HISTOIRE GRECQUE

TOME PREMIER

LIVRE DEUXIÈME. — DE L’INVASION DORIENNE AUX GUERRES MÉDIQUES.

CHAPITRE PREMIER. — HISTOIRE DU PÉLOPONNÈSE.

 

 

§ IX. — HISTOIRE DE MÉGARE.

A l’est de Corinthe s’était formé, par suite des invasions, l’État de Mégare Là aussi, les Doriens avaient fait irruption, et cela, sous la conduite des mêmes familles aristocratiques qui avaient fondé Corinthe. Les Bacchiades corinthiens avaient su maintenir ce petit pays limitrophe sons leur dépendance, et les Mégariens, comme les périèques laconiens, étaient tenus de prendre le deuil à la mort d’un roi héraclide[1]. A la chute de la royauté, les familles établies à Mégare réussirent à s’affranchir de cette tutelle. Postées comme des sentinelles sur les frontières de la péninsule dorienne, entourées de voisins supérieurs en force, elles ont su sauvegarder leur liberté. Fidèles aux mœurs doriennes, elles cultivaient les exercices propres à endurcir le corps et la gymnastique guerrière : avec quel succès, on le voit par l’exemple d’Orsippos, qui illustra le nom de sa ville natale en gagnant le prix de la course aux jeux olympiques (Ol. XV : 720 av. J.-C.). Il est le premier de tous les Hellènes qui descendit dans le stade complètement nu[2]. C’est sous la conduite de ce même Orsippos que les Mégariens parvinrent à reprendre leurs anciennes frontières.

Une noblesse énergique, appartenant à la race indigène, entourée d’une milice dorienne, tenait en mains les rênes du gouvernement : elle possédait la ville et les riches campagnes d’alentour, tandis que les gens du commun vivaient dispersés dans les régions moins fertiles de la montagne et du littoral, et ne venaient qu’aux jours de marché apporter leurs produits dans un endroit déterminé. Les oligarques surent obvier à l’excès de population dans ce petit pays en profitant de sa situation favorable, à portée de deux mers, pour expédier des essaims de colons : d’abord, ils se joignirent aux Corinthiens, comme le prouve la Mégare sicilienne ; puis, ils se tournèrent de préférence vers l’est, s’établirent dans les eaux de Salamine et d’Égine et, de là, suivirent les routes lointaines que les Chalcidiens avaient ouvertes jusque vers les plages les plus septentrionales de l’Archipel. Habitués aux détroits resserrés, ils cherchèrent de préférence des régions maritimes de configuration analogue, et montrèrent surtout une prédilection particulière pour les côtes de la Propontide. Dès la vingt-sixième Olympiade (674) ils s’installèrent à demeure à l’entrée du Pont-Euxin. Ils commencèrent par le rivage asiatique, puis ils fondèrent, à peu près en face, Byzance (658). La petite Mégare devint une seconde Corinthe, une ville cosmopolite, dont les citoyens étaient servis par des esclaves scythes ; son port de Nisæa, un centre des plus animés, le point d’où partaient les émigrants de la Grèce centrale pour les mers du nord. Les oligarques dirigèrent ce mouvement avec beaucoup d’habileté, car, par l’expatriation d’une population remuante, ils assuraient leur domination et, en même temps, ils portèrent l’industrie du fret à Mégare et toutes les spéculations qui s’y rattachent à un degré de prospérité peu commun.

Mais c’est là précisément ce qui devait amener leur chute ; car ils ne pouvaient pas garder tous les bénéfices pour eux et exploiter à eux seuls leurs concitoyens. Ils ne purent empêcher que le peuple n’acquît avec le bien-être la conscience de ses droits, et ne prit une part des plus vives au soulèvement, général à cette époque, des classes inférieures contre la tutelle oligarchique. Il y avait longtemps que les partis s’étaient formés et s’épiaient réciproquement lorsque Théagène poussa les gens du peuple à un coup de main hardi, qui fit éclater la révolution à Mégare.

L’occasion immédiate fut une contestation insignifiante. Il s’agissait d’un pacage, situé le long du petit ruisseau de Mégare. Les citoyens de vieille souche en avaient la jouissance, sans y avoir droit, à ce que disaient leurs adversaires. Théagène fit main basse sur les troupeaux, en fit abattre la plus grande partie[3], et, lorsque la noblesse lui demanda compte de sa conduite, il se fit donner par le peuple une garde qui le mit en état de renverser le régime aristocratique et de s’emparer de tous les pouvoirs au nom du peuple, probablement avec l’appui des tyrans voisins.

Il y eut aussitôt un revirement complet. Les hommes du Dèmos, qui jusque-là s’étaient tenus à distance comme des cerfs effarouchés, vinrent s’établir dans la ville ; les artisans étaient désormais les Maîtres et triomphaient sur la grandeur déchue des familles aristocratiques. Théagène prit à tâche de jeter sur cette transformation politique un éclat qui en lit le commencement d’une ère nouvelle. Au moyen d’un long canal, il amena les sources de la montagne au cœur de la ville, où une fontaine jaillissante orna l’agora. La ville était devenue alors le centre du pays, dans l’acception nouvelle du mot ; les odieuses barrières qui avaient tenu séparés les différents domaines et les différentes classes étaient tombées, et toutes les énergies qui depuis longtemps fermentaient sous un régime de compression purent se donner libre carrière.

Théagène lui-même, tout habile et résolu qu’il était, bien qu’appuyé, selon la coutume des tyrans, sur des alliances à l’extérieur, ne put rester maître du peuple surexcité. Après sa chute, un parti modéré vint à bout de gouverner l’État, mais pendant peu de temps ; bientôt, le timon passa de nouveau aux mains de chefs populaires qui s’adressaient aux passions les plus effrénées des partis.

A Mégare, la révolution avait été, dès le principe, un soulèvement contre les riches ; car les oligarques avaient longtemps réuni entre leurs mains propriété foncière, bétail et capital ; avec leur argent, ils avaient fait le métier de négociants, d’armateurs et de banquiers. Aussi le mouvement, dans ce pays, revêtit un caractère plutôt social que politique. C’est pour cela que les passions furent si vives, le désordre si profond, la réconciliation si difficile.

On en vint à décréter que les capitalistes restitueraient les intérêts qui leur avaient été payés[4]. Bannissement des riches, confiscation des propriétés, voilà les mesures violentes dont le peuple, une fois qu’il en eut essayé, fit un usage immodéré : à la fin, le nombre des expropriés fut si grand qu’ils formèrent, en dehors de l’État, une puissance assez forte pour reconquérir leur patrie et y accomplir une réaction à main armée. Ainsi, la malheureuse cité se trouvait ballottée entre les passions de partis irréconciliables et s’usait en guerres civiles interminables.

C’est au milieu de ces discordes civiles que grandit Théognis. Nous ne le connaissons que par ses poésies, c’est-à-dire, par les fragments peu considérables qui lui sont à bon droit attribués. C’était, dans toute la force du terme, un poète de circonstance. Jeté de sa personne au milieu des événements, il a donné à sa joie et à sa douleur, à son amour et à sa haine, une expression poétique. Nous avons là les effusions d’un homme de parti, passionné, violent, et merveilleusement habile à manier sa langue. Théognis est aussi un esprit philosophique. Il sait donner à ses réflexions une portée générale, un sens moral qui leur donne le caractère de sentences et les imprime d’autant plus profondément dans la mémoire. Pour qu’un poète comme celui-là, un poète qu’on ne peut comparer qu’à Solon, ait pu se former à Mégare, pour qu’il ait réussi à faire écouter ses élégies de ses concitoyens au milieu de cette agitation fiévreuse, pour que même l’idée lui soit venue de consigner l’histoire intérieure de sa patrie, l’expression de sa douleur en présence de la révolution qui a changé la face des choses et sa haine contre les fauteurs de désordres, dans des poésies d’une forme si achevée, il faut que réellement la culture intellectuelle et sociale ait atteint, à l’époque, un niveau extraordinairement élevé, surtout dans la société à laquelle appartenait le poète aristocratique. Aussi, cette société constitue à ses yeux une classe à part ; ce sont les gens cultivés, les gens comme il faut, les meilleurs. Jusque-là, ils avaient été aussi les premiers ou plutôt les seuls dans l’État : maintenant, tout est changé. Les gens du dehors se prélassent dans les propriétés des citoyens de vieille race qui sont dépouillés de leur patrimoine ; ils ont appris à disserter sur le droit et la loi ; la vieille Mégare est devenue méconnaissable.

Cyrnos, la ville est toujours bien la ville, mais les habitants sont autres.

Ceux-ci naguère ne savaient rien du droit et des lois,

Mais ils usaient des peaux de chèvre sur leurs reins,

Et, comme des cerfs, ils vivaient dehors, loin de cette ville.

Le poète, de dépit, a quitté la ville. Comme un autre Ulysse, il a erré çà et là, sur terre et sur mer, en quête d’une nouvelle patrie, mais il n’a pu pourtant oublier sa chère Mégare.

J’ai abordé un jour, moi que voici, à la terre de Sicile ;

J’ai visité le sol tout en vignobles de l’Eubée,

Et Sparte, la cité illustre de l’Eurotas enguirlandé de roseaux.

Tout le monde, à mon arrivée, me caressait avec empressement ;

Pourtant, nulle consolation ne m’est allée au cœur de la part de ces gens-là,

Tant il m’était impossible de préférer autre chose à ma patrie.

Il revient : il voit comment la valetaille du propriétaire d’autrefois, stupide et insouciante, mène joyeuse vie dans la ville, et il s’écrie, dans une explosion de douleur :

Comment avez-vous le courage de chanter au son de la flûte ?

Mais, de l’agora, on voit l’étendue de la terre

Qui nous nourrissait de ses fruits, alors que, parmi les festins, nous portions

Dans nos cheveux blonds des couronnes empourprées.

Allons, Scythe, rase ta chevelure, fais cesser la réjouissance,

Et pleure le verger parfumé que nous avons perdu !

Ce que le poète déplore le plus, c’est que l’amour de l’argent pousse même des hommes de sa classe à nouer des relations avec des gens du commun. Il n’en attache que plus d’importance à confirmer dans les saines doctrines ceux qui y sont restés fidèles, surtout la jeunesse, afin que, par sa culture intellectuelle et morale, elle conserve au moins une supériorité intrinsèque, bien que les privilèges extérieurs lui aient été ravis par la force brutale.

Ainsi, ses poésies sont un miroir de chevalerie, dans lequel l’esprit aristocratique trouve son expression complète ; c’est pour cela qu’elles sont d’une si grande importance pour l’histoire intime de toute cette époque, intéressantes encore par cette particularité qu’elles ne, révèlent aucun antagonisme entre le sang dorien et le sang ionien. Les familles que l’invasion dorienne a fait arriver au pouvoir sont aussi bien de race ionienne que la population primitive du pays, lequel était simplement une portion détachée de l’Attique. De là aussi le vœu d’une réconciliation, les tentatives de rapprochement sur lesquelles le poète revient de temps à autre, avec une douceur d’expression qui rappelle Solon :

Tranquille, comme moi, aie toujours le pied dans la voie moyenne,

Ne donnant jamais aux uns, Cyrnos, ce qui revient aux autres.

Mais, plus loin, la rage du partisan éclate de nouveau avec une violence sauvage, et, lorsque le poète exprime le désir de boire le sang de ses ennemis, ce mot nous donne une idée de la passion qui doit avoir remué les masses populaires. Cette exaspération des haines politiques amena l’affaissement définitif de Mégare et épuisa pour toujours l’énergie de son peuple ; si bien que, après une période de gloire qui remplit environ deux siècles à partir du commencement des Olympiades, elle ne parvint plus jamais à vivre de sa vie propre et à reprendre une attitude indépendante[5].

 

 

 



[1] Mégare était une vieille cité ionienne (STRABON, p. 392) qui fut dorisée par la suite (HÉRODOTE, V, 76. PAUSANIAS, I, 39, 5). Ainsi les Mégariens έκδεδωρίευνται (à la façon des Cynuriens, HÉRODOTE, VIII, 73). L’ionisme primordial des Mégariens est contesté par WILAMOWITZ, ap. Hermès, IX, 324.

[2] D’après une inscription trouvée à Mégare (C. I. GR., I, p. 553).

[3] ARISTOTE, Polit., 203, 25. Cf. Rhetor., 9, 31. La date est déterminée par Cylon, qui s’empara de la tyrannie à Athènes avec le secours de Théagène (THUCYDIDE, I, 126).

[4] PLUTARQUE, Quæst. Græc., 18.

[5] Les poésies de Théognis s’étendent, jusqu’à l’époque des guerres médiques (STEPH. BYZ., s. v. Μέγαρα. SUIDAS, s. v. Θέογνις). Cf. NIETZSCHE, Zur Geschicltte der Theognideischen Spruchsammlung (Rhein. Mus. XXII).