y
employassiez ; si cela est possible, que des troupes indigènes. Le ministre vous a dit quels étaient nos projets
pour le rapatriement des troupes ; mais comme l'essentiel est de ne pas
compromettre notre œuvre, il ne faudrait pas hésiter, si vous le croyez
indispensable, de garder plus de troupes avec vous. Dites aux officiers et soldats combien j'apprécie
leurs services. J'espère pouvoir bientôt nommer Castagny général de division. Recevez, mon cher Général, l'assurance de ma
sincère amitié. NAPOLÉON. Le 31 mars 1864. Un des
bons symptômes étaient la confiance que paraissaient avoir déjà les Européens
dans l'avenir du Mexique sous le sceptre de Maximilien. Dès le
mois de janvier 4864, une compagnie franco-anglaise, sous l'impulsion de MM.
E. Gudin, Shepard et Charles Bright, s'était formée pour obtenir l'autorisation
de construire à ses frais une grande ligne de chemin de fer, allant
directement de Mexico au port de Tampico. Napoléon III, à qui elle s'adressa,
s'empressa de soumettre au général en chef le projet de concession. Le
général l'approuva et émit le vœu que les travaux fussent immédiatement
commencés cette seconde voie de communication entre Mexico et l'Atlantique
était en effet d'un intérêt capital aussi bien pour le développement du
commerce entre le Mexique et l'Europe que pour la rapidité et la facilité des
mouvements de nos troupes. Mais la concession définitive resta, ainsi qu'il
était juste, soumise à la décision du futur empereur. Des conseils, peut-être
désintéressés mais malheureux à coup sûr, devaient la faire refuser. Un
groupe de banquiers de Paris, MM. Hottinguer, Finlay Hodgson, Pillet-Wil,
Mallet frères, Seillière, Marcuard, André, Armand et Michel Heine, avaient,
dès la fin de l'année 1863, demandé au gouvernement provisoire le privilège
nécessaire pour établir, sous la dénomination de Banque du Mexique, un grand
établissement d'escompte, de circulation et de dépôt, placé sous la
surveillance et la protection immédiates du gouvernement. M. Michel Heine
vint m.me à Mexico étudier la situation de la place, les besoins financiers
du pays, et discuter les statuts de cette banque d'État. Après
trois mois de négociations, la Gazette officielle publia, le 30
janvier 1864, le décret de concession. Toutefois, en celle-ci comme en toutes
autres concessions analogues, un dernier article stipulait que le privilège
accordé ne produirait son effet qu'après avoir été ratifié par l'empereur du
Mexique. La même
sanction n'était heureusement pas nécessaire pour une mesure d'ordre public
devenue chaque jour plus urgente : la prohibition des jeux de hasard, tels
que le monte et la roulette, qui faisaient tant, de victimes tant dans
la population mexicaine que parmi nos soldats. Le général Bazaine prit à ce
sujet des mesures sévères, qu'on ne saurait trop approuver. Napoléon
est toujours le modèle des conquérants : sa promptitude à organiser dépassa
sa rapidité à vaincre, et l'imagination populaire est restée frappée des
institutions qu'il s'efforça de donner à l'Égypte, pendant le temps que nos
armes, sous sa direction, soumirent à notre influence ce pays à la fois riche
et désolé, et où les hommes, par leur inaptitude et leur insouciance,
semblent à l'envi se complaire' à rendre stériles les trésors de leur sol. Mais
Napoléon ne se contenta pas de donner l'Égypte une administration capable
d'améliorer sa situation matérielle ; il voulut aussi que la science profitât
de sa conquête, et il créa un Institut, composé des hommes éminents qui
l'avaient suivi. Le
général Bazaine songea à reprendre au Mexique cette heureuse idée, et, avec
l'aide de deux hommes également remarquables, M. Doutrelaine, colonel du
génie dans le corps expéditionnaire, et M. Jose Salazar Harregui,
sous-secrétaire dite des travaux publics dans le gouvernement mexicain, il
mena à bien l'exécution de son projet. Nous
nous faisons un devoir de citer ici la plupart des Français qui furent jugés
dignes d'être nommés membres de cet Institut presque tous ont montré depuis
combien le choix avait été heureux. C'étaient,
en dehors du colonel Doutrelaine, président général de la commission et de
quelques notabilités mexicaines, les colonels Bayer et de la Jaille, M.
l'intendant Friant, M. Louet, payeur en chef, M. Laur, ingénieur des mines,
M. de Morineau, chancelier de la légation de France, les docteurs Erhmann,
Claudel, Coindet, Hounau, médecins de l'armée, le commandant Vasse, les
capitaines Berge, de Miribel, de Lahitolle, Mercier, Brunet, de l'arme de
l'artillerie, les capitaines Rousselle, Warnet et Vosseur, de l'état-major,
etc. Une
séance solennelle, à laquelle assista le général en chef, accompagné du
général Almonte, auquel il céda la présidence d'honneur, inaugura avec éclat
les travaux de la Commission... Tandis
que le Mexique guidé, par une main ferme et soumis à une direction habile, se
préparait ainsi à accueillir son nouveau souverain, les politiques se
demandaient quelle serait la situation des deux chefs en présence : de
l'empereur, qui aurait l'autorité nominale et le prestige de la couronne, et
du commandant en chef du corps expéditionnaire, qui détiendrait entre ses
mains la réalité du pouvoir et la force ? Cette
perspective n'était point sans causer de vives appréhensions au ministre de
la Guerre, car enfin il ne s'agissait pas seulement de la personne du général
Bazaine, mais bien de la dignité de la France, dont le général n'était que le
représentant. Une
question qui me préoccupe par anticipation, écrivait dès le 29 février le
maréchal Randon au général Bazaine, est celle de savoir s'il conviendra que
vous ayez le commandement direct et supérieur de l'armée mexicaine, ou s'il
faudrait seulement établir ce principe que partout, en station comme en
mouvement, lorsque les deux armées occuperont des garnisons communes ou
feront partie d'une même expédition dans l'intérieur du Mexique, le commandement
devra être attribué au chef du corps français. A mon sens, il y tout avantage
à ce que le commandement direct sur l'armée mexicaine vous appartint, et cela
dans l'intérêt même de l'organisation de cette armée, car cela vous
permettrait de vous occuper incessamment de tout ce qui a trait à son
instruction et à sa discipline. Le 15
avril, il insistait sur ce même sujet : Il est bien entendu que vous conservez le
commandement des troupes et que vous recevrez toujours de France toutes les
instructions relatives à ce qui concerne l'armée française. Cependant il est
telle circonstance où vous ne pourrez guère vous dispenser de déférer aux
désirs exprimés par l'empereur Maximilien. Il est impossible de tracer
exactement tes limites dans lesquelles doivent se mouvoir les deux autorités
: c'est lâ une affaire de tact, une question de convenance que je laisse
entièrement à votre appréciation et que vous saurez, je n'en doute pas,
résoudre à la satisfaction de chacun. Je suis bien certain que vous ne
laisserez jamais amoindrir entre vos mains l'autorité du commandement et la
dignité du drapeau français, en même temps que vous ferez une juste part aux
exigences de la situation. Et dans
le courrier suivant, le 1er mai, comme s'il sentait plus vivement combien la
situation de notre chef militaire, forcément mal définie, serait délicate et
grosse de dangers pour l'entente des deux pouvoirs en présence, il revenait
une troisième fois sur ce même sujet : Je me préoccupe de la position dans laquelle vous
allez vous trouver, au moment où le nouveau souverain du Mexique va prendre
les rênes de son gouvernement. Je fais des vœux bien sincères pour qu'il
prenne les faits accomplis en sérieuse considération ; qu'il ferme les
oreilles à tous les conseils intéressés qui ne manqueront pas de se produire
autour de lui ; qu'il ne permette pas aux intérêts personnels, si actifs au
Mexique, de venir étreindre, entraver la marche de son gouvernement. Je ne
m'étendrai pas davantage sur ce sujet, ne voulant pas charger l'avenir de
préoccupations que la sagesse de l'empereur Maximilien saura prévenir. L'Empereur compte d'une manière absolue sur votre
tact et votre dévouement aux intérêts de la cause que nous sommes allés
défendre au Mexique, pour que vous conduisiez votre barque avec habileté,
sachant, en pilote expérimenté, comment il faut la diriger, quand on
navigue au milieu des récifs. ... Je terminerai en vous disant que l'empereur du
Mexique est à votre égard dans les meilleures dispositions, qu'il rend une
pleine et éclatante justice aux services que vous avez rendus et que vous
rendez chaque jour ; et que cette bonne opinion, qui n'est autre que celle de
notre Empereur, doit être pour vous une récompense du passé et un puissent
encouragement pour l'avenir. C'était
là assurément un point noir, et l'avenir ne devait que trop donner raison aux
pressentiments du maréchal Randon. Ce
n'était point le seul : one autre cause d'inquiétude subsistait, et plus
grave elle ore, s'il était possible. Quelle attitude prendrait le cabinet de
Washington vis-à-vis de l'empereur Maximilien ? La politique
des États-Unis est tellement indiquée que, malgré les modifications de
personnes, elle se poursuit avec une inflexible logique. Les présidents, le8
ministres peuvent changer, la direction ne change pas. Les paroles prononcées
en 185'9 par e président Buchanan au Congrès étaient restées gravées dans
toutes les mémoires : « Le Mexique est un navire s'en allant la dérive sur
l'Océan et gouverné seulement par les passions des partis contraires qui s'y
disputent le pouvoir ; — bon voisin, le gouvernement des États-Unis ne
doit-il pas lui tendre une main secourable pour le piloter ? Si nous ne le
faisons pas, il est à croire que d'autres le feront, et qu'en dernière
analyse force nous sera d'intervenir à notre tour dans des conditions moins
avantageuses. » Le
cabinet des Tuileries ne perdait pas de vue ce danger. Il avait chargé le
représentant de la France à Washington, M. de Geofroy, de sonder les
intentions et de suivre les projets de M. Seward. Voici ce que, au mois
d'avril, écrivait à Paris notre ministre Le gouvernement des États-Unis, pour le moment, ne
veut pas demander d'exequatur pour ses consuls au Mexique, et n'en veut,
pas recevoir. Si le gouvernement mexicain niet ses agents en demeure d'en
accepter ou de se retirer, il leur prescrit de se retirer, sans pour cela
s'en offenser ; en un mot, il veut s'abstenir absolument et attendre. Maintenant, si le gouvernement de l'empereur
Maximilien condescend. à tolérer ces consuls sous le nom d'agents
commerciaux, tes États-Unis en seront satisfaits ; et, quant à moi, je ne
manquerai pas de faire valoir auprès de M. Seward cette concession qui, à
l’occasion, devrait en amener quelque autre de sa part. Cette
attitude n'avait rien de rassurant pour le nouveau gouvernement, et, surtout
en présence de la résistance de Juarez, elle offrait plus d'un danger,
gênante pour le moment, menaçante pour l'avenir. Elle eût sans doute produit
une profonde et fâcheuse impression sur les esprits, si la fortune, soudeuse
alors de se faire pardonner ses rigueurs passées et ses trahisons futures,
n'avait pris soin de donner à nos armes quelques succès glorieux, qui
servirent de diversion aux appréhensions, et les étouffèrent momentanément
sous les bruits de victoire. C'était,
en avril, le colonel Dupin qui, à la tête de sa contre-guérilla, détruisait
la bande Carbajal ; c'était le commandant de Courcy, qui battait la troupe de
Sandoval ; c'était le colonel de Preuil qui mettait en déroute six cents
cavaliers ennemis avec un seul escadron du le chasseurs. C'était,
en mai, le colonel de Potier qui enlevait le bourg fortifié de Nechistlan aux
dissidents ; c'était le colonel Aymard qui, dissimulant habilement ses
forces, venait à l'improviste au secours du général Mejia, attaqué par
Doblado et ses six mille hommes, et infligeait à ce dernier une telle
défaite, que, s'échappant avec peine et dégoûté de la lutte, il ne songea
plus qu'à réaliser son immense fortune pour se retirer aux États-Unis. Il
sembla moins grave, en présence de ces succès, que la Chambre des
Représentants de ces mêmes États-Unis, qui servaient de refuge à ceux que nos
armes battaient, n'eût pas craint d'affirmer unanimement son opposition à la
reconnaissance de l'empire mexicain. On se flattait de l'espoir que le
gouvernement de Maximilien aurait le temps de s'installer et de s'affirmer
avant que son redoutable voisin n'eût recouvré sa liberté d'action à
l'extérieur. Puis,
on s'était trop avancé pour reculer, et l'on allait à l'empire comme on avait
été à l'intervention, comme on avait été à la guerre. Il fallait sortir d'une
situation inextricable, et chacun voyait une solution au moins momentanée
dans l'arrivée de l'archiduc. Les votes recueillis faisaient illusion sur le
sentiment populaire, de même que l'accalmie forcée qui précède tous les
changements faisait illusion sur l'état du pays. En
réalité, aucune des questions pendantes n'était réglée ; la plus grosse, la
question religieuse, subsistait entière. On réservait au futur empereur le
soin de résoudre ces questions insolubles. On n'allait pas tarder le voir à l'œuvre, car son départ d'Europe était officiellement annoncé. |