Les Égyptes (de 5000 à 715 av. J.-C.)

 

CHAPITRE XIX

 

 

DE 1574 A 1462 Av. J.-C. - Fin de la dix-huitième dynastie. - Les colosses de Memnon. - La reine Taïa. - Les mammisi. - Amenhotep IV impose le culte solaire. – Tell-el-Amarna, ville capitale. - Luttes religieuses. - Ammon générateur. - Déesses. - Triades. - Haremheb rétablit le culte égyptien. - Les livres des morts. - Guerre des dieux. - Corps et âmes. - Immortalité.

 

A la mort de Thoutmès III (1574), l’Assyrie seule ose se révolter, refuse le tribut à l’Égypte, se déclare indépendante. Le successeur de Thoutmès, Amenhotep II, bondit comme un lion furieux. Son armée, précédée d’un corps d’éclaireurs tout composé de cavaliers syriens, passe l’Euphrate, rencontre et bat les Assyriens, hiverne sur le champ de victoire, en Mésopotamie, et dès le printemps vient camper devant Ninive. Épouvantés, les Ninivites, hommes et femmes, accourent sur les murs, appellent le pharaon, lui livrent la ville. Amenhotep, satisfait, descend le Tigre, prend Accad et retourne en Égypte, glorieux. Sur le Nil, la barque triomphale d’Amenhotep II porte à la proue les cadavres de sept chefs que le pharaon a tués de sa main ; à Thèbes, on exposa les têtes et les mains de six de ces cadavres ; les débris du septième furent envoyés en Éthiopie, à Napata, comme un exemple de ce qu’était la vie d’un vaincu pour le pharaon. Le châtiment infligé aux Assyriens tint en respect les nations tributaires de l’Égypte. Amenhotep II conserva l’empire de Thoutmès tel que ce pharaon l’avait organisé, c’est-à-dire formé de gouvernements libres, simplement obligés à un tribut annuel. La Nubie elle-même n’était pas incorporée.

Amenhotep II n’a presque rien d’égyptien. Il se fit représenter nu, divinisé, coiffé des deux grandes plumes d’Osiris. Son successeur, Thoutmès IV, dut batailler en Éthiopie et ramener au devoir quelques princes syriens. Il augmenta considérablement le temple d’Ammon, à Thèbes.

Amenhotep III, succédant à Thoutmès IV (1543), reçut un empire s’étendant au nord-est jusqu’à l’Euphrate, au sud jusqu’au delà de l’Abyssinie. S’il guerroya, ce ne fut point, certes, pour imposer l’obéissance aux princes tributaires, car la crainte des pharaons était absolue, et nul n’eût osé secouer son joug ; mais Amenhotep III avait le goût des constructions énormes, et ce fut pour se procurer des travailleurs qu’il entreprit des expéditions, de véritables razzias. Sur le piédestal d’une de ses statues, on voit, gravées en creux, vingt-trois figures de Nègres captifs, liés, agenouillés, représentant chacune une principauté éthiopienne. Des inscriptions donnent les noms de ces tribus soumises.

L’architrave du temple de Louxor qualifie Amenhotep III de taureau puissant, Horus dominateur par le glaive, destructeur des barbares, roi de la Haute et de la Basse-Égypte, maître absolu, fils du soleil. Il agrandit les temples de Karnak et de Louxor, et il édifia, de l’autre côté du Nil, le gigantesque monument, détruit, dont les colosses, encore debout, furent respectés par les destructeurs comme pour témoigner de l’effort que leur avait coûté l’assouvissement de leur rage. Ces statues ont vingt mètres de hauteur, leurs épaules mesurent six mètres, le médium de leur main a plus d’un mètre de longueur. Des figures d’Isis, sculptées en avant du trône, et relativement petites, font très habilement ressortir la grandeur de la sculpture représentant le pharaon, assis, les bras sur ses cuisses, les mains à plat sur ses genoux. La dédicace du monument, dont ces gigantesques images n’étaient qu’un détail, invite Ammon à descendre du haut du ciel pour prendre possession de sa demeure. Le grès blanc, le granit rose, le basalte noir, l’or, l’ivoire et les pierres précieuses avaient été employés par le constructeur. Et de ce prodige d’architecture, de cette masse bâtie, il ne reste que les deux colosses, au centre de l’immense plaine livrée à la culture, toute verte, et que parfois le Nil inonde entièrement.

Amenhotep III est plus Éthiopien qu’Asiatique ; la race de sa mère caractérise ses traits. La courtisanerie des sculpteurs a fait que, sur les monuments de ce règne, les divinités ont le type du pharaon, sont donc toutes éthiopiennes par leur physionomie. Sur une stèle représentant le pharaon Amenhotep III recevant d’Ammon-Râ un vœu de joyeuse et longue vie, le roi des dieux lui-même ressemble au monarque dont il a emprunté les traits ; et la reine, représentée en déesse Hathor, bien que blanche, a également le type éthiopien du pharaon. La flagornerie des scribes ne peut plus s’accroître. La gravure d’un scarabée affirme que de l’an Ier à l’an to de son règne, le pharaon Amenhotep III a tué de ses mains cent deux lions terribles !

C’est au temple de Louxor, bâti par Amenhotep III, que se trouve un exemple parfait de la salle d’accouchement, — ou mammisi, — que les pharaons firent construire pour diviniser leur naissance. Au mammisi d’Amenhotep III, le dieu Thoth annonce à la reine Tmauhenva, femme de Thoutmès IV, qu’Ammon générateur vient de lui accorder un fils ; puis, la reine, ayant son fils en elle, conduite par les divinités protectrices, va vers la chambre de l’accouchement ; enfin, sur un lit, la reine donne Amenhotep III au monde. Des femmes soutiennent la mère, pendant que des déesses formulent un vœu de longue vie pour le nouveau-né. La reine nourrit son enfant. Le Nil-Bleu, ou Nil des basses eaux, et le Nil-Rouge, ou Nil de l’inondation, fécondant, personnifiés, présentent aux grandes divinités de Thèbes réunies, et parmi d’autres dieux-enfants, Amenhotep, qu’Ammon caresse. Le jeune pharaon est institué roi des deux Égyptes.

Le temps des pharaons égyptiens n’est plus. Par les reines choisies, les types des rois se modifient. A ce moment de l’histoire égyptienne, les souverains sont, par leurs mères, Asiatiques ou Éthiopiens. Voici que par la reine Taïa, épouse d’Amenhotep III, un nouvel élément de discorde s’introduit en Égypte. La mère d’Amenhotep IV, qui vient de succéder à son père Amenhotep III, était blanche, et étrangère, Touranienne probablement, venant d’Assyrie, ou Iranienne, ayant dans tous les cas donné à l’Égypte un pharaon qui se distingue absolument de ses prédécesseurs. Amenhotep IV, imberbe, avec des pectoraux et un ventre très développés, est trop gras. Sa physionomie, molle, a fait supposer qu’il était eunuque, ce que démentent, au moins pour une bonne partie de sa vie, les sept filles qu’il eut. L’influence de la reine Taïa fut prépondérante ; elle se manifesta surtout par le déchaînement d’une passion religieuse outrée.

Amenhotep IV a l’horreur du dieu de Thèbes, de l’Ammon, placide ou générateur ; il ne consent pas à conserver son nom pharaonique d’Amenhotep, qui contient l’énoncé ammonique ; il se fait appeler Khounaten, c’est-à-dire disque solaire resplendissant. Le dieu qu’il adore, c’est le soleil, représenté par un disque, une hostie, rouge ou blanche. Cependant, au début de son règne, le pharaon très prudent sacrifie à Ammon, au dieu de Thèbes, lui rend des hommages. Cette condescendance ne fait que surexciter la passion de sa mère, et il finit par abolir le culte du dieu thébain, par proscrire ses statues, par faire marteler son nom sur tous les monuments.

Thèbes était devenue religieuse, presque fanatisée, depuis que les innovations d’un culte asiatique y avaient charmé les sens et séduit les esprits ; aussi le pharaon l’abandonna-t-il, se donnant une capitale nouvelle à Tell-el-Amarna, sur la rive droite du Nil, à mi-distance de Thèbes et de Memphis. Il éloigna de sa cour tous ceux qui n’appartenaient pas à sa race. Sur les monuments de son règne, notamment sur ceux qu’il édifia à Tell-el-Amarna, et qui ne manquent pas d’une valeur artistique, tous les personnages entourant le monarque reproduisent sa physionomie. Est-ce une flatterie du sculpteur, ou bien, réellement, suffisait-il d’être Égyptien, alors, pour être suspecté ? S’il en était ainsi, comment expliquerait-on le gouvernement très national de ce pharaon qui sut maintenir la puissance égyptienne, en Asie et en Afrique, telle qu’il l’avait reçue de ses prédécesseurs ?

A l’avènement d’Amenhotep IV l’asiatisme dominait ; les divinités pullulaient, devenaient absorbantes ; les prêtres, au nom des dieux prenant le peuple, préparaient leur domination. La spéculation avait envahi les sanctuaires ; la mythologie se dévergondait, affolante, cherchant à combiner la grossièreté naïve du Nègre, ami des emblèmes et des manifestations, avec le mysticisme de l’Asiatique friand de combinaisons et de symboles, et le goût profond de vérité simple qui caractérisait l’Égyptien. Ammon, antique roi d’Égypte, monarque des monarques, ancêtre des ancêtres, et finalement roi des dieux, grand engendreur, est pour le Nègre ce héros à la virilité persistante, toujours prêt, et que ni le temps, ni les œuvres, n’affaiblissent, père de tous, effectivement. On représente cet Ammon sur les murs des temples, avec les attributs de sa force, nu, prêt. Certes, l’Éthiopien est satisfait ; mais ceci est trop simple, trop humain pour l’Asiatique. Cette divinité n’est en somme qu’une humanité extraordinaire, animée d’un puissant amour, et très forte. Il faut imaginer du vague, de l’incompréhensible, un mystérieux dont les prêtres auront le secret. Voici les déesses, dites déjà filles du soleil et mères des dieux, ayant conçu et concevant chaque jour l’astre qui s’engendre lui-même, continuellement ?

Pour l’Éthiopien, la déesse-mère est une vache, et toutes les déesses seront, tour à tour, représentées par ce symbole de maternité. C’est la vache Isis, mère d’Horus ; la vache Neit, mère du soleil ; la vache Nout, mère du ciel, etc. Le soleil divin, le dieu solaire, qui s’engendre chaque jour en son propre sein, doit être matérialisé. Il se dédouble, se féminisant en partie, la partie symbolisant l’espace recevant le germe par lequel elle enfantera un dieu-fils identique au dieu-père. Cette formule s’applique bientôt à presque toutes les divinités, qui sont chacune, et en même temps, père, mère et fils. Cette trinité mystérieuse n’est pour le véritable Égyptien qu’une triade, une famille divine simple, composée du père, de la mère et du fils. Chaque ville a sa triade, chaque triade a son culte, chaque culte a ses prêtres infatués, et c’est une anarchie religieuse, révoltante, qu’Amenhotep IV ne peut plus supporter, qu’il dénonce, qu’il attaque, qu’il détruit.

Malheureusement, grâce à sa mère, Amenhotep IV voulut substituer à ces religiosités incohérentes, et qui devaient finir par lasser les Égyptiens, une religion nouvelle, importée, et qui ne fut qu’un élément de discorde ajouté au trouble que les Asiatiques avaient répandu dans les esprits. Le pharaon entendit remplacer la mythologie compliquée de toutes les villes égyptiennes par le culte unique du soleil. Il y eut alors, dans les temples, comme un bourdonnement de ruche violée ; un long murmure de résistance ébranla les bords du Nil, d’écho en écho ; menacé, le corps sacerdotal se réunit en phalange serrée devant le souverain trop audacieux.

Amenhotep IV ne combattit pas les Asiatiques seulement dans les villes et dans les temples ; en Syrie, menant au tombât ses propres filles, il continua l’œuvre guerrière de ses prédécesseurs. On avait cru, précisément, que ce pharaon purement Asiatique, animé d’un fanatisme religieux semblable à celui des Hyksos, des Pasteurs, ou même des Hébreux de la terre de Gessen, s’était élevé contre les divinités égyptiennes, contre les prêtres égyptiens, pour imposer à l’Égypte des divinités adorées en Asie, et peut-être l’Adonaï israélite. Amenhotep IV n’était Asiatique ni par son type ni par ses goûts ; il y avait en lui de l’Égyptien, de l’Éthiopien et de l’Asiatique ; mais l’Éthiopien dominait : lent à concevoir, peu intelligent, bon, tenace, malléable, confiant. C’est la reine Taïa qui fut le véritable pharaon fanatisé, le véritable réformateur religieux.

Taïa, la royale épouse, n’était pas une Asiatique, car, Asiatique, elle n’eût pas envoyé ses sept filles, avec le pharaon son époux, exterminer les tribus de sa race ; elle n’eût pas consenti, dans tous les cas, à ce que l’on représentât les vaincus, dans le temple de Tell-el-Amarna, foulés aux pieds des chevaux égyptiens. Un scarabée la cite comme issue d’un père et d’une mère qui n’étaient pas de sang royal ; son image, dans la vallée de Thèbes, fait ressortir ses joues roses, ce qui exclut le type arabe. Rencontrée au delta, dans l’ensemble des populations de toutes races qui occupaient cette partie de l’Égypte, la reine Taïa pouvait être Libyenne, ou venue d’une des îles de la mer grande verte, ou, transportée comme esclave après la conquête, originaire de l’Arménie ? ou de la Géorgie ? ou de l’Iran ? Sa conception religieuse est presque iranienne ; elle vise à l’unité divine, elle adore le soleil.

Le mari de la fille aînée du souverain, le prince Aï, fut le successeur d’Amenhotep IV (1506). Ce pharaon respecta l’adoration du disque solaire instituée par son prédécesseur, mais sans violenter ceux qui avaient conservé le culte des dieux égyptiens. Les prêtres commencent à formuler quelques plaintes ; ils montrent, avec leur misère, l’état pitoyable dans lequel les temples sont laissés : Donne du pain à qui n’a pas de domaine, afin de gagner une bonne renommée à tout jamais. Regarde les dieux qui ont été auparavant ; leur viande d’offrande est déchiquetée comme par une panthère, on salit de poussière leurs pains d’offrandes... leurs formes ne sont plus debout dans le temple de Râ, et leurs gens mendient.

Enhardis par la bienveillance du pharaon nouveau, les prêtres ameutèrent le peuple, en le ramenant au culte des grands ancêtres. Au fanatisme de la famille souveraine adorant exclusivement le dieu-soleil, on opposa le souvenir d’Osiris et d’Horus ; et ce fut, pour la première fois en Égypte, une guerre religieuse déclarée. Au pharaon Aï succédèrent ses beaux-frères, Toutankhamen et Râsââkakheprou. Plusieurs pharaons vinrent après, dont les règnes passèrent inaperçus dans le déchaînement des passions religieuses. L’Égypte, divisée, affaiblie, ne recevant aucun tribut, ni de l’Éthiopie, ni de la Syrie, eut heureusement un pharaon, Haremheb (1473-1462), l’Armaïs des Grecs, qui rendit la paix aux Égyptiens en proscrivant la religion solaire, en se rattachant aux grands ancêtres par son nom pharaonique d’Horus.

Le pharaon Haremheb, ou Horus, ordonna la destruction des monuments érigés par les mauvais rois, au moins l’effacement de leurs cartouches. La ville capitale de Tell-el-Amarna, construite par Amenhotep IV, fin comme enlevée pierre à pierre, avec une patience telle, qu’il n’en resta pas une brique. Le pharaon reconquit l’Éthiopie, imposa un tribut à la terre de Pount, laissa les Syriens libres, s’appliquant surtout à rétablir l’ancien culte.

Haremheb tentait l’impossible. L’ancien culte ne pouvait plus être rétabli. Les influences étrangères, dans les temples, se contrariant, avaient produit une sorte de religiosité incertaine où chacun, qu’il vînt du nord, du sud, de l’est, ou de l’ouest, c’est-à-dire des côtes méditerranéennes, de la Libye, de l’Éthiopie, de la terre de Chanaan, de la Syrie, de la Mésopotamie, de l’Iran, ou de l’Inde, trouvait sa satisfaction, sauf l’Égyptien. Les persécutions d’Amenhotep IV et des pharaons ses successeurs, jusqu’à Haremheb, avaient obligé les prêtres à s’unir ; de cette union était résulté, grâce à des concessions mutuelles, un culte général où tout se rencontrait, depuis le fétiche du Nègre très doux et très bon, jusqu’à l’Adonaï terrible des Hébreux. Le prêtre, s’insinuant, est devenu comme une puissance insaisissable ; il braverait le souverain, si l’expérience ne venait pas de démontrer le prix de la soumission hypocrite, le pouvoir de l’intrigue persistante, bien menée.

Avec sa manie d’écrire, l’Égyptien, depuis longtemps, avait rédigé une sorte de manuel donnant les rites de l’ensevelissement des morts. Les prêtres, en imitation de cet aide-mémoire, de ce rituel funéraire, avaient rédigé à leur tour un autre rituel, un livre des morts contenant des formules mystiques, des prières à réciter après la vie. Un exemplaire de ce rituel devait être placé à côté de chaque momie, dans son sarcophage.

L’Ancien-Empire avait son livre des morts, non écrit, mais peint, gravé, sur les parois des tombes ; l’Égyptien vivant y exprimait son vœu principal, de réalisation possible, demandant par delà ce monde une existence semblable à celle qu’il représentait, augmentant son bien-être avec complaisance, décuplant ses troupeaux, ses pâturages et ses serviteurs. Dès l’avènement de la XVIIIe dynastie, un nouveau livre des morts s’est substitué à l’ancien ; un mysticisme nuageux tourmente le cerveau de l’Égyptien songeant à sa seconde vie. Sur le bois d’un cercueil noir, au visage rouge, et que protège un grand vautour jaune joignant ses larges ailes sur le couvercle formant poitrine, couvant la anomie d’un fonctionnaire thébain de la XVIIIe dynastie, — Sen-Hotep, — le début du livre des morts s’exprime en une série de tableaux. Le cadavre de Sen-Hotep est amené dans une barque, des pleureuses précèdent le cortège, un veau est immolé ; des scènes inexplicables viennent ensuite ; puis, le défunt apparaît transformé en vanneau, en hirondelle, et ce sont aussitôt des figurations singulières, inquiétantes. La scène du jugement laisse voir un bassin du purgatoire que gardent des cynocéphales accroupis ; le justifié a fait les stations célestes parmi des animaux de toutes sortes. Le livre des morts de la dynastie prochaine ne ressemblera plus à celui-ci. On a pu dire avec raison, que les livres des morts, comparés, seraient une histoire de la guerre des dieux en Égypte.

Les divinités de l’Afrique et de l’Asie s’introduisent dans l’Olympe égyptien, et parmi les divinités importées plusieurs se disputent les autels. Il y a parfois une certaine entente ; les dieux les moins faits pour se combiner en arrivent à se confondre, mais ils ne tardent pas à se disjoindre, et c’est tantôt l’Afrique, tantôt l’Asie, qui l’emporte, suivant que le temple est rempli de prêtres asiatiques ou africains. Les ancêtres de l’antique Égypte, divinisés, sont un moyen de conciliation, et c’est généralement en leur image que se résument les fantaisies des prêtres.

L’invasion étrangère et le gouvernement des pharaons exotiques, incontestables, ont renversé les frontières du Nil ; les idées et les formules de l’extérieur sont venues troubler le long calme de la simple pensée égyptienne. Les dieux de l’Asie et de l’Afrique se sont installés à côté des ancêtres égyptiens.

Osiris n’est plus qu’un mythe. Bientôt, comme Astarté en Phénicie, Cybèle en Phrygie, Anaïtis en Assyrie, l’Isis égyptienne l’emportera sur Osiris, les prêtres d’Asie sachant combien le culte des déesses charme les hommes bien autrement que le culte des dieux. Le symbolisme produit ses effets naturels. Les divinités asiatiques, efféminées, couvertes de leurs longues chevelures, voilées, contrastent avec les divinités égyptiennes aux yeux bien ouverts, au sein nu, aux lignes pures. Il y aura l’Isis cachée du livre des morts, et ensuite l’arbre mystique la représentant, le tamarisque au branchage chevelu, et les arbres sacrés, si importants dans la mythologie syrienne. Le cyprès était nettement adoré dans le Liban du temps d’Isaïe, et c’est l’écorce d’un arbre à myrrhe qui est, pour Adonis, l’enveloppe féminine dont il jouit pendant six mois. Le cèdre était l’arbre protecteur des Chaldéens, comme le pin était l’emblème de la vie en Assyrie.

Le mysticisme asiatique troublait l’Égyptien simplificateur, qui en revenait toujours, comme malgré lui, à son culte des ancêtres, ne parvenant pas à concevoir des divinités n’ayant pas vécu, supérieurement, sans doute, mais non autrement que des hommes. Thèbes, par exemple, ne renonçait pas à sa famille royale, à sa famille divine : — Ammon, père ; Mouth, mère ; Khons, fils. — Lorsque l’esprit éthiopien conçut l’Ammon générateur, ithiphallique, et une seconde famille, — Ammon, Thamour et Harka, — les deux triades subsistèrent l’une à côté de l’autre. Amenhotep IV lui-même, voulant imposer son dieu unique, son disque Aten, respecta un instant les divinités solaires égyptiennes, la triade Râ, Harmakhis et Hor.

Le despotisme d’Amenhotep IV, introduisant de force la religion du disque solaire, favorisa étrangement l’influence religieuse des Hébreux. Certes la divinité solaire d’Amenhotep IV, — l’Aten, — représentée sous la forme d’une hostie rayonnante, et dont l’extrémité de chaque rayon était une main tenant la croix ansée, — l’emblème de vie purement égyptien, — était sans rapport avec l’Adonaï des Hébreux, triangulaire. Mais l’Aten d’Amenhotep, comme la divinité hébraïque, était qualifié de Dieu-Un, vivant en vérité, et c’était du monothéisme. Le culte du soleil, tel que les monuments de Tell-el-Amarna le constatent, deviendra le culte du dieu des Israélites, quand ces derniers accompliront leur exode, et l’on a remarqué, avec raison, que la réaction violente des Égyptiens gouvernés par Haremheb, contre la religion et le culte d’Amenhotep IV, continua précisément à s’exercer contre les Israélites réunis dans la terre de Gessen.

La haine qui poursuivit la mémoire d’Amenhotep IV, de son dieu soleil, unique, et qui tomba toute lourde sur les Asiatiques-Hébreux, sur leur Adonaï, favorisa l’influence africaine, avec son Ammon indécent, générateur, et ses symbolismes accentués, ses bizarreries, ses étrangetés grossières, ses monstruosités. L’Uræus, ce serpent placé au front des souverains et des divinités, comme l’emblème de la supériorité incontestable, devint un serpent réel, agissant, brûlant les ennemis, se jetant sur ceux qui osaient l’approcher, s’enroulant autour de leur cou jusqu’à l’étouffement mortel ; combinaison singulière de l’imagination éthiopienne et des croyances venues du Touran. L’Uræus égyptien, tout petit, agit comme le serpent Afrasiab, énorme.

Les Africains conçoivent les divinités à têtes de lion, de vautour, d’animaux de toutes sortes ; le mysticisme asiatique anime ces fantaisies, et ce sont des figures où s’allient l’homme et la bête, que le livre des morts adopte et décrit. Une déesse a trois têtes : une de lionne, une d’homme doublement couronnée, une de vautour portant les plumes d’Osiris, avec un phallus, des ailes et des pattes de lion. On dirait d’un prêtre forgeant son dieu et réunissant en une les trois idées fondamentales de la divinité, égyptienne, africaine et asiatique. Et c’est bien là ce qu’il faudrait à l’Égypte aspirant au repos, tiraillée dans ses croyances, assistant à la guerre des dieux, troublée, énervée, impatiente, allant même, dans son désir de simplification, jusqu’à admettre l’hermaphroditisme d’Isis, dépositaire de la semence d’Osiris, faisant Horus dans l’isolement.

L’influence indienne a sa part dans cette ébullition. Il y a un Ammon tenant la terre en équilibre sur son doigt, dans la mythologie nouvelle se préparant.

L’Égyptien, ennuyé, semble attendre une formule qui le satisfasse. Chaque ville, chaque groupe, se fait un Olympe à soi, qu’il modifie suivant les circonstances, mais en conservant l’amour d’Osiris, dominant. Les divinités ne lui sont pas indifférentes ; ne les comprenant pas encore, il les admet quand on les lui donne, et les change quand on lui impose le changement. Sa préoccupation persistante, c’est sa destinée dans l’autre monde. Il a conservé de ses ancêtres la certitude d’une autre vie semblable à la première, qu’il faut mériter, la mort sur cette terre étant inévitable, la succession des générations étant la loi dont nul ne peut s’affranchir, pas même les dieux.

En haut, comme en bas, le soleil, ainsi que l’homme, a son commencement, son matin, à l’orient ; sa vie, son jour ; sa fin, son coucher, à l’occident. Les mâles engendrent, les femelles conçoivent, et les êtres vivent par le souffle qu’ils aspirent et respirent, de la naissance à la mort. La mort jette l’homme au pays où tout se mêle, d’où l’on ne revient pas. Tout cela est absolument certain. Ce qui est douteux encore, c’est la condition de cette seconde existence. Et c’est ici que le prêtre s’empare de l’Égyptien. La cérémonie des funérailles, les rites de l’embaumement, de la momification, de l’ensevelissement, des offrandes pour le voyage, ont pour but essentiel de satisfaire aux conditions nécessaires de la mort pour la survie ; et celui-là serait rassuré qui saurait exactement ce qu’est l’homme, quelles de ses parties lui doivent survivre.

Aussi loin qu’il soit possible d’interroger les Égyptiens, on les entend croire à la seconde vie de l’homme, en un lieu d’où nul ne peut revenir, où séjournent déjà les ancêtres. Cette croyance, immuable, traverse intacte toutes les civilisations égyptiennes ; rien ne peut la détruire. Au contraire, ce qui ne résiste pas aux influences venues de toutes parts, et diverses, c’est le comment de cette croyance. Quelle est, dans l’homme, la partie durable résistant à la mort, ou qui, revivifiée, va vivre la seconde vie ? Par cette hésitation, par cette brèche, toutes les inquiétudes vont entrer dans le cerveau de l’Égyptien, et avec elles toutes les théories qu’il plaira aux prêtres d’imaginer.

La croyance la plus ancienne, celle des commencements, ne faisait de la mort qu’une suspension de la vie ; le corps, immobile pendant un temps, reprenait le souffle, allait vivre une nouvelle existence à l’ouest de ce monde. Ensuite, mais très anciennement encore, et peut-être même antérieurement aux premières dynasties historiques, l’idée fut émise d’une partie de l’homme seulement allant vivre la seconde vie. Ce n’était pas une âme, c’était un corps, autre que le corps premier, mais en dérivant, plus léger, moins matériel. Ce corps, presque invisible, issu du premier corps momifié, était soumis à toutes les obligations de l’existence ; il fallait le loger, le nourrir, le vêtir ; sa forme, dans l’autre monde, par la ressemblance, reproduisait le premier corps. C’est le ka, ou double, auquel, dans l’Ancien-Empire, s’adressait le culte des morts.

Une première modification fit du double, — du ka, — un corps moins grossier que ne l’était celui de la première conception. Le deuxième corps ne fut plus qu’une substance, — bi, — une essence, — baï, — et enfin une lueur, une parcelle de flamme, de lumière. Cette formule se généralisa dans les temples et dans les écoles, car elle avait un mystérieux susceptible d’être dogmatisé. Le peuple, lui, s’en tenait à la croyance simple, originale, de l’homme composé de deux parties : le corps et l’intelligence, — khou, — séparables. Il y eut donc, un instant, à l’approche de la XVIIIe dynastie surtout, des croyances diverses, coexistantes. On croyait en même temps : au corps double ou ka, à la substance lumineuse ou ba, baï, à l’intelligence ou khou, et c’était trois âmes. De cette bizarrerie intellectuelle résulta ce fait, qu’à consulter les monuments de cette époque, on dirait que chaque Égyptien croyait avoir en soi les trois âmes, ka, ba et khou. Les monuments, bâtis et écrits, n’étant jamais en Égypte que la représentation d’un fait, l’expression d’un vœu, les Égyptiens acceptant comme possible chacune des trois combinaisons, ne se donnant pas la peine de chercher la vraie, craignant de se tromper en choisissant, admettaient trois hypothèses d’avenir et disaient leur croyance en se conformant, comme par précaution, à chacune des trois hypothèses.

Cela fut ainsi, et sans dommage, jusqu’au moment où la formation d’un corps sacerdotal nécessitant une doctrine, imposant un choix, il fallut prendre une détermination. C’est à la fin de la XVIIIe dynastie que les prêtres, très habilement, pour ne froisser aucune croyance, pour se concilier toutes les opinions, conçurent un système où toutes les hypothèses purent entrer. La personne humaine fut dite composée de quatre parties : le corps, le double (ka), la substance intelligente (khou), et l’essence lumineuse (ba, baï) ; mais ces quatre parties n’en firent réellement que deux, en ce sens que le double, ou ka, était partie intégrante du corps pendant la vie, comme l’essence lumineuse, ou ba, était contenue dans la substance intelligente, ou khou. Et c’est ainsi qu’à la fin de la XVIIIe dynastie, pour la première fois, quoique sans en comprendre la théorie, l’Égypte eut en réalité la notion de l’être humain composé d’une seule âme et d’un seul corps. La théorie nouvelle se simplifia encore en ceci, que le corps, avec son double, fut considéré comme demeurant à jamais dans le tombeau, tandis que l’âme-intelligence, servant de corps à l’essence lumineuse, allait vivre la seconde vie avec les dieux. L’immortalité de l’âme se substituait ainsi à l’immortalité du corps qui avait été la première conception égyptienne.