HISTOIRE DES EMPEREURS ROMAINS

 

ADRIEN

LIVRE UNIQUE

§ I. Adrien, proclamé empereur en Syrie, écrit au sénat pour demander la confirmation de ce qui avait été fait par l'année.

 

 

FASTES DU RÈGNE D'ADRIEN.

 

..... QUINTIUS NIGER. - C. VIPSTANUS APRONIANUS. R. 868. DE J.-C. 117.

Adrien reçoit à Antioche, le 11 d'août, la nouvelle de la mort de Trajan, et se fait proclamer empereur par les légions de Syrie.

Il écrit ensuite au sénat pour demander la confirmation de ce qui avait été fait par les troupes. Le sénat lui défère tous les titres de la puissance impériale.

Il va à Sélinonte rendre ses derniers devoirs aux cendres de Trajan, et revient en Syrie.

Il fait préfet du prétoire Tatien, autrefois son tuteur.

Troubles en différentes parties de l'empire.

Martius Turbo, substitué à Lusius Quiétus dans le gouvernement de la Palestine, achève de pacifier cette contrée.

Adrien abandonne les conquêtes de Trajan sur les Parthes, et consent que l'Euphrate redevienne la borne des deux empires.

Il part pour s'en retourner à Rome.

IMP. ADRIANUS AUGUSTUS II. - ..... FUSCUS SALINATOR. R. 869. DE J.-C. 118.

Adrien passe par l'Illyrie, et vient à Rome.

Il refuse d'abord le titre de père de la patrie, qu'il accepte néanmoins avant la fin de l'année.

Largesses d'Adrien.

IMP. ADRIANUS AUGUSTUS III. - ..... RUSTICUS. R. 870. DE J.-C. 119.

Adrien retourne en Illyrie, remporte quelques avantages sur les Sarmates et les Roxolans, qui faisaient des courses dans la Mésie, et conclut la paix avec eux, moyennant une pension qu'il convient de leur payer.

Il fait Martius Turbo préfet de la Pannonie et de la Dace.

Conjuration formée contre lui par quatre consulaires, que le sénat punit de mort. L'un d'eux était Lusius Quiétus. Adrien veut paraître n'avoir point eu de part à cette sévère vengeance. Il revient à Rome.

Remise accordée par lui de tout ce qui restait dû au fisc ou au trésor public. Cette remise se montait à neuf cents millions de sesterces.

Adrien donne toutes les marques possibles de considérations au sénat.

Il ôte à Tatien la charge de préfet du prétoire, et lui choisit Martius Turbo pour successeur.

Retraite de Similis, aussi préfet du prétoire : Septicius Clarus mis en sa place.

Adrien permet au philosophe Euphrate de se donner la mort.

L. CATILIUS SEVERUS II. - T. AURELIUS FULVUS. R. 871. DE J.-C. 120.

On croit que le second des deux consuls de cette année est celui qui fut dans la suite l'empereur Tite Antonin.

Adrien commence ses voyages, et va en Gaule et dans la Germanie.

Il maintient avec fermeté, mais sans rigueur, la discipline militaire.

Les villes de Nicée et de Nicomédie, ravagées par un tremblement de terre, sont rétablies par les libéralités d'Adrien.

M. ANNIUS VERUS II. - ..... AUGUR. R. 872. DE J.-C. 121.

Le consul Annius Vérus est l'aïeul paternel de Marc-Aurèle.

Adrien passe dans la Grande-Bretagne. Il y construit un mur pour arrêter les courses des Barbares du nord de Vile.

Disgrâce de Suétone et de Septicius Clarus.

Sédition dans Alexandrie à l'occasion du bœuf Apis. Adrien revient en Gaule, et va passer l'hiver en Espagne.

..... ACILIUS AVIOLA. - ..... CORELLIUS PANSA. R. 873. DE J.-C. 122.

Adrien rétablit le temple d'Auguste à Tarragone.

Il passe d'Espagne en Mauritanie, où il apaise quelques troubles ; ce qui donna lieu de lui décerner l'honneur des supplications.

Durant le cours des quatre années suivantes, dont nous marquerons simplement les consuls, Adrien visita la Grèce, la Syrie et l'Orient, toute l'Asie-Mineure, et ayant repris sa route par la Grèce, il vint en Sicile, d'où il retourna à Rome.

Dans toutes les villes et les provinces de l'empire où il passa, il laissa des preuves de sa munificence par la construction ou le rétablissement d'ouvrages et d'édifices publics, et il eut grande attention d'y faire fleurir le bon ordre et les lois. Par rapport aux rois et peuples barbares des frontières, son objet fut d'entretenir la paix, et il y réussit.

Q. ARRIUS PÆTINUS. - C. VENTIDIUS APRONIANUS. R. 874. DE J.-C. 123.

MAM. ACILIUS GLABRIO. - C. BELLICIUS TORQUATUS. R. 875. DE J.-C. 124.

P. CORNELIUS SCIPIO. - ASIATICUS II. ..... VETTIUS AQUILINUS. R. 876. DE J.-C. 125.

M. ANNIUS VERUS III. - L. VARIUS AMBIBULUS. R. 877. DE J.-C. 126.

Adrien revient à Rome.

 Apologies pour le christianisme présentées à l'empereur par S. Quadrat et S. Aristide. Rescrit d'Adrien favorable aux chrétiens.

..... TITIANUS, ou peut-être  TATIANUS. - ..... GALLICANUS. R. 878. DE J.-C 127.

On peut croire avec assez de vraisemblance que le premier des deux consuls de cette année est Tatien, auparavant préfet du prétoire, qui peu après son élévation au consulat fut proscrit.

..... TORQUATUS ASPRENAS. - ..... ANNIUS LIBO. R. 879. DE J.-C. 128.

Le second des deux consuls de cette année était oncle paternel de Marc-Aurèle.

P. JUVENCIUS CELSUS II. - Q. JULIUS BALBUS. R. 880. DE J.-C. 129.

Juvencius Celsus, consul de cette année, est un fameux jurisconsulte qu'Adrien appelait souvent en conseil.

Tremblement de terre en Bithynie.

Adrien recommence ses voyages par l'Afrique, d'où il revient dans l'année même à Rome.

Mort de Plotine, veuve de Trajan.

Q. FABIUS CATULLINUS. - M. FLAVIUS ASPER. R. 881. DE J.-C. 130.

Dédicace du temple bâti par Adrien à la ville de Rome et à Vénus.

Basse envie d'Adrien contre l'architecte Apollodore, qu'il fait mourir.

Adrien, étant reparti de Rome, traverse (le nouveau l'Asie, vient en Syrie ; et, dans cette année et les suivantes, il visite l'Arabie, la Palestine, l'Égypte.

Étant en Orient, il renvoie à Chosroès, roi des Parthes, sa fille prise par Trajan.

SER. OCTAVIUS LÆNAS PONTIANUS. - M. ANTONIUS RUPINUS. R. 882. DE J.-C. 131.

Édit perpétuel publié par Adrien.

..... AUGURINUS. - .... SERGIANUS. R. 883. DE J.-C. 132.

Adrien en Égypte.

Sépulture de Pompée rétablie.

Mort d'Antinoüs, dont Adrien ne rougit pas de faire un dieu.

..... HIBERUS. - ..... SISENNA. R. 884. DE J.-C. 133.

C. JULIUS SERVIANUS III. – C. VIBIUS VARUS. R. 885. DE J.-C. 134.

Adrien vient passer l'hiver à Athènes, qu'il affectionnait singulièrement, et qu'il combla de ses bienfaits.

Les courses des Alains arrêtées par Adrien.

Révolte des Juifs. Barcochébas se met à leur tête. Tinnius Rufus, alors gouverneur du pays, s'oppose à leurs premières fureurs. Julius Sévérus est mandé de la Grande-Bretagne pour les dompter.

..... PONTIANUS. - ..... ATILIANUS. R. 886. DE J.-C. 135.

Adrien revient à Rome.

Tombé en langueur, il adopte L. Ceionius Commodus, sujet vicieux et d'une très-mauvaise santé. Il le fait préteur, et l'envoie commander en Pannonie.

Prise de Bitther, dernier exploit de la guerre contre les Juifs ; Baroochébas y périt.

L. CEIONIUS COMMODUS[1]. - SEX. VETULENUS CIVICA POMPEIANUS. R. 887. DE J.-C. 136.

L'humeur d'Adrien s'aigrit par la maladie. Il fait mourir Servien son beau-frère, Fuscus son petit-neveu, et plusieurs autres.

Fin de la guerre des Juifs.

L. ÆLIUS VERUS CÆSAR II. - P. COELIUS BALBINUS. R. 888. DE J.-C. 137.

Julius Sévérus, après avoir terminé la guerre des Juifs, est envoyé gouverner la Bithynie, et ne se montre pas moins grand magistrat que grand capitaine.

Ælia Capitolina rebâtie en la place de Jérusalem.

Défense aux Juifs d'y entrer, si ce n'est au jour anniversaire de la destruction de leur ville.

..... CAMERINUS. - ..... NIGER. R. 889. DE J.-C. 138.

Vérus César meurt la nuit qui précède le 1er janvier.

Le 25 février Adrien adopte Tite Antonin, et il lui fait adopter M. Annius Vérus, depuis appelé Marc-Aurèle, et le fils de Vérus César.

Mort de Sabine, femme d'Adrien.

Adrien se désespère. Il demande une épée ou du poison pour se donner la mort, et Antonin défend qu'on lui obéisse.

Plusieurs sénateurs sauvés par Antonin des fureurs d'Adrien.

Mort d'Adrien à Baïes en Campanie, le 10 juillet.

Le sénat voulait condamner sa mémoire et abolir ses actes. Antonin lui sauve cet affront, et obtient même pour lui, quoique avec beaucoup de peine, l'honneur de l'apothéose.

 

Adrien, appelé à l'empire sur un titre plus que suspect, se hâta de s'en prévaloir avant que l'on en pût découvrir et mettre au jour la fausseté. Dès qu'il eut reçu à Antioche, où il était, la nouvelle de la mort de Trajan, il se fit reconnaître et proclamer par l'armée dont il avait le commandement. Après s'être mis ainsi en possession du souverain pouvoir, il n'était plus question que de la forme, mais d'une forme importante pour achever l'ouvrage. Il demanda donc au sénat ta confirmation de ce qui avait été fait par les troupes. Dans la lettre qu'il écrivit à ce sujet, il s'excusa de n'avoir pas attendu le jugement de la compagnie avant que de prendre le titre d'empereur, et il en rejeta la cause sur l'empressement des légions qui n'avaient pas voulu souffrir que la république demeurât sans chef. En même temps, par une affectation de modestie qui ne lui coûtait pas beaucoup, il se déclarait ennemi de la flatterie, et défendait que ni dans l'occasion présente, ni jamais en aucune autre, on lui décernât aucun titre d'honneur, qu'il n'y eût auparavant donné son consentement. Il faisait aussi les plus magnifiques promesses, protestant qu'il se gouvernerait en tout par la vue du bien public, et s'engageant par serment à ne jamais ordonner la mort d'aucun sénateur. Enfin il s'acquittait du devoir de la piété filiale, en priant que l'on mit au rang des dieux son prédécesseur et père adoptif.

Soit que la fraude de l'adoption d'Adrien n'ait point été connue dans le temps, soit que ceux qui pouvaient en avoir quelque soupçon n'osassent remuer une affaire si délicate, ce qui est certain, c'est que le sénat n'incidenta en aucune façon sur la légitimité du titre, qui était le fondement de l'élévation du nouvel empereur. On lui accorda tout ce qu'il demandait, et même plus. Car le nom de père de la patrie lui fut offert, comme un apanage du rang suprême : mais Adrien s'en défendit, et le trouvant trop onéreux pour sa modestie, il différa de l'accepter, suivant l'exemple d'Auguste, qui ne l'avait pris qu'après un certain nombre d'années. Il paraît néanmoins que la résistance d'Adrien n'alla pas loin, et qu'il consentit d'être appelé père de la patrie dès l'année suivante, la seconde de son règne. On voulut encore le décorer du triomphe que Trajan avait mérité par ses exploits en Orient. Quoique cette adulation eût une couleur, puisque Adrien avait eu un commandement important dans la guerre contre les Parthes, il refusa absolument de s'approprier un honneur étranger, et il le réserva tout entier pour les cendres du vrai vainqueur. Il ordonna que l'urne sépulcrale de Trajan serait portée en entrant dans Rome sur un char triomphal, et accompagnée non d'une pompe funèbre, mais de tout l'appareil du triomphe le plus magnifique. Quant aux témoignages de respect et de tendresse qu'il avait proposé que l'on rendît à la mémoire de Trajan, le sénat s'y porta avec un zèle plus sincère et plus vif que n'était celui du prince qui les demandait. L'obéissance n'avait rien à faire où le cœur agissait de son propre mouvement.

Adrien fut retenu quelque temps en Orient par le besoin des circonstances. Ne pouvant donc accompagner à Rome les cendres de son prédécesseur, il ne se dispensa pas néanmoins de venir les honorer en personne : et après s'être acquitté de ce devoir à Sélinonte, laissant le soin de les transporter en Italie à Plotine veuve de Trajan, à Matidie sa nièce, et à Tatien, il s'en retourna à Antioche.

J'ai déjà dit qu'Adrien n'aimait point la guerre, et que c'était la seule nécessité de faire sa cour à Trajan qui l'avait contraint de s'appliquer aux exercices militaires, et de suivre ce prince belliqueux dans la plupart de ses expéditions. Dès qu'il fut le maître, il manifesta son goût décidé pour la paix.

Il se trouvait dans une position pleine de difficultés et de périls. L'empire romain était alors au plus haut comble de grandeur où il soit jamais parvenu, mais agité par bien des troubles. Les peuples nouvellement conquis par Trajan avaient profité de la maladie de ce prince, comme je l'ai dit, pour secouer le joug. Les Maures à l'extrémité de l'Afrique, les fières nations de la Grande-Bretagne, les Sarmates sur la Téisse et le Danube, ou étaient en mouvement, ou ne tardèrent point à s'y mettre. L'Égypte, la Lybie, la Palestine, n'étaient pas encore remises des violentes secousses qu'y avait excitées la révolte des Juifs. Enfin, Adrien pouvait craindre au dedans les intrigues, les complots, les conspirations de ceux qui étaient mécontents de son élévation. Il lui eût été peut-être bien difficile de faire face à tout dans les commencements d'un règne encore mal affermi. Il prit le parti de diminuer d'abord ses embarras en se procurant la paix du côté de l'Orient, par l'abandon des conquêtes que Trajan y avait faites. Il prétendait en cela suivre l'exemple de Caton l'ancien, qui, disait-il, avait opiné dans le sénat à donner la liberté aux Macédoniens, parce qu'il n'était pas possible de les tenir assujettis. Je ne sais d'où Adrien tirait cette anecdote qu'il n'est pas aisé de concilier avec les faits les mieux attestés dans l'histoire[2]. Mais il souhaitait couvrir par l'autorité d'un nom fameux la honte de resserrer les bornes de l'empire, et de donner un démenti à l'Oracle[3], qui avait promis que le dieu Terme ne reculerait jamais. Adrien reconnut donc Chosroès ; retira tout ce qui restait encore de troupes romaines dans l'Arménie, dans l'Assyrie, et dans la Mésopotamie ; et consentit que l'Euphrate redevînt, comme il l'avait été avant Trajan, la barrière de l'empire romain. Les Arméniens se donnèrent un roi, et Parthamaspatès, que Trajan avait fait roi des Parthes, reçut d'Adrien un petit état qui n'est pas autrement spécifié.

On a compté parmi les motifs qui déterminèrent Adrien à abandonner ces trois provinces, la jalousie contre la gloire de son prédécesseur, qui les avait conquises. Ce soupçon n'est pas sans fondement. Adrien ressemblait trop peu à Trajan pour l'avoir jamais aimé : et comme il était envieux par caractère, on n'a pas lieu de s'étonner que des trophées à l'éclat desquels il ne pouvait atteindre lui blessassent les yeux. Eutrope assure qu'il eut aussi la pensée de renoncer à la Dace, et qu'il n'en fut empêché que par les représentations que lui firent ses amis sur le grand nombre de citoyens romains que Trajan avait transportés et établis dans ce pays, et qui allaient être livrés aux fureurs et à la cruauté des Barbares, si l'on exécutait le dessein de se resserrer en-deçà du Danube. Il se rendit à cette raison, mais il dégrada le plus beau monument de la gloire de Trajan dans ces contrées. Il détruisit les arches du pont sur le Danube, et n'en laissa subsister que les piles. Son intention était, disait-il, de prévenir les courses des Barbares, qui en forçant la garde du pont, se répandaient impunément dans la Mésie. Il est singulier qu'un empereur romain craignît des peuples dont il lui était si aisé de se faire craindre. Il se prouvait timide, en voulant se disculper d'être ingrat. On ne nous dit point quel prétexte il allégua pour abattre un théâtre que Trajan avait construit à Rome dans le Champ de Mars. Mais un prince, que tant de raisons, au moins de bienséance, engageaient à conserver les monuments de son prédécesseur, ne pouvait les détruire sans se faire taxer de malignité et d'envie.

Il avait d'autant plus mauvaise grâce à se montrer ainsi l'ennemi de la mémoire de Trajan, que s'il faisait quelque chose qu'il sentit devoir déplaire, il ne manquait pas d'opposer à la censure publique ce nom respecté. Il agissait en tout, disait-il, suivant les ordres que lui avait laissés Trajan : artifice renouvelé d'après l'exemple d'Antoine et de Tibère, qui avaient fait un semblable usage, l'un du nom de César, l'autre de celui d'Auguste. Nous trouverons plusieurs autres traits dans la vie d'Adrien, qui ne marquent pas en lui une belle âme ni un cœur reconnaissant.

J'ai dit qu'outre les mouvements de L'Orient, qu'Adrien fit cesser en sacrifiant la gloire de son prédécesseur et celle de l'empire, il y avait aussi des troubles dans plusieurs autres provinces. Les écrivains qui me servent de guides sont si stériles, si maigres, si peu attentifs à remplir les devoirs d'historien, que nous trouvons souvent des lacunes dans les faits, des récits tronqués. Ainsi je ne puis satisfaire la curiosité de mes lecteurs sur les mesures que prit Adrien pour rétablir la paix dans toutes les parties de l'empire. Voici ce que fournissent les monuments qui nous restent.

Lusius Quiétus avait été employé par Trajan contre les Juifs de la Mésopotamie, et il était, à la mort de ce prince, gouverneur de la Palestine. Adrien se défiait de lui. Il le priva de son gouvernement : il le désarma, en lui ôtant le commandement des auxiliaires Maures ses compatriotes, qui lui étaient de tout temps attachés, ou même en les cassant[4] : et il chargea en sa place du soin de contenir les Juifs, et de les réduire à une pleine et entière soumission, Martius Turbo, chevalier romain qui n'avait pas de moindres talents que Lusius, et sur lequel Adrien comptait comme sur un ancien ami. Turbo réussit dans la commission qui lui avait été donnée ; et il fut ensuite envoyé en Mauritanie, où il calma pareillement les troubles, que peut-être la disgrâce de Lusius y avait causés.

Adrien visita par lui-même la Dace, inquiétée par les courses des Sarmates : et c'est sans doute dans la vue de pacifier cette province que, lorsqu'il quitta l'Orient pour revenir en Italie, en l'année qui suivit la mort de Trajan, il prit sa route par l'Illyrie. Nous ne savons point le détail de ce qu'il y fit alors ; mais l'année d'après il fut encore obligé d'y retourner pour s'opposer aux Sarmates et aux Roxolans, qui, se plaignant de ce qu'on prétendait diminuer la pension que l'on était convenu de leur payer, avaient pris les armes. Il parait qu'il y eut quelque combat, dont le succès fut avantageux pour les Romains : et c'est vraisemblablement à cette occasion qu'arriva ce qui est rapporté par Dion, au sujet des Bataves qui servaient comme auxiliaires dans l'armée d'Adrien. Ils passèrent le Danube à la nage tout armés, et leur audace effraya tellement les ennemis, qu'elle les détermina à accepter la paix. Adrien en aida la conclusion, en leur donnant satisfaction sur leurs plaintes.

 Cette expédition est la seule que cet empereur ait conduite en personne. Il n'y eut même aucune autre guerre durant tout le temps de son règne, si ce n'est celle qui fut occasionnée par la révolte des Juifs, dont nous parlerons ailleurs. Adrien aimait la paix autant que Trajan avait aimé la guerre : et nous voyons dans ce qui vient d'être raconté de sa conduite à l'égard des Sarmates et des Roxolans, un trait de la politique par laquelle il se maintint en tranquillité.

 En effet, de notre récit, tiré des anciens auteurs, il résulte que les rois de ces peuples barbares recevaient dès lors des empereurs romains un tribut sous le nom honnête de pension. Domitien avait le premier donné ce honteux et pernicieux exemple, en achetant la paix de Décébale. J'ai peine à croire que Trajan, fier guerrier comme il était, ait accordé aux Sarmates et aux Roxolans ce qui vis-à-vis des Daces lui avait paru une ignominie, qu'il vengea par la destruction de la nation. Il me parait plus probable qu'Adrien, lorsqu'il vint d'Orient dans les pays voisins du Danube, avait promis de payer certaines sommes à ces peuples barbares, pour obtenir d'eux qu'ils demeurassent en paix ; et qu'ayant mal rempli ses engagements, il leur fournit occasion de renouveler la guerre. Dans son second voyage il ne ménagea plus l'argent, et par cette voie il termina la querelle. Tel est le procédé qu'il suivit constamment à l'égard de tous les Barbares voisins de l'empire. Par des présents, par des pensions, il arrêtait leur fougue, et les tenait dans le calme. Et il s'applaudissait d'une si sage conduite : il se glorifiait d'avoir plus gagné par le repos que les autres par les armes. Mais cette prétendue sagesse était une vraie lâcheté, qui, imitée par ses successeurs, devint une des principales causes de la ruine de l'empire.

Adrien ne se fia pas tellement aux promesses des Sarmates et des Roxolans, qu'il ne crût nécessaire, pour assurer la tranquillité de la Dace, d'en confier le gouvernement à un homme de vigueur et de tête. Il jeta donc les yeux sur le même Martius Turbo dont je viens de parler, et il l'établit préfet de la Pannonie et de la Dace, avec tous les honneurs et toutes les prérogatives dont, par l'institution d'Auguste, jouissait le préfet d'Égypte.

Les commencements du règne d'Adrien furent encore fatigués, comme je l'ai observé, par des intrigues et des complots tramés au dedans de l'état : et il tint à cet égard deux systèmes de conduite entièrement différents. D'abord il affecta une clémence parfaite. Pendant qu'il était encore en Orient, Tatien, qu'il avait fait préfet du prétoire, lui ayant écrit qu'il devait se défaire de Bébius Macer, qui était mal affectionné pour son service ; de Labérius Maximus, suspect de vues ambitieuses, et pour cette raison actuellement relégué dans une île, et de Crassus Frugi, qui avait conspiré contre Trajan, il refusa de se prêter à ces conseils sanguinaires. Si Crassus perdit la vie peu de temps après, ce fut par sa faute, et pour avoir rompu son ban en sortant de l'île qui lui était assignée pour lieu d'exil : encore l'intendant qui le tua n'attendit-il pas l'ordre de l'empereur, à qui par conséquent cette mort ne peut point être imputée.

Deux ans après, se trouvant mieux affermi, il ne garda plus les mêmes ménagements. Durant son voyage d'Illyrie, il s'était tramé une conspiration contre lui, dont les chefs étaient quatre consulaires, Domitius Nigrinus, Lusius Quiétus, Palma et Celsus. Ces trois derniers avaient eu beaucoup de part à la faveur de Trajan, et il est vraisemblable qu'instruits de la manœuvre de Plotine en faveur d'Adrien, ils avaient cru être en droit de ne le point laisser jouir du fruit d'une adoption frauduleuse. Ils s'étaient donc concertés pour le tuer, soit dans une chasse, soit pendant qu'il offrirait un sacrifice, car nos auteurs varient sur cette circonstance. Adrien échappa à leurs embuches, qui furent découvertes, sans que nous puissions dire par quelle voie. En conséquence, les quatre chefs de la conjuration furent mis à mort par ordre du sénat, Palma à Terracine, Celsus à Baies, Nigrinus à Faenza, et Lusius en un lieu qui n'est pas marqué.

J'ai parlé de la conspiration comme constante, parce que Spartien la donne pour telle. Dion laisse cependant quelque doute sur la vérité du fait ; mais il parait peu probable que, sous le règne d'un prince qui ne s'annonçait pas pour tyran, on ait sacrifié à de simples soupçons la vie de quatre consulaires d'une si grande importance.

Leur mort ne laissa pas d'exciter la haine publique contre Adrien. Le sang des sénateurs était alors extrêmement précieux. Tite, Nerva et Trajan n'en avaient fait mourir aucun : et Adrien lui-même avait juré, à son avènement à l'empire, qu'il imiterait un si bel exemple. Aussi prétendit-il n'avoir eu aucune part à la mort de ces quatre illustres personnages ; et, dans les mémoires qu'il composa sur sa vie, il assurait que c'était malgré lui qu'ils avaient été punis. On sent assez de quelle valeur sont de pareilles déclarations : et Adrien ne s'en souvint pas toujours lui-même, puisqu'il lui échappa dans la suite de rejeter la cause de ces exécutions odieuses sur les conseils de Tatien.

Pour effacer les impressions sinistres que l'on avait prises de lui, il employa une voie plus efficace : ce fut celle des bienfaits. Dès son avènement à l'empire, il s'était étudié à rendre son gouvernement aimable aux peuples, par une remise considérable qu'il leur avait faite. L'Italie et les provinces étaient assujetties par l'usage à payer une contribution aux empereurs victorieux, sous le nom de couronnes destinées à décorer leur triomphe. Adrien en avait dispensé l'Italie en plein, et diminué cette charge pour les provinces.

Dans l'occasion dont je parle, il prodigua les preuves de libéralité populaire. Avant son retour à Rome il fit distribuer à tous les citoyens trois pièces d'or[5] par tête, et lorsqu'il fut arrivé, il ajouta une double largesse[6] en vins, viandes et blés, ou en argent pour en tenir lieu. Il augmenta aussi les fonds établis par Trajan pour fournir à la subsistance et à l'éducation des enfants de l'un et de l'autre sexe.

Ces gratifications étaient renfermées dans Rome et dans l'Italie. Mais Adrien étendit sa munificence à tout l'empire, par une remise[7] entière et absolue de tout ce qui restait dû par les villes et par les particuliers, soit au fisc impérial, soit au trésor public : et pour assurer la tranquille jouissance de son bienfait, il brûla publiquement dans la place de Trajan les livres et les registres dont on aurait pu se servir pour faire revivre cette créance. La somme dont Adrien faisait don était immense : elle se montait à neuf cents millions de sesterces, qui, selon notre évaluation, équivalent à cent douze millions cinq cent mille livres de notre monnaie. C'est donc avec raison que cette libéralité fut célébrée par un monument consacré en l'honneur d'Adrien, et par une inscription[8] qui le louait d'avoir donné un exemple unique de bonté envers ses peuples.

Il ne donna pas de moindres témoignages de considération au sénat, dont il avait surtout besoin de regagner l'affection, parce que c'était cette compagnie qu'intéressaient et qu'alarmaient principalement les rigueurs exercées contre quatre de ses principaux membres. Il ne décida jamais aucune affaire importante sans la participation du sénat ; et quant à celles dont la conséquence était moindre et l'expédition urgente, il en délibérait avec un conseil privé, qu'à l'exemple d'Auguste il se forma de l'élite des sénateurs. Il ne manquait aucune assemblée du sénat lorsqu'il se trouvait dans la ville ou aux environs. Il conservait à la dignité de sénateur tout son éclat, en se rendant difficile pour l'accorder, et il affectait de paraître l'estimer tellement, que lorsqu'il la conféra à Tatien, qui avait été préfet du prétoire, il déclara qu'il ne pouvait rien faire de plus pour son élévation. Il était souvent arrivé sous les princes précédents, que des chevaliers romains qui les accompagnaient jugeassent avec eux des causes personnelles de sénateurs. Adrien abolit cet usage, et il voulut que les sénateurs ne pussent avoir pour juges que leurs égaux et leurs confrères. Il prit sur le fisc[9] les frais de voyages et de voitures, que les magistrats jusque là avaient été obligés de faire eux-mêmes pour aller dans les provinces qu'ils devaient gouverner. Enfin il porta si loin le respect et la déférence pour le sénat, qu'il ne craignit point de charger d'exécrations les princes qui avaient manqué ou qui manqueraient jamais à un devoir si essentiel.

Outre ces égards pour la compagnie en général, plusieurs des particuliers qui la composaient furent comblés de ses bienfaits, qu'il répandit indistinctement sur ses amis et sur ceux qui n'avaient avec lui aucune liaison personnelle. Il secourut de ses libéralités des sénateurs devenus pauvres sans qu'il y eût de leur faute, proportionnant ses dons au nombre de leurs enfants. Il en aida d'autres à soutenir les dépenses de leurs charges. Nullement curieux de distinctions fastueuses, il ne prit le titre d'imperator que deux fois dans tout son règne : il ne fut que trois fois consul, et il accorda un troisième consulat à un assez grand nombre de sénateurs. Pour ce qui est de l'honneur d'avoir été deux fois consul, on peut dire qu'il le prodigua.

Adrien avait de grands vices, un désir effréné de primer dans tous les genres, et en conséquence une envie pleine de malignité contre le mérite d'autrui, na caractère inquiet, des caprices perpétuels, un azur peu sensible à la reconnaissance ; on l'a même accusé d'une pente naturelle à la cruauté. Mais comme il était prince de beaucoup d'esprit, il sentait combien ces vices, s'il leur lâchait la bride, étaient capables de lui nuire : et la vanité même qui était extrême en lui, l'engageait à se couvrir au moins des dehors de la vertu, par la crainte de l'infamie et l'amour des louanges. De ce mélange il résulta une conduite ambiguë, où néanmoins le bien semble dominer, surtout dans les choses d'éclat : et en général l'empire romain fut heureux sous son gouvernement. Je vais en tracer une idée et un plan, qui comprendra ce qu'il y a de plus important à dire sur ce prince. Car les faits nous manquent, et le peu que nous en avons n'est pas même aisé à distribuer suivant l'ordre des temps.

Rien n'est plus populaire ni plus capable de lui faire honneur que la maxime qu'il avait volontiers à la bouche, et qu'il répéta souvent, soit dans l'assemblée du peuple, soit devant le sénat : Je me propose, disait-il, de gouverner la république de manière que je paraisse me souvenir qu'elle ne m'appartient point en propre, et que je n'en suis que l'administrateur au nom de la nation.

Ce langage flattait les idées républicaines, qui vivaient toujours dans le cœur des Romains, et il contenait en abrégé tous les devoirs d'un empereur. Je ne dirai pas qu'Adrien en ait rempli toute l'étendue ; mais son goût pour la simplicité, et son éloignement du faste, ses attentions de bien public, son exactitude à rendre la justice, et la sagesse de plusieurs de ses ordonnances, un grand nombre de traits de clémence qui brillent dans sa conduite ; tout cela prouve que ce n'était point chez lui un pur langage, et qu'il le réalisait au moins en partie par les effets.

J'ai dit qu'il n'était point curieux des vains honneurs. Ainsi, par exemple, il refusa de donner son consentement à un décret qui ordonnait que son nom et ses bienfaits fussent célébrés par des jeux du cirque outre ceux par lesquels on honorait le jour de sa naissance.

Il n'exigeait de personne l'assiduité à lui faire la cour ; au contraire, pour épargner aux grands cette gêne, il affectait de se renfermer dans son palais aux jours qui ne demandaient point qu'il représentât, et il ne donnait alors audience qu'à ceux qui avaient quelque affaire à lui communiquer. Par la même raison, il se faisait presque toujours porter en chaise dans la ville, afin que l'on ne fût point obligé de lui faire cortège ; et pendant qu'il dispensait les autres de ces devoirs à son égard, il s'en acquittait lui-même par rapport aux préteurs et aux consuls, qu'il accompagnait comme s'il eût été un simple particulier, à leur prise de possession et dans toutes les occasions de célébrité.

Il vivait familièrement avec ses amis. Non seulement il avait toujours à sa table les premiers du sénat, mais il mangeait lui-même chez eux, il montait dans leurs voitures, il assistait à leurs fêtes domestiques, il allait les visiter à leurs maisons de campagne. Il recevait d'eux des présents et leur en envoyait, affectant de les surprendre pour augmenter le plaisir. S'ils tombaient malades, il les voyait deux et trois fois le jour ; il les aidait de ses consolations dans leurs disgrâces, de ses conseils dans leurs difficultés : et ce n'était pas seulement à des personnes d'un rang distingué qu'il rendait ces offices, niais quelquefois à des chevaliers et à des affranchis. Il se faisait une loi d'honorer ses amis ; et il dressa à plusieurs, soit après leur mort, soit même de leur vivant, des statues dans la place publique. Dion ajoute qu'aucun de ceux à qui Adrien accorda son amitié n'en abusa pour devenir insolent, ni ne vendit son crédit ; ce qui serait un grand éloge pour le prince et pour ses confidents : mais en ce cas ce même prince était bien injuste, puisque, selon Spartien, il n'est aucun de ceux qu'il avait le plus aimés qu'il n'ait enfin traité en ennemi.

 Sa conduite envers le peuple fut mêlée de complaisance et de fermeté. Il affectait de se rendre extrêmement populaire, jusqu'à aller aux bains publics avec la multitude. On rapporte de lui à ce sujet un trait de bonté. Ayant remarqué dans le bain qu'un soldat vétéran qu'il avait connu à la guerre se frottait le dos contre le marbre dont la muraille était revêtue, il loi demanda pourquoi il ne se faisait pas servir. C'est que je n'ai pas de serviteur, répondit le soldat. Adrien lui donna des esclaves avec une gratification en argent ; mais en soulageant un vrai besoin, il ne voulut pas être dupe de l'artifice ; et comme, quelques jours après des vieillards faisaient en sa présence le même exercice qui avait si bien réussi au soldat, il leur dit en souriant : Vous êtes plusieurs, rendez-vous service les uns aux autres.

Dans le dessein qu'il suivit constamment de se faire aimer du peuple, il employa l'amorce puissante des jeux et des spectacles. La première fois qu'il vint à Rome depuis son avènement à l'empire, il donna des combats de gladiateurs pendant six jours de suite, et des combats de bêtes, où mille animaux féroces, dont cent lions et cent lionnes, furent tués pour le plaisir de la multitude. Adrien continua durant tout le cours de son règne d'amuser le peuple par toutes sortes de spectacles, courses de chariots dans le cirque, pièces de théâtre dans lesquelles il faisait jouer, pour le divertissement du public, les comédiens de la cour ; danses militaires, appelées pyrriques par les anciens ; et tous ces jeux s'exécutaient avec une magnificence surprenante. Le baume et la poudre de safran inondaient les degrés du théâtre. On y joignait des largesses, non seulement de vins et de viandes, mais d'aromates précieux. On y distribuait de ces bulletins que j'ai comparés ailleurs à de bons billets de loterie. Telles étaient les attentions et les profusions d'Adrien pour satisfaire le goût du peuple.

Cependant il ne le flattait pas, et il évitait l'excès d'une molle complaisance. Dion raconte que dans un spectacle de gladiateurs, la multitude lui demandant avec une opiniâtreté persévérante une chose qu'il ne jugeait pas dans l'ordre, il donna ordre au héraut de crier : Taisez-vous ! La police était si bien observée, et les ordres de l'empereur si respectés, qu'au premier signe de la main que fit le héraut tout le monde se tut. Voilà, dit-il, ce que voulait de vous l'empereur. Et Adrien lui sut bon gré de n'avoir point employé l'expression impérieuse qu'il lui avait prescrite.

Dans une autre occasion, le peuple s'intéressait vivement en faveur d'un cocher du cirque, et faisait de grandes instances pour obtenir qu'il fût mis en liberté. Adrien refusa d'y consentir, et il fit courir dans l'assemblée sa réponse par écrit, qui portait : Il ne vous a convient point de me demander que j'affranchisse l'esclave d'autrui. C'est à son maître à en décider, et vous n'avez pas droit de l'y contraindre.

Son système de bonté et de magnificence populaires n'était pas pour les Romains seuls : dans toutes les grandes villes qu'il visita durant le cours de ses voyages il donna des jeux, et il ne dédaigna pas d'y prendre les charges municipales, comme s'il en eût été l'un des citoyens. Il affectionnait particulièrement Athènes, et il y fut deux fois archonte ; la première, sous l'empire de Trajan ; la seconde, depuis qu'il fut devenu lui-même empereur. Il fit fonction de cette magistrature ; il en porta l'habillement, et présida comme archonte aux jeux qui se célébraient dans Athènes en l'honneur de Bacchus. Il géra la préture en Étrurie ; il fut dictateur et édile dans plusieurs villes du Latium ; il accepta la première magistrature à Naples, à Adria dans le Picenum, d'où il prétendait que sa famille était originaire ; à Italique en Espagne, qu'il regardait comme sa patrie.

Affable aux particuliers, il se familiarisait avec les plus petits, et il témoignait détester l'orgueil des princes[10] qui, sous prétexte de garder leur rang, se privaient des douceurs et des agréments de la société ; et il accompagnait ses manières gracieuses de libéralités effectives qui acquéraient un nouveau mérite, parce qu'il épargnait la peine de les demander, et que le besoin connu tenait lieu auprès de lui de sollicitation.

Il arriva sous son règne plusieurs calamités publiques, famines, maladies épidémiques, tremblements de terre. Adrien apporta à ces maux tous les remèdes qui dépendaient de lui, et il soulagea, par des remises et par des dons, les villes et les pays qui en avaient souffert des dommages considérables. On cite en particulier les villes de Nicée et de Nicomédie, comme rétablies par ses libéralités après de furieux tremblements de terre qui les avaient ravagées.

Ce serait donner une faible idée de sa clémence que de se contenter de dire qu'il n'écouta point les accusations de lèse-majesté, déjà abolies par Nerva et par Trajan, et que les grands et les riches n'éprouvèrent point de sa part les condamnations et les confiscations injustes si fréquentes sous Domitien. Adrien savait même pardonner les offenses : ceux qui s'étaient montrés ses ennemis dans sa condition privée n'eurent point à le redouter empereur. Il ne leur fit point sentir sa vengeance, à moins qu'ils ne la méritassent de nouveau, comme Palma et Celsus, par leurs attentats contre sa personne. Il oublia les anciennes injures ; et lorsqu'il fut parvenu à la souveraine puissance, il dit à l'un de ceux de qui il avait reçu les plus grandes preuves de haine : Vous voilà sauvé.

Un souverain ne peut pas toujours pardonner, et il est obligé quelquefois de donner des marques de son indignation aux coupables. Adrien le plus souvent n'allait pas à leur égard au-delà d'une simple réprimande ; et dans les cas où l'offense était de nature à exiger absolument qu'il leur infligeât quelque peine, il la modérait dans la proportion du nombre de leurs enfants. Il accorda grâce pleine et entière à un esclave qui, pendant qu'il se promenait à Tarragone dans un jardin, était venu sur lui avec une épée nue pour le percer. Ce malheureux avait l'esprit aliéné, et ne savait ce qu'il faisait. Adrien, quoiqu'il eût couru un très-grand danger, dont il n'avait été tiré que par le secours de ses officiers qui accoururent en diligence, cependant, lorsqu'il fut instruit de l'état de cet esclave, ne crut pas devoir punir un insensé, et il ordonna qu'on le mît entre les mains des médecins pour le guérir, s'il était possible.

Nul prince ne paraît avoir égalé Adrien pour la multitude et la magnificence des ouvrages publics. Il visita toutes les parties de l'empire, et il n'est presque dans aucune ville où il n'ait laissé des preuves subsistantes de son attention aux avantages et à la commodité des habitants. Il réparait les anciens édifices, il en construisait de nouveaux, des bains, des aqueducs, des ports. On doit lui savoir gré en particulier de son zèle à honorer la mémoire des grands hommes de l'antiquité, et à redresser ou embellir leurs monuments. Il éleva sur le tombeau d'Épaminondas, à Mantinée, une colonne sur laquelle il fit graver une inscription dont il était l'auteur, à la gloire de ce héros ; et j'ai rapporté ailleurs comment en Égypte il rechercha et découvrit le lieu où l'on disait que reposaient les cendres de Pompée[11], et en rétablit les honneurs.

Il chérissait singulièrement la Grèce, comme la mère et la source de toute doctrine ; et l'on voit, par Pausanias[12], qu'il la remplit de beaux édifices, de dons et d'offrandes dans tous les temples fameux. Sans parcourir ici les différentes villes de cette contrée, je me bornerai à Athènes, où il bâtit un temple de Junon, un temple de Jupiter Panellénien, ou présidant à toute la nation grecque, un temple commun à tous les dieux. Il y acheva le temple de Jupiter Olympien, commencé par Antiochus Épiphane sur un plan magnifique[13], et le seul dans l'univers, au jugement de Tite-Live, qui ait pu être regardé comme digne de la grandeur du roi des dieux. Ce superbe ouvrage avait été laissé imparfait par Antiochus, et s'était même dégradé par l'injure des temps et des hommes. Adrien en releva les ruines et y mit la dernière main ; il le dédia solennellement, et y consacra à Jupiter une statue d'ivoire et d'or, dont le travail répondait à la richesse de la matière. L'honneur des lettres ne permet pas d'oublier, clans le dénombrement des principaux édifices construits par Adrien dans Athènes, une bibliothèque qui est qualifiée un ouvrage merveilleux.

Si ce prince fut magnifique envers les Grecs, ils lui en témoignèrent bien leur reconnaissance. Chaque peuple de la Grèce lui érigea une statue dans le temple de Jupiter Olympien, et les Athéniens se distinguèrent des autres en faisant la leur colossale. Ils poussèrent leur flatterie sacrilège jusqu'à lui décerner les honneurs divins, qu'il recevait avidement, ou plutôt qu'il se déférait lui-même ; car il se bâtit un autel à Athènes, et des temples dans les villes d'Asie. Il résulte de plusieurs monuments anciens, qu'il souffrait qu'on l'égalât à Jupiter par le surnom d'Olympien.

À Rome il fut plus modeste : non seulement il ne s'y fit point honorer comme un dieu, ce que Caligula et Domitien, mauvais modèles assurément, avaient seuls osé s'arroger ; mais, en matière même de gloire humaine, il négligea ce qui pouvait lui être légitimement.

Il répara ou rétablit de grands édifices qui avaient été endommagés ou détruits, soit par les incendies arrivés sous les règnes de Néron et de Titus, soit par le feu du ciel, le Panthéon, les Parcs Jules, plusieurs temples, la place d'Auguste, les Bains d'Agrippa ; et il ne s'attribua aucune part dans l'honneur de ces ouvrages qui lui devaient tant : il y laissa subsister les noms des premiers auteurs, sans faire aucune mention du sien. En ce genre, il ne s'appropria que ce qui était à lui de plein droit, comme le temple qu'il bâtit à Trajan, un pont sur le Tibre, qu'il fit appeler le pont Élius, du nom de sa famille, et le sépulcre qu'il se construisit, superbe édifice qui avait moins l'air d'un sépulcre que d'une forteresse. Tel est aussi l'usage auquel on l'emploie depuis bien des siècles. Le tombeau d'Adrien, au moyen de quelques fortifications que l'on y a ajoutées, est devenu la citadelle de Rome, sous le nom de château Saint-Ange. Le pont Élius qui y conduit a pris le même nom, et s'appelle pareillement le pont Saint-Ange. Adrien construisit encore dans Rome une école de belles-lettres sous le nom d'Athénée.

Spartien[14] nous apprend qu'il fit écouler les eaux du lac Fucin ; ce qui signifie sans doute qu'il nettoya le canal, et répara les travaux que Claude avait faits dans cette vue, et que Néron, par haine pour son prédécesseur, avait négligés. J'ai déjà observé ailleurs que si l'objet de toutes ces grandes dépenses a été de mettre à sec le lac Fucin, elles ont été inutiles et perdues, puisque le lac n'a point changé d'état ni de forme, mais seulement de nom. On l'appelle maintenant le lac de Célano.

En parlant des ouvrages d'Adrien, nous ne devons pas omettre une basilique qu'il fit bâtir en l'honneur de Plotine à Nîmes, dans nos Gaules.

La modestie de ce prince, et son indifférence apparente sur la perpétuité de son nom, n'était que pour Spart. Rome ; dans tout le reste de l'empire il tint une conduite contraire. Il donna son nom à une infinité d'aqueducs. Les savants comptent neuf villes en différentes contrées, qui furent appelées Adrianes ou Adrianoples. Il en fonda une en Mysie sous le nom d'Adrianothère, qui signifie chasse d'Adrien, parce qu'il avait fait dans ce canton une heureuse chasse et tué un ours. Son nom de famille était Ælius, et l'on connaît trois villes du nom d'Élis, savoir deux en Espagne, et Jérusalem, après qu'Adrien l'eut rebâtie : mais sa vanité a été punie par l'événement. Presque toutes ces villes n'ont porté que très-peu de temps les noms qu'il leur avait donnés, et depuis bien des siècles Andrinople seule en garde les vestiges.

Je finirai l'article des bâtiments d'Adrien par sa maison de campagne de Tibur. C'était un ouvrage admirable. Les fondations ne se sont point encore démenties après tant des siècles et tant de révolutions de toutes espèces. Les voûtes souterraines subsistent aussi fermes que si elles venaient d'être construites. Les appartements étaient distribués et ornés dans un goût d'élégance et de doctrine en même temps. Adrien, qui aimait la science et qui avait beaucoup voyagé, voulut que sa maison de plaisance lui représentât les lieux les plus renommés de l'univers. On y voyait le Lycée[15], l'Académie, le Prytanée, le fameux Portique d'Athènes appelé Pécile, Canope d'Égypte, Tempé de Thessalie, et même le séjour des morts, suivant les idées de la fable et des poètes : et l'on ne doit pas douter que ces différents appartements n'imitassent le plan de ces lieux célèbres dont ils portaient les noms. Le Canope était décoré d'un grand nombre de curiosités égyptiennes, qui, déterrées dans ces derniers temps, ont été placées par le pape Benoît XIV à Rome dans le Capitole. De ce somptueux palais d'Adrien il ne reste plus aujourd'hui que des ruines dans le lieu appelé par les habitants Tivoli vecchio, le vieux Tivoli.

Un des endroits par où Adrien mérite le plus d'estime est l'administration de la justice, et la sagesse des ordonnances destinées à établir et maintenir l'ordre et

la paix entre les citoyens. Il regardait comme l'un des principaux devoirs du souverain l'attention à terminer les différends par des jugements équitables, et il exerçait par lui-même cette importante fonction. À la ville, dans ses voyages, il rendait la justice à ceux qui se présentaient, et il avait soin de se donner pour assesseurs les plus habiles jurisconsultes de son temps. L'histoire en particulier nomme Julius Celsus[16], Salvius Julianus, et Nératius Priscus. Il voulait bien faire quelquefois lui-même le personnage d'assesseur des consuls, et il allait assister et prendre part à leurs jugements pendant qu'ils tenaient l'audience. Il ne se dispensait d'écouter personne qui eût recours à lui, et il reçut docilement une leçon que lui donna, à ce sujet, une pauvre femme qu'il avait d'abord rebutée, en lui disant qu'il n'avait pas le temps de l'entendre. Ne soyez donc point notre prince, répliqua cette femme avec une liberté pleine d'indignation. Adrien profita d'un avis présenté si durement, et il accorda audience à celle qui la lui demandait. Il imitait en cela Philippe, père d'Alexandre, de qui l'on rapporte un trait absolument semblable[17].

Par une suite des mêmes attentions de bonté et de justice, Adrien donna souvent lui-même des tuteurs aux pupilles à qui le testament de leur père n'en avait point nommé ; et il ne dédaigna pas de prendre sur lui un soin dont le préteur était chargé par les lois.

Son zèle pour la justice et le bon ordre le portait à veiller exactement sur ceux qui gouvernaient les provinces sous son autorité. Il les éclairait de près ; il s'instruisait curieusement de leur conduite, et il savait démêler le vrai à travers tous les voiles de la dissimulation.

L'Italie, avant et depuis Auguste, était, comme je l'ai observé ailleurs, sous la direction immédiate des consuls et du sénat romain. Les magistrats de chaque ville décidaient les affaires courantes ; et s'il naissait quelque difficulté, on s'adressait aux consuls, qui en rendaient compte au sénat. Adrien changea cette police : il partagea l'Italie entre quatre consulaires[18], qui paraissaient avoir joui chacun dans leur département d'une autorité assez semblable à celle qu'exerçaient les proconsuls dans les provinces du peuple.

Adrien fit une réforme importante à l'égard de l'administration de la justice dans Rome. Il a été parlé dans l'Histoire de la République[19], de l'édit du préteur, qui était une interprétation des lois, et qui les modérait, y suppléait, en fléchissait la rigueur antique aux besoins des circonstances. Nous avons observé qu'un tribun, nommé C. Cornélius, avait remédié à un grand abus sur ce point, en faisant ordonner par le peuple que les préteurs fussent obligés de juger pendant tout le cours de leur magistrature, conformément à l'édit qu'ils auraient publié en la commençant. Mais ce n'était toujours qu'une espèce de loi annuelle, dont l'autorité finissait avec celle du magistrat qui l'avait portée, et le préteur suivant pouvait y faire tels changements qu'il voulait. Néanmoins il se trouvait certains articles tellement dictés par l'équité naturelle, si bien proportionnés à l'utilité publique, qu'ils s'attiraient une approbation universelle, et se faisaient adopter par tous les préteurs et insérer d'année en année dans leurs édits. Adrien acheva de leur donner une stabilité irrévocable, en chargeant Salvius Julianus, grand jurisconsulte, de choisir dans tous les anciens édits des préteurs ce qu'il y avait de meilleurs et de plus sages règlements, et d'en composer un édit perpétuel qui servit à jamais de loi, et duquel il ne fût plus permis de s'écarter.

On rapporte de ce prince plusieurs ordonnances qui font honneur à sa sagesse. Ainsi il procura des soulagements considérables à la condition la plus malheureuse de l'humanité, et il adoucit en bien des chefs les rigueurs de la servitude. Il restreignit la loi cruelle qui condamnait au supplice tous les esclaves d'un maître assassiné ; et il statua que désormais la peine de mort ne s'étendrait qu'à ceux qui, attachés par leurs fonctions auprès de la personne de leur maître, auraient pu prévoir le danger, et lui donner le secours. Il fit plus : il priva les maîtres du pouvoir arbitraire de vie et de mort sur leurs esclaves, et il ordonna que dans les cas où ils les jugeraient dignes de mort, ils recourussent au magistrat, qui seul aurait le pouvoir de les y condamner. Il défendit aussi qu'on les vendît pour en faire, selon leur sexe, ou des victimes de prostitution, ou des gladiateurs, sans l'autorité du juge. Enfin il proscrivit l'usage des prisons particulières, où les maîtres tenaient dans les chaînes des esclaves condamnés aux travaux les plus rudes, et qui servaient d'occasion à des enlèvements de personnes libres, que l'on y enfermait souvent par fraude ou par violence. Il est douteux si une loi si sage fut observée exactement ; car on remarque que, dans les temps postérieurs, il est encore fait mention de ces chartres privées.

Attentif à la décence publique et aux mœurs, Adrien interdit les bains communs aux hommes et aux femmes. Mais un abus que la pudeur naturelle aurait dû seule empêcher de s'introduire résista même à l'autorité du prince. Marc-Aurèle fut obligé de réitérer la même défense, qui fut aussi peu respectée que celle d'Adrien.

Spartien témoigne, si nous suivons l'interprétation de Saumaise, qu'Adrien rappela les anciennes lois somptuaires, c'est-à-dire celles qui avaient été portées par Auguste : ce qui paraîtrait supposer que le luxe des tables réprimé, comme je l'ai observé d'après Tacite, par l'exemple de Vespasien, et qui ne s'était pas encore rétabli au commencement du règne de Trajan, se lassait enfin d'une trop longue contrainte, et faisait effort pour se remettre en liberté. Adrien avait bonne grâce à s'y opposer, étant lui-même frugal et modeste dans ses repas et dans toute sa dépense.

On ne peut pas en dire autant de l'ordonnance par laquelle il interdit l'usage abominable des victimes humaines. Ce que nous aurons à dire touchant la mort d'Antinoüs, prouvera que, sur un article si précieux à l'humanité, la conduite d'Adrien était en contradiction avec ses lois : aussi ne réussit-il point à abolir ces horribles sacrilèges. L'honneur en était réservé, comme je l'ai remarqué ailleurs[20], au christianisme.

Adrien punit sévèrement les banqueroutiers frauduleux, et loin de souffrir qu'ils triomphassent, comme il arrive fréquemment au moyen des ressources secrètes qu'ils se sont ménagées, il les soumit à la peine du fouet.

Il fit une loi très-sage par rapport aux trésors trouvés dans la terre. Il ordonna que celui qui en aurait découvert un dans un fonds qui lui appartînt, en aurait seul le profit ; que si le fonds appartenait à un autre, il partagerait le trésor avec le propriétaire ; si le fonds était un lieu public, avec le fisc impérial. Cette loi est rappelée dans les Institutes de Justinien.

Adrien poussa l'attention jusqu'à des détails de police, qui ont avec les mœurs des liaisons plus sérieuses que ne pensent ceux qui se contentent d'examiner les choses superficiellement. Zélé comme Auguste pour la toge, il exigea des sénateurs et des chevaliers qu'ils ne parussent jamais en public sans ce vêtement, qui était proprement l'habit romain : et il en donna l'exemple en s'assujettissant à porter toujours la toge tant qu'il était en Italie. Il s'en servait même souvent à table, quoique une mode universelle eût établi l'usage d'une autre espèce d'habillement pour les repas.

Il défendit que les bains publics fussent ouverts avant la huitième heure du jour, c'est-à-dire avant deux heures après midi, accordant néanmoins une exception en faveur des malades.

De simples précautions pour la commodité publique ne parurent pas à Adrien indignes de l'occuper. On rapporte qu'il défendit d'aller à cheval dans les villes et de faire entrer dans Rome des voitures chargées de pesants fardeaux.

Il fut grand réformateur, mais avec intelligence ; et les changements qu'il introduisit, soit dans la police générale de l'empire, soit par rapport au service du palais impérial, soit en ce qui concerne la discipline militaire et le gouvernement des troupes, furent autorisés par l'usage, et subsistèrent jusqu'au-delà du règne de Constantin. Celui-ci fit de nouveaux règlements à tous ces différents égards ; mais sans détruire les établissements d'Adrien, auxquels il se contenta d'ajouter ce qui lui parut convenable.

Adrien rangea sa maison avec autant de soin que l'empire. Nous avons vu souvent dans les règnes précédents les affranchis des empereurs devenir les arbitres de toutes les affaires, et réduire à trembler sous leur énorme pouvoir les premières personnes de l'état. Ceux d'Adrien étaient renfermés dans les bornes du ministère domestique : il ne souffrait point qu'ils sortissent de leur sphère, ni qu'ils se mêlassent de ce qui regardait la république. Si quelques-uns osaient se vanter de leur crédit auprès de lui, il les en punissait sévèrement. Il avait attention à tenir bas tous ceux qui par leur condition étaient destinés à le servir ; et, ayant un jour aperçu un de ses esclaves qui se promenait entre deux sénateurs, il chargea quelqu'un d'aller lui donner un soufflet, et de lui dire : Apprends à ne pas t'attribuer la place d'honneur avec ceux dont tu peux encore devenir l'esclave. Jusqu'à Adrien les empereurs s'étaient servis de leurs affranchis comme de secrétaires, et ils les avaient pareillement chargés de recevoir les requêtes des particuliers. Ce prince jugea avec raison que ces fonctions étaient trop nobles et trop relevées pour des affranchis, et il fut le premier qui y employa des chevaliers romains.

Quoique Adrien n'aimât pas la guerre, et ne l'ait jamais faite, il fut très-soigneux de maintenir dans ses armées la bonne discipline ; et ce fut en partie à cette sage précaution qu'il fut redevable de la paix dont il jouit pendant tout le temps de son règne, parce que les Barbares des frontières craignaient des troupes qu'ils envoyaient parfaitement exercées et en état d'agir au premier signal. Dans ses voyages il visitait tout avec une exactitude scrupuleuse, les places fortes, les citadelles, les camps ; il examinait par lui-même les armes du soldat, les machines de guerre, les fossés, les remparts, les parapets ; rien n'échappait à sa vigilance. Il prenait soin de s'instruire de l'état des magasins, et d'y suppléer les natures de provisions qui manquaient ; d'entretenir l'abondance, mais d'éviter les dépenses superflues. Il ne voulait rien acheter d'inutile[21], ni nourrir qui que ce soit dont il ne tirât du service. Il se faisait rendre compte de la conduite des soldats et des officiers ; et, comme il avait une mémoire excellente, il retenait tout ; en sorte qu'il connaissait ses armées comme un diligent père de famille connaît sa maison. On ne pouvait pas lui en imposer ni lui faire passer pour complets les corps qui ne l'étaient pas. Le nombre, le nom, tout lui était présent. Il tenait la main à empêcher que les drapeaux ne fussent dégarnis par la multitude des congés accordés sans cause légitime ; et il exigeait des officiers qu'ils se fissent aimer de leurs soldats, non par une condescendance contraire à la bonne discipline, mais par une égalité impartiale, et par la justice de leurs procédés. Lui-même il ne donnait rien à la faveur dans le choix des officiers. Pour parvenir au rang de centurion ou de tribun, il fallait être d'âge compétent, et avoir fait ses preuves. Il distribuait à propos les louanges et les réprimandes, les récompenses et les châtiments. Il animait les exercices militaires par ses ordres, par sa présence, en s'y mêlant souvent lui-même comme acteur.

Il retranchait avec une sévérité inflexible tout ce qui était capable d'introduire ou de conserver la mollesse dans les camps. Ces camps étaient, comme je l'ai observé plus d'une fois, des établissements à demeure, occupés régulièrement par les mêmes troupes, si ce n'est pendant les mois d'hiver qu'elles passaient dans les villes. Ainsi, elles s'y pratiquaient des adoucissements et des agréments, tels que des portiques souterrains pour se mettre à l'abri des grandes chaleurs, des allies et des berceaux d'arbres. Adrien fit main-basse sur toutes ces inventions de luxe et de délices. Il voulait que ses gens de guerre s'accoutumassent à supporte les incommodités du froid et du chaud, comme il les bravait lui-même, marchant toujours tête nue, soit dans les neiges des Alpes, soit sous le soleil brûlant de l'Égypte.

En tout il se conduisait de manière à servir de modèle au soldat, sachant bien que la loi la plus puissante sur ceux qui obéissent est l'exemple de celui qui les commande. Il vivait dans toute la simplicité militaire ; et, se glorifiant d'imiter les plus grands généraux de l'ancienne république, et Trajan son prédécesseur, il faisait souvent ses repas en public avec du lard, du fromage, et un mélange d'eau et de vinaigre pour boisson. Il ne se distinguait point par la magnificence de son vêtement ; il n'avait ni or sur son baudrier, ni agrafe de pierreries, à peine une poignée d'ivoire à son épée. Il marchait à pied chargé d'une armure pesante à la tête des troupes, et il faisait en cet état la journée du soldat romain, qui était au moins de vingt milles, ou sept lieues. Quelquefois néanmoins il se servait du cheval, mais jamais de voiture.

C'était bien le moyen de mériter l'affection des soldats que de se confondre ainsi avec eux. Il y joignait des témoignages de bonté, allant les voir lorsqu'ils étaient malades, ayant attention à ne les point retenir trop vieux dans le service, empêchant que leurs officiers ne les fatiguassent par des exactions qui étaient d'un usage reçu depuis longtemps, et qui reprirent vigueur après lui. Il se montra aussi très-libéral à leur égard, et il leur en avait donné le gage en doublant, à son avènement au trône, la largesse que les empereurs avaient coutume de faire aux soldats. Par ces différentes voies, sans rien relâcher de la sévérité du commandement, il réussit à se faire aimer : grande preuve que, l'indulgence molle, qui fait brèche aux règles pour gagner les cœurs, est la ressource des petits esprits ; et que les génies élevés savent, par une conduite ferme, mais sans dureté et sans caprice, réunir dans les inférieurs les sentiments de respect et d'amour pour eux.

Il paraît, par les témoignages de Dion et du jeune Victor, qu'Adrien fit plusieurs règlements par rapport à la milice romaine. Mais ils nous ont laissé ignorer rapport des détails aussi instructifs que curieux. L'un d'eux nous apprend seulement que ce prince enrégimenta pionniers, les charpentiers, et autres ouvriers et artistes nécessaires pour la construction des machines et pour la fortification des places. Chaque légion en avait depuis longtemps un nombre à sa suite. Ce qu'Adrien établit de nouveau par rapport à eux, ce fut apparemment d'en former un corps qui eût son régime et ses officiers propres, comme parmi nous le génie et l'artillerie.

Nous avons considéré jusqu'ici Adrien comme prince, et nous trouvons bien des sujets de le louer. Comme homme, il s'en fallait beaucoup qu'il fut aussi estimable. Ce n'est pas assurément que l'esprit lui manquât : il en avait un très-pénétrant et très-étendu, et une mémoire prodigieuse, se souvenant de tout ce qu'il avait vu et lu, et n'oubliant ni les noms des personnes, ni la nature des affaires qui lui avaient passé par les mains, ni la position des lieux où il avait porté ses pas. Après avoir lu un livre, il le répétait sur-le-champ d'un bout à l'autre. Si on lui avait récité une liste de noms mêlés confusément, il les rendait sans se tromper. C'était un esprit si aisé et si présent, que dans le même temps il écrivait, il dictait à un secrétaire, il donnait audience, il conversait avec ses amis.

On peut encore citer pour preuve de la facilité de son esprit, le talent qu'il avait de plaisanter agréablement. Il s'en était conservé plusieurs traits au temps de Spartien, qui néanmoins n'en rapporte qu'un seul Un homme à cheveux blancs demanda une grâce à Adrien, et fut refusé. Quelque temps après ce même homme se présenta de nouveau avec la même requête, mais il avait déguisé sa chevelure en la teignant en noir. Adrien, feignant de ne le reconnaître qu'à demi, lui reprocha sa ruse par cette réponse : J'ai déjà refusé à votre père ce que vous me demandez.

Les avantages que je viens de remarquer dans ce prince sont grands sans doute, s'il ne les avait pas corrompus pas une curiosité indiscrète et insatiable, et par une vanité excessive qui le portait à vouloir exceller en tout genre, et à regarder d'un œil d'envie toute gloire étrangère.

Curieux sans règle et sans mesure, il ne se contenta d'employer l'activité de son esprit à étudier la science du gouvernement, et à en suivre toutes les branches, qui dans un empire aussi vaste que le sien devenaient infinies : ce ne fut pas assez pour lui de cueillir la fleur des lettres et des arts, d'en posséder ce qui est utile à un prince, et d'acquérir sur le reste des connaissances générales qui le missent à portée d'en juger. Il prétendit tout embrasser, tout approfondir. L'éloquence, l'histoire, la poésie même, ne lui suffirent pas. Il voulut cultiver et pratiquer la musique et la danse, la géométrie, la médecine, la peinture, la sculpture : il y réussissait, dit-on ; mais quelle gloire pour un prince !

Sa téméraire curiosité ne pouvait manquer de le conduire à tenter de percer le voile impénétrable de l'avenir. Il donna son temps aux études également frivoles et criminelles de l'astrologie et de la magie. On nous assure qu'il y devint très-habile ; et Spartien[22] débite sérieusement qu'Adrien, le soir du premier jour de janvier, mettait par écrit tout ce qui devait lui arriver durant le cours de l'année. La crédulité de Spartien n'est pas ce qui doit étonner ; mais on aurait lieu d'être surpris de la folie d'Adrien, si l'on ne savait combien toute passion forte obscurcit les lumières de l'esprit.

Son penchant à la divination avait été fortifié par divers présages qu'il s'imaginait avoir reçus de son élévation à l'empire. Le plus célèbre est un oracle rendu par les eaux de la fontaine de Castalie dans le faubourg de Daphné près Antioche, qui lui avait promis positivement la souveraine puissance. Jaloux de cette insigne faveur, et craignant que d'autres n'en recherchassent et n'en obtinssent une semblable, dont ils pourraient profiter contre lui-même, il fit, dit-on, boucher cette fontaine avec de grosses pierres.

Pour ce qui regarde la religion, qui chez les païens ne consistait qu'en rites et en cérémonies extérieures, les soins qu'Adrien prit de s'en instruire ne furent point portés à un excès qui puisse offrir matière à la censure. En qualité de souverain pontife, il était à la tête de toute la religion des Romains, et il exerça les fonctions de sa charge, au lieu que ses prédécesseurs s'étaient communément contentés du titre. Il aima le culte grec ; il se fit initier à tous les mystères qui se célébraient en différentes villes de Grèce, surtout à ceux de Cérès Éleusine, dont il transporta même à Rome la célébrité, ou du moins l'imitation. Les religions des peuples que les Romains et les Grecs traitaient de Barbares l'occupèrent peu, et ne lui parurent dignes que de mépris. C'est ce qui fait qu'il me paraît difficile de croire, sur le témoignage de Lampride[23], qu'il ait eu dessein de consacrer en l'honneur de Jésus-Christ un grand nombre de temples, qui furent commencés par lui mais non achevés, en différentes villes de l'Asie et de l'Égypte, et qui restèrent sans dédicace et sans simulacre. Il est bien plus vraisemblable que c'était à lui-même, et à son propre culte, qu'il les destinait.

En supposant que le mépris d'Adrien pour les religions étrangères fût un mépris de pure indifférence, sans aversion ni amertume de zèle, on concevra par quel motif il ne persécuta point le christianisme. Peut-être aussi fut-il touché des excellentes apologies qui publièrent sous son règne saint Quadrat et saint Aristide.

Ce qui est certain, c'est qu'Adrien témoigna de la considération à l'égard des chrétiens. Les clameurs forcenées des peuples firent plusieurs martyrs, mais le prince n'y prêta point son autorité. Eusèbe même nous a conservé un rescrit d'Adrien qui blâme ces emportements de la multitude et défend d'y avoir égard ; qui ordonne que l'on fasse le procès aux chrétiens en règle, qu'on les condamne s'ils se trouvent coupables de contraventions aux lois, et qu'au contraire, si les allégations ne sont point prouvées, on punisse leurs accusateurs. Ce rescrit est cité comme favorable ; et il l'était réellement. On ne pouvait pas espérer qu'un empereur païen autorisât en termes exprès le christianisme ; mais exiger que l'on prouvât contre les chrétiens quelques contraventions aux lois, et ne point déclarer que la profession même de chrétien en fût une, c'était permettre de les absoudre si l'on n'avait à leur reprocher que leur religion.

Je reviens à la curiosité d'Adrien, qui était en lui une maladie. Il voulait tout savoir, non seulement en genre de doctrine, mais en fait de nouvelles, de menus détails sur des choses qui ne le regardaient nullement. Il avait des espions qui s'insinuaient dans les maisons de ses amis pour observer tout ce qui s'y passait, et lui en rendre compte. Spartien nous administre sur ce point un trait singulier. Un mari, ayant reçu une lettre de sa femme qui se plaignait de ce que les plaisirs et les amusements de Rome le retenaient loin d'elle, demanda un congé à l'empereur. Il fut bien étonné de s'entendre reprocher par Adrien les plaisirs qui l'avaient amusé dans Rome. Eh quoi ! lui dit-il, ma femme vous a-t-elle envoyé copie de la lettre qu'elle m'a écrite ?

Le commerce avec un prince de ce caractère était gênant et épineux, d'autant plus que si Adrien portait la curiosité à l'excès, il n'avait pas moins de pente aux ombrages et aux jalousies.

Par une suite de sa passion pour la littérature et les arts, il admit dans sa familiarité tous les savants, tous les philosophes, tous les célèbres artistes. Il s'entretenait avec eux de matières de science et de goût. Étant à Alexandrie, il proposa des questions à ceux qui composaient l'académie[24] de cette ville, et il les résolut lui-même[25], sans doute parce que ces académiciens furent trop bons courtisans pour vouloir paraître plus savants que l'empereur. Il aima Épictète, le philosophe Euphrate, dont j'ai parlé ailleurs ; Favorin, né à Arles dans les Gaules, plus grec néanmoins, comme il s'en vantait lui-même, que gaulois, et par l'étude des belles connaissances devenu l'un des premiers philosophes et orateurs du temps où il vivait.

Mais la plupart de ceux qui lui avaient plu par leur esprit et par leur savoir, après avoir éprouvé ses bienfaits, devenaient pour lui tôt ou tard des objets de jalousie et de haine. Son génie envieux se dédiait en ce qu'il favorisait de ses grâces la médiocrité, et au contraire prenait plaisir à rabaisser et à maltraiter ceux qui brillaient. Spartien témoigne que si quelques professeurs manquaient d'une capacité suffisante pour soutenir leur emploi, ils obtenaient aisément de lui une pension avec laquelle ils se retiraient. Les gens de mérite trouvaient en lui un rival qui leur faisait l'honneur de les haïr, et qui regardait leur humiliation comme tournant à sa gloire. Denys de Milet et Favorin en sont la preuve.

Le premier fut d'abord fait par lui chevalier romain, chargé comme intendant du gouvernement d'une province, et agrégé à l'académie d'Alexandrie. Dans la suite l'éclat de sa réputation blessa Adrien, qui pour le mortifier, éleva Héliodore son concurrent, et se l'attacha comme secrétaire. La philosophie de Denys ne tint pas contre ce coup. L'empereur, dit-il à Héliodore, peut bien vous donner des charges et de l'argent, mais il ne peut faire de vous un orateur. Adrien se tint très-offensé de ce mot : il disgracia absolument Denys ; et s'il ne poussa pas plus loin sa vengeance, c'est que celui-ci évita avec grand soin de lui en présenter l'occasion.

Favorin courut encore de plus grands risques. Les choses furent poussées jusqu'à une sorte d'inimitié déclarée : en sorte qu'il comptait parmi les singularités de sa fortune, d'être en guerre avec l'empereur et de vivre. Je ne sais si l'occasion de la brouillerie fut le mépris qu'il faisait de l'astrologie judiciaire, dont Adrien était infatué. Nous avons dans Aulu-Gelle l'extrait d'un discours de ce philosophe[26], où la folie.de cette dangereuse chimère est mise en évidence, et détruite par de solides raisonnements. Quoi qu'il en soit, Favorin aurait ressenti de tristes effets de la colère du prince, s'il n'eût pris le parti d'une prudente circonspection. Repris un jour par Adrien sur un mot, qui pourtant était bon et appuyé de fortes autorités, il céda et passa condamnation. Et comme quelques-uns de ses amis, au sortir de cette conversation, lui reprochaient de s'être rende mal à propos, et de n'avoir pas profité de ses avantages : Y pensez-vous ? leur dit-il : vous voulez qu'un homme qui a trente légions à son service n'ait pas raison !

On lui suscita une affaire dans laquelle entrait l'empereur. La ville d'Arles sa patrie l'ayant élu pontife, il voulut se dispenser de cette charge, et prétendit que sa qualité de philosophe était un titre qui l'en exemptait. Cette contestation devint un procès en règle, et Favorin sut que l'issue en serait fâcheuse pour lui, et qu'il devait s'attendre à être fort maltraité. Il prévint le jugement, et s'étant présenté à l'audience : Messieurs, dit-il, j'ai vu cette nuit en songe Dion Chrysostome mon maître, qui m'a ordonné de rendre, comme bon citoyen, service à ma patrie. Je me soumets, et j'obéis à ma vocation. Il ne se troubla pas davantage pour une insulte que lui firent les Athéniens, qui le sachant mal avec l'empereur, furent charmés de pouvoir satisfaire sans crainte leur ressentiment contre lui, et abattirent une statue d'airain qu'on lui avait dressée dans leur ville. Favorin sans s'émouvoir dit froidement à ce sujet : Socrate se serait tenu heureux d'en être quitte à si bon marché. C'est ainsi que cet adroit sophiste, attentif à ne point faire d'éclat et à rie donner aucune prise' sur lui, conjura la tempête et assura sa tranquillité.

L'architecte Apollodore se trouva mal de n'avoir pas suivi une semblable politique. Il excellait dans son art, et il avait fait ses preuves. La place de Trajan dans Rome et le pont sur le Danube étaient des ouvrages de ce grand maître. Les talents sublimes inspirent naturellement de la confiance, et Apollodore parlait avec franchise et hauteur. Un jour que Trajan s'entretenait avec lui du dessin de quelque bâtiment, Adrien s'étant mêlé dans là conversation, et ayant voulu dire son avis sur ce qui en faisait l'objet, Apollodore l'avertit durement de ne point décider dans une matière qu'il n'entendait pas. Allez-vous-en, lui dit-il, peindre vos citrouilles. Car Adrien avait fait depuis peu un tableau de paysage, dont il tirait vanité. Pareille aventure était arrivée à Alexandre chez Apelle[27], et ce conquérant avait eu assez d'équité et de douceur pour ne s'en pas offenser. Adrien ne fut pas si généreux : comme il se piquait de réussir dans tous les arts, il crut sa gloire blessée dans la remontrance d'Apollodore, et il en conserva un vif ressentiment. Cependant il se servit encore de lui au commencement de son règne. Mais bientôt il chercha un prétexte pour le perdre, et il l'exila.

Ce n'est pas tout encore. Adrien ayant bâti un temple en l'honneur de Vénus et de la ville de Rome[28], prétendue déesse dont le culte était déjà ancien, en envoya le plan à Apollodore dans son exil pour l'insulter, pour lui prouver que Von pouvait faire quelque chose de beau sans lui ; et voulant en tirer l'aveu, il lui demandait son sentiment sur cet édifice. L'édifice était magnifique, et il fut un des objets de l'admiration de Constance, lorsque ce prince vint à Rome : mais il avait des défauts essentiels. Apollodore, à qui son exil n'avait point appris à feindre, répondit à Adrien, qu'il aurait fallu donner plus d'étendue et de hauteur à son temple, afin qu'il fit un plus beau point de vue pour la rue Sacrée. Il ajouta que les statues des déesses, que l'on avait représentées assises, n'étaient point proportionnées au vaisseau, et que si elles voulaient se lever, elles se casseraient la tête contre la voute. Adrien fut d'autant plus mortifié de ces observations, qu'elles étaient vraies, et portaient sur des vices sans remède : et par une lâche et indigne vengeance, il fit tuer le trop sincère architecte.

Ce prince ne savait point garder un juste tempérament. S'il aimait, il se familiarisait jusqu'à oublier la majesté de son rang. Il faisait assaut de discours en prose et de pièces de poésie avec les orateurs et les poètes qu'il honorait de ses bonnes grâces. Lorsqu'il en était venu à les haïr, il se jetait dans l'autre excès : s'il ne versait pas le sang, il déchirait la réputation. Cet Héliodore, qu'il avait élevé pour faire dépit à Denys de Milet, il le diffama ensuite par des satires atroces.

Et c'était toujours l'envie qui le brouillait avec ceux qu'il avait d'abord aimés. Cette passion agissait si fortement en lui, qu'elle l'acharnait même sur ces anciens héros de la littérature, qu'une estime universelle a consacrés. Leur gloire lui faisait ombrage, et il cherchait à l'obscurcir. Il mettait au-dessus d'Homère un poète peu connu aujourd'hui, et dont Quintilien fait un médiocre éloge, Antimaque de Colophon : il préférait à l'éloquence de Cicéron[29] celle de Caton l'ancien, et à Salluste un certain Cælius Antipater, par qui l'histoire avait commencé à se débrouiller chez les Romains. Il ne faisait pas réflexion que ces jugements de travers, sans diminuer la réputation de ceux qu'il attaquait, nuisaient à la sienne et mettaient en évidence sa malignité et son mauvais goût.

Il osa même attaquer la réputation du plus chéri de ses prédécesseurs, et il voulut faire passer Titus pour un parricide, qui avait empoisonné Vespasien afin de lui succéder plus promptement. Mais l'odieux d'un tel soupçon est retombé sur le calomniateur.

Tel est l'effet de l'amour immodéré de la gloire. Les esprits solides, les grands hommes ne s'occupent que de la pensée de bien faire, et laissent venir la gloire après le mérite. Adrien la recherchait comme son premier objet, et il l'a manquée. Il en était si éperdument avide, qu'il prit sur lui-même le soin de se louer : il composa des mémoires de sa vie, qu'il publia sous le nom de Phlégon son affranchi.

Le caractère ombrageux d'Adrien ne fit pas souffrir les seuls savants. Il devint encore plus funeste à ceux de ses amis qui étant élevés dans les grandes dignités semblaient avoir de quoi se faire craindre. Spartien[30] en nomme plusieurs pour qui l'amitié de ce prince ne fut que le présage et l'occasion des plus cruelles disgrâces. Je me contenterai de citer ici Tatien et Martius Turbo.

Adrien avait des obligations infinies à Tatien, qui avait été son tuteur, qui de concert avec Plotine l'avait élevé à l'empire. Aussi lui témoigna-t-il d'abord de la reconnaissance. Il le fit préfet du prétoire : il lui donna un grand crédit. Mais au bout d'un temps la puissance de celui qu'il avait élevé lui devint suspecte, et il eut la pensée de s'en délivrer en le faisant poignarder. S'il ne persista pas dans cette résolution, ce fut parce que, sachant combien la mort des quatre consulaires tués au commencement de son règne l'avait rendu odieux, il craignit de porter à son comble la détestation publique contre lui, s'il se montrait si cruellement ingrat envers un homme à qui il devait tout. Il est vrai qu'il s'en faut de beaucoup que la conduite de Tatien ne fût irrépréhensible. Ses intrigues frauduleuses par rapport à la prétendue adoption d'Adrien, les conseils sanguinaires qu'il lui donna, et dont j'ai parlé ailleurs, ne font pas concevoir une idée avantageuse de ce ministre. Mais ce ne sont pas ces motifs qui allumèrent contre lui la colère d'Adrien : et le crime qu'on lui imputa d'avoir ouvert son cœur à des projets trop ambitieux, d'avoir porté ses désirs jusqu'à l'empire, n'est pas prouvé dans l'histoire. Adrien était las de lui, et ayant entrepris de le ruiner, il voulut commencer par le dépouiller de sa charge de préfet du prétoire, qui le rendait trop puissant. Il lui donna donc tant de dégoûts, qu'enfin Tatien offrit sa démission et demanda la permission de se retirer. L'empereur couvrit la disgrâce de son ministre sous l'éclat de la dignité sénatoriale, dont il le revêtit. Il le fit même consul[31], imitant, ce semble, la conduite artificieuse de Tibère. Mais tout ce grand éclat sans réalité de puissance se termina à une accusation sous laquelle Tatien succomba, et fut proscrit, c'est-à-dire condamné à l'exil.

Adrien lui donna pour successeur Martius Turbo, homme d'un mérite supérieur, et avait déjà employé dans la guerre contre les Juifs, et fait ensuite préfet de la Dace avec des distinctions singulières. Turbo, élevé à la place de préfet du prétoire, ne changea rien dans ses procédés. Même sévérité de mœurs, même modestie. Il s'acquittait des fonctions de sa charge avec une assiduité et une vigilance infatigables. Il passait le jour entier auprès de l'empereur ; et se retrouvait souvent avant minuit à son poste. Les incommodités mêmes et les affaiblissements de sa santé ne pouvaient le retenir chez lui pour y prendre dit repos : et Adrien l'ayant exhorté à se ménager davantage, il lui répondit : Il faut qu'un préfet du prétoire meure debout. Mot imité de celui de Vespasien. On ne nous dit point ce qui put inspirer ou du dégoût ou de la défiance à Adrien contre un sujet si estimable, et nous n'avons d'autre cause à assigner de la disgrâce de Turbo, que les caprices du prince qu'il servait.

Son collègue Similis profita de son exemple. C'était un excellent officier, qui se distingua de bonne heure dans le service, et qui, n'étant que simple centurion, attira sur lui l'attention de Trajan. Ce prince l'estimait tellement, qu'un jour il le fit entrer dans son cabinet avant même les préfets du prétoire. Similis, au lieu de se prévaloir d'une si flatteuse marque de confiance, en sentit sa modestie blessée. Il ne convient pas, dit-il à l'empereur, que vous confériez avec un centurion, pendant que les préfets du prétoire attendent à la porte. Il fut dans la suite revêtu par Adrien de cette charge, dont il avait su si bien respecter le rang et la prééminence. Mais il ne la garda pas longtemps : il voulut prévenir l'inconstance du prince, et il demanda son congé pendant qu'il était encore bien avec lui. Il l'obtint non sans peine, et s'étant retiré è sa maison de campagne, il y consacra à un doux loisir les sept dernières années de sa vie. En mourant, il ordonna que l'on' mît cette épitaphe sur son tombeau : Ci gît Similis, qui a passé soixante et seize ans sur la terre, et qui n'en a vécu que sept.

Adrien fit préfet du prétoire en sa place Septicius Clarus, qui est connu par les Lettres de Pline. Celui-ci ne fut pas plus stable dans son emploi que ses prédécesseurs : mais il mérita sa disgrâce, aussi bien que Suétone, qui était secrétaire du prince. Voici le fait.

Adrien vivait très-mal avec Sabine sa femme. Ils se haïssaient réciproquement, et ils avaient tous deux raison. Adrien accusait Sabine d'être d'une humeur fâcheuse et intraitable. Sabine se plaignait des duretés d'Adrien, qui étaient extrêmes. Un mariage si mal assorti n'aurait pas subsisté sans le secours des considérations politiques : et Adrien déclarait franchement qu'il aurait répudié Sabine, s'il eût été simple particulier. Mais, sachant combien ses droits à l'empire étaient peu solides était bien aise de les fortifier par ceux de la petite-nièce de Trajan. Il la gardait donc, et la traitait outrageusement, jusqu'à ce qu'enfin, par les chagrins continuels qu'il lui donna, il la réduisît à prendre le parti d'une mort volontaire, si même il ne l'empoisonna.

Une impératrice méprisée et haïe de son mari tant qu'elle vécut, n'était pas honorée des courtisans : et Adrien poussa l'indignité jusqu'à leur ordonner de s'étudier à lui causer des mortifications, à lui témoigner le mépris le plus offensant. Mais il ne prétendait. pas que l'on passât ses ordres, ni que l'on manquât de respect à sa femme, à moins que l'on n'en eût une commission expresse de lai. C'est ce qui trompa Septicius, Suétone, et plusieurs autres. Ils affectèrent d'entrer dans la passion du prince, et ils crurent le servir selon ses souhaits, en n'attendant pas ses ordres pour tenir à l'égard de l'impératrice des procédés méprisants. Leur lâche et cruelle flatterie fut punie par celui auprès duquel ils espéraient s'en faire un mérite. Adrien les destitua tous, et leur donna des successeurs.

De toutes les personnes avec qui ce prince eut des liaisons étroites, je ne trouve que Plotine à qui il ait témoigné une reconnaissance constante. Il l'honora vivante, et lorsqu'elle mourut il en porta le deuil pendant neuf jours : il lui bâtit un temple, et composa des hymnes à sa louange.

Sur l'article des voluptés, il n'est point de désordre auquel Adrien ne se livrât. L'histoire lui reproche la licence des adultères, dans lesquels il ne respecta pas même l'honneur de ses amis. La corruption de ses mœurs ne s'en tint pas là. Quoiqu'il ne se piquât pas de prendre Trajan pour modèle, il ne l'imita que trop dans les débauches les plus contraires à la nature. Antinoüs a sur ce point éternisé la honte d'Adrien.

Ce jeune homme suivait l'empereur dans ses voyages, et il périt en Égypte par la barbare superstition de celui dont il avait fait les délices criminelles. Adrien dévoué à toutes les espèces de divination, sans en excepter la magie, se persuada qu'il avait besoin d'une victime volontaire qui donnât librement sa vie, soit pour prolonger les jours de son prince, soit pour quelque autre motif de superstitieuse impiété. Antinoüs s'offrit, et fut accepté. Ainsi Adrien immola sa propre idole, et afin qu'il ne lui manquât aucune sorte de travers et de contradiction, il pleura comme une femme, c'est l'expression d'un historien, celui qu'il avait immolé. Tel fut dans le vrai le genre de mort d'Antinoüs, quoique Adrien, pour couvrir son abominable barbarie, ait répandu et même consigné dans des écrits un récit différent, et se soit efforcé de faire croire dans le public qu'Antinoüs s'était noyé dans le Nil.

Il aurait été de l'intérêt et de la gloire de ce prince d'étouffer un si honteux souvenir. Mais les passions ne raisonnent point, si ce n'est dans ce qui tend à les satisfaire. Adrien s'appliqua à immortaliser par toutes sortes de monuments un nom qui le couvrait d'opprobre. Antinoüs était mort à Bésa, ville de la Thébaïde sur le Nil, anciennement consacrée à un dieu de même nom. Adrien en fit une ville toute nouvelle par les bâtiments qu'il y ajouta, et il l'appela Antinople. Il y construisit un temple en l'honneur d'Antinoüs, avec prêtres et prophètes. Car il voulut que ce dieu de sa création rendît des oracles : et en effet, l'on en débita quelques-uns qui étaient de la composition d'Adrien lui-même. Il remplit l'univers de statues d'Antinoüs, exposées à la vénération des peuples. Enfin les astronomes ayant prétendu découvrir au ciel un nouvel astre, Adrien feignit de croire que c'était l'âme d'Antinoüs reçue dans le séjour des dieux, et l'astre en prit le nom. Les païens mêmes se moquaient de ces folies misérables. Les chrétiens en tiraient une conséquence sérieuse et importante ; et ils soutenaient avec raison que par ce nouveau dieu, dont tout le monde savait l'histoire, on pouvait juger des anciens.

Tout ce qu'aimait Adrien, il l'aimait à la passion. Il dressa des monuments à des chiens de chasse, à des chevaux : et nous avons encore l'épitaphe qu'il composa pour un cheval qu'il nommait Borysthène, et dont il s'était souvent servi à la chasse.

Cet exercice lui plaisait beaucoup : et de même que Pline a fait de ce goût un sujet d'éloge pour Trajan, on pourrait aussi en louer Adrien, s'il y eût gardé quelque mesure. Mais il s'y livrait avec emportement, jusqu'à s'exposer à des accidents très-fâcheux. Dans une partie de chasse il se rompit la clavicule, et dans une autre il se fit à la jambe une blessure dont il pensa demeurer boiteux. Dion observe néanmoins que ce divertissement ne le détournait point des soins importants du gouvernement ; et ne nuisait point aux affaires.

De tous les traits par lesquels j'ai tâché de peindre le caractère d'Adrien, il résulte un tableau étrangement varié, et même discordant. Ce prince r réunissait en lui les qualités les plus opposées : gai et sévère, haut et affable, impétueux et circonspect, économe jusqu'à l'avarice et libéral, cruel et usant de clémence. Il est bien difficile de faire un tout de parties si disparates. Je m'imagine pourtant que l'on ne se trompera pas, si l'on pense que les vices chez lui étaient vrais et les vertus feintes. L'intérêt politique et la vanité ont été les principes de tout ce qu'il a fait de bon : et ces motifs, aidés d'un esprit élevé, étendu, orné des plus belles connaissances, ont suffi pour faire de lui un prince dont le gouvernement fut avantageux aux peuples en général, pendant que sa conduite personnelle le rendait le fléau de tous ceux qui lui tenaient de près.

Les événements de son règne, au moins quant à ce que nous en savons, se réduisent à fort peu de choses. Ses voyages, quelques mouvements de guerre, qui ont eu peu de suites, si l'on en excepte la révolte des Juifs, voilà ce qui nous reste à raconter.

 

 

 



[1] Commodus est le même dont l'adoption par Adrien vient d'être rapportée sous l'année précédente. Il devrait donc être appelé Élius César dans son premier consulat, comme il l'est dans le second qui va suivre. Si, pour résoudre cette difficulté, l'on veut supposer qu'il n'ait été adopté que sur la fin de cette année, il faut donner un démenti formel à Spartien, qui place son adoption avant sa préture et son consulat. On peut conjecturer qu'Adrien avait résolu l'adoption de Commodus dès l'année précédente, et manifesté sa résolution ; qu'il l'y préparait par les honneurs de la préture et du consulat, mais que l'adoption ne fut exécutée solennellement que dans l'année où Commodus fut consul pour la première fois.

[2] On peut voir au tome VII, p. 15, de l'Histoire de la République, les motifs qui déterminèrent le sénat à accorder la liberté aux Macédoniens après la défaite et la prise de Persée. La crainte de ne pouvoir être maitre de ces peuples n'y entre pour rien.

[3] Voyez Histoire de la République, tom. I, p. 316. S. Augustin, l. IV, de la Cité de Dieu, c. 29, fait contre les païens la même observation que nous répétons ici, sur la nécessité où ce prétendu dieu Terme s'était trouvé de reculer par obéissance aux ordres d'Adrien, après avoir résisté à Jupiter. On peut ajouter qu'il ne reculait pas alors pour la première fois, et que le traité des Romains avec Porséna avait déjà convaincu de faux la prédiction dont il s'agit, s'il est vrai qu'elle ait jamais été faite. Voyez le même tome de l'Histoire Romaine, p. 372.

[4] Je sois obligé de me servir de cette alternative, parce que l'expression originale est obscure, sublatis. Les auteurs de l'Histoire Auguste écrivent si mal, et leur langue est si différente de celle des écrivains du bon siècle, que souvent on est embarrassé à deviner leur pensée. Il s'est même glissé des fautes dans leur texte. Ainsi dans le passage que j'examine ici, sablatis gentibus Mauris quos regebat, je croirais qu'au lieu de gentibus, il faudrait lire gentilibus, ses compatriotes.

[5] Trois pièces d'or valaient trois cents sesterces, ou trente-sept livres dix sous de notre monnaie.

[6] Le congiarium (c'est le mot que je traduis ici par largesse) se donnait d'abord en nature : dans la suite il consistait souvent en argent.

[7] Il y a quelque difficulté sur la date et sur les circonstances de cette remise. J'évite ces épines. On peut consulter les notes 2 et 3 de M. Tillemont sur Adrien.

[8] Voyez cette inscription dans les notes de Scaliger sur la Chronique de d'Eusèbe.

[9] L'expression originale est ici obscure. Je suis l'interprétation de Casaubon.

[10] C'est la même pensée que M. Bossuet a si énergiquement exprimée dans son Oraison funèbre de M. le Prince. Les grands dont la bonté n'est pas le partage, dit cet admirable orateur, par une juste punition de leur dédaigneuse insensibilité, demeureront éternellement privés du plus grand bien de la vie humaine, c'est-à-dire des douceurs de la société.

[11] Histoire Romaine, t. XI, p. 204.

[12] PAUSANIAS, I.

[13] TITE-LIVE, XLI, 20.

[14] SPARTIEN, 22.

[15] Voyez l'Histoire Ancienne de Rollin, t. XI, p. 383.

[16] Les doctes pensent qu'il y a erreur dans le nom de ce jurisconsulte et qu'il faut rétablir ici celui de Juventius Celsus dont il a été parlé sous le règne de Domitien.

[17] Histoire Ancienne, t. V, p. 474.

[18] SPARTIEN, 22 ; CAPITOLINUS, Tite Antonin, 2.

[19] Tome II, avant-propos, p. 297, et tome IX, p. 150.

[20] Histoire Romaine, t. X, p. 100.

[21] SPARTIEN, 11.

[22] SPARTIEN, 16.

[23] LAMPRIDE, Alexandre Sévère, 41.

[24] Cette académie s'appelait Museum. On petit consulter sur cet établissement l'Histoire Ancienne de Rollin, t. VII, p. 87 et suivantes.

[25] L'expression du texte peut signifier que les académiciens d'Alexandrie proposèrent à Adrien des questions à leur tour, et qu'il les résolut. C'est le sens que M. de Tillemont a suivi.

[26] AULU-GELLE, XIV, 1.

[27] Histoire Ancienne, t. X, p. 119.

[28] Livre XLIII, 41, et Histoire Romaine, l. LII, p. 524.

[29] CICÉRON, De orat., II, 54.

[30] SPARTIEN, 15.

[31] On trouve dans les Fastes consulaires sous Adrien un Titien consul, dont le nom parait être réformé en celui de Tatien. Je suppose aussi avec Casaubon, qu'au chap. 15 de Spartien il faut lire Tatianum, et non Titianum ut conscium tyrannidis, et argui passus est et proscribi.