HISTOIRE DES EMPEREURS ROMAINS

 

QUATRE RÈGNES, SIX EMPEREURS

LIVRE UNIQUE

§ II. Les deux Gordiens.

 

 

Les soldats prétoriens suivirent l'impression du sénat et du peuple. Leur préfet, qui aurait pu les en détourner, avait été tué. Se trouvant sans chef, ils se laissèrent entraîner par le torrent. Ils écoutèrent la lecture des lettres des Gordiens qui les regardaient, et ils reçurent dans le camp leurs images, qu'ils substituèrent à celles des Maximins.

Le passage d'une dure servitude à la liberté fut tumultueux dans Rome ; et la multitude, toujours incapable de modération, ne put goûter les douceurs d'un heureux changement sans se laisser transporter à une espèce d'ivresse, qui produisit bien des désordres Armée d'un décret du sénat, qui condamnait à mort les ministres de la tyrannie, elle se fit justice à elles-mêmes. Les délateurs, premier et digne objet de l'indignation publique, furent mis en pièces, à moins qu'ils n'évitassent leur désastre par une prompte fuite. Les intendants et les juges qui s'étaient prêtés à l'injustice, ne furent pas mieux traités. On les traînait dans les rues, et après mille outrages on les massacrait, et on jetait leurs corps dans les égouts. Plusieurs profitèrent du tumulte pour satisfaire leurs passions particulières ou leurs intérêts. Les débiteurs se défirent de leurs créanciers, les plaideurs de leurs parties adverses, et le rétablissement de la paix devint presque une guerre civile. Le préfet de la ville Sabinus ayant voulu arrêter cette licence, fut lui-même assommé sous le bâton. Il est vrai qu'il passait pour partisan de Maximin. Ainsi le sénat ne le regretta pas beaucoup.

On ne nous dit point comment ce tumulte prit fin ; s'il fut apaisé par les magistrats, ou si la multitude cessa de s'agiter par simple lassitude, et par la nécessité de rentrer enfin dans le calme. Mais la suite prouvera : que c'était un feu mal éteint, et qu'une étincelle pouvait rallumer.

Le sénat était occupé du soin de se précautionner contre Maximin, et de soulever tout l'empire contre celui qu'il avait déclaré ennemi. Il envoya dans toutes les provinces des députés de son corps ou de l'ordre des chevaliers, avec des lettres adressées à tous les magistrats, aux officiers de guerre, aux villes, bourgs et villages, pour leur notifier la révolution arrivée dans le gouvernement, et leur ordonner de reconnaître les Gordiens pour empereurs, et de courir sus à tous les amis et partisans de Maximin. Presque partout ces lettres produisirent leur effet. Les villes et les provinces, les magistrats et les peuples, s'empressaient à l'envi de secouer un joug tyrannique et odieux, et ils firent main-basse sur les créatures de l'ennemi public. Il se trouva néanmoins quelques hommes en place qui demeurèrent attachés à Maximin, et qui même lui envoyèrent les députés da sénat, sur lesquels ce prince féroce exerça sa vengeance avec sa cruauté ordinaire.

Il était actuellement à Sirmium[1], ainsi que je l'ai dit, et il y avait promptement reçu avis du mouvement arrivé à Rome. Des amis qui lui restaient encore deus le sénat lui avaient même fait remettre une copie du sénatus-consulte rendu contre lui, quoique cette compagnie eût pris des mesures pour tenir sa délibération secrète, et que, suivant un usage pratiqué dans les occasions critiques, elle en eût exclus tous ceux qui n'étaient pas du corps, en sorte que des sénateurs y avaient fait les fonctions de commis et de greffiers. Mais le temps n'était plus où tous les membres du sénat, conspirant dans un même vœu, et réunis par l'amour de la patrie, se faisaient une religion de garder le secret de l'état. Maximin fut averti, comme je viens de le dire, et les fureurs dans lesquelles il entra à cette nouvelle furent proportionnées à la violence de son caractère. Il se jetait contre terre, il se frappait la tète à la muraille, il déchirait ses habits, il tirait son épée contre le sénat absent. Enfin ses bien de la peine à le ramener dans son  où, employant un remède digne de lui, dans le vin les pensées qui produisaient son emportement.

Le lendemain, s'étant un peu calmé, il tint cama sur ce qu'il devait faire dans une telle conjoncture ; et le troisième jour il assembla son armée, dans laquelle ne pouvait être ignoré ce qui s'était passé en Afrique et à Rome ; mais la terreur de Maximin était si grande que personne n'osait parler publiquement de ce que tout le monde savait. On craignait les espions répandus partout, qui observaient non seulement les discours, mais les gestes et les airs de visage. On attendait pour rompre le silence, que le redoutable empereur se fût expliqué.

La harangue de Maximin fut toute militaire et renfermée en peu de paroles. Encore n'était-elle pas de lui, et il fut obligé de la lire. Camarades, dit-il aux soldats, je vous fais part d'un événement qui ne vous étonnera point du tout. Les Africains ont violé leur foi ; mais non : ils ne l'ont point violée, car ils n'en ont jamais eu. Ils ont fait empereurs les deux Gordiens, père et fils, dont l'un est tellement cassé de vieillesse qu'il peut à peine sortir de son lit, et l'autre tellement énervé par les plaisirs, que les infirmités qui sont le fruit de ses débauches font pour lui l'effet de la vieillesse. Et nos vénérables sénateurs, qui ont tué Romulus et César, m'ont déclaré ennemi public, pendant que j'étais occupé à combattre et à vaincre pour eux : ils vous ont enveloppés dans la même condamnation, vous et tous ceux qui me suivent, et ils ont déféré le nom d'Auguste aux deux Gordiens. Si donc vous êtes gens de cœur, si vous avez des forces et du courage, marchons contre le sénat et contre les Africains. Toutes leurs dépouilles sont à vous.

Ce discours ne respirait que menaces et qu'ardeur pour la guerre ; mais les soldats ne témoignèrent pas le zèle que leur chef eût souhaité. Il n'avait pas su s'en faire aimer, et lorsqu'il eut besoin d'eux il les trouva froids pour sa cause. C'est ce qui le força de perdre un temps infiniment précieux. S'il fût entré sur-le-champ en Italie, le sénat n'avait point de forces à lui opposer. Au lieu d'agir, Maximin fut réduit à tenter la voie de la négociation. Il fit offrir au sénat une amnistie, si l'on voulait revenir à lui. On ne se fia point à ses promesses, et l'on avait raison. Ses propositions furent rebutées, et le sénat ne songea qu'à se défendre contre ses armes. Il nomma vingt commissaires de son corps, entre lesquels il partagea l'Italie, chargeant chacun de la défense du canton qui lui était confié. Il fit des levées et toutes sortes de préparatifs de guerre. Mais bientôt survint en Afrique une catastrophe qui replongea Rome dans sa consternation.

Capélien, gouverneur de Numidie, mis en place par Maximin, avait toujours été désagréable à Gordien, qui ne se vit pas plus tôt empereur, qu'il le destitua et lui envoya un successeur. Ce gouverneur avait des troupes sous ses ordres, pour la défense de sa province, qui confinait avec des Barbares inquiets et remuants. Il se servit des forces qu'il avait en main pour se dispenser d'obéir à un nouvel empereur, dont l'autorité était encore mal affermée. Il fit plus, et sous prétexte de demeurer fidèle à son prince, et de venger la querelle de Maximin, il assembla ses troupes en corps d'armée, et marcha contre Carthage. Les Gordiens furent extrêmement alarmés de cette attaque subite. Ils avaient peu de troupes réglées. La ville de Carthage était remplie d'un peuple immense ; mais amolli par les délices, sans aucun usage de la guerre, sans provision d'armes : et Gordien le fils, qui devait et pouvait seul se mettre à leur tête, avait peu d'expérience et d'habileté dans l'art militaire. Cependant le péril pressait : c'était une nécessité de combattre. Les Gordiens joignirent au peu de soldats qu'ils avaient un grand nombre d'habitants de Carthage, qui portaient à la guerre plus de zèle que de capacité, et qui formaient plutôt un amas confus qu'une armée. Les armes mêmes, comme je rai dit, leur manquaient. Chacun avait pris l'instrument qui s'était trouvé à sa portée, l'un une hache, l'autre un couteau de chasse : les mieux munis avaient des épieux, quelques-uns de longues perches aiguisées par le bout Gordien le jeune sortit au-devant de l'ennemi avec cette multitude de gens ramassés. Un orage furieux acheva de les déconcerter et de jeter le trouble parmi eux peu avant le combat. Ils ne tinrent pas un instant contre des troupes bien armées et accoutumées aux opérations de la guerre. Les gens de Capélien n'eurent que la peine de tuer, et ils firent une horrible boucherie des vaincus. Gordien lui-même resta sur la place, enseveli sous un tas de corps morts, du milieu desquels il ne fut pas possible de démêler le sien, ni de le reconnaître.

Le vieil empereur apprit ce désastre par la vue des fuyards, qui s'entassaient aux portes de Carthage poursuivis l'épée dans les reins par les vainqueurs. Comme les passages étaient trop étroits pour la foule de ceux qui s'y présentaient, le carnage s'y renouvela aussi grand qu'il avait été sur le champ de bataille. Enfin Capélien entra triomphant dans Carthage ; et Gordien qui le vit, se livra au désespoir. Plutôt que de tomber vivant au pouvoir de son ennemi, il aima mieux s'ôter lui-même la vie, et s'étant renfermé dans un cabinet, il se pendit avec la ceinture qui tenait en état ses vêtements. Ainsi périt ce respectable vieillard, digne assurément d'un meilleur sort. 11 n'avait goûté du rang suprême que les inquiétudes et les amertumes. Son règne, aussi court qu'un songe, et si malheureusement terminé, fut renfermé dans un espace de moins de six semaines. Il avait été proclamé empereur vers le milieu du mois de mai, et suivant l'opinion la plus probable il périt avant la fin de juin de la même année. Il laissa un petit-fils héritier de son nom et de l'amour des Romains.

Capélien usa de sa victoire, comme aurait pu faire Maximin lui-même. Il inonda Carthage de sang, et ceux qui marquaient le plus parmi les citoyens de cette ville échappés au malheur du combat, furent tous massacrés par ses ordres. Il livra au pillage de ses soldats et les temples, et les dépôts des richesses publiques, et les maisons des particuliers. Il exerça les mêmes violences sur les autres villes de la province d'Afrique, qui avaient abattu les statues de Maximin, et détruit ses honneurs. Il les parcourut toutes, mettant à mort les chefs, vexant les peuples, ravageant les campagnes, et toujours abandonnant le butin aux soldats qui le suivaient. Il affectait ainsi un grand zèle pour venger les injures de son prince. Au fond il travaillait pour lui-même, et il se ménageait l'affection des troupes pour s'élever par elles à la première place, en cas que Maximin succombât. Ces projets s'en allèrent en fumait Nous voyons par la suite de l'histoire que Capélien ne il parvint point à l'empire. C'est tout ce que nous savons. Nos auteurs traitent si négligemment l'histoire, qu' près avoir mis cet acteur sur la scène, ils nous laissent ignorer ce qu'il devint.

Lorsque l'on fut instruit à Rome de la défaite et de la mort des Gordiens, la douleur et la crainte s'emparèrent de tous les cœurs. Le sénat et le peuple, unis dans les mêmes sentiments, regrettaient amèrement des princes en qui ils avaient mis leur espérance ; et l'idée de la cruauté de Maximin, qui, augmentée parle désir de vengeance allait se déployer sur eux, les jeta dans les plus vives alarmes. Le sénat ne s'en tint pas à de vaines lamentations. Cette sage compagnie songea à prendre des mesures efficaces pour écarter le danger. Se voyant poussée dans un défilé où il fallait de toute nécessité ou périr ou faire périr son ennemi, elle résolut de remplir la place que les Gordiens laissaient vacante, et de donner des chefs à l'empire.

On crut devoir créer non un seul empereur, mais deux ; et on se détermina à ce parti par deux raisons. Premièrement les sénateurs pensèrent que la puissance impériale, partagée entre deux collègues, serait moins despotique ; et de plus les affaires étaient assez difficiles, et les périls assez multipliés, pour occuper deux princes, dont l'un irait à la guerre contre Maximin, et l'autre resterait dans Rome pour contenir les esprits agités et échauffés par tant de révolutions arrivées coup sur coup. Le choix tomba sur Maxime et Balbin, deux illustres personnages, qui étaient déjà du nombre des vingt commissaires députés par le sénat pour la défense de l'Italie. Voici ce que l'histoire nous apprend de ce qui les regarde jusqu'à leur élévation à l'empire.

M. Clodius Pupiénus Maximus, que nous nommerons simplement Maxime, était un homme de basse naissance, fils d'un serrurier ou d'un charron ; mais il s'était avancé par son mérite. Dès sa première jeunesse, son goût se décida pour la guerre, et il y brilla. Après avoir passé par divers degrés de la milice, il parvint à pouvoir aspirer aux charges dans Rome. Il devint préteur : et comme il n'était pas riche, les dépenses qu'il avait à faire dans l'exercice de cette magistrature, furent soutenues par une dame nommée Pescennia Marcellina, qui l'avait reçu dans sa maison, et qui le traitait comme son fils. Il obtint aussi le consulat ; et j'ai remarqué dans les fastes du règne d'Alexandre Sévère, que c'est lui probablement qui fut consul l'an 227 de J.-C. avec Nummius Albinus. Les emplois les plus importants et les plus honorables lui donnèrent lieu de développer tous ses talents. Il fut successivement proconsul de Bithynie, de Grèce, de la Narbonnaise. On lui donna des commandements militaires en Illyrie, contre les Sarmates ; sur le Rhin, contre les Germains ; et partout il soutint et augmenta sa réputation. Ayant été nommé préfet de la ville, il se conduisit dans cette magistrature en homme éclairé, ferme et sévère. Enfin il effaça tellement par ses services et par sa gloire le désavantage d'une origine obscure, que lorsqu'il s'agit de la première place, personne n'en parut plus digne que lui.

On ne lui reproche aucun désordre dans ses mœurs. Sa vie et même sa contenance extérieure étaient graves et austères, et le surnom de Triste lui en demeura.

Homme attaché à son sens, un peu haut, mais sans opiniâtreté néanmoins, il se faisait une loi d'écouter les raisons de ceux contre qui il croyait avoir des sujets de plaintes ; et soit qu'ils lui apportassent des excuses légitimes, il leur rendait justice, soit qu'ils reconnussent leurs torts et lui demandassent pardon, il se laissait aisément fléchir. Cependant l'impression de sévérité qui résultait de toute sa conduite, et qui était un mérite pour lui auprès du sénat, le faisait craindre du peuple, qui ne vit pas volontiers un caractère si ferme armé du souverain pouvoir. Cette considération influa sans doute dans le choix de son collègue. On voulut tempérer l'austérité de Maxime par la douceur de Balbin.

Cœlius Balbinus était riche, et il usait de ses richesses pour se procurer tous les plaisirs dont elles sont le prix : une table bien servie, des vins délicieux, et les excès qui accompagnent trop ordinairement la bonne chère. If ne se livrait pourtant pas à une basse et indigne débauche. Il cultiva les lettres, et particulièrement l'éloquence, qui n'avait pas encore perdu son crédit parmi les Romains, et qui passait toujours pour nécessaire aux hommes d'état. Il réussissait même en poésie, au point d'égaler tout ce qu'il y avait de mieux en ce genre dans son siècle. Appelé par sa naissance, qui était regardée comme illustre, aux premières dignités de l'empire, il se mit à portée de les exercer avec honneur. Il fut deux fois consul. Il gouverna successivement un très-grand nombre de provinces, l'Asie, l'Afrique, la Bithynie, la Galatie, le Pont, la Thrace, et les Gaules. Il commanda aussi les troupes dans certaines occasions, qui ne sont pas autrement expliquées. Mais il brillait moins dans les armes que dans la conduite des affaires civiles. Son propre caractère était la bonté, et l'historien remarque qu'on appliquait à Maxime et à lui les portraits contraires que Salluste a tracés de Caton et de César. L'un, disait-on, est sévère, l'autre est indulgent : l'un se fait estimer par sa fermeté, l'autre mérite l'amour par sa bonté ; l'un n'accorde rien au-delà de ce qui est dû, l'autre se plaît à répandre les dons et les bienfaits.

J'ai dit que la naissance de Balbin passait pour illustre ; et elle l'était selon la façon de penser des temps où il vivait, et vu l'extinction de toute l'ancienne noblesse romaine. Il est très-probable qu'il descendait de Cœlius Balbinus, consul, cent ans auparavant, sous Adrien, et fait patricien par cet empereur. Pour lui, il faisait remonter plus haut sa généalogie, et, si nous en croyons Capitolin, il se disait issu de Balbus Cornélius Théophanès, ami et historiographe de Pompée, et devenu citoyen romain par sa protection. Si Balbin s'exprimait ainsi, si l'ignorance de l'historien n'a point altéré le discours qu'il rapporte, Balbin se montrait peu instruit, et il confondait deux hommes en un. Cornélius Balbus et Théophane sont deux hommes très-différents[2]. L'un était de Cadix en Espagne, l'autre de Mitylène, capitale de l'île de Lesbos. Tous deux furent attachés à Pompée. Mais Balbus, au moment que la guerre civile éclata, se déclara pour César ; au lieu que Théophane demeura fidèle à Pompée jusqu'à la fin, et en haine de cette fidélité persévérante, Tibère, longtemps après, extermina toute sa famille. Quoi ciel en soit de cette origine de Balbin, il passait pour très-noble ; et l'on voit par là, comme par un grand nombre d'autres traits, que les Romains alors n'étaient pas fort difficiles sur la noblesse.

Il fut élu empereur par le sénat, avec Maxime, d'une façon infiniment honorable pour l'un et pour l'autre. La compagnie étant assemblée, comme je l'ai dit, le 9 juillet, le premier opinant ouvrit l'avis de nommer deux empereurs. Maxime, qui parla ensuite, appuya ce sentiment. Avant qu'il eût fini d'opiner, Vectius Sabinus, de la famille des Ulpius, c'est-à-dire du même sang que Trajan, voyant que la délibération s'échauffait peu et marchait avec lenteur, demanda au consul la permission de parler avant son rang, et il s'expliqua ainsi : Sénateurs, dans des circonstances aussi périlleuses que celles où nous nous trouvons, il ne s'agit point de chercher longtemps le parti convenable : il faut le saisir. Les paroles sont placées où l'action ne peut être trop prompte. Que chacun de nous considère le danger qui menace sa tête, qu'il envisage sa femme et ses enfants, sa fortune et toutes les possessions qu'il tient de ses pères ; tout cela court un risque présent de la part de Maximin, qui, naturellement cruel, violent, féroce, ne peut manquer de le devenir encore davantage, maintenant que sa barbarie lui semble autorisée par un motif légitime. Il marche contre la ville, et vous perdez le temps à délibérer. Après ce véhément préambule, Sabinus adopta l'avis proposé de faire deux empereurs, le fortifia de raisons, et le premier il donna son suffrage à Maxime et à Balbin.

Il est probable que tout cela se faisait de concert, et que les esprits, au moins des principaux membres de la compagnie, étaient préparés. Car dès que Sabinus eut achevé son discours, le consentement se donna à l'unanimité. De toutes parts on s'écria : Rien n'est plus juste, rien n'est plus convenable. Nous sommes tous de l'avis de Sabinus : nous nommons Maxime et Balbin empereurs. On les combla de souhaits et de vœux pour leur prospérité, et pour celle de la république. Le sénat leur conféra en commun tous les titres de la puissance impériale, jusqu'à celui de souverain pontife, qui, suivant l'opinion la plus reçue parmi les savants, était demeuré affecté à un seul empereur, même lorsqu'il y en avait eu plusieurs à la fois., Les inscriptions donnent encore à Maxime et Balbin le titre assez rare de pères du sénat.

Après l'élection faite, les nouveaux empereurs voulurent aller prendre possession de leur dignité, et en offrir les prémices aux dieux dans le Capitole. Ils rencontrèrent un obstacle auquel ils ne s'attendaient pas. Le peuple, comme je l'ai dit, craignait la sévérité de Maxime, et ne se portait pas volontiers à le reconnaître pour son souverain. Une foule immense se met au-devant de Maxime et Balbin, et les empêche d'avancer. Ils entreprirent d'écarter les séditieux avec ce qu'ils avaient de troupes. Mais le peuple, soutenu d'une partie des soldats, s'opiniâtra, et demanda un empereur de la famille des Gordiens. C'est à quoi les soldats avaient un grand intérêt : il leur avait été promis par les Gordiens une largesse, que leur mort rendait caduque ; et c'était la faire revivre, que de remettre sur le trône un prince de même nom.

Après ce que nous avons dit de Gordien le jeune, il parait que cette famille était nombreuse, et que les mutins avaient de quoi choisir. Mais ils voulaient sans doute un héritier légitime, et le seul dans ce cas était un enfant de douze ans, né de la fille de Gordien l'ancien[3], qui avait été mariée à Junius Balbus. C'est le prince connu dans l'histoire sous le nom de Gordien III, soit que ce nom lui soit venu par l'adoption de son oncle, ou que ce soit le peuple qui le lui ait donné dans l'enthousiasme dont nous parlons actuellement. L'ardeur et l'obstination de la multitude furent telles, qu'il fallut que Maxime et Balbin y cédassent au moins en partie. Ils firent venir l'héritier des Gordiens, et consentirent que le sénat le nommât César. A ce prix le peuple et les soldats leur permirent d'être empereurs et de se loger au palais.

 

FIN DU TOME SEPTIÈME

 

 

 



[1] Nous n'avons aucun fait qui prouve que Maximin fût sorti de cette ville, où il avait passé l'hiver. Aurélius Victor le transporte en Thrace ; mais c'est une bien faible autorité que celle de cet écrivain.

[2] Quelques savants ont prétendu sauver la méprise de Capitolin, en alléguant l'adoption de Balbus par Théophane, en vertu de laquelle Balbus aura ajouté à ses noms celui de son père adoptif. Le fait de l'adoption est vrai, et attesté par Cicéron ; mais premièrement l'arrangement des noms tel qu'on le suppose, n'est pas conforme à la pratique usitée en pareil cas chez les Romains ; et, en second lieu, ce n'est point Balbus, mais Théophane, qui avait écrit l'histoire. Ainsi, il doit demeurer comme constant que Capitolin a confondu deux personnages très-différents.

[3] Quelques-uns font Gordien III fils de Gordien le jeune. Il y a aussi de l'incertitude et de la variété de sentiments sur son âge. Je suis Hérodien comme a fait M. de Tillemont.