RÊVE D'EMPIRE

PREMIÈRE PARTIE. — L'ACTION DIPLOMATIQUE ET LES FAITS DE GUERRE

 

CHAPITRE DEUXIÈME.

 

 

Aux Tuileries. La solution des questions insolubles. — — L'Empereur. — L'Impératrice. — M. de Morny. — Le Mexique. — Révolutions et pronunciamientos. — Santa-Anna. — Alvarez. — Comonfort. — Juarez. — Miramon. — Les étrangers au Mexique. — M. de Gabriac. — M. Dubois de Saligny. — Griefs de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne et des États-Unis. — Sir Charles Wyke. — Incident du 14 août 1861. — Prétexte pour l'intervention. — Les États-Unis invités à s'y associer. — Propositions du cabinet de Washington. — Convention du 31 octobre 1861. — Lettre de M. Seward.

 

Un certain soir, en 1868 ou 1869., dans une réunion intime aux Tuileries, l'Empereur, l'Impératrice et quelques personnes de leur entourage immédiat jouaient aux petits papiers. Et le hasard ayant amené entre les mains de Napoléon III cette question : « Quelle est votre occupation favorite ? » on rapporte qu'il écrivit au-dessous : « Chercher la solution de problèmes insolubles. »

Vraie ou fausse, l'anecdote est, en tous cas, fort vraisemblable. La vie entière de Napoléon III peut presque se résumer dans ces quelques mots. N'est-ce pas lui qui, dès sa jeunesse, s'affilia aux sociétés secrètes de l'Italie, tout prince qu'il fût ? N'est-ce pas lui, le représentant de l'idée napoléonienne, c'est-à-dire du principe d'autorité, qui par deux fois essaya de renverser le régime établi, dans des tentatives qu'il a, du reste, condamnées depuis, et dont il n'a voulu se souvenir que pour offrir, en 1830, un poste élevé au fonctionnaire du gouvernement d'alors, qui l'avait arrêté à Boulogne ?

— « Je ne vous demande que de me servir comme vous avez servi le roi Louis-Philippe, » lui dit-il...

N'est-ce pas lui qui, monté sur le trône, chercha à protéger les intérêts de la France en arrêtant l'essor de la Russie dans la mer Noire et dans la Méditerranée, sans vouloir cependant livrer cette mer à l'Angleterre ?

N'est-ce pas lui qui combattit l'Autriche pour permettre à l'Italie de faire son unité, et qui empêchait cette même unité en maintenant les États de l'Église ?

N'est-ce pas lui que nous verrons au Mexique entreprendre une expédition destinée barrer la route aux États-Unis, sans pour cela vouloir entrer en guerre avec cette redoutable puissance ?

N'est-ce pas lui, enfin, qui, dans les dernières années de son règne, essaiera d'unir au régime impérial le régime parlementaire, ouvrant lui-même une brèche dans la citadelle qu'il avait élevée, et d'où il avait, au moment de la crise de 1848, défendu la société contre ses pires ennemis ?

L'insuccès dans lequel se terminèrent la plupart de ses entreprises et les douloureux événements au milieu desquels sombra son trône, ont donné beau jeu à ses adversaires pour l'attaquer et au besoin le calomnier. C'est le sort commun réservé à ceux qui ne réussissent point, mais l'histoire ne se laisse pas prendre à ces déclamations partiales et passionnées, et le temps est venu d'en parler « sans haine ni sans crainte ».

D'autant que le caractère de l'Empereur est aujourd'hui plus connu, et que l'on peut juger l'homme tout entier et non point tel ou tel de ses actes.

Ce qui dominait chez Napoléon Hi, en dehors de sa haute intelligence et de sa grande bonté, c'était une façon de froideur à la fois sereine et grave, et qui se mêlait en lui à une opiniâtreté voisine parfois de l'entêtement. Ses contemporains, habitués à se payer de mots, n'ont voulu y voir qu'une sorte de fatalisme.

Ce jugement ne me parait point exact. Un fataliste n'eût point passé son temps à chercher la solution de problèmes même insolubles ; il l'eût attendue dans une quiétude orientale, d'autant qu'un trône, comme celui de France, est une situation commode pour attendre sans trop de déplaisir.

Au lieu de cette indifférence, Napoléon III a pensé, et il a agi. Est-ce l le rôle d'un fataliste ? Et ne serait-il pas plus juste de voir en lui un optimiste, c'est-à-dire un homme qui concevait des pensées hautes et généreuses, et qui avait trop de foi dans les destinées de l'humanité pour douter jamais du succès final ? Pour ma part, j'incline fort à le croire.

Sans approuver l'excessive flatterie d'Edmond About qui lui dédiait son livre Le Progrès, comme A l'auteur de cotes les progrès, je suis convaincu que jamais Napoléon III n'avait oublié cette phrase écrite dans sa jeunesse « Suivez les idées de votre temps, elles vous entrainent ; combattez-les, elles vous renversent ; précédez-les, elles vous soutiennent. » Sa préoccupation constante fut de précéder les idées de son siècle ; pourquoi, si son siècle en a eu de mauvaises, n'en rejeter que sur lui la faute ? A part quelques rares hommes d'un génie supérieur, il est plus vrai de dire que le siècle influe sur l'homme et non l'homme sur le siècle.

Mais la vraie cause des insuccès est ailleurs. Les grands et vastes desseins sont accessibles à un nombre d'esprits forcément très restreint ; et, comme il est impossible de mettre dans la confidence une nation tout entière, il faut, pour l'exécution et la réussite de ces desseins, ou posséder un pouvoir absolu ou inspirer une absolue confiance.

Le Comité de Salut public, par ses mesures impitoyables, a obtenu l'un ; Napoléon Iery par sa main de fer et l'ascendant de son génie, a conquis l'un et l'autre ; et, quand nos soldats entraient à Mayence, Milan, à Berlin ou à Vienne, ils ne trouvaient pas, affichées sur les murs de ces villes prises par eux, les protestations de leurs compatriotes. Nos ennemis du dehors n'avaient point alors d'amis chez nous.

La pensée qui a guidé Napoléon III dans l'affaire du Mexique était une pensée grande généreuse et politique, et les documents inédits, que nous publierons au fur et à mesure du récit des événements auxquels ils se rattachent, apporteront sur ce point des clartés qu'on ne pourrait méconnaître qu'à la condition de se fermer les yeux.

Frappé des immenses développements qu'avaient pris les États-Unis, depuis qu'avec l'aide des Français, ils avaient secoué le joug de l'Angleterre et conquis leur indépendance, l'Empereur prévoyait dans les destinées futures d'une nation qui n'avait point cent ans d'existence et qui déjà possédait la suprématie dans son continent., une menace et un péril pour l'ancien monde. Que deviendrait l'Europe, — et l'on peut dire aujourd'hui que deviendra l'Europe ? — si cette population de marchands, riche parce qu'elle travaille, forte parce qu'elle est riche, se sers de ses navires de guerre et de ses navires de commerce pour dominer le vieux continent et lui imposer les produits de son agriculture et de son industrie ?

Cette question redoutable préoccupait, l'Empereur.

A ce moment venait d'éclater une crise formidable dans celte nation sans cesse grandissante. Le Sud se battait, contre le Nord ors se serait cru en Europe. Ne fallait-il pas profiter d'une telle occasion pour tendre la main au parti le plus faible, le soutenir dans la lutte et amener une scission définitive ? L'instant était. bien choisi, et le Mexique servait tout à la fois de prétexte pour intervenir et de pivot pour la combinaison à tenter. Si l'on pouvait former dans cette ancienne colonie espagnole un grand empire latin, n'arriverait-on pas ainsi à, arrêter la marche envahissante des États-Unis ? Toutes les chances semblaient favorables.

Mais pour réussir il fallait faire immédiatement les sacrifices nécessaires. L'Empereur le voudrait-il ? Le pourrait-il ? Car le métier de conquérant est un métier difficile, et attaquer des villes fortifiées sans grosse artillerie, livrer cent combats sans troupes de rechange et de renfort, occuper un pays immense, avec quelques bataillons, voilà qui est incontestablement, de tous les problèmes insolubles, le plus insoluble qui soit au monde...

A côté de l'Empereur, dominé par son idée et séduit par sa grandeur indiscutable, l'Impératrice, obéissant à d'autres mobiles, poussait également de toutes ses forces à l'expédition.

Elle recevait souvent aux Tuileries les Mexicains exilés qui lui peignaient, dans la douce langue de son enfance, leurs tristesses et tes malheurs de leur patrie. Membres du parti clérical, ils identifiaient leur cause avec celle de la religion et du clergé, et ils contaient longuement à l'Impératrice les persécutions dont les catholiques étaient l'objet là-bas.

Il n'en avait pas fallu davantage pour que sa piété et sa compassion se laissassent séduire par ces lamentations de proscrits ; aussi, quand, encouragés par cet accueil bienveillant, ceux-ci avaient fait entrevoir la possibilité d'un changement, grâce à l'appui de la France, ils avaient trouvé en elle une alliée convaincue et gagna. I1 serait glorieux, pensait-elle, pole la France, pour la nation qu'elle s'obstinait à regarder comme la fille aînée de l'Église, de rétablir l'ordre au Mexique et d'y remettre toute chose en sa place.

Elle insistait auprès de l'Empereur pour qu'il se lançât au plus vite dans cette noble entreprise. De quoi s'agissait-il après tout ? De renverser une faction qui opprimait le pays. Aux dires des exilés, il suffirait d'une promenade militaire. Comment refuser cette facile satisfaction aux sollicitations de ces malheureux ?

Et les conseillers, d'ordinaire prudents, sceptiques et mieux avisés, qui ne manquaient pas aux Tuileries, ne s'opposaient point cette fois à ces réves de l'Empereur, à ces désirs de l'Impératrice. M. de Morny approuvait l'intervention. Que dis-je ? M. de Morny poussait à l'intervention.

Il n'y a plus à douter que M. de Morny n'ait en un intérêt personnel dans l'affaire. On connaît l'histoire des bons Jecker, — on ne connaît même généralement que cela ; — ce banquier suisse qui réclamait au gouvernement mexicain une somme des plus considérables avait su intéresser à sa réclamation l'homme d'État qui avait alors une si grande influence sur la politique du second Empire.

Mais là encore il faut ramener les choses à leurs proportions exactes et se bien garder, sous prétexte de n'être point dupe, de ne voir qu'un petit côté de la vérité grossi outre mesure. La vérité n'est la vérité qu'autant qu'on la voit tout entière ; or, supposer qu'une spéculation fût la cause unique et première de l'intervention, c'est aller contre les données les moins douteuses. M. de Morny lui-rame n'aurait jamais eu la pensée de nu une lointaine et incertaine expédition militaire pour quelques millions à recueillir hypothétiquement. Non, mais ce qu'il faut reconnaître, c'est que, l'expédition étant résolue pour les motifs que j'ai exposés en détail, il eut le tort d'y greffer cette spéculation accessoire.

Il en est souvent ainsi d'ailleurs, et ce n'est ni la première ni la dernière fois que de petits intérêts et de petits calculs se joignent aux grandes choses. Cette question d'argent vint se placer à côté, et profita moins de l'expédition qu'elle ne lui nuisit. Elle ne contribua pas peu à. en amener l'échec, car elle la rendit impopulaire et accrut les difficultés auxquelles elle se heurta ; mais il n'est pas téméraire de dire que sans elle les choses au fond n'eussent point été changées. La politique qui conduisait à l'intervention était pratiquée depuis longtemps déjà par M. de Gabriac, notre ministre plénipotentiaire, et M. Dubois de Saligny, nommé à sa place par l'influence de M. de Morny, n'avait qu'à suivre son prédécesseur dans la voie tracée.

Mais, avant de continuer le récit des événements, il importe de faire connaître ce qu'était le pays sur lequel, en Europe, on faisait tant de projets, et il sera bon de tracer un court historique des vicissitudes de son histoire intérieure, pour montrer quelle erreur fondamentale fit, dès le début, dévier notre politique, et compromit irrémédiablement les chances d'une expédition qui, même aux yeux de gens prudents, s'annonçait tout autrement.

Le Mexique est un magnifique territoire de 127.925 kilomètres carrés, s'étendant entre les deux Amériques, de l'océan Atlantique à l'océan Pacifique, et renfermant alors, d'après le recensement de 1858, plus de huit millions d'habitants.

Cette population était loin d'être homogène : la plus grande partie, environ quatre millions et demi, était composée d'indiens ; les blancs, descendant des Européens, figuraient pour un million, le reste comprenait des métis ou mulâtres et quelques milliers de nègres. Les étrangers étaient, en 1858, au nombre de 9.934, dont 5.141 Espagnols, 9.048 Français, 615 Allemands et 444 Américains du Nord.

Le Mexique, conquis par Fernand Codez, resta longtemps sous la domination de l'Espagne, mais à la fin du XVIIIe siècle, encouragé par l'exemple des États-Unis, il commença à secouer le joug qui pesait sur lui depuis plusieurs siècles et l'ère des révoltes, des pronunciamientos et des agitations de toutes sortes s'ouvrit pour lui.

L'Espagne, déchue de sa grandeur passée, dut se résigner à reconnaître l'indépendance de sa colonie révoltée, mais le peuple mexicain n'en fut pas plus heureux pour cela : il souffrit sous des maîtres indigènes, au lieu de souffrir sous des maîtres étrangers.

Le Mexique, en effet, venu à la liberté soudainement et saris transition, après de longs siècles d'oppression, n'avait point Ia maturité ni la sagesse nécessaires pour se donner une constitution et y rester attaché[1]. Aussi les enfants du pays, se lançant dans l'application de théories nouvelles, ont-ils dépensé les quarante premières années de leur indépendance en tâtonnements stériles, en luttes ardentes et en dissensions intestines.

Dans cette société nouvelle, les deux principes qui divisent toute communauté politique, le principe rétrograde et le principe du progrès, sont entrés tout d'abord en conflit.

D'un côté se trouvait le clergé mexicain, riche à millions ; il possédait le tiers de la fortune du pays. Il songea à, se servir de cette puissance irrésistible, et, toutes Ies fois qu'il le pût, il acheta les chefs de l'armée, ceux qui détenaient la force, et s'empara du pouvoir. De là l'origine et la fréquence des pronunciamientos.

En 1856, la majeure partie de la nation essaya de secouer le joug de la domination cléricale, et chercha à. imiter la France dans sa révolution de 1789. Le parti libéral mexicain pouvait en effet s'appeler le parti français ; il puisait son instruction dans nos livres, ses institutions dans nos codes, et ses mœurs dans nos mœurs. Le parti clérical, au contraire, ne pardonnait point à la France d'avoir proclamé des principes qui font peu à peu le tour du monde, et le troublent dans la tranquille possession de ses biens immenses.

Une constitution fut enfin promulguée le ter février 1857. Les Mexicains, persuadés que la substitution de la force au droit par l'usage des pronunciamientos, était la seule cause de leurs guerres civiles, résolurent d'extirper ce vice de leurs mœurs politiques, en enlevant au clergé les richesses dont il faisait un si mauvais usage. De là, vinrent la désamortisation, puis la nationalisation des biens ecclésias tiques et la réforme de l'armée.

Le clergé ne se soumit point et résista par les moyens en son pouvoir, les pétitions, les protestations et les rébellions militaires. Le général Comonfort, président élu par le suffrage universel, ne se montra pas à. la hauteur des circonstances et abandonna la Constitution, dans laquelle il puisait tout son droit. Sorte de centre gauche naïf, il crut sincèrement servir son pays et préparer la réconciliation des partis extrêmes en adoptant le plan de Tacubaya qui ajournait l'application de cette Constitution.

Il reconnut son erreur, mais trop tard ; il donna sa démission. Le parti clérical avait profité de sa faiblesse, et le général Zuloaga, payé par lui, s'était emparé de Mexico...

La démission de Comonfort, d'après les prescriptions de cette Constitution de 1857, investissait de la présidence intérimaire don Benito Juarez, le président de la Cour suprême, élu également par le suffrage universel.

Juarez s'échappa de Mexico, et, fort de son principe, établit son gouvernement à. Queretaro. Une armée se leva pour la défense de la Constitution. Soldats malheureux d'une cause juste, ses partisans subirent de terribles défaites à Salamanca, à Almalulco, à la Estancia. De Queretaro, Juarez dut s'enfuir à Guanajuato ; de Guanajuato à Guadalajara ; de Guadalajara à Colima, d'où il fut obligé de s'embarquer au Manzanillo ; il traversa l'isthme de Panama, passa par la Havane, et vint se réfugier à Vera-Cruz.

Malgré ces revers, la cause de la légalité ne perdit aucun de ses fidèles, et le peuple, dès qu'il put manifester sa volonté, confirma le pouvoir à Juarez qui devint ainsi président définitif...

Pendant ce temps, que se passe-t-il dans la capitale avec le régime des pronunciamientos ? C'est d'abord Zuloaga qui réunit quelques habitants sous le nom de Notables, et les charge de nommer un président. L'élu est naturellement Zuloaga.

Cet événement s'accomplit en 1858. L'année suivante, deux de ses généraux font un pronunciamiento et rejettent son pouvoir. Puis un troisième survient, Miramon, un cadet de vingt-cinq à vingt-six ans, qui, sous prétexte de rétablir Zuloaga, exige de lui l'apparence d'une retraite volontaire. Nouvelle assemblée de notables naturellement encore, l'élu est cette fois Miramon. Retour offensif de Zuloaga : Miramon le combat ouvertement alors. Battu, celui-ci donne sa démission ; mais bientôt il se ravise. Troisième assemblée de notables, qui lui rend son titre de président. Son succès est éphémère. Mis en déroute à Calpulalpan, il s'enfuit et s'empresse de gagner l'Europe où, dit-on, il vint jouir en paix du fruit de ses économies...

La diplomatie française ne restait pas inactive au milieu de ces événements, et il faut le regretter. Le ministre de France, M. de Gabriac, y avait pris une grande part ; c'est lui qui avait été le principal instigateur de la chute de Comonfort : « Sur lui, comme le dit en termes formels le mémoire où nous avons puisé cet exposé, retombe la responsabilité des trois années de révolutions, du commencement de 1858 à la fin de 1860, celle des excès commis par la réaction et celle des représailles dont peuvent avoir usé les partisans de la Constitution après leur triomphe. »

Quand M. de Gabriac fut rappelé en France, sur les plaintes réitérées de nos nationaux, on lui donna pour successeur M. Dubois de Saligny. Ce choix était malheureux. Il ne faut point entendre par là que ce ministre, nommé à l'instigation de M. de Morny et chargé particulièrement de soutenir les intérêts de son protecteur, et par suite du protégé de son protecteur, le banquier Jecker, ait obéi à des mobiles d'intérêt personnel. On l'en a accusé, Mais sans preuves, et M. Dubois de Saligny ne s'est point enrichi an Mexique. Je veux dire seulement que M. Dubois de Saligny était un homme d'un caractère entier, violent et passionné, qui arrivait au Mexique avec des idées préconçues et qui devait continuer, en l'accentuant, la politique néfaste de M. de Gabriac.

Son devoir eût été d'étudier le pays, de se renseigner sur place, auprès des résidents français, sur leurs aspirations et leurs désirs, puis, muni de ces renseignements, d'éclairer son gouvernement. S'il s'était livré tout d'abord à cette besogne, il eût été bien vite en situation d'avertir l'Empereur qu'on l'avait trompé sur le véritable état des esprits au Mexique, aussi bien que sur les dispositions des partis ; il eût montré les tendances hostiles aux Français du parti clérical et l'accueil favorable que nous réservait le parti libéral. Il eût prémuni son gouvernement contre les dires des proscrits, et surtout contre leurs illusions. Il eût, en un mot, empêché la France de sembler prendre fait et cause pour le système des pronunciamientos contre le régime de la légalité.

Il ne le fit point parce qu'il ne comprit point ainsi sa mission. Il était parti de France avec la conviction que l'Empereur, l'Impératrice, M. de Morny et le gouvernement tout entier ne cherchaient qu'un prétexte à une occupation militaire du pays, et il a tendu ses efforts vers ce but unique. La preuve de cette disposition d'esprit chez lui se trouve dans ces paroles qu'il adressa, quelques Ipoh plus tard, à M. Ernest Louet, payeur en chef du corps expéditionnaire :

— « Mon seul mérite est d'avoir deviné l'intention de l'Empereur d'intervenir au Mexique, et d'avoir rendu l'intervention nécessaire. »

Fort de cette conviction, notre ministre était à l'affût d'un prétexte quelconque, auquel on pût donner l'apparence d'une injure, et-accrocher un motif valable de rupture violente...

Il était arrivé à Mexico, au moment où le président Juarez y rentrait en triomphateur (10 janvier 1861). Cette prise de possession de la capitale n'enlevait rien des difficultés auxquelles le gouvernement mexicain allait être exposé, et l'occasion attendue par notre ministre ne devait pas manquer de lui être offerte, au milieu du désarroi qui suivait ces années de crises et de luttes intérieures.

Le président Juarez, animé de bonnes intentions, avait signalé son retour à Mexico par des réformes, dont quelques-unes dignes d'approbation et empruntées à notre législation : il avait enlevé au mariage son caractère purement religieux en en faisant aussi un contrat civil ; il avait confié à un magistrat spécial la rédaction des actes de naissance, de mariage et de décès, précédemment livrée au seul clergé ; il avait proclamé la tolérance de tous les cultes, supprimé les ordres religieux, et confirmé, en la rendant définitive, la nationalisation des biens ecclésiastiques.

Mais les difficultés les plus grandes qui s'opposaient à l'établissement d'un ordre régulier ne pouvaient point se résoudre par des décrets &étaient celles qui provenaient de la pénurie absolue du Trésor public. Trois années de guerre civile, l'anarchie, les déprédations, le brigandage avaient ruiné l'État. Juarez essaya de conjurer le danger, en signant au mois de mars 1861, avec M. Dubois de Saligny une convention nouvelle pour le règlement des indemnités pécuniaires réclamées par les résidents français. Ce fut en vain, et, le 17 juillet, il dut faire voter par le Congrès la suspension pendant deux années de tous les paiements stipulés par les conventions passées avec les puissances étrangères.

C'était là une mesure grave, une véritable banqueroute, un solennel manquement à la 'parole donnée, une violation évidente du droit des gens. Dès le lendemain, M. Dubois de Saligny, au nom de la France, et sir Charles Wyke, au nom de l'Angleterre, rompaient toutes relations avec le pouvoir mexicain, et en avisaient leurs gouvernements.

Quelque gravité que présentât ce vote du Congrès, il était difficile, pour une simple question d'intérêts, d'aller plus loin que la rupture des relations diplomatiques. Il ne pouvait venir à, la pensée de personne qu'une nation européenne intervint par les armes pour forcer un gouvernement étranger à rembourser l'argent emprunté à quelques-uns de ses nationaux. M. Dubois de Saligny le comprit et dut se résigner à attendre.

Il n'attendit pas longtemps. Un vulgaire incident lui apporta, quelques jours après, le prétexte tant désiré.

Le 14 août, la nouvelle parvint à Mexico d'une victoire remportée sur les troupes factieuses de Marquez, par l'armée du gouvernement sous les ordres de Gonzalès Ortega. Une démonstration populaire éclata aussitôt, et, au milieu de l'effervescence, des tris et du tumulte qui l'accompagnèrent, M. Dubois de Saligny prétendit que vers huit heures du soir un coup de feu avait été tiré sur lui d'une terrasse voisine, et qu'à dix heures un groupe de deux cents personnes environ, portant des torches et précédé d'un corps de musique, s'était arrêté sous ses rentres et avait crié : A bas les Français !... A bas le Ministre de France !

A l'appui de ses dires, il représentait une balle ramassée sur sa terrasse. Mais cette balle avait un aplatissement irrégulier qui en avait tellement changé la forme qu'il y avait tout lieu de croire qu'elle avait frappé d'abord le mur du Théâtre-National, contigu à la Légation, et que c'est de là qu'elle était tombée sur la terrasse, sans avoir été dirigée contre notre représentant. Celui-ci déclarait lui-mèche n'avoir pas entendu le bruit de la détonation ; il objectait, il est vrai, pie ce coup avait été tiré pendant le bruit, causé par la sonnerie des cloches et le crépitement des fusées.

Le gouvernement mexicain comprit la portée de l'incident, soulevé et chargea le juge au criminel Mariano Arrieta de l'enquête. La sentence rendue dans les formes les plus régulières et après un examen minutieux, loin de confirmer les dires de notre ministre, les réduisit à néant. File fut publiée avec les dépositions de seize témoins à. l'appui.

Mais le cabinet de Paris, subissant l'influence de son agent, retint le prétexte comme suffisant pour combler la mesure des griefs accumulés contre le Mexique ; il se mit aussitôt en rapports avec les cabinets de Londres et de Madrid, afin de négocier une intervention collective. Les États-Unis furent invités à s'y associer.

Le ministre des Affaires étrangères, M. Seward, entrevit aussitôt les inconvénients qui pouvaient résulter pour les États-Unis d'une telle intervention. Il essaya de l'enrayer dès le début, et il travailla à une combinaison qui, peut-être avantageuse pour le Mexique, devait l'être certainement pour son propre pays. Elle consistait à faire payer par les États-Unis, pendant un certain temps, aux lieu et place de son voisin, les termes échus ou à échoir de ses diverses dettes contractes vis-à-vis des Anglais, des Français et des Espagnols, jusqu'à concurrence d'une somme de 45 millions de francs, en garantie de laquelle le gouvernement américain prendrait hypothèque sur le Domaine public, sur les mines de la Basse-Californie et des États-frontières du Nord, Sonora, Chihuahua et Tamaulipas (14 octobre 1861). C'était, sous l'apparence d'un secours bienveillant, le moyen d'acheter au rabais quelques beaux territoires politique de comptoir dont le triomphe aurait pour but de donner le monde, non au plus fort, mais au plus riche...

Des négociations furent entamées sur ces bases à Mexico par M. Corwin, niais elles ne purent aboutir. Le Sénat américain lui-même les repoussa, et, pendant ce temps, les trois puissances, poursuivant leurs projets d'intervention, avaient signé à Londres la convention du 31 octobre, dont nous avons déjà parlé, et par laquelle elles s'engageaient à, envoyer sur les côtes du Mexique des forces de terre et de mer combinées... « dont l'ensemble devra être suffisant pour pouvoir saisir et occuper les différentes forteresses et positions militaires du littoral mexicain... »

Les commandants des forces alliées seront, en outre, autorisés à accomplir les autres opérations qui seraient jugées, sur les lieux, les plus propres à réaliser le but spécifié dans le préambule de la présente convention, et notamment à assurer la sécurité des résidents étrangers.

L'article 4 provoquait l'accession des États-Unis

« Les hautes parties contractantes, désirant, en outre, quo les mesures qu'elles ont l'intention d'adopter n'aient pas un caractère exclusif, et sachant que le gouvernement des États-Unis a, de son côté, des réclamations à faire valoir, comme elles, coutre la République mexicaine, conviennent qu'aussitôt après la signature de la présente convention il en sera communiqué une copie au gouvernement des États-Unis ; que ce gouvernement sera invité à y accéder... »

Cette communication n'eut point le succès qu'en espéraient les « hautes parties contractantes ». Elle n'obtint de M. Seward qu'une réponse où perçait le premier indice d'une hostilité tacite, mais profonde :

« Les États-Unis ont un haut intérêt à ce que les souverains qui se sont engagés dans cette convention ne cherchent à obtenir aucun agrandissement de territoire... et ne veulent exercer aucune influence au détriment du droit qu'a le peuple mexicain de choisir et d'établir librement la forme de son gouvernement...

« Le président a décidé, après mûres réflexions, que les États-Unis ne doivent pas avoir recours à des mesures coercitives pour la satisfaction de leurs griefs, dans un moment où le gouvernement mexicain est profondément ébranlé, par suite de dissensions intérieures. »

Malgré ce refus, qui était en ne me temps une critique très nette de leurs agissements et une menace suspendue sur leur intervention, les trois puissances alliées n'en continuèrent, pas moins leurs préparatifs et rien ne fut changé à leurs accords.

 

 

 



[1] Pour toute cette partie, consulter le Mémoire de M. J.-E. Schlvesino, qu'à cause de son étendue nous avons été obligé d'insérer à la fin du volume. Nous n'en donnons ici qu'un bref aperçu, mais nous conseillons vivement de le lire en entier c'est un document d'une haute importance et qui a le mérite de faire admirablement connaître et comprendre la question mexicaine.