HISTOIRE DES ROMAINS

 

QUATRIÈME PÉRIODE — LES GUERRES PUNIQUES (264-201)

CHAPITRE XIX — CARTHAGE.

 

 

I. — EMPIRE COMMERCIAL DE LA RACE PUNIQUE.

Tandis que Rome s’avançait lentement par la guerre du fond du Latium jusqu’au détroit de dessine, sur l’autre rive de la Méditerranée, en face de l’Italie, à moins de 30 lieues de la Sicile, grandissait, par l’industrie et le commerce, la puissance carthaginoise.

Aujourd’hui, sur une grève déserte, à 4 lieues de Tunis, se voient épars des tronçons de colonnes, les ruines d’un aqueduc romain, quelques citernes à demi comblées, et dans la mer des restes de jetées que les vagues ont détruites. C’est là tout ce qui subsiste de Carthage[1] ....etiam periere ruinæ. Et cependant elle a deux fois glorieusement vécu comme cité punique et comme ville romaine. Ses tours s’élevaient à quatre étages ; sa triple enceinte montait à 30 coudées, et telle était la force de ses murs, que des loges pratiquées dans leur épaisseur pouvaient abriter trois cents éléphants de guerre, quatre mille chevaux et vingt-quatre mille soldats avec les approvisionnements, les harnais et les armes[2]. Des lames d’or couvraient son temple du Soleil, dont la statue en or pur pesait, disait-on, 1000 talents ; et sur ses places, qui retentissaient de mots prononcés en vingt langues, se rencontraient le Numide et le Maure à demi nus, l’Ibère aux vêtements blancs, le Gaulois à la saie brillante, le robuste Ligure, l’agile Baléare, des Grecs accourus pour chercher fortune dans la grande cité, des Nasamons et des Lotophages appelés de la région des Syrtes, tous ceux enfin qui venaient à Carthage vendre leur courage, payer leurs tributs ou apporter dans cet entrepôt de toutes les terres civilisées et barbares les produits des trois mondes. A son dernier jour, après une lutte séculaire, Carthage comptait encore sept cent mille habitants[3].

Cette ville n’était cependant qu’une colonie d’une autre ville, de Tyr, cité sans territoire, comme Venise ou Amsterdam, vaisseau à l’ancre sur la mer, et votant de là passer les conquérants et les révolutions. Tyr et Sidon étaient les principales villes d’un pays, qui, resserré entre le Liban et la mer, avait à peine une superficie de 240 milles carrés. Mais des plus petits pays sont sorties les plus grandes choses : de l’Attique, la civilisation du monde ; de la Palestine, la religion du Christ. Les Grecs ont été les artistes, les penseurs et les poètes de l’ancien monde ; les Phéniciens n’en furent que les marchands[4], mais avec tant de courage, de persévérance et d’habileté, que, dans l’histoire de l’humanité, ils ont pris place parmi les peuples civilisateurs. Dans leurs courses lointaines, ces chercheurs d’or avaient trouvé ce qu’ils ne cherchaient pas, les arts et la science de l’Égypte et de l’Assyrie, qu’ils emportèrent dans leurs caravanes et sur leurs vaisseaux. Aux Grecs, ils transmirent l’écriture alphabétique des Pharaons, le système métrique des Babyloniens et des doctrines religieuses, des procédés d’art que modifia heureusement le clair et charmant génie de la race aimée de Minerve. Aux Africains, aux Espagnols, ils enseignèrent l’agriculture de la Syrie et de la vallée du Nil ; partout, ils portèrent les produits d’une industrie avancée qui éveilla l’industrie naissante de pays barbares.

La terre manquant aux Phéniciens sur leur grève stérile, ils avaient pris la mer pour domaine ; ils la couvrirent de leurs flottes et jetèrent des colonies sur tous ses rivages ; non pas à la façon de Rome, comme des forteresses qui devaient assurer l’empire et l’unité du peuple dominateur ; mais à la mode grecque, comme un trop-plein de population abandonné à lui-même et faisant d’autant mieux sa fortune. Il fut un temps où la Méditerranée put s’appeler la mer Phénicienne. La légende, résumant comme elle fait toujours l’ancienne histoire d’un peuple dans celle d’un héros mythique, représentait les progrès successifs de la colonisation phénicienne par le voyage symbolique du dieu Melkart. L’Hercule tyrien, entraînant sur ses pas une puissante armée, avait traversé le nord de l’Afrique, l’Espagne, la Gaule, l’Italie et la Sicile, domptant les nations, fondant des villes et enseignant aux vaincus les arts de la paix. La Sardaigne possède encore les étranges monuments élevés par ces colons phéniciens les Nuraghs.

Dans la mer Égée, les Phéniciens reculèrent devant la race belliqueuse, sortie de la Hellade, et, lui laissant le nord de la Méditerranée, ils ne gardèrent que l’Afrique et l’Espagne. De Tyr à Cadix, sur une ligne de 1000 lieues, les vaisseaux phéniciens purent naviguer le long d’une côte bordée de leurs comptoirs. Mais la Méditerranée était trop étroite pour ces quelques milliers de marchands qui s’étaient faits les pourvoyeurs des nations. Leurs caravanes ou leurs navires visitèrent les contrées les plus reculées de l’Orient et du Midi. Par la mer Rouge et l’océan Indien, ils allèrent jusqu’aux Indes, jusqu’à Ceylan, et s’établirent dans le golfe Persique ; par la Perse et la Bactriane, ils pénétrèrent jusqu’aux frontières de la Chine. L’ivoire et l’ébène de l’Éthiopie, la poudre d’or de l’Afrique et de l’Asie centrale, les parfums de l’Yémen, la cannelle et les épices de Ceylan, les pierres précieuses et les riches tissus de l’Inde, les perles du golfe Persique, les métaux, les esclaves, les laines de l’Asie antérieure, le cuivre de l’Italie, l’argent de l’Espagne[5], l’étain de l’Angleterre, l’ambre de la Baltique, vinrent s’entasser sur les marchés de Tyr. Mais ne regardons pas dans l’intérieur de ces cités maritimes où, à tant de richesse, se mêlait tant de corruption. Sous l’influence d’un climat ardent et d’une religion qui réduisaient le problème de l’univers à celui de la fécondité, leurs solennités étaient les fêtes lascives d’Astarté ou les cris de douleur dont leurs temples retentissaient lorsque Moloch, l’horrible roi[6], exigeait qu’on lui sacrifiât les enfants des plus nobles familles.

Carthage n’était qu’un anneau de cette chaîne immense que les Phéniciens avaient attachée à tous les continents, à toutes les îles, et dont ils semblaient vouloir enlacer le monde.

Mais il y a des villes que leur position seule appelle à une haute fortune. Placée à cette pointe de l’Afrique qui semble aller à la rencontre de la Sicile pour fermer le canal de Malte, et qui commande le passage entre les deux grands bassins de la Méditerranée, Carthage devint la Tyr de l’Occident, dans des proportions colossales, parce que l’Atlas, avec ses intraitables montagnards, n’était pas, comme le Liban à Tyr, au pied de ses murs, lui barrant le passage, lui disputant l’espace ; parce qu’elle n’était pas cernée, comme Palmyre, par le désert et ses nomades ; parce qu’elle put enfin, s’appuyant à de grandes et fertiles provinces[7], s’étendre sur le vaste continent placé derrière elle, sans y être arrêtée par de puissants États. Les Grecs de Cyrène contenus, l’intérieur de l’Afrique parcouru jusqu’au Nil et au Niger, le Sénégal reconnu[8], l’Espagne et la Gaule tournées, les Canaries découvertes, l’Amérique peut-être pressentie et annoncée à Christophe Colomb par cette statue de l’île Madère qui, du bras étendu, montrait l’Occident : voilà ce que fit la colonie déposée par Tyr au pied du Beau Promontoire.

Il y eut un moment où cet empire commercial des hommes de race punique, avec ses deux grandes capitales, Tyr et Carthage, s’étendait comme mille ans plus tard celui des Arabes, leurs frères, de l’océan Atlantique jusque dans l’océan Indien. Mais cette domination eut deux implacables ennemis : à l’orient les Grecs, à l’occident les Romains. Avec Xerxès, les vaisseaux phéniciens vinrent jusqu’à Salamine ; avec Alexandre, les Grecs parurent sous les murs de Tyr, qu’ils renversèrent. Quand ils eurent encore bâti Antioche et Alexandrie, la Phénicie, étouffée entre ces deux villes, vit s’éloigner d’elle le commerce du monde. Ce qu’Alexandre avait fait contre Tyr, Agathocle et Pyrrhus l’essayèrent contre Carthage. Mais la Grèce regarde à l’Orient ; elle a eu de ce côté sa plus brillante histoire ; Pyrrhus échoua à l’Occident contre les colons phéniciens ; il fallait une main plus forte pour arracher la Sicile aux Carthaginois.

 

II. — CARTHAGINOIS ET LIBYPHÉNICIENS ; POLITIQUE COMMERCIALE DE CARTHAGE.

Comme Rome, Carthage avait eu les plus obscurs commencements ; elle mit quatre siècles à fonder son empire. Tous les Numides n’étaient pas, ainsi que leur nom grec l’indiquerait, des nomades : beaucoup de Libyens se livraient à l’agriculture ; beaucoup aussi erraient comme nos Algériens avec leurs troupeaux. Elle soumit les uns et gagna ou contint les autres ; par les alliances qu’elle fit contractera leurs chefs avec les filles de ses plus riches citoyens[9]. Elle encouragea la culture du sol, et ses colons, se mêlant aux indigènes, formèrent à la longue un même peuple avec eux, les Libyphéniciens[10]. Mais les colonies romaines, toujours armées, enveloppaient leur métropole d’une impénétrable ceinture. Les établissements de Carthage, tous sans murailles pour qu’une révolte fût impossible, n’étaient, à vrai dire, que de grands villages agricoles, chargés de nourrir l’immense population de la capitale et d’approvisionner ses mille navires et ses armées. C’est ainsi que nous apparaissent Ies villes carthaginoises : ouvertes à toutes les attaques et aussi incapables de se défendre contre Carthage que contre ses ennemis. Spolète, Casilinum, Nole et les imprenables cités de l’Italie centrale sauvèrent Rome par leur résistance à Annibal ; deux cents villes se donnèrent à Agathocle dès qu’il eut mis le pied en Afrique[11].

Le sénat avait favorise le mélange de ses colons avec les Libyens (Berbères). Mais le peuple qui en sortit fut regardé comme une classe inférieure, tenu loin des honneurs et du commandement[12], surveillé, traité en race ennemie, et par là même poussé à la révolte. L’histoire de Mutine et de la guerre des mercenaires montre à la fois la faute de Carthage et sa punition ; à Rome, Mutine fût devenu consul ; à Carthage, il fut insulté, proscrit et forcé de trahir pour sauver sa tête.

Carthage avait été précédée ou suivie sur cette cote par d’autres colonies phéniciennes : Utique, Hippone, Hadrumète, les deux Leptis, qu’elle contraignit à reconnaître sa suprématie, à l’exception d’Utique, qui sut garder une réelle indépendance[13]. N’ayant plus à craindre leur rivalité, s’étant soumis les Numides voisins de son territoire, tenant les autres divisés par sa politique ou son or, elle eut toute liberté d’étendre son empire maritime. Née d’une ville marchande, Carthage n’aima que le commerce, et ne fit la guerre que polar s’ouvrir, des débouchés, s’assurer l’exploitation de riches pays, ou détruire des puissances rivales. Les Grecs et les Phéniciens se partageaient l’un des deux grands bassins de la Méditerranée ; elle voulut avoir l’autre. La Sardaigne, la Morse et les Baléares en dominent la navigation, elle s’en empara. La Sicile était mieux défendue par les Grecs de Syracuse. elle les y cerna en prenant position à Malte, où elle entretenait deux mille hommes de garnison, à Gaulos, à Cossura, qui y touchent, aux îles Ægates, aux îles Lipariennes qui en dominent le littoral de l’ouest et du nord, dans la Sicile même, dont elle finit par occuper les deux tiers. Là où elle régna en souveraine, de dures lois, comme marchands en ont toujours écrit jusqu’à nos jours pour défendre leurs monopoles, pesèrent sur les vaincus. Tandis qu’autour de ses murs elle condamnait les Libyens à labourer pour son compte, elle interdisait, s’il en faut croire les Grecs, aux habitants de la Sardaigne sous peine de mort, la culture du sol[14] ; dans l’Attique, dont elle avait bordé la côte orageuse de ses nombreux comptoirs, en Espagne, où les anciennes colonies phéniciennes lui servaient d’entrepôts, elle profitait de l’ignorance des barbares pour faire avec eux d’avantageux marchés. Elle ne perdait ni son temps ni ses forces à les conquérir ou à les civiliser ; elle aimait mieux leur créer des besoins, et imposer des échanges onéreux : prenant pour quelques légers tissus fabriqués à Malte la poudre d’or de l’Africain, ou l’argent de l’Espagnol ; gagnant toujours, sur tout et avec tous.

Les Étrusques, les Massaliotes, Syracuse, Agrigente et les villes grecques de l’Italie lui faisaient une rude concurrence. Contre les uns, elle anima la haine et l’ambition de Rome (traités de 509, de 348 et de 276) ; contre les autres, elle arma peut-être les Gaulois et les Ligures ; ou bien elle cachait mystérieusement la route suivie par ses navires. Tout vaisseau étranger surpris dans les eaux de la Sardaigne et vers les Colonnes d’Hercule était pillé et l’équipage jeté à la mer[15]. Après les guerres Puniques, il fallut modifier ce singulier droit des gens, comme l’appelle Montesquieu. Un vaisseau carthaginois se voyant suivi dans l’Atlantique par une galère romaine se fit échouer plutôt que de lui montrer la route des îles Cassitérides (les Sorlingues)[16]. L’amour du gain s’élevait jusqu’à l’héroïsme.

Chose étrange, la plus grande puissance commerciale de l’antiquité semble être restée longtemps sans frapper elle-même sa monnaie d’or et d’argent ; du moins les médailles d’argent et d’or que nous possédons de la Carthage punique sont toutes sorties des ateliers monétaires qu’elle avait en Sicile et où travaillaient pour elle des artistes grecs. Syracuse même lui en fabriqua ; on le reconnaît à la beauté du type et à l’image de la nymphe Aréthuse. Ces monnaies n’appartiennent même pas au système pondéral d’après lequel furent taillées les vraies pièces puniques[17]. Carthage, cependant, en eut au temps de son indépendance ; mais, suivant la coutume de, l’Égypte et de l’Asie antérieure, elle faisait surtout ses échanges avec des lingots, comme la Chine fait encore les siens, et par la troque, on avec des morceaux de cuir qui, portant l’estampille de l’État[18], jouaient le rôle de notre papier-monnaie. Cet usage doit d’autant moins surprendre, qu’on a trouvé quelque chose d’analogue chez les Assyriens, auxquels la Phénicie a tant emprunté[19].

 

III. — MERCENAIRES.

Pour donner à son commerce l’essor et la sécurité, pour être maîtresse des mers, Carthage n’avait besoin que de la tranquille possession des îles et du littoral. Quelque restreintes que fussent ces prétentions, il fallait des armées pour les réaliser. Mais, du moment où la guerre n’est qu’une affaire de commerce, un moyen d’assurer la rentrée des fonds et le placement des marchandises, pourquoi les marchands ne payeraient-ils pas des soldats comme ils payent des facteurs et des commis ? Venise, Milan, Florence, toutes les républiques italiennes du quinzième siècle, eurent des condottieri ; l’Angleterre en a plusieurs fois acheté. C’était une coutume phénicienne : Les Perses, les Lydiens et les hommes de la Libye, dit Ézéchiel à la ville de Tyr, étaient des gens de guerre, et à tes murs ils ont suspendu, pour te faire honneur, leurs casques et leurs boucliers (XXVII, 10). Carthage eut donc des mercenaires. On achetait des chevaux et des navires qu’on armait à la proue de nains difformes pour effrayer les gens, on acheta aussi des hommes, et depuis les Alpes et les Pyrénées jusqu’à l’Atlas il y avait tant d’épées à vendre ! Chacun des comptoirs de Carthage devint un bureau de recrutement. Les prix étaient bas, car la concurrence était grande parmi ces barbares avides et pauvres qui cernaient et l’étroite lisière des possessions carthaginoises. D’ailleurs Carthage faisait bien les choses. Elle embarquait les femmes, les enfants et jusqu’aux effets de ses mercenaires. C’étaient autant d’otages de leur fidélité, ou, après une campagne meurtrière, des héritages pour le trésor. Nul n’était refusé, ni le frondeur baléare[20], ni le cavalier numide[21] armé d’un bouclier en peau d’éléphant et couvert de la dépouille d’un lion ou d’une panthère, ni le fantassin espagnol et gaulois, ni le Grec qu’on pouvait employer à tout, espion, marin, constructeur, au besoin même général[22].

Plus il y avait de races différentes dans une armée carthaginoise, plus le sénat était rassuré : une révolte paraissant impossible entre tant d’hommes qui ne pouvaient se comprendre. D’ailleurs, le général, ses principaux officiers et sa garde, qu’on appelait le bataillon sacré[23], étaient Carthaginois, et les sénateurs tenaient toujours auprès de lui quelques-uns de leurs collègues pour veiller sur sa conduite et s’assurer que tous ces gens gagnaient bien leur argent. L’amour de la gloire et de la patrie, le dévouement à l’État, tous ces grands noms qui faisaient à Rome des miracles n’avaient pas cours dans le sénat de Carthage. On y parlait beaucoup de recettes et de dépenses, fort peu d’honneur national : aussi les ressources du pays ne se mesuraient que sur celles du trésor. Tant qu’il était rempli, on dépensait des soldats avec une insouciante prodigalité. Quand il était épuisé, on reculait ou l’on traitait : c’était une affaire manquée. Avait-elle réussi, les déboursés étaient bientôt couverts, et les mercenaires morts dans l’entreprise oubliés. Qu’importait qu’il y eût quarante ou cinquante mille barbares de moins dans le monde ! Ces mercenaires pouvaient devenir dangereux. Mais on savait se délivrer de leurs exigences : témoin les quatre mille Gaulois livrés à l’épée des Romains, la troupe abandonnée sur l’île déserte des Ossements[24], et Xanthippe qui périt peut-être comme Carmagnola.

Un pareil système était bon tant qu’il ne s’agissait que d’expéditions lointaines, mais du moment où la guerre se rapprocha de ses murs, Carthage fut perdue. Ses citoyens, s’étant reposés sur leurs mercenaires du soin de les défendre, trouvèrent peu de ressources en eux-mêmes, quand ils furent seuls en face de l’ennemi. Auraient-ils eu un sénat capable d’envoyer aux Romains, descendus en Afrique, la réponse d’Appius au roi d’Épire, qu’ils n’auraient pu faire de leurs courtauds de boutique les légionnaires d’Asculum et de Bénévent ! Une foule de vertus tiennent aux armes[25], et la guerre, tout en étant un grand malheur, donne à un peuple militaire des qualités que, loin des camps, on ne connaît pas. Comme les Juifs et les Tyriens, leurs frères, les Carthaginois ne surent combattre qu’à leur dernier jour ; mais, comme eux aussi, à l’heure suprême, ils furent héroïques.

 

IV. — CONSTITUTION.

Au reste, les mercenaires n’apparaissent qu’aux époques de décadence : en Grèce, après Alexandre ; dans l’empire romain, après les Antonins ; dans l’Italie du moyen âge, après la ligue lombarde. Quand Rome et Carthage se rencontrèrent, Polybe l’affirme (VI, 51), l’une était dans toute la force de sa robuste constitution, l’autre avait atteint cette vieillesse des États où l’organisme affaibli l’est plus dirigé par une volonté énergique. La thèse des mérites de la pauvreté est tombée avec les déclamations sur les vertus de l’âge d’or il Le pauvre n’est pas nécessairement un bon citoyen, et le riche un mauvais ; mais la richesse, comme la misère, peut être, elle aussi, mauvaise conseillère. Or il y avait à Carthage trop d’opulence et trop peu de ce luxe de l’esprit qui met l’âme au-dessus de la fortune. Cette grande cité a eu d’habiles négociants, de hardis voyageurs, de sages conseillers et des généraux incomparables ; on ne lui tonnait ni un poète, ni un artiste, lit un philosophe[26]. Il suffira de voir la reproduction flue nous donnons de quelques-uns des trois mille ex-voto trouvés à Carthage pour juger que, fidèle à son origine, ce peuple n’a pas eu plus d’art que sa métropole. Il agissait beaucoup, ne pensait pas, et sa religion, à la fois licencieuse et sanguinaire, par cela même très tenace, n’exerçait aucune influence morale sur la vie privée, aucune action utile sur le gouvernement, tandis que celle des Romains aimait les mœurs honnêtes et que ses prêtres, à peu près tous magistrats ou sénateurs, ne parlaient au nom du ciel que pour donner plus ; de force à la sagesse politique.

Les Romains pillaient l’ennemi ; ils ne pillaient pas l’État. A Carthage, dans les derniers temps, tout était à vendre et tout se vendait, les dignités comme les consciences. La fortune donnant le pouvoir, les honneurs et le plaisir, aucun moyen de l’acquérir, fût-ce la force ou l’astuce, ne semblait illégitime. Chez les Carthaginois, dit Polybe, de quelque manière qu’on s’enrichisse, on n’est jamais blâmé... les dignités s’achètent. » Aristote affirme aussi que les riches seuls arrivaient aux honneurs. Carthage aimait l’or ; elle l’a possédé et elle est morte toute entière le jour où elle l’a perdu, receperunt mercedem suam.

Aristote vante pourtant l’excellence de son gouvernement[27]. C’était une constitution mêlée d’éléments divers, royauté, aristocratie, démocratie, mais sans qu’il y eût entre ces pouvoirs le juste équilibre qui fait l’avantage de ces sortes de gouvernements : au fond, l’oligarchie dominait. Deux suffètes (schofetim ou juges), choisis clans des familles privilégiées et nommés d’abord à vie par l’assemblée générale, étaient les premiers magistrats de la république : des écrivains grecs et romains leur donnent le nom de rois[28]. Après eux venait le sénat, où toutes les grandes familles avaient des représentants. Pour faciliter l’action du gouvernement en la concentrant, on avait tiré du sénat le conseil des centumvirs ou des cent quatre, suivant Aristote. Ceux-ci usurpèrent peu à peu le pouvoir, de sorte que les suffètes, devenus annuels, privés du commandement des armées, ne furent plus que les présidents de ce conseil et les chefs religieux de la nation. Les centumvirs, qui se recrutaient eux-mêmes par cooptation, pouvaient appeler les généraux à leur rendre compte ; ils se servirent de ce droit pour mettre dans leur dépendance toutes les forces militaires de la république. Avec le temps, les autres magistrats et le sénat lui-même se trouvèrent soumis à leur contrôle[29]. Comme sénateurs, ils remplissaient les commissions formées dans le sein du sénat pour diriger chacune des branches de l’administration, la marine, la police intérieure, les affaires militaires, etc. ; et, comme centumvirs, ils exerçaient encore sur ces commissions une haute surveillance. Enfin ils formaient le tribunal où étaient portées les affaires judiciaires, peut-être le comité des Trente, dont les membres étaient à vie[30], et qui semble avoir été un conseil supérieur de gouvernement[31]. La nomination à quelque charge et le droit d’intervenir, en cas de désaccord, entre les suffètes et le sénat, constituaient les seules prérogatives de l’assemblée publique.

On ne peut assurer que ce qui vient d’être dit soit un fidèle résumé de la constitution carthaginoise. Les renseignements des anciens sont insuffisants et, sur beaucoup de points, contradictoires[32] ; mais ils s’accordent à montrer la longue prépondérance, dans cette république, de l’oligarchie, qui, pour écarter les pauvres du gouvernement, avait établi, comme Rome, la gratuité dei fonctions publiques et permettait qu’un intime citoyen gérât plusieurs charges à la fois. Pour désigner les sénateurs et les juges, Athènes consultait le sort, qui est très démocratique ; Carthage ne consultait que la richesse, qui lie l’est pas.

Le sénat et, dans le sénat, les centumvirs furent longtemps les seuls maîtres du gouvernement. Si la liberté, comme l’entendaient les Grecs de la décadence, en souffrait, la puissance y gagna, car le sénat carthaginois eut cette politique immuable des grands corps aristocratiques qui, poursuivant les mêmes desseins avec énergie et prudence durant plusieurs générations, fait plus pour la fortune des États que l’influence si changeante des assemblées populaires. Il maintenait, durant toute une guerre, les mêmes généraux en charge, par exemple : Annibal[33], le défenseur d’Agrigente ; Carthalon, le destructeur de la flotte romaine sous les rochers de Camarine ; Aderbal, le vainqueur de Drépane ; Himilcon, qui tint neuf ans dans Lilybée, et surtout Amilcar Barca, dont ne purent triompher, dur ont six années, tous les efforts de ses puissants adversaires. Mais il surveillait leurs actes et punissait les fautes, pas toujours le malheur : ainsi le vaincu de Myles, surpris par une manœuvre inusitée, conserva sa confiance. On lui reproche certains jugements rigoureux ; il eut raison d’éloigner des commandements les incapables ou de frapper la sottise ambitieuse qui s’y était glissée et qui mérite les sévérités suprêmes lorsqu’elle a perdu l’armée ou compromis l’État. A l’intérieur, il ne livra pas, comme Athènes, les tribunaux au peuple, c’est-à-dire la justice aux passions populaires, et il défendit si bien le pouvoir civil contre les chefs militaires et les courtisans de la foule, qu’on ne vit pas, durant un espace de cinq cents années, s’élever une seule de ces tyrannies qui naquirent si souvent ailleurs des complaisances de l’armée ou des excès de la démagogie[34]. Celle-ci, contenue par tout un ensemble d’institutions aristocratiques, rattachée au gouvernement par l’opulence des établissements charitables[35], fut encore périodiquement affaiblie par l’envoi au dehors de nombreuses colonies. Cartilage se débarrassait ainsi de cette populace salis patrie et sans dieux, qui accourt dans les grandes cités marchandes et au sein de laquelle s’agitent les instincts bas, les passions brutales, l’envie haineuse et toutes les convoitises. La guerre arrêta ce courant d’émigration, et des foules séditieuses s’accumulèrent dans Carthage. A en croire le plus sage historien de l’antiquité, les guerres Puniques qui, à Rome, consolidèrent l’union, auraient, à Carthage, modifié la constitution au profit de la multitude. Chez les Carthaginois, dit-il, c’était le peuple, avant la guerre d’Annibal, qui décidait de tout ; à Rome, c’était le sénat. Aussi les Romains, souvent vaincus, triomphèrent à la fin par la sagesse de leurs conseils[36]. Il faut donc, d’après Polybe, mettre cette grande chute de Carthage au compte de la démagogie ; elle en a causé bien d’autres !

 

 

 

 



[1] La ruine la plus considérable est celle du grand aqueduc qui traversait l’isthme et alimentait la ville ; à son extrémité sont de profondes citernes qui s’enfoncent parallèlement sous le sol. A peu de distance des citernes, et dominant la mer d’une hauteur de 63 mètres, s’élève une colline où le roi Louis-Philippe a fait construire une petite chapelle en l’honneur de saint Louis. C’est là sans doute qu’il faut chercher l’emplacement de Byrsa, la citadelle de Carthage. M. Beulé (Fouilles de Carthage) a même cru retrouver les fondations des murs sur les pentes de la colline, mais les résultats clé ses fouilles, sur ce point, ont été vivement combattus par M. Davis (Carthage and her romains). Le temple de la grande déesse de Carthage, Tanit, que les Romains ont appelée successivement uranie, Simon et la Vierge Céleste, occupait, d’après les récits des auteurs anciens, une autre colline presque aussi étendue que B~1rsa, dont elle n’était séparée que par une rue basse. On a trouvé sur toute la largeur de l’espace compris entre la chapelle Saint-Louis et la nier, mais principalement aux environs de la chapelle, une quantité d’ex-voto portant des dédicaces, en langue phénicienne, à Tanit et à Baal-Hammon, qui doivent provenir du temple de cette déesse.

L’emplacement des ports laisse place à moins de doutes, ils étaient au sud de Carthage et s’ouvraient non pas sur le lac de Tunis, mais sur la mer, en face du petit port de la Goulette. Il y en avait deux, l’un derrière l’autre, mais une seule entrée y donnait accès. Le premier, qui communiquait directement avec la mer, était le port marchand ; l’autre, le port de guerre, était plus petit et circulaire ; une île en occupait le centre. Ces ports avaient été taillés dans le roc, comme un grand nombre de ports des Phéniciens, et ils étaient ainsi défendus, sur leur flanc, par une paroi naturelle ; du côté du sud, ils étaient fermés par une chaîne en fer.

Les Phéniciens portaient leur culte avec eux. Partout où ils allient, ils élevaient des chapelles, ou consacraient dans les temples de divinités étrangères dés ex-voto à leurs divinités nationales. Aussi, dans presque tous leurs comptoirs, a-t-on retrouvé des traces du culte de Melkart et d’Astarté, ou d’Hercule et de Vénus, comme les Grecs et les Romains ont toujours appelés ces divinités. Les Portus Herculis, Portus Herculis Monœci (Monaco) et les Portus Veneris (Port-Vendres) n’ont pas d’autre origine.

Les inscriptions carthaginoises nous révèlent, en dehors des prêtres proprement dits, l’existence de hiérodules attachés au service des différents temples et qui devaient former de véritables confréries. Le temple était leur famille ; ils n’avaient pas d’ancêtres : aussi plus d’une fois sur les stèles voit-on le nom de la ville de Carthage au lieu qu’occupe d’ordinaire celui du fils et de l’aïeul de celui qui faisait l’offrande. Les inscription nous permettent aussi de saisir les traces d’une organisation religieuse en dehors du corps sacerdotal : sur deux ou trois grands textes, on voit figurer les dix hommes préposés aux choses sacrées. Ce devait être une sorte de magistrature religieuse, répondant aux centumvirs ou aux suffètes. Enfin, elles nous font encore connaître les noms d’un certain nombre de suffètes, Annibal, Magon, Bomilcar ; mais ces noms étaient très répandus, et l’absente totale de dates nous empêche d’en tirer aucune conséquence relative à l’histoire de Carthage. (Note communiquée par M. Berger.) Sur les traces laissées en Gaule par Melkart, voyez E. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, t. II, p. 131 et suiv.

[2] La triple enceinte dont parle Appien n’était peut-être que le mur extérieur, puis les deux murs des casemates, séparés du premier par un chemin couvert.

[3] Son nom punique était Kiriath-Hadeshât ou la Ville Neuve, qui l’on prononçait probablement Kart-Hadshât, ce qui explique le nom grec Κορχηδών et le non romain Carthago.

[4] Pour le commerce des Phéniciens, voyez le chant magnifique d’Ézéchiel (chap. XXVII) :  Ô Tyr ! tu te disais : je suis une ville d’une beauté parfaite....

[5] L’argent étant rare dans l’antiquité, le rapport de l’or à l’argent était à Rome de 1 à 10 ; anciennement, dans l’Asie, il était peut-être de 1 à 7 ou à 8 ; chez nous, il est légalement de 1 à 15 ½ ; ce haut prix de l’argent fut sans doute une des causes de la richesse des Phéniciens, qui tiraient d’Espagne beaucoup d’argent. Les voisins des Sabéens, dit Strabon, donnaient 2 livres d’or pour 1 d’argent. — Tyr et Sidon avaient aussi des industries florissantes : teintureries en pourpre, verreries, tisseranderies, bimbeloteries, salaisons, métallurgie, etc.

[6] Milton, Parad. lost, II.

Moloch, horrid king, besmeared with blond

Of human sacrifice and parents’ tears.

[7] La Zeugitane et la Byzacéne, dont Polybe (XII, 3), Diodore (XX, 8) et Scylax vantent l’extrême fertilité et dont aujourd’hui encore le sol est d’une inconcevable fécondité. On a compté 97 épis sur un seul pied d’orge, et les gens du pays ont assuré à sir G. Temple (Excurs. in the Mediterr., II, 108) qu’il y en avait souvent jusqu’à 300. A l’exposition algérienne de 1876, des touffes d’orge, récoltées dans les fossés de Touggourt et provenant d’un seul grain, portaient chacune 78, 84 et jusqu’à 118 épis.

[8] Hannon, chargé de reconnaître les côtes occidentales de l’Afrique s’arrêta, faute de vivres, entre le 7° et le 8° degré de latitude nord, au golfe de Cherbro, qu’il appela la Corne du Midi, Νοτοΰ xέρας. Il établit des colons, hommes et femmes, sur divers points de la côte, entre l’île de Cerane (Arquin ? à 10° au nord de l’équateur) et les Colonnes d’Hercule. Nous avons encore la traduction grecque de son Périple ; celui d’Himilcon, qui avait été chargé d’explorer les côtes de l’Europe occidentale, est perdu.

[9] Voyez, dans Tite-Live, l’histoire de Sophonisbe et, dans Polybe, celle de Naravas (I, 78 sqq.) Œsalcès, roi des Massyliens, épousa aussi une nièce d’Annibal. (Tite-Live, XXIX, 20.)

[10] Aristote, Pol., VI, 8. Remarquons qu’entre les Carthaginois et les Africains il y avait une différence d’origine, de langue et de mœurs qui n’existait pas, du moins au même degré, entre Rome et les Italiens, lors même qu’on admettrait le récit fameux de Procope (de B. V., II, 20) sur la présence en Afrique de Chananéens, c’est-à-dire d’hommes de langue et de race phénicienne, avant l’arrivée des colons de Sidon et de Tyr. En Italie, la fusion était possible, elle ne l’était en Afrique que par cette race intermédiaire des Libyphéniciens, qui fut lente se former et qui n’avait pas les mêmes intérêts que Carthage. Comme les Anglais le sont pour l’Inde, les vrais Carthaginois restèrent toujours pour l’Afrique des étrangers. Dans Tite-Live les envoyés de Masinissa le leur reprochent.

[11] Diodore, XX, 17.

[12] C’étaient les Libyphéniciens qui composaient, avec la populace de la capitale, les colonies envoyées en si grand nombre. (Aristote, Pol., VI, 5.)

[13] Polybe, III, 24. Utique, en phénicien, signifie la Vieille Ville.

[14] Auct. de Mirab., 104. C’est une erreur ; la Sardaigne fournissait beaucoup de blé aux flottes et aux armées de Carthage (Diodore, XIV, 63, 77). Mais les Carthaginois faisaient courir ce bruit pour écarter les navires étrangers de l’île qui aurait nourri Carthage, si une révolte ou la guerre l’avait privée des blés d’Afrique. Dans le premier traité avec Rome, les Romains pouvaient trafiquer en Sardaigne ; dans le second, cette autorisation fut retirée. (Polybe, III, 22-24.)

[15] Appien, Bell. Pun., 4 ; Strabon, XII, p. 802, et Montesquieu, Esprit des lois, XXI, 11.

[16] Strabon, III, p. 176. Le patron s’étant sauvé, Carthage lui rendit, aux frais du trésor public, tout ce qu’il avait perdu.

[17] Lenormant, La monnaie dans l’antiquité, t. I, p. 266. L’auteur croit que Carthage ne commença à frapper chez elle des pièces d’or que vers 350.

[18] Cf. Eckhel, Doctrina numm., IV, 136.

[19] Dès le neuvième siècle avant notre ère, les Assyriens avaient des briquettes d’argile qui étaient de vraies lettres de change, dispensant les négociants de Babylone et de Ninive du transport encombrant et quelquefois dangereux des espèces métalliques. (Lenormant, ibid., p. 113.)

[20] On connaît la réputation de ces frondeurs. Strabon dit (III, 168) que les Baléares ne donnaient de pain à leurs enfants qu’en le plaçant sur un but que ceux-ci devaient toucher avec la fronde. Cf. Florus (III, 8), Lycophron (Alex., 637) et Diodore (V, 18) disent la même chose.

[21] Polybe, I, 15.

[22] Xanthippe. Polybe, I, 7. voyez au chap. suivant, l’histoire du Rhodien de Lilybée.

[23] Pour le citoyen carthaginois, le service militaire était chose si méritoire, qu’il en voulait garder à jamais le souvenir. La loi estimait que prendre l’épée était déjà un exploit, et elle autorisait le citoyen à porter autant d’anneaux qu’il avait fait de campagnes. (Aristote., Polit., VII, 2, 6.)

[24] Όστιώδας (Diodore, V, 11).

[25] Chateaubriand a dit : Un peuple accoutumé à voir seulement le cours de la rente et l’aune de drap vendue se trouve-t-il exposé à une commotion, il ne sera capable ni de l’énergie de la résistance ni de la générosité du sacrifice. Repos engendre couardise ; au milieu des quenouilles, on s’épouvante des épées.... une foule de vertus tient aux armes.

[26] Malgré le luxe des temples et des palais, l’art ne fut à Carthage, comme à Tyr, qu’une importation étrangère. Dans le temple de Melkart, à Tyr, où Hérodote (II, 44) vit une colonne d’or et une colonne d’émeraude, il n’y avait pas une image du dieu. De même dans le temple de Gadès.

.... nulla effigies, simulacrave nota deorum

Majestate locuni implevere timore.

(Silius Italicus, Punica, III, 50.)

Il y avait des livres à Carthage, puisque le sénat les donna à Masinissa et que Salluste (Jugurtha, 17) les vit ; mais il n’en est rien resté que le traité de Magon sur l’agriculture. On a cru que le sculpteur Boëthos était carthaginois ; mais les meilleures éditions de Pausanias portent la leçon Καλxηδόνιος au lieu de Καλχηδόνιος, ce qui fait de Boéthos un Grec de Chalcédoine. (Voyez le Pausanias de Didot, V, XVII, 4.) On fait aussi un Carthaginois de Clitomaque, un des chefs de la nouvelle académie ; mais il vécut longtemps à Athènes et y succéda, en 129, à Carnéade. Il y enseignait encore en 11 (Cicéron, de Orat., I, 11), et on y suit sa trace jusqu’en l’année 100. C’était un Grec, au moins d’éducation, comme un autre Carthaginois, Térence, fut un Romain.

[27] Aristote, Polit., II, 8. Il écrivait vers 330. Cicéron a dit aussi : Nec tantum Carthago habuisset opum sexcentos fere annos sine consiliis et disciplina (de Rep., I, fragm. inc. 3).

[28] Corn. Nepos, Annibal, 7. Aristote (Pol., II, 8) les compare aux rois de Sparte et les appelle Βαοιλεϊς. Tite-Live (XXX, 7), les compare aux consuls. Cf. Zonare, VIII, 8. Gadès avait deux suffètes (Tite-Live, XXVIII, 37), et il en était probablement de même dans toutes les colonies phéniciennes et carthaginoises.

[29] Tite-Live, XXX, 16 ; XXXIII, 46. Le tribunal des Quarante, à Venise, réunissait aussi tous les pouvoirs. (voyez Daru, liv. XXXIX.) Aristote (Pol., 11, 8) parle des συσσίτια τών έταιριών. Ces associations où l’on préparait les délibérations du sénat : in circulis conuiviisque celebrata sermonibus res est, deinde in senatu quidam.... (Tite-Live, XXXIV, 61) étaient un élément de force pour l’aristocratie, qui d’ailleurs se renouvelait par l’accession de nouveaux riches. Remarquez que les Carthaginois, pas plus que les Juifs, n’avaient de noms de famille.

[30] Justin, XIX, 2, 5, et Tite-Live, XXXIII, 46 : res, fama, vitaque omnium in illorum potestate erat. Qui unum ejus ordinis offendisset, omnes adversos habebat.

[31] ....Triginta seniorum principes : id erat sanctius apud illos, consilium, maximaque ad ipsum senatum regendum vis (Tite-Live, XXX, 16).

[32] Les deux hommes qui ont parle avec le plus d’autorité dei institutions de Carthage, Aristote et Polybe, sont séparés par deux siècles, puisque le premier est mort en 322 et le second en 122. L’un a connu Carthage dans la prospérité, et trouve son gouvernement excellent ; l’autre a vu sa ruine, et accuse ses institutions. Tous deux disent vrai en parlant différemment, et cette différence s’explique par celle des temps où ils ont vécu. Cependant Aristote avait dit : Si jamais il leur arrivait quelque grand revers, si leurs sujets se refusaient à l’obéissance, les Carthaginois ne trouveraient aucun moyen dans leur constitution pour se sauver.

[33] Voici, donnée par M. de Saucy, la signification de quelques noms carthaginois : Annibal (khanni-Bâal), Bâal m’a pris en grâce ; — Asdrubal (âazrron-Bâal), Bâal l’a protégé, (ou le protége) ; — Amilcar (âbd-Melkart), le serviteur de Melkart ; — Hannon (khannoun) le gracieux ; — Maharbal (maliar-Bâal), cadeau de Bâal ; — Bodostor (âbd-Astaroth), le serviteur d’Astarté ; Bomilcar (âbd-Melkart), le serviteur de Melkart.

[34] On cite deux tentatives d’usurpation. Aristote parle d’un Hannon qu’il compare à Pausanias et qui, en 340, fut mis à mort, après d’affreuses tortures, avec toute sa famille ; et suivant Justin (XXI, 4), Bomilcar essaya aussi, en 308, de faire une révolution.

[35] Les Carthaginois ont d’opulents établissements où ils ont soin de placer un grand nombre de citoyens de la classe du peuple. C’est ainsi qu’ils remédient an vice de leur gouvernement et qu’ils assurent chez eux la tranquillité. (Arist., II, 8.)

[36] Polybe, VI, 51 ; cf. XV, 30.