HISTOIRE DE MARIE STUART

 

LIVRE HUITIÈME.

 

 

Marie s'enfuit jusqu'à Galloway. — Elle s'arrête à l'abbaye de Dundrennan. — Elle aborde en Angleterre. — Hésitation d'Élisabeth. — Elle refuse de recevoir Marie Stuart jusqu'à ce que la reine d'Écosse se soit justifiée. — Lettres. — Marie Stuart prisonnière. — Élisabeth arbitre entre les seigneurs écossais et leur reine. — Conférence d'York. — Conférence d'Hampton-Court et de Londres. — Élisabeth refuse de se prononcer, elle garde Marie captive et renvoie Murray comblé de sa faveur et de son or. — Triomphe du protestantisme en Angleterre et en Écosse. — Régence de Murray. — Sa mort. — Guerre civile en Écosse. — Kirkcaldy de Grange et Maitland de Lethington se rallient à la cause de la reine. — Prise de Dumbarton par les partisans du roi. — L'archevêque de Saint-André pendu. — Le comte de Lennox, le comte de Marr, le comte de Morton, tour à tour régents. — Lethington et de Grange tiennent seuls pour la reine dans le château d'Édimbourg. — Prise du château. — Mort de Lethington. — Mort de Kirkcaldy de Grange. — Le régent enrichi. — Le roi affermi. — Giordano Bruno. — Knox. — Les luttes du réformateur. — Son courage indomptable. — Son portrait. — Sa mort. — Sa maison au sommet de la Canongate. — Iniquités de Morton. — Conspiration de Jacques et de ses favoris contre le régent. — Procès de Morton. — Son exécution. — James Douglas venge le comte de Morton. — Contre-coup de tant d'événements sur Marie Stuart.

 

Après sa déroute, Marie s'enfuit à toute bride (13 mai 1568). Ses amis s'enfuirent comme elle.

La reine marcha, elle courut sans espérance par les vallées et par les montagnes, le long des lacs et des torrents de l'Écosse. La solitude sauvage, que nul travail n'anime, oppressait son cœur ; le désert où nulle fumée ne s'élève d'aucun toit, d'aucune cabane, lassait ses yeux et son imagination. Mais toute jeune fille, toute femme, tout enfant, tout vieillard, tout animal domestique pouvaient la trahir. La défaite et la honte en arrière, les périls et les pièges en avant, tel était son triste sort. Il n'y avait que les bêtes fauves des forêts et des landes inhabitées qui ne tissent pas peur à son infortune. C'est ainsi qu'elle parvint avec un cortège dévoué et peu nombreux à Galloway, et, de là, à l'abbaye de Dundrennan, près de Kirkudbright, sur les frontières d'Angleterre, à quelques heures de cette terre impie, barbare, qui dévore ses suppliants et qui boit le sang de ses hôtes.

Le souvenir des bontés d'Élisabeth, dont l'âme avait paru s'attendrir pendant la captivité de Lochleven, en-trama Marie. Ses propres États lui étaient fermés par la haine ; l'Espagne, l'Italie et la France, par la mer. La générosité qu'elle supposait à Élisabeth et la nécessité la poussaient. Elle loua un bateau de pêcheur, traversa le golfe de Solway, et aborda, désolée, à Workington, dans le Cumberland, à trente milles de Carlisle. Elle dépêcha un courrier à Élisabeth, dont elle implorait l'hospitalité. Elle sollicitait la permission de la voir et de l'embrasser en sœur qui invoque la providence d'une sœur.

A ÉLISABETH.

De Workington, 17 mai 1568.

Je vous supplie le plus tost que pourrés m'envoyer querir, car je suis en piteux estat, non pour royne, mais pour gentillfame. Je n'ay chose du monde que ma personne, comme je me suis sauvée, faysant soixante miles à travers champs le premier jour, et n'ayant despuis jamays osé aller que la nuict...

 

Attirée par surprise à Carlisle, Marie continua son appel.

A LA REINE ÉLISABETH.

De Carlisle, 28 mai 1568.

..... Faytes moy conoistre en effect la sinsérité de votre naturelle affection vers vostre bonne sœur et cousine et jurée amie. Souvenés vous que je vous envoyés mon cœur en bague ; je vous aporte le vray et corps ensemble, pour plus seurement nouer ce nœud.

 

Élisabeth avait à prendre l'une de ces deux décisions royales : ou relever Marie Stuart jusque sur le trône d'Écosse par de puissants secours ; ou la laisser, soit se fixer en Angleterre, soit en sortir comme elle y était entrée, selon son bon plaisir.

Elle eut, dit-on, ces mouvements de générosité, réprimés aussitôt par les conseils de Cecil. La vérité est que Cecil ne fut si persuasif que parce qu'il parlait à la jalousie mortelle d'Élisabeth. Il démontra facilement à dette princesse que Marie, libre, était un embarras immense. En Écosse, elle serait une rivale. En Espagne, elle serait un instrument de Philippe II ; en France, des Guise ; en Italie, du Pape ; en Angleterre, elle serait le drapeau, le point de ralliement des mécontents et des catholiques. Il n'y avait qu'une sûreté contre elle : la prison. Élisabeth eut l'air de résister à Cecil, niais elle était convaincue d'avance. L'habile ministre arrivait à une conclusion atroce par un froid argument politique. Chez la reine, cette conclusion était la même. Seulement, elle lui fut inspirée moins par ses craintes de reine que par son envie de femme. Elle ne voulait pas qu'on la vit, même un jour, à côté de la belle Marie, dans le palais de Greenwich. Cecil eût gagné alors, s'il ne l'eût possédée déjà, la faveur d'Elisabeth, en abritant la passion honteuse et cruelle de sa maîtresse sous la raison d'État.

Élisabeth une fois résolue à retenir Marie captive, réussit à trouver un prétexte à ses sinistres desseins.

Elle dépêcha Midlemore à Murray, ainsi qu'aux seigneurs écossais de son parti, pour leur enjoindre de rendre compte de leur conduite envers leur reine. Elle écrivit en même temps à Marie, elle lui fit dire par lord Scroope et par sir Francis Knollys, qu'elle ne pouvait décemment consentir à la recevoir que lorsqu'elle se serait justifiée aux yeux du monde des accusations portées contre elle par les seigneurs écossais ralliés au jeune roi Jacques VI.

Marie fut transportée d'indignation ; mais établie déjà dans le château de Carlisle, elle s'était ainsi constituée, sans le savoir, prisonnière de l'Angleterre. Elle appréhenda de s'avouer coupable en refusant d'accepter indirectement le tribunal amiable d'Élisabeth. Elle choisit donc des représentants chargés de répondre en son nom aux inculpations infamantes de Murray, de Morton et de leur faction. C'était reconnaître implicitement la suprématie d'Élisabeth, qui se hâta de profiter de ces avantages en nommant des commissaires pour cet étrange et perfide arbitrage.

Marie faisait ses réserves :

A ÉLISABETH.

De Carlisle, 15 juin 1568.

..... Hélas ! madame, où ouistes vous un prince blasmé pour escouter en personne ceulx qui se plaignent d'estre faussement accusez ? Ostez, Madame, hors de vostre esprit que je suis venue icy pour la sauveté de ma vie — le monde ni toute Escosse ne m'ont pas reniée —, mais recouvrer mon honneur et avoir supporter chastier mes rebelles, non pour leur respondre à eulx comme leur pareille.

..... Je ne puis ni ne veulx respondre à leurs faulses accusations, mais ouy bien par amitié et bon plaisir me veulx-je justifier vers vous de bonne cogita, non en forme de procès avec mes subjectz. Madame, eulx et moi ne sommes en rien compaignons, et quand je devrois estre tenue icy, encores aimeroys-je mieulx mourir que me faire telle.

MARIE, R.

 

Les négociations commencèrent de Murray à Élisabeth. Juge entre les seigneurs écossais et leur reine, elle s'étudiait à tous les dehors de l'impartialité, mais au fond elle écoutait, excitait et récompensait les premiers. Peu à peu Marie, traitée d'abord avec beaucoup de déférence, cessa d'être une reine. Elle ne fut plus qu'une captive.

Don Gusman de Silva, ambassadeur d'Espagne en Angleterre, écrivait vers cette époque à Philippe II :

La pièce que la reine habite est obscure ; elle n'a qu'une seule croisée garnie de barreaux de fer. Elle est précédée de trois autres pièces gardées et occupées par des arquebusiers. Dans celle qui fait antichambre au salon de la reine, se tient lord Scroope, gouverneur des districts de la frontière de Carlisle ; la reine n'a auprès d'elle que trois de ses femmes. Ses serviteurs et domestiques dorment hors du château. On n'ouvre les portes que le matin à dix heures. La reine peut sortir jusqu'à l'église de la ville, mais toujours accompagnée de cent arquebusiers. Elle a demandé à lord Scroope un prêtre pour dire la messe. Celui-ci a répondu qu'il n'y en avait pas en Angleterre.

 

Épouvantée des intentions d'Élisabeth, Marie Stuart implora la France. Elle écrivit à Catherine de Médicis ; elle écrivit au roi Charles IX et au duc d'Anjou pour leur demander de la secourir.

Elle écrivit au cardinal de Lorraine dans le même but.

De Carlisle, 21 juin 1568.

Je n'ay de quoy achetter du pain, ny chemise, ny robe.

La royne d'icy m'a envoyé un peu de linge et me fournit un plat. Le reste je l'ay empruntay, mais je n'en trouve plus. Vous aurez part en cette honte. Sandi Clerke, qui a resté en France de la part de ce faulx bastard (Murray), s'est vanté que vous ne me fourniriez pas d'argent et ne vous mesleriez de mes affaires. Dieu m'esprouve bien. Pour le moins assurez-vous que je mourray catholique. Dieu m'enlèvera de ces misères bientost. Car j'ai soufert injures, calomnies, prison, faim, froid, chaud, fuite sans scavoir où, quatre XX et douze mille à travers champs sans m'arrester ou descendre, et puis couscher sur la dure, et boire du laict aigre, et manger de la farine d'avoine, et suis venue trois nuits comme les chahuans, sans femme, en ce pays, où, je ne suis gueres mieulx que prisonnière. Et ce pendant on abast toutes les maisons de mes serviteurs et je ne puis les ayder, et pend-on les maistres, et je ne puis les recompenser ; et toutes foys tous demeurent constantz vers moy, abhorrent ces cruels trais-ires, qui n'ont trois mil hommes à leur commandement, et si j'avais secours, encores la moytié les laisseroit pour seur. Je prie Dieu qu'il me mette remède, ce sera quand il luy plaira, et qu'il vous donne santé et longue vie.

Votre humble et obéissante niepce,

MARIE, R.

 

Inquiète des retards apportés à ses affaires, effrayée de la résolution qu'elle supposait à ses ennemis de la conduire loin des frontières d'Ecosse dans l'intérieur de l'Angleterre, Marie, malgré sa colère intérieure, se plaignit doucement à Élisabeth et sollicita une entrevue.

A LA REINE ÉLISABETH.

De Carlisle, 5 juillet 1568.

.... Ma bonne sœur, je penseroys vous satisfaire en tout, vous voyant. Hélas ! ne faites comme le serpent qui se bouche l'ouye : car je ne suis un enchanteur, mais vostre sœur -et cousine... Je ne suis de la nature du basilique, pour vous convertir à ma semblante quand bien je seroye si dangereuse et mauvaise que l'on dit, et vous estes assez armée de constance et de justice, laquelle je requiers à Dieu, et qu'il vous donne grâce d'en bien user avecques longue et heureuse vie.

Vostre bonne sœur et cousine,

M., R.

 

Les appréhensions de Marie Stuart ne pouvaient manquer de se réaliser. Élisabeth tenait à l'éloigner des Marches écossaises.

Le 28 juillet 1568, l'auguste captive, malgré ses énergiques protestations, fut conduite dans le comté d'York, au château de Bolton, qui appartenait à lord Scroope, beau-frère du duc de Norfolk.

Là, Marie recommença avec Élisabeth les épanchements diplomatiques d'une amitié menteuse. Elle essaya de la désarmer en la flattant. Elle y perdit sa peine.

Les vrais sentiments de Marie éclataient parfois dans l'intervalle de ces communications fardées. Il se présenta vers celte époque une occasion propice. Ayant reçu des encouragements de la reine Elisabeth d'Espagne, tille de Henri II, femme de Philippe II et sœur de Charles IX, elle versa dans sa réponse toute son âme.

De Bolton, 24 septembre 1568.

Madame ma bonne sœur, je ne vous saurois descrire le plaisir que m'ont donné, en temps si mal fortuné pour moy, vos aymables et confortables lettres, qui semblent envoyées de Dieu pour ma consolation, entre tant de troubles et d'adversités dont je suis environnée.... Je vous diray une chose en passant, que si les roys, vostre seigneur et frère, estoyent en repos, mon désastre servirait à la chrestiantay. Car ma venue en ce pays m'a tant esclairée de l'estat issi, que, si j'avois tant soit peu d'espérance de secours d'ailleurs, je métroys la religion subs, ou je mourrois en la poyne. Tout ce quartier est entièrement dédié à la foy catholique, ét pour ce respect, et du droit que j'ay à moy, peu de chose aprandroit cette royne d'aider aux sujets contre les princes. Elle est en si grande jalousie, que cela, et non autre chose, me fera remestre en mon pays. Mais elle vouldroit par tous moyens me faire porter blasme de ce dequoi j'ay estay injustement accusée, comme vous verrés en brief par un discours de toutes les menées qui ont estay fayles contre moy depuis que je suis née, par ces traistres à Dieu et à moy. Il n'est encore achevé. Cependant je vous diray que l'on m'ofre beaucoup de belles choses pour changer de religion ; ce que je ne feray. Mays si je suis pressée d'accorder quelques points que j'ay mandé à vostre ambassadeur, vous pouvés juger que ce sera comme prisonnière. Or je vous assure, et vous suplie, assurés en le roy, que je mourray en la religion catholique romaine, quoy que l'on en dise. Je ne puis l'excerser issi, car l'on ne me le veult permettre ; et seullemant pour en avoir parlé, l'on m'a menassée de me retenir, et me donner moings de crédit.

Au reste, vous m'avez entamé un propos en vous jouant que je veulx prandrc en bon essiant : c'est de mesdames vos filles. Madame, j'ai un fils. J'espère que si le roy, et le roy vostre frère, auquel je vous suplie escrire en ma faveur, veullent envoyer une ambassade à cette royne, en déclarant l'honneur qu'il me font m'estimer leur sœur et alliée, et qu'ils me veullent prendre en leur protection ; la requerrant, d'autant que leur amitié lui est chère, de me remettre en mon royaume, et m'ayder à chatier mes rebelles, ou qu'ils s'esforceront de le fayre, et qu'ils s'assurent qu'elle ne vouldra estre de la partie des snbjects contre les princes, elle n'oserait le refeuser, car elle est assez en double elle mesme de quelque insurrection.... Elle n'est pas fort aymée de pas une des religions, et, Dieu merssi, je pance que j'ay guagné une bonne partie des tueurs des gens de bien de ce pays despuis ma venue, jusques à hasarder ce qu'ils ont avecques moy, et pour ma querelle. En cas que Dieu me soit misericordieulx, je proteste que si vous m'acordiés l'une de vos filles pour lui (pour Jacques), laquelle qu'il vous playra, il sera trop heureulx. L'on m'offre quasi de le faire naturaliser, et que la royne l'adoptera pour son fils. Mais je n'ay pas envie de leurs bayller et quister mon droit, qui serait cause de le m'Are de leur religion méchante ; mays plutost, si je le ray, je le voudrais envoyer, et me soubmettre à tous dangers pour establir toute ceste isle à l'antique et bonne fov. Je vous suplie, terrés cessi segret ; car il me cousteroit la vie.

J'aurois bien plus à vous écrire, mais je n'ose. Encore ays-je la fièvre de ceste-ci. Je vous suplie, envolés moi quelque un en vostre particulier nom, en qui je me puisse fier, affin que je lui fasse entendre tous mes desaints.

Vostre très-humble seur à vous obéir,

MARIE.

 

Cette lettre éloquente, aveugle et résolue, peint admirablement la nièce des Guise.

Tandis qu'Élisabeth descendait le courant du double esprit de la réforme dans les deux royaumes, Marie aspirait à le remonter. Issue d'un Stuart et d'une Lorraine, élevée par des oncles ambitieux et fanatiques, elle voulait s'allier à l'Espagne, unir son fils à la fille de Philippe II, châtier par les armes ses rebelles d'Écosse, rétablir, au milieu des applaudissements de la France et des bénédictions de Rome, le catholicisme dans toute l'île de la Grande-Bretagne. Reine, voilà ses chimères, sa politique impossible ; mais femme, comment ne pas la comprendre, comment n'être pas touché, quand elle est de la religion de sa mère, quand elle est au désespoir et qu'elle se soulage en s'épanchant ?

Cependant les conférences entre les commissaires d'Élisabeth, ceux de Marie et les seigneurs écossais s'envenimaient de plus en plus. Il ne s'agissait de rien moins que de la couronne, et peut-être de la vie de la reine d'Ecosse. Le duc de Norfolk, le comte de Sussex, sir Ralph Sadler, représentaient Élisabeth ; Leslie, évêque de Ross, les lords Livingston, Herries, Boyd et l'abbé de Killwinning représentaient Marie Stuart. Murray, Morton, Lindsey, l'évêque d'Orkney et l'abbé de Dunfermlin, se portaient pour accusateurs. Ils étaient assistés de Maitland, de Robert Melvil et de Buchanan.

Ces conférences furent tenues d'abord à York, dans le palais épiscopal, à quelques pas de la cathédrale, cette œuvre accomplie, ce Parthénon gothique dont le voisinage religieux était impuissant contre de si furieuses ' passions.

Pour plus de commodité, et pour être heure par heure au courant de ses vengeances, Elisabeth substitua bientôt Londres à York.

De nouvelles conférences eurent lieu quelquefois à Westminster, le plus souvent à Hampton-Court.

Hampton-Court, au bord de la Tamise, le château majestueux dont les innombrables façades bâties en pierres et en briques sont flanquées de tours et de clochetons d'un goût si exquis, le rendez-vous de tons les plaisirs et de toutes les fêtes, le Versailles des Tudors, devint une tragique maison de justice, un tribunal ténébreux où se jouèrent, par la tyrannie d'une reine, l'honneur et la liberté d'une autre reine.

Là, Norfolk excepté, les commissaires d'Élisabeth chargés d'entendre les deux parties, exploitèrent l'équivoque situation de Marie dans le sens de la haine et de la politique de leur maîtresse.

Murray produisit les lettres et les sonnets de Marie à Bothwell, ces lugubres témoignages de la complicité de la reine d'Écosse dans le meurtre de Darnley.

C'est ce qu'Élisabeth- voulait. Elle eut une apparence de raison pour colorer ses rigueurs envers Marie Stuart, dont, en aucun cas, elle n'avait le droit de juger la conduite, cette conduite eût-elle été criminelle !

Ces lettres du reste étaient irréfragables. Ce serait perdre son temps que de chercher ici à le prouver. Les représentants de Marie éludèrent toute discussion sur un point dont ils étaient eux-mêmes convaincus. Le duc de Norfolk, épris de la belle reine, et qui mourut pour elle, croyait à l'authenticité de ces lettres. A  son retour des conférences d'York, s'étant présenté à Greenwich, Élisabeth lui dit : Ne voudriez-vous pas épouser ma sœur d'Écosse ?Non, madame, répondit le duc sous l'impression encore vive des révélations de Murray. Je n'épouserai jamais une femme dont le mari ne peut dormir avec sécurité sur son oreiller. En supposant même que ce mot cruel ne fût qu'une habileté avec Élisabeth, la persuasion du duc n'en est pas moins certaine. Il l'avoua à Banister, son plus intime confident. Le roi Jacques était dans le même sentiment, et il s'efforça d'arriver, par tous les moyens que lui donnait le pouvoir suprême, à l'anéantissement des lettres. Il les fit poursuivre, enlever dans toutes les bibliothèques publiques et privées, avec une persévérance, avec une passion que ne lui auraient pas inspirées de simples calomnies.

Après cinq mois de débats, d'enquêtes, de récriminations entre Murray et les représentants de Marie, Élisabeth rompit les conférences. Elle notifia aux lords accusateurs et à la reine d'Écosse que la véracité de Murray était à l'abri de tout soupçon, son intégrité intacte ; et, d'un autre côté, qu'il n'avait prouvé victorieusement aucun des crimes dont l'opinion publique chargeait Marie Stuart. Elle se déterminait donc à laisser les affaires d'Écosse suivre leur cours naturel et à retirer son intervention.

Plusieurs pensèrent qu'Élisabeth allait rendre la liberté à Marie. La reine d'Angleterre ne songeait au contraire qu'à violer, sous un vernis de modération, toutes les lois divines et humaines, le droit des gens, la nature, la commisération, l'hospitalité.

Par sa déclaration perfide, elle demeurait dans le statu quo. Murray était justifié, et Marie déshonorée restait sa prisonnière au milieu des tortures sans nom d'une espérance incessamment attisée, incessamment déçue. C'était une condamnation indirecte dans laquelle Élisabeth, avec une cruauté froide et une monstrueuse hypocrisie, invitait à soupçonner une clémence ; mais où il n'y avait qu'une vengeance lente savourée d'avance et une atroce politique.

Murray, soutenu par Élisabeth, avoué par elle comme régent du jeune roi et du royaume, désirait reparaître en Écosse. It ne le pouvait qu'avec l'agrément du duc de Norfolk, qui commandait alors dans toute la partie septentrionale de l'Angleterre, et à qui il eût été facile de lui couper le retour. Le duc, irrité contre le dénonciateur de Marie Stuart, avait même déjà écrit au comte de Westmoreland, son beau-frère, de dresser une embuscade au régent, et de le traiter en ennemi. Par ses protestations perfides, Murray s'insinua dans la confiance de Norfolk, qui lui révéla imprudemment tous ses secrets. Le duc tenta par là de gagner le régent et de le ramener à Marie. Murray feignit de s'unir avec Norfolk, d'approuver ses plans et son amour pour la reine d'Écosse. Ayant ainsi conquis l'amitié du duc, Murray passa la frontière. Il trouva sur sa route un détachement nombreux de cavalerie, dont le capitaine était le comte de Westmoreland : muet avertissement de Norfolk ! Murray comprit le sens de ce déploiement de troupes et la merci qu'il devait au duc ; mais il n'était pas reconnaissant, et la politique le dévouait à Elisabeth.

Il arriva tout-puissant à Édimbourg. Ses coffres avaient été remplis par la reine d'Angleterre. En l'acceptant pour son allié et pour le chef du gouvernement écossais, elle lui avait communiqué une grande force morale, accrue encore par la popularité dont le protestantisme avait investi cet homme d'État. Appuyé sur tant d'intérêts, supérieur à toutes les situations par la souplesse et par la vigueur de son génie, brave à la guerre, craint des factions, maitre de tous les ressorts cachés du pouvoir, ami de la réforme religieuse, aidé du clergé presbytérien et de Knox, adoré de la multitude, Murray acheva de réduire les restes du parti de la reine, impuissants depuis la bataille de Langside. Du nord au midi, de l'est à l'ouest, il traversa les comtés, réprimant l'anarchie, domptant la révolte, réalisant l'ordre de la rue et la sécurité du foyer par toute l'Écosse.

Cette œuvre de pacification ne dura pas deux années, mais elle fut immense.

Rien n'avait résisté, rien ne résistait à Élisabeth et à Murray, c'est-à-dire au protestantisme. Car, dans les siècles de renouvellement, et le XVIe siècle en est un, au-dessus de chaque personnage il y a une idée, et, parmi les plis de chaque bannière déployée au vent, il flotte un principe qui la consacre. Cette idée ne fait pas seulement des politiques, elle fait des héros, des martyrs ; ce principe anime des milliers de cœurs avant qu'ils s'arrêtent violemment an fort de la lutte, où ils s'épuiseront de sang, jamais de courage. Sons chaque nom de roi, de reine, de régent, de ministre, il y a donc une cause que tous servent avec un mélange d'égoïsme et de désintéressement, tantôt par la vertu, tantôt par te crime, et à laquelle ils immolent sans remords des hécatombes humaines.

Telle était Élisabeth, que ces événements affermissaient de plus en plus, et qui n'était si fidèle au protestantisme que parce que ce dogme nouveau était le plus inébranlable appui de son pouvoir.

Tel était aussi Murray, qui ne comptait plus d'ennemis sérieux autour de lui, et à qui la captivité de la reine d'Écosse, rivée désormais pour toujours, présageait une autorité peut-être souveraine. Jusqu'où cette autorité s'élèverait-elle ? Où Murray, maître du jeune roi, son neveu, et de l'Écosse, aspirerait-il ? Il était sur l'avant-dernier degré du trône. Franchirait-il ce degré ? Il roulait puissamment cette question dans son esprit. La Providence l'agitait aussi dans ses conseils, et la trancha contre lui.

Il achevait l'une de ces tournées, moitié politiques, moitié militaires, qui lui avaient si bien réussi à travers ce pays de bruyères et de forêts, de lacs et de montagnes, parmi ce peuple un peu rude et grossier, niais religieux, libéral et fier. Il revenait de Stirling (21 janvier 1570), accompagné de sa garde et des principaux seigneurs de l'Écosse, qui se faisaient de plus en plus les courtisans de la régence. Murray les voyait avec un plaisir inexprimable se grouper, -plus nombreux et plus souples, autour de lui. Ils semblaient pressentir pour le régent les destinées qu'il rêvait lui-même. Murray marchait au pas, monté sur son cheval de guerre, le front serein, le cœur content et dégagé des inquiétudes qui l'avaient si souvent troublé. Il arriva le 22 janvier au faubourg de Linlithgow, où il trouva les magistrats qui le reçurent en roi, et qui le conduisirent au château préparé pour lui et pour sa suite. IL annonça qu'il y passerait la nuit, et que le lendemain il se rendrait à Édimbourg.

Le même soir, à la même heure, un homme vêtu de deuil, seul, les sourcils hérissés par une résolution suprême, suivait en silence un chemin plus obscur que celui du régent, et arrivait aussi à Linlithgow. It était parti à la dérobée du château d'Hamilton sur un vigoureux cheval de course, et armé d'une carabine de chasse. Cet homme mystérieux était Hamilton de Bothwell-Haugh, l'un des six Hamilton condamnés à mort après la bataille de Langside, comme coupables de rébellion envers Jacques VI, et graciés par Murray sur les pressantes recommandations de Knox. Ils eurent la vie sauve, mais ils subirent d'atroces persécutions.

Bothwell-Haugh, le plus redoutable des Hamilton, fut celui de tous qui souffrit l'outrage le plus sanglant. Il avait épousé une jeune fille écossaise qu'il aimait avec passion, et qui lui avait apporté en dot la terre de Woodhouslee. Elle était belle et tendre. Son éducation et ses talents étaient dignes de sa naissance. Elle adoucissait par son amour, par ses caresses, les farouches ressentiments et les haines politiques de son mari. Heureux sous son toit, il était moins dangereux à l'État, et il oubliait quelquefois que la reine Marie était captive en Angleterre, tandis que le bâtard de Jacques V régnait, sous le nom de régent, à Holyrood. Une circonstance terrible l'en fit souvenir.

Murray donna la terre de Woodhouslee à l'un de ses amis, sir James Ballenden, qui la convoitait depuis longtemps. Le favori profita d'une absence de Bothwell-Haugh pour s'emparer du château de ce seigneur. Il se rendit bien accompagné à Woodhouslee, en prit possession, malgré les cris, l'indignation et la résistance des serviteurs de Bothwell-Haugh. Il les désarma, et les fit jeter brutalement hors de -cette demeure, qu'il déclara lui appartenir, en déployant le parchemin du conseil privé, scellé du sceau royal et signé par Murray. Ballenden poussa l'indignité plus loin. Il chassa ignominieusement la femme de Bothwell-Haugh du château qu'elle avait reçu de ses pères et qu'elle ne pourrait pas transmettre aux enfants qu'elle espérait. Cette exécution fut barbare. Il ne fut pas permis à la noble épouse d'un Hamilton de se vêtir contre le froid, qui était très-vif ; et les tours féodales de ses aïeux la virent errer, presque nue, hors de l'abri maternel dont elles avaient couvert son enfance et sa jeunesse. La pauvre victime devint folle d'humiliation et mourut désespérée. Bothwell-Haugh ne devait plus retrouver qu'une tombe. Il voulut y faire un pèlerinage. Il y songea longtemps à celle qu'il avait tant aimée et si douloureusement perdue. Cet homme de bronze s'amollit peu à peu dans sa méditation cruelle, et il pleura tout son passé, tout son avenir ensevelis à jamais. Ce moment fut court, et Bothwell-Haugh, séchant ses larmes, se releva. Il se jura de venger sa femme, et, avec elle, sa reine captive, non pas sur un favori, sur un personnage secondaire et vil, mais sur le tyran de Marie Stuart et de l'Écosse, sur l'ennemi public et privé, sur Murray, le dictateur insolent de la patrie, le persécuteur acharné des Hamilton. Cette décision arrêtée, Bothwell-Haugh étendit une écharpe de Soie qui avait appartenu à sa femme, et il y enferma une poignée de terre funéraire. Il enroula l'écharpe sous son pourpoint, la terre sur son cœur, et il lit vœu de la porter comme une ceinture de vengeance jusqu'à ce qu'il eût immolé Murray. Il s'en retourna au château d'Hamilton, où résidait alors l'archevêque de Saint-André. Il paraît certain que Bothwell-Haugh s'ouvrit à ce prélat et à ses cousins, et qu'ils approuvèrent sa détermination. Bothwell-Haugh n'avait pas besoin d'encouragement. C'était un gentilhomme chasseur et soldat. Son tempérament était fougueux et sombre, sa volonté opiniâtre, indomptable. Il n'avait aimé qu'un jour, il avait haï toute sa vie. Il ne connaissait ni la fatigue ni la maladie. Sa taille moyenne était martiale. Il avait les cheveux roux, de larges épaules, des bras nerveux, de longues jambes, qui semblaient agencées et arquées pour le cheval. Son visage était sévère, sa physionomie triste et taciturne, son crâne étroit, et sa poitrine inaccessible à la crainte. Au fond, il n'avait qu'une distinction, qu'une supériorité rare. Il était capable d'exécuter avec prudence le plan le plus hardi, le plus audacieux. C'était un esprit altier, violent, une main prompte et sure.

Bothwell-Haugh était né conspirateur.

Du château d'Hamilton où il s'était retiré, il épiait l'occasion de surprendre Murray. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. Instruit que le régent se rendait de Stirling à Édimbourg, et devait coucher le 22 janvier à Linlithgow, Bothwell-Haugh partit d'Hamilton sans un compagnon, ni un page, ni un domestique. Il arriva furtivement, au crépuscule et par des rues détournées, à la petite porte d'un jardin solitaire. Il sauta de l'étrier, prit une clef dans sa poche, et, ouvrant avec précaution, il entra, tirant doucement son cheval par la bride. Après avoir verrouillé la porte, il le conduisit à l'écurie, lui fit une litière fraîche et lui remplit le râtelier Ces soins accomplis, il monta le grand escalier de la maison. Il alla se jeter tout habillé et botté sur un lit et dans une chambre qu'il connaissait. Il s'endormit profondément comme les natures énergiques dont la résolution est fixée, et qui se préparent à l'action par le repos, que cette action soit une bataille, un duel, ou même quelquefois un meurtre. Bothwell-Haugh se réveilla un peu avant l'aurore. It se leva lentement, tout absorbé dans ses réflexions. Il était dans une maison inhabitée, qui appartenait à l'archevêque de Saint-André. La chambre que Bothwell-Haugh avait choisie donnait sur un balcon qui communiquait des deux côtés à une galerie de bois de chêne sculpté aux armoiries des Hamilton. Bothwell-Haugh occupa le temps qui lui restait avec un sang-froid et une prévoyance incroyables. Il couvrit de matelas le parquet pour amollir le bruit de ses pas, et il suspendit à la tapisserie un drap noir pour que son ombre sur le mur ne le trahit point au dehors. Il descendit barricader solidement la porte de la rue, visita l'écurie, sella, brida son cheval, et lui fit boire deux bouteilles du vin vieux de l'archevêque. Il remonta, mangea lui-même un peu de soupe au vin, chargea sa carabine, et se mit près du balcon en embuscade sur la rue où devait passer le régent ; tranquille comme autrefois dans la grande forêt de Cadyow, où il attendait avec ses amis les taureaux sauvages blancs de, lait, à la tête, aux cornes, et aux sabots noirs, dont la fureur était si terrible aux chasseurs qui osaient l'affronter :

Cependant Murray, de son côté, était debout dès l'aube. Il expédia, selon sa coutume, même en voyage, les affaires pressantes, et, tout en travaillant, il reçut plusieurs avis d'un complot ourdi contre sa vie. Knox, entre autres, lui désignait le nom des conspirateurs, la rue et jusqu'à la maison où ils seraient cachés. Murray continua de travailler avec ses conseillers, malgré leur inattention, qu'il leur reprocha en se jouant. Il n'y eut que lui qui ne fut point distrait par son propre danger. Les affaires finies, tous tentèrent de changer le programme de la marche du régent. Morton et Lindsey, ces deux lords braves entre les plus braves, l'engageaient à prendre un détour hors des murs de la ville ; lord Glencairn l'en supplia presque à genoux. Murray résista obstinément. Non, s'écria-t-il, ce qui doit arriver arrivera ; mais il ne sera pas dit que le régent de l'Écosse ait eu peur. Il avait d'ailleurs échappé à tant de dangers, il croyait tant à son étoile, et le courage lui était si naturel, qu'il éprouvait une sorte de joie à défier généreusement le péril en présence de ses nobles, sur lesquels son ascendant grandirait avec son intrépidité. Il négligea de revêtir sa souple et impénétrable cotte de mailles, un don de son père, l'œuvre la plus achevée de Henri Wind, l'armurier de Perth, le bon compagnon des ballades, toujours prêt à manier le luth, la claymore et le marteau, poète, musicien, guerrier et forgeron tour à tour. Murray ne voulut que sa toque de velours ornée de perles royales et d'une plume de héron, son haut-de-chausse de peau de daim, et son pourpoint de buffle galonné d'or. Pas de faiblesse, répondit-il à lord Glencairn, qui insistait pour qu'il évitât la rue fatale ; et, montant à cheval, suivi de son cortège de nobles et de gardes, il s'avança lentement au milieu des acclamations de la multitude accourue sur son passage. Murray, souriant, saluait de la main avec grâce, secrètement inquiet de cette foule qui croissait toujours et qui arrêtait sa marche. Parvenu à peu de distance de la maison suspecte, il y dirigea ses regards, et son œil d'aigle put apercevoir le canon de la carabine que Bothwell-Haugh ajustait contre lui du balcon. L'arme fit feu, et Murray tomba blessé mortellement. La balle lui traversa le corps et tua le cheval de lord Glencairn qui marchait à sa droite. Bothwell-Haugh, se penchant légèrement, considéra quelques secondes le pâle visage du régent que ses amis et ses serviteurs venaient de relever, et, sûr de n'avoir pas manqué sa proie, il se précipita par un escalier dérobé vers l'écurie, où son cheval était sellé et bridé. Bothwell-Haugh l'enjamba et franchit la porte du jardin. Après le premier éclair de surprise, les gardes du régent assaillirent la porte de la rue ; mais cette porte étant barricadée, ils perdirent quelques instants à l'enfoncer. Bientôt la fureur les emporta sur les traces du meurtrier, qui s'enfuyait Comme un tourbillon humain. Se sentant poursuivi de si près, il accélérait sa course au bruit du galop de ses ennemis. Il savait qu'un large fossé coupait la route de traverse qu'il avait choisie, et que son salut dépendait d'un seul saut de son cheval. Il conserva cette présence d'esprit qui l'avait illuminé pendant toute l'exécution de son attentat. Son cheval, fumant et écumant, semblait se ralentir. Bothwell-Haugh avait brisé son fouet à le frapper, émoussé ses éperons à l'aiguillonner. Il entendait derrière lui le vol rapide et retentissant des cavaliers qui brûlaient de l'atteindre. Que faire ? Comment ranimer l'ardeur de son cheval au bord du fossé que Bothwell-Haugh apercevait déjà ? Il tira sa dague, et, piquant de la pointe la croupe du généreux animal, il lui fit franchir d'un bond l'immense fossé. Bothwell-Haugh remit sa dague dans le fourreau, et, retenant fortement la bride, se retourna pour défier les gardes du régent. L'écharpe de sa femme s'était détachée dans la secousse de ce saut désespéré. Il saisit la poignée de terre sainte et funèbre que l'écharpe contenait, et la lança vers ses ennemis en signe de mépris et de malédiction, puis, reprenant sa course, il s'enfonça et disparut dans un fourré.

Les gardes revinrent consternés à Linlithgow. Le régent s'y agitait dans l'agonie. Moi seul, disait-il à ses amis qui l'entouraient, moi seul je pouvais ramener l'ordre dans l'Église et dans le royaume. Dieu ne l'a pas voulu. L'anarchie que j'avais vaincue va renaître de mes cendres. Il mourut dans la soirée avec le regret d'un homme d'État qui n'a pas achevé ses plans, mais aussi avec l'intrépidité d'un soldat et d'un héros. Son corps fut porté en grande pompe à, Édimbourg, à travers le deuil des populations presbytériennes, et déposé dans le temple de Saint-Gilles. J'ai cherché et touché la place de ce sépulcre ; je me suis incliné avec une admiration mêlée de blâme devant cette glorieuse mémoire encore vivante dans sa patrie.

Ainsi tomba le régent de l'Écosse, envié des grands, mais pleuré du peuple et de l'Église presbytérienne dont il était l'appui, le guide, le modérateur.

Murray doit être jugé en homme politique et en homme religieux. Il était l'un et l'autre.

C'était un de ces initiateurs suspects qui, précédant une idée rénovatrice avec une conviction sincère et une arrière-pensée égoïste, marchent dans l'amour intéressé de cette idée, et dans l'espérance qu'elle les portera sur sa vague la plus sublime aussi haut qu'elle-même, au comble de la fortune et du pouvoir.

Beau et brave comme Jacques V, son père, il se montra moins loyal et plus habile que lui. Il fut ingrat envers Marie Stuart, sa sœur, qui l'avait comblé d'honneurs et qu'il aspirait à gouverner, à remplacer même sur le trône. Il fut impie envers son pays en introduisant l'influence de l'Angleterre dans les destinées de l'Écosse, et en violant, pour une ambition encore plus que pour une foi, le sentiment public le plus sacré : le sentiment national.

Sa gloire, c'est d'avoir combattu l'anarchie à outrance, et d'avoir concouru, par calcul sans doute, mais aussi par vertu, à l'établissement du protestantisme.

Murray avait l'énergique instinct de sa force, la conscience intime de sa double mission. Sur l'oreiller de son agonie, il déplora son trépas comme une calamité publique. Il pensa que l'Écosse et que la réforme, privées de leur chef, allaient descendre dans le même tombeau. Il se trompait. Sa chute sanglante ne fut point un j mal irréparable. Bien qu'il eût un caractère ferme, un cœur intrépide, un génie vaste, lumineux, conséquent, capable des plus profondes combinaisons et des plus longues suites, la liberté et le protestantisme qui avaient tant gagné à sa vie perdirent peu à sa mort. Les idées n'ont besoin de personne. Elles croissent dans le monde parce qu'elles viennent de Dieu et qu'elles ont leur racine dans l'opinion, d'où leur monte la sève qui les nourrit et qui les anime. Elles se servent d'un homme après un homme, d'une génération après une génération, et nul ne leur est indispensable parce qu'elles sont nécessaires à tous.

Bothwell-Haugh gagna le château d'Hamilton, où sa carabine est encore conservée aujourd'hui. Il se cacha de donjon en donjon, de chaumière en chaumière, reçu partout des Hamilton ses cousins et des partisans de la reine comme un libérateur. Humilié cependant des précautions que les circonstances lui imposaient, fatigué de craindre, lui qui n'était pas fait pour craindre,  mais pour oser, il passa sur le continent, où il fut accueilli des Guise avec une distinction marquée. Sous les expressions un peu exagérées de leur reconnaissance pour le service rendu, la reine d'Écosse, les princes lorrains couvaient l'espérance d'un autre service à leur maison et au catholicisme. L'amiral de Coligny leur était de plus en plus odieux. Bothwell-Haugh ne pourrait-il pas les en délivrer sur un mot de Marie Stuart ? Ils prièrent M. de Glasgow, son ambassadeur en France, un archevêque, d'en parler à leur cousine.

Voici la réponse :

... Quant à ce que vous m'escrivez de M. de Guise, je vouldrays qu'une si meschante créature, que le personnage dont il est question — M. l'amiral —, fust hors de ce monde, et seroys bien ayse que quelqu'un qui m'appartienst en fust l'instrument, et encore plus qu'il fust pendu de la main d'un bourreau, comme il a mérité ; vous n'ignorez pas comme j'ai cela à tueur. Mais de me mesler de rien commander à cet endroict, ce n'est pas mon mestier.

Ce que Bothwell-Haugh a faict, a esté sans mon commandement ; de quoy je lui sçay aussi bon gré et meilleur, que si j'eusse esté du conseil.

 

Éconduits de ce côté, les princes lorrains firent sonder Bothwell-Haugh par un homme de confiance, qui lui proposa en termes ambigus le meurtre de l'amiral de Coligny. Le fier Écossais ne démêla pas d'abord ce qu'on attendait de lui. Dès qu'il eut compris, le sang lui monta au visage, il congédia le messager des Guise avec hauteur : Dites à ceux qui vous ont envoyé, s'écria-t-il, que Bothwell-Haugh venge les injures de l'Écosse et les siennes, mais qu'il ne se soucie pas de celles de vos maîtres. J'ai tué pour moi, ajouta-t-il avec véhémence ; mais je ne connais pas de prince, pas même de roi pour qui je voulusse recharger ma carabine ou tirer ma dague. Je suis un Hamilton, je ne suis pas un assassin.

Le meurtre de Murray avait réjoui Marie Stuart ; il désola Elisabeth.

Il n'est pas à croire, écrit M. de La Mothe-Fénelon, combien la royne d'Angleterre a virement senty la mort de Murray, pour laquelle s'estant enfermée dans sa chambre, elle a escryé, avecques larmes, qu'elle avoit perdu le meilleur amy qu'elle eust au monde, pour l'ayder à se maintenir et conserver en repos ; et en a pris un si grand ennuy, que le comte de Lestre — Leicester — a esté contrainct de luy dire qu'elle faisoit tort à sa grandeur de montrer que sa seureté et celle de son Estat eussent à dépendre d'un homme seul.

 

L'Écosse retomba dans la guerre civile si laborieusement apaisée par Murray. Le comte de Lennox, grand-père de Jacques VI, fut nommé régent. Les partis, sans cesser de se haïr, se modifièrent un peu. Maitland de Lethington et Kirkcaldy de Grange, qui avaient été des ennemis si terribles de Marie, se rallièrent à sa cause. Ils ranimèrent le parti de la reine, Lethington en apportant les ressources de son esprit délié et fécond, de Grange en jetant dans un bassin nouveau de la balance sa vaillante épée et les clefs de la citadelle d'Édimbourg dont il était le gouverneur.

Vers la même époque, il est vrai, afin de compenser cette défection funeste, les partisans du roi prirent la citadelle de Dumbarton. Cette citadelle est située sur un rocher qui domine le cours de la Clyde et le niveau de la plaine de plus de trois cents pieds. C'est du sommet de ce rocher que s'élève le fort, auquel on n'arrive que par un seul sentier toujours surveillé avec des précautions infinies. Jusque-là le château de Dumbarton était réputé inaccessible, et il passait pour le poste de guerre le meilleur après le château d'Édimbourg.

C'était à Dumbarton que s'était réfugié Hamilton, archevêque de Saint-André, à l'abri de tous les coups de main les plus audacieux. Quels démons oseraient le poursuivre dans cette aire de soldats dévoués à la reine Marie ? Il ourdissait là, dans une parfaite sécurité, des intrigues diplomatiques pour le retour de celle qu'il regardait comme la souveraine légitime de l'Écosse. Les usurpateurs de l'autorité royale, les ministres du presbytérianisme n'avaient pas de plus redoutable ennemi que lui.

La présence de l'archevêque de Saint-André à Dumbarton et l'impossibilité même de l'entreprise, voilà le double attrait qui tenta le courage aventureux du capitaine Crawford de Jordan-Hill. Quoique jeune encore, il avait une grande expérience, et il exécutait avec ardeur les stratagèmes qu'il combinait froidement. Il avait fait la guerre sur le continent avec distinction. Après quelques années orageuses, durant lesquelles il porta dans le plaisir les violences de son tempérament de feu, il devint peu à peu sobre, chaste, austère. Converti au presbytérianisme et revenu dans sa patrie, il quitta la cotte de mailles. Il se prépara, par l'étude et par l'abstinence, à la prédication du saint Évangile. John Knox, le chef de l'Eglise réformée, le vit à cette époque et le dissuada. Le grand théologien avait le secret des âmes. Il devinait les vocations les plus cachées avec la même sagacité qu'il interprétait les écritures ou qu'il dévoilait les replis tortueux de la politique des partis et des cours étrangères. Il conseilla franchement à Jordan-Hill de renoncer à la parole et de reprendre le glaive. C'était, selon Knox, le moyen le plus efficace pour le capitaine de servir la cause de Dieu. Jordan-Hill ne contesta pas une décision qu'il tint pour inspirée, tant elle était dans le sens de ses habitudes, de sa nature et de sa passion ! Homme de guerre, il eut bientôt rassemblé autour de lui une troupe fidèle et intrépide.

En reprenant l'épée, il n'avait pas oublié sa Bible. Les travaux du jour accomplis, Jordan-Mil, rentré sous sa tente, s'enveloppait dans son manteau et se couchait sur la dure. Il se permettait à peine trois heures de sommeil. Il se réveillait bientôt, et, à la lueur d'une lampe militaire suspendue à l'un des piliers de sa tente, il feuilletait le livre sacré avec son poignard et mûrissait tour à tour ses plans de combat. Les montagnards de son clan l'avaient surpris bien souvent dans ces méditations étranges, et son ascendant sur eux s'était encore accru du prestige de ces visions nocturnes.

Depuis quelque temps Jordan-Hill ne lisait plus sa Bible. Il l'avait fermée et marquée, selon la tradition presbytérienne, à la page qui avait frappé d'un éclair prophétique son imagination. Il s'était arrêté à ce moment où le patriarche voit l'échelle merveilleuse que montent et que descendent les anges de Dieu. Jordan-Hill, dans la veille et dans le sommeil, ne voyait aussi qu'échelles immenses ; mais elles étaient appuyées à la citadelle de Dumbarton ; nul ne les redescendait, et ceux qui les montaient, c'étaient lui et ses plus braves compagnons, les pistolets à la ceinture et la claymore entre les dents. Cette préoccupation biblique de Jordan-Hill n'était qu'un artifice de guerre. Chez ce hardi soldat tout rêve s'exécutait vite, et l'homme d'action achevait en lui le sectaire. Il avait recueilli dans son camp un déserteur de Dumbarton, qui, comme maçon, avait été employé aux réparations intérieures et extérieures du château. Ce déserteur connaissait admirablement les lieux. Jordan-Hill le choisit pour guide. Il écrivit quelques mots qu'il cacheta, et les remit pour sa famille, avec sa Bible, à l'un des ministres de l'armée. C'était un testament, et cet acte, dans un homme aussi intrépide que Jordan-Hill, était la mesure des dangers qu'il allait courir. Il attendit une nuit bien sombre pour assembler silencieusement une petite troupe d'élite. D'immenses échelles, dont chacune était composée de plusieurs échelles fortement jointes ensemble par les bouts, avaient été préparées d'avance à l'endroit le plus escarpé et le moins gardé du château. Une première échelle fut posée et cassa sous le poids des assiégeants. Jordan-Hill en fit dresser une seconde, ordonna au déserteur de monter le premier, et le suivit immédiatement : ses compagnons venaient après. L'échelle avait été appliquée à une grande hauteur, au bord d'une saillie du rocher sur laquelle Jordan-Hill et sa petite troupe se massèrent avec peine. Alors il y eut un travail de géant à essayer. Il fallut tirer l'échelle et en fixer le pied où était la cime, sur cette saillie, étroite plate-forme naturelle qui servait de refuge aux assiégeants. Ils réussirent. Ils attachèrent la base de leur échelle vacillante aux branches d'un houx qui croissait dans les fentes du roc, et ils ajustèrent le faîte à une croisée de la citadelle où l'on plaçait négligemment une sentinelle presque toujours endormie, tant l'escalade paraissait impossible de ce côté. Cette audacieuse manœuvre accomplie sans accident, la troupe héroïque commença, dans le même ordre, la seconde ascension.

Tout allait bien, lorsque le guide, à peu de distance de la fenêtre, soit qu'il fût troublé par le remords, soit que le vide au-dessus duquel il était suspendu lui donnât le vertige, sentit les premiers symptômes d'une crise épileptique dont il avait déjà deux fois éprouvé les atteintes. Il balbutia à Jordan-Hill ce qu'il éprouvait. Halte ! dit Jordan-Hill à son compagnon le plus voisin, et ce mot d'ordre fut répété de degré en degré jusqu'au dernier homme de la petite troupe. Capitaine, reprit le déserteur, la tête me tourne, je vais tomber. — Sois sans peur, lui répondit Jordan-Hill ; et, gravissant jusqu'à lui, il le maintint à sa place en le liant fortement au milieu du corps, aux mains et aux pieds, avec des cordes dont il s'était muni. Le guide s'évanouit en écumant, et perdit la conscience de son affreuse situation.

Alors Jordan-Hill cria bas à sa petite troupe : Tout va bien, compagnons ! redescendez jusqu'à la saillie du rocher. Les braves de Jordan-Hill obéirent. Quand ils se furent massés sur l'imperceptible plate-forme, il leur expliqua en peu de mots ce qu'il avait fait et ce qu'ils avaient à faire encore. Ils se mirent aussitôt à détacher l'échelle du houx, puis, après l'avoir retournée au péril de leur vie, ils la rattachèrent avec soin aux mêmes branches. Maintenant, reprit le capitaine Jordan-Hill à demi-voix, c'est moi qui suis votre guide, et je vous donne ma parole d'Écossais que je ne vous retarderai pas. Il monta, suivi de sa troupe héroïque, franchit avec elle le corps de l'épileptique évanoui en dessous des barreaux, et parvint à la fenêtre au moment où la sentinelle insouciante sortait d'un demi-sommeil, et, croyant entendre un léger bruit, s'avançait pour regarder au dehors. Jordan-Hill s'élança en saisissant le châssis de la fenêtre. La sentinelle, étonnée, cherchant à précipiter cet homme intrépide, fut renversée par un bond dans le beffroi circulaire faiblement éclairé, où elle était placée pour la régularité du service, mais sans utilité prévue, tant cette partie du château semblait imprenable ! Une lutte s'engagea entre la sentinelle et Jordan-Hill. Elle ne fut pas longue. Le capitaine égorgea le soldat, et se hâta d'aider ses compagnons à franchir la fenêtre. Les plus intrépides étaient tremblants. Une fois introduits, ils se rassurèrent sous le regard étincelant de leur chef. Ils surprirent la garnison du château (2 avril 1571), coururent aux postes qui gardaient le sentier de Dumbarton, et, les ayant dispersés, facilitèrent à l'armée du roi l'entrée de la ville. Elle s'était endormie sous la bannière de la reine, elle se réveilla sous la bannière du roi par l'un des coups de main les plus audacieux qui aient été tentés dans aucun siècle et dans aucun pays.

Il est venu depuis yer, écrit La Mothe-Fénelon, la confirmation de la prise de Dumbarton par ceulx du comte Lenoz — Lennox —.... qui est un accidant, lequel traversera et retardera beaucoup les affaires de la royne d'Écosse.

J'ay miz peyne, ajoute-t-il dans une autre lettre, de donner le plus de consolation qu'il m'a esté possible à la royne d'Escosse, laquelle ne fault doubter que n'en eust fort grand besoing pour l'ennuy de la surprise de Dumbarton.

 

Marie Stuart, en effet, fut profondément affligée d'un événement qui préparait le siège du château d'Édimbourg et la ruine de son parti. Dumbarton est dérobé, mande-t-elle à l'archevêque de Glasgow, et les surpreneurs solicités de le randre en mein angloise.

Elle confie toutes ses craintes au duc d'Albe, dans une lettre datée de Sheffield, le 18 avril 1571 :

Je crois, dit-elle, que, par don Gueraldo d'Espès, avez esté duement informé de la surprise du chasteau de Dumbarton. Oultre que, par les précédentes actions d'icelle — d'Élisabeth —, il ne se peult attandre de son intention sinon mal, j'en suis seurement advertye par les menées secretes qu'elle fait pour gagner le capitaine du chasteau d'Édimbourg et autres mes obeyssants subjects, et se rendre dame et maistresse de toute l'isle.

 

Lord Fleming s'était évadé, lui septième. Tout le reste des défenseurs de Dumbarton demeura captif. Les deux prisonniers les plus importants furent M. de Vérac, envoyé de France, et l'archevêque de Saint-André. M. de Vérac fut bien traité. Le comte de Lennox désirait gagner, par sa courtoisie envers ce diplomate, la faveur du roi Charles IX. Il fut moins clément pour l'archevêque de Saint-André. De tous les partisans de la reine, l'archevêque était le plus haï. Un prêtre se rencontra pour dissiper tous les scrupules du comte de Lennox qui hésitait. Ce prêtre accusa l'archevêque de complicité dans l'assassinat de Darnley, et il jura qu'un des conjurés le lui avait révélé en confession. Sur cette dénonciation sacrilège, l'archevêque fut condamné à être pendu. Ni sa naissance, ni son âge, ni son caractère sacerdotal ne purent le sauver. L'archevêque de Saint-André ne chicana pas sa tête à ses ennemis. Par une superstition commune au xvi' siècle, il croyait à la cabale et aux sciences occultes. Il avait autrefois attiré Cardan en Écosse. Cardan, ce personnage mystérieux, guérit, comme médecin, l'archevêque d'une maladie jugée incurable, et, comme astrologue, il lui prédit que, vingt ans plus tard, il mourrait suspendu entre la terre et le dais du ciel. L'archevêque avait oublié la prophétie ; il s'en souvint dès qu'il se vit entre les mains du comte de Lennox. Il la rappela à ceux qui l'entouraient, et. annonça que sa destinée allait s'accomplir. Quand son arrêt lui fut signifié, il dit, en souriant tristement : Je m'y attendais. L'orgueil, en ce moment suprême, se changea dans son cœur en héroïsme. Il mourut avec la fermeté d'un gentilhomme et la majesté d'un primat.

L'exécution de l'archevêque de Saint-André amena des représailles terribles. Le frère s'arma contre le frère, le fils contre le père ; la jeune fille séduite livra traîtreusement le seuil de la maison maternelle. La nature fut outragée tantôt par la haine, tantôt par l'amour. Les enfants se tuèrent dans les carrefours avec le couteau, comme les hommes dans les rues et sur les places, avec la dague et la carabine. Plus de pitié, plus de merci. Les deux factions de Jacques et de Marie égorgèrent mutuellement leurs prisonniers. L'Écosse fut submergée de sang.

Au milieu de ces horreurs, deux parlements furent convoqués ; l'un, celui de la reine, à Édimbourg ; l'autre, celui du roi, à Stirling.

De Grange imagina d'enlever le parlement du roi au moyen d'un stratagème militaire. Par ses ordres, trois corps de cavalerie, dont les chefs étaient Scott de Buccleuch, Huntly et Claude Hamilton, s'avancèrent, au crépuscule du matin, sous les murs de Stirling. Ils pénétrèrent dans la cité endormie, au nombre de cinq cents hommes. Tout était tranquille. Le cri de vengeance, Pensez à l'archevêque de Saint-André ! réveilla la ville en sursaut. Après avoir pris plus de cinquante lords du roi, les assaillants se dispersèrent çà et là pour piller. Pendant le tumulte et la confusion de cette surprise armée, le comte de Marr avait réuni quelques amis. Il fondit sur les vainqueurs, qui, tout chargés de rapines, emmenaient leurs prisonniers en triomphe. Le comte de Marr les mit en fuite et délivra les prisonniers. Ce combat aurait pu être décisif contre les lords du roi et l'Angleterre. Il échoua par l'inexpérience et l'ardeur des lieutenants de Kirkcaldy, forcé, lui, de demeurer au poste le plu§ périlleux et le plus important de l'Écosse, au château d'Édimbourg. S'il eût conduit le coup de main contre Stirling, un tel général aurait infailliblement réussi. La fatalité se prononça une fois de plus, en cette circonstance, contre Marie Stuart.

Cependant le régent, le comte de Lennox, était au pouvoir des cavaliers de la reine. Il s'était rendu à Spens de Wormeston. Il était monté en croupe derrière l'ennemi généreux qui avait reçu son épée. Spens courait à toute bride pour soustraire à la fureur des Hamilton le vieillard qui avait mis en lui son espérance. Claude Hamilton les atteignit. Il ordonna à son escorte de faire feu sur le comte de Lennox. Spens s'y opposa, et périt héroïquement en défendant son captif blessé mortellement à ses pieds. Ce meurtre fut la vengeance d'un autre meurtre, de celui de l'archevêque de Saint-André, un Hamilton.

Le comte de Marr succéda à Lennox. Il ne gouverna que peu de mois. Le fardeau fut trop lourd pour sa vertu.

Le comte de Morton le remplaça aux affaires. Son ambition longtemps contenue éclata. Toujours influent par, sa naissance, par ses talents, par son courage, il n'avait pas encore exercé la dictature, dont il s'empara enfin. Il était naturellement féroce, et, rien ne surpassait sa cruauté, si ce n'est sa cupidité. Il vendait tout, même la justice. Il envenima la guerre civile. Guerre de vols, de viols, de meurtres, où la société, en proie à tous les fléaux de l'anarchie armée, chancelait sur ses bases éternelles, comme les édifices dans les tremblements de terre ; guerre impie, qui bouleversait l'État, comme la tempête bouleverse les éléments, et qui chassait le laboureur du sillon, le négociant du comptoir, le juge du tribunal ; le prêtre du sanctuaire, sans respecter personne, si ce n'est les hommes de pillage et de carnage, qui ne respectaient rien ! Les deux partis continuèrent, l'un sur les injonctions de Morton, l'autre à son exemple, d'exécuter leurs prisonniers. Chaque jour, de nouvelles escarmouches livraient au bourreau de nouvelles et d'innombrables victimes.

Morton était un Douglas, et ces guerres exterminatrices furent appelées, de son nom de famille, les guerres des Douglas. Les armoiries de sa maison, les armoiries au cœur sanglant, étaient l'emblème vrai de sa vie. Il entremêlait de volupté les vices et les crimes. Le lendemain de la mort de sa femme, il exprimait sa joie et en cherchait une autre. Il entretenait autour de lui trois ou quatre maîtresses de haut rang, sans compter les filles du peuple, qu'il regardait toutes comme ses concubines. Plus homme politique, toutefois, qu'homme de plaisir, fourbe, sans pitié, dévoré de la soif de l'or, abandonné à tous les vertiges du pouvoir, ce fut un Sylla féodal. Il n'eut pas moins de perversité, et il eut autant de grandeur. Il déjoua et il lassa pendant cinq années le parti de la reine. Les deux principaux seigneurs de ce parti, le duc de Châtellerault et le comte de Huntly, se soumirent à l'autorité du roi. Ils reconnurent le comte de Morton comme régent. Kirkcaldy de Grange persista seul, avec Maitland de Lethington, à. tenir pour Marie Stuart dans le château d'Édimbourg.

De Grange résistait depuis plusieurs années sur ce roc formidable, sur ce mamelon de granit qui domine la mer, la plaine et la ville. Depuis longtemps il n'était plus secouru ni de l'Écosse ni de la France. Tout lui faisait défaut. Il commandait des soldats que son seul courage préservait de la désertion. Il n'avait plus d'argent, plus de crédit, plus de ravitaillements. Il s'obstinait par honneur au sommet de cette forteresse suprême de son parti, le seul pan de montagne dont Marie Ml restée maîtresse dans le royaume de ses pères. De Grange m'asseure, écrivait-elle à l'archevêque de Glasgow, qu'il me gardera le chasteau tant que vie luy durera.

Tous les efforts de Morton se concentrèrent à la fin contre cette citadelle. Après avoir échoué par la diplomatie, il tenta de réussir par la force. Il rassembla toutes les troupes écossaises dont il put disposer, et il fit un pressant appel à Élisabeth dont l'alliance lui était acquise à jamais. Une fraternité machiavélique et des intérêts réciproques cimentaient cette alliance. Morton avait besoin d'Élisabeth pour son autorité, et Élisabeth avait besoin de Morton pour ses desseins sur l'Écosse. Elle se hâta d'envoyer de Berwick des troupes nombreuses et un corps d'artillerie pour former le siège du château d'Édimbourg.

Le brave Kirkcaldy de Grange prit toutes les mesures que suggère une expérience consommée ; il déploya toutes les ressources qu'inspirent le mépris du danger et la science de la guerre. Du haut de son nid d'aigle il arrêta trente-quatre jours les armées réunies de l'Écosse et de l'Angleterre. Réduit aux dernières extrémités, sollicité par les prières de la garnison exténuée de faim et de soif, il se défendait encore. Les munitions manquant, il exhorta ses soldats à se contenter de l'arme blanche. Mourons, disait-il, comme nous avons vécu, le sabre et l'épée hors du fourreau. Mais il parlait à des spectres que le désespoir saisit, lorsque des deux fontaines qui les abreuvaient l'une tarit, et l'autre disparut sous les décombres amoncelés par l'artillerie des assiégeants. Forcé de capituler, de Grange se rendit au général anglais, au maréchal de Berwick, Drury, qui promit, au nom d'Élisabeth, de recommander la garnison et son généreux commandant à la clémence du jeune roi d'Écosse. Mais Élisabeth s'entendait bien avec Morton ; elle lui livra le héros et le diplomate des guerres civiles de l'Écosse, Kirkcaldy de Grange et Maitland de Lethington. Dès qu'on soupçonna cette intention de la reine d'Angleterre, des rumeurs sinistres circulèrent sourdement à diverses reprises. L'ambassadeur de France, La Mothe-Fénelon, eut plusieurs explications avec Élisabeth. Il se plaignit que le comte de Morton voulût verser le sang des prisonniers du château d'Édimbourg, qui s'estoient rendus à elle, et qu'il sembloit qu'un régent ne debvoit entreprendre un faict de telle conséquence, sans en advertyr les principaulx alliés de la couronne.

Les réponses d'Élisabeth, transmises par La Mothe-Fénelon furent toujours les mêmes, successivement et atrocement hypocrites : A sçavoir, écrit l'ambassadeur à Charles IX, qu'elle n'avoit rien entendu de l'exécution ; qu'elle avoit remis tout l'affère à ceulx du pays ; n'avoit accepté les personnes du chasteau pour prisonnyers, et qu'elle sçavoit bien que son ambassadeur vous avoit donné compte de tout ce fait ; dont pensoit que, par le premier pacquet que je recepvrois de Vostre Majesté, j'en serois amplement informé.

Les officiers anglais furent navrés de la décision de leur reine. Ils pleurèrent tous cette trahison envers le héros de Dunedin ; c'est ainsi que les soldats appelaient Kirkcaldy, du nom celtique du château d'Édimbourg. Le maréchal de Berwick, qui avait pour de Grange un culte militaire, fut si pénétré de douleur qu'il renonça à son gouvernement des frontières, aimant mieux encourir le ressentiment d'Élisabeth que de paraître participer à la violation d'une parole qu'il avait engagée à un tel homme, et d'une capitulation qu'il avait signée.

Du reste, les bruits précurseurs des tragiques rancunes du régent n'étaient que trop fondés.

Maitland comprit tout de suite qu'il n'y avait pas de grâce à espérer de Morton. Il se résigna vite, avec la facilité d'un courage longtemps éprouvé dans les troubles de sa patrie. Il se prépara à bien mourir. Cette vaste et souple intelligence, si fertile en expédients, n'en découvrait plus qu'un, le poison, un de ces poisons subtils dont les princes d'Italie faisaient alors un si fréquent usage, et qui étaient en quelque sorte un élément de leur politique infernale. Maitland déploya tranquillement le papier où il conservait cette petite poudre qui allait le délivrer, et la délaya dans un verre de vin des Canaries. Il posa ce verre sur la table, devant laquelle il s'assit comme pour y travailler à quelque plan d'homme d'État. Mais son âme trop souvent emportée à tous les vents de l'intrigue diplomatique et factieuse n'avait plus qu'une affaire, celle de l'éternité.

Il existe à Londres un vieux volume qu'il feuilleta, si l'on en croit la tradition, près du verre de poison qui devait le soustraire à la barbarie du régent. Ce vieux volume est un Tacite vermoulu, un exemplaire de l'édition de Venise, la première édition du grand historien. Lethington lut et médita sans doute 'dans le peintre vengeur de la tyrannie la série glorieuse des trépas antiques. Si la tradition est vraie, il s'arrêta à la dernière page des Annales, à la mort de Thraséas. Après s'être entretenu dans ses jardins de l'immortalité, le sublime Romain congédie la bonne compagnie qui l'entoure, et fait promettre à sa femme Arria de vivre pour leur fille. Il vient d'apprendre sa sentence, et il rentre sous le portique de sa maison pour y recevoir le questeur, le messager du sénat. Quand le lâche arrêt lui eut été signifié, il pria Helvidius, son gendre, le philosophe Démétrius et le questeur d'entrer dans sa chambre. Là, présentant au fer les veines de ses deux bras à la fois, il répandit à terre les prémices de son sang et dit : Faisons cette libation à Jupiter libérateur. Puis s'adressant au questeur, il ajouta : Regarde, jeune homme, tu es né dans un temps ou il convient de fortifier son cœur par des exemples de courage. Specta, juvenis, in ea tempera notas es, quibus firmare animam expediat constantibus exemplis.

Selon la même tradition si émouvante, la trace de sueur que l'on remarque à cet endroit du récit, est l'empreinte même du doigt de Lethington. C'est à cette page qu'il interrompit sa lecture et que le volume resta ouvert. Lethington alors but d'un trait le poison et s'endormit pour la dernière fois. On le trouva la tête penchée sur la table. Son visage était calme et nul vestige d'agonie ne le contractait. On le crut plongé dans le sommeil, mais il était enseveli dans la mort. Brillant homme d'État, digne de prendre Thraséas mourant pour modèle, si sa vertu eût égalé son intrépidité et ses talents !

Marie Stuart et beaucoup de ses partisans accusèrent le comte de Morton d'avoir empoisonné Lethington. Ces accusations ne sont, point fondées, et la tradition, cet écho lointain de la vérité historique, ne tee sanctionne pas. Pourquoi le régent aurait-il empoisonné traîtreusement dans un cachot celui qu'il pouvait faire pendre légalement sur la voie publique ?

Kirkcaldy de Grange, lui, avait été le compagnon d'armes de Morton. Ils avaient triomphé ensemble à Langside, où la victoire les avait couronnés d'une gloire presque égale. Ils avaient siégé aux mêmes conseils, ils s'étaient assis aux mêmes festins, ils avaient reposé dans le même lit, sous la même tente. Quelle serait la décision de Morton ? Se laisserait-il toucher à l'amitié, aux souvenirs ? Toute l'Écosse était dans l'anxiété ; l'émotion avait gagné jusqu'à l'Angleterre. Morton fut implacable. Il déclara que de Grange serait exécuté. Ce fut un deuil universel. Cette sentence consterna jusqu'aux ennemis. Les amis, des soldats endurcis, pleurèrent. Il y eut alors un beau mouvement parmi la noblesse écossaise. Elle donna dans cette occasion la mesure de l'affection mêlée d'enthousiasme que lui inspirait de Grange. Cent gentilshommes se rendirent à Holyrood en suppliants, pour essayer encore une fois de sauver leur chef le plus illustre, le plus aimé. Ils offrirent à Morton soixante-dix mille écus pour la rançon de Kirkcaldy. Ils offrirent bien plus : leur dévouement. Étouffant leur orgueil, ils s'engagèrent, si Morton voulait être miséricordieux, à servir, tant qu'ils vivraient, le parti du comte, à devenir ses vassaux liges pour jamais. Morton refusa, et son dernier mot fut : La mort !

Lorsqu'on vint annoncer cet arrêt à de Grange : Je le savais d'avance, dit-il tranquillement. Je connais Morton. J'ai eu un juge sévère et de braves amis. Un rayon de joie éclaira ses regards, quand il apprit le sursis accordé à lord Hume. Il se revêtit de son costume militaire pour marcher au supplice. C'est notre dernier combat, dit-il à son frère James en l'embrassant. Nous y perdrons notre vie, reprit-il fièrement, mais nous ne la démentirons pas. Arrivé au lieu de l'exécution, à la croix d'Édimbourg, de Grange monta sur l'échafaud où se balançait la corde fatale. Il embrassa de nouveau son frère, qu'il continua d'entretenir avec une mâle douceur.

Le ministre Lindsay dirigeait l'exécution en chantant des psaumes, et veillait à ce que cette prophétie sauvage de Knox, qu'il avait d'abord portée comme un message, s'accomplit : De Grange, écoute-moi, toi que j'ai aimé ; abandonne cette mauvaise cause. Si tu n'obéis, si tu ne sors de ta tanière de brigand, bientôt on viendra t'en arracher ; je t'annonce, par le Dieu vengeur, que tu seras pendu au gibet, sous le soleil ardent.

Lindsay gourmanda le bourreau hésitant qui oubliait son métier. Rappelé à lui-même, l'exécuteur, sur l'injonction de de Grange, dépêcha d'abord James Kirkcaldy, puis attacha à la potence le grand condamné dont les derniers vœux furent pour l'Écosse. De Grange refusa tout bandeau sur les yeux. Le bourreau n'insista pas, et, faisant jouer la bascule, Kirkcaldy, cet agneau dans la maison, mais ce lion dans la bataille, subit le sort d'un scélérat vulgaire. Il le subit avec l'insouciance d'un héros et la sérénité d'un sage. Sa sensibilité fraternelle, et la piété chevaleresque de la noblesse, mêlèrent à ce trépas je ne sais quoi de délicat, de touchant, qui attendrit tous les cœurs et qui rendit plus chère à l'Écosse cette sublime mémoire.

Ainsi périrent Kirkcaldy de Grange et Maitland de Lethington, qui s'étaient éloignés de la reine par indignation et qui s'en rapprochèrent par pitié. Ce furent les derniers Romains.... les derniers Écossais de Marie. Ultimi Scotorum, s'écria-t-elle douloureusement dans sa prison de Chatsworth. Depuis l'assassinat de Murray, l'un était le plus grand général, l'autre le politique le plus éminent de leur pays. Ils étaient même plus éclatants que Murray, le premier comme capitaine, le second comme diplomate ; mais ils étaient moins complets, et Murray montrait en lui la forte et sobre unité de ces deux rares génies.

On s'étonna généralement que Morton eût refusé la rançon de soixante-dix mille écus offerts pour de Grange. Car, si le régent était cruel, il était encore plus cupide. Quelques-uns seulement devinèrent que Morton aima mieux satisfaire deux passions qu'une, et qu'au fond sa cruauté ne fut qu'un, raffinement d'avarice assaisonnée de sang.

Marie, dans une lettre adressée à M. de La Mothe-Fénelon, et datée de Sheffield, le 30 novembre 1573, ne s'y trompa point. Cette lettre éclaire toute l'âme du régent et les motifs secrets de sa conduite après la prise du château d'Édimbourg. Il avait résolu de se venger sans doute, mais il tenait surtout à s'emparer sûrement et impunément des bijoux de la reine.

... Je les ay... demandées — les bagues — assés instamment, dit Marie, et ay à cette heure matière de presser plus que jamais sur la responce qui nous a esté faicte, par où il semble que Morton charge ceulx qui, devant luy, ont tenu le chasteau d'Édimbourg de les avoir toutes quasi escartées es mayns de marchands et orfèvres, ce qui n'est excuse pour luy servir d'acquit suffisant, ains pour le charger davantage et fayre craindre qu'il les veuls desrober ; car il fait mourir ceulx qui les avinent entre les mains, et m'en debvoient respondre, ou pour le moins qui pouvoient tesmoigner de ce qu'il y avoit ; en quoy se manifeste trop évidemment sa finesse et son astuce. Mais puisque ma bonne sœur Élisabeth a tel pouvoir sur luy, je croy qu'elle ne vouldra pas luy souffrir fayre ce larcin. Le comte de Murray ne prétendit jamais qu'elles fussent gardées pour aultre que pour moy, ainsi qu'il a toujours pleinement déclaré devant sa mort, encore que Morton luy a souvent voullu persuader, comme j'ay esté advertie, de les dissiper, afin d'en avoir sa part ; ayant asses faict paroistre par aultres demonstrations qu'il n'y a imposture ou aultre meschancetté qu'il ne commette ou soit participant, où il y a espérance de butin ou rapine.

 

La reddition du château d'Édimbourg, qui enrichit encore le régent, affermit l'autorité du roi. Ce fut la fin de la guerre civile. Morton, maître de l'Écosse, fixa peu de bornes à ses complaisances pour Élisabeth et à ses propres iniquités ; ferme du reste dans l'administration, habile, prévoyant, utile à sa patrie, lorsque les intérêts nationaux n'étaient pas contraires à ses intérêts personnels.

Nul ne souffrit avec plus d'emportement et de douleur que John Knox, des tyrannies et des exactions contre l'État. Chrétien, il eut à réprimer les égarements sacrilèges de quelques-uns de ses disciples. Comme tous les grands fondateurs, il était destiné à être traversé et torturé, soit en politique, soit en religion.

Le plus illustre et le moins constant des admirateurs de Knox fut Giordano Bruno. Knox ne le vit jamais. Échappé d'un couvent de dominicains, ce jeune homme, de Nola, près de Naples, vint à Genève, où il trouva toute fraîche la trace du réformateur écossais dont le grand caractère lui imposait un respect mêlé d'exaltation. Il lut les écrits de Knox, les livres de Calvin, et se fit protestant. Sa foi ne fut pas de longue durée. Après deux ans de séjour à Genève, il repoussa le manteau de ministre comme il avait jeté la robe de moine.

Il formula et imprima ces maximes hardies :

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .  La vérité est dans le présent et dans l'avenir beaucoup plus que dans le passé. Qui doit décider ? Le juge suprême du vrai : l'évidence.

L'autorité n'est pas hors de nous, mais en dedans. Une lumière divine brille au fond de notre âme pour inspirer et conduire toutes nos pensées. Voilà l'autorité véritable.

Dans sa soif de tout connaître et de tout sentir, il se mit à courir le monde, soutenant partout, quand il rencontrait des adversaires dignes de lui, des joutes de logique où jamais il ne fut vaincu. Il attaqua les religions positives. Son ambition était de les élever à la hauteur de la philosophie pure et transcendante : la substance, selon lui, de toutes les formes, leur flambeau immortel.

Après Jésus, après Knox et Calvin, il choisit Platon pour son Christ, et il prêchait, au nom de ce Christ, une religion sans prêtres, sans temple, sans autels. Le Dieu de cette religion, pour lui, c'était l'litre absolu, toujours le même en soi, invisible dans son essence, visible dans ses manifestations, qui produit ses apparitions comme les grandes eaux produisent les nuées, par l'enchaînement secret et fatal d'une physique surnaturelle. Il niait le Dieu des chrétiens, cet être bon et générateur qui tressaille éternellement du plaisir de la fécondité, et qui enfante par l'effusion intarissable d'une tendresse infinie.

Ainsi le Platon que révélait Bruno, ce n'était pas le Platon d'Athènes, le Platon presque chrétien, dont le Dieu, esprit seul, esprit et providence, crée avec amour comme un cœur immense qui déborde ; non, le Platon de Bruno, c'était le Platon d'Alexandrie, dont le Dieu, esprit et matière, s'épanche avec l'indifférence comme une mer trop pleine en torrents de vie aveugle, tantôt brutale, tantôt sublime.

Bruno s'était donc  fait l'orateur, et, l'aventurier du platonisme d'Alexandrie. Il fut en réalité le Spinosa éloquent, nomade, ardent et poétique du XVIe siècle. Il était beau comme l'ange de la métaphysique. Ses traits étaient d'une noblesse un peu  sauvage, et son sourire eût donné à sa physionomie une rare subtilité, si la flamme de ses yeux, n'eût absorbé tout autre expression que celle de l'enthousiasme. Sa figure, toujours inspirée, baignait dans une auréole de splendeur. Il avait je ne sais quoi de volcanique et d'embrasé qui rappelait le cratère du Vésuve.au pied duquel il était né. Il ne cessait jamais de rêver aux choses éternelles, et, en méditant son panthéisme formidable, il se sentait l'âme transportée d'une héroïque fureur : Génie toujours ivre du Dieu universel, et qui s'intitulait lui-même l'agitateur des idées, le réveilleurexcubitor —, éclatant comme la lumière de son pays natal, entraînant comme le tourbillon, éblouissant comme l'éclair, mystérieux comme l'infini.

Par quel hasard ce belliqueux poète s'éprit-il un instant de Knox, ce sectaire convaincu ?

Ne serait-ce pas d'abord qu'ils ne se connurent jamais, et qu'ils n'eurent pas l'occasion de discuter dans un de ces duels dialectiques si populaires alors par toute l'Europe.

Knox, qui aurait blessé de près Bruno, le séduisit de loin. Personne n'avait crié phis haut que Knox anathème sur le pape-. Bruno, qui appelait le pape le cerbère à la triple couronne, applaudit à Knox, qui l'avait appelé si souvent l'Antéchrist.

Bruno d'ailleurs, comme ses contemporains, avait besoin d'un maitre. Je l'ai dit, il eut Jésus avant Knox et Calvin, puis après eux il eut Platon.

Ces hommes du XVIe siècle se ressemblaient tous par là.

Ils déposaient leurs germes dans le passé, et ils croyaient faire végéter seulement la tradition, quand au fond ils changeaient la face du monde. Luther, Calvin, Knox croyaient restaurer l'Église, et ils inauguraient le protestantisme. Bruno croyait ramener la Philosophie au platonisme, et il était le père du panthéisme de la renaissance. Cujas croyait retrouver le droit romain, et il retrouvait le droit éternel. Amyot croyait traduire l'antiquité, et il créait la langue française. Le Tasse croyait raviver l'épopée homérique, et il chantait l'épopée des croisades. Raphaël et J. Goujon croyaient revenir à Phidias, et ils inventaient l'art moderne. Sous le culte de l'érudition, tous rayonnaient en innovations puissantes. C'est ainsi qu'avant eux Dante avait pris pour guide, dans son téméraire voyage, le timide et doux Virgile, le cygne de la tradition.

Bruno, qui avait commencé sa carrière errante sous les auspices du catholicisme, qui avait séjourné deux ans à Genève sous le patronage de Knox et de Calvin, en partit sous l'invocation de Platon. Il parcourut la France, l'Angleterre, l'Allemagne, s'asseyant à l'ombre des chênes verts de la Saxe, rompant le pain, buvant la bière avec les étudiants, discutant le long de sa route avec les lettrés, les professeurs et les moines, enseignant partout sa philosophie. Il portait un nouveau drapeau, celui du panthéisme. Il le planta dans cette vieille terre germanique aussi profondément que Luther avait planté le drapeau de la réforme.

Après tant de voyages, il céda au désir de revoir sa patrie, et cette piété lui coûta la vie. Arrêté à Venise, relégué sous les plombs, puis transféré à Rome dans les cachots du Saint-Office, il préféra la mort à la rétractation. Dégradé, condamné au supplice, il dit fièrement à ses juges : Cette sentence prononcée au nom du Dieu de miséricorde doit vous épouvanter plus que moi-même. Et il monta sur son bûcher du champ de Flore, souriant, serein, enthousiaste jusqu'au bout, magnanime dans l'action comme dans la pensée.

Knox, lui, avait vieilli au milieu des travaux. Rentré de son désert à Édimbourg-, il continua de combattre pour la liberté politique et religieuse, dans la décadence de sa santé, mais dans la plénitude de son zèle, de son dévouement et de son génie. Il ne survécut à Murray que de quelques années, et il le regretta toujours. Il avait perdu en lui un ami et un grand coopérateur de la réforme. Il ne trouva plus au même degré qu'auprès de Murray le crédit dont il avait besoin pour sa mission radicale. Ni Lennox, ni le comte de Marr, ne valurent Murray pour la prospérité de l'Écosse et de l'Église protestante. Les rapines des seigneurs allèrent croissant contre les biens du clergé catholique. Les insinuations, les menaces, les tortures même furent exercées de plus en plus. Pour extorquer ces biens ecclésiastiques et pour diminuer la part des ministres presbytériens, Morton surpassa tous ses prédécesseurs en exactions et en ruses. Il combla de ses richesses volées son château de Dalkeith, qu'on appelait l'Antre du lion.

Knox ne voulait pas d'évêques. Morton confondit l'idéal républicain du réformateur en les rétablissant. Il ne leur rendait, il est vrai, qu'un faible revenu et des privilèges limités, mais il usurpait pour lui-même tout l'or et toute l'autorité qu'il ne leur restituait pas. Knox, à la veille de sa propre mort et de l'élection de Morton, devina le futur despote, et, dans une visite qu'il en reçut, sous forme de conseil, il lui fit une opposition vigoureuse, obstinée, demeurant contre lui l'homme de Dieu, comme il l'avait été contre tous les pouvoirs de son temps, contre la reine Marie, contre Lennox, contre Marr, contre le catholicisme et contre le pape. Le père de l'Église presbytérienne ne ménagea pas Morton plus que les autres régents, et ne fléchit pas d'une ligne devant ce redoutable Douglas qui allait imprimer une si profonde terreur à toute l'Écosse.

Le courage de Knox n'étonne plus lorsqu'on a contemplé le portrait du réformateur. Ce portrait, conservé précieusement à Holyrood, est l'homme même. C'est le docteur impérieux et terrible de l'idée nouvelle. Son costume sévère, mais décent, respire la propreté. Le soin le plus correct brille comme une vertu chrétienne dans la blancheur de neige de son collet rabattu, dans les plis de ses manchettes et dans la coupe magistrale, quoique négligée, de ses vêtements bruns. La figure est dominatrice, le teint pâle. Le front, plus élevé que vaste, parait menacer. La bouche, éloquente, est tout illuminée d'un éclair sombre du charbon de feu. Les moustaches, les yeux, les cheveux sont fauves, les sourcils couleur d'ambre. Le nez, un peu recourbé, semble s'ouvrir puissamment et se dilater au souffle éternel. Le regard aigu, fixe, fatal, résume cette tête altière, dont l'expression suprême est l'infaillibilité. Ce fanatisme est d'autant plus formidable qu'il est plus savant. Knox, dans son cadre, est absolu, à l'égal du Dieu qu'il sent en lui. Cette toile immobile représente-t-elle les traits et la physionomie de Knox ou du Destin ? On pourrait douter.

Le grand docteur était affaissé, mais non pas brisé sous le poids des fatigues et des labeurs.

Lorsque, assis sur sa chaise basse de bois sculpté que l'on montre encore au voyageur, il y lisait, tout courbé par la méditation, sa Bible vénérée ; ou bien lorsque, soit dans les ruelles qui avoisinent High-street à Édimbourg, soit à Saint-André, dans les carrefours qui touchent à l'abbaye, il se promenait tout chancelant appuyé d'un côté sur son bâton, de l'autre sur le bras de Richard Ballanden, on eût dit qu'il était usé jusqu'à l'anéantissement. Il ne se ranimait qu'à l'air de l'église paroissiale. Il était alors faible et cassé, écrit un ministre presbytérien contemporain de Knox. Ballanden et un autre serviteur le portaient dans la chaire, où ils étaient d'abord obligés de le soutenir. J'avais régulièrement avec moi des plumes et du papier, et prenais des notes. En expliquant son texte, il était assez calme l'espace d'une demi-heure. Mais quand il en venait à l'application, il me troublait tellement, que je ne pouvais plus tenir la plume. Une fois son sermon commencé, il était si actif et si vigoureux, qu'il lui arrivait de mettre la chaire en pièces et de sauter en bas.

Voilà Knox au déclin à travers les derniers et brillants éclairs de ce volcanique foyer de son âme. Knox tomba sérieusement malade au mois de novembre 1572. Malgré bien des mécomptes, au milieu des sueurs et du sang, il avait accompli son monument, quand il se coucha pour ne plus se relever dans sa petite maison d'Auld Reekie, la vieille enfumée, comme il appelait familièrement Édimbourg, la ville de sa prédilection et de ses triomphes. Durant les heures de sa maladie, les degrés de son escalier furent montés et descendus avec les tendres précautions de l'amitié et de l'enthousiasme par une foule avide d'apprendre des nouvelles du réformateur. Le jour et la nuit, son chevet fut entouré de ses plus intimes disciples. Il ne s'attendrit pas un instant, et, sur le bord de l'autre vie, pas un mot, pas une larme ne lui échappa du cœur. Son intelligence resta ferme comme sa foi ; et son accent austère comme le devoir. Seulement il daigna rendre compte de sa conscience à ceux qui, penchés sur le lit de son agonie, pleuraient déjà sa mort. Il leur parla une dernière fois avec une virile rudesse qui n'est pas sans émotion, sans pathétique, dans un pareil moment, et de la bouche d'un tel lutteur :

Plusieurs, dit-il, m'ont reproché et me reprochent ma rigueur. Dieu sait que je n'eus jamais de haine contre les personnes sur lesquelles je fis tonner ses jugements. Je n'ai détesté que leurs vices, et j'ai travaillé de toute ma puissance afin de les gagner au Christ. Que je n'aie été clément pour aucun crime, de quelque condition qu'il frit, je l'ai fait par crainte de mon Dieu qui m'avait placé dans les fonctions du saint ministère et qui m'appelle à lui. Pour vous, mes frères, combattez le bon combat et avec une volonté entière. Dieu vous bénira d'en haut, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas.

Son édifice était achevé, sa tour élevée jusqu'au ciel. Il fut aimé, assisté de ses disciples, glorifié de tous les presbytériens comme le fort des forts d'Israël, comme un Judas Macchabée qui s'était servi du glaive pour frapper Rome, et de la truelle pour bâtir le temple nouveau. IL s'éteignit stoïquement au milieu des regrets déchirants de son pays dont il avait été l'apôtre, le tribun, le législateur spirituel et temporel. Le comte de Morton, qui venait d'être nominé régent du royaume, les magistrats, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple suivirent son convoi. La ville était en deuil et en pleurs. Toute l'Écosse applaudit à cette inscription qui fut gravée sur son tombeau :

Cy gyt l'homme qui ne trembla jamais devant un homme.

Ce qui certes ajoute beaucoup de prix à cet hommage, c'est qu'il fut rendu à Knox par le comte de Morton lui-même, qui avait observé tant de lâchetés, qui nourrissait tant de mépris pour la nature humaine, et qui croyait si difficilement à l'intégrité, au courage. Le régent sanguinaire fut du moins juste une fois envers la mémoire d'un chef d'idées qui n'avait jamais eu peur ni du poignard, ni de la carabine, ni de la prison, ni du billot, et qui peut être, sans le savoir, avait désarmé la tyrannie en la bravant.

Knox fut un fondateur à la manière de Moïse. Il laissa derrière lui une nation éphémère et une Église indestructible.

Homme aux proportions révolutionnaires, aux rugissements bibliques, très-grand, mais incomplet ; intrépide, ardent, plein d'initiative, de dévouement, d'héroïsme, de sainteté, mais toujours dur et coupable d'un conseil homicide ! Il ne s'éleva pas jusqu'à la bonté, et son cœur ne connut pas le sentiment le plus divin des puissantes natures : la pitié dans la force.

Après trois siècles, j'ai voulu contempler au sommet de la Canongate la petite maison où tant de disciples se pressaient pour recueillir avidement le verbe du maître, et où il exhala son âme inflexible. Ce n'est pas sans respect, je l'avoue, que j'ai passé ce seuil religieux malgré sa profonde dégradation. Deux boutiques et une taverne ont remplacé la chambre et l'oratoire du réformateur. Là où il confessait Dieu, s'échangent des paroles mercantiles, et des verres s'entrechoquent. Ce sanctuaire est profané ; il ne sera bientôt plus qu'un monceau de ruines. Une dernière auréole lui reste. Le mur est surmonté de la statuette du docteur, et, près de cette statuette, dans un triangle de pierres en saillie, on peut lire encore ces trois mots, le blason de Knox et son legs immortel :

Cependant, le comte de Morton continua durant des années d'altérer les monnaies, de confisquer et de proscrire. Ses dilapidations et ses exécutions capitales lassèrent l'Ecosse. Epuisée de sang et d'or, elle retrouva l'énergie du désespoir. Sa plainte unanime devint formidable, et intimida jusqu'aux créatures de Morton.

Le lord de Lochleven, William Douglas lui-même, écrivit au comte.

Morton répondit sans aigreur, avec un mélange d'habileté politique et de condescendance patricienne.

Malgré ses justifications successives, les fières souplesses, les manèges, pour reconquérir les dévouements privés et l'opinion générale, le vœu de chacun, le vœu de tous était que le roi saisit les rênes du gouvernement et mît fin aux calamités de la régence. Après plusieurs mois de stratagèmes, le comte de Morton se décida. Il ne s'effraya pas de la situation où le plaçait le cri public, mais il la comprit. Il ne pouvait lutter à la fois contre la nation et contre la royauté. Il n'attendit pas qu'une guerre civile le renversât. La sommation que l'assemblée de la noblesse, réunie à Stirling, lui fit avec l'assentiment de Jacques et sous l'influence des comtes d'Argill et d'Athol, de déposer ses fonctions, lui suffit. Abandonné de son propre parti, il abdiqua de bonne grâce, entre les mains du roi, l'autorité de régent d'Ecosse. Il eut l'air de se démettre de lui-même, sans contrainte apparente (15 mars 1578), par dégoût du pouvoir, par dédain des hommes.

Il se retira en son château de Dalkeith, une des demeures les plus majestueuses de ses ancêtres. Dans la grande salle était encore suspendue la longue épée de lord Douglas, le compagnon et l'ami de Bruce. Froissard avait habité cette résidence féodale ; et y avait écrit quelques pages de son aventureuse chronique :

Dès ma jeunesse, je, acteur de cette histoire, chevauchai par tout le royaulme d'Escosse, et fus bien quinze jours en l'hostel du comte Guillaume de Douglas... en un chastel à cinq milles de Haindebourg (d'Édimbourg), qu'on dict au pays Alquest (Dalkeith)......

Plus tard, Charles-Édouard y passa une semaine, et y mûrit son plan d'invasion à travers l'Angleterre.

En ce temps-ci, lorsque la reine Victoria vient à Édimbourg, elle visite Holyrood, mais elle loge à Dalkeith, où l'hospitalité du duc de Buccleuch vaut celle d'un roi.

C'est là, à Dalkeith, maintenant le séjour du luxe et des arts, autrefois la forteresse des trames mystérieuses, des fermes desseins et des noirs complots, que Morton s'établit avec toute sa maison.

Le gouvernement tomba aux mains d'un conseil de douze seigneurs qui s'installa à Stirling, auprès du roi.

Si l'homme se reconnaissait au visage et aux paroles, comme l'or à la couleur et au son, le comte de Morton aurait paru résigné. Ii s'occupa, non sans une bonhomie patriarcale, du soin de ses vassaux et des magnifiques embellissements de ses jardins. Il fit jeter sur la rivière qui coule dans son parc une arche gigantesque. Ce parc, dont les arbres et les accidents de terrain sont aujourd'hui si admirables, il le bouleversa et le recréa avec une puissance supérieure à celle de la nature. Il y ouvrit des vallées, il y éleva des montagnes. Il creusa les souterrains de Dalkeith à des profondeurs immenses.

Il racontait avec complaisance les délices de la vie privée et des travaux champêtres. Il disait à tous combien la philosophie, le loisir de la campagne étaient préférables aux soucis des affaires publiques. On commençait à le croire, lorsqu'un matin on apprit que les portes du château de Stirling lui avaient été ouvertes, la veille, à minuit, et qu'il était le maître du roi et de la cour.

Cette autorité nouvelle ne devait pas être de longue durée.

Les griefs de l'Écosse éclataient toujours, et le roi n'avait autour de lui que des ennemis du régent.

Tous ces ennemis, qui vivaient dans l'intimité royale, abhorraient en Morton un homme qui les méprisait, et qui, gardant les avantages du pouvoir, ne leur laissait que l'impopularité des fautes ou des crimes osés par lui. Ils excitèrent les craintes et fomentèrent le mécontentement de Jacques.

C'étaient Alexandre Erskine, Mme de Man, Buchanan ; c'étaient d'autres personnages d'Église ou d'épée, tous ligués contre Morton, quelques-uns par conscience, presque tous par passion ou par intérêt. C'était surtout une jeune noblesse impatiente du joug du régent, avide de succéder aux charges et aux dignités des partisans de Morton. A la tête de cette noblesse frémissante, on remarquait, à leur violence moins contenue, Esme Stuart d'Aubigny, neveu du comte de Lennox, et James Stewart, de la famille d'Ochiltrée.

Le comte de Morton avait eu la précaution d'exiger l'oubli de tous les attentats qu'on pourrait lui reprocher d'avoir commis envers le roi. Il ne s'était point contenté de la parole de Jacques, il avait obtenu un pardon écrit, signé et scellé du grand sceau. Cette prévoyance fut vaine. Jacques craignait le comte de Morton et ses favoris le haïssaient. Ils insinuèrent aisément au roi qu'il fallait sacrifier au bien public un sujet trop puissant, et le punir de ses forfaits. Jacques avait des scrupules. Il ne voulait pas violer sa parole royale. On le rassura par un subterfuge qu'il accueillit avec joie. Ses deux favoris, Esme Stuart d'Aubigny et James Stewart, lui persuadèrent qu'il n'était pas fait mention dans l'amnistie accordée au comte de Morton du meurtre de Henri Darnley, père du roi. Jacques alors entra dans un complot que James Stewart lui dévoila.

A quelques jours de là, le roi présidait son conseil dont les membres étaient les principaux seigneurs de l'Écosse, presque tous jaloux du plus grand d'entre eux, le comte de Morton. James Stewart s'avança précipitamment jusqu'au fauteuil de Jacques, et, fléchissant le genou, lui demanda justice contre le comte. Il a, répondit Jacques, mon pardon royal pour les crimes mêmes dont il aurait pu se rendre coupable envers ma personne. — Sans doute, reprit Stewart, mais l'assassinat de votre père, de lord Darnley, vous ne l'avez pas absous, et j'accuse Morton d'en être complice.

Le comte répliqua d'abord avec hauteur ; puis, voyant qu'on se disposait à l'arrêter, et devinant qu'on était déterminé, il dédaigna de se défendre. Les juges étaient choisis, et le procès fut prompt. Le tribunal devant lequel comparut Morton était composé de ses ennemis. Il en récusa quelques-uns, mais ils continuèrent à siéger.

Morton ne se fit pas d'illusion. Au lieu d'écrire sou plaidoyer, il écrivit son testament.

Il légua d'immenses trésors au comte d'Anges, son neveu, d'autres disent à son fils naturel, Jacques Douglas. Quoi qu'il en soit, on ne sait ce que devinrent ces trésors enfouis dans des tonnes cerclées de fer, au fond des souterrains du comte ou cachés dans les caves de ses partisans les plus dévoués. Ce redoutable millionnaire, armé si longtemps des foudres du pouvoir, sentit pauvre dans le dernier mois de sa vie. Il manquait du luxe accoutumé et même du nécessaire. Un jour qu'il se rendait de sa prison au tribunal, une vieille femme en haillons lui demanda l'aumône. Il chercha, par habitude, dans la poche de son justaucorps, et la trouva vide. Alors il emprunta d'un de ses gardes quelques schellings, puis, les donnant à la mendiante en secouant la tête : Douglas n'est plus Douglas, dit-il ; voilà désormais ses largesses.

Il fut condamné, comme il s'y attendait, et déclaré complice de l'assassinat de Darnley. Le comte écouta son arrêt stoïquement, sans plainte, sans emportement, avec une froide intrépidité. Quand la sentence lui fut prononcée, il releva la tête en Douglas, et c'est lui qui ressemblait à un juge ; ses juges, qui tous avaient été les flatteurs de sa régence, ressemblaient à des condamnés. Élisabeth, dès qu'elle fut avertie du danger de Morton, tenta de le sauver. Elle envoya Randolph en Écosse, afin d'obtenir, soit par les menaces, soit par les caresses, une grâce que Jacques ne voulut point accorder. Les ruses de l'ambassadeur anglais, l'or qu'il sema pour corrompre, les paroles qu'il prononça pour effrayer, tout fut inutile. Jacques demeura inflexible. Randolph fut même obligé de se soustraire à la colère du roi par la fuite. Du reste, il ne se dissimulait pas l'énormité des crimes de Morton. Je ne puis désirer pour le comte aucune merci, écrivait-il au chancelier d'Angleterre, s'il y a quelque vérité dans ce qu'on dit de lui, dans ce qui est avoué par plusieurs en qui il avait mis sa confiance.

La nuit qui suivit sa sentence et qui précéda son exécution, le comte de Morton dormit d'un sommeil paisible, comme autrefois la veille d'une bataille. Ses remords devaient être grands, mais son courage était plus grand encore, et lui ferma les paupières au bord de sa fosse ouverte. A son réveil, le ministre presbytérien qui l'assistait le supplia d'avouer qu'il était vraiment complice du meurtre de Darnley. Bothwell me proposa de l'être, dit-il, et je refusai. — Vous lui gardâtes le secret ? reprit le ministre. — Sans doute, ajouta le comte : à qui donc l'eussé-je révélé ? A Darnley ? il aurait tout répété à Marie par faiblesse. A la reine ? elle était la première complice. Dans les deux cas j'étais perdu. Qu'importe tout cela ? ajouta-t-il ; la maiden est là. On n'en veut ni à mon innocence, ni à ma culpabilité. On en veut à ma puissance. Je suis un soldat et un homme politique. Je ne m'étonne ni de mon supplice, ni de la bassesse de mon accusateur et de mes juges. Je daigne leur pardonner. Je mourrai comme j'ai vécu, en Douglas. Il parut se recueillir avec une gravité religieuse devant l'éternité, et chercher une mystérieuse saveur au trépas, peut-être au repos. Il marcha bravement jusqu'au lieu du supplice, et ni un soupir, ni un attendrissement ne trahirent l'âme hautaine du patricien. Seulement, au pied de l'échafaud, de violentes et courtes convulsions accusèrent une agitation intérieure dont il ne tarda pas à supprimer tous les signes. La nature troublée un moment redevint stoïque en Morton. La maiden trancha sa vie. C'était une machine qu'il avait importée lui-même du comté d'Yorck en Écosse. Le coupable était ajusté sous une hache affilée surmontée de plomb, et suspendue à une corde roulant sur une poulie. Le bourreau, en lâchant la corde, précipitait la hache, qui décapitait le condamné. C'était tout simplement la guillotine, que la philanthropie d'un membre de l'Assemblée constituante crut inventer pour adoucir les supplices, et qu'un Douglas, le plus terrible des régents de l'Écosse, avait introduite dans sa patrie pour abattre plus vite ses ennemis. Il fut la plus illustre victime de cette arme légale qu'il destinait à d'autres. Il souffrit le trépas comme il l'avait infligé, avec cette indifférence superbe des dictateurs aristocratiques ou révolutionnaires qui ont tant abusé des passions et de la force, qui ont tant épuisé les émotions, qu'à la fin il leur est égal de vivre ou de mourir.

James Stewart, le favori de Jacques, l'accusateur du régent, commanda les troupes de service et présida en personne à l'exécution.

La tête de Morton fut exposée au-dessus de la porte de la, Tolbooth, cette geôle noire et menaçante encore dans sa caducité. Le corps du comte fut abandonné tout le jour sur l'échafaud. Un cavalier de James Stewart jeta par pitié sur le cadavre de Morton son manteau de soldat. De tous ceux qui avaient partagé les longues prospérités du régent, nul ne se présenta, soit pour lui rendre ce triste devoir, soit pour l'accompagner quand les valets du bourreau le portèrent au- cimetière des criminels. La terreur ou l'ingratitude avait écarté les anciens partisans du comte ; ses parents étaient en fuite ou en armes, et Morton n'avait pas un ami.

J'ai retrouvé sur un escalier, au mur poudreux de l'un de ses châteaux, le meilleur portrait de Morton. Ce portrait, probablement de Jameson, représente le comte peu de temps avant l'échafaud. Ses cheveux rares ont grisonné et sont tombés sous les insomnies. Son front s'est agrandi, bronzé et creusé dans les laborieuses combinaisons, dans les orages de la régence. Ses joues sanguines sont un peu affaissées. Son nez fort noble respire l'orgueil. Sa bouche est sardonique entre les plis innombrables de prudence, de réserve, de ruse qui en sillonnent les coins, et ses yeux d'un bleu gris foncé, armés d'une souveraine insolence, dardent le mépris sous leurs sourcils roux. Cette toile, d'une incomparable expression, retrace dans le comte de Morton un vieux homme d'État et de guerre, très-habile, très-grand seigneur, mais rassasié d'or, rongé de spleen et d'égoïsme, blasé sur toutes les choses divines et humaines hors une seule : le pouvoir.

Tout ce qui portait ce nom redouté de Douglas hérita naturellement d'une vengeance.

La haine d'une si grande race était implacable. James Stewart l'éprouva vingt ans après. Il avait abusé de sa faveur et révolté par l'excès de son crédit, de ses prétentions, de ses cupidités, toute la haute noblesse d'Écosse. Jacques avait poussé la faiblesse jusqu'à l'investir du comté d'Arran, qui appartenait aux Hamilton proscrits, dont toutes les terres avaient été frappées de confiscation. Le favori fatigua la patience des seigneurs. Ils s'armèrent, surprirent le roi à Stirling, et le forcèrent de les admettre dans son conseil. Ils lui arrachèrent la dégradation et l'exil du faux comte d'Arran. James Stewart erra des années dans l'isolement, dans la terreur de ses ennemis, et dans la secrète espérance de reconquérir le cœur de Jacques.

Une rencontre qu'il fit dans une caverne des monts Pentlands vint fortifier en lui cette espérance. Au moment où il allait entrer sous la voûte profonde du rocher, un homme vêtu d'un plaid en lambeaux, l'arrêta sur le seuil ; c'était un prophète populaire, un montagnard doué de seconde vue. Il appela Stewart, de son nom perdu, du nom d'Arras, et lui prédit solennellement qu'il porterait bientôt la tête plus haut qu'elle n'avait jamais été. Stewart ne douta pas d'un oracle qui lui annonçait une si éclatante fortune. Il s'engagea dans les comtés méridionaux de l'Écosse, rêvant aux moyens de reparaître à la cour et d'y reprendre son ascendant. Arrivé dans le comté de Dumfries, il se hasarda à s'y montrer sans déguisement. Un seigneur qu'il avait connu autrefois lui conseilla de fuir le voisinage des Douglas, dont le plus renommé, le comte de Morton, avait été sa victime. Stewart, qui se croyait sûr du retour de ses prospérités, répondit qu'il ne craignait personne. James Douglas apprit cette arrogante réponse en même temps que la présence de l'ancien favori à quelques milles de son château de Torthorwald. Il monta sur l'un des chevaux toujours sellés qui remplissaient ses écuries. Suivi d'un serviteur, il atteignit Stewart, et lui cria d'une voix forte : N'es-tu pas l'indigne favori James Stewart, le dénonciateur et l'assassin du grand comte de Morton ? Stewart étonné ne répondit point. Viens-tu payer ta dette à James Douglas et à sa maison ?Quelle dette ? reprit Stewart. — Quelle dette ? s'écria Douglas. La dette de tout le sang de tes veines, qui ne vaut pas une seule goutte du sang de Morton. En achevant ces mots, Douglas s'assura sur ses étriers, courut sur Stewart, immobile de surprise, glacé d'effroi, et le perça de sa lance. Stewart tomba. James Douglas, sautant de cheval, tira son épée, et d'un coup puissant sépara la tête du corps de son ennemi. Il délaissa le corps sans sépulture aux loups et aux corbeaux, et, emportant la tête livide par les cheveux, il l'arbora au bout de la lance homicide sur la tour de son château de Torthorwald. Ainsi s'accomplit à la fois la prophétie du devin et la vengeance des Douglas.

Cette atroce passion, la vengeance, ne s'arrêtait pas aux individus et ne s'éteignait pas avec eux ; elle embrasait la famille et décimait les générations. Le meurtre succédait au meurtre, la spoliation aux agonies ; et l'Écosse, durant ces longs troubles, était devenue un théâtre d'empoisonnements, d'assassinats et-de rapines. La justice semblait s'être retirée de cette terre maudite. la miséricorde était muette, et la force effrontée, brutale, triomphante, se déployait dans le crime comme dans un élément en fureur.

Des fenêtres de ses donjons, Marie entendit le retentissement de toutes les calamités de son royaume.

Elle apprit le caractère faible, bizarre, de son fils, prince puéril jusqu'à. la vieillesse ; son éducation par le pamphlétaire Buchanan ; la haine de Jacques pour le catholicisme ; son indifférence pour la mère qui l'avait enfanté au milieu de tant d'angoisses ; sa vénération pour la fille de Henri VIII, qu'il appelait la grande reine Elisabeth.

Elle sut la soumission du duc de Châtellerault et du comte de Huntly à la régence et à Jacques ; l'impuissance de Seaton et de George Douglas, ses libérateurs de Lochleven ; la résistance sublime et les trépas romains de Kirkcaldy et de Maitland, le seul vrai héros et le seul homme d'État éminent ralliés à son parti. Elle sut aussi la mort de Murray, de Lennox, du comte de Marr, de Knox et de Morton, ses proscripteurs.

Elle éprouva de tant d'événements beaucoup de douleurs et peu de joies, surtout des joies courtes et stériles. Car sa plus féroce ennemie, une ennemie plus impitoyable que tous ses ennemis ensemble, Élisabeth, vivait.

Reposons-nous un peu avant de continuer. Nous aurons besoin de forces nouvelles pour dérouler la longue suite des vengeances d'Élisabeth et des expiations de Marie Stuart. Terribles tragédies royales qui brisent le cœur malgré les siècles écoulés, et qui font trembler le burin dans la main de l'Histoire !