Politique des trois
alliées. — Lettre de lord John Ruse. — Intervention armée. — Occupation de
Vera-Cruz, — Ultimatum des plénipotentiaires &arrois. — Rentrée au
Mexique de MM. Almonte, Miramon, Haro y Tamaris et du P. Miranda.
Préliminaires de la Soledad (19 février 1862). — État des esprits au Mexique.
— Envoi de renforts avec le général de Lorencez. — Complications. — Lettre du
général Prim à Napoléon III. — Lettre de M. de la Puante à M. Thouvend. —
Conférence du 9 avril. — Rupture de la triple alliance.
La
convention du 31 octobre 1861 n'était précise ni dans ses termes, ni dans ses
prévisions, ni dans ses conclusions. En somme, elle ne résolvait rien, et ne
contenait aucun des motifs auxquels obéissait chacune des trois parties
contractantes, pas plus qu'elle ne stipulait les moyens d'action ni les
satisfactions à oh-tenir. Si la
diplomatie, en se tenant dans cette réserve exagérée, avait agi dans le but d'éviter
une rupture avant tout accord, on ne saurait assez l'en blâmer, car s'il est
mauvais de ne pas s'entendre avant d'entreprendre une chose, il est plus
mauvais encore de rompre après un commencement d'action. Si, au contraire,
elle avait cru la convention un engagement suffisant en vue du but à
atteindre, il n'y a qu'à regretter un tel aveuglement. Les
motifs, en effet, qui unissaient, ou qui du moins semblaient unir dans un
effort commun, la France, l'Espagne et l'Angleterre, étaient la répression des
outrages et des vexations subies sur le territoire mexicain par leurs
nationaux. Mais ceci n'était guère qu'un prétexte. Napoléon III, on le sait,
rêvait le relèvement d'un empire latin au sein de l'Amérique, ce qu'il
regardait comme la grande pensée de son règne. Sa vive sympathie pour
l'archiduc Maximilien, et le plaisir de faire, si l'on peut ainsi parler,
d'amicales avances à ses ennemis de la veille, l'avaient poussé à mettre en
avant une candidature qui s'était ainsi révélée beaucoup trop tôt. L'Espagne,
elle, ne songeait point à Maximilien, ou, si elle y songeait, c'était avec le
dessein bien arrêté d'écarter cette candidature. Elle rêvait aussi d'un trône
à relever, mais elle y voulait asseoir un prince de la dynastie des Bourbons, L'Angleterre,
— est-il besoin de le dire ? — ne partageait ni les idées généreuses de la
France et de l'Espagne, non plus que leurs illusions ; elle n'envisageait que
le côté pratique de l'expédition, l'occupation des ports et la mainmise sur
les douanes. Comme un commerçant rangé, elle présentait sa facture et ne
songeait qu'à s'en faire payer le montant. On peut
critiquer cette politique mesquine et utilitaire ; il n'en est pas moins vrai
qu'elle est sage et prudente, et qu'à défaut de côtés brillants elle offre
des avantages précieux. Les événements devaient lui donner raison. Les hommes
d'État anglais voyaient donc plus clair dans la situation que leurs collègues
français et espagnols. Je n'en veux pour preuve que la dépêche suivante de
lord John Russell à l'ambassadeur d'Angleterre auprès de la cour d'Autriche.
Elle mérite d'être rapportée ici, car elle renferme une appréciation
prophétique de la situation présente et future, appréciation aussi utile à
faire entendre à Vienne qu'ailleurs. « J'ai
reçu la dépêche de Votre Excellence au sujet du projet de placer l'archiduc
Maximilien sur le trône du Mexique, et vous observez que cc projet a été
imaginé par des réfugiés mexicains à Paris. « Cette
sorte de gens est fameuse cause de Ses calculs sans fondements sur la force
de ses partisans dans son pays natal, et par l'extravagance de ses espérances
de secours. « Le
gouvernement de Sa Majesté n'accordera aucun appui à un pareil projet, Il
faudrait longtemps pour consolider un trône au Mexique, aussi bien que pour
rendre le souverain indépendant de tout soutien étranger... « Si
le soutien étranger venait à être retiré, le souverain pourrait être chassé
par les républicains du Mexique. Cette position ne serait ni digne ni
sûre. » Le
propre des avertissements, comme le propre des conseils, est de ne servir à
rien, sauf à la satisfaction de celui qui les donne. On considéra le cabinet
anglais comme un allié jaloux et mécontent, et, bien que le refus qu'il
faisait en termes fort nets de prêter son appui au projet de l'Empereur et de
l'archiduc Maximilien eût une assez grande importance, on passa outre, et la
campagne s'ouvrit. Rendez-vous
était donné dans la rade de la Havane aux forces alliées, dont le général
Prim devait prendre le commandement en chef. Les
Anglais arrivèrent le 27 décembre 1861, en même temps que les Français. Leur
flotte, commandée alors par le contre-amiral Milnes, auquel succéda bientôt
le commodore Dunlop, n'amenait qu'un petit corps de débarquement de 800
hommes. Le
corps français, sous les ordres du contre-amiral Jurien de la Gravière,
comptait 2.610 hommes. Les
Espagnols étaient les plus nombreux, et ils avaient devancé leurs alliés.
L'amiral Rubalcoaba, avec 5.600 hommes, occupait déjà depuis le 17 décembre
Vera-Cruz et le fort de Saint-Jean-d'Ulloa, dont il s'était emparé sans
résistance. Le général Prim, avec 600 hommes, était resté à la Havane. Dès les
premiers jours de janvier, les trois flottes se mettaient en marche, et, le
8, se présentaient au mouillage de Vera-Gruz avec une force de 9 600 hommes,
dont le débarquement commença dès le lendemain et s'effectua sans encombre. C'était
peu d'avoir pu débarquer et d'occuper ce port sans coup férir le climat y est
si malsain que la santé des troupes exigeait qu'on s'en éloignât
sur-le-champ. Le littoral, en effet, est toujours infesté de fièvre jaune, et
la bande de territoire d'une étendue d'au moins vingt lieues, qui va du
rivage au torrent du Chiquilmite et aux premiers contreforts de la chaîne du
pic d'Orizaba, est connue sous le nom de Terres chaudes, comme le plus
dangereux des séjours, même pour les indigènes, à plus forte, raison pour les
Européens, nouvellement arrivés. Aussi, le 11 janvier, les troupes alliées
s'avancèrent-elles jusqu'à la Tejeria, petit village situé à 12 kilomètres à
l'ouest de liera-Cruz. Pendant
ce temps-là les commissaires des trois puissances alliées tenaient leur
première réunion officielle (13 janvier). Le
représentant de la France n'avait point perdu de temps, et sous l'influence
de l'opinion préconçue qu'il avait apportée au Mexique et dont rien ne
l'avait détourné, il avait rédigé un ultimatum, dans des termes tellement
péremptoires et renfermant des exigences telles, qu'on ne pouvait vraiment en
entendre la lecture sans se demander si on n'avait pas le désir de mettre le
feu aux poudres et de pousser le Mexique à une lutte sans merci. Il
stipulait tout d'abord que le Mexique aurait à payer à la France une somme de
douze millions de piastres (soixante millions de francs), à laquelle était évalué le
montant des réclamations françaises pour les faits accomplis antérieurement
au 31 juillet 1861 ; plus une somme, qui serait fixée ultérieurement par
les plénipotentiaires français, représentant les réparations dues pour
les faits accomplis depuis cette époque. En outre le reliquat des sommes dues
en vertu de la convention de 1853, reliquat qui n'était point compris dans
l'article précédent, devait être payé aux ayants droit, conformément aux
obligations stipulées dans la susdite convention. Ce
n'est pas tout. Après ces réclamations, dont le chiffre, fort différent du
chiffre d'origine, était manifestement exagéré, venait un article qui
n'aurait jamais dû figurer dans un pareil document : ART. 3. — Le Mexique sera tenu à l'exécution pleine, loyale et
immédiate du contrat conclu au mois de février 1859 entre le gouvernement
américain et la maison Jecker. Et,
comme garantie de l'exécution stricte de ces conditions, l'ultimatum imposait
au Mexique l'obligation de consentir à l'occupation de Vera-Cruz, de Tampico
et d'autres ports de la République. Quelle
pouvait être la pensée de M. Dubois de Saliny en présentant des demandes
aussi extravagantes ? Est-ce que la pénurie du trésor mexicain n'était pas
connue de lui ? Et par quel miracle espérait-il voir accepter ces
propositions, lorsque, quelques mois auparavant, le gouvernement mexicain,
après plusieurs tentatives d'arrangement, avait été contraint de suspendre le
paiement de sommes infiniment moindres ? C'était même pour ce motif que la
rupture avait éclaté dans les relations diplomatiques des deux pays. Cette
situation n'était ignorée de personne, et on la connaissait par de petits
faits qui la prouvaient avec une irréfutable éloquence. Pour n'en citer
qu'un, il était avéré que lorsque Juarez avait voulu envoyer M. de la Fuente
en Europe, le départ de ce plénipotentiaire avait été retardée par la
difficulté de se procurer la faible somme nécessaire pour subvenir aux
dépenses de son voyage. L'amiral
Jurien de la Gravière donna lecture de cet ultimatum dans la réunion du 13
janvier. On devine l'effet qu'il produisit. Si la France exigeait de
pareilles sommes, l'Angleterre et l'Espagne devaient élever leurs
réclamations dans les mêmes données, et alors les demandes des alliés
prenaient des proportions tellement fantastiques qu'elles en étaient ridicules
; de plus, elles devenaient manifestement inacceptables pour le Mexique, et
conséquemment susceptibles d'amener la guerre. Cette perspective n'entrait
dans les plans ni des représentants de l'Espagne ni de ceux de l'Angleterre. Ils
protestèrent avec énergie. La discussion fut vive, et la confusion fut
grande. Par bonheur, l'amiral Jurien de la Gravière, qui ne se départait
jamais du calme et de la modération si nécessaires en ces circonstances
délicates, parvint à apaiser un peu les esprits ; l'ultimatum ne fut pas
envoyé et l'on convint de se mettre en rapports avec le général Doblado,
ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Juarez. Sur ces
entrefaites, tous les esprits exaltés, qui, pendant leur exil, avaient poussé
à l'intervention, s'imaginant, avec cette facilité propre aux exilés, que
l'apparition seule des forces alliées renverserait le gouvernement de leurs
anciens ennemis, arrivaient au Mexique, tout prêts à ressaisir le pouvoir.
C'étaient le général Almonte, MM. Miramon, Haro y Tamaris, le P. Miranda, qui
venaient se mettre sous la protection des étrangers. La
présence de ces membres les plus fougueux et les plus compromis du parti
réactionnaire n'était bonne qu'à créer aux alliés de nouvelles difficultés ;
dans la période de négociations, où l'on se trouvait alors, elle offrait plus
d'un danger. Comment en effet continuer à traiter avec le gouvernement du
moment, quand on avait avec soi, sous sa protection, ceux qui se prétendaient
le gouvernement de demain ? Leur
arrivée était prématurée ; en tout cas, elle était fort maladroite. Mais
c'est le propre de ce parti de compter pour rien les embarras qu'il cause à
ses meilleurs amis, et l'on en verra, dans la suite, bien d'autres preuves. Et
peut-être n'est-il pas inutile, ici, de faire, à propos de ce parti, une
observation générale. Si nous lui donnons la dénomination de parti clérical,
c'est non point parce que nous croyons le devoir qualifier ainsi, mais parce
que tel était le nom qu'il prenait lui-même par opposition au parti libéral.
Cette appellation toute politique montre que l'on aurait tort d'identifier ce
parti avec la population catholique, de même que ce serait une erreur de
confondre le clergé avec la religion. Le clergé, au Mexique, ne ressemblait
en rien à notre clergé français, et c'est un devoir de justice pour nous de
prémunir le lecteur dès le début sur ce point ; ceux qui respectent le clergé
français ne sauraient par cela même accorder un semblable respect au clergé
mexicain. Celui-ci, perverti par ses richesses, ambitieux et dissolu,
rappelait trop notre clergé d'avant la Révolution. Cependant
Doblado, rusé comme un indien vicieux, s'était empressé d'accepter le
rendez-vous donné par le général Prim. Cette démarche était déjà à elle seule
une présomption que l'on reconnaîtrait le gouvernement juariste ; il espérait
obtenir plus encore des alliés, dans la position fausse où ils se trouvaient,
et dont lui, Doblado, commençait à se douter. Le 19
février, la rencontre projetée eut lieu à la Soledad, et c'est dans cette bourgade
que furent signés les préliminaires devenus fameux sous le nom de Convention
de la Soledad. Cette
convention reconnaissait en fait le gouvernement constitutionnel de Juarez.
Les alliés se plaçaient sur le terrain des traités pour faire valoir leurs
réclamations et protestaient d'avance contre tonte intention de porter
atteinte à l'indépendance, à la souveraineté et à l'intégrité du territoire
de la République. Des négociations plus complètes devaient s'ouvrir à
Orizaba. Pendant leur durée, les forces alliées occuperaient Cordova, Orizaba
et Tehuacan, en s'engageant toutefois à se retirer immédiatement en cas de
rupture. Les
principales stipulations de cette convention, toutes contraires à la
politique de la France, on le voit, étaient tellement dans la logique des
choses qu'elles furent signées par les commissaires français. Juarez les
ratifia le 23 février. Combien
il eût été heureux pour tous, et surtout pour la France, que cette convention
fût acceptée et respectée par les trois puissances alliées ! Elle
correspondait à' l'état d'esprit des Mexicains et elle préparait une solution
pacifique et amiable aux difficultés pendantes. Malgré
le débarquement, malgré l'occupation militaire, l'attitude des uns et des
autres n'avaient point pris encore un caractère tranché d'hostilité. Si les
Espagnols avaient été mal accueillis, parce que leur présence avait réveillé
les haines du passé, en revanche les Anglais et les Français, bien que venus
les armes à la main, n'étaient pas considérés comme des ennemis. La convention
de Londres avait jusqu'à présent plus étonné que froissé on aurait compris à
la rigueur que l'Europe intervint, lors de la guerre civile, pendant les
trois années de luttes et de pronunciamientos, pour rétablir la paix dans le
pays ; mais on ne s'expliquait guère comment, au contraire, les puissances
européennes choisissaient précisément pour une intervention le moment où le
droit venait de triompher, où le Mexique établissait définitivement et au
prix d'énormes sacrifices le gouvernement le plus fort, et le plus légal
qu'il eût jamais eu depuis un demi-siècle ! Néanmoins
on espérait que tout se bornerait à des démonstrations, et que l'Europe,
satisfaite d'avoir montré ses soldats, n'ajouterait rien aux difficultés du
moment, et se garderait surtout de s'engager dans une guerre inutile et
injuste, dès l'instant que le gouvernement mexicain reconnaissait vouloir
discuter les griefs qu'on lui imputait, et témoignait de sa bonne volonté à
accorder les réparations légitimes. Par
malheur, les marnes illusions et les mêmes erreurs qui avaient poussé
l'empereur Napoléon à envoyer l'amiral Jurien de la Gravière et un corps de
débarquement, tandis qu'il faisait offrir la couronne future du Mexique à
l'archiduc Maximilien, loin d'être combattues par notre ministre, étaient
savamment entretenues par lui. Et le résultat de cette attitude fut que dès
le mois de janvier, aussitôt qu'il apprit que les troupes espagnoles avaient
devancé les troupes alliées à Vera-Cruz, Napoléon III, craignant de la part
de l'Espagne, ou même de la part du général Prim, des prétentions à
la-couronne du Mexique, donna l'ordre d'envoyer des renforts. Le 6 mars, on
apprit l'arrivée du général de brigade comte de Lorencez le corps
expéditionnaire, placé sous ses ordres, était accru de 4.500 hommes environ. Cette
augmentation des forces françaises eut pour premier résultat d'exciter la
jalousie et la défiance des deux autres alliés, si bien qu'une entente
étroite s'établit entre eux, au détriment de la France, qui se trouva dès
lors isolée. On prêta de plus en plus à cette dernière puissance des visées
particulières, tandis que l'Angleterre et l'Espagne prenaient la résolution
de s'abstenir de toute in gé rente dans la politique intérieure du Mexique. Les
avertissements ne manquèrent cependant point à l'Empereur ni à son
gouvernement ; mais le malheur voulait qu'ils s'adressassent à un esprit
prévenu, et qu'ils vinssent de personnes qu'on pouvait, non sans quelque
apparence de raison, considérer sinon comme suspectes, du moins comme
intéressées, directement ou indirectement, à diminuer notre action et à
annihiler notre influence. Il est
certain qu'entre les dires de notre ministre et ceux du général Prim, par
exemple, les premiers offraient, à première vue, plus de garantie ; il est
non moins certain que l'un se trompait dans son aveuglement passionné et ses
idées préconçues, et que l'autre voyait juste. Mais à ce moment personne aux
Tuileries n'était assez éclairé, ni assez désabusé pour prêter l'oreille aux
sages conseils. Aussi, la remarquable lettre qu'à ce moment le général Prim,
qui commandait encore en chef l'expédition, crut devoir adresser à l'Empereur
resta-t-elle sans influence sur son esprit comme sur ses déterminations. Bien
qu'elle ait été publiée déjà elle est d'une importance trop grande pour que
nous ne la remettions point sous les yeux du lecteur. On y verra que la
candidature de Maximilien était connue, et qu'elle ajoutait aux appréhensions
que causaient alors l'arrivée des renforts sous les ordres du général de
Lorencez et la divergence de vues qui s'accentuait entre les trois puissances
alliées. Orizaba, 17 mars 1862. Sire, Votre Majesté Impériale a daigné m'écrire une
lettre autographe qui, à cause des paroles bienveillantes qu'elle contient
pour ma personne, sera un titre d'honneur pour ma postérité... Si le terrain des justes réclamations il ne peut y
avoir de divergences entre les commissaires des puissances alliées, et il y
en aura encore moins entre les chefs des troupes de Votre Majesté et celles
de Sa Majesté Catholique. Mais l'arrivée à Vera-Cruz du général Almonte, de
l'ancien ministre Haro, du Père Miranda et d'autres émigrés mexicains,
mettant en avant l'idée de créer une monarchie en faveur du prince Maximilien
d'Autriche, projet qui, à les entendre, doit être appuyé et soutenu par les
forces de Votre Majesté Impériale, tend à créer une position difficile pour
tous, et plus difficile et fâcheuse encore pour le général en chef des
troupes espagnoles, qui, à teneur des instructions de son gouvernement,
basées sur la convention de Londres, et presque les mêmes que celles données
par le gouvernement de Votre Majesté à votre digne et noble vice-amiral la
Gravière[1], se verrait dans le cas
douloureux de ne pouvoir contribuer à la réalisation des vues de Votre
Majesté Impériale, si ses vues sont réellement d'élever un trône dans ce pays
pour y placer un archiduc d'Autriche. J'ai de plus, Sire, la profonde conviction que,
dans ce pays, les hommes à sentiments monarchiques sont très peu nombreux, et
il est logique qu'il en soit ainsi, puisque ce pays n'a jamais connu la
monarchie en la personne des monarques espagnols, mais seulement en celle des
vice-rois, lesquels gouvernaient chacun selon. Son hou ou mauvais jugement et
ses propres lumières, et tous suivant les coutumes et le mode de gouverner
les peuples à cette époque déjà éloignée. La monarchie, ensuite, n'a pas laissé dans ce pays
les immenses intérêts d'une noblesse séculaire comme cela a eu Lieu en
Europe, lorsque, sous l'impulsion des tempêtes révolutionnaires, les trônes se
sont parfois écroulés ; elle n'a pas laissé [Ion plus des intérêts moraux, ni
rien de ce qui peut faire désirer à la génération actuelle le rétablissement
de la monarchie, qu'elle n'a point connue, et que rien ni personne ne lui a
enseigné à désirer ni à vénérer. Le voisinage des États-Unis et le langage
toujours sévère de ces républicains contre l'institution monarchique ont
contribué pour beaucoup à créer ici une véritable haine contre la monarchie.
En dépit du désordre et de l'agitation constante, l'établissement de la
république, qui a eu lieu il y a plus de quarante ans, a créé des habitudes,
des coutumes et même un certain langage républicain qu'il ne serait pas
facile de détruire. Pour ces raisons et pour d'autres, qui ne peuvent
échapper à la haute pénétration de Votre Majesté Impériale, elle comprendra
que l'immense généralité de l'opinion dans ce pays n'est pas et ne peut pas
être monarchique. Si la logique ne suffisait pas à le démontrer, cela serait
suffisamment prouvé par le fait que depuis deux mois que les drapeaux alliés
flottent sur la place de Vera-Cruz et aujourd'hui que nous occupons les
villes importantes de Cordoba, Orizaba et Tehuacan, dans lesquelles il n'est
resté aucune force mexicaine ni d'autre autorité que t'autorité civile, ni
les conservateurs, ni les partisans de la monarchie n'ont fait la moindre
démonstration qui pût même faire voir aux alliés que ces partisans existent. Loin de moi, Sire, de supposer même que la
puissance de Votre Majesté Impériale ne soit pas suffisante pour élever au
Mexique un trône pour la maison d'Autriche. Votre Majesté dirige les
destinées d'une grande nation, riche en hommes intelligents et valeureux,
riche en ressources, et qui manifeste son enthousiasme toutes les fois qu'il
s'agit de seconder les vues de Votre Majesté Impériale. Il sera facile à
Votre Majesté de conduire le prince Maximilien à la capitale et de le
couronner roi ; mais ce roi ne rencontrera dans le pays d'autre appui que
celui des chefs conservateurs, qui ne songeaient pas à établir la monarchie
lorsqu'ils étaient au pouvoir, et qui y songent maintenant qu'ils sont
dispersés, vaincus et émigrés. Quelques hommes riches aussi admettront un monarque
étranger qui arrivera soutenu par les soldats de Votre Majesté, mais ce
monarque n'aura rien pour le soutenir le jour où cet appui viendra à lui
manquer, et il tomberait du trône élevé par Votre Majesté comme tomberont
d'autres puissants de la terre Je jour où le manteau impérial de Votre
Majesté cessera de les couvrir et de les défendre. Je sais bien que Votre
Majesté Impériale, mue par son haut sentiment de justice, ne voudra pas
forcer ce pays à changer d'institutions d'une manière aussi radicale, si le
pays ne le désire et ne le demande pas lui-même. Mais les chefs du parti
conservateur, débarqués à Vera-Cruz, disent qu'il suffira de consulter les
classes élevées de la société, sans s'occuper des autres, et cela agite les
esprits et inspire la crainte que l'on ne fasse violence à la volonté
nationale. La troupe anglaise, qui devait venir à Orizaba et
qui avait déjà préparé ses moyens de transport, s'est rembarquée dès qu'elle
a su qu'il arrivait un plus grand nombre de forces françaises que celui
stipulé dans la convention. Votre Majesté appréciera l'importance de cette
retraite. Je demande mille pardons à Votre Majesté Impériale
d'avoir osé soumettre à son attention une aussi longue lettre ; mais j'ai cru
que la véritable manière de répondre dignement aux bontés de Votre Majesté
pour moi était de dire la vérité et toute la vérité sur l'état politique de
ce pays tel que je le comprends, En le faisant, j'aurai non seulement rempli
un devoir, mais obéi aussi au grand, noble et respectueux attachement que je
ressens pour la personne de Votre Majesté Impériale. Comte DE REUS, Général PRIM. L'idée
d'une instauration monarchique comptait en effet fort peu de partisans actifs
au Mexique. La lettre du général Prim contenait l'expression sincère de sa
pensée, et sa pensée était d'accord avec les faits. Elle venait confirmer ce
que le ministre plénipotentiaire du Mexique à Paris, M. de la Fuente, avait
écrit à notre ministre des Affaires étrangères, M. Thouvenel, en lui
demandant ses passeports : « Le
Mexique n'est pas aussi faible que l'Espagne sous Napoléon Ier. Le Mexique
pourra être conquis, mais non soumis ; et il ne sera pas conquis sans avoir
donné des preuves du courage et des vertus qu'on lui nie. Après avoir secoué
la domination monarchique de l'Espagne, domination séculaire et profondément
enracinée, le Mexique, qui ne voulut même pas son libérateur pour roi, le
Mexique, qui vient de sortir victorieux d'une révolution contre les restes
d'une oligarchie qui pesait sur sa démocratie, n'acceptera jamais, à aucun
prix, une monarchie étrangère. Cette monarchie, très difficile à créer, sera
encore bien plus difficile à maintenir. Semblable entreprise, ruineuse et
terrible pour nous, le sera encore davanta.ge pour ses promoteurs. Le Mexique
est faible, sans doute, en comparaison des puissances qui envahissent son
sol, mais il possède la conscience de ses droits outragés, le patriotisme qui
multipliera ses efforts et la haute conviction qu'en soutenant avec honneur
cette lutte périlleuse, it lui sera donné de préserver le beau continent de
Christophe Colornb du cataclysme dont on le menace. » Les
avertissements, on le voit, ne manquèrent pas, Ils ne furent pas écoutés.
L'Empereur avait donné sa confiance à M. Dubois de Saligny, et celui-ci
démentait tout ce qui paraissait contraire à l'intervention et à ses chances
de succès. Les affirmations de M. de la Fuente, par la situation même de leur
auteur, étaient naturellement suspectes. Celles du général Prim le devinrent
également par le bruit habilement répandu que le général, marié à une riche
Mexicaine, neveu par cette alliance du ministre des Finances de Juarez, avait
pour lui-même les visées les plus ambitieuses et ne rêvait rien moins que de
relever à son profit le trône du Mexique. Le
gouvernement français, sans hésitation, persévéra dans la voie où on l'avait
engagé. Sur tous les points, il donna raison à son agent et désapprouva la
conduite plus modérée et plus prudente de l'amiral Jurien de la Gravière. Les
instructions qu'on lui envoya à ce sujet, étaient d'une netteté et d'une
précision, auxquelles on ne pouvait se méprendre. Elles achevèrent de tout
brouiller. L'ultimatum, rédigé par notre ministre, avait soulevé des
difficultés grandes entre les trois alliés ; les Anglais avaient refusé d'y
laisser donner suite, et les Espagnols s'étaient rangés du côté des Anglais.
C'en était fait de la triple alliance. Il était désormais impossible, au
milieu de telles divergences, de continuer une action commune... La
rupture officielle eut lieu le 9 avril, dans une conférence solennelle à
laquelle assistèrent les commissaires des trois gouvernements. Le
prétexte invoqué pour amener la rupture désire fut la présence du général
Almonte, dont le comte de Reus et sir Ch. Wyke demandaient le rembarquement
immédiat, la considérant comme un danger pour l'intervention, dont elle
faussait le caractère. L'amiral Jurien de la Gravière, docile aux ordres
reçus, opposa un refus formel à cette demande. « Il
stigmatisa le régime de terreur adopté par le gouvernement mexicain, et sir
Ch. Wyke ayant émis l'opinion qu'il serait difficile de trouver des partisans
de la monarchie, il répondit que, pour le moment, il n'était pas question de
monarchie ; du reste, le sentiment de la majorité de la nation n'avait pu se
faire connaître sous l'oppression du gouvernement actuel, et cette majorité
sympathique à l'intervention des alliés, formée de gens éloignés des partis
extrêmes et qui n'avaient pas les armes à la main, existait partout, dans les
villes, dans les villages et dans les campagnes. Le gouvernement de
l'Empereur avait, à cet égard, des informations certaines ; son collègue et
lui étaient donc résolus à marcher sur Mexico, où, ajouta M, de Salim, les
résidents français appelaient l'armée de tous leurs vœux. Le commodore Dunlop
prétendit, au contraire, que ceux-ci verraient avec grand déplaisir l'arrivée
de l'armée française dans la capitale. « Les
commissaires anglais et espagnols blâmèrent vivement la résolution des
commissaires français de faire rétrograder les troupes jusqu'à Paso-Ancho ;
puis ils déclarèrent « que leurs collègues, persistant à se refuser au
rembarquement des exilés mexicains et à ne point vouloir prendre part aux
conférences qui devaient avoir lieu le 15 avril, ils se retireraient avec
leurs troupes du territoire mexicain. » « ... Les commissaires, alliés noblifièrent au gouvernement mexicain et au général Zaragoza les résolutions prises dans la conférence, et les informèrent que l'armée française, se concentrant à Paso-Ancho, commencerait ses opérations aussitôt que les Espagnols, dans leur mouvement de retraite, auraient dépassé ses lignes, c'est-à-dire vers le 20 avril[2]. » |