HISTOIRE DES ROMAINS

 

ONZIÈME PÉRIODE — LES PRINCES AFRICAINS ET SYRIENS (180-235).

CHAPITRE XCII — CARACALLA, MACRIN ET ÉLAGABAL (211-222).

 

 

I. — CARACALLA (2 FÉVRIER 211 — 8 AVRIL 217) ; LE DROIT DE CITÉ ACCORDÉ A TOUS LES HABITANTS DE L’EMPIRE.

Sévère nous a occupé longtemps ; il le méritait. Nous passerons  rapidement sur ses successeurs jusqu’à ce que nous retrouvions des princes et des événements dignes d’arrêter l’attention.

Le père de Caracalla avait tout fait pour maintenir la bonne intelligence entre ses fils. Il la leur recommandait par de sages conseils, par l’exemple de l’union affectueuse qui régnait dans la maison paternelle, et il conviait le sénat et les peuples à en rappeler sans cesse aux jeunes princes la nécessité. Chaque année, on célébrait, par tout l’empire, la fête de l’amitié fraternelle, philadelphia[1] ; le sénat,  par sacrifices solennels, demandait aux dieux  de la maintenir[2], et Sévère faisait frapper des médailles qui représentaient ses deux fils se donnant la main, avec ces mots en légende : Perpetua concordia[3]. On dit que, durant sa dernière maladie, il leur envoya le discours que Salluste met dans la bouche de Micipsa mourant pour exhorter ses enfants à l’union. C’est que tout le monde et lui-même sentaient la fauté qu’il avait commise en les nommant augustes, alors que l’un n’avait pas sur l’autre ; l’ascendant d’âge, et d’autorité que Marc Aurèle avait eu sur Verus. Ces droits égaux reconnus[4] à des jeunes gens à peine sortis de l’enfance[5] promettaient à l’empire une tragédie ; elle se produisit au bout de quelques mois. Hérodien les montre à Rome se partageant les soldats, le palais dont ils font deux forteresses, où ils se cantonnent l’un contre l’autre, et finissant par proposer une division de l’empire : l’Asie à Geta, le reste à son frère, chacun avec une moitié du sénat, des armées et des flottes. Mais partagerez-vous aussi votre mère ? leur dit Julia. Dion ne sait rien d’un tel projet, dont l’annonce aurait produit dans Rome, où notre historien était alors, une sensation profonde. L’idée de constituer deux empires romains ne pouvait venir aux politiques de ce temps, mais il est curieux qu’elle soit née dans la tête d’un rhéteur qui, ne trouvant pas que l’histoire des Sévères donnât de suffisantes émotions, utilisait tous les procédés de l’école pour la rendre plus dramatique à son gré.

Caracalla usa d’un moyen plus simple. Un jour, ayant attiré son frère dans la chambre de Julia, sous prétexte d’une réconciliation, il le tua dans les bras de leur mère, qui fut couverte de sang et blessée. Le coup fait, il courut au camp des prétoriens, pour s’y mettre en sûreté en achetant cette troupe vénale. Il leur conta qu’il venait d’échapper à la mort par la protection de ses dieux, et un large donativum leur paya le prix du sang. La légion d’Albano, plus fidèle à la mémoire de Sévère, ferma quelque temps ses portes au meurtrier : l’or finit par les lui ouvrir.

Puisque la victime devenait l’assassin, Geta fut déclaré ennemi public, et on martela son nom sur tous les monuments, jusque sur l’arc de Septime Sévère, où les traces s’en voient encore. Ce fut un crime de prononcer ce nom, même dans les comédies, où il était d’usage que quelque esclave le portât toujours, même dans les testaments. Si un legs était fait à un vieux serviteur ainsi appelé, le mort échappait bien à la colère de Caracalla, mais non sa fortune, qui était confisquée. On voudrait croire ce que Dion raconte des terribles songes où Geta lui apparaissait menaçant, l’épée à la main, où il entendait son père lui crier : Je te tuerai comme tu as tué ton frère ! Mais en le voyant consacrer dans le temple de Sérapis le glaive qui avait servi à l’accomplissement du crime, il faut penser qu’il portait bien légèrement ce souvenir (février 212)[6].

Au sénat, Caracalla se justifia en citant l’exemple de Romulus, et personne n’eut garde de contredire la vieille légende qu’il venait de rajeunir. A la fin de son discours, il déclara qu’il rappelait tous les bannis. C’était une promesse de clémence ; le lendemain, les amis de Geta périssaient en foule[7]. La soldatesque fut déchaînée ; à tuer, elle trouvait plaisir et profit, car elle pillait les maisons des condamnés, même de ceux qui ne l’étaient pas. Chez Cilon, ancien préfet de Rome, que Caracalla appelait son père et qu’il sauva de leurs mains, ils enlevèrent l’or, la vaisselle d’argent, les habits et les meubles. Exploitant la terreur qu’ils inspiraient, ils prenaient des rançons et se faisaient payer les coups qu’ils ne devaient pas frapper. Ils tuaient pour l’empereur et aussi pour leur compte. Caracalla dut leur abandonner les préfets du prétoire. L’un d’eux était Papinien, qu’un ancien appelle l’asile du droit et le trésor de la science juridique[8], et que notre Cujas regardait comme le plus grand des jurisconsultes qui ont été ou qui seront jamais[9]. On dit qu’il avait irrité le prince en refusant de se déshonorer, comme Sénèque l’avait fait sous Néron, par une apologie du fratricide. Si l’histoire est vraie, et il y a des raisons de l’admettre, c’était bien finir ; le grand jurisconsulte était, lui aussi, un martyr du devoir[10]. Son fils, celui de Pertinax, un petit-fils de Marc Aurèle, une fille de ce prince, qui avait osé pleurer Geta, un neveu de Sévère, un Thrasea, etc., eurent le même sort. Dion avait dressé la liste des victimes sénatoriales ; on l’a perdue, mais nous savons qu’elle était longue : le premier crime en entraînait nécessairement beaucoup d’autres.

Avec cet empereur de nature basse et méchante qui, dit un contemporain, n’aima jamais personne[11], le règne de Commode recommença : mêmes orgies au palais, mêmes massacres d’hommes et de bêtes fauves au Cirque, mêmes insultes au sénat, mêmes exactions sous mille formes. C’est à croire que, comme tant d’autres empereurs arrivés jeunes au pouvoir, il eut des accès intermittents de folie. Nous savons, en effet, que Caracalla était malade d’esprit autant que de corps : le grand nombre de monnaies qu’on a de lui avec l’image des dieux guérisseurs atteste ses efforts pour se débarrasser de quelque mal secret[12]. Il aimait à faire peur et s’étudiait à se donner un air farouche, que ses bustes ont gardé : on le flattait en tremblant devant lui. Un consulaire lui ayant dit qu’il ressemblait en tout temps à un homme en courroux, il prit cela pour un éloge et lui envoya 1 million de sesterces[13]. Devant les sénateurs, il glorifiait sans cesse Sylla, si dur aux pères conscrits de la république, ou il vantait son compatriote Annibal, si terrible à Rome même[14]. Et il faisait bien réellement trembler, car il avait organisé un vaste système d’espionnage à l’aide des soldats chargés de la police. De peur qu’un subalterne, par quelque sévérité maladroite, ne décourageât leur zèle, il se réserva la connaissance des plaintes portées contre eux et le jugement des peines disciplinaires qu’ils pouvaient encourir. Il entendait protéger des hommes dont il avait fait ses yeux pour voir et ses oreilles pour entendre, alors même qu’il n’y avait rien à entendre ni à voir[15]. Aussi tout le monde se trouvait-il à la merci de ces agents de bas étage, qui étaient assurés de l’impunité et dont une dénonciation coûtait la fortune ou la vie.

Quand il ne prenait point la tête ou les biens par sentence de mort ou de confiscation, il ruinait par de capricieuses exigences. Il nous mettait à contribution, raconte Dion, pour des approvisionnements qu’il distribuait aux soldats ou qu’il leur vendait, comme un cabaretier. Lorsqu’il sortait de Rome, il nous fallait lui préparer à nos frais, sur la route, des gîtes somptueux, même pour les plus courts voyages, et parfois en des lieux où il ne devait point passer. Dans les villes où l’on supposait qu’il resterait quelque temps, c’étaient des cirques, des amphithéâtres que nous devions construire. En tout cela, il n’avait qu’un but, nous ruiner ; il répétait souvent : Personne autre que moi ne doit avoir d’argent, afin que je puisse en donner aux soldats. Il avait coutume de nous faire avertir que, dès la pointe du jour, il rendrait la justice ou vaquerait aux affaires publiques, et il nous tenait debout jusqu’à plus de midi, quelquefois jusqu’au soir, sans même nous recevoir sous son vestibule. Et tandis que les très illustres attendaient un regard, une parole du maître, lui, il conduisait des chars, combattait avec des gladiateurs, s’enivrait ou mélangeait le vin dans les cratères, pour envoyer aux soldats de sa garde des coupes pleines, que les sénateurs, brûlés du soleil et de la soif, ne pouvaient même arrêter au passage[16]. Quelquefois, ajoute Dion, il rendait la justice, et Philostrate nous fait assister à une de ces audiences qui manque de gravité assurément, mais où le prince, cette fois du moins, ne manqua pas de bon sens[17].

Le débauché voulut, comme Domitien, prendre le rôle d’un austère réformateur. Il punit de mort les adultères, bien que la loi n’exigeât pas cette sévérité, et fit enterrer vives quatre vestales qu’il prétendit avoir violé leur vœu. L’une d’elles, qu’il avait essayé de séduire, s’écriait en allant au supplice : César sait bien que je suis vierge encore[18].

La tyrannie ne profita pas cette fois aux provinces : elles eurent à souffrir toutes les exactions : or coronaire fréquemment exigé, dons gratuits, impôts nouveaux, impôts anciens augmentés, peut-être fabrication de fausse monnaie pour payer ses dettes[19]. Il doubla le droit pour les affranchissements, les legs et les donations, abolit les successions ab intestat et les immunités accordées dans ce cas aux proches parents des défunts ; enfin il déclara citoyens tous les habitants de l’empire[20]. On a vu dans ce rescrit une grande mesure d’équité ou, tout au moins, l’achèvement de la révolution commencée par César : c’était un expédient fiscal. Les peregrini continuèrent à payer leurs anciennes contributions et ils furent désormais soumis aux tributs qui avaient été pour les cives le rachat de l’impôt foncier et de la capitation[21]. Cette réforme qui étendit à tous les provinciaux le bénéfice des lois romaines, par conséquent le droit d’appel à l’empereur, ne modifia pas les anciennes catégories de cités : villes libres, fédérées, colonies latines et de droit italique, etc., qui subsistèrent encore longtemps. Caracalla lui-même en fit de nouvelles : il donna le jus Italicum aux habitants d’Antioche et d’Émèse[22]. Une de ces distinctions persistantes fut pourtant effacée : il admit des Alexandrins dans le sénat de Rome, qui leur avait été jusqu’alors fermé.

L’état des personnes ne fut pas non plus modifié par cette mesure. La condition de l’esclave, du colon, de l’affranchi, de l’étranger établi clans l’empire ou enrôlé dans ses troupes auxiliaires resta la même[23] : il n’y eut que des impôts de plus et une classe nouvelle de pérégrins. Mais une catégorie nombreuse de citoyens gagna beaucoup au décret de Caracalla. L’usage des distributions gratuites s’était étendu à toutes les villes ayant le droit de cité romaine. Elles avaient tenu à honneur d’imiter l’institution charitable de leur métropole, et nous avons trouvé, jusque dans Palmyre, devenue colonie italique, des tessères frumentaires. Lorsqu’il n’y eut plus que des citoyens dans l’empire, les pauvres des cités provinciales participèrent au bénéfice de l’assistance publique. Saint Augustin ne voit que cette conséquence de l’édit, et elle lui semble fort heureuse. Ce fut, dit-il, une excellente et très humaine mesure, car elle permit à la plèbe, privée de biens-fonds, d’obtenir des aliments fournis par la caisse commune[24]. Quand Maximin s’empara des fonds municipaux, on marque qu’il saisit jusqu’à l’argent qui servait à payer les distributions frumentaires[25].

Quelques-uns de ces jurisconsultes qui écrivaient : Il faut donner des aliments aux pauvres, avaient sans doute prévu que le décret aurait ce mérite, mais non point Caracalla, bien qu’il ait été, comme son père, très libéral pour les distributions de vivres. Le motif déterminant fut, pour lui, la raison fiscale, car ses besoins d’argent étaient extrêmes. L’immense trésor laissé par Sévère avait été promptement dissipé. Il ne nous reste plus rien, lui disait un jour la sage Julia, qui essayait en vain de mettre un peu d’ordre dans ces profusions et dans ce cerveau dérangé ; justes ou injustes, tous nos revenus sont épuisés. — Ayez bon courage, ma mère : tant que nous aurons ceci, l’argent ne nous manquera pas ; et, ce disant, il frappait sur son épée.

La sienne n’était pas bien redoutable, mais il avait celle des soldats. Sévère les avait contenus : son fils leur lâcha la bride. Il pratiquait la maxime attribuée à son père : Contenter les soldats, et se moquer du reste. Ses innombrables victimes avaient laissé derrière elles des parents, des amis, qui pouvaient les venger. Tout lui était donc ennemi, excepté ceux à qui il disait : C’est pour vous que je règne ; mes trésors sont les vôtres. Et ils pouvaient l’en croire, en se voyant chaque jour gorgés d’or. Leur solde annuelle fut augmentée de 70 millions de drachmes[26], que les revenus ordinaires de l’État ne suffisaient plus à payer. Il prit une autre mesure funeste à la discipline. Les légions vivaient toute l’année au camp sous la tente : il leur permit de prendre leurs quartiers d’hiver dans les villes voisines[27], qu’elles traitèrent en pays conquis, ruinant leurs hôtes et perdant elles-mêmes, dans une vie de débauche, ce qui leur restait de qualités guerrières.

Une chose que le soldat mercenaire et sans patrie, tel qu’était devenu le soldat romain, aime autant que l’or, c’est la guerre, ce jeu enivrant de la vie et de, la mort, où il espère toujours gagner ; c’est la licence d’une armée en expédition et l’assouvissement de passions brutales, relevées par une apparence de gloire. Caracalla leur avait promis de les mener à cette chasse à l’homme et au butin : Je veux finir à la guerre, disait-il, c’est une belle mort[28] ; et il avait sans cesse à la bouche un nom opposé longtemps par les Grecs aux noms les plus glorieux de Rome, celui d’Alexandre. A l’époque de Polybe, ses compatriotes se vengeaient de leur récente défaite en disant aux Romains : C’est à la Fortune que vous devez vos succès. Alexandre dut les siens à son génie. Plus tard, ils répétaient encore : Les Parthes, que vous n’avez pu vaincre, n’étaient que le plus petit des peuples domptés par lui. Aussi le souvenir du héros de la race hellénique avait-il obsédé l’esprit de César et de Trajan. Ces grands capitaines auraient voulu refaire ses conquêtes, établir leurs légionnaires dans les cités bâties par ses vétérans aux bords de l’Oxus, et ils auraient cru achever l’univers romain, s’ils lui avaient donné pour limite orientale celle de l’empire macédonien. Mais, à mesure que le vieil esprit de Rome fléchissait sous l’invasion croissante de l’hellénisme, Alexandre cessait d’être un rival pour devenir un concitoyen dont la gloire faisait à présent partie de la gloire nationale. On l’éleva en dignité : il passa dieu, et le terrible soldat fut transformé en génie bienfaisant qui écartait les influences funestes, άλεξίxαxος. Des médailles argent avec le d’or et d’argent, frappées à son effigie, servirent de talismans. Elles protègent, dit un écrivain de l’Histoire Auguste[29], dans tous les actes de leur vie ceux qui les portent ; et nous en avons encore. Sévère Alexandre prendra son nom. Caracalla fit mieux : il prétendit que l’âme du héros était passée dans la sienne[30] ; et, pour le prouver, il dressa des éléphants de guerre, il organisa une phalange macédonienne. Du reste, la dernière création était moins une manie d’imitation, que l’achèvement d’une réforme depuis longtemps commencée. Au lieu d’armées régulières à combattre par une tactique savante, les Romains avaient maintenant à repousser les attaques impétueuses de Barbares désordonnés et les rapides cavaliers des Parthes. En face des éléphants et de la phalange de Pyrrhus[31], ils avaient abandonné leur ancien ordre de bataille à rangs serrés et à lignes épaisses. Les adversaires changeant, ils le reprirent, pour que la fougue individuelle se brisât contre une masse impénétrable. Cette réforme avait commencé dans les guerres de Bretagne[32] ; plus tard, Arrien[33] avait nettement établi le principe de la formation en phalange sur huit, hommes de profondeur sans intervalle, avec une neuvième ligne d’archers, les cavaliers et l’artillerie en arrière et aux ailes. Ce sera désormais l’ordonnance des légions.

Vers la fin de l’année 212, Caracalla se rendit en Gaule. Il fit mettre à mort le gouverneur de la Narbonnaise, et troubla ces provinces en violant nous ne savons quels droits des cités, peut-être les droits de celles qui refusaient le don onéreux du jus civitatis. Une grave maladie, sans doute aussi le désir d’inspecter les défenses du Rhin, le retinrent de ce côté des Alpes. Un février 213, il était rentré dans sa capitale[34], qu’il voyait pour la dernière fois.

Il avait promis à ses soldats des expéditions, et l’empire avait besoin de frapper quelque coup du côté du Danube et du Rhin, où se formaient de puissantes confédérations, que nous étudierons plus tard. L’une d’elles, celle des Alamans, qu’on voit apparaître alors pour la première fois, surprit le passage de la ligne fortifiée qui couvrait les terres décumates, et une nombreuse cavalerie porta l’incendie et la mort dans cet avant-poste de l’Italie et de la Gaule. Avant la fin de 213 [35], Caracalla conduisit ses troupes contre les envahisseurs et les vainquit sur les bords du Mein, où leurs femmes renouvelèrent les actes de férocité héroïque que Plutarque attribue aux femmes des Cimbres, à moins que le récit de Xiphilin ne soit une réminiscence classique. Il est question d’autres succès du côté de la Rhétie. Les archers osrhoéniens, qui faisaient partie de l’armée romaine, eurent l’honneur de la campagne : ce qui permet de supposer que l’ennemi n’était ni très nombreux ni bien terrible[36]. Cependant le bruit de ces succès retentit au loin : des peuples établis aux bouches de l’Elbe et sur la ruer du Nord députèrent à l’empereur pour lui demander son amitié et des subsides, qu’il accorda[37]. Les Alamans, rendus prudents par leur défaite, se tinrent en repos pendant vingt ans. Dion accuse l’empereur d’avoir ainsi acheté la paix aux Germains. Nous avons expliqué plusieurs fois qu’il était de bonne politique de gagner par des présents les chefs barbares, pour éviter les irruptions soudaines et les guerres inutiles qu’elles entraînaient. Il n’y a donc point à blâmer Caracalla de l’avoir suivie, si du moins il ne paya point cette paix trop cher[38]. Elle lui permit de lever, chez les Alamans, des corps auxiliaires dont un forma sa garde personnelle. On serait même réduit à louer sa conduite à l’armée, si l’on n’y voyait une affectation de mœurs populacières et de basses flatteries. Il partageait toutes les fatigues des soldats. Fallait-il creuser un fossé, jeter un pont, construire une chaussée, faire quelque ouvrage pénible : il était le premier à donner l’exemple. Il se faisait servir les mets les plus communs, mangeant et buvant dans des vases de bois ; il partageait le pain grossier de la troupe ; souvent il broyait lui-même sa portion de blé, roulait la pâte en gâteau, et la mettait au four. Il s’habillait comme les plus pauvres soldats : aussi l’appelaient-ils leur camarade, et il en était tout fier. Rarement il allait en litière ou à cheval ; il portait ses armes, quelquefois même les enseignes chargées d’ornements d’or, et dont le poids faisait plier les plus robustes centurions[39]. Hadrien, marchant tête nue en avant de ses légions, reste un général obéi ; Caracalla, pétrissant son pain, est grotesque et perd la discipline, en perdant le respect de ses soldats.

On parle encore de Barbares massacrés en trahison, d’un roi des Quades qu’il fit tuer, d’une guerre que, selon le vœu de Tacite, il alluma entre les Vandales et les Marcomans, de succès contre les Sarmates dans la Dacie et contre les Goths, dont le nom apparaît alors pour la première fois[40]. Tout cela est fort obscur, mais révèle l’intention de mettre en sûreté la frontière septentrionale de l’empire. Après avoir réorganisé l’armée du Danube, dit Hérodien, il passa dans la Thrace et y fit de nombreux règlements pour les villes, comme il avait fait déjà en Gaule, comme il allait faire en Asie. Ces règlements, nous ne les connaissons pas, mais le fait est à noter, car, conçus sans doute dans un esprit contraire aux libertés locales, ils ont dû avancer l’heure où ces libertés disparurent.

Il franchit l’Hellespont, manqua d’y périr dans une tempête, et se rendit à Pergame, afin d’obtenir d’Esculape qu’il le guérit de son infirmité secrète. Il se soumit à toutes les prescriptions en usage pour les cures merveilleuses. Le miracle eût été cette fois d’importance et d’excellent profit ; mais il ne pouvait s’opérer par les procédés ordinaires : l’empereur était trop en vue. Le dieu fit la sourde oreille, et Caracalla garda son mal[41]. A Troie, il couronna de fleurs le tombeau d’Achille et voulut avoir lui aussi un Patrocle. Son affranchi Festus fut choisi pour jouer le rôle dangereux de l’ami du héros. Le nouveau Patrocle mourut, en effet, quelques jours après, ce qui permit au prince de renouveler les funérailles décrites par Homère : Testus avait été empoisonné pour cette représentation.

Il passa l’hiver de 214-215 à Nicomédie, où Dion, notre principal guide pour cette histoire, se trouvait avec lui. Les Parthes épuisaient alors en dissensions intestines leurs derniers restes de vie : l’occasion était propice pour les attaquer. Il leur réclama avec hauteur deus transfuges qu’ils rendirent aussitôt, et cette docilité lui ôta pour le moment tout prétexte de guerre. Cependant des victoires lui étaient nécessaires. Le roi de l’Osrhoëne gouvernait son pays pour le compte de Rome. Édesse, sa principale ville, placée sur la route des caravanes, ail pied d’un rocher qui portait l’acropole et d’oie sortait une source abondante, était et est encore un point stratégique important, le centre de la défense pour la haute Mésopotamie. Ce roi avait-il noué avec les Perses de compromettantes intelligences : on ne le sait. Sur cette frontière lointaine les amitiés étaient changeantes. Caracalla se résolut à supprimer cet État tributaire : il persuada au roi de le venir trouver, le jeta en prison et fit de sa capitale une colonie romaine. La chose était petite, mais la suppression d’un royaume oriental faisait toujours du bruit dans l’Occident ; et puis Abgare avait peut-être un trésor bien rempli[42]. Caracalla usa du même procédé à l’égard du roi d’Arménie, alors en différend avec ses fils. Il les invita à le choisir pour arbitre, et, quand ils furent venus, il les traita comme le roi de l’Osrhoëne. Biais les Arméniens ne se laissèrent pas prendre aussi facilement que leur prince : ils détruisirent une armée romaine envoyée contre eux.

Les sénateurs, auxquels Caracalla reprochait leur oisiveté, tandis que lui s’exposait pour eus aux fatigues et aux dangers, applaudissaient naturellement à ces hauts faits. On lui décernait le surnom de Parthique et l’on terminait toutes les acclamations en son honneur par le vœu que son règne durât cent ans. Il ne se sentait pas moins haï et leur écrivait d’Antioche : Je sais que mes exploits vous déplaisent ; mais j’ai des armes et des soldats. Aussi je ne m’inquiète pas de ce que vous pensez.

Dans Antioche, il était venu chercher des plaisirs[43] ; dans Alexandrie, où il arriva à la fin de l’automne 295[44], il chercha une vengeance. Les Alexandrins, race légère et moqueuse, donnaient à Julia le surnom de Jocaste, l’épouse incestueuse de son fils, la mère de deux frères ennemis ; ils appelaient Caracalla le très grand Gétique, maximus Geticus, allusion sanglante à un exploit qui n’avait pas été accompli au pays des Gètes, et ils riaient de cet homme laid, petit et chauve, vieux avant l’âge, qui prétendait jouer les grands héros, Achille et Alexandre. Ces propos étaient revenus à l’empereur. Quand il approcha de la ville, les premiers citoyens sortirent à sa rencontre portant en leurs mains les objets sacrés, comme si leurs dieux voulaient faire honneur au dieu nouveau qui arrivait. Caracalla les reçut bien, et, par une dérision des vieilles et saintes lois de l’hospitalité, il les fit asseoir à sa table ; puis, le festin terminé, ordonna de les mettre à mort. Pendant l’exécution, les soldats s’armaient et se précipitaient dans la cité. Les places, les grandes rues, les principaux édifices, furent occupés militairement ; lui-même s’établit dans le temple de Sérapis et de là organisa le massacre. On égorgea pendant de longs jours, sans distinction d’âge, de condition ou de sexe. Quel fut le nombre des victimes ? Immense, car Alexandrie était une fourmilière d’hommes et une opulente cité, où le soldat frappait au hasard et pillait à coup sûr. Les temples mêmes, ces banques sacrées où les particuliers déposaient souvent leurs richesses, ne furent pas épargnés. Le carnage ne s’arrêta que quand, de lassitude et de dégoût, le fer tomba de la main des meurtriers, gorgés de sang et de butin.

En annonçant cet exploit au sénat, le monstre ausonien disait : Quant à la quantité et à la qualité de ceux qui ont péri, peu importe, car ils méritaient tous le même sort[45]. La conscience publique s’indigna peut-être en secret ; mais, officiellement, les sénateurs consacrèrent cette victoire d’espèce nouvelle par une monnaie qui représentait le prince foulant l’Égypte aux pieds.

Caracalla reprit alors ses idées de conquêtes (216). Il envoya demander au roi des Parthes la main de sa fille, et, sur son refus, franchit le Tigre, prit Arbelles, où il jeta au vent les cendres des rois, et ravagea une partie de la Médie. L’ennemi, étonne de cette agression subite, n’avait opposé aucune résistance. Après ce facile succès, l’empereur rentra en Mésopotamie et hiverna dans Édesse pour y consulter l’oracle du dieu Lupus ; mais, tandis qu’il cherchait l’avenir, il perdait le présent : s’étant dirigé sur Carrhes, il y fut tué par un de ces hommes dont il avait surexcité les appétits : c’était un soldat mécontent de n’avoir pas été nommé centurion (8 avril 217). Il avait vingt-neuf ans à peine[46].

Les Romains avaient des divinités qu’ils appelaient les Terribles, Diræ, puissances vengeresses qui existent toujours pour les princes, car toujours l’expiation suit les grandes fautes et finit par atteindre ceux qui les ont commises ou leur postérité.

Julia Domna était alors à Antioche. Jusqu’à la dernière heure de Caracalla, elle avait possédé la suprême puissance, mais aussi elle avait eu les suprêmes angoisses : durant un quart de siècle, le monde romain à ses pieds, puis son époux mort, l’un de ses fils égorgé, et voici que l’autre tombait encore sous les coups d’un assassin, entraînant dans sa chute la fortune de sa maison. Trop fière pour se résigner à la condition de sujette d’un aventurier que les siens avaient tiré du néant, et pour devenir, après tant de grandeur, l’objet de la pitié publique, elle se résolut à sortir d’inquiétude comme un stoïcien des anciens jours. D’ailleurs elle souffrait d’un mal peut-être incurable ; la mort s’approchait d’elle : elle alla au-devant et se laissa mourir de faim[47].

Caracalla avait construit, Rome, un portique où étaient gravés les exploits de son père, et clos thermes, qui sont, après le Colisée, la plus grande ruine de home et une des plus considérables du monde[48]. Une colonnade, se développant sur un périmètre de 4.750 pieds, formait une enceinte, derrière laquelle s’étendaient des jardins plantés d’arbres, de gazon et de fleurs, avec un stade réservé aux jeux gymnastiques, que l’hygiène romaine prescrivait après le bain. Les thermes eux-mêmes, édifice long de 750 pieds sur 500 de profondeur, renfermaient un théâtre, des salles pour la déclamation ou l’étude, des cours avec portiques pour la promenade, des musées, des bibliothèques ; enfin, un immense réservoir entouré de seize cents sièges de marbre sculpté et où trois mille personnes pouvaient se baigner à la fois. Au centre de cette construction colossale s’élevait la cella Soliaris, couverte par une voûte surbaissée, qui faisait le désespoir des architectes du temps et fait encore l’étonnement des nôtres. Partout les marbres les plus rares, les mosaïques les plus belles et les chefs-d’œuvre de l’art. On en a tiré l’Hercule de Glycon, la Flore et le groupe magnifique de Dircé, connu sous le nom de Taureau Farnèse. Une seule colonne de ces thermes a paru suffisante pour décorer la place della Santa Trinità, à Florence, et le musée de Naples est rempli des sculptures enlevées à ces ruines, le dernier et suprême effort de l’art romain[49]. Spartien estime que la rue qui conduisait aux thermes de Caracalla, construite aussi par ce prince, était la plus belle, de Rome. En Syrie, il avait continué les travaux de son père ; à Baalbek, le grand vestibule et le temenos du temple de Jupiter furent construits par lui.

Ces œuvres d’art ne saliveront pas sa mémoire. Il avait à peine régné six années, et ce temps si court lui avait suffi pour faire un mal irréparable. Sous Commode, Pertinax et Julien ; la soldatesque avait été bien insolente ; sous Caracalla, elle prit véritablement possession de l’empire. Habituée à voir ce prince déférer en tout à ses caprices, elle voudra faire durer un régime qui lui est si profitable, et, pour y réussir, elle choisira des empereurs qui ne seront pas en état de le changer.

 

II. — MACRIN (12 AVRIL 217-8 JUIN 218) ET ÉLAGABAL (8 JUIN 218-11 MARS 222).

Macrin (Marcus Opellius Macrinus) était Africain, comme Sévère, et originaire de Cæsarea, le Cherchell de notre colonie algérienne. Il eut d’humbles commencements. On disait qu’il avait été esclave et gladiateur ; nous savons qu’il fut procurateur des biens de Plautianus et qu’il manqua périr avec lui. Sévère recueillit l’homme de confiance de son ancien ami et le fit intendant des postes de la voie Flaminienne. Caracalla, oubliant quel avait été son premier protecteur, le nomma avocat du fisc et plus tard préfet du prétoire. C’était un homme doux et juste, sans talent ni ambition, qui jamais n’aurait songé à l’empire, si une lettre qui le dénonçait ne lui était tombée dans les mains[50]. Pour échapper à une mort certaine, il -fit tuer le prince, et son complice ayant été massacré sur l’heure par les gardes, on ignora d’abord la part qu’il avait prise au meurtre. Il affecta une grande douleur qui lui gagna les soldats ; le quatrième jour, il fut proclamé empereur, n’étant encore que simple chevalier[51]. On voit comme tout s’abaisse, même la dignité impériale. Son fils Diadumenianus, alors dans sa neuvième année, devint césar et prince de la jeunesse (19 avril 217).

Le nouvel empereur n’osa faire déclarer Caracalla ennemi public. On porta secrètement ses cendres dans le tombeau des Antonins, et, pour que ses images disparussent sans bruit, un décret envoya à la fonte toutes les statues d’argent et d’or. Mais il reçut les honneurs divins. On lui consacra un temple et des pontifes. Les soldats n’entendaient pas que leur empereur favori fût privé de l’apothéose.

Comme le vainqueur de Niger avait prétendu continuer la maison des Antonins, Macrin voulut se rattacher à la dynastie africaine, sans en réclamer pourtant tout l’héritage. Il prit le nom de Sévère et donna à Diadumenianus celui d’Antonin, que portait sa victime. C’était une flatterie à ces foules qu’on mène toujours avec des paroles et des apparences : le mot est d’Horace[52]. Du reste, Macrin s’appliquait à gagner tout le monde : le sénat par des égards, les soldats par de l’argent, les peuples par la suppression des nouveaux impôts, la conscience publique par le rappel des proscrits et la punition des délateurs. Mais tout cela fait petitement, et nulle part on ne sentait la main ferme de l’homme capable d’imposer sa volonté.

Le roi des Parthes était entré dans la Mésopotamie avec une nombreuse armée. Macrin, obligé de conduire à sa rencontre des troupes sans discipline et sans ardeur pour cette guerre, éprouva des échecs que l’ennemi ne put cependant changer en défaites. Les Romains, maîtres des villes et de nombreux châteaux forts, où ils avaient eu le temps de faire rentrer toutes les provisions, laissaient la plaine à la cavalerie ennemie, qui n’y pouvait vivre. Les deux princes se lassèrent bientôt d’une lutte où ni l’un ni l’autre ne s’engageaient à fond. Macrin, d’ailleurs, était pressé de revenir à Rome ; il parla humblement, remit les prisonniers et donna 15 millions de drachmes, dont Artaban se contenta[53]. Il s’humilia encore devant les Arméniens, rendit à leur roi Tiridate sa mère, que Caracalla avait retenue captive, des terres que son père possédait en Cappadoce, et probablement une pension, moyennant quoi l’Arménien consentit à recevoir la couronne d’or que Macrin lui envoya en signe de suzeraineté. Du côté de la Dacie, des otages furent aussi restitués aux Barbares. Sous Caracalla, l’empire conservait, du moins, en face de l’ennemi, la fière attitude que Sévère lui avait donnée.

On n’en célébrait pas moins les succès des armes romaines. Les monnaies étaient compte le journal officiel du temps, et tout aussi peu véridiques que certains bulletins de victoires ; une d’elles, que le sénat fit frapper, portait les mots : Victoria Parthica[54].

Cependant Macrin entreprit de resserrer les liens de la discipline, si relâchés sous Caracalla, et, tout en laissant aux anciens soldats l’augmentation de solde, les récompenses et les immunités de service qui leur avaient été prodiguées, il prétendit soumettre les recrues aux règlements de Sévère[55], et les traita tous avec une extrême dureté. Un victorieux y aurait réussi ; un prince à demi vaincu, et qui venait d’acheter la paix, était incapable d’imposer cette réforme. La guerre avait appelé beaucoup de troupes en Syrie : il commit la faute de les y garder. Ces soldats inactifs, l’esprit encore tout plein du souvenir des grandes expéditions de Sévère, se mirent à supputer les profits que leur avaient valus les victoires du père, les largesses du fils, et à établir, entre ce qui était et ce qui avait été, cette comparaison que les mécontents font toujours tourner au dommage du présent. Macrin avait écrit aux pères conscrits qu’il entendait ne rien faire sans eux[56], c’est-à-dire qu’il allait replacer au sénat le centre de l’empire, que le dernier prince avait plis dans l’armée. Il fallait le faire sans le dire ; il fallait surtout renvoyer à leurs garnisons respectives les légions inutiles dans l’Orient pacifié, et ne point passer sa vie dans Antioche à regarder les danseurs et à écouter les baladins. Bientôt, dans les camps, on se plaignit tout haut de la lésine du nouveau prince, de ce légiste qui tenait le soldat sous la tente, tandis que naguère les villes servaient de quartiers. On parla des millions livrés aux Parthes comme d’un bien ravi aux légions, et l’on en vint à croire que le meurtrier du prince si cher à l’armée, c’était Macrin.

Après la mort de Julia Domna, Macrin avait relégué à Émèse la sœur de cette impératrice, Mæsa, avec ses deux filles, Soæmias, mère d’Avitus Bassianus, si tristement fameux sous le nom d’Élagabal, et Mammée, dont le fils, né dans une vieille cité cananéenne où était adorée la Vénus du Liban[57], avait pris d’un temple de cette ville consacré à Alexandre le nom du héros macédonien. Il semble que ces Syriennes, fort intelligentes, avaient fait de profitables mariages en prenant des époux qui possédaient autant de fortune que d’années ; du moins étaient-elles déjà toutes deux veuves et riches. Elles avaient aussi habilement exploité leur parenté impériale, et, en 217, ce qui restait de la famille du prêtre Bassianus, trois femmes et deux enfants[58], se trouva réuni auprès du temple du Soleil. Ce sanctuaire, en grande vénération dans toute la Syrie, possédait le droit d’asile[59] ; il abrita leurs richesses et leurs personnes. Macrin, usurpateur timoré, sans l’audace qui fait parfois réussir l’usurpation, laissa aux mains de ses ennemis tout cet or, c’est-à-dire un moyen sûr, en pareil temps, d’opérer une révolution. Autre imprudence, il envoya une légion camper au voisinage de ce trésor dont Mæsa et ses filles avaient la clef, et près d’une ville qui, devant à Caracalla le titre et les privilèges de colonie italique, vénérait sa mémoire et sa race[60].

Ces trois femmes, sans conseillers, sans appui, entreprirent du fond de leur cité syrienne de précipiter un empereur, et elles le précipitèrent.

Elles avaient consacré l’aisé des enfants au sacerdoce du dieu d’Émèse, héréditaire dans la famille des Bassianus ; elles l’avaient fait circoncire, pour le mettre à la mode du pays, et lui interdisaient la viande de porc. Elles-mêmes cherchaient à frapper les esprits par une dévotion affectée ou sincère. Une inscription donne à Mæsa le titre de très sainte[61] ; des monnaies de Soæmias la représentent sous les traits de la Vénus Céleste[62], et Mammée, par curiosité religieuse et précaution politique, s’était mise en correspondance avec Origène[63]. Beaucoup de chrétiens et de Juifs se trouvaient dans cette région, ces avances pouvaient les gagner, sans alarmer les païens. Alors comme aujourd’hui, ces populations sensuelles et impressionnables se laissaient séduire par les dehors de la sainteté. En Orient, les marabouts qui se servent de la religion pour la politique sont de tous les temps. Les trois femmes firent jouer ce rôle à l’enfant en qui se concentraient leurs affections et leurs espérances.

Varius Avitus Bassianus, plus connu sous le nom de son dieu Élagabal[64], était alors dans sa quatorzième année[65] ; il avait cette beauté plastique que les Grecs regardaient comme un présent des dieux ; et, lorsque, vêtu d’une robe de pourpre brodée d’or, la tête ceinte d’une couronne de pierres précieuses dont les feux chatoyants lui faisaient autour du front comme une auréole lumineuse, il montait au temple pour accomplir les rites sacrés, la foule croyait voir passer un enfant prédestiné. Les soldats campés aux environs de la ville venaient souvent à ce sanctuaire renommé et, plus encore que les autres, admiraient et aimaient le jeune pontife, que Sévère avait bercé sur ses genoux. Peu à peu, le bruit courut qu’Élagabal tenait de plus prés à celui qui avait été le véritable empereur des soldats. Des serviteurs du palais d’Émèse le disaient fils de Caracalla[66], et l’argent répandu, les promesses faites, les espérances données, persuadèrent aisément des gens qui avaient intérêt à être persuadés. Pour le succès de cette intrigue, Mæsa sacrifiait son or, Soæmias son honneur ; mais ni l’une ni l’autre n’avaient souci de ce qu’elles perdaient. L’or de Mæsa était placé à gros intérêts, et Soæmias pensait qu’un manteau d’impératrice couvrirait tout[67]. Quant aux soldats, ils n’en demandaient pas davantage pour donner à un Syrien efféminé l’empire d’Auguste et de Trajan.

Une nuit, Élagabal se rendit au camp d’Émèse, suivi de chariots qui portaient la rançon de l’empire, et, le jour venu, il fut proclamé. On lui donna les noms de Marc Aurèle Antonin (16 mai 218) : dernier hommage à ces glorieux Antonins dont la renommée grandissait encore dans l’éloignement, et que les poètes du temps mettaient au-dessus des dieux[68].

Un préfet du prétoire, Ulpius Julianus, se trouvait dans le voisinage, avec une troupe de cavaliers maures qu’il croyait dévoués à Macrin leur compatriote. Il courut au camp pour en forcer les portes ; l’attaque, mollement conduite, ne réussit pas, et une seconde tentative eut le même sort. Il n’en fallait pas tant pour ébranler la fidélité de ses soldats. Quand ils entendirent un cubicularius du dernier prince proclamer, au nom du nouveau, que les biens et le grade du mort appartiendraient à celui qui apporterait au camp d’Émèse la tête d’un centurion ou d’un tribun ; lorsqu’ils virent leurs camarades montrer, du haut de la muraille, celui qu’on appelait le fils de Caracalla et les sacs d’or de Mæsa, ils tuèrent leurs officiers, et les enseignes des deux troupes se réunirent.

Sur un premier rapport du préfet, Macrin n’avait vu dans cette révolte qu’une émeute de femmes, dont il aurait aisément raison. Bientôt arrive un messager du camp d’Émèse : Je t’apporte, dit-il, la tête d’Élagabal, et il lui jette celle de Julianus. La vue de ce trophée sanglant que les rebelles lui envoient, l’audace de ce soldat, qui profite du trouble pour s’échapper, font succéder, dans l’âme du prince, l’inquiétude à la confiance, et il recourt à ce qui parais-sait le grand moyen de salut auprès des soldats, l’or. Pour avoir occasion de promettre à chaque légionnaire 5.000 drachmes, dont 1.000 données sur l’heure, il conféra le titre d’auguste à son fils. La lettre qui annonça cette élévation au sénat promit aux Romains un congiaire de 150 drachmes par tête ; d’où l’on voit qu’un soldat était alors estimé valoir trente-trois fois un membre du peuple souverain. Il rétablit aussi tous les règlements militaires de Caracalla.

Ces largesses de la peur venaient trop tard ; chaque jour des transfuges se rendaient de tous les points de la Syrie, isolément ou par bandes, au camp d’Émèse ; la légion d’Albano, qui campait à Apamée, fit défection tout entière, de sorte que l’armée d’Élagabal devint assez forte pour aller chercher celle de Macrin. La rencontre eut lien sur les confins de la Syrie et de la Phénicie ; l’eunuque ou le serviteur de Mammée, Gannys, qui conduisait les soldats du jeune césar, se trouva, par aventure, un habile homme de guerre. Il prit de bonnes dispositions pour le combat, et Mæsa, Soæmias, même Élagabal, se jetèrent dans la mêlée pour animer leurs troupes. Macrin, au contraire, effrayé par le tumulte et par de nouvelles défections, s’enfuit, laissant ses prétoriens soutenir vaillamment la réputation du corps ; mais, quand ils connurent la lâcheté de leur chef et la promesse d’Élagabal, qu’ils conserveraient leurs grades et leurs honneurs, ils posèrent les armes, et le grand prêtre du Soleil se trouva maître du monde romain (8 juin 218[69]).

Macrin s’était fait précéder à Antioche par l’annonce d’une victoire. Arrivé prés de cette ville, il prit un diplôme de la poste impériale, coupa ses cheveux, sa barbe,- et, sous un déguisement, essaya en grande hâte de gagner Byzance et l’Europe. Tout alla bien d’abord, et il avait traversé sans encombre l’Asie Mineure, quand l’excès de la fatigue et le besoin d’argent l’obligèrent à s’arrêter dans une pauvre maison du faubourg de Chalcédoine. Un billet qu’il écrivit à un agent des finances impériales pour se procurer quelques ressources le fit reconnaître ; il fut arrêté et remis aux soldats d’Élagabal, qui, depuis Antioche, suivaient sa piste. Il avait chargé des messagers fidèles de conduire son fils chez les Parthes, ses récents alliés. Des cavaliers atteignirent l’enfant avant qu’il eût passé l’Euphrate et le tuèrent. La nouvelle de sa mort arriva au père, quand on le menait lui-même au vainqueur. Il se jeta du haut de soit chariot et se brisa une épaule : les soldats l’achevèrent. Il était âgé de cinquante-quatre ans et n’avait pas régné quatorze mois.

On ne connaît de lui aucun monument, mais un arc de triomphe encore debout dans notre Algérie, à Zana, l’ancienne Diana, lui avait été élevé par ses compatriotes de la Maurétanie[70].

Il eut, assure-t-on, le projet d’ordonner une révision des rescrits impériaux, qui n’étaient le plus souvent que des décisions particulières, afin de conserver seulement ceux qui auraient un caractère général. C’était une louable intention, qui, pour être exécutée, demandait du temps, et on ne lui en donna pas[71].

Le dieu d’Émèse était représenté par une pierre noire, qui avait sans doute la même origine que la pierre noire de la Mecque. L’influence terrestre de ces deux aérolithes[72] fut très différente, car on pourrait dire que, des espaces sidéraux, l’un apporta une grande idée de pureté religieuse, l’autre, le principe de tous les désordres. Les Arabes racontent que, la création achevée, Dieu appela les anges à contempler l’œuvre sortie de ses mains. A cette vue, le chœur des Esprits célestes laissa échapper un cri d’adoration : c Allah !... n Cette parole sainte, qui proclamait l’unité et la toute-puissance du créateur, Dieu l’enferma au cœur de la pierre noire qu’Abraham déposa dans la Kaaba. Au jour du jugement, elle s’ouvrira pour laisser voir en caractères flamboyants la divine formule et rendre témoignage en faveur de ceux qui se seront approchés d’elle avec des lèvres pures et un cœur repenti.

Cette légende est de la belle et grande poésie ; elle transforme un acte de superstition vulgaire en une profession de foi morale et religieuse. La pierre d’Emèse eut plus de grandeur mondaine, mais infiniment moins de vertu. Elle fut l’image du Soleil, d’où elle paraissait venue ; et, comme dans toutes les religions le signe se confond aisément avec la chose signifiée, elle fut vénérée à l’instar du Soleil même, l’auteur de la vie, le principe de la fécondité et de la génération, que l’on adorait par des actes analogues à ceux qu’il accomplit au sein de la nature[73].

Elagabal fut la plus complète représentation des côtés immondes de ce naturalisme. Jusqu’ici les tyrans de Rome avaient au moins quelque chose de romain. Dans le fils de Sévère, on avait encore trouvé un soldat ; celui de Soæmias était un pur Syrien, en qui se réunissait tout ce que l’Orient peut produire de lascives ardeurs et de vices honteux. Ses sens étaient éveillés aux plus abominables désirs, son esprit aux plus folles aberrations. Aussi est-il resté dans la mémoire des hommes comme le symbole de l’infamie sur le trône. Trois choses avaient produit cette monstruosité morale : une religion impure, le pouvoir absolu et ses quinze ans.

Après sa victoire, Élagabal avait pris tous les titres impériaux, sans attendre le sénatus-consulte habituel, et gagné rapidement Antioche, qui se racheta du pillage par 500 drachmes donnés à chaque soldat. De là partirent aussitôt des lettres aux pères conscrits, où le prince prenait l’engagement de gouverner comme Marc-Aurèle, et des ordres de mort contre les gouverneurs qui avaient été peu diligents à deviner sa fortune, contre les sénateurs trop empressés envers Macrin, même contre l’habile homme qui avait gagné pour lui la bataille d’Antioche[74].

Chacune de ces secousses qui précipitaient un empereur était suivie de désordres, où l’empire s’agitait péniblement, jusqu’à ce qu’une main ferme lui fit reprendre son équilibre. Les légions de Macrin, renvoyées à leurs cantonnements, pillaient les villages placés sur leur route, et quantité de gens rêvaient de pourpre impériale. On venait de voir un simple chevalier arriver à l’empire, et un enfant y montait. Il n’y avait donc plus de droit ni de constitution, plus de sénat ni de peuple romain, plus d’aristocratie puissante donnant à Rome des Césars. A la mort de Néron, dit Tacite, un terrible secret avait été révélé, c’est que les empereurs pouvaient se faire hors de Rome. A l’avènement d’Élagabal, on en apprit un autre, c’est qu’il n’était pas nécessaire d’être l’élu d’une puissante armée, qu’il suffisait de quelques cohortes et de quelques cris populaires pour déterminer une révolution. Aussi beaucoup de gens croyaient qu’avec un peu d’audace il serait facile de forcer les portes du palais. Deux légats de légion, même un fils de centurion, un ouvrier en laine, d’autres encore[75], essayèrent en divers lieux d’entraîner des soldats. Un inconnu alla jusqu’à entreprendre de soulever les équipages de la flotte de Cyzique, tandis qu’Élagabal hivernait près de là dans Nicomédie. Tant de gens indignes, dit l’historien Cassius, avaient victorieusement foulé de leurs pieds la route du pouvoir qu’elle se trouvait aplanie pour tous les aventuriers qui osaient y entrer. L’ère des trente tyrans approche.

Dans le Taurus, Élagabal avait consacré à son dieu le temple élevé par Marc-Aurèle à Faustine et que Caracalla avait dédié à sa propre divinité. A Nicomédie il s’était fait peindre dans son costume sacerdotal ; le tableau fut placé à Rome dans le sénat, au-dessus de la statue de la Victoire, et chaque sénateur dut, avant de prendre son siège à la curie, brûler de l’encens devant cette image[76]. Il entra dans Rome portant une robe de pourpre lamée d’or, un collier de perles, les joues teintes de vermillon et l’éclat des yeux relevé, comme ceux d’une femme arabe, par une couche de henné. Mæsa et ses deux filles l’y avaient suivi. Unies pour le complot, ces trois femmes ne s’entendirent pas pour en exploiter les suites. Mæsa, politique formée à l’école de Sévère, aurait voulu de la décence dans la tenue, de l’ordre dans les dépenses : sagesse importune, que l’enfant, ivre de pouvoir, n’écoulait pas. Soæmias, au contraire, trouvait qu’Élagabal, étant le maître des choses humaines et divines, n’avait à se contraindre en rien. Entre ces deux femmes, il se fit un partage du pouvoir selon leur goût. Les affaires ennuyaient le prince : il les abandonna à sa prudente aïeule, il la condition qu’elle ne le gênerait pas dans ses plaisirs, et il la fit siéger dans le sénat, auprès des consuls. A sa mère il donna la présidence d’un sénat de femmes[77], qui fut chargé de déterminer pour les matrones les préséances et les costumes, la quantité d’or et de pierreries que chacune pourrait porter suivant sa condition, les ornements des litières et voitures, etc. : singulière préoccupation d’étiquette dans cette cour de parvenus où le prince étalait tous les vices, confondait tous les rangs et mettait un cocher du cirque au-dessus d’un consulaire. Quant à la mère d’Alexandre, elle se tenait à l’écart et surtout elle y tenait son fils.

L’empereur allait se déshonorer ; mais il faut bien reconnaître que, si la morale publique fut odieusement outragée, l’État ne souffrit pas trop de ce règne déplorable[78]. Les exécutions des premiers jours et la fidélité des légions décidément acquise au nouveau gouvernement rendirent les ambitieux prudents ; l’agitation se calma, et les Germains ne remuant pas, les Parthes ayant assez à faire que de travailler à conjurer une ruine prochaine, les cités des frontières furent en paix comme celles de l’intérieur.

Mais à Rome, que de honte, quels spectacles ! Une gourmandise à désespérer Vitellius, une luxure à faire rougir Néron, des débauches qu’en latin seul on peut raconter ! Élagabal était entré dans la ville costumé comme un prêtre de Phénicie ou un satrape des Mèdes, amenant avec lui son dieu informe, la pierre noire d’Émèse, qu’il honorait par des chants barbares, des danses lubriques, et des immolations d’enfants[79]. Il en fit la divinité suprême de l’empire. Tout l’Olympe dut s’humilier devant cet intrus, qu’il maria solennellement avec l’Astarté de Carthage, en donnant pour cortège de noces à ces divinités des vaincus, celles à qui, durant des siècles, les Romains avaient attribué leur fortune et qui par conséquent avaient aidé à la faire. Jupiter Capitolin était réduit au rôle de courtisan de l’idole syrienne[80], et le souverain pontife de Rome devenait le prêtre du dieu Soleil[81].

Chaque année, dit Hérodien, il conduisait son dieu dans un temple magnifique qu’il lui avait bâti en un des faubourgs de Rome. L’idole était placée sur un char étincelant d’or et de pierreries, traîné par six chevaux blancs et où personne ne montait, pour que le dieu parût le diriger lui-même. En avant, le prince, soutenu par deux gardes, courait à reculons, afin d’avoir les yeux toujours fixés sur la sainte image ! Derrière, on portait les statues de tous les dieux, les ornements impériaux, et, les meubles précieux du palais ; la garnison de Rome et le peuple entier faisaient l’escorte, portant des torches et jonchant la route de fleurs et de couronnes[82].

Dion raconte une aventure qui se produisit vers le même temps, près des lieux où lui-même commandait : Sur les bords de l’Ister se montra, je ne sais comment, un génie qui ressemblait de figure à Alexandre de Macédoine. Il traversa la Mœsie et la Thrace, à la manière de Bacchus, en compagnie de quatre cents hommes armés de thyrses et couverts de peaux de bouc. Il ne faisait aucun mal, et tout lui était fourni, logements et vivres, aux frais des villes, car personne n’osa s’opposer à lui en paroles ou en actions, ni chef, ni soldat, ni procurateur, ni gouverneur de provinces ; et ce fut en plein jour, comme il l’avait annoncé, qu’il s’avança processionnellement jusqu’à Byzance. De là, ayant gagné le territoire de Chalcédoine, il accomplit la nuit de certains sacrifices, enfouit en terre un cheval de bois, puis disparut[83].

Ces populations hébétées de superstitions grossières, -prenant pour un dieu l’illuminé ou l’adroit industriel qui vivait ii leurs dépens, aident à comprendre cet autre fou grotesque, faisant à Rome une révolution religieuse en faveur de sa pierre noire. Au précédent chapitre, on a vu les hommes supérieurs de ce temps plonger leur pensée dans les profondeurs u ciel, pour y chercher ce dieu qui se dérobe toujours. Les deus faits qu’on vient de rapporter montrent l’imagination des simples d’esprit, princes ou peuples, hantée des mêmes fantômes. Les génies, les démons, sont partout : chaque religion en fournit ; et la foule, ne sachant à qui entendre, les confond dans une commune et craintive adoration. C’est le syncrétisme populaire qui se produit à sa façon au-dessous du syncrétisme des philosophes.

Dans le temple de son dieu, où nous avons déjà vu tous les hôtes du Panthéon gréco-romain, il plaça encore, dit son biographe, l’image de la grande déesse, le feu de Vesta, le Palladium, les boucliers sacrés ; il voulait qu’on pût y, accomplir les rites des Juifs et des Samaritains, même les cérémonies du christianisme, afin que les prêtres d’Élagabal eussent le secret de toutes les religions[84].

Ce secret, les chrétiens croyaient le posséder ; et, en les voyant opposer à cette anarchie religieuse l’unité de leur croyance et la discipline de leurs églises, on pressent que l’heure (lu triomphe viendra pour eux. Il ne faut cependant pas que le juste dégoût inspiré par le grand prêtre d’Émèse nous empêche de voir qu’au milieu de ces fèces immondes se cachait un fait important. Le culte de la pierre noire n’allait pas au génie romain, que les Grecs avaient rendu exigeant pour la représentation plastique des dieux : mais l’idée monothéiste que cette pierre représentait devenait très romaine. Le culte du Soleil prend de plus en plus d’importance, car il était de tous les cultes païens le plus rationnel. On verra que le Soleil fut le grand dieu d’Aurélien et celui de la famille constantinienne. Le plus misérable des empereurs joue donc, à son insu, un rôle dans la décomposition religieuse de la société romaine ; ce fou de débauches avait aussi, à sa manière, l’ivresse du divin. Il est le représentant de ce pêle-mêle confus de croyances d’où commençait à se dégager la foi en un Dieu unique. On retrouvera cette confusion dans l’esprit de son successeur, mais avec de la pureté morale, tandis que lui n’y cherche et n’y prend que ce qui peut exciter sa lubricité.

Pour son luxe inepte et ses sales débauches, nous renverrons à Lampride. L’histoire signale ces turpitudes ou ces folies : elle ne s’y arrête pas. Disons seulement qu’à l’exemple des monarques asiatiques, qui vont chercher leurs ministres aux derniers rangs de la société, il donna les premières charges de l’État à des danseurs et à des barbiers, quand il ne les vendait pas à de riches débauchés ; qu’il traitait le sénat de troupeau d’esclaves en toge, ce qui était malheureusement vrai ; que son palais était sablé de poudre d’or et que ses vêtements de soie chargés de pierres précieuses ne servaient jamais deux fois ; qu’il remplissait ses viviers d’eau de rose[85] et qu’il fit représenter des naumachies sur des lacs de vin[86] ; qu’enfin il s’habillait en femme, se fardait la figure, travaillait à des ouvrages de laine et se faisait appeler domina ou imperatrix, l’empereur étant alors le fils d’un cuisinier ou quelque vigoureux athlète. En moins de quatre ans, il épousa quatre ou cinq femmes, qu’il répudia et reprit. La première, Julia Cornelia Paula, de haute naissance, ne conserva qu’un an son titre et ses honneurs ; il ravit la seconde, Julia Aquilia Severa, à l’autel de Vesta, sacrilège qui faisait trembler même les Romains de ce temps ; la troisième, Annia Faustina, descendait de Marc Aurèle ; le souvenir du grand empereur la protégea quelques semaines seulement contre les caprices de l’impérial débauché.

Cependant Mæsa voyait comment devait finir une telle manière de régner. Par d’adroites flatteries, elle décida Élagabal à donner le titre de césar à son cousin Alexandre en l’adoptant pour fils. Il se devait, lui disait-elle, à la joie de ses fêtes, à ses orgies saintes, à ses devoirs divins un autre aurait le souci des affaires. Cet autre avait douze ans, et le père adoptif en comptait seize ; mais le nouveau césar avait déjà révélé sa douce et heureuse nature, de sorte que l’aïeule et la mère mettaient en lui l’espérance de leur maison. Sa bonne grâce, sa retenue, les maîtres sévères qui l’entouraient, les périls qu’on le vit bientôt courir et les secrètes largesses de Mammée aux prétoriens lui firent une popularité dont Élagabal s’irrita. Il chercha divers moyens de le faire disparaître sans bruit. Mais Mammée ne laissait son fils goûter aucune boisson, aucun mets envoyé par l’empereur ; elle l’entourait de serviteurs éprouvés, et la légèreté d’Élagabal, qui permettait de pénétrer tous ses desseins, permettait aussi de les prévenir. Un jour enfin il se décida à une attaque ouverte. Il envoya l’ordre aux sénateurs et aux soldats de retirer à son cousin le titre de césar, en même temps que des meurtriers cherchaient l’enfant pour le tuer. Cet ordre causa une sédition où l’empereur faillit périr : Il fut obligé de se rendre avec Alexandre au camp des prétoriens, qui exigèrent la mort ou le renvoi de ses mignons, commandèrent au prince de changer de vie, à leurs préfets, d’y veiller, surtout d’empêcher qu’Alexandre n’imitât son cousin. On dirait nos cabochiens de 1415 faisant de la morale au dauphin, chassant de l’hôtel Saint-Pol musiciens et danseurs trop longtemps attardés dans la nuit, même les conseillers qui leur déplaisent et qu’ils conduisent au Parlement pour y être jugés ou qu’ils égorgent chemin faisant. Il y a toutefois une différence : en 1413, Paris était en révolution, et à Rome, en 221, les ordres donnés par la soldatesque au prince devenaient chose d’habitude.

Au 1er janvier 222, les deux enfants devaient aller au sénat prendre possession de la dignité consulaire. Il fallut toutes les instances de Mæsa et la menace d’une nouvelle sédition pour décider Élagabal à se laisser accompagner par son fils, adoptif. Mais il refusa absolument d’accomplir avec lui, au Capitole, les cérémonies accoutumées. Un autre jour, il répandit le bruit de la mort d’Alexandre, pour juger, d’après ce que feraient les soldats, s’il pouvait le tuer sans courir trop de risques. Ceux-ci, secrètement avertis que le jeune prince vivait, réclamèrent à grands cris sa présence, rappelèrent la garde qu’ils envoyaient chaque matin au palais et s’enfermèrent clans leur camp. L’épreuve tournait mal ; Élagabal courut les apaiser en leur montrant le césar. Sa mère et Mammée l’avaient suivi, chacune excitant le soldat contre l’autre. Mammée, à la fin, l’emporta. De violentes clameurs s’élevèrent, puis on en vint aux coups ; les amis, les ministres d’Élagabal, Soæmias elle-même, furent égorgés. Le voluptueux efféminé, qu’un pli de feuille de rose gênait, s’était caché dans les latrines du camp. On l’y tua, et son cadavre, traîné par les rues, n’ayant pu passer par un trou d’égout, fut jeté dans le Tibre, où le dieu d’Émèse faillit suivre son pontife. Le sénat voua sa mémoire à l’infamie, et l’histoire fait comme le sénat (11 mars 222).

Son cousin, âgé de treize ans et demi[87], fut proclamé auguste et prit les noms de Marc Aurèle Alexandre, auxquels les soldats ajoutèrent, en souvenir de celui que quelques-uns lui donnaient pour aïeul, le nom de Sévère[88].

Pour bien marquer que l’orgie orientale était finie et que les anciennes déités dépossédées par l’idole syrienne retrouvaient leur empire, Alexandre fit graver sur ses monnaies le titre de prêtre de Rome, sacerdos Urbis[89].

 

 

 

 



[1] Surtout dans l’Orient hellénique. Eckhel, VII, 231 ; Mionnet, IV, p. 128, n° 179. M. Dumont (Éphébie attique, t. I, p. 299) pense que les Φιλαδέλφεια furent constitués pour Marc-Aurèle et Verus, peut-être même plus tôt.

[2] Dion, LXXVII, 1.

[3] Eckhel, VII, 231. Un bronze de Sévère a aussi pour légende Concordia Augustorum ; un autre de Geta porte : Concordiæ æternæ ; c’était la note officielle.

[4] Sauf le souverain pontificat qui ne fut point partagé. Au reste, dès le premier jour, Caracalla agit comme s’il avait eu seul le pouvoir (Dion, LXXVII, 1), et Geta n’eut guère que les honneurs impériaux.

[5] Caracalla, né le 4 avril 188, n’avait pas encore accompli sa vingt-troisième année ; Geta, né le 21 mai 189, n’avait que vingt-deux ans. Le nom de Caracalla ou Caracallus (Dion, LTXVIII, 5) lui est venu d’un vêtement gaulois, sorte de tunique à capuchon qu’il distribua aux plébéiens de Rome et à ses soldats, la caracalle, dont les cénobites de la Thébaïde firent plus tard leur costume. Son vrai nom était Bassianus. Sévère le remplaça par ceux de Marc-Aurèle Antonin que les monnaies et les monuments épigraphiques lui donnent. Il avait été nommé césar en 196, pontife en 197, auguste en 198, consul à seize ans, en 202. Dans les inscriptions son nom est ordinairement écrit Aurellius. Cf. C. I. L., III, p. 1114.

[6] L’apothéose de Geta, qu’il aurait fait prononcer, a été imaginée pour donner occasion de faire le jeu de mots : sit deus non sit vivus (Spartien, Geta, 2). Aucun document épigraphique ou numismatique ne justifie l’assertion de Spartien. Cf. Eckhel, VII, 234. Quant à l’interprétation donnée par Mommsen de l’inscription 1464 du C. I. L., t. III, je ne la crois pas fondée.

[7] Dion (LXXVII, 4) va jusqu’à parler de vingt mille césariens et soldats, partisans de Geta, qui auraient été égorgés dans le palais.

[8] Spartien, Sévère, 21.

[9] In proœmio ad Quæst. Papin.

[10] Spartien (Caracalla, 8) et Aurelius Victor (de Cæsaribus, 20) rejettent cette histoire en disant qu’il n’était pas dans les fonctions du préfet du prétoire de composer un discours pour l’empereur. Sans doute, mais Papinien était un parent de Geta, et, de plus, il jouissait d’une belle renommée : l’apologie que lui demandait Caracalla aurait produit certainement un grand effet dans l’intérêt du meurtrier.

[11] Dion, LXXVII, 11.

[12] Dion, LXXVII, 15 ; Eckhel, VII, 212 et suiv.

[13] Dion, LXXVII, 11.

[14] Hérodien, IV, 14.

[15] Dion, LXXVII, 17.

[16] Dion, LXXVII, 17.

[17] Vie des Sophistes, II, 30. Le sophiste Philiscus réclamait, à titre de professeur à l’université d’Athènes, vacationem a publicis muneribus. Caracalla termina la discussion en disant, ce qui était juste : Nolim ob breves atque miseras oratiunculas civitates privare munera prœstituris, τών λειτουργησότων. Mais un autre jour il faisait le contraire en accordant la vacatio munerum à Philostrate de Lemmos pour une déclamation. (ibid.)

[18] Dion, qui rapporte ces paroles, la suppose pourtant coupable. (LXXVII, 16.)

[19] Il y a eu certainement de grands changements monétaires sous Caracalla. Nous savons qu’il réduisit l’aureus de 1/45 à 1/50 ou d’une valeur intrinsèque de 25,08 à celle de 22,56, et qu’il fabriqua, le premier en quantité énorme, l’argenteus Antoninianus, monnaie de billon, c’est-à-dire de cuivre avec un mélange d’argent. L’Antoninianus, qui, d’après son poids normal d’argent, aurait dû valoir plus que le denier, 1 fr. 14 c., arriva bientôt à n’être que du cuivre argenté. Cette falsification commença sans doute sous Caracalla, car Dion (ibid., 14) accuse formellement ce prince d’avoir émis des monnaies de plomb argenté et de cuivre doré ; plusieurs médailles, qui donnent à Alexandre Sévère le titre de restitutor monetæ, indiquent une réforme qui justifie le dire de Dion. On a d’ailleurs au cabinet de Vienne un aureus fourré de Caracalla. (Eckhel, I, p. 115.) L’obligation de paver l’impôt en or date aussi probablement de ce temps, du moins elle parait établie sous Élagabal. (Hist. Auguste, Alex., 58.) Le ½ sur les affranchissements avait du reste été toujours payé ainsi, aurum vicesimarium (Tite-Live, XXVII, 10).

[20] In orbe Romano qui sunt, ex const. imp. Antonin. cives romani effecti sunt (Ulpien, au Digeste, I, 5, 17 ; Novell. Justin., LXXVIII, 5).

[21] C’est-à-dire le 1/20 des affranchissements, des legs et donations. Dion, LXXIX, 9. Les provinciaux n’étaient pas non plus soumis pour leurs héritages aux prescriptions des lois caducaires, il enleva les caduca au trésor public, ærarium, pour les attribuer au fiscus, ou trésor du prince : Omnia caduca fisco vindicantur, servato jure antiquo liberis et parentibus (Ulpien, Reg., XVII, 2).

[22] Digeste, L, 15.

[23] Dioclétien donna encore en 298 le droit de cité à des fils de vétérans nés de femmes étrangères, peregrini juris feminas. C. I. L., III, p. 900. Les déditices, les Latins Juniens, ceux qu’une condamnation privait du droit de cité, les étrangers établis, de gré ou de force, dans l’empire ou servant dans ses troupes, peut-être les habitants des pays réunis à l’empire après Caracalla, formèrent une nouvelle classe de pérégrins, placée entre les cives et les barbari. Cf. Accarias, Précis de droit romain, I, p. 94.

[24] .... gratissime atque humanissime factum est, ut.... plebs illa, quæ suos agros non haberet, de publico viveret (de Civit Dei, V, 41).

[25] Hérodien, VII, 5.

[26] Dion, LXXVIII, 36 ; cf. LXXVII, 24, où les chiffres pour l’augmentation des άθλα τής ατρατείας, sont probablement intervertis.

[27] Dion, LXXVIII, 3.

[28] Dion, LXXVII, 3.

[29] Trente Tyrans, 14.

[30] Dion, LXXVII, 7-8. On l’appelait φιλαλεξαδρότατος.

[31] Ce changement était antérieur à Pyrrhus ; mais la nouvelle organisation fut consolidée et améliorée dans cette guerre. Voyez les réformes de Camille et la création de la légion.

[32] Sous Paulinus et Agricola. (Tacite, Agricola, 35 ; Dion, LXII, 8.)

[33] En 150, Acies, 15.

[34] Nous avons au Cod., VII, 40, 2, un rescrit daté de Rome le 5 février 215. Mais il peut y avoir erreur sur cette date. Cf. Eckhel, VII, p. 240 et 244.

[35] Du moins on a de cette année des monnaies où il porte le nom de Germanique. (Voyez Eckhel, VII, 210, 222. Cf. Orelli-Henzen, n° 5507.)

[36] Les archers, que les anciennes légions ne connaissaient pas, prenaient de jour en jour plus d’importance dans l’armée, où un certain nombre de soldats de cette espèce était nécessaire, car le général de Reffye a démontré qu’une flèche a encore de bons effets à 125 et 150 mètres. Ce n’était pas l’arme avec laquelle on pouvait gagner une bataille, mais c’était une arme de jet fort utile, à certain moment de l’action.

[37] Dion, LXXVII, 14.

[38] Macrin, son meurtrier il est vrai, l’accuse d’avoir autant dépensé en pensions aux Barbares que pour la solde de l’armée : c’est absurde. (Dion, LXXVIII, 17.)

[39] Hérodien, IV, 7. Dion est d’accord avec lui.

[40] C’étaient des coureurs précédant le corps de la nation gothique, qui s’approchait alors de l’Euxin, mais n’y était pas encore arrivée, à moins qu’il ne faille transformer ces Goths de Caracalla en Gètes qui habitaient des deux côtés du Danube. Dion (LXVII, 6) donne ce nom aux Daces insoumis.

[41] A cette visite du moins, Pergame gagna de grands privilèges, que Macrin lui retira. Texier n’a trouvé dans toute l’Asie Mineure que deux ruines d’amphithéâtre, à Cyzique et à Pergame, t. II, p. 227. L’amphithéâtre de Pergame est très petit, 56 mètres sur 37. Les eaux du ruisseau qui le traversent pouvaient être arrêtées pour des jeux nautiques, combat de crocodiles, ou nymphes jouant de la conque marine, comme Martial l’indique, de Spectac., 26.

[42] Cette suppression ne dura guère, car on trouve plus tard des rois à Édesse. Les dynasties supprimées faisaient quelquefois souche de fonctionnaires romains. Un descendant d’Hérode avait été proconsul d’Asie, vers 135, et un Julius Antiochus, de la race royale de Commagène, fut consul et frère Arvale. (Bull. de corr. Hellén., 1882, p. 291.) A l’autre extrémité de l’empire, le pays des Gallaïques et des Astures fut séparé, en 215, de l’Hispania Citerior. Ce ne fut qu’un simple démembrement de province. (C. I. L., t. II, 2661.)

[43] Antiochenses colonos fecit salvis tributis (Digeste, L, 15, 8, § 5). Il leur rendit, ainsi qu’aux Byzantins, jura vetusta. (Spartien, Caracalla, 1.)

[44] Eckhel, III, 215.

[45] Dion, LXXVII, 22, que je suis toujours de préférence à Hérodien.

[46] Zosime ne croit pas que Caracalla ait été tué par Macrin : On ne connut jamais, dit-il, l’auteur de sa mort. Hérodien (IV, 92) donne à entendre qu’il y eut une conspiration entre les chefs de l’armée, et Spartien l’affirme (Caracalla, 6).

[47] Suivant Hérodien (IV, 13), elle se tua par désespoir ou pour obéir a un ordre secret.

[48] Il n’eut pas le temps d’achever ces thermes ; la colonnade extérieure fut construite par Élagabal et complétée par Alexandre Sévère. (Lampride, Héliogabale, 17, et Alexandre Sévère, 25.)

[49] Spartien (Caracalla, 19) attribue aussi à Caracalla la construction de plusieurs temples d’Isis, dont il célébrait les mystères avec beaucoup de solennité.

[50] Capitolin lui est très contraire, mais Dion, son contemporain, en dit trop de bien par haine de Caracalla (LXXVIII, 40). Hérodien parle aussi de sa sévérité (V, 2).

[51] Hérodien (V, 1) et Dion (LXXVIII, 14). Il avait toutefois reçu les ornements consulaires (Dion, ibid., 13), ce qui lui avait valu le titre de clarissime. (Orelli-Henzen, 5512.) Cf. Lampride, Alex., 21.

[52] .... qui stupet in titulis et imaginibus (Satires, I, VI, 17).

[53] Dion, LXXVIII, 27.

[54] Eckhel, VII, 238.

[55] Dion, LXXVIII, 28. Suivant Capitolin (Macrin, 12), il condamnait les adultères à être brûlés, junctis corporibus ; les esclaves fugitifs à combattre comme gladiateurs ; les délateurs, s’ils ne prouvaient pas l’accusation, à perdre la tête ; s’ils la prouvaient, à être notés d’infamie après avoir reçu la somme que la loi leur accordait ; il faisait mettre en croix des soldats, ou leur infligeait d’autres supplices serviles ; souvent il les fit décimer. Je doute qu’il ait été capable de tant d’énergie. Cependant Hérodien (V, 2) confirme les paroles de Capitolin.

[56] Dans la lettre que Macrin écrivit au sénat pour lui annoncer la révolte d’Élagabal, il se plaignait de l’insatiable avidité des soldats et de l’impossibilité où il était de suffire avec les revenus ordinaires de l’État au payement de la solde militaire, au taux où Caracalla l’avait portée.

[57] Arca Cæsarea ou Cæsarea Libanis. Cf. Belley, Mém. de l’Acad. des inscriptions, t. XXXII, p. 685 et suiv.

[58] Soæmias avait eu un second fils. (Orelli, n° 946, et Bœckh, C. I. G., n° 6627.)

[59] Lampride, Héliogabale, 2.

[60] Digeste, L, 15, 1, § 4.

[61] Sanctissima (Henzen, n° 5515).

[62] Eckhel, VII, 265.

[63] Eusèbe, Hist. ecclés., VI, 21. Il ne faut pas voir dans ce fait une tendance au christianisme, car toutes les monnaies de Mammée sont païennes.

[64] Le nom d’Élagabal ne se lit jamais sur les monnaies, pas plus que ceux de Caligula et de Caracalla. Ces surnoms ont passé de la bouche du peuple dans l’histoire. Son nom officiel fut Marcus Aurelius Antoninus.

[65] Hérodien, V, 3. Lampride lui donne trois ans de plus (de même à Alexandre Sévère), mais Dion le représente comme étant encore un enfant, (LXXVIII, 36 et 58), et le fait mourir à dix-huit ans (LXXIX, 20).

[66] Il prit ce titre, que l’on retrouve dans ses inscriptions : divi Severi nepos, divi Antonini filius.

[67] Lampride (Héliogabale, 2) accuse Soæmias d’avoir vécu en courtisane, meretricis more vixil.

[68] .... Antoninos pluris fuisse quam deos (Lampride, Diadumène, 7).

[69] Est-ce en souvenir de ce triomphe qu’il fonda en Palestine, sur l’emplacement d’Emmaüs, une ville de la victoire, Nicopolis ? (Eusèbe, Chron., ad ann. 224.) Il fit d’Émèse une colonie de droit italique. (Digeste, L, 15, 8, § 6.)

[70] L’inscription de l’arc de Zana (Diana Veteranorum), construit aussitôt après son avènement, le qualifie consul designatus. Dion nous apprend, en effet, que Macrin n’avait pas voulu, ainsi que l’avait fait Plautianus, compter les ornements consulaires qu’il avait obtenus de Caracalla comme un premier consulat. (L. Renier, Mélanges d’épigraphie, p. 185 et suiv.)

[71] Il s’était aussi engagé à continuer les fondations alimentaires de Trajan et des Antonins. (Lampride, Diadumène, 2.)

[72] Dans le temple.... on remarque une grande pierre, ronde par le bas, pointue par en haut, en forme de cône et de couleur noire, qu’ils disent tombée du ciel. (Hérodien, V, 5.)

[73] L’Asie était pleine de ces pierres coniques. Vénus, à Paphos, Gaçion, à Séleucie et à Bosra, étaient ainsi représentés. Ces cônes, d’origine sidérale, symbolisaient la puissance génératrice : les deux monts Casius, près d’Antioche et sur la frontière d’Égypte, devaient ce nom à leur forme pyramidale. (Cf. Mionnet, Séleucide et Piérie, n° 891 et suiv., qui donne des bronzes de Trajan représentant un cône dans un temple tétrastyle, avec la légende Zeus Kasios, et de Vogüé, Inscr. sémitiques, p. 103-104.)

[74] Dion, LXXIX, 3-4. Une des victimes d’Elagabal, Valerianus Pætus, fut condamné parce qu’il avait fait faire des portraits de lui en or, destinés à la parure de ses maîtresses. Je relève ce fait pour marquer un usage romain : le premier acte d’un empereur était de frapper des pièces d’or à son effigie. Empiéter sur ce droit était un crime de majesté. Pætus le savait bien, et il fut sans doute moins innocent que Dion ne le dit : Il était Galate, ajoute l’historien ; on l’accusa de vouloir soulever la province voisine, la Cappadoce, et d’avoir, à cette intention, fait frapper les monnaies qui furent la cause de sa mort. C’est ainsi que tous les usurpateurs débutaient. Ammien Marcellin (XXVI, 7) raconte que les partisans de l’usurpateur Procope décidèrent la défection de l’Illyrie en y faisant circuler des pièces à son effigie, comme preuve qu’il était bien empereur légitime.

[75] Dion, LXXIX, 7.

[76] Hérodien, V, 1.

[77] Lampride, Héliogabale, 4.

[78] Dion, LXXIX, 8.

[79] Lampride, Héliogabale, 11.

[80] Omnes deos sui dei ministros esse aiebat (Lampride, Héliogabale, 7).

[81] Sacerdos dei Solis (Eckhel, VII, 250) ; dans les inscriptions, il joignait à son titre d’empereur celui de prêtre d’Elagabal (Henzen, n° 5514 et 5515).

[82] Hérodien, V, 5.

[83] Dion, LXXIX, 18.

[84] Lampride, Héliogabale, 4.

[85] Lampride, Héliogabale, 19. Durant les festins, le plafond s’ouvrait pour laisser tomber sur les convives tant de fleurs, que plusieurs en furent étouffés.

[86] Lampride, Héliogabale, 40, 22.

[87] Hérodien (V, 7) dit qu’il entrait dans sa douzième année quand Élagabal l’adopta. On lui donne généralement trois ans de plus.

[88] Marcus Aurelius Severus Alexander (Eckhel, VII, 281). J’ai cité autre part la séance du sénat, où Alexandre refusa les autres noms que les Pères lui voulaient donner.

[89] Eckhel, VII, 270.