LA MORT DE LA REINE

LES SUITES DE L'AFFAIRE DU COLLIER — D'APRÈS DE NOUVEAUX DOCUMENTS RECUEILLIS EN PARTIE PAR A. BÉGIS

 

XII. — LA FIN DE JEANNE DE VALOIS.

 

 

Le 10 juin 1791, un agent de Dubu de Longchamp, nommé Bertrand, partit de Calais pour aller s'installer auprès de Mme de La Motte, monter la garde auprès d'elle et veiller à ce que les agents des factions, des Marat, Robespierre et Lameth, et ceux du duc d'Orléans, ne puissent l'approcher. Il arriva le 13. Un drame affreux venait de se passer. Poursuivie à la requête d'un créancier, un tapissier nommé Maquenzen, Mme de La Motte avait vu entrer brusquement chez elle des agents de la police anglaise. Dans sa pauvre tète épouvantée, s'était alors dressé tout à coup le spectacle des crimes et des châtiments passés : le supplice horrible devant les marches du Palais de justice, les lettres infamantes brûlées sur la chair qui fume, les cachots de la Salpêtrière — et, d'un geste d'effroi, scène digne du drame antique, comme poussée par la force du Destin, elle avait ouvert les fenêtres et s'était précipitée du haut du deuxième étage sur le pavé de la rue. Sans connaissance, les jambes broyées, elle avait été recueillie par un parfumeur, nommé Warren, demeurant en face de la rue de Lambeth, près du pont de Westminster.

Lorsque j'entrai dans sa chambre, écrit Bertrand à Dubu de Longchamp, le 13 juin 1791, elle commença à m'attendrir. Elle me découvrit son lit pour que je puisse voir ses maux. Il n'existe rien dans la nature de plus affreux. La cuisse est cassée vers le milieu, la jambe est cassée vers le genou et l'une et l'autre sont éclissées. Il se forme des dépôts de matières purulentes et le chirurgien a été obligé de faire des incisions pour permettre la suppuration qui est d'une odeur infecte. Toute la couleur du corps est citron foncé, depuis le pouce du pied jusque dans les cheveux. Mme de La Motte est dans le dernier dénuement, sans aucune ressource. Depuis dix-huit mois elle a reçu 170 guinées d'avance sur la vente de ses nouveaux Mémoires, somme qui a servi à la faire vivre. Elle se trouve présentement abandonnée à la charité de M. Warren, lequel commence à se lasser.

Son état va en empirant. Une tache blanchâtre, écrit Bertrand le 11 juin, est apparue au milieu de la cuisse. Ayant fait une pression, il se fit une très considérable enflure qui inonda d'un pus d'une odeur cadavéreuse toute la cuisse de la malade et le pus était en si grande abondance que l'on en a retiré cinq pleines soucoupes de tasse à thé. Lorsque je suis entré chez elle, on ne pouvait encore en supporter l'odeur, malgré que l'ont eût brûlé du papier gris et que tout fût ouvert.

Le parfumeur Warren est brave homme, mais brutal. Il estime que la malade lui coûte beaucoup d'argent, et, de plus en plus, craint de ne pas être remboursé. Après tout, écrit-il à Dubu de Longchamp, je n'ai pas les moyens de continuer à pourvoir à sa subsistance. Avant les devoirs de l'amitié passent chez moi ceux du mari et du père de famille. Il demande rudement à Jeanne, sur son lit de douleur, ce que devient son mari et où se trouvent donc ces amis dont elle parle sans cesse, mais dont nul ne parait. Ce Bertrand, lui dit-il, qui ne quitte pas le chevet de votre lit, est un de vos anciens amants. Il lui reproche le linge qu'elle salit. Il refuse de payer la garde qui la sert.

A Paris, les événements se précipitent. L'agitation des esprits et de la rue sont extrêmes. Bertrand, envoyé par Dubu de Longchamp, demeure sans nouvelles de lui. La malade, écrit-il, désirerait bien avoir quelques secours, étant absolument dénuée de tout. Je lui persuade le plus que je peux que ses affaires sont dans le meilleur état du monde ; mais elle est aussi étonnée que moi de n'avoir aucune nouvelle.

Bertrand a pour mission, non seulement de veiller sur Mme de La Motte, mais d'empêcher l'apparition de son livre, Vie de Jeanne de Saint-Rémy de Valois, comtesse de La Motte. Six mille exemplaires sont tirés, dont quatre mille pour les libraires de Paris, mille pour ceux de Londres et de Hollande, et l'on a tiré mille exemplaires d'une traduction anglaise. Bertrand négocie. La mise en vente, bien qu'annoncée par les journaux de Londres, est retardée. Mme de La Motte, qui doit en signer chaque exemplaire, pressée par Bertrand qui lui annonce des envois d'argent, diffère de jour en jour. Mais l'argent n'arrive pas.

Cependant Warren désespère la malade. Il lui fait des scènes. Elle pleure. L'on distingue aisément, observe Bertrand, que ce n'est que la peur de perdre ce qu'elle lui doit, qui le tient.

J'ai eu hier, avec la malade, écrit le correspondant de Dubu de Longchamp le 29 juillet 1791, une scène à laquelle mon cœur n'était pas préparé. Je vais vous en adoucir les couleurs déplorables. Elle m'a dit qu'elle était bien convaincue que je n'étais venu à Londres que pour la faire périr de la manière la plus outrageante, que c'était pour lui ôter son pain amer que l'on avait imaginé de retarder la vente de son ouvrage, qui était la seule ressource pour l'alimenter ; qu'elle m'aurait volontiers pardonné si je lui eusse enfoncé un poignard dans le cœur, qu'il ne lui restait, après s'être vengée de moi et de vous, qu'à finir sa malheureuse existence de la manière la plus prompte. Je crois que si ses forces le lui eussent permis, elle eût accompli un dessein aussi cruel. — Jugez vous-même, Monsieur Bertrand, m'a-t-elle dit, la foi que je dois apporter à tous vos mensonges. Je vais signer demain les exemplaires de mon livre et ne trouvez pas mauvais, qu'au vis-à-vis de vous, je fasse prendre toutes les mesures nécessaires pour m'assurer un dédommagement sur la perfidie et l'état déplorable dans lequel m'a jeté le retard que vous avez apporté à la vente de mon ouvrage.

J'ai laissé s'épancher son cœur, ajoute Bertrand. Je passe sous silence les cris qu'elle a faits, ses larmes. La fièvre s'est emparée d'elle à l'instant, avec un tremblement affreux. Enfin, Monsieur, ce n'est qu'une esquisse légère du tableau de cette scène épouvantable.

De ce moment l'état de Jeanne de Valois empira rapidement. Le 5 août, Bertrand écrit : La malade est à bout.

Jeanne de Saint-Rémy de Valois, comtesse de La Motte, mourut, le mardi 23 août 1794, à onze heures du soir, au milieu de souffrances atroces. La veille, elle avait été prise de vomissements et de convulsions qui ne la quittèrent pas jusqu'au dernier soupir. Elle fut enterrée le 26 août en la paroisse Sainte-Marie de Lambeth[1].

Warren écrivit aussitôt au comte de La Motte pour lui annoncer le douloureux événement. Quelques amis ont accompagné le cercueil. Je l'ai fait enterrer dans l'église de Lambeth et ai réservé le droit à ses amis — s'il s'en trouve un disposé à en user — d'élever un monument aux restes de la femme, de la sœur et de l'amie la plus affectionnée qui ait jamais paru.

Le comte de La Motte ne répondit pas. Warren écrivit une nouvelle lettre pour exposer les dépenses qu'il avait faites. Le comte de La Motte répondit encore moins. Warren lui représenta qu'il ne se conduisait pas en gentleman. La Motte continua de ne pas répondre.

Quant au malheureux Bertrand, il avait quitté Londres avant la mort de la comtesse. A Dubu de Longchamp, qui l'avait chargé de la mission dont il s'était acquitté à Londres, il avait écrit : Je pars ce soir, 19 août. J'ai l'honneur de vous supplier de m'envoyer de l'argent poste restante à Calais. Vous prolongerez ma malheureuse existence. Ah ! Dieu, il faudra donc, si vous ne m'envoyez de quoi revenir, que je demande mon pain le long de la route. Mon âme est dans une cruelle agitation, mon épouse ne pouvant rien faire pour moi. Je m'en vais à la garde de Dieu.

 

 

 



[1] Registre des enterrements de la paroisse Sainte-Marie de Lambeth à Londres, p. 2009. Le registre porte : Jean Saint-Rymer de Valois, countesse de La Motte. — Mme de La Motte est morte mardi après avoir souffert martyre. On l'enterre aujourd'hui. Lettre du 26 août 1791, signée W. Harris, à Dubu de Longchamp, Archives nationales, F, 7/4445. — Le Courrier de l'Europe, publié à Londres, annonça sa mort le même jour, vendredi 28 août, ainsi que les London-Chronicle.