RÊVE D'EMPIRE

DEUXIÈME PARTIE. — LA RÉGENCE

 

CHAPITRE PREMIER.

 

 

Délégation envoyée à Miramar. — M. Gutierrez de Extrada. — L'archiduc Ferdinand-Maximilien. — Sa naissance au château de Schœnbrünn (6 juillet 1832). — Son enfance. — Sa vocation pour la marine. — Lieutenant de vaisseau. — Ses voyages. — Amiral et commandant en chef de la marine militaire. — Trieste. — Pola. — Projet de réorganisation des services et chantiers de la marine. — Voyage à Jérusalem. — En Égypte. — Naples et Toulon. — Paris. — Bruxelles. — Le roi Léopold. — La princesse Charlotte. — Annonce officielle de son mariage avec l'archiduc Maximilien (8 novembre. 1856). — Le royaume Lombard-Vénitien. — Maximilien nommé gouverneur. — Mariage de l'archiduc avec la princesse Charlotte (27 juillet 1857). Attentat d'Orsini. — M. de Cavour. — Entrevue de Plombières. — Incident du 1er janvier 1859. — L'archiduc relevé de ses fonctions. — Déclaration de guerre. — Maximilien grand amiral et chef suprême de la marine impériale. — Magenta. — Solférino. — Paix de Villafranca. — Disgrâce de Maximilien — Excursions maritimes. — La Fantaisie. — Voyage au Brésil. — Madère, Miramar. — Travaux et écrits sur la marine. — La couronne du Mexique.

 

Il ne suffisait pas de proclamer l'empire ; il fallait encore s'assurer du consentement de l'empereur.

Une délégation choisie parmi les membres de l'assemblée des notables fut chargée de se rendre à Miramar pour offrir définitivement la couronne à l'archiduc Maximilien. Elle se composait de trois anciens ministres, MM. Velasquez de Léon, Ignacio Aguilar, Xavier Miranda, du général Woll, de MM. Suarez Peredo, Lauda, Escandon et Iglesias : Ils devaient passer à Paris et là s'adjoindre M. Gutierrez de Estrada, le doyen du parti monarchique, dont les efforts étaient ainsi couronnés de succès, et M. Hidalgo, ancien chargé d'affaires du Mexique à Rome.

Les délégués quittèrent Mexico, le 18 août 1863...

Le prince, duquel ils attendaient, sinon la régénération de leur pays, du moins sa pacification définitive sous un gouvernement régulier, semblait admirablement apte au rôle difficile et glorieux qu'on Ini destinait. Il avait. en maintes circonstances donné des preuves de son caractère élevé, de ses idées larges et généreuses, de son libéralisme éclairé. Si les princes sur le trône étaient toujours ce qu'ils ont fait espérer avant d'y monter, Maximilien promettait au Mexique un souverain accompli.

Il était né le 6 juillet 1832, dans le château d Schœnbrünn, au moment même où un autre prince, écrasé sous un nom, sous un titre qui semblaient alors une singulière ironie, fils de France ravi par l'Autriche, plus haï pour son père qu'aimé pour sa mère, premier et dernier rejeton direct d'une race qui, toute vaincue qu'elle fût, causait encore un inconscient effroi, au moment où le roi de Rome s'éteignait à vingt et un ans, victime d'un mal inconnu.

Malgré cette tombe, qui de si près côtoyait le berceau du nouveau-né, ses parents, qui ne croyaient point aux présages et qui ignoraient l'avenir, se réjouirent de cette naissance c'était un second fils que l'archiduchesse Sophie venait de donner à son époux, l'archiduc François-Charles. L'enfant était le frère de François-Joseph, qui devait prendre la couronne impériale en 1848, au milieu des circonstances les plus difficiles, et opposer aux malheurs publics et privés, qui Pont assailli et qui l'assaillent encore, une noble constance et une admirable résignation.

Frêle, délicat, Maximilien, sans les soins attentifs de sa mère, n'aurait peut-être pas vécu. Grâce à elle, sa constitution finit par triompher de sa faiblesse, et l'enfant se métamorphosa en un homme robuste, capable de supporter toutes les fatigues. Il n'oublia jamais ce qu'il devait à celle qui l'avait fait, pour ainsi dire, deux fois son fils, et quand, pendant les journées orageuses de 1818, les cris de mort, préludes de violences plus terribles, poursuivaient l'archiduchesse Sophie, on pouvait voir Maximilien faire à sa mère, avec son frère aîné François-Joseph, un rempart de son corps.

Ce furent de sombres jours pour la Maison d'Autriche, que ces jours où le vieil Empire passa des mains de l'empereur Ferdinand dans celles de François-Joseph. Maximilien n'avait que seize ans, mais il assista avec ses frères au grand conseil tenu le 2 décembre 1848, dans la salle du Couronnement où devait s'accomplir cette imposante cérémonie Âme fière et tendre, quelle fût son émotion quand il entendit le prince de Schwarzenberg lire à haute voix l'acte par lequel l'archiduc François-Joseph était déclaré majeur ; l'acte de renonciation au trône, signé par l'archiduc François-Charles, son père ; enfin l'acte d'abdication de Ferdinand en faveur de son neveu, et qu'il assista à la proclamation du nouvel empereur, sous le titre de François-Joseph Ier !

Chacun, à l'exception des deux empereurs, apposa ensuite sa signature sur le procès-verbal qui constatait ce changement de règne. Ici se place un incident bien significatif M. de Hubner venait de signer le dernier, et exprimait l'intention de conserver la plume qui avait servi dans cette solennelle circonstance, lorsque Maximilien, dont les yeux rouges de larmes trahissaient les sentiments intimes, s'élance vers lui, et lui prend la plume des mains, en disant : « J'ai plus de droits que vous, monsieur de Hubner, à la garder comme une relique de famille. » Elle se trouve encore aujourd'hui parmi les souvenirs historiques entassés dans le palais de Miramar...

Ce jeune prince, que les siens appelaient l'observateur attentif, se montra le frère le plus dévoué tout le temps que l'empereur eut à lutter par les armes pour maintenir l'intégrité de ses États. Quand l'ordre fut rétabli, il songea à se rendre utile ; obéissant au goût très vif qui le portait vers la marine, il sollicita et obtint l'autorisation de faire son premier voyage. Il visita ainsi Athènes, Smyrne, et revint plus épris que jamais de la mer. Dès le 26 octobre 1850, il annonça publiquement sa résolution d'entrer dans la marine autrichienne, et prit l'uniforme de lieutenant de vaisseau.

L'année suivante, il put naviguer vraiment. La frégate la Novara, dont le nom se trouve, comme par une fatalité, associé à toutes les phases joyeuses ou lugubres de son existence, fut le premier bâtiment sur lequel il s'embarqua en qualité d'officier, et où il se fit un honneur d'accomplir tous les devoirs de sa fonction.

Ces premières navigations, en 1852 et en 1853, ne furent guère que des voyages d'agrément. Il en profita pour voir Messine, Naples, l'île d'Elbe, la Corse, Gibraltar, Lisbonne, Tanger et Alger ; il fit aussi une croisière sur les côtes de Dalmatie.

Enfin, le moment arriva où sa vocation reçut une satisfaction complète. Le commandement supérieur de la marine autrichienne était confié depuis plusieurs années à un général d'artillerie, le comte François de Wimpfen. L'empereur céda aux sollicitations de son frère : deux décrets appelèrent le général de Wimpfen au commandement du 1er corps d'armée, et nommèrent l'archiduc Ferdinand-Maximilien amiral et commandant en chef de la marine militaire. Ces décrets étaient datés du 10 septembre 1854 ; un mois après, le prince venait prendre à Trieste possession des hautes fonctions qui lui étaient confiées.

Il entendait faire, non le prince, mais le marin.

Avec une ardeur infatigable, il voulut présider tout, examiner tout par lui-même. La marine autrichienne, sous la direction d'un général d'artillerie, existait à peine peu de matelots, peu de navires, point de port. II se rendit à Pola, et là, il traça lui-même le plan des chantiers de construction qu'il rêvait d'élever au fond de cette rade magnifique pour en faire le grand port militaire de l'Autriche ; il indiquait aux alentours les points à fortifier pour le rendre inabordable aux flottes ennemies.

Puis il présenta à son frère, qui y donna son approbation, un volumineux projet de réorganisation des services de la marine. Entre temps il reprenait la nier. L'Orient l'attirait : en juin 1855, il se dirigea du côté de la Terre Sainte. Il se passa, dans ce voyage, un fait digne d'être relaté.

C'était dans la petite rade de Kaïffa, au pied du mont Carmel le prince eut envie de visiter le couvent de Franciscains élevé en cet endroit, et se fit annoncer au supérieur. Depuis sept cents ans, les couleurs françaises flottent au-dessus de tous les couvents de la Terre Sainte. Le prince aperçut notre pavillon au moment où il se disposait à monter au Carme' ; il envoya aussitôt un de ses officiers demander qu'à son arrivée le couvent arborât les couleurs autrichiennes. Il ne doutait point qu'on ne s'empressa d'accéder à son désir. Mais le supérieur fit répondre que, si honoré qu'il fût de la visite de l'archiduc, cette marque d'honneur ne pouvait le rendre ingrat vis-à-vis de la France, protectrice des chrétiens d'Orient, et il refusa de changer son pavillon.

Un prince allemand recevrait-il aujourd'hui la même réponse ?

L'archiduc ne comprit pas le sentiment de gratitude si naturel chez ces religieux ignorants de la politique, et repartit Sans monter au couvent.

Il visita la Terre Sainte, Jérusalem, Damiette, traversa l'isthme de Suez dont un hardi Français préparait alors le percement, et parcourut toute la haute Égypte. Ces pays, où les Pharaons ont laissé de si gigantesques monuments, souvenirs toujours vivants de leurs races détruites, firent une profonde impression sur son esprit. il emporta de là tout te qu'il put trouver de vases, de bas-reliefs, de pierres hiéroglyphiques, de momies et de sarcophages ; mais ce qu'il ne put emporter, ce sont ces massifs de lauriers-roses et ces forêts de palmiers qui font l'éternelle parure des *bords du Iii, et qui le plongeaient dans une admiration sans fin. Quel spectacle lui furent les ruines de Thèbes aux cent portes ! Il ne pouvait se décider à quitter cette terre de merveilles.

Il dut se résigner pourtant à reprendre son voyage. Il regagna Alexandrie, et de là cingla vers Naples, puis vers Toulon. Dès qu'il fût dans ce port, l'empereur Napoléon III l'invita à venir à Paris ; mais il ne se rendit pas à l'appel, cette année-là. Il n'osa point faire cette démarche sans l'assentiment de son frère.

Il l'obtint l'année suivante. Le voyage à Paris n'était peut-être qu'un prétexte pour en motiver un autre, car il était déjà question pour lui d'un mariage avec la princesse Charlotte, fille du roi des Belges, et il tenait à passer à Bruxelles, afin de voir par lui-même celle qu'on lui destinait pour femme.

Depuis la Restauration, aucun prince de la maison d'Autriche n'était venu en France. Napoléon III reçut l'archiduc avec une bonne grâce parfaite, et témoigna de la vive satisfaction qu'il avait à le voir. La population de Paris fut pleine de sympathique déférence pour ce grand jeune homme élancé, aux cheveux blonds, aux allures à la fois princières et familières, à la distinction charmante, qu'elle rencontrait souvent, curieux d'observer et de voir, et si reconnaissable malgré son incognito. Le prince, quelque peu imbu de préjugés, qui s'expliquent assez chez un petit-neveu de Marie-Antoinette, remarqua, non sans étonnement, cette attitude d'une population jadis si cruelle.

Quelques jours après, il était à Bruxelles.

Le roi Léopold avait accueilli avec beaucoup d'empressement l'idée de marier sa fille au frère de l'empereur d'Autriche aussi accourut-il, du château de Laeken, pour recevoir l'archiduc avec le cérémonial usité pour les souverains. La jeune princesse l'accompagnait. Et l'entrevue qui suivit fit plus pour l'union projetée que les négociations des diplomates.

Mariage princier, mariage d'amour : que de fois ces deux noms, loin de se trouver accouplés, ont été opposés l'un à l'autre ! Ici rien de semblable le jeune prince se laissa charmer par les grâces de la princesse plus jeune encore que lui, et, sur son visage aux traits ans, aux regards profonds, il crut voir le reflet d'une âme candide et bonne, comme lui enthousiaste, comme lui éprise des grandes choses ; et, dans les journées qui suivirent, alors que l'intimité patriarcale du château de Laeken remplaçait heureusement les cérémonies officielles, il rêva de faire d'un mariage princier un mariage d'amour.

De son côté, Ia princesse Charlotte, fière peut-être de se sentir choisie pour elle-même, heureuse de songer qu'un tel mariage la mettrait sur la première marche du trône[1], accueillit avec bonheur cette brillante perspective.

La diplomatie n'avait plus qu'à régler une union consentie et désirée par les seuls intéressés,

Bientôt les journaux officiels annoncèrent comme décidé le mariage de l'archiduc Ferdinand-Maximilien avec la princesse Charlotte-Marie-Amélie-Clémentine-Léopoldine, fille de Léopold re, roi des Belges (8 novembre 1856). Il fut convenu toutefois que cette union ne serait consacrée que quelques mois plus tard, lorsque la fiancée, née le 7 juillet 1840, aurait atteint l'âge de dix-sept ans révolus.

Pendant les préparatifs de ce mariage, les événements suivaient leur cours, pleins de sombres prévisions pour l'Autriche.

Les traités de 1815 avaient pu lui donner le royaume Lombard-Vénitien, mais non point faire que les populations de ces belles provinces oubliassent la patrie de leur choix, et acceptassent, sans espoir de libération, la soumission à leur puissante voisine.

L'empereur François-Joseph, préoccupé de ces sentiments hostiles, avait entrepris de réconcilier les Italiens avec la couronne d'Autriche. Dans ce but, il tint à séjourner en Vénétie et en Lombardie pendant l'hiver 1856-1857 ; puis, sentant le besoin d'un aide, dans cette tâche difficile, il ne crut point en trouver un meilleur que l'archiduc Maximilien, et, dans une lettre datée de Milan, il le nomma gouverneur général du royaume Lombard-Vénitien (28 février 1857).

Si quelqu'un pouvait assumer une telle entreprise avec chance de succès, c'était assurément le prince qu'on avait choisi. Des mesures sages, des concessions habiles signalèrent les premiers jours de son gouvernement., et firent bien augurer de son administration. Mais le Piémont, qui surveillait avec un soin jaloux l'état des esprits dans ces provinces qu'il regardait toujours comme siennes, comprit bien vite quel tort faisait à sa cause la politique libérale du nouveau gouverneur. Il avait alors à. sa tête un ministre d'une intelligence hors ligne, d'une finesse extraordinaire, et qui, supérieur de beaucoup à M. de Bismark qui, lui, eut à sa disposition des forces énormes pour l'accomplissement de son œuvre, sut arriver à, la délivrance de son pays et à l'unité de l'Italie sans argent, sans armée, et donna une telle impulsion à sa politique que, même après sa mort, les résultats les plus heureux pour sa patrie sortirent des événements les plus néfastes en apparence. Que fut devenue la Prusse battue à Sadowa ou à Metz ? L'Italie, elle, a grandi par ses défaites I

M. de Cavour avait eu la suprême adresse d'intéresser à ses projets un des plus puissants souverains de l'Europe.

Un soir, après un dîner aux Tuileries, Napoléon III, cédant aux séductions de la parole artificieuse et habile du ministre piémontais, s'était laissé aller à lui dire :

— Que peut-on faire pour l'Italie ?

— La question est trop grave et vient de trop haut, répliqua le ministre, pour que je ne demande point à Votre Majesté la permission de ne lui donner ma réponse que par écrit.

— Eh bien ! je l'attendrai, dit l'Empereur.

Ceci se passait en 1855. Au mois de janvier 1856, Napoléon III reçut un long mémoire peignant la déplorable situation de la Péninsule italienne. M. de Cavour s'emparait petit à petit de la volonté de sort grand allié.

Fort de l'appui tacite du gouvernement français, il ne craignit pas de rompre les relations diplomatiques avec l'Autriche, dès qu'il vit les effets du régime nouveau institué" par l'archiduc Maximilien. La décision ne manquait pas d'audace. Un événement qui eût pu tout perdre sauva tout. Ce sont de ces chances étonnantes que la Fortune met quelquefois au service des habiles !

Dans la nuit du 14 janvier 1858, les cours européennes apprenaient- avec stupeur qu'un attentat venait d'être commis à Paris par quatre Italiens contre la personne de l'Empereur des Français. Orsini, Pierri, Gomez et Rudio, membres de ces sociétés secrètes qui conspiraient depuis trente ans pour l'indépendance de l'Italie, avaient tenté d'assassiner Napoléon III.

Il n'entre pas dans le cadre de ce récit d'étudier ni d'approfondir les causes de la guerre d'Italie. Il suffit de savoir que cet attentat enflamma toutes les imaginations. Les lettres d'Orsini, dans lesquelles il désavouait son forfait et suppliait Napoléon III de donner à l'Italie son secours tout-puissant, produisirent un effet immense, et eurent dans l'Europe entière un retentissement profond, précurseur de graves complications. C'était l'agitation avant la tempête.

Malgré ces terribles symptômes, Maximilien ne se décourageait pas et ne se laissait point détourner de la tache entreprise. Son mariage était maintenant un fait accompli ; le 27 juillet 1857, il avait épousé la princesse Charlotte et le couple princier était venu s'installer au centre de ce royaume Lombard-Vénitien, objet de l'attention du monde entier.

M. de Cavour poursuivait toujours ses desseins. Au mois de juillet 1858, il vint passer quarante-huit heures à Plombières ; il y vit l'empereur et il en obtint une promesse formelle de secours.

C'est dans cette entrevue que furent stipulés, verbalement il est vrai, mais avec toute la précision d'une convention écrite, le mariage du prince Napoléon avec la princesse Clotilde, l'appui armé de la France contre une attaque de l'Autriche, la constitution, dans l'Italie du Nord, d'un royaume d'environ douze millions d'habitants au profit de Victor-Emmanuel, et enfin la cession de la Savoie et du comté de Nice à la France. La date seule restait à fixer, et l'empereur Napoléon s'en était réservé le choix avec un de ces sourires qui signifiaient qu'elle ne se ferait pas longtemps attendre. M. de Cavour savait d'ailleurs mieux que personne le moyen de précipiter les événements.

On connaît l'incident du 1er janvier 1859. Pendant la réception du corps diplomatique aux Tuileries, l'Empereur, s'adressant à l'ambassadeur d'Autriche, M. de Hubner, lui dit :

« Je regrette que nos relations avec votre gouvernement ne soient pas aussi bonnes que par le passé ; mais je vous prie de dire à votre souverain que mes sentiments personnels à son égard ne sont pas changés. » L'archiduc Maximilien resta pétrifié en recevant la dépêche qui contenait ces paroles ; puis, la montrant au docteur Bleck et au baron de Pont, qui se trouvaient alors près de lui, il leur prédit clairement la guerre dont elles n'étaient que le prélude. Dès le 3 janvier, il envoya l'archiduchesse sa femme au château de Miramar, superbe résidence qui venait enfin d'être terminée, et il resta seul sur la brèche, décidé à lutter jusqu'au bout pour l'honneur de son nom et la gloire de la Maison d'Autriche.

Mais sa douceur, son libéralisme, son désir de conciliation ne faisaient point l'affaire du parti alors prépondérant dans les conseils du souverain. Celui-ci se décida, sur les instances du comte Buol, retirer à l'archiduc son gouvernement général. Le 21 avril, dans la soirée, Maximilien recevait au château de Monza la lettre suivante

Mon cher frère, archiduc Ferdinand-Maximilien,

L'attitude calme que manifeste la population de mon royaume Lombard-Vénitien, au milieu de l'agitation provoquée par des influences extérieures, et l'obéissance pleine de zèle, avec laquelle on s'est conformé, marne dans ces derniers temps, aux mesures légales de mon gouvernement et on a satisfait aux exigences que les circonstances m'ont obligé d'imposer à mes sujets, me donne la confiance que, dans les événements si graves qui se préparent, ils sauront aussi rester dans l'ordre et la légalité et ne se laisseront pas ébranler dans leur fidélité à leur maitre légitime par les excitations et les promesses- illusoires des fauteurs de désordres,

Je reconnais en marne temps, dans cette attitude des provinces Lombardo-vénitiennes, la preuve que vous avez rempli à mon entière satisfaction la mission dont je vous avais chargé en vous plaçant à la tête de l'administration de ce pays. Mais les circonstances m'ayant imposé le devoir de prendre des mesures extraordinaires pour la défense de m& couronne el le maintien de l'ordre et de la sûreté intérieure, j'ai dû réunir, pour cela, dans une seule main l'autorité civile et militaire suprême dans le royaume Lombard-Vénitien, et je me suis décidé à vous relever, jusqu'à nouvel ordre, des fonctions de gouverneur général, que vous avez remplies avec le plus grand dévouement, la plus grande prudence, et de confier ces fonctions, en ce qui concerne l'administration civile, au feld-zeugmestre comte Giulay, comme chef du commandement général du pays.

FRANÇOIS-JOSEPH.

Vienne, le 20 avril 1859.

 

Donnant l'exemple de t'obéissance la plus absolue, dès le lendemain Maximilien quitta la Lombardie. Il reprit son titre de grand amiral et de chef suprême de la marine impériale.

Quelques jours après, la guerre était déclarée, et les armées entraient en campagne (26-28 avril).

Les événements qui suivirent sont connus Magenta, Solférino, et la campagne terminée par la paix de Villafranca.

Les désastres avaient jeté le désarroi dans le gouvernement autrichien : le souverain seul les subit avec grandeur d'âme. Les événements avaient trop vite donné raison aux craintes de Maximilien ; le parti militaire, irrité de sa défaite, se vengea sur lui en le représentant comme ayant donné, par sa bienveillance et sa faiblesse, un encouragement à la révolution et au parti italien. Méconnu, calomnié, le prince s'isola dans son commandement maritime ; il s'abstint de se montrer à Vienne, attendant du terres seul la justice à laquelle il croyait avoir droit.

Il revint à ses premières amours il entreprit sur les côtes une série d'excursions, et l'archiduchesse Charlotte, qui l'accompagna, en a laissé, le récit char, maint dans un petit livre intitulé Voyages à bord de la Fantaisie, du nom de la frégate sur laquelle ils naviguaient.

La liberté dont jouissait désormais Maximilien ramena bientôt sa pensée vers un projet de grand voyage qu'il avait conçu dès sa première jeunesse et que les circonstances politiques avaient contrecarré jusqu'alors. Il eût fait volontiers le tour du monde. Il se contenta de préparer une expédition scientifique au Brésil : son intention était d'y passer l'hiver avec l'archiduchesse Charlotte.

Le 10 novembre, accompagné de M. de Tegethoff, du docteur Illek, et de Mlle Beauvais, ancienne institutrice de la princesse, ils partirent sur la frégate l'Élisabeth.

La mer était démontée et jusqu'à Messine la traversée fut affreuse. Ils arrivèrent à Madère le 6 décembre. C'est dans la capitale de cette île, à Funchal, que Maximilien écrivit ces lignes mélancoliques :

J'ai éprouvé le besoin de chercher sur les flots de l'Océan ce repos que l'Europe, agitée convulsivement, ne peut procurer à mon Anie troublée ; pourtant suie profonde tristesse s'est emparée de moi lorsqu'en revoyant Madère, j'ai comparé le passé avec le présent. Il y a sept ans, je m'éveillais, pour ainsi dire, à la vie, et je marchais allégrement vers l'avenir ; aujourd'hui je ressens déjà la fatigue ; mes épaules ne sont plus libres et légères comme autrefois ; elles ont à porter le fardeau d'un passé douloureux.

 

Éprouvée par le mauvais temps, l'archiduchesse ne continua pas le voyage. D'ailleurs la fièvre jaune sévissait à Rio-de-Janeiro : Maximilien laissa sa femme à Funchal, et se dirigea seul sur le Brésil.

Reçu comme un parent à la cour de l'empereur don Pedro, il y séjourna jusqu'au.5 février, au milieu de fêtes continuelles, et recherché par tous ceux qui pouvaient se recommander auprès de lui du titre d'Allemands. L'impression que lui causèrent ses compatriotes ne fut guère bonne, et il est piquant de reproduire ici le jugement qu'il portait sur eux

Quand on parcourt le globe, on s'aperçoit avec douleur du peu de considération dont jouit notre race. Elle manque de tout ce qui sert à fonder une grande politique ; aussi joue-t-elle partout un rôle singulièrement médiocre. Elle s'abaisse au Ude de servante de toutes les autres races, ou de marchepied pour les plus habiles. Les Allemands ne domineront pas la destinée tant qu'ils se borneront au rôle de philosophes, tant qu'ils fatigueront leur esprit de théories inapplicables, tant qu'ils berceront leur cœur dans une sentimentalité maladive, au lieu de l'enflammer de fierté et d'enthousiasme.

 

Il reprit à Funchal l'archiduchesse, et, le 25 mars tous deux débarquaient à Raguse.

Quelques jours après, ils rentraient à Miramar. Maximilien avait fait de son cabinet de travail la copie exacte de sa cabine à. bord de la Novara ; il entassa dans la bibliothèque tous les souvenirs recueillis par lui dans le cours de ses voyages.

Il s'adonna, pendant ces années, plus particulièrement à ses études sur les choses de la mer.

Pendant l'automne 1860, il écrivit sa brochure : De la Marine autrichienne, par un marin autrichien ; puis, effrayé des progrès croissants et des envahissements du Piémont, il poussa un cri d'alarme dans une autre brochure intitulée Note sur l'état des forces navales de la France, l'alliée du Piémont. « Napoléon, y disait-il, se sert de Victor-Emmanuel pour ses fins ; Victor-Emmanuel se sert de Garibaldi ; Garibaldi, de la Révolution dans les pays du Danube et des Balkans ; ainsi de suite. Qui peut dire jusqu'où s'étendra la flamme d'un incendie qui s'allume ?... »

Puis il dicte à Kundrat, son valet de chambre, ses souvenirs de voyage au-delà de la ligne et à travers le Brésil. Il rédige un Projet de réorganisation de la marine autrichienne ; il demande la création d'un Budget extraordinaire de la marine de Guerre. La Presse et les Chambres combattent ses projets : il reprend la plume et lance une nouvelle brochure aux hommes du Parlement ; son activité, son insistance énergique finissent par triompher, et le gouvernement se décide à, entrer dans les vues de l'archiduc.

C'est à ce moment que, l'intervention française au Mexique étant résolue dans la pensée de l'empereur Napoléon III, la démarche dont le récit se trouve au début de ce volume, eut lieu à Miramar (4 octobre 1861).

Pris tous deux du désir de régner, l'archiduc et l'archiduchesse, qui avaient favorablement accueilli les premières ouvertures faites, avaient suivi avec une anxiété profonde les -événements diplomatiques et militaires pendant les commencements de notre intervention. Ils savaient le succès de nos armes, ils venaient d'apprendre le vote de l'assemblée des notables, l'envoi de la délégation...

Ils étaient prêts à la recevoir, prêts à se donner au Mexique qu'ils croyaient prêt à se donner à eux.

 

 

 



[1] L'empereur François-Joseph n'avait point encore d'héritier mâle. Depuis la mort de l'archiduc Rodolphe, Maximilien, s'il avait vécu, serait aujourd'hui le successeur désigné de la couronne impériale d'Autriche.