Arrivée des délégués
mexicains à Miramar. — Discours de M., Gutierrez de Estrada. — Réponse de
l'archiduc. — Le gouvernement français doit préparer les voies à
l'établissement de la monarchie au Mexique. — Le nouveau commandant en chef.
— Lettre de l'Empereur au général Bazaine (12 septembre 1863). — Organisation
financière. — Lettre du 29 septembre. — Extrait d'une correspondance anonyme.
— Le général Félix Douay. — État des esprits au Mexique. — Le maréchal Forey
remet le commandement (30 septembre). — Proclamation du général Bazaine aux
Mexicains. — La chanson du départ : Partira-t-il ? Partira-t-il pas ?
Les
délégués apportaient avec eux le procès-verbal de l'assemblée des notables du
10 juillet, les actes d'adhésion à l'empire des villes de Puebla, Toluca,
Orizaba, Cordova, Vera-Cruz et de trente-sept villages des environs de ces
grands centres. C'était
là en somme, de bien minces résultats après tant d'efforts et une si longue
campagne. On était loin du vœu national que l'archiduc Maximilien
avait mis comme condition indispensable à son acceptation. Mais notre
ministre, pressé de triompher, et surtout, d'obtenir les apparences du
triomphe, avait imposé au général Almonte une précipitation relieuse plus
faite pour compromettre les intérêts de la France et de Maximilien pie pour
les servir. Il est vrai qu'on ne présentait ces adhésions que comme tin
commencement, comme un échantillon du vote du pays. La
députation mexicaine arriva le 1er octobre à Trieste, où elle fut reçue à
l'Hôtel de Ville. Le lendemain son président, M. Gutierrez de Estrada, prit
les ordres de l'archiduc, et le 3 octobre i863, presque jour pour jour, deux
ans après les premières ouvertures transmises par le comte de Rechberg, elle
fut reçue au château de Miramar, à une heure de l'après-midi, dans le grand
salon bleu du rez-de-chaussée. M.
Gutierrez de Estrada adressa à l'archiduc Maximilien un long discours, dont
voici quelques passages Prince, A peine rendue à la liberté par la puissante main
d'un monarque magnanime, la nation mexicaine nous a envoyés vers Votre
Altesse Impériale, objet aujourd'hui de ses vœux les plus purs, comme aussi
de ses phis chères espérances. Nous ne nous appesantirons pas sur les longues
tribulations que le Mexique a souffertes ; cruelles infortunes connues de
tous, et qui ont fini par en faire un théâtre de désolation et de ruine Interprètes des aspirations et des intimes souhaits
de la patrie, nous venons, en son nom, vous offrir, Monseigneur, la couronne
du Mexique, qu'un décret solennel de l'assemblée des notables, déjà consacré
par l'adhésion de tant de provinces, et qui le sera bientôt, tout l'annonce,
par la nation entière, vous décerne librement et spontanément... L'entreprise est grande, mais plus grande encore
est notre confiance dans la Providence ; elle doit l'are en voyant ce dont
nous venons d'être témoins à Mexico et ce qui se passe à Miramar dans ce
glorieux jour ! Après
cette allocution dite en français, Ferdinand-Maximilien répondit, en se
servant de la même langue Messieurs, Je suis vivement touché du vœu émis par l'assemblée
des notables à Mexico, dans la séance du 10 juillet, et que vous êtes chargés
de me communiquer. Il est flatteur pour notre Maison que les regards
de vos compatriotes se soient tournés vers la famille de Charles-Quint, dès
que le mot de monarchie a été prononcé dans votre pays. Quelque noble que soit la tâche d'assurer
l'indépendance et la prospérité du Mexique, sous l'égide d'institutions à la
fois stables et libres, je n'en reconnais pas moins, en complet accord avec
S. M. l'Empereur des Français, dont la glorieuse initiative a rendu possible
la régénération de votre belle patrie, que la monarchie ne saurait y être
rétablie sur une base légitime et parfaitement solide que si la nation tout
entière, exprimant librement sa volonté, vient ratifier le vœu de la
capitale. C'est donc du résultat des votes de la généralité du pays que je
dois faire dépendre, en premier lieu, l'acceptation du trône qui m'est
offert. D'un autre côté, comprenant les devoirs sacrés d'un
souverain, il faut que j'exige, en faveur de J'empire qu'il s'agit de
reconstituer, les garanties indispensables pour le mettre à l'abri des
dangers qui menaceraient- son intégrité et son indépendance. Dans le cas où ces gages d'un avenir assuré
seraient obtenus, et où le choix du noble peuple mexicain, pris dans son
ensemble, se porterait sur moi, fort de l'assentiment de l'auguste chef de ma
famille, et confiant dans l'appui du Tout-Puissant, je serais prêt à accepter
la couronne. Si la Providence m'appelait à la haute mission
civilisatrice attachée à cette couronne, je vous déclare, dès à présent,
Messieurs, ma ferme résolution de suivre le salutaire exemple de l'Empereur,
mon frère, en ouvrant au pays, par un régime constitutionnel, la large voie
du progrès, basé sur l'ordre et la morale, et de sceller par mon serment,
aussitôt que le vaste territoire sera pacifié, le pacte fondamental avec la
nation. C'est seulement ainsi que pourrait être inaugurée une politique
nouvelle et vraiment nationale, où les divers partis, oubliant leurs anciens
ressentiments, travailleraient en commun à rendre au Mexique la place
éminente qui lui semble destinée parmi les peuples, sous un gouvernement
ayant pour principe de faire prévaloir l'équité dans la justice. Veuillez, Messieurs, rendre compte à vos
concitoyens des déterminations que je viens de vous énoncer en toute
franchise, et provoquer les mesures nécessaires pour consulter la nation sur
le gouvernement qu'elle entend se donner. Cette
réponse ne fut point sans causer une assez vive déception ce n'était pas tout
à fait celle qu'attendait la délégation. L'archiduc, en effet, tout en
traçant de, son gouvernement futur un programme fort libéral et de nature à
satisfaire les aspirations légitimes des Mexicains, réservait très nettement
son acceptation. Il ne voulait pas d'une instauration obtenue par surprise,
et il ne pouvait considérer comme sérieuses les adhésions de quelques villes
au pouvoir de l'armée française. Il ne se dérobait point toutefois, mais il
jugeait sage d'attendre que des manifestations plus nombreuses, plus
imposantes, et peut-être aussi plus spontanées, dissipassent les derniers
doutes sur l'accueil que sa candidature au trône rencontrait dans la masse du
pays. Son
langage était en même temps, à l'égard de la France, une mise en demeure de
continuer l'expédition et de « pacifier le vaste territoire » du Mexique. Mais le
mot de pacification n'était ici qu'un euphémisme pour dire conquête. Il
fallait conquérir tout le Mexique. La question était de savoir si, ce
résultat obtenu, la volonté populaire, sur laquelle reposaient toutes bits
espérances de ces conquérants malgré eux, se manifesterait suffisamment
énergique ; car l'Empereur ne méconnaissait point cette grande vérité
historique que son cousin, le prince Napoléon, devait, quelques années plus
tard, résumer dans ce mot trivial, brutal et saisissant —
« On peut tout faire avec des baïonnettes, excepté s'asseoir dessus. » La
force peut édifier des empires, mais non les faire durer. Quoi
qu'il en fût, la situation commandait de nouveaux efforts, de nouveaux
sacrifices. L'Empereur s'y résolut, mais ce ne fut pas sans de vives
appréhensions qu'il envisagea cette nécessité, car, par une série de
mauvaises chances, ses desseins primitifs se trouvaient, à celte heure,
impossibles à réaliser. Lorsqu'il
avait commencé l'expédition, on ne saurait trop le répéter en présence de
l'erreur persistante du public, il n'avait eu en vue que l'établissement
d'une digue destinée à contenir à jamais les États-Unis et à leur disputer
l'hégémonie sur le reste de l'Amérique. Pour
atteindre ce but, il comptait trouver deux points d'appui le Sud, alors en
pleine guerre avec le Nord, et la volonté même du Mexique de constituer un
gouvernement régulier sous un prince européen. La
première erreur, dans laquelle des rapports inexacts, sinon mensongers, le
firent tomber, fut de croire à cet état de l'opinion au Mexique ; et la
seconde, qui découlait de la première, fut de n'y envoyer qu'une poignée
d'hommes. Notre échec et le temps qu'il fallut perdre avant que nos soldats
entrassent en vainqueurs à Puebla et à Mexico changèrent toutes les bases du
problème. L'Empereur avait cru pouvoir compter sur le vœu du Mexique ce vœu
nous était hostile. Il avait cru pareillement pouvoir compter sur le Sud : le
Sud était battu, et notre intervention se trouvait présentement en butte à
des difficultés intérieures et à des difficultés extérieures. Quel
parti prendre ? Le plus sage eût été assurément de reconnaître son erreur et
de faire ce qu'on fit trois ans plus tard renoncer à une tâche impossible et
évacuer le pays. Oui, niais pour cela il eût fallu une sagesse qui semble
inconnue des politiques, lesquels sont des joueurs à leur façon. Or quel
joueur se retire devant la déveine ? Plus elle persiste, plus il se croit
proche d'un retour de fortune, et plus il s'entête. Puis,
il faut bien le dire, les dépêches dithyrambiques du maréchal Forey,
l'optimisme avec lequel il croyait juger les événements et les esprits, alors
que c'était son œuvre qu'il jugeait, tout cela permettait à l'Empereur de
penser que l'ère des grandes difficultés était close, et qu'on approchait
d'un dénouement qui, pour n'être pas celui qu'il avait d'abord entrevu et
cherché, n'en serait pas moins une solution satisfaisante, moins humiliante
qu'une évacuation pure et simple. Enfin,
convaincu que ceux qu'II avait chargés de l'éclairer l'avaient trompé,
persuadé que les généraux à qui il avait confié la direction militaire
n'avaient pas été plus heureux, sinon plus capables que les agents à qui
avait été remise la direction politique, il se flattait, en changeant le
personnel, d'améliorer de beaucoup la situation. Déjà il reprenait confiance
en pensant que le nouveau commandant en chef était le général Bazaine qui,
jusqu'à ce jour, avait montré tant de bravoure et d'intelligence. Il espérait
que celui-là du moins, lui dirait la vérité et le tirerait un peu de ses
perplexités en même temps qu'il prendrait d'une main ferme la direction des affaires. La
preuve de cet état d'esprit de l'Empereur nous est facile à fournir elle est
contenue dans la lettre confidentielle qu'il écrivit au général le 12
septembre Biarritz, 12 septembre 1863. Mon cher Général, Les nouvelles que je reçois de Mexico sont
tellement contradictoires qu'il m'est difficile de savoir ce qui s'y passe.
Je me bornerai donc aujourd'hui à vous rappeler les principes sur lesquels
doit reposer notre intervention. Noire but principal est de pacifier et
d'organiser le Mexique en faisant appel à tous les hommes de bonne vanté,
sans se laisser aller à des mesures réactionnaires. Le programme publié par le général Forey doit être
votre règle de conduite et il est important de tenir à ce qu'il soit
fidèlement exécuté. Quoiqu'il y ait un gouvernement provisoire, mesure
indispensable, afin d'éloigner la pensée que je voulais garder le Mexique, le
général français a le devoir de tout empêcher ou de tout décider par son
influence. Je ne puis admettre qu'ayant fait la con-guète du Mexique, nous
demeurions témoins impassibles de mesures arbitraires et opposées à la
civilisation moderne. Je compte donc sur vous, Général, pour diriger le
gouvernement provisoire dans la voie de la fermeté sans doute, mais aussi de
la justice et de la conciliation. Il est essentiel que l'élection de l'archiduc
Maximilien soit ratifiée par le plus grand nombre possible de Mexicains, car
la nomination hâtive qu'on a faite a eu le grand tort de ne pas paraître, en
Europe, l'expression légitime des vœux du pays. La grande difficulté consiste
surtout, je le sais, à ramener le cerne dans le pays. A cet effet., il faut
apporter tous vos soins à réorganiser l'armée mexicaine et à gagner la
sympathie des Indiens qui forment la grande majorité de la population. Je
serai bien aise, Général, de recevoir directement vos impressions et vos
idées sur l'avenir du pays comme sur les moyens de consolider nôtre œuvre,
J'espère qu'à l'aide des troupes mexicaines vous avez assez de forces
militaires françaises à votre disposition. S'il en était autrement,
dites-le-moi avec franchise. Nous nous occupons ici activement de mesures
financières propres à développer les ressources du pays. Dès que le nouveau
gouvernement aura quelque apparence de stabilité, un grand emprunt sera
facile. Prenez confidentiellement des renseignements sur
les mines de la Sonora et dites-moi si plus tard l'occupation en serait
possible. Assurez l'arme, Général, de toute ma satisfaction
de sa conduite, et recevez pour vous l'assurance de mon estime et de mon
amitié. NAPOLÉON. Comme j'ai ici beaucoup d'amitié pour la famille
Errazu, je vous recommande particulièrement, quand vous en trouverez
l'occasion, leurs parents qui sont au Mexique. On
retrouve dans cette lettre un écho de cette pensée de l'Empereur qu'on
pourrait obtenir le remboursement des frais de l'expédition à l'aide d'un
grand emprunt que contracterait le Mexique. On a vu, à cet égard, quelles
étaient ses illusions il ne parait pas que M. Budin, à qui incombait
précisément le soin de réorganiser financièrement le pays, ait rien fait pour
éclairer son gouvernement. On peut juger combien les chiffres donnés par
l'Empereur dans sa lettre du 30 janvier.1863 au général Forey étaient en
dehors de la vérité, parce fait que la meilleure année financière de
l'empereur Maximilien, quand le pays tout entier, avec tous ses ports, était
occupé de Guaymas à liera-Cruz, ne produira que 110 millions de francs, alors
que Napoléon III estimait, au bas mot, à 100 millions les frais de
l'administration mexicaine, en temps normal. Tout en
conservant des illusions sur ce point, il avait éprouvé trop de mécomptes
pour rie point chercher à acquérir la vérité sur une 'situation qui faisait
l'objet de ses préoccupations constantes. Les lettres particulières venues du
Mexique étaient très recherchées par le gouvernement français. Il en
résultait qu'entre les rapports officiels, presque toujours optimistes, et
les nouvelles privées, plus sincères, et par conséquent moins favorables, il
y avait de notables divergences ; c'est ce que l'Empereur appelle des
« nouvelles tellement contradictoires... » Voici
une de ces lettres, également inédite, datée de Mexico, le 26 juillet 1863,
et que le ministre de la Guerre renvoya au général Bazaine en lui demandant
de vouloir bien lui dire ce qu'il en pensait Mon cher Édouard, La correspondance du packet de Saint-Nazaire est en
retard comme d'habitude, et ne vous parviendra sans doute qu'avec celle du
packet anglais. Les retards sont pénibles, et je le regrette aujourd'hui,
d'autant plus que ta lettre doit nécessairement me parler de l'effet qu'aura
produit à Paris et sur toi-même la prise de Puebla, car je sais que cette
nouvelle est parvenue en France le 10 juin, le jour même de l'entrée à Mexico
du général Forey, Nous étions tous heureux ce jour-là, mais ici nous
l'étions davantage, car le plaisir que vous aviez à Paris devait être troublé
par la pensée de ce qui restait encore à faire, ce qui se trouvait accompli
pour nous par l'entrée de nos soldats à Mexico. Je t'ai raconté, quoique
d'une façon bien sommaire et bien incomplète, tout ce qui s'était passé ici
jusqu'au 14 juillet, date de ma dernière lettre qui se terminait par
l'annonce de l'un des événements les plus importants dus l'intervention : la
proclamation de l'Empire et le choix de l'archiduc Maximilien comme empereur. Depuis cette époque, les événements qui s'étaient
alors précipités, ont repris un cours plus tranquille et surtout plus dans
les allures habituelles du pays. En dehors des mouvements militaires dont tu as déjà
connaissance, les forces françaises n'ont guère opéré que dans les environs
de Mexico, et par petits détachements à la poursuite de quelques guérillas ou
bandes de voleurs. Les opérations sur l'intérieur sont indubitablement
remises à la fin des pluies dont l'abondance les rendrait pleines d'obstacles
et de difficultés, si ce n'est impossibles... Dans l'organisation gouvernementale, je ne vois pas
ce qui existe avec plaisir, et crains que l'on ne fasse fausse route.
Maximilien élu, en attendant qu'il accepte et qu'il vienne, il a été établi
une régence de t'Empire, composée du triumvirat déjà existant, c'est-à-dire
qu'il n'y a rien de changé. Les Mexicains sont à la tête du gouvernement, à
la tête des administrations, à la tête de l'armée. L'intervention ne fait
donc que presenciar, en se réservant la faculté de réprimer, mais en
laissant aux Mexicains, pour les affaires de leur pays, une initiative dont
ils font un triste usage. Au lieu de s'occuper de l'intérêt général et de
travailler à un rapprochement, à une fusion indispensable pour le
rétablissement de l'ordre et de la paix, les gens qui sont au pouvoir, le
parti réactionnaire ou clérical, n'y admet que les siens, ne travaille que
pour lui et ne cherche qu'à récupérer son ancienne prépondérance et sa
domination. Ce n'est guère aider l'intervention dans son but, ni faire les
affaires du futur empereur, car loin de trouver à son arrivée un pays en voie
de pacification, il n'aura sous les yeux que des haines plus ardentes que par
le passé. Je ne sais si cet état de choses durera longtemps ;
mais ce que je vois, c'est que le général Forey a déjà été obligé d'avoir
recours à la répression, en forçant la régence à rappeler deux ordonnances
qu'elle avait émises il y a quelques Jours : la première, sur la suspension
du travail et des bâtisses élevées sur l'emplacement des couvents devenus
propriétés particulières, la seconde, sur l'empêchement du travail le
dimanche sans la permission du curé. Ce ne serait pas le moyen d'arriver à bien dans ce
pays que de laisser s'y implanter de nouveau l'intolérance religieuse ; il
faut an contraire une tolérance énorme, car sans elle son unique chance de
salut et de prospérité dans l'avenir, l'émigration européenne, lai échappe. Il ne faut pas que l'on s'y trompe les races qui
peuplent le Mexique sont incapables de marcher seules, et il leur faut la
prépondérance de l'élément européen ; c'est une condition sine qua non,
et l'essai qui se fait en ce moment de les laisser se gouverner par
eux-mêmes, ne sera qu'une preuve de plus de leur incapacité gouvernementale. Ces
symptômes fâcheux, apportés en Europe par des voix indépendantes et non
officielles, étaient pour l'Empereur un continuel sujet de préoccupation.
Aussi, à chaque courrier, éprouvait-il le besoin d'écrire au commandant en
chef, qui, d'ailleurs, comme on le verra plus tard, ne l'était point encore
de fait). C'est
de Biarritz encore qu'il envoya au général Bazaine une nouvelle lettre
confidentielle, dans laquelle il revenait sur les idées émises dans celle du
12 septembre, et il insistait sur la pensée d'un emprunt. Biarritz, 29 septembre 1863. Mon cher Général, Je vous écris de nouveau aujourd'hui pour vous
répéter en quelque sorte ce que je vous ai dit dans ma dernière lettre.
Pacifier le pays en tâchant d'appeler à soi tous les hommes importants des
divers partis ; empêcher la réaction en faisant sentir que c'est toujours
l'épée de la France qui commande ; organiser une petite armée mexicaine, j'ai
lu avec peine dans un journal le nom de Garde impériale mexicaine, ce serait
une sottise. Tel doit être le but de vos efforts. Je vous envoie ce passage d'une lettre venue du
Mexique, et qui reflète, je crois, assez sien l'esprit de l'armée. Une des questions les plus importantes est de
réaliser un emprunt ; et pour écarter les intrigants, il 'est de toute
nécessité que le gouvernement provisoire charge quelqu'un de ses pleins
pouvoirs. J'ai jeté les yeux sur M. Arrangoiz, homme très honorable, deux
fois ministre des Finances à Mexico, et actuellement auprès de l'archiduc :
faites donc en sorte qu'on le charge de négocier un emprunt en Europe, sous
la surveillance et avec l'autorisation du gouvernement français. Pour diminuer nos dépenses, j'ai songé à réaliser
une idée qui vient de vous. Elle consisterait à céder pour dix ans la légion
étrangère au nouvel empereur du Mexique. En attendant, je voudrais adopter
les mesures suivantes sur lesquelles je vais m'entendre avec le ministre de
la Guerre, qui vous en écrira officiellement. Ces mesures consisteraient à : 1° Déclarer que la légion étrangère restera dix ans
au Mexique ; 2° Composer les cadres d'officiers et
sous-officiers français qui consentiraient à rester dix ans au Mexique sans
perdre leur qualité de Français et leur grade dans l'armée ; 3° Avec les cadres existants de la légion étrangère
former deux régiments en donnant de l'avancement, à tous les officiers et
sous-officiers qui le méritent ; 4° Compléter l'effectif avec les meilleurs soldats
indiens qu'on habillerait immédiatement et qu'on formerait à notre
discipline. Ces deux régiments pourraient s'élever à un effectif de à 5.000
hommes, qu'augmenteraient encore au besoin des enrôlements venus d'Europe ils
formeraient ainsi un noyau important pour l'armée du nouvel empereur. Je vais examiner si je peux vous envoyer un nouveau
régiment de France pour remplacer la, légion étrangère que vous appelleriez
alors dans l'intérieur, car je la crois maintenant dans les Terres chaudes. Recevez, mon cher Général, l'assurance de nia
sincère amitié. NAPOLÉON. L'extrait
qui accompagnait cette lettre n'avait pas moins de dix-huit pages du format
épistolaire ordinaire ; c'est un morceau vraiment piquant et écrit avec un
tour caustique et fort irrévérencieux. On l'attribue au général Félix Douay,
dont la correspondance privée était souvent mise sous les yeux de l'Empereur.
Napoléon III, en effet, appréciait tout particulièrement le caractère et les
capacités militaires de cet officier supérieur, dont il fit un de ses aides
de camp après la campagne du Mexique[1]. La
lettre est datée de Mexico, 26 juillet 1863. ... Pour vous faire bien comprendre la politique
que nous suiveuse je détache d'un journal l'ordonnance du préfet de police
sur la défense de travailler le dimanche. Cette ordonnance, publiée dans le
journal du 20, a été affichée dès le 16 courant. Comme pendant à ladite
ordonnance, il y en a une autre qui ordonne de se mettre à genoux lorsque
l'on rencontre le Saint-Sacrement et de rester dans cette position jusqu'à ce
qu'il ait disparu, et que J'ou n'entende plus le bruit de la clochette qui
l'accompagne. Lors de leur arrivée au pouvoir, les libéraux
avaient aboli cette cérémonie stupide et ridicule, qui consiste à aller
porter le Saint-Sacrement à un malade avec une escorte de soldats, et un
bruit de cloche capable de faire mourir le patient, avant qu'il ait eu le
temps d'avaler son sauveur. Cette cérémonie a été rétablie sous nos auspices
; comme vous le voyez, on est loin de la liberté des cultes. Ces deux ordonnances n'ont pas besoin de
commentaires ; elles ne prouvent que trop les prétentions du clergé et la marche
qu'il suit pour regagner son ancienne influence. ll y a quinze jours, les prêtres ont visité les
maisons appartenant autrefois au clergé, et qui ont 'été vendues comme
propriétés nationales ; ils ont engagé les locataires à ne pas payer leurs
loyers aux propriétaires actuels, parce que, disaient-ils, on allait revenir
sur ces ventes qui ont été faites sous l'inspiration de Satan, et qu'ils
seraient obligés de payer une seconde fois au clergé, le seul, le vrai
propriétaire de ces immeubles. Comme vous le voyez, nous sommes en pleine réaction
et cela n'étonne personne ; car, avec la composition du gouvernement
provisoire, il ne pouvait en être autrement. M. Almonte est un réactionnaire
de peu de valeur, dit-on ; le général Salas est une vieille momie ; il ne
reste que l'évêque (Ormeachea), le représentant de l'archevêque ; c'est un homme
vigoureux qui a de suite mis le pied sur les deux autres et qui dirige tout.
Nous, nous laissons faire et nous regardons faire, comme si cela ne nous
intéressait nullement. Les réactionnaires se méfient néanmoins, car ils
sentent bien que lorsque l'Empereur saura d'une manière formelle la marche
que l'on suit, les affaires changeront de face ; aussi se dépêchent-ils à
Meyer leur édifice, Quant aux libéraux, ils nous rendent responsables de tout
ils disent avec raison que nous, qui nous posons en libéraux, nous n'aurions
d'abord pas dû composer le gouvernement provisoire comme nous l'avons fait.
Cependant ils comprennent jusqu'à un certain point que nous ayons eu la main
forcée, puisque tous les libéraux se tiennent à l'écart ; mais ils nous
reprochent, de ne pas tenir en tutelle ce gouvernement que nous avons créé.
Nous sommes, disent-ils, responsables de ses actes ; ils ajoutent qu'il est
peut-are nécessaire de donner au Mexique une dictature, mais qu'au moins
cette dictature devrait agir dards le sens libéral et non dans le sens
rétrograde. Ils ne nous pardonnent pas de vouloir rétablir chez eux ce que
nous avons aboli chez nous. Ceux qui raisonnent sont convaincus que telles ne
sont pas les intentions de l'Empereur et de la France, mais pour eux le fait
est là : ils font retomber toutes les fautes commises sur M. de Saligny„
contre lequel il y a un mépris et un acharnement général ; il court sur son
compte les bruits les plus outrageants que je ne vous rapporterai pas. Ce
sont peut-être des calomnies, niais elles sont tellement accréditées que les
réactionnaires mêmes n'osent pas les démentir. Depuis l'arrivée du courrier, on dit qu'il est
rappel& mais que le général en chef l'a retenu de sa propre autorité, et
a écrit à l'Empereur pour le supplier de laisser M. de Saligny au lexique,
parce que c'est le seul homme comprenant la situation et capable d'édifier
l'empire... Il est très facile de décréter un empire comme nous
l'avons fait, mais organiser un empire est autre chose. Depuis que nous
sommes ici qu'avons-nous organisé ? Rien. Le général en chef le sait mieux
que personne, lui qui ne s'occupe de rien et qui devrait s'occuper de tout.
Il sent bien le gâchis dans lequel nous pataugeons, et, ce qui lui importe le
plus c'est d'avoir son bâton de maréchal et de rentrer en France recueillir
ses lauriers. Quant à Maximilien et à Saligny, ils se
débrouilleront comme ils le pourront. Cela lui est bien égal C'est la ligne
de conduite qu'il a tenue depuis qu'il est au Mexique : ne pas se
compromettre et se décharger sur les autres... Si, en raison du brigandage, l'organisation de
l'armée marche en première ligne, l'organisation de la justice, des finances
et des diverses branches de l'administration a aussi besoin d'être poussée
vigoureusement ; c'est M. Budin, commissaire extraordinaire des finances,
délégué par l'Empereur, qui en est chargé. Il vient de réorganiser la
justice, mais pour cela il n'a pas eu beaucoup de peine, car il l'a rétablie
telle qu'elle était au grand mécontentement des Mexicains... Quant aux
finances, M. le commissaire extraordinaire, prenant en considération
l'embarras du gouvernement des Trois, vient de faire contracter un emprunt d'un
million de piastres sous la garantie de la France. En somme, les affaires du Mexique sont plus
embrouillées maintenant qu'elles ne l'étaient avant notre arrivée ; aussi
nous ne nous faisons pas illusion sur notre rentrée en France. Nous ne
pouvons pas abandonner le Mexique dans l'état où nous rayons mis, surtout si
l'Empereur veut continuer sa politique à l'égard des États-Unis. Avec notre
incurie, avec la ligne politique d'intérieur que nous suivons, nous nous
mettons de plus en plus tout Je monde à dos. Si nous continuons, quelle
triste tâche nous donnons à ce pauvre Maximilien et quelle désillusion nous
lui préparons ! Lorsqu'il débarquera à Vera-Cruz et, qu'il verra
que tout son empire se compose de la route de Vera-Cruz à Mexico, route
pendant laquelle il devra se faire escorter fortement pour ne pas être enlevé
; lorsqu'il ne trouvera dans sa capitale ni finances, ni justice, ni armée,
mais le brigandage organisé, les partis se tiraillant et se déchirant, à quel
saint peut-il se vouer ? Avec les idées peu avancées de son pays, il se
jettera naturellement dans les bras de M. de Saligny, de Marquez et de la
réaction. Alors tout est perdu sans ressources ; la France y épuisera son
armée et son trésor, salis réussir à asseoir Maximilien sur le trO.ne, Le seul remède à cet état de choses serait que
l'Empereur sût combien sa politique, ses idées et celtes de la France sont
mal interprétées ici, l l remplacerait alors M. de Saligny par un homme
probe, considéré, ami du devoir, qui ferait les affaires du pays avant les
siennes ; il rappellerait le général Forey en le nommant maréchal et
laisserait le commandement du corps d'occupation au général Bazaine. Le général Bazaine est un homme d'une grande
intelligence ; très fin, très habile, sachant tourner les obstacles lorsqu'il
ne peut tes renverser, mais arrivant à son but. Comme il jouit d'une grande
considération et qu'il a le sentiment de sa valeur, ce serait le meilleur
guide à donner à Maximilien, d'autant plus qu'il cannait parfaitement
l'esprit du Mexique... Par son influence et par la force des choses, il
dirigerait Maximilien dans le sens libéral. Le parti libéral, le seul vivace,
le seul ayant l'avenir devant lui, ici comme partout, donnerait vite son
concours, et alors le brigandage serait bientôt exterminé... Si Maximilien est bien dirigé, s'il comprend sa
position, il peut faire du Mexique, en moins de dix ans, un pays riche,
capable de nous payer les frais de la guerre, et pouvant se passer de notre
concours ; non seulement il pourra résister aux Américains, mais absorber le
Guatemala qui, voyant les bienfaits d'un gouvernement fort, solide, honnête
et progressiste, n'hésitera pas à changer sa liberté anarchique pour de tels
bienfaits... A
propos de ce document, Bazaine a ajouté cette réflexion : « Le passage
relatif à M. le général Forey n'est pas de toute justice, mais il a été écrit
sous le ressentiment qu'éprouvait l'officier général écrivain, à propos de
l'insuccès de l'attaque dirigée par lui sur le cadre n° 52 (couvent de
Santa-Inès, 25 avril 1863),
lors du siège de Puebla... » La
situation était peinte, dans cette correspondance, sous des couleurs
malheureusement trop vraies ; l'Empereur le sentait bien et l'on voit qu'il
s'en ouvrait au général Bazaine avec une grande franchise. Mais les choses
étaient plus compliquées et plus difficiles encore que le souverain ne se
l'imaginait, car tandis qu'il correspondait ainsi avec le général Bazaine,
celui-ci, bien que nommé commandant en chef, n'en exerçait nullement les
fonctions, le maréchal Forey ne pouvant se décider à quitter le Mexique et à
remettre la direction de l'armée et des affaires à son successeur. Il croyait
la paix faite, la guerre terminée, et, contrairement, à l'opinion du
correspondant anonyme citée plus haut, il exit été heureux, ayant reçu son
bâton de maréchal, de cueillir ses lauriers quelque temps encore au Mexique. Ces
retards étaient préjudiciables. Il importait au plus vite qu'une direction
nouvelle succédât à l'ancienne, et que le maréchal Forey aussi bien que M.
Dubois de Saligny s'éloignassent définitivement. C'est
l'opinion qu'exprimait le général Bazaine, répondant à l'Empereur : Sire, La lettre de Votre Majesté, en date du 30 juillet
ne m'est parvenue que le 1er septembre. Les instructions de l'Empereur seront
suivies aussi exactement que possible, mais la situation politique n'est
plus, à mon avis, aussi simple qu'à mon arrivée dans la capitale. La régence
agit comme un pouvoir définitivement constitué, prend l'initiative en bon
nombre de, mesures politiques, sous des influences ou des souvenirs du passé,
de sorte que les hommes honorables du parti libéral modéré, et il y en a,
restent à l'écart des affaires. Les craintes exprimées par Votre Majesté sur la
ligne de conduite suivie par le triumvirat devenu régence sont fondées et je
crois qu'il est à regretter que l'on se soit autant pressé de se priver de
l'élasticité d'un gouvernement provisoire qui ; recevant notre impulsion
basée sur les instructions de Votre Majesté, aurait permis d'organiser
l'administration, niais surtout les finances, avec une plus grande latitude
et sans résistance passive. D'un autre côté, l'organisation du gouvernement
de la régence a créé des dépenses considérables qui ne sont pas en rapport
avec les revenus actuels du pays, mais il fallait satisfaire ses partisans. Pendant cette période transitoire, les colonnes
franco-mexicaines se seraient montrées dans les capitales des États de
Michoacan, Queretaro, San-Luis, Guanajuato, Guadalajara, etc., la plus grande
partie du pays conquise et pacifiée, le gouvernement de Juarez en fuite vers
le Nord et le Pacifique. Ces résultats obtenus facilement en trois mois
auraient permis de fonder sur des bases plus larges la monarchie mexicaine,
la mettant à l'abri de la critique des partis, Surtout en Europe. Nous pouvions entreprendre ces promenades
militaires à la fin de juin ou juillet, et même en août, car les pluies
commencent plus tard dans les États du Nord. Cette année par exception, sans
doute, on se plaint de la sécheresse dans cette zone où les récoltes sont
presque nulles, mais les routes sont restées bonnes. Je fais des démarches auprès du général Almonte
pour obtenir le retrait du décret sur le séquestre ; il est bien évident que
cette mesure impolitique, quand on veut fonder par la conciliation, a mis nos
ennemis à l'aise pour agir par représailles, et ils l'ont fait immédiatement
en décrétant la confiscation, la vente des biens confisqués aux partisans de l'intervention,
et si elle ne peut se réaliser, le partage entre les Indiens, afin de les
intéresser à la guerre sociale qu'ils veulent organiser. Quant à la question du clergé, le général Almonte
désirerait attendre l'arrivée de Mgr La Bastida, persuadé qu'il est que ce
prélat doit être muni des instructions du Saint-Père et de l'archiduc
Maximilien à cet égard. C'est, encore une cause d'inquiétude dans la
population et de trouble dans les affaires commerciales, car les détenteurs,
sous cette menace de révision, ne peuvent les aliéner, de sorte que ces min
meubles, au lien de vivifier le crédit, sont pour ainsi dire fins de mainmorte
que quand ils étaient au clergé. Je ferai pour la solution de cette question,
si importante à tous les points de vue, ce qui sera possible, mais elle a été
mal engagée dès le principe. M. le commissaire extraordinaire des finances
répond par ce courrier à S. E. le Ministre, à sa dépêche du 6 juillet,
concernant le séquestre, l'interdiction de l'exportation des piastres, les
douanes maritimes, etc. Il est bien évident que nous devons profiter de notre
séjour au Mexique pour faciliter notre commerce, le rendre, pour ainsi dire,
martre da marché ; mais M. Budin fait observer qu'il ne peut tarir des
sources certaines, sans en avoir d'autres ; c'est vrai pour le 'moment, mais
quand le commerce aura repris son courant vers l'intérieur, j'espère que la
progression ascendante des affaires compensera la diminution des tarifs. Le comte de Saligny est mécontent de son rappel et
semble en douter ; il m'a dit que son intention était de rester en congé à
Mexico, parce qu'il a un mariage en vue. Le maréchal Forey doit distribuer des croix de la
Légion d'honneur à des officiers de l'armée mexicaine cotte glorieuse
récompense me semble prématurée, car cette armée s'organise seulement ; son
personnel est peu connu ; on peut être trompé sur les individualités et
produire un effet contraire à celui que l'on désirait obtenir. L'opinion de
notre armée est contraire jusqu'à présent à cet acte. Je supplie Votre Majesté de vouloir bien me donner
des instructions à cet égard pour l'avenir. J'espère que l'Empereur ne verra dans mes appréciations
que le désir de faire réussir sa politique toute de conciliation et de
générosité pour fonder dans ce pays déchiré par la guerre civile, un
gouvernement stable, et protecteur de nos intérêts. L'avenir nous dira si on
a appliqué judicieusement au début les instructions de Votre Majesté. Quoi
qu'il arrive, l'Empereur peut compter que je ferai tout ce qui dépendra de
moi pour mener à bonne fin cette glorieuse entreprise. Je suis, avec le plus profond respect, etc. Général BAZAINE. Le même
courrier -portait au ministre les renseignements qu'il avait demandés,
principalement en ce qui concernait le général Woll, Français d'origine, au
service du Mexique depuis la chute du premier Empire. « M. le général
Woll a effectivement une certaine influence auprès du nouveau gouvernement de
Mexico, et ses avis ou propositions concernant l'armée mexicaine seront pris
en considération ; mais je ne le crois pas à hauteur de la mission qu'il veut
bien se donner, si cette organisation doit être toute radicale, ce qui
devrait être... » Le
général Bazaine voulait en effet faire supprimer la leva, moyen
barbare de recruter des soldats qui consistait à enlever des Indiens, des
paysans et à les enrôler de force, et la remplacer par une loi de
recrutement. L'idée était bonne, mais comment la réaliser ? Ce n'était pas le
gouvernement de la régence qui possédait l'autorité nécessaire pour prendre
ces gravés décisions. Cependant
le temps s'écoulait, et le maréchal Forey commençait à comprendre qu'il ne
pouvait indéfiniment retarder son départ. Le 30 septembre, il se résigna à
remettre au général Bazaine le commandement de l'armée, et le même jour, il
adressa au corps expéditionnaire un ordre général, dans lequel, après avoir
remercié les troupes dont la vaillance lui avait valu son bâton de maréchal,
il pariait ainsi de son successeur : Je n'ai pas besoin de vous faire son éloge ; vous
savez aussi bien que moi tout ce qu'il vaut, et, pour ne parler que de ses
services au Mexique, souvenez-vous de San-Lorenzo où, à la tête de quelques
bataillons, il a détruit tout un corps d'armée dont les débris ne se croyant
pas en sûreté derrière les fortifications de la capitale, se sont enfuis
jusqu'aux frontières des États-Unis d'Amérique. Rappelez-vous encore que la prise du fort
San-Xavier a commencé le siège de Puebla et que celle du fort Totimehuacan
l'a terminé, et que c'est sous son intelligente et vigoureuse direction que
ces deux faits d'armes ont été accomplis. Alors vous serez fiers d'avoir un tel chef à votre
tête ; si vous avez de nouveaux combats à livrer, vous serez certains de la
victoire, et votre ancien général en cher applaudira de loin à vos succès... Le
maréchal Forey n'était, en parlant ainsi, que l'écho de toute l'armée.
L'élévation du général Bazaine au commandement suprême reçut une approbation
unanime, qui alla même jusqu'à se changer en enthousiasme lorsque, dans le
premier dîner qui lui fut offert par le gouvernement provisoire, on
l'entendit porter un toast en espagnol, et rappeler la part de chacun dans
les succès obtenus. Il
adressa à la nation mexicaine la proclamation suivante : Mexicains, En prenant le commandement de l'armée, je dois vous
faire connaître que cette mutation de chef n'implique pas un changement de
politique. Ma mission est de veiller à ta sincère application
du manifeste en date du 12 juin 1063, contenant les principes essentiels sur
lesquels doit s'appuyer le gouvernement provisoire, dans la direction des
affaires politiques. Ces principes généreux de notre époque émanent des
instructions de l'Empereur et prouvent combien notre souverain porte un
bienveillant intérêt à lm régénération de votre belle patrie. Ayez donc confiance dans l'avenir. Que tous les
Mexicains laissent de côté tout esprit de parti ; qu'ils s'unissent pour
fonder un régime stable, en rapport avec les idées du siècle que le drapeau
français protège partout où flottent ses glorieuses couleurs. BAZAINE. Pourquoi
faut-il que la pensée, en face de ces commencements heureux, ne puisse s'y
fixer ? Pourquoi faut-il qu'elle se porte à quelques années plus tard, et
compare mélancoliquement ces joies du début aux tristesses de la fin ?
C'était, parait-il, le destin de Bazaine d'exciter ces enthousiasmes, bientôt
effacés par les cris de colère et de haine. Qui ne se souvient du Mexique ? Qui
ne se souvient de 1870 ?... Le
maréchal Forey et M. Dubois de Salin y eux-mêmes avaient été les victimes de
ces dispositions changeantes des esprits. L'annonce de leur départ avait
causé des transports de joie, et leurs lenteurs à quitter le Mexique excitaient
la verve railleuse du corps expéditionnaire. Et dans
ce temps, où tout finissait encore par des chansons, — fort mauvaises, pour
la plupart, — on ne se fit pas faute de chansonner les rappelés qui ne
voulaient point s'en aller. Celle qui courut l'armée à ce moment était
intitulée PARTIRA-T-IL ? PARTIRA-T-IL PAS ? et
devait se chanter sur l'air de l'Écu de France. Elle n'a pas moins de
onze couplets, dont deux suffiront amplement, à en donner une idée au lecteur ... Plus rapide que l'éclair Un bruit circule en ville La joie, la gaîté sont dans
l'air Ou s'aborde, on babille. Soldats et pékins Se serrent la main En disant : « Quelle chance
! » Tout bas on redit : « Forey, Saligny « Sont rappelés en
France !... » MORALE ET
CONCLUSION. L'auteur répondra simplement : Que si nomme propose C'est ici fort heureusement. L'Empereur qui dispose. Partez, mes amis, Rentrez au pays, Après un bon voyage Un petit effort, Et surtout au port Faites un bon naufrage. C'était, on le voit, surtout méchant comme poésie. |
[1]
Ce qui me confirme dans l'opinion que le général Félix Douay était bien
l'auteur de cette correspondance, c'est qu'étant très lié avec Ernest Louet,
ils se sont vus fréquemment depuis la guerre de 1870, qu'ils out causé à
diverses reprises des événements du Mexique et que, ai le général avait nié la
paternité de cette note, Ernest. Louet aurait contredit sur ce point l'opinion
de Bazaine.