Le Christianisme (de 67 av. J.-C. à 117 ap. J.-C.)

 

CHAPITRE XX

 

 

DE 33 À 37 Ap. J.-C. - Disciples de Jésus en Galilée. - Dogme de la résurrection. - Les Apôtres. - Pierre et Jean. - Gamaliel. - L’Église. - Rome, Jérusalem et Galilée. - Prosélytisme. - Nouveaux disciples. - Diacres. - Hellénistes. - Diaconat : Femmes, Sœurs. - Étienne et Philippe. - Communisme et Socialisme. - Première persécution : Martyre d’Étienne. - Saul (Paul) à Jérusalem ; son départ pour Damas.

 

TRISTES, abattus, les Disciples, quittant Jérusalem, retournèrent en Galilée avec l’impression — sauf Pierre, peut-être, bien qu’on lui eût montré vide le caveau funèbre de Jésus, — qu’ils allaient rencontrer le Maître sur le chemin, le revoir, lui parler, l’entendre de nouveau, ressuscité, glorieux, comme l’avait vu, comme l’avait entendu Marie de Magdala. L’acte de foi que témoignaient ces Galiléens fut le premier dogme du Christianisme : le dogme de la Résurrection. Bientôt en effet les apparitions du Christ se multiplièrent, surtout le soir, à l’heure calme des lassitudes physiques, des somnolences émues, de la revanche des souvenirs et des rêves. L’émulation aidait à la contagion du miracle, qui se manifestait de soi, tout naturellement, d’une certaine manière, à un certain moment, en telle attitude spéciale ; et de ce premier dogme, en conséquence, résulta le premier acte religieux, commencement du culte de Jésus.

En Galilée, dans le décor charmant, si frais, où ils avaient évolué leurs premières actions, ressenti les délicieux effluves de leur foi, les Disciples, et les Galiléennes les premières, se ressaisirent, convaincus que Jésus était là, près d’eux, — peut-être avait-on rapporté son corps en Galilée ? — résolus à attendre sa parole, son ordre, pour agir. Pierre, Thomas, Nathaniel et les deux fils de Zébédée reprirent leurs barques et leurs filets, leur métier de pêcheur. Pierre conserva cette sorte de supériorité consentie qu’il avait acquise au temps de Jésus ; on se réunissait encore chez lui de préférence. Bientôt, beaucoup de Galiléens — plus de cinq cents ? — vinrent questionner et écouter ceux qui avaient vu mourir Jésus, qui parlaient comme il avait parlé, répétant textuellement ses paroles, si belles et si remuantes, racontant le drame de sa passion, la merveille de sa résignation et de sa patience, l’héroïsme de son sacrifice accepté, miracle évidemment plus extraordinaire, pour ces auditeurs naïfs, que celui de la résurrection affirmée.

A ce moment (33 de J.-C.), l’idée que le monde approchait de sa fin hantait les esprits ; les prophéties, les oracles et les indices concordaient ; les événements s’accomplissaient. Ceux qui avaient vu le Messie, le Christ, et pour qui la passion soufferte était le prologue nécessaire du triomphe, attendaient la révélation de ce qu’il fallait faire pour achever l’œuvre de Jésus. En communiant de cette pensée, toute d’amour, et irrésistible, lancinante, absorbante, que Jésus avait gravée dans les cœurs, — le cœur, siège de l’esprit, — les Disciples s’exaltaient jusqu’à l’impatience, chacun sentant en soi, de plus en plus, une parcelle vivante de Christ, manifestée par un besoin d’action, de prédication, de sacrifice. Dans le grand silence galiléen, dans cette fraîcheur d’une nature versant la confiance à l’âme, en ce retour à une vie paisible et réconfortante, favorable aux imaginations, et dont l’inexpérience faisait le charme, les Disciples entendaient, en eux, comme un ordre intérieur, la voix de Jésus leur ordonnant de partir, de retourner à Jérusalem... Ils partirent.

Simon-bar-Jona, à qui Jésus avait donné le surnom de Pierre (Kêpha), était bien le chef des Disciples. Après lui, le frère de Jésus, Jacques, pouvait exercer une certaine autorité ; mais la crainte qu’il inspirait, son inintelligence dangereuse, le laissèrent sans grande influence, au rang de tous. Jean, le disciple bien-aimé, qui s’était chargé de la mère de Jésus, ne s’abandonnait encore que timidement aux tentations de son ambition personnelle, et les autres Disciples le tenaient un peu à l’écart, le jalousant peut-être. La fougue des fils de Zébédée, que Jésus lui-même avait eu tant de peine à réprimer, — ces fils du tonnerre, comme il les nommait, — étaient maintenant retenus par le souvenir vibrant de cette parole du Maître : Je ne suis pas venu perdre les âmes, mais les sauver.

La liste des douze Apôtres, — chiffre biblique, correspondant aux douze tribus, — incertaine, différemment donnée par les Évangélistes, comprend Judas de Qérioth, que remplaça Mathieu (Matthieu). Quelques-uns s’obstinèrent dans leur obscurité ; aucun d’eux, à l’origine, n’eut l’idée de surpasser Jésus, de lui être, par exemple, ce qu’il avait été relativement à Jean-Baptiste. Ils se considéraient comme mus par une force supérieure, surnaturelle, les conduisant, leur faisant parler le verbe du Maître, ne parlant point pour lui mais par lui. Ils étaient alors Jésus même, ressuscité dans leur chair, ainsi visible et agissant.

Et avec quel soin, inconsciemment sans doute, ils se prêtaient à la discontinuation de ce réel miracle ! Ils se réunissaient, recommençaient le dernier repas, — la Cène, — exactement le même poisson servi de même, les moindres détails renouvelés, dans un cadre identique, évoquant les émotions jadis ressenties, et ils revoyaient Jésus, les uns distinctement, les autres dans une lueur rapide, et ils entendaient, tous, le souffle de son haleine passer, et restaient en extase, abîmés dans leur amour assouvi, muets, jouissant en une heure de tous leurs souvenirs accumulés. Ou bien, parfois, surexcités, ils prophétisaient par imitation, articulaient des paroles incohérentes, jetant ces cris successifs, prolongés, qui furent plus tard, pour les assistants, un langage particulier, mystérieux, sacré, — la langue des anges, — Jésus, inspirateur des extasiés, s’exprimant, se manifestant, par sa volonté, par son souffle, par son esprit. Ce fut le second dogme : le dogme de l’Inspiration divine directe. A la fois consacrés et armés, les Apôtres agiront.

Autour de Pierre et des autres disciples de Jésus, une centaine de disciples nouveaux se groupèrent à Jérusalem, lien d’affection pieuse, craintive un peu, de but commun non trop défini, de confiance réciproque. Jésus n’étant plus là, ses zélateurs se passionnaient au contact des Juifs, dont la fréquentation était inévitable : car au point de vue purement religieux, le groupe était Israélite, ou du moins ne se tenait pas séparé d’Israël, pratiquait la Loi de Moïse. Mais réunis, loin du Temple, hors de portée de la voix des Docteurs et de la main des prêtres, la secte nouvelle, en formation, quasi organisée, s’adonnait, souvent avec exagération, aux austérités hindoues, aux jeûnes répétés, à l’exercice des mortifications corporelles, affaiblissantes.

A la fois juifs et bouddhistes, par l’ardeur passionnée et par le renoncement décisif, les Disciples réalisaient un déséquilibre entre le corps et l’esprit, la chair rendue souffreteuse et la pensée continuellement exaltée. L’impuissance, l’énervement, se résolvaient en larmes pieuses, en désir d’abandon, en oblation de soi. La vie commune, toute essénienne, — autre contraste, — se résumait au centre de la cité bruyante, en un excès d’obéissance et de pauvreté : Le chef y disposait de tout et de tous. A ce spectacle singulier, et bien inattendu dans la Jérusalem égoïste, si ambitieuse de toutes les ambitions, les juifs satisfaits, riches, ou simplement aristocrates, cédaient à une curiosité sympathique, d’abord dédaigneuse, puis humainement charitable ; ils plaignaient ces sectaires inoffensifs. Les Pharisiens, débarrassés de Jésus, leur ennemi personnel, étaient trop glorieux de leur succès, trop vains de leur supériorité, pour croire à la vraisemblance de nouveaux christs, et leur rage s’était éteinte. Les Saducéens seuls, les prêtres, — Hanan gouvernait encore Israël, — conservaient le souvenir du danger couru, de l’ébranlement du Temple, et songeaient, arrogants et impitoyables, à l’extermination de la secte continuée. La persécution des Disciples va faire revivre Jésus, qu’on oubliait dans Jérusalem.

Le Sanhédrin considéra et traita Pierre et Jean, plus particulièrement visés, comme des hérétiques. La crainte affolée des prêtres, menacés dans leur existence matérielle, leur haine redoutable, concentrée, auraient éclaté furieuses, immédiates, sans l’intervention du sage et prudent rabbi Gamaliel (Gamliel), Juif tolérant, ami du bon ordre, et qui disait de Jésus : Si cette œuvre est frivole, laissez-la, elle tombera d’elle-même ; si elle est sérieuse, comment osez-vous résister à l’œuvre de Dieu ! Les Juifs qui avaient crucifié Jésus le divinisaient ! On n’entendit pas longtemps, d’ailleurs, la parole apaisante de Gamaliel.

Les membres du Sanhédrin, instruits, lettrés, savaient la puissance des paroles nouvelles. Le langage des disciples de Jésus, bizarre, mélangé, ni grec ni hébreu, et dont l’audition tranquillisait les Pharisiens, tant ils le trouvaient enfantin, forme et fond, inquiétait au contraire les Docteurs, qui en comprenaient, qui en éprouvaient peut-être le charme délicieux ; car ils y reconnaissaient les balbutiements irrésistibles des prophètes primitifs, la simplicité caractéristique des vérités transcendantes. A entendre les Apôtres de Jésus, on se sentait transporté, de vive force, dans un air nouveau, sain, léger, où les pensées s’élargissaient, concevaient de grandes choses. Cela exaltait et calmait à la fois, entraînait vers un idéal entrevu, plein de joie sereine, éloignait des matérialités décevantes de la Jérusalem surchauffée, empestée, inhabitable.

Or, les Disciples subissaient précisément des Juifs, et des juifs saducéens, l’influence qui pouvait à la rigueur justifier les craintes des sacerdotaux. Les Apôtres, confondant les promesses d’Israël dans les promesses de Jésus, — confusion de texte, — faisaient du vague Royaume de Dieu annoncé par le Christ, une sorte de royaume technique, délimité, réalisable en ce monde. D’autre part, il y avait un tel contraste entre la vie des prêtres d’Israël et la vie des disciples de Jésus, que la comparaison, aux yeux du peuple, restait défavorable aux dynasties du pontificat et qu’en conséquence les sectateurs de Jésus devaient disparaître. La dispersion décidée de la communauté sectaire de Jérusalem trouva Pierre indécis, troublé ; Jacques, faible, insuffisant. Ce premier essai de persécution contre les sectateurs de Jésus réussit donc ; la communauté se disloqua dès les premières menaces. Et les Apôtres demeurèrent dans la cité, pasteurs sans troupeau, docteurs sans école, administrateurs convaincus d’incapacité.

La situation du Sanhédrin, victorieux en apparence, était délicate, car les membres de la communauté dissoute étaient des Juifs en somme. C’est sous les portiques du Temple qu’ils se rassemblaient, y pratiquant les rites exigés par la Loi, priant exactement aux heures consacrées, se montrant doux, simples et pieux, tranquilles, ne s’adonnant à aucun prosélytisme, heureux de l’idée — unique différence radicale, — que le Messie était venu, mais indulgents et fraternels. Séparés, les disciples du Christ se réunirent davantage, et l’Idée de la Réunion de l’Église, préoccupation dominante, inaugura l’Histoire — cette succession des faits, — du Christianisme. L’Idée de Jésus, l’Idée de Dieu, devint secondaire.

Les membres de l’Église de Jérusalem lisaient surtout, de la Bible hébraïque, les Psaumes admirablement adaptés aux besoins de consolation et d’espoir qui les agitaient ; cette poésie les maintenait en ardeur, leur versait une religiosité. Ils se communiquaient mieux, avec plus de vigueur, leurs impressions rapides, et se donnaient, en se rencontrant, des baisers qui étaient à leurs lèvres comme les sceaux imprimés, indélébiles, d’une fidélité d’âme et de chair, décisive, complète. Et l’Église, — Ecclesia, — ainsi, eut le sentiment de sa force par Jésus, en Jésus, unique. Car cette Église première, fondée, inébranlable, n’avait pas de prêtre, de cohen, de sacerdoce, mais un simple chef de communauté, l’Ancien, presbyteros. Tous les fidèles participaient au culte nouveau, étaient prêtres ; l’officiant principal, c’était encore Jésus.

L’Église ainsi conçue était une rénovation, — un retour aux origines védiques, en fait, — une rénovation inouïe, en cette Asie où tout groupement quelconque, politique ou religieux, aboutissait à un tyran, tyrannie parfois atténuée, sous couleur de service, par l’existence de collèges — courtisans, favoris, prêtres surtout, — où chacun disposait d’une parcelle du pouvoir, acquise ou dérobée, départie ou conquise. Cette conception, à laquelle Jésus venait d’opposer l’anarchie pure, pratique, fit que des Disciples, effrayés de l’application, restèrent en dehors des groupes, s’isolant dans leur foi personnelle, vivant leur rêve à part, en dehors de l’humanité, trahissant le Christ en cet égoïsme sublime.

L’Église, ou, pour mieux dire, les Églises, les réunions de fidèles, les communautés de croyants, telle avait été l’idée maîtresse de Jésus. On en vit toute la grandeur à Jérusalem même, lorsque les Disciples persécutés, unis par un lien mystérieux, exercèrent au loin une influence extraordinaire. Les douze Apôtres, en permanence à Jérusalem (34-60), y constituèrent le premier Sacré Collège, conservateur des traditions. Ils empruntèrent au Sanhédrin — le Sanhédrin n’avait pas prévu cela, — ses formes juridiques, et, comme des sénateurs romains, siégeant, ils allaient être appelés à se prononcer sur des questions d’ordre extérieur, impériales. Les anathèmes qu’ils formuleront, inattaquables, seront un légitime sujet d’épouvante, car les juges eux-mêmes, croyants, s’émotionneront de leurs sentences dictées par Celui qui les inspirait : Dieu. A ce tribunal, concile permanent, Pierre conservait sa supériorité de caractère, reconnue, acceptée.

Déplacée, transportée de la Galilée à Jérusalem, la première Église du Christ perdit sa naïveté ; elle se compliqua de théologie, puis de théocratisme. A trop lire la Bible, Pierre, Jean et Jacques s’abaissèrent au niveau du Sanhédrin lourdement subtiliseur, philosophe atrabilaire et bavard, imprudent. A vouloir qualifier Jésus, les Apôtres le livrèrent en pâture aux discussions. Les Docteurs demanderont aux Apôtres de montrer et de démontrer l’œuvre de leur Messie. Les représentants du judaïsme traiteront avec les représentants du Crucifié. Et tandis que le Sanhédrin, lui, n’abandonnera aucune de ses traditions, restant absolument juif, les Apôtres, eux, judaïsant, feront de l’autoritarisme. De telle sorte qu’aux yeux des Romains, bientôt, Juifs et sectateurs de Jésus se confondirent ; les uns et les autres devenant également responsables, en bloc, des impertinences et des prétentions juives, qui agaçaient, froissaient, provoquaient l’autorité romaine.

Rome, à ce moment, voyait bien que les Églises de Christ se multipliaient en Asie Mineure, en Syrie, en Égypte. Des Hellénistes, groupés, s’entretenaient de la foi nouvelle, y trouvaient la réalisation d’un rêve déjà ancien, se mettaient en relation avec les Apôtres, en recevaient de touchantes exhortations. L’Église de Christ s’étendait, à la fois heureuse de se subordonner à une autorité sentimentale simple, dévouée, et fière de son indépendance spéciale, sorte de Commune religieuse, aryenne, peu nombreuse encore, mais complète.

Le prosélytisme des sectateurs ne s’exerçait qu’à l’occasion, oralement, doucement, par les conversations, les prêches ; l’influence de Jésus pénétrait au loin, sans qu’il fût possible de saisir le moyen exact, sensible, de persuasion, et de prendre par conséquent, au besoin, telle mesure de police pour l’enrayer. Une communion de pensées identiques réunissait depuis longtemps, en une aspiration semblable, toute l’humanité courbée sous le glaive romain ou les exigences des sacerdotes ; la pratique de l’hospitalité et l’usage oriental des longues causeries propageaient rapidement la Bonne Nouvelle, la certitude de l’arrivée de Jésus, venu pour établir le Royaume de Dieu, essentiellement égalitaire, destructif des omnipotences.

Ces Églises sans sacerdoce, où chaque maison était un temple, chaque fidèle un officiant, contrastaient singulièrement avec l’impression de la Jérusalem solennelle, hiérarchisée, impérieuse, jalouse de ses prérogatives, interdisant l’accès du Temple, sous peine de mort, à tout homme non-Juif. Au contraire, les petites Églises de Jésus, ouvertes à tous indistinctement, libérales et affectueuses, gaies, se distinguaient, dans les milieux les plus tourmentés, par la sereine observance d’une morale accessible à toutes les intelligences et facilement praticable. Le spectacle de cette paix des âmes séduisit et attira, surtout aux commencements, les Asiatiques grécisés, les Hellénistes déjà façonnés à cette manière simple de penser et d’agir. Les Asiatiques hébreux, de sang ou d’éducation, restaient cependant autour de la Synagogue, ne comprenant pas, ne pouvant pas comprendre.

A Jérusalem, les juifs hellénistes, incapables de se mélanger aux Hébreux, avaient fini par habiter des quartiers séparés, y ayant leurs synagogues particulières, en relations suivies, très actives, avec les Hellénistes d’Afrique et d’Égypte, de Cyrène et d’Alexandrie, et d’Asie Mineure. Parmi ces Israélites de race européenne, ou fortement métissés, la première Église de Christ recruta ses adeptes les plus fidèles et les plus intelligents. Le dialecte araméen, qui avait été la langue du Christ, y fut abandonné pour le grec, et dans le sein de l’Église primitive se manifesta, en même temps, ce goût des voyages, des activités, des trafics — intellectuels ici, — qui caractérise, dans la race aryenne, le groupe hellénique. Les diacres, nécessairement hellénistes, puisqu’ils devaient être des truchements, apportèrent à la secte la formule des missions.

Les sept premiers administrateurs de l’Église de Jérusalem, Étienne, Philippe, Prochore, Nicanor, Timon, Parménos et Nicolas, constituant le diaconat, se donnèrent le diacre Étienne pour chef, et ce fut l’Épiscopos. La famille sacerdotale de Hanan, inquiète pour ses prérogatives, considéra cette institution comme destinée, sinon à supplanter le pontificat judaïque, certainement à le combattre, tôt ou tard. Pilate et Caïphe ne gênant plus la volonté farouche des Hanau (36), ceux-ci reprirent contre les Disciples la guerre qu’ils avaient faite à Jésus. Le zèle d’Étienne pouvait paraître provocant ; sa personnalité, remuante, servait les vues des Docteurs qui travaillaient au Talmud. Le Sanhédrin des Juifs décréta la première persécution (37), proclama une orthodoxie, expulsa de la Synagogue le groupe nouveau. Étienne et Philippe, visés, furent ainsi les chefs de la secte dénoncée, les maîtres apparents et responsables de la communauté poursuivie. L’antagonisme religieux se compliqua d’un antagonisme social : les Apôtres représentaient des fidèles unis par une foi ; les diacres étaient des publicistes condamnables, prêchant une société nouvelle. La secte devenait une menace pour l’État.

En effet, le socialisme hellénique se substituait au communisme aryen ; les Églises, multipliées et autonomes, familles restreintes, s’organisaient en administrations, et c’était le contraire du Mosaïsme, de la société juive. Des femmes, admises à exercer le diaconat, — les veuves seulement d’abord, les vierges préférées ensuite, — s’y nommaient sœurs, se dévouaient aux pauvres. La plupart des Apôtres, Pierre notamment, étaient mariés. Mais ce que le diaconat fit pour les femmes, en opposition flagrante avec les meurs d’Israël, ce fut de leur rendre tout ce qui leur avait été enlevé depuis la déchéance des Aryas védiques, une protection sans la supériorité humiliante du protecteur, une intervention de tous les instants, et légitime, dans la vie commune, la glorieuse manifestation de leur héroïsme de cœur, leur consécration à l’objet librement choisi de leur amour, et elles quittaient le Judaïsme, délivrées, reconnaissantes.

Les Disciples se réunissant volontiers dans la maison de la sœur, les femmes eurent vite, comme de droit, la charge de la distribution des aumônes, ce qui accentua la fureur des Juifs orthodoxes. Étienne, lancé, parlant dans la synagogue où se pressaient tous les Juifs non Hébreux d’origine, se ressaisissant, encouragé jusqu’à l’imprudence, accusait ouvertement les vrais juifs d’avoir crucifié le vrai Messie. Cette accusation frappait les Saducéens, les prêtres, la famille occupant la Grande Prêtrise. Surexcité jusqu’à la certitude dangereuse de l’inspiration, Étienne voyait dans les cieux ouverts le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu ; il blasphémait donc. La Loi qu’il bravait — le Deutéronome, — lui fut forcément appliquée ; le Sanhédrin le fit légalement lapider (36 à 37 ?), hors de la ville, renouvelant — Marcellus ayant remplacé Pilate, — le spectacle de la condamnation et de l’exécution de Jésus. Les autorités romaines, cette fois encore, sanctionnèrent maladroitement le crime religieux.

Parmi les bourreaux, un juif forcené, rouge du sang d’Étienne, terrifiant, réclamait la gloire de cette persécution, atroce ; il avait nom Saul, et courait, haletant, infatigable, de synagogue en synagogue, crachant sa haine à la face du nom de Jésus, forçant tous ceux qu’il rencontrait à insulter le Christ, procédant de sa main à l’arrestation des rebelles, infligeant les tortures. Cet Hébreu chétif, de petite taille, laid, repoussant, grotesque, chauve, les joues couvertes d’un poil serré, à la démarche incertaine, au langage incohérent, embarrassé, d’allure plutôt craintive, vociférait toutes les abominations contre l’Église de Jésus, interdisait tout repos aux juges et aux tortionnaires, qu’il épouvantait davantage que ses victimes.

Saul était de Tarse, où les écoles de rhétorique florissaient, ville grecque d’origine, savante et cosmopolite, rivale d’Athènes et d’Alexandrie. Son père, de pure race hébraïque, — le commerce de Tarse, fructueux, était en entier aux mains des juifs, — s’enorgueillissait du titre obtenu de citoyen romain ; le fils, ambitieux, ardent, âpre, avait gardé, malgré son éducation hellénique, le stigmate de son origine : une impossibilité de concevoir et d’exprimer ses idées simplement, avec calme, harmonieusement surtout. Il eût été le plus terrible et le plus caractéristique des rédacteurs du Talmud, si sa nature avait pu se plier un instant aux exigences d’une œuvre collective. Il deviendra rusé, patient, habile, spirituel et aimable, suivant les circonstances ; il n’était encore que brutal, irascible, souverainement convaincu de sa supériorité, au spectacle de l’imbécillité farouche, impolitique, irrémissible à ses yeux, du collège des prêtres à Jérusalem, du Sanhédrin solennel et insuffisant.

Plus tard encore, utilisant à merveille son aspect disgracié, il s’insinuera, maladif, épuisé, timide, presque ridicule, là où il prétendra dominer, dissimulant sous des hésitations calculées, une politesse excessive, une diplomatie affinée, ses susceptibilités, ses jalousies et ses impatiences. Maintenant, calculateur froid, sûr de son triomphe, il a appris de Gamaliel, son maître, les idées de tolérance et de modération ; mais il en a conclu au mépris des Docteurs de la Loi, pactisant, pour leur perte certaine, avec ces idées. Il arrivait donc, roide et personnel, fier de la mission qu’il s’était donnée, d’apprendre au Sanhédrin comment Israël devait se débarrasser de ses ennemis, par l’exercice à outrance d’une hostilité jamais lassée, poursuivie sans faiblesse jusqu’à l’extinction du groupe révolutionnaire.

Vit-il l’inutilité de sa rage, ceux qu’il persécutait avec tant de cruauté puisant sous ses yeux, dans la persécution même, de nouvelles forces d’union ? Ne trouva-t-il pas chez les membres du Sanhédrin, et chez les prêtres, l’accueil que son zèle lui méritait ? Avait-il constaté, à la fois, la puissance morale des sectaires de Jésus, l’impossibilité de les détruire, — la torture faisant leurs délices, les Disciples invulnérables en leur patiente sérénité, — et l’aveuglement des juifs officiels le tenant à distance, se refusant à l’admettre au sein de leurs conseils familiers, le repoussant peut-être ?... Saul, comme isolé dans sa fureur, s’y démenait sans profit.

Le Sanhédrin, en cette attitude, risquait de voir Saul se retourner. Une fois déjà, Jérusalem avait éprouvé les funestes conséquences d’une omnipotence exclusive, tyrannique, inaccessible à des serviteurs ambitieux méconnus : C’est après avoir été dédaigné en Judée, que le fils d’Onias III, émigré en Égypte, y avait édifié, à Léontopolis, — s’appuyant d’un texte d’Isaïe arrangé, — un temple rival du Temple de Jérusalem, et qui existait encore, entretenu par ses fidèles, frustrant les sacerdotes orthodoxes d’Israël. Comme le fils d’Onias III s’était retiré en Égypte, Saul partit pour Damas, que le Nabatéen Hareth venait d’occuper, en apprenant la mort de Tibère (16 mars).