Varron traite ensuite des bœufs (II, V, 4). Le bœuf, dit-il, est le compagnon de l’homme, le ministre de Cérès ; c’est pour cela que les anciens avaient établi la peine de mort contre celui qui le tuerait ; témoin l’Attique, témoin le Péloponnèse[1]. M. Link[2] rappelle les nombreuses recherches auxquelles on s’est livré pour tâcher de trouver la souche sauvage du taureau. Les travaux de Cuvier[3] sont au premier rang dans cette matière ; M. Link y a ajouté quelques-unes de ses vues. Après avoir discuté la ressemblance de notre bœuf domestique avec l’urus ou l’aurochs, le bison ou wysent des anciens Allemands, le bœuf d’Afrique, le zébu ou bœuf bossu, l’arni, le buffle et le yack (bos gruniens), le gour (bos gaour), le gayal (bos frontalis), et enfin le bœuf fossile des tourbières, il pense qu’on a apprivoisé plusieurs espèces de bœufs toutes différentes, et que la domesticité de l’une a peut-être amené la domesticité de l’autre. Il est vraisemblable, dit-il, que la fusion des espèces polonaise et égyptienne en une seule a produit notre espèce commune. Ainsi, deux pays s’occupèrent à la fois de la domesticité du bœuf, l’Afrique et l’Inde méridionale, comme, dans l’Afrique et dans l’Inde septentrionale, on s’occupa de celle du chien. La couleur préférable pour les bœufs, dit Varron (II, V, 8), est le noir, ensuite le rouge, troisièmement l’alezan, quatrièmement le blanc. Ce petit paragraphe est curieux pour quiconque a voyagé en
Italie, et a observé les races de bœufs qu’on y emploie pour l’agriculture.
Il paraît que l’irruption des Barbares, du IVe au VIIe siècle de l’ère chrétienne a changé la
race des bêtes à cornes, tout comme elle a influé sur le sang italien, sur
les lois, le gouvernement et les institutions de l’Italie soumise à la
domination romaine. Aujourd’hui tous les bœufs, toutes les vaches existant
dans l’Italie transpadane[4], sont gris, de
cette race à grandes cornes évasées, connue sous le nom de bœufs de Quoique Aristote et Elien aient décrit le buffle sous le nom de bœuf d’Arachosie, je serais porté à croire que c’est aux peuples indo-scythiques que l’Italie doit l’introduction du butyle, originaire de l’Inde, et qui peuple les marais Pontins, les maremmes et les marécages insalubres ; car il n’était pas domestique chez les Grecs ni chez les Romains, et l’époque de son importation, consignée dans les annales d’Italie, remonte à l’an 595 de l’ère chrétienne[7]. Varron nous apprend[8] que les troupeaux de bœufs avaient aussi dans l’année trois stations différentes : Au printemps, dit-il, on les fait paître avec avantage dans les bois où il y a de jeunes branches et beaucoup de feuilles ; ils hivernent le long de la mer ; l’été, on les conduit sur des monts boisés. Cet usage s’est encore conservé dans Dans le chapitre où il traite des ânes, Varron dit (II, VI, 3) : Il en existe deux variétés ; l’une sauvage, qu’on appelle onagre :
il en existe beaucoup vivant en troupes dans L’intérieur de l’Asie-Mineure a été peu visité par les
voyageurs modernes. Nous ne savons pas si l’âne sauvage existe encore dans
les montagnes de On voit par la description du cheval que nous a donnée Varron (II, VII, 5), et encore mieux par les monuments, que l’espèce prisée chez les anciens, soit pour la guerre, soit pour l’attelage et les courses de char, était fort différente des races arabe, anglaise, limousine ou normandes le cheval barbe ou napolitain est celui de nos chevaux modernes qui s’en rapproche le plus. Par exemple, les anciens prisaient dans un étalon une crinière et une queue épaisses et fournies[12], tandis que nous regardons comme un signe de race d’avoir la crinière mince et courte, la queue légèrement garnie de crins et des poils très courts au paturon. La description du cheval de guerre thessalien, donnée par
Xénophon, est confirmée par les représentations exactes de ce cheval sur le
Parthénon, dans les statues équestres, les bas-reliefs grecs et même la
colonne Trajane, et les sculptures romaines qui ont adopté ce type pour le
cheval héroïque. Les médailles de Thessalie, en général, et, entre autres,
celles de Phalanna, qui existent à On prétend, dit Varron (II, VII, 11), que ceux qui ne font rapporter leurs juments que de deux années l’une obtiennent de meilleurs poulains. m J’ignore si cette remarque a été faite dans nos haras. On ne sevrait les poulains de leur mère que lorsqu’ils avaient deux ans faits ; nous les sevrons à six mois ; des essais comparatifs de ces deux manières de procéder pourraient être fort utiles. A trois ans on exerçait les chevaux, et, quand ils étaient en sueur, on les frottait d’huile ; lorsqu’il faisait froid on allumait du feu dans les écuries (II, VII, 15). Nous ne donnons pas à nos chevaux ces soins recherchés. Les chevaux italiens ne mangeaient, en fait de grains, que de l’orge, comme cela se pratique encore en Espagne ; ils n’en goûtaient qu’à trois ans et se nourrissaient jusque-là de foin, d’herbe et de mélasse[15] (farrago). Le cheval sauvage, dans les temps qui précédèrent l’ère
chrétienne, occupait sur le globe un espace beaucoup plus étendu qu’aujourd’hui.
Hérodote (IV, 52)
l’indique dans Nous apprenons, parla relation d’un voyage du roi arménien Héthoum, insérée par M. Klaproth dans le Journal asiatique[18], qu’il existe des chevaux sauvages aux environs de Bar-Koul, ville située sur le lac du même nom, au nord de Hami. Ces chevaux sont de couleur jaune et noire ; mais M. Klaproth en donne, d’après les auteurs mogols, une description qui ne permet pas de les confondre avec l’hémione. Je ne crois pas ici devoir adhérer à l’opinion de M. Link, lorsqu’il dit[19] : Si nous voulons trouver la patrie du cheval, il faut la chercher dans le pays où cet animal se présente le plus parfait, et particulièrement là où il jouit au plus haut degré de l’agilité, cette faculté qui le caractérise, qui rappelle le plus son état sauvage, c’est-à-dire l’Arabie et le nord de l’Afrique. L’Asie centrale et l’Inde ne peuvent jamais élever cette prétention, parce que l’espèce n’y atteint point un degré de supériorité assez marqué, bien que les chevaux sauvages soient devenus très nombreux chez les nomades de l’Asie. La force et l’agilité des races tartares, persanes et turcomanes, réfutent évidemment l’assertion du savant naturaliste allemand. |
[1] Vid. Pausanias, Nuits attiques, 24 ; Meursius, Græciæ feriatæ
[2] Monde primitif, t. II, p. 280.
[3] Description des animaux fossiles, t. IV, p. 119 et suiv.
[4] Relativement à
[5] Voyez le Voyage de Gamba.
[6] Voyez Lettres sur l’Italie à M. Charles Pictet, par M. de Châteauvieux, p. 130, 2e édit.
[7] Buffon, t. X, p. 63, dit, d’après Masson, Voyage en Italie, t. III, p. 54 : On sait par les annales d’Italie que le premier buffle y fut amené l’an 595.
[8] II, V, 11. Je regrette de ne pouvoir employer le vieux mot d’aumaille, dérivé d’armentum, et qui exprime aussi d’une manière générale les grande troupeaux de bœufs, de chevaux, d’ânes et de mulets, et celui de bergeat, qui correspond à pecus, et comprend les petits troupeaux de brebis et de chèvres. Ces deux mots ont existe dans la langue jusqu’en 1580 ; ils se trouvent dans les Mémoires sur l’histoire de France jusqu’à la fin du XVIe siècle, et sont encore vivants dans le patois percheron et normand ; ils manquent tout à fait à notre langue actuelle.
[9] Strabon, p. 568,
XII, 5, l’indique dans
[10] Voyez ci-dessus, chapitre X, le principe posé relativement à la patrie des plantes de même genre. Brown, Voyage au Congo, p. 304, 305, tr. fr.
[11] Link, Monde primitif, t. II, p. 304-395.
[12] Varron, I, VII, 5.
[13] Xénophon, de re Equestr., I, 1.
[14] Note de Courier, traduction de l’Equitation de Xénophon. Œuvres de Courier, t. IV, p. 241. Voyez Considérations générales sur la domestication des animaux, Histoire du genre equus ; Annales des sciences nat., cahiers de septembre et octobre 1832 ; et Link, Monde primitif, t. II, p. 301.
[15] Varron, II, VII, 7, 14.
[16] Pages 710, 207, 163, 520, éd. Casaubon.
[17] Grossier, Description de
[18] Voyage du roi arménien Héthoum auprès de Batou et de Mangou-Khan, dans les années 703 et 704 de l’ère arménienne, 1254, 1255 de J.-C. (Nouveau Journal asiatique, octobre 1833, t. XII, p. 281, et ibid., not. 1.)
[19] T. II, p. 303, tr. fr.