Le général Bazaine
rentre à Mexico (4 février). — La résistance armée. — Porfirio Diaz dans l'État
d'Oaxaca. — Uraga dans l'État de Colima. — Ortega dans les États de Durango
et de Sinaloa. — Bons effets de la présence du général Bazaine à Mexico. —
Scission du haut clergé. — M. de Montholon. — Convention avec le gouvernement
mexicain. — Cession des mines de la Sonora à la France. — L'amiral
Bouet-Willaumez et la division navale du Pacifique. — Le port de Guayamas. —
L'amiral Bosse à Vera-Cruz. — Matamoros. — Le commandant Cloué. — Circulaire
du général Bazaine. — Situation meilleure. — Annonce de l'arrivée de
Maximilien (30 janvier 1864). — Lettres de l'archiduc au général Almonte (2
décembre 1883, 10 janvier 1864). — La délégation mexicaine aux Tuileries (22
octobre 1863). — Napoléon III au général Bazaine (15 février 1864). — Votes
publics en faveur de l'Empire, — Débats dans les Chambres françaises. —
Santa-Anna sort de sa retraite. — Acte d'adhésion imposé à lui et à son fils.
— Sa duplicité. — Mesures énergiques du commandant en chef. — Santa-Anna se
plaint à Napoléon III. — Réponse de l'Empereur.
La
veille de son départ pour le Nord, le 17 novembre 1863, le général Bazaine,
dans une lettre au ministre de la Guerre, parlait ainsi de Mgr
Labastida : « Le gouvernement provisoire est divisé par suite de
l'opposition systématique faite par l'archevêque à toutes les mesures prises
pour calmer les passions politiques et arriver à la conciliation. J'ai ramené
M. le général Almonte dans une voie plus libérale, je le soutiens, et nous
arriverons à écarter le prélat, qui se rend impossible. Ce désaccord
n'influence en rien l'esprit de la majorité de la population, mais au
contraire ramène au gouvernement quelques libéraux qui se tenaient à
l'écart. » Ces
appréciations optimistes ne s'étaient point réalisées, on l'a vu, et
l'opposition systématique de l'archevêque s'était changée en une guerre
déclarée, non pas seulement « contre ces deux individus qui ont la prétention
de former un gouvernement », comme il disait dans son langage
dédaigneux, mais contre la représentation du futur empereur Maximilien et
contre l'intervention. Le
général Bazaine, recevant ces nouvelles à son quartier général, comprit que
sa présence était nécessaire à Mexico. Renonçant à continuer sa course dans
le Nord, il redescendit rapidement, par Salamanca et Queretaro, faisant des
étapes de 15 à 18 lieues par jour. Il rentra à Mexico dans la soirée du 4
février. Il
avait lieu d'être satisfait des résultats obtenus par ses troupes. En
effet, Juarez avait jugé bon de se transporter de Durango à Monterey et de se
rapprocher ainsi de la frontière des États-Unis qui devenait sa dernière base
d'opérations ; comme suprême ressource, autour de lui, il n'avait plus que
les 3.000 hommes dont disposait Doblado dans l'État de Nuevo-Léon. En
dehors de cette troupe, les forces ennemies étaient réduites à trois groupes
le général Porfirio Diaz
tenait l'État d'Oaxaca avec 4.000 hommes environ, le général Ura.ga était à
la tête de 5.000 hommes dans l'État de Colima, et Ortega, l'ancien défenseur
de Puebla, occupait les États de Durango et de Sinaloa avec un corps d'armée
de.000 hommes. Quelques
bandes de cavaliers pouvaient se montrer encore dans l'intérieur des points
occupés par l'armée française, mais c'était plutôt en pillards qu'en ennemis
qu'ils opéraient, et ils disparaissaient promptement dans les parties
accidentées du pays dès qu'une de nos colonnes leur donnait la chasse. La
situation militaire s'était donc considérablement améliorée. Le
retour du commandant en chef dans Mexico produisit des effets également bons.
Au lieu du gouvernement faible et sans prestige de la régence, le haut clergé
allait avoir en race de lui un homme énergique, un général victorieux, Il
comprit que la rébellion devenait dangereuse, et, avec un esprit de
soumission qui eut le tort de se montrer un peu tardivement., il tenta de se
rapprocher du gouvernement. L'archevêque de Guadalajara, les évêques de
San-Luis et de Puebla donnèrent les premiers un exemple qui fut généralement
suivi, et Mgr Labastida se trouva bientôt presque seul dans son opposition. M.
Dubois de Saligny s'était enfin résigné à obéir aux ordres de l'Empereur, et
il s'était embarqué le 3 janvier à Vara-Cruz. Son successeur, M. de
Montholon, avait présenté ses lettres de créance au gouvernement mexicain le
17 janvier. Il importait de profiler de ce changement de ministre pour régler
certaines questions. M. de Montholon, en effet, avait reçu des instructions spéciales
pour s'entendre avec la régence au sujet du remboursement des frais de
guerre, qui s'élevaient déjà pour les années 1862 et 1863 à la somme de 210
millions. C'était notre droit évidemment, et il ne fut pas contesté : le
malheur voulut que la convention signée à ce sujet demeurât lettre morte,
faute de fonds. Le
général Bazaine, par la même occasion, songea à satisfaire les désirs de
l'Empereur à l'égard des mines de la Sonora. Des correspondances venues de
Guayamas annonçaient l'arrivée dans cette ville de compagnies américaines,
formées d'aventuriers et de mineurs auxquels Juarez aurait donné des
concessions. Le général en chef saisit ce prétexte, et mit en demeure le
gouvernement mexicain de concéder à la France les mines de la Sonora. On
ajouta à la convention un article ainsi conçu : « Comme garantie de la
bonne exécution de la présente convention, et en témoignage de gratitude pour
le gouvernement de l'Empereur des Français, le gouvernement mexicain concède
au gouvernement français la faculté d'exploiter toutes les mines de l'État de
la Sonora qui se trouveraient actuellement non exploitées ou non dénoncées,
et lui reconnaît pour lui ou pour les compagnies concessionnaires le droit
d'entretenir, dans l'État de Sonora, des troupes chargées de la garde de ces
mines. » Le
général en chef écrivit immédiatement au contre-amiral Bouet-Willaurnez, qui
commande, la division navale du Pacifique, de surveiller spécialement le port
de Guaymas, et en même temps de lui envoyer les renseignements les plus exacts,
soit par San-Blas et Guadalajara, soit par l'isthme de Panama, sur l'état de
la Sonora et des centres miniers d'Urès et d'Arispe, voisins de la frontière
des États-Unis. Le rôle
de la marine, dans l'expédition du Mexique, était considérable. La vie
tout entière du pays est pour ainsi dire dans ses ports, dont les douanes
sont les plus mires et les plus constantes sources de revenus. Nos marins
firent preuve d'un grand zèle et d'un admirable dévouement : toujours sur la
brèche, ils se montrèrent d'excellents auxiliaires, malgré les horreurs d'un
climat terrible qui causait parmi nos équipages les plus affreux ravages. Du côté
de l'Atlantique, le seul port de communication avec l'Europe, Vera-Cruz,
était bien gardé. L'amiral Bosse séjournait presque toujours avec plusieurs
bâtiments, en rade de Sacrificios. Un peu plus au nord, Tampico avait revu,
en novembre 1863, une garnison française, qui y avait débarqué sur des
chaloupes, et y tenait vaillamment, malgré les maladies et les morts.
L'exportation de l'argent monnayé se faisait principalement par ce port, et
il avait paru nécessaire de l'occuper pour mettre la main sur le produit de
ses douanes. Matamoros,
à l'extrême nord du Mexique, sur le grand fleuve du Rio Bravo, restait encore
port libre. Le général Bazaine songeait à le faire occuper, malgré la
difficulté du débarquement pendant les mois d'hiver où, d'octobre à mars, les
eaux sont violemment refoulées par les vents du nord. L'amiral Bosse dut se
borner à surveiller ces parages pour empêcher la contrebande de guerre.
C'était par Matamoros que les confédérés du Sud recevaient leurs chargements
d'armes ; aussi la tâche de nos croiseurs devenait d'autant plus délicate
qu'il était difficile de savoir si les armes qui entraient dans le Rio Bravo
étaient destinées aux Mexicains ou aux Sudistes. A
l'extrême Sud, le Yucatan, en état d'insurrection depuis près de trente
années, cherchait à profiter des troubles pour assurer son indépendance. Le
commandant Cloué vint, en janvier 1864, s'embosser, avec le Magellan, devant
Campêche. Cette ville était en rivalité avec Mérida, où se trouvait le
général Navarrete. Celui-ci offrit son concours au commandant qui accepta,
et, devant ces forces réunies, Cam pèche ouvrit ses portes. Le résultat de
cette tentative hardie fut la soumission du Yucatan, et de la petite armée de
Navarrete, qui reconnurent le gouvernement d'Almonte et le vote de
l'assemblée des notables de Mexico. Grâce à
la bravoure de nos soldats et de nos marins, grâce à l'intelligence et à
l'énergie de leurs chefs, il était relativement aisé de soumettre le pays ;
mais les difficultés commençaient dès qu'il s'agissait de régulariser,
d'administrer la conquête. Le général Bazaine avait été à même de constater,
dans sa campagne du Nord, combien les fonctionnaires mexicains étaient
au-dessous de leur tâche. Dès sa rentrée à Mexico, il se résolut à les placer
sous la surveillance directe des généraux et commandants supérieurs français. Le commandant supérieur, écrivait-il à chacun de
ses délégués territoriaux, a une mission de surveillance à exercer sur
l'autorité administrative ; elle consiste à se tenir au courant des actes du
préfet politique, des magistrats, des agents financiers, sans s'immiscer dans
les affaires dont la direction est confiée à chacun de ses fonctionnaires, et
à les diriger par ses conseils. Relisez le manifeste du 12 juin 1863 et
pénétrez-vous de ce document. Rien n'est changé aujourd'hui au programme de
l'Empereur à cette époque. Si le préfet politique corn-met des fautes qui
engagent notre politique, il est de votre devoir de lui, signaler le danger,
de l'inviter mine à suspendre une mesure si elle peut compromettre la
situation, en le prévenant que vous m'en référez. Dans ce cas, vous me ferez
parvenir, sans retard, vos explications détaillées, afin que je puisse
provoquer de suite l'intervention du gouvernement mexicain. Le clergé a besoin d'être surveillé, mais en
joignant la prudence à la fermeté je me réserve de prononcer sur toutes les
questions qui le concernent ; il vous suffira donc de me rendre compte de
tout ce que vous aurez appris. Signalez-moi sans hésitation les juges qui
dérogeraient aux principes posés sur la nationalisation des biens
ecclésiastiques. Lorsque les membres du clergé vous demanderont de
mettre à Leur disposition les séminaires et autres établissements moraux,
examinez attentivement s'il vous est possible de les satisfaire sans porter
préjudice à l'installation des troupes et aux besoins généraux des services.
Je vous autorise alors à opérer la remise de ces établissements, niais en
faisant bien ressortir que vous en accordez provisoirement la jouissance, et
non la restitution qui ne saurait être possible à aucun titre. Il est bien
entendu que cette mise en jouissance ne pourra s'appliquer qu'aux
établissements qui n'ont pas été adjugés ou vendus et qui sont restés
propriétés de l'État. Vous m'adresserez mensuellement, à la date du 1er
de chaque mois, un rapport succinct sur chacun des services administratif et
politique. Ces
instructions avaient l'avantage de laisser ta question des biens du clergé à
la décision de l'empereur Maximilien, tout en limitant, dans la mesure du
possible, les conflits à redouter. Le
moment approchait où la situation de la France au Mexique allait cesser
d'être ambiguë, et où une solution allait intervenir. Il était temps
d'ailleurs. L'opinion,
dont le général Fleury s'était fait l'écho, à l'égard des dispositions de
l'archiduc, ne devait point être confirmée par les faits. M.
Gutierrez de Estrada, le grand promoteur de celte candidature, n'avait jamais
désespéré du succès final. Sur ce
point, il ne saurait y avoir de doute, grâce au document que nous possédons
une lettre écrite par lui à un membre du Parlement anglais, le 30 décembre
1863, et qui était parvenue, d'une singulière façon, au général en chef.
C'était le colonel Jeanningros, commandant supérieur de Vera-Cruz, qui avait
pu s'en procurer le double, — par quel moyen, il ne le dit pas, — et qui, le
6 février, l'avait adressé au général Bazaine. Dans
cette lettre, M. Gutierrez de Estrada exposait les motifs de sa
confiance : L'archiduc, quoi qu'on en dise, n'a rien changé à
ses dispositions ni rien révoqué. Loin de là vous pouvez tenir pour certain
qu'il partira dans le courant du mois de mars prochain, époque à laquelle on
pourra connaître en Europe le résultat du vote général (mais non
universel) de la
nation, seule condition qu'il mette aujourd'hui à son départ et dont
l'accomplissement est pour nous un fait complètement assuré. Il est à remarquer, en effet, et ceci nous
tranquillise entièrement, que la question du Mexique est tout à fait en
dehors du mouvement politique général de l'Europe. C'est une affaire suivie
exclusivement entre l'empereur Napoléon et l'archiduc, avec l'approbation de
l'empereur son frère comme chef de la famille, mais sans la moindre immixtion
du gouvernement autrichien. Cette situation, favorable à l'Autriche en tant
qu'elle met la Vénétie ou toute autre compensation hors de cause, a aussi un
résultat favorable à la question mexicaine en la laissant isolée et sur son
terrain spécial ; la France se trou-litant au. Mexique déjà et n'ayant devant
elle d'autre solution que le trône de l'archiduc, qu'il y ait en Europe
guerre ou non. Le bâtiment autrichien qui portera ce prince au
Mexique ne sera arrêté ni par l'Angleterre, qui sera vraisemblablement
l'alliée de l'Autriche dans les complications prévues, ni par la France, qui
l'y conduit, Il me semble que les illusions n'ont aucune part à
ces appréciations toutes pratiques... Fort de
sa conviction dans l'assentiment du prince, il envoyait de Paris le
télégramme suivant : S. A. I. l'archiduc Ferdinand-Maximilien d'Autriche
a définitivement pris la résolution de s'embarquer pour le Mexique dans le
courant du mois de mars prochain. La Gazette
officielle de Mexico reproduisit ce télégramme le 30 janvier. Le général
Bazaine était donc instruit des projets de l'archiduc : c'est ce qui explique
la petite note qu'il traça sur la lettre du colonel Jeanningros : Accuser
réception en remerciant. N'apprend rien de plus que ce que le général savait
déjà. 13 fév. Quelques
jours plus tard, le 16 février, le courrier d'Europe apporta au général
Almonte une lettre du prince, dont un passage levait les derniers doutes sur
son acceptation : Lorsque les vœux librement émis des États de
Morélia, San-Luis-Potosi, Guanajuato et Guadalajara seront venus s'ajouter à
ceux des États qui ont déjà ratifié le vote des notables de Mexico, et
qu'ainsi les provinces les plus centrales, les plus riches et les plus
peuplées, se seront prononcées pour l'empire, je serai en droit d'espérer que
le mouvement monarchique, continuant sous l'impulsion du parti de l'ordre, le
pays tout entier ne tardera pas à suivre le même exemple. Je pourrai, par conséquent, accepter en ce cas
définitivement la couronne, puisqu'il est probable que d'ici là toutes choses
pourront être réglées en Europe. Veuillez donc faire en sorte, cher Général,
qu'aussitôt que la régence connaitra les adhésions susmentionnées, elle les
transmette au président de la députation qui alors, accompagné de ceux des
délégués qui se trouveront en Europe à nette époque, aurait- à se rendre sans
délai à Miramar pour venir me les présenter. Soyez persuadé qu'à partir du moment de mon
acceptation définitive, je m'efforcerai, autant que possible, de rapprocher
le terme de mon départ pour ma nouvelle patrie. Je charge le baron de Pont de vous faire connaitre
mes vues sur plusieurs points de détail, et je suis, cher Général, avec une
estime sincère, Votre très affectionné MAXIMILIEN. Miramar, ce 26 décembre 1863. Une
seconde lettre de l'archiduc, en date du 10 janvier 1864, pareillement
adressée au général Almonte, était encore plus formelle : Mon cher Général, Vos communications du 27 novembre dernier m'ont
informé des détails de la crise que venait de traverser la régence et' qui
s'est terminée par la retraite de Mgr Labastida. A la distance où je me trouve encore du théâtre des
événements, je ne prétends pas prononcer sur la question qui a donné
naissance à cette crise ; mais tout me porte à croire, dès à présent, que
vous avez bien fait d'éviter un conflit avec l'autorité française, en
laissant subsister provisoirement le statu quo, tout comme je suis
d'avis que la patrie devra vous être reconnaissante de la persévérance et de
l'abnégation dont vous avez fait preuve depuis l'origine de l'intervention. Je vous remercie, cher Général, des bonnes
nouvelles que vous me donnez du progrès des opérations militaires, dans
l'intérieur du pays ; elles permettent d'espérer que d'ici à peu de semaines,
nous connaîtrons les votes du reste de la nation au sujet de ses futures
destinées. Ma résolution, je le répète, est prise depuis le 3
octobre, et aussitôt que les négociations relatives aux garanties
indispensables à obtenir pour la nouvelle monarchie auront abouti, ce qui,
j'en ai l'espoir, ne va pas tarder, je suis prêt à me rendre au désir des
Mexicains. Croyez, mon cher Général, aux sentiments de haute
estime avec lesquels je suis Votre très affectionné MAXIMILIEN. Miramar, 10 janvier 1864. De son
côté, l'empereur Napoléon In, rassuré par la nouvelle et favorable tournure
que semblaient prendre les événements, envisageait l'avertir avec plus de
sérénité. Il en attribuait équitablement tout le mérite au général Bazaine,
et, comme il n'était pas ingrat, il se faisait un plaisir de lui adresser un
nouveau témoignage de sa satisfaction, dans sa correspondance confidentielle Palais des Tuileries, le 15 février 1864. Mon cher Général, Je suis très content des nouvelles reçues du
Mexique. Votre lettre du 5 janvier, de Guadalajara, me parvient à l'instant
et je vous félicite de vos succès. Si je ne vous ai pas écrit depuis un mois, c'est
que je n'avais rien de particulier à vous dire ; et je trouve que vous
remplissez avec tant de zèle et d'habileté m es in tentions, que je n'ai qu'à
vous donner carte blanche, et à vous dire de faire pour le mieux tout
ce que vous jugerez convenable. La seule chose qui m'inquiète, c'est le vote
pour l'archiduc, sera-t-il unanime et pourra-t-on avoir un suffrage qui, aux
yeux de l'Europe, ait bien l'apparence d'un vœu national ? Tâchez d'arranger
cela le mieux possible. M. Corta, député, va au Mexique remplacer M. Budin.
Je pense que vous vous entendrez bien avec lui. Adieu, mon cher Général ; recevez l'assurance de ma
confiance entière et de mon amitié. NAPOLÉON. En résumé : pas de réaction, une armée mexicaine
pas trop nombreuse mais bonne ; ordre rétabli et sécurité sur les routes.
L'archiduc, s'il reçoit les adhésions, compte partir au mois de mars ou
d'avril. L'horizon
s'éclaircissait. La solution entrevue se rapprochait, et, le désir aidant
chez tous d'en finir, on la jugeait excellente parce qu'on la voulait telle. Restait
la fameuse question du « vœu national ». Comment obtenir un vote sérieux dans
un pays, sans registres de l'état civil, parmi une population d'Indiens
ignorants et illettrés ? On tourna cette difficulté d'une manière fort
habile. On
s'arrangea pour recueillir, dans la plupart des localités, les adhésions de
quelques notables, puis les procès-verbaux, revêtus de signatures certifiées
authentiques par les municipalités, étaient reproduits dans la Gazette
officielle. En
regard de chaque procès-verbal, on faisait figurer, non point le total des
signataires, mais le chiffre de population de la localité, comme si tout le
monde, hommes, femmes et enfants, avait voté. De la sorte on arrivait à
établir que, sur 8.620.982 habitants que comptait le Mexique à la fin de
1862, 6.445.564 avaient adhéré à l'empire. Les
résultats présentés de la sorte étaient ton séduisants et de nature à faire
sur les esprits, aussi bien en deçà qu'au-delà des mers, une sérieuse
impression. Depuis trois mois, la Gazette officielle ne cessait
d'enregistrer ces actes, et, à y voir figurer successivement tous les grands
centres de population, tels que les États de San-Luis-Potosi, Léon,
Queretaro, Guadalajara, Zacatecas Aguas-Calientes, Guerrero, Guanajuato,
Tehuantepec, el du Yucatan, les districts, de Tulancingo, Pachuca, Tlascala
Huamantla, Perote, Jalapa, etc., etc., on pouvait fort bien se faire illusion
sur la portée du mouvement. Ces
volumineux procès-verbaux furent expédiés officiellement à M. Gutierrez de
Estrada, à la fin de février. La France les attendait peut-être avec plus
d'impatience encore que l'archiduc Maximilien. De
grands débats, en effet, venaient d'avoir lieu devant les Chambres, et le
maréchal Randon, ministre de la Guerre, les résumait ainsi dans une lettre
confidentielle adressée au général Bazaine Dans la discussion de l'Adresse, l'expédition du
Mexique a eu, comme on devait s'y attendre, une vive part dans les attaques
de l'opposition. La politique de l'Empereur a triomphé grâce au
talent avec lequel M. le ministre d'État[1] l'a soutenue ; grâce aussi à la
confiance que j'ai cherché à faire mitre sur les résultats que votre prudence
et votre fermeté sauront obtenir. Il me semble que mieux que jamais nous
pouvons espérer qu'avant la fin de l'almée vous pourrez nous renvoyer une
partie de vos régiments, ainsi que vous m'en avez donné la confiance dans
votre précédente lettre. Ce serait un fait bien autrement, concluant que tous
les discours des plus éloquents orateurs. Ces
heureux résultats obtenus simultanément au Mexique et en France ne
satisfaisaient point également tout le monde. Le
Mexique possédait un personnel nombreux d'anciens présidents, d'anciens
ministres et de généraux, qui se croyaient toujours en disponibilité et point
en retraite, et qui, descendus du pouvoir, n'aspiraient qu'à y remonter. Tant
que dura la période d'incertitudes et de troubles, l'espoir leur restait
ouvert, et ils attendirent assez patiemment. A cette heure, l'avenir semblait
se fixer aussi quelques-uns d'entre eux jugèrent-ils opportun de pousser à la
continuation du désordre et à l'échec du mouvement favorable à Maximilien. Le
général A. L. de Santa-Anna, six fois président ou dictateur, fut un des
premiers à le tenter. Santa-Anna
avait joué un rôle considérable dans les affaires de son pays. Sa fortune,
qui était immense, lui avait conservé des amitiés solides. Ne pouvant lutter
contre Juarez, il s'était mis à l'écart, par habileté plus encore que par
prudence, et, de sa retraite de l'île Saint-Thomas, il surveillait les
événements. On a vu
comment il avait accueilli la première nouvelle de la candidature de
l'archiduc, Tout heureux de trouver un appui pour combattre le gouvernement
de Juarez, qui paraissait s'affermir, il avait été un des premiers à
encourager les -démarches de M. Gutierrez de Estrada. Mais il commençait
maintenant à trouver qu'elles avaient trop bien réussi, et il jugeait le
moment venu d'opérer une diversion et d'arrêter un mouvement qui allait
contre ses secrets désirs. Le 22 février, il arriva inopinément, avec son
fils, en rade de Vera-Cruz, à bord du packet
anglais Comway. Ce
n'était point un ami qui nous arrivait là : il nous détestait
cordialement, et sa haine, pour être ancienne, n'était point pourtant sans
motif. En 1838, la flotte française aux ordres de l'amiral Baudin, et dans
laquelle le prince de Joinville commandait la corvette la Créole,
attaqua Vera-Cruz que défendait Santa-Anna ; dans le bombardement du fort de
Saint-Jean-d'Ulloa, un boulet lui enleva une jambe. Il ne devait point nous
le pardonner. Le
commandant Maréchal, gouverneur de Vera-Cruz, informé de sa présence à bord
du Comway, en prévint aussitôt le général
Bazaine. Celui-ci comprit les embarras que pouvait lui susciter un pareil
homme. Ii enjoignit aussitôt au gouverneur de ne le laisser descendre à terre
qu'autant qu'il aurait signé un acte d'adhésion formel au nouvel ordre de
choses établi au Mexique. Santa-Anna
et son fils se prêtèrent de la meilleure grâce du monde à cette exigence.
Nous possédons l'origine de cet acte, dont voici la reproduction : Je, soussigné, déclare sur l'honneur donner mon
adhésion à l'intervention française, et reconnaître comme seul gouvernement
légitime la monarchie proclamée par l'assemblée des notables sous le titre
d'Empire mexicain, avec le prince Maximilien, archiduc d'Autriche, pour
empereur du Mexique. Je m'engage également à m'abstenir de toutes
démonstrations politiques et à ne rien faire, soit par écrit, soit
verbalement, qui tendrait à faire supposer que je rentre dans mon pays
autrement que comme simple citoyen. A.—L. DE STA-ANNA. A bord du navire anglais Comway,
le 27 février 1864. Je m'engage comme mon père aux conditions ci-dessus
énoncées. ANGEL-L. DE SANTA-ANNA. Rectifié le lieu où la signature s'est donnée[2]. Commandant
supérieur, H. MARÉCHAL. Le
général Bazaine avait raison de se défier de Santa-Anna et de lui imposer une
déclaration de ce genre, mais il avait tort de croire que cette déclaration
lierait le moins du monde Santa-Amina. Celui-ci le lui fit bien voir, et sans
attendre longtemps. En
effet, à peine débarqué, tandis qu'il écrivait au président de la régence, le
général Almonte, qui avait été son aide de camp pendant la campagne du Texas
en 1836, et plus tard son ministre de la Guerre après la révolution de
Guadalajara, et qu'il lui donnait l'assurance que son retour sur le sol natal
n'avait d'autre but que de coopérer, autant qui lui serait possible, à la
consolidation du régime que la nation venait de se donner ; tandis qu'il
offrait ses services au gouvernement, le priant de lui transmettre en retour
telles instructions qu'il jugerait convenables, il rédigeait une proclamation
hostile à ce même gouvernement, et faisait expédier cet appel à ses partisans
à Mexico et à Orizaba, où elle était publiée, le 3 mars, dans le journal
l'Indicateur. Le
général Bazaine, dès qu'il eut connaissance de ce document, négation de la
parole d'honneur donnée la veille, comprit qu'il n'y avait rien de bon à
attendre de la présence d'un pareil homme sur le territoire mexicain, et il
lui expédia l'ordre de quitter immédiatement le Mexique, avec sa famille. Et
sans tarder, l'amiral Bosse l'embarqua sur la corvette le Colbert et
le déposa à la Havane (12 mars). Puis la
Gazette officielle publia une note interdisant la reproduction et le
colportage de son manifeste, et menaçant de poursuites quiconque enfreindrait
cette défense. L'énergie du commandant en chef coupa court à ces velléités
d'opposition, et débarrassa la régence d'abord et plus tard Maximilien de la
présence de cet homme dangereux. Quant à
lui, de la Havane il regagna sa splendide retraite de File Saint-Thomas. De
là raillant la mesure prise contre lui, il eut la hardiesse de se plaindre à
l'empereur Napoléon III des procédés du général Bazaine à son égard,
protestant contre son expulsion, et réclamant le droit de rentrer au Mexique. Sa
conduite était-elle encore ignorée du souverain, quand parvint sa lettre à
Paris, ou bien le départ de Maximilien étant très proche, l'Empereur ne
voulut-il point accentuer la rupture avec un homme qui jadis avait souhaité
le rétablissement de la monarchie, et dont l'influence était peut-être encore
à ménager ? Toujours est-il que Napoléon III poussa la condescendance jusqu'à
lui répondre, et il le fit en des termes beaucoup trop doux assurément et qui
avaient le défaut de paraître blâmer la mesure pourtant si juste et si
nécessaire du commandant en chef. Paris, 15 mai 1864, Général, Je regrette vivement ce qui s'est passé et la
mesure rigoureuse que l'on a cru devoir prendre à votre égard ; mais
aujourd'hui que l'empereur du Mexique a pris les rênes du gouvernement, c'est
à lui de décider ce qu'il y a à faire : je lui ai -envoyé la lettre que vous
m'aviez écrite. Je vous prie, Général, de recevoir l'assurance de
mon estime et de mes sentiments distingués. NAPOLÉON. Ces procédés bienveillants n'apaisèrent en rien le courroux de ce candidat perpétuel à la présidence du Mexique, de cet ennemi invétéré de la France. Maximilien ayant maintenu la mesure d'expulsion prise contre lui, il se tourna vers les États-Unis, et, s'il n'obtint, pas leur intervention active, telle qu'il la sollicitait, il contribua du moins à faire prendre au cabinet de Washington cette attitude comminatoire devant laquelle le gouvernement français dut, plus tard, rappeler ses troupes et abandonner son œuvre. |