HISTOIRE GRECQUE

TOME TROISIÈME

LIVRE QUATRIÈME. — LA GUERRE DU PÉLOPONNÈSE.

CHAPITRE PREMIER. — LA GUERRE JUSQU’À LA MORT DE PÉRICLÈS.

 

 

§ II. — CORINTHE ET LA LIGUE PÉLOPONNÉSIENNE.

Ainsi venait d’éclater la seconde guerre qui avait mis aux prises Péloponnésiens et Athéniens dans de sanglants combats sur terre et sur mer. Cependant, on continuait à agir comme si la paix régnait toujours en Grèce et comme si le différend entre Athènes et Corinthe était mine querelle particulière aux deux États, qui n’empêchait pas les traités de subsister. Ce qui importait le plus aux Corinthiens, c’était donc de mettre un terme à cette paix simulée. Dans deux mers, ils s’étaient héroïquement battus pour leurs droits métropolitains ; chaque fois, les fruits de leur victoire leur avaient été arrachés parce que les divers contingents de leurs alliés n’avaient pas tenu bon. En face des forces toujours prêtes dont disposait Athènes, ils avaient donc besoin d’un plus solide point d’appui ; il fallait arracher à son inertie la ligue péloponnésienne et lui faire prendre les armes ; il fallait que la cause corinthienne devint une cause fédérale ; une guerre générale pouvait seule sauver Corinthe.

On profita donc de l’hiver pour agir à Sparte, où régnait une grande agitation à la suite des derniers événements. La première chose que firent les Spartiates, la première mesure qu’ils prirent pour secouer leur indolence et pour reprendre leur rôle (l’arbitres dans les affaires qui intéressaient tous les Grecs, mais en même temps le premier acte d’hostilité contre Athènes, fut une proclamation invitant tous ceux qui avaient à se plaindre d’Athènes à produire leurs griefs ; on statuerait et on soumettrait les décisions à l’acceptation des confédérés. L’affaire fut traitée devant l’assemblée des citoyens spartiates, en novembre ou eu décembre,  immédiatement après le blocus de Potidée.

Les principaux griefs étaient ceux des Mégariens et des Éginètes. Ceux-ci, dans des ambassades secrètes, se plaignaient de ce que les Athéniens leur refusaient l’autonomie promise par les traités ; les Mégariens, de ce que les Athéniens avaient frappé leur commerce d’une interdiction qui les excluait de tous les ports, de tous les marchés du territoire athénien, et, ruinait complètement la prospérité de leur pays. Il est probable que cette mesure a été prise par les Athéniens en 432, pendant l’été, immédiatement après la bataille de Sybota, et à l’instigation personnelle de Périclès qui, après avoir vu Mégare se déclarer ouvertement pour Corinthe, jugea opportun d’humilier et de châtier ce petit État que faisait vivre le voisinage d’Athènes[1]. On ne voulait pas que ceux qui s’étaient battus contre Athènes sans être provoqués par elle vinssent fréquenter le marché athénien pour s’y enrichir. On espérait aussi amener ainsi la chute du parti qui dirigeait alors la politique de Mégare et qui était tout à fait hostile aux intérêts d’Athènes. La prudence enfin semblait imposer aux Athéniens le devoir de prévenir à temps de cc côté les menées secrètes et les alliances perfides de leurs ennemis. Mais, dans les deux cas, il ne pouvait être question d’une violation positive du droit ; car les expressions dont on s’était servi dans les anciens actes, en parlant de l’autonomie des États grecs et de la liberté de leurs rapports réciproques, étaient bien trop vagues pour qu’on pût reprocher aux Athéniens d’avoir violé les traités.

C’est pour cela que les Corinthiens, qui partout attisaient le feu et qui, le jour où les griefs contre Athènes furent discutés dans l’assemblée spartiate, s’étaient réservé le droit de parler les derniers, n’attachèrent que peu d’importance aux points de détail et s’efforcèrent uniquement de prouver, en faisant un tableau d’ensemble de la situation de la Grèce, que l’honneur et le devoir exigeaient également que Sparte marchât sans hésiter plus longtemps. Ce n’est pas sans ironie qu’ils firent l’éloge de l’honnêteté et de la bonhomie des Spartiates, qui suivaient tranquillement leur chemin sans s’inquiéter de ce qui se passait dans le monde. Et pourtant, il était évident, pour tous ceux qui voulaient ouvrir les yeux, qu’Athènes empiétait sans cesse sur ses voisins et prenait une attitude de jour en jour plus menaçante vis-à-vis du Péloponnèse. il était donc ridicule de se demander, en examinant quelques faits isolés, si les Athéniens faisaient ou non du tort aux Péloponnésiens. Quant au caractère des Athéniens, il était temps enfin de ne plus se bercer d’illusions. Ils formaient sans cesse de nouveaux projets et, en les réalisant, ils dépassaient toujours le but qu’ils s’étaient proposé d’abord. Tandis qu’il était impossible de faire sortir les Spartiates de leur ville, les Athéniens ne se sentaient nulle part plus à l’aise que sur le territoire d’autrui. L’intention et l’action, le désir et la possession, pour eux, c’était tout un ; ils avaient horreur de l’oisiveté et de l’inaction plus que des plus grandes fatigues, et savaient se procurer sans cesse de nouvelles ressources pour faire la guerre et pour remporter la victoire, tandis qu’à Sparte tout était à l’ancienne mode. Leur naturel les empêchait également de rester tranquilles eux-mêmes et de laisser les autres jouir du repos ; et, pour peu que cela continuât ainsi, ils se soumettraient indubitablement la Grèce entière. Malgré tout cela, les Spartiates, défenseurs naturels de la liberté des Grecs, persistaient dans une majestueuse inaction ; mais cette inaction n’était, au fond, qu’indifférence et inertie. Spartiates, dirent en terminant les Corinthiens, si vous persévérez dans votre politique d’hésitation, vous dissoudrez la ligue dont vous ne protégez pas les membres et vous nous forcerez à chercher ailleurs de nouvelles alliances[2].

Le discours des Corinthiens blâmait ouvertement la direction imprimée à la ligue par les Spartiates en l’absence des alliés. Ceux-là seuls pouvaient ainsi parler qui se sentaient indispensables à la ligue et dont on ne pouvait méconnaître la supériorité dans l’entente des affaires politiques. Aussi, depuis longtemps, ils avaient un parti parmi les magistrats. L’intervention d’ambassadeurs athéniens qui, se trouvant précisément à Sparte en cette conjoncture, demandèrent à être entendus des citoyens, ne pouvait donc exercer une grande influence sur la décision qu’on allait prendre. C’étaient des hommes parfaitement initiés aux principes de la politique de Périclès et qui crurent devoir prendre franchement et sérieusement la parole.

La puissance, dirent-ils, lorsqu’elle tombe en partage à ceux qui en sont indignes, excite à juste titre la haine et l’envie. Mais nous avons loyalement conquis notre place en combattant au premier rang contre les Perses, et nous nous sommes attribué l’hégémonie sur mer parce que Sparte s’est volontairement retirée. Notre honneur et notre sécurité exigent que nous la conservions. Nous ne le pouvons qu’en employant certains moyens qui ne plaisent pas toujours aux petits États. Mais, qui pourrait prétendre que nous rendions, par pure complaisance, sa liberté à tel ou tel État mal disposé à notre égard, alors que notre constitution tout entière n’a d’autre but que de nous placer à la tête d’une semblable confédération ? Ce serait là nous abandonner nous-mêmes. Sous les Perses, les villes livrées à l’arbitraire le plus complet ne se plaignaient pas ; elles se plaignent des Athéniens parce qu’elles élèvent vis-à-vis d’eux des prétentions à l’égalité. Elles ne reconnaissent pas notre modération et déplorent la perte de leur autonomie, inévitable dans toute hégémonie ; votre sort serait le même si vous aviez conservé l’empire de la mer. Nous disons tout cela, non pour nous justifier, car vous n’êtes pas nos juges, mais seulement pour éclairer ceux qui ne sont pas instruits et pour vous avertir, avant que vous nous forciez, en violant les traités, à lutter avec vous pour notre existence[3].

Alors, tous les étrangers s’éloignèrent ; les citoyens restèrent seuls avec les magistrats. Si, en ce moment, la résolution proposée avait été rejetée, toute l’affaire en serait restée là et n’aurait même pas été soumise à l’appréciation des alliés. Mais les esprits étaient si échauffés et les éphores si dévoués aux intérêts de Corinthe que les vrais partisans de la paix n’avaient aucune chance de se faire écouter. Même ceux qui la voulaient se contentèrent de montrer le danger de résolutions trop hâtives, demandèrent des négociations préalables et firent ressortir l’insuffisance des préparatifs. L’orateur de ce parti était le vieux roi Archidamos. Hôte et ami de Périclès, il devait être plus prudent que tout autre ; cependant, en face de l’opinion dominante, il défendit librement et sans crainte la politique que Sparte avait suivie jusqu’alors et engagea vivement ses concitoyens à réfléchir avant de commencer une guerre dont personne ne pouvait prévoir la fin[4].

Ces paroles sérieuses, sorties d’une bouche royale, ne restèrent pas sans effet. Mais l’éphore Sthénélaïdas s’élança de son siège avec d’autant plus d’ardeur ; dans un discours passionné[5], il qualifia d’impardonnable négligence tout retard apporté à une guerre juste et prit ensuite, lorsqu’il fallut voter, une mesure extraordinaire : jusque-là on avait voté par acclamation ; ce jour-lait sépara les citoyens en deux groupes, les forçant ainsi à manifester leur opinion d’une façon plus décidée. Plusieurs des plus sensés en furent intimidés, et une majorité considérable fut d’avis que les Athéniens avaient violé les traités[6]. C’est ainsi que l’influence d’un parti passionné et la surexcitation du moment firent prendre à Sparte une résolution qui devait décider du sort de la Grèce. Depuis la seconde guerre médique, Sparte n’avait presque rien fait. Elle n’avait ni étendu son territoire, ni gagné des alliés, ni trouvé de nouvelles ressources ; elle n’avait point amélioré sa constitution politique ; en un mot, elle n’avait fait que reculer. Des tremblements de terre, des révoltes et des guerres lui avaient fait perdre une partie de sa population ; la politique qu’elle suivait depuis plusieurs générations lui avait fait perdre bien plus encore, l’estime du reste de la Grèce. Si l’on pense à l’expédition d’Anchimolios, aux deux campagnes de Cléomène, au déshonneur de Pausanias, à la perte de l’hégémonie, à la troisième guerre de Messénie, à l’insuccès de la bataille de Tanagra, au retour honteux de Plistoanax, aux Thasiens, aux Éginètes, aux Samiens qu’on n’avait pas secourus, on comprend qu’un regard jeté sur un pareil passé devait remplir d’amertume et de colère tous ceux qui avaient à cœur l’honneur de l’État. Il s’agissait maintenant de réparer tout cela ; on prétendit que Sparte n’avait jamais renoncé à ses privilèges, que jamais elle ne s’était laissé aller sur les questions de principe. Lors du transfert de l’hégémonie sur mer aux Athéniens aussi bien que dans les traités ultérieurs, elle n’avait jamais fait que reconnaître provisoirement l’état actuel des choses. En vertu du droit public d’autrefois, Sparte devait redevenir tout à coup la seule grande puissance en Grèce, le tribunal suprême lorsqu’il s’agissait des affaires du pays.

Depuis longtemps, Sparte ne savait plus suivre une politique raisonnable et ferme ; aussi la vit-on, dans cette circonstance, s’abandonner entièrement à l’impulsion du moment ; elle avait été jusque-là timide, prudente et anxieuse de sauvegarder les apparences de la légalité ; une fois excitée par Corinthe, elle changea brusquement d’attitude et se mit à souhaiter la guerre avec une ardeur fébrile pour qui il n’y avait plus de mesure, plus de raison, plus de droit. N’était-ce pas, en effet, une précipitation impardonnable que de ne pas même songer à examiner les questions de droit, comme l’exigeaient les traités ? La question même posée par les éphores : Athènes fait-elle du tort aux Péloponnésiens et a-t-elle violé les traités, contenait une équivoque volontaire. Qu’il y ait eu dommage causé, on ne pouvait guère le contester en songeant à Potidée, à Épidamne, à Corcyre et à Mégare ; mais la violation des traités, on ne pouvait pas la démontrer. En effet, personne, en s’appuyant sur leur texte, ne pouvait con-lester à Athènes le droit de châtier ses alliés infidèles ; l’alliance avec Corcyre n’avait rien non plus de contraire aux conventions, attendu que cette ile n’était pas un État de la ligue péloponnésienne.

Pendant que les Spartiates reprochaient ainsi aux Athéniens d’avoir lésé le droit, sans pouvoir le leur prouver, on violait ouvertement à Sparte la foi des traités, en se permettant d’accuser un État allié du crime de les avoir violés, et en affirmant publiquement le fait sans avoir préalablement essayé de s’entendre avec lui. Mais on ne voulait pas s’entendre ; le parti de la guerre poussait à l’action et demandait avec instance des mesures qui devaient rendre impossible tout arrangement. Si l’on recherche les causes qui précisément alors provoquèrent une ardeur guerrière si extraordinaire, on trouvera que la principale était, sans contredit, l’alliance d’Athènes et de Corcyre. C’était là un événement qui ne laissait plus de repos à ceux qui haïssaient Athènes, qui considéraient l’hégémonie de Sparte comme la seule légitime, et qui ne voyaient dans le développement de la puissance athénienne qu’une interruption anormale de l’histoire de la Grèce. Si Athènes et Corcyre anéantissaient la marine de Corinthe, les côtes du Péloponnèse étaient désormais privées de toute protection ; il n’y avait plus d’espoir de pouvoir jamais humilier l’orgueilleuse Athènes. Corcyre était en même temps la porte des mers de la Sicile ; et, plus l’influence d’Athènes s’étendait de ce côté, plus les relations avec les colonies doriennes d’outre-mer étaient menacées, plus le Péloponnèse risquait de se voir cerné peu à peu de tous côtés par la puissance croissante d’Athènes. Ces craintes étaient le véritable stimulant du parti de la guerre ; celui-ci en somme l’emportait, une fois que les Spartiates se furent liés par leur résolution et que l’on eut convoqué les alliés à bref délai pour les inviter à prendre, en assemblée générale, une décision collective relativement à la guerre.

Les ambassadeurs de Corinthe avaient, en attendant, voyagé de ville en ville pour gagner à leur cause, l’une après l’autre, toutes les cités du Péloponnèse[7], et le discours qu’ils prononcèrent dans l’assemblée des députés montre assez clairement qu’ils avaient à vaincre une répugnance très marquée contre les projets de guerre, surtout chez les habitants de l’intérieur, qui ne voyaient pas pourquoi ils devaient entrer en campagne pour les colonies d’outre-mer. Les Corinthiens cherchèrent donc à leur prouver que la puissance croissante d’Athènes menaçait aussi leurs intérêts, puisque la prospérité des montagnards reposait sur le commerce d’échange entre le haut pays et la côte, et que ce commerce avantageux serait entravé si les Athéniens devenaient les maîtres dans les eaux du Péloponnèse.

C’est ainsi que les Corinthiens parlèrent, dans l’intérêt de leur ville, qui était la première place de commerce et d’exportation de la péninsule. Contrairement à toute la politique de Périclès, ils représentaient Athènes comme insatiable de conquêtes ; il n’y avait donc pas de guerre plus juste et plus nécessaire que celle qui délivrait de la servitude une partie des Hellènes et en préservait les autres ils cherchaient en même temps à écarter la crainte d’un insuccès, en montrant les fondements peu solides de la puissance athénienne, laquelle reposait sur l’argent et, par conséquent, pouvait être renversée avec de l’argent. Des ressources pécuniaires, on pourrait s’en procurer en faisant des emprunts aux trésors des temples de Delphes et d’Olympie ; en enlèverait aux Athéniens leurs matelots en leur accordant une solde plus élevée ; la défection de ses alliés achèverait d’ébranler la puissance d’Athènes, tandis que la leur ne reposait pas sur des mercenaires, mais sur la volonté libre de guerriers indigènes ; il ne s’agissait donc que d’être prêt aux sacrifices et d’agir de concert pour s’assurer dans cette lutte inévitable la plus glorieuse victoire[8].

Les Spartiates avaient obtenu pendant ce temps de l’oracle de Delphes une déclaration formelle en faveur de la cause du Péloponnèse[9] ; c’était là un succès important, en ce qui concerne l’opinion publique ; et c’est ainsi que, grâce à l’alliance de Sparte et de Corinthe, la majorité des voix fut acquise dans l’assemblée des députés du Péloponnèse aux partisans de la guerre[10]. Ce vote fut immédiatement suivi de la résolution d’un armement général, et, à peine les députés furent-ils de retour dans leurs districts que le Péloponnèse ne connut plus aucun repos. Les villes, petites et grandes, devinrent des places d’armes ; les bergers et les paysans furent convoqués et exercés. Les Corinthiens firent leur possible pour hâter les préparatifs, car le sort de Potidée les inquiétait de plus en plus.

 

 

 



[1] ULLRICH, Das megar. Psephisma, 1838. VISCHER, Benutzung der alten. Komödie, p. 18 [Gesamin. Abhandl., p. 439]. SAUPPE, ap. Göttinger Nachrichten, 1867, p. 180. D’après VON WILAMOWITZ (ap. Hermes, IX, 322), Sophocle et d’autres organes de la politique de Périclès auraient porté sur la scène la question de l’ionisme de Mégare, c’est-à-dire auraient justifié par la communauté de race une annexion de la Mégaride.

[2] THUCYDIDE, I, 68-71.

[3] Tel est, en substance, le discours des Athéniens dans THUCYDIDE, I, 73-78.

[4] THUCYDIDE, I, 80-85.

[5] THUCYDIDE, I, 86.

[6] THUCYDIDE, I, 87.

[7] THUCYDIDE, I, 119.

[8] THUCYDIDE, I, 120-124.

[9] THUCYDIDE, I, 118.

[10] THUCYDIDE, I, 125.