L'ÉGLISE CATHOLIQUE ET L'ÉTAT

PREMIÈRE PARTIE. — L'ORDRE MORAL (1870-1879)

 

CHAPITRE II. — ROME, FROHSDORF ET VERSAILLES (1871-1873).

 

 

I. La question romaine et l'Assemblée de Versailles. — II. La politique des pèlerinages. — III. Commencements du Catholicisme social. — IV. Pour la Monarchie chrétienne. — V. Progrès du cléricalisme sous le gouvernement de Thiers. — VI. L'Enseignement primaire et le Conseil supérieur. — VII. Renversement de Thiers par les droites coalisées.

 

I

Au lendemain de la semaine sanglante, l'Assemblée de Versailles ne se borne pas à prier Dieu ou à le remercier de son triomphe, elle exulte d'orgueil, s'enfle d'espoir et d'ambition. Mais ni la clémence ni la pitié ne sont entrées dans son cœur. Elle profite de la victoire pour prolonger outre mesure les représailles de la guerre civile. Ce n'est pas assez pour elle d'avoir vaincu et d'avoir dans Paris repris d'assaut noyé l'insurrection sous des flots de sang, il faut encore qu'elle se venge des survivants de la Commune, égarés, coupables ou innocents, que les prévôtés ont épargnés et qui maintenant, désarmés, captifs, se trouvent en son pouvoir. Plus de 40 000 prisonniers[1] ont été ramassés dans les rues par les vainqueurs. On les entasse provisoirement pêle-mêle à Versailles et à Satory. Vingt-huit mille sont peu après envoyés sur les pontons, où beaucoup mourront en peu de temps de maladie ou de misère[2]. Bientôt 26 conseils de guerres ont institués par l'Assemblée nationale ; et c'est à des officiers de l'armée de Versailles, c'est-à-dire aux vainqueurs de la veille, qu'est confiée la Liche odieuse de juger et de condamner les vaincus. Ces conseils siégeront plusieurs années de suite[3] et ne prononceront pas moins de 13.450 condamnations, dont 270 à la peine capitale[4]. Pendant plusieurs années les pelotons d'exécution fonctionneront encore à Satory ou ailleurs ; et la Nouvelle-Calédonie se remplira de déportés ou die forçats.

Ce n'était pas encore assez pour l'Assemblée et pour les partis de réaction qu'elle représentait d'avoir, au lendemain de l'invasion, follement provoqué l'insurrection dont elle se vengeait maintenant avec tant de rigueur. L'étranger occupait encore — pour longtemps, hélas ! — nos forteresses, les horreurs de la guerre civile étaient encore visibles à tous les yeux, que la majorité de Versailles n'hésitait pas à provoquer, par pur fanatisme, de nouvelles complications, d'où pouvait encore résulter une autre guerre. Il ne tint pas en effet à elle que, dès 1871, la France, à peine sortie des aventures, ne s'y jetât une fois de plus, pour l'amour du pape, ou plutôt de ce pouvoir temporel dont le pape avait mésusé et qui — la suite des événements l'a prouvé — ne lui était nullement nécessaire.

Depuis le 20 septembre, Pie IX, plus intransigeant que jamais, vivait enfermé dans le Vatican, d'où personne ne l'empêchait de sortir, et se disait prisonnier. Sa prétendue captivité devenait déjà une légende qu'exploitait sans vergogne le charlatanisme éhonté des prédicateurs et des folliculaires ecclésiastiques. Au dire de ces pieux imposteurs, le Saint-Père était matériellement captif. Des images édifiantes répandues à profusion parmi les fidèles le représentaient entouré des emblèmes de la Passion, — ou bien derrière les barreaux entrecroisés d'un cachot que fermait un énorme cadenas aux armes de Savoie. On en vint plus tard jusqu'à distribuer et à vendre des brins de la paille sur laquelle on le disait couché. Les invocations et les prières qui accompagnaient lesdites images étaient naturellement en rapport avec de pareils mensonges ; et l'invitation pressante de ne pas oublier le denier de Saint-Pierre en était l'accompagnement ordinaire[5]. Du pape martyr au pape saint et thaumaturge il n'y avait qu'un pas. Aussi répandait-on partout le bruit des miracles que commençaient à opérer, non seulement le Saint-Père en personne, mais son portrait et les menus objets passant pour lui avoir appartenu — un vieux béret, un vieux bas, un fragment de vieille soutane, etc. —. C'étaient en général, cela va sans dire, des guérisons subites de maladies anciennes et réputées incurables[6].

Mais on ne se bornait pas à glorifier ainsi l'auguste captif, à apitoyer la foule sur ses souffrances, à demander pour lui des prières et de l'argent. Les meneurs de cette pieuse campagne voulaient aussi qu'un concours politique lui fût prêté pour sa délivrance et une sorte de croisade était organisée à cette intention dans toute la France par les congrégations, ainsi que par l'épiscopat.

Il suffisait d'avoir un peu de bon sens et de savoir lire pour se rendre compte exactement de la situation du pape, qui était en réalité non celle d'un prisonnier, mais celle d'un souverain, plus respecté que jamais dans son indépendance et dans l'exercice de son magistère spirituel. Le gouvernement italien — c'était de la dernière évidence — n'avait nul intérêt à le molester, parce qu'il tenait, avec toute la nation italienne, pour des raisons faciles à comprendre, à ce qu'il ne quittât pas Rome. Non seulement il n'avait jamais songé à l'opprimer, ni même à le réduire, par de simples tracasseries, à déserter cette capitale, mais dès le 20 septembre il avait annoncé hautement son intention de le combler d'égards et de lui assurer toutes les garanties nécessaires pour qu'il pût gouverner librement 1'Église. Ces garanties, La Marmora les avait fait expressément connaître le 18 octobre, et il n'avait pas tenu à Victor-Emmanuel qu'un accord sur ces bases ne fût pacifiquement conclu entre le Souverain Pontife et lui. Mais le colérique Pie IX et le très politique Antonelli ne voulaient rien céder à la Révolution ; ils se disaient, en outre, non sans quelque bon sens, du reste, que l'accommodement proposé paraîtrait à beaucoup de catholiques ou à certains gouvernements une inféodation morale du Saint-Siège au royaume d'Italie, diminuerait par suite quelque peu son prestige et ne serait pas sans restreindre aussi la générosité des fidèles à l'égard du pape. Le cabinet de Florence, n'ayant pas triomphé de leur non possumus, n'avait pas voulu du moins qu'on pût lui reprocher de n'avoir pas été de bonne foi dans ses offres ou de les avoir retirées, par mauvaise humeur. Il avait donc résolu de s'engager vis-à-vis du Saint-Siège par un acte unilatéral comme il eût désiré le faire par un contrat synallagmatique, et, très loyalement, il avait soumis aux Chambres un projet de loi qui promettait au pape et à la curie le traitement le plus libéral et le plus large : inviolabilité du Saint-Père, honneurs souverains conservés à sa personne, dotation équivalente à son dernier budget de recettes[7], exterritorialité. du Vatican, liberté du conclave, libre publication des actes pontificaux, libre correspondance par postes et télégraphes, libre représentation diplomatique du pape auprès des puissances et des puissances auprès chi pape, indépendance de l'autorité religieuse en matière disciplinaire, tels étaient les principaux droits reconnus au Saint-Siège par cette loi qui, adoptée sans difficulté par le Parlement italien, fut promulguée le 16 mai 187'1 et est demeurée célèbre sous le nom de loi des garanties.

Il était bien évident pour tout homme de bonne foi non aveuglé par les passions religieuses, qu'un gouvernement auquel de pareils avantages et prérogatives étaient reconnus ne pouvait se dire asservi. Pie IX n'en persista pas moins dans l'attitude intransigeante et exaspérée où il se drapait depuis le 20 septembre. Dès le 25 mai, par l'Encyclique Ubi nos arcano, il dénonçait au monde la loi nouvelle comme une violence et une persécution suprêmes. Il réclamait son dû, tout son dû, c'est-à-dire tout l'ancien État pontifical. Maître incontesté de l'Église, communiquant sans entraves avec les ambassadeurs des puissances chrétiennes, avec ses propres représentants, avec le clergé des deux mondes, il osait parler de sa captivité, affirmait plus arrogamment que jamais ses prétentions à l'omnipotence et se refusait avec hauteur à subir quelque condition que ce fût. On prétend, s'écriait-il avec indignation, Nous imposer des concessions, à Nous à qui a été donné par Dieu pouvoir de porter des lois relatives à l'ordre moral et religieux, à Nous, qui avons été établi l'interprète du droit naturel et divin dans toute l'étendue de l'Univers... Peu de temps après, le 16 juin, en présence des innombrables pèlerins venus à Rome pour célébrer les Années de Pierre, c'est-à-dire le jubilé de son pontificat[8], il fulminait encore avec plus de véhémence contre le gouvernement italien et les spoliateurs. Mais ce faux captif songeait moins que jamais à quitter sa prison.

Ce qu'il voulait, ce qu'il demandait hautement, c'était que l'épiscopat, dans toute la catholicité, et particulièrement dans notre pays, commençât une campagne pour entraîner les gouvernements trop lents à venir le délivrer. Pour redevenir libre, c'est-à-dire roi, il invoquait à grands cris l'aide des puissances chrétiennes et surtout de la France, cette fille aînée de l'Église, qui l'avait si longtemps maintenu sur son trône malgré les Romains. Et dès le mois de mai la campagne des évêques s'ouvrait par des mandements, des prédications et un travail bruyant de pétitionnement qui allait mettre le gouvernement de Thiers dans le plus cruel embarras.

Rendons cette justice à quelques membres de notre épiscopat qu'ils ne s'engagèrent pas de gaîté de cœur dans cette espèce de croisade pour le pouvoir temporel. Si le plus grand nombre marchait sans hésiter et sans réfléchir à la voix du captif, il en était, même parmi les ultramontains les plus résolus qui, soit par patriotisme, soit simplement par bon sens, ne trouvaient pas, au lendemain de deux guerres qui avaient laissé la France si épuisée et si meurtrie, le moment opportun pour l'exposer à un conflit avec l'Italie, conflit que l'alliance probable de l'Allemagne avec cette puissance rendrait particulièrement redoutable et d'où ne résulterait certainement aucun avantage pour le Saint-Siège. Tel étai en particulier le sentiment de Pie, évêque de Poitiers, prélat pour tant peu suspect de complaisance pour la Révolution[9]. Mais le pape ayant insisté pour que tous les évêques lui prêtassent publiquement le concours qu'il attendait d'eux, tous, même les hésitants, s'inclinèrent et obéirent — avec plus ou moins d'entrain ou de bonne grâce — et le pétitionnement en faveur du pouvoir temporel fut activement organisé dans toute la France.

A l'appel de Pie IX, on le comprend de reste, Thiers rie pouvait répondre. Il était certainement plein de respect pour le Saint-Siège. L'alliance étroite et loyale de l'État et de l'Église au moyen du Concordat avait toujours été pour lui un dogme politique. Depuis qu'il était au pouvoir, il avait donné au pape des marques de sympathie qui n'avaient pas été sans indisposer quelque peu contre la France le gouvernement italien. Il avait décliné, comme Pie IX[10], la proposition d'une conférence diplomatique[11] qui aurait eu pour résultat de faire garantir par l'Europe la loi des garanties (mars-avril 1871). Il tenait toujours, comme le gouvernement de la Défense nationale, la frégate l'Orénoque à la disposition du pape dans le port de Civita-Vecchia[12] ; et la vue de ce bâtiment, qui semblait un reste de l'occupation française, ne pouvait être que pénible pour les italiens. Alors que la France n'était représentée à Florence que par un ministre plénipotentiaire, il venait d'accréditer au Vatican un nouvel ambassadeur ; et ce diplomate — le comte d'Harcourt —, aussi infidèle aux inspirations de Thiers qu'à celle de l'Assemblée nationale, avait tenu au Saint-Père dans sa première audience (26 avril) un langage imprudent, qui avait eu l'écho le plus fâcheux dans la péninsule[13]. Enfin le gouvernement italien ayant annoncé qu'à partir du 1er juillet il se transporterait à Rome, notre ministre plénipotentiaire à Florence avait été mis en congé à cette occasion ; si bien qu'un simple chargé d'affaires représentait maintenant la France au Quirinal — où, du reste, par ordre, il ne s'était rendu que plusieurs jours après la translation du gouvernement.

Thiers ne pouvait évidemment pas faire davantage en faveur du pape sans compromettre la paix qu'il venait de rendre à la France avec tant de peine[14]. C'est ce que ne semblaient comprendre ni l'épiscopat, qui, à ce moment même, par les pétitions imprudentes auxquelles nous venons de faire allusion, sollicitait une intervention diplomatique en faveur de la papauté temporelle, ni l'Assemblée nationale qui, sans écouter Thiers et Jules Favre, faisait à ces pétitions l'accueil le plus chaleureux et le plus sympathique. Le chef du pouvoir exécutif eût voulu éviter le débat appelé sur cette question scabreuse par les deux rapports de Pajot et de Tarteron, qui concluaient à la prise en considération de ces pétitions et à leur renvoi au ministre des Affaires étrangères. Il n'y réussit pas et la discussion eut lieu dans la séance du 12 juillet. Thiers, avec sa lucidité et son énergie ordinaires, exposa que ses principes à l'égard du, pouvoir temporel n'avaient pas varié ; qu'il n'avait pas voulu l'unité italienne, qu'il ne l'avait pas faite, mais qu'il ne pouvait évidemment pas la défaire ; que toute l'Europe avait accepté l'événement du 20 septembre ; qu'il y aurait de la part de la France véritable folie à s'engager dans une entreprise diplomatique d'où ne pouvaient résulter pour elle que de nouvelles humiliations et de nouveaux malheurs ; qu'il restait pour son compte profondément dévoué au Saint-Siège ; qu'il ferait ce qu'il dépendrait de lui pour assurer son indépendance spirituelle et qu'il demeurerait invariablement fidèle à la politique du Concordat ; mais qu'il ne fallait pas pour le moment lui demander davantage. L'effet de ce discours, si patriotique. et si sage, fut tel que l'éloquence ardente et mélodramatique de Dupanloup ne put prévaloir et que l'ordre du jour pur et simple, demandé parle gouvernement, allait être voté quand, les républicains ayant fait mine de s'y rallier, les cléricaux intransigeants, à la suite de Keller, déclarèrent que ce serait là un vote équivoque et réclamèrent de nouveau le renvoi. Thiers, reconnaissant, après une nouvelle lutte, l'impossibilité d'empêcher une pareille manifestation, s'efforça du moins de la rendre d'avance inoffensive en déclarant qu'il ne s'y opposait plus, mais en répétant que, l'intervention demandée pouvant entraîner, à son sens, des complications graves, il devait être entendu qu'il ne se prêterait à aucune démarche qui pût compromettre son pays. La majorité, comprenant bien qu'il ne ferait rien, et s'y résignant, se !contenta de sauver la face, comme disent les Chinois, en adoptant un ordre du jour par lequel elle déclarait que, confiante dans le patriotisme du gouvernement, elle lui renvoyait les pétitions t s'en rapportait à lui des suites à leur donner en ce qui touchait l'indépendance du Saint-Siège.

C'était là pour le pouvoir temporel une manifestation purement platonique. La droite de l'Assemblée n'y gagna que la retraite de Jules Favre qui, depuis longtemps discrédité[15] et peu soutenu au fond par Thiers, donna peu après sa démission. C'était quelque chose sans doute. Mais les amis du pape-roi voulaient bien davantage. Aussi les voyons-nous peu après, et durant les vacances parlementaires, reprendre avec ardeur la campagne en faveur du pouvoir temporel et lui donner un caractère particulièrement syllabiste et ultramontain. Dès le .16 septembre, par exemple, le plus mystique et le plus intransigeant des chevau-légers[16], Belcastel, envoie au Saint-Père, au nom de 48 membres de l'Assemblée nationale une adresse par laquelle, non contents d'affirmer leur adhésion absolue à l'autorité doctrinale des encycliques sur les rapports essentiels de la société civile avec la société religieuse, ils déclarent le pouvoir temporel indispensable à la papauté et renouvellent le vœu d'une démonstration diplomatique persévérante contre les usurpations sacrilèges de l'Italie. Et le Souverain Pontife, pour sa part, ne se fait pas faute d'encourager d'aussi bonnes dispositions. Dans sa réponse (du 5 octobre) à Belcastel, il exprime l'espoir que le plus grand nombre de ses collègues arriveront à partager ses convictions et à lui donner le concours de leurs forces.

Ces inutiles et bruyantes démonstrations ne pouvaient qu'indisposer le gouvernement italien contre la France, d'autant plus que vers la fin de '1871 cette puissance continuait à n'être représentée au Quirinal que par un simple chargé d'affaires et que d'Harcourt, malgré le désir de Thiers, empêchait les officiers de l'Orénoque d'aller faire le 1er janvier une visite de courtoisie au roi Victor-Emmanuel. Les Italiens commençaient à se fâcher, revendiquaient Nice dans leurs journaux et faisaient un accueil significatif au prince Frédéric-Charles, qui choisissait ce moment pour se montrer à Rome. Comme d'autre part les négociations entre la France et l'Allemagne prenaient à la même époque une allure plus pénible et moins conciliante[17] ; comme la Prusse venait de se rapprocher manifestement de l'Autriche-Hongrie[18] et qu'il n'y avait rien d'invraisemblable à ce qu'elle cherchât et réussît à entraîner l'Italie dans une triple alliance menaçante pour nos intérêts, on comprend l'inquiétude de Thiers qui, très alarmé, ne voulut plus, en février 1872, tarder davantage à accréditer un nouveau ministre plénipotentiaire (Fournier) auprès du Quirinal.

Mais aussitôt la droite de l'Assemblée s'indigna d'un tel scandale. On peut juger de son état d'esprit par les applaudissements qu'elle prodiguait à l'illuminé Jean Brunet[19] proposant du haut de la tribune (11 janvier 1872) que la France se voue complètement à Die tout-puissant et à son Christ et qu'en témoignage de ses nouveau sentiments elle élève un temple au Christ sur la hauteur de Paris qui avait été consacrée au roi de Rome... ; dans le même temps le pétitionnement en faveur du pouvoir temporel recommençait de plus belle. Les pétitions nouvelles adressées à l'Assemblée motivaient la demande d'un second débat sur cette irritante question ; Thiers n'obtenait qu'à grand'peine, en réitérant avec chaleur l'expression de son dévouement au Saint-Siège, l'ajournement de la discussion (22 mars) ; et ceux des membres de la droite qui, par patriotisme, y avaient consenti, étaient publiquement morigénés comme des traîtres par l'évêque de Versailles, ainsi que par le journal l'Univers[20]. Quelque temps après (en juillet), Pie IX manifestait lui aussi sa mauvaise humeur en constatant avec aigreur qu'il était abandonné et mettant avec dédain sur le même rang le soi-disant gouvernement d'Italie, le soi-disant gouvernement de Madrid[21], le soi-disant gouvernement de Paris. Aux derniers mois de 1872 les pétitions pour le pape-roi circulaient encore dans toute la France. A Rome la question de l'Orénoque semblait sur le point de brouiller décidément la France et l'Italie. Les officiers de ce navire ayant reçu l'ordre d'aller au 1er janvier saluer non seulement le pape, mais le roi, Pie IX déclarait nettement qu'il ne les recevrait pas. Le baron de Bourgoing, successeur de d'Harcourt, donnait sa démission. Thiers croyait devoir charger un envoyé spécial, Des Michels, d'aller apaiser le pape[22] et laissait à ce dernier le soin de désigner lui-même le nouvel ambassadeur de France au Vatican[23] ; ce qui n'empêchait pas la droite, par l'organe de l'infatigable Belcastel, de l'interpeller de nouveau et de se montrer encore moins résignée que Pie IX à la perte du principat pontifical

 

II

Ce n'était pas seulement par des effets de tribune ou par des pétitions que l'on manifestait en France pour le pape-roi. C'était aussi par les démonstrations religieuses les plus variées ; c'était par des prières, des prédications bruyantes, des neuvaines, des invocations solennelles à Dieu, à la Vierge ou aux saints ; c'était par des processions théâtrales qu'on commençait à voir se dérouler dans nos villes, où retentissait déjà ce pieux refrain :

Sauvez Rome et la France

Au nom du Sacré-Cœur :

Une thaumaturgie chaque jour plus grossière, plus tapageuse et plus provocante, envahissait la religion. Des cultes relativement récents prenaient un développement imprévu et extraordinaire à l'intention de l'auguste captif du Vatican. Le catholicisme tendait à se transformer en un polythéisme anthropomorphique fort peu respectable, faisant appel aux passions les moins nobles et aux plus bas instincts de la nature humaine. Les Saints et la Vierge supplantaient Dieu, qui ne tenait presque plus de place dans les préoccupations des fidèles. On leur demandait sans vergogne la santé, la fortune, le succès dans les examens ou dans toutes sortes d'entreprises, et on les payait grassement, souvent d'avance, de leurs services. Saint Benoît, dont la médaille passait pour avoir préservé le ministère de la Marine pendant la Commune, était l'objet d'une vénération particulière. On courait non seulement de toute la Bretagne, mais de toute la France, solliciter les miracles et les bienfaits de sainte Anne d'Auray. Saint Joseph, qui avait depuis 1862, grâce au P. Huguet, un journal à ses ordres[24], devenait l'avocat des causes désespérées et tirait un regain de popularité et d'influence de ce fait que Pie IX venait de le proclamer (en décembre 1870) patron de l'Église universelle ; de prétendus martyrs, dont les ossements anonymes, extraits sans relâche de l'inépuisable réservoir des Catacombes, étaient depuis longtemps distribués et exploités par la Cour de Rome dans toute la chrétienté, jouissaient d'un crédit sans cesse grandissant. C'est ainsi que la fabuleuse sainte Philomène, dont l'identité n'a jamais pu être établie et dont le nom même n'est qu'une hypothèse, voyait tous les jours grossir le nombre de ses adorateurs[25].

Mais la clientèle de tous ces demi-dieux n'était rien à côté de celle de le Vierge Marie, qui, grâce à d'incessantes réclames, attirait de plus en plus la foule. Il serait plus juste de dire des Vierges Marie ; car les statues, blanches ou noires, qu'on adorait sous ce nom dans de nombreux sanctuaires représentaient, aux yeux des humbles et des crédules, autant de divinités différentes, dont les attributions n'étaient pas les mêmes et auxquelles on ne demandait pas les mêmes faveurs. Notre-Dame de Chartres ne se confondait ni avec Notre-Dame du Puy ; ni avec Notre-Dame de la Garde. Notre-Dame-des-Victoires, avec sa médaille miraculeuse, dont la vogue n'était pas épuisée, différait de Notre-Dame de la Saiette qui, malgré les mésaventures judiciaires de Mlle de la Merlière[26], reprenait visiblement faveur. L'Immaculée Conception, chère à Pie IX et que Bernadette, la petite visionnaire, avait confondue avec la Vierge elle-même[27], faisait avec sa source miraculeuse la fortune de Lourdes, on les malades et les infirmes affluaient de toutes parts. Tout récemment encore, pendant la guerre, ladite Conception ne s'était-elle pas montrée à quatre petites paysannes de la Mayenne, en demandant, bien entendu, qu'on lui bâtit un nouveau temple[28] ? Et déjà grâce à l'évêque de Laval, le sanctuaire naissant de Pontmain attirait force pèlerins.

Mais on ne se bornait pas à matérialiser des abstractions pour en rendre l'adoration plus facile et plus lucrative. Il ne suffisait pas non plus d'avoir fait un homme de la divinité dans la personne de Jésus-Christ. On détachait de Jésus un de ses organes, son cœur[29], et on le représentait physiquement aux yeux des fidèles pour en faire l'objet d'un culte spécial ou, pour mieux dire, d'une véritable idolâtrie[30].

L'adoration du Sacré-Cœur, que les Jésuites préconisaient avec persévérance depuis Marie Alacoque[31], avait déjà pris grâce à eux une grande place dans le monde catholique avant 1870. A partir de cette date elle s'étendit particulièrement dans notre pays avec une incroyable rapidité. Ses promoteurs la représentèrent aux fidèles comme le moyen le plus sûr de guérir et de relever la France blessée. C'est ce que le jésuite Boylesve avait cherché à établir dès le 17 octobre 1870 dans un sermon qui avait été répandu par les soins du clergé à 200.000 exemplaires. Peu après, plusieurs promoteurs d'œuvres catholiques importantes[32], réfugiés à Poitiers, avaient émis, d'accord avec l'évêque Pie, l'idée non seulement de consacrer la France au Sacré-Cœur, mais d'élever à ce singulier objet de leur culte, en plein Paris, un monument digne de lui, pour détourner de la capitale et du pays entier les effets de la colère divine. Le projet, mis aussitôt en circulation dans toute la France, avait été hautement approuvé par le pape (le 11 février 1871). Le nouvel archevêque de Paris, Guibert, personnage prudent, réservé, qui répugnait un peu au tapage et aux aventures, finit cependant par l'adopter, après d'assez longues hésitations (18 janvier 1872). Quant à la droite de l'Assemblée nationale, elle n'avait pas tardé si longtemps à prendre feu pour une entreprise si opportune et si nécessaire. Bref, sur les instances réitérées de l'archevêque, le gouvernement de Thiers eut l'incroyable faiblesse de déposer un projet de loi approuvant la proposition d'ériger sur la colline de Montmartre un temple destiné à appeler sur France la protection de la bonté divine et autorisant l'archevêque à acquérir les terrains nécessaires, tant en son nom qu'au nom de ses successeurs, soit à l'amiable, soit au besoin par voie d'expropriation. La future basilique se trouvait ainsi d'avance assimilée ipso facto à un établissement public !

Ce n'était pas — on doit s'en douter — exclusivement dans l'intérêt des fidèles, ou même dans l'intérêt de la France, que tant de dévotions, de fondations, de pèlerinages, étaient si passionnément provoqués et encouragés par le clergé. C'était aussi, c'était surtout dans l'intérêt du pape et de ce pouvoir temporel que les évêques, comme les moines, avaient tant à cœur de rétablir. Les prières, les cantiques que l'on apprenait aux fidèles étaient en général des appels peu déguisés à une nouvelle croisade en faveur du captif du Vatican. Partout, dans les villes comme dans les villages, se faisait entendre le refrain célèbre que nous avons cité plus haut et où Rome était nommée la première, tandis que la France ne venait qu'après[33]. Mais ce mouvement un peu chaotique demandait à être coordonné, organisé, dirigé, pour produire tout l'effet que le Saint-Siège était en droit d'attendre de lui. Aussi ne tarda-t-il pas à l'être. Dès le mois de février 1872, le P. Picard, supérieur des Assomptionnistes, qui avait déjà fondé, dans une intention beaucoup plus politique que religieuse, l'Œuvre de Notre-Dame du Salut, créait le Conseil général des pèlerinages qui, après être allé prendre à Rome le mot d'ordre du pape[34], se donna pour tâche d'organiser et de diriger chaque année en France les Pèlerinages nationaux, c'est-à-dire de bruyantes manifestations populaires en l'honneur du pape-roi et de la politique du Syllabus. C'est à Lourdes que la première de ces manifestations eut lieu, le 6 octobre 1872. Plus de 30.000 pèlerins y furent conduits à la fois par les promoteurs de l'œuvre ; et .nombre de députés, à l'appel du marquis de Franclieu, leur collègue, allèrent s'y associer publiquement aux revendications de l'Église en faveur du Saint-Siège, ainsi que de sa puissance temporelle.

 

III

Prier, pèleriner, chanter, c'était bien. Mais d'aucuns dans le monde catholique trouvaient déjà que cela ne suffirait pas et que, sans renoncer à ces moyens d'action, il était bon d'en employer d'autres, à leur sens plus pratiques, plus efficaces. En d'autres termes, il s'agissait d'aider un peu la Providence et de ne pas compter exclusivement sur elle. Quelques bons esprits commençaient à se dire qu'au lieu de heurter de front la démocratie et de continuer à l'effaroucher en la traitant uniquement par l'anathème, l'Église ferait peut-être bien d'essayer de l'apprivoiser par quelques avances, pour la discipliner, l'enrégimenter et, en fin de compte, la domestiquer sans qu'elle y prît garde. Le suffrage universel, avait dit Bismarck, est une force, il faut savoir s'en servir. Les masses ouvrières, si compactes et si puissantes dans les grandes villes et dans les grands centres industriels, étaient de véritables armées qui, adroitement gagnées et embrigadées, pouvaient devenir, sous la main de l'Église, d'irrésistibles moyens de domination. C'est cette considération qui donna naissance au catholicisme social.

S'intéresser ostensiblement à la condition matérielle et morale des ouvriers pour l'améliorer ; se servir du socialisme même pour les arracher aux directions socialistes et à l'irréligion ; les ramener ainsi doucement, au nom de leurs propres intérêts, sous les lois hiérarchiques et l'autorité de la classe dirigeante — inféodée elle-même à l'Église —, telle était bien déjà depuis longtemps la tendance instinctive de certains groupements catholiques comme la société de Saint-Vincent de Paul — dont nous avons raconté ailleurs l'origine et les débuts[35] —. L'idée se précisa, prit corps, se systématisa au lendemain de la guerre de 1870. Dès le mois de septembre 1871, on vit se former, sous le nom d'Union des associations catholiques ouvrières, et sous la présidence d'un évêque in partibus très actif, très entreprenant, Louis-Gaston de Ségur[36], un groupement important qui, rapprochant par un lien fédératif diverses sociétés antérieurement formées dans le même esprit, se proposa de les fortifier par le principe de la coopération et ne tarda pas à tenir son premier congrès annuel à Poitiers[37]. Mais une œuvre plus importante naquit fort peu après et, grâce au zèle, ainsi qu'au talent, de son principal promoteur, attira bientôt particulièrement l'attention du public. Ce fut celle des Cercles catholiques d'ouvriers, dont nous aurons à reparler dans la suite  de cet ouvrage et dont nous nous bornerons à retracer ici sommairement les débuts.

Deux officiers français, que l'éducation, plus encore que leurs traditions de famille, avaient faits profondément catholiques, le comte Albert de Mun[38] et le comte René de la Tour-du-Pin-Chambly, avaient dû, comme prisonniers de guerre, passer plusieurs mois à Aix-la-Chapelle pendant l'hiver de 1870 à 1871. Là sous la direction spirituelle du P. Eck, de la Société de Jésus, ils avaient employé les tristes loisirs de leur captivité à étudier la question si grave, si féconde, des rapports possibles de l'Église avec le monde du travail. S'inspirant principalement des doctrines de Ketteler[39], évêque de Mayence, doctrines déjà célèbres en Allemagne, mais fort mal connues en France, ils en étaient venus bientôt à combiner le programme économique de cet auteur avec leurs propres tendances religieuses et avec la politique du Syllabus, dont ils étaient les partisans les plus résolus, aussi bien que les plus sincères. Pleins d'horreur pour les principes de la Révolution, persuadés que la mission de l'Église était de réagir contre eux radicalement, comme le voulait Pie IX, et de reconstituer la société sur une base exclusivement catholique, ils rentrèrent en France avec des âmes d'apôtres qui n'attendaient que l'occasion de se signaler en prêchant la bonne parole. L'un d'eux, surtout, Albert de Mun, vu sa loyauté, son courage, sa lumineuse et chaude éloquence, était doué de ces qualités prestigieuses qui captivent les foules et commandent l'admiration. Issu d'une vieille famille légitimiste, dévoué au trône comme à l'autel, il souhaitait cependant par-dessus tout le triomphe de l'Église et était prêt à lui sacrifier au besoin, en politique, ses préférences monarchiques. Il venait de voir de près la Commune, il l'avait combattue et, tout en la combattant, s'était senti pris de sympathie et de pitié pour ces masses ouvrières qu'il regardait comme égarées, non seulement par les utopies révolutionnaires, mais aussi et surtout par l'irréligion. Une irrésistible vocation le porta dès lors à se rapprocher d'elles pour les évangéliser à sa façon et les ramener sous la direction, suivant lui tutélaire, de l'Église. L'occasion qu'il cherchait pour leur adresser son premier appel ne se fit pas, du reste, longtemps attendre.

Vers la fin de 1871, le Cercle catholique du boulevard Montparnasse, petite société religieuse et ouvrière que dirigeait alors péniblement et saris beaucoup de succès Maurice Meignen, de la congrégation de Saint-Vincent de Paul, tenait son assemblée générale annuelle. De Mun, appelé à présider cette réunion, y exposa sa doctrine avec tant d'éclat qu'un comité, formé de notabilités du monde catholique[40], ne tarda pas à se constituer sous sa direction et à élaborer un Appel aux hommes de bonne volonté (25 décembre) pour faire connaître au public le programme de l'œuvre qu'il méditait. Ce programme, net et franc, comme tout ce qui est sorti de sa bouche ou de sa plume, ne dissimulait nullement que lui et ses amis se proposaient avant tout de fonder une œuvre chrétienne et proclamait hautement leur dévouement sans réserve aux doctrines du Syllabus. Le caractère criminel et la parfaite impuissance de la Révolution y étaient dénoncés sans ambages et dans les termes les plus expressifs. Il s'agissait maintenant de refaire dans la société la hiérarchie des classes supprimée par le faux principe de l'égalité, et d'établir entre elles une solidarité morale telle que les dirigeants et les dirigés eussent toujours conscience de leurs devoirs réciproques. Les Comités catholiques que formeraient les premiers, les Cercles catholiques d'ouvriers que constitueraient les seconds, seraient sans cesse entre eux dans la plus étroite union. La religion serait le grand ressort de chacune de ces petites sociétés, en ce sens que ses ministres en seraient les inspirateurs, les régulateurs, que le port d'insignes catholiques, les prières, les exercices du culte seraient obligatoires pour les associés. Bref, on pouvait bien accuser le comte de Mun de déclarer la guerre à la société moderne, mais on ne pouvait à coup sûr lui reprocher de cacher son drapeau[41].

La création des cercles catholiques d'ouvriers suivit de près le manifeste que nous venons de mentionner.

Grâce à l'infatigable activité de leurs promoteurs de l'œuvre — de Mun, qui en fut le porte-parole, La Tour-du-Pin qui en fut l'inspirateur et le principal directeur —, grâce aussi à l'appui efficace que lui prêta partout le clergé, ces nouveaux foyers de propagande cléricale naquirent bientôt non seulement à Paris, mais dans les départements, et l'inauguration de chacun d'eux donna lieu à des manifestes non moins retentissants et significatifs que celui du 25 décembre 1871. C'est à Belleville, dans le quartier de la capitale où la guerre civile de la Commune avait sévi avec le plus d'intensité et de violence, que de Mun tint à ouvrir son premier cercle, posant en principe que pour en faire partie il fallait pratiquer sa religion, faisant hautement l'éloge des corporations de l'ancien régime, en appelant la reconstitution, et représentant à son auditoire que le retour pur et simple à l'antique foi, le respect de l'autorité religieuse, l'étroite union avec Rome et avec le pape captif pouvaient seuls assurer le bonheur de la classe ouvrière et sauver la France (7 avril 1872).

Peu après ce fut à Montmartre que l'ardent orateur porta la bonne parole. Puis ce fut à Lyon, où, en moins de six mois (août-décembre), il fonda deux nouveaux cercles. En 1873, on le retrouve à Paris, où il en inaugure deux autres — à Vaugirard et au faubourg Saint-Antoine —. Entre temps on le voit à Tours, à Bordeaux, à Toulouse, à Marseille et ailleurs encore, toujours éloquent, toujours intransigeant. Incapable de déguiser sa pensée et de faire à l'esprit moderne la moindre concession, partout il s'efforce de démontrer que la Révolution a trompé le peuple, qu'elle a fait complètement banqueroute ; qu'enlevant à l'ouvrier la croyance à l'au-delà elle lui devait du moins le bonheur sur la terre et qu'elle n'a pas su le lui donner ; que le seul remède au mal qu'elle a fait, c'est le retour au christianisme, c'est la lutte à ciel ouvert contre la Révolution : Pourquoi, dit-il à Lyon (le 1er décembre 1872), craindre de formuler la vérité tout entière ? Pourquoi craindre de dire nettement quelle est la doctrine qui peut lutter contre la Révolution, quelle est la base de la véritable morale et ce que doit être l'éducation religieuse ?... Seul le catholicisme a pour lui la lumière et la révélation divines ; seul il est assez fortement armé pour engager la lutte et la soutenir victorieusement ; seul il pourra dire à la Révolution qu'elle est fondée sur le faux principe de la souveraine indépendance humaine, parce que seul il a répudié ce principe dans toute son étendue, enseignant que l'homme est essentiellement dépendant, qu'il n'est libre qu'à cette condition et que la liberté ne saurait exister que par le respect de l'autorité. Seul il pourra apprendre aux hommes à distinguer le bien du mal, l'erreur de la vérité, le juste de l'injuste...

Rien de plus orthodoxe assurément qu'un pareil langage, au point de vue du Syllabus. Rien donc d'étonnant à ce que Pie IX l'approuvât publiquement, encourageât par lettre[42] l'éloquent champion du catholicisme social, le fît féliciter par le nonce Chigi et lui envoyât même quelque argent pour le succès de son œuvre.

Mais en revanche on a lieu d'être quelque peu surpris de l'extraordinaire longanimité témoignée par le gouvernement de la République à un officier qui, sans cesser d'être en activité de service, faisait impunément par toute la France une propagande aussi radicale contre les principes de la Révolution. On s'en étonne moins, il est vrai, quand on considère, non seulement combien étaient nombreux dans l'armée française, combien par conséquent se sentaient forts, les officiers qui pensaient comme de Mun, mais aussi combien ils se sentaient encouragés dans leurs audaces par l'attitude et les nouveaux actes de l'Assemblée nationale.

 

IV

Cette Assemblée, ou plutôt la droite qui lui faisait la loi, ne militait pas seulement en faveur du Saint-Siège et du pape-roi, elle travaillait aussi passionnément à remplacer la République provisoire qu'elle avait dû accepter et qu'elle abominait, par une monarchie forte et bien pensante, qui garantît rigoureusement les trois principes chers à Trochu, la propriété, la famille et sur-. tout la religion.

Que pouvait bien être cette monarchie ? Au profit de quelle dynastie le pouvoir d'un seul serait-il restauré en France ? Quoique le parti bonapartiste commençât à relever la tête et que l'ex-ministre Rouher reparût à la tribune ; quoique Napoléon III se montrât, du fond de l'exil, repentant du tort qu'il avait fait au pape, multipliât les mea culpa et se livrât à l'égard du Saint-Siège aux palinodies les plus édifiantes[43], on était encore trop près des désastres et des hontes de l'Empire, on se souvenait encore trop bien de la solennelle déchéance dont il avait été frappé dans la séance du let' mars 1871 pour que le rétablissement du régime césarien pût seulement être mis en discussion. D'ailleurs la mort de l'ex-empereur, survenue le 9 janvier 1873, et l'extrême jeunesse de son fils[44] ne tarda pas à couper court aux projets des bonapartistes ou du moins à les forcer d'en renvoyer à beaucoup plus tard l'exécution.

Ce que voulaient, ce qu'espéraient les purs de la droite parlementaire, dont les doctrinaires et les semi-libéraux de l'orléanisme n'osaient pas se séparer sous peine d'être réduits à l'impuissance, c'était le roi, le roi de Frohsdorf, cela s'entend, le roi de droit divin, enfin le roy, par un y, comme écrivaient les chevau-légers. Les congrégations, les évêques et les représentants les plus résolus du parti catholique à l'Assemblée nationale identifiaient leur cause avec celle de la monarchie légitime, sans vouloir comprendre qu'ils faisaient ainsi le plus grand tort à la religion. Du reste, le parti légitimiste méritait bien un pareil témoignage de solidarité, car il ne chérissait pas moins l'autel que le trône et n'entendait pas sacrifier l'un à l'autre.

Le prétendant lui-même donnait à ses fidèles, en toute occasion, l'exemple d'un dévouement sans réserve à la cause pontificale. Ce prince, aussi dévot, aussi borné, à peine moins ignorant que son grand-père Charles X, avait quitté la France à l'âge de dix ans ; il en avait cinquante en 1870 et non seulement n'y était jamais rentré, mais ne la connaissant que par les jésuites, ses maîtres, et les nobles intransigeants qui venaient de temps en temps lui porter leurs hommages, n'en connaissait ni le véritable esprit, ni les tendances, ni les besoins. Il avait au cœur une insurmontable aversion pour la Révolution, ses principes, ses actes et son emblème, le drapeau tricolore ; il y avait aussi une docilité, un respect, un amour sans bornes pour la religion catholique et pour son chef, le pape. La femme qu'il avait épousée[45] et dont l'influence était grande sur son esprit était encore plus réfractaire que lui-même aux idées modernes. Il croyait sincèrement à la possibilité de rétablir en France le droit divin, la religion d'État, le drapeau blanc. C'était en somme un fort pauvre esprit. Hâtons-nous d'ajouter que c'était un homme d'honneur qui, bien qu'il tînt au trône — plus qu'on ne l'a dit —, n'eût voulu pour rien au monde y monter au prix d'un mensonge ou d'une lâcheté.

Le comte de Chambord était incapable — il l'a bien prouvé — des renier par calcul d'ambition la foi politique et religieuse qu'il tenait de ses pères. Dans sa pensée, la royauté était son bien, son héritage, qu'on devait lui rendre sans conditions, et il entendait ne l'exercer que comme fils aîné de l'Église. Aussi, dès le mois de mai 1871, alors que la Commune était encore debout et que le traité de Francfort n'était pas encore signé, n'avait-il pas hésité à déclarer publiquement que l'indépendance de la papauté lui était chère et qu'il était résolu à lui obtenir d'efficaces garanties.

A ce prétendant à la fois si intransigeant et si candide les politiques du parti royaliste représentaient depuis longtemps que, pour qu'il pût monter sur le trône, il fallait qu'il y fût appelé par l'Assemblée nationale et que l'Assemblée, où les princes d'Orléans comptaient tant de partisans, ne voterait pas, s'il ne commençait par se rapprocher de ces princes, abhorrés et méprisés par lui dès l'enfance. Or, s'il ne s'y refusait pas absolument, il voulait du moins qu'ils fissent toutes les avances et vinssent, dans la personne de leur chef, le comte de Paris, renier devant lui Louis-Philippe aussi bien que Philippe Egalité, le reconnaître, lui Chambord, comme le seul représentant du principe monarchique en France et solliciter ainsi l'avantage d'être adoptés par lui comme ses héritiers[46]. Cette humiliante condition eût fait reculer des gentilshommes plus fiers que les descendants de Louis-Philippe. Mais ces princes n'étaient pas hommes 'a repousser les instances de leurs amis, qui leur conseillaient à l'envi de s'y soumettre. L'évêque Dupanloup, légitimiste pratique et transigeant, avait déjà pendant la guerre, fait la leçon clans ce sens au prince de Joinville. Depuis, en février 1871, ce dernier et son frère d'Aumale, élus députés à l'Assemblée nationale[47], étaient accourus à Bordeaux. Mais Thiers, qui craignait leurs intrigues, avait, parlé de les faire arrêter ; ils s'étaient retirés pour un temps à Bayonne. Là comme un peu plus tard à Chantilly, l'évêque d'Orléans avait, tant par écrit que de vive voix, insisté auprès d'eux en faveur d'un accord avec le roi de Frohsdorf. Finalement, en mai, avait été conclue entre les deux partis une convention portant que l'Assemblée abrogerait les lois d'exil pesant sur les princes de la maison de Bourbon et validerait l'élection de Joinville et d'Aumale ; en retour de quoi le comte de Paris consentirait à faire au comte de Chambord la visite exigée par ce dernier.

A la fin de juin, les deux premières conditions étaient remplies ; mais quand on vint à la troisième, le comte de Chambord eut l'idée, aussi loyale qu'inopportune, de faire précéder la visite par la publication d'un manifeste qui apprendrait au peuple français sa résolution bien arrêtée de ne rien céder, même au prix d'une couronne, ni quant à ses principes, ni quant à son drapeau. Rentré en France pour la première fois depuis 1830, il était venu dans son château de Chambord et c'est de là qu'il voulait dater sa proclamation. Il lui eût été fort agréable, on le conçoit, que le comte de Paris, en venant s'incliner devant lui au lendemain d'une pareille déclaration, eût l'air d'y adhérer et se déshonorât ainsi sans retour. Mais ce dernier et ses amis comprenaient bien que les orléanistes de l'Assemblée ne se rallieraient pas à une monarchie qui aurait commencé par rompre de si éclatante façon avec les principes de 1789 et le drapeau tricolore. Plusieurs chefs du parti légitimiste[48], sentant la gravité de la faute qu'allait commettre leur prince, se rendirent en toute hâte auprès de lui pour l'en détourner. L'évêque Dupanloup se joignit à eux. Tout fut inutile[49]. Le 5 juillet, le roy repartait pour l'exil en adressant à la France le malencontreux manifeste. Renouvelant dans ce document l'exposé de ses immuables principes, il déclarait fièrement qu'il n'avait pas de conditions à subir, c'est-à-dire qu'il rentrerait avec tout son droit et qu'on n'avait à attendre de lui qu'une charte octroyée. A l'entendre, du reste, la Révolution de 1789 n'avait été que la révolte d'une minorité contre les vœux du pays. Quant au drapeau, il tenait à ce que l'on sût bien qu'il ne laisserait pas arracher de ses mains l'étendard d'Henri IV, de François Ier et de Jeanne d'Arc. Je l'ai reçu, disait-il, comme un dépôt sacré du vieux roi mon aïeul mourant dans l'exil... Il a flotté sur mon berceau, je veux qu'il ombrage ma tombe...

Après un pareil éclat, le comte de Paris s'abstint, on le comprend, de la visite exigée de lui, et la fusion sembla pour le moment renvoyée aux calendes grecques.

Mais si la dernière profession de foi du comte de Chambord mécontentait et décourageait les partisans de la monarchie contractuelle, en revanche elle enthousiasmait les ultra-catholiques et les ultra-royalistes Tandis que Thiers, bénéficiant de l'impression produite dans toute la France par le manifeste du 5 juillet et de l'impossibilité où étaient actuellement les droites de restaurer la monarchie, obtenait la consolidation de son pouvoir par le vote de la Constitution Rivet (30 août 1871)[50], les chevau-légers, intraitables, applaudissaient bruyamment au nouveau défi que leur prince venait de jeter à l'opinion publique. Credo quia absurdum, disait hautement du Temple[51], et certains de ses amis trouvaient qu'il avait raison[52]. Peu de temps après (novembre 1871), on vit des pèlerins royalistes se rendre en rangs serrés à Lucerne, où se trouvait alors le prétendant, pour l'encourager dans son intransigeance. Un peu plus tard (janvier 1872). Cathelineau portait en son nom la bonne parole dans nos départements du Midi, au risque d'y mettre le feu[53]. A cette époque les royalistes les moins fanatiques et les orléanistes les plus hardis se demandaient s'ils ne pourraient pas se passer du comte de Chambord et si, sans prononcer sa déchéance, ils ne feraient pas bien de le remplacer de fait, jusqu'à sa mort, par un lieutenant général du royaume, qui pourrait être le duc d'Aumale, c'est-à-dire le plus libéral et le moins impopulaire des princes d'Orléans[54]. Mais ils ne réussissaient par leurs obliques manœuvres qu'à exaspérer le prétendant qui, dans un nouveau manifeste (25 janvier 1872) déclarait hautement qu'il n'abdiquerait jamais, qu'il ne laisserait pas porter atteinte aux principes monarchiques, qu'il resterait fidèle au drapeau blanc, fidèle au pape, et terminait par ces fières paroles : ... Rien n'ébranlera ma résolution, rien ne lassera nia patience, et personne, sous aucun prétexte, n'obtiendra de moi que je consente à devenir le roi légitime de la Révolution !

Un pareil roi gênait fort, on le conçoit, les plus sages de ses amis. Au lendemain de ce dernier éclat, ils essayèrent encore d'en atténuer l'effet en rédigeant, pour le lui soumettre, un programme politique où étaient dosés et combinés aussi habilement que possible les principes légitimistes et les doctrines constitutionnelles chères aux orléanistes. Mais il ne voulut même pas en entendre la lecture ; et, désirant sans doute le venger d'un pareil affront, les hobereaux et les prêtres fidèles allèrent encore, en février, le trouver à Anvers pour manifester le plus bruyamment possible en faveur du pape aussi bien qu'en faveur du roi[55].

Malgré les maladresses du prétendant, la campagne monarchiste et cléricale continuait de plus belle à agiter le pays. Dans la presse royaliste et catholique, le comte de Chambord était représenté comme le messie qui devait sauver et régénérer la France. Au dire de ses partisans, le principe monarchique, incarné en sa personne, était la source de toute vertu ; le principe républicain était par essence subversif de toute morale et de toute civilisation[56]. Les Bonnets à poils de l'Assemblée allaient objurgue Thiers, coupable à leurs yeux de ne pas se prêter avec assez d complaisance au relèvement du trône (17 juin 1872), et, mal salis faits de ses explications, lui déclaraient ouvertement la guerre Dans les manifestations cléricales dont la France était alors théâtre, le nom de Henri V était d'ordinaire associé à celui de Pie IX. Et ce n'était pas sans raison ; car voici en quels termes, cette même année (le 15 octobre), le bon châtelain de Frohsdorf faisait connaître sa pensée à un de ses fidèles, le baron de la Rochette :

... Au fond, la France est catholique et monarchique ; c'est à nous qu'il appartient de la prémunir contre ses égarements, de lui signaler les écueils et de lui montrer le port  Je n'ai pas une parole à rétracter, pas un acte à regretter... Ayez confiance dans la mission de la France. L'Europe a besoin d'elle, la papauté a besoin d'elle et c'est pourquoi la vieille nation chrétienne ne peut pas périr...

Vainement quelques politiques bien avisés représentaient-ils à l'intransigeant de Frohsdorf qu'une telle attitude et un tel langage ne facilitaient pas la fusion. De pareilles manifestations leur paraissaient d'autant plus intempestives que peu après, en novembre, le gouvernement proposait à l'Assemblée de constituer définitivement la République et que l'opinion publique demandait plus de ménagements que jamais. Le comte de Falloux, qui depuis longtemps s'agitait dans les coulisses parlementaires, pressait son ami Dupanloup, qui avait été jadis le confesseur du prince, d'intervenir énergiquement auprès de lui et de lui parler raison. L'évêque, qui n'était pas plus en faveur à Frohsdorf qu'au Vatican[57], se fit longtemps prier et ne s'exécuta que vers la fin de janvier 1873 par une lettre insinuante où il représentait au roy qu'il avait des devoirs envers son peuple et l'invitait respectueusement à ne pas refuser à la France malade et mourante... les sacrifices possibles. En même temps, il suppliait le pape et le cardinal Antonelli de remontrer aussi au prétendant que, s'il voulait régner et faire le bien qu'il rêvait, il lui fallait bien s'accommoder un peu aux circonstances. ... En ce moment, leur écrivait-il, ni l'armée, ni une grande partie de la nation, ne veut renoncer au drapeau actuel. Quand on a la mission de sauver un pays, il faut pourtant bien, hélas ! prendre ce pays comme il est... A tort, soit, mais enfin en fait la France n'acceptera pas le drapeau blanc...

C'était évidemment parler d'or. Mais ni Pie IX ni Antonelli ne firent rien pour seconder Dupanloup. Et quant au comte de Chambord, il répondit d'un tel ton à Monsieur l'évêque d'Orléans, que ce dernier n'eut plus envie de longtemps de lui offrir ses conseils. ... Il m'est permis de supposer par vos allusions, lui écrivit-il le 8 février, qu'au premier rang des sacrifices regardés par vous comme indispensables... vous placez celui du drapeau... Malgré ses défaillances, la France n'a pas à ce point perdu le sentiment de l'honneur ; elle ne comprend pas plus le chef de la maison de Bourbon reniant l'étendard d'Alger qu'elle n'eût compris l'évêque d'Orléans se résignant à siéger à l'Académie française en compagnie de sceptiques et d'athées[58]. Je n'ai donc ni sacrifices à faire, ni conditions à recevoir. J'attends peu de l'habileté des hommes et beaucoup de la justice de Dieu. Lorsque l'épreuve devient trop amère, un regard sur le Vatican ranime le courage et fortifie l'espérance. C'est à l'école de l'auguste captif qu'on acquiert l'esprit de fermeté, de résignation et de paix ; et cette paix est assurée à quiconque prend sa conscience pour guide et Pie IX pour modèle.

Le prétendant qui n'hésitait pas à traiter de façon si mortifiant et si raide un prélat illustre comme Dupanloup réservait toute s confiance et toute sa sympathie pour les évêques qui, entrant exactement dans ses vues, prenaient à tâche de l'entretenir dans s aversions et ses préférences. Au premier rang de ces derniers étai l'évêque Pic, de Poitiers, qui, se trouvant à Rome en février e mars 1873, y reçut du comte de Vansay, confident de Henri V, la demande d'une consultation en règle sur les institutions dont il y aurait lieu de pourvoir la France après la Restauration. Il la lui donna sous la forme d'un mémoire que le prince approuva si fort qu'il en reproduisit plus tard non seulement la substance, mais certains termes même dans ses nouveaux manifestes[59].

Il ressort de ce curieux travail que l'évêque de Poitiers veut avant tout, comme le comte, le rétablissement de la monarchie traditionnelle et chrétienne — avec le droit divin et la religion d'État —. Le roi, dans sa pensée, aura pour auxiliaires deux Chambres, l'une nommée par lui, l'autre élue selon le mode de suffrage réglé par la loi — ce ne sera évidemment pas par le suffrage universel —. La Constitution ne sera ni simplement octroyée par le roi, ni imposée au roi. Il faut que le souverain soit réintégré d'abord, sans conditions ; après quoi la loi fondamentale sera promulguée par suite d'un accord entre lui et l'Assemblée qui l'aura rappelé[60]. Le monarque ne doit pas être contrôlé ; c'est lui, au contraire, qui doit tout contrôler, avec le concours des Chambres. Il faut avant tout que le pouvoir soit fort et respecté. Il faudra que le roi, dans une déclaration solennelle, affirme énergiquement le règne de la loi, l'emploi de la force au service de l'ordre et de la justice. Ce qu'il faut au monde, c'est le porte-glaive, le grand justicier... La parole de Napoléon III a fait toute sa force : Il faut que les bons se rassurent et que les méchants tremblent... Quant à la religion, c'est bien simple : le roi déclarera que le catholicisme est la religion du pays et de ses institutions.

Un pareil programme se résume en deux mots : absolutisme et théocratie. Et s'il faut en croire l'auteur de ce singulier projet, il était fort loin d'être seul dans le clergé français à rêver une Constitution de ce genre. Ecrivant, en effet, peu après (le 8 mai) au comte de Chambord, il affirme que tous ceux qui dirigent l'Église approuvent son intransigeance et que nul n'y désire des transactions qui compromettraient infailliblement et promptement la stabilité du règne restauré... A ceux qui disent, ajoute-t-il, que Monseigneur n'est pas désireux de revenir, je me permets de répondre qu'il est surtout désireux de rester quand il sera venu, et que loin de craindre de régner, il n'est au contraire aucunement disposé à ne régner pas... C'était, du reste, en termes tout aussi catégoriques qu'il s'adressait publiquement à ses diocésains dans ses homélies[61] ; ce qui ne l'empêchait pas, par parenthèse, d'aller de temps en temps voir Thiers et de converser amicalement avec cet homme d'État, qui n'avait pas voulu le nommer archevêque de Paris, mais qui pouvait encore l'aider à devenir académicien ou cardinal[62]. Thiers l'invitait à diner[63] et l'enguirlandait de son mieux. On voit dans quelle mesure il avait réussi à le gagner.

L'évêque ne méritait en somme d'autre confiance que celle du roy et du pape. Mais il l'avait sans réserve. Et Pie IX, s'associant de cœur à ses espérances comme à ses projets, prenait encore la veine de lui adresser (le 1er mai) un bref pour l'assurer de son approbation et de sa sympathie.

 

V

Il était bien certain cependant que des manifestes comme ceux-du comte de Chambord et de l'évêque de Poitiers ne semblaient pas augmenter les chances d'une restauration. La parole est à la France, avait dit le prince, et l'heure est à Dieu. Or, la France ne parlait pas et l'heure paraissait encore bien éloignée de sonner. L'Église devait-elle donc attendre le rétablissement problématique du drapeau blanc pour entreprendre cette réforme chrétienne de la société civile qui était depuis si longtemps son rêve et qu'elle avait jadis tentée systématiquement sous la Restauration ? Elle ne le pensait pas ; et, si les circonstances ne lui permettaient pas de faire un roi, elles ne gênaient guère l'influence sociale du clergé qui, de fait, grandit dans ce temps-là comme à vue d'œil, soit au mépris des lois anciennes, soit à la faveur des lois nouvelles.

De quelle nature devait être cette influence, on le conçoit sans peine quand on se rappelle le Syllabus et les décisions du Concile du Vatican. Les doctrines chères à Pie IX en ce qui touche aux rapports de l'Église avec la société séculière étaient en France, nous l'avons dit, celles des congrégations, de l'épiscopat, du corps sacerdotal à peu près entier. Le Syllabus devenait article de foi. Les catholiques libéraux, dénoncés en mainte occasion par le Saint-Père avec une véritable fureur[64], comme des ennemis et des traîtres, se faisaient de plus en plus rares, même, dans la société civile. Tout ecclésiastique soupçonné de libéralisme était, quels que fussent son talent et son dévouement à l'Église, écarté de l'épiscopat, comme le fut si longtemps l'abbé Besson[65], suspect pour avoir mérité la confiance du cardinal Mathieu[66]. Le gouvernement, quand il parlait de nommer de pareils évêques, se heurtait à l'opposition absolue de la curie romaine, qui leur refusait l'institution canonique. Du reste, il ne s'y hasardait guère et, loin de vouloir imposer ses choix, il s'inclinait d'ordinaire fort docilement devant ceux de l'autorité pontificale. L'habitude prise par Crémieux de laisser l'autorité religieuse désigner elle-même les candidats aux sièges épiscopaux vacants, continuait sous le gouvernement de Thiers et prenait pour ainsi dire force de loi. En fait, à partir de cette époque, l'information prescrite par le Concordat sur la doctrine et les mœurs des futurs évêques était l'œuvre du nonce du pape, et c'est par lui que les candidats étaient d'ordinaire présentés au gouvernement, qui se bornait, en les nommant, à remplir une formalité dérisoire. Le Concordat était manifestement violé par une pareille complaisance. Il l'était encore bien davantage, et de la façon la plus blessante pour la France, par l'habitude que prenait la curie romaine d'introduire dans les bulles d'institution des évêques des mots comme præsentavit, ou nobis nominavit, d'où il semblait ressortir que le gouvernement n'exerçait, en vertu du traité, qu'un simple droit de présentation ou de proposition, alors que ledit Concordat lui donnait formellement celui de nommer les évêques[67]. Vainement Thiers, dans son discours du 22 juillet 1871, avait-il en termes exprès revendiqué cette prérogative. Ce n'était là de sa part qu'une protestation purement conservatoire. En fait et dans la pratique, il se contenta toujours des explications ambiguës qui lui furent fournies par le Vatican et les formules incorrectes qu'il avait parfois cru devoir relever continuèrent et ont continué jusqu'à nos jours à figurer dans les bulles épiscopales. La tolérance du gouvernement à cet égard était d'autant plus imprudente et moins justifiable que depuis longtemps, on ne l'ignorait pas, le Saint-Siège avait la prétention de ne voir dans le Concordat qu'un acte unilatéral qui engageait le gouvernement français, mais par lequel le Pape, toujours souverain, ne pouvait être lié. Tout récemment, du reste, Pie IX avait publiquement et en termes exprès approuvé le livre de M. de Bonald[68] où était exposée et soutenue cette singulière théorie.

Si le Saint-Siège prétendait n'être pas lié par le Concordat ; bien qu'il l'eût signé, à plus forte raison disait-il ne pas l'être par les articles organiques, auxquels il n'avait jamais donné son assentiment. Mais il en réclamait hautement et rigoureusement le bénéfice chaque fois qu'il y avait intérêt. Et le gouvernement en pareil cas ne lui refusait jamais l'appui du bras séculier. C'était le temps où l'ex-carme Hyacinthe Loyson, schismatique à l'égard de Rome depuis 1869, ne pouvait se marier en France, bien que rien dans nos lois civiles ne le lui interdit[69] ; où l'abbé Junqua, pour s'être obstiné à porter le costume ecclésiastique, malgré la défense de l'archevêque de Bordeaux, se voyait condamner à six mois de prison[70] (15 avril 1872) ; où le gouvernement, désireux d'améliorer la condition des desservants des succursales, se voyait arrêté par l'intransigeante résistance des évêques, auxquels il ne pouvait même pas faire admettre en principe que ceux de ces pauvres prêtres qui seraient âgés de plus de cinquante ans et compteraient plus de dix ans de service dans la même paroisse pussent être assimilés par l'inamovibilité et le traitement aux curés de troisième classe[71].

Par contre les évêques s'efforçaient chaque jour, avec plus d'audace et de succès, de se soustraire aux obligations qui résultaient pour eux de la loi organique du 18 germinal an X. Tout ce qui dans cette loi pouvait les gêner était considéré par eux, aussi bien que par les chefs du clergé régulier, comme nul et non avenu ; ils en éludaient ou en violaient ouvertement les prescriptions les plus claires ; et Thiers, toujours désireux d'éviter un conflit avec cette Église qui le ménageait si peu, les laissait faire avec la plus étrange complaisance. Au mépris de la loi, les bulles du pape, les mandements, les brochures ecclésiastiques, quel qu'en fût le contenu, circulaient à peu près sans obstacle. Les évêques tenaient de toutes parts des synodes sans autorisation. Des confréries et associations laïques de tout genre étaient organisées librement par l'Église ou en son nom, se ramifiaient, se hiérarchisaient. Le capitaine de Mun, sans cesser d'être en activité de service, faisait publiquement office de prédicateur et portait la parole jusque dans les églises. Les associations religieuses, qui avaient déjà fait tant de progrès sous l'Empire, en faisaient maintenant plus encore, grâce à la tolérance de l'autorité. Alors qu'on portait (en mars1872) une loi rigoureuse contre la Société internationale des travailleurs[72], on laissait les congrégations non reconnues par la loi fonder sans relâche de nouveaux établissements ; et l'ordre des Jésuites, celui des Dominicains, d'autres encore, non moins internationaux que ladite société, beaucoup mieux organisés, mieux commandés et infiniment plus riches, se développaient impunément dans notre pays, le gouvernement jugeant très politique de fermer les yeux.

Si le gouvernement traitait avec tant de bienveillance le clergé, particulièrement les moines, à l'intérieur, il n'est pas étonnant qu'il leur témoignât encore plus de complaisance au dehors, dans les colonies et dans les pays de missions. C'est ainsi que l'ambitieux et remuant archevêque d'Alger, Lavigerie, réorganisait sous l'œil bienveillant de l'autorité la Société des Missionnaires d'Afrique[73] — si connue depuis sous le nom de Pères blancs — et les préparait ouvertement à une sorte de croisade apostolique qui ne devait pas être sans créer à la France quelques difficultés en réveillant les susceptibilités et les passions du monde islamique ('1871-1872). C'est ainsi que, dans le même temps, Thiers, non content des réparations que le gouvernement chinois lui avait accordées pour le massacre de Tien-Tsin[74], se refusait absolument à modifier, suivant le désir de ce gouvernement, les traités de 1858 et de 1860, dont les missionnaires catholiques abusaient outrageusement, au risque de provoquer de nouveaux massacres et d'entraîner la France dans les aventures[75].

Si le clergé obtenait tant de faveurs du gouvernement, il en obtenait bien davantage de l'Assemblée nationale, où ses amis étaient en majorité. Au milieu de nos ruines et de nos misères, le budget des cultes, si fort augmenté par l'Empire, grossissait encore tout à coup de plusieurs millions. Il n'était que de 49.683.981 francs en 1871 ; l'année suivante, il atteignait le chiffre de 53.744.695 francs ; et il ne devait pas s'en tenir là L'Assemblée ne se bornait pas, du reste, à enrichir l'Église. Elle ne perdait aucune occasion de lui accorder de nouveaux moyens d'action et de nouvelles immunités. Non contente d'insérer dans la loi militaire de 1872 un article assurant aux soldats la liberté de remplir leurs devoirs religieux, ce qui était fort légitime, elle y en introduisait un autre, beaucoup moins justifiable, qui exemptait de tout service les élèves des grands séminaires. Si elle avait à réorganiser le Conseil d'État, elle refusait au gouvernement le droit d'en nommer les membres et se l'attribuait à elle-même, afin d'être bien sûre que les magistrats chargés d'arrêter les empiétements du clergé et de juger les recours pour abus seraient non des adversaires, mais des amis de l'Eglise[76]. Si, d'autre part, elle légiférait sur les commissions administratives des hospices et des hôpitaux, ainsi que des bureaux de bienfaisance, elle avait bien soin de décider que, dans chaque commune le curé, ou le plus ancien des curés, aurait de droit sa place dans ces conseils[77].

 

VI

Tous ces accroissements de bien-être et d'influence réjouissaient fort l'Église, mais étaient loin de lui suffire. Le clergé, de même que ses amis, rêvait de bien d'autres conquêtes. Il en était une surtout — déjà bien commencée, du reste, surtout depuis la loi Falloux[78] — qui lui tenait au cœur : c'était celle de l'enseignement. Elever les jeunes Français, les élever tous, à l'exclusion de l'État, telle était plus que jamais l'ambition de l'Église — ambition que certains de ses défenseurs ne prenaient pas la peine de dissimuler —. En 1871 comme en 1850, comme en1840, comme en 1815, il s'agissait pour elle non seulement de combattre, mais d'étouffer l'Université.

L'Université avait alors à sa tête un ministre d'un républicanisme très modéré, très libéral, mais qui avait aux yeux de l'Assemblée le tort d'être un homme du 4 septembre et aux yeux du clergé celui d'être un philosophe. C'était Jules Simon. Spiritualiste convaincu et militant, mais détaché de la foi catholique, 1'Église, quoi qu'il pût dire, quoi qu'il pût faire, ne voulait voir en lui qu'un ennemi. Elle l'eût mieux aimé matérialiste, athée, car il eût été plus facile à discréditer. Vainement ce politique souple et félin, qui ménageait les partis, plus encore que Thiers — dont il espérait bien recueillir un jour la succession politique —, se faisait-il vis-à-vis de l'Assemblée, comme de l'épiscopat, très petit et très humble[79]. Vainement poussait-il la complaisance jusqu'à sacrifier aux adversaires de la République et de l'Université des fonctionnaires qui, ayant bien servi l'une et l'autre, avaient le droit de compter sur sa protection[80]. Il ne parvenait pas à désarmer un ennemi qui détestait ses tendances autant qu'il redoutait son talent.

Quel que fût son désir de ménager la majorité, Jules Simon ne pouvait pour lui complaire renier tout son passé, sa foi démocratique et ce programme d'éducation populaire qu'il avait tant de fois développé par écrit ou par parole, avec sa prestigieuse éloquence. Un ministre républicain ne pouvait, par exemple, se désintéresser de l'instruction primaire. Dans un pays où le suffrage universel est souverain, il faut que tout le monde sache lire. Dans un pays où l'État veut être indépendant de l'Église, il faut que l'école primaire publique soit affranchie de tout lien confessionnel. Obligation, gratuite, laïcité, tel était depuis longtemps le programme du parti républicain en matière d'enseignement élémentaire.

Ce programme, Gambetta — qui, après une courte éclipse[81], était rentré à l'Assemblée nationale — y attachait une importance capitale et le développait avec chaleur dans une réunion publique tenue à Saint-Quentin pendant les vacances parlementaires de 1871, non sans y ajouter la séparation de l'Église et de l'État, dont il était encore à cette époque grand partisan. L'évêque Dupanloup lui répondait par une brochure véhémente (octobre). Mais la campagne continuait et l'idée faisait son chemin. Elle était alors propagée dans le pays systématiquement par la Ligue de l'enseignement[82] qui, sous le vaillant Jean Macé et ses imitateurs, a tant fait en France pour l'éducation de la démocratie. Cette association, déjà nombreuse, puissante et haïe du clergé vers la fin de l'Empire, avait déjà pris, peu de temps avant la guerre, l'initiative d'un vaste pétitionnement populaire qui, interrompu par nos malheurs, fut organisé de nouveau par elle en octobre 1871 et soutenu bientôt par tous les journaux républicains, notamment par le Siècle[83] et par toutes les loges maçonniques de France[84]. Dès les premiers jours, le pays fut profondément remué et il ne fut plus permis à l'auteur de la Politique radicale de rester tout à fait à l'écart du mouvement. Déjà les conseils généraux se prononçaient en majorité, sinon pour la gratuité et la laïcité, du moins pour l'obligation de l'enseignement primaire. Jules Simon, voyant qu'il fallait enfin faire quelque chose, s'en tint modestement à ce principe seul[85] et en fit la base du projet de loi qu'il soumit à l'Assemblée dans la séance du 15 décembre 1871.

Ce projet était à tous égards d'une remarquable modération. Car, non seulement il admettait que l'instruction primaire, devenue obligatoire, fût donnée dans une école libre ou dans la famille aussi bien que dans l'école publique, mais il laissait aux conseils municipaux le droit d'option entre les instituteurs congréganistes et les instituteurs laïques, ce qui était pousser le libéralisme un peu loin. Pourtant il ne trouva pas grâce devant les réacteurs de l'Assemblée. Le ministre n'avait-il pas poussé l'audace jusqu'à spécifier (article 6) qu'à partir de 1880 aucun citoyen ne serait inscrit sur la liste électorale que sur la présentation de son certificat d'études ; et surtout (art. 16) qu'à partir du 1er janvier 1876 nul ne pourrait être chargé de la direction d'une école sans être pourvu du brevet de capacité ?

Ainsi les lettres d'obédience ne suffiraient plus ! La possibilité d'un tel attentat mettait Veuillot hors de lui. A l'entendre il suffisait que l'Église fût obéie pour que la France sût lire[86]. Dupanloup ne se démenait pas moins violemment contre les idées de Jules Simon que les intransigeants de l'Univers. Aussi la commission chargée par l'Assemblée d'examiner le projet — commission hostile, cela va sans dire — le choisit-elle pour son président. Le rapporteur, Ernoul, avocat royaliste-catholique de Poitiers, que l'évêque Pie dirigeait de loin comme son élève, fit attendre six mois son travail et conclut, comme on pouvait s'y attendre, au rejet de l'obligation (juillet 1872). A l'entendre, lui et ses amis, ce principe était antisocial, attendu qu'il portait atteinte à la liberté du père de famille, — comme si les pères de famille avaient le droit de condamner leurs enfants à l'ignorance et le suffrage universel à la cécité.

Si la majorité de l'Assemblée faisait bon accueil à des arguments aussi sophistiques et ridicules, il n'en était pas de même de l'opinion publique, qui se passionnait de plus en plus pour l'enseignement obligatoire, gratuit et laïque, tel qu'il était demandé partout par les principaux orateurs du parti républicain, et par le plus grand de tous, c'est-à-dire Gambetta. L'ancien dictateur de Tours et de Bordeaux, plus populaire que jamais, parcourait toute la France en plaidant la cause de la démocratie, dont il se proclamait lui-même le commis voyageur. ... Cette éducation, disait-il par exemple au Havre (le 18 avril 1872), il la faut absolument civile... Et qu'on ne crie pas à la persécution ! L'État laissera aux cultes la plus grande liberté... L'État ne peut avoir aucune compétence ni aucune action sur le dogme ou les doctrines philosophiques ; il faut qu'il ignore ces choses, ou bien il devient arbitraire, persécuteur, intolérant, et il ne peut pas, il n'a pas le droit de le devenir...[87]

Des auxiliaires dévouées et puissants venaient, grâce aux élections partielles, se ranger à l'Assemblée nationale autour de Gambetta et faisaient campagne comme lui dans tout le pays. C'est ainsi que le 9 juin 1872 était élu député le savant et hardi Paul Bert[88], qui à lui seul valait une armée. Vers le même temps la pétition lancée par la Ligue de l'enseignement était déposée à Versailles. Elle portait 847.000 signatures[89]. Elle en porta quelques mois plus tard 917.000, total énorme si l'on tient compte des efforts inouïs que le clergé avait faits partout pour empêcher de signer et pour organiser le contre-pétitionnement. Tandis que Jean Macé, avec un zèle infatigable, répandait, sous le titre d'Idées de Jean-François, une série de brochures pleines de bon sens et d'esprit en faveur de l'idée républicaine et de l'idée laïque[90], les journaux catholiques nous prédisaient les pires catastrophes et les prédicateurs criaient à l'abomination de la désolation parce que la France voulait apprendre à lire. Aussi malgré le succès de la pétition, l'attitude de l'Assemblée restait-elle nettement défavorable au projet de Jules Simon ; si bien que ce ministre, reculant, comme Thiers, devant la nécessité de lui rompre en visière pour une pareille question, finit par se résoudre à ne pas insister pour que ledit projet vînt en discussion publique. Le statu quo fut maintenu en matière d'instruction primaire et de longues années devaient s'écouler avant que notre démocratie fût dotée d'un système d'enseignement en rapport avec ses besoins et ses aspirations.

Il semble qu'à cette époque le clergé, ne pouvant (en présence de Thiers) chasser l'Université de l'enseignement public, eût pour tactique de l'amoindrir, de la découronner et de neutraliser ses efforts pour se rajeunir ou se fortifier. On entendait, par exemple, à propos du budget, certains énergumènes de la droite, comme Lorgeril, demander la suppression de l'Ecole normale supérieure, de l'Ecole des hautes études, de l'Ecole française d'Athènes, où ils ne savaient pas au juste ce qu'on faisait (mars 1872). Un peu plus tard (septembre) Jules Simon les exaspéra par la publication d'une circulaire annonçant des réformes depuis longtemps souhaitées par tous les bons esprits dans le régime des lycées et des collèges : suppression des vers latins, accroissement de la part faite dans les classes à la langue et à la littérature française, à la géographie, aux langues vivantes, étude à la fois plus rapide, plus pratique et plus intensive du grec et du latin, développement des exercices physiques, institution des assemblées de professeurs, etc., etc. Dupanloup dénonça — sans rire — comme illégales, néfastes et subversives de pareilles innovations, qui étaient, disait-il, des abus de pouvoir. Le ministre les défendit de son mieux et eut pour le moment gain de cause[91]. Mais ses adversaires ne renonçaient pas à faire avorter la réforme. Ils comptaient pour les y aider sur le Conseil supérieur de l'instruction publique, dont la réorganisation était justement à l'ordre du jour et dont ils parvinrent effectivement à faire pour un temps une arme de guerre contre l'Université.

On sait que ce Conseil était, depuis 1852, à la discrétion du gouvernement, qui en désignait tous les membres, et c'était là sans nul doute un abus. Pour réagir contre un tel excès, la droite imagina de transformer cette assemblée, de façon à ce que les représentants de l'État n'y fussent plus qu'au nombre de sept (sur trente-cinq) et les membres élus par l'Université au nombre de cinq. Les autres devaient être nommés par l'Assemblée nationale, par le Conseil d'État — qui était lui-même une émanation de l'Assemblée —, par l'épiscopat, par l'Institut et la Cour de cassation — dont les sympathies étaient manifestement acquises à l'Église —, enfin par le Conseil supérieur lui-même, dont la grande majorité était assurée d'avance au parti ecclésiastique[92]. La section permanente, dotée depuis longtemps des plus importantes attributions, serait égale-à ment élue par le Conseil.

Le duc de Broglie, qui avait fait autrefois campagne avec les catholiques soi-disant libéraux et qui tenait une place considérable dans la droite de l'Assemblée, ayant été nommé rapporteur de la proposition, s'y montra on ne peut plus favorable et soutint avec talent cette thèse que le Conseil supérieur devait être l'émanation non de l'Université, niais de la société tout entière représentée par quelques grands corps, tous, bien entendu, essentiellement conservateurs. Jules Simon se débattit de son mieux. Mais tout ce qu'il put obtenir de la commission, c'est, d'une part que l'Assemblée n'aurait pas de délégués au Conseil supérieur ; de l'autre qu'elle ne nommerait pas les membres de la section permanente ; ce que voyant, du reste, la commission supprima cette section et la remplaça par son comité purement consultatif, dont les avis n'entraîneraient pour le ministre aucune obligation.

Vainement Jules Simon représenta-t-il l'injustice qu'il y aurait à mettre légalement l'Université sous la domination de ses adversaires, qui deviendraient à la fois ses juges et les maîtres de ses programmes. Vainement, quand le projet vint en discussion (8 janvier 1873) les députés républicains Brisson et de Pressensé demandèrent-ils pourquoi l'on voulait que l'Université subît la direction d'hommes s'inspirant avant tout d'intérêts fort différents de ceux de l'enseignement ; pourquoi surtout le Conseil devrait comprendre quatre représentants de ce corps épiscopal dont la prétention bien connue était de subordonner l'enseignement à la religion et dont toutes les complaisances iraient aux écoles rivales de l'Université, déjà si étrangement privilégiées. Aucun de leurs arguments ne put prévaloir contre la grandiloquence de Dupanloup, qui s'attacha précisément à démontrer que la société serait perdue si, pour l'enseignement comme pour tout le reste, on ne chargeait pas l'Église de la sauver[93]. La loi, telle que la droite la voulait, fut votée le 19 mars ; et l'Université vit bientôt avec effroi entrer dans le Conseil qui devait lui servir de régulateur et de juge ses ennemis les plus acharnés, au premier rang desquels était, avec Dupanloup lui-même, Freppel, le fougueux et intraitable évêque d'Angers. Peu de mois après, comme on pouvait s'y attendre, la plupart des timides réformes de Jules Simon eurent vécu.

Le projet dont il vient d'être fait mention n'était pas le seul que la droite de l'Assemblée eût élaboré pour amoindrir et garrotter l'Université. Dès le 31 juillet 1871, un de ses membres, le comte Jaubert, reprenant le programme que Guizot avait tracé en 1870 au nom d'une commission extra-parlementaire instituée par le ministère Ollivier[94], avait déposé une proposition de loi tendant à établir la liberté de l'enseignement supérieur — dont le clergé seul était pour lors en mesure de profiter — et à accorder la collation des grades, non plus seulement à l'État, mais à des commissions mixtes dont les membres seraient pris en dehors des Facultés de l'État et en dehors des Facultés libres. Cette question de la collation des grades, si grave dans une société où la classe dirigeante ne dirige en général qu'au nom de ses diplômes, pourrait ainsi être résolue à l'avantage des ennemis irréductibles de la puissance civile.

Jules Simon, qui, malgré ses faiblesses, restait encore dévoué à l'Université, et Thiers, qui, à mesure qu'il se rapprochait du parti républicain, sentait renaître sa tendresse pour les droits de l'État en matière d'enseignement[95], n'avaient pu voir sans inquiétude et sans mécontentement un pareil projet. Leur opposition consista surtout à faire traîner en longueur les travaux de la commission chargée de l'examiner ; ce à quoi ils réussirent si bien que le rapporteur — Edouard Laboulaye —, nommé seulement en janvier 1872, n'avait pas encore déposé son rapport au mois de mai 1873. Il est bien possible que, s'ils fussent restés plus longtemps au pouvoir, ils eussent empêché le vote de la loi nouvelle. Mais c'était justement une raison de plus pour que les droites s'efforçassent de renverser un gouvernement qui, malgré ses complaisances, leur était odieux, d'abord parce qu'il était un obstacle à leur politique monarchique et cléricale, puis parce qu'il y avait des limites que ses complaisances ne pouvaient dépasser.

 

VII

Nous n'avons pas à raconter ici en détail les intrigues et les manœuvres d'où résulta la chute du gouvernement provisoire que l'Assemblée nationale s'était donné à Bordeaux, faute de pouvoir rétablir immédiatement la monarchie. Il suffit de retracer très sommairement les dernières périodes de cette campagne, commencée sourdement par les royalistes dès l'année 187I,.mais qui ne devint manifeste et particulièrement active qu'à partir du moment où Thiers, qui se sentait de plus en plus sûr du terrain républicain et qui se rapprochait de Gambetta, donna clairement à entendre qu'à son sens la seule solution raisonnable de la crise subie par la France était la fondation de la République (juin 1872).

A dater de ce jour sa chute fut décidée. Les coalisés de droite, qui avaient déjà leur chef dans la personne du duc de Broglie, n'attendaient plus qu'une occasion propice pour le renverser. Ils ne pardonnaient pas au chef du pouvoir exécutif, auquel ils n'avaient qu'à regret donné le titre de Président de la République, de s'être quelque peu joué, depuis février 1871, de leur naïve rouerie, d'avoir profité de toutes leurs fautes et de toutes les circonstances pour consolider son autorité personnelle, d'être devenu l'homme nécessaire des républicains et de ne pas vouloir maintenant résigner au profit d'une dynastie le pouvoir qui lui avait été confié. Du reste, ce n'était pas seulement par intérêt personnel et, par effort de raison, c'était aussi par patriotisme que Thiers était lui-même devenu républicain. Il n'avait eu pour cela qu'à s'inspirer de l'opinion du pays qui, par de nombreuses élections, depuis le 8 février, s'était hautement prononcé contre toute restauration. Suivant lui, la République était désormais le seul gouvernement qui pût assurer à la France tout à la fois la paix, l'ordre et la liberté. Il le disait depuis longtemps. Il l'écrivit nettement dans son message officiel du 13 novembre 1872, conviant l'Assemblée à en finir avec le provisoire et à donner à la France les institutions que, manifestement, elle demandait. Et peu après, il fit connaître mieux encore sa pensée en demandant la nomination par l'Assemblée d'une commission de trente membres qui serait chargée de préparer dans le plus bref délai l'organisation nouvelle des pouvoirs publics.

Cette commission fut nommée le 30 novembre. Mais, comme on avait pu le prévoir, elle se composait en grande majorité d'adversaires de la République. Ce qu'elle se proposa par-dessus tout, ce fut, non de préparer les lois constitutionnelles réclamées par Thiers et qu'elle parut renvoyer aux calendes grecques, mais d'élaborer simplement une loi sur la responsabilité ministérielle, loi qui ne devait être pour elle, en attendant mieux, qu'un moyen de réduire Thiers à l'impuissance en l'écartant presque absolument de la tribune[96]. Les précautions misérables que, conformément à ces vues, la Majorité crut devoir prendre contre son éloquence (13 mars 1873) et qu'il qualifia si justement de chinoiseries firent comprendre sans peine à cet homme d'État que ses jours présidentiels étaient comptés.

L'Assemblée l'aurait évidemment renversé plus tôt si elle n'eût eu pour quelque temps encore besoin de ses services. Mais il fallait qu'il menât à bonne fin les laborieuses négociations que nécessitaient le paiement de l'indemnité de guerre à l'Allemagne et l'évacuation de notre territoire. Lui seul paraissait capable de remplir cette lourde tâche. Quand il eut enfin terminé son œuvre (16 mars 1873), on ne songea plus décidément qu'à se débarrasser de lui. On l'avait à peu près écarté de la tribune. Mais cela ne suffisait pas. Seulement il fallait des prétextes pour l'écarter complètement du pouvoir. On les chercha.

En attendant, la coalition porta, dès le 9 avril, à la présidence de l'Assemblée un de ses chefs les plus résolus, Buffet, réactionnaire à principes, catholique avant tout, prêt à s'accommoder de tout gouvernement constitutionnel et conservateur qui ne serait pas la République. Les prétextes furent enfin trouvés : Ce fut d'abord le discours prononcé le 19 avril au Congrès des sociétés savantes par Jules Simon, qui commit l'imprudence de dire trop de bien du Président et de n'en pas dire assez de l'Assemblée. Ce furent ensuite les élections radicales de Barodet à Paris et de Banc à Lyon (27 avril, 11 mai). Le général Changarnier, qui avait, comme il avait dit un jour modestement, l'habitude de vaincre, attacha le grelot par une interpellation tendant à forcer le gouvernement d'adopter une politique résolument conservatrice ou de se retirer. Deux jours de débats suffirent. Attaqué avec autant d'habileté que de perfidie par le duc de Broglie, le Président se défendit avec l'éloquence lumineuse, vive et fière dont il était coutumier, mais en homme décidé à jouer le tout pour le tout. Battu enfin, le 24 mai, par une majorité de 14 voix, Thiers, qui aurait pu, sans violer la légalité, garder le pouvoir, mais qui se refusait énergiquement à orienter sa politique dans le sens indiqué par ses adversaires, donna aussitôt sa démission. Le soir même les coalisés eurent à remplacer cet homme d'État accompli. Ils laissèrent cruellement de côté Changarnier — qui, après tant d'autres ridicules, s'était donné celui de tirer les marrons du feu pour un autre —. Leur choix s'était porté d'avance sur le maréchal de Mac-Mahon, soldat brave et loyal, mais d'esprit un peu court et qui, ne sachant en politique ni A ni B, dut leur paraître moins encombrant. Tout son programme consistait dans la promesse d'être comme eux résolument conservateur et de défendre avec eux l'ordre moral, qu'il eût été sans doute bien embarrassé de définir.

 

 

 



[1] Lissagaray, Histoire de la Commune, 443.

[2] En juin 1872, 1.179 prisonniers étaient morts de maladies, 22.326 avaient été relâchés, 10.488 avaient été réservés pour les conseils de guerre,

[3] Jusqu'en 1876.

[4] C'est le total des condamnations prononcées par ces conseils avant le 1er janvier 1875. Sur ce nombre il y eut 3.313 condamnations par contumace.

[5] P. Parfait, L'arsenal de la dévotion, 61-54.

[6] V. l'ouvrage publié en 1872 par le père Huguet sur Les faits surnaturels de la vie de Pie IX (p. 39, 40, 51, 62, 67, 254-257).

[7] Soit 3.225.000 livres.

[8] Jules Favre, Rome et la République française.

[9] On ne peut demander publiquement, écrivait-il au cardinal Donnet, l'intervention énergique de la diplomatie qu'en présupposant subsidiairement l'intervention militaire. Or l'état des choses et l'état des esprits sont tels en ce moment qu'il est de la plus haute imprudence et que c'est aller au-devant de la plus dangereuse et de la plus fatale impopularité de dire ou d'insinuer quoi que ce soit qui semble une provocation à la guerre... Peut-être n'est-il pas téméraire de penser que l'évêque de Poitiers, qui aspirait alors à la succession de Darboy sur le siège archiépiscopal de Paris, n'éprouvait pas personnellement le besoin de compromettre sa candidature par des démarches qui devaient forcément lui aliéner la faveur de Thiers. Du reste, ce n'est ni à lui ni à Dupanloup, autre candidat, qu'échut la place vacante. C'est au souple et politique Guibert, dont se louaient si fort les hommes du 4 septembre, particulièrement le juif Crémieux, et qui d'ailleurs, étant né à Aix-de-Provence, avait l'avantage d'être compatriote du chef de l'État.

[10] Pie IX ne voulait pas are protégé. Dans son intransigeance, il n'admettait pas que son pouvoir temporel fût mis en discussion par un Congrès ; il voulait qu'il fût reconnu et rétabli sans conditions ni réserves.

[11] V. sur cette affaire Jules Favre, Rome et la République française.

[12] En février, Pie IX, faisant une fois de plus semblant de vouloir quitter Rome, avait demandé de nouveau si la France le recevrait. Jules Favre avait répondu qu'il serait accueilli dans notre pays avec empressement et avait cru devoir lui donner — un peu naïvement — le conseil de ne pas s'éloigner du Vatican, d'où le pape ne songeait certainement pas à s'éloigner.

[13] Non content de rappeler les événements douloureux qui avaient eu lieu à Rome, il avait cru devoir ajouter : Le sentiment avec lequel ils ont été accueillis en France est trop connu pour que j'aie besoin de l'exprimer. Et il avait exprimé assez clairement l'espoir qu'une meilleure fortune ne ferait pas défaut à la papauté. — Vous avez aujourd'hui, avait répondu Pie IX, des embarras qui ne vous laissent pas toute votre liberté d'action... Ils veulent à toute force faire à Rome un établissement définitif, et mille raisons font que Rome rte peut devenir leur capitale. A la suite de ces propos, le comte d'Harcourt fut si malmené par la presse italienne que Jules Favre dut adresser à cet égard des plaintes au cabinet de Florence.

[14] Le traité de Francfort n'avait été signé que le 10 mai, et c'est seulement le 28 du même mois que s'était terminée la guerre civile.

[15] Par suite des maladresses qu'il avait commises comme membre du gouvernement de la Défense nationale, — et aussi des faiblesses de sa vie privée, bruyamment révélées dans la presse quelques mois auparavant. Il eut pour successeur Charles de Rémusat, vieil ami de Thiers, et, comme ce dernier, ancien ministre de la monarchie de Juillet converti à la République.

[16] C'est le nom qu'on donnait aux membres de l'extrême droite qui, comme les ultras de 1815, repoussaient tout pacte avec l'esprit de la Révolution et voulaient que le Roi rentrât au nom de son droit divin.

[17] Des difficultés s'élevaient sur l'entretien du corps d'occupation, sur le paiement de la rançon ; des soldats allemands étaient assassinés ou attaqué en France et Bismarck irrité en revenait aux menaces.

[18] À la fin de 1871.

[19] BRUNET (Jean-Baptiste), né à Limoges le 3 novembre 1814 ; élève de l'Ecole polytechnique (1833), puis officier d'artillerie ; représentant de la Haute-Vienne à l'Assemblée constituante de 1818 : non réélu à la Législative (1849) et rentré au service militaire ; démissionnaire après le coup d'État du 2 décembre ; auteur de divers ouvrages publiés sous l'Empire et qui dénotaient déjà son exaltation religieuse ; devenu populaire à Paris pendant le siège pour des articles militaires publiés dans le Siècle ; député de la Seine à l'Assemblée nationale (5 février 1871).

[20] V. L'Univers du 28 mars 1872. Ces députés, dont l'attachement au pape n'était pas douteux (de Kerdrel, d'Audiffret-Pasquier, de Rességnier, Tailhand, de Tréveneuc, de Meaux, de Cumont, etc.) se crurent obligés de protester qu'il n'y avait eu de leur part ni défaillance ni trahison.

[21] Il faut se rappeler que l'Espagne avait pris pour roi récemment le prince Amédée de Savoie, second fils de Victor-Emmanuel.

[22] Il jugeait cette démarche d'autant plus utile qu'au commencement de janvier l'extrême-droite de l'Assemblée le menaçait d'une interpellation et en voyait un de ses membres à Rome demander au Saint-Père comment elle devait voter en cette circonstance (Arch. des aff. étr., Rome, 1057).

[23] Qui fut le député de Corcelles, personnage agréable au pape depuis la mission dont il avait été chargé à Rome par Louis-Napoléon en 1849. Nommé ambassadeur le 11 janvier 1873, il eut sa première audience solennelle du pape le 9 février. Ce jour même, on le fit assister à la proclamation du décret canonisant le bienheureux Labre. (Arch. des off. étr., Rome, 1057.)

[24] Le propagateur de la dévotion à saint Joseph, bulletin mensuel, où l'on trouve la chronique des confréries de Saint-Joseph et surtout des innombrables miracles opérés par ce bienheureux, représenté comme plus puissant que la Vierge, que le Sacré-Cœur, etc. — On a du même religieux : Soirées des serviteurs de saint Joseph, ou relation des nouvelles faveurs obtenues par la médiation toute-puissante de ce glorieux patriarche (Paris et Bruxelles, Régis Buffet, 1870, gr. in-18) ; — et saint Joseph avocat des causes désespérées, nouvelles relations des faveurs spirituelles et temporelles obtenues... etc. (Paris, Palmé, 1874, gr. in-18). — La dévotion à ce patriarche quelque peu ridicule a pris, sous l'inspiration des jésuites, surtout dans la seconde moitié du XIXe siècle, un développement extraordinaire, grâce aux images, aux chapelets, aux statuettes de Saint-Joseph, à la cordelette à nœuds de Saint-Joseph, symbole de pureté, D'innombrables confréries ou archiconfréries (comme l'archiconfrérie du cordon de Saint-Joseph) ont été fondées en son honneur et pour son service. — Saint Joseph passe pour préserver de l'impureté. Il guérit aussi les maladies et prépare à la bonne mort. Il y a, du reste différents saints Joseph (celui de Bon Secours, par exemple), comme il y a différentes Notre-Dame, et chacun a sa clientèle et ses attributions particulières.

[25] Cette sainte parait avoir été inventée de toutes pièces à la suite de la découverte dans les catacombes d'ossements et de trois plaques portant dans l'ordre suivant ces fragments d'inscription :

Lumena | Pax te | Cum fi.

Voilà absolument tout ce que l'on sait sur elle. C'est de là qu'est sorti d'abord le nom de la prétendue sainte. Plus tard on a parlé de ses apparitions, puis du récit qu'elle aurait fait elle-même de sa vie à un jeune artisan, contant qu'elle était fille d'un roi et d'une reine de la Grèce qui n'avaient pu obtenir d'enfant qu'en se faisant chrétiens ; qu'à onze ans elle avait voué sa virginité à Jésus-Christ ; qu'à treize ans elle avait refusé d'épouser Dioclétien ; ce que voyant, le tyran, après de violentes et infructueuses tentatives sur sa vertu, l'aurait fait périr dans d'abominables supplices. — Le culte de sainte Philomène comporte aussi des images, des médailles, des chapelets, un cordon. du sang de la bienheureuse, qui se liquéfie dans une fiole tout comme celui de saint Janvier et, de plus, prend diverses couleurs. Elle fait aussi de nombreux miracles, mais se montre irascible, frappe ses ennemis et fait même mourir ceux qui lui manquent de .respect. — V. Paul Parfait, Le dossier des pèlerinages, 291-315.

[26] V. Debidour, Histoire des rapports de l'Église et de l'État en France de 1789 à 1870, p. 538.

[27] Je suis l'Immaculée Conception, lui avait dit la belle dame qui était apparue, et à qui l'enfant, sans rien comprendre, n'avait pas songé demander l'explication de ce nom singulier.

[28] Les pauvres enfants la dépeignaient telle qu'ils l'avaient vue sur la médaille miraculeuse de N.-D. des Victoires, entourée de cierges disposés comme les disposait dans son église le curé de Pontmain ; et l'on retrouvait dans les paroles qu'ils rapportaient d'elle les expressions usuelles de leur maîtresse d'école, la sœur Vitaline.

[29] Pourquoi le cœur plutôt qu'un autre organe ? Simplement parce que, dans l'idiome métaphorique des dévots et des femmes, le cœur est le symbole sans cesse invoqué de la tendresse et de l'amour ; c'est l'aliment le plus précieux d'une phraséologie sentimentale et creuse à laquelle ne se prêteraient ni la cervelle ni la langue, ni, à plus forte raison, les organes réputés moins nobles de notre corps.

[30] V. sur ce culte singulier et sur les représentations étonnamment fantaisistes du Sacré-Cœur offertes à l'adoration des fidèles le très curieux chapitre intitulé : Les Images, dans l'Arsenal de la dévotion, de Paul Parfait.

[31] Religieuse de la fin du XVIIe siècle, célèbre par ses visions, ses extases érotiques, depuis canonisée et adorée particulièrement à Paray-le-Monial, lieu de sa mort, où de si bruyants pèlerinages eurent lieu après 1870.

[32] Beluze, fondateur du Cercle catholique du Luxembourg, Baudon, président des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, etc.

[33] Un orateur catholique exprimait quelque temps après l'espoir que cet hymne, enfant de Marseille remplacerait un jour comme chant national l'hymne de sang et de haine que sa pudeur se refusait à nommer (Assemblée générale des comités catholiques, 1874, p. 220).

[34] Pie IX ne se borna pas à le bénir, à lui donner pour signe de ralliement la croix de flanelle rouge des anciens zouaves pontificaux et à prescrire que chaque année le Conseil viendrait se concerter avec lui pour les grands pèlerinages politiques à entreprendre à propos de la nouvelle croisade. Il tint à rappeler on français (langue qu'il parlait assez mal) les entreprises de son prédécesseur Pie V contre les Tourcs... Espérons, ajouta-t-il, que nous aussi sous obtiendrons de supérer (sic) les ennemis de l'Église, qui sont les mauvais Tourcs de nos jours...

[35] Hist. des rapports de l'Église et de l'État en France de 1789 à 1870, p. 431-433.

[36] SÉGUR (Louis-Gaston de), né à Paris en 1820, mort à Paris le 9 juin 1881 ; auditeur de rote, prélat de la maison du Pape, chanoine de Saint-Denis ; auteur de nombreux écrits de propagande ultramontaine.

[37] Baunard, Vie du cardinal Pie, II, 486.

[38] MUN (Adrien-Albert Marie, comte de), né à Lumigny (Seine-et-Marne) le 28 février 1841 ; arrière-petit-fils d'Helvétius ; ancien élève de l'Ecole de Saint-Cyr ; capitaine de cuirassiers pendant la guerre franco-allemande et pendant la guerre civile de 1871 ; député de Pontivy (5 mars 1876) ; invalidé le 13 juillet 1876 ; réélu le 29 août, puis le 14 octobre 1877 ; invalidé de nouveau (2 février 1879) et non réélu ; député de Pontivy (21 août 1881) : réélu en 1885 et 1889 ; battu aux élections générales en 1893 ; député de la deuxième circonscription de Morlaix (21 janvier 1894), réélu en 1898 et en 1902 ; membre de l'Académie française depuis 1897.

[39] KETTELER (Wilhelm-Emmanuel, baron de), né à Harkotten (Westphalie) le 25 décembre 1811, mort à Burghausen (Bavière) le 13 juillet 1877 ; évêque de Mayence depuis 1849 ; devenu depuis 1863 (par suite de la publication de sa brochure intitulée die Arbeiterfrage und das Christenthum, où il paraphrasait certaines doctrines de Lassalle) l'inspirateur du socialisme catholique allemand ; il prit dans ses dernières années une part très active à la lutte du parti catholique contre le kulturkampf.

[40] Ce comité comprenait, outre Albert de Mun, son frère Robert, La Tour-du-Pin, Keller, L. de Guiraud, député, Léon Gautier, Armand Haydn directeur du Monde, P. Vrignault, sous-directeur au ministère des Affaires étrangères, etc.

[41] L'œuvre a pour but, dit l'Appel du 25 décembre, de susciter et d'organiser le dévouement de la classe dirigeante envers la classe ouvrière, afin de ramener à l'atelier la religion, les mœurs, le patriotisme, qui en sont bannis par l'esprit de révolution. A cet effet l'œuvre forme dans la classe élevée des associations inspirées par l'esprit catholique et les constitue en comités locaux pour la fondation d'associations ouvrières, semblables dans leur esprit, qui prennent la forme et le nom de cercles catholiques d'ouvriers. Les cercles ainsi constitués sont des centres de réunion où les sociétaires trouvent un appui et une aide pour la pratique de leurs devoirs religieux, un encouragement à l'esprit de résistance au mal et de propagande du bien, des institutions économiques, des moyens d'instruction et des délassements honnêtes, dont ils peuvent au besoin faire profiter leurs familles. L'œuvre exerce sa propagande d'abord dans les rangs de la classe élevée ; elle pénètre ensuite dans les classes populaires par des conférences publiques, des missions, des publications, des tracts inspirés de son esprit nettement catholique, puis en s'unissant dans un concert étroit aux autres œuvres de la charité catholique... — Sur les débuts de l'œuvre des cercles catholiques d'ouvriers. V. les Discours du comte Albert de Mun, t. I, p. 1-59.

[42] Le 18 avril 1873.

[43] S'il faut en croire Fidus (Journal de dix ans), Napoléon III en exil serait devenu tout à fait clérical, aurait songé à rétablir le pouvoir temporel du pape, à s'appuyer principalement sur le clergé, à rendre l'observation du dimanche obligatoire, etc. — Ces assertions sont confirmées par une lettre de Georges Seigneur publiée par l'Univers peu après la mort de l'ex-empereur et lui attribuant les propos suivants : Fils soumis de l'Église catholique romaine, je crois d'avance ce qu'elle enseigne et malgré toute la mauvaise théologie dont on m'a fatigué dans les dernières années de mon règne, je me suis toujours promis de m'incliner comme un enfant dès que l'Église aurait parlé. Je n'ai jamais goûté les subtilités gallicanes... La plus poignante des douleurs de mon exil, c'est l'impuissance où je suis présentement de délivrer de l'oppression le chef de l'Église, le parrain de mon fils... de renouveler la croisade de 1849 et celle de Mentana.... Quant à ratifier les faits accomplis... l'invasion de Rome, je répète le mot de M. Rouher : Jamais ! Et l'ex-empereur aurait ajouté qu'il déplorait les mesures prises sous son règne contre l'Encyclique Quanta cura et contre le Syllabus.

[44] NAPOLÉON (Eugène-Louis-Jean-Joseph), prince impérial, né à Paris le 16 mars 1856, tué le 1er juin 1879 dans le Zoulouland, où il s'était rendu comme attaché à l'état-major de l'armée anglaise.

[45] C'était la fille de ce duc de Modène si intransigeant en matière de légitimité que, seul de tous les souverains de l'Europe, il n'avait jamais voulu reconnaître la monarchie de Juillet.

[46] Le comte de Chambord était, on le sait, sans enfants. Si l'on ne tenait pas compte des Bourbons d'Espagne et d'Italie, que la France regardait depuis longtemps comme des étrangers, les d'Orléans se trouvaient être ses plus proches parents.

[47] Le premier par les départements de la Manche et de la Haute-Marne, le second par celui de l'Oise.

[48] La Rochefoucauld duc de Bisaccia, le comte de Maillé, le vicomte de Gontaut-Biron.

[49] Je viens, dit le prélat au retour de ce voyage, d'assister à un phénomène intellectuel sans exemple. Jamais on n'a vu cécité morale aussi absolue. — Lagrange, Mgr Dupanloup, III, 233 ; — Hanotaux, Histoire de la France contemporaine, I, 245.

[50] Cette loi portait que le chef du pouvoir exécutif prendrait le titre de Président de la République et continuerait d'exercer ses pouvoirs sous l'autorité de l'Assemblée nationale, tant qu'elle n'aurait pas terminé ses travaux ; qu'il serait entendu par elle toutes les fois qu'il le croirait nécessaire ; que les ministres, nommés et révoqués par lui, seraient responsables ; et que lui-même le serait devant l'Assemblée nationale. — Le vote de la proposition Rivet avait été facilité pour les élections complémentaires du 2 juillet qui, sur cent et quelque sièges parlementaires à pourvoir, en avaient donné plus de quatre-vingts à des candidats républicains. Le pays, effrayé de l'imprudence qu'il avait faite aux élections générales du 8 février, tendait maintenant d'une façon manifeste à l'établissement définitif de la République.

[51] DU TEMPLE DE LA CROIX (Jean-Marie-Félix), né à Lorris (Loiret) le 18 juillet 1823, mort à Paris, le 3 novembre 1890 ; entré à l'École navale en 1838 ; capitaine de frégate en 1864 ; attaché comme général auxiliaire à la deuxième armée de la Loire (novembre 1870) ; représentant de l'Ille-et-Vilaine à l'Assemblée nationale (8 février 1871) ; rentré dans la vie privée en 1876.

[52] D'autres, il est vrai, comme La Rochefoucauld-Bisaccia, se montraient plus politiques et pensaient qu'il était bon de rassurer la France sur le maintien de son drapeau.

[53] Des troubles assez graves résultèrent notamment à Montpellier des manifestations royalistes et ultramontaines qu'il vint faire dans cette ville.

[54] Le duc d'Aumale avait toujours tenu pour le drapeau tricolore, pour les principes de 89 et n'entendait pas renier la révolution de 1830, qui avait fait son père roi des Français.

[55] Ils furent si bruyants et si indiscrets que les autorités d'Anvers et le gouvernement belge durent, au bout de quelques jours, faire comprendre au prétendant qu'il abusait du droit de l'hospitalité.

[56] Avant tout, lisait-on dans un journal qui fut cité à la tribune de l'Assemblée nationale, pas de Dieu, pas de morale, pas de famille, pas de propriété, pas de lois, pas de justice, pas de travail ; en revanche, de l'alcool à indiscrétion ; voilà tout ce que le peuple attend de la bonne République... — Pour notre France, écrivait un prélat célèbre (Louis-Gaston de Ségur), pour notre France que le bon Dieu a faite catholique, il n'y a qu'une seule espèce de République : c'est la mauvaise. L'autre, celle qui semble modérée, ne l'est guère que pour commencer. C'est un pont jeté par les révolutionnaires entre la monarchie chrétienne et une Commune quelconque... Les révolutionnaires et les républicains (en pratique c'est la même chose) sont les ennemis de la religion... Ils sont les ennemis de nos gloires nationales les plus pures ; ils sont les ennemis des sciences, des lettres et des arts ; ils sont pour la plupart remarquablement bêtes ; ils sont pétris de vices...

[57] Chambord et ses amis ne voyaient en lui qu'un libéral et un orléaniste déguisé. Pie IX ne pouvait lui pardonner son gallicanisme d'autrefois et l'opposition qu'il avait faite, dans le Concile, à la proclamation de l'infaillibilité.

[58] A la fin de 1871, Dupanloup avait protesté bruyamment contre l'élection de Littré à l'Académie en donnant sa démission ; ce qui ne l'avait pas empêché, d'ailleurs, de rester le collègue de ce philosophe à l'Assemblée nationale, comme il le fut aussi au Sénat ; et ce qui ne l'empêcha pas, plus tard, de soutenir la candidature académique de Taine, qui n'était pas moins positiviste que Littré, mais qui n'était pas républicain comme lui.

[59] Je ne puis assez vous remercier, lit-on dans une lettre adressée peu après par le prétendant à ce prélat, de l'envoi de vos précieux documents. Il se peut que dans un avenir très prochain je sois obligé de rappeler quelles sont les véritables bases de la monarchie traditionnelle et chrétienne et ces documents me seront alors d'un grand secours... Il s'en inspira manifestement en écrivant à Chesnelong la fameuse lettre dont il sera question dans le chapitre suivant de cet ouvrage.

[60] C'est exactement ce que le comte de Chambord demandera au mois d'octobre suivant.

[61] Notamment dans celle qu'il prononça le jour de Pâques de 1873 en sa cathédrale, annonçant à la fois que le pouvoir temporel du pape se relèverait et que la France ressusciterait à la faveur d'une monarchie chrétienne. Ce même discours contient une charge violente contre ces monarchistes qui repoussent le monarque, en excluant de sa part toute volonté sérieuse de gouverner et qui tiennent volontiers sa personne à l'écart pour se substituer à lui...

[62] Thiers avait dit à Falloux en 1871 que Pie désirait passionnément trois choses : l'académie, l'archevêché de Paris et le cardinalat. Il avait ajouté qu'il ne dépendait pas de lui de les lui donner (ce qui revenait, au fond, à dire qu'il ne s'en souciait guère). — Baunard, Mgr Pie, t. II, p. 476, 755, 761.

[63] Notamment en mars 1873, alors que l'évêque rentrait de Rome et venait d'adresser à Vansay le mémoire mentionné plus haut.

[64] Ce que je crains, disait Pie IX (le 18 juin 1871) à l'évêque de Nevers et aux pèlerins venus pour le féliciter à l'occasion de son jubilé pontifical, — ce que je crains, ce ne sont pas tous ces misérables de la Commune de Paris... ce que je crains, c'est cette malheureuse politique, ce libéralisme catholique, qui est un véritable fléau. Je l'ai dit plus de quarante fois, je vous le répète à cause de l'amour que je vous porte. Oui, c'est... ce jeu de bascule qui détruirait la religion. Il faut sans doute... faire ce qui est possible pour ramener ceux qui sont égarés ; mais pour cela il n'est pas besoin de partager leurs opinions... — Et en 1873 le même pape écrivait à l'évêque de Quimper : ... Avertissez les membres des associations catholiques que nous n'avons pas en vue les ennemis de l'Église (ceux-là sont connus), mais bien ceux qui propagent et sèment la révolution en prétendant concilier le catholicisme avec la liberté...

[65] BESSON (François-Nicolas-Xavier-Louis), né à Baume-les-Dames le 5 octobre 1821, mort à Nîmes le 18 novembre 1888 ; chanoine de Besançon, supérieur du collège de Saint-François-Xavier depuis 1850 ; évêque de Nîmes le 23 septembre 1875 ; s'est surtout fait connaître comme prédicateur et biographe ecclésiastique. Sous le gouvernement de Thiers les efforts de Jules Simon ne parvinrent pas à le faire agréer au Vatican comme candidat à l'épiscopat.

[66] MATHIEU (Jacques-Marie-Adrien-Césaire), né à Paris le 30 janvier 1796, mort à Besançon le 9 juillet 1875 ; grand vicaire de l'archevêque de Paris (de Quélen), puis évêque de Langres en 1833 ; archevêque de Besançon le 11 juin 1834, cardinal le 30 septembre 1850 ; sénateur de 1852 à 1870. Bien que sous l'Empire il se fut hautement déclaré partisan du Syllabus et eût attaqué violemment l'Université, il était devenu suspect au Saint-Siège depuis le Concile du Vatican où, comme Dupanloup, il avait combattu dans la mesure de ses forces le dogme de l'infaillibilité.

[67] Par ses articles 4 et 5, ainsi conçus : Art. 4. Le premier Consul de la République française nommera, dans les trois mois qui suivront la publication de la bulle de Sa Sainteté, aux archevêchés et évêchés de la circonscription nouvelle. Sa Sainteté conférera l'institution canonique... — Art. 5. Les nominations aux évêchés qui vaqueront dans la suite seront également faites par le premier Consul, et l'institution canonique sera donné par le Saint-Siège, en conformité de l'article précédent.

[68] Deux questions sur le Concordat (1871). — L'auteur était loué, dans le bref pontifical du 18 juin 1871, d'avoir habilement fait ressortir le caractère naturel et spécial de ces sortes de pactes. — Sur cette question du caractère bilatéral ou unilatéral du Concordat, V. Dubief et Gottofrey, Traité de l'administration des cultes, I, 506-509.

[69] Le P. Hyacinthe s'était définitivement détaché de l'Église romaine à la suite des décisions du Concile et avait protesté publiquement contre le dogme de l'Infaillibilité (30 juillet 1870). Depuis, on l'avait vu à Munich au congrès des Vieux-catholiques (juillet 1871) et il avait fondé à Rome le journal L'Espérance de Rome (25 janvier 1872). — Son mariage eut lieu à Londres le 2 septembre 1872.

[70] Né en 1825, cet ecclésiastique, qui appartenait au diocèse de Bordeaux, avait depuis longtemps attaqué, soit dans des journaux démocratiques, soit dans des romans ou des brochures satiriques, les doctrines ultramontaines. Le 16 mars 1872, il avait publiquement rompu avec l'Église romaine et annoncé l'intention de rallier autour de lui les adversaires du Syllabus et du Credo du Vatican. C'est à la suite de cette déclaration que son archevêque lui avait interdit la soutane. Après sa condamnation il se retira en Belgique, où il fit des conférences, mais ne tarda pas à reparaître à Bordeaux, où il fut encore condamné — cette fois par la cour d'assises — à 2 ans de prison et 3.000 francs d'amende pour outrage à la morale publique et religieuse dans ses articles de La Tribune (8 juin 1872). — Il se maria quelque temps après en Angleterre.

[71] On sait qu'en vertu du Concordat les desservants étaient soumis à l'autorité discrétionnaire des évêques, qui peuvent les déplacer ou les révoquer ad nutum, tandis que les curés, nommés par eux avec l'agrément du gouvernement, sont inamovibles. Ils avaient plus de garanties sous l'ancien régime. Le Saint-Siège avait semblé s'intéresser un peu à leur cause avant 1870 ; mais il ne tenait plus à inquiéter l'épiscopat, depuis que les évêques s'étaient si docilement soumis au Concile du Vatican. — Sur cette question des desservants, V. Emile Ollivier, l'Église et l'État au Concile du Vatican, II, 517-524.

[72] Les peines portées contre les affiliés allaient de 3 mois à 2 ans de prison (et même à 5 ans pour les chefs), sans compter de fortes amendes. — Cet loi avait été présentée par Dufaure, garde des sceaux, au lendemain de la Commune. — Au cours de la discussion, Jules Favre avait demandé vainement que l'on fit une loi générale visant toutes les associations internationales.

[73] Déjà constituée une première fois sous l'Empire. — LAVIGERIE (Charles-Martial-Armand) né en 1825, professeur à la Faculté de théologie de Paris, puis évêque de Nancy (1863), était devenu archevêque d'Alger en 1867. Il était en 1871 et 1872 très énergiquement soutenu par le clérical de Gueydon, gouverneur général de l'Algérie, dans sa lutte contre les conseils municipaux en faveur des religieuses et des religieux enseignants ; l'appui de Jules Simon, ministre de l'Instruction publique et des cultes, ne lui faisait pas non plus défaut (V. Baunard, Mgr Lavigerie, I, 359-412).

[74] Les excès de zèle, prétentions, empiétements et violences des missionnaires, qui se mettaient en Chine au-dessus des lois et à qui l'on reprochait notamment des enlèvements et séquestrations d'enfants avaient amené ce massacre, dont le consul de France et plusieurs religieuses avaient été victimes (le 21 juin 1870).

[75] Le gouvernement chinois demandait notamment : la suppression des orphelinats ou du moins des précautions contre les enlèvements et séquestrations d'enfants ; l'interdiction de l'entrée des églises aux femmes (la promiscuité des deux sexes scandalisant les Chinois) ; la fin de l'immixtion constante des missionnaires dans les affaires intérieures de la Chine ; la suppression du patronage accordé par les missionnaires aux chrétiens devant les tribunaux, ce qui était une entrave à la justice : celle de l'abus des passeports non spécialisés, grâce auxquels les missionnaires éludaient les lois et commettaient toutes sortes de fraudes ; l'examen préalable des néophytes et l'exclusion de ceux qui auraient été condamnés ou qui auraient commis quelque crime (les nouveaux chrétiens n'étant parfois que des criminels, qui échappaient aux lois grâce à la protection des missionnaires) ; l'obligation pour les missionnaires d'observer les usages locaux et de s'abstenir d'employer es sceaux réservés aux fonctionnaires ; enfin la limitation du droit de recherche et de revendication d'immeubles accordé aux missionnaires par les traités de 1858 et de 1860 et au nom duquel ils portaient constamment le trouble dans la propriété. — V. Cordier, Histoire des relations de la Chine, t. Ier.

[76] Loi du 24 mai 1872.

[77] Loi du 21 mai 1873.

[78] Loi sur l'enseignement du 15 mars 1850. — V. Debidour, Histoire des rapports de l'Église et de l'État en France de 1789 à 1870, p. 501-519.

[79] Son attitude à l'égard de 1'Église était parfois si respectueuse, si docile, que Dupanloup disait en riant qu'il deviendrait cardinal plus tôt que lui-même. — Voici en quels termes l'auteur de l'Essai loyal (Fidus) raconte une entrevue que ce ministre eut, paraît-il, avec l'archevêque d'Alger le 31 octobre 1871. S'il faut l'en croire, Jules Simon a manifesté au prélat les meilleurs sentiments, lui a déclaré qu'il était revenu de bien des erreurs, que les événements l'avaient éclairé (comme M. Jules Favre), qu'il comprenait l'importance de l'alliance de l'Église et de l'État et que désormais il la défendrait avec énergie. Quand l'archevêque s'est retiré, M. Jules Simon s'est vivement incliné sur sa main et a baisé son anneau pastoral... — On le voit d'autre part peu après (janvier 1872), pour complaire à l'évêque de Chiions, empêcher la création d'un temple protestant dans une commune de la Marne (Boissonnet, Le cardinal Meignan, p. 331-332).

[80] Un grand nombre de professeurs et d'instituteurs subirent ainsi en 1871 et 1872 des disgrâces imméritées. F. Buisson, depuis directeur de l'enseignement primaire et professeur à la Sorbonne, aujourd'hui député, fut violemment attaqué à l'Assemblée nationale pour avoir écrit autrefois, en Suisse, que l'enseignement de l'Histoire Sainte aux enfants pouvait avoir des inconvénients. Il était alors inspecteur primaire et le ministre eut la faiblesse de le relever de ses fonctions (décembre 1872).

[81] A la suite du vote des préliminaires de paix (1er mars 1871), Gambetta, député du Bas-Rhin, avait donné sa démission avec les représentants des pays annexés et s'était retiré en Espagne, à Saint-Sébastien, d'où il n'était rentré en France qu'après la Commune. Il venait d'être réélu député par les départements de la Seine, des Bouches-du-Rhône et du Var le 2 juillet 1871.

[82] Cette association, fondée très modestement en Alsace par Jean Macé le 15 novembre 1866, avait fait sous l'Empire de rapides progrès, qui lui avaient valu en 1867 les anathèmes de l'évêque de Metz. Grâce à la création du Cercle parisien et au concours d'Emmanuel Vauchez (1869) elle était déjà fort prospère au commencement de 1870, époque où elle comptait 59 cercles ou sociétés locales, avec 17.856 membres. — A. Dessoye, Jean Macé et la fondation de la Ligue de l'enseignement, 45-121.

[83] Jean Macé, par prudence, et pour ne pas effaroucher les masses rurales avait cru devoir ne demander que l'obligation et la gratuité de l'enseignement primaire. La laïcité, réclamée hautement par Le Siècle, ne tarda pas être inscrite aussi ouvertement sur le programme de la Ligue.

[84] La franc-maçonnerie, déjà tant de fois et si furieusement condamnée Pie IX, était depuis plusieurs années et devenait de plus en plus, ce qu'elle est encore de nos jours en France, non seulement un foyer de propagande républicaine, mais aussi et surtout un foyer de propagande anticléricale.

[85] Reconnaissons qu'il lui fallait compter avec Thiers, qui n'était guère di posé à accepter les deux autres.

[86] Lorsque les préceptes de l'Église étaient obéis, la France savait lire... Aux XIIe et XIIIe siècles, il y avait en France plus d'écoles qu'il n'y en a aujourd'hui.

[87] Quelques jours auparavant, Gambetta, dans son discours d'Angers (7 avril), avait aussi démontré que le parti républicain était le seul qui offrit pleine garantie à la liberté de conscience et à la liberté des cultes. — En septembre suivant, on le retrouvait à Grenoble, où il proclamait une fois de plus la nécessité de nous débarrasser du passé et de refaire la France par l'instruction, par la science, par la raison.

[88] BERT (Paul), né à Auxerre le 19 octobre 1833, mort à Hanoi (Tonkin) le 11 novembre 1886 ; préparateur de Claude Bernard au Collège de France ; professeur à la Faculté des sciences de Bordeaux ; suppléant de Flourens au Collège de France (1869) ; professeur de physiologie générale à la Faculté des sciences de Paris (5 décembre 1871) ; auteur de remarquables travaux qui lui valurent en 1875 le grand prix biennal de 20.000 francs à l'Académie des sciences (dont il devint membre quelques années plus tard) ; nommé préfet du Nord par le gouvernement de la Défense nationale (15 janvier 1871) ; démissionnaire en février ; député de l'Yonne (9 juin 1872) ; réélu en 1876, 1877, 1881 et 1885 ; ministre de l'Instruction publique du 14 novembre 1881 au 26 janvier 1882 ; résident général dans l'Annam et le Tonkin (30 janvier 1886).

[89] Dont 116.000 pour le seul principe de l'obligation, 363.000 pour ceux de l'obligation et de la gratuité, 348.000 pour ceux de l'obligation, de la gratuité et de la laïcité.

[90] V. notamment celle qui a pour titre : La séparation de l'Église et de l'Ecole. Pourriez-vous me dire, lit-on dans cet opuscule, quel rapport il y a entre l'alphabet et l'existence de Dieu ? Si on ne peut pas faire tracer à un écolier des ronds et des jambages, des pleins et des déliés, sans toucher à l'infaillibilité du pape ? Ce que la question du célibat des prêtres viendrait faire dans la règle des participes ? Par où le Messie des Juifs peut se trouver mêlé à la théorie du plus grand commun diviseur ? Non, l'école ne sera pas athée, parce que la lecture et l'écriture n'ont jamais été l'athéisme et ne le seront jamais ; parce que la grammaire n'est pas athée ; parce que quand on vient demander à un homme de vous enseigner l'arithmétique et qu'il vous l'enseigne sans vous parler de religion, il est aussi déraisonnable de crier à l'athéisme de son école qu'il le serait en sortant de chez un cordonnier qui vous a pris la mesure d'une paire de bottes sans aborder avec vous la question religieuse, d'ameuter les passants devant sa porte en criant : Voilà une boutique qui est athée... — V. aussi les Députés dans l'embarras, — la Soutane de l'abbé Junqua, — la Demi-instruction, — le Mal sans remède, etc., etc.

[91] Assemblée nationale, séances du 19 et du 20 janvier 1873.

[92] Cette proposition, dont les principaux auteurs étaient de Broglie, Vitet, Wallon, Waddington, etc., datait du 20 avril 1871.

[93] Nous avons été à la peine, s'écriait l'évêque d'Orléans, il sera peut-être juste que nous soyons à l'honneur ! L'orateur donnait ensuite la mesure de son libéralisme en excluant tout autre enseignement philosophique que celui du spiritualisme. Nous ne consentirons jamais, disait-il, à donner même le nom de philosophie au matérialisme positiviste et à l'athéisme... A son sens, comme à celui du duc de Broglie, le Conseil supérieur devait représenter la société elle-même. Nous y avons naturellement notre place, affirmait-il, car enfin parmi les forces de la société, en dehors de la séparation de l'Église et de l'État, il faut reconnaître qu'il y a une force morale dans l'Église, dans la religion... Vous avez besoin de toutes vos forces, vous en avez besoin polir raffermir la société ébranlée. Vous avez besoin de la morale. Eh bien, je vous affirme qu'il n'y en e. qu'une qui puisse vous sauver, c'est le Décalogue... Si, cédant à vos vœux et à vos votes présumés ; si, cédant aux violences et aux menaces dont la Commune, à Paris, à Lyon, à Marseille, a donné l'affreux spectacle, nous nous éloignions, si nous nous retirions au désert, emportant avec noué le décalogue, l'Evangile et la croix, vous seriez stupéfaits de vos ténèbres... Vous deviendriez l'effroi du monde civilisé...

[94] Cette commission, présidée par Guizot, comptait parmi ses membres le duc de Broglie, Bersot, le P. Captier, le P. Perraud, Saint-Marc-Girardin, Ravaisson, Thureau-Dangin, Saint-René-Taillandier, Ravaisson, Chabaud-Latour, etc.

[95] Droits qu'il avait énergiquement soutenus en 1845, mais méconnus d'étrange façon en 1850. — V. Debidour, Hist. des rapports, etc., p. 466, 502-503.

[96] Le ministère était déclaré responsable. Le chef de l'État ne pourrait plus se faire entendre dans l'Assemblée qu'après avoir fait à l'avance connaître son intention au président par un message qui serait aussitôt suivi de la levée de la séance. La séance serait également levée dès qu'il aurait cessé de parler et la discussion ne pourrait pas être reprise en sa présence. — A l'Assemblée les interpellations devraient être adressées aux ministres et non au président de la République ; ce dernier pourrait bien prendre part aux débats qu'elles entraîneraient, s'il s'agissait des affaires étrangères ; mais s'il s'agissait dos affaires intérieures, il ne le pourrait qu'avec l'assentiment du cabinet.