La guerre déclarée. —
Le gouvernement de Juarez. — Les forces du Mexique, — Pronunciamiento du
général Almonte. — Rupture de la convention de la Soledad. — Instructions
données au général de Lorencez. — Ouverture des hostilités. — Marche sur
Mexico. — Le 20 avril, entrée à Orizaba. — Les soldats mexicaine aux
soldats français. — Le 5 mai devant Puebla — Attaque manquée. — Retraite
sur Orizaba le 8 mai. — Rapport du général Zaragoza, défenseur de Puebla. —
Mécontentement du général de Lorencez contre M. de Saligny. — Ordre du jour
du commandant en chef. — Lettre de Zaragoza au général de Lorencez. — Réponse
de ce général, 12 juin. — Combat du Cerro Borrego (13-14 juin). — Le
capitaine Détrie. — Attaque d'Orizaba par Zaragoza. — Retraite de l'armée
mexicaine sur Puebla. — Proclamation de Almonte (15 juin). — Le commandant
Roze à Vera-Cruz.
La
guerre était déclarée. D'un
côté, la France, alors à l'apogée de sa puissance, et dont l'armée, fière de
lauriers de Sébastopol et de Solférino, semblait invincible, et en avait la
conviction, ce qui doublait sa force ; de l'autre, le Mexique, et non point
même le Mexique tout entier, puisqu'une partie de ses nationaux appelait de
ses vœux l'intervention et se préparait à l'aider par tous les moyens en son
pouvoir ; n'était-ce point là une lutte dont il était aisé de prévoir l'issue
? Oui, si
les choses humaines se jugeaient aux apparences, et si la force matérielle
était toujours et partout triomphante ici-bas. Il n'en est point ainsi, et si
nous ne disons pas : par bonheur, c'est que la France devait, en cette
circonstance, être la victime de cette loi. Puisse-t-elle, à son tour, en
bénéficier quelque jour prochain !... Juarez
avait pour lui une force morale considérable il était le gouvernement légal,
et comme tel soutenu par le parti libéral, de beaucoup le plus nombreux la
rupture de l'alliance européenne lui donnait une consécration nouvelle, et
jetait du discrédit sur les prétentions de la France. En outre, il avait la
ressource de pouvoir se maintenir en quelque partie de ce pays immense, dans
un territoire impossible à occuper dans toute son étendue, et qui lui
offrirait toujours des retraites inaccessibles, des abris sûrs qui lui
permettraient de se dérober à ses vainqueurs et d'attendre des temps plus
heureux. Enfin
il se sentait appuyé, soutenu par son grand voisin, les États-Unis, et,
malgré la guerre de Sécession, il en pouvait espérer des secours directs ou
indirects de bien des sortes. Les
Français, au contraire, combattaient à deux mille lieues de la mère patrie.
La crainte de complications européennes et les discours violents des chefs de
l'opposition devaient s'unir pour marchander les renforts à envoyer dans ce
pays lointain, alors que les perles de la guerre, moindres encore que celles
causes par un climat terrible, étaient polir le corps expéditionnaire une
cause fatale et perpétuelle d'affaiblissement. Mais, à
ce débat de l'intervention, ces réflexions, si elles étaient faites,
restaient le monopole de quelques esprits sages, plus prudents, plus
réfléchis que les autres. Presque personne ne doutait du suces de
l'expédition, le général de Lorencez moins que M. Dubois de Saligny, et le
gouvernement français moins que le général de Lorencez. Le
général Almonte, cause officielle de la rupture + entre les trois alliés,
était resté avec l'arme française. On obtint de lui, sans difficulté
d'ailleurs, car lamais un général mexicain n'a refusé même l'apparence du
pouvoir, qu'il se déclarât chef suprême intérimaire de la nation (17 avril). Dans
une proclamation qui portait, avec la sienne, la signature de
quatre-vingt-douze de ses concitoyens, il appela les Mexicains à la
conciliation, les invitant à seconder l'intervention étrangère, qui devait
rétablir l'ordre et la paix dans leur malheureux pays. Mais ce
pronunciamiento, accompli à l'ombre du drapeau français, n'éveilla pas grand
écho, et son peu de succès eût pu ouvrir les yeux de ceux qui croyaient
encore aux complicités de l'intérieur. Quoi
qu'il en fût, il importait d'agir. La position du corps expéditionnaire
devenait critique. La convention de la Soledad stipulait qu'en cas
d'hostilités, les Français rétrograderaient en deçà du Chiquihuite. Cette
clause était funeste, car son exécution équivalait presque à un désastre. A
ce moment, en effet, la mauvaise saison commençait ramener les troupes dans
les Terres chaudes, c'était s'exposer à voir fondre, en quelques jours, par
les fièvres, la grande majorité de leurs effectifs. Le
général de Lorencez, envisageant cette éventualité terrible, prit hardiment
la responsabilité d'une rupture. Plus par humanité que pour conserver des
postes avantageux, il saisit un prétexte futile, maladroitement offert par Le
général Zaragoza, et dénonça la convention[1]. Cette
violation de l'accord signé avec l'ennemi s'accomplissait le vendredi saint,
à trois heures et demie. On ne saurait exprimer l'effet que produisit cette
coïncidence sur l'esprit des troupes, et dont l'écho nous a été personnellement
rapporté par ceux des nôtres qui faisaient alors partie du corps
expéditionnaire. Loin de
la patrie, isolés dans un pays immense, au début d'une guerre dont ils ne
comprenaient bien ni les origines ni les causes, nos soldats, comme tout
homme en présence d'un péril inconnu, sentaient se raviver en eux les
souvenirs de leur éducation chrétienne, et surtout ce qui en subsiste le plus
tenacement, même parmi Les incrédules avérés, les terreurs superstitieuses,
Dès cet instant, ils furent convaincus que l'acte de leur commandant en chef
leur porterait malheur, et ils n'augurèrent rien de bon de cette expédition,
commencée par le reniement de la parole donnée. Les faits devaient confirmer
ces pressentiments. Le
corps expéditionnaire se mit en marche (19 avril). Il se composait du 99e
régiment de ligne, du 2e régiment de zouaves, du 1er bataillon de chasseurs à
pied, du 3e régiment d'infanterie de marine, d'un bataillon de fusiliers
marins, d'un escadron de chasseurs d'Afrique et de trois batteries d'artillerie. Notre
ministre avait si souvent dit et écrit qu'avec un bataillon de zouaves, il
irait de Vera-Cruz jusqu'à Mexico que le général de Lorencez, qui avait pour
instructions de ne traiter que dans la capitale, put se croire certain d'y
arriver avec ce peu de forces. On lui affirmait en outre que les populations
se soulèveraient à son approche, et que des chefs dissidents viendraient se
joindre à lui avec plusieurs milliers d'hommes. II
s'avançait donc avec prudence, mais avec confiance. Le 20
avril, il rentra dans Orizaba. Il rencontra le général Prim, qui en sortait
avec les dernières troupes espagnoles. Ce spectacle, venant après l'émotion
produite la veille, ne fut pas sans causer aux soldats une vive impression... Des
obstacles sérieux n'allaient pas tarder à se dresser devant nos troupes. Déjà
des indices se montraient des dispositions hostiles de la population
mexicaine. Et pour en prendre un entre cent, je vais citer quelques passages
d'un appel des soldats mexicains aux soldats français. Ce factum, rédigé
en français et imprimé à Mexico, portait la date du 14 avril. On le glissait
dans les mains de nos soldats, sur l'esprit duquel il était destiné à agir.
Il cherchait à séparer la cause des envahisseurs étrangers de celle des
proscrits mexicains qui les avaient appelés et qui se faisaient leurs guides. Ce
document est presque ignoré, et cependant, par son style comme par les idées
qu'il exprime, il mérite d'ire reproduit, au moins en partie : A vous, soldats de la France, à vous, enfants du
peuple le plus sympathique du monde, de cette nation grande et civilisatrice,
qui par son intelligence, son amour de la liberté et ses tendances
humanitaires, a fait trembler en d'autres temps tous les despotes et toutes
les monarchies de l'Europe ; à vous, disons-nous, qui, par mille raisons,
devriez être nos meilleurs amis, nous, les soldats du Mexique, nous venons,
dans cet instant solennel qui doit précéder notre rencontre au champ
d'honneur, vous expliquer comment vous avez été trompés et vous faire
comprendre la justice d'une cause au nom de laquelle nous sommes obligés de
repousser votre agression. Ainsi
débute ce manifeste. Puis il tonne contre « les rapports visiblement partiaux
et intéressés de MM. de Gabriac et Saligny, Almonte et Pacheco... » —
« Oui, nous le répétons sans crainte, depuis Clovis jusqu'à
Louis-Philippe, aucun de vos rois n'a été aussi indignement trompé que votre
souverain actuel. » Suit une violente diatribe contre « un Mexicain
infâme », Jean-N. Almonte, qui cherche le pouvoir pour aller le déposer aux
pieds de l'archiduc Maximilien ; contre M. Dubois de Saligny, accusé de
mentir à l'Empereur dans le but le plus misérable, « pour contenter l'avarice
qui le domine ». Et le manifeste se termine par une fort belle
rhétorique, où se trouve une invocation à M. de Lamartine, et qui se clôt sur
cette phrase à effet : Que ce soit donc comme victimes, que ce soit comme
sacrificateurs, nous défendrons dignement, soyez persuadés, la terre trois
fois sainte qui nous a donné le jour ! Cet
appel n'était qu'un symptôme des dispositions du pays, sur lesquelles les
diplomates s'étaient, comme cela d'ailleurs leur arrive quelquefois, trompés
de la plus grossière façon. Déjà le général Santa-Anna, voyant passer les
premiers effectifs de débarquement peu nom breux, dépourvus de moyens de
transport, sans provisions, mal organisés, n'avait pu s'empêcher de témoigner
son étonnement qu'on tentât, en pareil équipage, une expédition à l'intérieur
: « Est-ce que « les Européens s'imaginent que les Mexicains sont encore armés
de flèches et de casse-têtes ?[2] » Pareil
langage se trouvait dans la bouche de petites gens, plus au courant que notre
ministre de la situation vraie, comme ce mosso de Vera-Cruz, qui
disait à nos officiers Croyez-Moi,
vous êtes trop peu nombreux pour marcher sur Mexico ; vous courez risque de
ne pas atteindre le but[3]. Ces
petits faits étaient de graves indices. On n'en tint aucun compte. Cependant
la résistance s'organisait à peu près par tout devant les Français. Le
général Zaragoza, avec douze mille hommes, s'apprêtait à défendre
vigoureusement Puebla, la ville la plus importante du pays, après Mexico, et
située sur la route de Vera-Cruz à la capitale. Il
résolut même d'arrêter la marche de nos troupes avant qu'elles fussent en
vile de Puebla} et, comme il connaissait admirablement le pays, il choisit,
pour leur infliger une première défaite, une position admirable où tout se
réunissait pour faciliter la défense ; c'étaient les Cumbrès d'Alcutzingo. La
route, en effet, forme en cet endroit trente-huit lacets, sur une côte
taillée à pic et d'une hauteur d'environ 800 mètres. Il s'y
porta avec quatre mille hommes d'infanterie, deux cents cavaliers, et
dix-huit pièces de montagne. Il se flattait d'écraser, de ce poste élevé, le
faible corps français, et la chose ne paraissait point trop malaisée... Dès
qu'ils aperçoivent renne mi, les soldats mexicains, cachés dans les replis du
terrain, rassurés par l'idée qu'ils sont inexpugnables, l'accueillent par un feu
plongeant. Les
Français, comme dans le fond d'un entonnoir, se trouvent exposés de tous les
côtés à la fusillade la situation est grave. H n'y a qu'un moyen d'eu sortir,
c'est de l'enlever de force. C'est
ce parti que prend résolument le général de Lorencez. L'entreprise est
audacieuse, mais la bravoure de nos soldats, entraînés par leur chef, fers le
reste. Calme
au milieu des projectiles auxquels le groupe de son état-major sert de point
de mire, le général donne l'ordre aux chasseurs à 'pied de gravir sur la
droite les pentes de la montagne, pendant que le 2e zouaves les escaladera
sur la gauche, pour tourner la position, que le 99e de ligne et les fusiliers
marins attaqueront de face aussitôt que la fusillade commencera à crépiter
sur les hauteurs. Il faut
toute l'adresse, toute la valeur, toute l'énergie de nos soldats pour opérer
cette ascension regardée presque comme impossible. Mais rien ne résiste à
leur élan. A quatre heures de l'après-midi, l'ennemi est en pleine déroute,
et, le soir, le général de Lorencez campe avec le 9 de ligne à Puente Colorado,
au-delà de ce passage qui aurait pu arrêter longtemps sa marche en avant. Le
lendemain matin (9 avril)
il y fut rejoint par le courrier de France qui lui apportait sa nomination de
général de division. Une bonne chance voulait qu'il reçût ainsi cette marque
d'honneur sur le théâtre de ses premiers exploits et de son premier succès : Elle ne
venait point récompenser sa valeur, puisque le gouvernement la lui avait
octroyée avant même le commencement des hostilités : c'était plutôt un
témoignage de la satisfaction éprouvée par le cabinet de Paris au reçu de ses
dépêches. Séduit par les dires de M. Dubois de Saligny, le général n'y
parlait que de sa confiance dans le triomphe de -l'intervention et de la
politique de la France, et l'on sait si ce langage était de nature à plaire
aux Tuileries. Le
courrier apportait aussi d'autres dépêches conçues dans le même sens : on y
désapprouvait formellement la convention de la Soledad, et un blâme était
infligé à l'amiral Jurien de la Gravière. On lui retirait toute direction, en
l'invitant à reprendre le commandement de la division navale, s'il ne
préférait rentrer en France. Le vaillant marin se rangea à ce dernier parti,
et, tristement, il regagna Yera-Cruz, où il s'embarqua. Pour le malheur de
nos armes, l'influence de M. Dubois de Saligny l'emportait sur la modération
et la prudente habileté de l'amiral. Le
succès remporté dans la première rencontre avec les troupes mexicaines grisa
un peu le général de Lorencez. Il crut avoir brisé la seule résistance qu'on
pût lui opposer, et, plein de confiance, il reprit sa marche. La Cañada,
San-Austin del Palmar, Quetcholac furent ses étapes les jours suivants[4]. Le 4 mai, il était à Amozoc,
et le 5, à neuf heures du matin, il arrivait, en tête de sa colonne, devant
Puebla, ayant à ses côtés M. Dubois de Saligny et le général Almonte. L'instant
était solennel, car on allait enfin être renseigné sur les véritables
dispositions du pays. Notre ministre pas plus que le chef suer me intérimaire
de.la nation ne manifestaient le moindre doute. Le général Marquez et de
nombreux dissidents ne tarderaient pas à venir nous apporter une adhésion
armée ; quant à la ville de Puebla, les sympathies de ses habitants nous
étaient acquises, on se disposait à nous en ouvrir les portes. M.
Dubois de Saligny et le général Almonte l'affirmaient encore au général de
Lorencez, lorsque, de la terrasse du couvent, situé à droite de la ville sur
la hauteur du Cerro de Guadalupe, des coups de feu éclatent et trois boulets
viennent tomber à quelques mètres seulement de notre avant-garde. Cette
fois, le doute se dissipe, et n'y a plus à se méprendre ni sur les dires de
notre ministre ni sur les sentiments des habitants de Puebla. Il est certain
qu'ils s'apprêtent à opposer une vigoureuse résistance aux troupes françaises
et c'est, non point avec des bouquets de fleurs, comme on le leur a tant de
fois répété, mais avec des balles et des boulets que l'on se prépare à les
recevoir. Le
contraste de cet accueil avec ce qu'on attend cause un étonnement, une
surprise aussi pénibles que profonds. L'aventure devient tragique. Eh
bien, soit ! se dit la petite armée tout entière, puisqu'il faut se battre,
battons-nous. Et chacun de prendre ses dispositions en vue du combat. Une
reconnaissance rapidement faite détermine le général à attaquer immédiatement
ce couvent de Guadalupe, transformé en forteresse, et qui domine la ville
d'environ 60 mètres. Toutefois une heure de repos est donnée aux troupes pour
faire le café ; l'artillerie, sans tarder, s'établit en batterie, en avant
d'un ravin, sur la droite de la route, à peu de distance de la ferme de Rementeria,
qui est occupée aussitôt par le service de l'ambulance. Quelques
instants avant midi, le J'en est ouvert, et pendant une heure nos obus bien
dirigés éclatent au-dessus des tours de l'église du couvent, et produisent de
sérieux ravages parmi ses défenseurs. L'artillerie reçoit alors l'ordre de se
rapprocher elle s'avance à 2.000 mètres des murailles à battre en brèche ;
mais des accidents de terrain enlèvent à son tir la précision qu'il avait
jusque-là. Les
munitions s'épuisent sans grand effet ; le général de Lorencez se décide à un
coup d'audace. Deux colonnes, composées de zouaves et de chasseurs à pied,
sont lancées à l'assaut de la forteresse, sous une fusillade des plus
nourries, qui n'arrête en rien leur élan. Les murailles sont bientôt
escaladées nos trois couleurs flottent un instant sur le rebord des remparts. Mais
celui qui les a plantées là tombe dans le fossé ; l'église du couvent est
transformée en un inexpugnable réduit devant lequel se brise la valeur de nos
soldats. Frappés à bout portant, ils sont pris à revers par les batteries du
fort Loreto et par deux régiments d'infanterie mexicaine. La réserve,
composée de marins, arrive en vain à leur secours ; elle subit à son tour des
pertes importantes. La lutte se poursuit néanmoins, quand un orage
épouvantable éclate au même instant, et rend plus périlleuse et plus mauvaise
la situation ; les assaillants glissent sur le terrain détrempé par la pluie.
La position devient intenable. L'attaque est manquée, et, devant le nombre
des défenseurs, enhardis par leur succès, la continuer ce serait folie : on
n'arriverait qu'à la changer en désastre. Le
commandant en d'ale comprend : il se résigne à faire sonner la retraite. Le
colonel Gambier, avec un grand sang-froid, en dirige les mouvements. A quatre
heures du soir, nos troupes redescendent les pentes de Guadalupe, dans un
ordre admirable. C'est un échec, mais un échec glorieux 465 hommes sont
restés sur le champ de bataille. Avant
la nuit, toutes les tentes sont dressées, en vue de Puebla, autour de
l'énorme convoi de vivres et de bagages, que l'armée est forcée de traîner
avec elle. Ceux
qui ont bivouaqué là n'oublieront jamais ce qu'eut d'amertume cette nuit de
deuil silencieux dans le camp, pendant que les oreilles étaient frappées des
cris de réjouissance qui venaient de l'intérieur de la ville, mêlés aux refrains
de notre Marseillaise, refrains répétés par les musiques mexicaines,
fêtant un triomphe inespéré ! Pendant trois jours la colonne française resta
là fièrement, comme pour défier toute attaque, et les Mexicains, que leurs
murailles seules avaient pu protéger, ne firent aucune sortie. Avec quelle
ardeur la petite armée souhaitait de se voir assaillie par ses vainqueurs de
la veille, et quelle revanche elle eût prise dans un combat en rase campagne
! Déçue
dans cet espoir, elle dut se résigner à lever le camp. Le 8 mai, à quatre
heures du soir, elle commença son mouvement de retour vers Orizaba, où elle
rentra le 18 et s'établit, en attendant les renforts et le matériel de la
guerre reconnus désormais nécessaires. Ce même
jour, elle eut une légère compensation à son échec du 5 mai. Le général Tapie
crut pouvoir attaquer un bataillon du 99e de ligne, qui formait
l'arrière-garde de la colonne, sous les ordres du commandant Lefebvre.
L'engagement fut de courte durée, mais les Mexicains n'eurent guère à s'en
louer, car on leur tua ou blessa 200 hommes, et on leur fit 1.200
prisonniers. Ce combat, dit de la Barranca Seca, rendit aux troupes
françaises quelque confiance, en même temps qu'elle apprenait aux ennemis
qu'il ne faisait pas bon les attaquer quand on n'avait pour soi ni l'avantage
excessif du nombre ni la protection des remparts. On a
vivement critiqué la manière dont le général de Lorencez conduisit l'attaque
de Puebla. Il n'entre pas dans le cadre de ce récit d'aborder ces points de
stratégie rétrospective, pour lesquels la compétence, d'ailleurs, ferait
défaut à l'auteur. Je me bornerai à citer, à titre de document curieux et
surtout mal connu, car je ne sache pas qu'il ait encore été publié sans
suppression, le rapport envoyé par le général Zaragoza, le triomphateur du 5
mai, au ministre de la guerre, touchant l'affaire de ce jour. Puebla, 9 mai 1862. Citoyen Ministre, Après ma retraite des Cimbres, j'arrivai à Puebla
le 3 de ce mois, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer. L'ennemi nie
suivait à la distance d'une petite journée, et ayant laissé à mon
arrière-garde la seconde brigade de cavalerie composée d'un peu plus de 300
hommes, afin qu'elle l'inquiétât le plus possible, je gagnai Puebla. Je
donnai immédiatement l'ordre de mettre en bon état de défense les mamelons de
Guadalupe et Loreto, et je fis achever les fortifications de la place qui,
jusqu'à ce moment, avaient 'été négligées. Le 4, à la pointe du jour, j'envoyai le distingué
général D. Michel Negrete occuper les hauteurs de Loreto et de Guadalupe avec
la 2e division sous ses ordres, forte de 1.200 hommes et prête au combat ; et
ces positions furent armées de deux batteries de bataille et de montagne.
Dans cette même journée du 4, je formai des brigades Berriozabal, Diaz et
Lamadrid trois colonnes d'attaque composées : la 1re de 1.082 hommes, la
2e de 1.000 et la 3e de 1.020, le tout d'infanterie, et de plus une colonne
de cavalerie de 550 chevaux, commandée par le général Antonio Alvarez, auquel
j'assignai une batterie de bataille. Ces forces demeurèrent rangées sur la
place de San-José jusqu'à midi, heure à laquelle elles furent consignées dans
leurs casernes. L'ennemi coucha à Amozoc. A cinq heures du matin de ta mémorable journée du 5
mai, les forces que je viens de désigner s'avançaient sur la ligne de
bataille que j'avais arrêtée et que vous verrez indiquée sur le croquis
ci-joint. J'ordonnai alors au colonel Zéphirin Flodriguez, commandant
supérieur de l'artillerie, de rester dans la place, à la disposition du
général Santiago Tapia, commandant militaire de l'État. A dix heures du matin l'ennemi se trouva en vue.
Après avoir pris le temps strictement nécessaire pour établir son camp, il
détacha ses colonnes d'attaque, l'une composée d'environ 4000 hommes avec
deux batteries, lancée contre le mamelon de Guadalupe, et une autre petite de
1.000 hommes menaçant notre front. Cette attaquer que je n'avais pas prévue,
bien que je connaisse l'audace de l'armée française, m'obligea à changer mon
plan de manœuvres et à former un plan de défense. J'ordonnai en conséquence à
la brigade Berriozabal d'aller au pas de course renforcer Loreto et Guadalupe,
et au régiment de carabiniers à cheval d'occuper la gauche de ces deux
mamelons, afin de pouvoir charger dans un moment opportun. Peu après, je
détachai le bataillon la Réforme de la brigade Lamadrid et l'envoyai secourir
les mamelons qui se trouvaient à chaque instant plus compromis. J'ordonnai
encore au bataillon de sapeurs de la même brigade d'aller occuper nu plus
vite le faubourg situé à la base du mamelon, et il atteignit cette position
si à propos qu'il empêcha, par un combat presque corps à corps, le passage
d'une colonne qui se dirigeait par-là vers la hauteur. Les Français firent
trois charges vigoureuses, et aux trois fois ils furent repoussés avec
bravoure et dignité ; la cavalerie, poste à la gauche de Loreto, saisissant
le premier instant favorable, chargea vaillamment, ce qui empêcha
l'organisation d'une nouvelle charge (de la part de l'ennemi). Pendant que le combat du mamelon était le plus
engagé, un autre non moins acharné avait lieu dans la plaine de droite qui
formait mon front. Le général Diaz, avec deux régiments de sa brigade,
un de celle Lamadrid, le reste de la brigade Alvarez et deux pièces de
combat, arrêta et repoussa la colonne ennemie qui, elle aussi, marchait avec
beaucoup d'élan sur nos positions. Elle se replia alors sur la ferme de
San-José, comme l'avaient fait ceux des siens qui venaient d'être chassés du
mamelon et qui, déjà reformés, se préparaient uniquement à la défense en
pratiquant des meurtrières dans les murs. Mais je ne pouvais les attaquer,
car bien que mis en déroute, ils avaient une force numérique supérieure à la
mienne[5], j'ordonnai donc au général
Diaz, qui les poursuivait avec élan et bravoure, de faire halte, et je me
bornai à conserver une position menaçante. Les deux forces belligérantes
demeurèrent en vue jusqu'à sept heures du soir, moment où nos ennemis se
retirèrent dans leur camp de l'hacienda de los Alamos (les Peupliers) ; et peu après nous rentrâmes
dans notre ligne. La nuit fut employée à lever le camp, où l'on
ramassa beaucoup de morts et de blessés appartenant à l'ennemi, et cette
opération dura encore tout le jour suivant. Bien que je ne puisse préciser
exactement les pertes (de l'ennemi), j'assure qu'elles dépassèrent 1.000 hommes tués
ou blessés[6], et 8 à 12 prisonniers. Je crois inutile de vous signaler ta belle conduite
de mes vaillants compagnons d'armes ; le fait glorieux qui vient de se passer
prouve assez leur courage et leur entrain pour suffire à les recommander par
lui-même. L'armée française s'est battue avec beaucoup de
bravoure ; son général en chef a fait preuve d'incapacité dans l'attaque. Les armes nationales, citoyen Ministre, se sont
couvertes de gloire, et j'en félicite, par votre digne intermédiaire, le
premier Magistrat de la République. A cet effet, je peux affirmer avec
orgueil que l'armée mexicaine n'a pas une seule fois tourné le dos à l'ennemi
durant la longue lutte qu'elle a eu à soutenir. Je dois vous dire en terminant qu'en même temps que
je préparais la défense de l'honneur national, il me fallut envoyer les
brigades O'Horan et Carbajal combattre les factieux (Marquez et
consorts) qui se
trouvaient en nombre considérable à Attixio et Matamoros. Cette circonstance
a sauvé peut-être l'ennemi étranger d'une déroute complète et a privé le
petit corps de l'armée d'Orient d'une victoire qui aurait immortalisé son
nom. Je joins à mon rapport sur la glorieuse journée du
5 mai, les communications respectives des chefs de corps qui y ont pris part. Liberté et Réforme. I. ZARAGOZA. Quartier général à Puebla, le 9 mai 1862. L'enivrement
d'un triomphe inespéré se trahit naïvement dans le rapport de Zaragoza. Dans
sa joie, il double le chiffre de l'armée française et celui de ses pertes,
tout en diminuant le chiffre de sa propre armée. Erreurs naturelles et même
excusables s'attendait si peu à vaincre, et on s'y attendait si peu autour de
lui qu'il va jusqu'à « affirmer avec orgueil que l'armée mexicaine n'a pas
une seule fois tourné le dos à l'ennemi ». On sent qu'il en est encore aussi
surpris que joyeux. il
calomniait l'armée mexicaine. Les soldats mexicains ne sont pas lèches il
suffit qu'ils soient bien conduits et bien dirigés, et alors ils ne manquent
ni de courage ni de valeur. Ils devaient le montrer en plus d'une rencontre
dans les années qui suivirent. Le
jugement que porte Zaragoza sur le général de Lorencez est sévère ; peut-être
est-il juste. En tous cas il n'a pas la portée qu'on pourrait croire.
Supposons que le commandant en chef ait pris de meilleures dispositions,
supposons qu'il ait réussi dans son attaque et qu'il se soit de vive force
emparé de Puebla. La situation est-elle bien meilleure ? A part le prestige
des armes qui aurait grandi au Lieu d'être affaibli, on est bien obligé de
reconnaître que non. Que serait-il devenu, le petit corps expéditionnaire,
perdu dans cette grande ville, éloigné d'Orizaba, plus éloigné encore de
Vera-Cruz et impuissant, avec le peu d'hommes qui le composent, à maintenir
ses relations avec la flotte ? Les troupes mexicaines, ralliées à quelque
distance, renforcées par les divers corps des généraux libéraux, seraient
revenues harceler les vainqueurs d'un jour, et tût ou tard auraient eu raison
d'une poignée d'hommes isolée en pays ennemi. Il n'y
avait plus d'illusions à se faire. Si les troupes françaises n'étaient
destinées qu'à servir d'épouvantail aux partisans du gouvernement juariste,
et si leur marche jusqu'à Mexico devait rencontrer l'adhésion presque unanime
des populations, elles étaient suffisamment nombreuses pour cet office.'
C'est sur cette donnée que le gouvernement français avait tablé, et c'est
avec cette conviction que le général de Lorencez avait marché en avant. Du
moment qu'on rencontrait des résistances, ii ne s'agissait plus d'une
démonstration militaire, mais d'une véritable campagne, et dès lors ce
n'était point avec sept mille soldats, en tout et pour tout, qu'on pouvait
espérer battre des forces capables de s'élever à plus de soixante mille
hommes et soumettre un pays d'une étendue cinq ou six fois supérieure à celle
de la France. La
vérité éclatait brusquement et les illusions s'en allaient du cœur des plus
confiants. Le gouvernement français n'avait jamais su la vérité, ou du moins
n'avait pas voulu la voir, ajoutant plus de foi aux dires de son ministre
qu'à ceux du général Prim, de l'amiral Jurien de la Gravière et des quelques
esprit s plus rassis qui cherchèrent à l'éclairer. De son côté, le général de
Lorencez avait été encore plus grandement trompé par M. Dubois de Saligny, et
l'erreur portait non point seulement sur l'esprit des populations, mais aussi
sur la valeur de l'armée mexicaine, Ses espérances, tombant de plus haut,
parce qu'il s'était bercé le plus vite et le plus complètement de l'idée
d'être le maître du Mexique », le plongèrent dans une vive irritation, et,
dès le lendemain de sa rentrée Orizaba, il tint à s'en expliquer avec son
corps d'armée, dans l'ordre du jour qu'il lui adressa : Votre marche sur Mexico a été arrêtée par des
obstacles matériels auxquels vous deviez être loin de vous attendre, d'après
les renseignements qui nous avaient été donnés ; on nous avait cent fois
répété que la ville de Puebla vous appelait de tous ses vœux, et que la
population se presserait sur vos pas pour vous couvrir de fleurs. C'est avec la confiance inspirée par ces assurances
rom peules que nous nous sommes présentés devant Puebla. Cette ville était
hérissée de barricades et dominée par une forteresse où les moyens de défense
avaient été accumulés. Notre artillerie de campagne était insuffisante pour
faire brèche aux murailles mais confiants dans votre intrépidité, vous vous
êtes, sans hésitation, précipités sur les fortifications défendues par de
l'artillerie et par un triple étage de mousqueterie- Soldats et marins, vous avez, le 5 mai, fait preuve
d'un courage héroïque... Le
quartier général était à peine réinstallé dans Orizaba, que les Mexicains,
malgré leur échec de la Barranca Seca, se résolurent à attaquer les Français,
espérant les en déloger et avoir ainsi raison des envahisseurs avant qu'ils
aient pu recevoir des renforts. Le
général Zaragoza, dont la division avait pris le titre pompeux d'armée
d'Orient, arriva le 12 juin à Tecamalucan, distant d'Orizaba d'environ 16
kilomètres. S'imaginant le général de Lorencez et les soldats sous ses ordres
complètement démoralisés par l'insuccès de l'expédition, et sachant les
dissentiments qui avaient éclaté entre lui et M. Dubois de Saliguy, il
l'invita à évacuer le pays en lui proposant une capitulation : J'ai des données pour croire que vous et les chefs
et officiers de la division de votre commandement avez envoyé l'Empereur une
protestation contre la conduite du ministre qui vous a entraînés, en vous
trompant, dans une expédition contre un peuple qui jusqu'alors avait été le
meilleur ami du peuple français. Cette circonstance et la connaissance de la
situation difficile dans laquelle se trouve l'armée française, ainsi que le
désir de lui procurer mie retraite honorable rte décident vous proposer une
capitulation dont la base principale sera l'évacuation du territoire de la
République dans un Lemps convenu. Je pense que mon gouvernement ne réprouvera pas ce
nouvel appel à la paix, car, sans dépasser mes attributions, je puis éviter
l'effusion du sang des enfants de deux nations que l'erreur et l'intrigue ont
seules pu faire considérer comme ennemis, el cette pensée a été celle du
cabinet constitutionnel depuis le commencement de l'invasion. Si l'on n'accepte fias cette offre, faite à la
partie d'es Français qui viennent de bonne foi, j'aurai rempli mon dernier
devoir au point de vue de l'humanité, et je procéderai à l'accomplissement
des ordres que j'ai reçus, la responsabilité de ce qui pourra survenir pesant
dès lors uniquement sur ceux qui se seront obstinés dans une entreprise
condamnée par la raison et la justice. IGNACIO ZARAGOZA. Quel
que fût le mécontentement du général de Lorencez contre M. Dubois de Saligny,
il n'en laissa rien voir et remit, au parlementaire, qui lui avait apporté la
lettre du général mexicain, ces quelques lignes en réponse : Le général commandant en chef les troupes
françaises au Mexique n'étant pas revêtu des pouvoirs politiques par son
gouvernement qui les a tous conférés à M. de Saligny, il lui est impossible
d'entrer dans la voie des négociations qui lui est proposée par M. le général
Zaragoza. Le ministre de France a seul qualité pour recevoir des ouvertures
de cette nature. Le général comte DE LORENCEZ. Orizaba, le 12 juin 1862. Menacée
par des forces supérieures, la garnison d'Orizaba prépara sa résistance en
formant, à l'aide de fossés et de barricades, un réduit au centre de la
ville, en protégeant les portes d'entrée par des tranchées. On ne négligea
qu'une chose, ce fut d'occuper le sommet du Cerro Borrego, mamelon d'une
hauteur d'environ 300 mètres qui domine la ville, et dont la pente est à ce
point verticale qu'on avait pu la croire inaccessible pour l'ennemi comme
pour les Français. Les contreforts de ce Cerro étaient tellement boisés
qu'ils paraissaient impénétrables. Cependant
les troupes mexicaines du général Ortega réussirent à s'y frayer un passage.
Grande fut la surprise, lorsque leur présence fut dénoncée, dans la soirée du
13 juin, par une reconnaissance opérée au nord de la ville par le général
allié Taboada. Ce pouvait être un danger considérable pour l'armée française
: le général de Lorencez résolut, coûte que coûte, d'y obvier, et pour cela
donna immédiatement l'ordre de faire occuper le Borrego. Une
compagnie du 99e de ligne fut désignée pour ce hardi coup de main. Elle
était, commande par un officier du premier mérite, fait capitaine quelques
jours auparavant, au combat de la Barranca Sera, M. Détrie. Nous ne
pouvons mieux faire que de lui donner la parole ici, et son rapport est une
page d'une simplicité éloquente qui ne fait que mieux ressortir la bravoure
et le sang-froid du chef et des soldats. On les appréciera mieux en sachant
par avance que l'effectif total de la compagnie ne dépassait point 8° hommes. Mon commandant, j'ai l'honneur de vous adresser un
rapport détaillé sur le combat qui s'est livré pendant la nuit du 13 au 14
juin f862., sous les murs de la ville d'Orizaba. Conformément aux ordres que j'avais reçus d'aller
occuper la position qui se trouve sur ta montagne située sur la droite de la
porte de Puebla} je partis d'Orizaba à minuit avec la 3e compagnie que rai
l'honneur de commander ; comme cette position pouvait être alors occupée par
l'ennemi et sentant, du reste, toute l'importance de la mission qui m'était
confiée, je pris les dispositions suivantes Lorsque je fus au pied de la montagne, je me fis
précéder par deux hommes seulement, et je fis suivre ma compagnie sur un
rang, en exigeant, toutefois, le plus grand silence. Arrivé à 30 mètres
environ du point dominant, je remplaçai ces deux éclaireurs par quatre hommes
commandés par le fourrier. Ils avaient pour mission de marcher déployés,
espacés autant que le terrain pouvait le permettre, de se tenir prêts à
toutes éventualités et surtout de s’arrêter à quelques mètres du sommet pour
reprendre haleine et conserver toute leur vigueur, afin de mener à bonne fia
le rude coup de main que je méditais, et par la promptitude éviter une partie
du feu de l'ennemi. La nuit était sombre et permettait à peine de
distinguer un homme à une distance de 3 mètres. Mes tirailleurs purent
arriver sur le plateau sans être aperçus, et comme j'y arrivais moi-même avec
quelques hommes de la droite de ma compagnie, le fourrier me fit savoir que
l'on entendait du bruit dans un fourré, et me fit demander s'il fallait faire
feu ; ne supposant pas la position occupée par l'ennemi, je détendis de
tirer, pensant tout bonnement que certains habitants d'Orizaba avaient fui et
s'étaient retirés dans la montagne. Mais à peine avaient-ils fait quelques
pas qu'ils reçurent une forte décharge par laquelle heureusement personne ne
fui atteint. Alors ils se précipitent vivement sur l'ennemi,
arrivent sur la crête et engagent le combat. Voyant la position occupée par mes tirailleurs, je
lis mettre les sacs à terre et je me lançai en avant avec le sergent-major
Gat et les quelques hommes de la droite de nia compagnie, les autres n'étant
pas encore arrivés. Je me trouvai en face d'un ennemi très nombreux-,
cherchant à reprendre au fourrier Cros une pièce de canon qu'il avait prise
avec ses quatre hommes, et sur lesquels trois venaient d'are blessés. Je le
mets en fuite, et quelques hommes de la gauche m'ayant rejoint, je pus
commander : « En avant ! A la baïonnette ! » L'ennemi, d'abord
démoralisé par une attaque aussi brusque, veut reprendre l'offensive avec des
forces très nombreuses, mais Sombret arrive avec les hommes qui ont pu suivre.
Voyant alors à peu près mon inonde réuni, je me lance de nouveau sur l'ennemi
et, bien qu'il défende sa position pied à pied, je le fais reculer en le
poussant près d'une heure, sans qu'il puisse m'arrêter un instant. Arrivé au pied de la deuxième montagne et voyant
les forces de l'ennemi augmenter au lieu de diminuer, n'ayant plus que
quelques hommes sous la main — M. Sombret, le sergent-major, le fourrier, les
deux sergents étant blessés —, je n'osai pousser plus loin de peur que
l'ennemi ne s'aperçût de la faiblesse de mon effectif et qu'il me tourna. Alors, je lis embusquer les hommes restés
disponibles, leur recommandant de tenir la position et de ne reculer sous
aucun prétexte ; je pensais bien que le feu avait été entendu et que je ne
pouvais tarder à recevoir du renfort. Je restai dans cette position pendant une
heure et demie. A trois heures et demie la 2e est arrivée et quand je me vis
en force, je pris les dispositions suivantes afin de finir et de culbuter
définitivement l'ennemi. Je pris dans la 2e le fourrier et le sergent,
chacun d'eux commandait dix hommes et devait marcher à quelques mètres
au-dessous de la crête supérieure, l'un à droite, l'autre à gauche, de
manière à déloger l'ennemi toujours embusqué devant nous, engageant le feu avec
lui. La 3e et la 2e étant, disposées, je commandai : « En avant ! A
la baïonnette ! » L'ennemi ne put résister à une pareille attaque ; deux fois
repoussé, il revient à la charge, se rallie et nous reçoit par un feu
terrible ; mais le voyant culbuté partout, j'engage les hommes à courir
dessus à la baïonnette, sans tirailler. Mais h. l'instant même je reçus une
blessure qui ne me permit pas d'aller plus loin. Néanmoins j'étais sûr que la
position était à nous... Comme
commentaire, nous n'ajouterons que ceci, c'est que la 2e compagnie comptait
70 hommes environ qui, joints aux 80 de la 3e, formaient un effectif total de
150 hommes. Les Mexicains, occupant à Cerro Borrego, étaient plus de 9.000. L'héroïque
action du capitaine Détrie eut le lendemain une grande importance. Le 14,
au matin, Zaragoza, comptant sur l'appui d'Ortega, ouvre le feu sur la partie
ouest d'Orizaba. Mais c'est du Cerro Borrego qu'on riposte Ortega en a donc
été délogé ? Les boulets viennent en effet des obusiers dont Détrie s'est
emparé la nuit précédente et dont il dirige les coups contre les troupes de
Zaragoza. C'est de cette désagréable façon que celui-ci apprend notre succès
de la veille, petite revanche à l'attaque de Guadalupe. Déçue
dans l'espoir de nous surprendre, « l'armée d'Orient » ne songe plus
qu'à la retraite. Elle décampe la nuit suivante et reprend la route de Puebla
où, à son tour, elle s'occupe de se fortifier sérieusement, prévoyant bien
que les Français, qui en connaissent le chemin, y reviendront quelque jour. Le 15
juin, Je général Almonte, resté avec le corps expéditionnaire, crut devoir
souligner la défaite des généraux juaristes et faire un nouvel appel au pays.
Il adressa à ses concitoyens une proclamation dont les termes enflés et
redondants paraîtraient fort exagérés, si l'on ne se rappelait qu'elle était
écrite en espagnol pour d'anciens sujets espagnols D. Jaun N. Almonte, chef suprême de la Nation, à
ses concitoyens. Mexicains, Deux grands événements ont eu lieu dans la journée
d'hier, aux abords de cette ville. L'armée de Juarez, commandée par tes chefs
démagogues les plus célèbres par leurs crimes contre la société, s'est
présentée la menace à la bouche, et a eu l'impudence d'envoyer une sommation arrogante
au courageux et chevaleresque commandant en Chef des forces françaises. La
déroute la plus complète infligée par 150 soldats du 99e sous les ordres de l'intrépide
et honorable capitaine Détrie, à 4.000 hommes de la fameuse division de Zacatecas,
a été la réponse que l'armée de l'Empereur des Français a donnée à ces hordes
de vandales, qui la croyaient intimidée. Zaragoza, profitant de l'obscurité
de la nuit, a furtivement levé son camp, qu'il avait osé asseoir en face du
nôtre, avec le plus arrogant aspect d'hostilité, et aujourd'hui se retire en
désordre et précipitamment, poursuivi de près par la cavalerie nationale, et
va repasser pour la quatrième fois, avec autant de honte que les précédentes,
les Cumbrès d'Acultzingo. Les généraux et chefs libéralistes : Gonzales
Ortega, le héros de Calpulalpan, Alatorre, Pedraza, Calo robres, Alcocer et
plusieurs autres, ont trouvé leur humble tombeau sur le mamelon de Borrego. Cette ville, qui, pleine de confiance dans la
valeur et l'enthousiasme de l'armée franco-mexicaine qui la garde, a été
témoin de la lutte, a pu se convaincre de l'impuissance de ceux qui, dans
leur férocité, avaient cru, avec la promesse du pillage de la ville, donner à
leurs troupes le courage que ne saurait leur inspirer la cause impie qu'ils
défendent. Mexicains, Le même sort qu'a subi la prétendue illustre et
héroïque division de Zacatecas, et qu'avaient auparavant éprouvé à Acultzingo
et Barranca Secs, les hordes de Zaragoza et. Doblado, est celui qui les
attend toutes les fois qu'elles oseront faire face à l'invincible armée
française et à l'enthousiaste armée nationale ; car celles-ci défendent la
cause de l'indépendance et de la nationalité mexicaine, et les autres, cette
de la barbarie et du pillage. — Mettez donc toute votre confiance dans
l'armée franco-mexicaine et dans votre compatriote JUAN N. ALMONTE. Orizaba, le 15 juin 1862. Cet
appel ne produisit aucun effet, et la situation restait des plus graves. Sans la
belle et énergique conduite du capitaine de vaisseau Rote, qui commandait à
Vera-Cruz, peut-être eussions-nous perdu ce port, et par là tout moyen de
communication avec, ta France. Faisant face à toutes les difficultés, cet
officier sut maintenir la petite troupe restée sous ses ordres, malgré les
mauvaises nouvelles qui abattaient son courage, malgré les fièvres qui la
décimaient. Bien plus, il s'efforça de préparer un convoi de vivres, venant
ainsi, malgré sa propre détresse, au secours de l'armée. Il ne
fut pas le seul à donner les preuves d'une bravoure et d'un dévouement
d'autant plus grands qu'ils s'exerçaient sur un théâtre moins brillant, et
nous nous réservons de revenir un jour sur le rôle important et admirable de
la marine pendant toute l'expédition. A
Orizaba, où le général Doua y était arrivé dans la première quinzaine de
juin, avec trois cents hommes de renfort, juste à temps pour coopérer à la
défense de la ville, une certaine sécurité était rendue aux troupes par la
retraite de Zaragoza ; mais il était fort difficile de se ravitailler, et
pour comble de malheur la pénurie d'argent était grande. De plus, Marquez,
qui, avec ses soldats, avait enfin rejoint notre armée, ne prétendait point
donner un appui désintéressé. Et c'était un crève-cœur pour le payeur en chef
d'avoir à satisfaire aux exigences de ces gens, plus bandits que soldats,
alors que les nôtres enduraient mille souffrances. Je
puis, sur ce point encore comme sur tant d'autres, donner une preuve :de cet
état de choses, grâce à un document inédit qui jette sur l'histoire de cette
période un jour douloureux. C'est une lettre du général de Lorencez à M.
Ernest Fouet, au sujet du fameux Marquez. Orizaba, le 21 juin Monsieur le payeur, Je vous ai fait demander si vous étiez en mesure de
me procurer 4.000 piastres. Il ne s'agit point ici d'obliger ou de désobliger
des personnes qui pourraient ne point vous être sympathiques. Je vous engage à
mettre toute question personnelle de côté, ainsi que je le fais moi-même. il
s'agit de solder la partie de l'armée de Marquez chargée de protégez nos
convois, et je vous dis simplement que, si vous ne pouvez pas me procurer
4000 piastres, l'existence de l'armée pourra se trouver compromise. Recevez... etc. Général comte DE LORENCEZ. Enfin,
on vint à bout de toutes ces difficultés, chacun donnant l'exemple de
l'abnégation et du devoir. Le général de Lorencez, plus libre dans ses mouvements, échelonna ses troupes à Cordova, au Chiquihuite, à la Soledad et à liera-Cruz pour assurer la sécurité des convois. Puis, confiant dans le courage de ses soldats, qui ne se démentait point, en dépit des privations, des tristesses de la situation, et de l'insalubrité du climat, il attendit les nouvelles d'Europe. |
[1]
Expédition du Mexique, par G. NIOX, pp. 137 et suiv.
[2]
G. NIOX, p. 62.
[3]
Le Corps Lorencez devant Puebla, par G. BIBESCO, p. 29.
[4]
L'itinéraire d'Orizaba à Puebla avait été préparé par les soins du général de
Lorencez avec une remarquable précision. Toutes les particularités de la route
s'y trouvent signalées. Nous aurions voulu reproduire ce document, intéressant
pour les militaires surtout, mais nous avons dû y renoncer de crainte de
grossir démesurément ce volume.
[5]
Cette assertion est inexacte les Mexicains étaient 12.000, les Français 6.000
seulement.
[6]
Zaragoza fait plus que doubler le chiffre réel.